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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43310 ***
+
+ HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
+
+ PAR PAUL THUREAU-DANGIN
+
+
+ OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+ GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886
+
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+ TOME QUATRIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ RUE GARANCIÈRE, 10
+
+ 1888
+
+ _Tous droits réservés_
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
+
+
+
+
+L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
+et de reproduction à l'étranger.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en janvier 1887.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+ =Royalistes et Républicains=, Essais historiques sur des questions de
+ politique contemporaine:
+ I. _La Question de Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18
+ brumaire_;
+ II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration_;
+ III. _Paris capitale sous la Révolution française_. Un volume in-8º.
+ Prix 6 fr. »
+
+ =Le Parti libéral sous la Restauration=. Un vol. in-8º.
+ Prix 7 fr. 50
+
+ =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet=.
+ Un vol. in-8º.
+ Prix 4 fr. »
+
+ =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II et III. _2e
+ édition._ Trois vol. in-8º. Prix de chaque vol
+
+ 8 fr. »
+
+ (_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885
+ et 1886._)
+
+
+PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+MONARCHIE DE JUILLET
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
+
+(Mai 1839-Juillet 1841)
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA QUESTION D'ORIENT
+
+ET LE MINISTÈRE DU 12 MAI 1839.
+
+(Mai 1839-février 1840).
+
+ I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre
+ Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre
+ la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un
+ conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la
+ France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'armée
+ ottomane passe l'Euphrate, le 21 avril 1839.--II. Politique
+ arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée en
+ campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec
+ l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
+ indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à
+ en tirer parti.--III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est
+ fait. M. Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
+ président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager une
+ campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procès des
+ émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse du cabinet.--IV. Le
+ crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M.
+ Jouffroy. La discussion.--V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud.
+ Défection de la flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec
+ le pacha.--VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
+ événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte
+ d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite à la
+ France par cette note.--VII. Dissentiment croissant entre la
+ France et l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
+ demande le concours des autres puissances. Empressement de la
+ Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de nous et se
+ rapproche du czar. Le gouvernement français persiste néanmoins à
+ soutenir les prétentions du pacha.--VIII. Mission de M. de
+ Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston, le cabinet anglais
+ repousse les propositions russes et offre une transaction au
+ gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences. Ses
+ illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la
+ France.--IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions
+ des divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
+ offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme électorale.
+ Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée?--X. L'Adresse de 1840.
+ Le débat sur la politique intérieure et sur la question d'Orient.
+ Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans ses exigences
+ pour le pacha.--XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du
+ duc de Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
+ sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même est
+ atteinte.
+
+
+I
+
+Depuis qu'elle avait écarté le péril de guerre, conséquence immédiate
+de la révolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler
+sa politique extérieure par aucune complication vraiment inquiétante.
+Bien au contraire, pendant la dernière période, de 1836 à 1839, une
+sorte de calme plat avait régné dans l'Europe entière, et les
+puissances semblaient d'accord pour éviter toute affaire et maintenir
+le _statu quo_. Les choses vont changer. Une crise se prépare au
+dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royauté
+nouvelle. On peut en fixer le début au 21 avril 1839, jour où les
+Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'armée du pacha
+d'Égypte, réveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'à
+ce que cette question soit de nouveau assoupie par la convention dite
+des détroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux années, ce
+n'est pas seulement le sort de l'empire ottoman ou du pachalik
+d'Égypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe,
+c'est la paix du monde.
+
+Cette question d'Orient n'était pour personne une nouveauté. Déjà une
+première fois, en 1831, les puissances avaient été surprises par un
+conflit armé entre Méhémet-Ali et la Porte. On n'a pas oublié les
+événements d'alors: les troupes turques mises partout en déroute; la
+Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les soldats du
+pacha; le sultan épeuré, ne trouvant pas de secours en Occident et se
+jetant dans les bras de la Russie, qui n'était que trop disposée à
+saisir cette occasion d'intervenir; l'émotion de la France et de
+l'Angleterre en apprenant que la flotte du czar avait franchi le
+Bosphore et que ses bataillons campaient aux portes de Constantinople;
+nos agents se démenant pour imposer aux combattants un rapprochement
+qui ôtât prétexte et mît fin à l'occupation russe; l'arrangement de
+Kutaièh conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment même
+où notre diplomatie se félicitait de ce résultat, la Russie obtenant
+de la Porte, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skélessi, par
+lequel elle se faisait demander de fournir au sultan toutes les forces
+de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin «pour la tranquillité
+et la sûreté de ses États»; l'irritation des puissances occidentales à
+la nouvelle d'une convention qui plaçait l'empire ottoman sous la
+protection exclusive de la Russie; enfin, après tout ce bruit, une
+sorte d'accalmie, et l'attention des politiques européens rappelée
+vers des questions, sinon plus graves, du moins plus proches: tels
+sont les faits que nous avons déjà eu occasion de raconter[1], mais
+qu'il convenait de rappeler comme le point de départ des incidents
+ultérieurs.
+
+[Note 1: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § II.]
+
+L'arrangement de Kutaièh, par lequel le gouvernement de la Syrie avait
+été concédé au pacha d'Égypte, était un expédient, non une solution.
+Chacune des parties ne l'avait accepté ou subi que comme une trêve
+momentanée. La Porte, qui venait de perdre la Grèce et la régence
+d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conquérir
+une demi-indépendance, pouvait-elle se résigner facilement à partager
+ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination était
+à la fois trop étendue pour ne pas exciter son ambition, et trop
+précaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle
+devait finir avec lui; or un vieillard de soixante-cinq ans, au
+pouvoir depuis plus d'un quart de siècle, ne devait-il pas chercher à
+assurer à ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le
+conflit, qui était dans la force des choses, s'aggravait encore par le
+caractère des deux hommes en présence: d'une part, Mahmoud, despote
+impérieux, emporté et sanguinaire, enivré de son omnipotence et
+furieux de sa faiblesse, à la fois épuisé et surexcité par la boisson
+et la débauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui
+aussi avait tenté, mais sans aucun succès, de réformer et de ranimer
+l'empire turc; humilié jusqu'à la rage, dans son vieil orgueil de
+sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant voué à ce
+dernier une haine sombre, implacable, et possédé par cette unique
+pensée: prendre sa revanche à tout prix et à tout risque; d'autre
+part, Méhémet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimulé, mais fier
+de ses succès, confiant dans ses forces et son étoile; d'une ambition
+sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant à un pouvoir
+héréditaire, mais rêvant même de jouer, auprès de son suzerain, le
+rôle d'une sorte de maire du palais[2].
+
+[Note 2: «Tout le mal vient du sultan, disait Méhémet-Ali à M. de
+Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le détrôner, mettre son fils à sa
+place. J'aurais été assister mon nouveau souverain pendant son
+enfance, et j'aurais laissé Ibrahim en Égypte.» (_Mémoires inédits de
+M. de Sainte-Aulaire._)]
+
+Des deux côtés, à Constantinople et à Alexandrie, on était donc aux
+aguets, cherchant l'occasion, là d'une revanche, ici de nouveaux
+succès. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des
+insurrections, rassemblait des troupes, mettait en mouvement des
+vaisseaux, et annonçait, de temps à autre, aux ambassadeurs, que, n'y
+pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Méhémet-Ali prenait
+des allures royales et dédaignait de remplir, envers son souverain,
+les conditions qui lui étaient imposées. Aux musulmans, il se
+présentait comme le vrai, le seul défenseur de l'islamisme contre le
+czar. En même temps, fort occupé du monde chrétien, il s'appliquait à
+séduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments
+existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuadé
+qu'une guerre générale était imminente, se flattait d'en tirer large
+profit; il prétendait même la hâter, et, le 3 septembre 1833, faisait
+passer à la France et à l'Angleterre, une note par laquelle il leur
+offrait une armée de cent cinquante mille hommes, avec une flotte de
+sept vaisseaux et de six frégates, pour attaquer la Russie, demandant
+comme prix de son concours la permission de se proclamer
+indépendant[3]. Rebuté de ce côté, il changeait de rôle, en habile
+comédien qu'il était, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la
+mauvaise tête et feignait d'être résolu à tout bouleverser, dans
+l'espoir que les puissances effrayées lui feraient obtenir quelque
+chose pour avoir la paix. D'autres fois, il portait son action sur
+Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de réduire
+son armée et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit à ses
+demandes. Ses moyens variaient; son but était toujours le même:
+obtenir sinon l'indépendance absolue, du moins l'hérédité de ses
+pachaliks.
+
+[Note 3: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+Ainsi, d'année en année, la situation devenait plus tendue entre
+Constantinople et Alexandrie. Chaque fois que la rupture paraissait
+imminente, les puissances, qui toutes alors redoutaient fort le
+moindre ébranlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin
+de contenir le ressentiment de l'un et l'ambition de l'autre. Mais,
+d'accord pour imposer le _statu quo_, elles étaient loin d'agir par
+les mêmes motifs et d'avoir les mêmes vues sur les questions qui se
+posaient en Orient. Ce sont ces vues qu'il importe d'abord de bien
+connaître; elles aideront à comprendre les événements qui vont se
+dérouler.
+
+Commençons par la France. On sait comment, dès 1834, le duc de
+Broglie, à cette date ministre des affaires étrangères, avait entrevu,
+dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opération de
+diplomatie et de guerre qui eût dissous la coalition des puissances
+continentales et donné à la France, en Europe, une situation analogue
+à celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crimée[4]. Mais
+l'éminent homme d'État, qui concevait ce plan et le traçait avec la
+netteté habituelle de son esprit, se croyait encore trop proche de
+1830 pour en précipiter l'exécution, et, tout en protestant contre le
+traité d'Unkiar-Skélessi, il s'était refusé à provoquer une rupture.
+Cette préoccupation d'éviter tout ébranlement en Orient fut plus
+marquée encore sous le ministère suivant. N'était-ce pas l'époque où
+notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait
+elle-même de «faire du cardinal Fleury[5]»? À chaque menace de
+conflit, M. Thiers d'abord, M. Molé ensuite, s'empressaient d'agir,
+avec les autres puissances, pour empêcher le sultan et le pacha de se
+jeter l'un sur l'autre[6]. Toutefois, si en pareil cas nos ministres
+n'épargnaient pas plus leurs représentations à Alexandrie qu'à
+Constantinople, ils laissaient voir leur sympathie persistante pour
+Méhémet-Ali[7]. L'opinion et le gouvernement s'intéressaient à la
+fortune du maître de l'Égypte et du conquérant de la Syrie, par
+sentiment plus encore que par calcul, éblouis par ses succès, croyant
+à sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement
+quelques-uns de nos agents diplomatiques, l'amiral Roussin,
+ambassadeur à Constantinople, M. de Barante, ambassadeur à
+Saint-Pétersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne,
+mettaient-ils en doute et la puissance du pacha et l'avantage que
+pouvait avoir la France à seconder son ambition[8]; leurs
+avertissements se perdaient dans l'engouement général. Il était à peu
+près admis par tous qu'en Orient la cause de Méhémet-Ali était celle
+de la France.
+
+[Note 4: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § VII.]
+
+[Note 5: Lettre de M. Thiers, en date du 15 avril 1836 (Cf. plus haut,
+t. III, p. 52).]
+
+[Note 6: Dépêches de M. Thiers à M. de Barante, 26 avril 1836; de M.
+Molé à M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14
+septembre 1838; de M. Molé à M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de
+M. de Montebello à M. de Barante, 12 avril 1839. (_Documents
+inédits._)]
+
+[Note 7: Sur les origines de cette sympathie, cf. t. II, p. 357.]
+
+[Note 8: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_ et lettre de M. de
+Barante à M. Molé, 22 août 1838. (_Documents inédits._)]
+
+L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui eût exposé le sultan à
+une nouvelle défaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la
+protection armée, prévue par le traité d'Unkiar-Skélessi[9]. La
+nécessité de faire échec au gouvernement de Saint-Pétersbourg sur le
+Bosphore passait pour un des axiomes de la politique britannique. Ce
+n'était pas, d'ailleurs, à cette époque, le seul théâtre où les
+Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme éclatait, en même
+temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en résultait des
+rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: «Il m'est agréable
+d'être désagréable à la Russie.» Ces sentiments n'étaient pas pour
+nous déplaire; mais voici où nous cessions de nous entendre avec nos
+voisins. Autant le pacha était populaire en France, autant il était
+mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir établi dans ses
+États des monopoles nuisibles à leur commerce, et de s'être montré peu
+disposé à leur livrer, soit la route de Suez, soit celle de
+l'Euphrate. La faveur même que nous témoignions à Méhémet-Ali le
+rendait suspect au delà du détroit. Les maîtres de Gibraltar et de
+Malte s'offusquaient de voir les conquérants de l'Algérie dominer en
+Égypte et en Syrie; les maîtres de l'Inde n'admettaient pas que les
+routes y conduisant fussent directement ou indirectement dans notre
+main[10]. Ce n'était pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire
+malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'être
+encore avivée, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que
+l'on pouvait attendre quelque ménagement dans l'expression de ces
+méfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la
+trace singulièrement âpre et rude dans les lettres qu'il écrivait
+alors aux confidents de sa politique[11]. Sous prétexte de contenir le
+pacha, il l'eût volontiers brisé, et était toujours empressé à
+proposer contre lui des mesures de rigueur auxquelles nous nous
+refusions. Faute de pouvoir le frapper par les armes, il voulut
+l'atteindre par la diplomatie. Après des négociations rapides et
+mystérieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita
+singulièrement, un traité de commerce fut conclu, en août 1838, entre
+la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet était d'abolir
+les monopoles, à partir du 1er mai 1841, dans toute l'étendue de
+l'empire, y compris les pays gouvernés par Méhémet-Ali: coup droit à
+l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus. Encore
+lord Palmerston pouvait-il passer pour modéré à côté de son
+ambassadeur à Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et
+sans scrupule dans ses sympathies ou ses préventions, impérieux,
+étourdi, querelleur, cassant; à l'ordinaire, indolent au point de ne
+se lever qu'à six heures du soir, mais capable, à un moment donné,
+d'une énergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intérêt de
+son pays et de ses nationaux; exigeant et obtenant du sultan la
+destitution du ministre des affaires étrangères, parce qu'un négociant
+anglais, pris en flagrante contravention, avait été bâtonné; prompt à
+briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilités, plus
+disposé à diriger son gouvernement qu'à se laisser diriger par lui, le
+compromettant souvent; malgré tout, se maintenant en place, grâce à
+son crédit parlementaire et aussi parce que, même dans ses esclandres,
+il servait ou du moins flattait les passions de son ministre et de sa
+nation. Sa réputation était faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode
+le traitait d'«extravagant»[12]; «c'est, disait M. de Metternich, un
+fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre
+malgré les ordres formels de sa cour[13]». Anglais de la vieille
+roche, détestant les Russes[14] et jalousant les Français, il avait
+juré la perte de Méhémet-Ali, qui avait, à ses yeux, le double tort
+d'être le client de la France et de fournir à la Russie une occasion
+de protéger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et
+d'aviver contre lui la fureur du sultan, tellement qu'il semblait
+parfois pousser ce dernier au conflit redouté par le gouvernement
+anglais. Du reste, lord Palmerston lui-même, tout en détournant la
+Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y préparer
+par l'organisation de son armée et la restauration de ses
+finances[15]. Ajoutons, pour compléter cette physionomie de la
+politique anglaise, qu'au moment où elle dénonçait, comme une atteinte
+à l'équilibre général, l'influence de la France en Égypte, elle
+profitait, en janvier 1839, de ce que l'Europe regardait ailleurs,
+pour mettre la main sur Aden et créer un nouveau Gibraltar à l'entrée
+de la mer Rouge.
+
+[Note 9: Lettre de lord Palmerston à lord Granville, 8 juin 1838.
+(BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 234.)]
+
+[Note 10: BULWER, t. II, p. 256.]
+
+[Note 11: BULWER, t. II, p. 147, 233, 235, 248, 250.]
+
+[Note 12: Dépêche du 13 septembre 1839. (HILLEBRAND, _Geschichte
+Frankreichs_, t. II, p. 386.)]
+
+[Note 13: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841.
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 14: Lord Ponsonby disait à M. de Bois-le-Comte, en janvier 1834:
+«Nous avons fait le serment de brûler la flotte russe à Sébastopol, et
+nous tiendrons ce serment.» (_Mémoires inédits de M. de
+Sainte-Aulaire._)]
+
+[Note 15: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, du 13 septembre
+1838. (BULWER, t. II, p. 246.)]
+
+On aurait pu croire que les raisons qui faisaient redouter aux deux
+puissances occidentales un conflit entre le pacha et le sultan, devaient
+le faire désirer par la Russie. Il n'en était rien. Sans doute le
+gouvernement de Saint-Pétersbourg ne faisait pas bon marché du droit de
+protection qu'il s'était fait accorder en 1833, et ne se montrait
+nullement disposé à le partager avec le reste de l'Europe[16]; mais il
+se rendait compte des dangers auxquels il s'exposerait en l'exerçant.
+Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Barante, écrivait, le 4
+décembre 1838: «La Russie n'a, en ce moment, aucun projet sur la
+Turquie. Elle craint, plus qu'aucune puissance, de voir arriver le cas
+prévu par le traité d'Unkiar-Skélessi. Par orgueil, elle tiendrait sa
+parole et enverrait une armée à Constantinople; seulement, elle prévoit
+que ce serait la guerre, et la guerre de tous contre elle. Aussi elle
+veut le _statu quo_ et s'effraye quand il est en péril[17].»
+L'ambassadeur russe près le sultan unissait donc ses efforts à ceux du
+représentant de la France et de l'internonce d'Autriche, pour détourner
+le Divan de toute tentative contraire à l'arrangement de Kutaièh. Le
+czar s'était d'ailleurs aperçu qu'en laissant trop voir, après 1830, son
+désir d'allumer une grande guerre contre la France, il s'était fait du
+tort en Europe, particulièrement en Allemagne, où l'on avait soif de
+repos. Désormais, il visait à se faire, au contraire, «un renom de
+modération et d'amour de la paix[18]». Son principal ministre, M. de
+Nesselrode; était bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique
+incapable de résister à une seule folie de son maître, il était, par
+lui-même, raisonnable, poli, éloigné de tout ce qui était hasardeux et
+compliqué, et se sentait beaucoup plus à son aise quand l'empereur était
+sage[19]. Ce n'était pas qu'au fond Nicolas voulût moins de mal que par
+le passé à la France de Juillet: son animosité subsistait et n'avait
+même fait que s'exaspérer par l'impuissance. Mais, en se montrant modéré
+dans les complications orientales, il se flattait précisément d'y
+trouver l'occasion de nous jouer quelque méchant tour. Sa persuasion
+était «qu'il serait toujours aisé de rompre l'alliance de l'Angleterre
+et de la France, ou de profiter d'une rupture qui adviendrait
+infailliblement[20]». Avec la perspicacité de la haine, il avait tout de
+suite deviné où se ferait cette rupture. Causant un jour, en février
+1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant et de la question
+égyptienne, il s'était laissé aller à dire: «L'Égypte! les Anglais la
+veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle communication qu'ils
+cherchent à ouvrir avec les Indes; ils s'établissent dans le golfe
+Persique et la mer Rouge. Vous vous brouillerez avec eux pour
+l'Égypte[21].» Notre vigilant ambassadeur avait eu soin de transmettre
+aussitôt à son gouvernement une conversation qui trahissait si
+clairement l'espoir de notre mortel ennemi. Quelques semaines plus tard,
+complétant cet avertissement, M. de Barante faisait connaître le piége
+qu'allait nous tendre la politique russe. «Le gouvernement de
+Saint-Pétersbourg, écrivait-il, entrera avec complaisance dans tous les
+projets d'arrangement destinés à assurer l'état de paix... mais son
+influence s'exercera à diminuer et à anéantir la nôtre. Il cherchera à
+faire que tout se règle presque indépendamment de nous... Il a
+l'espérance de nous tenir dans un état d'isolement pacifique, de nous
+placer plus ou moins hors du cercle où pourraient se traiter les communs
+intérêts de l'Europe[22].» C'était écrire, plus de quinze mois à
+l'avance, l'histoire du traité du 15 juillet.
+
+[Note 16: Toutes les fois que les autres puissances lui parlaient
+d'établir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la
+sourde oreille. (Dépêche inédite de M. de Barante à M. Molé, en date
+du 17 décembre 1838.) En 1838, Méhémet-Ali ayant menacé de recourir
+aux armes, lord Palmerston invita aussitôt les représentants de la
+France, de l'Autriche et de la Russie à s'entendre avec lui, pour
+arrêter les moyens de coercition à employer contre le pacha. En
+réponse à cette communication, le gouvernement de Saint-Pétersbourg
+fit notifier à Paris et à Londres, «qu'il verrait sans méfiance les
+mesures prises par les puissances maritimes dans la Méditerranée, mais
+que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menacée à Constantinople,
+il pourvoirait à la sûreté de son alliée, comme il y était tenu par le
+traité d'Unkiar-Skélessi». Loin donc de s'associer à une action
+commune, le czar disait en quelque sorte à la France et à
+l'Angleterre: «Je ne me mêlerai pas de ce que vous ferez dans la
+Méditerranée; ne vous mêlez pas davantage de ce que je ferai dans la
+mer de Marmara.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
+
+[Note 17: Lettre à M. Bresson.--M. de Barante ajoutait, peu après, le
+6 mai 1839, dans une dépêche à M. de Montebello: «On aime mieux
+attendre une époque où l'Europe, livrée à d'autres circonstances, ne
+tiendrait plus, comme aujourd'hui, la puissance russe en observation,
+en surveillance assidue.» (_Documents inédits._)]
+
+[Note 18: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février et 31 mars
+1839; lettre du même à M. Bresson, 15 avril 1839. (_Documents
+inédits._)]
+
+[Note 19: M. de Barante écrivait un peu plus tard: «M. de Nesselrode
+est un de ceux qui disent le moins la vérité à l'Empereur. Son
+caractère est timide; il aime son repos avant tout. Il est convaincu
+de l'inutilité d'une contradiction directe; il attend que les
+premières impressions se calment, se bornant à faire en sorte que la
+politique de l'Empereur soit suivie avec prudence, sans détermination
+trop soudaine et trop risquée.» (Lettre à M. Guizot, du 28 mai 1841.
+_Documents inédits._)]
+
+[Note 20: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, 20 novembre 1838.
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 21: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février 1839.
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 22: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, était adressée à M.
+Thiers, que M. de Barante, trompé par un faux bruit, croyait alors
+être devenu ministre des affaires étrangères. M. de Barante ajoutait,
+le 8 juin 1839, dans une lettre au maréchal Soult: «Déjà, plus d'une
+fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de voir
+se former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition
+pacifique, unie pour diminuer notre influence.» (_Documents
+inédits._)]
+
+Le gouvernement de Vienne était au moins aussi intéressé que celui de
+Londres à empêcher les Russes de dominer à Constantinople. M. de
+Metternich répétait volontiers «qu'il valait mieux, pour son pays,
+courir les chances d'une guerre d'extermination que de laisser la
+Russie acquérir un seul village sur la rive droite du Danube[23]». En
+1828 et 1829, lors de la guerre entre le czar et le sultan, le cabinet
+autrichien avait proposé, sans succès il est vrai, à l'Angleterre et à
+la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait été
+sur le point de se jeter seul dans la lutte pour défendre le passage
+du Danube. Les échecs subis, au début de ces campagnes, par les armes
+russes, n'avaient excité nulle part plus d'allégresse qu'à Vienne.
+Après les événements de Juillet, M. de Metternich ne changea pas
+d'avis sur Constantinople; mais une crainte plus pressante, celle de
+la révolution française, effaça ou du moins domina dans son esprit
+toute autre préoccupation. La Russie devant former l'arrière-garde de
+la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut obligé de la ménager. De là
+ses efforts pour se persuader et pour persuader aux autres que la
+politique russe était absolument changée, et que le czar avait, sur
+l'Orient, les vues les plus modérées et les plus désintéressées[24].
+Quand on fut un peu éloigné de 1830, quand la monarchie de Juillet eut
+donné, au dedans, des gages de sa résistance conservatrice, et se fut,
+au dehors, rapprochée des puissances continentales, le chancelier
+sentit renaître sa préoccupation de l'ambition moscovite. Il écouta
+avec moins de méfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne
+manquait pas une occasion de lui démontrer l'intérêt de l'Autriche à
+s'allier avec la France et l'Angleterre pour défendre l'empire ottoman
+contre la Russie, et il laissa entrevoir qu'à un moment donné, il ne
+refuserait peut-être pas son concours[25]. Toutefois, ce n'était
+jamais dans la politique de M. de Metternich de précipiter les
+événements. Bien que voyant de loin les difficultés, il aimait mieux
+les attendre qu'aller au-devant, et se fiait volontiers au temps pour
+les écarter ou les atténuer; sa maxime favorite était «que l'art de
+guérir consistait à faire durer le malade plus que la maladie». Nul ne
+pouvait donc être surpris de le voir s'unir à ceux qui cherchaient à
+prolonger le plus possible le _statu quo_ en Orient. Ce n'est pas que
+ce _statu quo_ lui plût complétement. Sans avoir, contre Méhémet-Ali,
+la même animosité que l'Angleterre, il goûtait peu ce parvenu, dont
+l'origine et les prétentions lui paraissaient avoir quelque chose de
+révolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en 1833, la France eût
+poussé à un arrangement direct entre le sultan et le pacha, au lieu de
+faire régler la question par l'entremise et sous la garantie de toutes
+les puissances. «Si l'on eût suivi ce dernier système, disait-il, le
+czar n'aurait pu faire de son côté le traité d'Unkiar-Skélessi.» Aussi
+le désir le plus vif du chancelier autrichien, celui qu'il ne manquait
+pas une occasion de témoigner dans ses conversations avec les
+ambassadeurs, était d'amener les puissances à une délibération commune
+sur tout ce qui regardait l'empire ottoman, et il laissait voir que,
+dans sa pensée, Vienne serait le siége indiqué d'une telle conférence.
+
+[Note 23: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 24: Cf. plus haut, t. II, p. 359 et 364.--Faut-il croire qu'en
+septembre 1833, lors de l'entrevue de Münchengraetz, la cour de Vienne
+alla jusqu'à conclure secrètement avec la Russie un traité de partage
+éventuel? Le fait est rapporté par MARTENS, dans un ouvrage intitulé:
+_Die Russische Politik in der orientalischen Frage_, et cité par
+HILLEBRAND, t. II, p. 360.]
+
+[Note 25: Par moments même, on eût pu croire que le cabinet de Vienne
+allait tout de suite lier partie avec les puissances occidentales
+contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg; seulement, il s'arrêtait
+bientôt, comme effrayé de sa hardiesse et tremblant de n'être pas
+assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficultés s'étant élevées
+entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la saisie, dans la mer
+Noire, d'un navire anglais, le _Vixen_, M. de Metternich fit des
+avances à la première de ces puissances, puis les retira, croyant
+avoir lieu de douter de sa résolution. Comme on lui demandait compte
+de cette volte-face: «L'Autriche, répondit-il, ne pouvait pas se
+brouiller avec la Russie, pour une affaire sans valeur que
+l'Angleterre elle-même ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez
+certain que vous nous trouveriez au besoin, si vous aviez raison et
+volonté de soutenir votre droit.» Et il disait à M. de Sainte-Aulaire:
+«Les whigs sont de misérables fanfarons; jamais ils n'auront le
+courage de tirer un coup de canon. Malheur à qui s'engagerait avec eux
+dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.»
+(_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
+
+C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues différentes, toutes
+les puissances s'étaient rencontrées, depuis 1833, dans un même effort
+pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient réussi, tant bien
+que mal, pendant six années. Paix fragile, cependant, à la merci des
+coups de tête d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se
+lassa le premier d'obéir à la consigne européenne. Atteint du
+_delirium tremens_, ne semblant presque plus qu'un cadavre, il se
+sentait mourir, mais n'en était que plus impatient d'assouvir sa
+haine. Au printemps de 1839, tout indiquait qu'il allait rompre la
+paix. Par son ordre, on avait levé, de gré ou de force, tout ce que
+l'on avait pu trouver de soldats, et une armée considérable se massait
+en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occupés par les
+Égyptiens. À ces démarches menaçantes, Méhémet-Ali répondit en
+renforçant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il
+était, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais,
+plus habile que le sultan, il ordonna aux siens de se tenir sur la
+défensive. Ému de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de France
+tenta un dernier effort pour maintenir la paix: ce fut sans succès,
+d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le même sens, comme l'y
+obligeaient les instructions de son gouvernement, encourageait sous
+main Mahmoud[26]. Celui-ci n'hésita donc pas à donner à ses généraux
+l'ordre d'ouvrir les hostilités. Le 21 avril 1839, l'armée ottomane
+franchissait l'Euphrate.
+
+[Note 26: Peu après, comme le chargé d'affaires de France à Londres se
+plaignait à lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby en cette
+circonstance, le ministre anglais se défendit en lisant les dépêches
+envoyées du _Foreign Office_, qui toutes concluaient à empêcher la
+guerre d'éclater. «Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais vous nier
+que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage
+pas, a toujours été opposée au maintien du _statu quo_ de Kutaièh; il
+préférait même les partis extrêmes, comme susceptibles au moins d'un
+dénouement favorable.» Lord Palmerston exprimait l'espoir, mais sans
+oser rien affirmer, «que l'ambassadeur avait fait passer ses opinions
+personnelles après ses instructions». (Dépêche de M. de Bourqueney au
+maréchal Soult, 9 juillet 1839, citée dans les _Mémoires de M.
+Guizot_.)]
+
+
+II
+
+La nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs arriva à Paris quelques
+jours après la constitution du ministère du 12 mai[27]. Jamais on
+n'eût eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique
+clairvoyant, et ayant assez d'autorité sur la Chambre pour que
+celle-ci lui laissât une complète liberté d'action. Or, dans le
+nouveau cabinet, le portefeuille des affaires étrangères était
+attribué au maréchal Soult. On cherchait bien à présenter ce choix
+comme une satisfaction aux susceptibilités patriotiques, tant
+échauffées par les débats de la coalition. Dans une déclaration lue le
+13 mai, lorsque le cabinet se présenta pour la première fois devant
+les Chambres, on faisait dire au maréchal: «Messieurs, en consacrant
+mon dévouement au service du Roi, dans un nouveau département où les
+questions d'honneur national ont tant de prépondérance, je n'ai pas
+besoin de vous assurer que la France retrouvera toujours, dans les
+discussions de si chers intérêts, les sentiments du vieux soldat de
+l'Empire, qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et
+glorieuse.» Ce n'étaient guère là que des phrases de rhétorique, plus
+compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de portée sérieuse au
+dedans. La vérité est que le maréchal, de grande autorité dans les
+choses militaires, connaissait mal les affaires diplomatiques, avait
+peu d'aptitude pour les traiter, encore moins pour les exposer et les
+discuter à la tribune. Nul de ses collègues ne se trouvait, par son
+passé, en position de le suppléer. Restait, il est vrai, le Roi, et le
+sentiment général était que la composition du cabinet lui avait livré
+toute la politique extérieure[28]. S'il en eût été franchement ainsi,
+les choses, à ne considérer que le point de vue diplomatique, n'en
+eussent pas plus mal marché. Seulement, comme nous aurons occasion de
+l'observer, Louis-Philippe avait trop à compter avec les
+susceptibilités alors si éveillées de la Chambre à l'endroit du
+pouvoir personnel, pour exercer à son aise la direction que le
+ministre lui eût volontiers abandonnée. Cette Chambre, bientôt, ne
+prétendra pas moins que la couronne suppléer à l'incompétence du
+maréchal. Le rôle que le ministre n'était pas en état de jouer se
+trouvera donc partagé et comme tiraillé entre deux ingérences
+contraires. Là sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes
+des erreurs commises dans la question d'Orient. Au début, toutefois,
+et alors que l'attention du public n'était pas encore éveillée,
+l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premières
+démarches de notre diplomatie furent arrêtées sous son inspiration
+manifeste[29].
+
+[Note 27: Rappelons la composition de ce cabinet: le maréchal Soult,
+ministre des affaires étrangères et président du conseil; M. Duchâtel,
+ministre de l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des
+finances; M. Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des
+travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le général Schneider,
+de la guerre; l'amiral Duperré, de la marine.]
+
+[Note 28: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 septembre 1839: «La
+politique extérieure est aujourd'hui purement et simplement celle du
+Roi». (_Documents inédits._)--Un diplomate prussien disait de son
+côté: «On ne doit attacher aucune importance à ce que dit le maréchal,
+jusqu'à ce qu'il ait pris les ordres du Roi.» (HILLEBRAND, _Geschichte
+Frankreichs_, t. II, p. 371.)]
+
+[Note 29: Ajoutons que, dans les bureaux mêmes de son ministère, le
+maréchal Soult possédait un employé supérieur qui devait, sans bruit,
+sans faste, faire une bonne partie de la besogne du ministre: c'était
+le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de grande
+expérience et ayant précisément accompli une partie de sa carrière
+dans les postes du Levant.]
+
+Tout d'abord, afin de prévenir, s'il en était temps encore, le choc
+des troupes en marche ou au moins d'en limiter les conséquences, le
+maréchal Soult fit partir deux de ses aides de camp, l'un pour
+Constantinople, l'autre pour Alexandrie, avec mission de réclamer la
+suspension des hostilités et d'en porter l'ordre aux deux armées. En
+même temps, afin de marquer que la France entendait tenir sa place
+dans le drame qui commençait, on déposa à la Chambre, le 25 mai, une
+demande de crédit de 10 millions à affecter au développement des
+armements maritimes. Ce n'étaient là que des mesures préliminaires. Il
+fallait, en outre, arrêter la direction qui serait donnée à notre
+politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement estima que
+l'intérêt premier, celui auquel tous les autres devaient être
+subordonnés, était d'empêcher que la Russie n'intervînt seule à
+Constantinople, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il estima
+également que la meilleure manière de sauvegarder cet intérêt était de
+faire de la question d'Orient une question européenne, en invitant
+toutes les grandes puissances à se concerter pour garantir ensemble
+l'indépendance de l'empire ottoman et résoudre les difficultés avec
+lesquelles cet empire se trouvait aux prises. Si la Russie entrait
+dans ce concert, elle renoncerait d'elle-même à son protectorat
+exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isolée en face
+de l'Europe. Les résultats à attendre de cette politique dépassaient
+même de beaucoup la question particulière de Constantinople, si
+importante qu'elle fût en elle-même. Il ne s'agissait, en effet, de
+rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances à
+l'espèce de Sainte-Alliance qui s'était essayée tant de fois à
+renaître depuis 1830; d'effacer les dernières traces de l'état de
+suspicion où la révolution de Juillet avait placé la France; de faire
+rentrer celle-ci dans le concert européen, non par grâce et à la
+dernière place, mais avec un rôle ouvertement initiateur; de rouvrir
+enfin une ère de libres combinaisons internationales où nous aurions
+le choix de nos amis et, par cela même, la possibilité de faire payer
+notre amitié. Et, pour ajouter à ces avantages de haute politique la
+saveur d'une sorte de vengeance, le gouvernement qui allait se trouver
+acculé entre l'isolement et la capitulation, était précisément ce
+gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le plus implacable
+ennemi de la monarchie de Juillet; nous nous disposions à retourner
+contre lui la coalition qu'il avait cherché à former contre nous.
+
+Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacité, n'ait eu la
+vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient été la raison
+déterminante de la direction donnée à la politique de la France.
+S'était-il aussi bien rendu compte d'une autre conséquence de cette
+politique? Du moment où nous demandions à l'Europe de s'emparer de la
+question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le règlement des
+rapports entre le sultan et son vassal. Or il ne fallait pas
+s'attendre que ce dernier rencontrât, chez toutes les puissances, la
+faveur que nous lui portions; on ne devait pas ignorer quelles
+étaient, à son égard, la froideur de l'Autriche et l'animosité de
+l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en péril
+l'existence politique du pacha. Nous étions assurés d'obtenir pour lui
+l'hérédité en Égypte,--ce qui était l'essentiel,--et même une part
+plus ou moins considérable de la Syrie. Mais quelle serait l'étendue
+de cette dernière concession? C'était sur ce point que nous pouvions
+avoir à compter avec les résistances des autres puissances. Le
+gouvernement français y avait-il songé? Entendait-il s'engager à fond
+pour triompher de ces résistances, ou bien, tout en se disposant à
+plaider la cause du pacha, avait-il pris d'avance son parti de ne pas
+tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser à
+soi-même et auxquelles il importait de répondre nettement, car de
+cette réponse dépendait la politique à suivre.
+
+De deux choses l'une.--Estimait-on que l'honneur et l'intérêt de la
+France lui imposaient de soutenir quand même toutes les prétentions de
+Méhémet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mêmes le
+tribunal qui devait nous donner tort; au lieu de provoquer la
+délibération commune des puissances, notre jeu était plutôt de les
+désunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions lui
+proposer de faire part à deux, autant, du moins, que le permettaient
+les préventions du czar. C'était la politique que prônait le parti
+légitimiste[30], et il semblait parfois que lord Palmerston craignît
+de nous la voir suivre[31].--Estimait-on, au contraire, qu'agrandir un
+peu plus le domaine asiatique de Méhémet-Ali n'était point, pour la
+France, un avantage comparable à celui qu'elle trouverait à écarter la
+Russie de Constantinople, à détruire ce qui restait de la
+Sainte-Alliance et à rentrer avec éclat dans la politique européenne?
+Alors il fallait prendre envers soi-même la résolution de laisser
+toujours à son rang secondaire la question de Syrie, et de ne pas
+mettre, pour elle, en péril le concert des puissances contre la
+Russie. À l'appui d'une telle conduite, on pouvait invoquer un
+précédent: lors de la constitution du royaume de Grèce, le
+gouvernement de la Restauration eût désiré faire attribuer au nouveau
+royaume la Thessalie et Candie; il y avait renoncé devant la
+résistance des autres puissances, et s'était tenu pour satisfait
+d'avoir obtenu le principal. Il y avait là deux politiques distinctes,
+opposées, l'une que l'on eût pu appeler égyptienne, l'autre
+européenne. On était libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde
+était, à notre avis, la plus honnête, la plus profitable, la plus
+facile, la moins dangereuse; elle était même la seule praticable,
+étant données les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout
+cas, il fallait choisir entre les deux. Viser à cumuler les avantages
+de l'une et de l'autre, c'était risquer de n'en obtenir aucun.
+Prétendre faire échec, en même temps, à la Russie en Turquie et à
+l'Angleterre en Égypte, c'était s'exposer à ce que ces deux puissances
+s'unissent contre nous.
+
+[Note 30: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles à la
+Chambre des pairs, le 6 janvier 1840.]
+
+[Note 31: Lord Palmerston écrivait, le 8 juin 1838, à lord Granville,
+ambassadeur d'Angleterre à Paris: «Il ne faut pas oublier que le grand
+danger pour l'Europe est la possibilité d'une combinaison entre la
+France et la Russie; elle rencontre à présent un obstacle dans les
+sentiments personnels de l'empereur; mais il peut ne pas en être
+toujours ainsi.» (BULWER, t. II, p. 235.)]
+
+En mai 1839, au moment où il fut surpris par l'entrée en campagne des
+Turcs, le gouvernement français ne pouvait pas se rendre compte, avec
+autant de précision que nous le faisons après coup, de l'alternative
+en face de laquelle il se trouvait placé et du choix qu'il avait à
+faire. La vérité est qu'à cette heure, il était à peu près
+exclusivement préoccupé du péril, qui lui paraissait imminent, de
+l'intervention de la Russie à Constantinople. Il ne songeait qu'à y
+parer et à saisir cette occasion de faire acte de politique
+européenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la
+question égyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et
+jusqu'à quel point il devrait y tenir tête ou y céder. Dans son
+application à former le concert européen, il n'avait pas renoncé au
+reste, mais il l'avait momentanément perdu de vue. D'ailleurs, il
+s'était fait, comme presque tout le monde alors, une telle idée de la
+puissance du pacha, de l'impossibilité où l'on serait de le réduire
+par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilité
+pour obliger les puissances à en passer, bon gré mal gré, par toutes
+les exigences de son client.
+
+Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien
+faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la
+voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités
+recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en
+rapport avec notre chargé d'affaires[32], et avait témoigné un vif
+désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout,
+soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de
+réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les
+limites d'une action commune[33]». On se mit d'accord sur la force
+respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant
+et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les
+hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y
+aurait à faire si les Russes, appelés par la Porte, arrivaient tout à
+coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha. Après
+quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres
+alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le
+sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le
+refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait
+qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé
+contre la Russie[34]. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en
+ces dispositions. «_Soult is a jewell_[35]», écrivait-il à son
+ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans
+des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du
+_Foreign Office_ ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés.
+«Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de
+France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre
+gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre
+les membres d'un même cabinet[36].» De son côté, le maréchal se
+déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le
+gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire
+d'accord, à Londres et à Paris[37]». Seulement, lord Palmerston se
+montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire
+appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir
+qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de
+la France[38]. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir
+contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque
+malgré lui, la formation[39].
+
+[Note 32: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur, le
+général Sébastiani, en congé pour cause de santé.]
+
+[Note 33: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (_Mémoires de M.
+Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 34: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
+Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 35: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (BULWER, t.
+II, p. 258.)]
+
+[Note 36: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (_Mémoires de
+M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 37: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839.
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 38: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
+Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 39: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait dans
+sa réponse à un _Memorandum_ du cabinet anglais: «Lord Palmerston se
+rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à
+provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet
+français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le
+temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France
+surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le
+salut de l'empire turc.»]
+
+À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait fort.
+C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt informé
+des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich s'était mis
+en rapport avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il
+proposait de «terminer le différend du sultan et du pacha au moyen
+d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti par elles et
+qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal d'intervention dans les
+affaires de l'empire ottoman». Comme base de cet arrangement, il
+indiquait le maintien des avantages viagers déjà concédés, en 1833, à
+Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte assurée à son fils
+Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une importance
+secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait
+_turco-égyptienne_, et acceptait d'avance ce que la France et
+l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il
+ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question
+_européenne_ proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention
+collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs,
+au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout
+de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances
+maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une
+frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des
+objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se
+flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des
+dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point
+auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence
+se réunît à Vienne[40]. Le gouvernement français ne pouvait que faire
+bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par
+l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance[41]. Par contre, il
+demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux
+puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à
+Constantinople[42]. Une telle démarche effarouchait bien un peu la
+timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement, presque
+de «courtisanerie» envers le czar[43]; il redoutait de manifester aux
+autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et d'aussi bonne
+heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans refuser ce
+qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps. À
+l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il, un
+procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre sa
+réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger pour
+nous mettre tous les cinq ensemble[44].» Si l'on tient compte de la
+politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà
+beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet
+de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme
+très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et
+l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui
+donnassent une impulsion vigoureuse[45].
+
+[Note 40: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi
+_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et
+dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (_Mémoires
+de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 41: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin 1839.
+(_Ibid._)]
+
+[Note 42: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28 juin
+1839. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 43: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un luxe
+de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur Nicolas.»
+(Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841. _Documents
+inédits._)]
+
+[Note 44: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 45: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet 1839.
+(_Documents inédits._)]
+
+À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la
+Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une
+question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui
+n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui
+avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères,
+répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen
+d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière
+«il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à
+nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une
+entente générale pour le règlement des affaires d'Orient[46].
+
+[Note 46: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839, et du
+maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (_Documents inédits._)]
+
+À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et
+éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort
+embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg
+et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas
+plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»;
+loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale»,
+il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le
+Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de
+consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de
+l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune»,
+et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive
+qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à
+reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il
+regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen
+d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe,
+demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de
+l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne
+pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets
+se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la
+conférence projetée à Vienne[47].
+
+[Note 47: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par les
+correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire,
+ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les
+dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.--Voy. aussi
+les documents émanés des agents anglais. (_Correspondence relative to
+the affairs of the Levant._)]
+
+Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se
+félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux
+d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,--c'étaient les expressions
+mêmes du maréchal Soult,--d'avoir retourné contre elle la coalition,
+et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel
+il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès[48]. Et cependant,
+à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible
+de sa politique: c'était la question égyptienne. Dès leurs premières
+communications, les deux cabinets de Londres et de Paris avaient
+exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant
+très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte
+héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque
+toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures
+coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par
+conseils bienveillants[49]. Sans doute les deux gouvernements, alors
+principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un
+et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le
+considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans
+l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à
+l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au
+milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer
+de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur
+de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman[50]»; on
+pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour
+chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un
+obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette
+intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères,
+de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des
+arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces
+contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres
+puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment
+toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité
+inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et
+de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent
+parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je
+crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un
+grand malheur; jamais leur union n'a été plus nécessaire[51].» Fait
+grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater entre ses
+adversaires; elle en était d'ailleurs informée par l'Angleterre
+elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston, dont
+l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il
+avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire
+agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire
+restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à
+Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg[52], au risque, comme le
+lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à
+entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France[53]. Le
+czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question
+égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha,
+nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au
+contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la
+coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en
+appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de
+la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout
+à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins
+mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication
+de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler,
+reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des
+autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui
+vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir
+à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le
+piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est
+sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses
+gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de
+Barante écrivait de Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il ne faut
+pas douter que le gouvernement du czar ne promette à l'Angleterre
+quelques avantages pour la décider à mettre tous ses intérêts à part
+des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de Sainte-Aulaire
+signalait de Vienne «la manoeuvre de la Russie, qui s'efforçait, par
+tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile allié[54].»
+
+[Note 48: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21 juillet
+1839. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 49: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai, 17
+et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de
+Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (_Mémoires de M.
+Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 50: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse de
+lord Palmerston, en date du 22 juillet. (_Mémoires de M. Guizot_,
+_Pièces historiques_.)]
+
+[Note 51: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi les
+_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 370, et une dépêche du
+maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1er août 1839.
+(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 52: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en date
+du 20 juillet 1839, et _Correspondence relative to the affairs of the
+Levant_.]
+
+[Note 53: Dépêche du maréchal Soult, 1er août 1839, et de M. de
+Bourqueney, 3 août. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 54: _Documents inédits._]
+
+
+III
+
+Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état
+de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se
+demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien,
+concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait
+alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La
+France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont
+elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès
+le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute
+moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il
+n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les
+difficultés du dehors.
+
+À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le
+ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude
+d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu
+d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de
+l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à
+l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle
+du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la
+couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le _Journal
+des Débats_ et la _Presse_, elles ne pardonnaient pas au cabinet
+d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé;
+pour ne pas paraître chercher une nouvelle crise, elles évitaient de
+faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur ressentiment,
+ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère, disait le _Journal
+des Débats_, c'est notre devoir; nous examinerons ses actes avec une
+attention sévère.» Peut-être cette sévérité était-elle augmentée par
+la résolution que le cabinet avait prise, un peu naïvement, de
+supprimer toutes les subventions aux journaux.
+
+Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou
+leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de
+conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le
+danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public,
+sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un
+accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins
+une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à
+lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur
+passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de
+cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui
+eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait,
+pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs,
+étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner,
+trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop
+impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de
+nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet
+n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne
+décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir
+guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat.
+
+M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte
+d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât
+les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de
+M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment
+«parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis
+un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de
+regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs.
+Louis-Philippe, chez lequel une expérience quelque peu sceptique et
+dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs ressentiments,
+semblait devoir se prêter sans difficulté à ce rapprochement: déjà il
+témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré d'avoir aidé à la
+formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient moins prompts à
+pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des doctrinaires;
+celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette rigueur, et qu'en
+attendant il devait se tenir à l'écart, ne manifester aucune humeur
+d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y revenir, aucune
+hésitation à servir gratuitement la cause conservatrice[55]. Il
+accepta virilement les conditions de cette sorte de pénitence:
+peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté nécessaire, mais
+aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme révèle alors, dans ce
+noble esprit, une tristesse intime, un regret poignant de la faute
+commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en faire confidence au
+public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses amis n'étaient pas
+sans entrevoir parfois quelque chose de cette souffrance[56]. Il
+trouva, du reste, un moyen d'occuper et d'intéresser la retraite
+momentanée à laquelle il était condamné. Sur la demande des éditeurs
+américains de la correspondance de Washington, il entreprit une étude
+sur le fondateur de la république des États-Unis. Les jouissances de
+l'historien le distrayaient et le consolaient des déboires du
+politique. Heureux ceux qui, en se livrant aux hasards, trop souvent
+trompeurs, de la vie publique, ont gardé le culte des lettres!
+Celles-ci, du moins, ne les trompent pas.
+
+[Note 55: M. Guizot a écrit dans ses _Mémoires_: «Il me fallut
+beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti
+de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)]
+
+[Note 56: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14 avril
+1840. (_Documents inédits._)]
+
+Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la
+victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la
+situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les
+doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices,
+rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la
+veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature
+morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait manqué le
+pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et abouti à un
+ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres amis, sans lui,
+malgré lui, presque contre lui. À cette déception cruelle, s'ajouta
+une mortification qui ne lui fut pas moins sensible. La Chambre devait
+nommer un président en remplacement de M. Passy, devenu ministre. Les
+gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le centre et les
+dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces derniers, M.
+Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu près la
+répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la nomination de
+M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M. Sauzet l'emporta
+par 213 voix contre 206[57]. Les doctrinaires, heureux de voir ainsi
+rétablir la vieille majorité conservatrice et d'y avoir repris leur
+place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et, pour compromettre le
+ministère, lui attribuèrent dans le succès plus de part peut-être
+qu'il n'en avait eu[58]; ils le louèrent d'avoir débuté, non par une
+concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril, mais en luttant
+contre elle et en ralliant l'ancien parti de la résistance; ce qui
+faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins satisfait, pour son
+compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le ministère du 15 avril
+était un cabinet de centre droit fait contre M. Guizot; le ministère
+du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait contre M. Thiers[59].»
+
+[Note 57: 14 mai 1839.]
+
+[Note 58: On n'était même pas assuré que tous les ministres députés
+eussent voté pour M. Sauzet.]
+
+[Note 59: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+M. Sauzet devait occuper jusqu'à la chute de la monarchie le fauteuil
+présidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait
+trente-neuf ans. Sa fortune politique avait été assez rapide. En 1830,
+son nom n'était guère connu hors de Lyon, quand un éloquent et
+pathétique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procès
+des ministres de Charles X, le rendit tout à coup célèbre. On lui
+supposait alors des attaches ou au moins des sympathies légitimistes,
+et quand, nommé député en 1834, il se présenta aux Tuileries, les amis
+de la monarchie de Juillet se réjouirent de cette démarche comme d'une
+conversion. On le vit aussitôt prendre rang parmi les orateurs
+distingués de la Chambre, sans retrouver cependant l'étonnant succès
+de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'élocution facile
+et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mémoire et de
+présence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'oeil clair et
+doux, le front développé. C'était ce qu'on appelle une belle parole,
+trop pompeuse dans les morceaux à effet, mais élégante et claire dans
+les questions d'affaires. Il rappelait parfois M. de Martignac, avec
+moins de grâce séductrice, mais avec plus d'abondance et de couleur.
+Son renom était surtout celui d'un rapporteur émérite, apte à exposer
+disertement les questions les plus ardues, à soutenir sans fatigue et
+à résumer avec limpidité les débats les plus compliqués. Esprit
+ouvert, sans beaucoup de fixité, quoique honnête et droit, plus souple
+qu'énergique, n'ayant pas toujours une grande originalité, mais
+sachant comprendre et s'approprier les idées des autres, naturellement
+modéré, bienveillant et désirant être payé de retour, on lui eût
+presque reproché de manquer d'angles, et il laissait ainsi parfois
+l'impression d'une certaine mollesse dans la forme comme dans le fond.
+Son attitude parlementaire avait été d'abord assez flottante: orateur
+et candidat ministériel du tiers parti, et cependant rapporteur de la
+loi de septembre sur la presse; collègue de M. Thiers dans le
+ministère du 22 février, son lieutenant dans l'opposition, et, peu
+après, son concurrent heureux à la présidence de la Chambre. Une fois
+arrivé au fauteuil, il se fixa du côté de la majorité conservatrice
+qui l'y avait porté. La dignité morale de sa vie, l'affabilité de son
+caractère, ce je ne sais quoi qui était le contraire d'un esprit
+entier et absolu, sa facilité de parole, ses dons de mémoire, de
+clarté et d'assimilation, convenaient à ses nouvelles fonctions dans
+les temps tranquilles. Mais ces qualités suffiraient-elles à l'heure
+des grandes crises?
+
+Être battu par M. Sauzet parut fort dur à M. Thiers, et son animosité
+contre le cabinet s'en trouva encore accrue. «Si l'on a pu croire un
+moment, écrivait un témoin, que M. Thiers garderait d'abord une
+attitude expectante, cette illusion s'est bientôt évanouie. Rien
+n'égale, à ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de
+son déplorable entourage[60].» Il agissait surtout au moyen de la
+presse, dont l'importance s'était accrue par la désorganisation même
+des partis parlementaires. Nul n'était aussi habile que M. Thiers à
+manier cette arme redoutable. Il savait attirer et retenir dans sa
+clientèle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les
+excitait, et, en laissant à chacun son caractère propre, savait les
+faire servir tous à l'exécution d'un même dessein, sorte de symphonie
+exécutée avec des instruments de tonalités fort différentes.
+Nombreuses étaient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois
+même la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles
+assaillaient le ministère! Avec quel mépris elles dénonçaient son
+insuffisance! C'était surtout aux ministres venus du centre gauche,
+particulièrement à M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi
+leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines après la formation
+du cabinet, le _Constitutionnel_ publiait un article où chacun devina
+aussitôt la plume de l'ancien rédacteur du _National_, et qui rejetait
+sur le Roi lui-même tout le mal de la situation[61]. Du reste, la
+presse opposante semblait tenir à bien établir que M. Thiers était mal
+vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il représentait le
+principe de l'indépendance ministérielle: on eût dit que ses partisans
+pensaient le grandir par cette sorte d'antagonisme direct avec la
+couronne[62].
+
+[Note 60: 19 mai 1839, _Journal inédit du baron de Viel-Castel_.]
+
+[Note 61: L'auteur de l'article, se demandant «quelle était la
+politique imposée au chef d'un gouvernement révolutionnaire et
+représentatif», répondait ainsi à cette question: «S'il est un grand
+politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supériorité de sa
+raison, il trouvera des hommes pour se faire l'instrument de sa
+pensée, même parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napoléon,
+chefs d'un pays libre, ils n'auront pas besoin d'aller recruter des
+ministres dans les rangs secondaires. Les politiques de cette forte
+trempe se gardent bien d'exclure les plus habiles, ils se gardent bien
+de diviser les hommes dont ils peuvent se servir, d'abaisser les
+caractères, de mettre en relief les côtés faibles des hommes qu'ils
+font concourir à leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les
+approche, au lieu de chercher à le diminuer. Voilà, selon nous, la
+politique élevée et grande sous un régime constitutionnel. Il y en a
+une autre: celle qui se met en désaccord avec les assemblées en
+choisissant des ministres en dehors des sommités parlementaires. Une
+Chambre repousse un ministère faible et impuissant; cette répulsion se
+manifeste par un ou plusieurs votes; on passe outre. Elle persiste
+dans sa résistance; on la dissout. Les élections lui donnent gain de
+cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en épuisant des
+combinaisons ministérielles auxquelles viennent s'opposer des
+impossibilités de toute espèce; on spécule sur l'imprévu. Parmi tous
+les candidats aux ministères, les plus éminents comme les plus petits
+ont leurs rivalités, leurs passions, leurs préférences, leurs
+antipathies; on exploite tous les côtés infirmes de notre nature. Au
+lieu de prendre les hommes importants par ce qui les distingue du
+vulgaire, on s'empare d'eux par les points qui les en rapprochent; on
+les laisse se diviser, si on ne les y aide pas. On observe quelques
+ambitions impatientes, quelques cupidités empressées à se nantir d'un
+portefeuille, quelques étonnements naïfs de parvenus en face d'une
+élévation qui leur tourne la tête; on les pousse vers la défection;
+s'ils cèdent, on les enrôle dans un ministère de toute couleur, et on
+se flatte d'avoir gagné une grande partie. Pauvre politique que
+celle-là!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique
+qui ne fonde son succès que sur ces trois choses: petites majorités,
+petites capacités, petits caractères?... Malheureusement, comme
+l'écrivait M. Rémusat, la petite sagesse est à la mode, et l'on se
+soucie peu des choses élevées. Le bruit se répand que le génie
+politique n'est que de la dextérité.» (_Constitutionnel_ du 23 mai
+1839.)]
+
+[Note 62: Le _Journal des Débats_ disait à ce propos, le 25 mai 1839:
+«Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuité qu'il désapprouve sans
+doute, une fatuité bien folle et bien dangereuse, quand ils font de
+lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.»]
+
+Mais si M. Thiers entretenait et avivait la bataille dans la presse,
+il ne réussissait pas à la transporter dans la Chambre. Les partis
+parlementaires, disloqués, fatigués, dégoûtés, étaient hors d'état de
+répondre à l'appel de sa passion. Pendant qu'à la suite de M. Passy,
+de M. Dufaure et de M. Sauzet, une partie du centre gauche
+l'abandonnait, M. Odilon Barrot refusait de recevoir plus longtemps
+son mot d'ordre. «Tout se gâte chez nous, écrivait M. Léon Faucher,
+alors rédacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont détruits
+et confondus à la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conservé de
+la force et de la tenue. Nous sommes entre Barrot, qui faiblit, et M.
+Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-là. Le
+ministère durera jusqu'à la session prochaine.» Devant cette
+impossibilité de rien entreprendre de sérieux, M. Thiers en vint
+aussi, quoique avec moins de sérénité que M. Guizot, à chercher la
+distraction des travaux littéraires; il commençait alors son _Histoire
+du Consulat_; bientôt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus
+d'autre préoccupation que d'achever son premier volume. Ne
+racontait-on même pas, à la fin de juin, qu'il était allé voir le Roi
+avant de se rendre à Cauterets, et qu'un rapprochement s'en était
+suivi?
+
+La réserve volontaire ou forcée des chefs de parti facilitait l'oeuvre
+oratoire du cabinet. Ce n'était pas, du reste, sous ce rapport qu'il
+devait le plus craindre de se montrer inégal à sa tâche. À défaut d'un
+président du conseil en état de soutenir un débat, les autres
+ministres étaient, presque tous, capables de faire très-honorablement
+leur partie. Deux surtout se distinguèrent et devinrent, par leur
+talent de parole, non les chefs les plus influents, mais les
+défenseurs les plus en vue du cabinet: c'étaient le ministre des
+travaux publics et celui de l'instruction publique, M. Dufaure et M.
+Villemain. Les personnages valent la peine qu'on s'arrête un moment à
+les considérer, à se demander qui ils étaient et d'où ils venaient.
+
+Quand M. Dufaure était arrivé à la Chambre, en 1834, âgé de trente-six
+ans, et précédé de la réputation qu'il avait acquise au barreau de
+Bordeaux, il avait été tout d'abord accueilli avec quelque surprise.
+Rien en lui ne rappelait ce type séduisant de l'avocat girondin, tel
+qu'on l'avait connu, quelques années auparavant, sous la figure de
+Ravez ou de Martignac. Dans son allure, ses traits, sa tenue, quelque
+chose de solide, mais de rustique; chevelure en désordre, visage
+carré, fruste et haut en couleur; épais sourcils cachant presque les
+yeux, profondément enfoncés; bouche vaste aux gros plis, aux
+mouvements puissants, et semblant plus faite pour mordre dur et tenir
+ferme, que pour laisser passer les chants de l'éloquence; accoutrement
+simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'élégance;
+démarche pesante et traînante, avec balancement de la tête et des
+hanches, et de longs bras qui pendaient; dans tout l'aspect, je ne
+sais quoi d'un peu revêche et grondeur qui semblait vouloir tenir les
+autres à distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre
+unique au monde. Mais ces dehors peu gracieux cachaient un fond de
+qualités singulièrement fortes. D'abord, une volonté et une
+régularité de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes
+politiques: levé tous les jours à quatre heures du matin, M. Dufaure
+n'avait goût à aucune des distractions mondaines, et quand, par
+impossible, il consentait à paraître dans un bal, il le faisait non en
+se couchant plus tard qu'à l'ordinaire, mais en se levant plus tôt. Il
+ne s'était permis d'aspirer à la vie publique qu'après avoir gagné,
+dans l'exercice de sa profession d'avocat, assez d'argent pour assurer
+l'indépendance de sa vie; une fois député, il renonça au barreau pour
+se consacrer exclusivement aux travaux parlementaires. Il
+n'intervenait pas dans toutes les discussions, mais se faisait un
+devoir de se préparer à toutes; quelques mois après son entrée à la
+Chambre, il écrivait à son père: «Depuis le commencement de la
+session, j'ai été prêt à parler sur tout.» Et pour mettre en oeuvre
+les résultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, sévère,
+sans recherche d'ornements, mais pleine, ample, forte, d'une chaleur
+concentrée, d'un souffle égal et puissant; une argumentation
+admirablement ordonnée, sans digressions, sans à-coups, sans artifices
+de tactique, mais qui, d'un mouvement régulier, soutenu, irrésistible,
+marche droit à l'adversaire, l'enveloppe, l'étreint, le brise,
+l'écrase. «C'est une citadelle qui marche», disait Berryer. Nulle
+impression de monotonie, bien que les effets semblent être presque
+toujours les mêmes. Par moments, la voix s'élève frémissante, d'une
+émotion que l'orateur semble plutôt contenir que chercher, et qui n'en
+est que plus pénétrante. Ou bien encore,--et c'est peut-être son arme
+la plus cruelle,--sans avoir l'air d'y mettre l'ombre d'une malice, du
+même ton dont il vient de développer son argumentation, il y introduit
+une ironie à froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas,
+comme chez certains railleurs, un trait léger qui pique et transperce;
+c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre étrange de
+la voix, si déplaisant à la première minute, qui ne semble bientôt
+faire partie de ce talent, être approprié à ce mode de discussion,
+comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument à coups égaux
+et répétés, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire.
+
+Depuis les discussions de droit ou d'affaires dans lesquelles M.
+Dufaure avait prudemment débuté, son talent s'était progressivement
+affermi, sans tâtonnements ni défaillances. En 1839, s'il n'avait pas
+encore atteint son apogée, il avait du moins donné sa mesure et pris
+son rang, rang fort honorable, sans être le premier. Malgré des
+qualités si rares, malgré ce qu'y ajoutait encore l'intégrité
+incontestée de sa vie privée, on sentait qu'il manquait quelque chose
+à M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M.
+Thiers, mais même avec des hommes qui ne l'égalaient pas en puissance
+oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Molé. Il était resté
+trop avocat; il étudiait si complétement son dossier, qu'il s'y
+renfermait; il approfondissait les questions plus qu'il ne les
+dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces échappées sur
+le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges généralisations qui
+révèlent l'homme d'État. Aussi se sentait-il plus attiré par les
+débats pratiques, les problèmes de législation, que par la politique
+pure. Ajoutons que, chez lui, la parole était plus ferme que la
+volonté, l'orateur plus résolu que l'homme d'action; l'habitude du
+barreau lui faisait voir les objections possibles beaucoup mieux que
+les raisons de se décider. Son attitude, depuis qu'il était au
+parlement, ne laissait pas une impression très-nette: on ne savait
+trop dans quel groupe le classer. Porté vers l'opposition libérale,
+l'un de ses premiers actes avait été de combattre les lois de
+septembre, et quand, après la dissolution du ministère du 11 octobre,
+le centre gauche s'était constitué, il avait paru d'abord y adhérer;
+mais peu après, il s'était brouillé avec M. Thiers: ce qui ne surprend
+guère, étant donnée l'opposition absolue des deux natures. Il ne
+cachait pas, d'ailleurs, sa répugnance à s'enrôler dans un groupe: ce
+n'était pas seulement de sa part une indépendance d'esprit et de
+conviction, indépendance parfois maussade et rébarbative; il y avait
+là aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne
+pas se compromettre, de cette prudence un peu terre-à-terre que nous
+avons déjà eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir
+rapprocher autrement deux personnages aussi dissemblables. Cette
+prudence singulière apparut dans ses rapports avec la couronne. Bien
+que n'ayant alors aucune arrière-pensée républicaine, il s'était
+attaché, dès le début, à n'aller aux Tuileries que dans les occasions
+officielles. Une fois ministre, il se relâcha forcément de cette
+rigueur, mais non sans se tenir toujours en garde contre on ne sait
+quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invité un jour à Eu,
+avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoyé gracieusement une
+de ses berlines pour faire le voyage. À la surprise des gens du Roi,
+M. Dufaure refusa d'y monter, et tint à faire le trajet dans sa propre
+voiture et à ses frais. On a cité ce trait, qui rappelle un peu M.
+Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indépendance du ministre à
+l'égard de la cour; nous y verrions plutôt le signe de sa dépendance à
+l'égard d'une opinion qui n'était pas la meilleure. S'il n'aimait pas
+à se laisser enrégimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait
+rien de ce qu'il eût fallu pour en former un à soi. Très-bon,
+assure-t-on, dans son intimité, homme de famille et d'intérieur, il
+était, pour les étrangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il
+n'avait pas le goût des manoeuvres de couloir, où excellaient M.
+Thiers et M. Molé, mais il n'était apte à aucun des maniements
+d'hommes qui sont la condition première de toute action politique.
+Dans la vie parlementaire, il ne voyait rien autre que les
+délibérations des commissions et les discussions des séances. Son
+discours prononcé, la majorité conquise par la force de sa parole, il
+retournait dans son coin, replié sur lui-même et presque hérissé, sans
+rien faire pour organiser sa conquête. Ainsi, depuis cinq ans, il
+avait suivi son chemin particulier, à peu près solitaire, s'ouvrant à
+peine à quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientèle, préférant
+n'avoir à répondre que de soi; se fiant à sa supériorité d'orateur
+pour obliger les autres à compter avec lui, sans les autoriser à
+compter absolument sur lui; évoluant dans un espace assez étroit pour
+ne jamais paraître infidèle à ses opinions, mais y évoluant avec une
+mobilité très-personnelle et presque toujours imprévue; en somme,
+malgré son immense talent, ayant acquis plus de considération que
+d'influence.
+
+M. Villemain, qui touchait à sa cinquantième année en 1839, était un
+des nombreux lettrés que 1830 avait détournés vers la politique. Non
+que celle-ci n'eût déjà, sous la Restauration, occupé une certaine
+place dans sa vie[63]; mais, alors, il était demeuré principalement un
+professeur. Après la révolution de Juillet, au contraire, il ne
+remonta plus dans sa chaire. Député, bientôt pair, il se mêla à tous
+les débats parlementaires de l'époque, se montrant l'un des orateurs
+les plus féconds et les plus animés de la Chambre haute. Bien qu'un
+peu capricieux d'allure, il était généralement dans la note du centre
+droit, et se fit remarquer par la passion avec laquelle il entra dans
+la coalition contre M. Molé. Son ambition était évidemment de
+retrouver dans la politique le rang qu'il avait occupé dans la
+littérature. Y parvenait-il?
+
+[Note 63: Nommé maître des requêtes par M. Decazes, M. Villemain avait
+été un moment chef de la division des lettres au ministère de
+l'intérieur. M. de Villèle lui avait enlevé sa place de maître des
+requêtes pour le punir d'avoir protesté, au nom de l'Académie
+française, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma
+conseiller d'État. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit élire
+député.]
+
+Rien n'avait été plus heureux et plus brillant que les débuts de ce
+tout jeune professeur de rhétorique, déjà célèbre à vingt ans,
+cueillant facilement les plus belles couronnes académiques, et
+obtenant, dans les salons, par la grâce incisive ou éloquente de sa
+conversation, une faveur plus flatteuse encore à son amour-propre.
+Tout lui souriait: il était bien vu des puissants, applaudi de la
+jeunesse, et se sentait en passe de conquérir par son esprit les plus
+hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mêmes et des
+avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire à vingt-cinq ans de la
+chaire de littérature française à la Sorbonne, membre de l'Académie à
+trente ans, il professait à côté de M. Cousin et de M. Guizot; et de
+ces trois illustres maîtres, alors si goûtés, si admirés, c'était lui
+peut-être, à en juger par les témoignages contemporains, qui avait le
+plus brillant succès. D'une laideur grimaçante, presque bossu, mal
+mis, courbé et comme avachi dans sa chaire[64], il avait une
+physionomie si pétillante d'esprit, une mimique si expressive, une
+voix si musicale, un tel art de dire et de lire, qu'on oubliait tout
+ce qui eût pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grâce
+alerte et ingénieuse, quelle politesse élégante, quelle curiosité
+prompte à varier sans cesse le sujet de ses études, quelle fraîcheur
+jamais altérée, quelle admiration communicative, se mariant, avec une
+souplesse pleine d'imprévu, aux saillies de la moquerie la plus fine!
+Et puis, n'oublions pas l'auditoire qui se pressait, nombreux,
+vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithéâtre, auditoire
+incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouvé depuis, et qui avait
+ce mérite d'être deux fois jeune, car à la jeunesse des individus
+s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du siècle. M. Villemain
+connaissait donc le succès dans ce qu'il avait de plus vif et de plus
+doux: succès sans mélange même d'aucune amertume. Ce qui put, à
+certain jour, lui arriver de disgrâce de la part du pouvoir n'eut pour
+résultat que d'ajouter à sa gloire quelque chose de moins durable, de
+moins noble, mais peut-être de plus enivrant encore,--la popularité.
+
+[Note 64: La duchesse de Broglie écrivait de M. de Villemain, en 1820:
+«Il a dans le corps un _dépenaillage_ inconcevable, comme si ses
+membres ne tenaient pas bien sérieusement ensemble et qu'à la première
+mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller chacun de son côté.»
+(_Souvenirs du feu duc de Broglie._)]
+
+Après 1830, M. Villemain garda sans doute, à la tribune du
+Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualités oratoires
+qu'on avait tant admirées dans la chaire de la Sorbonne: même habileté
+de diction, même langue dorée, même éblouissement d'esprit, même
+souplesse ingénieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la
+différence d'âge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand
+développement des côtés mordants et épigrammatiques de son talent: ce
+n'était pas l'ironie écrasante de M. Dufaure, c'était comme une nuée
+de flèches fines et légères qui enveloppait ses adversaires. Il
+abordait facilement les sujets les plus variés, avait la note
+généreuse dans les débats de politique extérieure, savait même exposer
+avec lucidité les questions d'affaires. Et cependant, même en ses
+meilleurs jours, pendant le ministère du 12 mai, par exemple, il était
+loin de retrouver ses succès d'autrefois. Tandis que M. Guizot, qu'il
+avait peut-être dépassé à la Sorbonne, trouvait sa vraie voie dans la
+politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientôt du premier
+rang, M. Villemain se sentait retomber au second. C'est qu'il lui
+manquait quelques-unes des qualités de l'orateur parlementaire comme
+de l'homme d'État, et non les moins hautes. Ne s'agissait-il que de se
+tirer des petites difficultés, de celles que l'on peut surmonter ou
+esquiver avec de l'esprit, de la grâce et de la malice, il était
+parfait; mais, devant les grands sujets, il faiblissait; il n'avait ni
+assez de souffle, ni assez de puissance. N'ayant vraiment d'idées
+propres, de passions profondes, qu'en littérature, il apportait dans
+la politique des goûts et même des caprices, des amitiés ou des
+ressentiments, plutôt que ces principes raisonnés ou ces partis pris
+passionnés sans lesquels on n'exerce pas d'action efficace sur les
+autres. Encore moins discernait-on en lui une volonté énergique,
+sachant regarder l'obstacle en face, aimant la lutte, méprisant le
+danger. Il était peu d'intelligences moins braves[65]. En somme, sans
+prétendre, comme le vieux M. Michaud, l'ancien rédacteur de la
+_Quotidienne_, que M. Villemain, devenu pair et ministre, était resté
+«un bel esprit de collége», on peut dire qu'il ne se montrait guère,
+dans ce nouveau rôle, qu'un «éloquent rhéteur», sauf à prendre le mot
+dans le sens antique et favorable. D'ailleurs, à y regarder de près,
+même dans la littérature, qui était son vrai domaine, avait-il été
+créateur? Assez heureux pour avoir été le contemporain d'un des plus
+brillants mouvements de l'esprit humain, assez intelligent pour
+l'avoir tout de suite deviné et compris, d'une souplesse si alerte à
+le suivre qu'il semblait le devancer, il avait été novateur plus en
+apparence qu'en réalité, et M. Sainte-Beuve a pu l'appeler un
+«courtisan du goût public». De telles qualités avaient suffi pour
+faire le grand succès du professeur; elles ne suffisaient pas à un
+homme d'État. Non-seulement la politique ne mettait pas en valeur le
+talent et le caractère de M. Villemain, mais elle lui était
+douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gardé un amour-propre
+singulièrement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui était
+occasion de blessure. La contradiction un peu rude le déconcertait au
+lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait supporter la moquerie
+des autres; la disgrâce l'exaspérait ou l'accablait. Ses premiers
+triomphes avaient été si faciles, qu'il n'avait pas appris à
+combattre. Comment, d'ailleurs, n'eût-il pas fait la comparaison du
+passé et du présent? À chaque pas, en place de ces caresses de
+l'opinion, de ces ovations délicates et chaudes de la jeunesse, de
+cette sorte de fête de l'esprit au milieu de laquelle il avait vécu
+pendant près de vingt ans, la vie parlementaire lui apportait ses
+responsabilités, ses chocs, ses amertumes, ses déboires. Il en
+souffrait, et si cruellement, que, sous la charge devenue trop lourde
+pour elle, cette raison si fine et si brillante devait un jour fléchir
+et succomber.
+
+[Note 65: Dans ses _Notes et Pensées_, M. Sainte-Beuve a écrit: «Nous
+causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait: «C'est chez
+lui un conflit perpétuel entre l'_Intérêt_ et la _Vanité_.»--«Oui,
+repartis-je, et c'est d'ordinaire la _Peur_ qui tranche le différend.»
+Le mot est injuste, et cette excessive sévérité trahit quelque jalousie
+chez les deux interlocuteurs; toutefois, il avait sa part de vérité. M.
+Sainte-Beuve a écrit encore: «Villemain a presque toujours le premier
+aperçu juste; mais, si on lui laisse le temps de la réflexion, son
+jugement, qui n'est pas solide, prend peur, et il conclut à faux ou du
+moins à côté.»]
+
+Avec leur genre de talent, le ministre des travaux publics et celui de
+l'instruction publique apportaient au cabinet plus de puissance ou
+d'éclat oratoires que d'autorité politique. Il est vrai que, dans les
+discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,--à en
+excepter cependant une discussion sur les affaires d'Orient, dont nous
+aurons à reparler,--les porte-parole du ministère purent, sans trop
+d'inconvénient, se passer des qualités d'homme d'État qui faisaient le
+plus défaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grâce à la fatigue des
+partis, il n'y eut alors aucun grand débat sur la politique générale,
+mettant sérieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds
+secrets eux-mêmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne
+furent guère discutés que pour la forme; les orateurs considérables
+se tinrent à l'écart, laissant la tribune aux seconds rôles. C'était
+rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de haut,
+parlèrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote
+montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentanée
+de l'opposition: les crédits furent votés par 262 voix contre 71.
+
+La même tranquillité un peu fatiguée qu'on observait dans le parlement
+régnait aussi dans la rue. Les sociétés secrètes, privées de leurs
+chefs et de leurs plus énergiques soldats, ne pouvaient songer à rien
+tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transformée
+en cour de justice, eut à juger une première fournée des insurgés du
+12 mai. Le procès commença le 27 juin. Barbès fut fort arrogant avec
+les juges[66]: se faisant gloire de l'attentat, il niait seulement
+toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrêt, rendu
+le 12 juillet, le déclara néanmoins «convaincu d'avoir été l'un des
+auteurs» de ce meurtre, et le condamna à mort. Les autres accusés
+furent frappés de peines variant depuis la déportation et les travaux
+forcés à perpétuité jusqu'à deux ans de prison. Pendant le procès, la
+presse de gauche, toujours secourable aux révolutionnaires, s'était
+efforcée de prêter à Barbès une sorte de grandeur chevaleresque. Bien
+que la vulgaire, sotte et cruelle émeute du 12 mai concordât mal avec
+un tel idéal, on était parvenu à éveiller d'assez ardentes sympathies
+pour ce personnage, même chez les bourgeois qui avaient été si
+épouvantés et si furieux à la première nouvelle de l'attentat. Aussi
+la rigueur de l'arrêt provoqua-t-elle, dans certaines régions, une
+sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamné plus qu'on
+ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrés. Des
+processions d'étudiants et d'ouvriers circulèrent dans Paris,
+demandant l'abolition de la peine de mort en matière politique, et
+l'une d'elles dut être dispersée par la force armée. Des lettres
+anonymes menaçaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il était
+procédé à l'exécution. Une démarche plus efficace en faveur de Barbès
+fut celle de sa soeur, madame Karl, qui vint, tout en larmes, se jeter
+aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilité était facile à
+éveiller en pareil cas, promit la grâce du coupable; il eut quelque
+peine à l'obtenir des ministres; sa clémence finit cependant par
+l'emporter, et la peine de mort fut commuée en celle des travaux
+forcés à perpétuité. La presse de gauche, au lieu de témoigner sa
+reconnaissance, s'indigna d'une commutation où elle ne voyait qu'un
+«ignoble et lâche raffinement de cruauté». Le bagne, disait-elle,
+n'était-il pas pire que l'échafaud pour un homme comme Barbès? Et le
+_National_ s'écriait «qu'à Toulon ou à Brest, Barbès n'en serait pas
+moins Barbès, comme le Christ sur le Calvaire n'en était pas moins le
+Christ». En fait, la peine se trouva réduite à une détention dans la
+prison du Mont-Saint-Michel[67].
+
+[Note 66: Barbès dit au président: «Je ne suis pas disposé à répondre
+à aucune de vos questions. Vous n'êtes pas ici des juges venant juger
+des accusés, mais des hommes politiques venant disposer du sort
+d'ennemis politiques.» Et encore: «Quand l'Indien est vaincu, quand le
+sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne
+songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines: il
+se résigne et donne sa tête à scalper.» Il assumait, d'ailleurs,
+hardiment la responsabilité de l'attentat: «Je déclare que j'étais un
+des chefs de l'association; je déclare que c'est moi qui ai préparé
+tous les moyens d'exécution; je déclare que j'y ai pris part, que je
+me suis battu contre vos troupes.»]
+
+[Note 67: Dans le débat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin
+critiqua la légalité de ce nouveau changement, apporté par simple
+volonté ministérielle, dans l'exécution de la peine. Ce fut aussi en
+janvier 1840 que les autres accusés pour les faits du 12 mai
+comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent déclarés
+coupables: une seule condamnation à mort, aussitôt commuée en
+déportation, fut prononcée contre Blanqui.]
+
+Ce calme de la rue et du parlement, succédant à l'alerte du 12 mai et
+à la longue crise de la coalition, amena une reprise très-marquée de
+la prospérité matérielle, du développement de la richesse publique et
+privée. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en
+profitait. Le ministère y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras
+sur les bras, mais sans acquérir plus d'autorité et de prestige. Ses
+chances d'accident s'en trouvaient diminuées, non ses causes de
+faiblesse. Bien qu'il n'eût pas été mis en péril ni même sérieusement
+attaqué, bien qu'il eût fait, dans les débats du parlement, meilleure
+figure qu'on ne s'y attendait et que même quelques-uns de ses membres
+s'y fussent acquis une véritable réputation d'orateur, il n'en gardait
+pas moins, aux yeux du public, je ne sais quel air fragile et
+provisoire. Le Roi le sentait; dès le début, et avec une précision
+remarquable, il avait évalué à une année la durée possible de cette
+administration[68]. Ce n'est pas qu'il désirât sa chute. Il se disait
+«satisfait de l'esprit qui l'animait[69]». Sa faiblesse même n'était
+pas pour lui déplaire; elle laissait plus de place à cette action
+royale que la coalition avait prétendu annuler[70]. Louis-Philippe
+aimait à sentir son intervention indispensable à ses ministres, soit
+pour suppléer à leur inexpérience soit pour les mettre d'accord. Il ne
+se retenait même pas toujours assez de constater tout haut, et non
+sans quelque raillerie, le besoin qu'avaient ainsi de lui les hommes
+qui se flattaient naguère de le mettre hors du gouvernement[71]. Les
+ministres eux-mêmes ne se faisaient pas illusion sur leur solidité, et
+ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se fortifier par quelque
+adjonction considérable. Ainsi M. Duchâtel et M. Villemain songèrent à
+mettre le duc de Broglie à la place du maréchal Soult; ils firent, non
+sans peine, agréer cette idée à M. Dufaure et à M. Passy, mais
+échouèrent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit de Paris pour
+échapper à leurs instances. Il fut question d'autres modifications;
+aucune n'aboutit, et il n'en résulta qu'une sorte d'aveu fait par le
+cabinet lui-même de sa propre insuffisance. Sa démarche devenait de
+plus en plus incertaine, comme il fallait s'y attendre avec une
+composition si peu homogène et en l'absence d'un chef véritable.
+Chacun de ses membres se montrait, dans son département, actif,
+capable; mais l'unité manquait. On s'en apercevait aux nominations de
+fonctionnaires, qui, suivant les cas, et surtout suivant les
+ministres, semblaient tantôt une avance à la gauche, tantôt un gage
+aux conservateurs. Tout cela n'était pas de nature à changer le tour
+pessimiste qu'avaient pris, depuis la coalition, les réflexions des
+moralistes politiques. Le régime représentatif ne leur paraissait pas
+avoir encore repris son jeu normal: le malade avait échappé à la crise
+aiguë, mais demeurait débile et déprimé. «Nous luttons contre des
+faiblesses invincibles, écrivait M. Guizot à M. de Barante:
+gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et veut
+l'être. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges
+affaissées[72].» M. de Barante disait de son côté: «Je n'entrevois
+personne qui soit doué de ce don beau et rare du gouvernement: nous
+avons essayé tous nos hommes distingués; ils ont fait preuve de
+talent, d'esprit, de courage; mais aucun n'a su donner le respect de
+sa volonté; aussi continuons-nous à patauger[73].» Enfin, le duc de
+Broglie écrivait à M. Guizot: «Le gouvernement représentatif est en
+mauvaise veine. Après les grandes commotions politiques, il y a des
+moments d'abaissement pour les esprits et de grande prostration
+sociale auxquels personne ne peut rien. Il faut savoir souffrir et
+attendre[74].»
+
+[Note 68: C'est ce que le Roi disait au comte Apponyi, peu de jours
+après la formation du cabinet. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p.
+364.)]
+
+[Note 69: _Ibid._, p. 428.]
+
+[Note 70: M. de Metternich savait caresser l'une des cordes sensibles
+de Louis-Philippe, quand il écrivait au comte Apponyi, dans une lettre
+destinée à être mise sous les yeux de ce prince: «Je partage le
+sentiment du Roi à l'égard de son ministère. Il est faible, et je ne
+concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui pourrait
+être fort, sans être à la fois dangereux pour le pays. Il faut, dans
+tous les temps et dans toutes les positions sociales, _un homme_ qui
+conçoive les affaires. Cet homme doit à la fois surveiller et régler
+leur exécution. L'homme le plus naturellement appelé à une aussi
+importante fonction doit être, dans une monarchie, le Roi, et, dans
+une république, le président. Le _ministérialisme_ est une maladie de
+l'époque, une sottise qui croulera comme toutes les niaiseries... Or
+n'oubliez pas que c'est un ministre qui proclame cette vérité; mais ce
+ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme simplement pratique et
+qui veut le bien.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 369.)]
+
+[Note 71: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._--Cf. aussi
+HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 344.]
+
+[Note 72: Lettre du 26 juillet 1839. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 73: Lettres du 28 juillet 1839. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 74: Lettre du 4 août 1839. (_Documents inédits._)]
+
+
+IV
+
+Fâcheux à l'intérieur, ce défaut d'autorité du ministère l'était
+peut-être plus encore au dehors. Les prétentions d'omnipotence
+parlementaire nées de la coalition, la situation diminuée, dépendante
+et suspecte où l'on avait voulu alors réduire le pouvoir exécutif,
+n'étaient nulle part aussi dangereuses que dans les questions
+étrangères. Seul, en effet, par ses informations diplomatiques, le
+gouvernement peut connaître les faces diverses de ces questions, les
+piéges cachés, les périls proches ou lointains; seul, il peut agir
+dans le silence ou tout au moins avec la discrétion nécessaire. Si
+l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces matières, de leur
+rôle de contrôle, s'ils prétendent eux-mêmes diriger, agir, traiter,
+si les négociations passent des chancelleries à la tribune, s'égarent
+dans les journaux ou même descendent dans la rue, alors les intérêts
+du pays courent grand risque d'être gravement compromis. Ce qui est
+vrai en général de tous les problèmes de politique extérieure, l'était
+plus encore de celui en face duquel les événements d'Orient venaient,
+en 1839, de placer la diplomatie française. Par son étendue, sa
+complexité, son éloignement même, ce problème était moins que tout
+autre à la portée du public. En outre, n'était-il pas apparu, dès les
+premières négociations, que le principal danger, en cette affaire,
+était de fournir à la Russie, en liant trop étroitement notre
+politique aux prétentions de Méhémet-Ali, l'occasion qu'elle cherchait
+de nous séparer de l'Angleterre et de nous isoler en Europe? Or
+l'opinion, en France, se trouvait alors sous l'empire de sentiments
+qui la poussaient à commettre cette faute: c'était, d'une part,
+l'engouement pour l'Égypte et son maître, dont nous avons tant de fois
+noté la vivacité et l'universalité; c'était, d'autre part, une sorte
+d'orgueil national, qui semblait ne vouloir pas supporter le moindre
+obstacle opposé à une volonté française, la moindre concession faite
+aux exigences des autres puissances; cet orgueil, né des souvenirs de
+l'Empire, ravivé par les débats de la coalition, était alors d'autant
+plus excité, qu'il croyait avoir à se relever d'une attitude abaissée,
+à prendre sa revanche des prétendues défaillances de la monarchie de
+Juillet en Espagne, en Belgique et en Italie; les plus modérés en
+étaient venus à juger nécessaire de prouver, par quelque hardiesse
+éclatante, que la politique de paix n'était pas une politique timide,
+et il y avait eu, par suite, un accord instinctif, presque unanime,
+pour accueillir les événements d'Orient comme une heureuse occasion de
+jouer un grand rôle; les imaginations s'étaient même donné large
+carrière, trouvant là un terrain particulièrement favorable aux
+aspirations vaguement ambitieuses, aux téméraires conjectures, aux
+fantaisies chimériques. Au gouvernement, il appartenait de réagir
+contre cette usurpation parlementaire, de faire entendre raison à cet
+engouement, de parler sagesse et prudence à cet orgueil. Mais, pour
+accomplir une telle tâche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son
+manque de crédit sur les Chambres et de confiance en soi? Derrière
+lui, sans doute, au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'était-ce
+pas précisément contre l'ingérence du Roi dans la politique extérieure
+qu'avait été dirigé le principal effort de la coalition? N'avait-on
+pas répété à satiété, et fini par persuader à beaucoup de
+monarchistes, qu'il fallait se mettre en garde contre Louis-Philippe,
+contre son amour de la paix à tout prix, sa crainte de toute action,
+sa facilité à abandonner le monde entier à l'ambition des autres
+puissances? Si bien que les ministres, loin de pouvoir emprunter à la
+couronne l'autorité qui leur manquait, étaient conduits, par souci de
+leur popularité, à se défendre de lui paraître dociles, et retombaient
+ainsi plus encore sous la dépendance du parlement, des journaux et de
+l'opinion.
+
+Ce mal de la situation apparut dès la première discussion qui
+s'engagea, à la Chambre des députés, sur les affaires d'Orient. On se
+rappelle que, le 25 mai, à la nouvelle de l'entrée en campagne des
+Turcs, le ministère avait déposé une demande de crédit de 10 millions
+à l'effet de développer les armements maritimes. L'exposé des motifs,
+très sommaire, se bornait à dire que «la France devait être mise en
+mesure d'exercer une influence réelle et de se concerter avec ses
+alliés». Le rapport de la commission, rédigé par M. Jouffroy, fut
+déposé le 24 juin. Aussi étendu et explicite que l'exposé des motifs
+avait été bref et réservé, il n'examinait pas une politique proposée
+par le gouvernement, mais développait _à priori_ la politique que
+l'on prétendait imposer à ce dernier. À chaque ligne perçaient la
+méfiance des faiblesses du ministère et aussi de la couronne, le
+sentiment qu'il était besoin de les stimuler, de leur faire sentir les
+rênes et l'éperon. «Il importe, y lisait-on, que le pays se préoccupe
+plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extérieures... Quel
+que soit le zèle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des
+intérêts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie,
+dans le gouvernement représentatif, que là où le parlement la porte.
+J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle à laquelle il
+participe. Non qu'il doive la dicter, la nature des choses s'y oppose;
+mais par la connaissance qu'il en prend, il lui appartient de la
+contrôler et, par ce contrôle, de lui imprimer cette direction
+nationale qui peut échapper à un homme, mais qui n'échappe pas à un
+grand pays réfléchi dans l'intelligence d'une grande assemblée...
+Quand on saura la Chambre attentive et instruite des affaires
+extérieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel,
+mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empêcher
+de prendre, celui d'influer tacitement et par la conscience qu'elle
+donnera de sa continuelle surveillance, sur la politique active et
+actuelle de l'État.» Le rapporteur exposait ensuite longuement la
+question d'Orient et détaillait la politique à suivre, avec talent
+sans doute et élévation, mais en oubliant de se demander s'il était
+sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au début d'une
+négociation si complexe et si pleine d'imprévu, de mettre en garde
+tous les intérêts différents du sien, d'éveiller tous les
+amours-propres que son initiative trop apparente pouvait offusquer.
+Cette politique consistait à protéger les Turcs contre la Russie, qui
+n'était pas ménagée, et aussi, quoiqu'on l'indiquât moins nettement, à
+soutenir l'Égypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France
+devait provoquer non-seulement une entente des puissances, mais une
+sorte de congrès. Et le rapporteur, supprimant les difficultés avec
+cette aisance que l'on possède seulement hors de l'action effective,
+paraissait assuré que la France ferait prévaloir son avis sur les deux
+questions; elle aurait, dans la première, le concours de toutes les
+puissances, sauf la Russie; dans la seconde, celui au moins de
+l'Autriche et de la Prusse. Et surtout, ce que la commission attendait
+du ministère, ce qu'elle lui enjoignait, non sans accompagnement de
+menaces, c'était d'exercer en Europe une action considérable. «Il est
+un point sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait
+varier, disait en terminant le rapport, c'est qu'il faut que la France
+joue un rôle digne d'elle dans les affaires d'Orient. Il ne faut à
+aucun prix que le règlement de ces grands intérêts la fasse tomber du
+rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne supporterait pas cette
+humiliation, et le contre-coup intérieur pourrait en être périlleux.»
+Comme le remarquait plaisamment un contemporain, il semblait que l'on
+dît sévèrement au ministère: «Tu vas faire quelque chose de
+très-glorieux, ou tu auras le cou coupé.» Les commentaires des
+journaux n'étaient pas pour affaiblir cette impression, et le sage
+_Journal des Débats_ disait lui-même: «Nous devons être arbitres en
+Orient[75].»
+
+[Note 75: 25 juin 1839.]
+
+Le ministère allait-il profiter de la discussion publique pour
+reprendre la direction que la commission lui avait enlevée? Les
+quelques mots, par lesquels le maréchal Soult ouvrit le débat, le 1er
+juillet, n'étaient pas de nature à produire ce résultat. Ils
+laissaient, au contraire, le champ libre aux orateurs, qui s'y
+précipitèrent aussitôt, chacun apportant sa politique propre: le duc
+de Valmy proposait d'écraser le pacha au profit de la légitimité
+turque; M. de Carné voulait régénérer l'Orient en le livrant à
+Méhémet-Ali et à l'élément arabe; M. de Lamartine préconisait, en
+termes magnifiques, le dépècement du cadavre turc entre les puissances
+chrétiennes. Le second jour, le défilé des médecins consultants
+continua: on entendit, entre autres, M. de Tocqueville, qui faisait
+ses débuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour
+être moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient été
+développés le premier jour, les systèmes proposés par ces divers
+orateurs étaient loin d'être concordants. Toutefois, la double idée
+qui paraissait obtenir le plus de faveur auprès de la Chambre, était
+celle qui avait été déjà exposée dans le rapport: agir avec le
+concours de l'Europe, à la fois pour protéger l'indépendance de la
+Porte contre la Russie et assurer l'établissement de Méhémet-Ali. À en
+juger même par le discours de M. Guizot, nous devions chercher à
+faire, des possessions du pacha, un État indépendant et souverain,
+comme la Grèce[76]. Quant aux résistances que pourraient opposer sur
+ce point les puissances auxquelles nous faisions appel, notamment
+l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient même pas s'en
+douter; d'autres, comme M. Guizot, y faisaient allusion, mais sans
+apporter aucun moyen de les surmonter; certains y voyaient, comme M.
+de Tocqueville, une cause à peu près inévitable de guerre. En tout
+cas, ce que personne ne paraissait admettre, c'est que le gouvernement
+abandonnât quoi que ce soit de cette double prétention. Tous les
+orateurs lui recommandaient d'être énergique et hardi: M. de
+Tocqueville menaçait la monarchie des plus grands malheurs si elle
+laissait perdre à la France «cette nation si forte, si grande, qui
+s'est mêlée de toutes choses dans ce monde», la situation
+prépondérante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se préoccupait
+que la politique de paix ne parût pas «pusillanime et égoïste»; il
+n'était pas jusqu'à M. Dupin, l'homme du «chacun chez soi», qui ne
+terminât sa harangue en «souhaitant au gouvernement de la résolution».
+
+[Note 76: M. Guizot revint à plusieurs reprises sur cette assimilation
+avec la Grèce, et il définit ainsi notre politique orientale:
+«Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen;
+et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,
+quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil
+empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant,
+en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des États
+et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la fondation d'un
+nouvel équilibre européen, voilà la politique qui convient à la
+France, à laquelle elle a été naturellement conduite.»]
+
+Pendant ce temps, quelle figure faisait le cabinet? Le premier jour,
+M. Villemain était intervenu pour repousser, avec une vivacité
+éloquente, le partage de l'empire ottoman, préconisé par M. de
+Lamartine; mais il s'était borné à cette oeuvre toute négative, et
+n'avait indiqué lui-même aucune politique précise. Depuis lors, les
+ministres s'étaient tus, écoutant humblement les leçons qui leur
+étaient faites, les instructions qui leur étaient données, sans un
+effort pour reprendre leur rôle de direction, sans une réserve sur la
+difficulté et le péril de poursuivre à la fois les deux desseins
+indiqués par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mêmes la
+nécessité de cette réserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de
+confirmer le soupçon de pusillanimité qui pesait sur eux? Le troisième
+jour, quand il s'agit de conclure, ce ne fut pas un ministre qui monta
+à la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Après avoir
+interprété l'attitude du gouvernement comme une adhésion au système de
+la commission, il maintint que le double objet de notre politique
+devait être de défendre Constantinople et de protéger l'Égypte.
+Seulement, disait-il, de ces deux positions également importantes, «il
+n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menacée, celle de
+Constantinople; c'est là qu'est pour le moment le péril; c'est donc là
+aussi qu'il faut porter le remède. Or le remède consiste à créer un
+concert, européen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant
+pour base ce principe que personne ne doit s'agrandir en Orient, et
+pour but de mettre l'Orient sous la garantie du droit public de
+l'Europe et d'en régler d'une manière définitive la situation, en
+tenant compte et des droits et des faits tels que les événements les
+donneront». En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une
+dernière fois, au ministère qu'on attendait de lui quelque chose
+d'extraordinaire. «Cette grande question et ce grand débat, disait-il,
+imposent au cabinet une immense responsabilité. En recevant de la
+Chambre les dix millions qu'il est venu lui demander, il contracte un
+solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir à la
+France, dans les événements d'Orient, un rôle digne d'elle, un rôle
+qui ne la laisse pas tomber du rang élevé qu'elle occupe en Europe.
+C'est là, messieurs, une tâche grande et difficile. Le cabinet doit en
+sentir toute l'étendue et tout le poids. Il est récemment formé, il
+n'a pas encore fait de ces actes qui consacrent une administration;
+mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considérable,
+que, s'il la gouverne comme il convient à la France, il sera, nous
+osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait géré les affaires de
+la nation depuis 1830.» À la suite de cette déclaration, les crédits
+furent votés à une immense majorité, par 287 voix contre 26.
+
+Il avait été fait, pendant ces trois jours, grande dépense
+d'éloquence. C'était ce qu'on appelle une belle discussion. Était-ce
+une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux députés, du
+conseil secret à la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie
+n'avait gagné ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en
+liberté d'allures. Le ministère, trop docile, s'était laissé engager
+dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison à la fois de
+la Russie en Turquie et de l'Angleterre en Égypte; l'éclat même avec
+lequel on venait de lui commander un grand succès, lui rendait un
+retour plus difficile et le condamnait à une périlleuse obstination.
+La Chambre avait, par les exagérations de son patriotisme oratoire,
+augmenté les exigences du public et, par suite, les embarras que le
+pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en même temps éveillé
+des ombrages chez nos alliés possibles et fourni des armes à tous ceux
+qui, au dehors, trouvaient intérêt à dénoncer, sincèrement ou non,
+notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livré à nos
+adversaires, avec le secret de notre politique, celui des points
+faibles où ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait
+aux difficultés et aux périls d'une crise déjà grave par elle-même,
+sans autre profit que de flatter les préventions et les prétentions
+nées de la coalition.
+
+
+V
+
+Pendant qu'en Europe les diplomates s'agitaient et que les parlements
+délibéraient, les événements se précipitaient en Orient. Vainement,
+avec une modération calculée dont il se faisait honneur auprès des
+consuls, Méhémet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'était-il
+prêté à retarder le choc des deux armées: l'impatience de Mahmoud
+semblait croître à mesure que déclinait sa vie. Après avoir, le 7 juin
+1839, dans un manifeste qui n'était qu'un cri de colère, proclamé le
+pacha et son fils rebelles et traîtres, il ordonna à ses généraux de
+leur courir sus. À cette nouvelle, Méhémet se crut dispensé de
+prolonger une inaction qui lui coûtait. «Gloire à Dieu, s'écria-t-il,
+qui permet à son vieux serviteur de terminer ses travaux par le sort
+des armes!» Et il écrivit aussitôt à Ibrahim: «Au reçu de la présente
+dépêche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont entrées sur
+notre territoire, et, après les en avoir chassées, vous marcherez sur
+leur grande armée, à laquelle vous livrerez bataille. Si, par l'aide
+de Dieu, la victoire se déclare pour nous, vous passerez le défilé de
+Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur Malathia, Kharpout, Orfa et
+Diarbékir.» Les Égyptiens, concentrés à Alep, se mirent en mouvement
+le 21 juin. Le 24, ils rencontrèrent l'ennemi dans la plaine de Nézib.
+Les deux armées comptaient chacune environ cinquante mille hommes.
+L'impétuosité d'Ibrahim et la supériorité de discipline que ses
+troupes devaient à leurs instructeurs français décidèrent la victoire.
+Les Ottomans, d'ailleurs, en dépit des quelques officiers prussiens
+chargés de les exercer[77], étaient alors en pleine désorganisation
+militaire; les innovations violentes de Mahmoud leur avaient désappris
+de combattre à la turque, sans leur apprendre à combattre à
+l'européenne. Une mêlée de deux heures suffit à les mettre en pleine
+déroute; ils laissèrent sur le champ de bataille plus de quatre mille
+tués ou blessés, et aux mains des vainqueurs douze mille prisonniers,
+cent soixante-douze bouches à feu, vingt mille fusils, leurs tentes et
+jusqu'aux insignes du commandement en chef.
+
+[Note 77: Le futur maréchal de Moltke était l'un de ces officiers.]
+
+Trois jours après, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier,
+l'un des deux aides de camp que le maréchal Soult avait envoyés pour
+prévenir ou arrêter les hostilités. Il avait passé par Alexandrie, et
+apportait une lettre obtenue, non sans peine, du pacha; cette lettre
+enjoignait au commandant de l'armée égyptienne de ne pas engager
+l'action si les Turcs consentaient à rentrer sur leur territoire, et
+même de ne pas passer la frontière dans le cas où, forcé de combattre,
+il demeurerait vainqueur. «Il est trop tard! s'écria Ibrahim; mon père
+n'aurait pas écrit cette lettre, s'il avait connu l'agression des
+Turcs et leur défaite.» Cependant, tout en frémissant, il finit par
+céder aux fermes remontrances du capitaine Callier, et consentit à ne
+pas passer le Taurus.
+
+Mahmoud ne sut point la destruction de son armée. Six jours avant que
+la nouvelle n'en parvînt à Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan
+expirait, épuisé de débauches et de fureurs, laissant son empire
+mutilé et croulant à son fils Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans.
+
+Le nouveau sultan n'avait déjà plus d'armée; il allait perdre aussi sa
+flotte. Les circonstances dans lesquelles se produisit ce dernier
+événement en font une vraie scène de comédie orientale. Le 4 juillet,
+alors qu'on ne savait pas encore au Divan la défaite de Nézib, toute
+la flotte ottomane, forte de plus de trente grands navires et de
+nombreux petits bâtiments, commandée par Akmet-Pacha, mettait à la
+voile pour sortir de la mer de Marmara et se diriger vers l'Archipel.
+En tête, et comme lui servant d'éclaireur, s'avançait un vaisseau
+anglais, la _Vanguard_. Le capitaine en second de ce vaisseau était à
+bord du capitan-pacha, avec plusieurs de ses compatriotes; d'autres
+officiers de même nationalité, plus ou moins costumés en Turcs, se
+trouvaient répartis sur les autres navires. À la nouvelle de ce
+mouvement, l'émotion fut grande dans la petite escadre française qui
+montait la garde à l'entrée des Dardanelles. Son commandant, l'amiral
+Lalande, avait pour instruction de surveiller les marines turque et
+égyptienne et de les empêcher d'en venir à une collision. Or
+n'était-ce pas évidemment cette collision qu'allait chercher la flotte
+débouchant des Dardanelles? La présence des Anglais semblait confirmer
+cette hypothèse; on savait leur animosité contre le pacha, et aussi le
+plaisir qu'ils trouvaient toujours à voir s'entre-détruire des
+vaisseaux qui n'étaient pas les leurs. L'amiral Lalande eût été homme
+à arrêter les Turcs, même par la force; âme énergique dans un corps
+délabré, il poussait l'audace jusqu'à la témérité; mais il n'avait
+sous la main que deux vaisseaux et quatre bâtiments inférieurs.
+Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant moral ce qu'il
+ne pouvait imposer par le canon. À peine la _Vanguard_ eut-elle passé,
+superbe, devant notre escadre, que l'amiral français, à bord du
+_Iéna_, se lança hardiment au beau milieu de la flotte ottomane, sans
+s'inquiéter de la confusion qu'il y jetait, et se dirigea vers le
+vaisseau du capitan-pacha. Celui-ci mit en panne, et un bateau à
+vapeur, monté par Osman, _reale-bey_ de la flotte turque, vint prendre
+l'amiral et les officiers de sa suite. Osman les pria aussitôt de
+descendre dans la chambre de son navire; puis, après en avoir fermé
+soigneusement les portes, il leur déclara que le capitan-pacha sortait
+des Dardanelles contre les ordres du Divan, et qu'il allait livrer
+tous ses vaisseaux à Méhémet-Ali; sans s'occuper de la stupéfaction de
+l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein d'Akmet était de s'entendre
+avec le pacha d'Égypte pour renverser Khosrew, le nouveau grand vizir
+qui, disait-il, était vendu au czar; il ne doutait pas que la France
+n'approuvât une conduite dont le but était de rétablir la paix
+intérieure de l'empire et de le soustraire à l'oppression russe. Si
+extraordinaire que fût cette communication, elle n'était pas un
+mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait les mobiles du
+capitan-pacha; celui-ci n'était qu'un traître vulgaire, ancien favori
+de Mahmoud, qui avait craint d'être disgracié par les ministres du
+nouveau sultan. La réponse de l'amiral Lalande fut vague et
+embarrassée; toutefois, cédant à sa sympathie pour les Égyptiens et
+aussi peut-être au plaisir de faire pièce aux Anglais, il ne chercha
+pas à arrêter la défection dont on lui faisait confidence, se borna à
+exprimer le voeu qu'Akmet s'employât à obtenir le maintien de la paix,
+et, tout en refusant de faire monter un officier français sur le
+vaisseau amiral turc, il consentit à le faire accompagner par un des
+navires de son escadre. Osman-bey termina cette étrange conversation
+en demandant que, à bord du capitan-pacha, et en présence des
+officiers de la marine britannique, il ne fût fait aucune allusion à
+ce qui venait d'être dit. Conformément à cette recommandation,
+l'entrevue officielle qui suivit se passa en politesses banales. Les
+Français croyaient voir sur les physionomies anglaises je ne sais quoi
+de moqueur qui semblait dire: «La voilà enfin dehors, cette flotte que
+vous vouliez retenir dans le Bosphore; encore quelques jours, elle
+aura rencontré la flotte égyptienne, et Méhémet-Ali n'aura plus de
+vaisseaux!» Mais nos officiers demeuraient impassibles, se disant tout
+bas que cette joie maligne serait de courte durée[78]. L'entrevue
+terminée, l'amiral Lalande revint à son bord, et la flotte turque
+reprit sa marche, toujours précédée par la _Vanguard_, qui croyait la
+conduire au combat et qui ne faisait qu'escorter la trahison. Aussi
+quelles ne furent pas la stupéfaction et la colère des Anglais, quand,
+arrivés quelques jours plus tard devant Alexandrie, ils virent la
+flotte turque entrer en amie dans le port et se mêler avec les
+vaisseaux égyptiens, tandis que Méhémet-Ali, triomphant, embrassait le
+capitan-pacha, courbé jusqu'à terre! Combien cette colère eût été plus
+vive encore, si nos alliés se fussent alors doutés que l'amiral
+français avait été le confident de cette défection!
+
+[Note 78: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le témoignage du
+prince de Joinville, qui servait à bord de l'escadre du Levant et qui
+assista aux entrevues de l'amiral Lalande avec les officiers turcs. Il
+a raconté vivement les diverses scènes de cette comédie, au cours
+d'une étude sur l'_Escadre de la Méditerranée_ qui fut insérée, sous
+une signature d'emprunt, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août
+1852, et qui fut ensuite publiée à part. Dans ce court écrit, tout
+vibrant de patriotisme et tout rempli de zèle pour la grandeur de la
+marine française, le prince de Joinville ne se révèle pas moins
+brillant narrateur militaire que ses frères le duc d'Orléans et le duc
+d'Aumale.]
+
+En quelques jours, l'empire ottoman avait perdu son souverain, son
+armée et sa flotte. À Constantinople, dans la population comme dans
+les conseils du jeune sultan, l'épouvante était à son comble, et l'on
+s'attendait à voir, d'une heure à l'autre, les Égyptiens arriver par
+terre et par mer. Il n'en fallait pas tant pour que le fatalisme
+musulman s'inclinât devant le fait accompli. Le Divan envoya donc
+porter des paroles de paix à Méhémet-Ali, offrant d'abord de lui
+accorder l'Égypte héréditaire, y ajoutant bientôt la Syrie viagère. Le
+pacha encouragea ces pourparlers, mais réclama l'hérédité de toutes
+les provinces dont l'arrangement de Kutaièh l'avait mis en possession.
+Il était visible que la Porte n'avait pas dit le dernier mot de ses
+concessions, et que, laissés en tête-à-tête, le suzerain vaincu et le
+vassal victorieux devaient avant peu s'entendre[79]. Aussi bien, parmi
+les Turcs, beaucoup trouvaient-ils encore moins humiliant de subir les
+exigences du pacha que de recourir à l'intervention des chrétiens[80].
+
+[Note 79: «À Constantinople, au lieu d'agir énergiquement contre
+Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il
+voudra en prendre.» (_Journal de la princesse de Metternich_,
+_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 326.)]
+
+[Note 80: Dépêche de Pareto, l'envoyé sarde à Constantinople, citée
+par HILLEBRAND, (_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 404.)]
+
+
+VI
+
+Ce fut entre le 15 et le 20 juillet que parvint, dans les capitales de
+l'Europe, la nouvelle des événements étonnants qui venaient, coup sur
+coup, d'anéantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression
+fut généralement très-profonde; mais les divers cabinets
+n'apprécièrent pas de même la disposition de la Porte à traiter à tout
+prix avec son vainqueur. À Saint-Pétersbourg, l'idée d'un arrangement
+direct entre le sultan et le pacha fut immédiatement bien accueillie;
+on se félicitait de voir ôter ainsi tout prétexte à la délibération
+commune par laquelle les puissances prétendaient enlever à la Russie
+le protectorat de Constantinople. Cette perspective décida même le
+czar à signifier définitivement aux autres cours son refus de prendre
+part à la conférence de Vienne. «Avant les événements de Syrie, disait
+M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux différends de la Porte et de
+l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe
+avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur
+l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties
+intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant
+d'un rapprochement et adresse à l'Égypte des propositions
+d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation à
+Constantinople et la seconder uniquement de ses bons offices.
+Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indépendante[81].»
+
+[Note 81: Voy. Correspondance inédite de M. de Barante; _Mémoires
+inédits de M. de Sainte-Aulaire_; dépêches de M. de Bourqueney, citées
+par M. Guizot; dépêches des agents anglais publiées dans la
+_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]
+
+Par d'autres raisons, le gouvernement français eût pu aussi
+s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intérêts
+égyptiens, et il eût par là prévenu toutes les complications où devait
+bientôt s'embarrasser sa politique. Mais, à ce moment, sa
+préoccupation principale était d'établir le concert européen, redouté
+par la Russie. Aussitôt informé des ouvertures de la Porte à
+Méhémet-Ali, le maréchal Soult écrivit, le 26 juillet, à M. de
+Bourqueney, chargé d'affaires à Londres: «La rapidité avec laquelle
+marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se dénoue
+par quelque arrangement dans lequel les puissances n'auront pas le
+temps d'intervenir... Pour l'Angleterre comme pour la France, pour
+l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le
+principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie
+et de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois
+donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux
+sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à ne
+rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant
+l'intermédiaire de ses alliés.» À la même date, dans une conversation
+avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le maréchal déclarait
+plus formellement encore que «tout arrangement fait entre le sultan et
+Méhémet-Ali, au moment où les conseillers de l'empire étaient ou
+paralysés par la crainte ou traîtreusement occupés à satisfaire leur
+ambition au mépris des droits de leur souverain, devait être considéré
+comme nul, et qu'une déclaration dans ce sens devait être faite à
+Méhémet-Ali[82].»
+
+[Note 82: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_, et
+_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]
+
+À Londres et à Vienne, on était également très-opposé à l'arrangement
+direct, ici par souci d'établir le concert des puissances, là par
+hostilité contre le pacha. Lord Palmerston, agréablement surpris de
+nous trouver dans des dispositions qui répondaient si bien à ses
+desseins, se hâta d'affirmer que «le cabinet anglais adhérait à chaque
+syllabe de la déclaration du maréchal Soult»; «sans s'être concertés,
+ajoutait-il, les deux cabinets sont arrivés d'eux-mêmes à une
+conclusion parfaitement identique, et rien ne prouve mieux la
+communauté du but qu'ils se proposent et la solidarité du sentiment
+qui les anime[83]». Quant à M. de Metternich, il était si décidé sur
+ce point, qu'il n'hésita pas à prendre une initiative qui tranchait
+avec sa timidité et sa temporisation accoutumées. Ayant été, à raison
+de son moindre éloignement, le premier informé des dispositions de la
+Porte, il ne prit pas le temps de se concerter avec les autres
+cabinets, et donna aussitôt l'ordre à l'internonce d'Autriche à
+Constantinople de combiner son action avec celle des représentants des
+grandes puissances, pour détourner le gouvernement ottoman de rien
+conclure avec Méhémet-Ali. Il obtint de M. de Sainte-Aulaire et de
+lord Beauvale, ambassadeurs de France et d'Angleterre à Vienne, qu'ils
+écrivissent, par le même courrier, l'un à l'amiral Roussin, l'autre à
+lord Ponsonby, pour les presser de seconder l'internonce[84].
+
+[Note 83: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 31 juillet
+1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 84: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27
+juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles
+concessions au pacha[85]; le firman d'investiture, disait-on, était
+signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant,
+l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes
+puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour
+en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les
+ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques
+leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions;
+force leur était souvent de prendre sur eux la responsabilité de
+décisions qui engageaient gravement la politique de leurs
+gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il
+était radieux, et ses voeux les plus chers étaient comblés. L'amiral
+Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de
+Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il
+se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs,
+il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha.
+L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser
+son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa
+cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de
+Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar?
+Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert
+européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se
+séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du
+ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit
+d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note
+était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette
+note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent
+invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les
+soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs
+gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte
+que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question
+d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte
+à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à
+attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier
+résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain,
+lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de
+résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct.
+
+[Note 85: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839. (_Correspondence
+relative to the affairs of the Levant._)]
+
+À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de
+Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de
+Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où
+l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement
+signifié par le czar de prendre part à la conférence de Vienne. Il
+lui semblait que ce refus était effacé par la signature de
+l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de
+Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert
+européen[86]. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait
+surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre
+chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de
+la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait
+de la face des affaires[87]». Quant au gouvernement russe, il fut
+évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la
+regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne
+figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi[88]. À Paris, on ne pouvait
+blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même
+moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc
+qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la
+demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée
+à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»;
+toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si
+vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à
+Londres[89]». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes
+dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait
+d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet
+ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement
+dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup
+affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la
+chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à
+l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées.
+
+[Note 86: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 87: Dépêche du 17 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
+historiques_.)]
+
+[Note 88: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839. (_Documents
+inédits._)]
+
+[Note 89: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août 1839.
+(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+
+VII
+
+Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à
+réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire.
+Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une
+partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce
+sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et
+que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où,
+en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de
+poursuivre des succès alors faciles[90]. Quant à la défection de la
+flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à
+part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet français en
+concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à
+toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un
+geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe
+entière, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale,
+comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de
+sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par
+lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur
+le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir
+immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir
+d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux
+mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à
+Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas.
+J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. Je ne la désire pas;
+mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut
+d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que
+les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre...
+Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de
+notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées[93].» Ému par
+ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par
+le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix
+millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le
+public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait
+en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui
+venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de
+la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15
+avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de
+l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils
+cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque,
+quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils
+avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux
+timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie
+par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du
+maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité[94].
+
+[Note 90: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis
+formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété
+plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior.
+(SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
+distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont
+affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui
+diminuât la liberté de la France.]
+
+[Note 91: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1er août 1839. (_Documents
+inédits._)]
+
+[Note 92: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16 août
+1839. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 93: Cette conversation se tint en présence du capitaine Jurien
+de la Gravière qui l'a rapportée dans ses _Souvenirs_. (_Revue des
+Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)]
+
+[Note 94: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839. (_Documents
+inédits._)]
+
+Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du
+pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans
+la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances
+était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle
+ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche,
+l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la
+défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette
+circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au
+grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet
+de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le pacha à
+l'Égypte héréditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution,
+les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la
+restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton même avec lequel il
+formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle
+trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager
+l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de
+l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans
+l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus
+graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il
+avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité,
+absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à
+Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger
+n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance,
+qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et
+n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles
+elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer
+tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et
+sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette
+évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie;
+M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult[97],
+et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près
+les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir,
+dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du
+gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un
+concert européen; se persuadant que tout est fini de ce côté, il a cru
+pouvoir diriger désormais toute son action du côté de l'Égypte[98].»
+
+[Note 95: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839.
+(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 96: Dépêche de lord Palmerston, 1er août 1839. (_Correspondence
+relative to the affairs of the Levant._)]
+
+[Note 97: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est
+opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet
+anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie,
+aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche
+jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est
+venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire
+envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M.
+Guizot.)]
+
+[Note 98: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839.
+(_Documents inédits._)--À la même époque, le 30 août, M. Desages,
+directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à
+M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais
+à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de
+lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le
+pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (_Documents inédits._)
+L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on
+reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez
+favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être
+rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.]
+
+Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans
+les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis
+contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous
+avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la
+France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le
+maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de
+Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au
+sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas
+du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements,
+il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers
+tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de
+Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les
+dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des
+auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa
+manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences,
+se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe
+d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus
+d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille,
+par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à
+entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et
+notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter
+une perturbation déplorable dans la marche de la politique
+générale[99].» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston.
+Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses ambassadeurs
+près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus
+solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y
+exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha toutes les
+provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections du
+gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était
+suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre
+contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient
+semblait être désormais réduite à la question égyptienne[100].
+
+[Note 99: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.]
+
+[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
+
+Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui
+leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le
+général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de
+l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du
+_Foreign Office_, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses
+ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le
+général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir
+que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à
+Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De
+Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus
+en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte
+les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour
+le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg
+que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet
+britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement
+à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a repris lord
+Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous
+avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque
+toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre
+pacifiquement la question d'Orient[101].»
+
+[Note 101: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et 17
+septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
+
+Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous venons de
+citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins
+chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce
+gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France.
+Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers
+signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher
+là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes de sa
+politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de
+discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le fâchait
+de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations fréquentes que le
+czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une
+occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103].
+Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère la Russie. Au commencement
+de juillet, lors de la discussion des crédits, tous les orateurs avaient
+proclamé que la politique de la France devait être de faire échec au
+gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de
+signifier à ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il
+interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt;
+tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui
+avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second plan,
+notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se mettre bien
+franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des Dardanelles,
+qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva. Le czar en avait
+gardé un vif ressentiment[104]. Loin de chercher à le voiler, il
+l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire
+de la bataille de la Moskowa pour adresser à son armée un ordre du jour
+plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante
+observait soigneusement cet état d'esprit et en informait son
+gouvernement: «Nous pouvons nous attendre, disait-il, à de fort mauvais
+procédés[106].»
+
+[Note 102: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin de
+juillet et le mois d'août 1839. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 103: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais, cherche
+à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se
+mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de
+vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal
+Soult, 10 août 1839. _Documents inédits._)]
+
+[Note 104: M. de Barante avait noté, dès le premier jour, l'irritation
+que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent, dans la suite de
+la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilité de la
+Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au maréchal
+Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839 et 4 février 1840, et
+la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents
+inédits._)]
+
+[Note 105: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16 septembre
+1839. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au
+maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (_Documents
+inédits._)]
+
+S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y
+avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais?
+Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de
+son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une
+rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston
+se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas,
+disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle
+et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du
+désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de
+gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an,
+pour diviser nos deux gouvernements[107].» Mais le ministre anglais
+n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se
+trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui
+suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à
+Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à
+l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir
+aucun scrupule à les accepter.
+
+[Note 107: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17
+septembre 1839, citée par M. Guizot.]
+
+Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité contre
+la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à Méhémet-Ali, il
+eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent
+proposé d'accord; il ne se lassait pas de le déclarer aux ambassadeurs
+des deux puissances[108]. Mais du moment où celles-ci se divisaient, il
+devait naturellement se ranger du côté où l'on faisait au pacha la part
+la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à
+Vienne, les sentiments n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début
+des négociations. Là aussi, on avait été offusqué du ton de la
+discussion des crédits; les phrases où s'était alors complu notre
+orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique à la
+fois aventureuse et arrogante qui inquiétait la prudence et blessait
+l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie
+n'était pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministère,
+préoccupé de répondre à l'attente du parlement, qui l'avait sommé de
+faire jouer à la France un rôle prépondérant, agissait parfois avec une
+sorte d'ostentation qui froissait des alliés ombrageux[110]. «À Paris,
+écrivait le 7 août M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on
+oublie que par là on excite à en user de même, à l'égard de la France,
+ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la
+France_ est un mot qui sonne bien à des oreilles françaises, mais qui
+déchire toutes les autres oreilles[111].» Quelques mois plus tard, à
+l'avénement du ministère du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette
+conduite du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez
+séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu
+convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de
+propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de
+paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que le
+maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans une
+autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère, mais il a
+répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de conquérir, de
+chercher les traces de Napoléon[112].» En s'éloignant de nous, le
+gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de
+la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant engagé contre cette
+puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrière
+lui ses deux nouveaux alliés[113]. Du moment, au contraire, où il devint
+manifeste que ceux-ci n'étaient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut
+plus qu'une pensée: se faire pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité
+de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que,
+le 13 septembre, M. de Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La
+difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris
+et Londres, car la Russie est à nous[114].» Ainsi nous échappait ce qui
+devait être le profit principal de notre politique, cette dissolution de
+l'ancienne Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la
+Russie, que naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues.
+
+[Note 108: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 109: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les
+quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de
+Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est égyptien.» (_Mémoires_,
+t. VI, p. 376.)]
+
+[Note 110: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait à M.
+de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part qui
+reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût
+bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée».
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 111: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu
+après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la
+politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.»
+(_Ibid._, p. 376.)]
+
+[Note 112: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en
+date du 18 mars 1840. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 113: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir
+s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de
+sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août,
+M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs
+semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua
+généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus
+irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de
+Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire
+de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de
+regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur
+Nicolas». (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
+
+[Note 114: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.]
+
+Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces
+péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont
+faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas
+de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois»,
+c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche,
+de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer
+par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris,
+et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec
+l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas
+pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et
+s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115].» M. de
+Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec
+l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller
+avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le
+mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets
+révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons
+l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines,
+prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des
+affaires d'Orient[116].» Ces représentations furent mal reçues par le
+gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de
+Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et,
+après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de
+repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe,
+n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins
+étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère;
+mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de
+sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est
+inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne
+manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de
+marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter
+le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va
+éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de
+l'empire ottoman[117].» Comme on le voit, le raisonnement de
+Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en
+France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des
+affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi,
+et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il
+faisait fausse route. La politique française s'engageait donc
+décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y
+rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant
+ambassadeur.
+
+[Note 115: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 116: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 117: _Ibid._]
+
+
+VIII
+
+Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant
+attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas,
+était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune
+démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord
+croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu
+de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en
+Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder
+la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était
+envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la
+question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les
+chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette
+négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir
+la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté
+à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich,
+pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change.
+
+M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal,
+unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le
+brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord
+Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les
+affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui
+seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait
+pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la
+France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et,
+comprenant qu'il pouvait s'exprimer à coeur ouvert avec le ministre
+anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue
+politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar,
+personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors[118]».
+Quant à la protection à exercer sur l'empire ottoman, le czar
+acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a
+renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait
+prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce
+qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait
+nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les
+vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la
+mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances
+opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte.
+La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas
+en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe[119].
+
+[Note 118: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre 1839.
+(BULWER, t. II, p. 263)]
+
+[Note 119: BULWER, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani au
+maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
+historiques_.)]
+
+Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors
+dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général
+Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la
+préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France
+dehors[120].» Il ne cacha pas qu'il était personnellement
+très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir
+accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de
+l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse[121]. Dans cette
+situation difficile, le gouvernement français manoeuvra fort
+habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne
+fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la
+Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un
+grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette
+attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani[122],
+fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu
+que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la
+reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent
+dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le
+maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière
+fermeté de ton: «Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre ne
+paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre
+aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution
+définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui
+feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout
+cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles
+que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir
+pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de
+nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la
+responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre
+faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés
+à côté de nous[123].»
+
+[Note 120: BULWER, t. II, p. 264.]
+
+[Note 121: _Ibid._, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani au
+maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
+historiques_.)]
+
+[Note 122: Même dépêche.]
+
+[Note 123: Dépêche du 26 septembre 1839.]
+
+Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord
+Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du
+moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un
+mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus
+confiance dans le czar[124]: parmi les autres ministres anglais, tous
+ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la
+Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et
+lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance
+française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand
+seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John
+Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient
+visiblement de la politique du _Foreign Office_. Quant au chef du
+cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et
+indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord
+Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme
+épicurien et cet _I don't care_[125] dont il semblait avoir fait sa
+devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe.
+Soigneux de ne pas se faire d'affaires qui troublassent son repos, il
+se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors, la
+hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et
+aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son
+propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne
+voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur
+grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le
+vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans
+une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on
+ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les
+hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans
+le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé
+que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et
+même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter
+l'accord.
+
+[Note 124: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne
+semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance;
+que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à
+elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune
+apparence de suspicion à notre confiance.» (BULWER, t. II, p.
+264.)--Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date
+du 23 septembre.]
+
+[Note 125: «Cela m'est égal.»]
+
+Le chef du _Foreign Office_ dut donc, bien à contre-coeur, signifier,
+le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais n'adhérait
+point à ses propositions», et donner comme raison de ce refus le désir
+de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La France, dit-il,
+ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des flottes alliées de
+la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes
+dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se détacher de la
+France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite union depuis
+l'origine de la négociation[126].» Il communiqua en même temps cette
+résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui coûta plus
+encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre consentait à
+joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur de
+Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik d'Acre,
+sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas de
+refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures de
+contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant
+connaître à son ministre cette concession, disait: «Sans doute, le
+retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le désirer; mais il
+y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue, que ce ne soit le
+dernier[127].»
+
+[Note 126: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3 octobre
+1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 127: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.]
+
+Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal
+tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des
+voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne
+clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais
+souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette
+même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver
+la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut
+et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de coeur et ne retient
+pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que
+ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser
+l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les
+premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors
+égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé
+à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la
+proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement
+d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement,
+brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de
+Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le
+voeu de toutes les autres puissances, et à notre seule considération;
+l'effet moral est donc complet, et le pacha devient tout à fait notre
+protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons la manoeuvre par
+laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et de nous humilier;
+nous battons lord Palmerston dans son propre cabinet; nous obtenons de
+l'Angleterre une concession qui est une marque d'amitié et de
+déférence. L'intérêt, l'honneur et même l'amour-propre ont
+satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte de nous diminuer,
+faire un pas à notre tour et accepter la transaction offerte.
+
+Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que
+satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une
+raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord
+n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la
+première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait
+trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les
+concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de
+lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie
+que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à
+Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de
+les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une
+résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et
+compromettante pour l'Europe[128].» D'ailleurs les journaux français,
+de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus
+susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national,
+soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait
+pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance
+ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les
+bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque
+accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres,
+dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi
+que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la
+presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture
+de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal
+Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que
+cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre
+l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la
+rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais
+nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition
+contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en
+Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée
+d'impuissance[129].»
+
+[Note 128: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.]
+
+[Note 129: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani écrivait au
+maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication que me
+prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les considérations
+sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour persister dans ses
+premières déterminations relativement aux bases de la transaction à
+intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord Palmerston m'a écouté
+avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complété mes
+communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je puis vous
+déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une portion du
+pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de ramener la
+question générale en discussion; lord Palmerston a constamment opposé
+un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire textuellement,
+monsieur le maréchal, les seuls mots que j'aie pu lui arracher. Mes
+efforts se sont, naturellement, arrêtés au point que ma propre dignité
+ne me permettait pas de dépasser[130].» Ne voit-on pas percer l'âpre
+satisfaction avec laquelle le ministre anglais retire la concession
+qu'il nous avait offerte malgré lui, et la résolution où il est de
+reprendre contre nous une campagne sans ménagement? Cette fois, il
+espère bien que nos amis, découragés par notre obstination, ne
+s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi, dans les semaines qui
+suivent, ses communications au gouvernement français deviennent d'un
+tel ton que lord Granville est obligé de lui demander des corrections;
+lord Palmerston ne les fait qu'en rechignant. «Bien que quelques-uns
+des faits et des arguments dont je me suis servi, écrit-il à son
+ambassadeur, doivent, comme vous le dites, toucher au vif
+Louis-Philippe, cependant il me semble nécessaire d'en agir ainsi, et
+nous ne pouvons nous sacrifier nous-mêmes par délicatesse pour
+lui[131].» Tel est même son parti pris, qu'il affecte de prendre au
+sérieux je ne sais quelle historiette d'après laquelle Louis-Philippe
+aurait annoncé à un diplomate étranger une prochaine guerre avec
+l'Angleterre, et expliqué ainsi le besoin d'assurer à la France le
+concours d'une puissante flotte égyptienne[132].
+
+[Note 130: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 131: Lettre du 5 novembre 1839. (BULWER, t. II, p. 267.)]
+
+[Note 132: Lettre du 22 novembre 1839. (_Ibid._, p. 268.)]
+
+L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à
+sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres
+vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans
+aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en
+conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la
+possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à
+M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à
+croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet,
+et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations
+sérieuses[133].» Par une illusion plus inexplicable encore, notre
+ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre,
+pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse[134]. Ce n'était
+pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait
+dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que
+le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous[135].
+De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa
+«neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que
+M. de Metternich y eût donné son attache[136].» À Vienne, M. de
+Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation
+donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre
+la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la
+fois, jamais[137].» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich
+s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie:
+«Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que
+j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, mais j'ose vous répondre
+que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur Nicolas. Il est
+puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation sans vouloir la
+mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des détroits où vous le
+croyez inflexible, il a pris son parti depuis longtemps. La plus
+grosse de vos fautes est assurément votre division avec l'Angleterre.
+Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne perdez pas un moment.
+Vous courez chaque jour le risque d'apprendre qu'on vous a mis en
+dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire sans vous ou contre
+vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez que l'Autriche et
+la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha d'Égypte, ne se
+compromettront pas pour le défendre; nous donnerons les mains à ce qui
+aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus que l'alternative
+d'assister à l'exécution rigoureuse du client que vous voulez
+protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre vous[138].»
+M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à M. de
+Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa bienveillance.
+Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les désappointements de sa
+politique, de l'avortement de la conférence de Vienne, de la disgrâce
+qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il laissait voir qu'il se
+croyait désormais obligé de marcher derrière l'Angleterre et la
+Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre ambassadeur lui
+demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français le chargeait de
+décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston et lui:
+«Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il précipitamment, car
+je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points, gain de cause à vos
+adversaires[139].»
+
+[Note 133: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 134: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre 1839.
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 135: Dépêches de novembre 1839. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 136: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839.
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 137: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5 octobre
+1839. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 138: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 139: _Ibid._]
+
+Toutefois, de si méchante humeur qu'il fût contre la France, M. de
+Metternich ne voyait pas sans méfiance s'établir, entre l'Angleterre
+et la Russie, une intimité qui obligerait l'Autriche à se traîner à
+leur remorque et qui l'annulerait en Orient. Croyant d'ailleurs, lui
+aussi, à la puissance du pacha, il doutait de la possibilité et de
+l'efficacité des moyens coercitifs préconisés par lord Palmerston. Ces
+considérations le déterminèrent, vers la fin de novembre, à essayer de
+s'entremettre et à nous proposer, comme expédient transactionnel, la
+prolongation du _statu quo_ établi par l'arrangement de Kutaièh. M. de
+Sainte-Aulaire se hâta de transmettre cette ouverture au maréchal
+Soult, se figurant qu'elle serait acceptée. Mais le président du
+conseil, tout entier à ses illusions, répondit, le 3 décembre, «qu'il
+était impossible de prendre au sérieux la communication du cabinet de
+Vienne[140]».
+
+[Note 140: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+Quelques jours après ce refus, qui témoignait d'une si superbe
+confiance, tombait brusquement, à Paris, la nouvelle que M. de Brünnow
+allait revenir à Londres «avec pleins pouvoirs pour conclure une
+convention relative aux affaires d'Orient», et que le czar «acceptait
+le principe de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les
+eaux de Constantinople[141]». Le gouvernement français fut quelque peu
+déconcerté par un événement qu'il avait refusé si obstinément de
+prévoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus
+penser: à peine M. de Metternich était-il avisé du nouveau voyage de
+M. de Brünnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de
+Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoyé
+russe; il le rejoignit à Calais, fit la traversée dans sa compagnie,
+et, au débarqué, était pleinement d'accord avec lui[142]. Notre
+diplomatie était d'autant plus embarrassée que l'adhésion du czar à la
+présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, ôtait
+tout fondement à la seule objection faite naguère par elle aux
+premières propositions de M. de Brünnow. Elle ne pouvait contredire
+les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le débat sur la
+question du pacha, où elle était assurée de n'être pas soutenue. Dans
+cette situation, le maréchal Soult se crut obligé d'exprimer, le 9
+décembre, au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait la
+concession inespérée faite par la cour de Russie; «le gouvernement du
+Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une
+convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'état
+des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel
+examen de la question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles
+chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son
+opinion pour qu'il fût possible de prolonger la discussion.» Ce
+langage un peu embarrassé n'indiquait-il pas, aux derniers jours de
+1839, qu'à Paris, l'on commençait enfin à comprendre la nécessité de
+rabattre quelque chose des exigences égyptiennes? Plus d'un indice
+donne, en effet, à penser que tel était le sentiment personnel de
+Louis-Philippe. Si ce sentiment eût prévalu, il aurait été encore
+temps de conjurer tout péril. Mais le ministère n'avait pas à compter
+seulement avec ses propres inquiétudes et avec les impressions du Roi.
+Il allait avoir à compter avec les Chambres; car les vacances
+législatives touchaient à leur terme.
+
+[Note 141: Dépêche du chargé d'affaires de France à Londres, 6
+décembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
+
+[Note 142: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+
+IX
+
+Cette perspective de la rentrée du parlement ramène naturellement
+l'attention sur la politique intérieure. Pendant qu'au dehors, la
+crise diplomatique s'aggravait, qu'était devenue, au dedans, ce que
+nous avons appelé l'épilogue de la crise parlementaire? Y avait-il
+quelque amélioration? La machine du gouvernement représentatif
+tendait-elle à reprendre son fonctionnement normal et régulier? Depuis
+la coalition et la décomposition qui en avait été la conséquence et le
+châtiment, le mal principal était l'absence d'une majorité véritable.
+Pouvait-on augurer, à la veille de la session de 1840, qu'il allait
+enfin s'en constituer une, soit pour le ministère, soit même contre
+lui? Non; à passer en revue, l'un après l'autre, les divers groupes
+de la Chambre, on y constatait toujours mêmes incertitudes, mêmes
+divisions, même morcellement.
+
+La fraction la plus nombreuse était composée des anciens partisans de
+M. Molé; faute d'une autre désignation on continuait à les appeler les
+221, bien qu'ils n'atteignissent plus ce nombre. Leur ressentiment et
+leur méfiance à l'égard du ministère n'étaient pas diminués. La
+plupart en contenaient l'expression, par répugnance invétérée pour
+toute opposition plus que par déférence pour les hommes au pouvoir.
+Quelques-uns, plus passionnés, semblaient prêts à se jeter dans une
+hostilité ouverte: à leur tête étaient MM. Desmousseaux de Givré et de
+Chasseloup-Laubat; le journal _la Presse_ leur servait d'organe. Quant
+à M. Molé, tout en se disant fort dégoûté de la politique et occupé de
+la rédaction de ses mémoires, il était au fond très-ulcéré, impatient
+de revanche, jaloux surtout de l'autorité que M. Guizot tendait à
+reprendre dans le parti conservateur. Seulement, toujours prudent, et
+sachant, du reste, les défections qui se produiraient parmi les 221,
+s'il leur demandait d'agir, il prêchait la circonspection aux plus
+ardents de ses amis, et les détournait de toute démarche trop
+prononcée[143].
+
+[Note 143: _Correspondance inédite de M. Molé_, _Journal inédit de M.
+le baron de Viel-Castel_, et _Notes inédites de M. Duvergier de
+Hauranne_.]
+
+C'étaient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient
+à donner au cabinet l'appui le plus décidé. Il était alors question
+d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministère, l'en
+rapprocherait davantage. M. Duchâtel et M. Villemain avaient proposé
+de le nommer à l'ambassade de Londres, à la place du général
+Sébastiani. L'idée était bien accueillie des autres ministres, qui
+trouvaient le général sans action suffisante sur le gouvernement
+anglais, lui reprochaient de se montrer un peu froid pour le pacha, et
+le soupçonnaient d'être plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre,
+le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors même qu'il les
+appuyait ou les ménageait, d'un voisinage sinon inquiétant, au moins
+embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant à Londres et
+associé à leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient
+sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours résigné à
+attendre dans la retraite que la coalition fût oubliée, mais un peu
+mal à l'aise de jouer au parlement l'un de ces rôles muets auxquels il
+n'était pas accoutumé, très-décidé à soutenir le cabinet, mais alarmé
+de sa faiblesse, il saisissait avec plaisir cette occasion de
+s'éloigner, de «se placer en dehors des menées comme des luttes
+parlementaires, dans une position isolée, à la fois amicale et
+indépendante[144]». Les difficultés venaient du Roi: il était fort
+attaché au général Sébastiani, et, bien que satisfait en ce moment de
+la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, complétement
+pardonné la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint,
+pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait céder
+qu'un peu plus tard, devant l'insistance des ministres et la menace de
+leur démission.
+
+[Note 144: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 372.]
+
+M. Thiers, au contraire, était revenu de vacances plus que jamais
+impatient de jeter bas le ministère et de prendre sa place. Seulement,
+il ne savait où trouver des soldats à mener au feu. Il était toujours
+nominalement le chef du centre gauche; mais une fraction de ce groupe
+s'était détachée avec MM. Passy et Dufaure; le reste était désorienté,
+fatigué, réfractaire à toute impulsion énergique. La gauche déclarait
+qu'elle en avait assez de s'associer sans profit, non sans
+compromission, à des tactiques toutes personnelles, et elle annonçait
+l'intention de revenir à la «politique de principes». M. Thiers se
+tourna vers les doctrinaires, auxquels il montra le Roi se moquant de
+la coalition: ce fut sans succès. Alors, par une évolution qui eût
+surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance à M. Molé,
+lui donnant à entendre qu'il était prêt à faire avec lui le «ministère
+de la réconciliation». Le plus étrange est que l'ouverture ne fut pas
+mal reçue. Quelques-uns des 221, de ceux qui naguère s'indignaient le
+plus de la coalition, se montrèrent disposés à en former une nouvelle
+qui n'eût, certes, pas été plus morale. M. Molé lui-même, bien qu'il
+ne pût se flatter d'entraîner dans une semblable campagne toute son
+ancienne armée, se laissa prendre à cette tentation de vengeance. On
+remarquait, dans les salons, les politesses échangées entre lui et M.
+Thiers: on les voyait s'asseoir l'un à côté de l'autre et causer, non
+sans quelque affectation, à voix basse. Dans son entourage, M. Molé,
+en même temps qu'il s'exprimait avec une extrême amertume sur M.
+Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, «bien entouré, il pourrait
+rendre de grands services à la France»; M. Thiers, de son côté, se
+défendait «d'avoir jamais partagé les préventions des doctrinaires
+contre M. Molé», et il racontait que, «plus d'une fois, sous le 11
+octobre, il avait voulu le faire entrer au ministère». L'une des
+difficultés de l'accord était que les deux personnages visaient le
+même portefeuille, celui des affaires étrangères; mais divers indices
+faisaient croire que M. Thiers finirait par se contenter de celui de
+l'intérieur. Si secret qu'on voulût garder l'objet de ces pourparlers,
+il en transpirait assez pour provoquer l'indignation des doctrinaires
+et des ministériels. La gauche aussi s'en émut et fit demander des
+explications au chef du centre gauche. Celui-ci répondit qu'il ne
+songeait pas sérieusement à gouverner avec l'ancien ministre du 15
+avril, et qu'il visait seulement à mettre en mouvement toutes les
+oppositions contre le cabinet actuel. Cette réponse fut rapportée à M.
+Molé; mais il était trop animé pour en tenir compte. Il eût pu savoir
+pourtant qu'à cette époque, M. Thiers, prêt à recevoir de toutes mains
+la satisfaction de sa passion, faisait connaître au Roi et au maréchal
+Soult, qu'il était disposé à entrer dans n'importe quelle combinaison
+raisonnable dont seraient exclus M. Passy et M. Dufaure[145].
+
+[Note 145: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+En même temps qu'elle se dégageait des manoeuvres de M. Thiers, la
+gauche cherchait à guerroyer pour son compte et sous son drapeau
+particulier. Aussitôt après la clôture de la session précédente, les
+journaux de ce parti avaient lancé le cri de la réforme électorale.
+Les misères de la situation parlementaire leur servaient d'argument.
+Cette campagne avait été commencée à peu près malgré M. Odilon
+Barrot[146]; celui-ci avait suivi, avec la docilité solennelle qu'il
+montrait toujours en pareil cas. Seulement, quand il fallut préciser
+les conditions de la réforme, il apparut que la gauche n'avait pas
+plus de cohésion que les autres groupes. Les radicaux, sans aller
+jusqu'au suffrage universel préconisé par les légitimistes de la
+_Gazette de France_, réclamèrent le droit de vote pour tous les
+citoyens qui pouvaient faire partie de la garde nationale, tandis que
+la gauche dynastique ne voulait étendre le suffrage qu'aux
+«capacités[147]», aux officiers de la garde nationale et aux
+conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille âmes. Des
+comités rivaux furent institués, l'un présidé par M. Laffitte, l'autre
+par M. Odilon Barrot, et une polémique assez aigre éclata entre le
+_National_ d'une part, le _Siècle_ et le _Courrier français_ d'autre
+part.
+
+[Note 146: M. Léon Faucher, alors principal rédacteur du _Courrier
+français_, écrivait, le 30 juillet 1839, à M. Reeve: «Je vous ai
+envoyé aujourd'hui un numéro du _Courrier_ qui renferme une espèce de
+manifeste en vue de la réforme électorale. J'ai jugé utile de mettre
+en train la réforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de
+drapeau. Elle tournait à l'individualisme et tombait en poussière.
+Barrot, que j'avais tourmenté, me donnait raison, mais n'agissait
+pas.» (LÉON FAUCHER, _Bibliographie et Correspondance_, t. Ier, p.
+83.)]
+
+[Note 147: Par «capacités» on entendait les personnes portées sur «la
+seconde liste du jury», c'est-à-dire les fonctionnaires nommés par le
+Roi et exerçant des fonctions gratuites; les officiers de terre et de
+mer en retraite; les docteurs et licenciés des facultés de droit, des
+sciences et des lettres; les docteurs en médecine; les membres et les
+correspondants de l'Institut; les membres des autres sociétés savantes
+reconnues par le Roi; les notaires.]
+
+Ainsi, à la veille de l'ouverture de la session, ce n'était presque
+partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi composée, de
+partis en cet état, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas
+comment se formerait une majorité pour renverser le cabinet, on ne
+voyait pas davantage où était celle qui le ferait vivre. Impossible
+d'établir aucune prévision. Une telle situation fournissait matière à
+de nouvelles lamentations sur le discrédit du régime parlementaire.
+«Pour la première fois, disait alors le _Journal des Débats_, un
+ministère se présente, à proprement parler, sans majorité et cependant
+avec quelque chance de passer et de se soutenir au milieu de tous les
+partis. Si quelque événement imprévu ne le renverse pas, il est
+possible que nous le voyions arriver au bout de la session. Il
+continuera à être, parce qu'il est. Ne fût-ce que par fatigue des
+luttes de l'année dernière, la Chambre est disposée à n'être pas
+difficile. Mais on conviendra, au moins, que le régime parlementaire
+n'a pas profité beaucoup du résultat de la coalition si parlementaire
+de l'an passé[148].» Quelques observateurs espéraient que la royauté
+gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient sur le vif
+succès qu'à cette époque même, le prince royal venait d'obtenir dans
+un voyage assez long en France et en Algérie. «Le duc d'Orléans,
+écrivait à ce propos M. de Barante, me paraît avoir fait merveille
+d'abord dans sa tournée en France, puis en Afrique. La partie royale
+de notre gouvernement est plus en voie de perfectionnement que la
+partie représentative[149].»
+
+[Note 148: 18 décembre 1839.--Sur cette faillite de la coalition, le
+_Journal des Débats_ ne tarissait pas; il disait un autre jour:
+«Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la
+coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y était entré? Les chefs
+surtout..... Ne les voyez-vous pas errer en quelque sorte dans le
+chaos qu'ils ont fait, cherchant un parti et ne le trouvant pas?
+Écoutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouvé dans la
+coalition la base d'une majorité nouvelle: ce ne sont que plaintes
+lamentables sur la confusion des opinions, sur le déchirement des
+partis, sur l'abaissement général.»]
+
+[Note 149: Lettre du 26 novembre 1839. (_Documents inédits._)]
+
+
+X
+
+La session fut ouverte, le 23 décembre 1839, par un discours du trône
+assez effacé. La discussion de l'Adresse, à la Chambre des députés,
+fut longue et confuse[150]. Sur la politique intérieure, beaucoup de
+critiques furent dirigées contre le ministère, soit par la gauche,
+soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessinât un
+sérieux mouvement d'attaque. Alors même qu'ils disaient les choses les
+plus dures, les orateurs ne semblaient pas y mettre grand entrain, et
+la Chambre, fatiguée ou sceptique, entendait tout sans s'émouvoir. Si,
+par moments, réapparaissait quelqu'une des idées redoutables, si
+puissamment agitées par la coalition lors de l'Adresse de 1839,
+personne n'avait la volonté ou la force d'y insister; on eût dit le
+dernier bouillonnement d'une chaudière dont le foyer s'éteint. Ce qui
+domina, ce fut une sorte de gémissement découragé sur la dislocation
+des partis, sur l'absence de majorité, et sur l'impuissance dont
+semblait frappée l'institution parlementaire. Le ministère ne nia pas
+le mal, et y chercha, au contraire, un argument pour s'excuser de ne
+pas avoir plus d'autorité. Au cours de la discussion, M. O. Barrot se
+crut obligé, envers le parti qui le suivait ou plutôt le poussait, de
+poser la question de la réforme électorale. Ce n'était pas qu'il fût
+en état de préciser en quoi elle devait consister. «Est-ce que vous
+croyez, disait-il, que j'ai fait, des détails d'une réforme
+électorale, un programme politique? Mon programme politique, c'est que
+la réforme électorale doit être considérée comme une nécessité.» À
+quoi M. Villemain répondait vivement, avec une clairvoyance à laquelle
+l'événement ne devait que trop donner raison: «Vous avez parlé
+_d'héroïque confiance_: l'héroïque confiance, c'est de remuer
+l'immense question de la réforme électorale, en croyant qu'on pourra
+l'arrêter. C'est surtout de la remuer, pour la montrer au public comme
+une curiosité, et pour dire ensuite qu'il faut attendre. Ces
+questions-là sont brûlantes, dangereuses; les remuer, sans avoir
+l'intention de les résoudre promptement, c'est une imprudence
+politique.» Cette réforme, du reste, ne paraissait point passionner le
+pays: en même temps que M. Odilon Barrot la réclamait à la tribune, le
+parti radical, qui l'entendait autrement que la gauche dynastique,
+essaya une manifestation de gardes nationaux; à peine put-il en réunir
+trois cents qui allèrent se faire haranguer par M. Laffitte[151] et
+qui furent ensuite réprimandés par le maréchal Gérard pour infraction
+à la loi interdisant «toute délibération prise par la garde nationale
+sur les affaires de l'État».
+
+[Note 150: 9 au 15 janvier 1840.]
+
+[Note 151: 12 janvier 1840.]
+
+Les affaires d'Orient préoccupaient trop l'opinion pour ne pas occuper
+une place importante dans les débats de l'Adresse. Il apparut aussitôt
+qu'aux yeux d'une partie des députés, le gouvernement avait toujours
+besoin d'être surveillé et stimulé, et que la couronne était
+particulièrement suspecte de n'avoir pas un sentiment assez vif et
+assez énergique de l'honneur national. «Il est bon, disait M.
+Duvergier de Hauranne, que cette tribune avertisse souvent l'Europe et
+ceux qui nous représentent auprès d'elle, qu'à côté des ministres, il
+y a, en France, des Chambres jalouses de la dignité du pays et
+décidées à surveiller partout les déterminations et les actes du
+gouvernement. Il est bon que les ministres eux-mêmes sachent qu'ils ne
+sont point isolés, et qu'ils trouveront un appui prompt et énergique
+toutes les fois que, dans leur indépendance et leur liberté, ils se
+refuseront à de fâcheuses concessions.» C'était la même défiance,
+triste reste de la coalition, qui s'était déjà manifestée, six mois
+auparavant, lors du vote du crédit de dix millions. Non que l'état des
+esprits fût en janvier 1840 identiquement ce qu'il avait été en
+juillet 1839. Dans la première de ces discussions, la Chambre avait
+cru avoir le champ libre devant elle; chacun avait disposé à son gré
+des événements futurs. Dans la seconde, on se trouvait, au contraire,
+en présence d'événements déjà partiellement accomplis et qui, sur
+divers points, menaçaient de tromper gravement les prévisions
+optimistes. Les députés avaient le sentiment plus ou moins net de ces
+difficultés, de ces périls, et, à la confiance superbe du début, avait
+succédé une sorte d'anxiété. En concluaient-ils qu'il fallait user de
+prudence et de modération, remettre chaque chose à son rang, négliger
+l'accessoire pour assurer le principal, et, par exemple, ne pas
+risquer de compromettre la situation de la France en Europe, pour
+tenter d'agrandir un peu plus Méhémet-Ali en Asie? Nullement! La
+plupart des orateurs, sans rien rabattre de leurs exigences, ne
+paraissaient voir dans les difficultés soulevées qu'une occasion
+d'âpres récriminations contre l'Angleterre. M. de Lamartine fut à peu
+près seul à dénoncer la chimère et le péril de notre politique
+égyptienne[152], et c'était pour y substituer une chimère plus
+périlleuse encore, celle d'une politique de partage, où la France
+chercherait son lot sur le Rhin.
+
+[Note 152: M. de Lamartine disait: «Si aujourd'hui, sans plan arrêté,
+sans volonté claire et dite tout haut, la France inquiète, complique,
+menace tantôt la Russie sur ses intérêts vitaux dans la mer Noire,
+tantôt l'Autriche sur ses intérêts commerciaux de l'Adriatique, tantôt
+l'Angleterre sur son immense intérêt de commerce avec ses soixante
+millions de sujets dans l'Inde; si ces puissances vous voient tour à
+tour demander avec elles l'intégrité de l'empire et pousser au
+démembrement, menacées chacune dans un de ses intérêts spéciaux et
+toutes dans leur orgueil, ne finiront-elles pas par voir en vous des
+agitateurs et des ennemis partout, et par concevoir contre la France
+les défiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son
+cabinet?»]
+
+Quelle figure faisait le ministère? Un sentiment de prudence
+diplomatique, peut-être même une arrière-pensée de transaction lui
+avait fait passer sous silence, dans le discours du trône, la question
+particulière du pacha. Mais le projet d'Adresse n'ayant pas gardé la
+même réserve, le maréchal Soult se crut obligé, dans la déclaration,
+du reste très-brève et assez vague, par laquelle il ouvrit la
+discussion, de réparer cette omission; il indiqua que les arrangements
+à prendre en faveur de la famille de Méhémet-Ali n'étaient pas
+incompatibles avec l'intégrité de l'empire ottoman; puis, comme s'il
+mettait la main sur la garde de son épée: «Quoi qu'il arrive, dit-il,
+certains de répondre à la pensée nationale, nous maintiendrons nos
+principes, et nous ne ferons à personne le sacrifice de nos droits, de
+nos intérêts, de notre honneur.» Un autre ministre, M. Villemain,
+ayant pris la parole au cours de la discussion, pour réfuter M. de
+Lamartine, proclama qu'en prenant en main la cause du pacha, le
+gouvernement exécutait une pensée nationale et se conformait à la
+volonté déjà exprimée par la Chambre. Il termina, en insinuant que
+l'Angleterre et la Russie se heurtaient sur trop de points, pour qu'on
+pût craindre entre elles un rapprochement.
+
+La dernière partie du débat prit plus d'importance par l'intervention
+de M. Thiers. Son discours, très-médité, très-mesuré de ton, fut alors
+qualifié de «discours-ministre», et non sans raison, puisque l'orateur
+devait, peu après, remplacer au pouvoir le maréchal Soult. Aussi
+n'est-il pas sans intérêt de savoir comment M. Thiers, député, jugeait
+la politique dont il allait bientôt, comme ministre, diriger la
+suite. Particulièrement frappé du péril que courait l'alliance
+anglaise, il se proclama, avec un éclat voulu, le partisan de cette
+alliance. À son avis, elle eût dû nous suffire pour faire face aux
+difficultés orientales, et c'était un tort d'y avoir substitué
+précipitamment le concert européen; ce tort avait été encore aggravé
+par la note du 27 juillet, que l'orateur considérait comme l'acte le
+plus regrettable de toute cette négociation. Était-ce qu'il blâmait la
+France d'avoir émis, en faveur du pacha, les prétentions qui lui
+aliénaient l'Angleterre? Telle paraissait être, en effet, la
+conséquence logique de sa thèse, et peut-être était-ce sa pensée
+secrète[153]. Mais il avait trop le souci de se montrer toujours en
+harmonie avec la passion nationale, pour oser contredire un sentiment
+aussi général et aussi vif que l'engouement égyptien. Tout au plus
+reprocha-t-il au ministère de s'être donné, dans la forme, des
+apparences de duplicité, ou tout au moins de versatilité, en ne
+faisant pas connaître assez tôt ni assez franchement à l'Angleterre où
+il voulait en venir. Sur le fond de la question, il déclara que la
+Turquie devait faire son sacrifice de l'Égypte et de la Syrie, comme
+elle l'avait fait de la Grèce. S'il blâmait si fort la note du 27
+juillet, c'est qu'elle avait empêché l'arrangement direct qui allait
+se conclure entre la Porte et le pacha, au grand profit de ce dernier;
+et il laissait voir qu'un arrangement de ce genre lui paraissait être
+la solution la plus désirable pour la France. Comment une telle
+politique se conciliait-elle avec l'alliance anglaise, dont l'orateur
+proclamait si haut l'avantage et la nécessité? Pour avoir écarté les
+autres puissances de la délibération, nous serions-nous plus
+facilement accordés avec l'Angleterre sur le sort à faire au pacha?
+N'apparaissait-il pas chaque jour que l'Autriche et la Prusse étaient
+moins animées contre nous que lord Palmerston, et que, sans se mettre
+en travers des desseins de ce dernier, elles le contenaient plutôt
+qu'elles ne l'excitaient? Pour répondre à cette objection qu'il
+prévoyait, M. Thiers donna à entendre que le désaccord avec le cabinet
+de Londres venait surtout des maladresses de nos gouvernants, et que,
+dans l'intimité d'un tête-à-tête, en nous expliquant loyalement et
+amicalement, nous eussions facilement ramené lord Palmerston à notre
+sentiment. Cela n'était pas sérieux. L'orateur devait, tout le
+premier, s'en rendre compte. Aussi était-il obligé, à la fin, de
+supposer le cas où nos raisons ne convaincraient pas l'Angleterre:
+«Alors, disait-il, je conseillerais à mon pays, non pas de rompre,
+mais de se retirer dans sa force et d'attendre; même isolée, la France
+pourrait attendre patiemment les événements du monde. Rendez-moi,
+disait M. Barrot, l'enthousiasme de 1830. Je promets à mon pays de lui
+rendre cet enthousiasme de 1830; je promets de le lui rendre aussi
+grand, aussi beau, aussi unanime; mais à une condition: ayez un grand
+intérêt patriotique, un grand motif d'honneur national, et vous
+verrez, quelles que soient les fautes du gouvernement, reparaître le
+bel enthousiasme des premiers jours de notre révolution.» On aurait
+quelque peine à concilier les contradictions de ce discours. C'est
+qu'en réalité il y avait, ce jour-là, deux hommes dans l'orateur: un
+politique clairvoyant qui comprenait le danger d'une rupture avec
+l'Angleterre, et un manoeuvrier parlementaire qui craignait de
+compromettre sa popularité en ne s'associant pas à un entraînement
+patriotique; or la conclusion à laquelle aboutissait fatalement le
+second se trouvait être, de son propre aveu, l'isolement que le
+premier paraissait signaler comme le danger à éviter.
+
+[Note 153: C'est du moins ce qu'il a dit plus tard, en causant avec M.
+Senior. (SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
+distinguished persons_, t. I, p. 4.)]
+
+Ce fut le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui répondit à M.
+Thiers. Il soutint l'avantage de l'action commune des puissances,
+justifia ou excusa la note du 27 juillet, nia enfin qu'il ne se fût
+pas franchement expliqué dès le début avec l'Angleterre, renvoyant, du
+reste, la preuve détaillée de ces diverses assertions au jour où il
+serait possible de produire les pièces de la négociation. La politique
+du concert européen, critiquée par M. Thiers, était celle qu'avait
+exposée, non sans éclat, en juillet 1839, la commission des crédits;
+on ne put donc être surpris de voir l'ancien rapporteur de cette
+commission, M. Jouffroy, venir à la rescousse du cabinet. Il rappela
+que cette politique avait été alors approuvée par la Chambre; si elle
+n'avait pas réussi, la faute en était à l'injuste opposition faite par
+l'Angleterre aux prétentions de Méhémet-Ali. Il n'admettait pas, du
+reste, qu'au cas où cette puissance persisterait dans son opposition,
+la France dût, comme l'indiquait M. Thiers, se borner à s'abstenir.
+
+Après tous ces débats sur la politique intérieure et extérieure,
+l'ensemble de l'Adresse fut voté par deux cent douze voix contre
+quarante-huit. Le chiffre infime de la minorité suffit à montrer que,
+sur la question de cabinet, il n'y avait pas eu de vraie bataille. Le
+ministère ne sortait de là ni plus menacé, ni plus fort, pouvant vivre
+encore quelque temps dans ces conditions, mais aussi incapable que
+dans le passé de résister au premier accident qui se produirait. En ce
+qui concernait les affaires d'Orient, quel était le résultat de la
+discussion? La Chambre avait laissé voir, sans doute, qu'elle était
+préoccupée du tour pris par les négociations et du dissentiment avec
+le cabinet anglais; mais elle semblait plus irritée contre ce dernier
+que disposée à le ramener par quelque concession; rien n'indiquait que
+la vue du péril l'eût déterminée à replacer la question des
+agrandissements du pacha au rang secondaire et subordonné d'où elle
+n'eût jamais dû sortir. Quant au ministère, il n'avait pas osé dire un
+mot qui impliquât une limitation des prétentions de Méhémet-Ali et
+avertît les députés du danger de leurs exigences; une fois de plus, il
+avait paru assumer une tâche impossible, par crainte d'être accusé,
+comme naguère le cabinet du 15 avril, d'abaisser la politique de la
+France. Tout cela n'était pas fait pour dissiper les illusions et
+modérer les entraînements de l'opinion. Aussi pouvait-on noter, dans
+le pays, la persistance de l'engouement égyptien et, en plus, un
+réveil de la vieille animosité nationale contre les Anglais. À leur
+sujet, toutes les méfiances trouvaient crédit; on les accusait de
+vouloir s'emparer de Candie, de prétendre dominer seuls en Égypte et
+en Syrie. Lord Palmerston surtout était dénoncé, non sans quelque
+raison, comme l'ennemi acharné de la France. On s'imaginait découvrir
+sa main perfide partout, jusque dans les menées d'Abd-el-Kader, qui
+venait de rentrer en campagne[154]. Telle était sur ce point la
+susceptibilité irritée des esprits, que les journaux de M. Thiers
+durent le défendre contre le reproche de s'être montré «trop Anglais»
+dans son discours; encore n'y purent-ils complétement réussir.
+
+[Note 154: M. Berryer disait un peu plus tard, le 25 mars 1840, à la
+tribune de la Chambre des députés: «L'invasion d'Abd-el-Kader, cette
+invasion subite, meurtrière, est-ce bien lui seul qui l'a conçue? Et
+de quelle fabrique étaient les fusils que nos soldats ramassaient, en
+détruisant cette infanterie d'Abd-el-Kader, formée, disciplinée par
+des traîtres ou par des déserteurs?» (_Sensation prolongée._)]
+
+Dans de telles conditions, on comprend que les communications
+diplomatiques du gouvernement français ne continssent plus trace des
+velléités de transaction qui s'étaient laissées voir dans la dépêche
+du 9 décembre 1839. Au contraire, le maréchal Soult fit signifier
+formellement au gouvernement anglais, le 26 janvier 1840, «qu'il
+considérait comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer
+à Méhémet-Ali les conditions énoncées par lord Palmerston[155]». Et
+quelques jours après, quand le cabinet eut enfin arraché de
+Louis-Philippe la nomination de M. Guizot à l'ambassade de
+Londres[156] et qu'il fallut rédiger ses instructions, on y inséra
+cette déclaration: «Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que
+dans la position où se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que
+l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est
+s'exposer de sa part à un refus certain, qu'il appuierait au besoin
+par une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et
+peut-être renverserait l'empire ottoman[157].» D'ailleurs divers
+incidents contribuèrent alors à dissiper, chez nos ministres, l'alarme
+que leur avait tout d'abord causée la rentrée en scène de M. de
+Brünnow. Loin de se précipiter vers une conclusion, la négociation
+avec l'envoyé russe paraissait un peu languir. Le cabinet anglais,
+dont tous les membres n'étaient pas aussi pressés que lord Palmerston,
+discutait, sans conclure, les divers projets de convention; il
+finissait même par déclarer nécessaire de faire venir de
+Constantinople un plénipotentiaire turc, ce qui suspendait en fait les
+pourparlers pendant plusieurs semaines[158]. Cet arrêt donnait à notre
+gouvernement le temps de réfléchir et de se retourner. Il y vit
+seulement une raison de s'abandonner plus encore à ses illusions, et
+il se persuada que la seconde démarche de M. de Brünnow échouerait
+comme la première. M. de Metternich, dans ses conversations avec notre
+ambassadeur, raillait ce qu'il appelait notre «crédulité». «La
+conclusion de l'accord est certaine, lui disait-il; quelques semaines
+de délai n'y apporteront aucun changement. Permis à vous de vous faire
+illusion. Quant à moi, je sais à quoi m'en tenir[159].» Ces
+avertissements lointains n'ébranlaient pas la confiance qui avait
+gagné jusqu'aux esprits les plus judicieux, les plus froids du
+cabinet, et M. Duchâtel disait à M. Duvergier de Hauranne: «Ce que
+nous voulons et ce que nous obtiendrons, c'est, pour Méhémet-Ali,
+l'hérédité en Égypte aussi bien qu'en Syrie. Quant au traité préparé
+par M. de Brünnow, nous ne nous en inquiétons pas; nous saurons
+probablement en empêcher la signature, et, s'il était signé, ce serait
+une lettre morte. Nous avons d'ailleurs des renseignements
+authentiques qui nous prouvent que, dans les États qu'il occupe
+aujourd'hui, le pacha est inattaquable, ou du moins invincible[160].»
+
+[Note 155: Dépêche du maréchal Soult au général Sébastiani, du 26
+janvier 1840. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 156: Cette nomination fut publiée le 5 février 1840. Le Roi eut,
+à cette occasion, plusieurs entretiens avec M. Guizot, qu'il reçut
+avec un mélange de bienveillance et d'humeur. «On est bien exigeant
+avec moi, lui dit-il un jour; mais je le comprends; on est toujours
+bien aise de faire avoir à un ami 300,000 livres de rente.--Sire,
+répondit le futur ambassadeur, mes amis et moi, nous sommes de ceux
+qui aiment mieux donner 300,000 livres de rente que les recevoir.» On
+était alors près de discuter la dotation du duc de Nemours, dont nous
+allons bientôt parler. Le Roi sourit et reprit sa bonne humeur.
+(_Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 374.)]
+
+[Note 157: Instructions en date du 19 février 1840. (_Mémoires de M.
+Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 158: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 20 et 28
+janvier 1840 (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
+
+[Note 159: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 160: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+Fallait-il donc désespérer de voir le gouvernement français sortir de
+la voie où il s'égarait, et aurons-nous à continuer longtemps encore
+l'histoire un peu monotone et décourageante de cette erreur obstinée?
+Mais voici qu'à ce moment même, des acteurs nouveaux sont sur le point
+d'entrer en scène: un accident de politique intérieure, accident
+singulièrement brusque et imprévu, va amener la chute du ministère du
+12 mai et faire passer en des mains toutes différentes la direction de
+notre diplomatie.
+
+
+XI
+
+Le 25 janvier 1840, le président du conseil annonçait à la Chambre le
+mariage du duc de Nemours, second fils du Roi, avec une princesse de
+Saxe-Cobourg-Gotha, et déposait en même temps un projet de loi
+attribuant au jeune prince une dotation de 500,000 francs et à la
+princesse, en cas de survivance, un douaire de 300,000 francs. C'était
+l'application très-justifiée de la loi de 1832 sur la liste civile,
+qui avait stipulé qu'en cas d'insuffisance du domaine privé, il serait
+pourvu, par des lois spéciales, à la dotation des princes et
+princesses de la famille royale. On sait quelles préventions à la fois
+mesquines et redoutables soulevaient alors ces questions de dotation,
+et l'on n'a pas oublié dans quelle tempête avait sombré, trois ans
+auparavant, l'apanage proposé pour ce même duc de Nemours[161]. Mais,
+le Roi tenant beaucoup à la présentation d'un nouveau projet, le
+maréchal Soult et ses collègues n'avaient pas cru pouvoir s'y refuser.
+Ils se flattaient, d'ailleurs, que la loi soulèverait, cette fois,
+moins de difficultés: d'abord, le mariage du jeune prince rendait plus
+manifeste la nécessité de lui assurer un établissement convenable;
+ensuite, il ne s'agissait, dans la proposition, que d'une dotation
+mobilière; or ce qui avait le plus effarouché, en 1837, c'était le
+caractère territorial, l'apparence féodale de l'apanage, et les
+opposants avaient alors donné à entendre qu'ils eussent concédé
+volontiers une rente équivalente.
+
+[Note 161: Cf. plus haut, t. III, p. 159 et 158, 163 à 165.]
+
+Au premier moment, l'événement sembla donner raison à la confiance du
+gouvernement: la commission, nommée par les bureaux de la Chambre, se
+trouva en grande majorité favorable. Mais quelques jours ne s'étaient
+pas écoulés que la presse avait réveillé toutes les anciennes
+préventions. M. de Cormenin se jeta dans la lutte, avec un nouveau
+libelle, plus enfiellé et plus insultant que jamais[162]. Bientôt, ce
+fut de toutes parts une attaque à outrance contre l'avidité de la
+cour. On l'accusait ouvertement de présenter, pour établir
+l'insuffisance du domaine privé, des états incomplets ou mensongers;
+on établissait des comparaisons perfides entre la richesse du
+souverain et la misère du prolétaire, entre ce qui était demandé pour
+entretenir un fils de roi, et ce qui suffirait à faire vivre des
+milliers de paysans ou d'ouvriers. «Le peuple, écrasé d'impôts,
+concluait-on, trouve que les princes coûtent trop cher.» Polémique
+vraiment mortelle au sentiment monarchique, et où cependant des
+journaux qui se piquaient d'être dynastiques ne se montraient pas
+moins acharnés, moins outrageants que les feuilles radicales! La
+presse provinciale faisait écho à celle de Paris. Sur plusieurs
+points, on faisait signer des adresses, des pétitions. Cette agitation
+finit par gagner les députés, ou tout au moins par les étourdir et les
+intimider. Le ministère, surpris, gémissait très-haut, mais se
+défendait mollement. Il se voyait, du reste, abandonné par ceux-là
+mêmes sur le concours desquels il devait le plus compter en semblable
+occasion. Vainement M. Dupin fut-il pressé, par le Roi et par madame
+Adélaïde, de prendre en main la défense de la dotation; il se refusa,
+avec sa bravoure habituelle, à affronter l'opinion échauffée[163].
+Pendant ce temps, la commission, au lieu d'en finir au plus vite,
+tâchait, en prolongeant le débat et l'étude des comptes, de convertir
+la minorité, et le plus clair résultat de ce retard était de donner à
+l'opposition le temps de se grossir.
+
+[Note 162: _Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une
+dotation_, février 1840.]
+
+[Note 163: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 75-77.]
+
+Alors, aux passionnés et aux poltrons vinrent se joindre les
+ambitieux et les intrigants. N'était-ce pas pour eux l'occasion,
+vainement cherchée jusqu'alors, de renverser le cabinet? Ce ne fut
+cependant pas sans hésitation que M. Thiers s'associa à cette
+campagne. Il méprisait, pour son compte, le préjugé vulgaire qui
+disputait à la couronne cette somme d'argent, et il craignait le
+ressentiment du Roi. Mais la tentation était trop grande pour qu'il y
+résistât. Il prit le parti de servir cette opposition et surtout de
+s'en servir, sans trop se découvrir personnellement. Ce qui est
+peut-être plus inexplicable, c'est qu'une partie des amis de M. Molé,
+se fiant aux espérances dont M. Thiers les avait amusés, se jetèrent
+vivement dans cette intrigue. Un des anciens ministres du 15 avril, M.
+Martin du Nord, était à leur tête, et M. Molé fut vivement soupçonné
+de les avoir poussés sous main. «Nous sommes quarante, au centre, bien
+décidés à rejeter la loi», disait tout haut M. Desmousseaux de Givré.
+Le ministère, cependant, se croyait toujours sûr de la victoire. «Ils
+ne sont pas plus de dix», disait M. Duchâtel, en parlant des
+défectionnaires du centre. M. Thiers, mieux informé, disposait déjà
+des portefeuilles dans le prochain cabinet, et, détail piquant,
+témoignait de sa volonté de n'en pas donner à M. Molé et à ses amis.
+
+Pendant ce temps, la commission, à laquelle le gouvernement avait
+fourni tous les comptes et documents propres à établir «l'insuffisance
+du domaine privé», s'était convaincue de la légitimité de la demande
+de dotation et avait déposé son rapport[164]. La discussion fut fixée
+au 20 février 1840. Tout faisait prévoir un débat passionné. Dès la
+veille, dix-sept orateurs s'étaient inscrits pour combattre le projet;
+quatre seulement pour le défendre. Mais, au dernier moment, par une
+tactique aussi peu fière que peu loyale, l'opposition se décida à
+étouffer la loi sous un vote muet. La séance ouverte, chaque orateur
+inscrit déclara, à l'appel de son nom, qu'il renonçait à la parole.
+Seul, le quatorzième, M. Couturier, voulut parler. Aussitôt, M. Martin
+de Strasbourg se précipita pour lui rappeler le mot d'ordre, sans
+s'inquiéter de l'indignation des ministériels. Il eût été de l'intérêt
+des membres du cabinet de forcer l'opposition à combattre ou tout au
+moins de démasquer et de dénoncer sa manoeuvre; c'était leur intention
+en venant à la séance; mais craignirent-ils de paraître agressifs, ou
+bien furent-ils confirmés dans leur trompeuse sécurité par le
+pitoyable effet que parut faire un incident soulevé par M.
+Laffitte[165]? Toujours est-il qu'ils se turent et que la discussion
+générale fut close sans qu'il y eût eu débat. Alors, sur la question
+de savoir si l'on passerait à la discussion des articles, surgit une
+demande de scrutin secret signée par vingt membres de la gauche. Dans
+le vote, grâce à une quarantaine d'amis de M. Molé qui se joignirent à
+la gauche et aux partisans de M. Thiers, 226 voix contre 220
+refusèrent de continuer la discussion[166]. La Chambre ne faisait même
+pas à la royauté l'honneur de délibérer sur la dotation qu'elle avait
+demandée; de toutes les formes de refus, on avait choisi la plus
+outrageante.
+
+[Note 164: M. Odilon Barrot, qui faisait partie de la commission, a
+fait de cet incident, dans ses _Mémoires_ (t. 1er, 346 et 347), un
+récit d'une étonnante inexactitude. D'après lui, la commission, sur le
+refus du Roi de fournir aucune justification, même apparente, de
+l'insuffisance de son domaine privé, aurait conclu au refus de la
+dotation. C'est du pur roman. Ce n'est pas, du reste, la seule erreur
+de ce genre qu'on pourrait relever dans ces _Mémoires_. On en vient à
+se demander si leur auteur avait la pleine possession de ses souvenirs
+au moment où il les a écrits.]
+
+[Note 165: Parmi les biens du domaine privé se trouvait la forêt de
+Breteuil, que Louis-Philippe avait, en octobre 1830, achetée dix
+millions à M. Laffitte, pour lui venir en aide dans sa déconfiture. Le
+revenu en étant évaluée 188,870 francs dans les pièces remises à
+l'appui de la demande de dotation, M. Laffitte réclama. «La France
+entière, dit-il, apprendra avec étonnement que j'aie pu vendre pour
+dix millions une forêt qui ne rapporte que 188,870 francs.» Il
+prétendait qu'entre ses mains, cette forêt rapportait 360,000 francs.
+Il fallait un triste courage à M. Laffitte pour soulever une semblable
+contestation. La forêt que le Roi lui avait payée 10 millions en
+octobre 1830, à une époque d'universelle dépréciation, M. Laffitte
+l'avait achetée, quatre ans auparavant, en pleine prospérité, un peu
+plus de cinq millions de francs. L'achat apparent avait donc été de la
+part du Roi une pure libéralité, au même titre, d'ailleurs, qu'une
+somme de quinze cent mille francs qu'il avait alors payée aux lieu et
+place du banquier libéral, et qui ne lui avait jamais été rendue.
+Devenu l'adversaire du Roi, M. Laffitte eût dû éviter de faire porter
+son opposition sur un pareil sujet.]
+
+[Note 166: Ceux qui se réunissaient dans cette étrange majorité
+étaient conduits par des mobiles assez divers. «Les causes du vote
+peuvent se résumer ainsi, disait deux jours après le _Journal des
+Débats_: la haine, l'ambition, la peur. La haine de la royauté a fait
+le tiers des voix, l'ambition du pouvoir et la peur de la presse ont
+fait les deux autres.»]
+
+Les ministres furent stupéfaits et accablés. «C'est comme à
+Constantinople, dit M. Villemain; nous venons d'être étranglés par des
+muets.--C'est souvent le sort des eunuques», murmura l'un des
+adversaires du cabinet. Parmi les vainqueurs, tous ne triomphaient pas
+également; pendant que les uns souriaient et se frottaient les mains,
+d'autres, au contraire, quelque peu effarés à la vue de leur oeuvre,
+se frappaient la poitrine et offraient aux ministres telle revanche
+qu'ils voudraient. Ceux-ci ne daignèrent pas écouter les témoignages
+de ce repentir tardif, et portèrent aussitôt au Roi leur démission.
+Bien que Louis-Philippe leur en voulût un peu de n'avoir pas plus
+énergiquement défendu la dotation, il essaya cependant de les retenir.
+Ce fut en vain. «Quand je devrais me retirer seul, je me retirerais»,
+dit M. Duchâtel, et ses collègues ne se montrèrent pas moins décidés.
+
+Les conjurés avaient atteint leur but et ouvert, au profit de leur
+ambition ou de leur rancune, une nouvelle crise ministérielle; mais le
+coup ne frappait pas que le cabinet: il portait plus haut que beaucoup
+n'avaient visé. L'amiral Duperré disait, après le vote, dans son
+langage de marin: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui
+est allé se loger dans le bois de la couronne». Telle fut, en effet,
+l'impression générale, aussi bien chez les adversaires qui se
+réjouissaient, que chez les amis qui se désolaient. «Chacun se dit,
+écrivait, le 20 février 1840, un contemporain sur son journal intime,
+que le vote d'aujourd'hui est l'affront le plus sanglant et le plus
+direct que la royauté ait reçu depuis 1830[167].» La Reine ne pensait
+pas autrement[168]. C'était pis encore que la coalition, car le Roi
+souffrait plus d'un outrage fait à son honneur que d'une attaque
+dirigée contre ses prérogatives. L'organe du «Château», le _Journal
+des Débats_, loin de cacher cette conséquence, était le premier à la
+mettre en lumière: repoussant ce qu'il appelait une «dissimulation
+imbécile», il s'écriait de sa voix la plus haute: «C'est sur la
+couronne même que porte le coup... Un second coup comme celui-ci
+abaisserait trop la monarchie pour ne pas risquer de l'anéantir.» Le
+_National_ s'empressait de répondre: «Le _Journal des Débats_ a
+raison.» Et, dans la joie de sa reconnaissance, il ouvrait une
+souscription pour offrir une médaille à M. Je Cormenin, au futur
+conseiller d'État de Napoléon III. M. Louis Blanc disait dans la
+_Revue du progrès_: «Fort bien! On avait voulu ôter à la couronne
+toute autorité; voici qu'on la dépouille de tout prestige. On l'avait
+désarmée; on l'humilie. Que faut-il de plus?» Les journaux de
+l'opposition dynastique ne parlaient guère autrement que la feuille
+républicaine. «Le vote de la Chambre, disait le _Courrier français_,
+n'est qu'une phase de la grande lutte que nous soutenons depuis
+longtemps, et avec des chances diverses, contre le pouvoir personnel.»
+Et le _Temps_ ajoutait: «Les instincts démocratiques du pays ont
+triomphé des manoeuvres de la cour. Ce rejet est le démenti le plus
+éclatant donné à cette politique astucieuse qui, depuis près de dix
+ans, gouverne nos affaires au profit d'un intérêt qui n'est pas le
+nôtre... La leçon s'adresse ailleurs qu'au ministère déchu; elle
+s'adresse, il faut le dire, au pouvoir qui choisit les ministères.»
+
+[Note 167: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
+
+[Note 168: «Je ne saurais trouver de termes pour dire à quel point la
+Reine se sentit blessée au coeur; c'était à ses yeux une des plus
+mortelles atteintes que pût recevoir la royauté.» (TROGNON, _Vie de
+Marie-Amélie_, p. 283.)]
+
+Nous voyons bien, en cette circonstance, le jeu et l'intérêt des
+républicains, des révolutionnaires; mais ils ne formaient qu'une
+petite fraction des vainqueurs. Les autres, que voulaient-ils? M.
+Louis Blanc affectait de conclure de ce vote que la bourgeoisie était
+républicaine. Non, on ne peut même pas lui faire l'honneur de cette
+explication, qui eût au moins donné quelque apparence de logique à sa
+conduite. Loin de vouloir la république, elle en avait au fond
+grand'peur. «Quelle inconséquence! écrivait alors Henri Heine à la
+_Gazette d'Augsbourg_. Vous reculez d'effroi devant la république, et
+vous insultez publiquement votre roi! Et, certes, ils ne veulent pas
+de la république, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons de
+l'industrie, ces élus de la propriété, ces enthousiastes de la
+possession paisible qui forment la majorité du parlement français! Ils
+ont encore plus horreur de la république que le Roi lui-même; ils
+tremblent devant elle encore plus que Louis-Philippe, qui s'y est déjà
+habitué dans sa jeunesse[169].» La vérité était que ces bourgeois,
+bien que non encore républicains, avaient perdu absolument le sens
+monarchique. De là l'aveuglement avec lequel ils se plaisaient à
+humilier, à ébranler, à entraver une royauté qu'au fond, cependant,
+ils eussent été épouvantés de voir disparaître: aveuglement dont ils
+ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 février
+1848.
+
+[Note 169: _Lutèce_, p. 25.--Proudhon, lui aussi, relevait
+l'inconséquence de cette bourgeoisie: «Qu'est-ce qu'une royauté à qui
+on compte ses revenus, franc par franc, centime par centime?
+écrivait-il, le 27 février 1840, à un de ses amis... Qui veut le roi
+veut une famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut
+tout ce qui s'ensuit. Le _Journal des Débats_ dit vrai: les bourgeois
+conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté,
+dont ils sont envieux comme des crapauds.» (_Correspondance de
+Proudhon_, t. Ier, p. 194.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE.
+
+Mars-juillet 1840.
+
+ I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres
+ au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un
+ cabinet sous sa présidence. Il obtient le concours de deux
+ doctrinaires. Composition du ministère du 1er mars.--II. Le plan
+ de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État et M.
+ Guizot reste ambassadeur. La gauche satisfaite et triomphante.
+ Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le Roi et le
+ ministère. M. Thiers et ses «conquêtes individuelles».--III. La
+ loi des fonds secrets. Les conservateurs se disposent à livrer
+ bataille. La discussion à la Chambre des députés: M. Thiers, M.
+ de Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel. Victoire du ministère.--IV.
+ Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du duc de
+ Broglie. La discussion.--V. La question d'Orient dans la
+ discussion des fonds secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration
+ de M. Thiers à la Chambre des pairs.--VI. Amnistie
+ complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. Place
+ offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption. La
+ proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a
+ besoin d'une diversion.--VII. Le gouvernement annonce qu'il va
+ ramener en France les restes de Napoléon. Effet produit. Comment
+ M. Thiers a été amené à cette idée et a obtenu le consentement du
+ Roi. Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
+ journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours de M.
+ de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé par la
+ commission et accepté par M. Thiers. Colères de la presse de
+ gauche et tentative de souscription. Le ministère est débordé.
+ Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion tentée
+ par M. Thiers.--VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le
+ président du conseil. Son discours sur l'Algérie.--IX. Les
+ pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration
+ sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le
+ _National_ et les communistes.--X. La proposition Remilly est
+ définitivement ajournée. Divisions dans l'ancienne opposition. Le
+ mouvement préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les
+ conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils craignent
+ la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le cabinet.
+ Situation de M. Thiers à la fin de la session.
+
+
+I
+
+Le vote muet et mystérieux sous lequel avait succombé le ministère du
+12 mai, n'était pas de nature à éclairer la couronne sur l'usage
+qu'elle devait faire de sa prérogative. Où était la majorité qui avait
+frappé en se cachant? Ces députés, rassemblés un jour, des points les
+plus opposés, pour faire un mauvais coup, seraient-ils capables de
+rester unis pour gouverner? Quelques jours après, un observateur
+clairvoyant, M. Rossi, écrivait: «Il n'y a pas de majorité dans la
+Chambre, et les ministres sont culbutés par des majorités faites à la
+main, par des majorités _ad hoc_. Elles se forment aujourd'hui,
+renversent un cabinet; elles ne sont plus demain. On dirait une mine
+qui fait explosion; on voit le terrain bouleversé; mais où est la
+poudre qui a produit tout ce ravage? Comme une armée d'amateurs, elle
+enfonce les portes d'un fort et se débande; elle reviendra à la charge
+lorsqu'une nouvelle garnison aura remplacé la garnison égorgée. C'est
+la guerre pour la guerre, sans espoir ni souci de conquêtes. Je le
+crois bien. Pour faire des conquêtes, des conquêtes sérieuses,
+durables, il faut une armée organisée, des intentions communes, des
+vues générales, des chefs reconnus de tous, un drapeau, un plan, un
+système; il faut tout ce que la Chambre n'a pas[170].»
+
+[Note 170: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 15
+mars 1840.]
+
+À défaut d'une majorité s'imposant, un homme se trouvait sinon
+indiqué, du moins particulièrement en vue: c'était M. Thiers. Déjà,
+lors de la crise précédente, il avait paru à beaucoup le ministre
+nécessaire. Cette fois, l'effacement volontaire de M. Guizot, qui
+venait de s'embarquer pour prendre possession de l'ambassade de
+Londres, contribuait à attirer plus encore les regards sur l'ancien
+chef du centre gauche. Celui-ci ne personnifiait-il pas cette
+prééminence parlementaire qui faisait depuis quelque temps échec au
+pouvoir royal? Ce fut donc vers lui que le Roi se tourna tout d'abord.
+Il ne le faisait qu'à regret: récemment, il avait déclaré l'entrée de
+M. Thiers au ministère, «incompatible avec la situation du
+trône[171]». Il lui en voulait de s'être posé ou laissé poser en
+antagoniste de la couronne, et soupçonnait sa participation au rejet
+de la dotation. À l'extérieur, les événements avaient supprimé sans
+doute cette question de l'intervention en Espagne[172], sur laquelle
+il n'avait jamais pu s'entendre avec l'ancien ministre du 22 février;
+mais, à la place, s'était élevé le conflit oriental, où l'esprit
+d'aventure et les velléités belliqueuses de M. Thiers devaient
+paraître plus dangereux encore à la sagesse royale. Malgré tout,
+Louis-Philippe n'hésita pas; avec son habituelle soumission à ce qu'il
+croyait être la nécessité constitutionnelle, il appela le chef du
+centre gauche et lui donna pouvoir de former un cabinet. La seule
+satisfaction qu'il se réserva, et dont il eût, du reste, mieux fait de
+se priver, fut de laisser voir son déplaisir, de parler beaucoup de sa
+«résignation», voire même de son «humiliation[173]».
+
+[Note 171: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 393.]
+
+[Note 172: En septembre 1839, les divisions intérieures de l'armée
+carliste et la trahison de Maroto, général en chef de cette armée,
+avaient obligé Don Carlos à quitter l'Espagne et à se réfugier en
+France.]
+
+[Note 173: Quelques jours plus tard, le 28 février, le Roi disait à M.
+Duchâtel: «Je signerai demain mon _humiliation_.» Et comme, le
+lendemain, M. Thiers avait peine à trouver un ministre des finances:
+«Cela ne fera pas difficulté, dit Louis-Philippe; que M. Thiers me
+présente, s'il veut, un huissier du ministère; je suis _résigné_.»
+(_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 13.)]
+
+M. Thiers eut le bon goût de se montrer mesuré et modeste. La crise de
+1839 lui avait été une leçon. Sur le programme, il ne manifesta tout
+d'abord, ni au dehors, ni au dedans, aucune exigence inquiétante. En
+même temps, loin de paraître pressé de prendre pour lui seul le
+pouvoir que lui offrait la couronne, il manifesta le désir de le
+partager. Aussi bien, ne possédant pas de majorité, n'ayant pas même
+avec lui tout le centre gauche, il comprenait la nécessité de
+s'assurer des alliés. Un homme s'attendait aux offres de M. Thiers:
+c'était M. Molé. N'y avait-il pas entre eux, depuis quelque temps,
+comme une ébauche de coalition, et n'était-ce pas la défection d'une
+fraction des anciens 221 qui avait fait rejeter la loi de dotation?
+Mais, si M. Thiers s'était arrangé pour faire beaucoup espérer à M.
+Molé, il ne lui avait rien promis formellement. Au fond, tout en ayant
+trouvé commode d'exploiter, dans l'opposition, le ressentiment et
+l'impatience des vaincus de la coalition, il était fort peu disposé à
+leur donner part au pouvoir. C'est ailleurs qu'il songeait à chercher
+des collègues. La veille de la discussion de la loi de dotation,
+rencontrant deux doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne et M. Jaubert,
+dans le salon de madame de Massa, il leur avait tenu ce langage: «Vous
+avez refusé de m'aider à renverser ce pitoyable cabinet, et vous vous
+êtes posés comme les seuls ministériels de la Chambre; je ne vous dois
+donc rien, et si, lorsqu'il s'agira de la succession, je ne vous fais
+aucune proposition, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre. D'un
+autre côté, je ne reconnais pas qu'il fût si immoral, si scandaleux
+que vous le dites, de me réconcilier avec M. Molé. Je n'ai jamais
+partagé vos préventions contre sa personne, et vous savez que, plus
+d'une fois, sous le 11 octobre, j'ai voulu le faire entrer au
+ministère. Cependant, je reconnais que la coalition a élevé, entre lui
+et moi, une barrière difficile à franchir, et que notre réunion serait
+mal interprétée. Il y a, d'ailleurs, entre nous, une difficulté
+presque insoluble, celle de la distribution des portefeuilles. Je
+pourrais à la rigueur céder les affaires étrangères à M. de Broglie,
+parce que ce serait céder mon amour-propre, non ma politique. En les
+cédant à M. Molé, je sacrifierais à la fois mon amour-propre et ma
+politique, ce qui est trop de moitié. Je vous le dis donc en toute
+sincérité, c'est avec vous que je désire m'arranger, et si le
+ministère est renversé, je vous le prouverai. Je ne sais s'il me
+serait possible de m'entendre avec Guizot; mais je crois que je
+m'entendrais avec M. de Broglie, et, pour y parvenir, je ferais de
+grands sacrifices[174].» Les doctrinaires avaient peine à croire M.
+Thiers sincère. L'événement prouva qu'il l'était. En effet, à peine
+chargé de former le cabinet, il alla frapper à la porte, non de M.
+Molé, mais du duc de Broglie, dont, du reste, il avait toujours
+cherché à se rapprocher. La déception fut cruelle pour l'ancien
+ministre du 15 avril; il sentait qu'il était joué et qu'il avait
+compromis, sans profit, son renom monarchique et conservateur. Ce fut
+surtout aux doctrinaires qu'il garda rancune; quelques semaines plus
+tard, il écrivait à M. de Barante: «Le ministère du 1er mars n'a été
+imaginé par M. de Broglie que pour empêcher M. Thiers de se rapprocher
+des 221 et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voilà la vérité[175].»
+
+[Note 174: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+[Note 175: Lettre du 25 avril 1840. (_Documents inédits._)]
+
+M. Thiers offrit au duc de Broglie la présidence du conseil et le
+ministère des affaires étrangères, proposant ainsi de refaire en
+partie le cabinet du 11 octobre. Désirait-il sincèrement réussir, et
+ne gardait-il pas au fond quelque préférence pour une combinaison où
+il eût eu le premier rôle? Il aurait peut-être été lui-même embarrassé
+de répondre à cette question. Toujours est-il qu'il insista vivement
+auprès du duc. Le Roi donnait son assentiment à cette solution; elle
+était désirée par le centre gauche et même par la gauche; les 221 s'y
+résignaient. La résistance obstinée, insurmontable, vint du principal
+intéressé, du duc de Broglie. Celui-ci croyait que rien de bon n'était
+possible; il se défiait de l'opinion de la Chambre, de M. Thiers, et
+même du Roi. Avec plus d'ambition il eût eu plus de hardiesse et moins
+de désespérance; mais l'ambition lui avait toujours fait défaut, et la
+mort récente de la duchesse de Broglie l'en avait dégoûté encore
+davantage. Il manifestait ses sentiments, non sans une amertume et un
+pessimisme parfois excessifs, dans une lettre écrite à M. Guizot:
+«Sans doute, disait-il, si la France et les Chambres étaient lasses de
+l'empire des médiocrités, s'il était réellement question de relever le
+pouvoir de l'état où il est tombé, de rallier dans un ministère
+puissant et véritable tous les éléments dispersés de l'ancien parti
+gouvernemental, et que je parusse un des ingrédients nécessaires de
+cette réconciliation, j'y réfléchirais. Mais nous sommes plus loin que
+jamais d'une semblable tentative; la coalition de l'année dernière lui
+a porté le dernier coup; et l'on n'entrevoit pas même dans l'avenir la
+possibilité d'un tel événement. Cela posé, que peut-il résulter, dans
+le morcellement de tous les partis, dans la profusion des inimitiés
+personnelles, dans l'état de guerre civile entre tous les hommes du
+gouvernement, que peut-il résulter, dis-je, de nouvelles
+modifications ministérielles? Rien autre chose que ce que nous voyons
+depuis trois ou quatre ans. Des ministères purement négatifs, dont le
+but et le mérite sont d'exclure, les uns par les autres, les
+personnages politiques les plus éminents, dont la liste est en quelque
+sorte une table de proscription; des ministères pâles, indécis, sans
+principes avoués, sans autre prétention que de vivre au jour la
+journée, sans autre point d'appui que la lassitude et le découragement
+universels, réduits à s'effacer dans toutes les occasions importantes,
+à s'acquitter en complaisances continuelles, tantôt vis-à-vis du Roi,
+tantôt vis-à-vis des Chambres et de chaque fraction des Chambres
+grande ou petite, et à se fabriquer, tous les matins, une majorité
+artificielle par des concessions ou des compliments, par des promesses
+et des caresses, en pesant, dans des balances de toile d'araignée, la
+quantité de bureaux de poste qu'on a donnés d'un côté, et la quantité
+de bureaux de tabac qu'on a donnés de l'autre.» Le duc ne voulait pas
+blâmer ceux qui recouraient à ces procédés; il les croyait même
+nécessaires à l'heure présente; mais il se déclarait impropre à les
+employer. «Quant aux conséquences de cette conduite relativement à mon
+avenir politique, disait-il en finissant, il en sera ce qu'il plaira à
+Dieu. S'il lui plaît que je ne rentre jamais dans les affaires, je
+l'en remercierai de bon coeur. C'est un grand avantage, pour un homme
+public, de se retirer des affaires en laissant derrière soi une
+réputation intacte et quelques regrets; c'est un avantage auquel il ne
+faut sans doute sacrifier aucun devoir, mais qu'on est trop heureux
+de pouvoir concilier avec ses devoirs[176].» Ce ne furent pas ces
+motifs qu'invoqua M. de Broglie pour répondre aux instances de M.
+Thiers; mais il allégua les soins qu'exigeait la santé de son dernier
+enfant, et rien ne put ébranler sa résolution. Toutefois, il n'en fut
+pas moins touché de l'offre et de la façon dont elle avait été faite.
+«M. Thiers, écrivait M. Doudan, l'un des familiers du duc, a été, en
+tout ceci, la lumière et la raison mêmes; il a agi sans détours, avec
+cette simplicité charmante et savante qui est sa séduction, et son
+danger aussi, parce qu'il est mobile.» M. de Broglie, d'ailleurs,
+regardait alors l'entrée aux affaires du chef du centre gauche comme
+inévitable et même comme assez inoffensive. Aussi, tout en ne voulant
+pas être son collègue, se montrait-il disposé à l'aider dans la
+formation de son ministère, et presque à le couvrir d'une sorte de
+patronage.
+
+[Note 176: _Documents inédits._--À la même époque, M. Doudan écrivait
+à M. d'Haussonville: «Est-ce que vous vous êtes figuré que vous alliez
+devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M. de Broglie
+eût pu disposer de son temps et qu'il eût eu l'esprit aux affaires, je
+n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de ces petites
+factions turbulentes, exigeantes..... Je suis convaincu qu'un mois
+après l'inauguration de ce cabinet, dont beaucoup disent qu'il eût été
+le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les partis ont dans
+les jambes auraient recommencé de plus belle. On a tellement travaillé
+à disperser les groupes dans la Chambre des députés que, sauf la
+haine, qui est changeante, il n'y a pas de cohésion entre quatre
+chats. Chacun se promène en liberté dans sa gouttière, l'air capable
+et impertinent, et vous voulez qu'on se mette à rallier cette grande
+dispersion! Il faut laisser faire cela au temps et aux événements.»
+(Lettre du 12 mars 1840, _Mélanges et Lettres_, t. Ier, p. 291, 292.)]
+
+Ayant échoué auprès du duc de Broglie, M. Thiers fit proposer au
+maréchal Soult la présidence du conseil et le portefeuille de la
+guerre; le maréchal refusa. Le Roi essaya alors d'obtenir qu'une
+démarche analogue fût faite auprès de M. Molé, qui eût pris la
+présidence et les affaires étrangères; M. Thiers déclara, non sans
+quelque vivacité, que ce serait, pour lui, recevoir du ministre du 15
+avril «un supplément d'amnistie», et qu'il «ne le pouvait pas».
+
+Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la démission du cabinet, et
+l'on ne se trouvait pas plus avancé qu'à la première heure. Le
+souvenir des déplorables longueurs de la crise précédente rendait
+l'opinion plus impatiente, plus nerveuse, plus facilement inquiète.
+Les journaux de gauche le prenaient déjà sur un ton de menace avec la
+royauté, à laquelle ils imputaient tous les retards. «Il faut se
+hâter, disait de son côté le _Journal des Débats_. Nous partageons, à
+cet égard, l'avis unanime de la presse. La plaie saignera longtemps;
+au moins ne faut-il pas qu'elle s'envenime.» Enfin, la gravité des
+négociations pendantes sur les affaires d'Orient ne permettait pas un
+long interrègne. «Finissons-en!» c'était le cri général. Il ne
+déplaisait pas à M. Thiers d'être ainsi pressé. Ce lui fut un argument
+pour s'attribuer à lui seul le premier rôle qu'il avait offert de
+céder, ou tout au moins de partager, et il entreprit de refaire, avec
+des personnages de second rang, un nouveau ministère du 22 février,
+dans lequel il se réservait le portefeuille des affaires étrangères et
+la présidence du conseil. Bien que, dans une telle combinaison, la
+plupart des ministres dussent être de nuance centre gauche, M. Thiers,
+fidèle à sa pensée première, désirait leur adjoindre quelques
+doctrinaires. Il voyait là un moyen de rassurer les conservateurs, et
+aussi peut-être de jeter un germe de division dans un groupe rival.
+Mais, parmi les amis de M. Guizot, s'en trouverait-il qui
+consentissent à entrer sans lui dans un cabinet présidé par M. Thiers?
+Les premières ouvertures faites à M. Duchâtel et à M. Dumon furent
+repoussées. À leur défaut, le futur président du conseil s'adressa à
+M. de Rémusat et à M. Duvergier de Hauranne, demeurés plus fidèles aux
+idées et aux alliances de la coalition. M. Duvergier de Hauranne,
+très-désintéressé dans sa passion, refusa pour son compte, mais
+proposa, comme convenant mieux à ce poste, son beau-frère, le comte
+Jaubert, orateur alerte, caustique, pétulant, aimant à emporter le
+morceau, plus tirailleur que capitaine, redoutable à ses adversaires
+et parfois gênant pour ses amis, fort galant homme, du reste,
+courageux, probe, le plus agressif des orateurs à la tribune, le plus
+poli des collègues dans les relations de chaque jour. Il s'était fait
+remarquer, quelques années auparavant, par la véhémence avec laquelle
+il repoussait toute compromission avec la gauche; sous le ministère du
+22 février, M. Guizot n'était pas parvenu à contenir les éclats de son
+opposition, et l'on n'a pas oublié le rapport si blessant pour M.
+Thiers qu'il avait fait alors sur les grands travaux de Paris[177].
+Mais, dans l'état de désorganisation des partis, s'il fallait
+s'attendre à toutes les divisions, aucun rapprochement ne semblait
+impossible. M. Jaubert ne fut pas plus embarrassé d'accepter le
+portefeuille des travaux publics que M. Thiers de le lui proposer. On
+pouvait croire que le concours de M. de Rémusat serait aussi facile à
+obtenir. Il était lié de vieille date avec M. Thiers, et avait un fond
+plus révolutionnaire que les autres doctrinaires. En outre, il cachait
+sous les dehors un peu froids d'un philosophe mondain, une certaine
+curiosité aventureuse, téméraire, et tout _dilettante_ qu'il fût, tout
+«amateur blasé» que l'appelât M. Guizot[178], il ne laissait pas que
+d'être secrètement séduit à la pensée de jouer un rôle plus actif et
+plus considérable; sa participation aux affaires s'était jusqu'ici
+bornée à un sous-secrétariat d'État dans le très-court cabinet du 6
+septembre; cette fois, on lui offrait l'un des principaux
+portefeuilles, celui de l'intérieur[179]. Cependant, il commença par
+se montrer fort hésitant. Il répugnait à se séparer ainsi de ses
+anciens amis politiques, de ses anciens chefs, notamment de M. Guizot
+et de M. Duchâtel. Trop clairvoyant et connaissant trop bien ses
+propres idées pour ne pas se rendre compte que la voie dans laquelle
+on lui demandait de s'engager le conduirait à changer de camp
+politique, il ne se sentait retenu par aucun scrupule de doctrine,
+mais s'inquiétait d'un tel changement pour ses amitiés et pour la
+convenance supérieure de sa vie publique. Il ne céda que sur les
+conseils pressants du duc de Broglie[180].
+
+[Note 177: Cf. t. III, p. 22 et 23.]
+
+[Note 178: Cf. t. III, p. 119.]
+
+[Note 179: M. de Rémusat écrivait alors à M. Guizot: «Je ne me
+dissimule aucune objection, aucun danger, aucune chance de revers et,
+ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de cruels; mais je me sens
+un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de ressources, que cette
+occasion périlleuse m'excite à mettre enfin en valeur, et il y a en
+moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien profondément caché, que ceci
+tente irrésistiblement.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 16.)]
+
+[Note 180: «J'ai été témoin, dans le cabinet du duc de Broglie,
+raconte M. Duvergier de Hauranne, des hésitations de M. de Rémusat et
+des efforts qu'il eut à faire pour les surmonter, non certes qu'il
+n'eût en M. Thiers une entière confiance, mais parce qu'il craignait
+que le parti du dernier ministère n'attribuât à l'ambition ce qui
+était chez lui un acte de dévouement.» (_Notice sur M. de Rémusat._)]
+
+Les autres portefeuilles étaient, naturellement, réservés aux amis
+politiques du président du conseil. Parmi les députés du centre
+gauche, le choix était limité, car M. Thiers se trouvait alors
+brouillé avec les hommes les plus considérables du groupe, MM.
+Dufaure, Passy, Sauzet. À leur défaut, il dut se contenter de
+personnages moins en vue, MM. Pelet de la Lozère, Vivien et Gouin,
+entre lesquels il partagea les ministères des finances, de là justice
+et du commerce. Il leur adjoignit, pour le ministère de l'instruction
+publique, un pair d'un nom plus éclatant, M. Cousin. Celui-ci,
+absorbé, depuis 1830, par l'organisation et le gouvernement de
+l'enseignement philosophique, ne s'était pas mêlé jusqu'ici fort
+activement aux luttes des partis. Toutefois, dans les discussions des
+récentes Adresses, au Luxembourg, il avait paru se classer dans le
+centre gauche, en défendant à plusieurs reprises la politique de
+l'intervention en Espagne. Le cabinet fut complété par l'appel, au
+département de la guerre, du général Cubières, qui n'avait aucun
+antécédent parlementaire, et, à celui de la marine, de l'amiral
+Roussin, homme de mer renommé, mais qui venait de faire, comme
+ambassadeur à Constantinople, une campagne diplomatique au moins
+très-critiquée.
+
+Parmi les personnages de valeur inégale que M. Thiers proposait ainsi
+à l'approbation royale, aucun n'était considérable par son passé
+politique. Deux seulement avaient été déjà ministres, M. Pelet de la
+Lozère, au 22 février 1836, et le général Cubières dans
+l'administration intérimaire d'avril 1839: ce qui faisait dire
+gaiement à M. Thiers, lui-même âgé de quarante-deux ans, qu'il avait
+formé un cabinet de «jeunes gens». Le président du conseil n'en était
+que plus en vue. Comme au 22 février 1836, il dominait, résumait,
+personnifiait le ministère. Le Roi accepta tout, sans faire
+d'objection à aucun nom, et signa, le 1er mars, les ordonnances
+portant nomination des nouveaux ministres. La crise avait duré neuf
+jours.
+
+
+II
+
+Cette fois encore, M. Thiers arrive au pouvoir sans avoir derrière lui
+un parti constitué, en état de le soutenir. Non-seulement la majorité
+ne lui appartient pas, mais elle n'existe pas; avant même de la
+conquérir, il doit la former. Il ne rêve pas de restaurer quelqu'un
+des anciens groupes plus ou moins ébranlés et morcelés par les
+récentes crises; il tâche, au contraire, de précipiter le travail de
+décomposition[181]. Plus il aura devant lui de morceaux brisés et
+épars, plus il se flatte de pouvoir les combiner à sa guise. C'est, en
+effet, avec des fragments ramassés de tous côtés, dans la gauche, dans
+le centre gauche, dans le centre droit et le centre, qu'il veut se
+faire une majorité dont il sera l'origine et la fin, le lien et le
+programme. Les éléments qu'il prétend ainsi rassembler, sont
+singulièrement hétérogènes, contradictoires même, tout au moins
+incapables de s'accorder seuls et directement. S'ils se rapprochent,
+ce ne sera qu'en M. Thiers et par M. Thiers, chacun attendant de lui
+une politique différente. Le président du conseil ne redoute pas les
+difficultés de cet équilibre et de ce jeu de bascule; il croit être le
+seul capable d'y réussir, et se réjouit de devenir ainsi le ministre
+nécessaire. Ces éléments ne sont pas seulement hétérogènes, ils sont
+par nature inconsistants, rebelles à toute cohésion durable. Peu
+importe: si mobiles qu'ils soient, le ministre compte être plus alerte
+encore; et puis il lui plaît de n'être pas enfermé dans une majorité
+fixe qui gênerait ses évolutions. Au lieu d'une seule majorité, il en
+aura plusieurs; c'est à ses yeux tout bénéfice. À mesure que nous
+esquissons cette tactique, ne semble-t-il pas qu'elle nous soit déjà
+connue? En effet, c'est à peu près la même que M. Thiers avait essayée
+lors de son premier ministère. Il y a toutefois un changement: en
+1836, M. Thiers sortait du gouvernement, où il avait été le collègue
+de M. Guizot; en 1840, il sort de l'opposition, où il vient d'être
+l'allié de M. Barrot. Cette différence dans le point de départ a son
+importance; il en résulte que, cette fois, l'axe de la majorité à
+former se trouve, du premier coup, porté beaucoup plus à gauche.
+
+[Note 181: «Travail de décomposition», c'est l'expression même, dont
+se servait un journal officieux, le _Messager_ du 7 mars, pour
+indiquer l'oeuvre que poursuivait M. Thiers dans la Chambre.]
+
+Le nouveau ministère a tellement conscience de n'avoir pas de majorité
+toute faite, qu'il use d'abord d'un expédient pour retarder le jour où
+il mettra à l'épreuve la confiance du parlement. Obligé, par l'usage,
+d'apporter une déclaration en se présentant pour la première fois
+devant les Chambres, il la fait à dessein si sommaire et si banale
+qu'elle ne peut ni éclairer personne, ni provoquer aucune
+contradiction[182]. Il annonce, du reste, l'intention de déposer
+prochainement une demande de fonds secrets et de donner, à cette
+occasion, des explications plus étendues. Les quelques semaines ainsi
+gagnées, il compte les employer à prendre position, à tâter les partis
+et les hommes, à préparer les déplacements et les rapprochements d'où
+doit sortir sa majorité.
+
+[Note 182: Séance du 4 mars.]
+
+Les premiers actes de M. Thiers révèlent tout de suite sa politique de
+bascule. En même temps qu'il fait des démarches auprès de M. Guizot
+pour le garder à l'ambassade de Londres, il nomme un membre de la
+gauche, M. Billault, à l'un des postes de sous-secrétaire d'État.
+Député seulement depuis trois ans, M. Billault siégeait alors à côté
+de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire dans un parti plus avancé que celui
+d'où sortaient les ministres. De petite taille, les yeux expressifs,
+il était remuant, laborieux, ne se ménageant pas, rompu aux affaires,
+plus polémiste à la tribune qu'orateur, mais d'une rare dextérité de
+parole, souple et tenace dans la discussion, ardent à l'attaque. Il
+sortait du barreau de Nantes et était demeuré avocat à la Chambre,
+sans beaucoup d'idées à lui, prêt à traiter les sujets les plus
+divers, on eût presque dit à professer les opinions les plus opposées.
+Il recevait, de toutes mains, des notes et même des phrases toutes
+faites qu'il s'assimilait fort adroitement; chaque fois qu'il
+rencontrait dans un journal un argument dont on pouvait tirer parti,
+il découpait le passage et le collait proprement sur une feuille de
+papier; puis, au jour du débat, on le voyait monter à la tribune, muni
+d'un énorme dossier, d'où il tirait, morceau par morceau, un discours
+souvent incisif. Toute sa vie, du reste, il ne devait guère avoir
+qu'une personnalité de reflet et d'emprunt; sous le second empire, le
+secret de sa faveur et de son importance sera la souplesse avec
+laquelle il recevra la pensée et se fera la parole de Napoléon III.
+En mars 1840, il semblait l'homme de la gauche, et sa nomination,
+significative surtout comme indice, semblait abaisser la barrière qui,
+depuis 1831, fermait à ce parti l'accès du pouvoir.
+
+M. Guizot, nommé le 5 février à l'ambassade de Londres, venait
+d'arriver à son poste, lorsque fut formée l'administration du 1er
+mars. Qu'allait-il faire? Consentirait-il, en demeurant ambassadeur, à
+s'associer, dans une certaine mesure, à la politique du nouveau
+cabinet? M. Thiers le désirait vivement; aussi, dès le 2 mars,
+adressa-t-il à M. Guizot une lettre très-amicale, où, faisant appel
+aux souvenirs du 11 octobre et de la coalition, il lui demandait
+«d'ajouter une page à l'histoire de leurs anciennes relations». M. de
+Rémusat joignit ses instances à celles de son chef: «Le ministère,
+écrivait-il, est formé sur cette idée: point de réforme électorale,
+point de dissolution. Il est évident qu'il aura, quant aux noms
+propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les
+apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
+réponds de la réalité sur les points essentiels.» M. de Broglie, lui
+aussi, pressait M. Guizot de rester à son poste, déclarant que M.
+Thiers n'avait eu aucun tort dans la formation du cabinet, qu'il ne
+pouvait pas faire grand mal, et qu'on serait toujours à temps de se
+séparer de lui s'il dérivait à gauche. Des avis contraires venaient de
+M. Duchâtel, de M. Dumon et de quelques autres doctrinaires; ceux-ci
+laissaient voir qu'ils désiraient une démission immédiate et un retour
+à Paris pour prendre le commandement des conservateurs mécontents ou
+inquiets. M. Guizot n'hésita pas longtemps; il voyait sans doute avec
+alarme ce qu'il appelait «la pente vers la gauche»; mais il ne jugeait
+pas possible de rompre _à priori_ avec un cabinet dont faisaient
+partie deux de ses amis et que patronnait le duc de Broglie. Il
+croyait, d'ailleurs, qu'il était de son intérêt de prolonger encore la
+retraite à laquelle il s'était condamné après la coalition. «À ne
+parler que de moi, écrivait-il à M. Duchâtel, je ne suis pas fâché, je
+vous l'assure, de me trouver un peu en dehors des luttes de personnes
+et des décompositions de partis. Nul ne s'y est engagé plus que
+moi...; il me convient de m'en reposer.» Toutefois, en répondant à M.
+Thiers et à M. de Rémusat, il marqua bien que son adhésion n'était que
+conditionnelle. Après avoir «pris acte» de cette assurance que le
+ministère ne voulait ni dissolution, ni réforme électorale, il
+ajoutait: «Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
+Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de
+lui.» En même temps, profitant de l'amitié ancienne qui l'unissait à
+M. de Rémusat, pour s'exprimer avec lui plus librement qu'il ne le
+faisait avec M. Thiers, il le mettait en garde contre les dangers de
+l'alliance avec la gauche. «Croyez-moi, lui écrivait-il, il y a, par
+moments, de la force à prendre dans la gauche, jamais un point d'appui
+permanent. Elle ne possède ni le bon sens pratique, ni les vrais
+principes, les principes moraux du gouvernement, et moins du
+gouvernement libre que de tout autre... Elle ébranle et énerve, au
+lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre social, les intérêts
+réguliers et les croyances morales. Elle peut donner quelquefois des
+secousses utiles et glorieuses; son influence prolongée, sa domination
+abaissent et dissolvent tôt ou tard le pouvoir et la société[183].»
+Heureux de l'adhésion de M. Guizot, M. Thiers se garda de faire la
+moindre objection aux conditions et aux réserves qui l'accompagnaient.
+Il fit valoir auprès des conservateurs son accord avec le plus
+illustre de leurs chefs: «Le ministère actuel, leur disait-il, c'est
+le ministère du 11 octobre à cheval sur la Manche.» Il est vrai que,
+l'instant d'après, le même ministre se vantait aux députés de la
+gauche d'avoir trouvé ce moyen habile d'éloigner du parlement leur
+plus redoutable contradicteur.
+
+[Note 183: _Documents inédits_ et _Mémoires de M. Guizot_, t. I, p. 15
+à 25.]
+
+Les gages ainsi offerts aux deux partis furent tout d'abord accueillis
+fort différemment. La gauche se montra aussi reconnaissante et
+confiante que le centre était triste et inquiet. Aux premières
+réceptions des nouveaux ministres, on remarqua et l'absence des
+députés conservateurs et l'affluence des membres de l'ancienne
+opposition. M. Duvergier de Hauranne, qui se trouva alors à dîner avec
+plusieurs de ces derniers, chez le président du conseil, notait «la
+joie d'enfant qu'ils semblaient éprouver en se trouvant réunis pour la
+première fois autour d'une table ministérielle». «C'était pour eux,
+ajoutait-il, quelque chose de nouveau, de piquant, de ravissant; aussi
+fut-on, pendant tout le dîner, d'une gaieté folle.» Même contraste
+dans le langage des journaux. Tandis que la _Presse_ partait
+immédiatement en guerre, et que le _Journal des Débats_ prenait une
+attitude d'observation malveillante, les organes de la gauche, à
+l'exception des feuilles radicales, avaient des airs joyeux et
+vainqueurs. L'un d'eux, le _Courrier français_, marquait ainsi les
+raisons de sa satisfaction: «C'est l'opposition entrant aux affaires,
+et y entrant pour la première fois, nous l'espérons du moins, sans
+changer de drapeau... Il ne dépend de personne de faire que
+l'avénement de M. Thiers et de ses amis ne soit un changement profond
+dans l'État. Par la création de ce ministère, le pouvoir se déplace
+décidément et fait un pas vers nous. Le parti du gouvernement
+personnel est en déroute; le système de résistance est à bout de
+combinaisons; la vieille majorité, celle qui avait survécu, bien qu'en
+s'épuisant, à plusieurs dissolutions, est ensevelie dans sa défaite.»
+
+La presse de gauche triompha même si bruyamment que M. Thiers craignit
+de se trouver ainsi porté trop avant et de paraître le protégé ou même
+le prisonnier de l'ancienne opposition, au lieu d'être l'arbitre et le
+médiateur des deux partis. Aussi jugea-t-il tout de suite nécessaire
+de bien marquer la position intermédiaire où il voulait se tenir, et
+fit-il dire dans le _Messager_, l'un de ses journaux officieux: «M.
+Thiers a sa position distincte. Il est le chef du centre gauche.
+Conséquemment, il n'est ni la gauche, ni les 221. Il exprime l'opinion
+intermédiaire. Il doit rester sur son terrain, et sa mission est de
+rallier les modérés de chacun de ces deux partis. Il est un ministère
+de transaction, ou de transition, si l'on veut... Il est clair que
+chacun des deux partis doit s'efforcer d'abord de le faire pencher de
+son côté... Il doit résister à cette double attraction... Pencher à
+droite, ce serait donner le pouvoir aux 221; incliner trop à gauche,
+ce serait le donner à l'opposition.»
+
+La gauche ne se blessait pas de ce langage. Elle paraissait avoir des
+raisons de croire qu'entre les conservateurs et elle, le partage
+n'était pas aussi égal que le ministère feignait de le dire, et qu'il
+y avait un sous-entendu dont seule elle possédait le secret et
+recueillerait prochainement le bénéfice[184]. M. Thiers lui avait-il
+donc assuré, dans quelque contre-lettre mystérieuse, des avantages en
+contradiction avec son langage public? Non; mais le seul avénement
+d'un ministre, travaillant à décomposer l'ancienne majorité et
+consentant à vivre de l'appui de la gauche, était, pour celle-ci, un
+réel avantage. Et puis le cabinet se présentait comme un cabinet
+non-seulement de «transaction», mais de «transition». Ce dernier mot,
+plein de promesses, ne se trouvait-il pas dans l'article du
+_Messager_, cité plus haut? Les journaux officieux ne répétaient-ils
+pas tous les jours que M. Thiers, en forçant les avenues du pouvoir,
+en s'imposant aux répugnances du Roi, avait ouvert une brèche par
+laquelle tout le monde pouvait espérer passer à son tour[185]? Cette
+considération n'était pas celle qui touchait le moins la gauche.
+Fatiguée, sinon assagie, aspirant à sortir de son long rôle
+d'opposition sans espoir et à passer au rang des partis admis à
+prétendre au gouvernement, elle savait gré à M. Thiers de lui servir
+d'introducteur dans ce monde nouveau pour elle. De là un zèle
+ministériel que les sarcasmes mêmes du _National_ ne parvenaient pas à
+refroidir[186]. «Je ne puis les tenir, disait M. Barrot; ces pauvres
+hères ont faim depuis dix ans[187].»
+
+[Note 184: Le _Courrier français_ disait, à propos de M. Thiers, le 5
+mars 1840: «Les hommes placés dans une position difficile ne livrent
+pas leur secret, quand ils ne peuvent encore le faire connaître qu'à
+demi.»]
+
+[Note 185: Le _Constitutionnel_, organe de M. Thiers, disait, le 14
+mars: «Ce que la gauche voit dans l'origine du ministère actuel, c'est
+que tout parti en mesure d'avoir la majorité dans la Chambre n'a pas
+d'obstacle à vaincre hors de la Chambre. Ceci n'est pas, si l'on veut,
+une conquête faite par le 1er mars; mais le 1er mars a constaté que la
+conquête était faite.»]
+
+[Note 186: Le _National_ disait, par exemple, le 6 mars: «Il faut que
+notre opposition constitutionnelle de dix ans soit tombée bien bas
+dans sa propre estime et désespère bien de sa fortune, pour placer
+ainsi, à fonds perdu, son honneur et son avenir sur la tête d'un
+aventurier politique.»]
+
+[Note 187: _Documents inédits._]
+
+Le président du conseil avait su, d'ailleurs, mettre la main sur le
+chef de la gauche. M. Odilon Barrot, amené, dans le cours des années
+précédentes, à faire plusieurs fois campagne avec M. Thiers, s'était
+laissé peu à peu séduire et dominer par lui. La finesse insinuante et
+entreprenante de l'un avait eu facilement raison de la solennité naïve
+et un peu inerte de l'autre. M. Barrot continuait sans doute à jouer
+son rôle de chef de groupe avec la même conviction de sa propre
+importance; mais, sans s'en douter, il n'était plus guère qu'un
+comparse. M. Thiers tirait peut-être plus de profits encore de
+l'influence qu'il avait acquise sur la presse de gauche. Ni les
+occupations, ni la dignité de ses nouvelles fonctions ne l'empêchaient
+de recevoir, chaque matin, les écrivains qui venaient, suivant
+l'expression de l'un d'eux, «assister à sa pensée», et qui
+transformaient ensuite ses conversations en articles. Parmi eux, à
+côté de M. Boilay, du _Constitutionnel_, et de M. Walewski, du
+_Messager_, on remarquait les rédacteurs de feuilles plus avancées, M.
+Léon Faucher, du _Courrier français_, M. Chambolle, du _Siècle_, et
+d'autres encore. Il n'était pas jusqu'aux journaux en apparence
+opposés à sa politique, où le président du conseil ne trouvât parfois
+moyen de se créer des intelligences et d'avoir quelque compère.
+Personne n'a su plus habilement jouer de la presse. «Que voulez-vous
+que j'y fasse? disait-il, non sans quelque coquetterie; les écrivains
+politiques me font des journaux pour moi, sans que je le leur demande;
+s'ils tiennent tous à se mettre dans mon jeu, c'est qu'ils trouvent
+mes cartes bonnes.»
+
+M. Thiers avait donc obtenu tout de suite le concours de la gauche;
+mais ce n'était que la moitié de son plan: il lui fallait aussi le
+concours d'une partie des conservateurs. Les jours s'écoulaient sans
+qu'il fît, de ce côté, aucun progrès. Les froideurs qu'il avait
+rencontrées dès la première séance menaçaient de tourner en opposition
+ouverte. Plus la gauche se montrait satisfaite, plus, dans l'autre
+parti, les défiances se sentaient justifiées, plus les inquiétudes
+croissaient. Vainement le duc de Broglie, sans se confondre avec le
+cabinet, le couvrait-il d'une sorte de patronage bienveillant[188];
+vainement, de Londres, M. Guizot se prononçait-il contre une
+«hostilité soudaine, déclarée», et donnait-il ce mot d'ordre: «Restons
+fermes dans notre camp, mais n'en sortons pas pour attaquer», la
+plupart des doctrinaires étaient en disposition fort peu favorable.
+«La situation, répondaient-ils à M. Guizot, est plus grave que vous ne
+pouvez le penser, n'étant pas sur le théâtre même des événements. Un
+ministère soutenu publiquement et ardemment par la gauche, appuyé par
+les journaux de cette couleur, au nom des idées que nous avons
+combattues, ce n'est pas là un fait léger et sans importance pour
+l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un complet déplacement du
+pouvoir, et le mouvement ira vite, si on ne l'arrête.» Chez les
+anciens 221, qui constituaient la fraction la plus considérable des
+conservateurs, l'irritation et l'alarme n'étaient pas moindres. La
+presse officieuse leur répétait, tous les jours, que le ministère du
+1er mars était le triomphe de la coalition; or ils n'avaient pas
+oublié que cette coalition avait été faite contre eux. Aussi se
+groupaient-ils et s'organisaient-ils avec toutes les allures d'une
+armée qui se prépare à la bataille, tandis que leurs journaux tenaient
+un langage de plus en plus agressif. Il était une autre partie de la
+Chambre où les intentions se montraient, sinon ouvertement ennemies,
+du moins singulièrement maussades: c'était ce qu'on appelait le groupe
+du 12 mai; il se composait des amis de MM. Dufaure et Passy; de ce
+côté, on n'avait pas pardonné l'intrigue muette sous laquelle avait
+succombé la dernière administration, et ce ressentiment paraissait
+devoir rallier à l'opposition conservatrice vingt à vingt-cinq membres
+de l'ancien centre gauche. On pouvait donc croire que toutes ces
+inquiétudes, ces défiances, ces rancunes allaient se réunir pour
+former un nouveau parti de résistance. Le _Journal des Débats_, prêt à
+lui servir d'organe, l'avait déjà baptisé: il l'appelait le «parti
+constitutionnel». M. Doudan, qui voyait les choses du salon de M. de
+Broglie, faisait, à la date du 12 mars, ce tableau des divers groupes
+conservateurs: «Il me paraît que le ministère tombé se tient en
+embuscade, probablement avec M. Molé, pour donner un mauvais coup à M.
+Thiers et lui succéder. Le camp doctrinaire est divisé contre
+lui-même. Les 221, à peu d'exceptions près, sont d'une grande colère
+contre le cabinet de M. Thiers, jurant de tout jeter par les fenêtres,
+afin de maintenir l'ordre dans le pays. Il y a, dans la tête de tout
+le monde, comme un charivari[189].»
+
+[Note 188: Dès le 1er mars, il avait écrit à M. Guizot: «Je garderai
+ma position amicale sans être invariable, prêt à m'éloigner ou même à
+combattre si le ministère dérive à gauche d'une manière alarmante,
+mais content s'il se maintient dans la modération, et ne négligeant
+rien pour le fortifier dans le dessein de faire le mieux possible.»
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 189: _Mélanges et Lettres_, t. I, p. 290.]
+
+Les journaux de gauche, qui devenaient d'autant plus ministériels que
+les conservateurs l'étaient moins, accueillaient ces symptômes
+d'opposition avec une colère dont M. Thiers devait trouver parfois les
+manifestations quelque peu compromettantes. Ils traitaient les
+conservateurs de «ramas de factieux» et les dénonçaient aux ouvriers
+sans travail comme des artisans de crise, responsables du chômage.
+Leurs attaques visaient même plus haut: derrière les articles du
+_Journal des Débats_ et les démarches des 221, ils prétendaient
+découvrir une intrigue de la cour, c'est-à-dire, dans le langage de
+l'époque, du Roi[190]. Supposition toute gratuite. Louis-Philippe,
+sans doute, partageait personnellement beaucoup des répugnances et des
+inquiétudes des conservateurs. De plus, il ne voyait pas sans
+mortification, à la tête du ministère, un homme qui affectait de
+traiter avec lui de puissance à puissance[191]. Aussi, au rapport
+d'un témoin, était-il «fort triste» et «ne s'en cachait-il pas[192]»;
+il ne lui déplaisait pas d'être présenté, par des journaux amis, comme
+n'ayant subi M. Thiers que sous le coup d'une nécessité pénible[193],
+et on peut même supposer qu'une mésaventure du cabinet ne l'eût pas
+désolé. Mais il n'en remplissait pas moins correctement son rôle
+constitutionnel, ne contrariant pas ses ministres, ne leur suscitant
+aucun embarras. Il faisait même plus, au témoignage de l'un d'entre
+eux; M. de Rémusat écrivait, en effet, le 15 mars, à M. Guizot: «Le
+Roi nous traite parfaitement bien et nous prête un réel appui.» Nul
+fondement, donc, dans les accusations dirigées contre Louis-Philippe.
+Injustes d'où qu'elles vinssent, elles étaient particulièrement
+scandaleuses de la part de la presse ministérielle. On conçoit que le
+_Journal des Débats_ les relevât avec une sévérité émue et demandât
+«quel était ce ministère que ses journaux ne pouvaient soutenir qu'en
+calomniant ou menaçant la couronne». Ce désordre éveillait, chez ceux
+qui se souvenaient du passé, l'idée de tristes similitudes: «Le
+_Courrier français_, écrivait-on, défend M. Thiers du ton dont le
+_Patriote français_ défendait Roland et ses collègues[194].» Les
+feuilles officieuses proclamaient que le ministère du 1er mars était
+la dernière expérience tentée pour réconcilier la monarchie et le
+pays, et le _Constitutionnel_ l'appelait «le ministère Martignac du
+gouvernement de Juillet». On eût dit que chacun de ces articles se
+terminait par un: «Prenez garde!» adressé d'un ton irrité,
+non-seulement à la Chambre, mais au Roi.
+
+[Note 190: _Constitutionnel_ du 9 mars 1840.]
+
+[Note 191: Dans la déclaration sommaire que M. Thiers avait lue aux
+Chambres, le 4 mars, cette prétention était très-visible, et le
+ministre avait presque insinué qu'il venait de faire capituler la
+couronne. Le _Journal des Débats_ avait alors critiqué «cette
+affectation à dire et à répéter: «Le Roi et moi». Par contre, le
+_Courrier français_ avait félicité le président du conseil d'avoir
+«fait valoir son droit de chef de parti, en regard du droit que la
+couronne a de choisir entre les hommes et les opinions»; et il avait
+ajouté: «M. Thiers ne dit pas que la couronne a cédé, car un ministre
+doit couvrir le Roi; mais il résulte de son discours, qu'il n'a pas
+fait, en entrant aux affaires, le sacrifice de ses opinions, et c'est
+là tout ce que le public demande à savoir.» Le _National_, trop
+heureux de voir la monarchie diminuée par ceux qui eussent dû être ses
+défenseurs, demandait en raillant: «Comment les journaux de la cour
+prendront-ils ce nouveau spécimen de familiarité respectueuse qui
+place sur la même ligne la couronne et un simple sujet? M. Thiers et
+le Roi, le Roi et M. Thiers sont heureusement d'accord pour faire le
+bonheur, la prospérité et la gloire de la France. Voilà ce que le
+président du cabinet du 1er mars a bien voulu annoncer au monde.»]
+
+[Note 192: Lettre de Mgr Garibaldi, internonce du Saint-Siége. (_Vie
+du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 247.)]
+
+[Note 193: «Le _Journal des Débats_ disait, le 3 mars, dans un article
+qui fut remarqué: «La couronne n'aurait pas voulu choisir ces
+ministres, qu'elle aurait été forcée de les accepter, forcée par sa
+prudence, et pour ne pas empirer une situation dangereuse. M. Thiers a
+voulu être le maître, et il l'est, sauf, bien entendu, sa
+responsabilité devant le Roi et devant les Chambres.»]
+
+[Note 194: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
+
+À en juger par le langage des journaux, le rapprochement désiré par
+le cabinet entre la gauche et une partie du centre n'était pas en voie
+de s'accomplir. M. Thiers ne paraissait donc pas avoir tiré le profit
+attendu des quelques jours qu'il s'était réservés pour préparer
+l'opinion, avant de s'expliquer à la tribune. Il est vrai qu'à côté de
+ces polémiques de presse, dont le fracas remplissait toute la scène,
+le président du conseil usait, dans la coulisse, d'un autre moyen
+d'action moins bruyant, moins extérieur, sur lequel il comptait
+peut-être davantage: c'étaient les conversations particulières avec
+les députés. Dans ces tête-à-tête qu'il multipliait à dessein, soit
+chez lui, soit dans les dépendances de la Chambre, il lui était plus
+facile que dans les explications publiques de se montrer à chacun sous
+la face qui pouvait lui plaire. Tandis qu'aux uns il faisait valoir
+que son seul avénement était un échec au «pouvoir personnel», la fin
+de la «résistance» et une «transition» qui permettait à l'opposition
+d'attendre et de préparer des succès plus complets encore, il se
+faisait honneur, auprès des autres, de repousser le programme de la
+gauche, et de ne payer celle-ci qu'avec des apparences, toutes les
+réalités demeurant aux conservateurs. Il n'était pas jusqu'aux
+contradictions de son passé qui ne lui servissent à se présenter comme
+ayant des titres aux confiances les plus opposées[195]. Le tout dit
+avec l'abondance brillante, souple, familière, câline de ce
+merveilleux causeur, et surtout avec un certain air de confidence et
+d'abandon; l'interlocuteur flatté sortait de l'entretien, persuadé que
+lui seul avait le secret du ministre et que les autres étaient dupés.
+C'est ce qu'on appelait alors le système des «conquêtes
+individuelles». M. Thiers, rival en cela de M. Molé, y excellait et y
+avait goût. Il faut reconnaître, du reste, que la désorganisation
+générale des cadres parlementaires facilitait singulièrement cette
+opération. Faut-il croire qu'aux séductions de la causerie, M. Thiers
+ne se faisait pas scrupule d'en ajouter, au besoin, d'autres plus
+positives? On le disait beaucoup alors, et la presse opposante
+dénonçait vivement ce qu'elle «appelait la traite des députés[196]».
+
+[Note 195: Le _Constitutionnel_ disait, à la date du 12 mai: «M.
+Thiers donne d'égales garanties aux deux partis qu'il s'agit de
+rallier. Mais c'est précisément ce dont on l'accuse. M. Thiers,
+dit-on, a deux passés. Nous disons que c'est son mérite, c'est la
+gloire de son bon sens.»]
+
+[Note 196: Le vicomte de Launay (madame Émile de Girardin) faisait, le
+7 mars 1840, dans ses _Lettres parisiennes_ du journal _la Presse_, ce
+tableau, chargé comme toute satire, de ce qu'il appelait la «traite
+des députés faite hautement par les pourvoyeurs de M. Thiers»: «Chaque
+soir, on fait le relevé des acquisitions de la journée. Aurons-nous un
+tel?--J'en réponds, si vous lui promettez ça pour son gendre.--Et un
+tel, si on lui offrait ceci?--Ce n'est pas la peine; nous l'aurons
+pour rien; j'ai vu sa belle-mère.--...Ah! si nous pouvions avoir
+***!--Ce n'est pas si difficile qu'on le croit; il vient de perdre
+cinquante mille francs dans une affaire, il est bien gêné.--...Mais
+notre plus belle conquête, c'est le bon ***.--Quoi, il s'est
+engagé?--Sur l'honneur!--Mon cher, vous êtes un sorcier. Qu'avez-vous
+fait pour le séduire?--Je l'ai pris par les sentiments.--Je ne vous
+comprends pas.--Ah! tu n'as pas d'enfants! Le gros bonhomme a deux
+filles à marier... Je possède un peu bien ma statistique
+parlementaire. Je sais ceux qui ont des filles à établir, ceux qui ont
+des fils à placer, ceux qui ont des frères incapables sur les bras,
+ceux qui ont des intérêts de coeur dans les théâtres royaux, ceux qui
+ont des secrets à cacher, ceux qui ont des manufactures à soutenir,
+ceux qui ont des forges, ceux qui ont des sucres, ceux qui ont des
+rentes, et ceux, enfin, qui ont des dettes. Eh! je dis avec le
+proverbe: Qui paye _leurs_ dettes s'enrichit.»]
+
+
+III
+
+C'est le 14 mars que fut nommée, dans les bureaux de la Chambre des
+députés, la commission chargée d'examiner la demande de fonds secrets
+sur laquelle devait être débattue la question de confiance. Sur neuf
+commissaires, cinq seulement étaient ministériels. On prétendait même
+qu'en additionnant les voix obtenues de part et d'autre dans chaque
+bureau, les opposants se trouvaient avoir eu la majorité. Les
+adversaires de M. Thiers, voyant dans ce premier résultat l'indice
+d'une victoire possible, se décidèrent à livrer bataille.
+
+Tout d'abord ils comprirent que, pour entraîner la masse des
+conservateurs, il fallait leur présenter un ministère tout prêt à
+succéder à celui qu'il s'agissait de jeter bas. Le grand argument des
+journaux de gauche et de centre gauche n'avait-il pas été de répéter
+tous les jours que si le cabinet actuel était renversé, le pays
+serait précipité dans une crise sans issue? M. Thiers lui-même avait
+dit, d'un ton de défi, dans son bureau: «L'on verra qui pourra
+gouverner après moi!» Ce fut dans le rapprochement du «15 avril» et du
+«12 mai» que les opposants cherchèrent les éléments du cabinet futur.
+M. Molé entra vivement dans cette idée; impatient de se venger de M.
+Thiers, qui venait de le jouer et de profiter de l'éloignement de M.
+Guizot[197], il fit tout pour faciliter l'entente et se déclara prêt à
+accepter la présidence du maréchal Soult. Parmi les anciens ministres
+du 12 mai, M. Villemain témoigna d'une ardeur au moins égale à celle
+de M. Molé; M. Duchâtel, et surtout MM. Dufaure et Passy, se
+montrèrent plus hésitants, pas assez, cependant, pour que les meneurs
+ne se crussent pas fondés à espérer leur adhésion finale. On se hâta
+donc de faire savoir sur les bancs conservateurs, et même de publier
+dans les journaux, qu'il y avait un ministère de rechange, et que, dès
+lors, il n'était pas téméraire d'aller de l'avant.
+
+[Note 197: M. Duvergier de Hauranne rapporte qu'un des amis de M. Molé
+disait alors de lui: «Il prétend que si le ministère tombe
+aujourd'hui, ce sera à son profit, et dans un an, au profit de M.
+Guizot. C'est pour cela qu'il se presse.» (_Notes inédites._)]
+
+La situation devenait critique pour M. Thiers. Ses journaux
+trahissaient leurs alarmes par l'agitation nerveuse de leur polémique.
+Du côté des conservateurs, tantôt on le prenait sur un ton railleur et
+triomphant, comme si l'on tenait déjà la victoire, tantôt on laissait
+voir des doutes sur la solidité des troupes qu'il fallait mener au
+feu. La vérité est qu'avec ces partis disloqués et désorientés, et
+aussi avec le travail souterrain des «conquêtes individuelles», que M.
+Thiers poussait activement, personne ne prévoyait ce qui arriverait;
+chacun attendait, anxieux, le résultat inconnu de la bataille qui
+allait se livrer, et le _Journal des Débats_ était réduit à comparer
+la situation parlementaire «à une nuit épaisse», où tous les partis
+«erraient en chancelant[198]».
+
+[Note 198: 20 mars 1840.]
+
+La discussion s'ouvrit le 24 mars. M. Thiers monta le premier à la
+tribune, afin de marquer lui-même le terrain du combat. L'oeuvre était
+difficile, mais pas au-dessus des ressources de l'orateur. Il
+commença par un récit, fait avec adresse et convenance, des incidents
+de la dernière crise ministérielle. Puis, examinant l'état de la
+Chambre, il y distingua trois fractions principales: celle qui avait
+soutenu le ministère du 15 avril; la nuance intermédiaire, connue sous
+le nom de centre gauche; enfin, l'ancienne opposition. Aucune de ces
+fractions ne possédait à elle seule la majorité; il fallait donc
+qu'elles transigeassent, sous peine de rendre tout gouvernement
+impossible. C'était cette transaction que M. Thiers venait apporter.
+Et, pour la faire accepter, il s'appliquait à rassurer les
+conservateurs, tout en flattant la gauche. Dans ce double jeu était
+l'habileté du discours. L'orateur commença par faire d'abord la part
+des conservateurs. Le programme de la gauche contenait, depuis
+plusieurs années, deux articles qui offusquaient et inquiétaient plus
+que tous les autres les hommes d'ordre: c'étaient l'abrogation des
+lois de septembre et la réforme électorale. M. Thiers déclara qu'il
+maintiendrait les lois de septembre; tout au plus faisait-il espérer
+la définition de l'attentat, concession déjà promise par le ministère
+précédent. Quant à la réforme électorale, il l'ajournait. «La
+difficulté sera grande dans l'avenir, dit-il, je ne le méconnais
+point; elle ne l'est pas aujourd'hui. Y a-t-il, parmi les adversaires
+de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps électoral,
+devant la Chambre, et j'ajouterai devant la Charte, ait dit: jamais?
+Personne... À côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y
+a-t-il des orateurs qui aient dit: aujourd'hui? Aucun. Tous, j'entends
+dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question
+appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au présent.» M.
+Thiers se tourna ensuite vers la gauche, et débita, à son intention,
+quelques phrases sur la révolution; après avoir exposé la situation du
+gouvernement de 1830 en face de l'Europe: «Il y a deux manières de
+sentir, ajouta-t-il; il y a deux manières de se conduire. Suivant la
+manière, on peut être embarrassé, honteux peut-être, de représenter
+une révolution; on peut manquer de confiance en elle, avoir de la
+timidité: on pourrait alors la représenter loyalement; on ne la
+représenterait pas comme elle a le droit, comme elle a besoin de
+l'être. Il faut l'aimer, la respecter, croire à la légitimité de son
+but, à sa noble persévérance, à sa force invincible, pour la
+représenter avec dignité, avec confiance. Pour moi, messieurs, je suis
+un enfant de cette révolution, je suis le plus humble des enfants de
+cette révolution; je l'honore, je la respecte... je crois à sa
+persévérance, à sa force; car si on a gagné des batailles d'un jour
+sur elle, on ne l'a jamais vaincue.» Ce n'était pas tout: le ministre
+réservait à la gauche une satisfaction encore plus désirée par elle.
+Il avoua le concours qu'il en recevait, l'en remercia, et, la prenant
+par la main, il l'éleva solennellement au rang des partis de
+gouvernement. «J'ai les sympathies de l'ancienne opposition, dit-il;
+je la remercie; si elle me les accorde, je vais vous dire à quelles
+conditions.» L'orateur rappelait alors comment, en 1836, il avait
+quitté le pouvoir pour ne pas céder à la volonté du Roi, et comment,
+trois fois, il avait refusé d'y rentrer, parce que la couronne
+n'adhérait pas à ses opinions. «Voilà, continua-t-il, la raison des
+sympathies que j'avais avec l'opposition. De plus, j'ai encore un
+motif de bienveillance envers elle. Voulez-vous que je vous le dise?
+Je n'ai de préjugés contre aucun parti. Je vais vous avouer des choses
+qui peut-être vous blesseront. Savez-vous ce que je crois? Je ne crois
+pas qu'il y ait ici un parti exclusivement voué à l'ordre et un autre
+parti voué au désordre. Je crois qu'il n'y a que des hommes qui
+veulent l'ordre, mais qui le comprennent différemment. Je crois qu'il
+n'y a rien d'absolu entre eux. Et si vous vouliez mettre quelque chose
+d'absolu entre eux, savez-vous ce que vous feriez? Vous commettriez la
+faute qui a perdu la Restauration... Il ne faut point d'exclusions,
+messieurs. Pour moi, permettez-moi de le dire, en 1830, je me suis
+jeté au milieu des amis de l'ordre, au milieu de ce qu'on appelle le
+parti conservateur, parce que je croyais l'ordre menacé. Mes
+convictions m'ont séparé de lui et m'ont jeté plus tard dans
+l'opposition. J'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au même but;
+j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le
+désordre; qu'il n'y avait que des amis du pays; et si vous voulez
+placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui
+voudra le prononcer.» La gauche applaudit avec reconnaissance; un tel
+témoignage rendu du haut du pouvoir, un tel désaveu de tout ce qui
+avait fait, sous Casimir Périer et sous le ministère du 11 octobre, le
+fond de la politique de résistance, valait mieux pour elle que
+beaucoup de réformes législatives. C'était la porte du pouvoir, porte
+jusqu'alors fermée, qu'on ouvrait toute grande devant l'ancienne
+opposition.
+
+Il apparut aussitôt que les 221, ou au moins les plus ardents d'entre
+eux, refusaient leur adhésion à la «transaction» proposée par le
+ministre. «Quand on veut, dit M. Desmousseaux de Givré, obtenir
+l'appui d'un parti, il faut lui faire des conditions acceptables; à
+mon avis, celles qu'on nous fait ne le sont pas.» La même thèse fut
+soutenue, avec plus d'éclat, par M. de Lamartine. On se rappelle qu'il
+s'était fait déjà, lors de la coalition, le champion des 221; chose
+étonnante avec une nature si mobile, un an après, on le retrouvait à
+la même place et dans le même rôle. Relevant les paroles de M. Thiers,
+l'orateur, qui n'avait pas encore bu à la coupe de la fausse poésie
+révolutionnaire, s'écria: «J'aime et je défends l'idée libérale...;
+vous, vous aimez, vous caressez, vous surexcitez le sentiment, le
+souvenir, la passion révolutionnaire; vous vous en vantez; vous dites:
+je suis un fils de la révolution; je suis né de ses entrailles; c'est
+là qu'est ma force; je retrouve de la puissance en y touchant, comme
+le géant en touchant la terre. Vous aimez à secouer devant le peuple
+ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'animer et l'appeler à
+vous; le mot de révolution dans votre bouche, c'est, permettez-moi de
+le dire, le morceau de drap rouge qu'on secoue devant le taureau pour
+l'exciter. Vous dites: ce n'est rien, ce n'est qu'un lambeau d'étoffe,
+ce n'est qu'un drapeau! Nous le savons bien; mais cela irrite, mais
+cela inquiète, mais cela fait peur. Cela vous convient? Eh bien! nous,
+nous croyons que ce qui irrite et ce qui inquiète le pays, sur les
+grands intérêts de réforme politique à jamais acquis, ne vaut rien.»
+Plus loin, il reprochait à M. Thiers d'avoir, en cherchant son appui
+dans la gauche, empêché l'union des centres, qui se faisait tout
+naturellement; puis il ajoutait, aux applaudissements enthousiastes
+des conservateurs: «Vous me demandez si j'ai confiance dans la
+direction parlementaire, dans la force, dans la stabilité, dans la
+puissance d'agir librement du chef d'un cabinet qui, debout sur une
+minorité prête à se dérober sous lui, tend une main à la gauche, qu'il
+appelle à le soutenir contre la droite, une autre main à la droite,
+qu'il appelle à le défendre contre les prétentions de la gauche; du
+chef d'un cabinet suspendu un moment dans un faux équilibre dont la
+base est une minorité et dont le balancier est une impossible
+déception; si j'ai confiance, si j'ai foi, si j'ai espérance, pour la
+couronne, pour nous, pour le pays, pour l'ordre, pour la liberté, pour
+quoi que ce soit de vrai, de sincère, de profitable, de patriotique;
+moi le dire? Non jamais!... Je vous trouve à la tête de ceux qui ont
+mis le trouble et l'inquiétude dans le parlement, soufflé l'agitation
+entre le parlement et la couronne... Ces bruits accusateurs, ces
+dénonciations aussi ridicules que mensongères, ces désignations
+d'hommes de cour, de gouvernement personnel... je suis loin de vous
+les attribuer... Mais de quels noms se sert-on pour les accréditer?
+Qui les désavoue? Ces fausses monnaies de l'opinion, distribuées
+chaque jour au peuple pour le séduire ou l'irriter, de qui
+portent-elles l'empreinte? Et vous voudriez que je déclarasse
+confiance à tout cela! Non, le pays ne nous a pas envoyés pour jeter
+le mensonge dans cette urne de la vérité!»
+
+À M. de Lamartine succéda M. Odilon Barrot: c'était la gauche qui
+venait dire son avis sur la transaction repoussée au nom des
+conservateurs. «Je dois, dit-il, rendre hommage à la franchise des
+explications de M. le président du conseil. C'est dans la mesure des
+déclarations qu'il a faites que je vois un progrès qui mérite notre
+appui honorable, notre appui dont nous sommes prêts à rendre compte à
+notre pays. Il est sorti de l'opposition; il n'a pas désavoué son
+origine... Il s'est trouvé sympathique avec nous, dans le juste
+orgueil avec lequel il a invoqué notre révolution, avec lequel il l'a
+honorée.» Sur la réforme électorale, le chef de la gauche, sans rien
+abandonner de sa thèse, reconnaissait que la question n'était pas
+mûre et acceptait l'ajournement indiqué par le ministère. «Dans mon
+parti, dit-il encore, les passions politiques me condamnent, mais j'en
+appelle au bon sens de mon pays. L'appui que je prête à ce ministère,
+quoiqu'il ne réalise pas toutes mes opinions, est un appui commandé
+par un sentiment profond d'amour pour mon pays et par cette loi du bon
+sens qui doit toujours présider aux affaires publiques.» À la fin de
+ce premier jour de débat, M. Thiers apparaissait donc la main dans la
+main de M. O. Barrot, et en lutte ouverte avec les conservateurs.
+Ceux-ci semblaient avoir pris leur parti de la rupture et croyaient
+tenir le succès.
+
+L'hostilité des 221, manifestée par le langage de M. Desmousseaux de
+Givré et de M. de Lamartine, ne pouvait mettre en péril le cabinet que
+si elle était appuyée par les doctrinaires et par la fraction du
+centre gauche attachée aux ministres du 12 mai. On put croire un
+moment que cette dernière allait en effet se déclarer pour
+l'opposition: M. Dufaure, disait-on, devait répondre à M. Barrot, et
+l'on fondait beaucoup d'espérances sur cette intervention. Cette
+attente fut trompée: la seconde journée s'écoula sans que M. Dufaure
+se levât de son banc. L'opposition eut-elle du moins le concours des
+doctrinaires? M. Duchâtel vint sans doute critiquer l'idée d'une
+majorité ouverte aux amis de M. Barrot; mais un autre orateur du même
+groupe, M. Piscatory, se prononça, au contraire, pour le cabinet,
+donnant ainsi une nouvelle preuve de la décomposition de tous les
+partis parlementaires.
+
+En dépit du silence de M. Dufaure et des divisions des doctrinaires,
+les meneurs de l'opposition conservatrice étaient encore pleins
+d'entrain et de confiance. M. Thiers, qui voyait le danger, décida de
+concentrer tous ses efforts, pendant la troisième et dernière séance,
+à gagner, au centre et au centre droit, l'appoint sans lequel il
+devait fatalement succomber. Aussi bien, pouvait-il ne plus
+s'inquiéter de la gauche; elle lui était tellement acquise que les
+sarcasmes dont l'accabla M. Garnier-Pagès[199] ne l'ébranlèrent pas
+un moment. Pour agir sur les conservateurs, le président du conseil
+employa fort habilement celui des ministres qui, par son caractère et
+ses doctrines, devait leur inspirer la plus grande confiance: il
+envoya à la tribune M. Jaubert. Celui-ci parla, avec un grand accent
+de franchise, de son attachement à la politique conservatrice; il
+raconta qu'avant d'entrer au pouvoir, il avait sondé, avec la plus
+scrupuleuse sollicitude, les intentions de M. Thiers, et qu'il n'y
+avait rien vu d'inquiétant; aussi n'hésitait-il pas à cautionner le
+président du conseil auprès des conservateurs, comme M. Barrot l'avait
+cautionné auprès de la gauche. M. Thiers compléta l'effet de ce
+langage, en accentuant lui-même ses déclarations pour le maintien des
+lois de septembre et en promettant non-seulement de ne pas appuyer,
+mais de combattre la réforme électorale si elle était présentée. Ce
+fut sur ces dernières paroles que l'on prononça la clôture.
+
+[Note 199: «Je le dis à la gauche, s'écriait l'orateur radical, deux
+choses sont essentielles aux partis: la moralité et assurément aucune
+fraction de la Chambre n'a plus de moralité que celle à laquelle je
+m'adresse, et l'habileté... L'habileté, il ne faut pas seulement en
+avoir, il faut qu'on y croie. Au 22 février, vous avez compté sur des
+progrès, et vous avez été bienveillants; ces progrès ne sont pas
+venus; votre réputation d'habileté en a, ce me semble, subi quelque
+atteinte. Faites en sorte que l'avenir ne soit pas encore plus grave
+que le passé. Vous vous livrez sans condition; vous n'amenez pas les
+choses avec vous, vous les réservez pour l'avenir. Prenez-y garde, le
+pays se dira peut-être un jour: Ceux-là qui ne sont pas assez habiles
+pour se conduire, ne sont pas assez habiles pour nous conduire
+nous-mêmes.»]
+
+Le vote fut un plein succès pour le ministère; 261 voix contre 158
+rejetèrent l'amendement proposé par un député du centre et tendant à
+une réduction de 100,000 francs. L'ensemble de la loi fut adopté par
+246 voix contre 160. Personne ne s'attendait à une majorité si forte.
+«Cent voix de majorité, dit le Roi à M. Thiers quand celui-ci vint lui
+annoncer ce résultat, c'est inconcevable. Où donc les avez-vous
+prises?--Là où l'on n'était pas encore allé les chercher», répondit le
+président du conseil. Il faisait ainsi allusion à la gauche. Celle-ci,
+en effet, venait de voter les fonds secrets, sans s'embarrasser de
+tout ce qu'elle avait dit jusqu'alors, au nom de l'austérité
+démocratique, contre le principe même de ces sortes de crédits[200].
+Toutefois, si empressée qu'eût été la gauche, son vote ne suffisait
+pas à expliquer une telle majorité. Le ministère avait eu aussi pour
+lui une partie des conservateurs: d'abord M. Dufaure et les membres du
+centre gauche qui le suivaient; ensuite une soixantaine des anciens
+221, esprits prudents ou timides, répugnant à l'opposition ou
+redoutant la crise dont on les avait tant menacés. L'hésitation,
+trahie par le discours de M. Duchâtel et le silence de M. Dufaure,
+avait éveillé des doutes sur la force et la résolution des
+assaillants. Ajoutez l'effet des «conquêtes individuelles» entreprises
+par M. Thiers, depuis vingt jours. Quant aux 160 voix de la minorité,
+elles se composaient d'environ 140 conservateurs résolus, anciens 221
+ou doctrinaires, et d'une vingtaine de légitimistes ou de radicaux. À
+compter les suffrages, M. Thiers était donc bien vainqueur; il avait
+donné, dans cette lutte difficile, une nouvelle preuve de son
+habileté, de son éloquence et de son bonheur. Toutefois, la duchesse
+de Dino exprimait le sentiment de plus d'un spectateur, quand elle
+écrivait à M. de Barante, à propos de cette discussion: «Chacun des
+restants ou des sortants y a laissé pied ou aile, et, malgré toute la
+dépense d'esprit et de talent que chacun a faite pendant trois jours,
+personne ne s'est grandi, ennobli, ni surtout dégagé de sa
+personnalité[201].»
+
+[Note 200: Aussi la _Revue des Deux Mondes_ félicitait-elle
+ironiquement M. Thiers d'avoir obtenu un tel vote de la gauche. «La
+gauche, disait-elle, a voté publiquement les fonds secrets, les fonds
+de la police, les fonds dont on ne rend pas compte et qui sont
+particulièrement destinés au maintien de l'ordre. La gauche, en les
+votant, a abdiqué; elle a abdiqué ses préventions, ses préjugés, ses
+utopies; on ne revient pas d'un tel vote, car on en reviendrait brisé,
+déconsidéré, presque annihilé. Les fonds secrets! Mais c'est le mot
+sacré de la franc-maçonnerie gouvernementale; une fois prononcé, on
+est initié.»]
+
+[Note 201: Lettre du 28 mars 1840. (_Documents inédits._)]
+
+
+IV
+
+Pendant que la gauche triomphait d'une victoire à laquelle elle avait
+en effet une grande part, les adversaires du cabinet se
+reconnaissaient battus et définitivement en minorité. Ils
+n'entrevoyaient, jusqu'à la fin de la session, aucun moyen de prendre
+leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas à rentrer en campagne. Leur
+seule ambition était de rester compacts, l'arme au bras, sans
+attaquer, mais sans se débander, se tenant prêts à profiter des
+chances que pourraient leur offrir, quelque jour, soit un repentir,
+soit une imprudence de M. Thiers[202]. L'occasion se présenta bientôt
+à eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite armée. Une
+place de secrétaire dans le bureau de la Chambre s'étant trouvée
+vacante, ils portèrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le
+candidat ministériel, qui était M. Berger; ce dernier l'emporta, mais
+seulement au second tour et par 191 voix contre 164 (8 avril). Le
+chiffre de la minorité fut remarqué. Fort irrités, les journaux de
+gauche saisirent ce prétexte de déclarer que le gouvernement devait
+«traiter les ennemis en ennemis et ne rien concéder à qui ne concédait
+rien[203]». À ce même moment, cependant, les réflexions de M. Thiers
+paraissaient le conduire à une conclusion différente. Son plan n'était
+pas d'avoir à droite une opposition si considérable. Il se sentait
+ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et à la merci de
+la gauche; celle-ci, sachant son concours nécessaire, commençait à se
+montrer grondeuse et exigeante[204]. M. Thiers en vint à se demander
+s'il ne serait pas utile de donner un léger coup de gouvernail à
+droite, pour se rapprocher d'une partie des conservateurs.
+
+[Note 202: Cette politique, exposée dans une lettre de M. Dumon à M.
+Guizot (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 349-50), se trouvait aussi
+formulée chaque matin dans le _Journal des Débats_. (Cf. notamment le
+numéro du 6 avril.)]
+
+[Note 203: _Constitutionnel_ du 10 avril. Cf. aussi le _Siècle_ de la
+même date.]
+
+[Note 204: Le _Courrier français_ du 10 avril se plaignait des
+«ménagements de M. Thiers pour les 221», et il ajoutait: «En appuyant
+le ministère du 1er mars, la gauche a entendu que le pouvoir se
+déplacerait, hommes et choses.»]
+
+La loi des fonds secrets, votée par la Chambre des députés, était
+alors soumise à une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur
+de cette commission se trouvait être le duc de Broglie. L'illustre
+parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant à son égard,
+n'avait plus toute la confiance du premier jour[205]. Plus encore que
+le président du conseil, il déplorait de voir le gouvernement porté
+trop à gauche; c'était, à son avis, moins la faute de M. Thiers que le
+résultat fâcheux des «querelles de journaux»; mais enfin, le mal était
+là, et M. de Broglie désirait d'autant plus y remédier qu'il avait
+pris plus de responsabilité dans la formation du ministère. Aussi
+était-il prêt à seconder, bien mieux, à provoquer l'inflexion à droite
+que méditait alors le chef du cabinet. De cette conformité de
+dispositions, sortit le rapport lu à la Chambre des pairs, dans la
+séance du 9 avril. L'importance de ce document tenait à ce que le
+noble pair ne parlait pas seulement en son nom, mais reproduisait les
+communications faites par le gouvernement à la commission; c'était
+comme un nouveau programme ministériel, transmis au public par
+l'intermédiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le cabinet s'y
+réclamait toujours de la coalition et se faisait honneur d'être sorti
+de l'opposition; mais, parmi ses déclarations, celles-là étaient mises
+plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs. Il n'était pas
+jusqu'à la précision et presque la roideur de la forme, qui ne révélât
+la préoccupation de dissiper certaines équivoques exploitées par la
+gauche. «La transaction, disait le rapporteur au nom du ministère,
+doit avoir ses principes, ses règles, ses limites. Point de changement
+dans nos institutions fondamentales: ajournement indéfini, par
+exemple, de toute réforme électorale... Maintien des lois tutélaires
+auxquelles le gouvernement a dû son salut, dans les jours de péril, de
+toutes sans exception. Maintien des dispositions essentielles de ces
+lois, de toutes, sauf une exception, sauf un engagement pris par
+l'administration précédente[206] et que le ministère actuel ne
+rétracte point, par respect pour des scrupules constitutionnels dont
+lui-même il n'est pas atteint. Dans la distribution des emplois, point
+de réaction, point de destitution pour cause politique; point
+d'exclusion non plus pour cause politique.» Sans doute, sauf la
+déclaration contre les révocations de fonctionnaires qui était
+nouvelle, il n'y avait rien là que n'eût dit déjà le président du
+conseil à la Chambre des députés. Mais le ton était tout autre; on y
+reconnaissait comme une volonté de «résistance» qui devenait la note
+dominante du programme ministériel. M. Thiers s'en rendit compte et ne
+laissa pas, au fond, que d'en éprouver quelque déplaisir. «Quant au
+ministère, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, il n'a été content
+qu'à demi; les conditions du pacte sont si nettement posées, les
+paroles ont été recueillies et enregistrées avec tant de solennité,
+qu'il craint que cela ne le compromette avec la gauche... Je crois la
+position prise assez bonne. Reste à savoir si le ministère en tirera
+parti; quant à nous, je pense que l'honneur de notre drapeau est en
+sûreté[207].»
+
+[Note 205: Cf. la lettre que le duc de Broglie écrivait alors à M.
+Guizot: il en était arrivé à douter que M. Thiers pût durer jusqu'à la
+session suivante, et il invitait M. Guizot à se tenir prêt à le
+remplacer. (GUIZOT, _Mémoires_, t. V, p. 348, 349.)]
+
+[Note 206: Le rapporteur faisait ici allusion à l'engagement pris de
+définir l'attentat.]
+
+[Note 207: Lettre du 12 avril 1839. (_Documents inédits._)]
+
+L'effet du rapport fut considérable. Les journaux conservateurs
+applaudirent, en gens plus empressés à embarrasser le cabinet qu'à le
+seconder. «Nous adoptons tout à fait le programme du ministère, tel
+que M. le duc de Broglie l'a présenté à la Chambre des pairs,» disait
+le _Journal des Débats_ du 13 avril. Puis, après avoir montré en quoi
+ce programme différait de celui qui avait été exposé à la Chambre des
+députés: «Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au
+Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela à la
+tribune de la Chambre des députés? Il n'y aurait pas eu, dans le
+centre, 158 voix contre le ministère.» Venaient ensuite des
+félicitations à l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il
+avait ainsi rendu. «Peut-être le devait-il, ajoutait-on. Il avait
+contribué à créer un ministère qui semblait douteux; il lui
+appartenait de dissiper ces doutes. Il appartenait au parrain de
+répondre pour l'enfant.» Les feuilles de gauche, fort désagréablement
+surprises, essayèrent d'abord de dissimuler leur mécompte, affectant
+de ne voir dans ce qui avait été dit que le sentiment personnel du
+rapporteur, ou tout au plus «des concessions sans importance, faites à
+la caducité de la haute Assemblée»; il avait fallu, disaient-elles, «y
+parler tout bas, comme dans une chambre de malade». Mais il leur fut
+difficile de feindre longtemps la satisfaction, en face des
+conservateurs et des radicaux qui les raillaient et leur reprochaient
+d'être dupes à dessein ou par niaiserie. Elles se décidèrent donc,
+sans rompre encore avec le président du conseil, à laisser voir
+quelque mécontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la
+discussion, l'impression produite par le rapport. «Nous sommes
+convaincus, disait le _Siècle_, que le ministère n'adoptera pas, comme
+l'expression de sa pensée, l'exposé et le commentaire de M. le duc de
+Broglie; nous sommes convaincus qu'il parlera de la gauche dans des
+termes qui répondront mieux à la confiance dont elle l'a honoré.»
+
+Irrité des commentaires des uns, intimidé par les sommations des
+autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre à gauche. Ce fut
+l'objet du discours très-étudié par lequel il ouvrit, devant la
+Chambre haute, le débat sur les fonds secrets. S'il ne démentait pas
+formellement les déclarations recueillies par le rapporteur, il les
+ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait à côté,
+mettant tout son art à obscurcir ce qui était clair, à atténuer ce qui
+était fort. Et comme, après ces explications, M. Bourdeau lui
+demandait formellement si le rapport avait ou non exprimé sa pensée:
+«Je ne puis admettre ma pensée comme fidèlement exprimée, répondit-il,
+que lorsqu'elle l'a été par moi-même. Les explications que l'on
+provoque, je viens de les donner. Si je n'ai pas conquis la confiance
+de l'honorable membre dans un discours de près d'une heure, je ne dois
+pas espérer d'y parvenir.» Une telle attitude n'était pas faite pour
+désarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la
+discussion, qui ne dura pas moins de trois jours (14, 15 et 16 avril),
+eut-elle une vivacité inaccoutumée dans cette enceinte. L'adversaire
+le plus éloquent et le plus passionné du cabinet fut un ancien
+ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole à plusieurs
+reprises. On attendait, avec quelque curiosité, le résumé par lequel
+le rapporteur devait, suivant l'usage, terminer la discussion. Le duc
+de Broglie, à la fois attristé et embarrassé, ne voulant ni rompre
+avec le cabinet qu'il croyait toujours le seul possible en ce moment,
+ni paraître trop sa dupe ou son répondant, se borna à quelques mots
+sommaires et froids, déclarant qu'entre son rapport et les discours
+des ministres, il n'avait pu saisir que des différences de mots et pas
+la moindre différence de choses. Au vote, les crédits furent adoptés,
+mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules noires: c'était
+beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci témoignait ainsi de ses
+inquiétudes et de son défaut de sympathie.
+
+Les journaux de gauche se hâtèrent naturellement de souligner, avec
+une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. «Nous savions
+bien, disait le _Courrier français_, que M. le président du conseil ne
+pouvait pas confirmer les opinions exprimées dans le rapport de M. le
+duc de Broglie. Il s'est expliqué, en effet, avec la même franchise et
+avec encore plus d'énergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des
+députés.» Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans
+surprise et avec un ton de raillerie dédaigneuse, de cette nouvelle
+évolution. «Qui est trompé?» demandait le _Journal des Débats_, et il
+était tenté de répondre: Tout le monde. «Lorsque le ministère,
+ajoutait-il, craindra d'avoir penché trop à gauche, il se rejettera à
+droite; il se rejettera à gauche, dès que la droite croira le tenir.»
+
+
+V
+
+La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement porté sur
+la politique intérieure. Dans quelle mesure convenait-il que le
+gouvernement se rapprochât ou s'éloignât de la gauche, telle avait été
+la question de cabinet débattue entre M. Thiers et l'opposition. Les
+affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour être
+passées tout à fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas leur
+terrain de combat, le public n'en attendait pas moins que le nouveau
+ministère fît connaître quelle conduite il entendait y suivre. Le
+président du conseil fut très-bref sur ce sujet, dans la déclaration par
+laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la Chambre des
+députés; il se borna à constater en quelques mots l'accord qui s'était
+fait sur cette «immense question d'Orient, devenue si grave», et il
+ajouta: «La presque unanimité de la Chambre s'est prononcée sur ces deux
+points: maintien de l'empire turc et intérêt efficace pour le pacha
+d'Égypte.» Si sommaire qu'elle fût, cette déclaration indiquait, chez M.
+Thiers, l'intention de persévérer dans la politique égyptienne de ses
+prédécesseurs. Au fond, pourtant, comme l'avait laissé voir son récent
+discours dans la discussion de l'Adresse[208], il n'était pas sans se
+rendre compte que la France était engagée dans une voie dangereuse.
+Pourquoi donc n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument maître
+de son cabinet, il n'était obligé de compter avec aucun de ses
+collègues, affectait une grande indépendance à l'égard de la couronne,
+et revendiquait le plein gouvernement au dehors comme au dedans. Si,
+avec les Chambres, il ne pouvait le prendre d'aussi haut, n'ayant pas de
+majorité à soi, il était cependant mieux placé que le précédent
+ministère pour leur parler raison et prudence; il avait plus d'ascendant
+oratoire, de prestige personnel; et surtout, il était moins exposé au
+soupçon de timidité diplomatique et de complaisance envers le Roi. Pour
+faire justice des illusions égyptiennes, ne semble-t-il pas qu'il lui
+aurait suffi de retrouver un peu de ce bon sens courageux avec lequel il
+avait combattu, au lendemain de 1830, des illusions non moins
+passionnées, les illusions polonaises ou italiennes? Mais n'ayant pas
+osé, quand il était simple député, se mettre en contradiction avec
+l'engouement général pour le pacha, il l'osait encore moins comme
+ministre. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que cet engouement était
+plus fort que jamais. M. de Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et
+qui venait d'arriver à Paris en congé, constatait que «l'opinion
+égyptienne y avait acquis une force très-supérieure à tout ce qu'il
+aurait pu imaginer», et que «la sagesse même du Roi ne le préservait pas
+de l'illusion générale». Il ajoutait: «Un ministère, qui se montrerait
+hostile ou seulement indifférent aux intérêts de Méhémet-Ali, serait
+accusé de forfaiture[209].» M. Thiers se sentait d'autant moins disposé
+à braver cette accusation que déjà il s'était entendu reprocher d'être
+«trop anglais». Et puis, arrivant au ministère comme l'incarnation de la
+coalition victorieuse, comme le vengeur de l'honneur national, que cette
+coalition prétendait avoir été abaissé par une politique trop craintive
+et trop humble, pouvait-il débuter en prenant une résolution où l'on
+aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il décliner la tâche
+brillante et grandiose dont le parlement avait tracé le programme, et
+qui n'avait pas effrayé un ministère tant de fois qualifié
+d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rôle «national», dont
+il était si jaloux, ne lui permettait pas de se dérober à un
+entraînement patriotique, cet entraînement fût-il, par certains côtés,
+téméraire et périlleux. Quant aux risques, il y avait chez cet homme
+d'État un fond de présomption et de légèreté aventureuse qui les lui
+faisait facilement affronter.
+
+[Note 208: Cf. plus haut p. 89.]
+
+[Note 209: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+De tous les orateurs qui prirent la parole après M. Thiers, dans la
+discussion des fonds secrets, M. Berryer fut à peu près le seul à
+faire une part importante aux affaires du dehors. Loin de se poser en
+ennemi personnel du président du conseil, il rendit hommage à son
+patriotisme. «Français que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que
+vous étiez Français; j'ai reconnu, à la palpitation de mes veines,
+qu'il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres.»
+Mais se référant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois
+auparavant, exalté l'alliance anglaise, il entreprit de faire le
+procès de cette alliance. Soutenu, échauffé par l'émotion croissante
+de tous ses auditeurs et par l'approbation visible d'un grand nombre
+d'entre eux, il montra partout,--en Belgique, en Algérie, au Maroc, en
+Espagne,--l'Angleterre nuisible, hostile à la France. Il aborda
+ensuite la question d'Orient, et dénonça cette même Angleterre
+s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer en Égypte, lançant
+le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son indépendance;
+puis, après avoir vu son calcul déjoué par la victoire de Nézib,
+empêchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin, écoutant
+les propositions de la Russie, et toute prête à lui permettre
+d'envoyer vingt-cinq mille hommes en Asie Mineure, pourvu qu'on lui
+livrât en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'écriait: «Si
+cela arrive au profit de la puissance qui a Gibraltar, qui a Malte,
+qui a Corfou, que devient pour nous la Méditerranée? Sommes-nous
+dépossédés, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question
+d'Égypte est une question de vie ou de mort, comme une question
+d'honneur et de dignité pour la France. Là, vous n'avez pas d'alliés.»
+Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout à admettre, c'est que la
+Fronce se résignât à sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce
+soit de son ancienne grandeur. Dans son discours de janvier, M.
+Thiers, voulant indiquer comment les intérêts des deux nations
+n'étaient plus contraires, avait déclaré que nous ne rêvions plus,
+comme autrefois, d'être une grande puissance coloniale[210]. «Y a-t-on
+bien pensé? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera
+qu'une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui
+viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque
+sorte les entreprises de son génie!» Puis il rappelait ce qu'on avait
+fait pour pousser le pays dans la voie du progrès industriel: «Que
+deviendront toutes les productions que vous excitez dans la France?
+Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi
+chauffée par le génie, par l'activité, par l'intérêt de tous, ne
+fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les débouchés ne sont pas
+conquis?» Et alors, comme par une sorte de refrain, il dénonçait, là
+encore, l'antagonisme inévitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant
+vers le ministère, dont le chef, la veille, s'était fait honneur
+d'être le fils de la Révolution: «Ministres sortis des bancs de
+l'opposition, dit-il avec un geste et une voix superbes, vous pouvez
+vous vanter, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette
+Révolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de
+sa force; mais il faut payer sa dette. (_Mouvement prolongé._) La
+Révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes,
+dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accroître
+son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses
+relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde. La
+Révolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en êtes chargés!
+(_Agitation._) Les principes qui ont triomphé, après quinze années
+d'une opposition soutenue, ces principes sont des engagements envers
+le pays. Pour tenir ces engagements, armez-vous hardiment,
+courageusement, des forces qui sont propres à la Révolution que vous
+avez faite. Vous nous devez toute la force promise, au lieu de la
+force qui a été ôtée.» (_Longs applaudissements._)
+
+[Note 210: Voici comment M. Thiers avait été amené à faire cette
+déclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au
+commencement du siècle, amené une lutte acharnée entre la France et
+l'Angleterre. «La France, alors, disait-il, n'avait pas renoncé à être
+une puissance maritime et coloniale de premier ordre; elle n'avait pas
+renoncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu
+prendre la Louisiane, Saint-Domingue et même essayer sur l'Égypte une
+tentative merveilleuse, moins solide qu'éclatante, mais dont le but
+avoué était de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance,
+alors, à quoi la faisions-nous servir? À coaliser toutes les marines
+de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons
+d'une lutte acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela
+n'existe... La France s'est éclairée sur la véritable voie de sa
+grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions
+lointaines?... C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que
+tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le
+continent.»]
+
+L'effet fut immense: les témoignages contemporains le constatent.
+L'Assemblée, comme soulevée hors d'elle-même, avait oublié, dans son
+émotion, tout ce qui la séparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'était
+pas seulement une surprise produite par la puissance de l'éloquence;
+mais cette philippique enflammée contre l'Angleterre, ce grossissement
+de la question du pacha présentée comme une «question de vie ou de
+mort» pour la France, cette mise en demeure adressée au gouvernement
+de chercher dans quelque grande entreprise orientale, fût-ce contre
+l'Europe entière, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient
+touché au vif, remué à fond tous les ressentiments, toutes les
+sympathies, toutes les ambitions qui fermentaient alors dans les
+esprits. C'était l'art singulier de M. Berryer et ce qui le
+distinguait de tous les autres orateurs légitimistes, de savoir
+produire de tels effets, sans sortir de son rôle spécial, d'établir
+entre sa parole et l'âme de la Chambre une vibration communicative,
+tout en restant, comme homme de parti, séparé de cette Chambre par un
+abîme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son
+apologie de l'alliance anglaise; après avoir rendu hommage à «la
+parole magnifique» que la Chambre venait d'entendre, il se borna à
+protester que l'alliance anglaise n'était pas une alliance forcée pour
+la monarchie de Juillet. «S'il était nécessaire, dit-il, de se séparer
+de cette alliance, nous nous en séparerions, sans être affaiblis, sans
+être en péril, croyez-le bien.» Puis, pour se mettre au diapason de
+ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: «Vous vous
+imaginez qu'une force est ôtée; je ne sais pas quelle force; je ne
+veux pas le rechercher. Mais le jour où le gouvernement, en 1830, a pu
+se fonder sur le voeu du pays, sur l'élection, permettez-moi de vous
+le dire, il s'est fondé sur cette grande force qui a remporté les
+victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.»
+
+Bien que le vote qui suivit cette discussion lui eût donné une grande
+majorité, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'être pas
+assez égyptien. Voulant en finir avec ces préventions, il profita, le
+14 avril, de la discussion des fonds secrets à la Chambre des pairs,
+pour s'y expliquer sur les affaires d'Orient plus nettement qu'il ne
+l'avait fait à la Chambre des députés. Il se défendit d'apporter une
+politique nouvelle; «sauf la conduite et les moyens heureux ou
+malheureux qu'on avait pu employer», il entendait «suivre la même
+direction» que ses prédécesseurs. Quant à l'Angleterre, il rappelait
+que nous étions d'accord avec elle sur la question de Constantinople;
+en Égypte, il reconnaissait que nous l'étions moins; mais, loin de se
+montrer disposé à faire sur ce point quelques concessions à nos
+voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient, à son avis,
+nous faire prendre parti pour le pacha: intérêt de la paix et de la
+sécurité de l'Orient, impossibilité et péril des mesures coercitives.
+«Les négociations se font dans ce sens maintenant, ajoutait-il; si
+elles ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se croit assez forte
+pour ne pas craindre de s'isoler.» C'était seulement après avoir ainsi
+prouvé sa résolution de ne rien abandonner à l'Angleterre, qu'il se
+croyait permis de reprendre l'éloge de l'alliance anglaise,
+l'énumération des avantages qui en résultaient. «Il faut, disait-il en
+terminant, mettre de côté ces récriminations qui excitent les deux
+nations l'une contre l'autre et persévérer dans une politique qui n'a
+rien de compromettant pour nous; car lorsqu'on dit à une nation:
+Rapprochons-nous, continuons à faire cause commune dans le grand
+conseil diplomatique pour juger les affaires du monde, réunissons-nous
+à telle condition, et, si cette condition n'est pas adoptée, chacune
+des deux nations se retirera de son côté; quand on parle ainsi, je dis
+qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la force, il y a de
+l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix, mais la paix avec
+dignité. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le jour où il faudrait
+la paix sans dignité, je me retirerais ou je ferais appel à mon pays
+pour réveiller en lui le sentiment de sa grandeur, qui n'a jamais
+cessé d'exister. La guerre peut éclater un jour. Mais la paix sans
+dignité, jamais.» Cette fois les amis de Méhémet-Ali pouvaient déposer
+leurs défiances; ils se réjouissaient d'avoir arraché à M. Thiers ce
+qu'ils appelaient un «acte de contrition». «Enfin, s'écriaient-ils, il
+a renoncé à la politique anglaise, pour la française!»
+
+La session devait se terminer sans autre débat sur la question
+d'Orient. Pendant les trois mois qui suivirent, pour les Chambres
+comme pour les journaux, ce fut presque comme si cette question
+n'existait plus. On savait M. Thiers bien engagé à soutenir le pacha:
+cela suffisait. Et puis on était distrait par les incidents
+parlementaires. Cependant, pour être un peu perdu de vue, le péril
+extérieur n'avait pas disparu, et les négociations se poursuivaient,
+plus difficiles, plus graves que jamais: nous en reprendrons plus tard
+le récit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la
+foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministérielle.
+
+
+VI
+
+Au sortir de la discussion des fonds secrets dans la Chambre des
+pairs, c'était avec la gauche que M. Thiers était en coquetterie. Par
+quels moyens lui plaire, sans trop ébranler l'édifice social? L'idée
+lui vint d'avoir, lui aussi, son amnistie. Il lui parut d'une part que
+c'était une recette éprouvée pour se faire applaudir de l'ancienne
+opposition, et d'autre part que les 221 ne pouvaient s'offusquer de
+voir imiter M. Molé. Celui-ci, sans doute, n'avait pas laissé, en ce
+genre, grand'chose à faire. Toutefois, à y regarder de près, il y
+avait encore quelques révolutionnaires impénitents auxquels on pouvait
+rendre les moyens d'attaquer la monarchie et la société. L'amnistie de
+1837 ne s'était appliquée qu'aux condamnés politiques «alors détenus
+dans les prisons de l'État»; elle excluait ainsi les coutumaces en
+fuite, parmi lesquels étaient certains personnages importants du parti
+républicain, évadés pendant le «procès d'avril»[211]. M. Thiers
+proposa de décider que «l'amnistie, accordée par l'ordonnance du 8 mai
+1837, serait étendue à tous les individus condamnés avant ladite
+ordonnance, pour crimes ou délits politiques, qu'ils fussent ou non
+détenus dans les prisons de l'État.» Le Roi, toujours prompt aux
+mesures de clémence, s'y prêta volontiers, et, de même que la première
+amnistie avait accompagné le mariage du duc d'Orléans, la nouvelle fut
+publiée, le 27 avril, à l'occasion du mariage du duc de Nemours.
+
+[Note 211: Cf. t. II, p. 305.]
+
+Parmi les coutumaces admis ainsi à rentrer en France, les deux plus
+connus étaient Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. On les a déjà vus
+à l'oeuvre dans les conspirations des premières années du règne: de
+natures fort dissemblables, le premier, sévère et hautain, esprit
+tout ensemble cultivé et faussé, implacable mais sincère; non sans
+générosité tout en servant des opinions cruelles; le second, élégant
+et léger, bel esprit sceptique, homme de plaisir égaré dans les
+violences révolutionnaires par soif de parvenir et par une sorte de
+gaminerie destructive. À leur rentrée en France, ils eurent des
+destinées fort différentes. Cavaignac, devenu rédacteur de diverses
+feuilles démagogiques, d'abord du _Journal du peuple_, bientôt de la
+_Réforme_, n'y retrouva pas l'importance dont il avait joui aux beaux
+jours de la Société des droits de l'homme. Jalousé par ses compagnons,
+qui ne le valaient pas, leur faisant un peu l'effet du revenant d'une
+époque finie, il se sentait lui-même dépaysé dans ce monde politique
+où il reparaissait après cinq ans d'absence. Bien qu'obstiné toujours
+dans les mêmes sophismes et les mêmes passions, il était, pour le
+moment, convaincu de l'impuissance de son parti, désabusé des moyens
+violents auxquels il avait cru autrefois, et sans espoir dans le
+succès prochain de la république[212]. Malade, n'ayant que quelques
+années à vivre[213], il était de plus en plus envahi par cette
+mélancolie fatiguée, ce dégoût amer qu'avait connus Carrel et dont
+sont atteintes, tôt ou tard, toutes les âmes un peu hautes, fourvoyées
+dans le parti révolutionnaire. Marrast avait peut-être encore moins
+d'illusions sur les vices ou les sottises de son parti; mais il
+n'était pas homme à en mourir; tout au plus souffrait-il, dans sa
+délicatesse épicurienne, de certains voisinages grossiers. À la
+différence de Cavaignac, il rencontra, en revenant de l'exil,
+l'occasion d'un rôle beaucoup plus important et plus brillant que
+celui qu'il avait joué avant 1833. Il prit la direction du _National_,
+qui languissait un peu depuis la mort de Carrel, et lui donna une vie
+nouvelle. Il avait peu de fond, mais sa plume, très-française
+d'allure, était audacieuse avec grâce, perfide dans sa légèreté et
+meurtrière en se moquant. Le _National_ devint, entre ses mains, une
+des principales machines de guerre dirigées contre la monarchie, si
+bien qu'au lendemain du 24 février, la rédaction de ce journal se
+trouvera, comme par droit de victoire, presque maîtresse de la France,
+et que Marrast sera hissé à la présidence de l'Assemblée constituante,
+le premier poste de l'État à ce moment. Fortune bien passagère, il est
+vrai, car, non réélu à l'Assemblée législative, répudié par tous,
+bientôt même oublié de tous, il mourra, en 1852, sans que presque
+personne s'en aperçoive, et dans un tel dénûment qu'il ne laissera pas
+de quoi payer ses obsèques.
+
+[Note 212: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti
+républicain_, p. 334.]
+
+[Note 213: Godefroy Cavaignac devait mourir en 1845.]
+
+L'amnistie complémentaire de 1840 fut loin d'avoir le retentissement
+et la popularité de celle de 1837. La nouveauté et l'à-propos lui
+faisaient défaut. La gauche voulut bien en savoir gré au ministère,
+mais en n'y voyant qu'un à-compte. Elle attendait des satisfactions
+plus positives. Ce qu'elle voulait, c'étaient des places. Le président
+du conseil, pour donner, en cette matière, un gage éclatant de sa
+bonne volonté, fit offrir à M. Dupont de l'Eure un siége à la Cour de
+cassation. On sait ce qu'était le personnage: sa médiocrité notoire ne
+permettait pas d'attribuer sa nomination à autre chose qu'à ses
+opinions politiques; engagé depuis vingt-cinq ans dans l'opposition la
+plus étroite et la plus avancée, se posant en républicain, il
+dépassait M. Odilon Barrot et appartenait au groupe radical. L'idée de
+cette nomination plut fort aux députés de la gauche. Elle n'avait pas
+seulement à leurs yeux l'avantage d'ouvrir violemment une brèche dans
+la citadelle des fonctions publiques; elle mettait en outre à l'aise
+beaucoup d'entre eux, à la fois impatients d'accepter les faveurs du
+cabinet et embarrassés par leurs anciennes poses d'austérité
+démocratique; l'exemple d'un homme auquel, dans l'impossibilité de lui
+prêter aucune autre valeur, on avait fait un renom de rigidité et même
+de brutalité puritaines, les eût couverts, et là où cet austère aurait
+passé, tout le monde pouvait passer à sa suite. Par malheur, les
+radicaux, ayant deviné ce calcul, agirent fortement sur M. Dupont de
+l'Eure, et obtinrent de lui qu'il repoussât l'offre qui lui était
+faite. Au lieu donc de l'encouragement espéré, la gauche recevait une
+leçon, que la presse républicaine ne négligea pas de souligner avec
+force railleries. Quant à M. Thiers, il sortait de cette tentative,
+avec la figure un peu penaude d'un séducteur éconduit. Pour comble,
+vers cette même époque, c'est-à-dire à la fin d'avril et au
+commencement de mai, éclatèrent à la fois plusieurs révélations
+compromettantes sur les moyens employés par le président du conseil
+pour payer le zèle de ses amis de la presse et pour désarmer ses
+adversaires. On racontait, en citant des chiffres et des noms, l'achat
+de tel journal, la subvention accordée à telle revue, les missions
+lucratives données à tels écrivains dont l'opposition était
+gênante[214]. Et l'on trouvait piquant de rapprocher de ces faits les
+accusations de «corruption», dirigées naguère par M. Thiers et ses
+amis contre le ministère du 15 avril. Ces petits scandales
+alimentèrent quelque temps la polémique des journaux: plus tard même,
+M. Garnier-Pagès les porta à la tribune, et, malgré tout son esprit,
+le président du conseil ne put y faire qu'une réponse peu
+concluante[215].
+
+[Note 214: M. Capo de Feuillide, qui faisait une opposition très-vive
+dans le _Journal de Paris_, avait reçu une mission aux Antilles, et ce
+journal était devenu du coup ministériel. La _Presse_ disait de son
+côté: «On m'a pris le meilleur de mes rédacteurs; je le cherche
+partout; si M. le président du conseil voulait me le rendre, il me
+ferait un vrai présent, car ce rédacteur a beaucoup de talent.» Il
+s'agissait de M. Granier de Cassagnac, qui avait reçu une mission
+analogue à celle de M. Capo de Feuillide.]
+
+[Note 215: Séance du 16 mai.]
+
+Ce n'étaient pas les seules contrariétés de M. Thiers. Dans sa
+situation, tout lui devenait embarras. On le vit bien au cours des
+incidents amenés par ce qu'on appela alors «la proposition Remilly».
+Quelques explications sont nécessaires pour en faire comprendre
+l'origine et la portée. Depuis longues années, la réforme
+parlementaire figurait à côté de la réforme électorale, sur le
+programme de la gauche; si la seconde avait pour but l'extension du
+nombre des électeurs, la première tendait à diminuer dans la Chambre
+le nombre des fonctionnaires, ou même à les éliminer complétement. Le
+régime représentatif, en pénétrant tardivement sur le sol français, y
+avait trouvé une ancienne et puissante organisation administrative.
+Par leur notoriété, par leur crédit, par leur habitude des affaires
+publiques, les fonctionnaires se trouvèrent tout naturellement
+désignés aux suffrages des électeurs, et, une fois élus, ils ne
+furent pas les moins capables des députés. Toutefois, si cette
+présence des fonctionnaires au parlement offrait des avantages, elle
+avait aussi des inconvénients. D'une part, l'indépendance du député à
+l'égard du pouvoir n'était-elle pas en péril, quand il pouvait être
+tenté d'acheter, par quelque complaisance, une place ou un avancement?
+D'autre part, le fonctionnaire, membre de la Chambre, n'était-il pas
+trop distrait de sa fonction, et n'avait-il pas, sur ses collègues non
+députés, une supériorité d'influence et de faveur qui se traduisait
+par des passe-droits? Dès la Restauration, le parti libéral avait fait
+grand bruit de ces abus. Ce fut même pour lui donner satisfaction que
+la Charte de 1830 et la loi du 14 septembre suivant soumirent à la
+réélection les députés promus à des fonctions publiques salariées, et
+que la loi du 15 avril 1831 édicta des incompatibilités entre
+certaines fonctions et le mandat législatif. Malgré ces restrictions,
+le nombre des fonctionnaires députés allait sans cesse croissant: on
+en comptait 130 en 1828, 140 en 1832, 150 en 1839. Aussi l'opposition
+poussait-elle plus fort que jamais le cri de la «réforme
+parlementaire». Un député de la gauche, M. Gauguier, s'en était même
+fait une spécialité; chaque année, il reproduisait sa proposition. Le
+remède qu'il voulait appliquer était incorrect et un peu grossier:
+c'était la suppression du traitement attaché aux fonctions pendant la
+durée des sessions; on sait qu'alors les députés ne recevaient aucune
+indemnité. Présentée onze fois de 1830 à 1839, cette proposition fut
+onze fois écartée.
+
+Autant l'opposition s'obstinait à demander la réforme, autant le parti
+conservateur persistait à la repousser. Il se décidait par des raisons
+d'ordre inégal. Tout d'abord, la plupart des députés fonctionnaires
+votaient avec lui, et il répugnait à se mutiler lui-même. Par une
+considération semblable, le gouvernement hésitait à se priver d'un
+moyen d'influence sur les membres de la Chambre. C'étaient là les
+motifs inférieurs; il y en avait de plus élevés. La Chambre,
+disait-on, devait représenter la société telle qu'elle se comportait;
+or, surtout en France et avec le régime du suffrage restreint, cette
+représentation n'était plus exacte et complète, si l'on en écartait
+les fonctionnaires. Même en Angleterre, où pourtant le personnel
+administratif était beaucoup moins nombreux, soixante-dix de ses
+membres siégeaient aux Communes. Chez nous, qui n'avions pas, comme
+nos voisins d'outre-Manche, une classe élevée pour la vie publique,
+les fonctionnaires ne formaient-ils pas la partie de la nation la plus
+habituée à s'occuper des affaires générales et le faisant avec le plus
+de détachement des intérêts privés? Leur présence à la Chambre
+n'était-elle pas, dans un pays sans aristocratie, où tout se trouvait
+déraciné et comme mobilisé par la révolution, le seul moyen de garder
+quelques traditions et un peu d'esprit de suite? Leur compétence ne
+pouvait être contestée; il semblait peu conforme au bon sens de
+n'admettre que les avocats à la confection des lois et d'en écarter
+les magistrats, ou bien de faire décider les questions militaires par
+des commerçants, à l'exclusion de tout officier. On croyait découvrir,
+et l'on dénonçait volontiers, au fond de la thèse de l'opposition, un
+retour vers les idées de 1791, vers cette séparation absolue du
+législatif et de l'exécutif, que l'expérience avait condamnée et dont
+le dernier mot serait de prendre les ministres hors du parlement. Les
+fonctionnaires éloignés, par qui seraient-ils remplacés? Serait-ce par
+ces _politicians_ qui commençaient déjà à être la plaie de la
+démocratie américaine, classe nouvelle faisant son métier des
+élections et y cherchant sa fortune? Estimait-on que ce fût le moyen
+de relever la moralité de la Chambre? Enfin, la réforme parlementaire
+apparaissait à tous comme un acheminement vers cette réforme
+électorale dont le nom seul suffisait alors à effrayer l'opinion
+conservatrice. On le voit, la question était tout au moins plus
+complexe et plus embarrassante que ne le prétendait l'opposition. La
+vérité était que la France se trouvait en face d'un problème
+absolument nouveau: la conciliation d'un régime de liberté politique
+avec la centralisation administrative. L'heure n'était pas sonnée des
+transactions où se trouve d'ordinaire la solution de semblables
+problèmes. Chaque parti restait sur son terrain, l'un réclamant avec
+passion, l'autre repoussant avec terreur la réforme parlementaire.
+
+On conçoit dès lors quel fut l'étonnement lorsque, le 28 mars 1840,
+deux jours après le vote des fonds secrets, un député de l'opposition
+conservatrice, esprit «flottant et curieux de popularité[216]», M.
+Remilly, vint déposer un projet de réforme parlementaire. Son système
+était autre que celui de M. Gauguier: il proposait de décider que les
+députés «ne pourraient être promus à des fonctions salariées ni
+obtenir d'avancement pendant le cours de la législature et de l'année
+qui suivrait.» Était-ce donc que le parti conservateur se
+convertissait à la réforme qu'il avait si longtemps combattue? Non;
+c'était, sous l'empire du dépit causé par le vote des fonds secrets,
+une malice à l'adresse des députés de la gauche et de M. Thiers.
+Quelques esprits sages cependant se demandèrent tout de suite si l'on
+ne risquait pas de payer bien cher le plaisir de vexer ses
+adversaires. De ce nombre était le _Journal des Débats_. «Ce serait le
+parti conservateur, disait-il, qui, pour début d'opposition, irait
+ressusciter, après l'avoir tant de fois rejetée sans vouloir même en
+écouter les développements, la proposition de M. Gauguier! Rien ne
+serait plus contraire à ses principes et au rôle sérieux et digne qui
+lui convient. On craint, il est vrai, que la gauche n'envahisse les
+places; on penserait lui jouer un bon tour en coupant les vivres à son
+ambition, et il est facile de voir, nous en convenons, que la
+proposition de M. Remilly a mis dans un risible embarras ces héros de
+désintéressement qui croient toucher au moment de recevoir en ce monde
+la récompense de leur longue vertu... Comme épigramme, la proposition
+de M. Remilly peut être bonne et spirituelle. Mais les épigrammes ne
+sont à leur place que dans la salle des conférences; on ne propose pas
+quelque chose d'aussi sérieux qu'une loi, pour le plaisir de rire de
+la position embarrassée de ses adversaires... Vous embarrassez la
+gauche aujourd'hui, soit! Mais vous, hommes conservateurs, vous serez
+bien plus embarrassés, quand la Chambre, privée des lumières que lui
+apportent les fonctionnaires publics, se jettera à corps perdu dans
+les voies hasardeuses de la théorie. La proposition de M. Remilly
+ouvre la voie... nous voilà en pleine réforme électorale.»
+
+[Note 216: Expressions de M. Guizot.]
+
+Le premier mouvement de M. Thiers fut de chercher à étouffer dans son
+germe cette malencontreuse proposition. Il tâcha de décider les
+bureaux de la Chambre à en refuser «la lecture». Mais il ne fut suivi
+ni par les conservateurs, heureux de lui faire pièce, ni par la
+gauche, qui ne voulait pas avoir l'air de désavouer son passé[217].
+Aussi cette lecture fut-elle votée à une grande majorité (7 avril).
+Dans le bureau dont faisait partie le président du conseil, et bien
+que celui-ci eût pris plusieurs fois la parole, il n'y eut que trois
+voix dans son sens. Instruit par cet échec, M. Thiers se retourna
+lestement, et, quand vint en séance publique le débat sur la prise en
+considération, il l'appuya hautement, obtenant ainsi les félicitations
+de M. Odilon Barrot, qui, au fond, ne désirait pas plus que le
+ministre de voir aboutir la proposition. Malgré les protestations
+très-vives de M. Dupin et de quelques autres fonctionnaires députés,
+cette prise en considération fut votée, comme l'avait été la lecture,
+à une grande majorité (24 avril). Cependant certains conservateurs
+s'effrayaient de plus en plus des conséquences de l'espièglerie de M.
+Remilly. Le _Journal des Débats_ multipliait ses avertissements, et,
+de Londres, M. Guizot écrivait au duc de Broglie: «Quand le cabinet
+s'est formé, il m'a écrit en propres termes qu'il se formait sur cette
+idée: _point de réforme électorale, point de dissolution_, et il
+glisse de jour en jour dans la réforme et la dissolution.» M. Guizot
+expliquait comment, en effet, le vote de la proposition Remilly
+entraînerait une dissolution, et il ajoutait: «Il faut que cette
+proposition meure dans la commission... Pensez bien à ceci, je vous
+prie. Voyez ce que vous pouvez faire, jusqu'à quel point vous pouvez
+agir sur le cabinet. Épuisez votre pouvoir; forcez-les d'épuiser le
+leur, pour n'en pas venir à cette extrémité. J'en suis très-préoccupé
+moi-même, préoccupé avec un déplaisir infini[218].» Sur ce point du
+moins, et malgré son adhésion apparente à la proposition, M. Thiers se
+trouvait avoir le même intérêt et le même désir que M. Guizot. Il
+s'appliqua et réussit à faire entrer dans la commission nommée, le 2
+mai, pour examiner la proposition, des compères qui, tout en feignant,
+comme lui, d'être pour la réforme, étaient résolus à faire traîner les
+choses en longueur. Cette intervention du gouvernement reçut même une
+publicité dont le président du conseil se serait volontiers passé.
+L'un de ses collègues, M. Jaubert, que sa franchise indisciplinée
+rendait peu propre aux manoeuvres souterraines, avait envoyé à
+plusieurs députés, une lettre les invitant à se rendre exactement à
+leurs bureaux pour aider le ministère à «enterrer» la proposition
+Remilly. Quelques-uns des destinataires s'offusquèrent d'une
+invitation si peu voilée et la dénoncèrent dans les bureaux de la
+Chambre; la lettre fut même reproduite par les journaux, qui en firent
+grand tapage. Cette divulgation mettait en assez fâcheuse lumière le
+double jeu des ministres. La gauche devait à ses principes de paraître
+indignée; du reste, elle était réellement mécontente, sinon de la
+manoeuvre, au moins de la maladresse avec laquelle on l'avait laissé
+surprendre. Quant aux conservateurs, ils prirent plaisir à montrer le
+gouvernement réduit à «user de tous les petits expédients de la
+politique de coulisses.» Le _Journal des Débats_ résumait ainsi la
+situation: «Le ministère va de gauche à droite et de droite à gauche,
+le même jour et à la même heure. Il n'a ni plan, ni système, ni
+volonté, ni majorité assurée nulle part. C'est un perpétuel
+solliciteur de votes contradictoires. Il n'achète un succès qu'en
+faisant des concessions de principes au côté droit et en votant avec
+le côté gauche... Certes, si nous avions dans l'âme ce scepticisme
+politique inauguré le 1er mars, nous pourrions nous donner le plaisir
+de contempler ce ministère vagabond, ce gouvernement gouverné par tout
+le monde. Mais c'est là un spectacle dont le parti radical a seul le
+droit de se réjouir et qui nous inspire encore plus d'affliction que
+de pitié.»
+
+[Note 217: M. Barrot s'exprima en ces termes, dans son bureau: «Je
+n'aurais pas pris l'initiative de la proposition... Toutefois, s'il y
+a, dans les centres, des députés plus hardis que nous ou plus
+impatients, nous ne leur fermerons pas la carrière. Ils nous y
+retrouveront avec les principes que nous avons constamment professés
+et que nous ne déserterons pas. C'est pourquoi je ne m'oppose pas à sa
+lecture.»]
+
+[Note 218: _Mémoires de Guizot_, t. V, p. 351-3.]
+
+Si nous avons exposé avec quelques détails les vicissitudes de la
+proposition Remilly, ce n'est pas seulement parce qu'elles occupèrent
+alors beaucoup l'opinion, c'est aussi, et surtout parce qu'elles
+montrent bien la situation de M. Thiers, contraint d'ajourner ou
+d'esquiver toutes les questions, exposé, s'il se prononçait dans un
+sens ou dans l'autre, à compromettre des sympathies dont il croyait ne
+pouvoir se passer ou des principes qu'il savait nécessaires,
+impuissant à faire un pas sans risquer de voir son armée se débander
+par un bout ou par l'autre. Cette sorte d'immobilité, imposée par le
+souci d'un équilibre si difficile, eût été fâcheuse pour tout
+ministre; elle l'était plus encore pour M. Thiers. Il avait, par
+nature, besoin de remuer, et la curiosité du public, éveillée par son
+seul avénement, attendait de lui plus de mouvement que de tout autre.
+On s'étonnait, qu'au pouvoir depuis deux mois, il n'eût encore rien
+fait, sauf quelques exercices de bascule qui commençaient à paraître
+monotones. De là une impression de déception à laquelle le prestige du
+ministre ne pouvait longtemps résister. Les opposants se sentaient
+encouragés; le ton des journaux conservateurs ou radicaux était chaque
+jour plus dédaigneux. «Ce ministère d'escamoteurs, s'écriait le
+_National_ du 6 mai, ne s'est guère signalé jusqu'à présent que par la
+pauvreté de ses actes, unie à la prodigalité de ses promesses.» Il
+n'était pas jusqu'aux journaux de la gauche ministérielle qui, pour ne
+pas paraître complices de ces «escamotages», ne se fissent exigeants
+et grondeurs. «Il y aurait duperie, disait le _Siècle_, à soutenir un
+cabinet qui ne changerait rien à la situation.»
+
+Comment sortir de cette impasse? Une dissolution eût-elle remédié au
+mal? M. Thiers aurait-il eu chance de trouver une majorité dans des
+élections nouvelles? C'était douteux. En tout cas, il ne pouvait même
+pas l'essayer. Le Roi, en effet, tout en continuant à laisser liberté
+entière à son cabinet, et même en traitant M. Thiers sur un pied de
+confiance familière, était décidé à ne pas lui accorder la dissolution
+s'il la lui demandait, et à accepter sa démission plutôt que de lui
+laisser faire des élections avec le concours et sous l'influence de la
+gauche. C'était son droit de roi constitutionnel. Il était si résolu
+sur ce point que, vers la fin d'avril, il en entretint le maréchal
+Soult, et lui demanda si, dans ce cas, il pouvait compter sur lui pour
+former un cabinet. Le maréchal ne refusa pas, mais indiqua que M.
+Guizot devrait alors être chargé du ministère des affaires étrangères.
+Louis-Philippe, loin de faire aucune objection, prit la main du
+maréchal et le remercia. «Ceci, dit-il, sera ma ressource en cas de
+mésaventure.» L'incident fut aussitôt communiqué par M. Duchâtel à M.
+Guizot.
+
+M. Thiers pouvait ignorer le détail de ces démarches, mais il
+connaissait la résolution du Roi. Si donc il laissait parfois ses
+journaux menacer les conservateurs de la dissolution, il savait, à
+part lui, que cette menace était vaine. Et cependant, plus que tout
+autre, il comprenait l'humiliation et le péril du _statu quo_. Plein
+de ressources, si ses idées n'étaient pas toutes également bonnes, il
+était du moins rarement à court. À défaut d'une solution des
+difficultés inextricables qui l'enserraient de toutes parts, il lui
+vint à l'esprit de chercher, sur un tout autre terrain, hors des
+questions alors débattues, une diversion qui s'emparât vivement,
+violemment, des imaginations et les jetât dans une direction nouvelle.
+Cette diversion, sans doute, ne supprimerait pas les impuissances et
+les misères de la situation; mais elle les ferait oublier pendant
+quelque temps. Après, on verrait.
+
+
+VII
+
+Le 12 mai, au milieu d'une discussion sur les sucres qui, depuis
+plusieurs jours, occupait la Chambre des députés, M. de Rémusat,
+ministre de l'intérieur, demanda la parole, et, sans que rien eût fait
+prévoir une telle communication, déposa une demande de crédit d'un
+million dont il exposa ainsi les motifs: «Le Roi a ordonné à S. A. R.
+Mgr le prince de Joinville de se rendre, avec sa frégate, à l'île de
+Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'empereur
+Napoléon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir
+dignement sur la terre de France.» Après avoir rapporté comment on
+avait obtenu le consentement de l'Angleterre, le ministre indiquait
+que le corps de Napoléon serait déposé aux Invalides. «Il faut,
+dit-il, que cette sépulture auguste soit placée dans un lieu
+silencieux et sacré, où puissent le visiter avec recueillement ceux
+qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l'infortune. Il
+fut empereur et roi, il fut le souverain légitime de notre pays; à ce
+titre, il pouvait être inhumé à Saint-Denis; mais il ne faut pas à
+Napoléon la sépulture ordinaire des rois. Il faut qu'il règne et qu'il
+commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la
+patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la
+défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe. L'art élèvera sous le
+dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées,
+un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce
+monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet
+aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps.
+Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire.» M. de
+Rémusat terminait ainsi: «La monarchie de 1830 est l'unique et
+légitime héritière de tous les souvenirs dont la France
+s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui
+la première a rallié toutes les forces et concilié tous les voeux de
+la révolution française, d'élever et d'honorer sans crainte la statue
+et la tombe d'un héros populaire. Car il y a une chose, une seule, qui
+ne redoute pas la comparaison avec la gloire: c'est la liberté[219]!»
+
+[Note 219: M. de Rémusat n'est pas resté jusqu'à la fin de sa vie
+très-fier de ce morceau d'éloquence. «J'ai souvent interrogé M. de
+Rémusat sur les actes de son ministère, a écrit plus tard M. Duvergier
+de Hauranne. Il n'en regrettait aucun, à l'exception peut-être du
+discours qu'il prononça le 12 mai, pour annoncer à la Chambre le
+retour en France des cendres de Napoléon.»]
+
+La soudaineté de la nouvelle, la façon dont elle était annoncée et
+jusqu'à cette vibration inaccoutumée dans la parole de M. de Rémusat;
+la sonorité que ce nom de Napoléon conservait encore après un quart de
+siècle, au grand étonnement de ceux-là mêmes qui ne s'attendaient pas
+à faire un si grand bruit en le prononçant; tant de souvenirs
+magiques ou tragiques, depuis les Pyramides jusqu'à Sainte-Hélène,
+aussitôt évoqués dans toutes les imaginations; le contraste entre
+l'éclat de ces souvenirs et les misères parlementaires au milieu
+desquelles ils faisaient irruption; une sorte d'illusion patriotique
+qui faisait voir dans la restitution de la dépouille mortelle du
+vaincu de Waterloo, une revanche de la défaite qui, depuis vingt-cinq
+ans, pesait si lourdement sur l'âme de la France,--tout cela produisit
+une émotion extraordinaire dont il est aujourd'hui difficile de se
+faire une idée. Dans la Chambre, les affaires comme la politique
+parurent tout à coup oubliées, les coeurs battirent à l'unisson et une
+acclamation générale salua M. de Rémusat lorsqu'il descendit de la
+tribune. Les députés d'ordinaire les moins portés à la sensibilité
+étaient entraînés comme les autres. M. Thiers s'attendrissait et
+s'enorgueillissait d'un tel résultat. «N'est-ce pas une belle chose?»
+s'écriait-il en s'adressant à son voisin[220].
+
+[Note 220: Il se trouva que ce voisin était M. Duvergier de Hauranne,
+l'un des très-rares députés qui avaient résisté à l'entraînement
+général. «Oui, répondit-il, c'est une bonne blague.» «M. Thiers,
+ajoute M. Duvergier de Hauranne, en racontant cet incident, parut
+blessé de la réponse; mais l'événement prouva bientôt que je le
+flattais.» (_Notes inédites._)]
+
+L'effet fut peut-être plus grand encore hors de la Chambre. Pendant
+que les feuilles de gauche faisaient ressortir l'importance de cet
+hommage rendu à la «légitimité» de Napoléon[221], et affectaient de
+voir dans cette mesure la promesse d'une sorte de revanche de
+Waterloo, presque le préliminaire d'une marche sur le Rhin[222], le
+_Journal des Débats_, malgré son peu de goût à louer le cabinet,
+qualifiait le projet de «vraiment national» et déclarait «s'associer
+complétement à cette noble pensée[223].» Les radicaux eux-mêmes
+s'unissaient à l'émotion générale, sauf à tâcher de la détourner
+contre la monarchie[224]. Partout on ne parlait que de Napoléon. Par
+l'effet d'une sorte de communication électrique, l'émotion gagna des
+régions où d'ordinaire l'on ne s'occupait pas de ce qui se passait à
+la Chambre et où même on lisait peu les journaux. Pas une chaumière où
+la nouvelle ne pénétrât, devenant aussitôt le sujet de tous les
+entretiens, fournissant prétexte aux récits du passé, aux évocations
+des légendes guerrières. Dans les imaginations populaires, le «retour
+des cendres» prenait des proportions étranges, et semblait avoir
+quelque chose du retour de l'île d'Elbe. L'intention du président du
+conseil avait été de distraire la France de ses pensées du moment: il
+y avait, certes, réussi mieux qu'il ne s'y attendait, peut-être même
+plus qu'il ne le désirait[225].
+
+[Note 221: Le _Courrier français_ du 13 mai disait: «Le ministère peut
+s'applaudir de ce grand acte de réparation... Il restitue à Napoléon
+cette légitimité populaire qui fit sa force et son droit. C'est
+consacrer en même temps la légitimité de notre révolution et de la
+monarchie que le peuple a choisie. C'est retremper ce gouvernement à
+sa véritable source et lui donner ce baptême de la popularité qui
+semblait peu à peu s'effacer.»]
+
+[Note 222: «Dès aujourd'hui, disait encore le _Courrier français_, les
+traités de Vienne sont moralement déchirés. Il faut reconnaître dans
+cette démarche du cabinet un engagement pour l'avenir.»]
+
+[Note 223: _Journal des Débats_ du 13 mai.]
+
+[Note 224: Le _National_ du 13 mai disait: «Ces souvenirs ne vont-ils
+pas se réveiller demain, dans toute la France, comme une sanglante
+accusation contre toutes les lâchetés qui souillent depuis dix ans nos
+plus brillantes traditions?»]
+
+[Note 225: Henri Heine écrivait de Paris, le 30 mai: «Toujours lui!
+Napoléon et encore Napoléon! Il est le sujet incessant des
+conversations de chaque jour, depuis qu'on a annoncé son retour
+posthume.» (_Lutèce_, p. 79.)]
+
+M. Thiers s'était toujours fort occupé de la gloire de Napoléon.
+Ministre, il avait mis un zèle particulier à rétablir la statue de
+l'Empereur sur la colonne Vendôme et à terminer l'Arc de triomphe de
+l'Étoile[226]. Écrivain, il avait entrepris l'histoire du Consulat et
+de l'Empire. Dans ses discours comme dans ses écrits, il évoquait avec
+complaisance le souvenir des grandeurs impériales. Ayant rencontré à
+Florence, en 1837, le roi Jérôme, il se prit d'une affection très-vive
+pour le prince qui avait, à ses yeux, le prestige d'être le dernier
+frère de l'Empereur. «Je suis, lui écrivait-il le 21 juillet 1837,
+l'un des Français de ce temps les plus attachés à la glorieuse mémoire
+de Napoléon.» Et il ajoutait, dans une autre lettre au même prince, en
+1839: «Le temps viendra, je l'espère, où notre gouvernement sentira ce
+qu'il doit de soins à la famille de Napoléon. Pour moi, c'est une
+dette sacrée que je serais heureux de voir acquitter par la
+France[227].» Dans ces sentiments, il y avait, à côté d'impressions
+et d'entraînements très-sincères, une part de tactique. Nous avons
+déjà noté plusieurs fois, chez M. Thiers, la prétention d'être le plus
+«national» des hommes d'État de la monarchie nouvelle. La dévotion
+napoléonienne lui semblait faire partie de ce rôle, comme, sous la
+Restauration, il lui avait paru convenir à ses débuts d'opposant
+libéral, de réhabiliter la Révolution. On comprend dès lors que M.
+Thiers, à la recherche d'un coup de théâtre, ait pensé à ramener en
+France les cendres de Napoléon. Cette idée d'ailleurs était dans l'air
+depuis une dizaine d'années. En 1830, aussitôt après la révolution,
+une première pétition avait été adressée à la Chambre pour demander
+que le corps de l'Empereur fût réclamé à l'Angleterre et déposé sous
+la colonne Vendôme. Appuyée par le général Lamarque, mais combattue
+par M. Charles de Lameth[228], la pétition avait été écartée[229]. Ce
+fut même pour Victor Hugo, alors l'un des pontifes de la religion
+napoléonienne, l'occasion d'imprécations poétiques contre ces «trois
+cents avocats» qui osaient «chicaner un tombeau» au grand Empereur.
+Et, s'adressant à ce dernier, il lui disait:
+
+ Dors, nous t'irons chercher! Le jour viendra peut-être;
+ Car nous t'avons pour dieu, sans t'avoir eu pour maître[230].
+
+L'année suivante, nouvelle pétition: cette fois, malgré l'opposition
+de La Fayette, la Chambre avait voté le renvoi aux ministres[231]. Le
+même fait s'était reproduit en 1834. Depuis lors, la question avait
+paru sommeiller.
+
+[Note 226: La statue fut inaugurée en 1833, et l'Arc de triomphe en
+1836.]
+
+[Note 227: _Mémoires et Correspondance du roi Jérôme et de la reine
+Catherine._]
+
+[Note 228: «N'oublions pas, disait M. de Lameth, que Napoléon a
+détruit la liberté de son pays et qu'il a été cause, par son ambition,
+de l'invasion de la France.» Puis, faisant allusion à certaines
+agitations bonapartistes: «Il existe déjà parmi nous trop de ferments
+de discorde, n'en augmentons pas le nombre.»]
+
+[Note 229: 7 octobre 1830.]
+
+[Note 230: Cette pièce, intitulée _À la Colonne_ et datée du 9 octobre
+1830, a été insérée dans les _Chants du crépuscule_.]
+
+[Note 231: 13 septembre 1831.--«Napoléon, dit La Fayette, a comprimé
+l'anarchie; il ne faut pas que ses cendres viennent l'accroître
+aujourd'hui.»]
+
+Quand, en 1840, M. Thiers s'avisa subitement de la réveiller, ce fut
+au duc d'Orléans qu'il s'en ouvrit d'abord. L'idée ne pouvait manquer
+de sourire au patriotisme du prince, qui en parla au Roi. Celui-ci,
+d'âge et de caractère plus rassis, manifesta d'abord quelque
+répugnance et quelque hésitation. N'était-il pas permis, au lendemain
+de la tentative de Strasbourg, de ne pas regarder comme absolument
+inoffensive une si retentissante glorification de l'Empereur? Lorsque
+l'opposition reprochait amèrement à la politique royale sa modestie
+pacifique, cette évocation d'un passé de guerre et de gloire ne
+risquait-elle pas de fournir prétexte à un parallèle désobligeant, ou
+tout au moins d'exciter des prétentions que notre diplomatie ne
+pouvait alors satisfaire? Enfin, au dehors, en présence des
+complications chaque jour plus inquiétantes de la question d'Orient,
+le nom de Napoléon ne paraîtrait-il pas une sorte de menace qui
+augmenterait encore les défiances des autres puissances et les
+encouragerait à reformer contre nous la vieille coalition? On conçoit
+que toutes ces objections se soient présentées à l'esprit de
+Louis-Philippe. Mais ce politique qui avait des côtés railleurs et
+sceptiques, en avait aussi de «sensibles»: c'était comme les
+différentes marques du dix-huitième siècle auquel il se rattachait par
+son éducation. Il mettait une sorte de coquetterie à s'associer
+vivement à tout sentiment généreux. Étranger à cette jalousie
+rétrospective qu'éprouvent d'ordinaire les gouvernements nouveaux à
+l'endroit de leurs prédécesseurs, il se faisait honneur d'exalter
+indistinctement «toutes les gloires de la France»: ce sont les mots
+mêmes qu'il inscrivait au fronton de Versailles, et, loyalement fidèle
+à cette devise, il rendait hommage, dans son musée, à toutes les
+grandeurs anciennes ou récentes, sans se demander s'il n'éveillait pas
+ainsi, pour la vieille royauté des Bourbons ou pour l'empire moderne
+des Bonaparte, des sympathies que pouvaient exploiter les ennemis de
+la monarchie de Juillet[232]. On eût dit même que, dans cette
+glorification si désintéressée du passé, il avait une complaisance
+particulière pour Napoléon. Qui compterait tous les hommages rendus,
+depuis 1840, à cette redoutable mémoire? Peut-être était-ce
+imprudent; mais il y avait bien quelque grandeur dans la sécurité avec
+laquelle le roi constitutionnel et pacifique s'exposait à toutes les
+comparaisons, confiant dans le bienfait fécond de la paix, dans la
+supériorité et le prestige du gouvernement libre. Louis-Philippe ne
+fit donc pas une longue résistance à l'idée de M. Thiers. D'ailleurs,
+cette idée était de celles qu'on pouvait ne pas soulever; mais, une
+fois soulevée, il était malaisé de l'écarter: d'autant que le
+ministre, soucieux de se faire honneur de son initiative, n'était pas
+homme à taire l'obstacle devant lequel il aurait été obligé de
+s'arrêter. Le Roi pouvait-il se faire accuser par l'opposition de
+laisser volontairement un tel trophée aux mains de l'Angleterre?
+Aussi, après quelques hésitations, avait-il pris promptement son
+parti, et, le 1er mai, en recevant, à l'occasion de la Saint-Philippe,
+les compliments de ses ministres: «Je veux, dit-il à M. Thiers, vous
+faire mon cadeau de fête. Vous désiriez faire rapporter en France les
+restes mortels de Napoléon; j'y consens. Entendez-vous à ce sujet avec
+le cabinet britannique. Nous enverrons Joinville à Sainte-Hélène.»
+
+[Note 232: En octobre 1847, recevant Jérôme Bonaparte et son fils,
+Louis-Philippe les engageait à visiter Versailles, «où, disait-il, il
+avait mis en présence les deux grandes figures de la France, Louis XIV
+et l'Empereur».]
+
+Louis-Philippe gagné, M. Thiers avait dû, avant de rien dire aux
+Chambres françaises, obtenir le consentement de l'Angleterre. Ce fut
+l'affaire de M. Guizot, qui ne s'attendait pas à pareille mission. «Si
+vous réussissez, lui écrivait le président du conseil, cela vous fera
+autant d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
+personnelle du succès... Le Roi y tient autant que moi, et ce n'est
+pas peu dire.» À la première ouverture, lord Palmerston, fort surpris,
+ne put cacher un sourire railleur qui trahissait ce qu'il pensait de
+cette politique sentimentale. Toutefois, il n'hésita pas, et, deux
+jours après, le consentement était donné. Le ministre anglais se
+montrait d'autant plus empressé à ne pas nous refuser cette
+satisfaction un peu vaine, qu'il nous faisait alors échec sur le
+terrain des réalités, et s'apprêtait à nous jouer un méchant tour. Il
+croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait là plus
+d'embarras que de force. «Le gouvernement français, écrivait-il à son
+frère, le 13 mai 1840, nous a demandé de rapporter de Sainte-Hélène
+les cendres de Napoléon. Nous avons accordé cette permission. Voilà
+une requête bien française! (_This is a thoroughly french request._)
+Mais il aurait été absurde de notre part de ne pas l'accorder. Aussi
+nous sommes-nous fait un mérite de l'accorder promptement et de bonne
+grâce[233].» En même temps, il adressait à son ambassadeur à Paris une
+dépêche ostensible, où il le chargeait d'assurer M. Thiers du
+«plaisir» avec lequel il avait accédé à sa demande. «Le gouvernement
+de Sa Majesté, ajoutait-il, espère que la promptitude de cette réponse
+sera considérée en France comme une preuve de son désir d'effacer
+toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie de
+l'Empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la
+nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que, si
+de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront
+ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de
+Napoléon.» Nobles paroles que, quelques jours après, M. de Rémusat
+citait dans son exposé des motifs, et qui soulevaient les
+applaudissements de la Chambre française[234].
+
+[Note 233: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 40.]
+
+[Note 234: M. Élias REGNAULT (_Histoire de Huit ans_, t. I, p. 142)
+attribue à la négociation poursuivie avec le cabinet anglais, une
+origine très-singulière. Ce serait O'Connell qui, circonvenu par un
+des parents de l'Empereur, aurait le premier averti lord Palmerston de
+son intention de proposer à la Chambre des communes la restitution des
+restes de Napoléon. Lord Palmerston aurait alors informé M. Thiers
+qu'il serait obligé de répondre à O'Connell que jamais le gouvernement
+français n'avait demandé cette restitution. M. Thiers n'aurait fait sa
+démarche que sur cette provocation. Dans les documents français et
+anglais, notamment dans la correspondance de lord Palmerston, rien ne
+confirme et tout contredit cette version, évidemment inventée par les
+républicains pour diminuer aux yeux des patriotes l'initiative du
+gouvernement de Juillet.]
+
+Lord Palmerston ne se trompait pas, en prévoyant les embarras que
+cette affaire causerait au gouvernement français. L'émotion et
+l'excitation produites par la communication de M. de Rémusat à la
+Chambre des députés, loin de se calmer les jours suivants, ne firent
+qu'augmenter. Seulement l'unanimité dans l'approbation, cette sorte de
+baiser Lamourette dont le spectacle avait attendri M. Thiers, ne dura
+pas. Les bonapartistes, qui voulaient tourner à leur profit
+l'agitation des esprits, se plaignirent qu'on n'en faisait pas encore
+assez. Envoyer une frégate, quelle mesquinerie! il fallait toute une
+escadre. On avait annoncé l'intention de faire voyager le corps par
+eau du Havre à Paris: c'est qu'on avait peur de le mettre en contact
+avec les populations et de provoquer ainsi des ovations trop
+redoutables. L'église des Invalides ne paraissait pas un mausolée
+assez extraordinaire et assez unique: le corps devait être placé sous
+la colonne Vendôme. Enfin le gouvernement prétendait déposer sur le
+tombeau l'épée d'Austerlitz: on lui déniait le droit de disposer d'une
+relique qu'il n'était pas digne de toucher et qui d'ailleurs était la
+propriété des héritiers de Napoléon. Ces exagérations bonapartistes
+trouvaient un écho passionné dans la presse de gauche. Sous l'action
+de ces polémiques, l'opinion, surtout dans les classes populaires,
+s'échauffait chaque jour davantage. Par un contre-coup naturel, dans
+des régions plus hautes et plus froides, on se prenait à raisonner
+l'entraînement de la première heure et à se demander avec inquiétude
+où l'on allait. N'avait-on travaillé qu'à préparer une explosion à la
+fois césarienne et révolutionnaire? Le danger du moment n'était pas le
+seul dont on fût troublé: que pourrait être, après plusieurs mois
+d'une pareille excitation, la cérémonie même du retour des cendres,
+avec l'immense concours de population qui en serait l'accompagnement?
+On sentait donc la nécessité de jeter un peu d'eau sur ce feu. Le
+_Journal des Débats_ s'y essaya et, sans retirer son approbation à la
+mesure, il s'éleva contre les excès d'un enthousiasme fanatique. Il ne
+faut pas, disait-il, dénaturer le projet, confondre, dans l'hommage
+rendu, le régime impérial qui n'est pas à regretter, avec l'Empereur
+qu'il convient d'honorer[235]. Mais ces distinctions soulevèrent des
+protestations indignées de la part des journaux de gauche et de centre
+gauche. «Dans le culte de reconnaissance que nous rendons à la mémoire
+de l'Empereur, s'écria le _Courrier français_, nous ne séparons pas ce
+que le ciel a uni...; le conquérant, le législateur, l'administrateur,
+le missionnaire de la révolution française, voilà ce que nous voulons
+honorer;» et il ne s'agit pas seulement d'un hommage, mais d'une
+«expiation à laquelle la France tout entière est intéressée». Le
+_Siècle_ s'exprimait de même. Le _Constitutionnel_ blâmait aussi les
+«réserves hypocrites du _Journal des Débats_». Tel était, du reste, le
+diapason auquel les journaux se trouvaient montés, que le _Siècle_
+parlait de la «sublime agonie de Sainte-Hélène, aussi résignée que
+celle du Christ, et qui avait duré plus longtemps»[236].
+
+[Note 235: _Journal des Débats_ du 22 mai.]
+
+[Note 236: Articles du 23, du 24 et du 29 mai 1840.]
+
+On put croire un moment que la Chambre se laisserait entraîner dans la
+même voie. La commission chargée d'examiner le crédit d'un million
+demandé par le gouvernement, le porta d'enthousiasme à deux millions,
+ajouta aux honneurs projetés l'érection d'une statue équestre, et se
+fit donner par le ministre l'assurance que d'autres navires
+accompagneraient la frégate montée par le prince de Joinville. Le
+rapport, rédigé par le maréchal Clauzel, semblait découpé dans
+quelqu'un des journaux que nous venons de citer. «Napoléon, y
+lisait-on, n'est pas seulement pour nous le grand capitaine; nous
+voyons en lui le souverain et le législateur.» Et, après avoir bien
+indiqué qu'il poursuivait l'apothéose sans réserve de celui qu'il
+appelait «le héros national», le rapporteur daignait féliciter le Roi
+de son «empressement» à «consacrer cette illustre mémoire».
+
+En séance (26 mai), la discussion fut courte. Après une escarmouche
+entre deux députés de la gauche, M. Glais-Bizoin et M. Gauguier, le
+premier protestant contre le rétablissement du «culte napoléonien», le
+second déclarant que «Dieu avait paru étonné du génie surhumain de
+Napoléon» et vouant à «l'ignominie» ceux qui osaient critiquer un tel
+homme, M. de Lamartine demanda la parole. Presque seul des poëtes de
+son temps, il avait su résister à la fascination qui égarait alors
+tant d'imaginations; dès 1821, dans sa belle «méditation» sur
+Bonaparte, il n'avait tu ni ses fautes, ni même ses crimes. Aussi se
+trouva-t-il l'esprit plus libre que d'autres, en 1840, pour voir à
+quels dangers on s'exposait. «Les cendres de Napoléon ne sont pas
+éteintes, écrivait-il à un de ses amis, et l'on en souffle les
+étincelles.» M. Thiers, informé de ces dispositions, avait tâché de
+détourner un si brillant contradicteur d'intervenir dans la
+discussion. «Non, répondit ce dernier, il faut décourager les
+imitateurs de Napoléon.--Oh! dit le ministre, quelqu'un peut-il songer
+à l'imiter?--Vous avez raison, reprit M. de Lamartine, je voulais dire
+les parodistes de Napoléon[237].» Le mot avait eu grand succès dans
+les salons où l'on n'aimait pas M. Thiers. Ces préliminaires étaient
+plus ou moins connus du monde parlementaire; aussi la curiosité
+fut-elle vivement excitée quand le poëte orateur parut à la tribune.
+Bien que désapprouvant au fond la mesure, il n'alla pas jusqu'à la
+combattre. «Ce n'est pas sans un certain regret, dit-il, que je vois
+les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher
+au milieu de l'Océan, où l'admiration et la pitié de l'univers
+allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers
+l'abîme de ses malheurs... Mais le jour où l'on offrait à la France de
+lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour
+la recevoir....Recevons-la donc avec recueillement, mais sans
+fanatisme..... Je vais faire un aveu pénible; qu'il retombe tout
+entier sur moi, j'en accepte l'impopularité d'un jour. Quoique
+admirateur de ce grand homme, je n'ai pas un enthousiasme sans
+souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette
+mémoire. Je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte
+de la force, que l'on voit, depuis quelque temps, se substituer, dans
+l'esprit de la nation, à la religion sérieuse de la liberté. Je ne
+crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de
+surexciter les bouillonnements déjà trop impétueux du sang français
+qu'on nous représente comme impatient de couler après une trêve de
+vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du
+monde, pouvait être la honte des nations... Nous, qui prenons la
+liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne
+séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce
+qui l'éblouit que ce qui le sert. N'effaçons pas tant, n'amoindrissons
+pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle,
+représentative, pacifique. Elle finirait par disparaître aux yeux du
+peuple.» L'orateur avait entendu sans doute «les ministres assurer que
+ce trône ne se rapetisserait pas devant un pareil tombeau, que ces
+ovations, que ces cortéges, que ces couronnements posthumes de ce
+qu'ils appelaient une légitimité, que ce grand mouvement donné, par
+l'impulsion même du gouvernement, au sentiment des masses, que cet
+ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles
+prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires,
+ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du
+succès, tout cela n'avait aucun danger pour l'avenir de la monarchie
+représentative.» Mais, malgré ces assurances il demeurait inquiet et
+il invitait la France, en honorant cette grande mémoire, à bien faire
+voir «qu'elle ne voulait susciter de cette cendre, ni la guerre, ni la
+tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des
+imitateurs».
+
+[Note 237: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, du 27 mai
+1840. (_Documents inédits._)]
+
+L'effet fut grand. Personne ne se trouva en état de répondre à cette
+parole, magnifique comme toujours, et cette fois admirablement sensée.
+M. Odilon Barrot se borna à donner, en quelques phrases assez ternes,
+son adhésion à la mesure proposée. Quant à M. Thiers, trop embarrassé
+de ce que devenait le mouvement dont il avait donné le signal, pour en
+prendre la défense contre M. de Lamartine, mais n'osant pas davantage
+le désavouer, il resta muet sur son banc. Ce fut à peine si, après la
+clôture, il intervint d'un mot pour déclarer qu'il adhérait à
+l'augmentation de crédits proposée par la commission; il tâchait, à la
+vérité, d'en diminuer la portée politique en l'expliquant par
+l'insuffisance des devis primitifs. En dépit du ministre et à
+l'étonnement général, il se trouva, dans la Chambre, une majorité pour
+repousser les conclusions de la commission et revenir au chiffre
+primitivement proposé, majorité assez hétérogène, composée de
+conservateurs inquiets pour la monarchie et de libéraux de gauche
+inquiets pour la liberté. Aucun de ceux qui composaient cette majorité
+n'ignorait qu'en fait le crédit d'un million serait sûrement dépassé;
+mais leur vote était une façon d'adhérer aux paroles de M. de
+Lamartine; c'était aussi une leçon à l'adresse de M. Thiers.
+
+La décision de la Chambre souleva un immense cri de colère dans toute
+la presse de gauche et de centre gauche. Pendant que le _Journal des
+Débats_, presque seul à se féliciter, disait d'un accent triomphant:
+«La Chambre nous a vengés», le _Constitutionnel_ déclarait «cette
+séance déplorable»; le _Temps_ ajoutait: «La discussion a commencé par
+le ridicule et fini par la honte»; le _Courrier français_ flétrissait
+la majorité qui «avait donné raison aux détracteurs de Napoléon» et
+«détruit l'effet de la réparation que le ministère avait proposée»; il
+reprochait à M. Barrot et à M. Thiers de s'être laissé «paralyser,» et
+déplorait surtout qu'un «grand nombre» des députés de la gauche
+figurassent dans la majorité; «on ne doit pas quitter le drapeau des
+bleus, disait-il à ces dissidents; quand on est de souche
+révolutionnaire, répudier les lois, l'ordre, les batailles et
+l'administration de l'Empire, c'est presque renier sa croyance[238]».
+L'occasion parut bonne aux Bonaparte pour se mettre en avant, et
+l'ex-roi Joseph, frère aîné de Napoléon, qui vivait à Londres sous le
+nom de comte de Survilliers, écrivit au maréchal Clauzel une lettre,
+aussitôt publiée, où il offrait deux millions, l'un pour les débris de
+la garde, l'autre pour remplacer le crédit refusé par la Chambre; il
+est vrai que ces deux millions étaient en papier, en rescriptions ou
+délégations provenant de la liste civile de l'Empereur, c'est-à-dire
+en créances non reconnues par l'État français: libéralité peu coûteuse
+à celui qui la proposait, et peu profitable à ceux auxquels on
+l'offrait. En même temps, une souscription fut ouverte par le
+_Constitutionnel_, le _Messager_, le _Courrier français_, le _Siècle_,
+le _Temps_, le _Commerce_, pour réunir les deux millions refusés par
+la Chambre. Vainement dénonçait-on au ministère ce qu'il y avait de
+peu constitutionnel à provoquer une protestation contre une décision
+législative, vainement l'avertissait-on que «cette souscription
+tuerait la Chambre si elle réussissait», vainement lui montrait-on,
+dans le comité de souscription, «un noyau de pensées et de sentiments
+bonapartistes», dangereux dès maintenant, plus dangereux encore au
+jour des funérailles[239], M. Thiers ne voulait même pas ou ne pouvait
+empêcher les journaux qui semblaient entièrement à sa dévotion, de
+prendre part à cette campagne. Plus que jamais il était débordé; aussi
+le _Journal des Débats_ répondait-il à un sentiment devenu assez
+général, quand il adressait au président du conseil cette sévère
+remontrance: «Ce n'est pas tout de concevoir une grande pensée, mais
+dont l'exécution a incontestablement ses embarras et ses dangers. On
+ne jette pas, dans un pays, une idée comme celle de ramener les
+cendres de Napoléon, pour l'abandonner à tous les caprices des
+partis... Le gouvernement devait avoir tout calculé, prévu... Mais, au
+lieu de faire la loi aux partis et de leur imposer l'exécution de son
+plan, il va à la dérive, laissant modifier son projet par une
+commission, puis modifier le projet de la commission par la Chambre,
+et finissant par livrer la question à qui? aux partis eux-mêmes qu'on
+érige en tribunal d'appel contre un vote législatif[240].»
+
+[Note 238: Articles du 27 et du 28 mai 1840.]
+
+[Note 239: _Journal des Débats_, 29 mai 1840.]
+
+[Note 240: Article du 31 mai 1840.]
+
+Cependant il fut bientôt visible que cette souscription, commencée à
+si grand fracas et jugée un moment si menaçante, n'aurait qu'un
+résultat misérable. Au bout de quelques jours, on n'en était qu'à
+vingt-cinq mille francs, et rien n'indiquait qu'en persévérant, on
+réussirait mieux. En outre, parmi les députés de la gauche, les
+divergences qui s'étaient déjà produites lors du vote, devenaient
+chaque jour plus profondes et plus aigres. Certains d'entre eux, de
+moins en moins disposés à se laisser compromettre dans ce réveil
+bonapartiste, menaçaient d'une protestation publique. Fort embarrassé
+et inquiet, mais ne voulant pas prendre sur lui l'impopularité
+d'arrêter cette souscription, M. Thiers obtint de M. Odilon Barrot,
+toujours dévoué, qu'il écrivît une lettre pour la déconseiller. Les
+journaux saisirent l'occasion offerte de sortir de l'impasse où ils
+s'étaient fourvoyés, et annoncèrent, le 1er juin, l'abandon de la
+souscription. Leur ressentiment contre ceux qui ne les avaient pas
+suivis fut d'autant plus vif que leur insuccès avait été plus
+mortifiant[241]. Toutefois, après quelques jours d'amères
+récriminations, le silence finit par se faire, et, au moins dans la
+presse et à la tribune, on ne parla plus de Napoléon.
+
+[Note 241: Le _Courrier français_ disait, par exemple, le 4 juin 1840:
+«Il se passera bien du temps et il faudra bien des actes, avant que
+nous puissions reprendre confiance dans la fermeté du ministère, dans
+notre propre parti.»]
+
+Le résultat le plus clair de la campagne, si brillamment mise en train
+par M. Thiers, était donc, au bout de quelques semaines, d'avoir agité
+les esprits, réveillé des idées dangereuses pour la monarchie et la
+liberté, alarmé les conservateurs, jeté la division et le désarroi
+dans la gauche, et exposé le cabinet à son premier échec
+parlementaire. C'était tout le contraire de ce que le président du
+conseil avait espéré de sa diversion. Loin d'avoir supprimé ou rejeté
+au second plan ses embarras, il se trouvait les avoir aggravés. Son
+renom d'habileté en était ébranlé, et, parmi ceux-là mêmes qui
+attendaient le plus de lui, quelques-uns en venaient à se demander
+s'il n'était pas un étourdi téméraire. Avait-il produit meilleur effet
+hors frontières? Moins exclusivement préoccupé de la popularité qu'il
+cherchait à obtenir ainsi en France, plus attentif à suivre, en
+Europe, l'effort de ceux qui travaillaient à éveiller contre nous les
+susceptibilités et les défiances des puissances, il se fût aperçu que
+les démarches et les paroles par lesquelles il croyait seulement
+donner une satisfaction platonique à l'amour-propre national,
+retentissaient comme une menace aux oreilles d'étrangers déjà
+prévenus, et compliquaient singulièrement les difficultés de la crise
+où les événements d'Orient avaient jeté notre diplomatie. Ces
+chancelleries du continent, qui s'étaient déjà figuré, l'année
+précédente, que le maréchal Soult voulait «guerroyer» et «chercher les
+traces de Napoléon», trouvaient naturellement à s'effaroucher plus
+encore de l'attitude prise par son successeur[242]. Le vieux roi de
+Prusse, malgré sa modération et sa sympathie pour la royauté de
+Juillet, disait au général de Ségur: «Ah! la France! Dieu veuille
+qu'elle soit sage! Et cette translation des cendres de Napoléon,
+est-ce que vous n'êtes pas inquiet de l'effet qu'elle va produire?
+Pour moi, je vous avoue que j'en suis effrayé.» Ces alarmes et ces
+méfiances des puissances se manifestaient parfois trop ouvertement
+pour que M. Thiers pût les ignorer; mais il affectait d'en être plus
+fier qu'embarrassé. Ses journaux y montraient un hommage rendu à «son
+ardent amour de la dignité nationale», à sa volonté de donner «à la
+révolution de Juillet une noble et forte attitude au dehors».
+
+[Note 242: M. Thiers d'ailleurs était, depuis la coalition, suspect à
+l'Europe. Dès le 14 mai 1839, M. de Barante écrivait à M. Bresson: «M.
+Thiers est devenu un véritable épouvantail; on se trouble au nom de
+celui que la renommée présente comme livré à une imagination
+turbulente.» (_Documents inédits._)]
+
+Cependant, les négociations continuaient avec l'Angleterre, pour
+régler les mesures d'exécution. Quand tout fut convenu, et que, le 7
+juillet, la frégate la _Belle Poule_ mit à la voile pour
+Sainte-Hélène, sous les ordres du prince de Joinville, l'attention
+publique était ailleurs. Seuls quelques esprits prévoyants pensaient
+encore avec inquiétude à la grande émotion du retour. «De loin,
+écrivait alors Henri Heine, s'avance vers nous, à pas mesurés et de
+plus en plus menaçants, le corps du géant de Sainte-Hélène.» Mais bien
+des événements se passeront avant que ce revenant ne débarque, et,
+quand il arrivera, le ministère du 1er mars ne sera plus là pour le
+recevoir.
+
+
+VIII
+
+Toujours en quête de diversions aux difficultés de sa situation
+parlementaire, M. Thiers en trouvait parfois de moins bruyantes et de
+plus utiles que l'évocation des souvenirs napoléoniens: telles
+étaient les nombreuses lois d'affaires vers lesquelles il tâchait
+d'attirer l'activité du parlement et l'attention du public. C'est le
+mérite, parfois un peu oublié, des Chambres de la monarchie de
+Juillet, qu'au moment où on les croit absorbées, entravées,
+stérilisées par les dissensions et les intrigues politiques, l'oeuvre
+législative se poursuive, souvent un peu dans l'ombre et sans grand
+bruit, mais généralement intelligente et féconde. Rarement les lois
+ont été plus sagement faites et plus soigneusement rédigées; la
+meilleure preuve n'en est-elle pas dans ce fait que beaucoup des
+dispositions organiques qui nous régissent encore, datent de cette
+époque? Sans doute il ne saurait entrer dans le plan d'une histoire
+politique d'analyser ces lois, de raconter en détail les débats d'où
+elles sont sorties: ces renseignements se trouvent dans les traités
+spéciaux de jurisprudence ou d'administration; mais ce qui nous
+appartient, c'est de mentionner l'importance des résultats obtenus, et
+de rappeler qu'on ne saurait, en les négligeant, juger équitablement
+le régime et les hommes.
+
+Pour ne parler que de la session qui nous occupe en ce moment, celle
+de 1840, le ministère du 1er mars, réussit en quelques mois à mener à
+bonne fin et à faire voter par les deux Chambres plusieurs lois, dont
+quelques-unes importaient grandement à la prospérité matérielle du
+pays: prorogation jusqu'en 1867 du privilége de la Banque de France
+qui était près d'expirer; abolition du monopole pour la fabrication du
+sel; impulsion donnée à la construction, déjà trop retardée, des
+chemins de fer, et subventions accordées, sous différentes formes, aux
+compagnies concessionnaires hors d'état de remplir leurs obligations;
+création ou achèvement de divers canaux et amélioration de la
+navigation de plusieurs rivières; établissement d'un service de
+bateaux à vapeur entre nos grands ports et l'Amérique. Les deux
+Chambres eurent aussi une discussion importante sur cette question de
+la conversion des rentes qui, depuis le jour où elle s'était trouvée
+si malheureusement mêlée à la chute du ministère du 11 octobre, avait
+été plusieurs fois soulevée, sans pouvoir jamais aboutir. En 1840,
+comme en 1836 et 1838, la conversion trouva bon accueil au
+Palais-Bourbon, et échoua au Luxembourg; les pairs, en la repoussant,
+se conformaient à la pensée connue du Roi et peut-être subissaient son
+influence. Louis-Philippe était fort animé sur ce sujet; il redoutait
+beaucoup pour son gouvernement le mécontentement possible des
+rentiers, et ne se rendait pas suffisamment compte de l'avantage
+qu'une telle mesure pouvait avoir pour les finances de l'État. Que ce
+fût par ménagement pour la couronne ou par l'effet de ses propres
+hésitations, le cabinet soutint mollement la mesure, surtout devant la
+Chambre des pairs. Indiquons encore, parmi les problèmes toujours
+débattus et jamais résolus d'une façon définitive, l'inextricable
+question des sucres qui occupa, sans résultat satisfaisant, plusieurs
+séances des deux assemblées. Enfin signalons, dans la Chambre des
+pairs, la discussion, très-approfondie et très-honorable pour les
+législateurs de ce temps, de deux lois qui ne devaient être soumises à
+l'autre Chambre que dans la session suivante: c'était la loi sur
+l'expropriation pour cause d'utilité publique et celle sur le travail
+des enfants dans les manufactures, destinées l'une et l'autre à
+résoudre des problèmes nés récemment de la transformation économique,
+et à opérer, en des matières particulièrement graves, la conciliation
+toujours fort délicate des droits et des devoirs de l'État avec ceux
+de la propriété et de la famille.
+
+L'initiative de plusieurs de ces lois avait été prise par le ministère
+du 12 mai; mais c'était le cabinet du 1er mars qui en avait pressé
+l'examen, soutenu et dirigé la discussion. Chacun de ses membres
+prenait sa part de cette oeuvre. Entre tous, le ministre des travaux
+publics, le comte Jaubert, profitait de l'excellent état des finances
+pour beaucoup entreprendre; on eût presque dit que l'ancien
+doctrinaire cherchait, par cette activité un peu fiévreuse, à étourdir
+les scrupules que devait parfois éveiller chez lui la politique du
+président du conseil.[243] Ce n'est pas cependant que M. Thiers fût
+disposé à laisser toute la charge et tout l'honneur aux ministres
+spéciaux. Il mettait, au contraire, comme il avait déjà fait en 1836,
+son amour-propre à se substituer à eux, à intervenir de sa personne
+sur les sujets les plus divers et souvent les plus techniques. Ouvrez
+la collection des discours qu'il a prononcés à cette époque: vous en
+trouverez, à quelques jours de distance, sur la conversion de la
+rente, sur la question des sucres, sur le privilége de la Banque, sur
+la colonisation, sur la garantie d'intérêts à accorder au chemin de
+fer d'Orléans, sur la navigation intérieure, sur les paquebots
+transatlantiques. Cette prodigieuse facilité à parler de tout si
+hardiment et si agréablement, cette universelle compétence ne
+contribuaient pas peu au prestige du premier ministre[244]; si elle
+n'en imposait pas toujours également au petit nombre des gens qui
+connaissaient à fond la question particulière, elle éblouissait les
+ignorants et les superficiels qui forment la masse des assemblées.
+Souvent, du reste, dans ces débats, M. Thiers servait utilement la
+cause du bon sens et de la tradition contre les utopies envieuses et
+ruineuses de la gauche: témoin le très-remarquable discours par lequel
+il justifia la prorogation du privilége de la Banque contre les
+détracteurs jaloux de la prétendue «aristocratie financière»; en cette
+circonstance, son succès fut si complet qu'au moment du vote, il n'y
+eut pas plus de 58 boules noires dans l'urne. M. Thiers attirait ainsi
+tous les regards. Des membres du cabinet, on ne voyait guère que lui,
+on n'entendait que lui. Les autres ministres en étaient mortifiés et
+se plaignaient parfois tout bas de leur chef, mais sans rien faire
+pour reprendre leur rang. M. de Rémusat lui-même, que sa brillante
+intelligence eût pu faire prétendre à un rôle considérable et sur
+lequel les conservateurs avaient compté pour faire contre-poids aux
+tendances du président du conseil vers la gauche, s'était laissé, dès
+le premier jour, absorber, dominer, annuler. Il s'en apercevait, en
+plaisantait le premier et croyait ainsi sauver sa dignité. M. Thiers
+avait pris, du reste, l'habitude de ne pas se gêner avec ses
+collègues, rudoyant ceux qui témoignaient quelque velléité
+d'indépendance et ne s'inquiétant pas de ménager leur amour-propre.
+C'est ainsi qu'un jour, à dîner chez M. de Rémusat et en présence de
+M. Cousin, il fit, contre les politiques philosophes, une sortie assez
+semblable au morceau de Napoléon contre les idéologues, et chanta,
+avec un égoïsme naïf, une sorte d'hymne sur le plaisir de présider un
+ministère dont il était le maître et avec lequel il n'avait pas à
+compter[245].
+
+[Note 243: Cf, sur la situation budgétaire, ce que j'ai dit au tome
+III, p. 247 à 250.]
+
+[Note 244: Henri Heine écrivait le 20 mai 1840: «M. Thiers a gagné de
+nouveaux lauriers par la clarté convaincante avec laquelle il a
+traité, dans la Chambre, les sujets les plus arides et les plus
+embrouillés... Cet homme connaît tout; nous devons regretter qu'il
+n'ait pas étudié la philosophie allemande: il saurait l'expliquer
+également.» (_Lutèce_, p. 60.)]
+
+[Note 245: _Documents inédits._]
+
+En même temps qu'il cherchait à se poser en homme d'affaires, ayant la
+sollicitude et l'intelligence des intérêts matériels, M. Thiers se
+plaisait à faire vibrer, de temps à autre, des cordes plus hautes et
+plus généreuses. À ce titre, on ne peut passer sous silence le
+discours qu'il prononça sur les crédits demandés pour l'Algérie.
+Lorsque le moment sera venu de reprendre le récit des guerres
+africaines, nous aurons occasion de dire l'origine et les conséquences
+de ce débat; quant à présent, il importe seulement de mettre en
+lumière la netteté et la fierté patriotique avec lesquelles le
+ministre proclama la nécessité, pour le gouvernement français, de «se
+maintenir» et de «se maintenir grandement en Afrique», rejeta, comme
+un «système absurde», «l'occupation restreinte» et déclara bien haut
+qu'il fallait «faire une guerre heureuse à Abd-el-Kader». Aucun
+ministre n'avait encore parlé sur ce ton de l'oeuvre de la France au
+delà de la Méditerranée. Le président du conseil termina ces
+déclarations par quelques phrases d'une portée plus générale, bien
+faites pour caresser la fibre nationale, mais aussi pour donner, au
+dehors, à notre politique une sorte de physionomie belliqueuse.
+«N'est-ce pas, disait-il, une chose utile pour une nation que de se
+battre quelque part?... Voyez l'Angleterre et la Russie, ces deux
+grandes puissances; elles vont à Khiva, elles vont en Chine, elles se
+font des armées, elles donnent des preuves de force et d'existence!
+Et la France, cette puissance qui a tant besoin de son épée, cette
+puissance si remuante et si belliqueuse, la France ne ferait rien!...
+Messieurs, voilà vingt-cinq ans que l'Europe est en paix. C'est la
+trêve la plus longue que l'on ait vue. Après vingt-cinq ans de paix,
+le sang bouillonne dans les veines. Eh bien! les grandes nations ne se
+ruent plus les unes sur les autres; mais elles se portent chez les
+peuples barbares. Les Russes vont à Khiva, les Anglais en Chine, nous
+allons en Algérie. Je suis charmé que la France aussi fasse parler
+d'elle, se fasse une bonne renommée, se fasse des soldats!» Ces idées,
+d'ailleurs, n'étaient pas nouvelles chez M. Thiers; il les avait déjà
+exprimées, quelques semaines auparavant, dans le salon du duc de
+Broglie, où il s'était rencontré avec certains adversaires de
+l'Algérie, entre autres M. Duvergier de Hauranne et M. d'Haubersaert.
+Ceux-ci avaient objecté la quantité de millions et d'hommes absorbés
+dans cette entreprise: «Eh bien! s'était écrié M. Thiers, vous êtes
+bien heureux, dans notre pauvre temps où chacun ne pense qu'à son
+pot-au-feu, où l'on jette les hauts cris quand il s'agit d'emporter
+une mauvaise bicoque comme Anvers, où on lésine sur le budget, où on
+fait des économies de bouts de chandelles, vous êtes bien heureux
+d'avoir encore quelque chose qui maintienne le moral de votre armée et
+qui vous arrache quelques écus! Vous êtes bien heureux d'avoir quelque
+chose qui touche, qui remue, qui ébranle! Est-ce nos mauvaises
+discussions, est-ce notre gouvernement représentatif, dans le pauvre
+état où il est, qui relèvera les âmes des petites passions qui les
+possèdent, de ce scepticisme qui les ronge? Non, ce que nous faisons à
+Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au pays;
+mais, quand le pays apprend qu'on s'est battu à Mazagran et qu'on a
+vaincu à Meserghin, les enfants s'émeuvent et les femmes pleurent.
+Est-ce trop de soixante millions pour maintenir ce qui reste de
+sentiments moraux et de passions désintéressées, pour empêcher la
+France de s'accroupir sur sa chaufferette? Est-ce que vous craignez de
+manquer jamais de banquiers? Est-ce que vous avez peur de voir F...
+prodigue, L... désintéressé? Sans Alger, savez-vous quelle pensée
+impertinente l'Europe pourrait concevoir sur de pauvres petits soldats
+comme les nôtres? car nous ne sommes pas beaux hommes en France,
+dit-il en se regardant. Mais quand ces pauvres petits soldats arrivent
+en Afrique, on leur dit: Vous êtes les successeurs de l'armée de
+Napoléon, et ils vont se battre tant qu'ils peuvent.--Est-ce assez de
+coups de fusil comme cela?--Non, il en faut davantage pour être les
+soldats de Napoléon.--Eh bien! en voilà encore et toujours. Ils
+meurent, ils se consument de maladie. Eh bien! tant mieux, ceux qui
+reviennent en sont plus forts et plus aguerris. Savez-vous ce qu'il y
+a d'horreurs, de souffrances, de maladies, sous ces beaux noms de
+Napoléon et de César? Savez-vous ce qu'il y a d'enfants massacrés, de
+femmes violées, sous les souvenirs poétiques de Rivoli et de
+Castiglione? Et puis, quand tout cela s'éloigne, ça fait de la
+grandeur et de la gloire[246].» La voix de M. Thiers s'était
+graduellement animée: il marchait de long en large devant la cheminée
+et semblait presque hors de lui-même. «C'est singulier, dit en sortant
+un des auditeurs, je ne suis pas de son avis, mais ce petit homme me
+rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de paroles
+de l'Empereur, les jours où il n'était pas très-raisonnable[247].»
+
+[Note 246: _Documents inédits._]
+
+[Note 247: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 308.]
+
+
+IX
+
+Si désireux qu'il fût d'éluder les questions politiques, M. Thiers n'y
+pouvait parvenir toujours. Le 16 mai, la Chambre avait à statuer sur
+diverses pétitions relatives à la réforme électorale. La commission
+concluait à l'ordre du jour pour celles qui demandaient le suffrage
+universel ou l'extension du droit de vote à tous les gardes nationaux;
+elle proposait de renvoyer au ministre celles qui réclamaient des
+modifications moins radicales, telles qu'une légère augmentation du
+nombre des électeurs, le suffrage à deux degrés ou le vote au
+chef-lieu du département. M. Arago, au nom du parti radical, soutint
+les pétitions dans un discours qui fit alors un certain bruit.
+François Arago a été l'une des plus fameuses victimes de la maladie
+étrange qui a sévi sur plusieurs savants de notre siècle; nous voulons
+parler de cette sorte de perversion du goût qui leur fait trouver plus
+d'attraits à jouer un second rôle dans la politique qu'à occuper le
+premier rang dans la science, et qui les conduit à préférer la plus
+vulgaire des popularités ou le plus banal des honneurs, à la vraie
+gloire, la seule enviable et durable[248]. Ses débuts comme astronome
+avaient été singulièrement heureux et brillants. Déjà célèbre et
+membre de l'Institut à vingt-trois ans, il avait encore accru, depuis
+lors, par d'importantes découvertes, son renom dans le monde de la
+science. Mais les suffrages de cette élite, suffrages lents, froids,
+presque silencieux, ne contentaient pas une nature méridionale, avide
+de mouvement, de bruit, de mise en scène, impatiente de se sentir en
+communication directe avec le public, d'agir sur lui et de s'enivrer
+de ses louanges. Ne nous a-t-il pas lui-même laissé entrevoir ce côté
+de son âme, quand, dans sa notice sur Thomas Young, il a plaint le pur
+savant d'être privé des applaudissements populaires et de ne trouver,
+dans toute l'Europe, que huit ou dix personnes en état de l'apprécier?
+Aussi, pour son compte, ne resta-t-il pas isolé sur les cimes désertes
+et lointaines où se font les grandes découvertes. On le vit bientôt
+descendre en des régions plus voisines de la foule, et chercher, dans
+l'exposition et la vulgarisation éloquente de la science, une renommée
+moins haute, mais plus étendue. Cela même ne lui suffit pas longtemps,
+et 1830 lui ayant offert l'occasion de se jeter dans la politique, il
+se fit élire député par ses compatriotes des Pyrénées-Orientales: il
+avait alors quarante-quatre ans. La direction de ses idées et surtout
+la fougue de son tempérament le portaient aux opinions avancées. Au
+début cependant, loin de prendre, à l'égard de la monarchie nouvelle,
+l'attitude d'un ennemi irréconciliable, il eut des rapports assez
+intimes avec la famille royale, et donna même quelques leçons
+d'astronomie et de mathématiques au duc d'Orléans. Mais, au bout de
+peu de temps, ayant cru avoir à se plaindre du «Château», il rompit
+ces relations, ne garda plus aucun ménagement dans son opposition et
+se posa ouvertement en républicain[249]. Avec sa haute stature, sa
+chevelure encore noire et flottante, son large front, ses yeux
+ardents, ombragés de puissants sourcils, M. Arago faisait figure à la
+tribune. Sa parole ne manquait ni de force, ni de chaleur, ni
+d'originalité; c'étaient la mesure et le jugement qui faisaient
+défaut. On l'écoutait avec déférence dans les questions techniques où
+il apportait son autorité de savant; quand le tribun était seul en
+scène, il provoquait parfois des murmures d'impatience: de là, pour
+cet amour-propre hautain, des froissements qui augmentaient encore son
+animosité contre les hommes et les institutions. Les radicaux, trop
+heureux de se parer d'une si grande renommée, s'empressaient à le
+consoler par leurs applaudissements, et, chaque jour, s'emparaient
+plus complétement de sa vie et de son nom. Ainsi devait-il être
+conduit à figurer, vieux, malade, quelque peu dégoûté et effrayé de
+son entourage, dans le gouvernement provisoire de 1848, et, après sa
+mort, survenue en 1853, il s'est trouvé, par une sorte de châtiment
+posthume, que la notoriété très-discutée de l'homme de parti avait
+rejeté presque dans l'ombre le légitime renom du savant.
+
+[Note 248: Naguère, en pleine Académie française, M. Pasteur se
+plaignait éloquemment du tort que faisait ainsi la politique à la
+science. «Pourquoi, s'écriait l'illustre savant, faut-il que cette
+accapareuse prenne trop souvent les meilleurs, les plus forts d'entre
+nous?» Et il ajoutait: «Ce que la politique a coûté aux lettres, la
+littérature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-même
+peut faire le triste dénombrement de ses pertes. De part et d'autre,
+combien de forces, déviées de leurs cours, vont s'abîmer inutilement
+dans des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi stériles
+qu'un monceau de sable!»]
+
+[Note 249: Ce trait de la vie d'Arago, passé sous silence par ses
+biographes démocrates, est rapporté par M. Odilon Barrot, dans ses
+_Mémoires_, t. II, p. 32.]
+
+Le discours du 16 mai 1840 fut un des gages les plus éclatants donnés
+par M. Arago aux opinions avancées. Non content de s'y poser en
+précurseur du suffrage universel, il tendit la main aux socialistes,
+et présenta la réforme électorale comme le préliminaire d'une réforme
+sociale dont il affirmait l'urgence. Puis, faisant une sombre peinture
+des souffrances de «la population manufacturière», il proclama
+solennellement la nécessité d'y remédier par une «nouvelle
+organisation du travail». C'était la formule même dont se servaient
+alors les écoles socialistes; non que l'orateur adhérât au système de
+l'une de ces écoles, ou fût en état d'en proposer un à soi: il se
+bornait à déclarer que le régime actuel était caduc et devait être
+radicalement transformé. «À l'époque de Turgot, disait-il, le principe
+du laisser-faire et du laisser-passer était un progrès. Ce principe a
+fait son temps; il est vicieux, en présence des machines puissantes
+que l'intelligence de l'homme a créées. Si vous ne modifiez pas ce
+principe, il arrivera, dans notre pays, de grands malheurs, de grandes
+misères.» Cette déclaration marque une date non-seulement dans la vie
+politique de M. Arago, mais aussi dans l'histoire du parti radical.
+Réduit à une infime minorité dans le parlement, abandonné par la
+gauche dynastique, qui était devenue momentanément ministérielle, ce
+parti sentait plus que jamais le besoin de chercher sa force hors du
+pays légal. D'émeute, de conspiration politique, il ne pouvait plus
+être question; on avait perdu les illusions de 1832 ou de 1834, et le
+misérable avortement de l'attentat du 12 mai 1839 était fait pour
+décourager les plus téméraires. Mais, à défaut d'un coup de force, les
+meneurs du radicalisme crurent avoir moyen d'arriver au même but par
+une agitation à longue échéance. De là l'importance qu'ils
+commencèrent à donner à la réforme électorale, leur propagande en
+faveur de l'universalité ou tout au moins de la large extension du
+suffrage, et leur appel fait aux masses privées du droit de vote.
+Seulement, ils s'aperçurent tout de suite que le peuple,--même celui
+des villes,--ne s'intéresserait guère à une revendication purement
+politique, et que le moindre grain de mil, autrement dit le moindre
+espoir d'une amélioration dans son sort matériel, ferait bien mieux
+son affaire. Si l'on voulait avoir chance de le remuer, on devait donc
+lui offrir, non plus un simple changement de gouvernement, mais aussi
+une transformation de l'organisation sociale: ce n'était pas assez
+pour les radicaux d'être devenus démocrates, il leur fallait paraître
+plus ou moins socialistes. Le discours de M. Arago montra qu'ils ne
+reculaient pas devant cette évolution.
+
+M. Thiers, alors dans tout l'orgueil du succès qu'avait obtenu, au
+premier moment, l'annonce du «retour des cendres[250]», crut pouvoir
+le prendre de haut avec les pétitionnaires et leur avocat. «On vous a
+parlé, dit-il, de souveraineté nationale, entendue comme souveraineté
+du nombre. C'est le principe le plus dangereux et le plus funeste
+qu'on puisse alléguer en présence d'une société. En langage
+constitutionnel, quand vous dites souveraineté nationale, vous dites
+la souveraineté du Roi, des deux Chambres, exprimant la souveraineté
+de la nation par des votes réguliers, par l'exercice de leurs droits
+constitutionnels. De souveraineté nationale, je n'en connais pas
+d'autre. Quiconque, à la porte de cette assemblée, dit: J'ai un droit,
+ment; il n'y a de droits que ceux que la loi a reconnus.» Le président
+du conseil ne repoussait pas seulement les pétitions radicales tendant
+au suffrage universel; il repoussait aussi les pétitions plus modérées
+que la commission avait proposé de renvoyer au ministère. Jugeant
+superflu de les discuter en détail, il déclara qu'il «n'était pas
+partisan de la réforme électorale» et rappela qu'il l'avait exclue du
+programme ministériel. Sur «l'organisation du travail», M. Thiers se
+contenta aussi de quelques mots de réponse. «Je tiens pour dangereux,
+pour très-dangereux, dit-il, les hommes qui persuaderaient à ce peuple
+que ce n'est pas en travaillant, mais que c'est en se donnant
+certaines institutions qu'ils seront meilleurs, qu'ils seront plus
+heureux. Il n'y a rien de plus dangereux. Dites au peuple qu'en
+changeant les institutions politiques, il aura le bien-être, vous le
+rendrez anarchiste et pas autre chose.» M. Garnier-Pagès, qui répondit
+longuement et âprement au ministre, était de l'extrême gauche comme M.
+Arago; il n'apportait donc rien de nouveau dans le débat. Mais quelle
+serait l'attitude de la gauche dynastique? Elle aussi avait fait,
+depuis une année, grand bruit de la réforme électorale[251].
+N'était-il pas à prévoir qu'elle appuierait les conclusions de la
+commission, ou qu'au moins elle ne laisserait pas passer, sans une
+réserve, sans une explication, la fin de non-recevoir opposée par M.
+Thiers? Elle se tut cependant. Les provocations ironiques du général
+Bugeaud, déclarant «qu'il ne voyait plus que des ombres à l'ancienne
+gauche», ne parvinrent même pas à la faire sortir de ce silence à la
+fois docile et embarrassé. L'ordre du jour, demandé par le ministre,
+fut voté sans difficulté sur toutes les pétitions. Le lendemain, le
+_Journal des Débats_ félicitait M. Thiers de «n'avoir pas craint de
+mécontenter ses amis de la gauche»; il constatait, du reste, que
+celle-ci s'était montrée «fort tiède pour les pétitions». «M. Odilon
+Barrot, ajoutait-il, s'est à peine soulevé de son banc en leur faveur;
+il n'a pas parlé.»
+
+[Note 250: Cette discussion sur la réforme électorale avait lieu le 16
+mai, et c'était le 12 que M. de Rémusat avait annoncé à la Chambre le
+«retour des cendres».]
+
+[Note 251: Cf. plus haut, p. 84 et p. 87.]
+
+La brève déclaration du président du conseil pouvait suffire pour
+décider le vote de la Chambre, non pour arrêter l'agitation du dehors,
+que les radicaux avaient surtout en vue. Leurs journaux s'appliquèrent
+à louer bruyamment M. Arago «de s'être fait le mandataire des classes
+torturées par la misère et par la faim, d'avoir appelé de tous ses
+voeux l'organisation du travail et de l'industrie, et de ne voir, dans
+la réforme politique, qu'un moyen d'obtenir les réformes sociales
+réclamées par l'esprit du siècle[252]». Il se trouvait précisément
+que, depuis quelque temps, certaines régions populaires étaient dans
+un singulier état de fermentation. Quiconque se fût alors distrait un
+moment du bruit un peu factice des luttes parlementaires, pour porter
+son attention au delà et au-dessous, eût entendu sortir du monde
+ouvrier certaines rumeurs confuses et menaçantes. Au mois d'avril,
+Henri Heine avait eu l'idée de parcourir les ateliers du faubourg
+Saint-Marceau; bien que son esprit, à la fois sceptique et audacieux,
+ne s'effarouchât ni ne s'inquiétât aisément, il était revenu épouvanté
+de ce qu'il avait vu. «J'y trouvai, écrivit-il, plusieurs nouvelles
+éditions des discours de Robespierre et des pamphlets de Marat, dans
+les livraisons à deux sous, l'_Histoire de la Révolution_, par Cabet,
+_la Doctrine et la conjuration de Babeuf_, par Buonarotti, etc...,
+écrits qui avaient comme une odeur de sang; et j'entendis chanter des
+chansons qui semblaient avoir été composées dans l'enfer et dont les
+refrains témoignaient d'une fureur, d'une exaspération qui faisaient
+frémir. Non, dans notre sphère délicate, on ne peut se faire aucune
+idée du ton démoniaque qui domine dans ces couplets horribles; il faut
+les avoir entendus de ses propres oreilles, surtout dans ces immenses
+usines où l'on travaille les métaux, et où, pendant leurs chants, ces
+figures d'hommes demi-nus et sombres battent la mesure, avec leurs
+grands marteaux de fer, sur l'enclume cyclopéenne. Un tel
+accompagnement est du plus grand effet, de même que l'illumination de
+ces étranges salles de concert, quand les étincelles en furie
+jaillissent de la fournaise. Rien que passion et flamme, flamme et
+passion[253].» On comprend l'effet que devait produire sur des esprits
+ainsi excités la parole d'un député considérable, d'un bourgeois
+illustre tel que M. Arago, condamnant, en pleine Chambre,
+l'organisation actuelle du travail. Le 24 mai, un millier d'ouvriers
+se rendirent à l'Observatoire pour remercier l'astronome démocrate
+d'avoir «parlé, avec noblesse, courage et vérité, des souffrances du
+peuple et de ses vertus».--«Nos voeux, dirent-ils, sont grands, mais
+ils sont justes, car ils se fondent sur le droit qu'a tout membre de
+la société de vivre en travaillant et d'obtenir, dans la répartition
+des fruits du travail, une part proportionnée à ses besoins.....
+Qu'ils le sachent bien, nos prétendus hommes d'État,--eux à qui il
+n'appartient pas, suivant leur aveu, de donner du travail aux
+ouvriers[254],--qu'ils le sachent bien, le peuple a vu, dans un tel
+déni de justice, la preuve de leur impuissance radicale en face d'un
+mal trop grand, d'une situation trop effrayante. Ceux qui, s'élevant
+au-dessus des querelles frivoles qui absorbent aujourd'hui toute
+l'attention des hommes politiques, auront, comme vous, le courage
+d'aborder les questions sociales qui nous touchent, ceux-là peuvent
+compter sur notre reconnaissance et notre appui.» M. Arago remercia
+les ouvriers avec effusion, leur recommanda la modération et promit de
+«ne jamais déserter la sainte mission qu'il s'était donnée, celle de
+défendre, avec ardeur et persévérance, les intérêts des classes
+ouvrières».
+
+[Note 252: _Journal du Peuple_ du 31 mai 1840.]
+
+[Note 253: Lettre du 30 avril 1840 (_Lutèce_, p. 29).]
+
+[Note 254: Les ouvriers faisaient ici allusion à une expression
+malheureuse échappée, quelques jours auparavant, à M. Sauzet,
+président de la Chambre. Celui-ci, voulant rappeler à la question un
+orateur qui, à propos d'une loi sur les sucres, déclamait sur les
+ouvriers sans ouvrage, avait dit: «Nous sommes chargés de faire des
+lois, et non pas de donner de l'ouvrage aux ouvriers.» Cette phrase
+avait été aussitôt relevée et amèrement commentée par tous les
+journaux d'extrême gauche.]
+
+En même temps, pour prolonger dans le pays le bruit ainsi commencé
+autour de la réforme électorale et de la réforme sociale, les radicaux
+décidèrent d'entreprendre une campagne de banquets démocratiques. Le
+premier eut lieu à Paris, le 2 juin; plusieurs suivirent, soit dans la
+même ville, soit dans les départements, avec accompagnement de
+discours révolutionnaires. L'un de ces banquets, celui du huitième
+arrondissement, avait été fixé au 14 juillet, fête de l'anniversaire
+de la prise de la Bastille, et plus de trois mille convives s'y
+étaient inscrits, la plupart gardes nationaux du quartier. Préoccupée
+de ce nombre et de cette date, l'autorité fit défense au propriétaire
+du local choisi de recevoir plus de mille personnes. Aux réclamations
+qui lui furent adressées, le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,
+répondit qu'il avait le pouvoir d'accorder ou de refuser
+l'autorisation, suivant les circonstances. Le cabinet de M. Thiers
+invoquait donc alors et exerçait sans scrupule le droit dont
+l'opposition devait, en février 1848, tant reprocher à M. Guizot de
+faire usage. Le banquet fut ajourné. Il eut lieu, le 31 août suivant,
+dans la plaine de Châtillon, et plusieurs milliers de démocrates y
+prirent part.
+
+Ces manifestations étaient principalement politiques: dans les toasts
+portés, on retrouvait tous les cris de guerre du parti radical, et
+d'abord ceux par lesquels il réclamait une large extension du
+suffrage. Cependant une place y était toujours faite au socialisme. La
+thèse habituelle des orateurs, dont les paroles étaient soumises
+préalablement à l'approbation des comités, consistait à présenter la
+réforme sociale comme étroitement liée à la réforme électorale,
+celle-ci étant le moyen, celle-là le but. Au banquet du douzième
+arrondissement, en présence de M. Arago et de M. Laffitte, et en
+quelque sorte sous leur patronage, M. Goudchaux, banquier et futur
+ministre des finances en 1848, proclama, dans une langue qui ne valait
+guère mieux que les idées exprimées, «la nécessité de régénérer le
+travail, soumis aujourd'hui à l'exploitation de l'homme par l'homme,
+exploitation qui crée des positions dissemblables à des hommes ayant
+les mêmes droits et qui, par cette exploitation, sont réellement
+classés en deux catégories, seigneurs et serfs»; comme moyen pratique,
+il paraissait ne proposer, pour le moment, qu'un développement des
+sociétés coopératives, mais les mots dont il se servait, les colères
+et les espérances que ces mots devaient éveiller, portaient beaucoup
+plus loin. Après M. Goudchaux, M. Arago vint réclamer l'honneur
+d'avoir le premier, à la tribune, «distinctement articulé ces paroles
+pleines d'avenir: _Il faut organiser le travail_». Dans le banquet du
+onzième arrondissement, un orateur déclara que «celui qui ne
+travaillait pas, dérobait au travailleur son existence et devait être,
+tôt ou tard, dépouillé de ses honteux priviléges par celui dont il
+dévorait la substance»; et il terminait en buvant «à la réalisation
+des grandes idées égalitaires».
+
+Ce fut bien pis encore dans le banquet qui eut lieu à Belleville, le
+1er juillet; il était organisé par les communistes qui, mécontents de
+n'avoir pas vu leur toast agréé dans le banquet du douzième
+arrondissement, voulaient avoir leur réunion à eux. Devant douze cents
+convives, les doctrines les plus détestables et les plus menaçantes
+pour la société, la famille, la propriété, furent audacieusement
+proclamées. Qu'elles osassent ainsi s'étaler, c'était déjà un signe
+des temps; l'accueil fait à cette manifestation par l'organe le plus
+considérable du parti républicain eût dû paraître un symptôme plus
+instructif et plus inquiétant encore. Au fond, les écrivains du
+_National_ désapprouvaient les communistes, les redoutaient et se
+sentaient d'ailleurs détestés et jalousés par eux, au moins autant que
+les bourgeois conservateurs. Ils n'osèrent pas cependant répudier
+nettement le banquet de Belleville. Répondant à la presse
+ministérielle qui concluait de cet événement que les radicaux étaient
+divisés, le _National_, loin d'accepter cette division et de s'en
+faire honneur, se crut obligé de la nier. «Le parti démocratique,
+dit-il, est uni pour poursuivre l'émancipation complète du pays...
+Nous savons bien que, dans le champ des réformes sociales, tous les
+esprits, toutes les imaginations se donnent carrière. Mille systèmes
+naissent et meurent chaque jour; chacun bâtit son petit édifice...
+Ici, la bonne foi et le désintéressement; là, le charlatanisme et
+l'exploitation. Et qu'est-ce donc que cela prouve? C'est que la
+société entière est en travail, c'est que, sous vos couches
+officielles, où vous donnez l'exemple des intrigues et du désordre,
+règne une fermentation universelle qui atteste le besoin qu'a la
+société actuelle de sa transformation et de son progrès...
+Non-seulement cette agitation n'a rien d'effrayant, mais, sous un
+rapport, toutes les tentatives des sectaires ont un côté utile.
+Laissons passage à l'extravagance; peut-être porte-t-elle en croupe
+quelque idée que la nation voudra recueillir... Si de nobles
+sentiments se font jour à travers les utopies, pourquoi tout condamner
+et flétrir sans discernement? Si, parmi les esprits qui rêvent, il y a
+des coeurs qui palpitent à toutes les émotions de la patrie, si elle
+peut trouver là de l'abnégation pour la servir, du courage pour la
+défendre, pourquoi les envelopper dans un ostracisme injuste? Le parti
+démocratique ne rompt pas son unité pour si peu.» Nul, dès lors, ne
+pourra être surpris de voir, au 24 février 1848, le jour où les hommes
+du _National_ deviendront par surprise les maîtres de la France, les
+socialistes partager avec eux le pouvoir. Pour en revenir à 1840, la
+faiblesse des radicaux ne leur valait même pas d'être bien traités par
+ceux qu'ils se refusaient à répudier. Peu de temps après le banquet de
+Belleville, le 24 juillet, on célébrait, à Saint-Mandé, l'anniversaire
+de la mort de Carrel. À la suite d'un discours de M. Bastide, gérant
+du _National_, un étudiant prit la parole, au nom des communistes, et
+reprocha violemment au journal républicain d'avoir dévié des doctrines
+de l'homme qui avait fait sa gloire. Il en résulta une violente
+altercation et même une sorte de rixe. Le _National_ donna
+naturellement à entendre, le lendemain matin, que cet incident était
+l'oeuvre de la police.
+
+
+X
+
+Il avait dû être déplaisant à la gauche ministérielle de paraître
+abandonner, ou tout au moins ajourner, la réforme électorale. Ce ne
+fut pas le seul sacrifice de ce genre que lui demanda M. Thiers:
+celui-ci, en effet, était tout aussi désireux de se débarrasser de la
+réforme parlementaire, autre article du programme de l'ancienne
+opposition. On a déjà vu comment il était parvenu à faire élire, pour
+examiner la proposition Remilly, une commission en apparence favorable
+à la mesure, en réalité chargée de l'ajourner[255]. Cette commission,
+nommée le 2 mai, conclut à l'adoption d'un projet de réforme, mais
+elle ne déposa son rapport que le 15 juin, alors que la préoccupation
+unique des députés était de prendre au plus tôt leurs vacances. À
+peine une voix, dans la Chambre, demanda-t-elle, sans insister, que la
+discussion du projet fût fixée entre le budget des recettes et celui
+des dépenses. La majorité, entrant dans le jeu du ministère, la
+renvoya après les deux budgets: c'était, au su de tous, un ajournement
+indéfini. Pour le coup, le souhait du comte Jaubert était accompli, et
+la proposition était dûment «enterrée».
+
+[Note 255: Cf. plus haut, p. 146 à 152.]
+
+Toutefois, pouvait-on compter que la gauche montrerait longtemps
+encore une pareille complaisance? Il était visible qu'elle devenait
+chaque jour plus gênée et plus maussade. Les radicaux ne se faisaient
+pas faute de railler sa duperie et de flétrir sa «trahison». En outre,
+les divers incidents, provoqués par la proposition du retour des
+cendres de l'Empereur, avaient amené une scission dans son sein.
+Plusieurs députés de ce groupe, en révolte contre M. Odilon Barrot,
+avaient pris attitude d'opposition ouverte à l'égard du ministère.
+C'étaient d'abord ceux qu'on appelait les «saints», en tête desquels
+marchaient MM. de Tocqueville, de Beaumont, de Corcelle, et qui se
+plaignaient un peu naïvement que la gauche ne se préoccupât pas
+davantage d'appliquer ses doctrines. C'étaient ensuite des politiques
+moins austères et plus agités, faciles sur les principes et
+très-ombrageux dans leurs préventions. L'un de ces derniers, M.
+Lherbette, personnage de mince autorité, mais de parole âpre et
+d'allure remuante, ne manquait pas une occasion de soulever les débats
+les plus désagréables à M. Thiers: un jour, il l'interpellait sur la
+fameuse lettre par laquelle M. Jaubert avait invité les amis du
+cabinet à «enterrer» la proposition Remilly; un autre jour, il
+dénonçait les moyens plus ou moins avouables par lesquels le président
+du conseil s'était rendu maître des journaux. «Je le dis hautement,
+s'écria-t-il, grâce à l'accaparement de la presse par le ministère,
+notre côté, celui de la gauche constitutionnelle, n'a plus d'organes;
+il faut que le pays le sache.» Ces attaques embarrassaient les
+ministériels de gauche, qui n'osaient riposter à la tribune et qui se
+défendaient mollement dans la presse. Le _Siècle_ en était réduit à se
+plaindre un peu piteusement du «déchaînement auquel M. Odilon Barrot
+était en butte», de «la fureur qui s'était tournée contre lui», et il
+ajoutait, quelques jours après, sous forme d'excuse: «Nous n'avons pas
+demandé au ministère tout ce qui était dans nos voeux, et il est loin
+d'avoir fait tout ce que nous lui avons demandé; mais qui est en
+mesure de gouverner à sa place et de donner à l'opinion publique une
+satisfaction plus complète[256]?»
+
+[Note 256: 10 et 19 juin 1840.]
+
+La gauche trouvait-elle au moins une compensation dans la
+distribution des places? C'était, on le sait, ce qui lui tenait le
+plus au coeur. M. Thiers en faisait sans doute assez sur ce point pour
+fournir occasion aux plaintes des conservateurs. Certaines de ses
+nominations témoignaient surtout d'un sans gêne dans le favoritisme,
+d'un parti pris de se faire une clientèle personnelle, d'un dédain
+pour les usages et la hiérarchie qu'on n'avait peut-être vus encore à
+ce degré chez aucun ministre. Mais il était loin de donner ainsi à la
+gauche tout ce qu'il lui avait, sinon promis, du moins laissé espérer.
+Après tout, il se sentait homme de gouvernement et n'entendait pas
+désorganiser l'administration. C'était surtout dans les préfectures
+que la gauche attendait un renouvellement presque complet: il y avait
+là d'anciennes ou de récentes rancunes électorales, impatientes de
+recevoir satisfaction. Le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,
+n'était pas encore assez loin du moment où il marchait avec M. Guizot,
+pour être bien pressé d'obéir à ces exigences; il s'appliqua, au
+contraire, à les éluder. Tout d'abord, sous prétexte d'étudier le
+personnel, il retarda pendant plus de trois mois sa décision, et quand
+enfin, le 5 juin, le mouvement préfectoral, depuis si longtemps
+annoncé, parut au _Moniteur_, la gauche s'aperçut avec désappointement
+qu'un seul préfet était destitué, un autre nommé conseiller d'État, et
+treize changés de résidence; parmi les sous-préfets on ne comptait que
+sept destitutions et vingt mutations. Pour le coup, les journaux ne
+purent cacher leur mécontentement. Le _Siècle_, tout en consentant à
+«tenir compte des intentions et des difficultés,» déclarait «ne pas
+accepter, comme une satisfaction politique, un mouvement dont la
+signification était aussi effacée.» Le _Courrier français_ disait:
+«Cette mesure assure l'impunité à la plupart des magistrats qui
+avaient audacieusement trempé dans les tripotages électoraux du 15
+avril... À force de vouloir contenter tout le monde, on a fini par ne
+pouvoir plus satisfaire personne... Les intérêts conservateurs ont
+prévalu presque partout... On voit maintenant où en est la réaction
+parlementaire du 1er mars. Il y a des choses que le cabinet ne peut
+pas faire, et ce sont les choses que nous avions le plus souhaitées.»
+Quelques jours après, rappelant toute la liberté d'action que la
+gauche avait laissée au ministère, il ajoutait: «Nous avons le droit
+de déplorer sa faiblesse... On n'est un grand ministre qu'à la
+condition de déclarer, comme Richelieu, en entrant au pouvoir par la
+brèche, que la politique du pays est changée[257].»
+
+[Note 257: _Siècle_ du 6 juin, _Courrier français_ du 6 et du 10
+juin.--La gauche sentit très-vivement ce désappointement. Deux ans
+après, M. Léon Faucher, rédacteur du _Courrier français_, s'en
+souvenait encore et écrivait, le 8 novembre 1842, à M. Duvergier de
+Hauranne: «Nous ne pouvons à aucun prix recommencer l'épreuve du 1er
+mars. Rémusat en particulier, par son obstination à conserver les
+préfets, nous avait tout à fait sacrifiés. Pour ma part, j'ai failli y
+perdre ma position, ma santé... S'immoler à des personnes, c'est être
+dupe et faire des ingrats. Encore aujourd'hui, quatre ou cinq journaux
+me font l'honneur de m'attaquer personnellement comme si j'étais
+ministre, et pourtant je suis peut-être le seul homme de la presse,
+avec Chambolle, qui n'ai rien demandé ni rien accepté du 1er mars.»
+(Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 396.)]
+
+Si M. Thiers trompait ainsi les espérances des partisans de M. Odilon
+Barrot, réussissait-il par là même à rassurer les amis de M. Guizot et
+de M. Molé? Non; ceux-ci étaient toujours en méfiance. Si peu que le
+ministère eût fait de mutations administratives, elles étaient
+commentées avec humeur et inquiétude par les députés conservateurs, et
+d'ailleurs ceux-ci se rendaient compte que, dans chaque département,
+toute la faveur et tout le crédit étaient passés à leurs adversaires.
+Bien que la législation fût demeurée fermée à tous les articles du
+programme de la gauche, on n'en avait pas moins le sentiment que
+l'action parlementaire du cabinet tendait à désorganiser l'ancienne
+majorité au profit de l'ancienne opposition. La facilité même avec
+laquelle cette dernière laissait contredire ses idées, ajourner ses
+réformes, paraissait suspecte aux conservateurs. «Elle s'entend avec
+le ministère, disaient-ils, pour arriver à la fin de la session sans
+nous effaroucher, en gagnant même quelques-uns des nôtres. Puis, les
+Chambres dispersées, nous verrons se faire contre nous, d'abord
+l'épuration des fonctionnaires, et ensuite la dissolution de la
+Chambre. C'est parce qu'on lui a promis ce dénoûment, que la gauche
+est si patiente.» La dissolution était ce que l'on redoutait le plus
+au centre droit. «Soyez sûr, écrivait M. Duchâtel à M. Guizot, que la
+dissolution est au fond de la situation actuelle. On prend des
+renseignements de tous les côtés; on s'y prépare le plus
+mystérieusement que l'on peut. On envoie aux journaux des départements
+des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux effets probables
+d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser; mais le
+pourra-t-il?» Plus approchait la clôture de la session, plus, en dépit
+des dénégations des ministres, ces inquiétudes devenaient vives. Le
+bruit courait même qu'on n'attendait que la séparation du parlement
+pour faire entrer M. Odilon Barrot dans le cabinet. Ce bruit parvint,
+à Londres, aux oreilles de M. Guizot, et celui-ci, malgré son parti
+pris de réserve, fit avertir M. de Rémusat par le duc de Broglie que,
+dans ce cas, il ne resterait pas ambassadeur. «La dissolution de la
+Chambre ou l'admission de la gauche dans le gouvernement, dit-il, ce
+sont pour moi les cas de retraite que j'ai prévus et indiqués dès le
+premier moment». M. de Rémusat répondit: «Guizot devrait bien
+contrôler un peu mieux sa correspondance et croire ce que nous lui
+écrivons. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas un mot de
+fondé dans ses suppositions. Ce n'est pas, même en ce moment, la
+tendance du cabinet de porter Barrot à la présidence l'année
+prochaine[258].» M. Thiers avait sans doute eu connaissance de cette
+plainte de M. Guizot, quand il terminait l'une des nombreuses lettres
+qu'il écrivait alors à son ambassadeur, par ces mots un peu ironiques:
+«Je vous souhaite mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur
+les affaires intérieures de la France; nous ne voulons pas la
+dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en votre absence.»
+
+[Note 258: _Documents inédits._]
+
+Bien qu'imparfaitement rassuré, M. Guizot n'en continua pas moins à
+prêcher à ses amis la patience et la modération. Il avait sur ce point
+des idées très-réfléchies qu'il exposa, un jour, en ces termes, à M.
+Duchâtel: «Je crois qu'il importe infiniment de ne pas se tromper sur
+le moment de la réaction et sur la position à prendre pour la diriger.
+Il ne faut rentrer au pouvoir qu'appelés par une nécessité évidente,
+palpable. Je ne connais rien de pis que les remèdes qui viennent trop
+tôt: ils ne guérissent pas le malade et ils perdent le médecin. Il
+faut, quand nous nous rengagerons, que le péril soit assez pressant,
+assez clair, pour que nos amis s'engagent bien eux-mêmes avec nous, et
+à des conditions honorables et fortes pour nous. Les partis ne se
+laissent sauver que lorsqu'ils se croient perdus.» Ces conseils
+n'étaient qu'à demi entendus. Sans doute les conservateurs n'avaient
+ni l'occasion, ni le moyen, ni la volonté d'entreprendre dans la
+Chambre une campagne décisive; mais leurs journaux étaient toujours
+fort agressifs. Les avances que M. Thiers cherchait parfois à faire
+aux divers groupes de l'ancienne majorité étaient d'ordinaire assez
+rudement rebutées: c'est ainsi que, vers la fin de la session, ayant
+offert des places à M. Villemain, ancien membre du cabinet du 12 mai,
+et à M. Martin du Nord, ancien collègue de M. Molé, il essuya des
+refus que les commentaires des journaux rendirent plus significatif
+encore. Aussi le _Constitutionnel_ du 17 juillet constatait-il, non
+sans amertume, que «toutes les tentatives, plus ou moins heureuses,
+faites pour ramener le parti conservateur» avaient échoué, et que ce
+parti continuait son opposition plus ardemment que jamais: il en
+concluait à la nécessité de se montrer plus ferme. «Que le ministère,
+disait-il, sache avoir des amis et des ennemis.»
+
+Telle était la situation, en juillet, à la fin de la session. Sans
+doute, à force d'adresse, d'activité, de talent, M. Thiers était resté
+debout pendant quatre mois. Il avait, sur un terrain difficile, évité
+toutes les chutes, mais à la condition de se réduire à une sorte
+d'inaction politique, bien contraire à sa nature; il n'avait pu tenter
+aucune des grandes entreprises par lesquelles il semblait devoir
+justifier son avénement et répondre à l'attente du public. Pour le
+moment, et à ne pas regarder au delà des quelques mois de vacances
+parlementaires, le ministère ne paraissait pas en péril; mais personne
+ne le croyait solide et n'avait foi dans son avenir. On ne voyait pas
+quels ennemis seraient, à l'heure actuelle, en état de le renverser et
+de le remplacer; mais on ne voyait pas davantage où se trouvaient ses
+amis, ceux qui le reconnaissaient et étaient résolus à le soutenir
+comme le représentant véritable et permanent de leurs idées et de
+leurs intérêts. En réalité, après tant d'ingénieuses manoeuvres, il ne
+possédait pas plus une majorité à lui qu'au jour où il avait pris le
+pouvoir, et, comme l'écrivait un observateur, «la position politique
+du ministère était encore à trouver». Chacun surtout se rendait compte
+que les expédients au moyen desquels M. Thiers avait vécu jusqu'alors
+étaient usés au regard de la gauche aussi bien que du centre; c'est le
+propre, en effet, de ces jeux de bascule de n'avoir que des succès de
+courte durée, et, par là, ils ne sauraient jamais égaler et remplacer
+la grande politique. Aussi l'impression générale était-elle alors que
+M. Thiers ne pourrait aborder, dans ces conditions, la rentrée des
+Chambres. «La session s'est close médiocrement pour le cabinet,
+écrivait M. Villemain à M. Guizot; il y avait, à la Chambre des
+députés, diminution de confiance, quoique la confiance n'eût jamais
+été grande. Le parti nécessaire, le centre, n'était pas hostile, mais
+froid et assez sévère dans ses jugements. La gauche était humble, mais
+une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu
+davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le même
+état, et plutôt aggravées. Les conquêtes individuelles seront assez
+rares et péniblement compensées. Il y aura de l'impossible à
+satisfaire la gauche, ou à la conserver aussi bénigne sans la
+satisfaire.» Ceux qui étaient le plus dévoués au ministère ne
+cachaient pas leurs inquiétudes, tel M. Duvergier de Hauranne, qui,
+tout en affirmant à M. Guizot que l'existence du cabinet était assurée
+pour la durée des vacances, reconnaissait que les difficultés
+renaîtraient au début de la session prochaine; il ajoutait même:
+«J'avoue qu'à cette époque ces difficultés pourront être grandes.»
+Quant au duc de Broglie, tout en constatant que la session finissait
+paisiblement, «que toutes les grandes lois avaient passé», il notait
+que ceux des députés des centres qui étaient revenus individuellement
+au ministère, «ne lui voulaient pas de bien, ne lui souhaitaient pas
+d'avenir et étaient prêts à se réjouir de sa chute[259]».
+
+[Note 259: _Documents inédits._]
+
+M. Thiers était trop perspicace pour ne pas voir un danger qui
+frappait ainsi tout le monde, amis et adversaires. Il n'était pas
+homme non plus à s'y laisser acculer sans rien entreprendre pour y
+échapper. Tous ceux qui le connaissaient s'attendaient donc à le voir
+profiter de l'intervalle des sessions pour chercher l'occasion de
+quelque coup d'éclat qui le sortit des embarras actuels et donnât une
+autre direction aux esprits. Ne lui savait-on pas le goût des
+diversions? Chacun pressentait du nouveau et de l'imprévu, tout en
+ignorant quel il serait. «Personne, écrivait alors un observateur, ne
+devine ce que pourra inventer le président du conseil; mais on ne sera
+surpris par quoi que ce soit, tant on est habitué à tout attendre de
+M. Thiers[260].» Le passé permettait cependant de faire quelques
+pronostics. Ceux qui se rappelaient comment, en 1836, au milieu
+d'embarras analogues, M. Thiers avait voulu jeter la France dans une
+intervention militaire en Espagne, ne devaient-ils pas supposer que,
+cette fois encore, l'aventureux ministre chercherait au dehors la
+diversion dont il avait besoin? Les complications, chaque jour plus
+graves, des affaires d'Orient allaient le dispenser de faire naître
+une occasion. Le 15 juillet, le jour même où les Chambres françaises
+se séparaient pour leurs vacances annuelles, l'Angleterre, la Russie,
+l'Autriche et la Prusse signaient, à l'insu et à l'exclusion de la
+France, un traité pour régler la question orientale.
+
+[Note 260: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult. (_Documents
+inédits._) Le capitaine Callier, aide de camp du maréchal, était resté
+à Paris pour tenir ce dernier, alors à la campagne, au courant des
+événements politiques.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.
+
+Mars-Juillet 1840.
+
+ I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du temps,
+ ramener l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser
+ sous main à un arrangement direct entre le sultan et le
+ pacha.--II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
+ gouvernement français. Son argumentation avec lord Palmerston.
+ Peu d'effet produit sur ce dernier.--III. Obstacles que lord
+ Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses alliés.
+ Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de Prusse.
+ Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres de
+ transaction.--IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte
+ et le pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord
+ Palmerston pousse à faire une convention sans la France. La
+ Russie, l'Autriche et la Prusse y sont disposées. Résistances
+ dans l'intérieur du cabinet anglais. On se cache de M. Guizot. Ce
+ qu'il écrit à M. Thiers. Signature du traité sans avertissement
+ préalable à l'ambassadeur de France. Stipulations du traité.
+ _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion.
+
+
+I
+
+En suivant M. Thiers dans sa politique parlementaire, nous avons perdu
+de vue les négociations sur la question d'Orient. C'est, du reste, ce
+qui était arrivé alors au public français. Cependant, pour n'avoir pas
+occupé le parlement et la presse, ces négociations n'en avaient pas
+moins continué, dans l'ombre et le mystère des chancelleries, et
+s'étaient, de jour en jour, approchées du dénoûment qui devait si
+désagréablement rappeler l'attention publique sur ce sujet. Il convient
+d'en reprendre le récit au point où nous l'avions laissé. On se rappelle
+quel était le dernier état des choses à la chute du ministère du 12
+mai: la Russie venait de renvoyer M. de Brünnow en Angleterre, avec
+instructions de tout céder pour séparer les puissances de la France;
+celle-ci s'obstinait, au contraire, à soutenir les prétentions de
+Méhémet-Ali; tout concourait donc à consommer notre isolement;
+seulement, la prudence ou l'hésitation de quelques-uns des alliés,
+ralentissait un peu les événements que lord Palmerston et M. de Brünnow
+eussent volontiers précipités, et pour le moment les négociations de
+Londres étaient suspendues, sous prétexte d'attendre l'arrivée d'un
+plénipotentiaire turc. Si le nouveau ministère français eût voulu
+dégager notre politique des complications périlleuses où elle s'était
+fourvoyée, ce retard lui aurait donné le temps d'accomplir son
+évolution. Mais nous avons déjà vu que, dans ses premières déclarations
+devant les Chambres, M. Thiers, loin d'oser annoncer quelque mouvement
+de retraite, avait cru nécessaire de promettre qu'il ne serait pas moins
+égyptien que ses prédécesseurs[261]. Il avait seulement émis la
+prétention d'être plus habile et plus heureux dans la poursuite du même
+but. Par quels moyens? Il ne l'avait pas dit à la tribune. Rien de plus
+légitime qu'une telle discrétion. Mais le ministre était évidemment plus
+explicite avec ses agents diplomatiques. Cherchons à découvrir, par les
+instructions données à ces derniers, le plan qu'il entendait suivre dans
+cette difficile négociation.
+
+[Note 261: Cf. plus haut, p. 136 et suiv.]
+
+L'idée qui tout d'abord se dégage avec le plus de netteté est le désir
+de gagner du temps. Reculer autant que possible la reprise des
+pourparlers de Londres, les faire ensuite traîner en longueur,
+affecter de se dire sans parti pris, s'abstenir de faire aucune
+proposition, critiquer celles d'autrui «avec mesure et patience», sans
+se prononcer et de façon à retarder toute solution définitive, laisser
+entrevoir que «si l'on voulait violenter la politique de la France, la
+France résisterait», telle est la tactique recommandée par le ministre
+à ses ambassadeurs près les diverses cours[262]. Pour n'être pas
+déraisonnable et paraître indiquée par les circonstances, cette
+tactique n'était pas sans risque. Pendant que nous refuserions ainsi
+systématiquement de rien conclure, n'était-il pas à craindre que les
+autres puissances, impatientées, n'en finissent sans nous? En tout
+cas, ce n'était qu'un expédient temporaire. Qu'y avait-il au bout de
+cette politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées? Ce
+temps que l'on cherchait à gagner, qu'en prétendait-on faire? S'il
+fallait en croire la conversation que M. Thiers a eue plus
+tard,--après 1848,--avec un Anglais, son secret dessein était de
+guetter le moment où l'opinion française, distraite ou fatiguée de son
+engouement égyptien, eût permis de consentir une transaction, pour le
+moment impossible[263]. Mais, dans les documents de l'époque, on ne
+trouve rien qui confirme cette explication donnée après coup. Le
+ministre, sans doute, y paraissait désirer un accord avec
+l'Angleterre, mais l'attendait des concessions de cette dernière; il
+ne désespérait pas de vaincre par son habileté un antagonisme qu'il
+prétendait avoir été surtout provoqué par la maladresse de ses
+prédécesseurs; et puis il se flattait que lord Palmerston accorderait
+à un partisan déclaré de l'alliance anglaise ce qu'il avait refusé au
+ministère du 12 mai, plus ou moins compromis dans les alliances
+continentales. C'était pour mener à fin cette conversion de
+l'Angleterre que M. Thiers jugeait utile de retarder toute solution.
+Pendant ce temps, d'ailleurs, les amours-propres engagés auraient le
+temps de se calmer. Aussi écrivait-il, le 12 mars, à M. de Barante:
+«Il ne faut point afficher d'espérances ni de projets personnels à
+notre cabinet; nous dirons notre mot quand il le faudra, mais il n'est
+pas nécessaire de nous presser; jusque-là, de la douceur et des
+raisonnements, les meilleurs possibles.»
+
+[Note 262: Correspondance de M. Thiers avec M. Guizot, publiée par
+extraits dans les _Mémoires_ de ce dernier, et dépêches inédites de M.
+Thiers à ses autres ambassadeurs.]
+
+[Note 263: SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and other
+distinguished persons_, t. I, p. 4.--Dans cet entretien, auquel nous
+avons déjà fait allusion, M. Thiers se donnait comme ayant été
+personnellement peu favorable au pacha; seulement, quand il prit le
+pouvoir, il trouva le Roi et l'opinion trop échauffés sur la question
+égyptienne pour pouvoir aller à l'encontre. «Je consultai Granville,
+ajouta-t-il, qui me donna le conseil de temporiser jusqu'à ce que les
+Français, avec leur habituelle versatilité, eussent porté leur
+attention sur un autre sujet... Je suivis ce conseil.»]
+
+C'est surtout avec l'Angleterre que M. Thiers prétendait ainsi
+employer la «douceur» et les «raisonnements». Plus que jamais, il
+était convaincu que le ministère précédent avait commis «une grande
+faute» en se liant au concert européen. La note du 27 juillet lui
+paraissait surtout regrettable. «C'est, disait-il, l'ornière dans
+laquelle le char a échoué.» Seulement, il ne pouvait faire que ce
+concert n'eût été accepté, bien plus, provoqué par la France, et que
+cette note ne portât même la signature de l'amiral Roussin, devenu son
+collègue dans le cabinet du 1er mars. Il reconnaissait donc
+l'impossibilité de répudier ouvertement un engagement si formel et si
+récent[264], mais ne renonçait pas à s'en dégager peu à peu et sans
+bruit, par quelqu'une de ces voies détournées, obliques, qu'on ne
+saurait sans doute interdire à la diplomatie, mais dans lesquelles il
+est d'ordinaire fâcheux de se laisser surprendre. Telle était la
+répugnance de M. Thiers pour ce concert européen, qu'il recommandait à
+M. Guizot «de se refuser à toute délibération commune avec les quatre
+puissances, et de n'avoir en quelque sorte de rapports officiels
+qu'avec les ministres de la Reine». On cherche vainement quel avantage
+il comptait trouver à demeurer en tête-à-tête avec lord Palmerston,
+qui était de tous le plus animé contre la France, et à ne pas admettre
+en tiers, dans la conversation, les représentants de l'Autriche et de
+la Prusse, dont les sentiments étaient plus conciliants. Heureusement,
+notre ambassadeur sut ne pas prendre à la lettre cette partie de ses
+instructions.
+
+[Note 264: M. Thiers écrivait le 8 juin à M. Guizot: «Il ne faut pas
+avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet, car un revirement de
+politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur doit s'éviter
+avec soin.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
+
+La politique de M. Thiers n'était pas uniquement fondée sur l'espoir
+d'un accord avec l'Angleterre; il poursuivait simultanément, mais avec
+plus de mystère, un autre dessein: c'était de revenir à cet
+arrangement direct entre le sultan et le pacha, qu'il regrettait tant
+d'avoir vu empêché par la note du 27 juillet[265]. N'était-ce pas
+s'exposer au reproche de manquer à l'engagement pris par cette note?
+N'était-ce pas surtout paraître jouer un double jeu, temporiser à
+Londres tout en agissant sous main en Orient? Notre ministre croyait
+échapper à ce reproche en ayant soin de ne pas prendre ouvertement
+l'initiative d'une négociation entre le sultan et Méhémet-Ali; il se
+bornait à leur adresser à tous deux le «conseil très-pressant» de
+«s'accorder directement», et à les décourager de rien attendre du
+concert européen[266]. «Je tire le câble des deux côtés pour
+rapprocher les deux parties, écrivait-il; mais je n'entame aucune
+négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de duplicité.» Sans
+doute, si le coup eût réussi, il eût fait faire aux puissances dont
+nous estimions avoir à nous plaindre, à l'Angleterre surtout, une
+figure fort penaude: comme revanche d'amour-propre, c'eût été complet,
+si complet même qu'on aurait pu se demander s'il était d'une prudente
+politique d'infliger à l'Europe entière une telle mortification et de
+s'exposer aux représailles qui suivraient tôt ou tard. Mais y avait-il
+des chances sérieuses de succès? Une telle entreprise, avec tout ce
+qu'elle comportait de démarches complexes et lointaines à
+Constantinople et à Alexandrie, pouvait-elle s'accomplir assez
+secrètement pour n'être pas devinée par les autres cabinets, assez
+rapidement pour que ceux-ci n'eussent pas le temps de se mettre en
+garde?
+
+[Note 265: Le ministère du 12 mai lui-même, très-peu de temps après la
+note du 27 juillet, en était à regretter l'arrangement direct. Le
+maréchal Soult écrivait, le 15 octobre 1839, au duc d'Orléans: «Quant
+à la Russie, elle pousse le Divan, par M. de Boutenieff, à s'arranger
+directement avec le vice-roi, qui paraît avoir à ce sujet des
+espérances. Si cela arrive, au lieu de l'empêcher, nous y donnerons
+notre consentement, et, pour en finir, ce serait l'issue la plus
+favorable.» (_Documents inédits._)]
+
+[Note 266: Voy. les lettres écrites sur ce sujet par M. Thiers à M.
+Guizot, notamment celles du 21 mars et du 28 avril 1840. (_Mémoires de
+M. Guizot._)]
+
+
+II
+
+Londres était le siége principal des négociations[267]. C'était donc à
+M. Guizot, qui venait d'y être nommé ambassadeur de France, qu'il
+appartenait d'exécuter, pour la plus grande part, le plan de M.
+Thiers. Il était nouveau dans ce rôle, n'ayant pas encore fait de
+diplomatie et n'étant même jamais venu en Angleterre[268]. L'éclat de
+son renom, sa haute expérience des choses politiques, son importance
+parlementaire, l'éloquence de sa parole, faisaient de lui un
+ambassadeur hors pair. Nul ne pouvait davantage honorer la France, ni
+avoir plus d'autorité auprès du gouvernement et du public anglais.
+Possédait-il au même degré les autres qualités du diplomate, la
+souplesse de l'allure, la finesse et la sûreté de l'observation? Plus
+tard, les amis de M. Thiers ont tâché de rejeter la responsabilité de
+l'échec final sur le défaut de clairvoyance de M. Guizot. Celui-ci
+s'est défendu dans ses _Mémoires_, en citant les nombreux passages de
+ses lettres et de ses dépêches où il avertissait des dangers de la
+situation. Sa justification paraît généralement concluante; s'il a eu
+aussi ses illusions, elles ont été plutôt moindres que celles de son
+gouvernement. Pourrait-on affirmer cependant qu'un ambassadeur moins
+imposant et moins éloquent n'eût pas quelquefois mieux pénétré ce
+qu'on voulait nous cacher? Ce côté investigateur,--nous dirions
+presque: policier,--de la diplomatie est celui qui s'improvise le plus
+difficilement. Les grands orateurs y sont moins propres que d'autres;
+ils s'écoutent trop eux-mêmes pour bien écouter leurs interlocuteurs
+et surtout pour prêter l'oreille à tous les petits bruits qui
+pourraient leur servir d'indices; ils sont disposés à croire la partie
+gagnée, quand ils ont conscience d'avoir victorieusement réfuté les
+contradictions. Ajoutons qu'il y avait, chez M. Guizot, une
+disposition naturelle à l'optimisme et à la confiance, qui n'était
+pas la meilleure condition pour traiter avec lord Palmerston. Cette
+disposition avait dû être encore augmentée par les succès personnels
+de l'ambassadeur auprès de la société anglaise. Grâce à sa renommée, à
+ses opinions, à sa religion même, il recevait des diverses classes
+l'accueil le plus flatteur; partout, objet d'une curiosité
+sympathique, il n'était pas jusqu'à ses dîners, apprêtés par le
+célèbre Louis, l'ancien cuisinier de M. de Talleyrand, qui ne fussent
+aussi goûtés par les ladies de l'aristocratie que ses _speechs_ de
+_Mansion House_ par les bourgeois de la Cité. Ce nuage d'admiration au
+milieu duquel il vivait à Londres ne risquait-il pas parfois de lui
+voiler un peu les manoeuvres que poursuivait, pendant ce temps, la
+malice résolue et obstinée du chef du _Foreign-Office_[269]?
+
+[Note 267: À Vienne, M. de Sainte-Aulaire ayant voulu entretenir M. de
+Metternich de la question d'Orient, celui-ci le pria de ne plus lui
+parler de cette affaire. «Je n'aurais rien de nouveau à vous
+apprendre, lui dit-il, et ma maxime est de ne jamais parler dans un
+lieu de ce qui se traite dans un autre.» Aussi M. de Sainte-Aulaire,
+découragé, avait-il demandé et obtenu un congé. (_Mémoires inédits de
+M. de Sainte-Aulaire._)]
+
+[Note 268: M. Guizot dit lui-même modestement, en commençant, dans ses
+_Mémoires_, le beau récit de son ambassade: «J'avais beaucoup étudié
+l'histoire d'Angleterre et la société anglaise. J'avais souvent
+discuté dans nos Chambres les questions de politique extérieure. Mais
+je n'étais jamais allé en Angleterre et je n'avais jamais fait de
+diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a à
+apprendre, tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux le pays et fait
+soi-même le métier dont on parle.»]
+
+[Note 269: Pour le récit des négociations qui vont suivre, jusqu'à la
+signature du traité du 15 juillet, je m'attache principalement aux
+documents diplomatiques publiés dans les _Mémoires de M. Guizot_, en
+les complétant par les _Papiers inédits_ dont j'ai eu communication,
+et par les publications anglaises, notamment: _Life of Palmerston_,
+par BULWER; _Greville Memoirs_ et _Correspondence relative to the
+affairs of the Levant_. Les documents qui seront cités au cours de ce
+récit, sans indication de source particulière, sont tirés des
+_Mémoires de M. Guizot_.]
+
+M. Guizot n'avait, pour son compte, aucune objection de fond au plan
+qu'on le chargeait d'exécuter à Londres. Il partageait alors
+l'engouement général pour le pacha. Cependant, dès le début, avec une
+remarquable sagacité, il mit en garde M. Thiers contre certains
+risques de sa tactique. Tout en comprenant, par exemple, l'intérêt de
+«gagner du temps», il rappelait que le «ministère anglais croyait les
+circonstances favorables pour régler les affaires d'Orient, et voulait
+sérieusement en profiter»; puis il ajoutait: «Si, de notre côté, nous
+ne paraissions vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les
+difficultés en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par
+quelque résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous
+et avec d'autres plutôt que de ne rien faire.» Il revenait souvent sur
+cet avertissement, sans, il est vrai, faire partager au gouvernement
+français son prévoyant souci. Le Roi lui-même, ordinairement plus
+perspicace, disait au général Baudrand, qui avait mission de le
+répéter à l'ambassadeur: «M. Guizot paraît trop préoccupé des
+dispositions de l'Angleterre, qui lui semblent douteuses envers nous.
+Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront sur les
+affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous.
+Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront
+jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres
+puissances, sans que la France soit une des parties contractantes. Je
+voudrais que notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.»
+M. Guizot ne se rendit pas. «La politique anglaise, répondit-il au
+général Baudrand, s'engage quelquefois légèrement et bien
+témérairement dans les questions extérieures. Dans cette affaire-ci,
+d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent les
+penchants de l'Angleterre et se montrent prêtes à faire ce qu'elle
+voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons _non_... Ce
+n'est pas une situation bien commode, ni parfaitement sûre... Il faut
+toujours craindre quelque coup fourré et soudain.»
+
+En même temps qu'il avertissait son gouvernement, M. Guizot
+s'efforçait de ramener le cabinet anglais à nos vues. Dans ses
+conversations avec lord Palmerston, son thème était celui-ci: «Nous
+n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir, le même que celui
+de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse; nous voulons
+l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. Entre le sultan et
+le pacha, la répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan
+possédait la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent
+à la rendre, nous dirons: Soit. C'est là, selon nous, une petite
+question. Mais si l'on tente de résoudre cette petite question par la
+force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt
+s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le
+théâtre. Le pacha est très-fort et très-résolu. Il résistera; il
+résistera à tout risque. Sa résistance amènera l'intervention en
+Orient des puissances et surtout de la Russie, qui sera seule en état
+d'y envoyer des soldats. Moyen assuré de mettre l'empire ottoman en
+pièces et l'Europe en feu. Le czar peut y trouver son compte: tout
+emploi de la force dans le Levant tourne à son avantage, et toute
+grande secousse, en ces parages ouvre des chances dont il est, plus
+qu'un autre, en état de tirer profit. Mais ce n'est pas l'intérêt de
+la France, et il ne semble pas que ce soit davantage l'intérêt de
+l'Angleterre. Les deux nations n'ont-elles pas la même préoccupation
+en ce qui regarde la Turquie: empêcher que la Russie ne s'en empare
+matériellement ou moralement? Un dissentiment sur un point secondaire
+leur fera-t-il perdre de vue leur commune étoile?»
+
+Dans la situation prise par le gouvernement français, ce langage était
+le meilleur qu'on pût tenir en son nom, et M. Guizot y apportait toute
+sa puissance d'argumentation, tout son art de parole. Il faisait
+cependant peu d'effet sur lord Palmerston. «La paix n'est pas possible
+en Orient, répondait ce dernier, tant que le pacha possédera la Syrie;
+il est ainsi trop fort et le sultan trop faible: pour l'empire
+ottoman, la Syrie est une question vitale.» Quant à la Russie, le
+ministre anglais, loin de se laisser inquiéter sur ses desseins,
+affectait de croire à sa loyauté; il se félicitait de la modération
+avec laquelle elle ajournait son ancienne politique et renonçait à son
+protectorat exclusif sur la Porte. Pourquoi même s'émouvoir de son
+intervention possible en cas de résistance du pacha? Elle
+n'interviendrait alors qu'au nom de l'Europe. De méfiance et de
+jalousie, lord Palmerston n'en ressentait que contre la France. Il
+prétendait avoir été toujours trompé par elle, spécialement par
+Louis-Philippe, dont sa haine faisait une sorte de fourbe[270]. Le
+vrai danger en Orient lui paraissait venir, non de l'ambition du czar,
+mais de celle du gouvernement français. «Nous ne nous cachons rien,
+n'est-ce pas? se laissait-il aller à dire dès l'un de ses premiers
+entretiens avec M. Guizot. Est-ce que la France ne serait pas bien
+aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance nouvelle
+et indépendante qui fût presque sa création et devînt nécessairement
+son alliée? Vous avez la régence d'Alger. Entre vous et votre alliée
+d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres États de Tunis
+et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de la côte d'Asie
+sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette,
+seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. Cela ne peut
+nous convenir[271].» Ce qui empêchait d'ailleurs notre argumentation
+de faire effet sur lord Palmerston, c'est qu'il contestait absolument
+la donnée de fait sur laquelle elle reposait. Loin de croire à la
+résistance du pacha et aux dangers qui en résulteraient, il
+garantissait sa prompte et facile soumission; il jugeait que ce
+pouvoir, si rapidement grandi en Égypte, était précaire, personnel,
+plus ambitieux que solide, et il voyait dans Méhémet-Ali un de ces
+aventuriers orientaux aussi prompts à se résigner à un grand revers
+qu'à tenter une audacieuse entreprise. Sur ce sujet, en dépit des
+affirmations contraires qui avaient cours non-seulement en France,
+mais en Autriche et jusqu'en Angleterre, il ne laissait pas voir un
+seul instant de doute. La véhémence agitée du pacha, loin de lui en
+imposer, lui paraissait trahir plus de faiblesse que d'audace[272].
+
+[Note 270: Lord Palmerston écrivait, le 16 avril, dans une lettre
+intime au comte Granville: «Il est manifeste que le gouvernement
+français nous a trompés dans les affaires de Buenos-Ayres, comme il
+l'a fait presque toutes les fois que nous avons été en rapport avec
+lui, par exemple en Espagne, en Portugal, en Grèce, à Tunis, en
+Turquie, en Égypte, en Perse, où sa conduite et son langage ont
+toujours été divergents. La vérité,--quelque répugnance qu'on ait à
+l'avouer,--est que Louis-Philippe est un homme dans lequel on ne peut
+avoir une solide confiance. Cependant, il est là, et nous l'appelons
+notre allié; seulement, nous devons être éclairés par l'expérience, et
+ne pas attacher à ses assertions ou professions, une valeur plus
+considérable que celle qui leur appartient réellement; plus
+particulièrement quand ses paroles sont, comme dans l'affaire
+d'Égypte, non-seulement différentes de ses actes, mais inconciliables
+même avec ceux-ci» (BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 272,
+273.)]
+
+[Note 271: C'est le même sentiment qui fera dire, plus tard, en 1841,
+à la _Revue d'Édimbourg_, pour justifier rétrospectivement la
+politique de lord Palmerston: «La France humiliait l'Angleterre dans
+la Méditerranée.»]
+
+[Note 272: Lord Palmerston écrivait à lord Granville: «Le rapport qui
+m'a été envoyé par Hodges (consul anglais à Alexandrie), de son
+entrevue avec Méhémet-Ali, me fait penser que celui-ci finira par se
+rendre. Il était très-mécontent, extrêmement agité, très-violent et
+fort véhément dans ses affirmations qu'il ne céderait pas, les
+appuyant de serments solennels; tout ceci indique qu'il a conscience
+de sa faiblesse, et qu'au fond il a peur.» (BULWER, t. II, p. 270.)
+Cette lettre est datée du 11 mars 1840: il y a là une erreur évidente;
+certains passages de la lettre, relatifs au général Sébastiani et à M.
+Guizot, lui assignent une date antérieure, probablement le 11
+février.]
+
+Quant à l'inconvénient de mécontenter la France, le ministre anglais
+n'y voyait même pas un motif d'hésiter; s'il pensait à notre
+irritation, c'était pour peser, d'un esprit très-libre et d'un coeur
+très-froid, les raisons qui devaient la rendre impuissante. «Que les
+Français disent ce qu'ils voudront, écrivait-il au comte Granville,
+ils ne peuvent pas faire la guerre aux quatre puissances pour soutenir
+Méhémet-Ali. Voudraient-ils risquer une guerre maritime? Où
+trouveraient-ils des navires pour tenir tête à la flotte anglaise
+seule, sans parler de la flotte russe, qui, en pareil cas, se
+joindrait à nous? Que deviendrait Alger, si la France était en lutte
+avec une puissance qui lui fût supérieure sur mer? Risqueront-ils une
+guerre continentale? Et pourquoi? Pourraient-ils aider Méhémet-Ali en
+marchant sur le Rhin, et ne seraient-ils pas ramenés en arrière aussi
+vite qu'ils seraient venus? L'intérieur est-il si tranquille et si uni
+que Louis-Philippe aimât à voir les trois puissances du continent
+armées contre lui, et les deux prétendants à son trône, le Bourbon et
+le Bonaparte, trouvant, pour leurs prétentions, appuis au dedans et au
+dehors? C'est impossible. La France peut parler haut, mais ne peut pas
+faire la guerre pour une telle cause. Il serait peu sage de
+méconnaître les forces de cette nation et les fâcheux résultats d'une
+guerre avec elle, dans le cas où elle aurait un intérêt national et
+une cause juste à soutenir; mais il serait également fâcheux de se
+laisser intimider par des paroles ou des rodomontades, dans le cas où
+une calme vue des choses doit nous convaincre que la France serait
+seule la victime d'une guerre entreprise par elle, précipitamment, par
+caprice et sans juste motif[273].»
+
+[Note 273: Lettre précitée.]
+
+
+III
+
+Si décidé, si passionné que fût lord Palmerston, il ne lui était pas
+aisé de faire marcher à son pas tous ses collègues. Plusieurs années
+après, repassant en esprit les événements de cette époque, il
+écrivait: «Les plus grandes difficultés que j'ai eu à surmonter dans
+toute la négociation provenaient des intrigues sans principes qui se
+produisaient dans notre propre camp[274].» Déjà on a eu occasion de
+noter les répugnances de plusieurs des ministres anglais à rompre avec
+la France pour se rapprocher de la Russie. M. Guizot s'était tout de
+suite aperçu de ces sentiments, et il s'attachait à les entretenir,
+tout en ménageant les susceptibilités de lord Palmerston. Habitué de
+_Holland House_, il n'avait pas à échauffer les sympathies françaises
+du maître de la maison; peut-être même celui-ci les exprimait-il trop
+ouvertement pour un ministre de la Reine, et était-ce la raison pour
+laquelle ces sympathies se trouvaient n'être pas aussi efficaces que
+sincères. Lord Clarendon s'affichait aussi comme notre ami[275]. Aussi
+Palmerston écrira-t-il un peu plus tard: «Guizot a été trompé par le
+sot langage (_the foolish language_) de Holland et de Clarendon, qui,
+dans leurs conversations, parlaient en faveur de Méhémet-Ali[276].»
+Lord Lansdowne et lord John Russell, bien que moins décidés et moins
+expansifs, assuraient amicalement notre ambassadeur de leur désir de
+«finir l'affaire d'Orient de concert avec la France». Dès son arrivée
+à Londres, M. Guizot avait eu soin de se mettre en rapport avec le
+chef du cabinet, lord Melbourne: celui-ci l'avait écouté, étendu
+mollement dans son fauteuil, avec un sourire qui pouvait aussi bien
+témoigner de sa bienveillance que de son insouciance, donnant souvent
+des marques d'approbation, questionnant en homme qui serait heureux
+d'obtenir une bonne réponse, et montrant personnellement le désir
+sincère d'un accord, sans indiquer qu'il eût trouvé le moyen de le
+faire, et surtout qu'il fût résolu à l'imposer autour de lui; en
+somme, le premier ministre avait paru sortir de cette conversation,
+suivant l'expression même de son interlocuteur, «plutôt rejeté dans
+une indécision favorable que ramené à notre sentiment». En dehors du
+cabinet, la France comptait aussi des amis utiles. De ce nombre était
+M. Charles Greville, clerc du conseil privé, personnage fort répandu
+dans la haute société politique anglaise; il voyait fréquemment M.
+Guizot et était pour lui un précieux informateur[277]. Lord Grey
+recherchait notre ambassadeur pour lui dire: «Nous ne devons pas nous
+séparer de vous; sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Le
+beau-frère de lord Grey, M. Ellice, membre très-actif des Communes,
+s'employait ouvertement dans notre sens. L'illustre chef des tories,
+le duc de Wellington, demeuré, quoique tout cassé par l'âge, l'homme
+le plus considérable de l'Angleterre, déclarait «que, dans
+l'arrangement à intervenir, les limites des territoires importaient
+assez peu, qu'il fallait avant tout un arrangement agréé des cinq
+puissances, et que toute séparation de l'une d'elles serait un mal
+plus grave que telle ou telle concession territoriale». Enfin, les
+radicaux de la Chambre basse et les whigs qui les avoisinaient se
+montraient de plus en plus choqués et effrayés à l'idée de substituer
+l'alliance russe à l'alliance française et de risquer une guerre en
+Orient pour enlever la Syrie à Méhémet-Ali.
+
+[Note 274: Lettre à M. Bulwer, du 14 mars 1846. (BULWER, t. II, p.
+284.)]
+
+[Note 275: On lit dans le _Journal_ de M. Charles Greville, à la date
+du 5 septembre 1840: «Clarendon m'a montré, l'autre jour, une longue
+lettre qu'il écrivit à Palmerston en mars dernier, et où il discutait
+toute la question orientale, en indiquant les objections qu'elle
+paraissait soulever et en suggérant ce qu'il aurait voulu faire à sa
+place. C'était un document assez bien écrit et assez bien raisonné.»
+(_The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 301.)]
+
+[Note 276: Lettre à William Temple, du 27 juillet 1840 (BULWER, t.
+III, p. 43.)]
+
+[Note 277: Cf. _The Greville Memoirs, second part_.]
+
+Tous ces symptômes pouvaient faire croire que lord Palmerston serait
+empêché de pousser ses desseins jusqu'au bout. M. Guizot mettait
+cependant en garde M. Thiers contre de trop prompts espoirs. Il
+montrait le chef du _Foreign-Office_ s'obstinant d'autant plus dans
+ses idées qu'il les voyait plus combattues. «Il sent, écrivait notre
+ambassadeur, que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des
+idées différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé,
+s'élèvent, se répandent et modifient ou du moins ébranlent les
+convictions et les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente... Il
+agit et fait agir auprès de ses collègues ébranlés.» M. Guizot
+ajoutait, avec une sagacité très-fine et très-sûre: «Sachez bien que
+lord Palmerston est influent dans le cabinet, comme tous les hommes
+actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent qu'il n'a pas
+raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à ce qu'il fait,
+il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi, prendre de la
+peine. Bien peu d'hommes s'y décident.»
+
+Ce n'était pas seulement par ses collègues que lord Palmerston avait
+peine à se faire suivre, c'était aussi par ses alliés du continent,
+par ceux-là que M. Thiers aurait voulu tenir à l'écart. Sans doute, à
+Vienne et à Berlin, on n'était pas devenu plus favorable à
+Méhémet-Ali; mais on trouvait le ministre anglais passionné et
+casse-cou; on était disposé à nous croire, quand nous dénoncions les
+moyens coercitifs proposés par lui comme étant inefficaces contre le
+pacha et menaçants pour la paix européenne; on se demandait avec
+trouble si l'on ne s'était pas laissé engager dans une fort périlleuse
+aventure. M. de Metternich s'épanchait tristement avec le comte
+Apponyi sur la témérité de lord Palmerston: «Il va de l'avant,
+écrivait-il, sans même s'être assuré de l'appui, qui avant tout lui
+serait nécessaire, de ses propres collègues... Ses idées sur les
+moyens comminatoires n'ont pas le sens commun. Je crois le lui avoir
+démontré par ma dernière expédition[278].» Le chancelier avait, en
+effet, envoyé à Londres un long mémoire où il discutait et critiquait
+les procédés de coercition préconisés par le _Foreign-Office_[279].
+
+[Note 278: Lettres du 1er et du 6 mai 1840. (_Mémoires de M. de
+Metternich_, t. VI, p. 430, 432.)]
+
+[Note 279: Mémoire du 25 avril 1840. (_Ibid._, p. 454 à 464.)]
+
+Vers la même époque, dans le courant d'avril, les représentants de
+l'Autriche et de la Prusse à Londres, le baron de Neumann et le baron
+de Bülow, vinrent d'eux-mêmes entretenir M. Guizot et lui laissèrent
+voir leur inquiétude, leur désir de trouver une transaction que chacun
+pût accepter sans s'infliger un démenti. «Pourquoi, disait le baron de
+Bülow, n'accorderait-on pas, par exemple, à Méhémet-Ali l'hérédité de
+l'Égypte et le gouvernement viager de la Syrie? Voilà une transaction
+possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. Il faut les chercher.» Le
+ministre de Prusse donnait même à entendre qu'on irait peut-être
+jusqu'à la Syrie héréditaire, si la France consentait, en cas de
+résistance du pacha, à se joindre aux autres puissances pour le mettre
+à la raison. Le baron de Neumann fit des ouvertures analogues. «Mon
+gouvernement, disait-il à notre ambassadeur, désire autant que le
+vôtre le maintien de la paix en Orient; il est fort peu enclin à
+l'emploi des moyens de contrainte; il en connaît, comme vous, les
+difficultés et les périls; ce qui importe, c'est qu'il y ait
+arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement efficace ne peut
+avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'Empereur mon maître
+et le roi de Prusse le désirent également. Qu'une transaction, agréée
+par vous, soit donc proposée; elle peut l'être de plusieurs manières;
+nous serons fort disposés à l'appuyer, et lord Palmerston lui-même y
+sera amené.» Sans doute, on ne devait pas faire un très-grand fond sur
+l'énergie avec laquelle ces deux diplomates auraient agi sur lord
+Palmerston; la même disposition un peu craintive qui les poussait à se
+montrer conciliants avec M. Guizot, les eût fait, en un autre moment,
+se soumettre à l'impérieuse résolution du ministre anglais[280]. Leurs
+avances n'en avaient pas moins une réelle importance et pouvaient
+servir de point de départ à des négociations qui eussent
+très-heureusement modifié notre situation. Lié par ses instructions,
+M. Guizot se borna à répondre que le gouvernement français n'aurait,
+pour son compte, aucune objection à cette distribution des
+territoires, seulement qu'il ne savait si le pacha s'en contenterait;
+or il fallait avant tout, disait-il, que la transaction fût agréée à
+Alexandrie comme à Constantinople, et que l'exécution en fût toute
+pacifique. C'était subordonner la politique de la France aux
+fantaisies ambitieuses de Méhémet-Ali: À Paris, M. Thiers, toujours
+fort monté contre la Prusse et surtout contre l'Autriche, se montra
+moins favorable encore aux ouvertures de leurs représentants; à son
+avis, les perpétuelles tergiversations de ces puissances, depuis un
+an, ne permettaient pas d'attacher beaucoup de valeur à un retour si
+incomplet. Il ne chargea donc notre ambassadeur de leur donner aucun
+encouragement.
+
+[Note 280: Un peu plus tard, M. Greville nous montre, dans son
+_Journal_, M. de Neumann parlant à chacun dans le sens qu'il sait lui
+plaire, énergique avec Palmerston, conciliant avec lord Holland, et il
+ajoute: «Neumann est un chien servile (_a time serving dog_).» (_The
+Greville Memoirs, second part_, vol. I, p. 329.)]
+
+Les ministres d'Autriche et de Prusse ne se rebutèrent pas. Le 5 mai,
+le baron de Neumann revint trouver M. Guizot avec des propositions
+plus précises, qu'il disait avoir espoir de faire accepter à lord
+Palmerston. Il s'agissait de laisser à Méhémet-Ali la presque totalité
+du pachalik d'Acre, y compris cette place même, que, dans les
+propositions un moment faites et si vite retirées au mois d'octobre
+précédent, le gouvernement anglais avait tenu à réserver au sultan.
+Cette concession serait-elle faite à titre héréditaire? Sur ce point,
+M. de Neumann ne pouvait répondre nettement; toutefois, bien qu'il
+prévît de grosses difficultés de la part du ministre anglais, il
+croyait qu'on irait jusqu'à l'hérédité. Le surlendemain, lord
+Palmerston, fort à contre-coeur, et agissant sous la pression de ses
+collègues, fit la même ouverture à notre ambassadeur, sans parler, il
+est vrai, de l'hérédité. Cette fois, nous n'étions plus en présence
+d'une velléité plus ou moins efficace de la diplomatie autrichienne,
+mais d'une proposition faite au nom des trois puissances. M. Guizot
+répondit qu'il allait la transmettre à son gouvernement, mais que
+celui-ci aurait besoin de temps pour savoir si cet arrangement serait
+accepté par Méhémet. M. Thiers ne jugea même pas nécessaire de poser
+la question à Alexandrie: «Nous trouvons le partage de la Syrie
+inacceptable pour le pacha, écrivit-il, le 11 mai, à M. Guizot.
+Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à
+le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.
+Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie!»
+
+Si les tentatives de transaction n'aboutissaient pas, elles
+produisaient du moins un temps d'arrêt dans les négociations de M. de
+Brünnow et de lord Palmerston. Ces négociations ne paraissaient point
+avoir fait un pas depuis le mois de janvier. À Saint-Pétersbourg,
+selon les rapports de M. de Barante, on s'inquiétait de ces retards;
+après avoir cru un moment tenir le succès de sa manoeuvre, le
+gouvernement russe commençait à en désespérer et prenait presque son
+parti d'un accord avec la France[281]. D'ailleurs, à cette même
+époque, il voyait d'autres affaires se traiter entre Londres et Paris
+dans des conditions de bonne entente, d'amitié cordiale, qui
+semblaient écarter tout présage de rupture.
+
+[Note 281: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches du 14
+avril et du 31 mai 1840. (_Documents inédits._)]
+
+Ce fut alors, en effet, au commencement du mois de mai, que se
+négocia, entre les deux gouvernements, la restitution à la France de
+la dépouille mortelle de Napoléon. On sait avec quelle bonne grâce, un
+peu railleuse, lord Palmerston accueillit ce qu'il appelait une
+«requête bien française», heureux de nous donner cette satisfaction
+d'apparat, et de masquer ainsi les mauvais desseins dont il
+poursuivait ailleurs l'accomplissement[282]. Dans une autre affaire,
+ce fut l'Angleterre qui reçut un bon office du gouvernement français.
+Elle devait à l'humeur batailleuse de lord Palmerston d'avoir
+plusieurs querelles à la fois sur les bras: guerres avec la Chine et
+l'Afghanistan, rupture diplomatique avec le Portugal, contestation
+avec les États-Unis, et enfin conflit avec Naples à propos des soufres
+de Sicile. Par la dureté hautaine de la diplomatie britannique et par
+la fierté obstinée du roi de Naples[283], ce dernier conflit s'était à
+ce point envenimé, qu'il semblait n'y avoir plus place qu'aux moyens
+violents. Déjà la flotte de l'amiral Stopford donnait une chasse peu
+glorieuse aux barques napolitaines, et des rassemblements de troupes
+se faisaient sur toutes les côtes de l'Italie méridionale. Certes, la
+partie n'était pas égale; elle l'était même si peu, que le
+gouvernement anglais avait, aux yeux de toute l'Europe, la figure
+fâcheuse d'un puissant qui abuse de sa force contre un faible. Bien
+qu'étranger, pour sa part, aux scrupules chevaleresques, lord
+Palmerston se rendait compte de cette impression générale et en était
+fort ennuyé: il désirait vivement mettre fin à une affaire si mal
+engagée, d'autant que les vaisseaux employés à bloquer les ports des
+Deux-Siciles, étaient destinés, dans sa pensée, à des opérations
+autrement importantes en Orient. Il accepta donc avec empressement la
+médiation que lui offrit, au courant d'avril, le gouvernement
+français. Celui-ci s'était décidé à intervenir par un double motif:
+d'une part, il lui convenait, particulièrement en ce moment, de
+montrer que l'Angleterre lui était unie et recourait à lui dans ses
+embarras; d'autre part, cette ingérence dans les affaires d'un État
+italien lui paraissait de nature à augmenter, dans la Péninsule,
+l'influence de la France, au détriment de celle de l'Autriche, et
+l'humeur visible de M. de Metternich prouvait que le calcul n'était
+pas mauvais[284]. Les négociations rencontrèrent plus d'un obstacle; à
+chaque retard, le ministre anglais témoignait de son anxieuse
+impatience. M. Thiers surmonta les difficultés, les unes après les
+autres, avec une adroite et patiente fermeté, et tout fut heureusement
+terminé dans les premiers jours de juillet. Les titres que notre
+gouvernement crut avoir ainsi acquis à la gratitude de ses voisins,
+contribuèrent à augmenter sa trompeuse sécurité. Quant à lord
+Palmerston, il ne tira de là qu'une conclusion, c'est que ses
+vaisseaux étaient libres et que, dès lors, il était mieux armé pour
+nous faire échec en Orient; en effet, cette même flotte de l'amiral
+Stopford, que notre médiation venait de relever de sa faction dans les
+eaux napolitaines, allait, dans quelques semaines, être employée à
+bombarder Beyrouth et à chasser de Syrie les troupes du pacha, notre
+protégé[285].
+
+[Note 282: Cf. plus haut, p. 159 et 160.]
+
+[Note 283: «Je ne suis que le roi de Naples, disait ce prince,
+c'est-à-dire d'un pays qui a six millions d'âmes; mais je tiendrai
+tête à l'Angleterre; il en arrivera ce qui pourra.»]
+
+[Note 284: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 432, 434.]
+
+[Note 285: Le 13 juillet 1840, lord Palmerston écrivait à son frère,
+ministre d'Angleterre à Naples: «Je suis très-content, sous tous les
+rapports, que la question des soufres soit réglée; c'est un grand
+embarras de moins, et nous avons besoin de tous nos vaisseaux dans le
+Levant, où nous avons de la besogne à leur faire faire.» Il ajoutait,
+le 27 juillet, dans une lettre au même: «Il est heureux que nous ayons
+fini notre querelle napolitaine, et une des raisons qui me rendaient
+si impatient de la terminer était que je prévoyais que nous aurions
+besoin de toutes nos forces disponibles pour conduire nos opérations
+dans le Levant. Thiers, sans doute, pense que nous l'avons joué dans
+cette affaire, en obtenant que sa médiation fût terminée avant qu'il
+ne voulût y mettre fin, et cela le fâche fort. Mais sa mauvaise humeur
+se dissipera.» (BULWER, t. III, p. 41 à 44.)]
+
+Toutefois, avant de pouvoir réaliser son dessein, le chef du
+_Foreign-Office_ se vit obligé, vers le milieu de juin, de nous
+offrir encore une transaction. C'est que sa politique antifrançaise
+inquiétait et mécontentait de plus en plus une bonne partie de ses
+collègues. On parlait de discussions très-animées au sein du conseil
+des ministres, et il n'était pas jusqu'à lord Melbourne qui,
+paraissant sortir de son indolence irrésolue, ne vînt dire à M.
+Guizot: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon; tout ce que nous
+ferions en nous divisant serait mauvais et dangereux.» Si habitué que
+fût lord Palmerston à en prendre à son aise avec les autres ministres,
+il crut nécessaire de ne pas paraître rebelle à toute conciliation; il
+renouvela donc à notre ambassadeur la proposition, déjà faite quelques
+semaines auparavant, de partager la Syrie entre le sultan et le pacha,
+et demanda à connaître la réponse «positive» du gouvernement français.
+Il s'attendait probablement à un refus et comptait en tirer parti pour
+vaincre les résistances qu'il rencontrait autour de lui. Son espérance
+ne fut pas trompée. M. Thiers persista à déclarer cette proposition
+«inadmissible». «Le pacha, dit-il, n'accordera jamais ce qu'on lui
+demande là... Nous ne nous ferons donc pas les coopérateurs d'un
+projet sans raison, sans chance de succès, et qui ne peut être exécuté
+que par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y
+croyons pas.»
+
+À la même époque, M. de Neumann s'abouchait de nouveau avec M. Guizot
+et lui faisait des offres plus avantageuses encore. Impatient d'en
+finir, ne cachant ni son inquiétude ni son irritation contre lord
+Palmerston, il se déclara résolu à agir fortement sur ce dernier pour
+lui faire accepter une combinaison donnant au pacha l'Égypte
+héréditaire et toute la Syrie viagère; il croyait, du reste, pouvoir
+compter sur l'appui d'une partie des ministres anglais. Plusieurs
+symptômes indiquaient que c'était là l'effort suprême de ceux qui
+désiraient l'accord. Notre ambassadeur comprit la gravité de la
+situation et écrivit aussitôt, le 24 juin, à M. Thiers: «Nous touchons
+peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont je vous
+parlais, et qui consiste, de la part de l'Autriche et de la Prusse, à
+déclarer à lord Palmerston qu'il faut se résigner à laisser
+viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France cette grande
+concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, en ce moment.
+Les collègues de lord Palmerston, d'une part, les ministres d'Autriche
+et de Prusse, de l'autre, pèsent sur lui pour l'y décider. S'ils l'y
+décident, en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir
+remporté une grande victoire et être arrivés à des propositions
+d'arrangement raisonnables. Il importe donc extrêmement que je
+connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de mon langage peut
+dépendre ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
+revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue
+et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les
+rengagerait brusquement dans son système et leur ferait adopter, à
+quatre, son projet de retirer au pacha la Syrie.» Sans affirmer que,
+dans ce cas, «l'arrangement à quatre» fût certain, M. Guizot le
+donnait pour «possible». L'ambassadeur inclinait manifestement à se
+contenter de ce qu'il appelait cette «grande concession». Tel ne fut
+pas le sentiment de M. Thiers: dans tout ce qui lui était transmis, il
+ne vit que l'embarras, la division, le désarroi de ceux qu'il
+prétendait amener à ses idées; et il se flatta, en tenant ferme, de
+les contraindre à une capitulation complète. Il hésitait néanmoins à
+répondre par un refus trop net, et préférait prolonger son attitude
+critique et expectante. «Quand je vous parlais, écrivit-il à M.
+Guizot, le 30 juin, d'une grande conquête qui changerait notre
+attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie
+héréditaire. Toutefois, j'ai consulté le cabinet; on délibère, on
+penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de
+vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.»
+
+
+IV
+
+Quel était le secret de l'obstination avec laquelle M. Thiers se
+refusait à toutes les transactions? Sans doute, c'était, pour une
+bonne part, l'illusion, déjà tant de fois signalée, sur la puissance
+du pacha et sur l'impossibilité d'un accord entre l'Angleterre et la
+Russie. Mais, seul, ce motif n'eût peut-être pas suffi. On sait que,
+dès son arrivée au pouvoir, l'une des arrière-pensées du ministre du
+1er mars, l'une de ses visées secrètes, avait été de revenir à cet
+arrangement direct, entre le sultan et le pacha, que les puissances
+avaient une première fois empêché par la note du 27 juillet. On n'a
+pas oublié non plus que nos agents avaient reçu recommandation d'y
+pousser par les moyens détournés à leur disposition, tout en se
+gardant d'en prendre ouvertement et officiellement l'initiative. Plus
+la prolongation du _statu quo_ devenait intolérable et dangereuse pour
+l'empire ottoman, plus on se flattait, à Paris, que le sultan se
+déciderait, pour en finir, à s'entendre avec son vassal. Cependant les
+semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'était encore venu justifier
+cette espérance, quand, vers la fin de mai, le bruit se répandit à
+Constantinople que le grand vizir, Khosrew-Pacha, de tout temps ennemi
+mortel de Méhémet-Ali, allait être destitué.
+
+Les représentants de la France en Turquie et en Égypte, convaincus que
+cette disgrâce ferait disparaître le principal obstacle à un
+accommodement direct, redoublèrent d'activité. Ce fut notre consul
+général à Alexandrie, M. Cochelet, qui porta à Méhémet la première
+nouvelle de la chute imminente de Khosrew. Le vieux pacha fit un bond
+sur son divan; sa figure prit une expression de joie extraordinaire,
+et des larmes vinrent dans ses yeux. Devançant les conseils que notre
+consul allait lui donner, il vint à lui, le frappa sur la poitrine de
+la paume de la main, lui serra les deux poignets et lui dit:
+«Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution du
+grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier
+secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de mon
+respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de me
+permettre de lui renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de
+Moustoueh-Pacha (l'amiral égyptien). Je la prierai de consentir à ce
+que mon fils, Saïd-Bey, vienne à bord de la flotte pour se jeter à ses
+pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha (le nouveau grand vizir), et une
+fois que les relations de bonne intelligence et d'harmonie seront
+rétablies, je m'arrangerai avec la Porte.» Et comme le consul lui
+recommandait d'être modéré dans ses prétentions: «Laissez-moi faire,
+reprit le pacha; lorsque je serai en rapport avec la Porte, nous nous
+arrangerons ensemble très-certainement.[286]» Le 16 juin, aussitôt
+qu'on eut reçu à Alexandrie la confirmation de la destitution de
+Khosrew, Sami-Bey s'embarqua pour Constantinople. Dans cette ville,
+les esprits paraissaient disposés à répondre par de très-larges
+concessions au renvoi de la flotte.
+
+[Note 286: Dépêche de M. Cochelet, 26 mai 1840.]
+
+À cette nouvelle, grande fut l'émotion de M. Thiers. Ne touchait-il
+pas au but? Il expédia sur-le-champ M. Eugène Périer à Alexandrie,
+pour dire au pacha «de se hâter», pour l'avertir «qu'à Londres on
+était irrité contre lui, que l'on pouvait passer à des résolutions
+extrêmes», et pour l'inviter à se contenter de la Syrie viagère. En
+même temps, il donnait instruction à notre ambassadeur près le sultan
+de seconder la mission de Sami-Bey et de prêcher la modération au
+Divan, en évitant toutefois de «prendre la négociation à son compte et
+comme une entreprise française». Enfin, il informait M. Guizot de ces
+événements, de ce qu'il en attendait, et lui recommandait de les tenir
+aussi longtemps que possible cachés aux autres puissances, à lord
+Palmerston notamment. «Il importe, lui écrivait-il, de ne pas faire
+connaître la proposition du pacha à Londres, pour que les Anglais
+n'aillent pas empêcher un arrangement direct. La nouvelle sera
+bientôt connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les
+Anglais ne pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils arriveront
+trop tard s'ils veulent écrire à Constantinople[287].
+
+[Note 287: Lettre citée par M. Guizot dans son discours du 26 novembre
+1840.]
+
+Vaine recommandation! notre secret avait été tout de suite éventé.
+L'avis de ce qui se préparait en Orient était arrivé à Londres de deux
+côtés: de Constantinople, par lord Ponsonby, dont l'animosité
+clairvoyante avait deviné notre plan; de Paris, par le comte Apponyi,
+qui avait eu connaissance des dépêches de notre consul. L'impression
+fut vive parmi les représentants des divers cabinets; ils virent là un
+coup monté par la France pour se soustraire à l'engagement formel pris
+par la note du 27 juillet, pour régler à elle seule les affaires
+d'Orient et pour «mystifier» les autres puissances. Lord Palmerston
+fut le plus irrité de tous. Cette campagne, qui était son oeuvre
+personnelle, où il avait dépensé toute sa passion et engagé hardiment
+toute sa responsabilité, dont il attendait tant de satisfaction pour
+les préventions et les jalousies anglaises, tant d'importance pour
+lui-même, allait-il donc en sortir non-seulement battu, mais joué au
+point d'être quelque peu ridicule? «On se serait bien moqué de nous si
+l'arrangement direct avait réussi», disait-il plus tard à M. Guizot.
+Il n'était pas homme à prendre son parti d'un tel fiasco, ni à
+pardonner à qui lui en faisait courir le risque. Aussi résolut-il
+non-seulement de faire échouer l'arrangement direct, mais aussi de
+profiter de l'émotion de ses collègues et de ses alliés pour leur
+arracher ce qu'il n'avait pu jusqu'ici obtenir d'eux, c'est-à-dire une
+convention conclue entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la
+Prusse, et fondée sur cette triple base: exclusion de la France; la
+Syrie entière ou presque entière au sultan; coercition contre le pacha
+s'il ne se soumettait pas tout de suite. Ainsi s'engageait entre lord
+Palmerston et M. Thiers une partie dont l'enjeu était, des deux côtés,
+singulièrement redoutable. On eût dit une lutte de vitesse. Lequel
+arriverait le premier? Serait-ce le ministre français poursuivant, à
+Constantinople, l'accommodement du sultan et du pacha, ou le ministre
+anglais poursuivant, à Londres, la convention à quatre?
+
+Il fut tout de suite visible que M. Thiers n'avait pas l'avance. En
+Turquie, les efforts de nos agents étaient contrariés par les menées
+de lord Ponsonby; loin d'aboutir promptement, comme il eût été
+nécessaire, l'arrangement direct perdait chaque jour de ses chances;
+Sami-Bey, d'abord bien reçu au Divan, voyait les empressements du
+premier jour se changer en froideurs; on ne répondait plus à ses
+offres que par des ajournements. À cette époque, d'ailleurs, et avec
+un à-propos assez bien calculé, l'ambassade anglaise parvenait à faire
+éclater, dans les montagnes du Liban, une insurrection contre la
+domination égyptienne. Il y avait plusieurs mois qu'elle y travaillait
+par ses agents secrets ou patents[288]. Cette tentative devait être
+facilement réprimée; mais, pour le moment, grossie par les rapports
+anglais, elle servit d'argument très-efficace pour dissuader le sultan
+de traiter avec le pacha et de lui abandonner la Syrie.
+
+[Note 288: Des dépêches officielles publiées, un peu plus tard, par le
+gouvernement anglais lui-même (_Correspondence relative to the affairs
+of the Levant_), il ressort, en effet, que lord Ponsonby, au su de
+lord Palmerston, avait fomenté cette insurrection. «Je puis répondre
+des habitants du Liban, écrivait-il à son ministre, le 23 avril 1840,
+pourvu que l'Angleterre veuille agir et les aider.» À la fin de juin,
+les émissaires secrets ne lui suffisaient plus: il envoyait à Beyrouth
+son propre drogman, M. Wood, qui, du navire anglais où il résidait,
+appelait à lui les chefs de la montagne et les poussait à la révolte
+en leur promettant des armes. Ce drogman informait l'ambassadeur du
+bon résultat de ses démarches. «Il n'y a jamais eu, peut-être,
+disait-il, un moment plus favorable pour séparer la Syrie de l'Égypte
+et pour accomplir les vues politiques de lord Palmerston. J'explique
+aux Syriens les désirs de la politique de la Grande-Bretagne et le
+succès qui doit nécessairement suivre, s'ils nous assistent. Ils
+comprennent tout cela parfaitement; mais ils demandent toujours un
+appui indirect de notre part; autrement ils seraient écrasés. Je
+n'épargne aucun effort pour remplir les vues de Votre Seigneurie,
+malgré les difficultés dont je suis environné et qui dérivent de ma
+situation même.» Le gouvernement anglais fut si satisfait du zèle
+déployé en cette circonstance par M. Wood, qu'il le nomma peu après
+vice-consul à Beyrouth.]
+
+Pendant ce temps, à Londres, lord Palmerston gagnait du terrain auprès
+de ceux qu'il voulait convertir à ses idées. «L'Europe, leur
+disait-il, s'est engagée d'honneur, par la note du 27 juillet, à
+régler les affaires d'Orient; elle ne peut les laisser en souffrance.
+Pourquoi se croire tenu à des égards envers la France? Celle-ci a
+voulu avoir une politique séparée et personnelle: les autres
+puissances peuvent bien en faire autant.» Ardent, pressant, impérieux,
+il tâchait d'échauffer les esprits, de piquer les amours-propres,
+d'irriter les jalousies, en dénonçant ce qu'il appelait nos intrigues,
+notre duplicité et notre ambition. Et surtout, sachant qu'il avait
+affaire à des timides, il se portait fort d'un succès facile, et en
+donnait pour garant cette insurrection du Liban dont on venait
+d'apprendre l'explosion. Il se gardait, il est vrai, d'avouer qu'elle
+était une machination anglaise. À ceux qui le prétendaient, il
+opposait même un démenti indigné qu'il renouvelait peu après, en ces
+termes, devant la Chambre des communes: «Quelles que soient les causes
+de la révolte, les Syriens n'ont été soulevés ni à l'instigation des
+autorités anglaises, ni par des officiers anglais.» C'était
+certainement un des plus hardis mensonges dont pût user un ministre.
+Celui qui osait le commettre n'était-il pas bien venu à se plaindre de
+la mauvaise foi du gouvernement français?
+
+Lord Palmerston ne paraît pas avoir eu beaucoup de peine à entraîner
+les puissances continentales. La Russie était toute convertie
+d'avance. Quant à l'Autriche et à la Prusse, depuis longtemps
+inquiétées par les allures de M. Thiers, vivement blessées de sa
+tentative d'enlever au concert européen le règlement des affaires
+d'Orient, elles étaient disposées à prêter l'oreille aux insinuations
+du chef du _Foreign-Office_, et il lui fut aisé de réveiller en elles,
+contre la prépotence révolutionnaire de la France, cette méfiance dont
+ne s'étaient jamais complétement débarrassés les anciens tenants de la
+Sainte-Alliance. «Si nous cédions au gouvernement français, en cette
+occasion, leur disait-il, nous ferions de lui le dictateur de
+l'Europe, et son insolence ne connaîtrait plus de bornes[289].» Ce
+n'était pas que les cabinets de Vienne et de Berlin s'engageassent
+avec grand entrain dans la politique du ministre anglais, ni qu'ils
+fussent pleinement rassurés par ses promesses de succès facile; mais
+ils le suivaient en vertu de cette loi qui veut que toute volonté
+énergique et passionnée impose son ascendant aux caractères indécis,
+craintifs et faibles.
+
+[Note 289: BULWER, t. III, p. 44.]
+
+Lord Palmerston rencontra un peu plus de difficultés dans le sein même
+du cabinet anglais. Néanmoins, elles ne l'arrêtèrent pas longtemps. Si
+habitué qu'il fût à diriger à peu près sans contrôle les affaires de
+son département, il ne pouvait conclure un traité sans en aviser ses
+collègues. Aussi, le 4 juillet, à la fin du conseil de cabinet,
+annonça-t-il, d'un ton nonchalant et comme la chose la plus naturelle
+du monde, qu'il avait, depuis un certain temps déjà, engagé une
+négociation sur les bases antérieurement fixées, et qu'il venait de
+rédiger un traité dont il estimait convenable de donner connaissance
+au ministère. À cette nouvelle soudaine, les physionomies se
+rembrunirent, et personne n'ouvrit la bouche, sauf lord Holland, qui
+déclara ne pouvoir participer à aucune mesure risquant d'amener une
+rupture entre l'Angleterre et la France. Là-dessus, on se sépara, en
+renvoyant la discussion au conseil suivant. Cette première scène avait
+fait voir à lord Palmerston combien sa politique répugnait à ses
+collègues. Les uns, comme Clarendon et Holland, étaient ouvertement
+hostiles au traité. Plusieurs autres, indécis, troublés, désiraient
+qu'on ne précipitât rien et qu'on attendît les nouvelles de la
+démarche faite à Constantinople par Sami-Bey: cet ajournement
+contrariait autant lord Palmerston qu'un refus absolu; car il
+s'agissait précisément pour lui de gagner de vitesse ceux qui
+négociaient l'arrangement direct. Pour triompher de ces hésitations,
+il résolut de recourir aux grands moyens[290]. Le 5 juillet 1840,
+c'est-à-dire le lendemain du conseil dont il vient d'être parlé, il
+écrivit à lord Melbourne: «La divergence qui paraît exister entre
+quelques membres du cabinet et moi sur la question turque, et
+l'extrême importance que j'attache à cette question, m'ont conduit,
+après réflexion, à la conviction qu'il est de mon devoir, envers
+moi-même comme envers mes collègues, de vous délivrer, vous et
+d'autres, de la nécessité de décider entre mes vues et celles de
+certains membres du cabinet, en plaçant, comme je le fais en ce
+moment, ma démission entre vos mains.» Il rappelait sa conduite depuis
+la note du 27 juillet, puis il posait ainsi la question: «Il s'agit
+maintenant de décider si les quatre puissances, n'ayant pas réussi à
+persuader à la France de se joindre à elles, veulent ou ne veulent pas
+poursuivre, sans la France, l'accomplissement de leurs desseins... Mon
+opinion sur cette question est nette et absolue. Je crois que le but
+proposé est de la plus haute importance pour les intérêts de
+l'Angleterre, pour la conservation de l'équilibre général et pour le
+maintien de la paix en Europe. Je trouve les trois puissances
+entièrement prêtes à se rallier à mes vues sur cette matière, si ces
+vues doivent être celles du gouvernement britannique... J'estime que
+si nous nous retirons et si nous nous refusons à cette coopération
+avec l'Autriche, la Russie et la Prusse, dans cette affaire, parce que
+la France se tient à l'écart, nous donnerons à notre pays l'humiliante
+position d'être tenus en lisières par la France. Ce serait reconnaître
+que, même soutenus par les trois puissances du continent, nous n'osons
+nous engager dans aucun système politique en opposition avec la
+volonté de la France... Or il me semble que ceci est un principe qui
+ne sied pas à notre puissance et à notre position.» Le ministre
+montrait que si l'Angleterre se retirait, la Russie en profiterait
+pour «renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi sous quelque forme encore
+plus répréhensible», et il concluait ainsi: «Le résultat final sera la
+division effective de l'empire ottoman en deux États séparés, dont
+l'un sera dans la dépendance de la France, l'autre un satellite de la
+Russie, dans chacun desquels notre influence politique sera annulée,
+nos intérêts commerciaux seront sacrifiés. Je ne sache pas que j'aie
+jamais eu une conviction plus arrêtée sur aucun sujet d'une importance
+égale, et je suis très-sûr que si mon jugement sur cette question est
+erroné, il ne peut être que de peu de valeur sur les autres[291].» Le
+lendemain, dans une nouvelle lettre qui confirmait la première, lord
+Palmerston ajoutait: «Les nouvelles reçues d'Égypte et de Syrie,
+depuis deux jours, montrent que loin que Méhémet-Ali ait les moyens de
+soulever la Turquie contre le sultan, la Syrie s'est soulevée contre
+lui, et l'Égypte est vraisemblablement sur le point de suivre son
+exemple. Il semble bien clair que si, à cette époque, ses
+communications par mer avaient été coupées entre l'Égypte et la Syrie,
+ses difficultés intérieures auraient été telles qu'elles l'eussent
+probablement rendu beaucoup plus raisonnable[292].» L'effet fut ce
+qu'attendait l'auteur de cet habile plaidoyer. Lord Melbourne lui
+répondit en le priant d'écarter ses idées de retraite, et envoya toute
+cette correspondance à l'un des dissidents, lord Clarendon. Celui-ci
+protesta du chagrin qu'il éprouvait à faire de l'opposition à son
+collègue et offrit de se retirer lui-même. «Pour Dieu, qu'il n'y ait
+pas de démission du tout!» s'écria le premier ministre, convaincu que
+son cabinet ébranlé ne résisterait pas à une telle secousse. Il fut
+alors suggéré que Clarendon et Holland pourraient dégager leur
+responsabilité, en mentionnant leur opposition dans une note annexée
+aux registres du conseil: ils firent ainsi, et remirent copie de cette
+note à la Reine. Quant aux autres ministres, ils suivirent docilement
+lord Palmerston, qui put dès lors agir à sa guise.
+
+[Note 290: Quelques jours plus tard, le 27 juillet, rendant compte à
+son frère de ce qui s'était passé, Palmerston reconnaissait la gravité
+de l'opposition à laquelle il avait eu affaire. «Thiers et Guizot,
+disait-il, s'étaient persuadés que le cabinet anglais ne se laisserait
+jamais conduire à se séparer de la France sur cette question... Il y
+avait quelque fondement à cette méprise, car, quand on vint à
+délibérer sur cette question, je trouvai une telle résistance de la
+part de Holland et de Clarendon, et une telle tiédeur chez les autres
+membres du cabinet, que j'envoyai ma démission...» (BULWER, t. III, p.
+43.)]
+
+[Note 291: BULWER, t. II, p. 315 et suiv.]
+
+[Note 292: _Ibid._, p. 321.]
+
+En même temps qu'il déployait beaucoup d'activité et d'énergie pour
+faire prévaloir ses vues, le chef du _Foreign-Office_ s'attachait à
+envelopper ses négociations d'un mystère que nous ne pussions pas
+pénétrer. Non-seulement il gardait le secret, mais il l'obtenait de
+tous ceux avec qui il traitait. Suivant le mot de M. Guizot, «on se
+cachait de la France». Notre ambassadeur, cependant, s'apercevait bien
+qu'il se tramait quelque chose et tâchait d'y mettre obstacle. Se
+rendant compte qu'on nous en voulait surtout à cause de la tentative
+d'arrangement direct, il protestait qu'elle n'était pas l'oeuvre de la
+France: cette dénégation, qui reposait, à la vérité, sur une
+distinction un peu subtile entre l'initiative officielle et les
+incitations indirectes, rencontrait quelque incrédulité. «Il serait
+bien étrange, ajoutait M. Guizot, de voir les puissances s'opposer au
+rétablissement de la paix, ne pas vouloir qu'elle revienne si elles ne
+la ramènent de leurs propres mains, et se jeter une seconde fois entre
+le suzerain et le vassal pour les séparer au moment où ils se
+rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait
+craindre que la Porte, épuisée, abattue par sa défaite de la veille,
+ne se livrât, pieds et poings liés, au pacha et n'acceptât des
+conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui
+s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand
+le pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative
+du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour
+s'y opposer? Ce serait un inconcevable spectacle. Il est impossible
+que l'Europe, qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de
+son seul voeu, entrave la paix qui commence à se rétablir d'elle-même
+entre les Orientaux.» Ces arguments étaient-ils de nature à agir sur
+les puissances? En tous cas, leur auteur n'avait que peu d'occasions
+de les développer; par une sorte de mot d'ordre, lord Palmerston et
+ses complices évitaient toute explication sérieuse avec l'ambassadeur
+de France.
+
+M. Guizot avait soin d'avertir son gouvernement du danger qui le
+menaçait, et lui envoyait, presque jour par jour, les renseignements
+qu'il pouvait recueillir. En dépit des manoeuvres auxquelles on
+recourait pour tout lui cacher, il était parvenu à découvrir assez
+exactement le dessein de lord Palmerston et l'impulsion subite donnée
+au projet d'une convention à quatre[293]. Seulement il s'exagérait
+l'obstacle résultant des divisions du cabinet anglais, et surtout,
+comptant sur les égards dus à un allié, il était persuadé que le
+traité, ainsi préparé en dehors de la France, lui serait communiqué
+avant la conclusion définitive, avec mise en demeure de dire si elle
+voulait ou non y adhérer; il en concluait que nous pouvions attendre,
+sans trop de péril, jusqu'à la dernière heure, les nouvelles à venir
+de Constantinople. D'ailleurs il avait été mis, intentionnellement
+peut-être, sur une fausse piste; il s'imaginait que les puissances
+commenceraient par répondre à la communication du plénipotentiaire
+ottoman, en renouvelant les promesses de la note du 27 juillet 1839,
+et que c'était sur la rédaction de cette réponse qu'on délibérait en
+ce moment. Il se trouvait encore sous l'empire de cette erreur, quand
+il écrivait, le 14 juillet, à M. Thiers: «Je crois, sans en être
+parfaitement sûr, que le projet de note collective à quatre, en
+réponse à la note de Chéhib-Effendi, a été adopté dans le conseil de
+samedi. La réserve est extrême depuis quelques jours... On prépare,
+soit sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des
+propositions qu'on nous communiquera quand on aura tout arrangé,--si
+on arrange tout,--pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Une
+circonstance particulière avait contribué à accroître cette trompeuse
+sécurité. On sait que la mission des ambassadeurs cesse par le seul
+fait de la mort du prince qu'ils représentent; or, Frédéric-Guillaume
+III étant mort le 7 juin, M. Guizot s'était assuré que M. de Bülow
+n'avait pas reçu les lettres de créance du nouveau roi de Prusse, et
+qu'il était, par suite, sans pouvoirs réguliers pour signer aucun acte
+au nom de son gouvernement.
+
+[Note 293: Dépêche de M. Guizot à M. Thiers, du 11 juillet 1840, et
+ses lettres au duc de Broglie et au général Baudrand, du 12 juillet.]
+
+À Paris, tout en croyant avoir du temps devant soi, M. Thiers sentait
+qu'un grand péril était proche; il ne voyait pas là, cependant, une
+raison de rien changer à sa conduite. «Je trouve fort graves les
+nouvelles que vous m'envoyez, écrivait-il, le 16 juillet, à M. Guizot;
+mais il ne faut pas s'en émouvoir, et tenir bon... Il faut attendre
+avec tout le sang-froid que vous savez garder sur votre visage comme
+dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, vous et moi, traversé un
+plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons pas faire autrement. À
+l'origine, on eût pu tenir une autre conduite; depuis la note du 27
+juillet 1839, il n'est plus temps.»
+
+M. Thiers ne savait pas parler si juste en disant qu'il «n'était plus
+temps». Au moment où il écrivait cette lettre, tout se trouvait déjà
+conclu et signé à Londres depuis vingt-quatre heures. Telle avait été
+la précipitation, qu'on n'avait pas attendu les pouvoirs réguliers du
+plénipotentiaire prussien et qu'on s'était contenté de l'assurance par
+lui donnée que son gouvernement ne le désavouerait pas. Loin d'avoir
+averti la France et de lui avoir demandé son dernier mot, comme M.
+Guizot s'y attendait et comme semblait l'exiger une alliance non
+encore rompue, on avait redoublé de soin pour la tromper sur ce qui se
+faisait. Que gagnait-on à ce mauvais procédé? Dans l'état d'esprit où
+il était, le gouvernement français, mis en demeure d'adhérer à la
+convention préparée, s'y fût très-probablement refusé[294]: le
+résultat dernier eût donc été toujours de signer à quatre comme on
+venait de le faire; seulement la France aurait été isolée en
+connaissance de cause, par sa propre volonté, sans avoir les mêmes
+motifs et le même droit de se plaindre. Il fallait davantage à lord
+Palmerston, qui semblait, en cette circonstance, poursuivre, outre
+l'exécution d'un plan diplomatique, la satisfaction d'une vengeance
+personnelle: plus il blessait au vif celui qu'il accusait d'avoir
+voulu le mystifier, plus cette vengeance lui paraissait complète et
+agréable. Et voilà comment il n'avait pas hésité à compliquer une
+opération déjà fort déplaisante à la France, par un procédé plus
+offensant encore que la mesure en elle-même.
+
+[Note 294: M. Thiers disait, quelques jours après, le 6 août, dans une
+dépêche à M. Guizot: «Ce que les procédés obligés avec une cour alliée
+exigeaient, c'est que l'Angleterre, avant de conclure, fît une
+dernière démarche auprès de l'ambassadeur de France, et lui soumît la
+convention proposée, en lui laissant le choix d'y adhérer ou non. Il
+est bien vrai que l'adhésion de la France à toute résolution
+entraînant l'emploi de la force contre le vice-roi n'était nullement
+supposable, car elle s'était souvent expliquée à cet égard; mais
+toutes les formes eussent été observées.»]
+
+Le traité ainsi conclu le 15 juillet se composait de quatre pièces
+séparées[295]. L'instrument principal était une convention par
+laquelle les quatre puissances s'engageaient envers la Porte à lui
+donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et à
+protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce
+dernier. La seconde pièce était un acte séparé par lequel le sultan
+indiquait quelles conditions il avait l'intention d'accorder au pacha:
+il devait lui proposer d'abord l'Égypte à titre héréditaire et la plus
+grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre en viager; si, dans les
+dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accepté, l'offre du
+pachalik d'Acre serait retirée et la concession réduite à l'Égypte
+seule; si, après un nouveau délai de dix jours, le pacha ne s'était
+pas encore soumis, l'offre entière serait non avenue. Suivaient
+ensuite deux protocoles, l'un sur une question de détail sans intérêt
+historique, l'autre, intitulé _Protocole réservé_, qui décidait
+l'exécution immédiate de la convention, sans attendre les
+ratifications. Pour justifier cette hâte insolite, le protocole
+invoquait «l'état actuel des choses en Syrie», c'est-à-dire
+l'insurrection fomentée par les agents de lord Ponsonby. Parmi les
+stipulations dont l'exécution immédiate était ainsi prescrite, se
+trouvait celle par laquelle la reine d'Angleterre et l'empereur
+d'Autriche s'engageaient à faire intercepter par leurs flottes, les
+communications entre l'Égypte et la Syrie, et à «donner toute
+l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui
+manifesteraient leur fidélité à leur souverain». En effet, lord
+Palmerston qui, dès le 13 juillet, avait fait avertir, à Naples,
+l'amiral Stopford de se préparer à soutenir les Syriens[296], lui
+expédiait, le 15 juillet, un courrier avec ordre d'agir immédiatement.
+En apprenant le passage de ce courrier par Paris, M. Thiers, bien que
+non encore avisé de la signature du traité, eut le pressentiment qu'il
+y avait là quelque danger pour le pacha, et il mit aussitôt en
+mouvement le télégraphe aérien, afin de faire parvenir le plus
+rapidement possible à Alexandrie l'avis de mettre en sûreté la flotte
+égyptienne qui croisait sur les côtes de Syrie. Bien lui en prit, car,
+s'il fallait en croire certains bruits, le courrier portait à lord
+Stopford l'instruction de s'emparer de cette flotte[297]. N'oublions
+pas que les vaisseaux anglais au moyen desquels on cherchait à
+frapper, à notre insu, ce coup contre le protégé de la France, étaient
+ceux-là mêmes qui, quelques jours auparavant, se trouvaient encore
+immobilisés dans les eaux des Deux-Siciles, et qui devaient leur
+liberté au succès de notre amicale médiation.
+
+[Note 295: Le texte même de ce document est publié dans les _Pièces
+historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
+
+[Note 296: BULWER, t. III, p. 42.]
+
+[Note 297: M. Thiers a affirmé ce fait plus tard à la tribune.
+(Discours du 25 novembre 1840.)]
+
+Ce ne fut que le 17 juillet, deux jours après la signature du traité,
+et quand il croyait avoir pris de l'avance pour les mesures
+d'exécution, que lord Palmerston pria M. Guizot de passer au
+_Foreign-Office_, et lui donna lecture d'un _memorandum_ l'informant
+de ce qui venait d'être fait. Ce document, où l'on tâchait
+d'envelopper sous des formes presque caressantes la notification d'un
+acte aussi malveillant, rappelait d'abord comment les quatre
+puissances, n'ayant pu s'entendre avec la France, s'étaient trouvées
+placées en face de ces deux partis, ou d'abandonner aux chances de
+l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement
+d'arranger», ou bien «de marcher en avant sans la coopération de la
+France»; comment elles avaient «cru de leur devoir d'opter pour la
+dernière de ces alternatives», et avaient «conclu avec le sultan une
+convention destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les
+complications actuellement existantes dans le Levant». Le _memorandum_
+témoignait du «vif regret» que les puissances éprouvaient «à se
+trouver momentanément séparées de la France» et de leur espoir que
+cette séparation serait de courte durée; il terminait en lui demandant
+son «appui moral» pour obtenir la soumission du pacha. M. Guizot,
+surpris, sentit la situation trop grave pour s'engager avant d'avoir
+reçu les instructions de son gouvernement. Il écouta en silence, se
+borna ensuite à relever froidement certains passages qui présentaient
+d'une façon inexacte le rôle et le langage de son gouvernement, mais
+ne discuta pas le fond. D'ailleurs, communication ne lui était pas
+faite du traité[298]; ce fut à peine si, après la lecture du
+_memorandum_, quelques indications sommaires lui furent données sur
+les conditions faites par le sultan au pacha. «Nous ne pouvons montrer
+la convention tant qu'elle n'a pas été ratifiée», écrivait, peu après,
+lord Palmerston à son frère[299]. Singulier scrupule, en vérité, de la
+part de celui qui croyait pouvoir exécuter cette convention avant
+toute ratification! La vraie raison n'était-elle pas précisément qu'on
+voulait nous dissimuler cette exécution immédiate et se ménager ainsi
+plus de chances de faire un coup de surprise? En tout cas, c'était un
+mauvais procédé de plus envers nous; on eût dit que lord Palmerston
+s'appliquait à ne nous en épargner aucun.
+
+[Note 298: Ce ne sera que le 16 septembre, après les ratifications
+échangées, que communication sera faite du traité au gouvernement
+français. La presse anglaise, il est vrai, en avait auparavant révélé
+les principales dispositions.]
+
+[Note 299: Lettre du 27 juillet 1840. (BULWER, t. III, p. 43.)]
+
+Dans cette histoire de la question d'Orient, la signature du traité du
+15 juillet marque une date importante et comme la séparation entre
+deux périodes distinctes. Avant d'aborder la seconde de ces périodes
+et de raconter la crise redoutable née de ce traité, ne convient-il
+pas de se recueillir un moment, d'essayer de juger le passé, et, dans
+ce dessein, de faire, pour ainsi dire, l'examen de conscience des
+principaux acteurs de ce drame diplomatique? Commençons par le
+gouvernement français. Combien, en juillet 1840, il est loin de ses
+espérances de juillet 1839, alors qu'il se félicitait d'avoir
+substitué, aux vieux restes de la Sainte-Alliance formée contre lui,
+un nouveau concert européen où il comptait jouer l'un des premiers
+rôles, alors qu'il croyait avoir placé la Russie, son ennemie la plus
+acharnée depuis 1830, dans l'alternative de capituler ou de s'isoler!
+Maintenant, c'est lui, au contraire qui est isolé; il s'est brouillé
+avec son alliée de dix ans, l'Angleterre; il a rejeté vers la Russie
+les cabinets de Vienne et de Berlin, qui s'en éloignaient pour venir à
+lui, et il a vu quatre grandes puissances nouer, en dehors de lui,
+sinon contre lui, une alliance qui semble la résurrection de la
+coalition de 1813. La cause d'un mécompte si complet et si prompt
+saute aujourd'hui à tous les yeux. C'est que, placée en face de
+questions multiples et complexes, la France n'a pas su mettre chacune
+à son rang; elle s'est exagéré l'importance de la question des
+agrandissements du pacha, qui n'était que secondaire, au point de
+perdre de vue la question qui, à l'origine, lui avait apparu avec
+raison comme la principale, celle de sa rentrée dans le concert des
+puissances; et elle est arrivée à confondre son intérêt, non pas même
+avec l'intérêt vrai de Méhémet-Ali, ce qui eût été déjà peu
+admissible, mais avec les prétentions de ce faux Alexandre[300]. Cette
+grave erreur de direction a été compliquée d'erreurs particulières,
+d'illusions sur la force du pacha, sur les hésitations ou les
+répugnances du cabinet anglais, sur les dispositions des autres
+puissances. Toutes ces fautes ne sont pas celles d'un ministère plutôt
+que d'un autre; commencées par le ministère du 12 mai, elles ont été
+continuées par le ministère du 1er mars, chacun d'eux repoussant
+obstinément les chances, plusieurs fois offertes, de sortir
+honorablement et même brillamment de la mauvaise voie où la France
+était fourvoyée. Le Roi lui-même a eu sa part des illusions générales.
+Quant au parlement et à l'opinion, loin d'être innocents, ils sont les
+principaux coupables; par la surexcitation de l'orgueil national, ils
+ont aggravé au dehors les difficultés du gouvernement, en même temps
+qu'ils lui interdisaient tout retour de sagesse.
+
+[Note 300: Il était alors de langage courant, en France; de qualifier
+Méhémet-Ali de «nouvel Alexandre».]
+
+Si, pour être un grand politique, il suffisait de bien savoir ce que
+l'on veut, de marcher vers son but avec adresse et résolution, et d'y
+arriver non-seulement malgré ses adversaires, mais malgré ses alliés
+et même malgré ses collègues, en bernant et mortifiant les uns, en
+dominant et entraînant les autres,--lord Palmerston se fût montré tel
+dans cette campagne diplomatique. Mais ce titre de grand politique
+exige plus encore; il faut que le but ait été placé aussi haut qu'il
+devait l'être, qu'au lieu de s'abaisser à poursuivre la satisfaction
+d'une passion secondaire et passagère, on ait eu en vue l'avantage
+supérieur et permanent du pays. Or est-ce là ce qu'a fait le promoteur
+du traité du 15 juillet? Que l'Angleterre eût intérêt à ne pas
+laisser la prépondérance française s'établir en Égypte, on le
+comprend. Mais son intérêt était aussi de ne pas rompre l'alliance
+occidentale et libérale; il était surtout de ne pas compliquer
+gratuitement une telle rupture par des offenses qui risquaient de
+provoquer une guerre, et qui, en tout cas, devaient laisser de longs
+et dangereux ressentiments. En somme, lord Palmerston avait fait
+preuve d'une vue très-nette, mais très-courte, de plus d'adresse
+inférieure que de grande habileté. S'il ne s'était pas trompé sur le
+détail et le procédé, il s'était trompé sur la direction générale,
+aveuglé par sa jalousie contre la France, comme nous l'étions par
+notre engouement pour le pacha.
+
+La Russie venait de se donner le plaisir, très-goûté par l'empereur
+Nicolas, d'isoler et de mortifier la France de Juillet; mais c'était
+en renonçant à la prépondérance orientale, qui avait été de tout temps
+l'objet premier, presque exclusif, de sa politique, et pour laquelle,
+notamment, elle avait combattu en 1828, négocié en 1833. Y avait-elle
+au moins gagné de rompre à tout jamais cette alliance occidentale où
+elle n'avait pas tort, en effet, de voir le principal obstacle à ses
+desseins sur Constantinople? La guerre de Crimée devait répondre à
+cette question.
+
+Quant à l'Autriche, après avoir rêvé, au début de cette crise, une
+grande politique, celle d'un concert européen dont le siége eût été à
+Vienne, et avec lequel elle eût fait échec à la Russie en Orient, elle
+avait, devant la division de la France et de l'Angleterre, renoncé à
+ses projets, et, abdiquant humblement toute prétention à une
+initiative quelconque, elle s'était mise à la remorque de lord
+Palmerston et du czar; depuis lors, docile et inquiète, elle servait
+des passions qui n'étaient pas les siennes, s'associait à des
+aventures qui l'effrayaient, et, avec l'amour de l'immobilité,
+participait à des actes qui risquaient de mettre en branle toute
+l'Europe. Ce que nous disons de l'Autriche s'applique aussi à la
+Prusse, avec cette réserve que le gouvernement de Berlin avait dans la
+question orientale moins d'intérêt, d'action, et, par suite, aussi
+moins de responsabilité.
+
+Nulle puissance donc qui puisse être satisfaite et fière de sa
+conduite. Toutes ont commis des fautes. Aucune n'a fait de grande et
+haute politique. Le résultat, nous allions dire le châtiment, est une
+situation singulièrement tendue, obscure, périlleuse pour tous.
+Personne ne peut savoir ce qui en va sortir, et si ce ne sera pas la
+ruine de cette longue paix dont l'Europe jouissait depuis 1815 et à
+laquelle elle n'avait jamais été plus attachée.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA GUERRE EN VUE.
+
+(Juillet-Octobre 1840.)
+
+ I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur
+ le public. Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir
+ l'opinion.--II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée.--III.
+ Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son attitude
+ dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord
+ extérieur du Roi et de son ministre.--IV. Les armements. Attitude
+ diplomatique de M. Thiers. Langage de M. Guizot à Londres. Lord
+ Palmerston persiste dans sa politique, malgré les hésitations de
+ ses collègues. Débats à la Chambre des communes.--V. Inquiétudes
+ de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice du roi
+ des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston.
+ Le _memorandum_ anglais du 31 août.--VI. Louis-Napoléon réfugié à
+ Londres. Ses menées pour s'allier à la gauche et débaucher
+ l'armée. Expédition de Boulogne. Impression du public. Le
+ procès.--VII. Continuation des armements. Fortifications de
+ Paris. M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en
+ Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux ambassadeurs. La
+ presse. Les journaux ministériels et radicaux. Excitation ou
+ inquiétude du public. Les grèves. L'Europe est à la merci des
+ incidents.--VIII. Les premières mesures d'exécution contre le
+ pacha. Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de
+ transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. Divisions
+ dans le sein du cabinet anglais.--IX. Déchéance du pacha et
+ bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston triomphe. Mécompte de
+ M. Thiers. Explosion belliqueuse en France. Premiers symptômes de
+ réaction pacifique. Les journaux poussent à la guerre.--X. Que
+ serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer
+ concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. Dispositions
+ de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Confédération
+ germanique. Puissant mouvement d'opinion contre la France, en
+ Allemagne. Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de
+ l'idée allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas
+ de guerre, se fût retrouvée en face de la coalition. La
+ propagande révolutionnaire n'eût pas été une force contre
+ l'Europe, et elle eût été un danger pour la France.--XI. M.
+ Thiers penche vers une attitude belliqueuse. Divisions du
+ cabinet. Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission.
+ Transaction entre le prince et ses conseillers. La note du 8
+ octobre.--XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,
+ l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction pacifique
+ se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. L'attentat de
+ Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet sur le discours du
+ trône. Démission du ministère. Les résultats de la seconde
+ administration de M. Thiers. Service rendu par Louis-Philippe.
+
+
+I
+
+«Je suis curieux de savoir comment Thiers a pris notre convention,
+écrivait, le 21 juillet 1840, lord Palmerston à M. Bulwer, son chargé
+d'affaires. Sans aucun doute, cela a dû le mettre très en colère;
+c'est un coup pour la France; mais elle se l'est attiré par son
+obstination.» Et plus loin: «Thiers commencera probablement par faire
+le bravache; mais nous ne sommes pas gens à nous laisser épouvanter
+par des menaces[301].» Grandes furent, en effet, à la nouvelle du
+traité du 15 juillet, la surprise et l'émotion du ministre français;
+il n'était pas seulement blessé de l'offense faite à son pays: il se
+sentait personnellement atteint, se rendant compte du tort fait à son
+renom d'habileté. Toutefois, il se montra d'abord plus calme que ne
+s'y attendait lord Palmerston. Ainsi, du moins, il apparut à M. Bulwer
+dans l'entretien où, pour la première fois, il fut question entre eux
+du traité. «M. Thiers était naturellement très-déconcerté, rapporte le
+diplomate anglais; il me parla de l'effet qui serait produit sur
+l'opinion publique en France, me pria de ne rien dire jusqu'à ce qu'il
+eût pris ses mesures pour prévenir quelque violente explosion, et
+m'entretint sur ce sujet, je dois lui rendre cette justice, avec plus
+de regret que d'irritation[302].» M. de Sainte-Aulaire, qui avait reçu
+l'ordre de retourner immédiatement à Vienne, eut aussi, dans ces
+premiers jours, une longue conversation avec le président du conseil.
+M. Thiers lui parut se rendre compte «qu'engager la France dans une
+lutte où elle se trouverait seule contre toute l'Europe, ce serait
+encourir une terrible responsabilité, et qu'un sentiment de vanité
+blessée, une infatuation systématique en faveur de Méhémet-Ali ne
+justifierait pas le ministre coupable d'une telle audace». Aussi
+déclarait-il «s'abstenir de prendre une résolution extrême». «Je ne
+ferai au début, disait-il, que le strict nécessaire, et resterai bien
+en deçà de ce que réclamera le sentiment national quand le traité de
+Londres sera connu en France». Il annonçait même ne pas vouloir
+convoquer les Chambres, de «peur d'être entraîné par elles[303]». Il
+tenait un langage semblable à ses autres ambassadeurs. Tout en leur
+recommandant de se montrer tristes, sévères, inquiétants, de laisser
+voir que nous avions ressenti l'offense, il les détournait de tout ce
+qui eût pu provoquer une rupture violente. «Se plaindre, écrivait-il
+le 21 juillet à M. Guizot, est peu digne de la part d'un gouvernement
+aussi haut placé que celui de la France; mais il faut prendre acte
+d'une telle conduite... Désormais la France est libre de choisir ses
+amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le conseil des
+circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher cette
+indépendance de relations que la France sans doute n'avait jamais
+abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son alliance
+avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter d'autres
+convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en particulier,
+n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous le répète, ne
+faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que vous avez
+montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement. Il faut que
+cette froideur soit soutenue.» Le président du conseil ajoutait,
+toujours à la même date: «Ayez soin, en faisant sentir notre juste
+mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je ne
+sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous
+ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout
+cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure
+et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point
+motivé; d'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande
+étourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position et voir
+venir avec sang-froid[304].»
+
+[Note 301: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 277, 278.]
+
+[Note 302: _Ibid._, p. 274, 275.]
+
+[Note 303: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 304: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+Si désireux que fût M. Thiers de retarder le moment où le public
+français serait mis au courant de ce qui venait d'être fait à Londres,
+une telle nouvelle ne pouvait demeurer longtemps cachée: elle commença à
+s'ébruiter dans Paris, le 25 juillet; le 26, les journaux l'annoncèrent
+explicitement. L'effet en fut d'autant plus considérable que les esprits
+n'y étaient nullement préparés. Absorbés par les incidents de la
+politique intérieure, ils avaient, depuis plusieurs mois, à peu près
+perdu de vue les affaires d'Orient, dont il n'était plus question ni à
+la tribune ni dans la presse. Voici qu'ils y étaient brusquement
+ramenés, non point pour voir la France jouer le rôle prépondérant,
+solennellement promis, un an auparavant, par le rapport de M. Jouffroy,
+mais pour apprendre que toutes les puissances s'étaient coalisées en se
+cachant de nous et dans le dessein d'écraser notre protégé, le pacha
+d'Égypte. Pour des imaginations que l'on venait précisément d'échauffer
+en soufflant sur les cendres napoléoniennes, la déception était
+douloureuse, irritante. «C'est le traité de Chaumont», disait-on en
+répétant un mot attribué au maréchal Soult. L'alarme générale se
+manifesta par une baisse extraordinaire à la Bourse[305]. Toutefois, si
+inquiet que l'on fût, la colère dominait. Les autres questions s'étaient
+subitement évanouies devant celle qui apparaissait comme la «question
+nationale». Tous les partis, réunis dans un même sentiment, ne
+rivalisaient que de susceptibilité patriotique. Les témoignages
+contemporains sont unanimes. «Je n'avais pas vu, depuis longtemps, une
+semblable explosion de sentiment national», lisons-nous, à la date du 27
+juillet, sur le journal intime d'un observateur exact et clairvoyant; et
+il ajoutait, le lendemain: «Les têtes se montent de plus en plus[306].»
+Henri Heine écrivait de Paris, le 27 juillet: «Les mauvaises nouvelles
+arrivent coup sur coup. Mais la dernière et la pire de toutes, la
+coalition entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, contre
+le pacha d'Égypte, a plutôt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier
+que de la consternation... Les sentiments et les intérêts nationaux
+blessés opèrent maintenant une suspension d'armes entre les partis
+belligérants. À l'exception des légitimistes, tous les Français se
+rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d'ordre commun est:
+«Guerre à la perfide Albion!» Et, le 28 juillet: «Peut-être cent
+cinquante députés qui se trouvent encore à Paris se sont prononcés pour
+la guerre de la façon la plus déterminée, en cas que l'honneur national
+offensé exigeât ce sacrifice[307].» «Le public est incroyablement
+belliqueux, rapportait, le 30 juillet, l'un des correspondants de M.
+Guizot; les têtes les plus froides, les caractères les plus timides sont
+emportés par le mouvement général; tous les députés que je vois se
+prononcent sans exception pour un grand développement de forces; les
+plus pacifiques sont las de cette question de guerre qu'on éloigne
+toujours et qui toujours se remontre. Il faut en finir, dit-on, et cette
+disposition a réagi sur nos anniversaires de ce mois; il y avait, le 28,
+soixante à quatre-vingt mille hommes sous les armes, et tout le monde
+était heureux de voir tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le Roi
+a paru au balcon des Tuileries, il a été salué par des acclamations
+réellement très-vives, et quand l'orchestre a exécuté la _Marseillaise_,
+il y a eu un véritable entraînement[308].» Le 2 août, le duc de Broglie
+résumait ainsi l'état des esprits: «Il y a chez tous, sans exception, un
+grand sentiment d'indignation, une indignation sérieuse, réelle, et une
+conviction non moins sérieuse qu'il ne faut plus compter que sur
+soi-même et qu'il y a lieu de se mettre en défense; c'est un sentiment
+aussi vrai que celui qui a suivi les premiers jours de 1830 et favorisé
+l'expédition d'Anvers; il a le même caractère d'unanimité[309].»
+Toujours à cette date, M. Léon Faucher écrivait à un Anglais, ami de la
+France, M. Reeve: «Je n'avais jamais vu, depuis 1830, un enthousiasme
+aussi prononcé ni aussi soutenu. C'est l'esprit national se montrant
+sans bravade... Tenez pour certain que si le gouvernement ne répondait
+pas par une attitude énergique au traité de Londres, il serait renversé
+par une révolution[310].»
+
+[Note 305: Le 3 pour 100, qui était, le 18 juillet, à 86 fr. 50, se
+cotait 78 fr. 75, le 6 août. Les actions de la Banque de France
+baissèrent de 3,770 à 3,000 francs.]
+
+[Note 306: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+[Note 307: _Lutèce_, p. 99, 100, 108.]
+
+[Note 308: Lettre de M. de Lavergne, alors chef du cabinet du ministre
+de l'intérieur. (_Mémoires de M. Guizot._)]
+
+[Note 309: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 310: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. Ier, p.
+93.]
+
+Le langage des journaux répondait à ces sentiments: on eût dit autant
+de clairons sonnant la charge. «La France, disait le _Siècle_ du 28
+juillet, entend que l'on compte avec elle, fût-on Russe ou Anglais,
+pour régler les affaires de l'Europe, et elle se lèverait tout entière
+pour se répandre au delà de ses frontières, comme il est déjà arrivé
+une fois, plutôt que de se résigner à ce rôle passif auquel ses alliés
+d'hier, comme ses anciens ennemis, veulent insolemment la réduire.» On
+lisait dans le _Temps_ du même jour: «L'Europe est bien faible contre
+nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la
+guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. Que
+si l'on nous pousse à promener de nouveau le drapeau tricolore de
+capitale en capitale, nous ne le ferons plus, cette fois, pour
+accumuler contre nous les représailles des peuples, mais bien plutôt
+pour favoriser leur affranchissement.» Il n'était pas jusqu'au sage
+_Journal des Débats_ qui ne déclarât, le 29 juillet: «Le traité est
+une insolence que la France ne supportera pas; son honneur le lui
+défend.» Et il ajoutait, en rappelant la situation de l'Irlande: «À ce
+terrible jeu des batailles, ce n'est pas nous qui avons le plus de
+risques à courir.» Il disait encore, deux jours après: «La France ne
+reculera pas... La France ne peut pas reculer, parce que ce serait se
+laisser mettre au rang des puissances de second ordre... Il est
+nécessaire qu'elle se prépare à la guerre.» Les radicaux du
+_National_, contemplaient, avec une sorte de satisfaction railleuse,
+cette effervescence guerrière. «On a pu voir, au milieu de cette
+agitation, disaient-ils, combien les traités de 1815 pèsent à notre
+pays, combien il serait heureux d'en effacer les souillures... Si
+nous avions un autre gouvernement, la guerre serait acceptée déjà, car
+on nous l'a déclarée.» Seulement le _National_ ajoutait qu'il fallait,
+pour la faire, porter la révolution en Italie, dans les États du Rhin,
+dans l'Allemagne entière, en Pologne, et il mettait au défi la
+monarchie d'avoir cette hardiesse: «Les conditions de la guerre,
+concluait-il, nous les connaissons tous, et vous aussi peut-être...
+C'est pour cela qu'il vous est défendu de la tenter.» Une seule
+feuille essayait de se soustraire à cet entraînement général, c'était
+la _Presse_, inspirée par M. Molé et M. de Lamartine. «Et pourquoi,
+s'il vous plaît, la guerre? demandait-elle, le 31 juillet. Parce que
+M. Thiers est un aimable étourdi. Il sait bien faire les coalitions;
+il ne sait pas les prévoir... Jadis, toutes les puissances de l'Europe
+se coalisèrent pour se venger de Napoléon. Aujourd'hui, les mêmes
+puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers.» Mais le public
+ne se sentait pas disposé à sourire de ces malices; tout entier à son
+indignation patriotique, il eût plutôt traité de lâches et de traîtres
+ceux qui ne s'y associaient pas.
+
+M. Thiers trouvait donc, dans l'opinion, des impressions plus vives
+que n'avaient été tout d'abord les siennes propres; ni le public, ni
+la presse ne semblaient disposés à garder la réserve expectante, le
+tranquille sang-froid qu'il avait jugé convenir à la situation. Dans
+quelle mesure en fut-il contrarié? On aurait peine à le dire. En tout
+cas, il ne paraît pas avoir eu, un moment, l'idée de se poser en
+modérateur. Dès le premier jour, au contraire, les journaux officieux
+s'appliquèrent à ne se laisser dépasser en véhémence par aucun autre.
+Peut-être, après tout, M. Thiers regardait-il cette explosion
+d'indignation nationale comme une diversion utile, et aimait-il mieux
+voir les esprits s'échauffer contre les mauvais procédés de
+l'Angleterre que de s'entendre demander compte de sa mésaventure
+diplomatique. À un point de vue moins personnel, il ne lui déplaisait
+pas que ceux qui s'étaient mal conduits envers nous ressentissent
+quelque inquiétude. La leçon lui paraissait nécessaire. Selon lui, la
+faiblesse des ministères précédents avait répandu, en Europe, l'idée
+que «la France n'avait de résistance sur rien[311]»; il se félicitait
+de ce qui pouvait troubler cette impertinente sécurité. Ajoutons enfin
+qu'il craignait de faire la figure un peu piteuse des gens trompés:
+devenir menaçant a souvent paru, en pareil cas, la seule chance de ne
+pas être ridicule; c'est ce qui faisait dire à M. de Rémusat, peu
+après la signature du traité: «Le moyen de ne pas être humilié est de
+se montrer offensé.» Était-ce là un sentiment juste de la dignité
+nationale ou un faux calcul d'amour-propre? M. de Tocqueville
+exprimait une idée qui avait quelque rapport avec celle de M. de
+Rémusat, quand il écrivait à M. Stuart Mill: «Pour maintenir un
+peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le nôtre, dans l'état
+d'âme qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser
+croire qu'il doit aisément prendre son parti qu'on tienne peu compte
+de lui. Après la manière dont le gouvernement anglais a agi à notre
+égard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reçue eût été, de la
+part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'éteindre, une
+passion nationale dont nous aurons besoin quelque jour. L'orgueil
+national est le plus grand sentiment qui nous reste[312].» Sans doute,
+ce peut être un devoir pour le gouvernement d'entretenir cette
+susceptibilité patriotique; mais c'est son devoir non moins étroit de
+la diriger quand elle s'égare, de la contenir quand elle est
+excessive. Si, comme le prétendait M. de Rémusat, le moyen de ne pas
+être humilié d'un mauvais procédé est de s'en montrer offensé, on peut
+dire aussi qu'en faisant trop d'éclat de son irritation, on grossit
+l'offense. Il semble parfois, dans ces questions diplomatiques, qu'un
+pays soit offensé dans la mesure où il proclame lui-même qu'il l'est.
+En tout cas, se fâcher très-haut, sans être assuré d'obtenir et résolu
+à exiger, coûte que coûte, une satisfaction proportionnée à
+l'irritation qu'on témoigne, c'est s'exposer à une humiliation plus
+grande que celle de l'injure et amoindrir cet «orgueil national» que
+M. de Tocqueville avait souci de garder intact. Estimait-on que les
+questions posées en juillet 1840 ne valaient pas, pour la France, le
+risque d'une guerre contre toute l'Europe? Il importait alors,
+non-seulement à notre sécurité, mais surtout à notre dignité, de ne
+pas parler de l'offense ressentie, comme on parle de celles qu'il faut
+laver dans le sang. Il y avait là une mesure à garder soigneusement,
+et, si l'opinion échauffée la dépassait, c'était au gouvernement
+d'user de son influence pour l'y ramener.
+
+[Note 311: C'est l'expression employée par M. de Rémusat, dans une
+lettre écrite à M. Guizot, aussitôt après avoir connu le traité.
+(_Mémoires de M. Guizot._)]
+
+[Note 312: Lettre du 18 décembre 1840.]
+
+Ce devoir, M. Thiers ne paraît pas en avoir compris alors
+l'importance, ou du moins il crut impossible de le remplir. Ce n'était
+pas qu'il eût pris le parti de régler sa conduite sur les emportements
+de l'opinion et de monter sa diplomatie au ton des journaux. Non,
+toujours résolu à ne pas faire un _casus belli_ de la seule signature
+du traité, il s'était fait un plan de politique expectante par lequel
+il comptait obtenir une revanche, sinon très-prompte, du moins
+assurée, de l'offense du 15 juillet. C'est ce plan dont il importe
+d'abord de se faire une idée exacte.
+
+
+II
+
+Tous les calculs de M. Thiers reposaient entièrement sur la confiance
+dans la force et dans la résolution du pacha, confiance alors si
+répandue en France et si absolue, qu'elle ne se discutait même
+pas[313]. Plus tard, quand les événements eurent apporté au
+gouvernement français un complet démenti, M. de Rémusat, interrogé sur
+la cause d'une si grosse erreur, répondait: «Comment voulez-vous que
+nous ayons deviné la vérité? Sans parler de l'opinion politique qui,
+vous le savez, s'était attachée, depuis plusieurs années, à grandir
+Méhémet-Ali et Ibrahim, nous trouvions, dans les cartons des
+ministères, une foule de renseignements recueillis par nos
+prédécesseurs et plus concluants les uns que les autres. De plus, le
+Roi, qui avait suivi cette affaire depuis le début et qui
+naturellement devait connaître les faits mieux que nous, nous
+affirmait qu'il n'y avait rien à craindre et que le pacha était en
+état de résister à l'Europe[314].» Louis-Philippe, en effet, avait ou
+affectait d'avoir la plus haute opinion de la puissance de
+Méhémet-Ali. «C'est un second Alexandre, disait-il souvent au chargé
+d'affaires d'Angleterre; je n'ai pas une armée capable de lutter avec
+celle qu'il pourrait amener sur le champ de bataille[315].»
+
+[Note 313: Cette confiance paraissait appuyée sur les témoignages les
+plus autorisés. Le maréchal Marmont, qui vivait alors à Vienne,
+répétait souvent à M. de Sainte-Aulaire qu'il avait vu manoeuvrer
+l'armée du pacha, et qu'à nombre égal elle n'aurait pas à craindre une
+armée russe. (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
+
+[Note 314: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+[Note 315: BULWER, t. II, p. 309.]
+
+De cette foi dans le pacha, M. Thiers déduisait toute une série de
+prévisions qu'il exposait à peu près en ces termes, dans les
+communications verbales ou écrites avec ses collègues et ses agents
+diplomatiques[316]: «Le pacha résistera. Que feront les quatre alliés
+pour vaincre cette résistance? Ils ont jugé eux-mêmes la question si
+embarrassante qu'ils n'ont pas osé se la poser: entre eux, rien n'a été
+prévu, rien n'a été réglé à ce sujet. Les mesures maritimes,--blocus des
+côtes, bombardement de quelques villes,--seront de nul effet: il suffira
+à l'armée égyptienne de se concentrer dans l'intérieur des terres.
+Tentera-t-on de débarquer des troupes pour aller l'y chercher? Où
+trouver ce corps de débarquement? L'Angleterre ne l'a pas. L'Autriche et
+la Prusse semblent résolues à ne pas le fournir. La Turquie n'a plus
+d'armée, et l'on sait d'ailleurs ce que valent ses soldats en face de
+ceux d'Ibrahim. Et puis, s'il ne s'agit que d'un corps peu considérable,
+comme une escadre peut en transporter à pareille distance, les
+quatre-vingt mille hommes d'Ibrahim auront bientôt fait de le jeter à la
+mer. L'Angleterre se résoudra-t-elle donc à prier la Russie d'envoyer
+par terre, à travers l'Arménie, une armée en Syrie? Mais cette armée,
+prise à revers par les populations du Caucase, arriverait, déjà épuisée,
+devant les Égyptiens, dix fois plus nombreux. Rien de tout cela n'est
+sérieux. Ajoutez que la mauvaise saison est proche: avec l'hiver, nul
+moyen de tenir la mer devant une côte sans abri; nul moyen de faire
+traverser, à une armée nombreuse, les montagnes d'Arménie. Il est donc,
+en tout cas, certain que rien ne pourra être accompli avant le
+printemps. Eh bien, pendant ces longs mois d'attente, en présence de ces
+difficultés, de ces impossibilités d'exécution, n'est-il pas
+très-probable que la division éclatera entre les puissances, ou que tout
+au moins quelques-unes hésiteront et se retireront? Ne verra-t-on pas
+reparaître forcément, entre l'Angleterre et la Russie, l'opposition
+d'intérêts qui est au fond des choses, et chacune de ces deux puissances
+ne sera-t-elle pas plus disposée à jalouser qu'à seconder l'action de
+l'autre? L'Autriche et la Prusse, qui ne se sont engagées que sur la
+promesse d'une exécution facile et prompte, ne chercheront-elles pas à
+se dérober? Dans la Chambre des communes, et jusque dans le sein du
+cabinet britannique, ne sera-t-il pas demandé à lord Palmerston un
+compte sévère de l'imbroglio inextricable, stérile et périlleux, où il
+aura engagé son pays et l'Europe? Au jour où se manifesteront ces
+incertitudes, ces regrets, ces discordes, quand les coalisés du 15
+juillet auront abouti à cette mortification de se trouver impuissants en
+face d'un pacha d'Égypte, et que lord Palmerston aura été convaincu
+d'une immense étourderie, alors ce sera l'occasion pour la France, qui
+aura vu ses prévisions justifiées, de faire dans les conseils européens
+une rentrée triomphante qui la vengera de tous les déplaisirs passés.»
+Cette argumentation n'était pas mal construite, à une condition,
+cependant, c'est que la base en fût solide; or cette base, on vient de
+le voir, était la foi dans la résistance du pacha.
+
+[Note 316: Cf. les _Mémoires de M. Guizot_, les _Mémoires inédits de
+M. de Sainte-Aulaire_, la correspondance également inédite de M.
+Thiers avec M. de Barante.]
+
+Cette sorte de dissolution sans violence de la coalition, cette
+faillite par impuissance était, aux yeux de M. Thiers, l'éventualité
+la plus probable et la plus désirable. Toutefois, ce n'était pas la
+seule qu'il eût en vue. Il prévoyait aussi le cas où le pacha, poussé
+à bout, ne se contenterait pas de garder la défensive, et où, passant
+le Taurus, il marcherait sur Constantinople. Du coup, disait le
+ministre, l'empire ottoman tomberait en morceaux, son partage serait
+inévitable et l'Europe ébranlée jusqu'en ses fondements; la France ne
+pourrait demeurer immobile. «C'est alors, continuait M. Thiers, que
+commencerait le grand jeu. En approchant du Bosphore, l'armée
+égyptienne aurait chance de rencontrer des armées européennes qui
+rendraient la partie plus égale, mais, en ce cas aussi, les armées
+françaises paraîtraient sur le Rhin et au delà des Alpes. C'est là
+qu'est marquée leur place de combat, c'est là qu'elles défendraient
+l'Égypte et la Syrie, et ce secours ne serait pas moins efficace pour
+Méhémet-Ali que des flottes et des armées envoyées à son aide sur les
+côtes de la Méditerranée. L'Autriche et la Prusse, placées alors en
+première ligne, dans une lutte où elles s'engageraient sans intérêt et
+sans passion, payeraient cher leur complaisance pour l'Angleterre et
+la Russie, et elles apprendraient qu'il y a bien aussi quelque danger
+à braver le ressentiment de la France[317].» Le président du conseil
+répétait avec insistance que, «quoi qu'il arrivât en Orient, la France
+n'y tirerait pas un coup de canon», et que, si elle était obligée
+d'agir par les armes, elle porterait tout son effort en Allemagne et
+surtout en Italie. On voit que M. Thiers, tout en repoussant la guerre
+immédiate, la croyait possible dans certaines éventualités; sans la
+désirer, il l'acceptait, et il prévoyait qu'elle serait alors générale
+et européenne.
+
+[Note 317: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+En attendant l'heure, dans tous les cas lointaine, de cette rentrée
+diplomatique ou militaire, le président du conseil était décidé à
+garder son attitude expectante, laissant aller les événements, dont il
+espérait la justification de ses pronostics, observant, chez les
+autres puissances, les embarras et les divisions d'où devait sortir
+l'occasion prévue. Toutefois, ce n'était pas, dans sa pensée, une
+attente inerte: il voulait l'employer à armer la France.
+«L'expectative armée et fortement armée, disait-il, voilà notre
+politique[318].» Au lendemain de 1830, sous le coup du péril
+extérieur et intérieur, l'armée, qui ne comptait, sous la
+Restauration, que deux cent trente et un mille hommes et quarante-six
+mille chevaux, avait été tout à coup portée à quatre cent
+trente-quatre mille hommes et quatre-vingt-dix mille chevaux, et le
+budget de la guerre élevé de 187 millions à 373. Mais, une fois
+rassuré sur la paix du dehors et du dedans, le gouvernement avait mis
+fin aux armements extraordinaires, et les dépenses, bien que demeurées
+supérieures à celles de 1829, s'étaient notablement réduites. L'armée
+continentale avait d'autant plus souffert de ces réductions que
+l'Algérie exigeait chaque jour plus d'hommes et de matériel, et
+tendait, par suite, à absorber presque toutes les ressources
+très-péniblement obtenues des Chambres; l'esprit d'économie, qui
+était, en ce temps, l'une des vertus, mais qui devenait parfois l'une
+des manies du régime parlementaire[319], n'était pas, en ce qui
+concernait notre état militaire, toujours d'accord avec l'intérêt
+national. Les forteresses étaient désarmées, les casernes
+insuffisantes, les arsenaux mal garnis; on n'avait même pas le nombre
+de fusils nécessaire. Au moment donc où la France fut surprise par le
+traité du 15 juillet, son armée n'était pas en mesure de soutenir une
+grande lutte européenne. M. Thiers résolut de la mettre, non encore
+sur le pied de guerre, mais sur ce qu'il appelait le pied de paix
+armée. Cette mesure, qu'il jugeait indispensable pour se préparer aux
+éventualités du printemps, il la jugeait aussi immédiatement utile
+comme avertissement comminatoire aux puissances. De plus, quelle que
+dût être l'issue de la crise, il trouvait bon d'en profiter pour
+donner à la France un armement complet. «Nos préparatifs, écrivait M.
+de Rémusat, ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution sans
+emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion de
+rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour soutenir
+son rang[320].»
+
+[Note 318: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, 22 août 1840.
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 319: C'est ce qui faisait écrire déjà, sous la Restauration, à
+la duchesse de Broglie: «La marotte de nos libéraux, c'est l'économie;
+ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique.» (_Souvenirs du
+feu duc de Broglie_, t. II, p. 95.)]
+
+[Note 320: Lettre à M. Guizot, 29 août 1840. (_Mémoires de M.
+Guizot._)]
+
+
+III
+
+M. Thiers avait pu arrêter son plan sans avoir à s'en expliquer devant
+les Chambres, alors en vacances. Mais, à défaut du parlement, la
+couronne était là, et quelle que fût la prétention du ministre du 1er
+mars à gouverner seul, il ne pouvait décider, sans le Roi, des
+destinées du pays, dans une crise si redoutable. Nulle part l'offense
+du traité du 15 juillet n'avait été ressentie plus vivement que dans
+la famille royale, non-seulement par les jeunes princes et princesses,
+le duc d'Orléans en tête, dont l'ardeur guerrière fut tout de suite
+enflammée[321], mais même par le vieux Roi. À la première nouvelle de
+ce qui s'était passé à Londres, il éclata avec une telle véhémence,
+que la Reine dut faire fermer la porte de son cabinet pour qu'on
+n'entendît pas sa voix dans la galerie. «Depuis dix ans, s'écriait-il,
+je forme la digue contre la révolution, aux dépens de ma popularité,
+de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de
+l'Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance!
+Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge[322]?» Tandis
+que M. Thiers en voulait surtout à l'Angleterre, dans laquelle il
+avait espéré, le ressentiment de Louis-Philippe se portait
+principalement contre l'Autriche et la Prusse, auxquelles il avait
+fait tant d'avances depuis plusieurs années, et sur lesquelles il
+s'était habitué à compter. Aussi ne put-il se retenir d'apostropher
+rudement les ambassadeurs de ces puissances, la première fois qu'il
+les vit après la signature du traité. «Vous êtes des ingrats», leur
+dit-il avec une extrême véhémence; et, après leur avoir rappelé tout
+ce qu'il avait fait et risqué pour maintenir la paix: «Mais, cette
+fois, ne croyez pas que je me sépare de mon ministère et de mon pays;
+vous voulez la guerre, vous l'aurez, et, s'il le faut, je démusellerai
+le tigre. Il me connaît, et je sais jouer avec lui. Nous verrons s'il
+vous respectera comme moi[323].»
+
+[Note 321: Dès le 26 juillet, le duc d'Orléans n'a qu'une
+préoccupation, c'est que le gouvernement ne soit pas assez belliqueux.
+«Je crains,--écrit-il à son frère le prince de Joinville, alors en mer
+pour aller chercher la dépouille de l'Empereur,--je crains que nos
+adversaires n'aient l'immense supériorité que donne la volonté bien
+arrêtée de faire la guerre dans certains cas, sur l'hésitation, la
+mollesse et la pensée secrète de ne jamais faire la guerre dans aucun
+cas.» (_Revue rétrospective._)]
+
+[Note 322: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 516.]
+
+[Note 323: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+Ce prince, si facilement accusé d'être trop peu susceptible pour ce
+qui touchait à la dignité de la France, se montrait donc, au premier
+abord, plus animé, plus menaçant que M. Thiers. C'est qu'en dépit des
+calomnies de l'opposition, sa sensibilité patriotique était des plus
+vives. C'est aussi que, très-circonspect dans l'action, il avait
+parfois la parole un peu intempérante. Faut-il ajouter que tout, dans
+ces scènes, n'était peut-être pas entraînement irréfléchi, et qu'en se
+laissant aller à une irritation très-sincère, ce fin politique visait
+à produire, au dehors et au dedans, un effet calculé? Au dehors,
+convaincu que la résistance du pacha serait invincible, il espérait,
+en parlant fort, intimider des puissances qu'il croyait assez
+irrésolues et condamnées à de prochains déboires, à d'inextricables
+embarras, à d'inévitables divisions. Au dedans, persuadé que M.
+Thiers, mis en face des faits, n'oserait se jeter dans une guerre
+folle, mais craignant de sa part une manoeuvre que les souvenirs de la
+coalition ne rendaient pas improbable, il voulait lui enlever tout
+prétexte de rejeter sur la couronne seule la responsabilité d'une
+politique pacifique, déplaisante à l'amour-propre national[324].
+
+[Note 324: Un peu plus tard, le Roi expliquait ainsi à M. Pasquier son
+attitude presque belliqueuse: «Si, le lendemain du traité, je m'étais
+prononcé pour la paix, M. Thiers eût quitté le ministère, et je serais
+aujourd'hui le plus impopulaire des hommes. Au lieu de cela, j'ai crié
+plus haut que lui, et je l'ai mis aux prises avec les difficultés. Dès
+le lendemain du premier conseil, après s'être fait rendre compte de
+l'état de l'armée, M. Thiers est venu me trouver, fort découragé, et a
+été le premier à me demander de ne rien précipiter. Il fera la paix et
+j'aurai, aux yeux du pays, l'honneur d'avoir maintenu nos droits avec
+résolution.» (_Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._)]
+
+Pendant qu'il prenait cette attitude devant les diplomates étrangers
+et le public français, le Roi se montrait, dans les délibérations
+intimes du gouvernement, ému sans doute, anxieux, mais résolu.
+Très-peu de jours après la divulgation du traité, M. Thiers, qui
+habitait alors à Auteuil, reçut, à six heures du matin, un message du
+duc d'Orléans, qui le mandait d'urgence à Saint-Cloud. En arrivant, il
+trouva le Roi entouré de sa famille, le visage serein, bien qu'un peu
+fatigué; le duc d'Orléans était radieux. «Vous ne serez pas surpris,
+dit Louis-Philippe à son ministre, d'apprendre que nous avons passé la
+nuit entière à causer de la situation. Nous sommes demeurés tous
+d'accord que la France ne doit rien céder du terrain où elle s'est
+placée, et que l'Europe doit être avertie que nous ne reculerons pas.
+Persévérons donc; je me confie à vous. Agissez avec fermeté, mais avec
+prudence, et surtout, autant que l'honneur le permettra, épargnons à
+notre pays l'horrible fléau de la guerre.» M. Thiers répondit, sans
+être d'ailleurs contredit, que le moyen le plus sûr d'éviter cette
+guerre était de montrer à tous que nous ne la craignions pas.
+L'entretien se prolongea fort cordial. Au moment où le ministre allait
+se retirer, la Reine, lui montrant ses fils, ne put retenir ce cri de
+mère: «Au moins soyez prudent, car la guerre me les prendrait tous, et
+combien m'en rendriez-vous[325]?» M. Thiers sortit profondément remué
+de cette entrevue. À la même époque, le duc de Broglie écrivait, après
+une conversation avec Louis-Philippe: «J'ai trouvé le Roi très-résolu,
+très-clairvoyant... Nous avons causé à fond, épuisé toutes les
+chances, été à toutes les extrémités, je ne l'ai pas vu faiblir un
+seul instant[326].»
+
+[Note 325: NOUVION, _Histoire du règne de Louis-Philippe_, t. IV, p.
+532, 533.]
+
+[Note 326: _Documents inédits._]
+
+Toutefois, à y regarder d'un peu près, on eût pu, dès cette première
+heure, discerner un principe de dissidence entre la politique du
+monarque et celle de son ministre. Tant qu'il ne s'agissait que de se
+plaindre haut et de menacer, Louis-Philippe ne s'y refusait pas; il
+approuvait aussi les armements, et sa prévoyance royale saisissait
+très-volontiers cette occasion de renforcer l'état militaire de la
+France. Mais il entendait bien ne pas dépasser certaines bornes. Il
+était dores et déjà résolu à ne pas laisser la guerre sortir de la
+crise actuelle, tandis que M. Thiers, sans être décidé à faire cette
+guerre, en acceptait l'éventualité. De là des réserves prudentes,
+inquiètes, qui se faisaient jour soudainement dans la conversation du
+Roi, au moment même où sa sensibilité patriotique venait de s'épancher
+avec le plus d'impétuosité. Bien qu'elles semblassent parfois détonner
+avec le reste, il n'y avait là ni duplicité ni même contradiction.
+Cette variété d'accent tenait au laisser-aller, aux habitudes
+prime-sautières de la parole royale, et aussi à cette vivacité, à
+cette mobilité d'imagination qui s'alliaient, chez ce prince, à un
+esprit politique très-réfléchi, très-froid et très-calculateur. Dans
+les derniers jours de juillet, M. de Sainte-Aulaire, qui venait de
+recevoir les instructions du président du conseil et de l'entendre
+développer son plan, eut une audience du Roi; celui-ci lui fit les
+mêmes recommandations que le ministre, et M. de Sainte-Aulaire fût
+sorti convaincu de leur parfait accord si, au moment de lui donner
+congé, le prince n'eût ajouté: «Vous voilà bien endoctriné, mon cher
+ambassadeur; votre thème officiel est excellent. Pour votre gouverne
+particulière, il faut cependant que vous sachiez que je ne me
+laisserai pas entraîner trop loin par mon petit ministre. Au fond, il
+veut la guerre, et moi je ne la veux pas; et quand il ne me laissera
+plus d'autres ressources, je le briserai plutôt que de rompre avec
+toute l'Europe[327].»
+
+[Note 327: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+M. Thiers se rendait-il compte de cette arrière-pensée de
+Louis-Philippe? En tout cas, il ne s'en tourmentait pas beaucoup,
+persuadé qu'il lui suffirait, à l'heure venue, d'ouvrir les fenêtres
+et d'appeler le pays à l'aide, pour avoir raison de toutes les
+résistances. La veille même du jour où M. de Sainte-Aulaire s'était
+rendu aux Tuileries, il avait vu le président du conseil et lui avait
+demandé s'il était assuré que le Roi le suivrait jusqu'au bout. «Pour
+le moment, il se montre très-animé, répondit M. Thiers; et s'il est
+pris de quelque défaillance pendant l'action, il sera soutenu,
+entraîné même par le flot de l'opinion, qu'aucune digue ne pourra
+contenir[328].» D'ailleurs, le désaccord n'était qu'éventuel; il
+portait sur une hypothèse lointaine que les deux parties espéraient ne
+pas voir se présenter: elles comptaient bien que la résistance du
+pacha et les embarras des puissances fourniraient à la France
+l'occasion de prendre sa revanche, sans qu'il fût question de guerre.
+En attendant, elles étaient d'accord sur la conduite immédiate et
+avaient intérêt à faire montre de cet accord, le prince pour sa
+popularité, le ministre pour son autorité, tous deux pour rendre leur
+politique plus efficace au regard de l'étranger. Louis-Philippe disait
+bien haut: «Je suis content de M. Thiers; il ne m'a proposé que des
+choses fort raisonnables. Il est aussi prudent que moi, et je suis
+aussi national que lui. Nous nous entendons très-bien[329].» Et
+pendant ce temps, le président du conseil affectait de répéter à tous,
+particulièrement aux ambassadeurs étrangers, que le Roi était plus
+belliqueux que lui, et qu'il avait peine à le contenir. Ces propos se
+répandaient dans le public, et, dès le 29 juillet, Henri Heine, après
+avoir raconté l'explosion belliqueuse dont il était le témoin à Paris,
+disait: «Ce qui est surtout important, c'est que Louis-Philippe semble
+s'être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront,
+et qu'il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive...
+M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine à apaiser la bouillante
+indignation du Roi.» Il est vrai que Heine ajoutait: «Ou bien, cette
+ardeur guerrière, n'est-ce qu'une ruse de l'Ulysse moderne[330]?»
+
+[Note 328: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 329: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, 4 septembre
+1840, et lettre du duc Decazes à M. de Barante, 29 août 1840.
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 330: _Lutèce_, p. 108.]
+
+
+IV
+
+Le président du conseil ne perdit pas un jour pour exécuter le plan
+qu'il avait conçu. Dès le 29 juillet, le _Moniteur_ annonça les
+premières mesures d'armement. Les jeunes soldats disponibles des
+classes de 1836 à 1839 furent aussitôt appelés sous les drapeaux, et
+l'on ouvrit par voie extraordinaire des crédits considérables pour
+l'accroissement de l'effectif et du matériel des armées de terre et de
+mer. Aux diplomates étrangers qui venaient demander des explications
+sur ces mesures, M. Thiers, réservé, froid, se bornait à répondre que,
+dans l'isolement où on l'avait mise, la France n'avait plus qu'à se
+régler sur ce qu'elle se devait à elle-même; il ajoutait qu'elle se
+préparait aux dangers de la situation qu'on lui avait faite, et que sa
+conduite à venir dépendrait de celle qu'on tiendrait envers elle.
+Toutes ses démarches, toutes ses paroles, visaient à être ainsi
+tranquillement inquiétantes, menaçantes sans provocation. Avec son
+habituelle activité, il trouva le loisir d'écrire, sur la question
+d'Orient, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un article non
+signé, mais dont l'auteur fut tout de suite deviné; cet article se
+terminait ainsi: «Il y a un mot, un mot décisif qu'il faut dire à
+l'Europe, avec calme, mais avec une invincible résolution: Si
+certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre à
+outrance, la guerre, quel que soit le ministère.» En même temps, il
+veillait à ce que ses ambassadeurs près les diverses cours
+conformassent leur attitude à la sienne. «J'ai reçu toutes vos
+excellentes lettres, écrivait-il le 31 juillet à M. Guizot; je ne vous
+dis qu'un mot en réponse: _Tenez ferme_. Soyez froid et sévère,
+excepté avec ceux qui sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre
+conduite, sinon à la rendre plus ferme encore, s'il est
+possible[331].» C'étaient les mêmes recommandations qu'il adressait
+verbalement à M. de Sainte-Aulaire sur le point de partir pour
+Vienne[332]. À Saint-Pétersbourg, il faisait parvenir un langage plus
+menaçant encore. «Qu'on y prenne garde, écrivait-il à M. de Barante
+dès le 23 juillet, la France, si elle entre en lice, ne pourra y
+entrer que d'une manière terrible, avec des moyens extraordinaires et
+funestes à tous; la face du monde pourra en être changée.» Et il
+donnait à entendre que, dans ce cas, la Pologne serait soulevée[333].
+
+[Note 331: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 332: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 333: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, 23 juillet 1840.
+(_Documents inédits._)]
+
+Londres demeurait toujours le principal centre des négociations. M.
+Guizot y faisait la figure et y tenait le langage prescrits par son
+ministre. Dans un premier entretien avec lord Palmerston, il se
+plaignit gravement et sévèrement du passé. «Non-seulement on ne nous a
+pas dit ce qu'on faisait, déclara-t-il, non-seulement on s'est caché
+de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantées de la
+façon dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, milord, que les
+choses se passent entre d'anciens et intimes alliés? L'alliance de la
+France et de l'Angleterre a donné dix ans de paix à l'Europe; le
+ministère whig, permettez-moi de le dire, est né sous son drapeau et y
+a puisé, depuis dix ans, quelque chose de sa force. Je crains bien que
+cette alliance ne reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce
+qui vient de se passer ne donne pas à votre cabinet autant de force,
+ni à l'Europe autant de paix... M. Canning, dans un discours très-beau
+et très-célèbre, a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains
+l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette
+clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu
+s'en servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et
+moins assurée. Ne donnez pas, en France, aux passions nationales, de
+sérieux motifs et une redoutable impulsion.» Puis, après avoir indiqué
+tous ses pronostics sur les embarras, les impossibilités et les périls
+auxquels il fallait s'attendre dans l'exécution du traité du 15
+juillet: «Nous nous lavons les mains de cet avenir. La France s'y
+conduira en toute liberté, ayant toujours en vue la paix, le maintien
+de l'équilibre actuel en Europe, le soin de sa dignité et de ses
+propres intérêts.» En même temps qu'il tenait ce langage à lord
+Palmerston, M. Guizot avait soin de ne pas rassurer ceux qui, autour
+de lui, demandaient, inquiets: Que fera la France? «L'affaire sera
+longue et difficile, disait-il. La France ne sait pas ce qu'elle fera,
+mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent pas
+ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous
+dans les ténèbres.» Notre ambassadeur, du reste, ne demandait rien, ne
+faisait aucune proposition nouvelle, et quelque diplomate, effrayé de
+l'avenir, venait-il lui faire des ouvertures conciliantes, il
+l'écoutait froidement, sans le rebuter, mais plus occupé d'augmenter
+son inquiétude que d'aller au-devant de sa bonne volonté. Il était
+visible que le gouvernement français n'éprouvait aucune hâte d'entrer
+en pourparlers et qu'il préférait attendre les événements, comptant y
+trouver la confirmation de ses pronostics et la revanche de ses
+mortifications[334].
+
+[Note 334: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+Si cette attitude d'expectative menaçante ne laissait pas que
+d'émouvoir certains esprits, soit en Angleterre, soit sur le
+continent, un homme du moins ne s'en montrait aucunement troublé,
+c'était lord Palmerston. Comme on demandait un jour à M. Guizot, au
+sortir d'un entretien avec le chef du _Foreign-Office_, s'il avait
+fait quelque impression sur son interlocuteur: «Pas la plus légère»,
+répondit-il[335]. La raison en est bien simple: c'est que lord
+Palmerston persistait à ne pas croire à cette résistance du pacha sur
+laquelle était fondée toute notre argumentation; quand nous
+paraissions vouloir attendre les événements, loin de s'en inquiéter,
+il s'en félicitait, car, lui aussi, il espérait y rencontrer le
+triomphe de sa politique. Dans ses conversations avec notre
+ambassadeur, s'il se défendait d'avoir eu l'intention d'offenser la
+France, il ne témoignait ni regret, ni velléité de concession, et se
+montrait, au contraire, froidement résolu à aller jusqu'au bout. Sa
+correspondance avec M. Bulwer, chargé d'affaires à Paris, respirait
+une confiance imperturbable dans le succès de son plan, un mépris
+hautain de nos menaces. «Vous dites, lui écrivait-il, que Thiers est
+un ami chaud, mais un dangereux ennemi; cela peut être, mais nous
+sommes trop forts pour être influencés par de telles considérations.
+Je doute, d'ailleurs, qu'on puisse se fier à Thiers comme ami, et, me
+sachant dans mon droit, je ne le crains pas comme ennemi. La manière
+de prendre tout ce qu'il peut dire est de considérer le traité comme
+un _fait accompli_, comme une décision irrévocable, comme un pas fait
+sur lequel on ne peut revenir.» Presque à chaque ligne de sa
+correspondance, on retrouve cette affirmation, «que la France
+demeurera tranquille et ne fera pas la guerre[336]». Ses compatriotes
+eux-mêmes ne pouvaient comprendre une telle assurance. «Je n'ai jamais
+été plus étonné, écrivait alors un membre de la haute société
+politique d'Angleterre, qu'en lisant les lettres de Palmerston, dont
+le ton est si audacieux, si hardi et si confiant. Quand on considère
+l'immensité de l'enjeu dans la partie qu'il joue, quand on voit qu'il
+peut allumer la guerre dans toute l'Europe et que la guerre, si elle a
+lieu, sera entièrement son oeuvre, on est stupéfait qu'il ne paraisse
+pas affecté plus sérieusement par la gravité des circonstances, et
+qu'il ne regarde pas avec plus d'anxiété (sinon d'appréhension) les
+résultats possibles; mais il cause, sur le ton le plus dégagé, de la
+clameur qui s'est élevée à Paris, de son entière conviction que le
+cabinet français ne pense nullement à faire la guerre, et que, s'il la
+faisait, ses flottes seraient instantanément balayées et ses armées
+partout battues. Il ajoute que si ce cabinet essayait de faire une
+guerre d'opinion et de surexciter les éléments de la révolution dans
+les autres contrées, de plus fatales représailles seraient exercées
+contre la France, où les carlistes et les bonapartistes, aidés par
+l'intervention étrangère, renverseraient le trône de Louis-Philippe...
+Il peut arriver que les choses tournent suivant l'attente de
+Palmerston. C'est un homme favorisé d'une bonne fortune
+extraordinaire, et sa devise semble être celle de Danton: De
+l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace. Mais il y a,
+dans son ton, une faconde, une imperturbable suffisance, et une
+légèreté dans la discussion d'intérêts d'une si effrayante grandeur,
+qui me convainquent qu'il est très-dangereux de confier à un tel homme
+la direction sans contrôle de nos relations extérieures[337].»
+
+[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 302.]
+
+[Note 336: Lettres diverses du 21 juillet au 23 août 1848. (BULWER, t.
+II, p. 277 à 282.)]
+
+[Note 337: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 298, 299.]
+
+Lord Palmerston rencontrait cependant, dans son pays même, des
+difficultés qui eussent embarrassé un esprit moins résolu. La
+divulgation du traité du 15 juillet avait causé en Angleterre une
+surprise où dominaient le déplaisir et l'inquiétude. La passion du
+ministre contre la France ne paraissait pas trouver d'écho chez ses
+compatriotes. Beaucoup de ceux-ci, au contraire, s'alarmaient de voir,
+pour une question qui ne les intéressait pas, rompre l'alliance des
+deux grandes puissances libérales et mettre en péril la paix
+européenne. Si les journaux directement inspirés par le chef du
+_Foreign-Office_ nous faisaient une guerre haineuse et violente,
+plusieurs autres, le _Times_ en tête, blâmaient le traité: on sentait
+même que leur opposition eût été plus vive encore, si leur sentiment
+national n'avait été souvent blessé par les attaques de la presse
+parisienne[338]. En même temps, les radicaux provoquaient, dans toutes
+les grandes villes, d'immenses meetings où l'on déclarait «désavouer
+hautement toute participation à l'insulte faite à la nation
+française», et où des orateurs proclamaient, aux applaudissements de
+leur auditoire, que «s'il y avait à choisir entre M. Thiers et une
+armée française, d'une part, et lord Palmerston et une armée russe, de
+l'autre, il fallait se joindre à la France et à M. Thiers». Sans doute
+ces meetings n'avaient pas, sur la direction des affaires, l'influence
+qu'eussent voulu leur attribuer certains de nos journaux; mais il n'en
+était pas moins vrai que l'opinion anglaise était troublée et
+nullement satisfaite.
+
+[Note 338: M. Guizot écrivait à M. Thiers, le 29 juillet: «Je suis
+informé ce matin que le _Times_ hésite à continuer son attaque contre
+lord Palmerston, tant l'attaque française lui paraît vive et dirigée
+contre l'Angleterre elle-même autant que contre lord Palmerston.»
+(_Mémoires de M. Guizot._)]
+
+Cet état d'esprit eût dû d'autant plus préoccuper lord Palmerston que
+le parlement n'était pas encore en vacances et que tout y faisait
+prévoir une interpellation. Quelle n'en pouvait pas être l'issue,
+étant données les dispositions des partis? Les radicaux étaient
+ouvertement mécontents. Les whigs, s'ils hésitaient à ébranler un
+ministère tenant en main leur drapeau, s'inquiétaient de l'atteinte
+portée à cette alliance française qui avait été jusqu'ici le premier
+article de leur programme. Les tories modérés, sympathiques aussi à
+cette alliance, se réservaient, attendant les événements, prêts à
+profiter de tout ce qui leur fournirait une arme contre le cabinet.
+Seuls, les tories extrêmes se félicitaient hautement du coup frappé
+contre l'ennemi héréditaire. En face d'un parlement dont les
+dispositions apparaissaient ainsi au moins froides et incertaines,
+lord Palmerston n'avait même pas l'avantage de se sentir fermement
+appuyé par ses collègues. Il voyait, en effet, renaître dans le sein
+du cabinet les oppositions et les hésitations qu'il avait dominées au
+moment de la signature du traité. Dans un long entretien qu'ils
+eurent, le 28 juillet, avec M. Guizot, lord Melbourne et lord Russell
+ne dissimulèrent pas leurs alarmes; lord Melbourne, notamment, sans
+abandonner son ministre des affaires étrangères, ne semblait guère
+compter sur le succès facile promis par ce dernier. «Si cet espoir est
+trompé, disait-il à notre ambassadeur, on ne poussera pas l'entreprise
+à bout.» Aussi nous demandait-il de reprendre la proposition tendant à
+attribuer la Syrie héréditaire au pacha, «lorsque ce dernier aurait
+fait preuve de résistance et que la confiance de lord Palmerston
+commencerait à être déjouée». Puis il ajoutait: «La France, qui n'aura
+pas voulu aider les quatre puissances à marcher, les aidera à
+s'arrêter[339].»
+
+[Note 339: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+Lord Palmerston, cependant, prétendait ne rien changer à sa conduite.
+Il s'était habitué à exercer une sorte de despotisme au
+_Foreign-Office_, allant droit son chemin, sans s'occuper de ses
+collègues, plus disposé à malmener qu'à écouter les dissidents[340],
+en imposant par sa laborieuse activité[341], par son intrépidité
+tenace, par son audace heureuse et par une belle humeur confiante qui
+se mêlait étrangement chez lui à un caractère agressif, impertinent et
+querelleur; du reste, fort adroit à franchir les défilés
+parlementaires où il paraissait s'engager à l'étourdie, sachant alors
+unir la ruse à la hardiesse, et se faire retors et dissimulé, sans
+cesser au fond d'être impérieux. On le vit bien à la façon dont il se
+tira des interpellations sur le traité du 15 juillet. À entendre les
+explications qu'il donna, les 6 et 7 août, personne ne tenait plus que
+lui à l'alliance française; il affirmait que cette alliance subsistait
+et n'était pas atteinte par une dissidence partielle, momentanée, «peu
+importante», et qui n'aurait aucune conséquence fâcheuse; d'ailleurs,
+ajoutait-il, ce n'étaient pas les puissances qui se séparaient de la
+France, mais la France qui avait repoussé toutes les propositions
+qu'on lui avait faites. Le ministre se gardait d'avouer que le traité
+avait été conclu à l'insu et en cachette de notre représentant. Il se
+refusa à en produire le texte: «Ce traité n'aura, dit-il, toute sa
+force que lorsqu'il aura été ratifié, et jusque-là il est impossible
+de le communiquer.» Ce qui ne l'empêchait pas, en ce moment même, de
+le faire exécuter sans attendre la ratification. On se fera, du reste,
+une idée de la bonne foi qui présidait à ces explications, en se
+rappelant que ce sont ces mêmes discours où lord Palmerston affirmait
+n'être pour rien dans l'insurrection de Syrie. Mais peu lui importait
+de s'exposer à être convaincu plus tard d'avoir parlé sans sincérité;
+il ne voyait que le but actuel; or, ce but, il l'atteignit: il échappa
+à tout vote de blâme, et la prorogation du parlement, qui eut lieu
+quelques jours après, le 10 août, le délivra, pour un temps, de toute
+préoccupation de ce côté.
+
+[Note 340: M. Greville écrivait alors sur son journal: «Rien ne peut
+dépasser le mépris avec lequel les palmerstoniens traitent le petit
+groupe des dissidents, notamment lord Holland et lord Granville, qui,
+disent-ils, sont devenus tout à fait imbéciles.» (_The Greville
+Memoirs, second part_, p. 298.)]
+
+[Note 341: Bien qu'homme de salon et de sport, Palmerston travaillait
+énormément et faisait presque tout lui-même. «Ce que je fais me
+fatigue rarement, disait-il; ce qui me fatigue, c'est ce que je n'ai
+pas encore pu faire.» Au terme de sa carrière, il disait à ses amis:
+«Je crois être aujourd'hui l'homme politique de l'Europe qui a le
+plus travaillé.»]
+
+
+V
+
+Même débarrassé des Chambres, lord Palmerston n'était pas au terme de
+ses difficultés. Ses alliés du continent laissaient voir plus d'un
+signe d'hésitation et d'inquiétude. À Vienne, à Berlin, même à
+Saint-Pétersbourg, on s'attendait, de la part du pacha, à la
+résistance annoncée par la France, et l'on ne croyait pas au succès
+facile promis par le ministre anglais[342]. Si le czar prenait
+volontiers son parti des complications qui pouvaient ainsi se
+produire, il n'en était pas de même des cours d'Autriche et de Prusse.
+M. de Metternich, tout en tâchant de faire bonne figure et de prendre
+de haut les menaces de M. Thiers, était au fond assez troublé de
+l'impression produite en France, de nos armements et de la possibilité
+d'une explosion révolutionnaire[343]. L'audace passionnée de lord
+Palmerston ne l'alarmait pas moins. Effrayé tout à la fois de son
+adversaire et de son allié, il ne demandait qu'à sortir décemment
+d'une aventure qui devenait si périlleuse. Il avait réuni chez lui, au
+château de Koenigswart, les ambassadeurs des quatre grandes
+puissances, et tous les entretiens qu'il avait avec eux tendaient à
+trouver une base d'accommodement. Non qu'il crût possible de rien
+proposer tout de suite; mais il se préparait pour le moment où la
+résistance du pacha aurait donné un premier démenti aux prédictions de
+lord Palmerston. «Les engagements pris par les quatre puissances avec
+la Porte, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, ne peuvent être changés
+sans occasion ni prétexte. Aujourd'hui la balle est lancée, il faut la
+laisser rebondir. Attendons... Ni vous ni moi ne pouvons prévoir, dans
+une telle affaire, quelles conséquences aura la résistance du pacha.
+Il est raisonnable d'attendre le jugement de la fortune et de laisser
+à chacun la part qu'elle lui fera.» Puis, après avoir indiqué sur
+quelles bases il pourrait proposer alors une entente: «En attendant,
+ne me faites pas parler. Je ne puis m'engager à adopter telle ou telle
+conduite; mais vous pouvez répondre de mes intentions. Je vous donne
+ma parole d'honneur qu'elles ne sont pas autres que les vôtres. J'ai
+toujours pensé que la France ne pouvait pas être mise en dehors d'une
+grande affaire européenne... Il ne s'agit que de trouver un joint, une
+transition pour remettre les cinq puissances ensemble. J'y
+travaillerai de mon mieux.» En transmettant cette conversation à son
+gouvernement, notre ambassadeur avait soin de le mettre en garde
+contre certaines illusions. «Ne comptez pas, lui disait-il, que jamais
+l'Autriche se sépare de l'Angleterre et de la Russie pour venir se
+joindre à nous. Les armées françaises seraient à Vienne que vous ne
+l'obtiendriez pas. Mais, dans le conseil des quatre, quand il y aura à
+choisir entre une mesure extrême et une mesure modérée, la voix de
+l'Autriche appartiendra à la modération, et elle profitera de toutes
+les circonstances pour amener une conciliation.» En tout cas, comme le
+faisait observer M. de Sainte-Aulaire, la conduite du cabinet de
+Vienne dépendait avant tout de ce que serait la résistance de
+Méhémet-Ali[344]. M. de Metternich ne cachait pas son état d'esprit au
+gouvernement anglais. Il déclarait à l'ambassadeur de la Reine qu'il
+ne donnerait ni argent ni soldats pour l'exécution du traité, et que
+«si ce traité pouvait tomber tranquillement à terre, ce serait une
+très-bonne chose». Aussi écrivait-on de Vienne à lord Palmerston que
+le chancelier «était à bout», qu'il «cherchait, jour et nuit, comment
+il pourrait _se tirer d'affaire_», et qu'il était résolu à «empêcher
+la guerre par tous les moyens, sans s'inquiéter de savoir s'il lui en
+reviendrait quelque part d'humiliation ou si l'objet même du traité se
+trouverait ainsi complétement manqué[345]».
+
+[Note 342: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire_; correspondance de M. de
+Barante et de M. Bresson. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 343: La princesse de Metternich, fort hostile à la France,
+notait sur son journal, à la date du 2 août: «Les explosions de fureur
+du petit Thiers inquiètent un peu les cours.» Le chancelier écrivait
+lui-même, le 4 août, au comte Apponyi, son ambassadeur à Paris: «Il
+manque au _Napoléon civil_ une chose pour faire le conquérant
+militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prêts à se présenter
+sur les champs de bataille. La guerre politique n'est pas dans l'air,
+et il ne dépend pas de M. Thiers de changer à son gré l'état
+atmosphérique. Il est en son pouvoir, sans doute, de faire éclater la
+tempête de la révolution; mais qui menacerait-elle en premier lieu, si
+ce n'est l'édifice de Juillet?... Déployez le plus grand calme
+vis-à-vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas dérouter par des paroles,
+et s'il vous parle de guerre, faites-lui la remarque que, pour la
+faire, il faut tout au moins être à deux de jeu. _Pas un soldat ne
+bougera à l'étranger._» Dans une circulaire adressée, le 27 août, à
+ses agents en Italie et en Allemagne, M. de Metternich constatait
+«l'inquiétude du public européen à la lecture des journaux français,
+et surtout lorsqu'il avait vu le gouvernement français prendre des
+mesures qui décelaient de l'humeur, de la méfiance et la prévision
+d'une guerre générale.» Cette circulaire concluait ainsi: «Ce qu'il
+faut craindre, c'est que les esprits infernaux ayant été imprudemment
+évoqués, ils ne soient difficiles à conjurer, et ne fassent dégénérer
+une question toute politique en une affaire de propagande
+révolutionnaire.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 404, 435,
+436, 478 et 480.)]
+
+[Note 344: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 345: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]
+
+À la cour de Prusse, mêmes sentiments. «Ici, écrivait de Berlin le
+ministre de France, nous redoutons que l'Angleterre ne pousse
+l'exécution trop vivement. Nous sommes embarrassés de ce que nous
+avons fait. Nous en acceptons à regret la solidarité; nous savons
+très-peu de gré à M. de Bülow[346] de son oeuvre, et nous voudrions
+pouvoir nous replacer au point de départ; nous agirions d'autre sorte.
+Notre espoir est que rien ne sera précipité et qu'à l'aide des délais
+d'une exécution molle et inefficace et de la simple défensive de
+Méhémet-Ali, M. de Metternich parviendra à découvrir quelque expédient
+qui nous tire de peine[347].»
+
+[Note 346: M. de Bülow était le représentant de la Prusse à Londres,
+au moment de la signature du traité du 15 juillet.]
+
+[Note 347: Lettre de M. Bresson à M. de Sainte-Aulaire, 18 septembre
+1840. (_Documents inédits._)]
+
+À Londres, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse, toutes les fois
+qu'ils rencontraient M. Guizot ou, en son absence, M. de Bourqueney,
+ne manquaient pas d'exprimer leur désir de faire rentrer le
+gouvernement français dans la négociation, s'excusant, non sans
+quelque embarras, du mauvais procédé auquel ils s'étaient associés
+pour ne pas se séparer de l'Angleterre. Le ministre de Prusse ajoutait
+même, évidemment non sans avoir pris l'avis de son collègue
+autrichien: «La difficulté sera extrême pour en finir à Londres
+directement avec lord Palmerston, et en restant dans l'ornière où
+nous sommes engagés. Il faut non-seulement vous faire rentrer dans
+l'affaire, mais la déplacer... C'est à Vienne qu'il faut la porter. Le
+prince de Metternich n'est pas engagé comme lord Palmerston... Les
+vues pacifiques, la politique de transaction, prévaudront plus
+aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de Metternich s'est tenu,
+depuis quelque temps, fort à l'écart; mais, n'en doutez pas, si la
+solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testament politique,
+il en serait charmé et il ferait tout pour y réussir[348].»
+
+[Note 348: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+Quels que fussent au fond les regrets de l'Autriche et de la Prusse,
+on ne pouvait attendre d'elles une initiative un peu résolue; et puis
+tous leurs projets de transaction étaient subordonnés à la résistance
+du pacha. Mais la politique de conciliation avait alors à Londres un
+champion plus décidé et plus pressé: c'était le roi des Belges.
+Comprenant quels risques une guerre ferait courir à son jeune État et
+à son jeune trône, bien placé par ses liens intimes avec les familles
+royales de France et d'Angleterre, comme par son renom personnel, pour
+se faire écouter à Paris et à Londres, il chercha et crut avoir trouvé
+un moyen de couper court aux embarras du présent et aux périls de
+l'avenir. Ce moyen consistait à remplacer la convention du 15 juillet
+par un traité entre les _cinq_ puissances, traité garantissant
+l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. Il écrivit sur ce
+thème au roi des Français et à M. Thiers. Si désireux que ce dernier
+fût de laisser les événements suivre leur cours, il ne pouvait
+éconduire sans façon un tel négociateur. Louis-Philippe, d'ailleurs,
+ne l'eût pas permis. Il fut donc répondu, au nom du gouvernement
+français, qu'une telle proposition serait acceptable, à une condition:
+c'est qu'en garantissant, dans son état actuel, l'intégrité de
+l'empire ottoman, le nouveau traité s'appliquerait au pacha comme au
+sultan, assurerait au premier les territoires dont il était en
+possession par l'arrangement de Kutaièh, en ne les lui conservant, du
+reste, qu'à titre viager, et supprimerait entièrement le traité du 15
+juillet. Il était indiqué, en outre, très-nettement que la France ne
+prenait aucune initiative, qu'elle n'avait rien à demander ni à
+offrir, sa dignité ne lui permettant pas de reparaître dans une
+affaire qu'on avait essayé de régler sans elle, avant que les autres
+puissances n'eussent senti elles-mêmes la nécessité de sa
+présence[349].
+
+[Note 349: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi lettres de M. Thiers à
+M. de Barante, 22 août et 5 septembre 1840. (_Documents inédits._)]
+
+Le roi des Belges accepta pleinement cette façon de poser la question
+et se mit aussitôt en campagne à Londres, ou plutôt à Windsor, où il
+se trouvait l'hôte de la jeune reine Victoria. Tout parut d'abord lui
+réussir. La Reine était de coeur avec lui, bien qu'elle ne pût
+désavouer ouvertement son cabinet[350]. Léopold gagna aussi l'appui de
+lord Wellington et le décida à parler à lord Melbourne; celui-ci en
+fut troublé au point qu'il prit, contre son habitude, une physionomie
+toute soucieuse; il écrivait, peu après, à lord John Russell «qu'il ne
+pouvait ni manger, ni boire, ni dormir[351]», signe, chez cet aimable
+indifférent, d'une préoccupation tout à fait extraordinaire. Plusieurs
+autres membres du cabinet n'étaient pas moins émus, d'autant qu'à
+cette action secrète des conversations de cour se joignaient l'alarme
+et la méfiance croissante d'une partie de l'opinion anglaise; celle-ci
+paraissait avoir de plus en plus peur que la paix ne fût mise en
+péril, et, sous cette impression, la Bourse baissait rapidement. Lord
+Wellington ne se contentait pas d'endoctriner lord Melbourne; il
+allait partout répétant son blâme de la politique de lord Palmerston
+et disait à M. Guizot, dans le salon de la Reine, assez haut pour être
+entendu de tous: «Moi, j'ai une ancienne idée de politique bien
+simple, mais bien arrêtée, c'est qu'on ne peut rien faire dans le
+monde pacifiquement qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle
+compromet la paix. Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec
+la France[352].» M. de Neumann et M. de Bülow appuyaient les démarches
+de Léopold. Enfin, parmi les ambassadeurs anglais près les diverses
+cours, plusieurs se montraient inquiets de la politique de leur
+ministre: non-seulement lord Granville, ambassadeur à Paris, mais son
+chargé d'affaires, M. Bulwer, qui, malgré son intimité avec lord
+Palmerston, le trouvait trop dur pour la France[353], et aussi lord
+Beauvale, ambassadeur à Vienne, qui déclarait «la convention du 15
+juillet inexécutable[354].»
+
+[Note 350: _The Greville Memoirs, second part_, p. 304, 305.]
+
+[Note 351: _Ibid._, p. 303.]
+
+[Note 352: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi, sur le même sujet, la
+correspondance inédite de M. Bresson et les dépêches citées par
+Hillebrand, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 435.]
+
+[Note 353: BULWER, t. II, p. 280 et 283.]
+
+[Note 354: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]
+
+Le roi des Belges semblait donc avoir conquis ou ébranlé tous ceux sur
+lesquels il voulait agir; tous, en effet, sauf lord Palmerston.
+Celui-ci demeurait entier dans sa passion et sa confiance, ne se
+laissant pas un seul moment troubler par l'agitation qui
+l'enveloppait, tenant tête à tous les alarmés et à tous les mécontents
+du dehors comme du dedans. Vainement Léopold eut-il avec lui, le 19
+août, une conversation de plus de deux heures, il n'obtint à peu près
+rien. «L'obstination est grande, racontait-il aussitôt après à M.
+Guizot; il y a de l'amour-propre blessé, de la personnalité inquiète;
+les noms propres se mêlent aux arguments, les récriminations aux
+raisons. Lord Palmerston persiste, d'ailleurs, à dire que Méhémet-Ali
+cédera.» Toutefois, le royal négociateur ne se décourageait pas. «Je
+continuerai, dit-il; il faut de la patience et marcher pas à pas.» De
+nouveaux efforts n'eurent pas plus de succès. Quelques jours après, en
+effet, lord Palmerston abordant lui-même ce sujet avec M. Guizot, lui
+déclarait qu'il ne pourrait être question du traité général proposé
+par le roi des Belges, avant que le traité partiel, conclu entre les
+puissances, eût «suivi son cours et atteint son but»; pour le moment,
+il fallait «attendre les événements». Et, comme l'ambassadeur de
+France lui répondait que cette exécution du traité partiel pouvait
+soulever de grandes difficultés, de redoutables périls, compromettre
+la paix de l'Europe: «Je sais que vous pensez ainsi, répliqua le
+ministre anglais. On verra; si les événements vous donnent raison,
+alors comme alors.»
+
+Cependant tant d'obstination faisait mauvais effet. Précisément à
+cette époque, on apprit que la fameuse insurrection de Syrie, celle
+dont lord Palmerston avait fait tant de bruit, venait d'être
+facilement réprimée par Ibrahim. Le crédit du ministre s'en trouvait
+quelque peu diminué. Il en eut le sentiment et jugea prudent, sans
+fléchir au fond, de modifier son mode de résistance; au lieu de faire
+front, il rusa. On put croire, dans les derniers jours d'août, que,
+cédant aux instances du roi Léopold, de lord Melbourne et de plusieurs
+autres ministres, il se résignait à entrer dans la voie de la
+conciliation. «Eh bien, oui, disait-il, je ferai le premier pas (_I'll
+move the first_)[355].» Il convint avec ses collègues qu'il enverrait
+à lord Granville une dépêche qui donnerait sur le passé des
+explications atténuantes, de nature à calmer les susceptibilités de la
+France, et qui indiquerait la nécessité d'un traité à cinq pour régler
+la situation générale de l'empire ottoman. Mais, quand cette longue
+dépêche, datée du 31 août, fut communiquée, le 3 septembre, à M.
+Thiers, il apparut qu'elle était seulement une discussion fort aigre
+du passé[356]. «Ces vingt pages, écrivait le surlendemain
+Louis-Philippe au roi des Belges, ne contiennent que l'énumération des
+griefs des _four powers_ contre la France, des contradictions entre
+nos actes et nos promesses, etc., et après avoir subi cette rude
+épreuve de patience, on ne trouve au bout ni une ouverture ni une
+proposition, rien, absolument rien que l'annonce que le traité sera
+exécuté[357].» Était-ce simplement, chez lord Palmerston,
+l'entraînement naturel et irréfléchi d'un esprit essentiellement
+argumentateur, querelleur, possédé de la manie de prouver qu'il avait
+toujours eu raison? N'était-ce pas aussi une manoeuvre calculée pour
+jouer ceux qui s'imaginaient l'avoir forcé à faire une avance? En tout
+cas, le résultat fut complet, et lord Palmerston, put se vanter
+d'avoir mis à néant la tentative de transaction poursuivie par le roi
+Léopold.
+
+[Note 355: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 356: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
+
+[Note 357: _Revue rétrospective._]
+
+Pour découvrir, en effet, dans cette dépêche, une ouverture
+acceptable, il eût fallu être plus disposé à un rapprochement immédiat
+que ne l'était alors M. Thiers. Le ministre français croyait toujours
+que les événements d'Orient allaient donner raison à ses pronostics et
+que Méhémet-Ali réservait une déconvenue terrible à l'Angleterre et à
+ses alliés. Quelques jours avant de recevoir la dépêche de lord
+Palmerston, il écrivait à M. Guizot: «Le pacha est capable, sur une
+menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de mettre le feu aux
+poudres. En preuve, il vous envoie une dépêche de Cochelet. Vous
+verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel homme! Vous verrez
+si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difficulté de _la
+Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire_, j'avais raison, et si je
+connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez pour certain que
+s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou sur tel point du
+pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus et fait
+sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont sensibles au danger de la
+guerre doivent être abordés avec cette confidence.» Et il ajoutait
+d'un ton qui n'était pas celui d'un homme en recherche d'un
+accommodement: «Nous attendons le nouveau _memorandum_. La réponse ne
+m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.» Aussi, dès le 4
+septembre, la dépêche connue, M. Thiers écrivait à son ambassadeur à
+Londres: «La fameuse note n'arrange rien, elle empirerait la situation
+plutôt qu'elle ne l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles.
+C'est exactement le _memorandum_ du 17 juillet, augmenté de
+récriminations sur le passé... Cela interprété au vrai signifie
+qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali,
+l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française
+contre les Russes. On n'est pas plus accommodant, en vérité, et nous
+aurions bien tort de nous plaindre. Toutefois, il ne faut pas prendre
+ceci en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette
+note ajouterait au mauvais procédé si nous voulions prendre les choses
+en mauvaise part; car, lorsque le traité du 15 juillet nous a si
+vivement blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après l'exécution
+on se mettra avec nous, c'est redoubler le mal[358].»
+
+[Note 358: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+Les deux adversaires se retrouvaient donc l'un en face de l'autre,
+chacun sur son terrain primitif, attendant tout, celui-ci, de la
+résistance de Méhémet-Ali, celui-là, de sa soumission immédiate. Le
+résultat dépendait de ce qui allait se passer en Orient. Si les
+retards et les complications annoncés par M. Thiers se produisaient,
+la situation de lord Palmerston deviendrait très-mauvaise. Si, au
+contraire, les mesures coercitives employées contre le pacha
+obtenaient le prompt succès prédit par le ministre anglais, ce serait
+à la France de se trouver en passe dangereuse. On eût dit deux joueurs
+dont chacun a mis audacieusement tout son enjeu sur une seule carte.
+Laquelle allait être retournée? Ils ne pouvaient se dissimuler à
+eux-mêmes la gravité redoutable d'une telle partie; mais l'un et
+l'autre se croyaient assurés de gagner. Entre les deux, cependant, il
+y a une différence. La force dans laquelle lord Palmerston mettait sa
+confiance était, après tout, une force dont il disposait: c'était
+celle des vaisseaux anglais. La force sur laquelle M. Thiers jouait
+toute la politique de la France était celle d'un pouvoir étranger,
+d'un pacha turc. Il est vrai qu'en croyant à cette force, il se
+sentait en communion avec l'opinion régnante dans son pays, tandis que
+c'était à l'encontre de ses alliés, de sa souveraine, de plusieurs de
+ses collègues et d'une bonne partie de ses compatriotes, que le
+ministre anglais proclamait sa foi dans la prompte soumission de
+Méhémet-Ali.
+
+
+VI
+
+Au beau milieu de cette crise, tandis que tous les regards et toutes
+les pensées étaient tournés vers l'Orient, on apprit subitement que le
+prince Louis-Napoléon, auquel presque personne ne songeait, avait
+débarqué, le 6 août, à Boulogne, pour recommencer la pitoyable
+échauffourée de Strasbourg.
+
+Contraint, en 1838, à la suite des réclamations de M. Molé, de quitter
+la Suisse[359], le fils de la reine Hortense s'était réfugié en
+Angleterre. Il y avait poussé plus activement que jamais ses menées
+contre la monarchie de Juillet. L'une de ses principales
+préoccupations était toujours de lier partie avec la gauche. Dans ce
+dessein, il publia sous ce titre: _Idées napoléoniennes_, une brochure
+où l'Empereur était présenté comme n'ayant eu d'autre souci que de
+fonder la liberté et d'améliorer le sort des classes laborieuses. Le
+journal _le Capitole_, fondé à Paris, en juin 1838, avec le concours
+d'un aventurier, le marquis de Crouy-Chanel, et d'un sieur Durand,
+mêlé aux intrigues de la diplomatie russe, eut pour mission de faire
+campagne avec les radicaux, tout en étant l'organe officiel de la
+propagande napoléonienne. La faction trouva en outre moyen de gagner
+l'appui, plus ou moins ouvert, d'une feuille de gauche, le _Commerce_,
+alors dirigée par M. Mauguin; celui-ci, aigri, peu considéré, ruiné,
+ne s'était pas montré insensible à certaines séductions. Des
+pourparlers furent même engagés avec les hommes du _National_, qui
+chargèrent un de leurs amis, M. Degeorge, d'aller conférer avec le
+prince; mais on ne put s'entendre, chaque partie prétendant se servir
+de l'autre pour faire prévaloir sa cause particulière. Il n'y avait
+pas jusqu'aux sociétés secrètes, notamment celle des _Saisons_, où les
+agents bonapartistes n'eussent cherché, vainement il est vrai, des
+alliés.
+
+[Note 359: Cf. plus haut, t. III, p. 283 à 287.]
+
+En même temps, par des distributions de brochures dans les casernes,
+par des promesses de grades ou même d'argent prodiguées aux officiers,
+le prétendant tâchait de créer, dans l'armée, des foyers de révolte et
+de trahison. C'était principalement sur les garnisons de Paris et du
+Nord que portait cet effort de corruption. On se flattait d'avoir
+conquis ou tout au moins ébranlé des personnages considérables;
+seulement, il faut toujours rabattre des illusions d'émigrés. Quant
+aux procédés employés, on en peut juger par un fait révélé plus tard
+devant la Cour des pairs. L'un des agents d'embauchage était un ancien
+chef d'escadron, M. Le Duff de Mésonan, fort irrité d'avoir été mis à
+la retraite en 1838, et devenu conspirateur par dépit. Parcourant
+fréquemment la région du Nord, il avait paru plusieurs fois à Lille,
+et s'était mis en rapport avec le maréchal de camp Magnan, qui y
+commandait. Il se crut bien accueilli par lui et osa lui communiquer
+une lettre signée: «Napoléon-Louis», qui était ainsi conçue: «Mon cher
+commandant, il est important que vous voyiez tout de suite le général
+en question. Vous savez que c'est un homme d'exécution que j'ai noté
+comme devant être un jour maréchal de France. Vous lui offrirez
+100,000 francs de ma part, et 300,000 francs que je déposerai chez un
+banquier, à son choix, à Paris, pour le cas où il viendrait à perdre
+son commandement.» Le général Magnan a, depuis, solennellement affirmé
+qu'il avait repoussé cette ouverture avec indignation. M. de Mésonan
+ne le comprit pas ainsi, ou feignit de ne pas le comprendre; il eut
+même, plus tard, une nouvelle entrevue avec le général, et celui-ci
+était regardé, autour du prétendant, comme un de ceux sur lesquels on
+pouvait compter, au moins après un premier succès.
+
+Le retentissement considérable qu'eut en France la proposition de
+ramener les restes de Napoléon Ier ne contribua pas peu à exciter les
+ambitions et à encourager les illusions de son neveu. Se remuant
+beaucoup pour attirer les regards et faire parler de lui, il tâchait
+de répandre l'idée qu'il était _persona grata_ auprès des
+gouvernements européens, se targuait des relations qu'il avait en
+effet avec M. de Brünnow et la cour de Russie, laissait ou même
+faisait répandre la nouvelle qu'il voyait lord Melbourne et lord
+Palmerston. «Le parti se pavane, fait grand bruit de lui-même,
+écrivait de Londres, le 30 juin 1840, M. Guizot à M. de Rémusat. Le
+prince Louis est sans cesse au parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa
+loge, ses aides de camp se tiennent debout derrière lui. Ils parlent
+haut et beaucoup; ils racontent leurs projets, leurs correspondances.
+L'étalage des espérances est fastueux.» L'attention du gouvernement
+français était donc en éveil. Il lui était revenu, d'autre part,
+quelques indices des tentatives d'embauchage; il savait, par exemple,
+que «Lille était fort travaillé». Toutefois il n'avait découvert rien
+de précis sur les desseins du prince: il avait seulement le sentiment
+un peu vague qu'un coup se préparait, soit pour la rentrée des
+cendres, soit même pour une époque plus proche. «Je crois à une
+tentative», écrivait M. de Rémusat, le 12 juillet 1840.
+
+L'émotion et l'agitation produites en France par la divulgation du
+traité du 15 juillet parurent à l'aventureux prétendant une occasion
+qu'il fallait aussitôt saisir. Imperturbablement confiant dans son nom
+et dans son étoile, toujours hanté des souvenirs de 1815, il résolut
+de se jeter, avec une poignée de partisans, sur un point de la côte
+française, pour y recommencer le retour de l'île d'Elbe. Boulogne fut
+choisi à cause de sa proximité et aussi parce que l'un des officiers
+du 42e de ligne, dont un détachement y tenait garnison, le lieutenant
+Aladenise, était du complot. Débarquer avant le jour, enlever les
+soldats du 42e, s'emparer de la ville et des cinq mille fusils
+enfermés dans le château, de là se porter sur les places du Nord où
+l'on se croyait assuré du concours du général Magnan, et enfin gagner
+Paris, en entraînant toutes les troupes sur le passage, tel était le
+plan ou plutôt le rêve du prince. Les préparatifs se firent en grand
+secret. Un paquebot à vapeur fut loué par un tiers, sous prétexte de
+partie de plaisir. Avec une presse à main, on imprima, à l'avance, des
+proclamations à l'armée, au peuple français, aux habitants du
+Pas-de-Calais, ainsi qu'un décret prononçant la «déchéance de la
+dynastie des Bourbons d'Orléans», nommant M. Thiers président du
+gouvernement provisoire et le maréchal Clausel commandant en chef de
+l'armée de Paris. Le 3 août, tout le matériel fut transporté à bord,
+argent, armes, munitions, uniformes, chevaux, voitures et jusqu'à un
+aigle vivant auquel un rôle était sans doute réservé dans le drame qui
+allait se jouer. À minuit, le prince s'embarqua et alla prendre, sur
+divers points de la Tamise, ses compagnons, au nombre d'une
+soixantaine. Parmi eux, étaient quelques anciens officiers, le colonel
+Vaudrey et le commandant Parquin, qui tous deux avaient pris part à
+l'attentat de Strasbourg; les colonels Voisin et Bouffet-Montauban, le
+commandant de Mésonan, enfin le plus élevé en grade, le général
+Montholon, compagnon de l'Empereur à Sainte-Hélène. Le gros de cette
+armée d'invasion se composait d'une trentaine de soldats libérés que
+l'on avait engagés en France, à titre de domestiques. Ajoutez enfin
+quelques amis personnels du prince, comme M. Fialin de Persigny et le
+docteur Conneau. Divers incidents prolongèrent la traversée, et ce ne
+fut que le 6 août, de grand matin, que le paquebot mouilla en face de
+Vimereux, à quatre kilomètres de Boulogne.
+
+Débarqués sur la plage, les conjurés y trouvent seulement trois de
+leurs partisans, dont le lieutenant Aladenise. Peu d'instants après,
+surviennent quelques douaniers qui, malgré toutes les instances et
+toutes les promesses d'argent, refusent de se joindre à l'expédition.
+On se hâte vers Boulogne, où l'on arrive à cinq heures du matin.
+Premier échec devant le petit poste de la rue d'Alton; le sergent qui
+le commande résiste aux caresses et aux menaces. Les conjurés sont
+contraints de passer outre et arrivent à la caserne du 42e. Ici se
+reproduisent les scènes dont le quartier Finckmatt, à Strasbourg,
+avait été le théâtre en 1836. Le lieutenant Aladenise fait descendre
+dans la cour les soldats à peine réveillés, leur annonce que
+Louis-Philippe a cessé de régner, et leur présente le neveu de
+Napoléon entouré d'officiers aux brillants uniformes. Ces soldats ne
+savent trop que penser ni que faire; quelques cris de: _Vive
+l'Empereur!_ accueillent les paroles du prince. Mais bientôt les
+officiers, prévenus en ville, accourent à la caserne, parviennent,
+malgré les violences des conjurés, à joindre leurs hommes; ceux-ci se
+retrouvent à la voix de leurs chefs et se rangent derrière eux. Dès
+lors, la partie est perdue pour le prince. À ce moment, au milieu du
+tumulte, il lève un pistolet; le coup part. Est-ce par mégarde? La
+balle va se loger dans le cou d'un grenadier, après lui avoir coupé
+la lèvre et brisé trois dents. Ce coup de feu, loin d'être le signal
+d'une lutte désespérée, précipite la retraite des conjurés. Déçus du
+côté de l'armée, ils tâchent de soulever le peuple, sans plus de
+succès. Bientôt, devant les gardes nationaux qui se rassemblent de
+toutes parts, ils se dispersent. Les uns se cachent dans la ville ou
+s'enfuient dans la campagne, où ils sont bientôt arrêtés. Le prince et
+quelques autres se jettent dans une barque, espérant gagner leur
+paquebot. Accourent les gardes nationaux, qui leur crient de
+s'arrêter; n'obtenant pas de réponse, ils font feu sur la barque, qui
+chavire; l'un des fuyards est tué d'une balle, un second est blessé,
+un troisième se noie; le prince et tous les survivants sont faits
+prisonniers.
+
+À la nouvelle de cet attentat et de son pitoyable avortement,
+«l'impression du public, comme l'écrivait alors un témoin, fut celle
+d'une indignation méprisante[360]». Sauf les feuilles radicales, qui
+affectèrent de couvrir le vaincu de leur protection hautaine[361],
+tous les autres journaux raillèrent et flétrirent sa conduite dans les
+termes les plus durs. Le _Constitutionnel_, d'ordinaire sympathique au
+bonapartisme, disait: «Dans cette misérable affaire, l'odieux le
+dispute au ridicule, la parodie se mêle au meurtre, et, tout couvert
+qu'il est de sang, Louis Bonaparte aura la honte de n'être qu'un
+criminel grotesque... Si un brave soldat n'était tombé victime de son
+dévouement, on n'aurait guère que des rires de pitié pour cet
+extravagant jeune homme qui croit nous rendre Napoléon, parce qu'il
+fait des proclamations hyperboliques et qu'il traîne un aigle vivant.»
+Et ce même journal exprimait la conviction générale, quand il
+ajoutait: «Un prétendant au moins est à jamais tombé sous les sifflets
+du pays[362].» M. de Chateaubriand proclamait, dans une lettre datée
+du 18 août, que «l'entreprise du prince Louis avait ôté à l'arrivée
+des cendres une partie de son danger». L'aide de camp du maréchal
+Soult, resté à Paris pour le tenir au courant des événements, lui
+écrivait, le 22 août: «L'indifférence complète avec laquelle la
+tentative de Louis Bonaparte a été accueillie à Paris est le seul
+motif qui m'ait engagé à ne pas vous écrire tout exprès pour vous
+entretenir de cet événement, dont on ne s'est pas occupé un seul
+instant avec intérêt et auquel on n'attache aucune importance[363].»
+Quant aux délicats, ils n'avaient pas assez de dédain pour celui que
+M. Doudan appelait «ce petit nigaud impérial[364]». À l'étranger,
+l'impression fut la même. M. de Metternich traitait fort
+dédaigneusement cette tentative: «Je ne vous parle pas de
+l'échauffourée de Louis Bonaparte, écrivait-il à son ambassadeur à
+Paris. Je n'ai pas le temps de m'occuper de toutes les folies de ce
+bas monde. Veuillez toutefois féliciter le Roi en mon nom[365].» Le
+chancelier ne se privait pas du plaisir d'ajouter: «Mais que dire du
+titre d'_empereur légitime_ que M. de Rémusat avait si généreusement
+départi à Napoléon Ier? Si M. de Rémusat a eu raison, il est clair que
+Louis Bonaparte n'a pas eu tort[366].» Lord Palmerston éprouvait le
+besoin de se défendre vivement d'avoir eu aucun rapport avec «cet
+insensé[367]». Enfin, le père du prétendant, l'ex-roi de Hollande
+«déclarait», dans une lettre publique, «que son fils était tombé, pour
+la troisième fois, dans un piége épouvantable, dans un effroyable
+guet-apens, puisqu'il est impossible qu'un homme qui n'est pas
+dépourvu de moyens et de bon sens se soit jeté de gaieté de coeur dans
+un tel précipice[368].»
+
+[Note 360: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_, à la date du 7 août
+1840.]
+
+[Note 361: Entre autres le _National_ et la _Revue du progrès_ de
+Louis Blanc.]
+
+[Note 362: _Constitutionnel_ des 8 et 9 août 1840.]
+
+[Note 363: _Documents inédits._]
+
+[Note 364: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 355.]
+
+[Note 365: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 441, 442.]
+
+[Note 366: C'est la même idée qu'exprimait alors le _National_. «On a
+ramené, disait-il, tous les souvenirs qui se rattachent au nom qu'il
+porte, et l'on ne veut pas qu'il ait songé à revendiquer l'héritage,
+lorsqu'un ministre avait proclamé sa légitimité.»]
+
+[Note 367: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 263.]
+
+[Note 368: Dans cette même lettre, l'ex-roi de Hollande se plaignait
+que son fils eût été mis, à la Conciergerie, dans la chambre qu'avait
+occupée Fieschi. Le gouvernement répondit que cette chambre, depuis
+qu'elle avait servi à Fieschi, avait subi une transformation complète,
+ayant été affectée au logement particulier de l'inspectrice du
+quartier des femmes.]
+
+Las de montrer une longanimité qui avait été si mal récompensée, et
+craignant de voir se renouveler le scandale de l'acquittement de
+Strasbourg en 1838, le gouvernement se décida à comprendre le prince
+dans l'instruction judiciaire ouverte au sujet du nouvel attentat, et le
+traduisit avec ses complices devant la Cour des pairs. Les débats du
+procès commencèrent le 28 septembre. Prenant une pose devenue familière,
+depuis dix ans, à tous les conspirateurs poursuivis en justice, le
+prince prétendit être un vaincu, non un accusé, et termina ainsi sa
+déclaration: «Je représente devant vous un principe, une cause, une
+défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple; la cause, celle
+de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la
+cause, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez la venger. Non, il
+n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne veux pas croire que
+je puisse être dévoué à porter la peine des défections d'autrui.
+Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter, comme juge de
+mes volontés et de mes actes, une juridiction politique. Vos formes
+n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur
+et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de
+justice à attendre de vous, et je ne veux pas de votre générosité.» M.
+Berryer, qui assistait le prince comme avocat, fut, suivant son
+habitude, particulièrement habile à concilier sa situation personnelle
+avec les exigences de la cause dont il s'était chargé. Dans
+l'impossibilité de trouver une justification ou seulement une excuse
+sérieuse, il s'écria: «N'est-ce pas là une de ces situations uniques
+dans le monde, où il ne peut y avoir un jugement, mais un acte
+politique?... Quand tant de choses saintes et précieuses ont péri,
+laissez au moins au peuple la justice, afin qu'il ne confonde pas un
+arrêt avec un acte de gouvernement... On veut vous faire juges, on veut
+vous faire prononcer une peine contre le neveu de l'Empereur; mais qui
+êtes-vous donc? Comtes, barons, vous qui fûtes ministres, généraux,
+sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos titres, vos honneurs?» En fin
+de compte, l'arrêt, prononcé le 6 octobre, condamna le prince
+Louis-Napoléon Bonaparte à l'emprisonnement perpétuel dans une
+forteresse du territoire, et ses complices, au nombre de quatorze, à des
+peines variant de la déportation à deux ans de prison. Aussitôt après
+le jugement, le prince Louis Bonaparte fut conduit au château de Ham, où
+avaient été enfermés les ministres de Charles X; il obtint d'avoir pour
+compagnons de captivité le général Montholon et le docteur Conneau.
+
+L'opinion s'était montrée fort indifférente aux débats et à leur
+issue. L'attention des hommes politiques se trouvait absorbée par les
+incidents chaque jour plus graves du conflit oriental. Quant au
+public, il s'occupait alors d'un tout autre procès criminel, de celui
+qui se déroulait avec mille vicissitudes devant la cour d'assises de
+la Corrèze: il s'agissait d'une femme, madame Lafarge, poursuivie pour
+avoir empoisonné son mari. Partout, on ne parlait que de cette
+affaire, chacun prenant parti, avec passion, pour ou contre l'accusée,
+recueillant les dépositions, étudiant les expertises, les
+contre-expertises, prêtant l'oreille aux plaidoiries, et attendant le
+verdict avec une fiévreuse curiosité. Dans cette émotion générale, le
+prétendant de Boulogne, le condamné de la Cour des pairs était
+oublié[369]. D'ailleurs, à quoi bon s'inquiéter de lui? N'était-il
+pas, aux yeux de tous, un homme absolument fini? Vanité des prévisions
+humaines! Quelques années plus tard, l'aventureux conspirateur de
+Strasbourg et de Boulogne sera à la tête du gouvernement de la France.
+Ramené alors sous les murs du château de Ham, il y prononcera ces
+paroles remarquables: «Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je
+suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me
+glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un
+gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus
+justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace
+d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un
+changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un
+emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma
+patrie[370].»
+
+[Note 369: Madame Swetchine écrivait, le 22 septembre 1840: «Louis
+Bonaparte est éteint, annulé, non pas seulement par l'Orient, mais par
+le procès Lafarge.» Et M. d'Houdetot, pair de France, écrivait, le 30
+septembre, à son beau-frère, M. de Barante: «Notre procès de Boulogne
+est bien terne au milieu de tout cela, et madame Lafarge a tout fait
+pâlir.» (_Documents inédits._)]
+
+[Note 370: Discours du 22 juillet 1849.]
+
+
+VII
+
+Cependant M. Thiers demeurait fidèle au plan qu'il avait arrêté dès le
+début de la crise. «Il faut se conduire habilement, c'est-à-dire
+prudemment, écrivait-il, le 22 août, à M. de Barante. Le premier acte
+de prudence c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu'à aucune autre
+époque, mais sans bruit, sans jactance. Le second acte, c'est
+d'observer, d'attendre et de saisir l'occasion. Cette occasion sera
+une division entre les puissances, quelque hésitation de la part d'une
+ou deux d'entre elles, l'imprévu, enfin, toujours si fécond dans les
+situations extraordinaires[371].» Les mesures d'armement se
+succédaient, rapides[372]. Aucune considération d'économie, aucun
+scrupule de responsabilité n'arrêtaient l'impétueux ministre. Il
+n'hésitait pas à pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites l'usage des
+crédits extraordinaires, ouverts sans intervention des Chambres. Tel
+fut le cas des ordonnances qui créèrent douze nouveaux régiments
+d'infanterie, six de cavalerie, et dix bataillons de chasseurs;
+c'était modifier la composition de l'armée et engager des dépenses
+permanentes par simple décision du pouvoir exécutif. M. Thiers fut
+plus hardi encore, en ordonnant de même l'érection des fortifications
+de Paris.
+
+[Note 371: _Documents inédits._]
+
+[Note 372: Ceux mêmes qui étaient le plus d'avis d'armer se
+demandaient parfois s'il n'y avait pas excès. «Je suis de votre avis
+sur nos armements, écrivait M. Doudan à M. d'Haussonville; je les
+trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes
+pour faire sauter le monde entier... Si nous avons la paix malgré nos
+préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions. Nous serons
+dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un
+soir que le bal de l'Hôtel de ville avait été renvoyé.» (_Lettres de
+M. Doudan_, t. I, p. 348.)]
+
+On n'a pas oublié tout le bruit qui s'était fait, en 1833, au sujet
+des «forts détachés», devenus, dans l'imagination populaire, autant de
+nouvelles bastilles destinées à bombarder la capitale, et comment,
+devant cette émotion, qui venait s'ajouter aux objections des
+prêcheurs d'économie, le gouvernement s'était cru obligé d'interrompre
+les travaux alors commencés[373]. Depuis cette époque, il n'avait pas
+osé reprendre la question devant les Chambres; toutefois, il l'avait
+fait étudier. Une grande commission avait été nommée, en 1836, par le
+maréchal Maison, à l'effet de prononcer entre les deux systèmes
+rivaux, celui de l'enceinte continue et celui des forts détachés:
+après trois ans d'examen, la commission avait conclu à la réunion des
+deux systèmes. Tel était l'état de la question en 1840. À la première
+nouvelle du traité du 15 juillet, le duc d'Orléans manda l'un de ses
+aides de camp, qui appartenait à l'arme du génie, M. de
+Chabaud-Latour, et, après lui avoir fait dessiner sur place un croquis
+approximatif de l'enceinte et des forts, l'emmena chez M. Thiers. Le
+président du conseil, entrant vivement dans les idées du prince et de
+son aide de camp, donna six jours à ce dernier pour tracer un plan et
+un devis plus précis, puis, muni de ces documents, saisit le conseil
+des ministres du projet. Le Roi, qui, de tout temps, avait voulu
+assurer la défense de Paris, mais dont le désir avait été entravé par
+les sottes préventions du public, fut enchanté de voir une telle
+oeuvre prise en main par un ministère «qui le couvrait», comme il
+disait malicieusement à un diplomate étranger[374]. Bien qu'inclinant
+personnellement à croire que les forts suffisaient, il ne s'obstina
+pas dans cette manière de voir; un jour, à l'issue d'une des
+nombreuses conférences qu'il avait avec le duc d'Orléans, M. Thiers,
+le ministre de la guerre et le commandant de Chabaud, il dit gaiement
+à son fils: «Allons, Chartres, nous adoptons ton projet. Je le sais
+bien, pour que nous venions à bout de faire les fortifications de
+Paris, il faut qu'on crie dans les rues: _À bas Louis-Philippe! Vive
+l'enceinte continue!_» Le _Moniteur_ annonça, le 13 septembre, la
+décision prise, et les travaux furent aussitôt commencés, sous la
+direction du général Dode de la Brunerie. «Nous avons réuni les deux
+systèmes, écrivait M. Thiers à M. Guizot. Tous deux sont bons; réunis,
+ils sont meilleurs et n'ont qu'un inconvénient, à mon avis, fort
+accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est pris, non pas
+avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que notre sûreté est
+là, et que c'est le moyen de rendre une catastrophe impossible.»
+
+[Note 373: Cf. plus haut, t. II, p. 209 à 214.]
+
+[Note 374: Dépêche du comte Crotti, en date du 10 septembre 1840,
+citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]
+
+M. Thiers prenait goût à ce rôle d'organisateur d'armées, à ce
+remuement d'hommes et de millions[375]. Ne se rapprochait-il pas ainsi
+du grand capitaine qu'il avait accompagné en esprit sur tant de champs
+de bataille, et qui régnait en maître sur son imagination? Raconter
+les campagnes du premier consul, c'était déjà bien; les continuer, ne
+serait-ce pas mieux encore? Les contemporains raillaient souvent cette
+tendance à prendre Napoléon pour modèle[376]. Le président du conseil
+passait, chaque jour, trois ou quatre heures dans les bureaux des
+ministères de la guerre et de la marine, prétendant tout décider par
+lui-même, enseignant aux officiers leur métier, et réduisant les deux
+ministres spéciaux au rôle de commis. Ou bien il couvrait son parquet
+de cartes géographiques et là, étendu sur le ventre, s'occupait à
+ficher des épingles noires et vertes dans le papier, tout comme avait
+fait Napoléon. À ce régime, son imagination se montait; excitation
+dont il savait d'autant moins se défendre qu'il s'y mêlait un
+sentiment patriotique très-vif et très-sincère. Comment laisser sans
+emploi une année créée avec tant d'activité? Un jour que, dans le
+conseil, on avait récapitulé nos forces militaires, le Roi se leva et,
+posant la main sur le bras de son président du conseil: «Ah! mes chers
+ministres, s'écria-t-il, qu'il est beau d'avoir tant de forces à sa
+disposition et de ne pas s'en servir!» M. Thiers n'eût pas tenu ce
+langage; il était plutôt disposé à s'en moquer. Non qu'il fût dores et
+déjà résolu à la guerre. À la fois tenté et effrayé, l'anxiété
+dominait dans son esprit. «Le ciel m'est témoin, écrivait-il à M. de
+Barante, que je désire ardemment la paix; cependant je crois que nous
+ferions beaucoup de mal à tout le monde. Du reste, cette confiance ne
+m'aveugle pas. Je trouve le jeu trop hasardeux pour y mettre, si je
+puis faire autrement.» Et à M. de Sainte-Aulaire: «Je sais bien que si
+la guerre éclate, mes ennemis diront que c'est moi qui l'ai donnée à
+la France. Une guerre où nous serions seuls contre tout le monde, cela
+est effroyable. Mais je sais aussi que, si la France se laisse
+offenser, mettre de côté, traiter comme le fut autrefois Louis XV,
+elle descend dans l'échelle des nations... Mieux vaut la guerre avec
+ses horreurs[377].» Il était toutefois visible que, dans cette sorte
+de conflit entre des impressions contraires, c'étaient les
+belliqueuses qui, avec le temps, gagnaient du terrain. À force de
+préparer la guerre, le ministre finissait par s'y habituer, par y
+croire, presque par la désirer. «M. Thiers, écrivait alors un des
+fonctionnaires du ministère des affaires étrangères, parle avec
+enthousiasme de l'immensité de nos préparatifs et dit, à qui veut
+l'entendre, qu'avant le printemps nous serons en état de faire avec
+avantage la guerre à l'Europe.» Aussi le même témoin ajoutait-il: «On
+s'effraye de sa légèreté extrême, de ses emportements, de la jactance
+de ses propos, et de cet enivrement qui dépasse ce qu'on pourrait
+imaginer[378].» Tous les instincts aventureux du président du conseil
+(et Dieu sait qu'il n'en manquait pas chez ce brillant enfant de la
+Provence!) se donnaient carrière. À la date du 5 septembre, l'un de
+ses confidents, M. Léon Faucher, écrivait à un Anglais de ses amis:
+«Thiers croit à la guerre, et s'y prépare[379].»
+
+[Note 375: M. de Sainte-Aulaire rappelle à ce propos que M. Thiers lui
+avait dit un jour: «Il faut donner à la France le goût de la guerre et
+de la dépense.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
+
+[Note 376: Dès le 27 juillet, Henri Heine écrivait: «M. Thiers croit
+fermement que sa vocation naturelle, ce ne sont pas les escarmouches
+parlementaires, mais la guerre véritable, le sanglant jeu des armes...
+Cette croyance à ses capacités de grand capitaine aura tout au moins
+la conséquence que le général Thiers ne s'effrayera pas beaucoup des
+canons de la nouvelle coalition...; au contraire, il se réjouira en
+secret d'être contraint, par une extrême nécessité, à déployer, devant
+le monde surpris, ses talents militaires.» (_Lutèce_, p. 100,
+101.)--On appelait M. Thiers «le petit Bonaparte», et, sous la plume
+de certains plaisants, le ministère du 1er mars devenait le ministère
+de Mars Ier.]
+
+[Note 377: Lettres du 20 et du 22 août 1840. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 378: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, 21 et 23
+septembre 1840.]
+
+[Note 379: Léon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p. 96.]
+
+Notre ministre paraissait avoir choisi par avance le théâtre de cette
+guerre éventuelle. Il ne parlait plus de la porter en Allemagne, comme
+il avait fait au lendemain du traité. Aux représentants des petits
+États de la Confédération germanique qui s'inquiétaient: «Mais soyez
+donc tranquilles, disait-il, nous n'enverrons aucun corps sur le Rhin,
+nous n'attaquerons pas l'Allemagne.» Seulement, il ajoutait aussitôt:
+«Il en est autrement de l'Autriche. Nous connaissons son côté faible:
+là, nous l'attaquerons.» Ce «côté faible» était l'Italie. Dès le mois
+d'août, M. Thiers fit des ouvertures au Piémont, pour l'attirer dans
+notre jeu, tâchant de réveiller ses ambitions séculaires. «Je pense,
+disait-il au représentant de Charles-Albert, que vous n'avez aucune
+idée de vous étendre de ce côté-ci des Alpes, tandis que vous pourriez
+très-bien cueillir l'artichaut de l'autre côté.» À Berlin, M. Bresson
+disait à l'envoyé sarde: «Liez-vous donc à nous, qui pouvons tout
+aussi bien vous donner et vous prendre quelque chose, tandis que les
+autres ne peuvent que prendre. Vous aimeriez avoir la Lombardie; nous
+seuls pourrons vous la donner.» Des menaces se mêlaient à ces caresses
+et à ces promesses: «Si l'on ne se joint pas à nous, déclarait M.
+Thiers, on sera les premiers à payer les pots cassés. Ce serait une
+niaiserie de vouloir respecter les pays qui sont des grandes routes.»
+Charles-Albert, fort embarrassé, chercha à éluder toute réponse
+positive: il était dans les traditions de sa maison de ne jamais
+abattre son jeu d'avance. Toutefois, il laissa voir dès lors que, s'il
+lui fallait sortir de sa neutralité, ses préférences politiques le
+porteraient plutôt vers l'Autriche absolutiste que vers la France de
+1830. Il demanda même au cabinet de Vienne, comme prix de son alliance
+éventuelle, de lui garantir la possession de la Savoie; mais sa
+demande ne fut pas accueillie. «Nous sommes innocents de ce qui peut
+se passer au delà des Alpes», répondit le prince Schwarzenberg[380].
+Le gouvernement sarde n'était pas, en Italie, le seul dont le ministre
+français cherchât à gagner le concours: le roi de Naples reçut aussi
+des ouvertures et parut mieux les accueillir[381].
+
+[Note 380: Cf. les dépêches des envoyés sardes ou autres diplomates
+étrangers, citées par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p.
+440 à 442.]
+
+[Note 381: _Ibid._, p. 442.]
+
+Ces démarches de notre diplomatie ne pouvaient demeurer ignorées de
+l'Autriche. À Paris, du reste, on ne désirait pas qu'elles le fussent,
+car on comptait sur elles pour intimider le cabinet de Vienne. Le Roi
+se prêtait volontiers, pour sa part, à cette tactique comminatoire.
+«Tenons bon, disait-il souvent, et nous les ferons _bouquer_.» Il
+calculait, en conséquence, son langage aux ambassadeurs. «Comte
+Crotti, disait-il un jour, avec une extrême animation, à l'envoyé
+sarde, voulez-vous savoir où l'on en viendrait sans ma vigilance, sans
+ma fermeté? À la dictature de Thiers ou du maréchal Clausel et à la
+révolution partout... Les puissances y perdront leurs dents, car
+Méhémet-Ali est inattaquable... Je ferai, certes, tout ce qui dépend
+de moi pour que la guerre n'arrive pas; mais je le crois à peine
+possible. Alors l'empereur de Russie aura atteint son but. Reste à
+savoir s'il tirera de la guerre le parti qu'il en attend. Même s'il
+m'expulse du trône, ce qu'il désirerait, et d'un seul coup de pied
+(ici le Roi fit du pied le mouvement), il n'aura fait que favoriser
+tous les révolutionnaires, ébranler tous les trônes.» Et un autre
+jour: «Je n'ai rien contre la Prusse; mais, quant aux poltrons qui se
+cachent derrière les autres (ceci s'adressait à la cour de Vienne),
+nous saurons bien les atteindre[382].» Vers la fin d'août, il
+renouvela la scène qu'il avait déjà faite à l'ambassadeur d'Autriche
+dans les derniers jours de juillet. «Les puissances, lui dit-il, se
+trompent lourdement, si elles comptent sur ma patience illimitée;
+cette patience trouvera son terme en même temps que celle de la
+nation, qui n'est pas bien grande. Au surplus, ce n'est pas la
+première impertinence qu'on m'ait faite; si je n'ai pas paru me
+ressentir des autres, ce n'est pas faute de les apercevoir, mais parce
+que je les ai méprisées. On eût dû comprendre, cependant, que moi
+seul, bien plus que cet empereur de Russie dont on a tant de peur,
+j'ai la puissance de préserver l'Europe d'un débordement
+révolutionnaire; seul, entre tous les souverains actuels, je me sens
+en mesure de tenir tête à la gravité des conjonctures.» Le tout
+accompagné de menaces dédaigneuses, de traits acérés contre M. de
+Metternich, d'éclats de voix qui retentissaient jusque dans la pièce
+voisine, où était la Reine avec la cour. M. de Rothschild, qui s'y
+trouvait également, laissait voir son trouble. Comme, en sortant du
+cabinet royal, le comte Apponyi priait la Reine de calmer le Roi, elle
+répondit «qu'elle ne se mêlait nullement d'affaires, mais qu'en ce qui
+touchait l'honneur français, elle était aussi susceptible que le Roi
+et plus animée.» L'ambassadeur autrichien alla se plaindre à M.
+Thiers: «À qui le dites-vous? répondit celui-ci, non sans malice; je
+fais ce que je peux pour le calmer[383].» Cette scène eut un tel
+retentissement, que les journaux en donnèrent le récit plus ou moins
+exact, mettant en scène Louis-Philippe et lui faisant honneur de son
+patriotisme. Les Tuileries, d'ailleurs, entendaient parfois un langage
+plus menaçant encore: c'était celui du duc d'Orléans, qui disait tout
+haut, vers la fin d'août, «que, dans l'état actuel des esprits, la
+guerre était nécessaire pour la France, et qu'il la désirait
+ardemment[384].» Quelques semaines plus tard, faisant allusion aux
+émeutes que faisait craindre, à Paris, l'excitation populaire: «J'aime
+mieux, s'écriait-il, succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que
+dans un ruisseau de la rue Saint-Denis!»
+
+[Note 382: Dépêches du comte Crotti du 27 août et du 5 septembre 1840.
+(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 444.)]
+
+[Note 383: _Journal de M. de Viel-Castel_, correspondance du feu duc
+de Broglie, et lettre du duc Decazes à M. de Barante. (_Documents
+inédits._)]
+
+[Note 384: Dépêche du comte Crotti, du 24 août 1840, citée par
+HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]
+
+Si, à la cour, on était à ce point animé, que ne devait pas être
+l'emportement de la presse! Une bonne partie des journaux de Paris et
+de la province ne semblaient occupés qu'à menacer l'Europe d'une
+guerre et de plusieurs révolutions, avec des allusions souvent peu
+voilées aux frontières du Rhin. C'était surtout avec les feuilles
+anglaises que s'échangeaient, à travers la Manche, de véhémentes
+invectives, d'amères récriminations. «La discussion, disait le
+_Constitutionnel_, n'est presque plus engagée de parti à parti; elle
+l'est de peuple à peuple[385].» La presse semblait comme une seconde
+puissance qui négociait, déclamait, menaçait à côté de la puissance
+exécutive, parlant plus haut et frappant plus fort. Le conflit
+diplomatique n'en était ni simplifié ni moins dangereux. Dès le 2
+août, le duc de Broglie, quoique favorable alors à la politique de M.
+Thiers, exprimait le voeu que «l'action de la presse se régularisât un
+peu». «Il faut éviter, ajoutait-il, de rallier contre nous toute
+l'Angleterre autour de Palmerston et d'inquiéter l'Europe à ce point
+qu'on fasse d'une alliance bancroche sur un point spécial une alliance
+solide sur la généralité même des choses[386].» Le 8 août, M. Duchâtel
+écrivait: «Les bavardages des journalistes ne conviennent pas aux
+hommes d'État, et, par susceptibilité pour soi-même, il ne faut pas
+provoquer justement l'amour-propre des autres... Tout en nous montrant
+dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher contre nous
+par point d'honneur. Maintenons notre honneur, ne blessons pas celui
+des autres[387].» Le 15 août, c'est M. de Barante qui, de
+Saint-Pétersbourg, jugeait ainsi la situation: «Il y a un désir si
+universel de la paix, que je ne craindrais point, si l'orgueil
+français et l'orgueil anglais ne se trouvaient en présence. Tous deux
+sont âpres et peu accoutumés à reculer.» Le même diplomate écrivait
+encore le 1er septembre: «Je suis confondu et affligé des
+fanfaronnades des journaux... Je ne puis supposer que le ministère ait
+lâché cette meute qui accroît les difficultés d'une situation déjà
+périlleuse... Notre dignité en souffre. C'est irriter sans
+intimider[388].»
+
+[Note 385: 19 août 1840.]
+
+[Note 386: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 387: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 388: _Documents inédits._]
+
+M. Thiers se défendait d'être pour quelque chose dans ces violences.
+«J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse», écrivait-il à M.
+de Barante, le 23 août[389]. Mais il avait plus de peine qu'un autre à
+se dégager pleinement de cette compromettante solidarité; il
+souffrait, en cette circonstance, de la part qu'il avait donnée aux
+journaux dans son action politique et des liens qu'il avait laissés
+s'établir entre eux et le gouvernement. Ajoutez que les feuilles
+officieuses, celles où les cabinets étrangers pouvaient se croire
+autorisés à chercher la pensée du ministère français, celles dont les
+rédacteurs recevaient, de notoriété générale, les confidences et les
+inspirations du président du conseil, étaient, pour la plupart, des
+feuilles de gauche, et avaient pris, dans l'opposition, l'habitude de
+traiter les affaires étrangères sur un ton peu fait pour rassurer
+l'Europe. «Il faut convenir, disait le _Journal des Débats_, que le
+langage de nos journaux ministériels n'est que trop propre à nous
+représenter, au dehors, sous ce faux jour de tapageurs et de
+brouillons. Ne sachant pas être dignes et fermes, ils prennent des
+airs fanfarons. C'est le malheur, c'est la fatalité, c'est la punition
+des ministres du Ier mars de traîner à leur suite les organes d'un
+parti qui ne peut pas se défaire de ses habitudes d'agitation. La
+gauche a fait beaucoup de sacrifices au ministère actuel; mais la
+dernière chose qu'un parti sacrifie, c'est son langage. Quand on a
+parlé si longtemps propagande, guerre de principes, révolution
+universelle, il est difficile de revenir à des formes de discussion
+plus modérées[390].» Aussi M. de Tocqueville, qui pourtant appartenait
+alors à la gauche et qui penchait personnellement vers une politique
+belliqueuse[391], écrivait-il, le 9 août, à son ami M. de Beaumont:
+«Je n'approuve point le langage de la presse officielle; ces airs de
+matamores ne signifient rien. Ne saurait-on être fermes, forts et
+préparés à tout, sans jactance et sans menace? Il faut faire,
+assurément, la guerre dans telle conjoncture, aisée à prévoir; mais
+une pareille guerre ne doit pas être désirée ni provoquée, car nous ne
+saurions en commencer une avec plus de chances contre nous[392].»
+
+[Note 389: _Ibid._]
+
+[Note 390: 30 septembre 1840.]
+
+[Note 391: M. de Tocqueville écrivait alors que les plus sages
+réflexions «ne l'empêchaient pas, au fond de lui-même, de voir avec
+une certaine satisfaction toute cette crise.» Et il ajoutait: «Vous
+savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las
+de notre petit pot-au-feu démocratique bourgeois.» (_Nouvelle
+correspondance de M. de Tocqueville_, p. 180.)]
+
+[Note 392: _Ibid._]
+
+Naturellement, le langage de la presse radicale était pire encore que
+celui de la presse ministérielle. Le _National_ évoquait 1792, et
+levait ouvertement le drapeau de la guerre de propagande et de
+l'insurrection universelle; il demandait qu'on devançât la coalition
+sur le Rhin comme en Italie, et prétendait avoir reçu d'Allemagne, de
+Belgique, de Hollande, de Suisse, des rapports qui garantissaient à la
+France le concours des peuples contre les rois de l'Europe. En même
+temps, il travaillait à tourner contre la monarchie de Juillet, autant
+que contre l'étranger, l'irritation du sentiment national: «Vous avez
+pris, disait-il au gouvernement, la couardise pour de l'habileté. Vous
+vous félicitiez de la paix acquise au prix de vos bassesses.
+Aujourd'hui, vous recueillez le prix de vos ignominies. Vous êtes
+traînés comme des poltrons à la queue de l'Europe. Elle vous rejette,
+vous méprise et vous insulte... La guerre n'est pas possible pour
+Louis-Philippe, car la guerre, pour lui, c'est le suicide... Si M.
+Thiers ne veut pas se joindre à la trahison, s'il est autre chose
+qu'un brouillon qui se sert des événements pour agir sur les fonds
+publics[393], il pressera toutes les mesures d'armements, au lieu de
+les arrêter... Si quelque influence fatale domine le ministère, qu'il
+la désigne en s'éloignant.» Du reste, tout en excitant ainsi M. Thiers
+contre la couronne, le _National_ n'était pas disposé à le ménager; il
+l'accusait sans cesse de «reculade», le traitait de «fanfaron de
+dictature», dont «la fatuité impertinente était pire peut-être qu'une
+audacieuse et manifeste trahison». Et il lui criait: «Pourquoi donc
+êtes-vous là plutôt que M. Molé? Avec lui, nous aurions la honte et la
+paix; avec vous, nous n'avons pas moins la honte, et la paix est de
+plus en plus compromise.»
+
+[Note 393: Ces mots faisaient illusion à une polémique d'une extrême
+violence qui occupa alors les journaux. Certains scandales de Bourse
+avaient fourni à des feuilles ennemies du cabinet, à la _Presse_ entre
+autres, un prétexte d'accuser M. Thiers, et surtout son beau-père, M.
+Dosne, d'avoir, en jouant à la baisse grâce à la connaissance
+anticipée des nouvelles extérieures, gagné des sommes considérables.
+L'affaire fit tant de bruit que les journaux officieux durent publier
+un démenti formel, et que M. Dosne écrivit une lettre pour déclarer
+que, depuis sa nomination comme receveur général, il ne s'était livré
+à aucune opération de Bourse. Comme il arrive en pareil cas, les
+démentis ne désarmèrent pas les accusateurs. Cette polémique devait,
+plusieurs mois après, trouver un écho à la Chambre des députés (séance
+du 4 décembre 1840) et provoquer une réponse indignée de M.
+Thiers.--Henri Heine écrivait à propos de ces accusations, le 7
+octobre 1840: «Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une
+calomnie aussi infâme que ridicule; un homme ne peut obéir qu'à une
+seule passion, et un ambitieux songe rarement à l'argent. Par sa
+familiarité avec des chevaliers d'industrie sans convictions, M.
+Thiers s'est lui-même attiré tous les bruits malicieux qui rongent sa
+bonne réputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le
+dénigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi
+entretenait-il un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche
+avec des chiens, se lève avec des puces.» (_Lutèce_, p. 130.)]
+
+Aux articles de journaux se joignaient des écrits de moins courte
+haleine. Un homme de talent, encore peu connu, M. Edgard Quinet,
+publiait sous ce titre: «1815 et 1840», une brochure toute brûlante de
+passion patriotique et guerrière, où il demandait la destruction des
+traités de Vienne et la conquête des frontières du Rhin, rêvant, du
+reste, non sans quelque naïveté, de persuader à l'Allemagne que ce
+serait son plus grand bien. «La bataille de la Révolution française,
+disait-il, a duré trente ans. Victorieux au commencement et pendant
+presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée, vers
+le dernier moment. Cette bataille séculaire ressemble à celle de
+Waterloo, heureuse, glorieuse, jusqu'à la dernière minute qui décide
+de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815; on a cru qu'elle
+allait la reprendre en 1830. Il n'en a point été ainsi. Ce grand corps
+blessé ne s'est relevé que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans, nous
+voilà courbés sous des fourches caudines, nous efforçant de faire
+bonne contenance... Si la Révolution a été vaincue en 1815, le droit
+public, fondé sur les traités de Vienne, est la marque légale,
+palpable, permanente, de cette défaite. Soumis aux traités écrits avec
+le sang de Waterloo, nous sommes encore légalement, pour le monde, les
+vaincus de Waterloo.» C'est la revanche de cette grande défaite que M.
+Quinet veut poursuivre par la guerre, guerre immense, terrible, où il
+ne nous faudra compter que sur nous-mêmes» et où «nous ne pourrons
+reculer sans périr». Puis l'auteur s'écriait: «Mettez donc la main sur
+le coeur. Êtes-vous d'humeur à faire de chacune de nos cités, s'il le
+faut, une Saragosse française? Sentez-vous la terre frémir sous vos
+pas et, dans vos poitrines, la force nécessaire pour décupler celle du
+pays?... Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la
+guerre. Sauvez la France!»
+
+Le bruit de ces déclamations, venant s'ajouter à celui des armements,
+jetait le trouble dans les esprits. Il semblait à tous que la France fût
+à la veille d'événements redoutables. Par moments même, dans tel
+département, la nouvelle se répandait que la guerre venait d'être
+déclarée, et il fallait que le préfet la démentît officiellement. Ce
+n'était partout que clameurs contre l'Anglais, chants de la
+_Marseillaise_. On intercalait dans les pièces de théâtre des phrases
+belliqueuses, aussitôt saisies et applaudies[394]. Cette effervescence
+pouvait n'avoir pas de trop graves inconvénients, si la résistance
+victorieuse du pacha devait prochainement donner raison à notre
+politique et mettre fin à la crise d'une façon flatteuse pour notre
+amour-propre. Mais si cette prévision était trompée, que ferait-on de
+cette opinion surchauffée? Comment la contenir ou la satisfaire?
+D'ailleurs, tout semblait alors concourir à exciter les esprits. Le
+parti radical continuait plus bruyamment que jamais, par toute la
+France, sa campagne de banquets réformistes et socialistes[395]. Les
+deux agitations révolutionnaire et belliqueuse se mariaient pour ainsi
+dire. Au retour tumultueux du banquet de Châtillon, dans la soirée du 31
+août, on cria: _Mort aux Anglais!_ et la police craignit un moment une
+attaque contre l'ambassade d'Angleterre[396]. Vainement les journaux
+ministériels, le _Siècle_ et le _Courrier_, représentaient-ils que cette
+agitation des partis extrêmes était peu opportune à l'heure où il
+convenait de réunir toutes les opinions contre l'étranger: le _National_
+répondait «que si le ministère était de bonne foi dans ses
+manifestations patriotiques, il ne pouvait qu'applaudir à un tel élan de
+l'esprit révolutionnaire, parce qu'il y trouverait un point d'appui; que
+si, au contraire, il jouait la comédie, ou si seulement il était faible
+et incertain, les amis du pays devaient voir avec satisfaction tout ce
+qui tendait à le surveiller et à le stimuler.»
+
+[Note 394: C'est à ce propos que Louis-Philippe disait un jour: «Les
+Français aiment à claquer comme les postillons; ils n'en savent pas
+les conséquences.»]
+
+[Note 395: Cf. plus haut, p. 181 et suiv.]
+
+[Note 396: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 97,
+98.]
+
+À cette même époque, comme pour montrer que tout était ébranlé et
+troublé à la fois, éclatait, à Paris, un mouvement de grèves comme on
+n'en avait pas encore connu de pareil. Les tailleurs donnèrent le
+signal; d'autres suivirent. Les ouvriers réclamaient une augmentation
+des salaires ou tout au moins une diminution des heures de travail.
+Bien que, dans la législation d'alors, le seul fait de la coalition
+constituât un délit, le gouvernement montra d'abord quelque tolérance,
+fermant les yeux sur les réunions illégales des grévistes, en
+autorisant même formellement quelques-unes. Loin d'être calmée par ces
+ménagements, l'agitation ne fit que croître: les grèves s'étendirent;
+on établit, pour les soutenir, des caisses de secours; une véritable
+pression, des violences même furent exercées sur les ouvriers qui
+répugnaient à quitter leurs ateliers. La police, ne pouvant plus
+longtemps fermer les yeux, usa de la force pour dissoudre les réunions
+et fit d'assez nombreuses arrestations. Par contre, la presse radicale
+prit en main la cause des grévistes, attribuant tous les conflits qui
+se produisaient «à la mauvaise organisation du travail, aux
+préférences de la loi pour les puissants, à sa sévérité pour les
+faibles». «Notre parti, disait le _National_ du 30 août, sympathise
+avec les ouvriers, parce que leur cause est juste... Il faut que les
+conditions du travail soient changées; il faut que le crédit se
+réorganise; il faut enfin une autre base à l'ordre social tout
+entier.» Le _National_ eût été sans doute fort gêné d'indiquer quelle
+serait cette nouvelle société; il se tirait d'embarras en concluant à
+une vaste enquête. À la fin d'août, la grève avait gagné les tailleurs
+de pierre, les maçons, les charpentiers, les mécaniciens, les
+charrons, les vidangeurs, les cotonniers, les bonnetiers, les
+cordonniers, les ouvriers en papiers peints. Des désordres qui se
+produisirent, le 31 août au soir, au retour du banquet de Châtillon,
+furent une excitation nouvelle pour les ouvriers, dont l'attitude
+devint de plus en plus menaçante. On les vit, le lendemain et les
+jours suivants, se réunir en grand nombre, dès le matin, aux diverses
+barrières de Paris, à Vaugirard, à Pantin, à Ménilmontant, à
+Saint-Mandé. Après avoir entendu les discours enflammés des meneurs
+auxquels tâchaient de se mêler les chefs des sociétés secrètes, des
+bandes se formaient, qui parcouraient la ville, forçant les ouvriers
+qui travaillaient encore à faire grève. Le 3 septembre, plusieurs
+sergents de ville qui cherchaient à empêcher une violence de ce genre
+dans la fabrique d'armes de M. Pihet, furent frappés mortellement à
+coups de poignard. Des rassemblements obstruaient la circulation sur
+certains points des boulevards ou des quais. Les choses tournaient de
+plus en plus à l'émeute; Paris prenait une physionomie inquiétante;
+les travaux se trouvaient presque partout interrompus, et la Bourse
+baissait d'un franc en un seul jour. Le gouvernement comprit qu'il
+n'était que temps de faire preuve d'énergie. Le préfet de police fit
+afficher la loi sur les attroupements et y joignit un «avis aux
+ouvriers», promettant protection à ceux qui voulaient travailler et
+adressant des avertissements sévères aux perturbateurs et aux
+embaucheurs. Les troupes furent mises sur pied pour agir de concert
+avec la garde municipale; des charges de cavalerie, sabre au poing,
+dispersèrent les rassemblements, tandis que la police opérait de
+nombreuses arrestations. La presse radicale cria, naturellement, à la
+cruauté, et accusa le ministère de vouloir provoquer une sédition pour
+distraire le public des embarras et des humiliations de sa politique
+extérieure.
+
+Cependant le désordre continuait toujours; il fut même bientôt visible
+que les meneurs, croyant la population suffisamment échauffée,
+allaient tenter un coup de force. En effet, le 7 septembre au matin,
+les ébénistes du faubourg Saint-Antoine quittent en masse leurs
+ateliers; d'autres corps d'état se joignent à eux. Ils résistent aux
+sergents de ville et aux gardes municipaux qui veulent les disperser.
+Bientôt toutes les rues qui vont de la Bastille aux extrémités du
+faubourg sont encombrées. Un omnibus qui passe est renversé, et, sur
+trois ou quatre points, on commence des barricades. Des rassemblements
+se forment sur la place Maubert et dans le faubourg Saint-Marceau.
+Mais le gouvernement est sur ses gardes; il a réuni dans Paris des
+forces considérables. En très-peu de temps, suivant un plan tracé par
+le maréchal Gérard, les troupes occupent en nombre les points menacés;
+le rappel est battu dans tous les quartiers, pour faire prendre les
+armes aux gardes nationaux. Ce grand déploiement de force décourage
+les perturbateurs, qui, d'ailleurs, n'ont pas de chefs capables de les
+mener à la bataille. L'émeute est étouffée en son germe. Les jours
+suivants, les ouvriers, convaincus que la lutte serait impossible, se
+tiennent cois. C'est ensuite affaire aux tribunaux de juger les
+nombreux individus arrêtés. Ils en condamnent plusieurs à des peines
+légères, ce qui fournit occasion à la presse radicale d'attaquer les
+juges, comme naguère elle a attaqué la police. En même temps, cette
+presse, tirant argument de ce que les grévistes se sont heurtés à la
+résistance du gouvernement, répète, avec plus de force, que la
+révolution politique est le préliminaire indispensable de la
+révolution sociale[397]. Toutefois, si l'ordre matériel se trouvait
+rétabli, la paix n'était pas faite dans les esprits: beaucoup
+d'ouvriers sortaient de là, aigris, pleins de ressentiments, plus que
+jamais préparés à être la proie des sophistes du socialisme. M. Louis
+Blanc saisit cette occasion pour lancer une brochure sur
+l'_Organisation du travail_, qu'il adressa tout spécialement aux
+grévistes. Cet écrit, devenu bientôt tristement fameux, devait faire
+de grands ravages dans le monde populaire: il y aura lieu d'en
+reparler plus tard.
+
+[Note 397: Article du _National_ du 11 septembre 1840.]
+
+La menace de la guerre sociale, venant s'ajouter à celle de la guerre
+étrangère, ne contribuait pas peu à donner je ne sais quoi de sinistre
+à la situation. Aussi l'alarme était-elle grande. «Une inquiétude
+générale suspend toute entreprise, disait le _National_; les travaux
+de la paix ne peuvent plus s'exécuter.» Nous lisons, vers la même
+époque, dans le journal qu'écrivait l'une des princesses royales pour
+le prince de Joinville, alors en route vers Sainte-Hélène:
+«L'inquiétude des esprits est extrême relativement à la guerre; les
+fonds descendent avec une effrayante rapidité[398].» Le _Journal des
+Débats_ en venait à dire: «Mieux vaudrait avoir la guerre tout de
+suite que d'en avoir la menace suspendue sur la tête... Ce qu'il y
+aurait de pis au monde, ce serait la prolongation indéfinie de
+l'incertitude actuelle. S'il faut faire la guerre, faisons-la. Mais ne
+nous abandonnons pas à la merci des événements. Les esprits
+s'échaufferont; le gouvernement ne sera plus le maître.» Ce dernier
+péril, le plus grave de tous, était signalé par M. Thiers lui-même,
+dans une conversation avec un diplomate étranger. «En France,
+disait-il, la guerre et la paix ne dépendent pas du gouvernement;
+elles dépendent de la nation, et il n'est que trop vrai que celle-ci
+pourrait un jour entraîner le gouvernement plus loin qu'il ne se l'est
+proposé[399].»
+
+[Note 398: _Revue rétrospective._]
+
+[Note 399: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 419.]
+
+Ce n'était pas le seul côté par lequel la France courût risque d'être
+conduite à la guerre sans l'avoir voulue. Elle avait alors, dans les
+eaux du Levant, une flotte très-belle et très-nombreuse, aux mains de
+chefs hardis, confiante dans sa force et se sentant même supérieure à
+la flotte anglaise qui manoeuvrait à coté d'elle[400]. Déjà, à
+l'époque de la bonne harmonie diplomatique, on eût pu facilement
+discerner, entre ces deux flottes, plus d'un symptôme de rivalité
+jalouse[401]. Les relations s'étaient tendues encore, depuis que les
+politiques se trouvaient en conflit, et, pour leur compte, nos marins,
+loin de redouter une rupture, la désiraient et l'espéraient[402]. Dans
+de telles conditions, le seul voisinage de ces deux formidables
+escadres n'était-il pas un péril quotidien? Une contestation entre
+deux navires, une simple querelle de matelots pouvait être l'étincelle
+qui mettrait le feu aux poudres. M. Thiers avouait n'être pas, sous ce
+rapport, sans inquiétude, et se faisait honneur d'avoir «donné des
+ordres pour rendre nos marins circonspects». Bien plus, il avait
+rappelé l'amiral Lalande et l'avait remplacé par l'amiral Hugon, fort
+énergique également, mais moins téméraire. Toutefois, chacun avait le
+sentiment que, contre un danger de ce genre, les plus soigneuses
+précautions étaient d'une bien incertaine efficacité, et, comme le
+disait M. Guizot, dans une phrase qui fut alors très-répétée:
+«L'Europe était à la merci des incidents et des subalternes.»
+
+[Note 400: Le prince de Joinville, qui avait servi sur cette escadre
+avant d'être envoyé à Sainte-Hélène, a écrit plus tard: «Notre
+escadre, égale en nombre à l'escadre britannique, valait mieux
+qu'elle. Ce que je dis ici, l'amiral Napier l'a proclamé en plein
+parlement. Nous tirions le canon aussi bien qu'eux, et nous leur
+étions très-supérieurs dans la manoeuvre. Deux ou trois fois par
+semaine, nous appareillions, et la présence des Anglais donnait à nos
+équipages une promptitude et un élan incroyables. La flotte anglaise
+restait immobile sur ses ancres; elle sentait qu'elle ne pouvait
+rivaliser avec nous, et se souciait peu d'accepter la lutte. C'était
+un spectacle bien nouveau et assez déplaisant pour des officiers
+anglais que celui d'une escadre française nombreuse, pleine d'ardeur,
+bien ameutée et hardiment menée, dont les vaisseaux jouaient aux
+barres au milieu des rochers et des courants, sans aucun accident,
+dont les canons, bien pointés, ne manquaient guère leur but. Pour
+nous, au contraire, ce spectacle était celui du réveil naval de la
+France; nous y trouvions une jouissance d'amour-propre et une
+satisfaction patriotique que je ne saurais exprimer.» (_L'Escadre de
+la Méditerranée._)]
+
+[Note 401: Quoique en apparence unies pour tendre au même but, les
+deux escadres restèrent plusieurs mois presque étrangères l'une à
+l'autre et sans aucun échange de procédés amicaux.» (_Ibid._)]
+
+[Note 402: «Il nous importait peu de voir, après vingt-cinq ans, la
+paix du monde remise au hasard du jeu des batailles; nous avions de
+longs revers à effacer, et nous appelions, de tous nos voeux,
+l'occasion de donner au monde la mesure de nos forces... Il y eut un
+moment où notre flotte crut toucher à l'accomplissement de tous ses
+voeux; elle crut que la guerre allait éclater avec l'Angleterre. Sa
+confiance était extrême; elle attendait avec impatience le jour d'une
+réhabilitation glorieuse pour la marine française. Ce jour ne vint
+point... On pleura amèrement, sur les vaisseaux, cette belle occasion
+perdue.» (_L'Escadre de la Méditerranée._)]
+
+Aussi comprend-on que les esprits clairvoyants témoignassent, à cette
+époque, d'une réelle inquiétude. M. Duchâtel écrivait, le 8 août, à M.
+Guizot: «La situation me paraît inquiétante... Nous sommes, comme en
+1831, sur la lame d'un couteau, et le défilé n'est pas facile à
+passer[403].» Peu après, à la date du 15 août, nous lisons, dans une
+lettre intime de M. de Barante: «Depuis dix ans, le repos de l'Europe
+n'a jamais été dans un tel péril[404].» M. Thiers lui-même déclarait, le
+22 août, que «la situation était fort grave», et que «bien des accidents
+pouvaient se produire qui amèneraient une catastrophe[405]».
+«Aurons-nous la guerre?» se demandait Henri Heine quelques jours plus
+tard. Et il répondait: «Pas à présent; mais le mauvais démon est de
+nouveau déchaîné, et il possède les âmes. Le ministère français a agi
+très-légèrement et très-imprudemment, en soufflant de suite, de toute la
+force de ses poumons, dans la trompette guerrière, et en mettant
+l'Europe entière sur pied par ses roulements de tambour. Comme le
+pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers a ouvert la bouteille d'où sortit
+le terrible démon. Il ne s'effraya pas peu de sa forme colossale, et il
+voudrait maintenant le faire rentrer dans sa prison par des paroles de
+ruse[406].» En tout cas, on avait, chaque jour davantage, le sentiment
+que le noeud de la question n'était plus en Occident, mais en Orient, et
+l'on prêtait anxieusement l'oreille à tous les bruits venant de ces
+régions lointaines. «Les événements ne sont plus à Londres, écrivait M.
+Guizot; ils sont en Égypte et en Syrie. Je ne les fais plus; je les
+attends[407].»
+
+[Note 403: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 404: _Documents inédits._]
+
+[Note 405: Lettre à M. de Barante. (_Ibid._)]
+
+[Note 406: _Lutèce_, p. 120.]
+
+[Note 407: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 211.]
+
+
+VIII
+
+Pendant qu'en Europe notre diplomatie tournait dans le même cercle et
+attendait que le temps fit naître les difficultés sur lesquelles elle
+fondait l'espoir de sa revanche, lord Palmerston, imperturbablement
+confiant dans la prompte soumission du pacha, pressait, en Orient,
+l'exécution du traité du 15 juillet. Sous l'impulsion de lord
+Ponsonby, la politique turque prenait une allure rapide et impétueuse
+qui ne lui était pas habituelle. Bien que le traité ne fût toujours
+pas ratifié, la Porte faisait faire à Méhémet-Ali les premières
+sommations, et avant même que celles-ci fussent arrivées à leur
+adresse, sir Charles Napier se présentait, le 14 août, devant
+Beyrouth, avec une partie de l'escadre anglaise, enjoignait aux
+Égyptiens d'évacuer cette ville, saisissait les petits navires qui se
+trouvaient sous sa main et n'avait pas scrupule d'appeler ouvertement
+les Syriens à la révolte, les soldats du pacha à la désertion[408].
+
+[Note 408: Sir Charles Napier était au fond peu fier de la besogne que
+lui faisaient faire, en cette circonstance, lord Palmerston et lord
+Ponsonby; il dira plus tard, le 17 août 1860, à la Chambre des
+communes: «J'étais honteux, pour mon pays et pour moi, du rôle que je
+jouais en Syrie. Le gouvernement m'y avait envoyé pour remplir une
+mission; je m'en suis acquitté, mais à contre-coeur. Si lord Ponsonby
+n'avait envoyé des agents soulever les populations, il nous eût été
+impossible, avec les faibles troupes dont nous disposions, de chasser
+une armée de trente à quarante mille hommes.»]
+
+La nouvelle de la démarche de sir Charles Napier arriva à Paris le 5
+septembre. Connue du public le 6, elle augmenta encore la
+surexcitation des esprits. Une telle précipitation dans la violence
+surprenait et irritait d'autant plus qu'on nous avait tenu secrète
+jusqu'alors la clause qui permettait d'exécuter le traité sans
+attendre les ratifications. «Ces faits sont d'une immense gravité»,
+déclarait, le 7 septembre, le _Journal des Débats_, et il demandait la
+convocation des Chambres. M. Guizot fut chargé de porter au
+gouvernement anglais de très-vives réclamations; lord Palmerston lui
+répondit par la clause de l'exécution immédiate, sans expliquer, il
+est vrai, comment on avait usé de la force contre Méhémet-Ali, avant
+même qu'il eût été mis en demeure de dire s'il acceptait ou refusait
+les conditions du traité.
+
+En même temps qu'arrivaient à Alexandrie les premières sommations de
+la Porte, débarquait dans cette ville un envoyé spécial de M. Thiers,
+le comte Walewski; il avait mission de conseiller Méhémet-Ali, dans
+cette crise redoutable pour lui comme pour nous, d'empêcher ses coups
+de tête et de lui recommander un grand esprit de conciliation. Frappé
+de la promptitude et de la vigueur avec lesquelles agissaient la Porte
+et ses alliés, M. Walewski invita le pacha à transiger, et lui suggéra
+d'offrir la restitution d'Adana, de Candie et des villes saintes, si
+l'on voulait lui laisser l'Égypte héréditaire et la Syrie en viager.
+C'était précisément la combinaison que M. Thiers avait refusée, ou au
+moins éludée, peu avant le 15 juillet. Méhémet, qui, malgré ses
+bravades, avait déjà conscience de sa faiblesse, suivit le conseil de
+notre envoyé, non sans se faire habilement un mérite de sa déférence.
+Dès le 25 août, il fit connaître aux consuls sur quel nouveau terrain
+il était disposé à se placer. Le 30, M. Walewski s'embarquait pour
+Constantinople; il s'était aperçu que les choses pressaient, et avait
+pris sur lui d'aller négocier, auprès du Divan, la prompte acceptation
+de la transaction proposée par le pacha.
+
+Instruit, vers le 17 septembre, de la démarche de son envoyé, M.
+Thiers, loin de la désapprouver, y entra vivement. Il informa aussitôt
+ses ambassadeurs de la «grande concession» faite par le pacha, et
+demanda à la Porte, ainsi qu'aux cabinets de Londres, de Vienne et de
+Berlin, de donner sans retard leur assentiment à «des propositions si
+conciliantes». «Dans ces circonstances, ajoutait-il, le gouvernement
+du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des susceptibilités trop bien
+justifiées cependant, n'hésite pas à faire un appel à la sagesse des
+cours alliées.» C'était sortir de la réserve expectante où M. Thiers
+avait jusqu'ici jugé que l'intérêt et la dignité de la France
+l'obligeaient à se renfermer. Commençait-il à éprouver quelque doute
+sur la force et la volonté de résistance du pacha? Divers indices
+tendraient à le faire croire[409].
+
+[Note 409: C'est ce qui paraît résulter notamment des lettres écrites
+à sa famille par le duc de Broglie, alors à Paris pour le procès du
+prince Louis-Napoléon. (_Documents inédits._)]
+
+Le ministre français n'hésita pas à appuyer cet appel à la «sagesse»
+des puissances par des menaces plus ou moins voilées. «Repousser ces
+conditions, écrivait-il à M. Guizot dans une dépêche destinée à être
+montrée, ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de
+défendre par les armes son existence politique... Les puissances se
+verraient obligées de recourir à des moyens extrêmes, et, parmi ces
+moyens, il en est qui peut-être rencontreraient quelques obstacles de
+notre part; il en est d'autres auxquels nous nous opposerions
+très-certainement; on ne doit se faire, à cet égard, aucune
+illusion[410].» C'était, sans le préciser, il est vrai, poser un
+_casus belli_. M. Thiers crut pouvoir être plus menaçant encore dans
+une conversation qu'il eut, à Auteuil, le 18 septembre, avec M.
+Bulwer. Après lui avoir fait connaître les termes de la transaction
+négociée par M. Walewski: «La France, dit-il, trouve ces conditions
+raisonnables et justes. Si votre gouvernement veut agir avec nous,
+pour persuader au sultan et aux autres puissances d'accepter ces
+conditions, il y aura de nouveau entre nous une _entente cordiale_. Si
+non, après les concessions obtenues de Méhémet-Ali par notre
+influence, nous sommes tenus de le soutenir.» Puis, regardant M.
+Bulwer entre les yeux: «Vous comprenez, mon cher, la gravité de ce que
+je viens de dire.»--«Parfaitement», répondit le diplomate anglais en
+demeurant à dessein imperturbable. Toutefois, à la fin de l'entretien,
+notre ministre ajouta: «Ce que je vous ai dit, c'est M. Thiers, non le
+président du conseil, qui l'a dit. Je n'ai consulté ni mes collègues
+ni le Roi. Mais je désirais que vous connussiez la tendance de mes
+opinions personnelles.» M. Bulwer ne voulut pas envoyer à Londres le
+récit d'un entretien si grave, sans l'avoir soumis à M. Thiers; il lui
+apporta donc, quelques heures après, l'ébauche de sa dépêche.
+Celle-ci, non sans malice, commençait par avertir le gouvernement
+anglais que la conversation dont il allait lui être rendu compte
+n'exprimait que le sentiment personnel de M. Thiers; puis elle
+ajoutait: «Vous ne devez pas avoir la moindre appréhension que le Roi
+adhère jamais à un tel programme; et si M. Thiers offre sa démission
+sur cette question, elle sera acceptée sans aucune hésitation.»
+Suivait le récit de l'entretien. Le président du conseil lut la
+dépêche, non probablement sans se mordre un peu les lèvres. «Mon cher
+Bulwer, dit-il, comment pouvez-vous vous tromper ainsi? Vous gâtez une
+belle carrière. Le Roi est bien plus belliqueux que moi. Mais ne
+compromettons pas l'avenir plus qu'il n'est nécessaire; n'envoyez pas
+votre dépêche; faites seulement connaître d'une façon générale à lord
+Palmerston ce que vous pensez de notre conversation.» Il comprenait
+sans doute qu'il s'était avancé un peu à la légère[411].
+
+[Note 410: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 411: BULWER, t. II, p. 285 à 288.]
+
+La transaction rencontra tout de suite un adversaire résolu dans lord
+Palmerston. Loin d'être adouci par les dispositions conciliantes du
+pacha, il y voyait un indice de faiblesse, et cette faiblesse
+l'encourageait. Quant aux menaces, elles ne l'intimidaient pas. «Si
+Thiers, écrivait-il à M. Bulwer, reprend jamais avec vous le ton
+comminatoire, si vague qu'il soit, ripostez et allez jusqu'aux
+dernières limites de ce que je vais vous dire: avertissez-le, de la
+façon la plus amicale et la plus inoffensive possible, que si la
+France jette le gant, nous ne refuserons pas de le ramasser; que si
+elle commence la guerre, elle perdra certainement ses vaisseaux, ses
+colonies, son commerce, avant d'en voir la fin; que son armée
+d'Algérie cessera de lui donner du tracas, et que Méhémet-Ali sera
+jeté dans le Nil. J'ai toujours fait ainsi quand Guizot ou Bourqueney
+commençaient à faire les bravaches, et j'ai observé que cela agissait
+chaque fois comme un sédatif.» Le ministre anglais faisait ensuite un
+fastueux étalage de ses armements maritimes. Du reste, il comptait
+qu'on n'en viendrait pas à ces extrémités. «Vous pensez, écrivait-il à
+son chargé d'affaires, que Thiers pourrait passer le Rubicon. Je
+persiste à croire qu'il ne le voudra pas ou ne le pourra pas[412].»
+
+[Note 412: BULWER, t. II, p. 288 à 292.]
+
+À Londres, tout le monde n'était pas aussi âprement réfractaire à la
+conciliation. L'ouverture de M. Thiers eut même pour effet de ranimer,
+dans le cabinet anglais, l'opposition intestine contre laquelle lord
+Palmerston avait eu déjà à lutter[413]. Cette fois, ce fut lord John
+Russell, l'un des membres les plus influents du ministère, qui se mit
+en avant; il avait approuvé le traité du 15 juillet; mais il
+s'effrayait de la façon dont on l'exécutait, et était blessé de
+l'attitude prise au _Foreign-Office_ de tout décider sans consulter ni
+même avertir les autres ministres. Au su des propositions nouvelles
+faites par la France, il requit lord Melbourne de convoquer un conseil
+de cabinet qui fut fixé au 27 septembre[414]; il ne cachait pas son
+intention de critiquer à fond la politique suivie, résolu à se
+démettre, si le conseil lui donnait tort, et prêt à prendre le
+portefeuille des affaires étrangères si lord Palmerston se retirait.
+Celui-ci n'avait pas encore eu à soutenir un aussi redoutable assaut,
+et l'anxiété était grande parmi les rares personnes au courant de ce
+qui se préparait. Cependant le ministre menacé ne paraissait disposé à
+rien céder; dans ses conversations, il traitait la transaction offerte
+de proposition «absurde» qui ne «méritait pas d'arrêter un moment
+l'attention», affirmait à tout venant que Méhémet était à bout de
+ressources, et persistait à garantir un succès prompt et facile. De
+plus, pour effacer le bon effet de notre attitude conciliante, il
+prétendait que, livré à lui-même, le pacha eût été disposé à céder
+beaucoup plus et que notre intervention à Alexandrie n'avait tendu
+qu'à empêcher ces concessions[415]. À la vérité, il fut bientôt
+contraint, non-seulement devant nos démentis formels[416], mais devant
+les rapports de ses propres agents, de reconnaître un peu piteusement
+que cette imputation reposait sur de faux bruits[417]. Loin de pousser
+au conflit, M. Thiers donnait en ce moment des preuves nouvelles de sa
+modération: à la demande de ceux qui formaient à Londres «le parti de
+la paix», il consentait à déclarer qu'au cas où la transaction
+proposée serait acceptée, la France en garantirait l'exécution par le
+pacha et s'associerait, s'il était besoin, aux mesures coercitives
+prises par les autres puissances.
+
+[Note 413: Lord Palmerston faisait allusion, non sans amertume, à
+cette opposition, quand il écrivait, le 22 septembre, au cours de la
+lettre dont nous avons cité ci-dessus des passages: «Je n'ai jamais
+été, dans ma vie, plus dégoûté de quelque chose, que je ne l'ai été de
+la conduite de certaines personnes,--inutile de les nommer
+maintenant,--dans toute cette affaire.»]
+
+[Note 414: La récente publication de la seconde partie du journal de
+M. Charles Greville, clerc du conseil privé, a apporté, sur cette
+crise intérieure du cabinet anglais, des renseignements nouveaux et
+piquants. C'est ce témoignage que je suivrai principalement dans le
+récit des faits qui vont suivre. (Cf. _The Greville Memoirs, second
+part_, t. Ier, p. 307 à 334.)]
+
+[Note 415: M. Guizot écrivait, le 22 septembre 1840, à M. Thiers, au
+sujet de l'effet produit par cette imputation: «Deux de nos amis, des
+plus chauds et des plus utiles, sont venus, ce matin, me dire les
+_ravages_, je me sers à dessein de l'expression, que les adversaires
+de la transaction pourraient faire, dans le cabinet et dans le public,
+avec de telles allégations.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
+
+[Note 416: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.]
+
+[Note 417: M. Guizot, rendant compte à M. Thiers, le 26 septembre,
+d'un entretien où lord Palmerston avait été contraint de reconnaître
+la fausseté des allégations dont il s'était servi, disait qu'il
+l'avait trouvé «assez embarrassé». Notre ambassadeur ajoutait: «Il n'a
+point cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet
+égard, en ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de
+le réparer. Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un
+grand moyen d'action sur ses collègues.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
+
+Enfin vint le jour indiqué pour le conseil de cabinet. Ce fut une
+vraie scène de comédie. «On eût payé sa place pour y assister»,
+écrivait alors M. Greville. La séance ouverte, il y eut d'abord,
+pendant quelque temps, un silence de mort; chacun attendait ce que
+dirait «le premier». Son avis, dans l'état de division du ministère,
+devait être décisif. Mais, avec sa bravoure accoutumée, lord
+Melbourne, n'avait qu'une pensée, se dérober. Voyant cependant qu'il
+lui fallait dire quelque chose, il commença: «Nous avons à examiner à
+quelle époque le parlement pourrait être prorogé.» Là-dessus, lord
+Russell rappela brusquement qu'il y avait une autre question, qui
+était de savoir si avant peu on ne serait pas en guerre; et, se
+tournant vers lord Melbourne: «J'aimerais, dit-il, à connaître votre
+opinion sur ce sujet.» Pas de réponse. Après une autre longue pause,
+quelqu'un demanda à lord Palmerston quelles étaient ses dernières
+nouvelles. Celui-ci tira de sa poche un paquet de lettres et de
+rapports qu'il se mit à lire; ce qui fournit au «premier» l'occasion
+de s'endormir profondément dans sen fauteuil, moyen sûr d'échapper à
+la nécessité de se prononcer. La lecture finie, nouveau silence. Lord
+John, voyant l'impossibilité de rien tirer de son chef, prit le parti
+d'aborder lui-même la question, et la traita à fond. Lord Palmerston
+répondit par une véhémente philippique contre la France, disant
+qu'elle était faible et mal préparée, que toutes les puissances de
+l'Europe étaient unies contre elle, que la Prusse avait deux cent
+mille hommes sur le Rhin, enfin, suivant le mot de lord Holland,
+«montrant toute la violence de 93». Lord Russell, mis en demeure de
+préciser ses conclusions, demanda d'abord qu'on remerciât tout de
+suite la France des efforts qu'elle avait faits pour amener le pacha à
+des concessions; ensuite qu'on réunît les ambassadeurs des autres
+puissances et qu'on leur fît connaître qu'en face de la situation
+nouvelle créée par la médiation de la France, l'avis de l'Angleterre
+était de rouvrir les négociations. Une discussion s'ensuivit. Holland
+et Clarendon appuyèrent lord Russell; Minto et Macaulay défendirent
+lord Palmerston. Lord Melbourne, cependant, se taisait toujours. Dans
+l'impossibilité de s'entendre, on profita de l'absence de l'un des
+ministres, lord Morpeth, pour renvoyer la suite de la délibération au
+1er octobre.
+
+Dans l'intervalle des deux conseils, le mouvement contre lord
+Palmerston parut grandir encore. Cinq ou six de ses collègues
+déclaraient être résolus à se démettre si sa politique triomphait.
+L'opinion anglaise s'alarmait des menaces de guerre. Le _Times_ se
+prononçait fortement pour l'entente avec le cabinet de Paris et pour
+l'approbation des propositions du pacha. On rapportait ce propos de M.
+de Neumann, le chargé d'affaires d'Autriche: «Plût à Dieu que le
+sultan acceptât les dernières propositions de Méhémet-Ali, car cela
+nous tirerait d'un grand embarras!» Enfin la reine elle-même,
+endoctrinée par son oncle, le roi des Belges, écrivait que son désir
+était de voir tenter un rapprochement avec la France. Quant à
+l'infortuné lord Melbourne, il s'était enfui à la campagne pour
+échapper aux deux partis: une fois de plus, il avait perdu l'appétit
+et le sommeil. «Jamais, écrivait un témoin, on n'a vu une image aussi
+mélancolique de l'indécision, de la faiblesse et de la pusillanimité.»
+M. Guizot, qui avait fort habilement noué des relations avec les
+partisans de la conciliation, était tenu au courant de leurs projets
+et de leurs démarches.
+
+Le 1er octobre, le cabinet se trouva de nouveau réuni. À l'attitude de
+ses collègues et même de lord Melbourne, lord Palmerston comprit qu'en
+persistant à tout repousser de front, il briserait le cabinet. Il
+modifia donc sa tactique, et, sans cesser d'affirmer sa confiance dans
+le succès des opérations entreprises en Orient, il s'offrit à faire
+quelque communication à la France, si tel était le désir du cabinet.
+Ses collègues furent surpris et charmés d'un changement de ton si
+complet, et l'accord se fit tout de suite sur la proposition de lord
+Palmerston. Était-ce que ce dernier fût converti à la conciliation?
+Pour se convaincre du contraire, il suffisait de lire, dès le
+lendemain, l'article d'une violence sans mesure contre la France que
+ce ministre avait inspiré et même, disait-on, rédigé, dans le _Morning
+Chronicle_. Quel était donc le secret de la concession apparente faite
+par lui dans le conseil de cabinet? Tout en se disant prêt à faire une
+communication à la France, il avait indiqué, comme allant de soi, que
+cette démarche devrait être préalablement approuvée par les
+représentants des trois puissances alliées. Or il savait pertinemment
+pouvoir compter sur le refus de l'ambassadeur de Russie. En effet, à
+la première ouverture qui lui fut faite, M. de Brünnow déclara n'être
+pas en mesure de se prononcer avant d'avoir pris l'avis de sa cour; il
+ajouta que l'Angleterre pouvait agir à son gré, mais que le czar
+serait extrêmement blessé, si quelque démarche de ce genre était faite
+sans qu'il l'eût connue et approuvée. Il fallait plusieurs semaines
+pour avoir la réponse de Saint-Pétersbourg; la «communication» à la
+France était retardée d'autant. Lord Palmerston, qui savait quelles
+instructions il avait données à lord Ponsonby et aux commandants de la
+flotte anglaise, pensait bien n'avoir pas besoin d'un si long délai
+pour recevoir d'Orient quelque nouvelle qui plaçât le cabinet en face
+d'un fait accompli. Il ne se trompait pas. Les choses allèrent même
+plus vite encore qu'il ne l'espérait. Dès le 3 octobre, c'est-à-dire
+le lendemain du jour où il avait fait connaître à ses collègues les
+objections de M. de Brünnow, arrivait à Londres la nouvelle que
+Beyrouth n'avait pu résister à la flotte anglaise et que le sultan
+venait de prononcer la déchéance de Méhémet-Ali.
+
+
+IX
+
+Lord Ponsonby, en effet, justifiant la confiance de son chef, n'avait
+rien négligé pour précipiter les événements à Constantinople et en
+Syrie. Il avait fait repousser par le Divan la transaction apportée
+par M. Walewski, et avait même arraché, le 14 septembre, à la Porte,
+un firman de déchéance contre le pacha. Vainement quelques-uns des
+ambassadeurs hésitaient-ils à aller si loin: il les avait entraînés en
+prenant sur lui de déclarer que l'Angleterre se chargeait à elle seule
+d'exécuter la sentence de déposition[418]. En même temps, une escadre
+anglaise, renforcée de quelques bâtiments autrichiens, jetait, le 11
+septembre, sur la côte de Syrie, tout près de Beyrouth, un corps de
+débarquement qui s'y établissait solidement: ce petit corps se
+composait de quinze cents Anglais, trois mille Turcs et quatre à cinq
+mille Albanais. Le même jour, la flotte bombardait et détruisait à
+demi la ville de Beyrouth, mais sans l'occuper. L'armée d'Ibrahim,
+campée sur les hauteurs voisines, assista immobile au débarquement et
+au bombardement, ne pouvant ou n'osant rien faire pour s'y opposer.
+Une telle inertie surprend de la part des vainqueurs de Nézib; elle
+serait même absolument inexplicable, si l'on ne savait que cette
+armée, comme toutes les créations du pacha, avait plus de façade que
+de fond. Contrairement, d'ailleurs, à ce qu'on s'imaginait en France,
+Ibrahim était dans une position difficile; sans communications
+assurées avec l'Égypte, au milieu de populations hostiles et excitées
+de toutes parts à la révolte, à la tête de troupes dont une partie, la
+partie syrienne, n'était que trop disposée à écouter les appels à la
+désertion, il se sentait quelque peu intimidé à l'idée de se mettre en
+guerre ouverte avec les puissances européennes, et se demandait s'il
+ne contrarierait pas ainsi les manoeuvres diplomatiques de son père.
+Toujours est-il qu'il n'essaya aucune résistance. À ne considérer que
+les résultats matériels, on eût pu soutenir que ce premier succès des
+alliés n'était pas décisif: l'armée d'Ibrahim, non encore entamée,
+demeurait bien supérieure en nombre au petit corps débarqué, et les
+Anglais n'avaient pas même pris possession de Beyrouth. Mais les
+Égyptiens venaient de donner la mesure de leur faiblesse, et le
+fatalisme oriental, toujours prompt à se soumettre aux arrêts de la
+fortune, en concluait que la cause de Méhémet-Ali était perdue.
+
+[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, t. 1er, p. 334, 335.]
+
+Ainsi, au moment même où le gouvernement anglais témoignait de son
+désir d'atténuer l'exécution du traité du 15 juillet, il se trouvait
+que cette exécution était déjà, par le fait de lord Palmerston et de
+ses agents, poussée à ses conséquences extrêmes, si extrêmes que le
+gouvernement britannique dut tout de suite ramener les choses un peu
+en arrière. En effet, à peine connue, la déchéance prononcée contre le
+pacha parut généralement une mesure violente, passionnée, excessive.
+M. de Metternich, entre autres, s'en montait fort mécontent. «Ce n'est
+conforme ni à la lettre ni à l'esprit des protocoles du 15 juillet»,
+disait-il à M. de Sainte-Aulaire, et il en avait tout de suite écrit à
+Londres, sur un ton tellement vif que l'ambassadeur anglais à Vienne
+s'était demandé avec inquiétude si l'Autriche n'allait pas se séparer
+de l'Angleterre dans la question orientale[419]. Là n'était pas,
+d'ailleurs, le seul grief du chancelier, qui se montrait de plus en
+plus effarouché des procédés de lord Palmerston. «Il a reconnu une
+fois le bon droit dans sa carrière de whig, disait-il; mais il prétend
+le faire triompher à la manière des joueurs qui veulent faire sauter
+la banque[420].» Devant cette désapprobation, le chef du
+_Foreign-Office_ jugea prudent d'atténuer, en ce qui concernait la
+déchéance, les brutalités de lord Ponsonby, et il chargea le comte
+Granville de déclarer au gouvernement français que cette déchéance
+n'était pas «un acte définitif et qui devait nécessairement être
+exécuté, mais une mesure de coercition destinée à retirer au pacha
+tout pouvoir légal, à agir sur son esprit pour l'amener à céder, et
+qui, n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il revenait sur ses
+premiers refus, un accommodement le maintenant en possession de
+l'Égypte». Le comte Apponyi fit également savoir à M. Thiers que, dans
+l'esprit de son gouvernement, cette déchéance «n'était qu'une mesure
+comminatoire sans conséquence effective et nécessaire[421].»
+
+[Note 419: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; lettre inédite
+du même à M. Bresson, en date du 5 octobre 1840; _Mémoires de M. de
+Metternich_, t. VI, p. 417; _The Greville Memoirs, second part_, t.
+1er, p. 329.]
+
+[Note 420: Lettre du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_,
+t. VI, p. 490.)]
+
+[Note 421: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+_Napier for ever!_ s'était écrié lord Palmerston à la nouvelle du
+bombardement de Beyrouth[422]. Avait-il été un homme d'État perspicace
+ou n'était-il qu'un téméraire heureux? Toujours est-il que, grâce à
+sir Charles Napier, l'événement lui donnait raison, justifiant ses
+plus hardis pronostics et trompant les prévisions générales[423]. Il
+triomphait donc, et n'était pas homme à le faire discrètement: dans
+les salons politiques, sa joie et celle de ses amis insultaient à la
+déconvenue de lord Russell et des autres opposants. Ceux-ci, sans être
+rassurés sur la politique suivie, ne jugeaient plus possible de la
+combattre et se sentaient réduits au silence. La partie du public
+anglais qui jusqu'alors s'était montrée inquiète des procédés de son
+ministre, se prenait à les admirer depuis qu'ils réussissaient, et lui
+savait gré de la satisfaction donnée à l'amour-propre national:
+changement complet et subit qui se trahit aussitôt dans le langage des
+journaux. «_Palmerston has completely gained his point_», disait
+mélancoliquement l'un des hommes qui, à Londres, avaient le plus
+désiré un rapprochement avec la France[424].
+
+[Note 422: BULWER, t. II, p. 294.]
+
+[Note 423: Les autres signataires du traité du 15 juillet n'étaient
+pas les moins surpris. «Les Anglais, je dois en convenir, disait M. de
+Metternich à M. de Sainte-Aulaire, ont mieux évalué que moi les forces
+de Méhémet-Ali... Tout ce qui se passe aujourd'hui en Syrie était bien
+réellement en dehors de mes prévisions.»]
+
+[Note 424: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 330.]
+
+Ce qui faisait le triomphe de lord Palmerston était un cruel mécompte
+pour M. Thiers. Il avait joué toute sa partie sur la prévision que
+Méhémet-Ali se défendrait efficacement. Or l'action ne faisait que
+commencer, et déjà elle lui apportait un démenti. Sans doute son
+erreur avait été l'erreur de tous en France, Chambres, royauté,
+opinion. Mais il devait s'attendre qu'on s'en prît principalement à
+lui. Le public n'est jamais plus pressé de chercher un bouc émissaire
+que quand il se sent une part de responsabilité. Et puis
+n'appartenait-il pas au ministre d'être mieux informé que les autres,
+et un gouvernement n'a-t-il pas toujours tort de se tromper, fût-ce en
+nombreuse compagnie? On trouvait, du reste, que ce genre d'accident
+arrivait trop souvent à M. Thiers, dans la politique étrangère. Déjà,
+quelques mois auparavant, il avait dirigé toute sa diplomatie dans la
+confiance que les puissances ne se concerteraient jamais sans nous, et
+le traité du 15 juillet avait été signé à notre insu. On se rappelait
+qu'il n'avait pas été plus heureux lors de son premier ministère: il
+s'était imaginé qu'il pourrait enlever de vive force la main d'une
+archiduchesse pour le duc d'Orléans, et avait exposé le jeune et
+brillant héritier du trône à un refus pénible; ensuite, il avait
+soutenu que sans une nouvelle expédition d'Espagne, on ne pourrait
+avoir raison du carlisme, et, en septembre 1839, bien qu'il n'y eût eu
+aucune intervention armée de la France, don Carlos avait été expulsé
+de la Péninsule.
+
+Si mortifiant que fût pour lui-même le nouveau mécompte de sa
+diplomatie, M. Thiers devait être plus préoccupé encore de l'effet
+produit sur l'opinion qu'il avait laissée si imprudemment s'échauffer.
+Jamais seau d'eau glacée, jeté sur une barre de fer rougie à blanc,
+n'avait produit une telle éruption de vapeurs brûlantes. On sut, le 2
+octobre, à Paris, le bombardement de Beyrouth et la déchéance du
+pacha; dès le lendemain, Henri Heine écrivait: «Depuis hier soir, il
+règne ici une agitation qui surpasse toute idée. Le tonnerre du canon
+de Beyrouth trouve son écho dans tous les coeurs français. Moi-même,
+je suis comme étourdi; des appréhensions terribles pénètrent dans mon
+âme... Devant les bureaux de recrutement, on fait queue aujourd'hui,
+comme devant les théâtres, quand on y donne une pièce marquante: une
+foule innombrable de jeunes gens se font enrôler comme volontaires. Le
+jardin et les arcades du Palais-Royal fourmillent d'ouvriers qui se
+lisent les journaux d'une mine très-grave.» Heine ajoutait, le 7
+octobre: «L'agitation des coeurs s'accroît de moment en moment...
+Avant-hier soir, le parterre, au Grand Opéra, demanda que l'orchestre
+entonnât la _Marseillaise_. Comme un commissaire de police s'opposa à
+cette demande[425], on se mit à chanter sans accompagnement, mais
+avec une colère si haletante, que les paroles restèrent à demi
+accrochées dans le gosier; c'étaient des accents inintelligibles...
+Pour aujourd'hui, le préfet de police a donné à tous les théâtres la
+permission de jouer l'hymne de Marseille, et je ne regarde pas cette
+concession comme une chose insignifiante... L'orage approche de plus
+en plus. Dans les airs, on entend déjà retentir les coups d'aile et
+les boucliers d'airain des Walkyries, les déesses sorcières qui
+décident du sort des batailles[426].» Tous les observateurs
+contemporains étaient frappés, comme Henri Heine, de ce que l'un d'eux
+appelait «l'effet prodigieux produit à Paris et en France par le
+bombardement de Beyrouth[427]». Ils constataient que «l'on parlait de
+la guerre comme d'une chose inévitable» et que «la perspective d'une
+lutte contre l'Europe entière n'effrayait pas beaucoup les masses».
+Certains esprits, d'ailleurs, semblaient chercher, dans ce rêve
+belliqueux, un moyen d'échapper, coûte que coûte, au malaise irrité de
+l'heure présente, une diversion violente à la mortification qu'ils
+ressentaient de s'être si complétement trompés. Il était visible que
+partout cette agitation prenait une physionomie révolutionnaire. On
+n'entendait que la _Marseillaise_, et les scènes de l'Opéra se
+reproduisaient dans plusieurs villes de province. Les radicaux
+cherchèrent à provoquer une manifestation dans la garde nationale de
+Paris: le prétexte était de se plaindre que le gouvernement ne fît pas
+exercer cette garde nationale à la petite guerre; de demander la
+réorganisation et la prompte mobilisation de toutes les milices
+citoyennes de France; enfin de réclamer le rétablissement de
+l'ancienne artillerie parisienne, licenciée, peu après 1830, parce
+qu'elle était un foyer de conspiration républicaine. Les mesures
+prises par le gouvernement empêchèrent la manifestation projetée; mais
+les meneurs publièrent dans les journaux, au nom d'un certain nombre
+d'officiers et de soldats de la garde nationale, une déclaration où
+l'on revendiquait pour elle le droit de «protester publiquement
+contre la conduite du gouvernement», et où l'on flétrissait «la
+politique déshonorante suivie envers la coalition».
+
+[Note 425: Le commissaire de police, qui monta sur la scène pour faire
+ses observations au public, bégaya, avec force révérences, ces mots:
+«Messieurs, l'orchestre ne peut jouer la _Marseillaise_, parce que ce
+morceau de musique n'est pas marqué sur l'affiche.» Une voix dans le
+parterre répondit: «Monsieur, ce n'est pas une raison; car vous n'êtes
+pas non plus marqué sur l'affiche.»]
+
+[Note 426: _Lutèce_, p. 126 à 131.]
+
+[Note 427: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
+
+À entendre tous ces manifestants, la France avait reçu une offense
+après laquelle il n'était même plus permis d'hésiter. On eût dit qu'un
+_casus belli_, préalablement posé par notre diplomatie, venait de se
+trouver réalisé. Sans doute, à raisonner les choses de sang-froid, il
+eût été facile d'établir qu'il n'en était rien. Le gouvernement
+français, en effet, n'avait jamais dit aux autres puissances: «Ne
+touchez pas aux possessions du pacha, ou vous aurez affaire à moi.» Il
+leur avait, au contraire, répété à satiété que la répartition des
+territoires entre le sultan et le pacha le touchait peu; seulement,
+qu'il était impossible de réduire par la force Méhémet-Ali, que les
+mesures coercitives seraient inefficaces, dangereuses, qu'elles
+aboutiraient à une intervention de la Russie et que nous ne pourrions
+supporter cette intervention. L'Europe ne s'était pas arrêtée à nos
+observations, et l'événement donnait tort à notre prophétie. C'était
+pour nous un désagrément, un mécompte: ce n'était pas une offense
+nouvelle, nous obligeant à tirer l'épée. Notre situation n'avait-elle
+pas, d'ailleurs, une frappante analogie avec celle où s'était trouvée
+l'Angleterre elle-même, lors de la guerre d'Espagne, sous la
+Restauration? Cette puissance avait tout fait, dans le congrès de
+Vérone, pour détourner les autres cabinets d'approuver et la France
+d'entreprendre une expédition au delà des Pyrénées; elle avait
+notamment cherché à nous décourager par les prophéties les plus
+sombres sur l'issue d'une telle tentative. Malgré ses efforts, elle
+avait eu la mortification de voir ses anciens alliés, à la tête
+desquels elle venait de combattre et de vaincre, quelques années
+auparavant, à Waterloo, ne pas tenir compte de ses avis, de ses
+protestations, et, au contraire, faire cause commune avec le
+gouvernement français; l'expédition avait été décidée malgré elle, et,
+au sortir du congrès, elle s'était trouvée seule de son côté, en face
+de toutes les puissances. La question d'Espagne, par les souvenirs qui
+s'y rattachaient, comme par la proximité du théâtre où elle se
+débattait, était, pour nos voisins, beaucoup plus intéressante, plus
+irritante que ne pouvait être pour nous la question de la Syrie. Aussi
+la colère avait-elle été grande outre-Manche. Elle s'était accrue
+encore, quand le succès militaire des Français au delà des Pyrénées
+était venu démentir les pronostics du cabinet britannique, aussi
+complétement que le succès de la flotte anglaise dans le Levant devait
+plus tard démentir les nôtres. Sous l'empire de ce désappointement,
+beaucoup de voix s'étaient élevées, à Londres et dans les comtés, pour
+demander qu'on recourût aux armes. M. Canning occupait alors le
+pouvoir: il n'était, certes, pas de la race des timides et n'avait pas
+appris, à l'école de Pitt, une crainte exagérée de la guerre. Il
+refusa cependant de sortir de la neutralité où il s'était renfermé dès
+le premier jour: la réussite d'une entreprise qu'il avait blâmée, dont
+il avait mal auguré, lui était, certes, désagréable; néanmoins, il ne
+se jugeait pas pour cela tenu de jeter l'Angleterre dans une lutte où
+elle eût été seule contre toute l'Europe. Sauf les mauvais procédés
+tout gratuits par lesquels lord Palmerston aggrava, en 1840, le
+déplaisir de notre isolement, ne semblait-il pas que l'Angleterre
+avait eu à subir, en 1823, tout ce que nous subissions dix-sept ans
+plus tard? Pourquoi nous montrer plus susceptibles?--Mais que
+pouvaient ces raisonnements diplomatiques ou ces souvenirs historiques
+sur des esprits surexcités? Impossible de les faire sortir de cette
+idée que la France avait pris fait et cause pour le pacha et qu'elle
+se déshonorerait en le laissant dépouiller. Ce n'était pas la moindre
+des fautes commises par le gouvernement, d'avoir agi et parlé de telle
+sorte que cette impression se fût naturellement produite.
+
+Il ne faudrait pas croire, cependant, que les agités et les
+effervescents exprimassent le sentiment unanime du pays. Dans le parti
+conservateur, beaucoup de ceux qui, au lendemain du traité du 15
+juillet, s'étaient d'abord laissé entraîner dans le mouvement,
+témoignaient maintenant, dans leurs conversations, dans leurs lettres,
+d'une grande inquiétude. De Londres, M. Guizot leur donnait l'exemple;
+il en venait à se demander s'il ne serait pas bientôt obligé de
+répudier publiquement une politique dont l'inspiration lui paraissait
+suspecte et l'issue effrayante. «La France ne doit pas faire la guerre
+pour conserver la Syrie au pacha», écrivait-il à ses amis, et il
+ajoutait, le 2 octobre, dans une lettre adressée au duc de Broglie:
+«Le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie viagère est
+refusée, c'est la guerre. Cela peut n'être rien, ou n'être qu'un
+langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce peut aussi
+être quelque chose, quelque chose de fort grave et tout autre chose
+que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc de
+très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce que
+vous voyez[428].» Le monde politique n'était pas le seul où se
+manifestât une répulsion inquiète contre toute aventure belliqueuse.
+Les intérêts souffraient, s'alarmaient et s'irritaient. La Bourse
+baissait de 4 francs sur le seul effet produit par les nouvelles de
+Beyrouth. Les affaires étaient arrêtées. Suivant l'expression même du
+_Journal des Débats_, c'était «une sorte de panique universelle». Tout
+n'était pas également noble et louable dans les éléments dont se
+formait la réaction pacifique. À la sollicitude patriotique, aux
+réflexions d'une sagesse virile, aux inspirations du bon sens, se
+mêlaient, pour une part, la préoccupation du bien-être matériel,
+l'égoïsme terre à terre, l'énervement, la fatigue, la lâcheté publique
+et privée. C'est par là que cette réaction éveillait quelquefois le
+sévère dégoût d'un Tocqueville[429] ou le sarcasme sceptique d'un
+Doudan[430]. Mais, quelles qu'en fussent la cause et la moralité, elle
+croissait avec l'agitation belliqueuse, réalisant ainsi le pronostic
+très-fin que M. de Lavergne avait indiqué, dès le 17 août, dans une
+lettre à M. Guizot: «Les choses iront à la guerre tant que tout le
+monde croira la paix inébranlable, et elles reviendront à la paix dès
+que tout le monde verra la guerre imminente.»
+
+[Note 428: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 429: M. de Tocqueville, revenant, peu de mois après, sur ces
+événements, montrait, en face du parti «rêvant de conquêtes et aimant
+la guerre soit pour elle-même, soit pour les révolutions qu'elle peut
+faire naître», un autre parti «ayant pour la paix un amour» que cet
+homme politique «ne craignait pas d'appeler déshonnête; car cet amour
+a pour unique principe, non l'intérêt public, mais le goût du
+bien-être et la mollesse du coeur.» (_Nouvelle Correspondance_, p.
+187.)]
+
+[Note 430: M. Doudan écrivait, le 11 octobre 1840: «J'ai quelque idée
+que les Chambres ne seront pas très-guerrières. Il est assez agréable
+de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un salon
+bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le bruit du
+canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les propriétaires
+sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie, en pensant à ce
+que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le danger matériel,
+c'est l'horreur des chances, la crainte que le pot-au-feu, qui bout
+doucement, ne soit renversé, qu'il ne faille se désheurer. Quand on a
+ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas, en même temps, la
+fureur de la déclamation et ne jamais menacer de loin les murailles de
+Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est très-pardonnable.»
+(_Lettres_, t. Ier, p. 358.)]
+
+Toutefois s'il y avait déjà un parti de la paix, ce n'était pas lui
+qui tenait alors le milieu du pavé et qui avait le verbe le plus haut.
+Il était encore timide, sans conscience de sa force. Les belliqueux,
+au contraire, semblaient avoir l'opinion entière, parce qu'ils en
+avaient la partie remuante et bruyante. Presque toute la presse
+faisait campagne avec eux, à l'exception du _Journal des Débats_,
+désabusé de ses velléités guerrières et devenu le champion de la paix
+menacée. Ce n'était pas seulement le _National_ qui disait: «Marchez
+sur le Rhin, déchirez les traités de 1815, proclamez hardiment les
+principes qui doivent changer la face du monde, criez à l'Allemagne, à
+l'Italie, à l'Espagne, à la Pologne, que votre oriflamme est le
+symbole de l'égalité et de la fraternité humaines.» Les journaux
+ministériels, loin de chercher à éteindre le feu, semblaient plutôt
+vouloir souffler dessus pour l'aviver. «Le gouvernement, lisait-on
+dans le _Siècle_ du 3 octobre, a nos flottes, nos armées à sa
+disposition, et ce n'est point désormais pour les laisser inactives.
+Qu'il choisisse le lieu et le moment... Mais qu'on sache bien que la
+nation française se regarde comme offensée..., qu'elle a entendu le
+canon de Beyrouth et qu'elle y répondra sur le continent, s'il le
+faut, comme dans la Méditerranée.» Même note dans le _Courrier
+français_, qui voyait approcher le moment «où il faudrait déchaîner la
+force révolutionnaire». Le _Constitutionnel_, malgré une velléité
+passagère de prudence, embouchait aussi la trompette. «Le sentiment de
+l'honneur blessé est unanime dans Paris, déclarait-il le 4 octobre...
+Il y a une limite, nous a-t-on dit, à laquelle le gouvernement aura
+le devoir d'arrêter les puissances. Eh bien, le sentiment général nous
+paraît être que cette limite est atteinte.» Il avertissait M. Thiers
+que s'il faiblissait, il serait abandonné de ses amis. «Le péril de la
+honte, concluait-il, est plus menaçant pour les gouvernements que le
+péril de la guerre.» Même du côté conservateur, la _Presse_, naguère
+si pacifique, se croyait obligée de suivre le mouvement général.
+«Puisque les fautes du gouvernement, disait-elle, nous ont placés
+entre une guerre insensée et une paix ignominieuse, le choix ne
+saurait être douteux; il faut déclarer la guerre et convoquer
+immédiatement les Chambres.» Les feuilles légitimistes tenaient un
+langage analogue. Cette quasi-unanimité produisait d'autant plus
+d'effet qu'en l'absence des Chambres, la presse semblait avoir qualité
+pour exprimer la volonté nationale.
+
+En somme, l'émotion produite par les nouvelles de Beyrouth avait fait
+faire un grand pas dans le chemin qui conduisait à la guerre. «La
+situation n'a jamais été, à beaucoup près, aussi grave», écrivait M.
+Thiers à M. Guizot, et celui-ci répétait de son côté à lord
+Palmerston: «Personne ne peut plus répondre de l'avenir[431].» De
+Paris, lord Granville envoyait à son gouvernement cet avertissement:
+«Je crois que la guerre n'est pas improbable[432]», et il recevait en
+réponse des instructions pour l'enlèvement des archives de
+l'ambassade, au cas de rupture diplomatique[433]. Vu de Vienne, l'état
+général ne paraissait pas plus rassurant, et, le 5 octobre, M. de
+Sainte-Aulaire écrivait à ses amis: «La situation est diablement
+critique; nous allons peut-être voir craquer entre nos mains toute la
+machine européenne... Ma conviction personnelle est que, si avant un
+mois un arrangement, n'est pas fait ou en bon chemin, la guerre est
+inévitable[434].» Enfin, toujours à la même date, nous lisons sur le
+journal qu'une des princesses royales écrivait pour le prince de
+Joinville: «En deux jours, nous avons fait un grand et triste
+chemin... Nous voilà dans un moment de crise, le plus grave que nous
+ayons eu à traverser depuis dix ans. Au dedans, l'opinion est en émoi,
+chez les uns excitation révolutionnaire, alarme chez les autres, et à
+nos portes la guerre étrangère, la guerre contre toute l'Europe. Dieu
+seul peut nous sauver[435]!»
+
+[Note 431: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 432: Dépêche du 5 octobre 1840. (_Correspondence relative to the
+affairs of the Levant._)]
+
+[Note 433: BULWER, t. II, p. 298.]
+
+[Note 434: Lettres à M. Bresson et à M. de Barante. (_Documents
+inédits._)]
+
+[Note 435: _Revue rétrospective._]
+
+
+X
+
+La France allait-elle se jeter dans la guerre ou du moins s'y laisser
+glisser? Jusqu'alors le gouvernement avait pu, avec une sécurité
+relative, s'associer à l'agitation belliqueuse. Les démarches dans ce
+sens ne lui paraissaient pas avoir d'effet immédiat; les menaces
+n'étaient qu'à terme, et à terme lointain. Il croyait avoir du temps
+devant lui, et comptait bien qu'avant l'heure des grandes résolutions,
+se produirait, en Orient ou ailleurs, quelque événement qui
+dispenserait de les prendre. Désormais, plus d'espoir de ce genre,
+plus de délai; les menaces devaient être aussitôt réalisées. Si l'on
+penchait vers la guerre, c'est tout de suite qu'on y tombait; si l'on
+voulait y échapper, c'est tout de suite qu'il fallait s'en détourner.
+Le moment était donc venu de se demander ce que serait cette guerre et
+quelles en étaient les chances.
+
+Tout d'abord la France pouvait-elle espérer quelque chose d'une guerre
+maritime, localisée en Orient? Sans doute sa flotte du Levant était
+égale, supérieure peut-être à celle qui portait en ces parages le
+pavillon de l'Angleterre. En cas de lutte, un premier succès était
+possible[436]. Mais après? On ne refusera pas de s'en rapporter au
+jugement d'un jeune marin, qui n'était certes suspect ni de timidité
+ni de tiédeur. «Admettons, écrivait quelques années plus tard le
+prince de Joinville, que le Dieu des batailles eût été favorable à la
+France. On eût poussé des cris de joie par tout le royaume; on n'eût
+pas songé que le triomphe devait être de courte durée... Je veux
+supposer ce qui est sans exemple: j'accorde que vingt vaisseaux et
+quinze mille matelots anglais prisonniers puissent être ramenés dans
+Toulon par notre escadre triomphante. La victoire en sera-t-elle plus
+décisive?... Au bout d'un mois, une, deux, trois escadres, aussi
+puissamment organisées que celle que nous leur aurons enlevée, seront
+devant nos ports. Qu'aurons-nous à leur opposer? Rien que des
+débris... Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous
+semblait promise en 1840, eût été, pour la marine française, le
+commencement d'une nouvelle ruine. Nous étions à bout de ressources;
+notre matériel n'était pas assez riche pour réparer, du jour au
+lendemain, le mal que nos vingt vaisseaux auraient souffert, et notre
+personnel eût offert le spectacle d'une impuissance plus désolante
+encore[437].»
+
+[Note 436: L'amiral Jurien de la Gravière, qui servait, jeune
+officier, sur cette flotte, a écrit depuis dans ses _Souvenirs_:
+«Combien de temps nos succès auraient-ils duré? C'est ce qu'il est
+difficile de savoir; mais il est hors de doute qu'un premier succès
+était presque infaillible.» Sir Charles Napier, qui avait un
+commandement sur la flotte anglaise du Levant, a reconnu depuis, en
+plein parlement, qu'elle eût difficilement résisté à une attaque de la
+flotte française. (Séance du 4 mars 1842.)]
+
+[Note 437: _Note sur l'état des forces navales de la France._ (Mai
+1844.)]
+
+Restait la guerre continentale. C'est en effet la seule à laquelle eût
+jamais pensé M. Thiers. On n'a pas oublié qu'il avait même choisi
+éventuellement son adversaire, l'Autriche, et son champ de bataille,
+l'Italie. Croyait-il donc sérieusement pouvoir limiter ainsi la lutte
+et la réduire à une sorte de duel en champ clos avec une seule
+puissance? Si tel avait été un moment son espoir, lord Palmerston
+s'était chargé de le ramener à une appréciation plus vraie de la
+situation. «Une idée de Thiers, écrivait-il le 22 septembre à M.
+Bulwer, semble être qu'il pourrait attaquer l'Autriche, et laisser de
+côté les autres puissances. Je vous prie de le détromper sur ce point
+et de lui faire comprendre que l'Angleterre n'a pas l'habitude de
+lâcher ses alliés. Si la France attaque l'Autriche à raison du traité,
+elle aura affaire à l'Angleterre aussi bien qu'à l'Autriche, et je
+n'ai pas le plus léger doute qu'elle n'ait aussi sur les bras la
+Prusse et la Russie[438].» Lord Palmerston pouvait parler au nom de
+son pays: depuis le succès de Beyrouth, il était assuré d'être suivi.
+D'ailleurs, la véhémence même des attaques de notre presse contre la
+politique britannique irritait l'opinion au delà du détroit, et
+celle-ci, par amour-propre national, se trouvait conduite à prendre
+pour elle la querelle de son gouvernement.
+
+[Note 438: BULWER, t. II, p. 291, 292.]
+
+Le ministre anglais s'avançait-il trop en se portant garant de la
+Russie et de la Prusse? En Russie, sans doute, à ne considérer que la
+haute société, on eût trouvé des sentiments amis pour la France[439];
+M. de Nesselrode lui-même, quoique assez étranger pour sa part à ces
+sentiments[440], était, par modération d'esprit, très-désireux
+d'écarter les chances de guerre. Mais la Russie, c'était le Czar, dont
+on n'ignorait pas l'animosité contre le gouvernement de 1830.
+L'immobilité que l'autocrate avait gardée depuis le traité du 15
+juillet ne devait pas nous donner le change sur ses vrais
+sentiments[441]. Il ne désirait point entreprendre seul, sans l'Europe
+et peut-être contre elle, une guerre d'Orient; il ne s'y sentait pas
+prêt. Mais une guerre d'Occident contre la France révolutionnaire,
+sorte de croisade où il reprendrait, à la tête de l'Europe
+monarchique, le rôle d'Alexandre en 1814 et 1815, une telle guerre
+avait toujours été son rêve depuis dix ans, et il s'y fut jeté avec
+joie. Si jusqu'alors il était demeuré calme, s'il n'avait fait que peu
+de préparatifs, c'est que les dispositions de l'Autriche et de la
+Prusse ne lui laissaient pas espérer la réalisation de cette heureuse
+chance et qu'il ne voulait pas se faire inutilement, auprès de ces
+puissances, le renom d'un brouillon et d'un turbulent. Faute de mieux,
+il se contentait alors de nous avoir mis «en mauvaise posture». Mais,
+au cas où nous-mêmes provoquerions cette guerre, il ne serait pas le
+dernier à l'accepter. Ne le vit-on pas, en effet, aussitôt que la
+situation parut s'aggraver, à la fin de septembre et surtout au
+commencement d'octobre, sortir de son immobilité, morigéner les cours
+de Berlin et de Vienne sur ce qu'elles n'armaient pas, et trahir,
+devant les diplomates étrangers, l'impatience avec laquelle il
+attendait la «conflagration générale» qui lui fournirait l'occasion
+«d'étouffer la révolution dans son berceau[442]»?
+
+[Note 439: Quelques mois plus tard, l'ambassadeur anglais à
+Saint-Pétersbourg disait à M. de Barante: «Croyez-vous que je ne voie
+pas comment, parmi tous ceux qui environnent l'Empereur, l'opinion est
+favorable à la France? Paris est pour eux le centre de la
+civilisation; ils ne se soucient pas, ils ne savent rien de ce qui se
+fait ou se dit ailleurs; ils parlent votre langue; les souvenirs de
+leurs généraux se portent avec plaisir vers l'époque de l'alliance
+avec Napoléon. La conduite du cabinet russe ne s'explique que par la
+passion de l'Empereur.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, du 13
+janvier 1841. _Documents inédits._)]
+
+[Note 440: «Le comte de Nesselrode, écrivait M. de Barante, n'est pas
+aussi français que la plupart de ses compatriotes. Son opinion
+politique a pris son pli et ses habitudes à l'époque du congrès de
+Reims, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone: être bien avec tous, intime
+avec Vienne et Berlin, tel est son programme, programme que son
+caractère rend complétement pacifique et conciliant.» (Lettre à M.
+Guizot du 13 janvier 1841. _Documents inédits._)]
+
+[Note 441: Cf. la correspondance de M. de Barante, en août, septembre
+et octobre 1840. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 442: Dépêche citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t.
+II, p. 438.]
+
+À la différence de la Russie, la Prusse n'avait ni intérêt ni passion
+dans la question; en outre, par ses traditions et sa situation, elle
+semblait la rivale naturelle et l'antagoniste de l'empire d'Autriche.
+C'était pour elle que notre diplomatie avait le plus de ménagements:
+ménagements, il est vrai, singulièrement contrariés par les sorties de
+nos journaux sur les frontières du Rhin ou sur l'émancipation du
+peuple allemand. Avions-nous donc quelque chance d'obtenir la
+neutralité de cette puissance? Aucune. Dans les premiers jours
+d'octobre, sous le coup des menaces de la France, des pourparlers
+s'engagèrent aussitôt entre Vienne et Berlin; ils aboutirent, après
+quelques semaines, à une déclaration du roi de Prusse, «portant qu'il
+considérerait toute attaque de la France contre les possessions
+autrichiennes en Italie, comme dirigée contre lui-même[443].» M. de
+Metternich avait raison de signaler à ses agents diplomatiques
+l'extrême importance d'une telle déclaration[444]. Notre gouvernement
+ignorait sans doute cette négociation, demeurée secrète entre les deux
+chancelleries; mais les communications de M. Bresson, son ministre
+près la cour de Berlin devaient l'avoir éclairé sur les habitudes de
+dépendance contractées, depuis trente ans, par cette cour envers
+l'Autriche et la Russie. La Prusse eût difficilement résisté à l'une
+de ces deux puissances; à toutes les deux réunies, jamais[445].
+Ajoutons qu'il venait de se produire, dans ce pays, un changement qui
+y diminuait encore le crédit de la France. Le 8 juin, était mort le
+vieux roi Frédéric-Guillaume III, qui avait donné plus d'une fois à
+notre jeune monarchie des gages de sa modération et même de sa
+sympathie. Son fils et successeur, Frédéric-Guillaume IV, était dans
+des sentiments tout différents. Imagination ardente, facilement
+enthousiaste, mais inquiète, capricieuse et qui devait finir par la
+folie, il avait puisé, dans la culture allemande dont il était tout
+imprégné[446], aussi bien que dans les souvenirs du mouvement de 1813
+auquel il avait pris part, la haine de la France: il voyait en elle
+l'ennemie héréditaire (_Erbfeind_) et la détentrice illégitime d'une
+partie de la terre germanique[447]. Par-dessus tout adversaire de la
+révolution et même du libéralisme[448], piétiste scrupuleux et
+mystique, dévot du moyen âge, rêvant je ne sais quelle restauration
+archéologique, mi-féodale et mi-théocratique, il avait la terreur et
+l'horreur de la France de Juillet et de Voltaire. 1830 l'avait indigné
+et effrayé. Six ans plus tard, quand il n'était encore que prince
+royal, la seule nouvelle que les fils de Louis-Philippe étaient
+invités à Berlin et qu'à Vienne on les «attendait à bras ouverts»,
+l'avait jeté dans une humeur noire. «Tout cela m'est si dur,
+écrivait-il, que j'en pleurerais[449].» Une fois roi, ses sentiments
+ne changèrent pas. Peu après son avénement, causant à Londres avec le
+baron Stockmar, il laissait voir son désir de faire partout échec à
+notre influence. «En France, ajoutait-il, il n'y a plus ni religion ni
+morale: c'est un état social entièrement pourri, comme celui des
+Romains avant la chute de l'Empire; je crois que la France s'écroulera
+de la même manière[450].» Il célébrait l'anniversaire de la bataille
+de Leipzig avec des discours appropriés, et, fort occupé de
+l'achèvement de la cathédrale de Cologne, enfouissait sous le porche
+cette inscription: _Post Franco-Gallorum invasionem_. Aussi, M.
+Bresson pouvait-il bientôt écrire, au sujet des dispositions du
+nouveau roi à notre égard: «Le fond, chez lui, est malveillant. C'est
+toujours l'esprit de 1813, la première empreinte reçue... En toute
+question qui nous touchera, comptons, avec une certitude presque
+infaillible, qu'il se rangera contre nous. Son très-regrettable père
+constituait un tout autre élément dans la politique européenne[451].»
+
+[Note 443: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à 507.]
+
+[Note 444: _Ibid._, p. 506.]
+
+[Note 445: Frédéric-Guillaume III, qui gouverna la Prusse de 1797 à
+1840, recommanda, par son testament, à son successeur, de ne jamais
+rompre avec le czar et l'empereur d'Autriche.]
+
+[Note 446: Après une conversation qu'il eut à Londres, en 1842, avec
+ce prince, le baron Stockmar écrivait: «Dans sa culture générale, le
+Roi est essentiellement germanique.» (_Les Souvenirs du conseiller de
+la reine Victoria_, par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)]
+
+[Note 447: Telle était son aversion pour les Welches que, malgré son
+goût très-vif pour la peinture, il ne voulut jamais acquérir un
+tableau de l'école française.]
+
+[Note 448: À quel point l'horreur de la révolution dominait, chez ce
+prince, jusqu'au sentiment de l'unité allemande et de l'ambition
+personnelle, on put s'en rendre compte, en 1848, quand il repoussa la
+couronne impériale que lui offrait le parlement de Francfort. Il
+expliquait ainsi son refus à son confident, M. de Bunsen: «D'abord,
+cette couronne n'est pas une couronne. La couronne que pourrait
+prendre un Hohenzollern, ce n'est pas, même avec l'assentiment des
+princes, la couronne fabriquée par une assemblée issue d'un germe
+révolutionnaire, une couronne _dans le genre de la couronne des pavés
+de Louis-Philippe_ (ces mots étaient en français dans le texte). C'est
+la couronne qui porte l'empreinte de Dieu, la couronne qui fait
+souverain, par la grâce de Dieu, celui qui la reçoit avec le
+saint-chrême... La couronne dont vous vous occupez, elle est
+déshonorée surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la
+révolution de 1848... Quoi! cet oripeau, ce bric-à-brac de couronne
+pétri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter à un
+roi légitime, bien plus, à un roi de Prusse qui a eu cette bénédiction
+de porter, non pas la plus ancienne, mais la plus noble des couronnes
+royales, celle qui n'a été volée à personne!» La dernière phrase fera
+peut-être sourire; mais le reste de la lettre montre au vif et au vrai
+les sentiments du Roi. (_Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_,
+par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)]
+
+[Note 449: _Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M.
+SAINT-RENÉ TAILLANDIER.]
+
+[Note 450: _Souvenirs du conseiller de la reine Victoria._]
+
+[Note 451: Lettre à M. Guizot, du 24 septembre 1843. (_Documents
+inédits._)]
+
+Enfin, il n'était pas jusqu'aux petits États de l'Allemagne qui, bien
+qu'étrangers au traité du 15 juillet et sans intérêt en Orient,
+n'eussent fini par s'émouvoir de nos armements et de nos menaces de
+guerre continentale. Vainement notre diplomatie cherchait-elle à les
+attirer dans l'orbite de la France, ils se tournaient, effrayés, vers
+les deux grandes puissances allemandes et gourmandaient même leur
+quiétude et leur immobilité[452]. Ces plaintes décidèrent l'Autriche
+et la Prusse à se concerter sur les moyens de mettre en branle la
+machine lourde et compliquée qu'on appelait la Confédération
+germanique[453]. «Tant qu'il sera question du conflit qui existe entre
+la Porte et Méhémet-Ali, écrivait, le 9 octobre, M. de Metternich au
+roi de Prusse, la Confédération n'aura rien à voir dans l'affaire.
+Mais si la question devient _européenne_, au lieu de rester spéciale,
+il faudra que la Confédération agisse en puissance appelée à jouer un
+rôle important dans le grand conseil.» Et il prévoyait l'éventualité
+prochaine où elle aurait «le devoir de demander à la France à qui
+s'adressaient ses menaces». De ces pourparlers, sortit assez
+promptement une convention secrète entre l'Autriche et la Prusse,
+déterminant «la manière dont l'armée de la Confédération devrait être,
+le cas échéant, employée contre la France»; il était entendu en outre
+que le gouvernement de Berlin proposerait, en temps et lieu, à la
+Confédération de se déclarer atteinte par toute attaque contre les
+possessions italiennes de l'Autriche[454]. En attendant, les divers
+États de l'Allemagne, suivant l'exemple de la Prusse, interdisaient
+l'exportation des chevaux en France: mesure fort gênante pour nos
+armements et que la presse officieuse de Paris avait vainement tâché
+de prévenir, en déclarant bruyamment à l'avance qu'elle y verrait
+l'équivalent d'une déclaration de guerre. L'un de nos agents
+diplomatiques près l'une des petites cours germaniques écrivait,
+quelques semaines plus tard, le 3 novembre, alors que M. Thiers
+n'était plus au pouvoir: «Je crois être sûr qu'on était au moment
+d'ordonner quelques armements en Allemagne; ils n'ont été différés que
+par la crise ministérielle qui s'est déclarée chez nous[455].» Les
+cours allemandes se sentaient d'ailleurs poussées par leurs peuples:
+mouvement d'opinion singulièrement puissant et passionné alors mal vu
+et mal compris de la France, mais qui devait avoir de trop redoutables
+suites pour qu'il n'y ait pas intérêt à s'y arrêter quelque temps, à
+en rechercher l'origine, le caractère et le développement. Aussi bien,
+les événements actuels projettent-ils sur ce passé une lumière qui
+manquait aux contemporains.
+
+[Note 452: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_, et HILLEBRAND,
+_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 437.]
+
+[Note 453: Lettre de M. de Metternich à Frédéric-Guillaume IV, en date
+du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à
+495.)]
+
+[Note 454: _Ibid._, p. 505 à 507.]
+
+[Note 455: Lettre du marquis d'Eyragues, ministre de France à
+Stuttgard, au maréchal Soult, 3 novembre 1840. (_Documents inédits._)]
+
+La lutte dont l'Allemagne avait été le sanglant théâtre, au
+commencement du siècle, avait laissé, des deux côtés du Rhin, des
+impressions bien différentes. «La conscience française, a-t-on écrit,
+est courte et vive; la conscience allemande est longue, tenace,
+profonde. Le Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu'il a
+fait et celui qu'on lui a fait; l'Allemand est rancunier, peu
+généreux; il comprend médiocrement la gloire, le point d'honneur; il
+ne connaît pas le pardon[456].» C'est ainsi que l'Allemand gardait,
+des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, un ressentiment que la
+revanche de la dernière heure n'avait aucunement désarmé et que les
+années, en s'écoulant, n'effaçaient pas. Il avait, du reste, contre
+nous, des griefs plus anciens encore: il nous en voulait de l'avoir
+raillé au dix-huitième siècle, d'avoir conquis l'Alsace et ravagé le
+Palatinat au dix-septième. Jusqu'où ne remontait pas cette rancune
+archéologique? Henri Heine racontait, en 1835, qu'à Goettingue, dans
+une brasserie, «un jeune Vieille-Allemagne avait déclaré qu'il fallait
+venger dans le sang des Français celui de Konradin de Hohenstaufen,
+qu'ils avaient décapité à Naples». Et, peu après, un savant des bords
+du Rhin, interrogé par M. Quinet sur le but poursuivi par ses
+compatriotes, lui répondait gravement: «Nous voulons revenir au traité
+de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.»
+
+[Note 456: RENAN, _Réforme intellectuelle et morale de la France_.]
+
+Le Français n'avait pas conscience de la haine dont il était l'objet.
+Comme on l'a dit avec raison, l'Allemagne, malgré sa proximité, n'a
+été longtemps pour nous qu'une grande inconnue[457]. Cela tenait au
+caractère profond, complexe et sourd des mouvements de l'esprit
+allemand, à notre ignorance de la langue, au défaut de sympathie de
+notre génie prompt, clair et parfois un peu superficiel, pour un génie
+abstrait, confus et obscur. Ajoutez qu'à l'époque dont nous parlons,
+il n'y avait, outre-Rhin, ni journaux exprimant librement la pensée
+nationale, ni capitale unique où l'on pût observer cette pensée pour
+ainsi dire concentrée et résumée. Comment d'ailleurs eussions-nous
+soupçonné, chez nos voisins, des ressentiments que nous n'éprouvions
+pas? Si nous nous souvenions encore de Waterloo et parlions parfois de
+le venger, c'était aux Anglais seuls que nous nous en prenions: on eût
+dit que nous avions oublié la part de Blücher dans la fatale journée.
+Bien plus, par un sentiment nouveau dans notre histoire, nous nous
+étions pris, depuis 1815, d'un engouement attendri pour cette
+Allemagne, autrefois dédaignée. Sur la foi de madame de Staël[458],
+nous nous la figurions comme une nation patriarcale, sentimentale,
+rêveuse, foyer de la pensée pure et du chaste amour, inapte aux
+réalités vulgaires, amoureuse de justice, incapable de ruse et de
+violence, dépaysée au milieu des passions et des convoitises du monde,
+et y ressentant comme la nostalgie de l'idéal. L'imagination de nos
+poètes et de nos artistes se plaisait dans la compagnie des
+Marguerite, des Mignon, des Charlotte, des Dorothée, pendant que nos
+philosophes s'obscurcissaient au contact de Kant et de Hegel, ou que
+nos savants exaltaient et suivaient la science allemande. L'un des
+ministres du 1er mars, M. Cousin, avait beaucoup contribué à répandre
+en France cet engouement germanique. Vainement Henri Heine était-il
+venu, avec un éclat de rire sardonique, déchirer l'image brillante et
+généreuse tracée par madame de Staël[459], et avait-il fait apparaître
+à la place une réalité beaucoup moins poétique, une race forte, rude,
+aux appétits violents, aux âpres convoitises, «soupirant après des
+mets plus solides que le sang et la chair mystiques», impatiente de
+jouir, de posséder et de dominer; vainement nous criait-il: «Prenez
+garde, on ne vous aime pas en Allemagne, vous autres Français», et
+nous faisait-il l'énumération de l'armée terrible, implacable, qui se
+lèverait un jour contre nous, rien ne pouvait nous ébranler; nous
+restions, malgré tout, «teutomanes[460]».
+
+[Note 457: Voy. une étude intéressante de M. Joseph REINACH, _De
+l'influence de l'Allemagne sur la France_, insérée dans la _Revue
+politique et littéraire_.]
+
+[Note 458: Voy. son livre _De l'Allemagne_ (1814).]
+
+[Note 459: _L'Allemagne_, par Henri HEINE (1835).]
+
+[Note 460: Sur cette singulière influence du livre de madame de Staël,
+voyez un brillant article de M. CARO, _les Deux Allemagnes_, publié
+par la _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1872.]
+
+Tels étaient les sentiments respectifs des deux peuples, quand, à la
+suite du traité du 15 juillet 1840, l'écho de nos bruits de guerre
+parvint en Allemagne, y apportant quelques phrases sur les frontières
+du Rhin, bravades jetées à la légère et sans passion[461]. Il n'en
+fallut pas davantage pour y provoquer comme une éruption de cette
+gallophobie, demeurée jusqu'alors à peu près souterraine. «Toutes les
+fureurs de 1813 firent explosion, a raconté depuis un Français qui se
+trouvait alors à l'Université de Heidelberg. Je n'avais aucune idée
+d'une telle violence... Je devais croire que la France nouvelle, par
+sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait
+effacé ces souvenirs des jours de haine. Il n'en était rien. Chaque
+jour, dans la salle du muséum, des gazettes, venues de toutes les
+villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Défis,
+insultes, calomnies se succédaient comme des feux de peloton. L'odieux
+_crescendo_ allait s'exaltant d'heure en heure[462].» De lourdes et
+savantes brochures remontaient jusqu'à Arminius pour faire le procès
+des Gaulois. La conclusion générale était qu'il fallait reprendre
+l'Alsace et la Lorraine. Si l'on retrouvait là toute la passion, toute
+la violence de 1813, rien ne rappelait l'éclat épique des productions
+littéraires de cette époque, des polémiques de Goerres, des poésies de
+Koerner, des chansons de Arndt, des sonnets de Rückert. En 1840, tout
+est plus grossier. Dans ce fatras, un seul morceau se détache, le
+chant de Becker: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand[463]!»
+La poésie est médiocre; l'auteur était un inconnu, petit employé dans
+je ne sais quelle administration publique à Cologne; mais la passion
+nationale vint donner à ses vers un accent et une portée qu'ils
+n'auraient pas eus par eux-mêmes. Du coup, la célébrité de Nicolas
+Becker fit pâlir les grands noms de 1813; le roi de Bavière lui envoya
+une coupe avec des vers de sa façon, et le roi de Prusse 1,000 thalers
+avec une promesse d'avancement. Plus de soixante compositeurs mirent
+en musique cette sorte de _Marseillaise_ germanique, et de la Baltique
+aux Alpes, du Rhin à la Vistule, des voix innombrables chantèrent d'un
+ton farouche: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand!»
+
+[Note 461: M. Quinet, dont la brochure «1815-1840» fut l'une des
+causes principales du soulèvement des esprits, au delà du Rhin, avait
+été un «teutomane» passionné.]
+
+[Note 462: SAINT-RENÉ TAILLANDIER, _Dix ans de l'histoire
+d'Allemagne_, Préface.]
+
+[Note 463: Voici la pièce entière: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin
+allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux
+avides;--Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe
+verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.--Ils ne
+l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les coeurs
+s'abreuveront de son vin de feu;--Aussi longtemps que les rocs
+s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes
+cathédrales se reflèteront dans son miroir.--Ils ne l'auront pas, le
+libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront
+la cour aux jeunes filles élancées.--Ils ne l'auront pas, le libre
+Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient
+ensevelis dans ses vagues.»]
+
+Surpris par cette explosion, les Français n'y comprenaient rien. Henri
+Heine rapporte qu'il rencontra alors, sur le boulevard des Italiens,
+M. Cousin, arrêté devant une boutique d'estampes, à contempler des
+compositions d'Overbeck. «Le monde était sorti de ses gonds, dit
+Heine, le tonnerre du canon de Beyrouth soulevait, comme un tocsin,
+tout l'enthousiasme guerrier de l'Orient et de l'Occident; les
+pyramides d'Égypte tremblaient; en deçà et au delà du Rhin, on
+aiguisait les sabres,--et Victor Cousin, alors ministre de France,
+admirant les paisibles et pieuses têtes des saints d'Overbeck, parlait
+avec ravissement de l'art allemand et de la science allemande, de
+notre profondeur d'âme et d'esprit, de notre amour de la justice et de
+notre humanité. «Mais, au nom du ciel! dit-il soudain, en
+s'interrompant lui-même, et comme s'il s'éveillait d'un rêve, que
+signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup, en
+Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous, Français?» Et le
+ministre philosophe se perdait en conjectures, ne parvenant pas à
+s'expliquer cette colère[464]. Quant au public, il ne s'en apercevait
+même pas. Les journaux de Paris, tout absorbés par leurs polémiques
+contre la presse anglaise, répondaient à peine aux attaques bien
+autrement violentes qui leur venaient de l'Est; on eût presque dit
+qu'ils les ignoraient. Personne ne lisait, en France, les brochures de
+combat qui pullulaient en Allemagne. Les vers de Becker eux-mêmes ne
+parurent pas, pendant quelque temps, avoir franchi la frontière. Ce
+fut seulement plus tard, en juin 1841, que Musset, agacé par ce grand
+bruit de voix tudesques chantant à pleine bouche et sur un ton de
+menace, riposta par ses strophes du _Rhin allemand_, cinglantes comme
+une volée de coups de cravache, mais témoignant de plus d'impertinence
+railleuse que d'animosité profonde. À la même date, Lamartine
+répondit, lui aussi, au chant de guerre du Tyrtée prussien, mais par
+une _Marseillaise de la paix_, hymne d'amour et de fraternité
+internationale, où notre poëte répudiait toute visée «sur le libre
+Rhin» et s'écriait:
+
+ Vivent les nobles fils de la grave Allemagne!
+
+Appel un peu naïf qui devait provoquer de la part de ces «nobles fils»
+un redoublement d'injures contre la France[465].
+
+[Note 464: _Lutèce_, p. 204.]
+
+[Note 465: M. Quinet écrivait en septembre 1841: «Les journaux
+allemands ont indignement, abominablement traité la _Marseillaise de
+la paix_.» (_Correspondance de Quinet._)]
+
+Et cependant, à y regarder d'un peu près, les Français de 1840 eussent
+pu discerner, dans l'agitation d'outre-Rhin, quelque chose de plus
+menaçant encore pour leur pays qu'une explosion de haine. En 1813,
+l'Allemagne, soulevée par notre invasion, n'avait pas seulement poussé
+un cri de nationalité et d'unité[466]. Alors était apparue, pour la
+première fois, l'idée d'une grande patrie allemande, réunissant et
+absorbant toutes les petites patries particulières, et même
+revendiquant, contre les États voisins, les territoires où elle
+prétendait reconnaître l'empreinte germanique. Mais, en 1815, au lieu
+de l'unité attendue, le congrès de Vienne avait consacré, dans
+l'organisation de la Confédération germanique, ce que M. Saint-Marc
+Girardin a spirituellement appelé «le mal de la petitesse et de la
+dislocation»; au lieu de la liberté promise, les gouvernements
+allemands, soutenus par la Sainte-Alliance, s'étaient appliqués à
+rétablir leur pouvoir absolu et avaient traité en ennemis, ou du moins
+en suspects, les patriotes de 1813. Sous le coup de cette déception,
+l'idée de l'unité parut s'effacer ou être reléguée au second plan. Les
+plus ardents, tournant toute leur colère contre leurs princes,
+s'absorbèrent dans la lutte pour la liberté locale, lutte morcelée sur
+cent théâtres différents et prenant ainsi un caractère plus
+autonomique qu'unitaire; ils s'y trouvaient même amenés à se servir
+des idées françaises, heureux et presque reconnaissants, quand leur
+venait d'Occident un souffle de liberté plus vif ou, comme en 1830, un
+vent de tempête révolutionnaire[467]: du reste, malgré ce secours, ils
+ne faisaient pas grand progrès. Pendant ce temps, la masse de la
+nation, découragée, dégoûtée de la politique, revenait à l'étude, et,
+comme a dit M. Klaczko, se «replongeait dans les immensités de la
+pensée, pour y chercher l'oubli». Les uns, devenus dévots du
+romantisme, «se mettaient à genoux devant l'idéal». Les autres,
+occupés à refaire toutes les connaissances humaines d'après le verbe
+de Hegel, s'enfouissaient pour ainsi dire dans cette colossale
+besogne, étrangers aux bruits du dehors, broyant tous les sentiments,
+sous la formidable meule de la nouvelle dialectique, et apprenant de
+cette philosophie l'indifférence suprême, produite par la prétention
+de tout comprendre. Henri Heine a fait, avec son _humour_ habituelle,
+le portrait de cette Allemagne «immobile et livrée à un profond
+sommeil». «Je la parcourus, jeune encore, dit-il, et observai ces
+hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages; j'étudiai leur
+physionomie; je leur mis la main sur le coeur, et ils commencèrent à
+parler dans leur sommeil somnambulique: discours entrecoupés dans
+lesquels ils me révélaient leurs plus secrètes pensées. Les gardiens
+du peuple, bien enveloppés dans leurs robes de chambre d'hermine,
+leurs bonnets d'or bien enfoncés sur les oreilles, étendus dans de
+grands fauteuils de velours rouge, dormaient aussi et même ronflaient
+de grand coeur. Cheminant ainsi avec le havre-sac et le bâton, je dis
+et je chantai à haute voix ce que j'avais découvert sur la figure de
+ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des soupirs de leurs
+coeurs. Tout demeura tranquille autour de moi, et je n'entendis que
+l'écho de mes propres paroles.» Sans doute, comme le donne à entendre
+Heine, la grande idée allemande, la passion unitaire n'était pas
+morte, mais enfin elle sommeillait.
+
+[Note 466: Sur les phases diverses de l'agitation unitaire en
+Allemagne, voyez les articles intéressants publiés par M. Julian
+KLACZKO, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1862 et du 15
+janvier 1863.]
+
+[Note 467: «Nous vivions et pensions dans les journaux étrangers, a
+dit l'un de ces libéraux allemands; nous étions là chez nous, bien
+plus que dans notre patrie.»]
+
+Prolonger ce sommeil, tel était notre intérêt manifeste, telle devait
+être notre politique. Nos gouvernements s'y étaient appliqués depuis
+vingt-cinq ans, quand, tout à coup, dans l'émotion causée par le
+traité du 15 juillet, il se fit un tel bruit en France, que, sans y
+penser, on se trouva avoir réveillé le dormeur. Celui-ci se redressa,
+avec un grognement menaçant. Alors reparurent, au delà du Rhin, ces
+grands mots d'unité allemande, de patrie allemande, de gloire
+allemande, que les princes proscrivaient naguère comme suspects de
+sédition et que les peuples semblaient avoir oubliés. On s'exalta à
+les prononcer, à les répéter, à les crier, à les chanter. Il fut
+bientôt visible qu'un changement immense s'accomplissait, que
+l'Allemagne contemplative et immobile s'effaçait pour laisser
+apparaître une Allemagne active, ambitieuse, farouche, impatiente de
+jouir, de dominer, de tenir le premier rôle parmi les maîtres du monde
+réel. Au bout de quelques mois, la crise orientale était finie; les
+derniers bruits de guerre s'éteignaient en France; personne n'y
+parlait plus du Rhin ni même ne se souvenait de la colère germanique;
+mais, chez nos voisins, l'agitation unitaire survivait à la cause
+accidentelle qui l'avait produite. Journaux et livres, science et art,
+manifestations des peuples et des princes, tout contribuait à grossir
+le courant vers une patrie une, sous l'hégémonie de la Prusse, à
+aviver la haine et le mépris de la France. L'anniversaire de la
+bataille de Leipzig devenait la grande fête nationale[468]. Ce
+mouvement ne devait plus s'arrêter, et notre génération ne sait que
+trop jusqu'où il a conduit l'Allemagne, la France et le monde.
+
+[Note 468: En 1842, par exemple, à l'occasion de cet anniversaire, le
+roi de Prusse prononçait, devant les princes allemands réunis pour
+assister aux manoeuvres de son armée, un discours tout rempli
+d'invocations à l'unité germanique et tout enflammé des passions de
+1813; à la même date, le roi de Bavière inaugurait le Walhalla, sorte
+de temple élevé à la patrie allemande, et où, pour bien montrer le
+genre de gloire qu'on rêvait pour elle, on faisait figurer Alaric,
+Genséric, Odoacre et Totila; enfin, sur un autre point, ce jour était
+également choisi pour poser la première pierre de la forteresse d'Ulm,
+qui devait compléter le système de fortifications élevées, en
+exécution des traités de 1815, contre la France et à ses dépens.]
+
+Histoire étrange que celle de cette unité allemande, si funeste à
+notre grandeur, et qui semble cependant n'avoir toujours progressé que
+par notre fait, aussi bien à l'origine, en 1813, que plus tard, en
+1848, en 1866, en 1870. Entre ces dates néfastes de l'imprévoyance
+française, il convient d'inscrire 1840. Le ministère du 1er mars, qui
+ne nous rappelle, en France, qu'un accident passager de notre
+politique, marque une époque dans l'histoire de nos voisins. Ceux-ci
+ne s'y trompent pas. «Ce fut là le jour de la conception de
+l'Allemagne», écrivait récemment un Prussien[469]. Dès novembre 1840,
+au milieu même des événements, M. de Metternich, après avoir noté que,
+dans tous les pays germaniques, «le sentiment national était monté
+comme en 1813 et 1814», ajoutait: «M. Thiers aime à être comparé à
+Napoléon; eh bien, en ce qui concerne l'Allemagne, la ressemblance est
+parfaite et la palme appartient même à M. Thiers. Il lui a suffi d'un
+court espace de temps pour conduire ce pays là où dix années
+d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur[470].» Un peu plus
+tard, en 1854, rappelant ses souvenirs de 1840, Henri Heine écrivait:
+«M. Thiers, par son bruyant tambourinage, réveilla de son sommeil
+léthargique notre bonne Allemagne et la fit entrer dans le grand
+mouvement de la vie politique de l'Europe; il battait si fort la diane
+que nous ne pouvions plus nous rendormir, et, depuis, nous sommes
+restés sur pied. Si jamais nous devenons un peuple, M. Thiers peut
+bien dire qu'il n'y a pas nui, et l'histoire allemande lui tiendra
+compte de ce mérite[471].»
+
+[Note 469: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_.--Cet historien
+ajoute: «C'en était fini, pour l'élite de la nation, des idées
+françaises. Le courant, jusqu'alors souvent arrêté, de l'amour de la
+liberté nationale et historique prit à jamais le dessus, dans ces
+heures d'agitation, sur le courant rationnel français de l'esprit de
+révolution.»]
+
+[Note 470: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 447 et 503.]
+
+[Note 471: _Lutèce_, Épître dédicatoire, p. 6.]
+
+En 1840, notre gouvernement était trop mal informé des choses
+d'outre-Rhin pour discerner toute la portée de ce mouvement unitaire.
+Du moins, en devait-il voir et entendre assez pour ne pas douter que
+la Confédération germanique ne fît au besoin cause commune avec les
+quatre puissances. Comme l'écrivait alors M. de Metternich,
+«l'Allemagne tout entière était prête à accepter la guerre, et cela
+_de peuple à peuple_[472].» Au cas donc où la France en appellerait
+aux armes, elle rencontrerait devant elle, au grand complet, cette
+vieille coalition qui avait tenté de se reformer après 1830, mais que
+notre alliance avec l'Angleterre et notre prudente sagesse avaient
+fait alors avorter; non pas la coalition incertaine, mal armée, de
+1792, mais celle de la fin de l'Empire, passionnée, résolue, sûre
+d'elle-même et de ses forces. Nos ambassadeurs ne manquaient pas d'en
+avertir M. Thiers. Dès le 8 août, M. de Barante lui écrivait de
+Saint-Pétersbourg: «Si nous faisions grand bruit en parlant de
+bouleversement général, de conquête, de guerre d'invasion, nous nous
+trouverions aussitôt en face de l'Europe de 1813. Le même esprit y
+règne et se réveille à la moindre idée de nos prétentions ambitieuses.
+Les souvenirs sont encore tout vifs[473].» Lord Palmerston, dans les
+dépêches qu'il faisait communiquer au gouvernement français, lui
+donnait, sous forme de menaces, des avertissements non moins utiles à
+méditer. «Si la voie ouverte par M. Thiers continuait à être suivie,
+disait-il, l'Europe devrait penser que les desseins actuels de la
+France sont semblables à ceux qui, pendant la République et l'Empire,
+forcèrent l'Europe à s'unir pour résister à ses agressions; dans ce
+cas, l'Europe pourrait se convaincre de la nécessité de prévenir ces
+desseins par une combinaison de moyens défensifs pareils à ceux
+qu'elle employa alors pour protéger ses libertés[474].»
+
+[Note 472: Lettre du 8 novembre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_,
+t. VI, p. 447).]
+
+[Note 473: C'était presque à chaque page de sa correspondance, que M.
+de Barante jetait, comme un menaçant avertissement, cette date de
+1813. Avant même le traité du 15 juillet, il écrivait, le 18 mars
+1840, à M. Guizot: «La guerre viendra, non pas la guerre de 1792, mais
+celle de 1813: une coalition bien unie, de grandes armées animées des
+traditions encore vives de leurs derniers succès, composées d'une
+façon presque aussi nationale que la nôtre, et d'un tout autre esprit
+que les troupes mercenaires du siècle dernier.» Le 14 avril, il
+répétait à M. Bresson: «L'Europe veut la paix...; mais si la guerre
+éclatait, elle se combinerait comme en 1813.» Enfin il écrivait à un
+de ses fils, le 22 décembre: «Le napoléonisme de journaux et de
+tribune nous a reportés en 1813. C'est payer cher des paroles.»
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 474: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 20 octobre
+1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
+
+Il est vrai qu'à entendre ceux qui, en France, poussaient à la guerre,
+à lire leurs journaux, nous avions en main une arme puissante,
+terrible, nous permettant de braver la coalition: c'était la
+propagande révolutionnaire. L'Europe prétendait revenir à 1813; nous
+lui répondrions en revenant à 1792. Libre à elle de refaire une
+Sainte-Alliance; il nous suffirait de jeter un appel, pour que partout
+les peuples opprimés secouassent leur joug, brisassent leurs fers. Ces
+déclamations nous sont connues; elles avaient cours parmi les
+«patriotes» de 1830 et de 1831; ce programme est celui que
+développaient alors, avec accompagnement d'émeutes dans la rue, les
+Lamarque et les Mauguin, celui contre lequel Casimir Périer livrait le
+tragique combat qui lui coûta la vie et lui donna la gloire. C'est en
+triomphant, non sans peine ni péril, de cette politique de propagande,
+que la monarchie de Juillet avait fondé son pouvoir en France, acquis
+son crédit en Europe. On prétendait donc lui arracher le reniement de
+cette ancienne victoire. On voulait qu'après dix ans de règne
+pacifique, bien assise chez elle, considérée de ses voisins, à une
+époque de tranquillité générale, elle arborât subitement ce drapeau de
+révolution qu'elle avait eu le courage d'écarter, dans l'incertitude
+de ses premiers jours, quand tout, chez elle et autour d'elle, était
+trouble et exaltation. Ne voyait-on pas qu'elle y perdrait tout
+d'abord son honneur?
+
+Et pour quel profit? Cette arme de la guerre révolutionnaire
+était-elle aussi efficace, aussi puissante qu'on le prétendait? Quelle
+réalité y avait-il derrière ces menaces déclamatoires? Depuis
+l'époque légendaire de 1792 que l'on évoquait, bien des changements
+s'étaient accomplis chez nous et autour de nous. «En France,
+aujourd'hui, écrivait M. Guizot, le 13 octobre 1840, je crois à la
+violence révolutionnaire, je ne crois pas à l'élan révolutionnaire de
+la nation[475].» Le mot était profond et vrai. Les haines, les
+convoitises, l'esprit de discorde, de révolte et d'anarchie,
+fermentaient toujours dans certains bas-fonds et menaçaient la
+société. Mais un mouvement puissant, général, soulevant le peuple
+entier, le poussant à accomplir par la force, au dedans ou au dehors,
+une grande transformation, on l'eût vainement cherché. Par contre, il
+s'était répandu, dans ce peuple, des préoccupations et des habitudes
+de bien-être qui le rendaient plus que jamais soucieux de sa
+tranquillité, réfractaire aux aventures. La gauche elle-même, cette
+gauche qui criait si fort, était, au fond, fatiguée comme la nation
+entière; il y avait chez elle moins de passion que de routine
+révolutionnaire; elle n'était pas plus en mesure de réaliser ses
+menaces que de tenir ses promesses. Et puis, en Europe, où
+pouvions-nous nous flatter que notre appel à la révolte trouvât écho?
+Au delà du Rhin, on l'a vu, la nation était notre ennemie plus encore
+que les gouvernements. Si les Italiens et les Polonais n'avaient pas
+contre nous les mêmes préventions, les uns étaient «énervés», les
+autres «écrasés[476]», et il n'y avait pas à attendre de ce côté un
+concours considérable. D'ailleurs, à l'étranger, autant qu'en France,
+le sentiment dominant était la lassitude des secousses passées, le
+besoin de repos. M. de Barante ne cessait d'en avertir M. Thiers.
+«Peut-être en 1830, disait-il, la propagande pouvait-elle faire des
+révolutions; aujourd'hui, elle ne ferait que des émeutes et aurait
+contre elle tout ce qui a intérêt à l'ordre public... En somme, il n'y
+a nulle analogie entre le temps présent et les souvenirs de 1792. À
+cet égard, toute illusion serait dangereuse[477].»
+
+[Note 475: Lettre au duc de Broglie. (_Mémoires de M. Guizot._)]
+
+[Note 476: Ces expressions sont tirées d'une autre lettre de M.
+Guizot, en date du 17 octobre 1840.]
+
+[Note 477: _Documents inédits._]
+
+Pour être impuissante contre nos ennemis, l'arme de la guerre
+révolutionnaire n'eût pas été inoffensive pour nous-mêmes. Elle
+n'était pas de celles qu'une monarchie, surtout une monarchie
+d'origine récente et encore contestée, pût manier sans risque de se
+blesser, peut-être mortellement. Les passions soulevées eussent, avant
+même de passer la frontière, exigé satisfaction à l'intérieur. La
+France avait grande chance d'être la seule ou tout au moins la
+première victime de la révolution qu'elle aurait tenté de déchaîner
+sur le monde. C'était d'ailleurs la conséquence de nos bouleversements
+successifs et de l'état troublé, instable, où ils avaient réduit notre
+pays, que les grandes émotions, bonnes ou mauvaises, y prenaient
+facilement une forme révolutionnaire. Tout se tournait en
+_Marseillaise_. Les agitateurs politiques le savaient bien; aussi
+étaient-ils à l'affût des diverses émotions, prêts à s'en emparer, à
+les pervertir, pour les faire servir à leurs desseins de renversement.
+Ainsi avaient-ils fait maintes fois des aspirations libérales; ainsi
+cherchaient-ils à faire des susceptibilités patriotiques: perfide
+manoeuvre qui condamnait les hommes d'ordre à paraître combattre les
+sentiments les plus nobles, ici la liberté, là le patriotisme. En
+octobre 1840, à lire les journaux, à considérer la physionomie de la
+population, à entendre ses chants, à assister à ses démonstrations
+diverses, il était de plus en plus manifeste que l'agitation
+républicaine, radicale, démagogique, croissait avec l'agitation
+belliqueuse, qu'elle s'en servait, que toutes deux se mêlaient, et que
+la première tendait à dominer la seconde. Aussi pouvait-on augurer des
+désordres qu'amènerait la guerre elle-même, par ceux que produisait
+déjà la seule menace de cette guerre. Les contemporains avaient bien
+le sentiment du danger[478]. «La guerre est encore le moindre des maux
+que je redoute, disait Henri Heine, le 3 octobre. À Paris, il peut se
+passer des scènes près desquelles tous les actes de l'ancienne
+révolution ne ressembleraient qu'à des rêves sereins d'une nuit
+d'été. Les Français seront dans une mauvaise position, si la majorité
+des baïonnettes l'emporte ici[479].» De Londres, M. Guizot ne pouvait
+s'empêcher d'écrire à M. de Broglie: «Je suis inquiet du dedans plus
+encore que du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit
+révolutionnaire exploitant l'entraînement national[480].» Le _Journal
+des Débats_ disait: «Le travail des factions pour s'emparer de la
+question extérieure et la changer en une question de révolution
+intérieure, est patent... Il faut que le pays le sache: il court en ce
+moment deux dangers, un danger extérieur et un danger intérieur...
+L'agitation des esprits ouvre aux factions une chance inattendue; la
+guerre est un noble prétexte; une révolution est leur but[481].»
+
+[Note 478: Béranger écrivait, le 12 octobre 1840: «Quelques-uns
+veulent la guerre par patriotisme plus ou moins éclairé; beaucoup
+d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au détriment du
+pouvoir actuel.»]
+
+[Note 479: _Lutèce_, p. 126.]
+
+[Note 480: Lettre du 13 octobre 1840.--Quelques semaines plus tard,
+commentant cette idée à la tribune de la Chambre, M. Guizot disait:
+«Je respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il
+s'égare... Mais au sortir des grandes secousses politiques, il reste,
+dans la société, quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement
+national, qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je
+n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit
+révolutionnaire. Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais à tant
+d'époques diverses, ce qui a fait la difficulté de notre situation,
+c'est ce contact perpétuel de l'esprit révolutionnaire et de
+l'entraînement national; c'est l'esprit révolutionnaire essayant de
+s'emparer, de dominer, de tourner à son profit l'entraînement
+national, sincère et généreux.» (Discours du 25 novembre 1840.)]
+
+[Note 481: 6 octobre 1840.]
+
+Après ce long examen, nous pouvons conclure. Nulle chance de s'en
+tenir à une guerre limitée et politique; elle serait forcément
+générale contre toute l'Europe coalisée, gouvernements et peuples;
+elle serait révolutionnaire avec tous les risques et sans les forces
+de la révolution. La France se trouvait donc placée en face de cette
+perspective: l'écrasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'eût été
+1870 et 1871 trente ans plus tôt.
+
+
+XI
+
+Entre la politique belliqueuse, si violemment réclamée par la partie
+bruyante de l'opinion, et la politique pacifique que la situation de
+la France et de l'Europe semblait imposer, le ministère devait
+choisir. Impossible d'éviter ou d'ajourner ce choix. Les événements
+qui se précipitaient en Orient, l'émotion extrême qu'ils soulevaient
+en France, exigeaient qu'un parti fût pris, sans perdre une heure,
+sans laisser la moindre équivoque. M. Thiers le comprenait, et il en
+éprouvait une singulière angoisse. Sa belle humeur, d'ordinaire un peu
+légère et présomptueuse, s'était évanouie. «Si vous saviez, disait-il
+plus tard, de quels sentiments on est animé, quand d'une erreur de
+votre esprit peut résulter le malheur du pays!... J'étais plein d'une
+anxiété cruelle.» Il avait trop d'intelligence pour n'être pas frappé
+du péril manifeste d'une telle guerre. Mais, en même temps, il était
+troublé du tapage des journaux et de l'effervescence de l'opinion.
+Après s'être avancé comme il l'avait fait, reculer ou seulement
+s'arrêter lui semblait difficile. Des motifs d'ordre très-inégal
+agissaient sur lui: d'abord, la susceptibilité patriotique, le
+sentiment que la France ne pourrait laisser le champ libre aux autres
+puissances, sans déchoir; ensuite, l'amour-propre, l'irritation de son
+insuccès, l'excitation d'esprit, suite naturelle de la campagne qu'il
+menait depuis deux mois, le souci de sa popularité et de son renom de
+ministre «national», sa dépendance envers la gauche, un certain goût
+des aventures et la séduction d'un grand rôle militaire. Il cherchait
+d'ailleurs à se persuader qu'il lui suffirait d'armer; que l'Europe
+redoutait trop la guerre pour l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait
+décidés, et qu'elle deviendrait aussitôt très-coulante, si une fois
+nous étions sérieusement menaçants. Quant à l'agitation
+révolutionnaire, il ne la pouvait nier; mais, disait-il, elle était
+inévitable aux approches de toute guerre, et si cette perspective
+suffisait pour nous arrêter, la France serait à la merci de
+l'étranger.
+
+Ces raisons ne rassuraient pas cependant tous les autres ministres. Si
+habitués qu'ils fussent à s'effacer derrière le président du conseil,
+plusieurs d'entre eux se troublaient à la pensée d'une responsabilité
+qui menaçait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus
+pacifiques étaient les ministres de la guerre et de la marine, le
+général Cubières et l'amiral Roussin; le premier disait tout haut,
+trop haut même parfois, que nous ne serions pas prêts avant un an; le
+second, s'autorisant de l'expérience acquise pendant son ambassade à
+Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun fond sur
+l'armée et la flotte du pacha. M. Cousin était aussi fort animé contre
+la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur éloquente[482].
+D'autres se montraient hésitants et mal à l'aise. Dans ces conditions,
+un accord était difficile. «La confusion règne aux alentours du
+cabinet, écrivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les ministres se
+réunissent par groupes et tiennent conseils sur conseils; ils ne
+savent plus ce qu'ils ont à faire et ne peuvent se décider sur
+rien[483].» Ajoutez, pour augmenter le désarroi, que les journaux de
+gauche, informés des divisions du ministère, intervenaient bruyamment
+dans ses délibérations, et lançaient les menaces les plus terribles
+contre «ceux qui faibliraient». Ces menaces n'étaient pas sans effet
+sur le président du conseil; elles le faisaient pencher de plus en
+plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrière.
+Seulement, quand il s'agissait de préciser en quoi elle consisterait,
+son embarras devenait grand. Augmenter les armements en leur donnant
+une publicité comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec
+annonce qu'elle s'opposerait par la force à toute attaque des alliés
+contre l'Égypte, recommencer en Orient une sorte d'expédition d'Ancône
+et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces idées
+étaient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans
+indication de ce que l'on ferait après et du but auquel on tendait. En
+somme, M. Thiers désirait faire quelque chose, mais ne savait pas
+bien quoi[484]. Il n'osait pas avouer aux autres, ni même s'avouer à
+lui-même qu'il marchait à la guerre; mais, sans la vouloir, il
+inclinait à faire ce qui l'y eût conduit fatalement. De tous les
+partis, c'était certainement le plus mauvais.
+
+[Note 482: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+[Note 483: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
+prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
+
+[Note 484: «Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a écrit M.
+Duvergier de Hauranne, j'ai interrogé tout le monde, M. Thiers, M. de
+Rémusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas exactement...
+Il reste prouvé pour moi, d'une part, qu'il y avait, au sein du
+cabinet et parmi ceux qui le conseillaient, des avis fort différents,
+et que l'on s'en fiait un peu aux événements pour choisir entre ces
+avis; de l'autre, que, pour ne point déranger une harmonie nécessaire,
+on évitait de s'expliquer à fond.» (_Notes inédites._)]
+
+Ce fut en cet état d'esprit que les ministres se réunirent aux
+Tuileries, pour arrêter définitivement avec le Roi la conduite à suivre.
+Louis-Philippe, à la différence de beaucoup d'autres en cette heure de
+trouble, savait très-nettement ce qu'il voulait et surtout ce qu'il ne
+voulait pas. Nul n'avait été plus animé et plus impétueux, au lendemain
+du 15 juillet. Convaincu que Méhémet-Ali résisterait efficacement et que
+l'union des quatre puissances ne durerait pas, il avait cru sans danger
+et au contraire profitable à la paix, de s'abandonner à sa très-sincère
+irritation et de le prendre de haut avec l'Europe. L'événement lui
+donnant tort, il ne mettait pas son amour-propre à s'obstiner dans son
+erreur; pour s'être trompé une fois, il ne se croyait pas condamné à se
+tromper encore; pour avoir contribué à exciter les esprits, il ne se
+jugeait pas tenu de les suivre jusqu'à l'abîme, mais se faisait au
+contraire un devoir de les en détourner. Dès le début, d'ailleurs, nous
+l'avons vu très-décidé à ne pas se laisser entraîner à la guerre, et
+disposé à surveiller son ministère tout en s'associant à sa politique.
+M. de Rémusat, avec sa finesse accoutumée, avait pénétré le fond de la
+pensée royale; le 21 septembre, il écrivait à un de ses amis: «Notre
+situation avec le Roi est actuellement bonne. Il a du goût pour son
+ministère, quoiqu'il ne lui porte pas une confiance absolue... Il jouit
+de sa quasi-popularité... Cependant, quand il croira la paix
+immédiatement menacée, il nous plantera là; il ne nous le cache guère...
+Il ne prendra pas aisément l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors
+les liens seront brisés en un moment[485].» Ces sentiments de
+Louis-Philippe étaient connus à l'étranger. De Vienne, M. de Metternich
+y faisait directement appel, en passant par-dessus la tête des
+ministres français[486]. À Londres, les amis de la paix y trouvaient une
+raison de se rassurer[487]. Il n'était pas jusqu'à lord Palmerston qui,
+malgré ses préventions, ne fît entrer dans les éléments de sa décision
+la confiance en la sagesse royale, sauf à satisfaire sa haine en donnant
+à cette confiance une forme méprisante qui pût fournir, en France, une
+arme aux ennemis de la monarchie de Juillet[488].
+
+[Note 485: _Documents inédits._]
+
+[Note 486: Cf. entre autres deux lettres du 20 août 1840, adressées au
+comte Apponyi. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 440 et
+441.)]
+
+[Note 487: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
+24 août: «Mon frère m'écrit de Paris que le Roi est très-soucieux de
+conserver la paix et qu'en ce moment il tâte le pouls de la nation, en
+vue de régler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien
+qu'agissant maintenant en union apparente avec Thiers, il n'aurait
+aucun scrupule à résister à sa politique, s'il savait pouvoir compter,
+pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation.» (_The
+Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 300.)]
+
+[Note 488: On racontait à Paris que notre chargé d'affaires à Londres,
+ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'était vu aussitôt
+répondre par lord Palmerston: «Je connais le Roi mieux que vous; il ne
+fera jamais la guerre.» (_Documents inédits._)--Voy. aussi plus haut,
+p. 291, l'incident analogue qui s'était produit entre M. Thiers et M.
+Bulwer.]
+
+Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministère proposa
+de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement à une
+rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hésita pas; il
+s'y refusa formellement, déclarant qu'il «ne voulait pas d'une guerre
+qui serait, en Europe, la lutte d'un contre quatre, et qui
+déchaînerait, en France, la révolution[489]». «Puisque l'Angleterre et
+ses alliés, ajoutait-il, nous déclarent qu'ils limiteront les
+hostilités au développement nécessaire pour faire évacuer la Syrie et
+qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, je ne vois pas qu'il
+y ait là pour nous de _casus belli_. La France n'a point garanti la
+possession de la Syrie à Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin
+d'approuver l'agression des puissances, et encore plus loin de vouloir
+leur prêter aucun appui, ni moral, ni matériel, je ne crois pas que
+son honneur soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait
+seule contre le monde entier, uniquement pour maintenir Ibrahim en
+Syrie. On objecte que les alliés vont attaquer l'Égypte. Nous verrons
+alors ce que nous aurons à faire... Dans l'état actuel des choses,
+nous n'avons qu'à attendre, en regardant bien.» Les ministres
+répondirent par l'offre de leur démission. On eût même dit qu'ils
+saisissaient avec une sorte d'empressement cette occasion de se
+retirer. Il ne leur déplaisait pas sans doute d'échapper à la
+responsabilité de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout
+en gardant aux yeux du pays, le bénéfice de leur attitude patriotique.
+Par contre, autour du Roi, on s'émut de voir ainsi une crise
+ministérielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations
+du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquiétait fort d'être en
+quelque sorte dénoncé au pays, par cette démission des ministres,
+comme n'ayant pas le souci de l'honneur français. «M. Thiers,
+disait-il, va être le ministre national, tandis que je serai le Roi de
+l'étranger!» On paraissait même craindre qu'avec l'excitation des
+esprits et le réveil des passions révolutionnaires, cet événement ne
+fût le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de régicide.
+Aussi de graves représentations, des instances émues furent-elles
+aussitôt adressées de toutes parts à M. Thiers. On le conjura
+d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence fût un peu
+calmée. La Reine, dit-on, daigna faire elle-même appel aux sentiments
+d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gardés
+pour la monarchie de Juillet. L'intervention la plus efficace, en
+cette circonstance, fut celle du duc de Broglie, dont nous avons eu
+plusieurs fois occasion de noter les relations avec le cabinet du 1er
+mars. Un sens très-vif de la fierté nationale et une certaine méfiance
+à l'égard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord incliné vers une
+politique analogue à celle du ministère; mais sa prudence commençait à
+s'alarmer[490]. Aussi, quand M. Thiers menaça de découvrir la royauté
+en donnant sa démission, il l'en détourna vivement. «Voulez-vous donc
+jouer les Espartero et vous faire ramener au pouvoir par une émeute?»
+lui demanda-t-il, et il le pressa de chercher un terrain de
+transaction sur lequel il pût s'entendre avec la couronne. Soit qu'ils
+fussent réellement touchés dans leur sentiment monarchique, soit
+qu'ils n'osassent résister à de telles instances, les ministres
+retirèrent leur démission[491].
+
+[Note 489: _Documents inédits._]
+
+[Note 490: «L'émoi est grand, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot,
+le 3 octobre 1840, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des
+résolutions précipitées: j'y ferai de mon mieux.»]
+
+[Note 491: _Documents inédits._]
+
+Restait à trouver la transaction: ce n'était pas chose facile. Les
+conseils se succédaient sans aboutir, parfois singulièrement
+dramatiques; le souverain et le chef du cabinet y faisaient assaut
+d'éloquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour.
+Tout en s'étant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se
+faisait pas faute de parler fort mal du Roi devant sa petite cour de
+journalistes[492]. Ses propos, parfois outrageants, circulaient de
+bouche en bouche[493], et l'écho s'en trouvait, le lendemain, dans les
+feuilles de centre gauche ou de gauche[494]. Dès le 4 octobre, le
+_Constitutionnel_ donnait à entendre que le premier ministre voulait
+sauver l'honneur de la France, mais qu'il rencontrait un obstacle dans
+la royauté. Les jours suivants, cette polémique continua, en
+s'aggravant[495]. Il en résultait pour le prince une situation assez
+dangereuse. «J'admire son courage, écrivait alors Henri Heine; avec
+chaque heure qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment national
+froissé s'accroît le danger qui menace le trône bien plus terriblement
+que tous les canons des alliés[496].» Mais si Louis-Philippe se voyait
+dénoncé par les journaux aux colères des patriotes, il ne lui
+échappait pas que, d'un autre côté, la réaction pacifique était de
+jour en jour plus étendue, quoique encore un peu timide et
+silencieuse. Il sentait que cette réaction se tournait vers lui et
+attendait tout de sa sagesse et de sa fermeté. M. Villemain exprimait
+la pensée de beaucoup, quand il écrivait à M. Guizot: «La paix depuis
+dix ans est une force acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et
+son action personnelle doivent servir encore à la maintenir.» Des
+hommes politiques, des financiers, des industriels, des généraux même
+accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de l'État de préserver
+la France du péril auquel l'exposait la témérité du cabinet. «La
+guerre n'est pas populaire», venait lui dire un député, et celui-ci y
+mettait même une insistance si peu vaillante, que Louis-Philippe
+répondait sévèrement: «S'il faut la faire, la guerre sera
+populaire[497].» C'est que ce prince, tout ami de la paix qu'il fût,
+ne goûtait pas certains des sentiments qui faisaient repousser la
+guerre. «Vous me trouvez trop pacifique, disait-il à ses ministres. Eh
+bien! je le suis encore moins que le pays. Vous ne savez pas jusqu'où
+la pacificomanie conduira ce pays-ci[498].»
+
+[Note 492: _Ibid._]
+
+[Note 493: Nous lisons dans une lettre de M. Quinet, en date du 24
+octobre 1840: «M. Thiers prétend avec ses amis que Louis-Philippe
+fait, en se levant, sa prière comme il suit: «Mon Dieu, accordez-moi
+la platitude quotidienne.» (_Correspondance de Quinet._)]
+
+[Note 494: On lisait, à cette époque, sur le journal que l'une des
+princesses royales écrivait pour le prince de Joinville: «M. Thiers
+n'a pas insisté sur sa démission, mais ses journaux, pendant ce temps,
+jouent un singulier jeu: ils insinuent qu'il est en dissentiment avec
+la couronne, qu'il défend inutilement les intérêts nationaux contre le
+système de la paix à tout prix, et mettent désormais leur assistance à
+la condition d'une déclaration de guerre. Tout ceci ne présage rien de
+bon. J'y vois, Dieu veuille que je me trompe! la contre-partie de
+l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilité
+dont la guerre le chargerait, n'ose ouvertement la poser comme
+question de cabinet, et cependant il ne serait pas fâché de sauver sa
+popularité en rejetant sur le Roi les sages résolutions que l'opinion
+violente de la presse exaltée traite de lâcheté.» (_Revue
+rétrospective._)]
+
+[Note 495: Nous lisons, par exemple, dans le _Courrier français_ du 8
+octobre: «L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un grand
+avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut, il le peut. Ici, il n'y a
+pas un acte de résolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille
+arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de
+délibérations. Le gouvernement, tiraillé par deux influences
+contraires, épuise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de
+séve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq à six
+heures par jour, et sont presque toujours une bataille sans victoire.
+Il semble qu'un mauvais génie s'étudie à ne permettre que des
+enfantements qui sont des avortements.»]
+
+[Note 496: _Lutèce_, p. 130.]
+
+[Note 497: Journal écrit par une des princesses royales pour le prince
+de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
+
+[Note 498: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+Cette lutte entre le Roi et le ministre ne pouvait se prolonger
+indéfiniment. L'incertitude était trop pénible à tous. «Une décision,
+une décision à tout prix, tel est le cri du peuple entier», écrivait
+alors un spectateur[499]. Sous la pression de l'impatience générale et
+du péril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution,
+acceptée à la fois des deux parties. Elle consistait à abandonner la
+Syrie à la fortune de la guerre, mais en déclarant à l'Europe que la
+France n'admettrait pas qu'il fût touché à l'Égypte. Le duc de
+Broglie, qui avait suggéré cette solution, semblait s'être inspiré de
+la conduite suivie par l'Angleterre en 1823: alors, tout en nous
+laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait posé
+un _casus belli_ pour le cas où notre intervention s'étendrait en
+Portugal. Cette sorte d'_ultimatum_ de la politique française fut
+formulé dans une note expédiée, le 8 octobre, à nos ambassadeurs près
+les quatre puissances: les termes en sont intéressants à connaître,
+car notre diplomatie ne devait jamais s'en départir. «La France,
+lisait-on dans cette note, se croit obligée de déclarer que la
+déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une
+atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la
+guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent
+séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'Égypte;
+mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence
+de Méhémet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Disposée à prendre
+part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double
+garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se
+borne, dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait
+consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à
+Constantinople. Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs
+des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en
+ce point nous ne les trouverions pas en désaccord avec nous. Nous
+regretterions ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne
+saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le
+maintien de l'équilibre européen. La France espère qu'on approuvera en
+Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son
+désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer, en
+Orient, à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir
+l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes
+puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale
+ambition[500].» Le fond était net: mais la forme était modérée.
+Plusieurs des ministres avaient demandé d'abord que le _casus belli_
+fût formulé d'une façon plus agressive. Mais, au moment même où le
+conseil délibérait, lord Granville, informé de ce qui s'y passait et
+désireux de seconder les amis de la paix, était venu trouver M. Thiers
+pour lui faire des déclarations rassurantes sur les conséquences de la
+déchéance. «Les puissances, lui avait-il dit formellement, ne veulent
+pas pousser les choses jusqu'au bout.» Rendant compte, le 8 octobre, à
+lord Palmerston de sa démarche, l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait:
+«La conséquence de cette communication a été plus de modération dans
+les termes de la note[501].»
+
+[Note 499: Lettre de Henri Heine, en date du 7 octobre 1840.
+(_Lutèce_, p. 128.)]
+
+[Note 500: Le texte entier de cette note est inséré dans les _Pièces
+historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
+
+[Note 501: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
+
+On conçoit les raisons qui avaient permis au Roi et à M. Thiers,
+malgré leurs vues si opposées, de se réunir sur ce terrain nouveau.
+Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mérite de ne pas
+laisser toute liberté aux autres puissances: pour n'être pas formulé
+expressément et offensivement, le _casus belli_ était posé sans
+équivoque; sans doute il ne portait que sur l'Égypte, mais ce n'était,
+de notre part, l'abandon d'aucune position antérieurement prise; comme
+l'écrivait, à ce propos, M. Thiers lui-même, «le gouvernement français
+avait toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne
+résidait pas, à ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins
+considérable des territoires que conserveraient le sultan et le
+pacha[502]. Quant à Louis-Philippe, il voyait, dans cette note,
+l'avantage, sinon de supprimer toutes les chances de guerre, du moins
+de les diminuer notablement; le champ des aventures se trouvait
+circonscrit. Et puis n'était-il pas garanti contre le risque de voir
+se réaliser le _casus belli_ posé, puisque les puissances déclaraient
+n'avoir aucune intention d'exécuter la déchéance contre Méhémet-Ali?
+Or le Roi n'était pas homme à refuser à la France le plaisir de mettre
+la main sur le pommeau de son épée, s'il avait assurance qu'elle ne
+serait pas ainsi sérieusement exposée à la tirer du fourreau.
+
+[Note 502: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, en date du 10 octobre
+1840. (_Documents inédits._)]
+
+En même temps que cette attitude était arrêtée, le Roi et son
+ministère s'accordèrent aussi pour prendre quelques mesures
+importantes. La première fut la convocation des Chambres pour le 28
+octobre: c'était faire entrevoir la possibilité de déterminations
+graves, notamment en ce qui concernait le développement de nos
+armements; mais c'était aussi donner satisfaction aux conservateurs,
+qui accusaient, depuis quelque temps, M. Thiers, de jouer au
+dictateur, de substituer les journaux au parlement et de s'imposer par
+ce moyen à la couronne[503]. L'autre mesure fut le rappel, dans les
+eaux de Toulon, de l'escadre du Levant, alors dans le golfe de
+Salamine: d'une part, si les événements devaient tourner à la guerre,
+il paraissait plus avantageux d'avoir nos forces maritimes, au bout du
+télégraphe, pour les lancer partout où leur action serait jugée utile;
+d'autre part, en éloignant nos vaisseaux du théâtre où opéraient ceux
+de l'Angleterre, on évitait que la politique de la France et la paix
+du monde fussent à la merci d'une querelle de matelots, querelle que
+l'excitation des deux marines pouvait justement faire craindre. La
+décision était donc sage: toutefois, au moment où elle fut prise, elle
+avait une apparence de reculade: il n'en fallait pas tant pour fournir
+prétexte aux attaques de la presse et produire dans le public «une de
+ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le pouvoir,
+même quand il a raison[504]».
+
+[Note 503: Dans la seconde moitié de septembre, le _Journal des
+Débats_ et la _Presse_ avaient souvent réclamé la réunion du
+parlement, et c'étaient alors les journaux ministériels qui la
+repoussaient. On racontait que M. Thiers avait répondu au Roi, la
+première fois que celui-ci avait parlé de convoquer les Chambres:
+«Mais les Chambres, c'est la paix!»]
+
+[Note 504: Expressions de M. Guizot.]
+
+
+XII
+
+Les ministres anglais étaient réunis en conseil, quand leur parvint la
+note du 8 octobre. Ils furent agréablement surpris de la trouver si
+modérée: le fracas de nos manifestations belliqueuses leur avait fait
+attendre tout autre chose. Cet étonnement ne laissait même pas que de
+se traduire par un sourire légèrement railleur. Nous leur faisions un
+peu l'effet d'une montagne qui accouche d'une souris[505]. Toutefois,
+ils n'écoutèrent pas lord Palmerston, qui arguait de notre modération
+pour pousser plus loin ses avantages, et qui parlait déjà de réduire
+Méhémet-Ali à l'Égypte viagère: ils repoussèrent «ce marchandage»,
+plus digne «d'un colporteur que d'un homme d'État[506]», et
+arrêtèrent, au contraire, qu'il serait répondu au gouvernement
+français sur «un ton conciliant». Cette décision fut prise le 10
+octobre. Lord Palmerston, habitué à n'agir qu'à sa tête, chercha à en
+éluder ou tout au moins à en ajourner l'exécution. À ceux qui le
+pressaient, il répondait qu'on allait prochainement recevoir la
+nouvelle de l'évacuation totale de la Syrie et qu'on serait alors en
+meilleure situation pour négocier. Il fallut l'intervention de la
+Reine elle-même, toujours conseillée par le roi des Belges[507], pour
+décider enfin l'obstiné et impérieux ministre à faire quelque
+chose[508]. Le 15 octobre, il expédia, de plus ou moins bonne grâce,
+à lord Ponsonby des instructions l'invitant à «recommander fortement
+au sultan», au cas où Méhémet-Ali se soumettrait, «non-seulement de le
+rétablir comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi l'investiture
+héréditaire de ce pachalik[509]». Communication de ces instructions
+fut aussitôt donnée au gouvernement français; le cabinet anglais lui
+montrait par là le compte qu'il tenait des désirs et aussi des menaces
+contenus dans la note du 8 octobre.
+
+[Note 505: M. Charles Greville, dans son journal, à la date du 10
+octobre, constate cette surprise des ministres anglais à la réception
+d'une note si «modérée» et si «terne». «J'allai trouver immédiatement
+Guizot, ajoute-t-il, et je lui dis que la réception de la note avait
+changé très-heureusement les choses, qu'elle avait causé une
+très-grande satisfaction, mais que les ministres n'étaient
+certainement pas préparés à une communication si modérée. Il rit,
+haussa les épaules et dit qu'il ne pensait pas qu'ils fussent plus
+étonnés que lui, qu'on avait été plus loin qu'il n'était besoin, que
+lui-même, si désireux qu'il fût de la paix, n'aurait jamais pu se
+décider à aller jusque-là. Il ne me cacha pas et même me dit en
+propres termes qu'il trouvait cela peu honorable, en désaccord criant
+avec le langage tenu antérieurement et avec tant de fastueux
+préparatifs. Je lui répondis que je ne comprenais pas, en effet,
+comment une telle note pouvait émaner des mêmes gens que toutes les
+menaces que nous avons naguère entendues, et j'ajoutai que M. Thiers,
+malgré tout son savoir-faire, aurait quelque difficulté à défendre à
+la fois, devant les Chambres, sa note et ses armements. Guizot ne
+paraissait pas du tout chagrin à l'idée que Thiers s'était mis dans
+une mauvaise passe, mais il était très-mécontent de la figure faite
+par la France.» (_The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 336,
+337.)--Le 17 octobre, la princesse de Metternich notait sur son
+journal que l'on venait de recevoir de M. Thiers une dépêche «si
+conciliante que M. de Sainte-Aulaire lui-même en avait paru surpris».
+(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 419.)]
+
+[Note 506: Expressions de M. Charles Greville.]
+
+[Note 507: M. Greville disait alors du roi Léopold qu'il était «fou de
+frayeur».]
+
+[Note 508: _The Greville Memoirs_, t. II, p. 336 à 340.]
+
+[Note 509: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+Si l'on pouvait ainsi apercevoir quelques symptômes de détente dans la
+politique des cabinets étrangers, par contre, aucun apaisement ne se
+produisait, en France, dans la partie remuante et parlante de
+l'opinion. L'agitation belliqueuse y prenait un caractère de plus en
+plus ouvertement révolutionnaire. Les violences factieuses de la
+presse dépassaient toute mesure. Le _Journal des Débats_ n'exagérait
+pas, quand il s'écriait, le 13 octobre: «Qu'on lise les journaux
+radicaux, ceux de Paris et des départements! Y a-t-il encore des lois,
+une charte, une monarchie, une France? Y a-t-il un gouvernement? Ou
+bien sommes-nous déjà en pleine anarchie? De tous côtés, ce sont des
+exaltations furieuses, un incroyable débordement de passions qui ne
+connaissent plus de frein. Quiconque est soupçonné d'être favorable à
+la paix, on le dénonce comme un traître, un lâche, un ennemi de la
+France, et ce sont les journaux ministériels eux-mêmes qui donnent ce
+scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La Charte, on déclare
+tout haut qu'on ne s'en inquiète pas. La royauté, on l'insulte sans
+mesure, sans pudeur. Les Chambres, on les menace; on leur montre en
+perspective la colère du peuple... Le parti révolutionnaire parle en
+maître... Voilà comment se préparent par les violences de la parole
+les violences de l'action!» À cette même date, dans un pamphlet
+intitulé: _Le pays et le gouvernement_, M. de Lamennais employait
+toutes les ressources de sa rhétorique, si étrangement mélangée de
+colère et de pitié, à exaspérer le pauvre contre le riche, le
+prolétaire contre la société, comme si la perspective d'une guerre
+étrangère l'eût encouragé à provoquer en même temps une guerre
+sociale[510]. Ces excitations produisaient leur effet. À Paris et dans
+beaucoup de villes de province, la rue prenait un aspect sinistre;
+chants, cris, promenades, manifestations diverses, tout présageait
+l'émeute. Le 12 octobre, il fallut disperser par la force un
+rassemblement formé devant le ministère de la guerre. D'autres
+tentatives de désordre se produisaient dans les départements. Aussi,
+pendant que le _National_ se félicitait que la «Révolution eût repris
+son énergie», le _Journal des Débats_ s'écriait, épouvanté: «Je ne
+sais quel air de révolution s'est répandu sur tout le pays[511].»
+
+[Note 510: Cette publication excita la plus vive indignation chez les
+gens d'ordre. M. de Viel-Castel écrivait sur son journal, à la date du
+13 octobre: «C'est une des productions les plus atroces qui aient paru
+depuis Babeuf.» (_Documents inédits._)--Nous lisons dans le journal
+écrit par l'une des princesses royales: «M. de Lamennais a lâché une
+brochure, véritable hurlement d'une bête enragée impatiente de se
+jeter sur tout l'ordre social.» (_Revue rétrospective._)]
+
+[Note 511: Articles du 12 et du 15 octobre 1840.]
+
+Mais plus l'anarchie se montrait à nu, plus elle faisait peur et
+horreur. À mesure que les belliqueux de 1840 trahissaient leur
+ressemblance avec ceux de 1831, le parti de la résistance se
+retrouvait, lui aussi, animé des sentiments qui l'avaient autrefois
+jeté dans les bras de Casimir Périer, et cherchait sous quel chef il
+pourrait recommencer le même combat contre le même ennemi. Pour ne pas
+faire encore autant de bruit que les prétendus patriotes, ces
+pacifiques étaient néanmoins bien revenus de leur première timidité.
+On en pouvait juger par l'énergie vraiment désespérée avec laquelle le
+_Journal des Débats_ sonnait le tocsin de la royauté, de la patrie, de
+la société en péril. À ce bruit, les bourgeois se réveillaient; la
+crainte leur donnait du courage: ils ne se sentaient plus seuls, et,
+osant parler à leur tour «des volontés de la nation», ils signifiaient
+très-haut qu'elle repoussait la guerre.
+
+Entre ces deux courants, qui se heurtaient si violemment, la situation
+de M. Thiers devenait de plus en plus fausse. Il ne pouvait inspirer
+confiance à la réaction pacifique; celle-ci se faisait contre lui, le
+craignait, le maudissait, avec excès même, car elle s'en prenait à lui
+non-seulement de ses fautes, qui étaient grandes, mais de tous les
+malheurs d'une situation dont il n'était pas seul responsable. D'autre
+part, si aventureux que fût le ministre, il ne pouvait être davantage
+l'homme du mouvement belliqueux: il n'était pas assez décidé à faire
+bon marché de la sécurité du pays et de l'avenir de la monarchie.
+Vainement déployait-il tout son art à caresser les journalistes, les
+gardant longtemps dans son cabinet, leur prodiguant ses confidences,
+les recevant à sa table, il était visible que ce jeu était à bout. Des
+grondements menaçants se faisaient entendre dans la presse de gauche,
+naguère ministérielle. Quant aux feuilles radicales qui tendaient de
+plus en plus à prendre la tête du parti de la guerre, il y avait
+longtemps qu'elles maltraitaient le ministre du 1er mars comme un
+simple conservateur. La révolution, à les entendre, aimait mieux un
+adversaire déclaré qu'un enfant bâtard qui n'appelait sa mère qu'aux
+jours des dangers personnels et la reniait quand son ambition était
+satisfaite[512].
+
+[Note 512: M. Edgar Quinet écrivait, dans une de ses lettres, le 14
+octobre 1840: «Le ministère ruse, faiblit, atermoie... Quelle affreuse
+et infâme comédie!»]
+
+Cette double attaque du dedans, s'ajoutant aux embarras et aux périls
+du dehors, faisait plus que jamais désirer à M. Thiers et à ses
+collègues de s'en aller[513]. Le duc de Broglie, bien placé pour
+connaître le fond des coeurs, écrivait à M. Guizot: «Le cabinet ne
+demande pas mieux que de se retirer. Le gros des ministres trouve la
+charge trop lourde, et leur chef sera charmé de passer le fardeau à
+d'autres, en gardant la popularité pour lui[514].» Telle avait déjà
+été la tactique de M. Thiers en 1836. On eût dit qu'au pouvoir, sa
+préoccupation principale fût de soigner sa sortie, et que le ministre
+s'inquiétât avant tout de la figure que pourrait faire, le lendemain,
+le député de l'opposition. En 1840, il tenait à ce que sa retraite
+parût celle, non d'un présomptueux maladroit qui recule, impuissant et
+effrayé, devant les difficultés qu'il a soulevées, mais d'un patriote
+auquel la lâcheté d'autrui ne permet pas de défendre jusqu'au bout
+l'honneur national. Être l'homme qui jette son pays dans une guerre
+désastreuse, c'est une effroyable responsabilité; mais avoir voulu une
+guerre qui ne se fait pas peut fournir l'occasion d'une pose
+flatteuse.
+
+[Note 513: Dès le 9 octobre, M. Thiers avait écrit à M. de
+Sainte-Aulaire: «Je ne serai point un obstacle à la paix et je me
+retirerai de grand coeur pour la rendre moins difficile.» (_Documents
+inédits._)]
+
+[Note 514: Lettre du 19 octobre 1840. (_Documents inédits._)]
+
+D'ailleurs l'accord momentané qui s'était conclu sur la note du 8
+octobre n'avait pas supprimé toutes les causes de dissidence entre le
+Roi et son ministre. À peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que
+cette dissidence réapparaissait. M. Thiers voulait pousser plus avant
+encore les préparatifs militaires; dès le 9 octobre, il écrivait à M.
+Guizot: «La position s'aggravant d'heure en heure, les armements doivent
+être accélérés en proportion. Nous demanderons aux Chambres cent
+cinquante mille hommes sur la classe de 1841; nous les demanderons par
+anticipation: notre chiffre sera alors de six cent trente-neuf mille
+hommes. Les bataillons mobiles de garde nationale seront organisés sur
+le papier. Et si un moment vient où le coeur de la nation n'y tienne
+plus, devant un acte intolérable, devant une des cent éventualités de la
+question, nous nous adresserons aux Chambres et au Roi, et ils
+décideront[515].» Précisant davantage son arrière-pensée, M. Thiers
+ajoutait: «La France, une fois son armement complété, fera certainement
+la guerre, si la conférence n'accorde pas à Méhémet plus que le
+traité[516].» Il ne faisait pas mystère de son dessein aux gouvernements
+étrangers, et donnait à entendre à lord Granville que «la guerre était
+inévitable, si les quatre puissances, au moment de l'arrangement
+définitif entre Méhémet et le sultan, refusaient d'accorder quelque
+chose à la France[517].» Louis-Philippe, au contraire, arguant des
+dispositions conciliantes manifestées par les alliés, de l'égard qu'ils
+avaient au _casus belli_ implicitement posé dans la note du 8 octobre,
+et notamment des instructions envoyées, le 15 octobre, à lord Ponsonby,
+répugnait à de nouveaux armements qui avaient, à ses yeux, le double
+inconvénient d'exciter encore en France l'effervescence des esprits et
+de paraître provoquer l'étranger. Tout ce qui lui revenait d'ailleurs
+d'Angleterre, d'Allemagne, les renseignements que lui transmettait le
+roi des Belges, lui montraient que ces armements seraient pris par les
+puissances comme une menace à laquelle elles répondraient par une menace
+contraire. Mieux valait, à son avis, attendre dans une attitude froide
+et digne. Mais c'était précisément cette expectative immobile que ne
+permettait pas aux ministres l'opinion dont ils dépendaient[518]. Il
+était donc visible que le Roi et son cabinet obéissaient à des
+inspirations absolument opposées et qu'entre eux le désaccord éclaterait
+au premier incident.
+
+[Note 515: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 516: Cité par M. Duvergier de Hauranne dans un écrit publié, en
+1841, sur la _Politique extérieure de la France_.]
+
+[Note 517: Dépêche de lord Granville du 15 octobre. (_Correspondence
+relative to the affairs of the Levant._)]
+
+[Note 518: Tel était même le désir des ministres de «faire quelque
+chose», que les idées les plus étranges traversèrent alors le cerveau
+de certains d'entre eux. Ainsi fut-il question d'une entreprise
+éventuelle de la flotte sur les îles Baléares, dont la France se
+serait brusquement saisie pour assurer ses communications avec
+l'Algérie et faire échec à l'influence anglaise, alors dominante en
+Espagne. Contre un État avec lequel nous ne nous trouvions pas en
+guerre et qui était même absolument étranger au conflit oriental, un
+tel coup de main eût été d'un forban plutôt que d'un gouvernement
+civilisé. Mais le souvenir de l'expédition d'Ancône avait quelque peu
+altéré la notion du droit des gens, et depuis que les orateurs de la
+coalition s'étaient complu à opposer cet exemple de l'énergie de
+Périer aux défaillances des ministres du 15 avril, le désir de refaire
+n'importe où une «anconade» était devenu pour certains esprits une
+véritable obsession. Si peu que le projet ou le rêve de mettre la main
+sur les Baléares ait occupé le cabinet français, il transpira
+cependant au dehors; le gouvernement anglais en fut informé et
+s'empressa d'avertir le gouvernement espagnol. (BULWER, t. II, p. 301
+à 308.) On aurait quelque peine à attribuer une idée si bizarre aux
+membres ou même seulement à l'un des membres du ministère du 1er mars,
+si l'on n'avait sur ce point un aveu formel. Quelques semaines plus
+tard, le 3 décembre, en pleine Chambre des députés, le comte Jaubert
+s'exprimait ainsi: «La flotte de Toulon! Qui vous a dit que nous n'en
+voulions rien faire? Nous voulions en faire quelque chose. (_On rit._)
+Nous n'avons pas eu le temps, vous le savez bien. La flotte, à Toulon,
+était plus menaçante pour l'Angleterre que partout ailleurs; car à
+Toulon elle dominait les îles Baléares: ce gage... (_Exclamations aux
+centres. Agitation prolongée_), ce gage du retour de notre armée
+d'Afrique, s'il devenait nécessaire. Vous avez tort de vous récrier.
+J'ai commencé par dire que d'autres n'étaient pas responsables et de
+mes paroles et de mes pensées personnelles.» Devant l'effet fâcheux
+produit par cette révélation, un autre ministre du 1er mars, M.
+Vivien, chercha, dans la même séance, à en réduire la portée. «Oui,
+messieurs, dit-il, on prévoyait que, dans le cas d'une collision, une
+autre puissance voudrait s'emparer des Baléares, et la flotte était
+destinée à les protéger.» Les journaux de Londres firent naturellement
+grand tapage de l'indiscrétion du comte Jaubert. Le _Constitutionnel_
+leur répondit qu'il avait été question «non d'occuper les Baléares,
+mais de les protéger contre quelqu'une de ces entreprises de corsaire
+dont la marine anglaise était coutumière».]
+
+Telle était la situation quand, le 15 octobre, à six heures du soir,
+au moment où la voiture royale passait sur le quai des Tuileries, une
+forte explosion se fit entendre: la voiture fut enveloppée d'un nuage
+de fumée. Un homme, accroupi au pied d'un réverbère, venait de tirer
+un coup de carabine sur le Roi. L'arme, trop chargée, ayant éclaté,
+personne n'avait été atteint dans la voiture: seuls deux valets de
+pied et l'un des gardes nationaux de l'escorte se trouvaient
+légèrement blessés. L'assassin, dont la main était mutilée, ne chercha
+pas à s'enfuir. «Votre nom? lui demanda-t-on.--Conspirateur.--Votre
+profession?--Exterminateur des tyrans.--Ne vous repentez-vous pas?--Je
+ne me repens que de n'avoir pas réussi. Maudite carabine! Je le tenais
+pourtant bien, mais je l'avais trop chargée.» Et le misérable
+s'impatientait qu'on ne s'occupât pas assez vite de ses blessures: «On
+aurait, dit-il, le temps de mourir avant d'être pansé.» Ce nouveau
+régicide s'appelait Darmès; frotteur de son état, fanatique dépravé et
+grossier, il avait dissipé son petit avoir dans la débauche et était
+affilié aux sociétés communistes[519].
+
+[Note 519: Traduit devant la Cour des pairs, Darmès fut condamné à
+mort, le 29 mai 1841, et exécuté le 31.]
+
+Si habituée que fût, hélas! la France à de semblables crimes, l'effet
+produit par l'attentat de Darmès fut immense. «À la lettre, cette
+nouvelle a consterné Paris, écrivait un témoin. Le parti de l'anarchie
+a eu lui-même un instant de stupeur qui lui a fermé la bouche.... Où
+allons-nous? Chacun se le demande, et la seule réponse que chacun
+puisse faire, c'est que jamais nous n'avons été si malades depuis dix
+ans[520].» On eût dit que bien des gens, naguère distraits ou
+aveuglés, entrevoyaient à la lueur sinistre de ce coup de feu, comme
+dans une nuit sombre subitement déchirée par un éclair, la révolution
+qui s'avançait, hideuse, menaçante. C'est que le danger avait pris,
+pour ainsi dire, une forme matérielle, tangible, la seule qui touchât
+les esprits vulgaires. L'inquiétude, qui, chez beaucoup, avait été
+jusque-là incertaine et latente, se précisa et fit explosion. Avec
+l'énergie irritée que l'effroi donne par moments à ces masses
+conservatrices, d'ordinaire inertes et molles, un cri de réprobation
+s'éleva contre la politique qui avait conduit le pays à une telle
+extrémité. Du coup, la paix eut cause gagnée, et le ministère fut
+condamné[521]. Vainement celui-ci chercha-t-il à désarmer les colères,
+en ordonnant tardivement, le 19 et le 20 octobre, des perquisitions,
+des visites domiciliaires, des saisies et des poursuites contre les
+auteurs de plusieurs publications démagogiques, entre autres contre M.
+de Lamennais; il y gagna seulement de faire crier les radicaux, sans
+retrouver la confiance définitivement perdue des conservateurs.
+
+[Note 520: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
+prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
+
+[Note 521: M. Duchâtel, arrivé à Paris le 17 octobre, constatait
+aussitôt ce double résultat dans une lettre à M. Guizot, en date du 19
+octobre. (_Mémoires de M. Guizot._)--Voy. aussi une lettre écrite au
+même M. Guizot, le 18 octobre, par M. de Lavergne, alors attaché à M.
+de Rémusat; M. de Lavergne déclarait que «l'attentat de Darmès avait
+hâté la maturité d'une situation déjà fort avancée.» (_Revue
+rétrospective._)--M. de Rémusat, de son côté, écrivait, non sans
+amertume, à un de ses amis, le 17 octobre: «Beaucoup de gens, fort
+susceptibles naguère sur la question d'honneur national, sont charmés
+de trouver dans la crainte de l'anarchie un prétexte pour se
+refroidir.» (_Documents inédits._)]
+
+Aux Tuileries, la première impression produite par ce nouvel attentat,
+avait été, naturellement, très-douloureuse. «Le Roi est d'une profonde
+tristesse, écrivait une des princesses. Voir se rouvrir une carrière
+de crimes qu'on croyait fermée! Être ainsi frappé d'impuissance et
+d'ignominie devant l'étranger, quand ce ne serait pas trop de tout
+l'ascendant que pourrait avoir la France unie et calme! Je vous le
+répète, pour ce motif et d'autres que vous savez mieux que moi, le Roi
+est navré au fond du coeur. La pauvre Reine fait pitié; elle a trouvé
+des accents de reconnaissance pour remercier Dieu de cette nouvelle
+marque de protection dont il couvre les jours du Roi. Mais cette
+pieuse effusion ne peut être aujourd'hui le sentiment dominant de son
+âme. Le serrement douloureux qui l'oppresse et amène sans cesse des
+larmes au bord de ses paupières, est visible à tous les regards. Elle
+n'a plus de sommeil[522]...» Louis-Philippe, cependant, avait trop
+conscience de ses devoirs de souverain pour s'abandonner à de stériles
+gémissements. Avec son habituel coup d'oeil, il aperçut tout de suite
+l'effet produit sur l'opinion, l'impulsion décisive donnée à la
+réaction pacifique et conservatrice, et il en conclut que désormais il
+ne serait plus livré sans appui aux clameurs de l'opposition, s'il
+rompait avec M. Thiers sur la question de guerre. Sans doute, quelques
+amis le détournaient encore de se découvrir, de prendre sur lui
+l'impopularité d'une semblable rupture; ils l'engageaient à laisser
+son ministre aux prises avec des difficultés dont il ne pourrait
+sortir, et à s'en rapporter aux Chambres, qui n'y manqueraient pas, du
+soin de le jeter bas[523]. Mais cette attente, si elle épargnait des
+ennuis au Roi, aggravait les périls du pays; pendant ce délai,
+risquaient de se produire au dehors telles complications, au dedans
+tels désordres, dont les conséquences pouvaient être graves,
+irréparables. N'était-ce pas, dès lors, pour la couronne, le cas
+d'intervenir, sans préoccupation mesquine et craintive de sa propre
+responsabilité? Louis-Philippe en jugea ainsi. Il crut que
+non-seulement la France conservatrice, mais que l'Europe pacifique
+comptait sur lui, et son parti fut tout de suite arrêté, sans
+hésitation, sans équivoque. D'ailleurs, à ce moment même, il recevait
+des encouragements du côté où sans doute il en attendait le moins: ce
+fut en effet l'un des membres du cabinet qui vint le trouver pour lui
+dire: «Renvoyez-nous, Sire, il est temps; nous ne pouvons plus rien,
+et nous empêchons tout[524].» Louis-Philippe ne cacha pas sa
+résolution aux chefs du parti conservateur. L'un d'eux, M. Duchâtel,
+étant allé le 18 octobre à Saint-Cloud, rendit ainsi compte de sa
+visite, le lendemain, à M. Guizot: «J'ai causé longtemps avec le Roi;
+l'attentat ne l'a pas troublé; il est ferme, décidé. Il a la tenue que
+vous lui avez vue dans ses bons jours... Il m'a dit que ses ministres
+paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se
+détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à la
+main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son
+espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult,
+vous, moi, Villemain, etc. En résumé, le Roi sent que le cabinet ne
+peut plus aller; il est décidé à s'en séparer à la première
+occasion[525].»
+
+[Note 522: Journal écrit pour le prince de Joinville. (_Revue
+rétrospective._)]
+
+[Note 523: M. de Metternich, bien que fort animé contre M. Thiers et
+déclarant que «l'Europe jetait contre lui un cri d'indignation»,
+croyait cependant «nécessaire de le conserver dans son poste actuel»,
+et il ajoutait: «C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber;
+toute autre chute serait un danger évident, et pour la France, et pour
+l'Europe.» (Dépêche au comte Apponyi, du 23 octobre 1840. _Mémoires de
+M. de Metternich_, t. VI, p. 487, 488)]
+
+[Note 524: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 100, et _Notice sur M.
+Duchâtel_, par M. VITET.--Ce ministre était probablement M. Cousin.
+Depuis quelque temps, il laissait clairement voir son désir de s'en
+aller; un jour où l'on discutait sur les périlleuses complications de
+la crise extérieure, il s'était penché vers M. de Rémusat et lui avait
+dit à mi-voix: «Ne trouvez-vous pas que j'aurais mieux fait d'achever
+mon mémoire sur Olympiodore?»]
+
+[Note 525: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+Cette occasion ne tarda pas. On se rappelle que les Chambres avaient
+été convoquées pour le 28 octobre. Force était de préparer un discours
+du trône. Chez les pacifiques comme chez les belliqueux, on attendait
+ce document avec une curiosité anxieuse. Les journaux de gauche, fort
+mécontents de la note du 8 octobre, dont le texte venait de leur être
+révélé par un journal anglais[526], signifiaient à M. Thiers qu'il lui
+fallait réparer cette faiblesse en faisant tenir à la couronne un
+langage énergique[527]. Mais Louis-Philippe n'était pas d'humeur à
+laisser proclamer, sous son nom et par sa bouche, une politique qui ne
+serait pas la sienne. Le 20 octobre, M. de Rémusat apporta au conseil
+et lut devant le Roi le projet de discours qu'il avait rédigé d'accord
+avec ses collègues. Après avoir rappelé le traité du 15 juillet et les
+armements de la France, il ajoutait: «Les événements qui se pressent
+pourraient amener des complications plus graves. Les mesures prises
+jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il
+importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour
+lesquelles le concours des deux Chambres est nécessaire. Elles
+penseront, comme moi, que la France, qui n'a pas été la première à
+livrer le repos du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à
+agir, le jour où elle croirait l'équilibre européen sérieusement
+menacé.» Le projet se terminait ainsi: «Vous voulez, comme moi, que la
+France soit grande et forte. Aucun sacrifice ne vous coûterait pour
+lui conserver, dans le monde, le rang qui lui appartient. Elle n'en
+veut pas déchoir. La France est fortement attachée à la paix, mais
+elle ne l'achèterait pas à un prix indigne d'elle, et votre Roi, qui a
+mis sa gloire à la conserver au monde, veut laisser intact à son fils
+ce dépôt sacré d'indépendance et d'honneur national que la révolution
+française a mis dans ses mains.» Sauf cette dernière invocation à la
+révolution, mise là pour satisfaire la gauche, ce langage était mesuré
+et digne. Il n'en donnait pas moins à l'opinion comme à notre
+diplomatie une orientation belliqueuse: c'était l'attitude et l'accent
+d'un gouvernement qui jugeait le moment venu d'armer sur le pied de
+guerre. Le Roi fit aussitôt des objections qui indiquaient une opinion
+contraire fort arrêtée, et, tirant de sa poche un papier couvert de sa
+grosse écriture, il se mit à lire un discours d'une note absolument
+différente. La discussion fut courte. M. Thiers parla avec modération,
+en homme qui s'attendait à être congédié et qui au fond le désirait.
+Le désaccord constaté, les ministres offrirent leur démission: le
+prince l'accepta, non sans beaucoup de paroles aimables et
+affectueuses. Le lendemain, le duc de Broglie, mandé chez le Roi, lui
+proposa son intervention pour le raccommoder avec son cabinet et
+rajuster le projet de discours; Louis-Philippe déclina cette
+offre[528]. Son parti était pris. Le même jour, il appelait le
+maréchal Soult et pressait M. Guizot de venir à Paris.
+
+[Note 526: _Morning Herald_ du 17 octobre 1840.]
+
+[Note 527: _Siècle_ du 21 octobre 1840.]
+
+[Note 528: _Documents inédits._]
+
+Décidément, il est écrit que M. Thiers ne pourra jamais rester
+longtemps à la tête du gouvernement. Comme en 1836, il lui a suffi de
+quelques mois pour se rendre impossible. Pendant cette si courte
+administration, a-t-il du moins employé sa merveilleuse intelligence,
+son ambition patriotique, à accomplir quelque oeuvre qui honore sa
+mémoire? Le bilan est facile adresser; dans la politique intérieure,
+rien ou à peu près rien, sauf quelques exercices stériles de bascule
+parlementaire et le dangereux coup de théâtre du «retour des cendres»;
+dans la politique extérieure, la paix mise en péril. Non, sans doute,
+qu'on puisse justement lui imputer tous les mécomptes de la crise
+orientale. Il convient de ne jamais oublier que les fautes avaient été
+commencées avant lui, et que, dans celles qu'il a commises lui-même,
+il a eu beaucoup de complices. Seulement, force est bien de
+reconnaître qu'il n'a pas su saisir les occasions de réparer le mal
+fait avant lui, qu'au contraire il l'a singulièrement aggravé par ses
+erreurs diplomatiques et sa téméraire étourderie, par sa recherche de
+la popularité et ses complaisances révolutionnaires. Et maintenant, à
+l'heure où il quitte le pouvoir, que laisse-t-il derrière lui? En
+France, la grande victoire remportée par Casimir Périer sur l'anarchie
+et la guerre remise en question; l'opinion fiévreuse et inquiète; les
+passions en fermentation et les intérêts en souffrance; les finances à
+ce point engagées que l'équilibre budgétaire en est pour longtemps
+détruit; une situation diplomatique telle, que ses successeurs
+semblent placés entre une folie désastreuse pour les intérêts vitaux
+du pays et une apparence de retraite mortifiante pour la fierté
+nationale; le patriotisme compromis, la prudence devenue suspecte,
+pénible, et, par suite, un malaise qui doit longtemps peser sur notre
+politique extérieure; en Europe, les gouvernements et les peuples,
+alarmés par nous, excités, irrités contre nous, sans que nous les
+ayons intimidés, et, pour couronner cette belle oeuvre, le réveil de
+l'unité allemande, qui désormais ne se rendormira plus.
+
+Si M. Thiers n'a pas fait pis encore, s'il ne nous a pas conduits
+jusqu'à la guerre, il le doit au Roi, qui l'arrêta. Avec quelle
+justesse de coup d'oeil, quelle adresse et quelle sûreté de main le
+prince a dénoué cette crise si compliquée et si périlleuse, les
+contemporains en ont été frappés. «Il est notre maître à tous»,
+disait alors l'un des ministres démissionnaires, M. Cousin; et, de
+l'étranger, M. Charles Greville, en écrivant son journal intime, ne
+pouvait contenir son admiration pour «cette merveilleuse sagacité qui
+faisait de Louis-Philippe l'homme le plus habile de France, et grâce à
+laquelle, tôt ou tard, il arrivait toujours à ses fins[529]». Le Roi
+avait pris sa part, d'abord des erreurs diplomatiques, ensuite des
+entraînements patriotiques; mais ces fautes, si fâcheuses qu'aient été
+leurs conséquences au dedans et au dehors, ne sont-elles pas rachetées
+par l'intervention décisive de la dernière heure? Intervention
+d'autant plus méritoire que, sur le moment, elle était déplaisante et
+même dangereuse pour celui qui l'entreprenait. Louis-Philippe voyait
+ce danger personnel: seulement, il voyait aussi le péril du pays, et
+il n'hésita pas. Le 22 octobre, après avoir informé M. Dupin de la
+crise qui venait d'éclater dans le conseil des ministres, il ajoutait
+avec une rare noblesse d'accent et d'idées: «Cela n'est pas encore
+publié, mais les journaux vont travestir ces débats et travailler la
+crédulité publique sur mon compte de la manière la plus cruelle.
+N'importe! j'ai la conscience que je tiens mon serment royal, en me
+dévouant pour préserver la France d'une guerre qui, selon moi, serait
+_sans cause et sans but_, par conséquent sans justification aux yeux
+de Dieu et des hommes. Je ne fléchirai pas plus devant les clameurs
+factices dont on s'efforce de nous assaillir que devant les balles des
+assassins[530].» Le Roi courait un risque plus grand encore que celui
+d'être mal jugé par l'opinion de son temps, c'était que l'histoire
+n'aperçût pas tout le bienfait de son intervention. Après cette
+oeuvre, purement négative, qui consistait à empêcher une faute, à
+prévenir un péril, rien ne restait debout qui fût comme le monument du
+service rendu; les ingrats ou seulement les distraits avaient beau jeu
+à dire qu'ils ne voyaient rien. Toutefois, de la part de notre
+génération, une telle injustice n'est pas à craindre. Elle a de
+douloureux points de comparaison qui lui permettent, hélas! de
+mesurer l'étendue et la profondeur du péril dont ses pères ont été
+préservés, il y a près d'un demi-siècle. Nous avons pu dire que la
+guerre en 1840, dans les conditions où elle se présentait, eût été
+1870 et 1871 trente ans plus tôt. Eh bien, refaisons par la pensée les
+événements de cette dernière époque: supposons à la place de Napoléon
+III un souverain qui ait, par son intervention personnelle, empêché la
+guerre, et faisons le compte du mal qui eût été ainsi épargné à la
+patrie. Ce souverain que la France n'a pas eu en 1870, elle l'avait en
+1840.
+
+[Note 529: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 339.]
+
+[Note 530: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 99.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA PAIX RAFFERMIE.
+
+(Octobre 1840-juillet 1841.)
+
+ I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier
+ s'était, dans les derniers temps, séparé de la politique de M.
+ Thiers. Composition du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il
+ rencontre. Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous
+ les conservateurs? On ne croit pas généralement à sa durée.
+ Confiance de M. Guizot.--II. Discours du trône. Rétablissement de
+ l'ordre matériel. M. Guizot tâche de se faire offrir par les
+ puissances des concessions qui permettent à la France de rentrer
+ dans le concert européen. Dispositions des diverses puissances.
+ Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien céder. Le
+ _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des partisans de la
+ conciliation à Londres. Les revers des Égyptiens en Syrie mettent
+ fin à ces efforts. Désappointement du gouvernement français.
+ L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord
+ Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais envers la
+ France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et
+ d'expectative.--III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours
+ de M. Guizot.--IV. Premiers votes de la Chambre des députés.
+ Dispositions de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse.--V.
+ Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont
+ à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque
+ de M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs.
+ L'amendement de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu.
+ Dans quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?--VI.
+ Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de
+ l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M.
+ Guizot.--VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux
+ observations des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les
+ fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions
+ hostiles ou incertaines dans une partie de la gauche, dans la
+ majorité et même dans le cabinet. La discussion. Discours
+ équivoque du maréchal Soult. Trouble qui en résulte. Discours de
+ M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat sur l'amendement du général
+ Schneider. Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention
+ décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent
+ un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus.--VIII.
+ Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de
+ provoquer une grande discussion pour raffermir la majorité?
+ Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet
+ produit. La discussion. Le ministère se dérobe. Discours de M.
+ Thiers. Réponse de M. Guizot. Le vote.--IX. Attaques de la presse
+ contre le Roi. Les prétendues lettres de Louis-Philippe publiées
+ par la _France_. La Contemporaine. Acquittement de la _France_.
+ Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi.
+ Le faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à la
+ Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint.--X.
+ Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore Napier et
+ Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit approuvée par
+ le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby, déclare la
+ convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier 1841 par
+ laquelle la conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au
+ pacha.--XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen
+ et à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement français
+ obtient satisfaction sur les points essentiels. Difficultés sur
+ les clauses de la convention. Rédaction des actes. Hatti-shériff
+ n'accordant au pacha qu'une hérédité illusoire. Parafe des actes
+ préparés à Londres.--XII. La discussion des crédits
+ supplémentaires de 1840 et de 1841. Attaque de M. Thiers. M.
+ Guizot refuse de discuter les négociations en cours. Le bilan
+ financier du ministère du 1er mars.--XIII. Nouveaux efforts de
+ lord Ponsonby pour empêcher la Porte de faire des concessions à
+ Méhémet-Ali. Action contraire de M. de Metternich. M. Guizot
+ persiste dans son attitude. Modification du hatti-shériff. Le
+ gouvernement français est disposé à signer. Difficultés soulevées
+ par lord Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
+ allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié.
+ Signature du protocole de clôture et de la convention des
+ détroits.--XIV. Conclusion.
+
+
+I
+
+L'interrègne ministériel ouvert par la démission du ministère du 1er
+mars ne pouvait se prolonger sans péril. Le Roi se trouvait absolument
+à découvert, en butte aux polémiques les plus dangereuses; déjà les
+journaux de gauche annonçaient ouvertement son abdication. En même
+temps, divers symptômes semblaient indiquer que les fauteurs de
+trouble jugeaient l'occasion favorable pour tenter quelque mauvais
+coup. Les promenades nocturnes, avec chants de _Marseillaise_,
+prenaient un caractère de plus en plus tumultueux, et, dans la soirée
+du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement, à coups de
+poignard, un sous-officier de la garde municipale. Les rapports de
+police étaient inquiétants. Dans le public, circulaient des bruits de
+sédition prochaine, des menaces de régicide[531]. L'une des princesses
+royales écrivait le 24 octobre: «L'état de l'opinion donne tout à
+craindre, et l'on s'attend à la plus redoutable émeute que nous ayons
+vue encore, si par malheur la crise se prolonge[532].»
+
+[Note 531: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
+
+[Note 532: _Revue rétrospective._]
+
+Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction à donner à ses
+démarches. Depuis longtemps il avait décidé à part lui et même laissé
+voir à quelques personnes de quel côté, en cas de rupture avec M.
+Thiers, il chercherait de nouveaux ministres[533]. Aussi à peine les
+démissions lui eurent-elles été remises, qu'il manda le maréchal Soult
+aux Tuileries et écrivit à Londres pour presser M. Guizot de revenir à
+Paris.
+
+[Note 533: Cf. plus haut, p. 152 et p. 346.]
+
+La presse de gauche affecta d'être surprise et scandalisée de voir un
+ambassadeur appelé à prendre la place de son ministre: elle prétendit
+montrer là une inconvenance et même une sorte de trahison domestique.
+Tel ne fut pas le sentiment de M. Thiers, du moins au premier moment;
+car, en transmettant à M. Guizot l'appel du souverain, il lui écrivait:
+«Vous êtes, _naturellement_, l'un des hommes auquel le Roi a le plus
+pensé dans cette occasion.» Loin de s'être lié indissolublement au
+cabinet en consentant à rester à Londres après le 1er mars 1840, M.
+Guizot avait tout de suite posé ses conditions, et il était demeuré,
+depuis, à l'égard de M. Thiers, dans l'état d'un surveillant un peu
+inquiet, prompt à le faire avertir qu'il ne pourrait pas le suivre dans
+telle direction, accepter telle mesure. Au début, ses alarmes avaient
+porté exclusivement sur la politique intérieure. Dans les questions
+étrangères, et spécialement dans l'affaire égyptienne, il avait commencé
+par donner son concours sans faire d'objection, prenant sa part des
+erreurs et des illusions du gouvernement. Mais vers la seconde moitié de
+septembre, devant le bruit croissant de guerre et surtout de révolution
+qui lui arrivait de France, il se rendit compte que M. Thiers était
+débordé, entraîné. Voulant que son sentiment fût connu de ses amis et du
+gouvernement, il s'en ouvrit au duc de Broglie et lui adressa
+successivement, le 23 septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres où il
+témoignait chaque fois une inquiétude plus vive, une opposition plus
+résolue à la politique qui lui paraissait prévaloir[534]. De Paris, ses
+amis le tenaient au courant du désaccord entre les ministres et le Roi,
+et aussi de la résolution témoignée par ce dernier de lui proposer la
+succession de M. Thiers. M. Duchâtel le pressait de saisir l'occasion
+qui ne tarderait pas à lui être offerte, ajoutant qu'il «n'était pas
+donné tous les jours de sauver son pays». De tels appels ne risquaient
+pas de trouver M. Guizot insensible. Sentant venir cette heure qu'il
+attendait patiemment depuis les douloureux déboires de la coalition, il
+voulait sans doute éviter tout ce qui pourrait le faire accuser de
+précipiter la crise, de provoquer la chute du ministère dont il se
+trouvait l'agent; mais il était bien décidé à ne pas laisser échapper le
+grand rôle qui se présentait, à ne pas refuser à la monarchie et au pays
+en péril le secours dont ils avaient besoin[535].
+
+[Note 534: «Je vois de loin le mouvement, l'entraînement, écrivait M.
+Guizot à M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y
+résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer.» Et, en même temps, il
+disait à d'autres amis: «Tout, absolument tout, est engagé pour moi
+dans cette question, mes plus chers intérêts personnels, les plus
+grands intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et
+tout cela se décide sans moi, loin de moi... Mon âme est pleine de
+trouble; je n'ai jamais été aussi agité.» Il voyait venir, d'ailleurs,
+le moment où il se regarderait comme obligé de répéter tout haut ce
+qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Dès qu'il avait appris
+la convocation des Chambres, il avait demandé un congé pour prendre
+part à leurs travaux. À ceux qui lui conseillaient de ne revenir
+qu'après les premiers débats, il répondait, le 17 octobre, qu'il «ne
+voulait pas attendre, pour paraître dans la Chambre, qu'il fût
+insignifiant d'y être», et il ajoutait: «Je ne suis ici, je ne serai
+là dans aucune intrigue; mais je suis député avant d'être
+ambassadeur.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
+
+[Note 535: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+Aussi, quand il reçut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un
+moment d'hésitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26
+à Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la nécessité de
+ramener vers la paix la politique qu'on avait laissée dériver vers la
+guerre; mais il prit ses précautions pour que la réaction n'allât pas
+trop loin. Dès le lendemain de son arrivée, il était heureux
+d'annoncer au duc de Broglie qu'il avait fait accepter au Roi les
+conditions suivantes: «1º maintien de la note du 8 octobre; 2º liberté
+pour les ministres de rédiger le discours du trône; 3º permission de
+parler éventuellement des armements à continuer; 4º promesse d'occuper
+Candie si les Russes entraient à Constantinople[536].» Sur les
+questions de personnes, tout fut décidé en deux jours: chacun sentait
+le péril du moindre retard. M. Guizot prit le ministère des affaires
+étrangères; mais il se contenta d'être l'homme considérable, la
+personnification politique du cabinet, sans aspirer à en être le chef
+nominal. Il laissa ce titre au ministre de la guerre. Qu'un tel
+président du conseil pût être parfois incommode, il le savait par
+expérience; mais, dans la crise présente, ce grand nom guerrier lui
+paraissait utile à la tête d'un ministère pacifique. D'ailleurs, pour
+le moment, le maréchal se montrait facile, et témoignait qu'il
+comprenait l'importance de M. Guizot; il le laissait à peu près tout
+décider à sa guise, lui réclamant seulement le portefeuille des
+travaux publics pour M. Teste, qui devait lui servir de porte-parole;
+on le lui concéda. M. Guizot eut soin de faire attribuer à ses amis
+personnels, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, les portefeuilles
+de l'intérieur, des finances et de l'instruction publique. M. Martin
+du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appelés aux ministères
+de la justice, du commerce et de la marine, représentaient le centre
+proprement dit, celui qui avait soutenu M. Molé contre la coalition.
+Cette fraction, la plus nombreuse du parti conservateur, avait donc sa
+part dans ce ministère d'union, part, il est vrai, moins considérable
+que celle du centre droit. Ces divers personnages étaient des hommes
+d'expérience, ayant fait leurs preuves; tous avaient déjà été
+ministres, quelques-uns plusieurs fois[537]. En dépit des rôles divers
+joués par eux à l'heure troublée de la coalition, l'ensemble ne
+laissait pas que d'être suffisamment homogène: leur accord était
+complet sur l'oeuvre du moment; ils voulaient tous sortir la France de
+la passe mauvaise où le ministère précédent l'avait engagée, écarter
+le péril de guerre et réprimer l'agitation révolutionnaire, raffermir
+la paix au dehors et l'ordre au dedans, et le faire sans que l'honneur
+national ni la liberté politique eussent à en souffrir. Comme aimaient
+alors à le dire les membres et les amis du cabinet, la France se
+retrouvait dans la même situation qu'au commencement de 1831, à la
+chute du ministère Laffitte; il fallait recommencer Casimir
+Périer[538]. On trouvait avantage à abriter, sous ce grand nom, une
+politique raisonnable sans doute, utile, nécessaire, mais peu
+flatteuse pour l'imagination et l'amour-propre. Le Roi, qui acceptait
+pleinement ce programme, ne fit objection à aucun des noms proposés,
+et les ordonnances furent signées le 29 octobre.
+
+[Note 536: _Documents inédits._]
+
+[Note 537: Le maréchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de
+plusieurs ministères depuis 1830. M. Duchâtel avait siégé dans le
+cabinet du 6 septembre 1836 et dans celui du 12 mai 1839; l'amiral
+Duperré, dans ceux du 22 février 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du
+Nord, dans celui du 15 avril 1837; MM. Villemain, Cunin-Gridaine et
+Teste, dans celui du 12 mai 1839. Sur les neuf ministres, six avaient
+fait partie de ce dernier cabinet.]
+
+[Note 538: M. Guizot et M. Duchâtel n'étaient pas seuls alors à
+rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine écrivait,
+dans une de ses lettres: «C'est 1831 après le cabinet Laffitte.»]
+
+Le nouveau cabinet devait s'attendre à un choc redoutable avec toutes
+les passions qu'il venait refréner. Aussi ne fut-il pas surpris d'être
+salué par un cri de colère et de haine, parti de tous les journaux de
+gauche. «Le ministère de l'étranger», tel fut le nom sous lequel on
+tâcha de l'écraser. «Depuis que les traités de 1815 ont été conclus,
+disait le _National_, jamais conspiration de nos gouvernants avec
+l'étranger n'avait été aussi flagrante.» Et pour mieux imprimer au
+cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'éveiller des
+préventions encore très-vivaces, la presse opposante évoquait le
+souvenir du voyage que M. Guizot avait fait à Gand pendant les
+Cent-Jours, et celui des compliments académiques qu'au lendemain de la
+première invasion, M. Villemain avait adressés à l'empereur de Russie
+et au roi de Prusse[539].
+
+[Note 539: En mai 1815, M. Guizot s'était rendu à Gand, auprès de
+Louis XVIII, pour lui porter les voeux et les conseils des royalistes
+constitutionnels, entre autres de M. Royer-Collard, et pour demander
+l'éloignement de M. de Blacas. Cf. sur cet épisode ce qu'en dit M.
+Guizot au tome Ier de ses _Mémoires_, p. 77 et suiv.--Quant à M.
+Villemain, il avait été admis, le 21 avril 1814, peu après la première
+entrée des «alliés» dans Paris, à lire, en séance solennelle de
+l'Académie française, un discours couronné. L'empereur de Russie et le
+roi de Prusse étaient présents et avaient été reçus aux cris de:
+Vivent les alliés! Le président de l'Académie, M. Lacretelle jeune,
+leur avait adressé un compliment. M. Villemain crut devoir faire de
+même avant de lire son discours; il salua donc le «vaillant héritier
+de Frédéric» et «le magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et
+passionnée pour la gloire».]
+
+Pour lutter contre une opposition qui se révélait, dès le début, si
+implacable et si exaspérée, le ministère comptait tout d'abord sur la
+couronne. Louis-Philippe avait le sentiment trop vif des dangers de
+l'heure présente, et aussi de la responsabilité assumée par lui en
+rompant avec M. Thiers et ses collègues, pour ne pas être résolu à
+donner un appui sans réserve, sans arrière-pensée, à ceux qui les
+remplaçaient. Il mit même tout de suite une sorte d'affectation dans
+les témoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il
+accordait à M. Guizot, de façon à bien faire voir à tous et
+spécialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder
+rancune à l'illustre doctrinaire de son rôle dans la coalition. Le
+ministère était-il assuré de rencontrer un appui aussi décidé, aussi
+absolu dans toutes les fractions du parti conservateur? Plus d'un
+symptôme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en
+étant fort animés contre M. Thiers, n'avaient pas pardonné à M. Guizot
+son opposition à M. Molé. C'était avec chagrin et méfiance qu'ils
+sentaient, entre ses mains, la cause pacifique et conservatrice qui
+était la leur, et la présence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine
+dans le cabinet ne suffisait pas à les désarmer. On devinait leurs
+sentiments au langage de la _Presse_, qui ne soutenait le ministère
+qu'avec une répugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrède, dans
+le _Courrier de Bordeaux_, prédisait aux conservateurs «qu'en
+chargeant de réparer les maux de la France celui qui en était le
+principal auteur, ils préparaient de nouvelles calamités.» D'ailleurs,
+l'ancien chef des 221, M. Molé, ne cachait pas qu'il était
+personnellement fort blessé d'avoir été laissé de côté lors des
+pourparlers ministériels[540].
+
+[Note 540: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 7 novembre 1840: «Ce
+qui vient de se passer a achevé de fixer mes idées sur l'emploi des
+années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni
+consulté ni prévenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce
+qu'on préparait. Le Roi, dit-on, m'a trouvé trop _compromis_ et
+s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu à
+ce ministère les bons offices que M. de Broglie avait rendus à celui
+de M. Thiers. C'est lui qui a rapproché de son mieux mes anciens
+collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il
+triomphe et s'écrie: C'est de la réconciliation! Ce qu'il y a de vrai,
+c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abîme. Voilà
+pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralité
+de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne fût-ce que
+pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il répare en quelque chose
+le mal qu'il a fait! Le réparer complétement est impossible. Le pays
+expiera longtemps les torts des ambitieux.» (_Documents inédits._)]
+
+D'autres conservateurs, et ce n'étaient pas ceux qui avaient le coeur
+le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'était trompé complétement
+sur le pacha, que pousser plus avant dans la même voie conduirait à la
+guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet aveu leur était
+pénible, cette déception leur était douloureuse; encore tout agités
+des excitations de la veille, ils s'irritaient des échecs des
+Égyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se sentaient
+humiliés de paraître reculer devant l'Europe, et la promptitude
+effarée, l'emportement peureux avec lesquels une partie de ceux qui
+avaient crié le plus fort au début lâchaient pied depuis que l'affaire
+devenait sérieuse, augmentait encore cette humiliation, en y mêlant un
+certain sentiment de dégoût indigné. «Aujourd'hui, disaient-ils avec
+amertume, l'Europe sait que nos fusils ne sont pas chargés; c'est cent
+fois pis que si l'on eût cédé dès le début.» Ils n'en concluaient pas
+sans doute à suivre une autre politique que celle du cabinet; mais,
+s'ils ne pouvaient contester que cette politique ne fût raisonnable,
+ils la trouvaient déplaisante; comme l'a dit à ce propos M. Guizot,
+«la prudence qui vient après le péril est une vertu triste». De ces
+sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas bien eux-mêmes,
+résultaient un malaise, un mécontentement, de soi et des autres qui
+pesaient lourdement sur la situation et qui n'étaient pas faits pour
+faciliter la tâche du gouvernement.
+
+Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficultés.
+On croyait généralement que le ministère était sacrifié d'avance et
+qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pût avoir la majorité
+au début sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger
+une fois passé, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque
+autre question, et ne fallait-il pas s'attendre que l'opinion lui
+gardât moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne
+à la fois si nécessaire et si pénible? Comme le disait alors l'un des
+doctrinaires dissidents, «aussitôt qu'on aura bu le vin qui est dans
+cette bouteille, on la cassera». C'était également le sentiment des
+cabinets étrangers. «Aux yeux de l'Europe entière, écrivait M. de
+Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de trois mois. Cela
+n'est pas commode pour diriger des négociations[541].» L'impression
+générale de malaise et d'insécurité était telle que la monarchie
+elle-même paraissait menacée. Ce n'était pas seulement M. Edgar Quinet
+qui disait, dans une de ses lettres, le 29 octobre: «On croit la
+dynastie perdue[542].» M. de Tocqueville écrivait à M. Reeve, le 7
+novembre: «La nation est irritée contre le prince qui la gouverne;
+elle se croit, à tort ou à raison, profondément humiliée et déchue du
+rang qu'elle doit tenir en Europe, et est tout près de ces résolutions
+désespérées que de pareilles impressions font naître chez un peuple
+orgueilleux, inquiet, irritable comme le nôtre. Là est le péril, le
+péril unique. Ce n'est pas la guerre qui est à craindre pour le
+gouvernement; c'est d'abord le renversement du gouvernement et, après,
+la guerre... Jamais, depuis 1830, le danger n'a été aussi grand. Le
+radicalisme s'appuie momentanément sur l'orgueil national blessé: cela
+lui donne une force qu'il n'avait point encore eue[543].»
+
+[Note 541: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel_, _Papiers
+inédits de M. le duc de Broglie_, _Correspondance inédite de M. de
+Barante_, _Notice_ de M. VITET sur M. Duchâtel.]
+
+[Note 542: _Correspondance de Quinet._]
+
+[Note 543: _Nouvelle Correspondance de Tocqueville._]
+
+En dépit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tâche avec une
+confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficultés, mais
+elles ne lui paraissaient au-dessus ni de son courage ni de ses
+forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. «Les pays libres,
+disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux à trois ponts;
+ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les
+vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font
+avancer. J'aime cette vie et ce spectacle... Cela vaut la peine de
+vivre; si peu de choses méritent qu'on en dise autant!» Et plus tard,
+rappelant précisément son entrée au pouvoir en octobre 1840, il
+écrivait: «J'ai goût aux entreprises à la fois sensées et difficiles,
+et je ne connais point de plus profond plaisir que celui de lutter
+pour une grande vérité, nouvelle encore et mal comprise.» Du reste,
+tout en sachant qu'il s'exposait, il n'avait pas le sentiment qu'il se
+sacrifiât. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie publique
+une disposition optimiste, toujours prompte et obstinée à croire au
+succès. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de l'homme d'État
+dont il prétendait recommencer l'oeuvre. Casimir Périer, suivant
+l'expression même de M. Guizot, était «hardi avec doute, presque
+tristesse»; il «espérait peu en entreprenant beaucoup», et semblait,
+au milieu même de ses héroïques victoires, obsédé d'idées sinistres et
+funèbres. M. Guizot avait reçu du ciel, au contraire, une facilité
+d'espoir et de contentement qu'il devait conserver même au milieu des
+plus profondes défaites. En octobre 1840, il ne se sentait pas
+seulement le courage de combattre, mais la confiance de vaincre; il se
+croyait de force à dompter les révolutionnaires et, ce qui était
+peut-être plus difficile, à s'imposer aux conservateurs. Vainement,
+autour de lui, lui prédisait-on une chute prochaine, il comptait bien
+garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il fût, eût-il
+pu croire à la possibilité de le conserver jusqu'en 1848?
+
+
+II
+
+L'ouverture de la session, primitivement fixée au 28 octobre, avait
+été, à cause de la crise ministérielle, reportée au 5 novembre. Le
+discours du trône, sans désavouer le passé ni désarmer pour l'avenir,
+donna à la politique extérieure une orientation nettement
+pacifique[544]; à l'intérieur, tout en se prononçant pour «le ferme
+maintien des libertés publiques», il annonça la répression des
+«passions anarchiques».
+
+[Note 544: «J'ai la dignité de notre patrie à coeur, autant que sa
+sûreté et son repos, disait le Roi. En persévérant dans cette
+politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix
+ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances
+que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits
+extraordinaires, qui ont été ouverts dans ce dessein, vous seront
+incessamment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je continue
+d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est
+nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les
+peuples et au progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour
+m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France
+et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de
+nouveaux sacrifices.»]
+
+Sur ce dernier point, l'action du ministère s'exerça tout de suite et
+avec succès. Dès le 6 novembre, une circulaire du garde des sceaux,
+presque aussitôt publiée, signalait à la vigilance des procureurs
+généraux les excès de la presse et aussi «ces manifestations bruyantes
+qui se couvraient mensongèrement du nom d'élans patriotiques et qui
+recélaient trop souvent des pensées de révolte et de sédition».
+Conformément à ces prescriptions, des poursuites furent dirigées
+contre plusieurs journaux; la continuation des banquets fut interdite.
+Ce langage, ces actes répandirent partout l'impression que le
+gouvernement était résolu à ne pas tolérer le désordre, et il n'en
+fallut pas davantage pour faire perdre promptement à la rue sa
+physionomie inquiétante. Au bout de quelques jours, les chants et les
+promenades tumultueuses avaient cessé. À la date du 1er novembre,
+avant que la fermeté du nouveau cabinet eût encore produit son effet,
+un observateur écrivait sur son journal intime: «Il règne dans les
+esprits une sombre inquiétude. On s'attend à une émeute, et la police
+croit en remarquer déjà les signes précurseurs. Paris est sillonné de
+patrouilles.» Et le lendemain: «Les promenades de jeunes gens et
+d'ouvriers chantant la _Marseillaise_ continuent tous les soirs.»
+Quelques jours se passent, et le même témoin constate que cette
+agitation a presque entièrement disparu. «Ce serait injuste, dit-il à
+ce propos, de prétendre que le ministère du 1er mars l'entretenait à
+dessein; mais l'incertitude de sa marche, le ton de ses journaux
+paralysaient l'action des autorités, qui, craignant de n'être pas
+soutenues, n'osaient et ne pouvaient se mettre en opposition avec les
+agitateurs. Pour raffermir l'ordre, il a suffi de le vouloir
+fortement[545].»
+
+[Note 545: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel._]
+
+Le problème extérieur n'était pas aussi facile à résoudre[546]. Dans
+sa circulaire de prise de possession, envoyée les 2 et 4 novembre à
+tous nos représentants au dehors, M. Guizot, tout en proclamant que
+«la politique du gouvernement avait pour but le maintien de la paix»,
+n'indiquait aucune solution précise aux difficultés pendantes; il se
+bornait à marquer, dans les termes les moins provocants possible,
+l'attitude d'isolement et d'expectative armée qui était imposée à la
+France par les derniers événements[547]. C'est qu'en effet, après les
+procédés dont nous avions eu à nous plaindre, il ne paraissait pas
+convenir à notre dignité de prendre l'initiative d'un rapprochement et
+de solliciter ouvertement des concessions qui pouvaient nous être
+refusées. Mais ce que M. Guizot ne voulait pas faire officiellement,
+il ne renonçait pas à le tenter par des moyens indirects. Son désir,
+sinon son espoir, était que les puissances, par égard pour un
+ministère qui se mettait en travers du mouvement belliqueux et
+révolutionnaire, lui offrissent, en Syrie par exemple, quelques
+concessions satisfaisantes pour l'amour-propre national; il les
+accepterait aussitôt, et la France reprendrait sa place dans le
+concert européen. Le ministère rêvait même d'arriver à ce résultat
+avant la discussion de l'Adresse dans la Chambre des députés. Quel
+succès pour la politique pacifique, si elle pouvait débuter au
+parlement en se faisant honneur d'avoir obtenu, du premier coup, des
+avantages refusés aux menaces de la politique belliqueuse! Sans doute,
+on avait très-peu de temps devant soi: à peine deux ou trois semaines.
+Mais cette brièveté du délai pouvait servir à forcer la main aux
+cabinets étrangers. Après tout, ceux-ci n'étaient-ils pas les premiers
+intéressés à fournir au ministère du 29 octobre les moyens de trouver
+une majorité et d'apaiser l'opinion?
+
+[Note 546: Outre les sources inédites ou non que j'ai eu souvent
+occasion d'indiquer, je me suis beaucoup servi, pour raconter l'action
+diplomatique du ministère du 29 octobre en 1840 et 1841, d'un
+important document dont je dois la communication à M. le duc de
+Broglie. Celui-ci, étant prince Albert de Broglie et jeune attaché au
+ministère des affaires étrangères, avait été chargé par M. Guizot, en
+1842, de lui faire un exposé des négociations poursuivies depuis le 29
+octobre 1840 jusqu'à la convention des détroits en juillet 1841. Cet
+exposé, très-complet, fait sur le vu des dépêches du ministre ou de
+ses agents, révélait déjà, par l'art de la composition, le futur
+historien.]
+
+[Note 547: _Note du prince Albert de Broglie_ et _Papiers inédits de
+M. de Barante_.]
+
+Cette idée s'était présentée à l'esprit de M. Guizot aussitôt qu'il
+avait été question pour lui de prendre le pouvoir. Sur le point de
+quitter Londres, dans ses dernières conversations avec les ministres
+anglais, il leur avait laissé voir ce qu'il attendait d'eux[548].
+«Donnez-moi quelque chose à dire, répétait-il avec insistance à lord
+Clarendon, si peu que ce soit, pourvu que ce soit satisfaisant. Si je
+n'ai pas quelque chose de ce genre, je ne serai pas capable de calmer
+les esprits et de prendre en mains le gouvernement[549].» Aussitôt
+ministre, tout en évitant les ouvertures officielles, il refit les
+mêmes insinuations aux ambassadeurs étrangers, notamment à lord
+Granville. En même temps il écrivait, vers le 4 novembre, à M. de
+Bourqueney, notre chargé d'affaires à Londres: «Vous recevrez une
+circulaire que j'adresse à tous mes agents. J'y ai essayé de marquer
+avec précision l'attitude que le cabinet veut prendre et qu'il
+gardera. Mais ce ne sont là que des paroles: il faut des résultats. On
+les attend du cabinet. Il s'est formé pour maintenir la paix et pour
+trouver aux embarras de la question d'Orient quelque issue; pour
+vivre, il faut qu'il satisfasse aux causes qui l'ont fait naître. La
+difficulté est extrême: l'exaltation du pays n'a pas diminué... Pour
+que le succès vienne à la raison, il faut qu'on m'aide... Je l'ai
+souvent dit à Londres, je le répète de Paris. Le sentiment de la
+France,--je dis de la France et non pas des brouillons et des
+factions,--est qu'elle a été traitée légèrement, qu'on a sacrifié
+légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt secondaire, son
+alliance, son amitié, son concours. Là est le grand mal qu'a fait la
+convention du 15 juillet, là est le grand obstacle à la politique de
+la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il faut prouver
+à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on attache à son
+alliance, à son amitié, à son concours, beaucoup de prix, assez de
+prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue, c'est
+le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la
+convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné,
+au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir
+rentrer dans l'affaire: la paix pourra être maintenue et l'harmonie
+générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis
+prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre ce but; mais je
+ne veux pas me mettre en mouvement sans savoir si le but est possible
+à atteindre. Si on vous dit que cela ne se peut pas, qu'on entend s'en
+tenir rigoureusement aux premières stipulations du traité..., la
+situation restera violente et précaire; le cabinet se tiendra
+immobile, dans l'isolement et l'attente. Je ne réponds pas de
+l'avenir... La politique de transaction est préférable à la politique
+d'isolement, s'il y a réellement transaction; mais, si la transaction
+n'est de notre part qu'abandon, l'isolement vaut mieux[550].»
+
+[Note 548: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 27 octobre
+1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
+
+[Note 549: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 342.]
+
+[Note 550: Cette lettre importante, qui expose si clairement le
+dessein du nouveau ministère, n'est publiée qu'en partie dans les
+_Mémoires de M. Guizot_. M. Charles Greville, qui la tenait de M. de
+Bourqueney, l'a donnée plus au complet dans son journal. (_The
+Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 348.)]
+
+Le Roi appuyait chaudement M. Guizot dans cette campagne. Peut-être
+même y apportait-il plus d'ardeur et d'espoir de réussir. Il faisait
+connaître ses désirs à M. de Metternich par des voies indirectes[551].
+En même temps, il agissait sur le gouvernement anglais au moyen du roi
+des Belges. Ainsi écrivait-il à ce dernier, le 6 novembre: «Qu'on
+sache donc bien à Londres quelle est la nature de la lutte dans
+laquelle nous sommes engagés _neck or nothing_! Cette lutte n'est ni
+plus ni moins que la paix ou la guerre; et, si c'est la guerre, que
+lord Palmerston et ceux qui n'y voient peut-être des dangers que pour
+la France, sachent bien que, quels que puissent être les premiers
+succès d'un côté ou de l'autre, les vainqueurs seront aussi
+immaniables que les vaincus; que jamais on ne refera ni un congrès de
+Vienne, ni une nouvelle délimitation de l'Europe; l'état actuel de
+toutes les têtes humaines ne s'accommodera de rien et bouleversera
+tout. _The world shall be unkinged_; l'Angleterre ruinée prendra pour
+son type le gouvernement modèle des États-Unis, et le continent
+prendra pour le sien l'Amérique espagnole... Ne nous y trompons pas:
+le point de départ, c'est le renversement ou la consolidation du
+ministère actuel. S'il est renversé, point d'illusion sur ce qui le
+remplace, c'est la guerre à tout prix, suivie d'un 93 perfectionné;
+s'il est consolidé, c'est la paix qui triomphe, et ce n'est que par la
+paix qu'il peut l'être; mais il faut se dépêcher, car vous savez que
+ces têtes gauloises sont mobiles. On va soutenir ce ministère, parce
+qu'on croit qu'il apportera la paix; mais, s'il ne l'apporte pas tout
+de suite, on ne tardera pas à croire qu'il ne l'apportera pas du tout,
+et alors on croira aussi que la guerre est inévitable, et qu'il faut
+l'entamer bien vite pour prendre les devants sur ceux qu'on appellera
+tout de suite les ennemis. Dépêchons-nous donc de conclure un
+arrangement que les cinq puissances puissent signer, car alors,
+croyez-moi, c'en est fait de la guerre pour longtemps.» Le Roi ne
+faisait pas mystère des «conditions que son cabinet accepterait
+immédiatement». C'était la concession à Méhémet-Ali de l'Égypte
+héréditaire, du pachalik d'Acre et de Candie en viager. «Si on veut
+signer ce que dessus, concluait-il, faisons-le vite. Dites-moi un mot
+approbatif de Londres, et c'est fait[552].»
+
+[Note 551: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 458.]
+
+[Note 552: _Revue rétrospective._]
+
+Ces appels indirects, mais si pressants, avaient-ils chance d'être
+entendus? Pour répondre, il convient de se rendre un compte exact des
+dispositions des diverses puissances. À Vienne, ces dispositions étaient
+favorables. De plus en plus troublé de l'aventure où il s'était laissé
+engager en signant le traité du 15 juillet, M. de Metternich avait hâte
+d'en sortir. Il témoignait la satisfaction que lui causait la
+constitution du nouveau ministère, reconnaissait la nécessité de le
+seconder dans ses difficultés intérieures[553], mettait grand soin à se
+montrer aimable avec M. de Sainte-Aulaire[554], et renvoyait à Londres
+son ambassadeur, le prince Esterhazy, avec mission formelle d'amortir
+les conséquences du traité du 15 juillet et de chercher un moyen de
+faire rentrer la France dans le concert européen[555]. Mêmes
+dispositions à Berlin et mêmes instructions à M. de Bülow, qui avait
+aussitôt, avec M. de Bourqueney, les conversations les plus expansives
+sur les moyens de faire cesser l'isolement de la France[556]. Toutefois,
+le passé permettait-il de compter absolument sur l'efficacité de ces
+bonnes dispositions, si sincères qu'elles fussent? Que de fois, depuis
+un an, on avait vu les deux puissances allemandes s'associer à des actes
+qu'elles déploraient! M. Guizot n'avait-il pas pu s'apercevoir, pendant
+son ambassade, du changement qui s'opérait dans l'attitude de M. de
+Neumann et de M. de Bülow, lorsqu'ils passaient des entretiens
+confidentiels à la solennité des conférences, et comment la présence de
+lord Palmerston rendait aussitôt leur langage contraint et timide?
+
+[Note 553: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]
+
+[Note 554: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
+
+[Note 555: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 556: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
+
+Tout autres étaient les sentiments du gouvernement russe. Le czar
+avait abandonné sa prépotence en Orient, accepté le protectorat
+européen à Constantinople, pour le plaisir de rompre l'alliance des
+puissances occidentales et de mortifier la France de Juillet; on ne
+pouvait s'attendre qu'il renonçât volontiers à ce qui était la seule
+compensation de son sacrifice. Il laissait voir aux Anglais qui
+l'approchaient le chagrin que lui ferait éprouver une réconciliation
+avec la France[557]. Toutefois, suivant une remarque que nous avons
+déjà eu occasion de faire, si passionné qu'il fût, il ne se sentait
+pas prêt pour l'emploi des moyens extrêmes et redoutait de se faire en
+Europe, particulièrement en Allemagne, le renom d'un artisan de
+discorde. Aussi pouvait-on être assuré qu'il n'oserait pas opposer de
+_veto_ à toute pacification décidée par les trois autres puissances,
+et que, notamment, il ne repousserait rien de ce qu'aurait accepté
+l'Angleterre. C'est ce qui faisait écrire à M. de Barante: «En ce
+moment, comme dans tout le cours de la négociation, lord Palmerston
+conserve le blanc seing de l'empereur de Russie... Celui-ci ne se
+refusera point à ce qui sera voulu sérieusement par l'Angleterre,
+l'Autriche et la Prusse.» Et encore: «Si lord Palmerston vous
+alléguait comme difficulté l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de
+bonne foi. Il sait très-bien qu'elle voudra tout ce qu'il
+décidera[558].»
+
+[Note 557: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
+27 octobre 1840: «L'empereur de Russie est pleinement satisfait de
+l'état actuel des choses, et il ne consentirait pas, sans un extrême
+déplaisir, à un nouvel arrangement auquel participerait la France.»
+(_The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 347.)--Un peu plus
+tard, lord Clanricarde disait à M. de Barante: «J'ai eu souvent à
+répéter à l'Empereur que l'Angleterre tenait à vivre en bonne
+intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dépendait de
+cette bonne harmonie; jamais il n'a entendu ces paroles sans que son
+visage éprouvât une contraction. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 558: Dépêche du 30 décembre 1840, et lettre particulière de la
+même date. (_Documents inédits._)]
+
+En somme, ni les bonnes dispositions de l'Autriche et de la Prusse, ni
+les mauvaises de la Russie n'étaient de force à résister à une
+résolution contraire de l'Angleterre. Tout dépendait de cette
+dernière, c'est-à-dire de lord Palmerston. Car telle était alors la
+situation étrange de ce pays, où l'on était habitué à croire l'opinion
+maîtresse, que tout ce qui regardait la politique étrangère s'y
+décidait par la volonté d'un seul ministre. C'est donc le sentiment
+particulier de ce ministre qu'il faut avant tout connaître. Si lord
+Palmerston eût été un véritable homme d'État, il n'eût pas hésité à
+accueillir les ouvertures de notre gouvernement. Il avait atteint
+pleinement son but en Orient; le prestige du pacha y était détruit; la
+politique britannique y avait notoirement prévalu. Seulement, le
+ministre anglais, se brouillant du même coup avec la France, avait
+privé son pays d'une alliance populaire, naturelle et profitable,
+l'avait exposé à des ressentiments incommodes, périlleux même, et
+avait jeté le trouble et l'inquiétude dans l'Europe, qui lui en savait
+très-mauvais gré. Eh bien, par une fortune inouïe, une occasion se
+présentait immédiatement de renouer cette alliance, d'amortir ces
+ressentiments, de rassurer l'Europe, et cela sans grand sacrifice, car
+la France demandait moins encore une concession effective qu'une
+satisfaction morale, nous allions dire une politesse. Lord Palmerston
+ne devait-il pas saisir cette occasion avec franchise, résolution,
+bonne grâce, et se charger, au nom de l'Angleterre, de mener à fin
+cette sorte de transaction et de réconciliation? N'était-ce pas le
+meilleur moyen de confirmer la prépondérance passagère que sa nation
+venait d'acquérir en Europe, et lui-même n'ajoutait-il pas ainsi à son
+renom de lutteur hardi, tenace et heureux, l'honneur qui était alors
+le plus apprécié des gouvernements et des peuples, celui d'être un
+pacificateur généreux? Il y avait là de quoi séduire une ambition un
+peu grande. Mais, quoique fort intelligent et fort habile, lord
+Palmerston n'était pas capable de voir les choses d'aussi haut.
+Âprement et mesquinement querelleur, sa diplomatie consistait à
+argumenter à outrance pour convaincre les autres qu'ils avaient tort;
+sa politique n'avait guère d'autre objet que d'user sans mesure de ses
+avantages et de faire le plus de mal possible à ceux qu'il croyait
+avoir à sa merci; enfin, son patriotisme se confondait avec
+l'assouvissement de passions, de haines, de rancunes qui étaient plus
+personnelles encore que nationales[559].
+
+[Note 559: Comme l'écrivait récemment un Anglais qui avait vu de près
+tous ces événements, «il est hors de doute que Palmerston a été
+poussé, dans toute cette affaire, non pas tant par l'idée de soutenir
+le sultan et de ruiner le pacha que par le désir passionné d'humilier
+la France et de se venger sur Louis-Philippe et ses ministres de leur
+conduite antérieure en Espagne». (Note de M. Henri Reeve, éditeur du
+journal de M. Greville.--_The Greville Memoirs, second part_, vol.
+Ier, p. 347, 348.)]
+
+Dès les premières insinuations que lui avait faites M. Guizot en
+quittant Londres, lord Palmerston avait laissé voir ses dispositions
+revêches[560], et, le 29 octobre, jour de la constitution du nouveau
+cabinet français, il écrivait à lord Granville: «Louis-Philippe semble
+vous avoir tenu le même langage que Flahault et Guizot tenaient ici,
+particulièrement qu'il est nécessaire, afin d'aider le Roi à maintenir
+la paix et à dompter le parti de la guerre, que nous fassions à sa
+prière des concessions que nous avons refusées aux menaces de Thiers.
+Mais c'est tout à fait impossible, et vous ne sauriez trop tôt ou trop
+fortement l'expliquer à toutes les parties intéressées... Nous ne
+pouvons pas compromettre les intérêts de l'Europe par complaisance
+pour Louis-Philippe ou pour Guizot plus que par crainte de Thiers. Si
+nous cédions, la nation française croirait que nous cédons à ses
+menaces et non aux prières de Louis-Philippe. Ce serait d'ailleurs
+déplorable que les puissances fissent le sacrifice de leurs intérêts
+les plus importants pour apaiser les organisateurs d'émeutes à Paris
+ou faire taire les journaux républicains. J'ajoute que nous sommes en
+train de réussir pleinement en Syrie, que nous aurons bientôt placé
+toute cette contrée entre les mains du sultan, et ce serait, en
+vérité, être bien enfant de cesser d'agir quand il ne faut qu'un peu
+de persévérance pour l'emporter sur tous les points. Je puis vous
+assurer que vous servirez plus utilement les intérêts de la paix en
+tenant un langage ferme et hardi au gouvernement français et aux
+Français eux-mêmes... La seule manière possible de tenir de telles
+gens en respect est de leur faire clairement comprendre qu'on ne
+cédera pas d'un pouce et qu'on est en état de repousser la force par
+la force. Quelques-uns de nos amis whigs ont fait beaucoup de mal en
+s'abandonnant à des alarmes sans fondement et en tenant ce qu'on
+appelle un langage conciliant... Mon opinion est que nous n'aurons pas
+la guerre avec la France en ce moment, mais nous devons préparer nos
+esprits à l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Français ont le désir
+d'étendre leurs possessions territoriales aux dépens des autres
+nations, et ils sentent tous ce que le _National_ a dit une fois, que
+l'Angleterre est un obstacle à de tels projets... C'est un malheur que
+le caractère d'un grand et puissant peuple, placé au centre de
+l'Europe, soit ainsi fait; mais c'est l'affaire des autres nations de
+ne pas fermer les yeux à la vérité et de prendre prudemment leurs
+précautions[561].» Cette lettre, dans sa roideur sèche et presque
+brutale, est bien significative; elle trahit toute la passion de lord
+Palmerston contre la France; elle montre aussi que l'avantage
+politique de renouer l'alliance brisée ne se présentait même pus à son
+esprit.
+
+[Note 560: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, du 27 octobre
+1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
+
+[Note 561: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 306 à 308.]
+
+Ce n'était pas seulement dans des lettres intimes que lord Palmerston
+témoignait de ses sentiments réfractaires à toute conciliation. On se
+rappelle que, le 31 août, il avait fait remettre à M. Thiers un long
+_memorandum_ contenant la critique amère de la politique
+française[562]. Ce document ayant été publié dans les journaux et
+ayant exercé une certaine action sur l'opinion anglaise, M. Thiers
+s'était décidé, un peu tardivement, le 3 octobre, à y faire une
+réponse étendue, habile, qui fut envoyée en même temps que la fameuse
+note du 8 octobre, et que le ministre français eut soin de faire
+paraître aussitôt dans le _Times_[563]. Lord Palmerston, dans une
+controverse, ne se résignait jamais à ne pas avoir le dernier mot. Il
+se mit donc à l'oeuvre pour réfuter la réponse de M. Thiers, et le fit
+avec son aigreur habituelle. Son travail terminé seulement le 2
+novembre, il l'adressa à M. Guizot, marquant ainsi que le changement
+de ministère ne devait modifier ni le fond des choses, ni même le ton
+de la polémique. Bien plus, dans ce _memorandum_, il semblait revenir
+sur des concessions déjà faites à la France, et retirer la déclaration
+par laquelle les puissances avaient en quelque sorte désavoué la
+déchéance prononcée contre le pacha. En effet, au cours de son
+argumentation contre les thèses de M. Thiers, il contestait au
+gouvernement français le droit d'intervenir par les armes pour
+maintenir le pacha en Égypte, si la Porte jugeait à propos de le
+destituer. «Le sultan, disait-il, comme souverain de l'empire turc, a
+seul le droit de décider auquel de ses sujets il confiera le
+gouvernement de telle ou telle partie de ses États; les puissances
+étrangères, quelles que soient à cet égard leurs idées, ne peuvent
+donner au sultan que des avis, et aucune d'elles n'est en droit de
+l'entraver dans l'exercice discrétionnaire de l'un des attributs
+inhérents et essentiels de la souveraineté indépendante.» N'était-ce
+pas détruire en fait le conseil donné à la Porte de révoquer la
+déchéance du pacha? Lord Palmerston mit le comble à son mauvais
+procédé en faisant publier, dès le 10 novembre, le nouveau
+_memorandum_ dans le _Morning Chronicle_. L'effet fut déplorable en
+France. Tous les journaux de gauche et de centre gauche ne manquèrent
+pas de jeter ce document à la tête du cabinet. «Vous parlez
+timidement, lui disaient-ils, voilà pourquoi l'on vous répond avec
+insolence. On sait que vous ne voulez pas résister, et l'on en profite
+pour pousser plus loin ses avantages contre vous.» M. Guizot, surpris
+et attristé, écrivait, le 14 novembre, à M. de Bourqueney: «Nos
+adversaires exploitent l'effet produit par cette pièce; nos propres
+amis en sont troublés. C'est la première communication que lord
+Palmerston ait adressée au nouveau cabinet. En quoi diffère-t-elle de
+ce qu'il aurait écrit à l'ancien? Comment cette dépêche a-t-elle été
+publiée dans le _Morning Chronicle_, et avec tant d'empressement?
+Témoignez, mon cher baron, et au cabinet anglais et à nos amis à
+Londres, le sentiment que je vous exprime et le mal qu'on nous
+fait[564].»
+
+[Note 562: Sur les conditions dans lesquelles avait été fait ce
+_memorandum_, cf. plus haut, p. 260.]
+
+[Note 563: Le texte de cette «réponse» se trouve dans les _Pièces
+historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
+
+[Note 564: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de
+M. Guizot_.--Il fallait que Louis-Philippe eût un bien grand désir de
+conciliation pour avoir, au premier moment, trouvé satisfaisant le
+_memorandum_ de lord Palmerston. (Cf. sa lettre au roi des Belges du 6
+novembre 1840. _Revue rétrospective._)]
+
+On vient de voir l'allusion de M. Guizot à «nos amis de Londres». Dans
+une autre lettre, tout en recommandant à M. de Bourqueney «de traiter
+bien réellement avec lord Palmerston, et non pas contre lui», il
+l'invitait à «ne rien négliger pour que l'atmosphère où vivait le
+ministre anglais pesât sur lui dans notre sens». C'est qu'en effet,
+malgré tant de déconvenues et de défaillances, le «parti de la paix»,
+existait toujours outre-Manche, et il avait même trouvé, dans le
+changement de ministère en France, une occasion de se ranimer et de
+tenter de nouveaux efforts[565]. Lord Clarendon proclamait bien haut
+que «le cabinet qui venait de se former à Paris, pour le maintien de
+la paix, ne pouvait vivre qu'avec un sacrifice des puissances
+signataires du traité du 15 juillet». Lord Lansdowne insistait
+vivement pour l'adoption d'une «mesure immédiate ayant une tendance
+pacifique». Lord Russell menaçait de sa démission si lord Ponsonby
+n'était pas rappelé. Lord Melbourne louait fort la conduite et le
+langage de M. Guizot. En somme, le plus grand nombre des ministres
+étaient d'avis de faire quelque chose pour la France. Tel était aussi
+le sentiment de la Reine. Les journaux anglais exaltaient la sagesse
+de Louis-Philippe et demandaient qu'on lui proposât une solution
+acceptable. Enfin, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse
+s'agitaient avec le sincère désir de trouver cette solution.
+
+[Note 565: Pour le récit de ce qui va suivre, je me suis
+principalement servi des _Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
+342 à 354.]
+
+Si puissant, si général que parût cet effort vers la conciliation,
+nous savons par expérience que la volonté de lord Palmerston était
+plus forte encore. M. Charles Greville, qui assistait de près à toutes
+ces démarches, écrivait sur son journal, à la date du 7 novembre:
+«Bien que telle soit la disposition de l'Autriche et aussi de la
+Prusse, quoique la Reine soit ardemment désireuse de voir la paix et
+la tranquillité rétablies, que presque tout, sinon tout le cabinet
+incline à un arrangement avec la France, et que la France elle-même
+soit prête à répondre aux moindres avances faites dans un esprit
+conciliant, la résolution personnelle de Palmerston l'emportera
+probablement sur toutes les autres opinions et inclinations. Il
+repoussera ou ajournera chacune des propositions qui seront faites,
+et, si l'une d'elles est adoptée malgré lui, il s'arrangera pour la
+faire avorter dans l'exécution, pour n'écarter aucune difficulté et
+pour en créer même où il n'y en aura pas. Ce qu'il y a de plus
+extraordinaire dans toute cette affaire, c'est de voir un groupe
+d'hommes consentir à faire route avec un autre homme qui non-seulement
+ne leur inspire aucune confiance, mais qu'ils croient être
+politiquement malhonnête et traître (_dishonest and treacherous_), et
+de les voir discuter sérieusement avec lui l'adoption de certaines
+mesures, avec la certitude qu'il ne les exécutera pas loyalement. On
+dirait Jonathan Wild[566] et son compagnon jouant ensemble à Newgate.»
+Tout se passa en effet comme le prévoyait M. Greville. Lord Palmerston
+le prit d'abord de haut avec les conciliateurs. Puis, quand ceux-ci
+lui parurent gagner du terrain, il changea de tactique, se prêta à
+discuter, feignit de céder à demi, consentit même à demander au
+gouvernement français de «faire connaître ses désirs et ses idées»,
+s'excusa presque, auprès de M. de Bourqueney, du ton du _memorandum_
+du 2 novembre, et lui déclara n'avoir voulu rétracter aucune de ses
+déclarations antérieures sur la déchéance du pacha; seulement, il
+s'arrangeait pour que les choses traînassent en longueur, persuadé
+que, pendant ce temps, les événements se précipiteraient en Syrie et
+viendraient, une fois de plus, placer ses contradicteurs en présence
+de faits accomplis.
+
+[Note 566: Jonathan Wild est un brigand, héros de l'un des romans de
+Fielding.]
+
+Cet espoir ne fut pas trompé. Pendant que les diplomates discutaient
+sur la portion de la Syrie que l'on pourrait, par égard pour la
+France, laisser au pacha, chaque courrier d'Orient annonçait un revers
+des Égyptiens. Ainsi savait-on, dès le 2 novembre, que l'insurrection
+avait éclaté de nouveau, au commencement d'octobre, dans toutes les
+montagnes du Liban,--insurrection fomentée par les agents anglais,
+armée avec des fusils anglais, payée avec l'or anglais,--et qu'elle
+prenait même cette fois une gravité particulière par la défection de
+l'émir Beschir, qui gouvernait toute cette contrée au nom de
+Méhémet-Ali. Bientôt après, on apprenait que la flotte britannique
+avait bombardé et réduit Saïda et Sour, occupé Beyrouth; que l'armée
+d'Ibrahim, affaiblie par les désertions, harcelée par les populations,
+démoralisée, n'opposait nulle part de résistance sérieuse, et que,
+partout où elle entrait en contact avec le petit corps turco-anglais,
+elle était battue. Enfin, d'après les nouvelles arrivées le 14
+novembre, les Égyptiens ne possédaient plus, sur la côte, dans la
+dernière moitié d'octobre, que Tripoli et Saint-Jean d'Acre, et leur
+armée, en retraite sur Damas et Balbeck, se trouvait aux prises avec
+les insurgés. Encore tout indiquait-il qu'on n'était pas au terme de
+cet effondrement.
+
+Ces succès, dont la rapidité surprenait tout le monde, sauf lord
+Palmerston, démontèrent complétement ceux qui tâchaient d'imposer à ce
+dernier quelque concession en dehors du traité du 15 juillet. Leurs
+plans de transaction avaient toujours reposé sur la conviction que le
+pacha pourrait défendre la Syrie au moins pendant tout l'hiver. Les
+cabinets allemands furent les premiers à lâcher pied. Dès le 8
+novembre, arrivait à Londres une dépêche de M. de Metternich,
+déclarant qu'il ne pouvait pas être question maintenant d'une
+concession en Syrie[567]. «Ne laissons plus d'illusion à la France sur
+cette région, écrivait le chancelier; elle est irrévocablement perdue,
+perdue tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne
+de ce côté. Que Méhémet-Ali se soumette sans retard, ou la question
+d'Égypte est soulevée.» Même effet sur la Prusse. «M. de Bülow est
+hors de selle, rapportait, le 8 novembre, M. de Bourqueney; il m'a dit
+ce matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche
+analogue à celle de M. de Metternich; voilà, comme il le reconnaît
+lui-même, sa mission à néant.» Le même M. de Bülow disait à notre
+chargé d'affaires, quelques jours plus tard, le 13 novembre: «Les
+événements ont été trop vite; ma mission a échoué en Syrie avant de
+commencer à Londres[568].» Le parti de la paix en Angleterre n'était
+pas moins découragé; questionné, le 11 novembre, par M. de Bourqueney
+sur ce qu'il y avait à faire, M. Charles Greville lui disait: «Bien
+qu'il y ait toujours, chez mes amis, le même désir d'une
+réconciliation avec la France, la même préoccupation d'aider M.
+Guizot, quand ils en viennent à se demander ce qui est possible et ce
+qui serait justifiable, ils ne peuvent trouver aucun expédient pour
+faire face aux immenses difficultés pratiques de la situation. Les
+événements ont marché avec une telle rapidité, et changé si
+complétement la position de la question, que les concessions,
+considérées antérieurement comme raisonnables, ne sont plus possibles.
+Tous comprennent qu'ils ne peuvent rien offrir en Syrie. Il se
+pourrait, en effet, qu'au moment où ils offriraient quelque ville ou
+quelque territoire, le gouvernement ottoman en fût déjà redevenu
+maître. La justice envers la nation, l'honneur et la fidélité envers
+nos alliés, particulièrement envers le sultan, ne nous permettent de
+faire aucune concession dans cette région.» Sur la demande de M. de
+Bourqueney, M. Greville écrivit dans le même sens à M. Guizot, sans
+lui rien déguiser. Tel était, du reste, le sentiment général en
+Angleterre, et le duc de Wellington exprimait tout haut les mêmes
+idées[569]. Par contre, lord Palmerston, sentant n'avoir plus à se
+gêner, se montrait plus absolu, plus roide que jamais dans ses refus.
+«J'ai dit à M. de Bourqueney, écrivait-il à lord Granville le 13
+novembre, que je tromperais M. Guizot, si je lui laissais supposer que
+le gouvernement de Sa Majesté pourrait consentir à ce qui n'est pas le
+traité. Le traité étant conclu, il faut qu'il s'exécute.» Il donnait à
+entendre, non sans une intention sarcastique et dédaigneuse, que notre
+mauvaise humeur importait peu à l'Europe. «On ne voit pas bien,
+disait-il dans la même dépêche, les dangereuses conséquences qui,
+selon M. Guizot, résulteraient pour le monde de la non-coopération de
+la France à cette pacification.» Bien plus, dans une dépêche du 13
+novembre, il déniait formellement à notre gouvernement le droit de
+«délibérer sur l'exécution d'un traité auquel il était étranger[570]».
+
+[Note 567: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351.]
+
+[Note 568: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de
+M. Guizot_.]
+
+[Note 569: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351 à
+353.]
+
+[Note 570: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
+
+Le désappointement fut grand en France. Tandis que Louis-Philippe se
+plaignait amèrement au roi des Belges d'avoir vu si mal accueillir ses
+ouvertures[571], M. Guizot déclarait froidement et tristement à lord
+Granville qu'il ne croyait plus pouvoir faire aucune communication sur
+ce sujet au cabinet anglais, et que le gouvernement français
+attendrait les événements, prêt à tenir la conduite qu'ils lui
+imposeraient[572]. Toutefois, s'il était forcé de battre en retraite
+sur la question de Syrie, la résignation de notre ministre n'allait
+pas jusqu'à accepter que le pacha fût dépouillé de l'Égypte. Plus d'un
+indice lui avait fait connaître que lord Palmerston, sans être décidé
+au renversement complet de Méhémet-Ali, n'en repoussait pas cependant
+l'idée, quand les circonstances semblaient la rendre réalisable; déjà
+cette arrière-pensée avait percé dans le _memorandum_ du 2 novembre,
+et, depuis, elle s'était manifestée plus vivement, à mesure
+qu'arrivaient les nouvelles des succès remportés en Syrie[573].
+Toutes les fois qu'il voyait poindre cette idée, M. de Bourqueney
+faisait aussitôt sentir l'opposition de la France. «Je dis très-haut
+et très-ferme, écrivait-il à M. Guizot, que le traité de juillet n'a
+pas mis l'Égypte en question, qu'il en faudrait un nouveau pour cela
+et que c'est sans doute assez d'un seul traité conclu sans la
+France[574].» Un autre jour, lord Palmerston ayant cherché à établir
+que si le pacha refusait de se soumettre, les opérations pourraient
+être continuées contre l'Égypte rebelle, M. de Bourqueney l'arrêta
+net. «Le traité du 15 juillet, lui dit-il, n'a rien stipulé pour le
+cas dont vous me parlez; je ne puis consentir à le discuter.» Et comme
+le ministre insistait: «Non, milord, reprit notre chargé d'affaires,
+il faudrait pour cela un nouveau et plus grave traité[575].»
+
+[Note 571: Lettre du 16 novembre 1840. (_Revue rétrospective._)]
+
+[Note 572: Dépêche de lord Granville, en date du 16 novembre 1840.
+(_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
+
+[Note 573: M. de Rumigny, notre ministre à Bruxelles, informé par le
+roi Léopold de ce qui se passait à Londres, écrivait, le 7 novembre,
+au maréchal Soult: «Lord Palmerston est emporté par la joie que lui
+causent les nouvelles de Syrie... Il rêve déjà la chute complète de
+Méhémet-Ali. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 574: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
+
+[Note 575: Dépêche de M. de Bourqueney du 18 novembre 1840. (_Ibid._)]
+
+Le gouvernement français défendait donc l'Égypte, et, tout en évitant de
+poser prématurément un _casus belli_ qui eût pu paraître une provocation
+peu en harmonie avec son attitude générale, il montrait à tous qu'il
+n'abandonnait rien de la note du 8 octobre. Peut-être même n'avait-il
+pas encore perdu absolument tout espoir du côté de la Syrie; sans doute
+il n'y avait rien à faire pour le moment: mais ne restait-il pas, dans
+l'avenir, une dernière chance? Cette chance était que les alliés ne
+pussent s'emparer de Saint-Jean d'Acre avant l'hiver et que l'autorité
+du pacha se maintînt ainsi dans le sud de la Syrie. Quand M. Greville
+avait déclaré impossible tout arrangement immédiat, M. de Bourqueney
+s'était rejeté sur cette hypothèse et y avait indiqué, sans être
+contredit, une base éventuelle de transaction[576]. Or, si faibles
+qu'eussent été jusqu'ici les Égyptiens, ne pouvait-on pas espérer qu'ils
+résisteraient dans une place dont Bonaparte lui-même n'avait pu
+s'emparer en 1799? D'ailleurs la saison mauvaise s'avançait et rendait
+de plus en plus difficiles les opérations de la flotte. On en était fort
+préoccupé à Londres. Le 15 novembre, lord John Russell annonçait à un de
+ses amis avoir reçu des nouvelles de l'amiral Stopford, et il concluait
+de ces nouvelles que l'entreprise allait être forcément interrompue et
+renvoyée au printemps prochain; très-inquiet des conséquences que cet
+ajournement pouvait avoir en Orient et en Europe, il paraissait disposé,
+dans ce cas, à transiger moyennant l'attribution au pacha de tout ou
+partie du pachalik d'Acre, et il ajoutait que tel était le sentiment de
+lord Melbourne[577]. Mais ce n'était pas celui de lord Palmerston, qui
+déclarait au contraire bien haut que le traité serait exécuté
+immédiatement et jusqu'au bout, dussent les vaisseaux tenir la mer tout
+l'hiver. Et il ne se contentait pas de le dire à Londres; il avait
+envoyé aux amiraux des ordres dans ce sens.
+
+[Note 576: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
+352.--Cette question de la possession de Saint-Jean d'Acre avait paru
+toujours fort importante, et, dès le 6 novembre, Louis-Philippe avait
+proposé d'en faire dépendre l'exécution de la convention à conclure.
+«Que l'arrangement, si on veut, écrivait-il au roi des Belges, soit
+subordonné à une seule condition, c'est-à-dire à savoir dans quelles
+mains se trouvera Saint-Jean d'Acre au moment où l'ordre de suspendre
+les hostilités arrivera en Syrie. S'il tient pour Méhémet-Ali,
+l'arrangement deviendra définitif; mais s'il est au pouvoir du sultan
+et de ses alliés, l'arrangement sera nul.» (_Revue rétrospective._)]
+
+[Note 577: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354.]
+
+L'événement justifia encore une fois son audacieuse obstination. Le 23
+novembre, arriva la nouvelle que Saint-Jean d'Acre était pris. Stimulé
+par les impérieuses injonctions de lord Palmerston, l'amiral Stopford
+s'était résolu à jouer le tout pour le tout et à tenter de terminer
+brusquement l'entreprise par un hardi et puissant coup de main. Le 2
+novembre, une flotte formidable, comptant vingt bâtiments de guerre,
+dont sept vaisseaux de ligne, était réunie devant Saint-Jean d'Acre.
+Le bombardement commença aussitôt. Les assaillants avaient quatre cent
+soixante-dix-huit gros canons, tandis que les assiégés ne leur en
+opposaient que soixante-douze de médiocre calibre. Soixante-mille
+boulets furent lancés en quelques heures. Tout fut brisé, bouleversé
+par cet ouragan de fer et de feu. L'explosion du principal magasin à
+poudre compléta l'oeuvre de destruction. Avant la fin de la journée,
+les survivants de la garnison évacuaient la ville ruinée, et les
+Anglais y débarquaient en maîtres. Le pacha comprit que la Syrie était
+définitivement perdue, et peu après il envoya aux restes de l'armée
+d'Ibrahim l'ordre de rentrer en Égypte.
+
+Le triomphe de lord Palmerston était complet. «Force est de
+reconnaître, écrivait alors l'un de ceux qui, en Angleterre, avaient
+le plus critiqué ce ministre, qu'il a vraiment droit d'être fier de
+son succès. Ses collègues n'ont plus qu'à s'incliner... Quoi qu'on
+puisse dire ou penser de sa politique, il est impossible de ne pas
+rendre justice à la vigueur de l'exécution. M. Pitt (Chatham) n'aurait
+pu montrer plus de décision et de ressources. Il n'a voulu entendre
+parler ni de délais ni de difficultés, a envoyé des ordres
+péremptoires d'attaquer Acre et a pourvu, avec grand soin, dans ses
+instructions, à toutes les éventualités. Nul doute que c'était la
+prise d'Acre qui devait décider de la campagne, et certainement elle
+est due encore plus à Palmerston qu'aux chefs de notre flotte et de
+notre armée. Elle est probablement due à lui seul[578].»
+
+[Note 578: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354 à
+356.]
+
+Un tel succès ne rendait pas le ministre anglais plus disposé à la
+conciliation envers le gouvernement français. Celui-ci, contraint de
+renoncer à apporter aux Chambres, comme don de joyeux avénement,
+quelque arrangement assurant au pacha une partie de la Syrie, désirait
+au moins leur annoncer que l'Égypte était sauve, et,--ce qui lui
+paraissait fort important,--qu'elle l'était grâce à la France. Sur ce
+dernier point, M. de Metternich était venu, dès le début, au-devant de
+nos désirs. «Je reconnais la nécessité, écrivait-il au comte Apponyi
+le 8 novembre, que le gouvernement français puisse dire au pays: C'est
+moi qui ai sauvé le pacha d'Égypte. Tout le monde se joindra à cette
+prétention, et nous les premiers[579].» Et quelques jours après, il
+disait à M. de Sainte-Aulaire: «Pour le compte de l'Autriche, je vous
+déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte et
+qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve
+quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il
+peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.»
+Mais tel était l'acharnement mesquin de lord Palmerston, que, même au
+milieu de son plein triomphe, il prétendait nous disputer cette petite
+consolation d'amour-propre. En écrivant à M. Bulwer, il exposa, dans
+les termes les plus roides, ses raisons pour ne pas autoriser M.
+Guizot à déclarer que l'intervention de la France avait décidé les
+alliés à accorder l'Égypte à Méhémet-Ali. «Le désir des Français,
+répétait-il quelques jours plus tard, est que le règlement final de la
+question d'Orient ne paraisse pas avoir été arrêté sans leur concours;
+mais j'ai justement le désir qu'il paraisse en être ainsi[580].»
+
+[Note 579: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]
+
+[Note 580: BULWER, t. II, p. 322 à 324.]
+
+Il y avait, dans ces lettres, quelque chose de plus grave que le refus
+lui-même,--refus qui ne devait pas empêcher M. Guizot de faire, en
+pleine Chambre, la déclaration dont ne voulait pas lord
+Palmerston,--c'étaient les motifs invoqués par le ministre anglais. Il
+y laissait voir de nouveau son arrière-pensée d'enlever l'Égypte au
+pacha. «Nous avons informé la France, disait-il, que nous avions
+conseillé au sultan de laisser Méhémet-Ali en Égypte s'il se
+soumettait dans un certain délai; mais nous avons aussi expliqué que,
+si Méhémet ne se soumettait pas, il devrait supporter les conséquences
+et courir les chances qui l'attendaient.» Cette façon de voir devait
+d'autant plus nous préoccuper qu'il ne s'agissait plus d'éventualités
+lointaines; les opérations étant terminées en Syrie, c'était tout de
+suite que le pacha pouvait se voir attaquer en Égypte. M. Guizot,
+moins disposé que jamais à abandonner le terrain de la note du 8
+octobre, et sachant toute la mauvaise volonté de lord Palmerston,
+chercha des garanties auprès des puissances allemandes. Par nos
+conseils et sur notre demande, le prince Esterhazy, ambassadeur
+d'Autriche à Londres, obtint de lord Palmerston la promesse formelle
+qu'aucun ordre d'agir contre l'Égypte ne serait envoyé à la flotte
+anglaise sans que la conférence de Londres eût été convoquée et
+consultée[581]. Le prince de Metternich disait en même temps à notre
+ambassadeur: «Assurez M. Guizot que nous agirons pour que tout
+s'arrête à la Syrie[582].» Toutefois, nous connaissions trop et la
+faiblesse des cabinets allemands, et la mauvaise foi de lord
+Palmerston, et les coups de tête de lord Ponsonby, pour nous fier
+entièrement à de telles garanties. Il était d'ailleurs difficile de
+répondre aux ministres anglais, quand ils nous disaient, comme M.
+Macaulay: «En continuant les hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son
+côté, la chance de reconquérir la Syrie; si nous n'avions pas, du
+nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il n'y aurait ni égalité, ni
+justice, ni politique.» Aussi, sans vouloir admettre diplomatiquement
+que la résistance de Méhémet donnât aux puissances le droit
+d'intervenir en Égypte, nous rendions-nous compte que sa soumission
+pouvait seule nous donner pleine sécurité. D'ailleurs, après son
+désastre en Syrie et dans le mauvais état de ses affaires, le pacha ne
+pouvait raisonnablement espérer de meilleures conditions que celles
+qui lui étaient offertes et qui lui assuraient l'hérédité de l'Égypte.
+Le gouvernement français n'hésita donc pas à lui recommander de les
+accepter sans retard[583].
+
+[Note 581: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
+
+[Note 582: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 583: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
+
+Telle était, vers la fin de novembre, l'issue peu heureuse des
+premières tentatives de M. Guizot. Tout en évitant de compromettre la
+dignité de la France par des ouvertures officielles, il avait essayé
+de se servir de la satisfaction causée par l'avénement d'un ministère
+pacifique, pour enlever une concession qui lui permît de reprendre
+immédiatement une place honorable dans le concert des puissances. Son
+effort avait échoué par la mauvaise volonté de lord Palmerston et
+surtout par la déroute des Égyptiens. Non-seulement il n'avait rien
+obtenu en Syrie, mais il se voyait réduit à lutter pour l'Égypte et
+n'était pas assuré de la conserver au pacha. Sans se laisser démonter
+par cette première déception, il continua à vouloir et à espérer la
+paix; seulement, au lieu d'une guérison subite qui eût fait
+disparaître tout d'un coup le malaise dont souffraient la France et
+l'Europe, il lui fallait se contenter d'une convalescence lente,
+pénible et, par cela même sujette à bien des accidents. Il régla en
+conséquence son attitude diplomatique. Refusant d'approuver ce qui se
+faisait et ne voulant pas cependant soulever de querelle à ce sujet,
+également soucieux de sauvegarder la dignité de la France et la paix
+du monde, il prit le parti de se renfermer, pour un temps, dans cette
+politique d'isolement et de paix armée qu'il avait déjà indiquée dans
+sa première circulaire, et il en marqua ainsi les caractères dans des
+lettres écrites à ses principaux ambassadeurs: «Il n'y a en ce moment
+rien de plus à faire qu'une attitude à prendre et un langage à tenir.
+L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos
+délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on
+y est, il faut y vivre avec tranquillité, jusqu'à ce qu'on en puisse
+sortir avec profit... Nous verrons venir. Nous n'avons nul dessein de
+rester étrangers aux affaires générales de l'Europe. Nous croyons
+qu'il nous est bon d'en être, et qu'il est bon pour tous que nous en
+soyons. Nous sommes très-sûrs que nous y rentrerons. La France est
+trop grande pour qu'on ne sente pas bientôt le vide de son absence.
+Nous attendrons qu'on le sente en effet et qu'on nous le dise. J'ai un
+dégoût immense de la fanfaronnade; mais la tranquillité de l'attente
+et la liberté du choix nous conviennent bien.» Il disait encore: «J'ai
+toujours en perspective le rétablissement du concert européen; mais
+nous l'attendrons; et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
+convenance que nous avons fait nos armements[584].» M. Guizot devait,
+pendant près de huit mois, au milieu des difficultés qui naîtront au
+dehors ou au dedans, maintenir, avec sang-froid, mesure et fermeté,
+l'attitude qu'il définissait ainsi au début.
+
+[Note 584: Lettres à M. de Barante du 13 décembre, et à M. de
+Sainte-Aulaire du 10 décembre 1840. (_Notice_ sur M. de Barante, par
+M. GUIZOT, et _Mémoires_ du même.)]
+
+
+III
+
+Pendant que s'évanouissaient, l'une après l'autre, toutes les chances
+d'obtenir immédiatement une solution satisfaisante des difficultés
+extérieures, l'heure était venue pour le ministère de soutenir, dans
+les Chambres, la grande bataille de l'Adresse[585]. Force lui était de
+l'aborder, en n'apportant au pays, en compensation de ses déboires
+actuels, que des assurances un peu vagues, des espérances lointaines
+et incertaines. Encore devait-il se féliciter que le secret de ses
+premiers pourparlers et du mécompte qui les avait suivis, n'eût pas
+été du tout ébruité. Une seule chose était connue du public, la
+succession accablante des revers subis par les Égyptiens en Syrie, et
+ces revers n'étaient pas faits pour augmenter rétrospectivement le
+crédit de la politique de M. Thiers, tout entière fondée sur la foi
+dans la résistance du pacha; d'autant que, survenus pendant le
+ministère du 1er mars, ou du moins avant que sa chute ne fût connue en
+Orient, ils ne pouvaient aucunement être imputés à ses successeurs.
+
+[Note 585: C'était le 16 novembre que M. Guizot, prenant acte des
+refus de lord Palmerston, renonçait à faire de nouvelles ouvertures,
+et, le lendemain 17, commençait la discussion de l'Adresse à la
+Chambre des pairs. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre, qui
+détruisait nos dernières chances d'arrangement, arrivait à Paris le 23
+novembre, et le 25 était le jour fixé pour l'ouverture du débat à la
+Chambre des députés.]
+
+M. Guizot se sentait prêt à aborder, le coeur haut et confiant, cette
+grande lutte de tribune. Loin de redouter les débats parlementaires,
+il les désirait, comme étant le vrai moyen de redresser l'esprit
+public, de guérir son malaise et «de relever la bonne politique à son
+juste rang, malgré le fardeau qu'elle avait à soulever». Avant même
+d'avoir pris possession du pouvoir, au moment où il allait quitter
+Londres, il avait écrit au duc de Broglie: «J'ai confiance dans les
+Chambres. J'ai toujours vu, dans les moments très-critiques, le
+sentiment du péril, du devoir et de la responsabilité s'emparer des
+Chambres et leur donner un courage, des forces qui, en temps
+tranquille, leur auraient manqué, comme à tout le monde. C'est ce qui
+est arrivé en 1831... Sommes-nous à la veille d'une seconde
+épreuve?... Ma confiance est à la même adresse; c'est par les
+Chambres, par leur appui, par la discussion complète et sincère dans
+leur sein, qu'on peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le
+peut[586].»
+
+[Note 586: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 394, et t. VIII, p. 14.]
+
+À la Chambre des pairs, la cause de la paix était trop sûrement gagnée
+d'avance pour que la discussion de l'Adresse eût beaucoup d'importance
+et d'intérêt. Commencée le 17 novembre, cette discussion était
+terminée le 18. Toutefois M. Guizot profita de ce qu'il se trouvait
+dans un milieu sympathique et calme, pour y faire un exposé de la
+grave question sur laquelle il prévoyait avoir à soutenir bientôt,
+dans une autre enceinte, des débats plus troublés; non qu'il voulût
+abattre son jeu diplomatique à la tribune; au contraire, dès les
+premiers mots, il prévenait qu'il serait obligé de garder «la plus
+grande réserve»; mais il croyait l'occasion favorable pour donner à
+l'esprit public, sur les événements d'Orient, la direction qui lui
+paraissait conforme à la vérité des choses et aux intérêts du pays.
+
+M. Guizot le proclame tout de suite: sa politique tend à la paix.
+«L'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les puissances en
+Europe, dit-il, c'est le maintien de la paix partout et toujours.» On
+verra bientôt le parti que l'opposition devait chercher à tirer de ces
+derniers mots. Seulement, cette paix, le ministre s'attache, par la
+noblesse de son langage, par la hauteur de ses considérations, à la
+dégager de ce je ne sais quoi d'égoïste, de terre à terre, de
+grossier, que lui prêtaient ses adversaires, et qu'en effet certains
+de ses partisans semblaient parfois lui donner. Nul talent n'est plus
+propre que celui de M. Guizot à grandir et à élever ainsi les idées
+qu'il voulait défendre. L'orateur discute ensuite, l'une après
+l'autre, les raisons invoquées par ceux qui voulaient que la France
+prît une attitude belliqueuse. D'abord, nos intérêts en Orient: il n'a
+pas de peine à établir que la question de la Syrie n'est pas, pour la
+France, «un intérêt dont la guerre doive sortir». Autre motif:
+l'injure reçue. C'est la partie la plus délicate et la plus pénible du
+sujet. Comment paraître justifier ou excuser des procédés dont
+l'amour-propre national a tant souffert? Et M. Guizot ne doit-il pas
+trouver particulièrement dur de s'exposer lui-même, pour détourner de
+lord Palmerston les ressentiments français, au moment où ce ministre
+vient de lui donner, dans le secret des derniers pourparlers, des
+preuves nouvelles de sa malveillance? Mais il ne s'agit pas de faire
+payer à un homme d'État étranger ses mauvais procédés; il s'agit
+d'empêcher, en France, l'opinion de s'égarer dans une voie dangereuse.
+La thèse de l'orateur est qu'il y a eu «manque d'égards», mais non
+«insulte politique». «On n'a jamais voulu, dit-il, dans tout le cours
+de l'affaire,--je prie la Chambre de faire quelque attention à ces
+paroles que je prononce après y avoir bien pensé,--on n'a jamais voulu
+ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
+aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
+avait pas moyen de s'entendre avec elle sur les bases de la
+transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à
+quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
+fait avec tous les égards auxquels elle avait droit; c'est un tort,
+sans doute, un tort dont nous sommes fondés à nous plaindre; mais, je
+le demande aux hommes les plus délicats, les plus susceptibles en fait
+d'honneur national, et qui cependant conservent et doivent conserver
+leur jugement dans l'appréciation des faits, est-ce là un cas de
+guerre[587]?» M. Guizot discute enfin un troisième et dernier motif
+invoqué par les partisans d'une politique belliqueuse: l'intérêt de
+notre influence dans le monde. «Messieurs, s'écrie-t-il, il ne faut
+pas que la France se trompe sur ses moyens d'influence en Europe; je
+crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos esprits, beaucoup de
+préjugés et de routine; nous avons eu, pendant longtemps, deux grands
+moyens d'influence en Europe: la révolution et la guerre. Je ne les
+accuse pas; ils ont été pendant longtemps nécessaires... Mais enfin,
+la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en Europe, sont
+usés pour la France. Elle se ferait un tort immense, si elle
+persistait à les employer. Ses moyens d'influence, aujourd'hui, c'est
+la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement au sein d'une grande
+liberté... Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas à notre patrie de
+territoires à conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de
+grandes vengeances à exercer. Non; que la France prospère, qu'elle
+vive libre, intelligente, animée sans trouble, et nous n'aurons pas à
+nous plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde.»
+
+[Note 587: Pour expliquer, d'ailleurs, cette signature du traité à
+l'insu de la France, l'ancien ambassadeur la présentait comme une
+réponse à la tentative d'arrangement direct entre le sultan et le
+pacha. «On a cru, fort à tort, dit-il, et contre mes protestations les
+plus formelles et les plus persévérantes, on a cru que cette tentative
+était l'oeuvre de la France, on a cru que la France, abandonnant la
+politique du 27 juillet, avait tenté de se faire là une politique
+isolée, un succès isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement,
+particulièrement, que cela était faux; on ne m'a pas cru.» L'orateur
+prononça ces derniers mots d'un tel ton qu'ils semblaient signifier:
+«On ne pouvait pas me croire.» M. Thiers, fort irrité de cette
+insinuation, répondit, quelques jours plus tard, à la tribune de la
+Chambre des députés: «Je suis convaincu que, lorsque M. Guizot disait
+au cabinet anglais que nous n'étions en rien les auteurs de la
+proposition faite à Constantinople, il le disait de manière à être
+cru. S'il ne l'avait pas dit de ce ton-là, il aurait trahi son
+cabinet; il en était incapable. Je crois aussi que lorsqu'il exprimait
+sa profonde conviction, il aurait tenu à insulte de n'être pas cru.»]
+
+L'inspiration de ce discours était haute, l'intention patriotique, et
+l'orateur avait au fond mille fois raison. Peut-être, en la forme,
+n'avait-il pas toujours tenu un compte suffisant des susceptibilités
+alors éveillées, même dans les parties sages de l'opinion. Peut-être
+sa courageuse volonté de réagir contre les entraînements belliqueux
+l'avait-elle porté à être un peu trop lyrique dans son chant de paix,
+à se montrer un peu trop impartial dans l'indication des torts
+respectifs de l'Angleterre et de la France. La presse opposante en
+profita pour tâcher de présenter ce manifeste comme un acte de
+platitude honteuse. Oubliant volontairement que le ministre, en
+parlant, au début de sa harangue, «du maintien de la paix partout,
+toujours», avait montré là «l'intérêt supérieur de l'Europe, de toutes
+les puissances en Europe», elle feignait de croire qu'il avait voulu
+ainsi faire de la paix à tout prix la règle particulière de la
+politique française[588]. Ce fut un prétexte à indignations
+tapageuses, plus faciles qu'une sérieuse discussion. «On dit,
+lisait-on dans le _Constitutionnel_, que M. Guizot ne s'est jamais
+élevé si haut. Nous disons, nous, qu'on n'a jamais mis le gouvernement
+français si bas.» Le _Commerce_ ajoutait: «Nous cherchons en vain dans
+notre mémoire les actes des ministres les plus pusillanimes ou les
+plus perfides qui aient jamais perdu ou trahi une nation; et nous ne
+trouvons rien de semblable à l'excès d'avilissement, à l'audace de
+bassesse déployée aujourd'hui par M. Guizot.» Enfin, le _National_
+s'écriait ironiquement: «L'étranger peut faire à sa fantaisie... Nous
+abandonnons à la Russie et à l'Angleterre cette guenille qu'on nomme
+la victoire, et nous répéterons dans la boue ce nouveau cantique de
+gloire: La paix partout! la paix toujours!»
+
+[Note 588: M. Guizot, du reste, avait été amené, sur l'interpellation
+d'un pair, à expliquer lui-même ainsi ses paroles: «J'ai dit que, s'il
+y avait une offense réelle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parlé de
+la guerre que ferait la France pour une cause juste et légitime, après
+s'être emparée de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes, ces
+deux paroles excluaient l'idée de la paix à tout prix. J'ai parlé de
+la paix partout et toujours, mais comme d'un intérêt égal pour tous
+les gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la
+justice et de l'honneur national.»]
+
+
+IV
+
+La discussion à la Chambre des pairs n'avait été qu'une sorte de
+préliminaire. C'est à la Chambre des députés que devait se livrer la
+vraie bataille. Rarement débat avait été attendu avec autant de
+curiosité, d'émotion anxieuse. Non-seulement la France entière, mais
+toute l'Europe politique était attentive à ce qui allait se passer au
+Palais-Bourbon[589]. Le drame d'ailleurs ne se présentait pas sans
+quelque grandeur. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait vu trop
+souvent depuis quelques années, d'un de ces débats pour ainsi dire
+artificiels, funestes au crédit du régime parlementaire, et au fond
+desquels on ne pouvait découvrir que la rivalité de certains partis ou
+même l'ambition de certains hommes. Il semblait qu'on fût reporté à
+ces temps tragiques de Casimir Périer où l'enjeu de la partie engagée
+à la tribune était la paix du monde.
+
+[Note 589: Un peu plus tard, le 30 décembre, M. de Barante écrivait de
+Saint-Pétersbourg à M. Guizot: «La discussion de l'Adresse a excité
+ici un vif intérêt. On lisait tous les discours; on ne parlait pas
+d'autre chose. C'était l'affaire de l'Europe entière.» (_Documents
+inédits._)]
+
+Dans quelles dispositions la Chambre était-elle revenue de vacances,
+et quelle réponse se préparait-elle à faire au discours de la
+couronne? Sans doute c'était bien cette même Chambre qui avait naguère
+applaudi l'ambitieux rapport de M. Jouffroy et qui, depuis lors,
+n'avait jamais paru admettre qu'on pût rien rabattre des prétentions
+du pacha. Mais, dans ces derniers temps, les événements de Syrie, la
+peur de la guerre et de la révolution avaient changé bien des points
+de vue. Ajoutons que, dans cette assemblée issue de la coalition, les
+partis étaient singulièrement morcelés, inconsistants, mobiles, et
+qu'on les avait vus, depuis dix-huit mois, se combiner successivement
+de façon à former des majorités passagères au service des politiques
+et des ministères les plus différents. Les statisticiens
+parlementaires la décomposaient ainsi: d'une part, environ 175 députés
+du centre, 25 doctrinaires et 10 royalistes ralliés, soit 210
+partisans avérés d'une politique pacifique; d'autre part, 30 radicaux,
+100 membres de la gauche dynastique et 10 royalistes de la nuance de
+M. Berryer, soit 140 opposants décidés. Entre les deux, une centaine
+de députés du centre gauche. On savait que ceux-ci se partageraient:
+mais comment? où se ferait la coupure? De là dépendait la majorité.
+
+Les premiers indices furent favorables aux conservateurs et aux
+pacifiques. Dès le 6 novembre, lors de la nomination du président et
+des vice-présidents, tous les candidats ministériels avaient été élus
+d'emblée à une forte majorité, ce qui ne s'était pas encore vu depuis
+1830. Trois jours après, on nommait dans les bureaux la commission
+chargée de préparer l'Adresse; sur les neuf membres, sept étaient
+favorables à la politique du discours royal. Ces votes s'expliquaient
+par ce double fait: d'abord que tous les anciens 221 s'étaient décidés
+ou résignés à soutenir le cabinet, au moins pour le moment; ensuite
+que la fraction du centre gauche qui suivait M. Dufaure et les
+flottants de la nuance de M. Dupin s'étaient unis aux conservateurs
+pour faire tête à M. Thiers et à la gauche. Ces succès paraissaient de
+bon augure, et le Roi s'en réjouissait fort. «Ici, écrivait-il au roi
+des Belges, il y a un revirement admirable dans l'opinion. Les bureaux
+d'hier ont été excellents; les discours belliqueux ont été très-mal
+accueillis dans tous, et la volonté de la paix y était, au contraire,
+très-nettement et très-rondement avouée. Le soir, mon salon ne
+désemplit pas de toutes les bénédictions qu'on m'apporte d'avoir
+résisté[590].» Toutefois, on ne pouvait encore considérer la bataille
+comme gagnée. Avec une telle Chambre, les surprises, les retours
+étaient possibles. Et puis, le vote n'était pas tout. Comment se
+comporterait la discussion? Quelle figure y ferait chaque parti? Dans
+quel état en sortirait la politique de la France? La victoire du
+ministère serait-elle seulement une victoire numérique et précaire, ou
+une victoire morale et définitive?
+
+[Note 590: _Revue rétrospective._]
+
+Tout indiquait que l'attaque serait d'une violence extrême, de la part
+non-seulement de la gauche, mais de l'ancien ministère. M. Thiers
+avait eu, un moment, l'inspiration d'un rôle plus sage et plus digne.
+Le 22 octobre, en transmettant à M. Guizot l'appel du Roi, il avait
+ajouté en son nom personnel: «Ne croyez pas que je serai pour vous un
+obstacle; le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus
+grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci,
+je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne[591].» Mais,
+après quelques jours, rien ne restait de ces bonnes dispositions; tout
+entier à la lutte, le ministre déchu s'exprimait avec une colère et
+un mépris sans mesure sur ses successeurs et sur le Roi. Ce n'était
+pas faute, cependant, de s'entendre recommander une conduite
+absolument différente, par un homme au jugement duquel il paraissait
+alors attacher une grande importance: nous voulons parler du duc de
+Broglie. Ce dernier avait ressenti du changement de cabinet une
+impression assez mélangée: d'une part, il s'attristait de voir la
+politique française battre, pour ainsi dire, en retraite devant
+l'Europe; d'autre part, il se sentait un grand poids de moins de
+n'avoir plus à répondre des fautes du ministère du 1er mars. Ne
+voulant pour son compte ni maudire le passé ni entraver le présent, il
+se montrait dans les salons des nouveaux ministres, tout en continuant
+à recevoir les anciens chez lui, employant tous ses efforts à
+prévenir, entre les uns et les autres, une rupture trop violente et
+trop profonde. Il tâcha surtout de contenir M. Thiers. «Vous avez eu
+bonne intention et beaucoup d'habileté, lui dit-il, et cependant il
+vous a été impossible de conserver le pouvoir, parce que vous n'aviez
+avec vous que cinq ou six journaux, et pas une des personnes qui font
+le lest des gouvernements et pèsent sur le pays. Vous aviez dompté la
+gauche, et, toute domptée qu'elle était, elle vous entraînait.
+Apprenez, par cet exemple, à ne plus revenir au pouvoir avec de
+pareils soutiens et sans l'appoint nécessaire. Vous avez deux
+conduites à tenir. Une opposition vive vous concilie la gauche, mais
+vous éloigne du pouvoir; faites-vous l'homme de la gauche, et vous ne
+rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez,
+tenez-vous tranquille, soyez modéré, et, dans six mois, les cartes
+vous reviennent[592].» Pendant que le duc lui parlait ainsi, M. Thiers
+paraissait touché au point d'avoir les larmes aux yeux. Mais, à peine
+était-il revenu au milieu de son entourage habituel, que la passion
+reprenait le dessus. Il fut bientôt manifeste que son attitude serait
+celle d'un chef d'opposition résolu à une lutte à outrance.
+
+[Note 591: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 405.]
+
+[Note 592: _Documents inédits._]
+
+Dès la lecture du projet d'Adresse, le 23 novembre, on eut comme un
+avant-goût des dispositions violentes de la gauche. Ce projet,
+nettement pacifique, était l'écho du discours du trône. Peut-être
+eût-il convenu de dire les mêmes choses avec un accent plus généreux,
+plus vibrant. Mais M. Dupin avait tenu la plume, et il n'était pas
+dans sa nature d'élever ce à quoi il touchait. Le fond des idées
+était, du reste, irréprochable. «La paix donc, s'il se peut,
+faisait-on dire en terminant à la Chambre, une paix honorable et sûre,
+qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre
+premier voeu. Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces
+conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits
+méconnus, son territoire menacé ou ses intérêts sérieusement compromis
+l'exigent, parlez alors, Sire, et, à votre voix, les Français se
+lèveront comme un seul homme. Le pays n'hésitera devant aucun
+sacrifice, et le concours national vous est assuré.» Après ces mots:
+_son territoire menacé_, la gauche éclata en cris d'indignation,
+feignant de comprendre que la commission n'admettait la guerre que
+dans ce cas, et on put croire, pendant un certain temps, que ces
+clameurs ne permettraient même pas de finir la lecture. Ce malentendu,
+nullement involontaire, ressemblait fort à celui qui s'était déjà
+produit, quelques jours auparavant, à propos de la phrase de M. Guizot
+sur la paix partout et toujours. On se flattait, par ces tapages
+calculés, de troubler et d'intimider à l'avance la majorité.
+
+
+V
+
+Le débat s'ouvrit le 25 novembre. À peine fut-il engagé que son
+caractère apparut manifeste: c'était un duel entre M. Guizot et M.
+Thiers. Pendant les quatre premiers jours, les deux champions
+occupèrent, à tour de rôle, presque constamment la tribune. Combat de
+géants! s'écrient les spectateurs, partagés entre l'admiration
+qu'éveillent en eux de si beaux coups d'éloquence et la tristesse de
+voir ces deux grands esprits, dont l'union avait été, de 1831 à 1836,
+si féconde pour le pays, employer toute leur force à s'entre-détruire.
+L'un et l'autre sont arrivés à l'apogée de leur talent. M. Guizot,
+sans avoir rien perdu de son élévation grave et imposante, s'est
+pleinement dégagé de la roideur et de la sécheresse professorales.
+Rien de plus parfait, de plus puissant que son débit, son geste et
+toute son action oratoire. Sa parole est devenue plus souple, plus
+chaude, plus vibrante. Il sait remuer profondément ceux qu'autrefois
+il se bornait à éclairer. Il a acquis la promptitude dans
+l'improvisation et le sang-froid dans la riposte. Il s'est fait à
+l'agitation violente du nouveau forum, et y a trouvé même un milieu
+merveilleusement propre au développement de son éloquence: dans cette
+mêlée, le philosophe austère et serein s'est révélé homme de lutte;
+ses éclats de passion sont superbes et terribles. Personne, a-t-on pu
+dire justement[593], n'exprime comme lui la colère et le dédain. Il
+n'est jamais plus beau que quand, adossé à la tribune, la tête
+renversée, le front pâle, l'oeil en feu, les bras croisés, il reçoit,
+comme un roc immobile, l'écume impuissante des passions que
+l'opiniâtreté hautaine de sa parole a rendues furieuses, ou bien
+quand, reprenant l'offensive, le geste menaçant, il anéantit ces
+outrages à ses pieds, avec un mépris irrité et une fierté vengeresse.
+M. Thiers n'est pas arrivé à une moindre perfection. Il est devenu
+complétement maître du genre si nouveau qu'il a créé, de cette sorte
+de causerie alerte, abondante, universellement intelligente, charmante
+de verve, de fraîcheur et de naturel. Il y apporte plus d'aisance
+encore que dans le passé, plus d'ampleur et d'autorité. Il a même ses
+mouvements d'émotion éloquente, soit que la colère de la lutte
+l'enflamme, soit qu'il veuille sonner quelque fanfare patriotique. Ces
+morceaux, dont le relief est augmenté par la simplicité familière de
+l'ensemble, ne détonnent pas cependant avec ce qui les entoure: c'est
+toujours le même accent naturel, bien que momentanément élevé ou
+échauffé. Le contraste absolu des deux champions ajoute encore à
+l'intérêt dramatique de leur combat singulier. M. Guizot, sévère,
+dominateur, impérieux, parle de haut aux gens, daignant les élever
+jusqu'à lui, mais sans les mettre tout à fait à leur aise. M. Thiers,
+insinuant, séduisant, câlin, en communication constante et facile avec
+ses auditeurs, on allait presque dire ses interlocuteurs, paraît se
+mettre de plain-pied avec eux. M. Guizot, dédaigneux des épisodes, ne
+se permettant et ne permettant aux autres aucune distraction, ordonne
+ses discours comme une thèse philosophique, compose par masses,
+procède par généralisation, a pour dialectique habituelle d'élever
+toutes les questions qu'il traite, et, quand il a des points faibles
+dans sa cause, il s'attache à les faire disparaître derrière quelque
+grande idée. M. Thiers, abondant, même parfois diffus, se plaît aux
+diversions, aux longueurs et aux redites, sans cesser néanmoins de
+paraître toujours vif et rapide; il entre dans les détails les plus
+minutieux, ouvre des vues sur les quatre coins de l'horizon, mêle
+tout, anecdotes, exposés techniques, considérations morales, saillies
+de bon sens, mouvements de passion, plein d'aisance et d'agrément dans
+ces mille détours, ne semblant que suivre ses caprices, n'ayant rien
+de l'ordonnance classique du discours, et cependant finissant
+toujours, avec une habileté consommée, par amener son auditoire au but
+qu'il veut atteindre. M. Guizot semble réunir tous les dons extérieurs
+de l'orateur idéal: un profil d'une beauté sculpturale, le front haut
+et sillonné, le teint pâle, les tempes amaigries, des yeux où brille
+un feu contenu mais ardent, la bouche fine, ferme et fière, une voix
+sonore, profonde, au besoin tragique[594], une puissance de geste et
+de regard capable d'en imposer aux plus violents tumultes, tant de
+dignité et de hauteur dans le maintien qu'on ne s'aperçoit même pas
+qu'il est de petite et frêle stature. M. Thiers, au contraire, avec sa
+figure de petit bourgeois, ses lunettes, sa moue mélangée de bonhomie
+et de malice, n'a rien du masque héroïque de l'orateur: pas de geste,
+seulement quelques tics du bras ou du buste; une voix grêle et
+clairette, une taille courte et ramassée, avec un dandinement qui
+n'est pas fait pour donner plus de majesté à la démarche: et malgré
+tout, à la tribune, il produit un tel effet qu'on en vient à douter
+lequel est le plus éloquent de lui ou de M. Guizot.
+
+[Note 593: M. Jules SIMON, _Notice_ lue à l'Académie des sciences
+morales et politiques.]
+
+[Note 594: On a souvent cité le mot de mademoiselle Rachel, au sortir
+d'une séance de la Chambre où M. Guizot avait parlé: «J'aimerais à
+jouer la tragédie avec cet homme-là.» Jeune homme, quand il avait fait
+visite pour la première fois à madame de Staël, celle-ci, frappée de
+son accent, lui avait dit brusquement: »Je suis sûre que vous joueriez
+très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez un rôle dans
+_Andromaque_.»]
+
+Si le débat se résumait, pour ainsi dire, dans le duel de M. Guizot et
+de M. Thiers, ce n'était pas que la Chambre en fût seulement
+spectatrice; elle y était partie. Sa passion venait s'ajouter à celle
+des deux champions. On eût dit un choeur farouche, tumultueux, qui
+accompagnait et, par moments, couvrait presque la voix des acteurs
+principaux. Dès la première séance, à peine M. Guizot eut-il commencé
+à parler que les vociférations de la gauche éclatèrent: c'était le
+même parti pris de violence que naguère pendant la lecture du projet
+d'Adresse. L'un lui rappelle que, lors de la coalition, il a soutenu,
+sur la politique extérieure, les thèses qu'il combat aujourd'hui[595].
+L'autre lui jette cette phrase: «Nous n'avons pas été à Gand!» La
+plupart crient pour ne rien dire. Le tapage est effroyable. Le
+ministre, dont chaque phrase est hachée par des hurlements injurieux,
+fait extérieurement fière figure, mais au fond ne laisse pas que
+d'être un peu désorienté; il s'engage dans des justifications assez
+embarrassées de sa conduite en 1815 et en 1839. Bientôt, cependant, la
+violence même de ses adversaires lui fouette le sang; il se retrouve,
+sort de la défensive et pousse l'attaque avec vigueur. Le tumulte est,
+sinon apaisé, du moins dominé, et l'orateur a conquis de vive force la
+liberté de sa parole. Sans doute, dans le reste du débat, il aura
+encore à lutter contre les interrupteurs; mais ceux-ci n'oseront plus
+essayer d'étouffer sa voix.
+
+[Note 595: L'opposition avait en effet assez beau jeu à rappeler le
+temps où M. Guizot accusait le ministère du 15 avril «d'abaisser» la
+France, où il proclamait que «la paix pouvait être compromise par une
+politique faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national», et où
+il s'écriait: «La France est très-fière, très-susceptible pour sa
+dignité nationale, pour son attitude dans le monde. Le gouvernement
+est coupable et insensé, quand il ne donne pas à cette fierté, à cette
+susceptibilité, sécurité et satisfaction.»]
+
+Bien que les conservateurs écoutassent plus décemment les discours de
+M. Thiers, ils témoignaient, eux aussi, une animosité singulièrement
+passionnée; ceux d'entre eux qui avaient donné un moment dans le
+mouvement belliqueux ne se montraient pas les moins implacables à
+faire de l'ancien ministre la victime expiatoire d'une faute dont ils
+sentaient avoir leur part. On semblait impatient de lui infliger une
+sorte d'éclatant supplice politique. Quelques-uns demandaient qu'on le
+mît en jugement. Le mot courant était qu'il fallait profiter de la
+discussion pour le tuer «moralement», de telle sorte qu'il ne pût
+jamais se relever. On a souvent remarqué que, quand elles ont eu peur,
+les parties d'ordinaire les plus calmes et les plus inoffensives de la
+nation deviennent presque féroces. Il y avait un peu de cela dans
+l'exaspération dont le ministre du 1er mars était alors l'objet.
+
+Toute une partie de la discussion, non la moins longue ni la moins
+âpre, se passa en récriminations rétrospectives sur les négociations
+qui avaient précédé le traité du 15 juillet, principalement sur la
+façon dont M. Guizot avait rempli son rôle d'ambassadeur. Ce fut une
+succession, bientôt assez déplaisante, d'attaques et d'apologies
+toutes personnelles. On vit les deux adversaires ne pas hésiter, pour
+les besoins de leur cause particulière, à vider les cartons du
+ministère, venant lire à la tribune les dépêches officielles et même
+les lettres privées, livrant les secrets d'État, sans paraître même
+s'apercevoir, dans leur étrange acharnement, de la surprise pénible
+qu'ils provoquaient ainsi en France[596] et hors de France[597]: le
+tout pour arriver à bien établir devant l'étranger, qui écoutait et
+auquel une telle démonstration ne pouvait déplaire, que si la France
+se trouvait dans une situation fâcheuse, elle le devait à
+l'incapacité, si ce n'était même à la déloyauté de tous ceux qui, à
+des titres différents, avaient mis la main à ses affaires.
+
+[Note 596: M. Rossi écrivait à ce propos: «Tout ce que notre
+diplomatie a fait, a dit, a pensé, a connu, a conjecturé, depuis deux
+ans, sur la question d'Orient, a été lu, étalé, commenté à la tribune.
+On a mis en scène les diplomates présents, les absents, les français,
+les étrangers, comme si l'affaire d'Orient était finie et reléguée
+dans le domaine de l'histoire. Nous ne croyons pas nous tromper en
+affirmant que le comité diplomatique de la Convention mettait plus de
+réserve dans ses communications au public sur les affaires pendantes.
+Nous autres, nous sommes las, pour employer le mot de M. Villemain, de
+toute cette politique rétrospective.» (Chronique politique de la
+_Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1840.)]
+
+[Note 597: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
+4 décembre 1840: «Les révélations de secrets officiels et de
+confidences ont été monstrueuses.» (T. 1er, p. 355.)]
+
+Laissons ces misères et arrivons vite à une partie plus intéressante
+du débat, celle qui porta sur la question de paix ou de guerre. M.
+Thiers, principalement préoccupé de sa popularité actuelle dans la
+gauche[598], se donna après coup une attitude beaucoup plus résolument
+belliqueuse qu'il ne l'avait eue au pouvoir. En réponse à la
+distinction que M. Guizot avait faite, à la Chambre des pairs, entre
+l'injure et le manque d'égards, il proclama qu'il y avait eu, au 15
+juillet, injure pour la France. «On a prononcé, dit-il, le mot de
+tromperie, eh bien, je l'accepte. Oui, après dix ans d'alliance, cette
+conduite à notre égard est une indigne tromperie... La France a senti
+cet affront. Quoi! l'on voudrait que seul je l'aie senti? M. Thiers a
+seul pu entraîner son pays! Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne
+vous rappelle pas, je ne puis pas rappeler combien parmi vous il y a
+eu d'hommes, que leur sympathie d'opinion n'amenait pas à moi, qui
+sont venus me dire: Soutenez la dignité de la France; soutenez-la
+jusqu'au bout. (_Mouvement._) Et aujourd'hui, on voudrait n'avoir pas
+senti tout cela; on est presque honteux des bons sentiments que l'on a
+éprouvés! (_Bruit._) Eh bien, Messieurs, ces sentiments, moi, je les
+ai éprouvés profondément, je ne les désavoue pas, et, après les avoir
+éprouvés très-sincèrement et comme un Français, comme un bon Français
+le devait, j'ai voulu suivre jusqu'au bout, entendez-moi bien, la
+conduite que de tels sentiments, quand on les a ressentis, doivent
+inspirer... (_Mouvement._) Je ne puis pas songer à ces jours terribles
+sans être profondément ému... Je savais bien que j'allais peut-être
+faire couler le sang de dix générations; mais je me disais: Si la
+France recule, l'Europe le sait; les Chambres, le gouvernement, tout
+le monde s'est engagé: si elle recule, elle descend de son rang.» La
+conséquence d'un tel langage, c'était la guerre. Seulement, la guerre
+immédiate étant impossible, M. Thiers disait l'avoir ajournée au
+printemps. En attendant, il voulait armer la France, et cet armement
+prenait, dans son discours, des proportions étonnantes: il ne
+s'agissait plus de cinq cent mille ni même de six cent mille soldats,
+mais d'un total de neuf cent trente-neuf mille hommes. Ainsi armé, il
+comptait venir dire aux puissances: ou la modification du traité ou la
+guerre. Dans cette guerre, la France eût été sans doute seule contre
+toute l'Europe; M. Thiers ne le niait pas; mais elle en eût été
+quitte, selon lui, pour recommencer «un de ces grands actes d'énergie
+qu'elle avait faits si magnifiquement au commencement du siècle». En
+tout cas, ajoutait-il, «je me suis dit que, s'il y avait une faiblesse
+à faire, la ferait qui voudrait, mais que ce ne serait ni moi ni mes
+collègues». Tout en se posant ainsi comme ayant seul osé regarder
+l'Europe en face, M. Thiers indiquait que son courage patriotique
+avait été constamment entravé, annulé, par la faiblesse de
+Louis-Philippe. Il ne nommait pas ce dernier, mais le désignait avec
+une perfide clarté. Quand il faisait l'éloge du roi de Naples, «ce
+petit roi» qui avait eu le coeur assez grand pour vouloir résister à
+lord Palmerston, chacun comprenait que c'était pour le mettre en
+opposition avec Louis-Philippe, et la gauche, afin de souligner
+l'intention de l'orateur, applaudissait bruyamment, en criant-: «Bravo
+pour le roi de Naples!» «Savez-vous, demandait M. Thiers, où était ma
+faiblesse? On doutait, en Europe, que la résolution de la France fût
+soutenue jusqu'au bout... On croyait que, lorsque les armements
+seraient poussés au dernier terme, le cabinet n'existerait plus.» Et,
+revenant avec insistance sur cette insinuation, il ne se lassait pas
+de dénoncer à la tête du gouvernement un parti pris de faiblesse. De
+là, à l'entendre, cette affirmation méprisante de lord Palmerston,
+«que la France, après avoir montré de la mauvaise humeur, se tairait
+et céderait». Il avait voulu lutter contre ce parti pris, donner un
+démenti à cette affirmation: la puissance malfaisante et défaillante,
+qu'il ne nommait toujours pas, l'avait une fois de plus emporté sur
+lui, pour la honte de la France. Et alors il s'écriait, aux
+acclamations de la gauche: «Qu'on me condamne, qu'on m'exclue à jamais
+du pouvoir, j'y consens volontiers; mais quand je vois mon pays ainsi
+humilié, je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse, et je
+m'écrie: Quoi qu'il arrive, sachons être toujours ce qu'ont été nos
+pères, et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a
+toujours occupé en Europe!»
+
+[Note 598: «Je m'honore de l'appui de la gauche, disait M. Thiers; cet
+appui tenait à ce qu'il y avait de commun entre elle et moi: l'amour
+pour notre pays et sa révolution. Je ne crains pas de m'appeler
+révolutionnaire; il n'y a que les parvenus de mauvaise éducation qui
+ont peur de leur origine; moi je n'ai pas peur de la mienne.»]
+
+Après s'être donné ce rôle dans le passé, M. Thiers s'efforçait de
+discréditer par avance la politique de sagesse et de modération à
+laquelle ses successeurs étaient condamnés pour réparer ses fautes.
+Cette paix qu'il ne pouvait pas, qu'au fond même il ne voulait pas
+empêcher, il tâchait du moins de la rendre douloureuse au patriotisme,
+et, dans ce dessein, fouillait en quelque sorte de sa parole aiguë,
+les blessures encore à vif de l'orgueil national. «Le discours de la
+couronne, déclarait-il, a dit que l'on espère la paix; il n'a pas dit
+assez. On est certain de la paix... Je ne calomnie personne. Qu'on me
+permette de dire les choses telles qu'elles sont: le cabinet du 29
+octobre a été formé pour la paix et la paix certaine... Ce calme,
+calme triste dont vous vous vantez, savez-vous à quoi il tient? Il
+tient à ce que le pays sait bien que la question est résolue. Il sait
+que la question est résolue pour la paix...» Et alors il avertissait
+la France «qu'elle avait ainsi perdu toute l'influence qu'elle pouvait
+avoir dans la Méditerranée». Après avoir longuement insisté sur cette
+déchéance, répété à satiété cette même phrase, il ajoutait: «Il y a
+pis que cela; les pertes matérielles, on en revient. Si vous l'aviez
+voulu, nous serions revenus des traités de 1815... (_Bravo! à gauche.
+Agitation au centre._) Mais aujourd'hui qu'on sait qu'on a pu vous
+intimider, aujourd'hui qu'après avoir dit que vous résisteriez vous ne
+résistez pas, le secret est connu, et la coalition, vous la
+retrouverez souvent... Je ne voudrais pas affliger mon pays; il m'en
+coûte de remplir le triste rôle que je remplis ici. Savez-vous ce
+qu'il faut lui dire: que s'il veut rester étranger aux grandes
+questions, il fait bien de se conduire comme il fait aujourd'hui; s'il
+ne veut que sauver _son territoire menacé_, pour parler le langage de
+l'Adresse (_Vive adhésion à gauche. Réclamations au centre_), il n'y a
+pas de danger peut-être dans la conduite qu'il tient; mais, s'il a la
+prétention de se mêler aux grandes questions de l'Europe, il faut, en
+se conduisant comme on l'a fait pour lui, qu'il y renonce pour
+longtemps. Qu'il proportionne son énergie à ses prétentions ou qu'il
+réduise ses prétentions, non pas à l'énergie qu'il a, mais à l'énergie
+qu'on lui suppose. (_Vive approbation à gauche._)»
+
+L'attaque avait été perfide et redoutable: la défense fut habile et
+résolue. Le ministre, cependant, dans un tel débat, était plus gêné
+que le député: il devait calculer l'effet de chacune de ses phrases,
+non-seulement sur le parlement dont il cherchait à conquérir les
+votes, mais sur les chancelleries avec lesquelles il continuait à
+négocier. De plus, en face d'une opinion réellement mortifiée, la
+thèse de la prudence était beaucoup plus ingrate que celle du
+patriotisme belliqueux, surtout quand celui qui défendait cette
+dernière thèse ne courait pas le risque d'être mis en demeure de
+traduire ses paroles en actes. Quelques semaines plus tard, dans une
+autre discussion, M. Guizot a noté lui-même, avec une mélancolie
+fière, le désavantage de son rôle. «J'envie quelquefois, disait-il,
+les orateurs de l'opposition. Quand ils sont tristes, quand ils
+sympathisent vivement avec des sentiments nationaux, ils peuvent venir
+ici épancher librement toutes ces tristesses, exprimer librement
+toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs plus sévères sont
+imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner leur pays. Quand le
+pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis aux hommes qui
+gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments qui
+l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin d'être
+rassuré, il faut parler, à cette tribune, avec fermeté et confiance.
+Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des regrets.
+Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que d'autres ont le
+plaisir de les répandre.»
+
+M. Guizot marqua tout de suite comment il entendait riposter aux
+attaques de son adversaire. «Messieurs, commença-t-il, l'honorable M.
+Thiers disait tout à l'heure: sous le ministère du 29 octobre, la
+question est résolue, la paix est certaine. L'honorable M. Thiers n'a
+dit que la moitié de la vérité: sous le ministère du 1er mars, la
+question était résolue, la guerre était certaine.» Et pour appuyer
+cette affirmation, il s'emparait non-seulement des actes de son
+prédécesseur, mais des paroles qu'il venait de prononcer.
+«Croyez-vous, demandait-il, que les neuf cent cinquante mille hommes
+dont parlait tout à l'heure M. Thiers soient un moyen de garder la
+paix? C'est un moyen de faire la guerre, de la rendre à peu près
+infaillible... Voilà le vrai de la situation: vous êtes tombé parce
+que vous poussiez à la guerre. Nous sommes arrivés au pouvoir, parce
+que nous espérions maintenir la paix.» Le ministre reprit avec succès
+la même idée, les jours suivants. Entre temps, il proclama, aux
+applaudissements du centre, «le service immense rendu par la couronne
+au pays, service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs
+fois dans de semblables occasions». Mais ce fut surtout le quatrième
+jour que, se dégageant et des récriminations personnelles et des
+controverses sur le passé, il porta à son adversaire les coups
+décisifs. Il commença par rappeler,--ce que l'on semblait trop
+oublier,--qu'il y avait eu «des faits accomplis» depuis le traité du
+15 juillet; c'était, en Orient, l'effondrement complet des Égyptiens,
+survenu pendant que M. Thiers occupait le pouvoir, et sans qu'il eût
+rien fait pour l'empêcher; c'étaient, en Occident, les réserves
+diplomatiques et les armements de précaution du dernier cabinet. «Nous
+avons maintenu les armements, dit le ministre, les armements de paix;
+nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition, aucune
+concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la position
+isolée, digne, expectante que l'on avait prise, avec raison.»
+Naturellement M. Guizot n'avait pas à faire confidence à la Chambre
+des efforts indirects qu'il venait de tenter, sans succès, pour se
+faire offrir une concession en Syrie, ni des inquiétudes qu'il
+pouvait avoir sur l'Égypte. Ne révélant qu'un point des récentes
+négociations, il annonça qu'en ce moment même les puissances offraient
+au pacha, s'il se soumettait, de lui assurer l'Égypte héréditaire; et
+il ajouta, sans s'inquiéter du déplaisir qu'en ressentirait lord
+Palmerston[599]: «... Offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le
+dire, surtout en considération de la France.» Il concluait ensuite:
+«Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la durée
+et sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie
+tout entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait la réserve du
+pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik héréditaire est offert à
+Méhémet-Ali au nom des puissances. Dans cet état des faits, des faits
+accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui
+donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte héréditaire, dans
+l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec neuf cent cinquante
+mille hommes, vous lui ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au
+centre._) Voilà la question réelle, voilà la question pratique. Il
+faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la
+position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre
+administration, acceptant la réserve que vous avez faite, se contente
+de cette réserve et donne au pacha, sincèrement, sans détour, le
+conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question
+les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez
+prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous
+êtes vous-même renfermé, donnerait au pacha le conseil de continuer je
+ne sais quelle guerre, non en Syrie, où il ne sera bientôt plus, mais
+en Égypte même, dans l'espoir que, par une guerre générale, dans six
+mois, vous serez en état de lui faire recouvrer la Syrie. Il n'y a pas
+d'autre question politique que celle-là. Tout le reste est du passé,
+un passé qui nous est étranger... Je ne rentre pas dans le passé. Je
+crois que ce qui importe au pays, c'est de mettre un terme à une
+situation difficile et périlleuse; et on ne peut le faire qu'en
+acceptant et les faits accomplis et les réserves qui ont été faites
+au profit du pacha. Voilà la politique du cabinet...» Ce discours fut
+comme un jet franc et vif de lumière sur le problème que venaient
+d'obscurcir, pendant plusieurs jours, d'interminables discussions
+rétrospectives. La Chambre fut heureuse de se sentir ramenée d'une
+main si ferme à la question «pratique et actuelle», et d'y voir si
+clair.
+
+[Note 599: Cf. plus haut, p. 378 et 379.]
+
+L'incomparable éclat de la lutte engagée entre les deux grands
+orateurs rejeta nécessairement dans l'ombre tout le reste du débat. M.
+Odilon Barrot, qui se croyait appelé, comme il l'a écrit depuis avec
+une présomption naïve, à «couvrir» et à «relever» M. Thiers[600],
+essaya de répondre au dernier discours de M. Guizot; il montra une
+telle inintelligence de la question qu'il excita l'impatience de la
+gauche elle-même, et que, pour se tirer d'affaire, il n'eut d'autre
+ressource que de se jeter dans les personnalités et de reprendre
+l'éternelle histoire du voyage à Gand: il eut ainsi la satisfaction de
+soulever un nouveau tumulte, mais se fit rappeler qu'il avait été
+volontaire royaliste en 1815. M. Thiers ne fut pas mieux servi par ses
+anciens collègues, notamment par M. le comte Jaubert, qui se livra aux
+sorties les plus furieuses et les plus compromettantes contre
+l'Angleterre ou, pour parler son langage, contre «l'Anglais[601]». M.
+Guizot trouva, au contraire, quelque secours dans une harangue du
+général Bugeaud, assez décousue, mais pleine de verdeur et de bon
+sens[602]. Notons enfin un très-éloquent discours de M. Berryer.
+L'occasion était belle, en effet, pour l'orateur légitimiste, de
+reprendre toutes les accusations de M. Thiers et d'en accabler la
+monarchie de Juillet: il s'attacha à bien donner à la France le
+sentiment douloureux et irrité qu'elle était humiliée, diminuée, et
+qu'elle l'était par le fait du Roi. Il finit même par faire au
+gouvernement ce reproche, étrange dans la bouche d'un royaliste, de se
+méfier trop de la passion révolutionnaire et de ne pas comprendre ce
+qui s'y trouvait de force patriotique. Cette thèse et cette tactique
+sont déjà connues: M. Berryer y avait eu plus d'une fois recours; mais
+jamais la flamme de sa parole n'avait été plus éclatante et plus
+brûlante. La gauche l'acclama, et, le lendemain, toute la presse
+opposante, depuis le _Constitutionnel_ jusqu'au _National_, porta aux
+nues son discours.
+
+[Note 600: _Mémoires de M. Odilon Barrot_, t. Ier, p. 359.]
+
+[Note 601: «Je suis de l'école de l'Empire, s'écriait M. Jaubert; mon
+père a été tué par un boulet anglais à la bataille d'Aboukir; en 1815,
+j'ai vu les habits rouges des Anglais dans les Champs-Élysées; je ne
+l'oublierai jamais.» Puis, parlant des incidents récents, il ajoutait:
+«Il y a eu outrage; j'attends le jour de la vengeance.»]
+
+[Note 602: Le général Bugeaud fit justice des déclamations sur la
+guerre révolutionnaire et de la légende des volontaires de 1792. «Il y
+a beaucoup de gens en France, dit-il, qui sont persuadés qu'il suffit
+de chanter la _Marseillaise_ pour renverser les armées de l'Europe.
+J'apprécie beaucoup le chant de la _Marseillaise_. (_On rit._) Mais je
+crois qu'à lui seul il ne donne pas la victoire. Je trouve très-bien
+que les combattants chantent la _Marseillaise_, quelques instants
+avant le combat, non pendant l'action: ce qu'il faut alors, c'est le
+silence, c'est l'aplomb. Il faut se méfier des troupes silencieuses et
+non pas de celles qui crient et qui chantent.»]
+
+De cette discussion, qui s'était prolongée pendant huit séances, la
+majorité sortait éclairée sur la folie périlleuse de la politique
+préconisée par M. Thiers. Mais tout ce qui lui avait été dit et répété
+si éloquemment sur l'humiliation de la France lui laissait un certain
+sentiment de malaise. Ce fut par égard pour ce sentiment qu'à la
+dernière heure, la commission de l'Adresse apporta, avec l'adhésion
+complète du ministère, une rédaction nouvelle d'une note un peu plus
+fière que le premier projet de M. Dupin. On y disait que «la France
+s'était vivement émue des événements qui venaient de s'accomplir en
+Orient». La phrase si attaquée sur le _territoire menacé_ était
+remplacée par cette déclaration générale: «La France, à l'état de paix
+armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de
+l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté
+atteinte[603].» L'opposition songea un moment à voir, dans cette
+modification de forme, son triomphe et la condamnation du ministère.
+Mais elle ne persista pas dans cette manoeuvre, un peu puérile, et M.
+Odilon Barrot présenta un amendement exprimant plus ou moins
+nettement la pensée de la gauche. Ce fut pour M. Thiers l'occasion
+d'un suprême effort. Laissant de côté tous ses grands plans de
+campagne et son armée de neuf cent mille hommes, il donna à
+l'amendement une portée restreinte et modeste: à l'entendre, c'était
+seulement la répétition parlementaire de l'_ultimatum_ contenu dans la
+note du 8 octobre, l'affirmation que la Chambre voulait assurer quand
+même l'Égypte au pacha; puis, avec une éloquence nerveuse, pressante,
+il plaça le ministère en face de ce dilemme, ou d'avouer qu'il était
+résigné à sacrifier aussi l'Égypte, ou de laisser la Chambre poser ce
+_casus belli_. La situation devenait embarrassante pour M. Guizot.
+Céder à M. Thiers, c'était lui permettre de se dire vainqueur; et
+puis, si décidé que fût le ministre à défendre l'Égypte, il ne lui
+plaisait guère de voir la France s'engager à fond sur un terrain où
+elle avait eu déjà et où elle pouvait encore rencontrer tant de
+fâcheuses surprises. D'autre part, il ne voulait pas non plus, devant
+le pays et devant l'étranger, avoir l'air d'abandonner la note du 8
+octobre. Il s'en tira fort habilement. «En fait, déclara-t-il dans une
+dernière réplique, il n'y a pas de question. Ce que la note du 8
+octobre a dit est fait. Ce que la note du 8 octobre a demandé est
+accompli... À l'heure qu'il est, l'offre de l'Égypte héréditaire est
+portée au pacha par les puissances, et, je n'hésite pas à le redire,
+surtout en considération de la France. Que venez-vous donc demander
+aujourd'hui? Vous venez demander que la France exige par la menace ce
+qui est obtenu par l'influence... Il s'agit de se donner à soi-même la
+satisfaction puérile d'avoir écrit un cas de guerre. Messieurs, un
+gouvernement prudent, une Chambre prudente n'écrivent pas des cas de
+guerre; il les pratiquent, quand le moment arrive... J'estime
+très-médiocrement ces cas de guerre qui apparaissent longtemps
+d'avance, ainsi que les courages qui viennent longtemps après.
+(_Bravo! au centre._)» Cette réplique eut un grand succès et enleva le
+vote. L'amendement fut repoussé à une forte majorité, et l'ensemble de
+l'Adresse adopté par 247 voix contre 161.
+
+[Note 603: En apportant cette nouvelle rédaction, M. Dupin s'exprima
+ainsi: «Le rédacteur de l'Adresse et la majorité de la commission
+n'ont pas changé d'opinion; mais, avec les sentiments français qui
+étaient dans nos coeurs, nous avons été amenés à recueillir les
+impressions, non pas de nos adversaires, mais de nos amis, et à donner
+satisfaction à la Chambre, non en changeant les sentiments, mais en
+leur donnant plus de relief et de saillie.»]
+
+M. Thiers était bien complétement battu. Il le devait en grande
+partie à lui-même, à son langage dans le débat. Il avait trouvé moyen
+d'inquiéter par ses allures belliqueuses et révolutionnaires, sans
+cependant en imposer par ce plan de guerre au printemps que la Chambre
+n'avait pu entendre exposer sans sourire et dont les journaux
+s'étaient gaussés[604]. On l'avait jugé un homme d'État à la fois peu
+sérieux et dangereux. M. de Lamartine écrivait alors à un ami: «Rien
+ne peut vous donner une idée de la démonétisation de M. Thiers.» La
+plupart des conservateurs ressentaient, à l'égard du ministre tombé,
+un sentiment mêlé d'effroi, d'indignation et de dédain, et leurs
+journaux l'exprimaient sans ménagement aucun. Il paraissait très-dur à
+M. Thiers d'être frappé par cette presse dont il s'était tant servi
+contre les autres. Il en souffrait parfois jusqu'à verser des larmes
+de tristesse et de colère[605]. Au cours de la discussion, il s'en
+était plaint, à la tribune, avec un accent de douloureuse
+amertume[606].
+
+[Note 604: Le _Journal des Débats_ criblait de ses sarcasmes ce fameux
+plan. «M. Thiers, disait-il, se donne un singulier mérite, et voici ce
+mérite: sa politique officielle était pacifique, mais sa politique
+secrète était belliqueuse! Au mois d'octobre, il ne considérait pas le
+traité de Londres comme une insulte; il l'eût considéré comme une
+insulte, au mois de mai prochain! Il n'entendait pas s'opposer à
+l'exécution du traité, il l'a dit et l'a prouvé; mais il voulait le
+faire modifier, quand il serait pleinement exécuté! Il a abandonné la
+Syrie aux chances de la guerre; mais, au mois de mai, il eût essayé de
+la reprendre.» Puis, cessant de railler, il apostrophait ainsi
+l'ancien ministre du 1er mars: «Non, M. Thiers, vous n'avez pas voulu
+la guerre. Vous ne l'avez pas plus voulu au mois d'octobre qu'au mois
+d'août, avec cette résolution sérieuse et calme d'un homme d'État qui
+a calculé les chances et qui se sent la main assez forte pour diriger
+les événements... Puis, quand les événements vous ont déçu, vous
+n'avez plus songé qu'à vous préparer sur les bancs de l'opposition une
+retraite avantageuse.»]
+
+[Note 605: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_ du 10 décembre
+1840.]
+
+[Note 606: M. Thiers avait dit, dans son discours du 27 novembre:
+«Cette presse m'injurie de la manière la plus affreuse. On me fait un
+homme de presse qui attaque tout le monde avec cet instrument, comme
+si je n'étais pas la plus grande victime de la presse! (_Exclamations
+et rires au centre._) Messieurs, n'y a-t-il pas des journaux qui me
+diffament tous les jours de la manière la plus odieuse? Eh bien, je
+leur accorde une chose: on peut toujours faire souffrir un honnête
+homme quand on le calomnie; je leur accorde cette triste puissance sur
+moi... Mais cet honnête homme méprise, il méprise beaucoup, et c'est
+sa seule vengeance.»]
+
+À l'étranger, l'attitude de M. Thiers avait eu des effets plus
+déplorables encore. Il ne s'était pas seulement nui à lui-même, il
+avait nui gravement à la France. Toute cette mise en scène
+belliqueuse semblait, en effet, donner raison à ceux qui, depuis
+quelques mois, dénonçaient notre gouvernement comme menaçant la paix
+de l'Europe. Lord Palmerston sentit aussitôt l'avantage qu'il pouvait
+en tirer, et se fit honneur de son opposition à une politique qui se
+vantait d'avoir eu de si mauvais desseins[607]. Les adversaires
+anglais du chef du _Foreign Office_ déclaraient que sa politique et
+ses actes étaient justifiés par les révélations de M. Thiers[608].» M.
+Desages, que sa haute situation au ministère des affaires étrangères
+mettait bien au courant de toutes les choses d'Europe, disait, peu
+après, à ce propos, au duc de Broglie: «Depuis ses discours, M. Thiers
+est tenu plus que jamais, au dehors, pour le représentant de la guerre
+révolutionnaire et de tous les souvenirs impériaux; à ce point que sa
+rentrée aux affaires amènerait une guerre immédiate. En Allemagne, son
+langage a contribué à monter plus encore les esprits contre la France,
+à aviver la passion de 1813. En Angleterre, depuis cette affreuse
+discussion, tout le monde commence à trouver que lord Palmerston a eu
+raison de rompre avec de pareils brouillons[609].» Enfin, de
+Saint-Pétersbourg, M. de Barante écrivait: «La manière dont on a
+cherché à justifier, à glorifier une politique d'illusion, a achevé le
+mal de cette politique, en resserrant les noeuds de toutes les
+alliances hostilement défensives[610].»
+
+[Note 607: BULWER, t. II, p. 324.]
+
+[Note 608: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 354 et
+355.]
+
+[Note 609: _Documents inédits._]
+
+[Note 610: _Ibid._]
+
+M. Guizot avait-il gagné tout ce qu'avait perdu M. Thiers? Sans doute,
+la victoire de l'Adresse apparaissait être bien sa victoire. En France
+comme à l'étranger, l'effet en était considérable. Toutefois, s'il
+avait vaincu l'opposition, il n'était pas encore assuré de dominer la
+majorité. Au milieu même de son triomphe, il avait le sentiment de
+cette incertitude; mais il ne s'en décourageait pas, et, envisageant
+d'un regard viril les difficultés qui lui restaient à vaincre de ce
+côté, il écrivait à M. de Barante: «Je sors d'une grande lutte. La
+bataille est, je crois, bien gagnée. Mais je ne me fais aucune
+illusion; cette bataille-là n'est que le commencement d'une longue et
+rude campagne. Depuis 1836, depuis la chute du cabinet du 11 octobre,
+le parti gouvernemental est dissous, et le gouvernement flottant,
+abaissé, énervé. Le grand péril où nous sommes arrivés par cette voie
+nous en fera-t-il sortir? Ressaisirons-nous le bien d'une majorité
+vraie et durable, par l'évidence du mal que nous a fait son absence?
+Je l'espère et j'y travaillerai sans relâche. C'est commencé. La
+Chambre est coupée en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation
+oscillatoire entre le centre et la gauche, qui a tout gâté depuis
+quatre ans, même le bien. Mais tout cela n'est qu'un commencement. Du
+reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquiétudes. Le
+monde en est plein, les esprits en sont pleins. Je crois le bien
+possible, probable même, à travers des obstacles, des embarras, des
+ennuis, des échecs innombrables. Cela me suffit et cela doit suffire à
+tous les hommes de sens. La condition humaine n'est pas plus douce que
+cela[611].»
+
+[Note 611: Lettre du 13 décembre 1840. (_Documents inédits._)]
+
+
+VI
+
+La discussion de l'Adresse avait prouvé que la politique belliqueuse
+était condamnée par la représentation nationale. Une occasion allait
+se présenter de voir si elle avait plus de crédit sur le peuple
+lui-même. Après l'épreuve du parlement, celle de la rue.
+
+Le 30 novembre 1840, la frégate _la Belle Poule_, sous les ordres du
+prince de Joinville, avait mouillé en vue de Cherbourg, rapportant de
+Sainte-Hélène le corps de Napoléon. Restait maintenant à le
+transporter à la sépulture qui l'attendait sous le dôme des Invalides.
+Au mois de mai précédent, quand cette question «du retour des cendres»
+avait été si inopinément soulevée par M. Thiers, les esprits
+prévoyants s'étaient aussitôt préoccupés de ce que serait le jour de
+la rentrée dans Paris, de ce que produirait la rencontre de ce
+cercueil redoutable avec le peuple debout pour le recevoir. Les
+événements survenus depuis lors, l'irritation patriotique et
+l'agitation révolutionnaire provoquées par le traité du 15 juillet,
+n'étaient point faits pour diminuer le danger. Que ne pourrait pas
+inspirer à des esprits excités et souffrants le contraste entre les
+souvenirs de victoire évoqués par la vue de ce mort et les
+humiliations qu'au dire de M. Thiers et de ses amis, Louis-Philippe
+avait attirées à la France par sa faiblesse! Le langage des journaux
+de gauche témoignait qu'ils trouvaient l'occasion favorable et
+voulaient en profiter. Plus approchait la cérémonie, plus ils
+s'attachaient à échauffer, à irriter les esprits, poussant la garde
+nationale à crier: «À bas les traîtres!» et préparant visiblement ce
+qu'on appelle, en langage révolutionnaire, une «journée[612]». Le
+gouvernement n'était nullement rassuré, et le _Journal des Débats_
+avouait ses alarmes[613]. Il n'était pas jusqu'aux cabinets étrangers
+qui ne s'attendissent à voir éclater, en cette circonstance, quelque
+émeute ou même une révolution[614].
+
+[Note 612: M. Berryer avait dit à la tribune, dans la discussion de
+l'Adresse: «Je l'entends, je l'entends, le canon de Saint-Jean d'Acre,
+j'entends le canon anglais qui brise Saint-Jean d'Acre, devant lequel
+Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre, aux rives d'une autre
+mer, un autre canon qui va vous annoncer les restes du prisonnier de
+l'Anglais. À ses funérailles et dans sa tombe même, est-ce que vous
+ensevelirez, sans gémir, sans protester, l'influence, l'ascendant
+qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore?»]
+
+[Note 613: 13, 14 et 15 décembre 1840.]
+
+[Note 614: M. de Barante écrivait plus tard, le 30 décembre 1840, à M.
+Guizot: «On attendait ici (à Saint-Pétersbourg) impatiemment des
+nouvelles de la cérémonie funèbre de Napoléon. Beaucoup de personnes,
+et probablement l'Empereur tout le premier, s'imaginaient qu'elle
+serait l'occasion de quelque grand trouble.» (_Documents inédits._)]
+
+En dépit de ses inquiétudes, le ministère ne voulut se montrer ni
+craintif ni mesquin; il n'épargna rien pour donner à la cérémonie le
+plus d'importance et d'éclat possible. Il fut décidé que le corps
+serait amené par eau jusqu'à Courbevoie, et que l'entrée dans Paris se
+ferait par l'arc de triomphe de l'Étoile et par les Champs-Élysées:
+c'était accorder largement à la foule la place pour se développer. Un
+temple grec fut élevé à Courbevoie, à l'endroit où devait avoir lieu
+le débarquement; on dressa le long du parcours d'immenses statues de
+plâtre doré et des colonnes avec des aigles; sur le sommet de l'arc de
+triomphe, était figurée l'apothéose de l'Empereur. Pour porter le
+cercueil, on construisit un char gigantesque de cinquante pieds de
+haut, tout orné de velours, d'or et de sculptures; seize chevaux
+devaient y être attelés. Cette mise en scène était, à la vérité, plus
+brillante que vraiment grandiose et émouvante; elle sentait trop le
+décor d'opéra, trahissant ainsi ce qu'il y avait d'un peu faux ou tout
+au moins de factice dans cette cérémonie; pour presque tous ceux qui y
+prenaient part, il ne s'agissait guère que d'une grande représentation
+politique; nous aurions dit: une comédie, si la mort n'y eût
+figuré[615]. Le prince de Joinville avait été mieux inspiré pour tout
+ce qu'il avait eu à régler comme chef de l'expédition maritime. Le
+voyage à Sainte-Hélène, le tête-à-tête avec le mort pendant une longue
+traversée, dans la solitude de l'Océan, les réflexions qu'il avait dû
+faire alors sur cette destinée si extraordinaire et si tragique, la
+sincérité d'émotion qui est le privilége d'une jeunesse généreuse, lui
+avaient donné le sens juste du genre de grandeur qui convenait à de
+telles funérailles. Il le prouva dans un incident qui précéda de peu
+de jours l'entrée dans Paris. Pour remonter la Seine, on avait préparé
+un bateau pompeusement orné; aussitôt qu'il en fut informé, le prince
+fit supprimer tous les ornements; son ordre portait: «Le bateau sera
+peint en noir; à la tête de mât, flottera le pavillon impérial; sur le
+pont, à l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre
+rapporté de Sainte-Hélène; l'encens fumera; à la tête, s'élèvera la
+croix; le prêtre se tiendra devant l'autel; mon état-major et moi
+derrière; les matelots seront en armes; le canon, tiré à l'arrière,
+annoncera le bateau portant les dépouilles mortelles de l'Empereur.
+Point d'autre décoration.» Comme on l'écrivait alors, le prince «avait
+compris que le pont d'un vaisseau était assez dignement paré, quand il
+avait à son bord le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu».
+Eût-on pu agir de même pour l'entrée à Paris? Qui sait si la frivolité
+déçue du badaud n'eût pas alors accusé le gouvernement d'avoir
+marchandé jalousement les honneurs à la dépouille impériale?
+
+[Note 615: M. Doudan, qui, il est vrai, n'était pas prompt à l'émotion
+et voyait facilement le côté ridicule des choses, écrivait à ce
+propos: «Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une
+grande impression, unanime, profonde; mais, avec l'infinie variété de
+nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le
+directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui
+ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrêtait à la
+porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'Empereur, repris
+après une bataille à Sainte-Hélène, cela serait grand; mais les
+statues de l'Éloquence, de la Justice et de l'Idéologie, exécutées en
+plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image
+parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions,
+tirées des vieux garde-meubles de l'Empire, ne pourront pas supporter
+le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une
+nation de baladins et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant
+tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.»
+(_Mélanges et lettres_, t. 1er, p. 354.)]
+
+Les divers préparatifs avaient demandé du temps. Parti de Cherbourg le
+8 décembre, le funèbre convoi ne fit son entrée dans Paris que le 15.
+Il gelait à 14 degrés; la Seine charriait des glaçons, un vent de
+nord-est coupait les visages. Malgré tout, une multitude immense,
+telle qu'on n'en avait peut-être jamais vu de pareille, encombrait les
+abords du parcours. Qu'allait-il sortir d'un tel rassemblement? Le
+gouvernement attendait, anxieux. Il n'en sortit rien. Cette population
+n'était venue que pour voir un spectacle extraordinaire. Elle acclama
+les marins de la _Belle Poule_ qui entouraient le char, la hache
+d'abordage sur l'épaule, et dont l'air hardi, la simplicité militaire
+tranchaient avec le reste. Les vieux soldats de l'Empire, dans leurs
+costumes légendaires, eurent aussi un succès d'émotion. Mais
+l'ensemble était froid et banal, froid comme la température, banal
+comme le décor. N'était-il pas bien significatif que, des innombrables
+pièces de vers composés pour la circonstance, pas une n'eût été animée
+d'un souffle vrai et ne fût allée à l'âme de la nation. En tout cas,
+dans cette grande excitation de la curiosité populaire, ce qui était
+le plus oublié, c'était la politique du moment. À peine, dans chaque
+légion de la garde nationale, se trouva-t-il, de loin en loin, une
+cinquantaine d'individus pour crier nonchalamment: «À bas Guizot! À
+bas l'homme de Gand! À bas les traîtres! À bas les Anglais!» Ces cris
+ne se propagèrent pas et se perdirent dans l'indifférence générale. Ce
+fut juste assez pour montrer que l'on avait tenté une manifestation et
+que la population s'y était refusée. Vers deux heures, le convoi
+arriva devant l'hôtel des Invalides. Aux sons d'une marche à la fois
+funèbre et triomphale, au bruit du canon qui tonnait au dehors, le
+cercueil, porté sur les épaules des marins et des soldats, fit son
+entrée dans l'église, où l'attendaient le Roi, la famille royale, les
+ministres, les Chambres, les hauts fonctionnaires. «Sire, dit le
+prince de Joinville au Roi en baissant son épée, je vous présente le
+corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France»,
+répondit Louis-Philippe; et, remettant au général Bertrand l'épée de
+Napoléon, il lui dit: «Général Bertrand, je vous charge de placer
+l'épée de l'Empereur sur son cercueil.» Puis au général Gourgaud:
+«Général Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'Empereur.»
+Le service religieux fut ensuite célébré. À cinq heures, tout était
+terminé, et la foule se dispersait paisiblement.
+
+Les ministres rentrèrent chez eux, singulièrement soulagés et presque
+surpris d'avoir vu se passer sans encombre cette inquiétante journée.
+Le _Journal des Débats_, d'autant plus triomphant qu'il avait été plus
+alarmé, railla la déconvenue de «ces journaux parlementaires qui
+avaient espéré regagner dans les rues ce qu'ils avaient perdu dans les
+Chambres». Et il ajoutait: «Le 15 décembre a montré que le
+gouvernement était fort de la confiance du peuple, car ses ennemis
+avaient mis tout en oeuvre pour l'égarer et le corrompre, et ils ont
+échoué. Ils avaient remué ciel et terre pour tirer une démonstration
+politique d'un grand acte de reconnaissance nationale, et ils ont
+échoué[616].» M. Guizot eut soin de se faire honneur de ce succès
+auprès des gouvernements étrangers qui en avaient douté. Dès le
+lendemain de la cérémonie, il donnait les instructions suivantes à ses
+ambassadeurs: «Je dois vous faire remarquer et vous inviter à faire
+remarquer à votre tour le caractère politique de cette journée, qui a
+prouvé, par le témoignage d'un million d'hommes réunis entre le palais
+des Tuileries et le pont de Neuilly, combien la population de Paris et
+de la France est éloignée de tout dessein turbulent, de toute
+tentative anarchique, et les repousse, par sa seule attitude, au
+milieu même des circonstances les plus propres à exalter les
+sentiments nationaux[617].» Et, deux jours après, il écrivait au baron
+Mounier, alors en mission officieuse à Londres: «Nous voilà, mon cher
+ami, hors du second défilé. Napoléon et un million de Français se sont
+trouvés en contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est
+pas sorti une étincelle. Nous avons plus raison que nous ne croyons.
+Malgré tant de mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce
+pays-ci veut l'ordre, la paix, le bon gouvernement. Les bouffées
+révolutionnaires y sont factices et courtes. Elles emporteraient
+toutes choses, si on ne leur résistait pas; mais, quand on leur
+résiste, elles s'arrêtent, comme ces grands feux de paille que les
+enfants attisent dans les rues et où personne n'apporte de solides
+aliments. Le spectacle de mardi était beau: c'était un pur spectacle.
+Nos adversaires s'en étaient promis deux choses, une émeute contre moi
+et une démonstration d'humeur guerrière. L'un et l'autre dessein ont
+échoué... Le désappointement est grand, car le travail avait été
+très-actif. Mardi soir, personne n'aurait pu se douter de ce qui
+s'était passé le matin. On n'en parle déjà plus. Les difficultés
+générales du gouvernement subsistent, toujours les mêmes et immenses.
+Les incidents menaçants se sont dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte
+et Napoléon aux Invalides[618].» M. Guizot pouvait en effet se
+féliciter, et cependant, quand on le voit ainsi persuadé que ce nom de
+Napoléon, si légèrement évoqué par M. Thiers, n'était plus désormais
+qu'un souvenir scellé dans le tombeau de l'église des Invalides, on ne
+peut s'empêcher de songer au démenti que l'événement devait bientôt
+lui donner. Sans doute, il serait puéril d'expliquer par le «retour
+des cendres» la fortune étonnante du prince qui, oublié de tous,
+subissait alors sa peine dans le château de Ham; toutefois, on ne
+saurait aujourd'hui le contester: par de telles cérémonies, la
+monarchie de Juillet servait, avec une générosité un peu naïve et que
+l'Empire n'aurait pas eue à sa place, une cause qui n'était pas la
+sienne[619].
+
+[Note 616: 16 et 17 décembre 1840.]
+
+[Note 617: Lettre à M. de Barante, du 16 décembre 1840. (_Documents
+inédits._)]
+
+[Note 618: _Mémoires de M. Guizot._]
+
+[Note 619: Dans sa lettre parisienne du 20 décembre 1840, madame Émile
+de Girardin raconte ou plutôt suppose des conversations échangées
+entre diverses personnes sur la cérémonie du 15 décembre. «Le prince
+de Joinville, dit un vieux général, est un brave jeune homme;
+l'Empereur l'aurait beaucoup aimé.--C'est possible, répond son
+interlocuteur; mais l'Empereur, à sa place, ne _se_ serait pas
+ramené.»]
+
+
+VII
+
+M. Guizot avait, par son attitude dans la discussion de l'Adresse,
+donné un gage à la paix européenne; il en donnait un autre au
+sentiment national, en maintenant la France à l'état de paix armée.
+«J'ai toujours eu en perspective le rétablissement du concert
+européen, écrivait-il le 10 décembre à M. de Sainte-Aulaire. Mais nous
+l'attendrons, et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
+convenance que nous avons fait nos armements. Ils étaient nécessaires.
+Notre matériel, notre cavalerie, notre artillerie, nos arsenaux, nos
+places fortes n'étaient pas dans un état satisfaisant. Ils le sont
+désormais, et ils resteront tels qu'il nous convient. La position
+permanente de notre établissement militaire, celle qui ne s'improvise
+pas, sortira de cette crise grandement améliorée. Quant à notre force
+en hommes, nous la garderons sur le pied actuel aussi longtemps que la
+situation actuelle se prolongera[620].» M. Guizot disait encore, le 18
+décembre, dans une lettre à M. de Bourqueney: «Notre isolement nous
+oblige, et pour notre sûreté et pour la satisfaction des esprits en
+France, à maintenir nos armements actuels. Nous les avons arrêtés à la
+limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est formé. Le
+cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons déclaré
+que nous ne le ferions point; mais, pour que nous puissions réduire
+nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée, de
+manière que la disposition des esprits change aussi et se calme[621].»
+
+[Note 620: L'armée, à la chute de M. Thiers, et par suite de l'appel
+des classes de 1834 à 1838, comprenait environ quatre cent quarante
+mille hommes. C'est à peu de chose près ce chiffre que maintenait le
+ministère du 29 octobre.]
+
+[Note 621: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 39 et p. 55.]
+
+Bien que l'accroissement de nos forces militaires fût présenté comme
+étant «purement de précaution et pacifique», il ne laissait pas que
+d'émouvoir l'Europe. On s'en préoccupait surtout outre-Rhin, où les
+esprits continuaient à être fort excités contre la France; les
+journaux allemands en parlaient avec un mélange d'inquiétude affectée
+et de colère superbe. Stimulés par ce mouvement d'opinion, les
+gouvernements de Vienne et de Berlin se décidèrent à faire une
+démarche auprès du cabinet français. M. d'Arnim et le comte Apponyi
+vinrent successivement trouver M. Guizot; ils se plaignirent d'abord
+«des efforts de la presse radicale pour faire de la propagande
+révolutionnaire en Allemagne»; puis, passant aux armements, ils
+représentèrent «que la France n'était menacée par personne, que ses
+armements avaient excité des inquiétudes en Allemagne, et que, s'ils
+étaient maintenus, les puissances se verraient peut-être obligées
+d'armer à leur tour.» M. Guizot refusa d'examiner la question des
+journaux. «Quant aux armements, dit-il, ils n'ont rien d'hostile pour
+l'Allemagne, rien de menaçant pour la paix. Ils nous sont commandés
+par notre situation isolée et par l'état des esprits en France. C'est
+un devoir pour le gouvernement du Roi de mettre sa prévoyance en
+rapport avec cette situation et de donner à la sollicitude, à la
+susceptibilité nationale, satisfaction et sécurité... Que les causes
+qui ont rendu ces mesures indispensables cessent absolument, sans
+doute nous ne prolongerons pas gratuitement un état de choses si
+onéreux. Mais tant que nous serons obligés de rester dans l'isolement
+qui nous a paru nécessaire pour protéger notre dignité et nos
+intérêts, nous maintiendrons les armements de précaution qui y
+correspondent.» Les représentants de la Prusse et de l'Autriche
+n'insistèrent pas, et laissèrent voir, plus ou moins explicitement,
+qu'ils s'attendaient à cette réponse[622]. Ils avaient agi pour donner
+satisfaction aux populations allemandes, mais sans avoir aucune envie
+d'en faire sortir un conflit[623]. Lord Palmerston et le Czar se
+plaignirent même, à cette occasion, de la mollesse des cabinets de
+Vienne et de Berlin dans leurs rapports avec la France[624].
+
+[Note 622: Cette démarche est rapportée dans une lettre de M. Guizot à
+M. de Barante, décembre 1840. (_Document inédits._)]
+
+[Note 623: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; _Mémoires de M.
+de Metternich_, t. VI, p. 507, 508.--HILLEBRAND, _Geschichte
+Frankreichs_, t. II, p. 459.]
+
+[Note 624: HILLEBRAND, _Ibid._]
+
+Plusieurs des mesures d'armement prises par le ministère du 1er mars
+et maintenues par le ministère du 29 octobre, nécessitaient
+l'intervention des Chambres. Tel était le cas notamment de ce grand
+travail des fortifications de Paris, que M. Thiers avait si hardiment
+décidé et engagé par simple ordonnance. Ses successeurs pouvaient être
+tentés de ne pas prendre à leur charge une entreprise très-coûteuse,
+peu populaire, et dont ils risquaient de n'avoir guère que l'embarras,
+tandis que l'honneur en resterait au cabinet précédent. Mais le souci
+supérieur de la défense nationale et aussi la volonté très-décidée du
+Roi leur interdirent toute hésitation; dès le 12 décembre, ils
+déposaient un projet de loi tendant à ouvrir pour ce travail un crédit
+de cent quarante millions. Il apparut tout de suite qu'on allait avoir
+un spectacle assez piquant au lendemain de la terrible bataille de
+l'Adresse, celui de M. Thiers soutenant la même cause que M. Guizot.
+M. Thiers, en effet, laissant de côté pour un moment toutes les
+manoeuvres d'opposition, témoignait n'avoir qu'une préoccupation, le
+succès de la loi. L'intérêt engagé lui paraissait au-dessus de tous
+les calculs de parti; et puis il se rendait compte que le ministre qui
+avait commencé les travaux sans approbation législative, encourrait
+les plus lourdes responsabilités si le parlement refusait de ratifier
+son initiative. Dans son zèle, il se fit même nommer rapporteur, et
+déposa, le 13 janvier 1841, sous forme de rapport, tout un traité
+historique, stratégique, topographique et financier sur les
+fortifications de Paris.
+
+Du moment que le ministre de la veille et celui du jour étaient
+d'accord, ne semblait-il pas que le vote de la loi fût chose faite? Il
+s'en fallait de beaucoup. Un regard jeté sur les journaux suffisait
+pour faire voir que, dans tous les partis, les fortifications
+rencontraient des adversaires[625]. Ces journaux reflétaient
+exactement les dispositions du parlement. Parmi les députés de la
+gauche, si le plus grand nombre suivait M. Thiers, d'autres, fidèles à
+leurs anciennes préventions, voyaient toujours, dans les
+fortifications, une menace contre la liberté des émeutes parisiennes.
+Du côté des conservateurs, la mauvaise volonté était peut-être plus
+générale encore; cette entreprise leur semblait une partie intégrante
+de la politique belliqueuse qu'ils entendaient répudier entièrement;
+ils craignaient que la guerre, devenue ainsi moins dangereuse, ne
+tentât davantage l'opinion[626]. Toute réaction tend naturellement à
+s'exagérer; c'est ce qui arrivait alors à la réaction pacifique de
+1841; on eût dit que, chez plusieurs, la terreur de la guerre ne
+laissait pas complétement intact le sens du patriotisme. L'appui donné
+à la loi par M. Thiers contribuait à la rendre plus suspecte, et telle
+était l'animosité de certains députés du centre contre l'ancien
+ministre du 1er mars, qu'ils eussent repoussé la loi des
+fortifications rien que pour le plaisir de lui infliger un échec
+personnel. Il fallait aussi compter avec l'épouvante causée aux
+financiers par la perspective d'une si énorme dépense. Faut-il enfin
+parler de l'objection quelque peu puérile de ceux qui prétendaient que
+Paris fortifié serait Paris _bêtifié_[627]?
+
+[Note 625: À gauche, la presse se divisait ainsi: pour les
+fortifications, les journaux thiéristes et le _National_; contre, le
+_Commerce_ et les autres feuilles d'extrême gauche. À droite, le
+_Journal des Débats_ soutenait la loi, mais tristement et sans grand
+entrain; la _Presse_ la combattait.]
+
+[Note 626: À entendre la réflexion, un peu chagrine, il est vrai, d'un
+contemporain, certains conservateurs étaient «bien aises de n'avoir
+pas d'armes pour se défendre, comme les petits enfants de n'avoir pas
+de plume pour faire leur devoir».]
+
+[Note 627: «Soyez franc, écrivait madame de Girardin le 24 janvier
+1841, connaissez-vous au monde une ville de guerre où l'esprit
+travaille? il n'en est point..... Ne mettez pas à Paris une armure, sa
+lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les
+destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, l'idée a peur du fer;
+elle n'ose point naître sous une pesante coiffure.» Elle invoquait à
+l'appui l'opposition de tous les grands lettrés contre les
+fortifications, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de
+Balzac, de Théophile Gautier, etc. «Le projet, concluait madame de
+Girardin, est un coup d'État contre l'esprit; il fait naturellement
+frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.» (Le vicomte DE
+LAUNAY, _Lettres parisiennes_, t. III, p. 119 à 121.)]
+
+Pour dominer ces hésitations, pour surmonter ces résistances, il eût
+fallu une action très-énergique du cabinet. Or quelques-uns des
+ministres partageaient plus ou moins les répugnances des
+conservateurs. M. Humann paraissait fort contrarié de voir grossir le
+déficit de son budget, et sans combattre ouvertement l'idée de
+fortifier Paris, il avait toujours un mot à lancer à l'encontre. Fait
+plus grave encore, le maréchal Soult, qui, par son glorieux passé
+comme par sa situation éminente, semblait avoir le plus d'autorité en
+cette affaire, ne cachait pas son peu de goût pour une partie
+essentielle du projet, celle qui ajoutait l'enceinte continue aux
+forts détachés; ces derniers lui paraissaient suffire. Il avait même
+expressément réservé cette opinion personnelle dans l'exposé des
+motifs[628], et, depuis lors, il faisait volontiers, dans son salon,
+des conférences stratégiques pour prouver que l'on pouvait défendre
+Paris par de grandes manoeuvres sans l'entourer de remparts. Presque
+seul dans le cabinet, le ministre des affaires étrangères était résolu
+à soutenir tout le projet. Or, s'il avait de l'influence sur une
+partie des conservateurs, d'autres, au contraire, lui eussent fait
+échec sans trop de regret. À en croire certains bruits, M. Molé avait
+jugé l'occasion favorable pour tenter de renverser M. Guizot et de
+prendre sa place; on prétendait qu'il avait, dans ce dessein, partie
+liée avec M. Dufaure et M. Passy. Ce qui est certain, c'est que
+l'ancien ministre du 15 avril ne ménageait pas le projet dans ses
+conversations: il affectait de prendre en main cette politique
+pacifique qu'il reprochait à M. Guizot de ne pas oser défendre
+complétement[629]. Si attaqué ou si insuffisamment soutenu qu'il fût
+du côté conservateur, le projet y rencontrait cependant un puissant
+appui: c'était celui du Roi. Louis-Philippe proclamait très-haut
+l'importance qu'il attachait aux fortifications, et, se livrant
+personnellement à un travail actif de propagande, il invitait à dîner
+les députés récalcitrants ou hésitants, pour les «chambrer». Mais
+l'action royale suffisait-elle à contre-balancer tant d'influences
+contraires? En somme, la situation était très-confuse, très-obscure:
+partisans et adversaires de la loi siégeaient pêle-mêle dans toutes
+les parties de l'Assemblée. Personne ne pouvait prévoir ce qui
+sortirait de là. M. Guizot, néanmoins, avec son optimisme habituel,
+assurait que tout irait bien.
+
+[Note 628: «Je n'ai point abandonné, disait le maréchal, l'opinion que
+j'ai été appelé à émettre, sur la même question de fortifier Paris, en
+1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé que ce n'était pas le moment de la
+reproduire. Aussi je l'ai écartée avec soin, afin que la question se
+présentât tout entière devant la Chambre. Mais je lui dois et je me
+dois à moi-même de déclarer que je fais expressément la réserve de
+cette opinion antérieure que ni le temps ni les circonstances n'ont
+affaiblie.»]
+
+[Note 629: Les journaux thiéristes dénonçaient ouvertement cette
+intrigue. Cf. entre autres le _Siècle_ du 8 janvier 1841. Le bruit en
+arrivait jusqu'à Londres, et M. Charles Greville écrivait à ce propos,
+le 13 janvier 1841: «Guizot est évidemment inquiet de certaines
+intrigues maintenant en oeuvre pour le renverser. De ces intrigues,
+Molé est l'objet ou l'agent, peut-être les deux à la fois. Guizot a
+envoyé l'autre jour à Reeve un article habilement fait, où l'on
+discutait la position de M. Molé et la moralité aussi bien que la
+possibilité de son arrivée au pouvoir avec l'aide d'une coalition.»
+(_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 365.)]
+
+La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés, le 21 janvier 1841;
+elle devait se prolonger jusqu'au 1er février. L'opinion, fort
+attentive, en suivait anxieusement les péripéties; peu de questions
+avaient autant occupé et partagé les esprits. De nombreux orateurs
+combattirent l'idée même de fortifier Paris: le discours le plus
+retentissant dans ce sens fut celui de M. de Lamartine. Mais le danger
+ne venait pas de ces adversaires patents; il venait de ceux qui, en la
+forme, demandaient seulement la modification du système proposé:
+danger d'autant plus grand que les auteurs de cette manoeuvre
+semblaient appuyés par le président du conseil lui-même. Dès la
+seconde journée, le maréchal Soult prononça un long discours où, tout
+en disant se rallier au projet comme ministre, il s'efforçait de
+démontrer, comme militaire, que les forts avancés étaient seuls utiles
+et que l'enceinte fortifiée ne servait à rien. L'émotion fut grande.
+Si l'enceinte était abandonnée, la gauche ne voudrait plus d'un
+projet restreint à ces «forts détachés» si longtemps maudits par
+elle, et il n'y aurait plus chance de faire rien adopter. D'autre
+part, comment espérer que les conservateurs, déjà si hésitants, se
+rallieraient à l'enceinte continue, si elle était combattue par le
+premier ministre? La commission demanda le renvoi au lendemain pour
+s'entendre avec le gouvernement. Les adversaires du projet se
+flattaient déjà d'avoir bataille gagnée. Mais, le soir même, le Roi
+écrivait au maréchal sur un ton si ferme, que celui-ci, qui avait
+appris à obéir sous Napoléon, se rendit auprès de la commission et lui
+fit d'un air grognon les déclarations qu'elle désirait. Le rapporteur
+put dès lors affirmer à la Chambre que le président du conseil
+adhérait au projet tout entier et ne voyait dans l'addition de
+l'enceinte aux ouvrages détachés qu'une force de plus.
+
+Cet incident laissait un grand trouble dans les esprits. Les
+hésitations ou les répugnances du centre s'en trouvaient accrues; ceux
+qui rêvaient de substituer M. Molé à M. Guizot entrevoyaient le
+concours possible du maréchal Soult. À gauche, les partisans du projet
+accusaient le ministère de trahir; M. Guizot lui-même était soupçonné
+de ne pas jouer franc jeu; on s'étonnait qu'il n'eût pas encore pris
+la parole pour proclamer la volonté du gouvernement. Le _Journal des
+Débats_, malgré son désir de servir le cabinet, ne pouvait s'empêcher
+d'exprimer sa surprise. «Il a paru à tout le monde, dit-il, que M. le
+maréchal avait parlé contre le projet de loi en discussion, ou du
+moins contre une partie désormais nécessaire de ce projet, nous
+voulons dire contre l'enceinte continue.» Et le journal ajoutait: «La
+loi a été ébranlée peut-être: c'est au ministère à la raffermir par la
+fermeté et la netteté de son langage... Qu'il y prenne garde: si l'on
+pouvait douter de sa sincérité, le rejet et l'adoption de la loi
+seraient également pour lui un échec.» M. Guizot en était plus
+convaincu que personne; mais il sentait les difficultés que lui
+créaient les dispositions fort douteuses d'une grande partie des
+conservateurs et même de plusieurs de ses collègues. Bien que
+sincèrement résolu à servir de son mieux la cause des fortifications,
+il craignait de provoquer un éclat, et retardait le moment d'une
+intervention périlleuse. Cette inaction encourageait les manoeuvres
+hostiles: on sut bientôt que, dans les coulisses, se préparait un
+amendement proposant la suppression de l'enceinte continue, et que
+l'auteur de cet amendement était le général Schneider, connu pour être
+le familier du maréchal et pour avoir été son ministre de la guerre
+dans le cabinet du 12 mai.
+
+Si gêné qu'il fût, M. Guizot comprit qu'il ne pouvait pas laisser
+clore la discussion générale sans s'expliquer, sinon sur les
+amendements qui n'étaient pas encore en discussion, du moins sur les
+questions politiques que soulevait le projet. Il prit donc la parole
+dans la séance du 25 janvier. Sentant que le point capital était de
+rassurer les conservateurs inquiets, il établit que les fortifications
+de Paris, loin d'être «l'instrument d'une politique turbulente et
+belliqueuse», étaient une «garantie de paix». «Un moment, dit-il, la
+politique du 1er mars a pu faire croire à la France, je n'examine pas
+si c'est à tort ou à raison, que la mesure avait un autre but, qu'elle
+aurait d'autres effets; mais, au fond et aujourd'hui, il n'en est
+rien...» Et alors, rappelant le souvenir laissé, en France et à
+l'étranger, par les invasions de 1814 et de 1815, il ajouta: «La
+mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations en
+France, de les refroidir en Allemagne. Elle a pour effet de donner à
+la France la sécurité qui lui manque dans sa mémoire et d'ajouter pour
+l'Europe, à la guerre contre la France, des difficultés auxquelles
+l'Europe ne croit pas assez... Elle nous tranquillisera, nous; elle
+fera tomber les souvenirs présomptueux des étrangers.» Toutefois, si
+M. Guizot tenait à rassurer les pacifiques, il ne voulait pas ôter aux
+fortifications ce qu'elles avaient, au regard des autres puissances,
+de fier et de fort. «En même temps qu'elles sont une garantie de paix,
+disait-il, elles sont une preuve de force. Elles prouvent que la
+France a la ferme résolution de maintenir son indépendance et sa
+dignité; c'est un acte d'énergie morale... Dans les circonstances
+actuelles, après ce qui s'est passé depuis un an en Europe..., c'est
+une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» Jusque-là, tout
+allait bien et l'on ne pouvait défendre plus utilement le projet,
+quand, tout d'un coup, vers la fin, touchant seulement d'un mot ce
+qu'il appelait les questions de système, M. Guizot s'écria: «Les
+questions de système! je déclare que je n'en suis pas juge, et que je
+me trouverais presque ridicule d'en parler: je n'y entends rien. Ce
+que je demande, c'est une manière efficace, la plus efficace, de
+fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une fortification de Paris
+vraiment efficace, je le trouverai bon.» (_Sensation prolongée._) Ces
+paroles furent aussitôt interprétées, contrairement, sans aucun doute,
+aux intentions de l'orateur, comme un blanc seing donné aux auteurs
+d'amendements. Les intrigues en reçurent un encouragement singulier.
+«Vous le voyez, disait-on, le ministère ne tient pas plus à l'enceinte
+continue qu'aux forts. Il n'est pas en cause dans tout ceci.»
+
+Le lendemain, 28 janvier, ce fut au tour de M. Thiers de venir faire,
+comme rapporteur, le résumé de la discussion générale. Il aurait eu
+beau jeu à embarrasser le ministère, en signalant les contradictions,
+les incertitudes et les équivoques de son attitude; mais il n'eût pu
+le faire sans compromettre le sort de la loi qu'il voulait avant tout
+faire voter. Il résista donc à la tentation. Sa première parole fut
+pour déclarer qu'il «écarterait toute politique». Puis, après avoir
+rappelé l'initiative qu'il avait prise: «C'eût été un scandale,
+dit-il, pour mes collègues et pour moi, non-seulement de laisser
+passer le projet sous nos yeux, mais même de le défendre faiblement,
+lorsque le ministère du 29 octobre le présentait. Je le remercie de
+l'avoir présenté; je ne demande pas qu'il nous remercie parce que nous
+venons le soutenir. Si j'ai désiré être membre de la commission, si
+j'ai ensuite cherché à être rapporteur, c'est que je croyais que le
+succès de la mesure dépendait de la conciliation des opinions et des
+systèmes.» Cela dit, M. Thiers discuta avec son abondance infatigable
+et son universelle compétence toutes les raisons invoquées, tour à
+tour historien, géomètre, géologue, ingénieur, tacticien, général en
+chef, administrateur des vivres, faisant même la leçon, en passant, au
+maréchal Soult sur les combats qu'il avait livrés, et prétendant lui
+prouver qu'il n'entendait rien à la façon dont il les avait gagnés;
+mais, malgré tout, merveilleusement intelligent, intéressant et
+persuasif. Il ne termina pas sans déclarer d'une façon formelle que
+l'adoption de l'amendement dont il était question serait «la ruine du
+projet». «Je sais bien ce qui se passe dans les esprits, ajouta-t-il;
+si un système exclusif prévalait, c'est-à-dire si l'enceinte était
+mise de côté au profit des forts, ou si les forts étaient mis de côté
+au profit de l'enceinte, il y a une portion nécessaire de la majorité
+pour faire passer le projet qui se retirerait à l'instant même.»
+
+La discussion générale fut close après ce discours, et, le 27 janvier,
+commença le débat sur l'amendement du général Schneider. Pendant trois
+jours, il se prolongea sans qu'on pût en prévoir l'issue. Parmi les
+orateurs qui parlèrent pour l'amendement, signalons M. de Lamartine,
+M. Mauguin, M. Dufaure, qui eut un grand succès, et M. Passy. Se
+distinguèrent en sens contraire, M. de Rémusat, M. Odilon Barrot et M.
+Thiers, ce dernier toujours soigneux de s'en tenir à la cause
+elle-même et de ne laisser rien paraître de l'homme de parti. Pendant
+ce temps, les ministres restaient silencieux à leurs bancs. On eût dit
+que la bataille se livrait par-dessus leurs têtes et qu'ils avaient
+cédé la direction de la Chambre aux anciens ministres du 1er mars.
+Vainement pressait-on M. Guizot de parler. «On ne peut pas faire tout
+en un jour», répondait-il. Plus que jamais, cette attitude du cabinet
+paraissait suspecte aux partisans des fortifications; on racontait que
+M. Teste pérorait dans les couloirs contre la loi, que M. Duchâtel
+avait serré la main à M. Dufaure après son discours, et que certains
+députés, connus pour être des ministériels dévoués, recrutaient
+ouvertement des adhérents pour la proposition du général Schneider. Le
+duc d'Orléans, déjà assez mal disposé contre le cabinet, ne cachait
+pas son indignation. Une telle situation ne pouvait se prolonger
+indéfiniment; elle risquait de compromettre non-seulement le sort du
+projet, mais la considération du gouvernement.
+
+Ce fut une nouvelle intervention du maréchal Soult qui amena le
+dénoûment. Le 31 janvier, interpellé par M. Thiers, le maréchal se
+décida à s'expliquer: singulières explications qui embrouillèrent la
+question plus encore. Chacune de ses phrases trahissait une animosité
+passionnée contre M. Thiers et le désir secret de voir voter
+l'amendement. Des murmures éclatèrent; la confusion était au comble.
+M. Billault fit une réponse d'avocat, habile, vive, pressante, mettant
+à nu la situation équivoque du cabinet, raillant le maréchal, sommant
+les ministres politiques de monter à la tribune. M. Guizot avait
+retardé le plus possible une intervention qu'il sentait embarrassante
+et périlleuse; mais, le moment étant venu où elle s'imposait, il s'en
+tira avec hardiesse et habileté. Tout d'abord, revenant sur les
+paroles de son premier discours, il fit cette déclaration: «Je ne suis
+pas juge, je persiste à le dire, je ne suis pas juge compétent,
+éclairé, de la question de système; mais il m'est évident que le
+système proposé par le projet de loi est le plus efficace de tous. Je
+le maintiens donc, tel que le gouvernement l'a proposé.» Puis,
+abordant le cas du maréchal: «Je tiens, dit-il, à la clarté des
+situations encore plus qu'à celle des idées, et à la conséquence dans
+la conduite encore plus que dans le raisonnement. Que la Chambre me
+permette, sans que personne s'en offense, de dire, au sujet de ce qui
+se passe en ce moment, tout ce que je pense. La situation est trop
+grave pour que je n'essaye pas de la mettre, dans sa nudité, sous les
+yeux de la Chambre; c'est le seul moyen d'en sortir. M. le président
+du conseil avait, il y a quelques années, exprimé, sur les moyens de
+fortifier Paris, une opinion qui a droit au respect de la Chambre et
+de la France, car personne ne peut, sur une pareille question,
+présenter ses idées avec autant d'autorité que lui. Qu'a-t-il fait
+naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de ses
+collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du Roi, le projet de
+loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé le
+meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son
+ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat
+s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en
+suis sûr, de le dire sans détours: il n'est pas étonnant qu'il
+n'apporte pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a
+si souvent déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas
+aussi exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles...
+Mais le projet de loi qu'il a présenté au nom du gouvernement reste
+entier; c'est toujours le projet du gouvernement; le cabinet le
+maintient; M. le président du conseil le maintient lui-même, comme la
+pensée, l'acte, l'intention permanente du cabinet. Il vient de le
+redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon tour; je persiste à dire
+que, dans la conviction du gouvernement du Roi, le projet de loi tout
+entier est techniquement la manière la plus efficace, et politiquement
+la seule manière efficace de résoudre la grande question sur laquelle
+nous délibérons.» Après avoir replacé, avec cette vigueur polie, le
+maréchal sur le terrain d'où il avait paru s'éloigner, M. Guizot
+s'occupa de la majorité; il sentait bien les difficultés que lui
+créaient, de ce côté, les répugnances des pacifiques contre les
+fortifications, et les dispositions ombrageuses des anciens 221 à son
+égard; procédant avec une adresse pleine de ménagements, évitant toute
+apparence de vouloir violenter «la liberté» de cette majorité, il sut
+dire tout ce qui pouvait attirer le plus de suffrages au projet, sans
+donner aux votes contraires, qu'il prévoyait malgré tout assez
+nombreux, le caractère d'une scission politique. C'est dans ces
+occasions qu'on pouvait bien mesurer tout ce que la parole de
+l'éloquent doctrinaire avait acquis d'habileté et de souplesse.
+
+Ce discours décida du vote: l'amendement fut rejeté par 236 voix
+contre 175, et l'ensemble de la loi fut adopté le lendemain par 237
+voix contre 162. La minorité ne comptait guère qu'une quarantaine de
+membres de la gauche: le reste, 130 à 140 voix, venait du centre; ce
+chiffre élevé montre que M. Guizot ne s'était pas exagéré les
+difficultés qu'il rencontrait dans sa propre majorité. C'était M.
+Thiers qui avait amené le plus de suffrages au projet; les journaux
+opposants ne se firent pas faute de le remarquer. Mais c'était M.
+Guizot qui, à la dernière heure, avait apporté l'appoint sans lequel
+la loi eût succombé. Le Roi le comprit, et remercia aussitôt son
+ministre du «grand service» qu'il avait ainsi rendu à la France et à
+la couronne. En revenant à son banc, aussitôt après son discours, M.
+Guizot avait dit à M. Duchâtel: «Je crois la loi sauvée.--Oui,
+répondit le ministre de l'intérieur, mais vous pourriez bien avoir tué
+le cabinet.» Il n'en fut rien: le maréchal tenait plus à la durée du
+ministère qu'au rejet de l'enceinte continue. Il affecta donc, avec
+une bonne humeur un peu narquoise, de féliciter M. Guizot de l'adresse
+avec laquelle il avait tiré le gouvernement d'embarras. Dans le
+centre, les irritations cherchèrent moins à se dissimuler.
+
+Les adversaires des fortifications résolurent de tenter un suprême
+effort à la Chambre des pairs. Ils remportèrent un premier succès,
+lors de la nomination de la commission, qui, se trouvant en majorité
+hostile au projet, choisit comme président M. Molé, le meneur de cette
+campagne, et conclut à un amendement analogue à celui du général
+Schneider. La discussion en séance publique fut d'une longueur et d'un
+acharnement inaccoutumés au Luxembourg[630]. M. Molé y prononça un
+grand discours: sa thèse était que le gouvernement français créerait
+le danger de guerre en paraissant y croire et en prenant une
+«résolution aussi désespérée» que celle de fortifier Paris. Mais il
+rencontra des adversaires considérables: le duc de Broglie, qui rompit
+à cette occasion le silence qu'il gardait depuis longtemps; le
+maréchal Soult, qui fut plus net qu'au Palais-Bourbon; M. Duchâtel,
+qui traita surtout la question financière, et M. Guizot, qui développa
+de nouveau, avec une grande force, les considérations de haute
+politique qu'il avait déjà fait valoir devant la Chambre des députés.
+«La France veut sincèrement la paix, dit-il; mais si la sécurité et la
+dignité de la France étaient compromises par la paix ou au sein de la
+paix, l'amour sincère de la France pour la paix en pourrait être
+altéré.» Il termina en pesant plus fortement sur la Chambre haute
+qu'il n'avait osé le faire sur la Chambre basse. Il déclara nettement
+qu'amender le projet, c'était le ruiner. «Bien plus, ajouta-t-il en
+terminant, le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément
+affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui,
+Messieurs, en France et en Europe. Voilà quel serait le résultat de
+votre délibération. La France aurait perdu tous les avantages de la
+loi; elle aurait substitué à ces avantages des risques politiques
+immenses. Pourquoi Messieurs? Pour supprimer quelques fossés et
+quelques bastions! Permettez-moi de le dire, cela est impossible.» Le
+tempérament de la Chambre des pairs ne lui permettait pas de résister
+à un langage si pressant et si ferme. L'amendement de la commission
+fut repoussé par 148 voix contre 91.
+
+[Note 630: Cette discussion dura du 23 mars au 1er avril 1841.]
+
+En même temps qu'il écartait dans les Chambres les obstacles élevés
+contre le projet de fortifier Paris, M. Guizot, non moins attentif à
+son rôle diplomatique qu'à son rôle parlementaire, veillait à ce que
+la mesure produisît au dehors l'effet qui convenait à notre politique
+et particulièrement aux négociations alors en cours sur les affaires
+d'Orient. Aussitôt la loi votée dans la Chambre des députés, il avait
+écrit à ses ambassadeurs: «J'ai mis une extrême importance à restituer
+au projet son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de
+force... Appliquez-vous constamment, dans votre langage, à lui
+maintenir ce caractère: point de menace et point de crainte; ni
+inquiétants ni inquiets; très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un
+acte, pas un mot de votre part ne déroge à ce double caractère de
+notre politique. C'est pour nous la seule manière de retrouver à la
+fois de la sécurité et de l'influence[631].» Revenant sur ces mêmes
+idées après le vote de la Chambre des pairs, il ajoutait: «Je vous
+engage à ne négliger aucune occasion de faire ressortir dans vos
+entretiens le caractère de la mesure. Il nous importe que ce qu'elle a
+en même temps de grand et de pacifique soit partout compris[632].»
+
+[Note 631: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 30.]
+
+[Note 632: Lettre à M. de Barante (_Documents inédits_).]
+
+
+VIII
+
+Les péripéties de la discussion de la loi des fortifications au
+Palais-Bourbon n'avaient pas affermi la situation parlementaire du
+cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une portée politique,
+n'avait pu se faire suivre par une grande partie de ceux qui avaient
+voté l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en
+conclure que le ministère était sans majorité. Pour le moment, il est
+vrai, l'opposition se bornait à cette constatation, sans songer
+sérieusement à pousser les choses plus avant dans la Chambre; M.
+Thiers se rendait compte que toute offensive ouverte de sa part
+l'exposerait à une éclatante défaite: il n'avait donc, pour la session
+présente, d'autre ambition que de maintenir l'équivoque et
+l'incertitude résultant du dernier débat. Certains conservateurs
+devinaient cette tactique: leur avis était que le ministère devait à
+tout risque sortir de cette situation, et, dans ce dessein, provoquer,
+sur la politique générale, un grand débat qui fût comme une répétition
+de l'Adresse. «Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce
+n'est pas la discussion, c'est l'intrigue; ce n'est pas une mort
+violente, c'est une lente dissolution. Les grandes discussions, comme
+les grands intérêts, rapprochent les opinions et les concentrent;
+elles élèvent les esprits et les arrachent à ces préoccupations
+personnelles qui sont le fléau de toutes les assemblées. Dans un
+gouvernement qui a pour base une majorité, si l'on veut que cette
+majorité subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les
+grands principes, les grands motifs sous l'influence desquels elle
+s'est formée. Il faut l'émouvoir, la passionner pour le bien. Casimir
+Périer n'a pas formé sa majorité, en dissimulant les côtés de sa
+politique qui pouvaient déplaire aux esprits timides; il avait du
+courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forçait les indécis à se
+décider. S'il perdait de cette façon quelques voix, celles qu'il avait
+étaient sûres[633].»
+
+[Note 633: Ces idées étaient soutenues entre autres par le _Journal
+des Débats_.]
+
+D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considérant le
+peu d'homogénéité de la majorité qui s'était réunie, sous la pression
+d'un grand péril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du
+tempérament moral et des idées politiques qu'elle devait à la
+coalition, des préventions et des ressentiments qu'y rencontrait le
+ministère, jugeaient impossible de procéder avec elle par coup
+d'éclat, de vaincre ses répugnances, de dominer ses divisions par un
+effort soudain et de haute lutte. «Loin de là, disaient-ils, ce qu'il
+faut pour réussir, ce sont des soins, de l'habileté, de la patience.
+Laissez aux habitudes gouvernementales le temps de se reformer, aux
+exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu à peu les votes,
+arrachés d'abord par les nécessités du moment, seront accordés par
+entraînement et par conviction. Le talent est un grand séducteur, et
+le succès prépare le succès. Les conscrits, qui se sont mis en route à
+contre-coeur, prennent goût à la guerre et se passionnent pour leurs
+chefs, lorsqu'ils ont, sous leur direction, fait une campagne heureuse
+et obtenu des succès qu'ils n'espéraient pas. Quant à l'exemple de
+Casimir Périer, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie
+entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'armée
+parlementaire était sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est,
+pour ainsi dire, en garnison: elle s'ennuie, elle disserte au lieu
+d'agir, elle ergote au lieu d'obéir. On a beau lui dire que l'ennemi
+est toujours là, qu'il est toujours le même, elle n'en croit rien,
+surtout depuis qu'elle pense en avoir bien fini avec les menaces de
+guerre. Et puis, elle a traversé tant de ministères, elle a vu arborer
+tant de drapeaux, qu'elle est tombée dans une sorte d'incrédulité
+politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel état d'esprit serait
+s'exposer à de graves accidents. Enfoncez l'éperon dans les flancs
+d'un coursier abîmé de fatigue ou rétif, il succombe ou vous renverse;
+ménagez ses forces et son humeur, il achèvera tant bien que mal la
+carrière[634].»
+
+[Note 634: Telle était la thèse développée par M. Rossi, qui écrivait
+alors, sans les signer, les chroniques politiques de la _Revue des
+Deux Mondes_.]
+
+Le gouvernement eut bientôt à faire son choix entre ces deux conduites
+si différentes. Il avait déposé, le 2 février, une demande de fonds
+secrets. L'occasion parut favorable à ceux qui désiraient provoquer
+une grande discussion et mettre la Chambre en demeure de voter
+l'Adresse. Se trouvant précisément en majorité dans la commission, ils
+donnèrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy, d'agrandir le débat et de
+formuler à ce propos tout le programme de la politique conservatrice.
+L'ancien philosophe, qui avait décidément le goût des rapports
+retentissants, accepta volontiers cette tâche. Tout d'abord, il marqua
+le mal dont on souffrait et en dénonça la cause. «La stabilité et le
+repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a, en France, de
+lendemain bien déterminé pour personne; le présent chancelle toujours,
+l'avenir y demeure une éternelle énigme. De là, un découragement
+permanent pour tous les bons principes, une espérance sans cesse
+renaissante pour les mauvais. On se plaint de voir la lie de la
+société en battre avec acharnement les fondements. Cette audace est
+l'ouvrage de la Chambre; elle est la conséquence directe de
+l'instabilité des majorités. Et d'où vient cette instabilité? De ce
+qu'un jour, croyant les grandes questions décidées, chacun s'est mis à
+regarder dans ses principes, en a découvert les nuances et s'est
+passionné pour ces nuances, comme il s'était auparavant passionné pour
+les principes mêmes. Ce jour-là, les deux grands drapeaux de la
+majorité et de l'opposition ont été déchirés en lambeaux: il y a eu
+autant de fractions dans la Chambre que de nuances dans les opinions,
+et le moment est venu où chacun de nous a pu craindre de devenir à soi
+seul un parti tout entier. La manière dont le mal s'est produit
+indique le remède. C'est en descendant aux nuances dans les principes
+que la majorité s'est décomposée; c'est en remontant à ce qu'ils ont
+d'essentiel, c'est en le dégageant et en le formulant nettement, c'est
+en s'y ralliant et en forçant le cabinet à s'y tenir qu'elle se
+reformera.» Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait
+toutes les garanties pour cette oeuvre de reconstitution. Quelle doit
+être sa politique et celle de la majorité? À l'extérieur, une
+politique de paix, une «politique européenne», soucieuse «du bon
+droit, de la justice, de l'intérêt commun des peuples». «Sans doute,
+disait M. Jouffroy, la France, dans le passé, a dû sa grandeur à la
+politique contraire, à la politique égoïste et étroitement nationale;
+mais c'était au temps où il n'y avait pas place dans le monde pour une
+autre; c'était au temps de l'antagonisme des nations.» À l'intérieur,
+le rapport demandait l'exécution des lois protectrices du bon ordre.
+Sur la réforme électorale et sur les lois de septembre, il se
+prononçait pour le strict maintien du _statu quo_, non pas qu'il
+prétendît consacrer l'immutabilité de cette partie de notre
+législation; «mais, disait-il, nos moeurs sont fort en arrière de nos
+lois, et nous sommes à peine au niveau des institutions que nous
+avons». C'était autour de ces principes, et pour l'application de
+cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorité
+réelle et durable.
+
+Déposé le 18 février, ce rapport fit aussitôt grand bruit. Les
+journaux de gauche poussèrent un cri de colère: invectives et
+sarcasmes tombèrent dru sur M. Jouffroy. En même temps qu'elle
+cherchait ainsi à troubler et à effrayer les timides, l'opposition
+tâchait de se rendre favorables tous les fatigués, tous les amis du
+repos quand même, en se donnant la figure d'une personne fort
+tranquille qui n'eût demandé qu'à demeurer en paix et que l'on venait,
+au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer à la
+bataille. En outre, pour inquiéter la fraction du centre gauche qui
+s'était ralliée au ministère, elle affectait de voir dans le programme
+de politique intérieure exposé par M. Jouffroy un manifeste de
+réaction à outrance. Si violentes que fussent ces colères, si habiles
+que fussent ces manoeuvres, le _Journal des Débats_ avait beau jeu à
+les railler. «Voyez, en effet, quel crime, s'écriait-il, sous un
+gouvernement de délibération et de majorité, de provoquer une
+discussion complète, de ne pas laisser à l'intrigue le temps de
+décomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers
+travaillaient par ordre à mettre en doute l'existence de la majorité.
+Qui l'a vue? Eh bien, vous allez savoir s'il y en a une! L'occasion
+est belle... Vous auriez mieux aimé, je le conçois, en rester sur la
+question des fortifications. Là, par un rapprochement nécessaire, mais
+fâcheux, les opinions s'étaient mêlées et confondues. Aujourd'hui, le
+rapport de M. Jouffroy et la discussion que ce rapport rend inévitable
+vont apporter la lumière dans ce chaos. Les opinions vont se
+débrouiller. C'est ce qui vous fâche, n'est-ce pas?» Mais il était un
+symptôme plus inquiétant que l'irritation de la gauche: c'était
+l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la majorité
+ministérielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy était
+visiblement de mauvaise humeur et plus porté à combattre qu'à accepter
+un pareil programme. Parmi les anciens 221, soit fatigue, soit
+méfiance à l'égard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire,
+on paraissait désagréablement surpris de cette sorte d'appel aux armes
+et peu disposé à y répondre. «Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient
+dans les couloirs de la Chambre certains députés du centre. Faut-il
+chaque jour remettre tout en question, recommencer de déplorables
+débats? Qu'attend-on de cette répétition tardive de l'Adresse, de
+cette colère à froid? Si le ministère veut nous faire croire à sa vie,
+qu'il vive; à sa durée, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une
+nouvelle session aura commencé sous sa direction, alors nous pourrons
+croire qu'il n'est pas tout à fait impossible, dans notre pays,
+d'avoir une administration durable. Jusque-là, que les ministres se
+contentent de mener une vie modeste, prudente, et, sans fuir les
+débats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient à tout le
+monde, à commencer par les membres du cabinet; il convient au pays
+aussi.»
+
+Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait été fait
+à l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuvé et encouragé?
+En tout cas, l'accueil qui lui fut fait leur donna cette conviction,
+qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'être pas
+suivis par toute leur armée, et que, loin de confirmer le résultat de
+l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-être même le détruiraient.
+Aussi, quand le débat public s'ouvrit, le 25 février, y arrivèrent-ils
+décidés à ne pas lui donner le caractère et les proportions indiquées
+par M. Jouffroy. On put même croire un moment que les fonds secrets
+seraient votés sans discussion. Ce fut un membre de la gauche, M.
+Portalis, qui réclama. «Je ne croyais pas assister à une comédie en
+venant à cette séance», dit-il, et il demanda si le ministère
+entendait renier ou approuver le rapport de la commission. M. Guizot,
+évidemment embarrassé, déclara en quelques mots qu'il ne répondrait
+pas, s'en référant à la discussion de l'Adresse, ne désavouant pas M.
+Jouffroy, mais évitant de le suivre. C'était une attitude fort
+différente de celle qu'avait espérée et annoncée le _Journal des
+Débats_. «Nous n'accusons personne, disait-il mélancoliquement après
+cette première séance. Hélas! le ministère, la Chambre, tous les
+partis portent encore les tristes cicatrices de ces longues divisions
+qui ont jeté le trouble dans les meilleurs esprits. Le souvenir du
+passé pèse sur le présent; tout le monde semble mal à l'aise[635].»
+
+[Note 635: 20 février 1841.]
+
+M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le débat à
+fond; mais, sans attendre peut-être un résultat immédiat et positif,
+il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait à lui
+d'embarrasser le cabinet, de se rapprocher un peu de la partie de la
+majorité qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter
+ainsi un germe de division et de décomposition. Tout son discours fut
+calculé dans ce dessein. Le champion menaçant de la politique
+belliqueuse, l'organisateur de l'armée de 950,000 hommes, le
+«révolutionnaire» se faisant honneur de l'appui de la gauche n'eût pas
+eu chance d'attirer les amis de M. Dufaure. Aussi est-ce, cette fois,
+un tout autre personnage qui se met en scène. Sur la politique
+extérieure, il reconnaît presque qu'il a pu se tromper; il regrette
+qu'on ait «magnifié» la question d'Égypte; il affirme ne s'y être jeté
+qu'à contre-coeur et pour tenir les engagements contractés avant lui.
+«Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que l'on
+ne revienne plus nous présenter cet épouvantail de la guerre.»
+L'orateur affirme et répète à satiété que la question n'est pas, et
+même n'a jamais été entre la guerre et la paix; qu'elle est uniquement
+entre ceux qui, répudiant, comme le rapporteur, «la politique
+exclusivement française», veulent se hâter de rentrer dans le concert
+européen, et ceux qui préfèrent attendre dans l'attitude d'isolement
+et de paix armée. M. Thiers est de ces derniers; sa politique, devenue
+subitement modeste, ne demande pas davantage. «J'ai reproché, dit-il,
+au ministère, dans le débat de l'Adresse, de s'être prêté à un
+revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli la
+considération du pays; mais, cela fait, ce revirement produit, cette
+situation acceptée, si le cabinet ne se hâte pas de rentrer dans le
+concert européen et d'ajouter à notre politique le dernier échec
+qu'elle puisse recevoir, oh! ce n'est pas moi qui le tourmenterai...
+Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait à faire
+aujourd'hui, en restant immobiles, prêts à tout événement; si vous
+réparez vos négligences à l'égard de notre organisation militaire, oh!
+mon Dieu! loin de vous combattre, je vous aiderai souvent, je ferai
+comme j'ai fait il y a un mois.» De même, à l'intérieur, M. Thiers
+bornait son programme à deux réformes d'une portée restreinte: 1º la
+définition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de
+soustraire au jury et de déférer à la Cour des pairs; 2º
+l'élargissement des incompatibilités. Mais, en même temps, il
+insistait sur cette idée, bien faite pour inquiéter certaines parties
+moyennes et flottantes du monde parlementaire, que «le pouvoir était
+placé à l'une des extrémités de la Chambre». «J'ai vu deux fois,
+ajoutait-il, tenter cette expérience de recomposer une majorité en se
+mettant à l'une des extrémités, à l'extrémité de droite, comme le
+propose M. le rapporteur, et jamais on n'a réussi. Dans le cabinet du
+6 septembre, ce n'était, certes, ni les hommes de talent ni les hommes
+éclairés qui manquaient; il y avait M. le comte Molé et M. Guizot. Eh
+bien! on a échoué. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi,
+la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essayé de faire
+aujourd'hui avec un rapport. On a voulu amener une grande partie de
+la Chambre à ce qu'on appelle un évangile, et il s'est trouvé que cet
+évangile ne convenait pas à tout le monde. Quant à moi, je suis
+convaincu que, pour avoir une majorité, il faut se placer non pas à
+l'une des extrémités de la Chambre, mais au véritable milieu, celui où
+j'avais essayé de placer le pouvoir. Vous avez tenté de faire la
+majorité en arrière; je crois qu'il faut la faire en avant.»
+
+La manoeuvre de M. Thiers était habile. La réponse qu'y fit M. Guizot,
+deux jours après, ne le fut pas moins. Après avoir tout d'abord
+déclaré qu'il ne pouvait, dans l'état des affaires, rien dire sur la
+question extérieure, et avoir annoncé qu'il ne s'expliquerait pas plus
+complétement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitôt
+l'offensive, et dénonça la campagne faite, depuis trois jours, «pour
+porter dans la majorité le trouble et la désunion.» Il railla M.
+Thiers, «se faisant tout petit», tout pacifique, pour «abuser cette
+majorité». Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez
+pas! Et, rappelant le langage de l'ancien ministre du 1er mars dans la
+discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engagée entre la
+guerre et la paix: «Laissez-moi croire, s'écria-t-il, que tout ce que
+nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une insignifiante
+comédie!» La tactique des adversaires ainsi dévoilée, le ministre
+indiquait pourquoi il devait se refuser à toutes les paroles, à toutes
+les explications qui serviraient cette tactique et aideraient à
+diviser la majorité nouvelle. «Cette majorité, continua-t-il, a été
+formée par la nécessité, en présence d'un grand danger, pour rétablir,
+au dehors, la pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans,
+la pratique d'une politique ferme, conséquente, favorable à
+l'affermissement et à l'exercice du pouvoir. Elle s'est constituée
+dans des intentions sincères qui ne redoutent aucune clarté... J'ai
+bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rétabli à
+l'apparition de cette majorité, si les espérances du pays se
+rattachent à son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui
+sont attachés, simples députés ou ministres, prennent leur majorité au
+sérieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvénient
+momentané, une contrariété vive; pour moi, par exemple, la
+contrariété de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport
+de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attaché à la majorité et
+voulant son succès, a dû faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné
+notre conduite; et comme toute majorité a des éléments divers qui ont
+leurs droits, leur honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons
+eu, les uns pour les autres, ce juste respect de ne pas élever des
+questions qui ne nous étaient pas impérieusement commandées, de ne pas
+entrer dans des débats que l'état actuel des faits, les nécessités de
+la politique ne nous imposaient pas. Votre commission, Messieurs, qui
+n'était pas un cabinet, votre honorable rapporteur, qui n'était pas
+chargé du poids du gouvernement, a pu très-légitimement, et je dirai
+plus, a pu utilement venir exposer ici sa politique extérieure et sa
+politique intérieure, l'ensemble de ses idées, de ses intentions. Nous
+n'aurions pas dû faire cela; puisque nous ne devions pas le faire,
+nous ne devions pas le discuter.» Puis il terminait ainsi: «La
+majorité tout entière veut rester unie; elle sait qu'elle le peut, car
+elle sait que sur toutes les questions qui sont à l'ordre du jour, sur
+les questions de conduite, sur les questions qu'il faut vraiment
+résoudre pour agir aujourd'hui, pour agir demain, elle sait qu'elle
+est du même avis, qu'elle se conduira unanimement. Et si jamais il lui
+arrivait des dissentiments intérieurs, elle serait sincère alors comme
+elle l'est aujourd'hui; nous parlerions, au besoin, comme nous savons
+au besoin nous taire. (_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au
+centre._)»
+
+On ne pouvait se dérober avec une allure plus fière, ni dire plus
+éloquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considérable sur la
+majorité, où l'on comprenait mieux que partout ailleurs la nécessité
+d'une semblable attitude, et où l'on savait gré au ministre d'y
+apporter à la fois tant d'adresse et de dignité. On put d'ailleurs
+comprendre les motifs qui avaient dicté cette conduite, quand M.
+Dufaure vint ensuite déclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport
+de la commission, il voterait pour le cabinet. Il estimait que la
+révision des lois de septembre et la réforme électorale
+s'imposeraient tôt ou tard, mais qu'un homme politique devait savoir,
+sinon abandonner ses opinions, du moins en ajourner la réalisation. À
+son avis, le cabinet fournissait des garanties suffisantes sur les
+quatre questions dominantes du moment, la direction à donner à notre
+diplomatie, l'organisation militaire, le développement des forces
+navales et la reconstitution des finances. La déclaration de M.
+Dufaure assurait le succès du ministère, et les fonds secrets furent
+en effet votés par 235 voix contre 145. L'Adresse avait réuni 247 voix
+contre 161.
+
+Ce n'était pas sans doute la victoire à la Périer qu'avait rêvée le
+_Journal des Débats_ et qu'avait cru préparer M. Jouffroy: peut-être
+le tempérament d'une Chambre née de la coalition ne permettait-il pas
+d'obtenir davantage. Après tout, la manoeuvre de l'opposition avait
+été déjouée, la majorité était restée unie. Le temps seul pouvait
+donner à cette majorité plus de cohésion, d'homogénéité, au ministère
+plus d'autorité et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action
+du temps et était résolu à la seconder. Tout en ménageant, pour le
+moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tâche d'y
+remédier, et l'on pouvait être assuré qu'il ne se prêterait pas
+longtemps à éluder les débats de doctrine.
+
+
+IX
+
+Le ministère ne se laissait pas absorber entièrement par l'action
+parlementaire. Il s'était donné aussi pour tâche de mettre fin, dans
+le pays, à l'agitation mauvaise que la politique du dernier cabinet y
+avait provoquée et laissée grandir. Dès le début de son
+administration, il était parvenu assez vite à rétablir l'ordre
+extérieur dans la rue. Mais l'esprit de sédition s'était réfugié dans
+la presse, y entretenant une sorte d'émeute morale plus difficile à
+atteindre et à réprimer que l'émeute matérielle. Le cabinet n'hésitait
+pas à entreprendre de nombreuses poursuites de presse; ce n'était pas
+toujours avec grand profit. Si nous l'avons vu tout à l'heure
+embarrassé dans sa lutte contre l'opposition de la Chambre, par
+l'incertitude de la majorité, il l'était plus encore dans sa lutte
+contre la presse factieuse, par les défaillances du jury. Un incident
+qui fit alors grand scandale montra une fois de plus à quel point
+cette juridiction pouvait être non-seulement inefficace contre les
+ennemis du gouvernement, mais dangereuse pour le gouvernement
+lui-même.
+
+L'une des conséquences de la dernière crise avait été de découvrir le
+Roi et de le rendre personnellement le point de mire des attaques de
+la presse[636]. Et quelles attaques! C'était bien pis que de l'accuser
+de tyrannie: on contestait son patriotisme. Comment s'en étonner?
+L'opposition parlementaire n'avait-elle pas montré la première que
+c'était là, à ce point particulièrement sensible, qu'il fallait viser
+la royauté? Après tout, les journaux ne faisaient que répéter plus
+brutalement ce que M. Thiers avait donné à entendre à la tribune.
+Quand un ministre d'hier insinuait que Louis-Philippe n'avait ni le
+souci ni le sens de l'honneur national, que ne devait-on pas attendre
+d'écrivains sans responsabilité? Et quand des hommes, se disant amis
+de la monarchie nouvelle, donnaient contre elle le signal d'une
+campagne si meurtrière, n'était-il pas certain qu'ils seraient suivis,
+dépassés, par ceux qui s'avouaient les ennemis mortels de cette
+monarchie, par les radicaux d'une part et les légitimistes de l'autre?
+
+[Note 636: Comme s'en est vanté plus tard un écrivain radical, «le Roi
+était devenu personnellement, en dépit des jalouses précautions de la
+loi, le but de toutes les attaques». (ÉLIAS REGNAULT, _Histoire de
+huit ans_, t. II, p. 77).]
+
+Ces derniers ne furent pas les moins audacieux, et ils eurent même un
+moment le triste honneur de mener l'attaque. Le 11 janvier 1841, la
+_Gazette de France_ publiait trois lettres qu'elle disait avoir été
+écrites en 1807 et 1808 par Louis-Philippe, alors réfugié en Sicile et
+en Sardaigne. Ces lettres, dont l'authenticité n'a jamais été ni
+formellement prouvée ni officiellement contestée[637], exprimaient
+contre Napoléon et en faveur des armées qui le combattaient des
+sentiments qui étaient, à cette époque, ceux de tous les princes
+français émigrés. On eût pu concevoir que des républicains s'en
+fissent un grief; mais n'était-il pas étrange qu'un journal
+légitimiste, défenseur attitré de l'émigration, prétendît trouver là
+une note infamante? L'opinion eut-elle le sentiment de cette
+inconséquence? Toujours est-il que la publication de la _Gazette de
+France_ ne produisit pas grand effet. Mais quelques jours plus tard,
+le 24 janvier, une feuille de même couleur, la _France_, publia trois
+autres lettres que Louis-Philippe, disait-elle, avait écrites
+postérieurement à 1830: elle n'en indiquait ni les dates exactes ni
+les destinataires. Dans la première, le Roi confirmait l'engagement
+d'évacuer l'Algérie, engagement qu'il disait avoir été pris envers
+l'Angleterre par Charles X; dans la seconde, il se faisait honneur
+auprès de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, d'avoir facilité
+l'écrasement de la Pologne; dans la troisième, il présentait les
+fortifications de Paris comme étant dirigées contre la population de
+cette ville. Tout, dans ces lettres, ne fût-ce que leur forme plate,
+vulgaire et sottement compromettante, trahissait une falsification
+maladroite. Mais l'opposition n'y regardait pas de si près. Ses
+journaux firent un énorme tapage autour de ces prétendues révélations,
+surtout de celle qui avait trait à l'évacuation de l'Algérie. Le
+public en était troublé; à force d'avoir entendu dire, et de si haut,
+que le Roi n'avait pas le sentiment français, beaucoup de gens en
+étaient venus à prêter l'oreille à des accusations dont, en d'autres
+temps, l'odieuse invraisemblance leur eût fait hausser les épaules. Le
+scandale prit tout de suite de telles proportions, que le gouvernement
+jugea nécessaire d'annoncer que les auteurs de cette publication
+seraient poursuivis pour crime de faux et pour offense envers la
+personne du Roi.
+
+[Note 637: S'il faut en croire le témoignage de certains ambassadeurs
+étrangers, M. Guizot leur aurait avoué l'authenticité de ces lettres.
+(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 478).]
+
+Pendant que la justice commençait son instruction, la curiosité
+publique, fort excitée, faisait aussi son enquête et ne tardait pas à
+découvrir où la _Gazette de France_ d'abord, la _France_ ensuite,
+étaient allées chercher les pièces par lesquelles elles se flattaient
+de faire tant de mal à la monarchie de Juillet. Vivait alors à Londres
+une courtisane sur le retour, se faisant appeler Ida de Saint-Elme, et
+plus connue à Paris sous le nom de la Contemporaine. Jadis la
+maîtresse de plusieurs généraux, entre autres de Moreau et de Ney,
+tombée dans la misère sous la Restauration et publiant alors sous son
+nom des mémoires fabriqués par d'autres et remplis de faussetés, elle
+avait fini, en 1834, par s'échouer en Angleterre, et, à bout
+d'expédients, avait tâché de trouver dans le chantage politique les
+ressources que son âge ne lui permettait plus de chercher ailleurs.
+Pour faire connaître aux intéressés l'honnête commerce qu'elle
+entreprenait, elle fit imprimer et distribuer un prospectus développé,
+intitulé la _Poire couronnée_; elle y avait inséré quelques extraits
+de lettres attribuées à Louis-Philippe, notamment de celles qui
+devaient être publiées en 1840, avec tant de fracas, et en annonçait
+beaucoup d'autres. Cette tentative de scandale passa inaperçue, et la
+Contemporaine ne trouva pas tout d'abord acheteur pour sa marchandise.
+Mais, quelques années après, elle fut plus heureuse et entra en marché
+avec les deux journaux légitimistes, fournissant à l'un des lettres
+qui étaient peut-être vraies, à l'autre des lettres qui étaient
+certainement fausses. Comment une telle alliance parut-elle
+acceptable, une telle caution suffisante aux représentants d'une
+opinion qui se piquait d'avoir, plus que tout autre, le sens de
+l'honneur chevaleresque? C'est ce qu'on ne parviendrait pas à
+comprendre, si l'on ne savait, par plus d'une expérience, jusqu'où
+peut aller l'esprit de parti. Il est permis de croire que, parmi les
+légitimistes, ceux qui avaient le coeur haut et l'esprit libre se
+sentaient, au fond, honteux de voir quelques-uns des leurs se
+compromettre en de telles promiscuités. M. Rossi exprimait le
+sentiment de beaucoup de gens, quand il s'indignait de «voir l'arène
+politique contaminée par les impostures d'une prostituée[638]».
+
+[Note 638: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er
+mai 1841.]
+
+Cependant l'instruction judiciaire se suivait contre MM. de Montour
+et Lubis, gérant et rédacteur en chef de la _France_. Sommés de
+produire les prétendus originaux, les accusés déclarèrent se réserver
+de le faire devant le jury et ne vouloir rien montrer d'ici là. Ce
+refus ôtait toute base juridique à l'accusation de faux: du moment où
+les pièces n'étaient pas produites, comment prouver quelles étaient
+fabriquées? Force fut donc d'abandonner cette partie de la poursuite
+et de s'en tenir à la prévention d'offense au Roi; le gérant resta
+seul en cause.
+
+Retardée par ces incidents de procédure, l'affaire ne vint devant le
+jury que le 24 avril. Me Berryer était au banc de la défense: dans la
+salle, plusieurs notabilités légitimistes. Le prévenu fut mis
+solennellement en demeure de faire la production qu'il avait si
+obstinément réservée pour ce moment. Mais il eût été bien empêché de
+produire quelque pièce: il n'avait rien. Dans le marché conclu avec la
+Contemporaine, la rédaction de la _France_ ne s'était même pas assuré
+la possession d'une apparence d'original. Après tout, cette négligence
+était peut-être une habileté, car elle avait enlevé à l'accusation le
+moyen d'établir matériellement le faux. Dans ces conditions, Me
+Berryer plaida non la réalité, ni même la vraisemblance des lettres,
+mais uniquement la bonne foi de son client: étrange bonne foi, qui ne
+pouvait être que la foi dans la Contemporaine! En effet, l'avocat
+argua surtout de ce qu'une partie des lettres avait déjà été publiée,
+quelques années auparavant, dans le prospectus de cette intrigante. Il
+ajouta que M. de la Rochejaquelein, dont on regrette de voir le nom
+mêlé à une telle affaire, avait vu l'un des originaux aux mains de
+cette femme et que cet écrit lui avait paru authentique. Pour
+expliquer la non-production de ces originaux, l'avocat raconta que la
+Contemporaine, se croyant menacée à Londres d'une accusation de faux,
+ne voulait pas se dessaisir des pièces, par crainte d'être «pendue» si
+elle n'était plus en mesure de les produire devant la justice
+anglaise. Ces arguments, recouverts, il est vrai, du talent de Me
+Berryer, suffirent pour persuader le jury parisien, et, par six voix
+contre six, le gérant de la _France_ fut acquitté.
+
+Les journaux légitimistes et radicaux poussèrent un cri de triomphe.
+La veille, devant le jury, on n'avait sollicité qu'un verdict
+d'indulgence en plaidant modestement la bonne foi. Maintenant on
+changeait de ton: le verdict était la condamnation du Roi; c'était la
+justice du pays proclamant souverainement que Louis-Philippe était
+l'auteur de ces lettres et qu'on avait bien agi en lui jetant à la
+tête sa honte et sa trahison. Des _fac-simile_ lithographiques furent
+répandus à profusion. La _France_ publia à cent mille exemplaires le
+compte rendu de son procès, comme elle eût fait d'un bulletin de
+victoire. L'avocat général, dans son réquisitoire, du reste assez
+maladroit, s'était écrié: «Il résulterait de ces lettres que le Roi,
+élu en 1830, pour répondre aux sympathies patriotiques, les aurait
+trahies de tout point!... Comment donc faudrait-il appeler le Roi qui
+aurait écrit de pareilles choses? Il faudrait bien dire de lui que
+c'est un de ces tyrans qui ne marchent que par la voie de la
+dissimulation, qui établissent leur empire non pas sur la sincérité de
+leur langage, mais sur la violation de tous leurs engagements!» Les
+journaux reproduisaient ces phrases, affectant de croire qu'après la
+décision du jury, les hypothèses oratoires de l'avocat général étaient
+devenues des réalités, et que, de par sa magistrature, Louis-Philippe
+était un traître. Les journaux de la gauche dite dynastique, avec des
+formes plus hypocrites, faisaient écho à tout ce bruit, tellement
+occupés à le tourner contre le ministère, qu'ils ne paraissaient même
+pas s'inquiéter de savoir si la monarchie n'en était pas la première
+victime. Quant aux conservateurs, ils s'indignaient, s'effrayaient.
+Cette malheureuse affaire était le sujet de toutes les polémiques, de
+toutes les conversations. Jamais les ennemis de la royauté de Juillet
+n'étaient parvenus à causer un tel scandale. Infortuné Roi! quel moyen
+avait-il de se défendre contre cette nouvelle forme de régicide? Henri
+Heine, qui n'avait pour ce prince aucune sympathie particulière, se
+sentait obligé de le plaindre. Il le montrait ne pouvant ni poursuivre
+une réparation judiciaire, ni se battre en duel, ni écrire aux
+journaux sur un ton courroucé, «car, hélas! ajoutait-il, les rois ne
+sauraient s'abaisser à employer de tels moyens de défense, et ils sont
+contraints de supporter avec une longanimité silencieuse tous les
+mensonges qu'on se plaît à répandre sur leur compte. J'éprouve la plus
+profonde compassion pour le royal martyr dont la couronne est la cible
+des flèches les plus envenimées et dont le sceptre, quand il s'agit de
+sa propre défense, ou de punir un calomniateur, lui est moins utile
+que ne le serait une canne ordinaire[639].»
+
+[Note 639: Lettre du 29 avril 1841. (_Lutèce_, p. 197 et 198).]
+
+Et pourtant chaque jour faisait surgir une preuve nouvelle de la
+falsification. Tel fut, entre autres, le résultat d'une découverte
+faite, peu après le verdict du jury, dans le livre oublié d'un
+écrivain républicain, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, publié
+en 1834 par M. Sarrans. Là se trouvait, sous la forme d'une réponse
+verbale qui aurait été faite en 1830, par Louis-Philippe, à
+l'ambassadeur d'Angleterre, le texte même, à un mot près, de la plus
+importante des lettres attribuées au Roi, celle sur l'évacuation
+d'Alger. Or comment admettre que le Roi, écrivant une lettre en 1830,
+eût trouvé sous sa plume exactement les mêmes mots dont un historien
+devait se servir en 1834 pour donner le sens d'une réponse verbale?
+N'était-il pas, dès lors, clair comme le jour que la Contemporaine
+avait fabriqué sa lettre en copiant une page de M. Sarrans? La
+découverte parut même si décisive, qu'une note la mentionnant fut
+aussitôt envoyée par huissier à tous les journaux qui avaient
+reproduit les fausses pièces; cette note se terminait ainsi: «Nous
+n'avons pas besoin de dire que la conversation rapportée par M.
+Sarrans n'est pas plus vraie que la lettre de la Contemporaine.»
+
+Il semblait que la calomnie dût être confondue; mais non: elle
+s'obstinait à ne pas lâcher la proie dont elle s'était emparée. Loin
+de diminuer, le tapage allait croissant. Pendant que les uns
+continuaient à se servir des prétendues lettres, d'autres s'en
+allaient réveiller les vieilles histoires de la conspiration de Didier
+en 1816, et prétendaient que Louis-Philippe en avait été le complice.
+On eût dit qu'un appel général avait été fait à tous les faux
+témoignages pour déshonorer le Roi. Le 22 mai, une députation de
+«citoyens», dont plusieurs habillés en gardes nationaux, se présenta
+tumultueusement au Palais-Bourbon et y déposa une pétition que l'on
+prétendait être revêtue de cinq mille signatures et qui était ainsi
+conçue: «Messieurs les députés, des lettres qui seraient l'expression
+de la plus lâche et de la plus infâme trahison ont été attribuées au
+roi Louis-Philippe. La justice du pays a acquitté le journal qui les a
+publiées. Les ministres n'ont répondu que par de vagues démentis à
+l'imputation qu'ils laissent peser sur le chef de l'État. La
+conscience publique exige une enquête. Nous venons donc vous demander
+d'interpeller le ministère sur un fait qui touche aussi profondément à
+l'honneur, à la liberté et à l'indépendance de la nation.»
+
+Le ministère en était venu à désirer cette interpellation, comme le
+seul moyen de confondre en face la calomnie. Mais si les journaux
+radicaux ou légitimistes l'annonçaient de temps à autre, sur un ton de
+menace, ils ne trouvaient personne qui osât s'en charger: ce qui ne
+les empêchait pas, il est vrai, de prétendre que le gouvernement avait
+peur de s'expliquer. M. Guizot, voyant que la session tirait à sa fin,
+se décida alors à prendre les devants. Dans la séance du 27 mai, il
+saisit le prétexte du budget de l'Algérie, alors en délibération, pour
+monter à la tribune. «Depuis quelque temps, dit-il, d'insignes
+faussetés ont été laborieusement répandues au sujet de prétendus
+engagements que le gouvernement du Roi aurait contractés envers les
+puissances étrangères, ou telle puissance étrangère, pour l'abandon
+complet ou partiel de nos possessions d'Afrique. Si ces faussetés
+s'étaient produites à cette tribune, nous les aurions à l'instant même
+relevées et qualifiées comme elles le méritent. (_Interruptions
+diverses._) On ne l'a pas fait. (_Une voix: On ne l'a pas osé._)
+Personne n'a apporté ici les faussetés auxquelles je fais allusion;
+nous n'avons pas voulu, nous n'avons pas dû leur faire un honneur que
+personne ne leur accordait. Cependant, elles continuent à se montrer
+audacieusement ailleurs. La Chambre est près de se séparer; nous ne
+laisserons pas fermer cette enceinte sans donner à ces calomnies,
+quelles qu'elles soient, le démenti le plus formel. Jamais, je le
+répète, par personne, envers personne, aucun engagement n'a été
+contracté ou indiqué. Toute assertion contraire est radicalement
+fausse ou calomnieuse.» L'accent méprisant de l'orateur ajoutait
+encore à la dureté du soufflet renfermé dans ces paroles. Les journaux
+allaient-ils être laissés sous le coup de cette flétrissure? Ils
+avaient de nombreux amis sur les bancs de la Chambre, à droite ou à
+gauche; ne s'en trouverait-il pas un qui les avouât, les justifiât, ou
+seulement essayât de plaider leur bonne foi; comme naguère devant le
+jury? L'heure n'était-elle pas venue, notamment pour les orateurs
+légitimistes, d'apporter les révélations écrasantes dont,
+prétendait-on, ils avaient les mains pleines?
+
+Un député de la droite, en effet, demanda la parole; c'était M. le duc
+de Valmy. Mais il se borna à affirmer, ce qui n'avait été contesté par
+personne, que la Restauration n'avait pris, elle non plus, aucun
+engagement d'évacuer Alger: à l'accusation portée contre
+Louis-Philippe, pas même une allusion; aux démentis du ministre, pas
+l'ombre d'une réponse. M. Guizot remonta à la tribune. «Tout Français,
+dit-il, doit être heureux de trouver qu'à toutes les époques, par tous
+les gouvernements, l'intérêt et l'honneur de la France ont été
+défendus. Ce que j'ai dit, ce que je répète, c'est que, depuis 1830,
+les intérêts et l'honneur de la France ont été défendus, soutenus,
+spécialement dans la question dont il s'agit, hautement, nettement,
+sans une minute d'hésitation. On avait, dit-on, entendu prouver le
+contraire, je suis venu vous donner et je donne de nouveau à cette
+assertion le démenti le plus formel.» Pour la seconde fois, le
+ministre jetait le gant. Mais personne ne le releva. M. Berryer,
+l'avocat de la _France_ devant le jury, était là, sur son banc; les
+journaux royalistes avaient annoncé qu'il parlerait. Il se tint coi.
+Force fut de clore l'incident sur la parole du ministre et sur le
+silence peut-être plus décisif encore de toute l'opposition.
+
+Le lendemain, les journaux essayèrent de payer d'audace; ils
+feignirent de croire qu'il ne s'était passé à la Chambre qu'une
+«comédie» sans portée, une façon d'escamotage. On eut l'aplomb
+d'écrire dans la _Gazette de France_: «La preuve que M. Guizot n'a
+rien dit, c'est que M. Berryer n'a pas parlé.» Il n'était pas
+jusqu'aux feuilles du centre gauche et de la gauche dynastique qui,
+par animosité contre le ministre, ne cherchassent à diminuer la portée
+de son démenti. Efforts impuissants: cette fois, la conscience
+publique savait à quoi s'en tenir. Au bout de quelque temps, tout ce
+bruit s'éteignit, et il ne fut plus question des fameuses lettres.
+Toutefois, s'il ne restait rien de la calomnie elle-même, qui oserait
+affirmer qu'il ne restait rien des effets de la calomnie? Ce n'était
+pas impunément que le Roi avait été en quelque sorte à l'état d'accusé
+pendant plusieurs semaines, que son honneur patriotique avait été
+discuté, contesté. Le prestige monarchique, déjà si ébranlé en France,
+en avait reçu une nouvelle atteinte.
+
+
+X
+
+Si grand bruit que fissent, dans le moment, toutes ces luttes de
+tribune ou ces polémiques de presse, le règlement de la question
+extérieure n'en demeurait pas moins la préoccupation principale du
+ministère. On se rappelle en quel état se trouvaient les négociations
+à la fin de novembre 1840[640]. Il n'y avait plus aucune chance
+d'obtenir quelque concession qui permît à la France de rentrer
+immédiatement dans le concert européen. La Syrie était définitivement
+perdue; bien plus, l'Égypte était menacée. Sans doute si, cédant aux
+conseils de la France, le pacha se soumettait en acceptant l'hérédité
+de son pachalik, que les puissances se déclaraient prêtes à lui
+garantir, on pouvait espérer une solution prompte et pacifique de la
+crise. Mais s'il ne se soumettait pas, la situation risquait de
+devenir très-tendue, très-critique, entre lord Palmerston, qui
+voulait, dans ce cas, attaquer l'Égypte, et le gouvernement français,
+qui, fidèle à sa note du 8 octobre, protestait d'avance contre ce qui
+lui paraissait une intolérable aggravation du traité du 15 juillet. Il
+y avait là un nouveau péril pour la paix européenne, et un péril
+très-prochain. Au train dont la flotte anglaise venait de mener les
+opérations de Syrie, ne pouvait-on pas recevoir, d'un jour à l'autre,
+la nouvelle qu'elle avait bombardé Alexandrie? Chacun prêtait
+l'oreille avec inquiétude aux bruits qui venaient d'Orient. M. de
+Metternich surtout était dans des transes mortelles, et il cherchait,
+sans aboutir, à prévenir diplomatiquement ces redoutables
+éventualités. «Il faut, écrivait-il à son ambassadeur à Londres,
+prévoir le cas où Méhémet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_
+alors est à chercher.»
+
+[Note 640: Pour l'exposé qui va suivre jusqu'à la convention des
+détroits, je me suis surtout servi de la _Note inédite du prince
+Albert de Broglie_, complétée par occasion avec les _Papiers inédits
+de M. de Barante_, les _Mémoires de M. Guizot_ et la _Correspondence
+relative to the affairs of the Levant_. C'est à ces sources que seront
+puisés tous les documents pour lesquels ne sera indiquée aucune
+origine particulière.]
+
+Telle était l'anxiété générale quand, le 8 décembre 1840, on apprit à
+Londres qu'une de ces initiatives toutes personnelles, alors assez
+fréquentes chez les agents anglais, venait, en Orient même, de
+brusquer le dénoûment. Le 25 novembre, le commodore Napier était
+arrivé tout à coup devant Alexandrie avec plusieurs vaisseaux. Son
+prétexte était de réclamer la liberté de quelques prisonniers, son but
+réel de voir s'il ne pourrait pas déterminer Méhémet-Ali à une
+soumission immédiate. À une première communication, Boghos-Bey,
+ministre du pacha, répondit sur un ton qui parut encourageant. Faisant
+alors des propositions plus directes, le commodore prit sur lui
+d'envoyer au pacha copie d'une dépêche de lord Palmerston où se
+montrait l'intention des puissances de laisser au pacha, au cas où il
+se soumettrait, l'Égypte héréditaire. Se déclarant ami et admirateur
+de Méhémet, il faisait briller à ses yeux la gloire de rétablir ainsi
+«le trône des Ptolémées». Boghos-Bey, sans repousser ces offres, eût
+désiré ajourner sa réponse; mais le commodore, élevant alors la voix,
+déclara qu'il ne consentait à interrompre les hostilités qu'à la
+condition d'une acceptation immédiate, donnant à entendre plus ou
+moins clairement qu'en cas de refus, Alexandrie pourrait subir le
+même sort que Saint-Jean d'Acre. Ce mélange de caresses et de
+brusquerie, de promesses et de menaces produisit son effet, et, au
+bout de quelques heures, le diplomate improvisé enleva la signature
+d'une convention portant: 1º que le pacha donnerait immédiatement à
+ses troupes l'ordre d'évacuer la Syrie; 2º qu'il s'engagerait à
+restituer au sultan sa flotte, moyennant que la Porte lui accordât la
+possession héréditaire de l'Égypte; 3º qu'à ces conditions, les
+hostilités cesseraient et les puissances feraient leurs efforts pour
+amener la Porte à concéder l'hérédité du pachalik d'Égypte.
+
+Sans doute le procédé était fort incorrect de la part d'un officier
+qui n'avait pas de pouvoirs pour traiter au nom des puissances et
+encore moins pour engager la Porte; ce procédé eût pu même devenir
+très-dangereux, si un refus du pacha eût amené le commodore à exécuter
+ses menaces contre Alexandrie. Mais enfin tout était bien qui
+finissait bien; le résultat avait été de réaliser les voeux de
+l'Europe sans franchir les limites posées par la France. Aussi,
+quoique mêlée de beaucoup de surprise, l'impression dominante des
+plénipotentiaires, à Londres, fut-elle la satisfaction de voir clore
+une crise dangereuse, et se montrèrent-ils tous résolus à agir sur la
+Porte pour lui faire accepter cette solution. C'était, entre autres,
+le sentiment de lord Palmerston, qui écrivit dans ce sens à lord
+Ponsonby. Le gouvernement français ne pouvait participer à un acte qui
+était l'exécution du traité du 15 juillet, mais il n'avait rien à
+objecter à un tel dénoûment; au fond même, il le désirait. On croyait
+donc généralement en avoir fini avec la question égyptienne, et l'on
+jugeait le moment venu de s'occuper à résoudre la question européenne
+en faisant rentrer la France dans le concert des puissances. Notre
+gouvernement recevait de plusieurs côtés, notamment de Vienne, des
+ouvertures à cet effet, et il était conduit à examiner dans quelles
+conditions il pourrait consentir à sortir de son isolement.
+
+La diplomatie avait à peine commencé à s'engager dans cette voie
+nouvelle, que, le 2 janvier 1841, arrivait à Londres la nouvelle que
+la Porte déclarait nulle et non avenue la convention conclue par le
+commodore Napier. Elle n'en trouvait pas seulement la forme
+inconvenante: le fond lui paraissait inacceptable. Elle ne se refusait
+pas, si les puissances le lui demandaient, et par déférence pour
+elles, à accorder «quelque faveur temporaire» au pacha, mais sans
+concession d'hérédité. Et tout cela était dit d'un ton singulièrement
+roide. L'inspirateur de cette attitude se devinait facilement: c'était
+lord Ponsonby. Le premier mouvement des ministres ottomans avait été
+d'acquiescer à la convention d'Alexandrie; mais l'ambassadeur anglais
+les en avait aussitôt impérieusement détournés[641]; en même temps, il
+soutenait dans ses conférences avec les autres ambassadeurs, dans ses
+instructions à l'amiral Stopford, dans ses dépêches à lord Palmerston,
+qu'«aucun gouvernement, dans la situation de la Porte, ne pouvait
+tolérer un seul moment qu'un individu s'arrogeât le droit de traiter
+pour lui avec un pouvoir considéré, en droit ou en fait, comme un
+pouvoir rebelle». Décidément, les agents anglais n'en faisaient qu'à
+leur fantaisie, et, ce qui ne simplifiait pas les choses, leurs coups
+de tête étaient en sens contraire.
+
+[Note 641: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 361.]
+
+Les nouvelles de Constantinople et les lettres de lord Ponsonby eurent
+pour effet de changer l'attitude de lord Palmerston. Dans ses
+conversations avec les plénipotentiaires et avec notre chargé
+d'affaires, il parut avoir subitement découvert des objections contre
+la concession de l'hérédité. Il n'y pensait pas naguère, quand il se
+félicitait de la solution apportée par la convention du commodore
+Napier. Mais on eût dit qu'une occasion s'étant offerte à lui
+d'embrouiller de nouveau la question, il n'avait pu s'empêcher de la
+saisir. La patience et la docilité des cabinets allemands commençaient
+à être à bout. M. de Metternich surtout fut vivement irrité de voir
+remettre une fois de plus en péril la pacification qu'il désirait tant
+et qu'il avait cru tenir. Il envoya à Londres des notes sévères, à
+Constantinople des instructions énergiques, menaçant là de rompre
+l'alliance à quatre, ici de retirer son appui au sultan, si l'on ne
+concédait pas l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali. Le cabinet de
+Berlin suivait celui de Vienne. Il n'était pas jusqu'à M. de Brünnow
+qui ne parût, cette fois, désireux d'en finir. En même temps, le
+sentiment public en Angleterre se prononçait, avec une grande force,
+pour un rapprochement avec la France. On en put juger, dans les
+discussions qui eurent lieu le 26 janvier, à l'ouverture de la
+session, par les attaques violentes que les libéraux, comme lord
+Brougham, ou les radicaux, comme M. Hume, dirigèrent contre la
+politique du _Foreign Office_, et surtout par le langage tenu au nom
+des tories modérés, que l'on pressentait devoir remplacer
+prochainement le ministère. À la Chambre des lords, lord Wellington,
+tout en approuvant le traité du 15 juillet, mit une sorte
+d'affectation et de solennité à rappeler que, «pendant son ministère,
+il avait fait tous ses efforts pour que la France eût la véritable
+place qui lui appartenait dans le monde», ajoutant «que, sans cela, il
+ne saurait y avoir aucune sécurité pour la paix»; et il termina en
+exprimant «le désir que les nobles lords qui siégeaient parmi ses
+adversaires pussent ramener la France au sein des conseils de
+l'Europe». La situation du duc donna un grand retentissement à ses
+paroles. À la Chambre des communes, sir Robert Peel exprima des idées
+analogues; il y mêla même des critiques, sinon sur le but poursuivi,
+du moins sur les procédés employés, prodigua les politesses flatteuses
+à la France, se plaignit que le discours royal n'eût pas eu, pour
+elle, au moins une phrase de regret, et déclara que la paix ne serait
+pas raffermie tant qu'on n'aurait point son concours. «Le moment est
+donc venu, dit-il en terminant, d'inviter la France à coopérer, dans
+l'intérêt de la paix, avec les grandes puissances européennes.» Telle
+fut l'impression produite par ce langage sur le parlement, que lord
+Palmerston, tout en tâchant de justifier ses procédés, feignit
+d'éprouver à notre sujet les mêmes sentiments que sir Robert Peel: il
+prétendit avoir été de tout temps le plus chaud partisan de l'alliance
+française, gémit sur un refroidissement, qu'il déclarait d'ailleurs
+être momentané, enfin proclama que «la France, maîtresse d'une grande
+puissance navale et militaire, ne saurait être exclue des affaires de
+l'Europe, et qu'aucune transaction ne pouvait être complétement et
+sûrement réglée sans que, d'une manière ou d'une autre, elle y prît
+part.»
+
+Ces manifestations de l'opinion anglaise, s'ajoutant aux
+représentations de M. de Metternich, firent comprendre à lord
+Palmerston qu'il ne pouvait plus longtemps soutenir lord Ponsonby dans
+ses manoeuvres contre l'établissement héréditaire du pacha. Le 28 et
+le 29 janvier, il s'en expliqua verbalement avec le plénipotentiaire
+turc et, par lettre, avec lord Ponsonby lui-même. «Certainement,
+disait-il, il vaudrait beaucoup mieux que le sultan pût garder, pour
+le choix des gouverneurs futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il
+possède quant au choix des gouverneurs des autres provinces de son
+empire. Mais, dans toutes les affaires, il faut se contenter de ce qui
+est praticable et ne pas compromettre ce qu'on a obtenu, en courant
+après ce qu'on ne peut atteindre... Le sultan n'a pas, quant à
+présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour rétablir
+son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses
+alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre
+puissances, en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les
+Égyptiens de la Syrie, de l'Arabie et de l'Asie... Si donc le sultan
+s'adressait aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide,
+Méhémet-Ali en Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence
+deviendrait nécessaire. Eh bien, je puis vous dire d'avance le
+résultat de la délibération. Je sais parfaitement que les quatre
+puissances refuseront de venir en aide au sultan.» Il concluait donc
+que la Porte «devait mettre, sans autre délai, fin à cette affaire».
+Deux jours après, le 31 janvier, la conférence, réunie à Londres,
+adoptait une note collective invitant la Porte, «non-seulement à
+révoquer l'acte de destitution prononcée contre Méhémet-Ali, mais à
+lui accorder la promesse que ses descendants en ligne directe seraient
+nommés successivement par le sultan au pachalik d'Égypte».
+
+Le gouvernement français, tout en suivant attentivement ces
+fluctuations, tout en encourageant la résistance de M. de Metternich,
+était demeuré étranger à ces négociations. Même pour limiter les
+résultats du traité du 15 juillet, il ne voulait faire aucune démarche
+qui parût être une adhésion à ce traité. Ce n'en était pas moins son
+attitude qui avait sauvé l'Égypte. Pourquoi, en effet, M. de
+Metternich avait-il pris en main, avec une énergie si nouvelle chez
+lui, la cause du pacha, pour lequel il n'avait jamais caché son peu de
+sympathie? Comme il le proclamait lui-même, il n'avait agi que par
+égard pour la France; il se sentait obligé de faire quelque chose en
+retour du service que le ministère du 29 octobre rendait à la cause de
+la paix européenne, et, en même-temps, ému de nos armements, du quant
+à soi où se renfermait notre politique, de la fermeté avec laquelle
+nous maintenions la note du 8 octobre, il se préoccupait des
+complications auxquelles on s'exposerait, si aucun compte n'était tenu
+de l'espèce d'ultimatum renfermé dans cette note. C'est ainsi que,
+sans éclat irritant, sans provocation tapageuse, le ministère s'était
+trouvé contre-carrer efficacement, sur le point qui nous avait
+toujours paru le plus essentiel, les mauvais desseins de lord
+Palmerston et de lord Ponsonby. Comme l'a dit à ce propos M. Guizot,
+«la France absente pesait sur les esprits autant que présente elle eût
+pu influer sur les délibérations».
+
+
+XI
+
+Persuadées que l'imbroglio égyptien était cette fois définitivement
+terminé par la note du 31 janvier, les puissances allemandes reprirent
+leurs démarches en vue de faire rentrer la France dans le concert
+européen. Leur projet était de nous inviter à signer avec les autres
+cabinets quelque acte général sur la question d'Orient. Quel en serait
+l'objet précis? On parlait, par exemple, de confirmer ainsi la vieille
+règle de l'empire ottoman, qui fermait les détroits des Dardanelles
+et du Bosphore aux navires de guerre étrangers. Y ajouterait-on
+d'autres stipulations d'un intérêt plus actuel? Sur ce point, les
+idées étaient loin d'être arrêtées. À vrai dire, la seule chose qui
+importait aux cabinets de Vienne et de Berlin, c'était qu'il y eût
+signature à cinq: ce qui serait signé ne leur paraissait que
+secondaire.
+
+Prévenu des ouvertures qui allaient lui être faites, le gouvernement
+français avait dû se demander quelle réponse il y donnerait. Il
+rencontrait, en cette occasion comme en plusieurs autres, quelque
+difficulté à concilier les exigences de la politique intérieure et
+celles de la politique extérieure. En France, du moins dans les
+parties de l'opinion où avait été vivement sentie la mortification du
+traité du 15 juillet, l'idée d'une rentrée prochaine dans le concert
+européen était mal vue. Il semblait que ce fût oublier trop facilement
+un passé blessant, et que le souci de la dignité nationale exigeât un
+peu plus de ressentiment, de bouderie menaçante. Aussi, quand
+l'opposition voulait exciter les esprits contre le ministère, elle lui
+reprochait, comme M. Thiers dans la discussion des fonds secrets[642],
+d'être trop empressé à rentrer en relation avec les autres puissances,
+et de ne pas oser maintenir la France dans son isolement.
+
+[Note 642: Cf. plus haut, p. 432.]
+
+Par contre, à regarder l'étranger, il semblait que nous ne pussions
+sans inconvénient rebuter les avances qui nous étaient faites. Ainsi
+que l'écrivait M. de Bourqueney, le 12 février, il ne fallait pas
+croire qu'il y eût, chez toutes les puissances, «une égale sincérité,
+une égale ardeur pour arriver aux _cinq signatures sur le papier_».
+Lord Palmerston, sous la pression de ses alliés et de son parlement,
+n'avait pu se refuser à paraître nous tendre la main; mais il n'eût
+sans doute pas été fâché de pouvoir dire que nous ne voulions pas la
+prendre. Cela était plus vrai encore de la Russie: M. de Brünnow se
+montrait opposé à toute demande en vue de se rapprocher de la France,
+et M. de Nesselrode disait à l'ambassadeur de la Reine, «que la Russie
+n'avait pas fait tant de concessions à l'Angleterre pour que celle-ci
+fît des concessions à la France». Seules, l'Autriche et la Prusse
+désiraient sincèrement et vivement notre rentrée dans le concert
+européen; mais plus elles étaient impatientes d'y parvenir, plus elles
+eussent été dépitées d'échouer par notre fait. Elles estimaient faire
+beaucoup pour nous en sauvant le pacha, qu'elles n'aimaient pas, et en
+tenant tête à lord Palmerston et au Czar qui les intimidaient. Dès
+lors elles croyaient avoir droit à quelque chose en retour de notre
+part, et nous en auraient voulu de ne pas l'obtenir. Elles se seraient
+regardées d'ailleurs comme étant les premières menacées par la
+persistance de nos armements, et auraient cherché à se garantir de ce
+péril en se rapprochant davantage de la Russie et de l'Angleterre.
+Ainsi, de la mauvaise volonté plus ou moins patente des uns et du
+dépit des autres pouvait sortir la confirmation d'une alliance à
+quatre contre la France isolée, armée et suspecte. L'accident du 15
+juillet deviendrait l'état permanent de l'Europe, et un tel état
+serait gros de complications. Que ne pourrait-il pas arriver, si le
+premier acte de la nouvelle coalition était de soulever la question du
+désarmement? Or était-ce une hypothèse en l'air? n'avait-on pas vu
+déjà, en novembre, les cabinets allemands nous adresser à ce sujet des
+observations, et ne colportait-on pas une lettre de lord Wellington
+contre la paix armée et les cinq cent mille hommes de la France? Nos
+représentants à l'étranger étaient très-frappés de ce péril; ils en
+avertissaient M. Guizot et insistaient pour qu'il le conjurât en ne
+retardant pas sa rentrée dans le concert européen. «Voici, écrivait M.
+de Bourqueney le 12 février, le danger en présence duquel nous sommes.
+Si les uns nous trouvent froids, les autres défiants, on se réunira à
+quatre, on fera un protocole de clôture, et tout sera dit ici comme
+acte diplomatique. On n'en affirmera pas moins que la France n'a plus
+le droit de se dire isolée... Rappelez-vous, Monsieur, la situation de
+juin 1840. Il y eut aussi un moment où vous sentîtes que vous alliez
+être débordé par une entente à quatre: je vois poindre le même danger
+sous une autre forme. Alors, c'était un traité à inaugurer; il s'agit
+aujourd'hui de l'enterrer en rendant tout autre traité impossible.» De
+Russie, M. de Barante envoyait, à la même époque, un avertissement
+semblable. «Si une délibération commune, écrivait-il, ne ramène pas
+l'Europe à la politique antérieure, si la situation de la paix armée
+se prolonge, si les esprits s'obstinent et s'irritent sur le
+désarmement, je ne serais pas surpris qu'un beau matin, un traité
+d'alliance défensive ne se trouvât signé par les quatre puissances.»
+
+M. Guizot comprenait la gravité du péril que lui signalaient ainsi ses
+ambassadeurs; mais il n'avait pas le sentiment moins vif des
+susceptibilités de l'opinion française. Après avoir mûrement considéré
+ces deux faces si différentes de la question, il prit son parti et
+l'exposa avec une grande netteté dans les instructions qu'il envoya à
+ses agents. Conformément à ses premières déclarations, il continuait à
+accepter franchement l'attitude de l'isolement comme «étant, dans
+l'état des faits, la plus convenable pour la dignité ou la sûreté du
+pays»; il se disait nullement pressé d'en sortir et prêt à y
+«persister sans inquiétude pour son propre compte, sans agression ni
+menace pour personne, aussi longtemps que les circonstances
+l'exigeraient». Cependant il ne prétendait pas en faire «la base
+permanente de sa politique» et ne repoussait pas l'éventualité d'une
+rentrée dans le concert des puissances. Il admettait que cette rentrée
+se produisît sous la forme de quelque acte signé avec les autres
+cabinets pour régler tout ou partie des problèmes européens soulevés
+par la question d'Orient; mais son adhésion à un tel acte était
+subordonnée aux conditions suivantes: 1º que l'initiative fût prise
+par les autres puissances, et que ceux qui avaient manqué à la France
+en se passant d'elle trop facilement témoignassent par leur démarche
+qu'ils avaient besoin d'elle; 2º que l'Égypte héréditaire fût
+définitivement assurée au pacha, et qu'il eût ainsi été fait droit aux
+demandes de la note du 8 octobre; 3º que le traité du 15 juillet fût
+un acte accompli, terminé, dont il ne fût plus question et qui
+n'appartînt plus qu'au passé; car, ayant blâmé ce traité, la France
+ne pouvait, à aucun degré, prendre part à son exécution, ni même
+entrer en communauté d'action avec des puissances qui seraient encore
+occupées de cette exécution; 4º que la clôture du traité du 15 juillet
+fût préalablement constatée par un protocole signé des quatre alliés
+et porté officiellement à notre connaissance; 5º enfin, qu'on ne
+soulevât pas la question du désarmement. C'étaient là les conditions
+que M. Guizot jugeait essentielles à notre honneur et dont il était
+résolu à ne pas se départir, de quelque péril qu'on le menaçât. Quant
+à l'acte lui-même, quelles stipulations contiendrait-il? Se rendant
+compte que la clause de la fermeture des détroits ne faisait que
+confirmer une règle existant de longue date et naguère encore rappelée
+dans le traité du 15 juillet 1840, notre ministre ne cachait pas son
+désir d'y voir adjoindre d'autres articles plus importants et plus
+intéressants: par exemple, l'affirmation de l'indépendance et de
+l'intégrité de l'empire ottoman; quelques garanties pour les
+populations chrétiennes de la Syrie ou pour Jérusalem; la liberté ou
+la neutralité des routes d'Asie par Suez et par l'Euphrate. En somme,
+il désirait que «l'acte eût autant de consistance et fût aussi plein
+qu'il se pouvait». Ce n'étaient là, toutefois, que des _desiderata_ et
+non des conditions absolues comme celles que nous avons tout d'abord
+indiquées. Quoique moins indifférent que l'Autriche et la Prusse au
+contenu de l'acte, plus désireux qu'elles d'en faire quelque oeuvre de
+grande, sérieuse et prévoyante politique, il tenait surtout à ce que
+l'acte lui-même fût signé et vînt «mettre un terme à l'état de tension
+universelle».
+
+Quand le gouvernement français eut ainsi fixé ses résolutions et qu'il
+en eut informé ses agents diplomatiques, les négociations s'engagèrent
+à Londres et marchèrent rapidement. Il fut bientôt visible que, malgré
+la résistance de M. de Brünnow, nous aurions satisfaction sur tous les
+points qui, selon M. Guizot, importaient essentiellement à notre
+dignité. Les difficultés s'élevèrent sur les stipulations à insérer
+dans l'acte. La clôture des détroits était acceptée par tous, mais la
+déclaration relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'empire
+ottoman était hautement repoussée par le plénipotentiaire russe comme
+impliquant un soupçon contre sa cour, et lord Palmerston avait alors
+partie trop intimement liée avec la Russie pour ne pas appuyer cette
+résistance. Le ministre anglais ne se prêtait pas non plus à parler
+dans le traité soit des routes de Suez et de l'Euphrate, soit des
+populations chrétiennes. La première clause, disait-il, prêterait à
+dire que l'Angleterre avait poursuivi un but intéressé; la seconde ne
+comportait que des conseils, et des conseils se donnaient par note
+diplomatique plutôt qu'ils ne se formulaient dans des traités. M. de
+Bourqueney lutta pied à pied sur tous ces points, mais sans succès. Il
+n'était pas soutenu par les plénipotentiaires allemands, soucieux de
+ne pas blesser le Czar. Tout au plus, en ce qui touchait l'intégrité
+de l'empire ottoman, notre chargé d'affaires espérait-il obtenir, à
+défaut d'un article du pacte, une phrase indirecte insérée dans le
+préambule.
+
+M. de Bourqueney n'en pressait pas moins M. Guizot de conclure sans
+exiger davantage; chaque jour moins rassuré sur les conséquences
+qu'aurait un refus ou un retard de notre part, il multipliait ses
+avertissements. «Trois au moins des quatre puissances, écrivait-il le
+22 février, regardent la phase dans laquelle nous venons d'entrer
+comme l'unique et dernière occasion de rendre à la France et,
+conséquemment, à elles-mêmes la situation normale qu'a troublée le
+traité du 15 juillet 1840. Cette occasion perdue sans retour, et
+perdue du fait de la France, jamais nous ne persuaderons à nos alliés
+qu'elle a échoué pour nous sur une forme de rédaction. On sera
+convaincu que nous avons laissé préparer une démarche de déférence
+envers nous, décidés d'avance à en confisquer la gloriole à notre
+profit, mais à en répudier les conséquences pratiques. Les rapports
+avec la France changeront brusquement de caractère. Les quatre cours
+ne voudront pas rester sous le ridicule d'avoir échoué dans leurs
+efforts de réconciliation avec la France. Elles se replieront sur ce
+qu'elles peuvent faire sans nous, et il n'y a pas de raisonnement qui
+empêche ce qui se fait sans nous d'avoir au moins l'air d'être fait
+contre nous.» Le 25 février, notre chargé d'affaires revenait sur les
+mêmes idées avec plus d'insistance encore: «Voyez, disait-il à son
+ministre, ce que vous avez décidé dans votre sagesse: vous n'avez pas
+eu à prendre une décision plus grave. Je répète, parce que c'est ma
+conviction, que, sur les quatre puissances, trois au moins croient
+avoir ouvert à la France une haute et honorable porte de rentrée dans
+le concert européen; mais enfin c'est à nous à examiner si nous la
+trouvons à notre taille, au risque de la fermer sans retour et de
+faire face, dès le lendemain, à une situation toute nouvelle.»
+
+M. Guizot gardait tout son sang-froid, ne se montrant ni pressé ni
+hésitant[643]. Une fois bien assuré qu'une discussion plus prolongée
+ne donnait chance de rien obtenir de plus et risquait de faire tout
+perdre, il prit son parti de se contenter de ce qui était possible. Il
+regrettait sans doute de ne pas faire le grand acte qu'il avait rêvé:
+c'était pour lui un désappointement de plus à ajouter à ceux que cette
+affaire lui avait déjà causés. Il se rendait compte en outre que
+l'opposition aurait beau jeu à soutenir que par son contenu le traité
+n'avait pas grande signification. Mais, malgré tout, il avait
+satisfaction sur les points qu'il s'était fixés à lui-même comme
+essentiels. «Du moment, écrivait-il le 28 février à M. Bourqueney, que
+nous n'avons pas fait les premières ouvertures, qu'on ne nous demande
+pas de sanctionner le traité du 15 juillet et qu'on ne nous parle pas
+de désarmement, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de
+reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur
+à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du Roi et de
+son conseil. Rompre toute coalition, apparente ou réelle, en dehors de
+nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie, des habitudes
+d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances à leur
+situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir nous-mêmes
+de la position d'isolement pour prendre la position d'indépendance,
+ce sont là, à ne considérer que la question diplomatique, des
+résultats assez considérables pour être achetés au prix de quelques
+ennuis de discussion dans les Chambres.»
+
+[Note 643: «Continuez, écrivait-il à M. de Bourqueney, à ne vous point
+montrer pressé, à n'aller au-devant de rien, mais ne montrez non plus
+aucune hésitation ni aucune envie de rien retarder.»]
+
+Dès lors il n'y avait plus qu'à fixer la rédaction du traité et de ses
+annexes. Ce fut fait en quelques jours, et, le 5 mars, M. de
+Bourqueney envoyait à M. Guizot trois pièces qui n'attendaient plus
+que son adhésion. La première, sous la lettre A, était le protocole de
+la clôture du traité du 15 juillet: les quatre puissances, mentionnant
+la soumission de Méhémet-Ali, l'évacuation de la Syrie et les
+concessions que la Porte avait faites à son vassal (concessions dont
+on avait déjà la nouvelle indirecte et dont on attendait de jour en
+jour la nouvelle officielle), déclaraient le traité du 15 juillet
+terminé. La seconde, sous la lettre B, n'était également signée que
+par les quatre puissances: celles-ci prenaient acte de la clôture
+établie par la pièce précédente et déclaraient que, la question
+spéciale née du traité du 15 juillet étant _heureusement_ terminée, il
+y avait pourtant, _dans ledit traité, un principe permanent,--la
+clôture des détroits,--auquel il importait de donner un caractère plus
+solennel encore_ en invitant la France à y adhérer au moyen d'une
+convention qui l'établirait formellement et donnerait ainsi à l'Europe
+un _nouveau_ gage de l'union des puissances. Venait enfin, sous la
+lettre C, le texte même de la convention, contenant dans son préambule
+la phrase suivante, à laquelle M. de Brünnow avait, à titre de
+compromis, fini par adhérer: «_Les puissances, désirant attester leur
+accord en donnant à S. H. le Sultan une preuve manifeste du respect
+qu'elles portent à ses droits souverains..._» La convention se
+composait de quatre articles: le premier consacrait le principe de la
+clôture des détroits; le second réservait au sultan le droit
+d'excepter de cette règle les bâtiments légers employés au service des
+légations; le troisième et le quatrième réglaient le délai pour les
+ratifications et engageaient les autres puissances à adhérer à ladite
+convention. En envoyant ces pièces, M. de Bourqueney écrivait à M.
+Guizot: «Je persiste à vous demander en grâce le coup de théâtre d'une
+rapide acceptation. À l'heure où je vous écris, Brünnow joue encore
+sur la carte de notre refus. Il sent que son rôle est fini le
+lendemain de notre signature.»
+
+Si frappé que pût être M. Guizot de l'insistance inquiète d'un agent
+dont il appréciait la clairvoyance, il ne perdait pas de vue, pour
+cela, l'autre face de la question; les exigences de la dignité
+nationale et les susceptibilités de l'opinion. Aussi, après examen,
+notifia-t-il à M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient
+dans les pièces envoyées de Londres. Le protocole B faisait de la
+clôture des détroits une conséquence du traité du 15 juillet et l'y
+rattachait indirectement; la France n'acceptait pas cette assertion;
+le traité du 15 juillet devait être considéré comme éteint tout
+entier. Les mots _heureusement terminés_ ne pouvaient convenir à la
+France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un éloge à ce
+qui venait de se passer. Observation analogue sur ces autres
+expressions: les puissances veulent donner un _nouveau_ gage, etc.
+Enfin, pour exprimer plus clairement le sentiment qui portait la
+France à signer la nouvelle convention, M. Guizot désirait que, dans
+le préambule, on insérât ces mots: _pour consolider l'empire ottoman_.
+«Croyez, ajoutait le ministre, que je comprends le mérite de ce que
+vous appelez le coup de théâtre de l'acceptation immédiate, et
+j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il n'y avait pas moyen...
+Tout bien considéré, nous n'avons point montré d'empressement à
+négocier. Nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient
+d'être aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure.»
+M. de Bourqueney dut donc se remettre à l'oeuvre. Après quelques jours
+de négociations difficiles, et malgré la très-vive résistance du
+plénipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui
+blessaient la France furent supprimés; l'addition qu'elle réclamait
+fut faite. Dans ce remaniement, les trois actes préparés furent réunis
+en deux: le protocole de clôture et la convention elle-même. Notre
+chargé d'affaires, heureux d'avoir réussi, s'attendait à recevoir, par
+retour du courrier, notre adhésion définitive.
+
+La France avait en effet obtenu pleine satisfaction, et il semblait
+que tout fût enfin terminé. C'était compter sans lord Ponsonby.
+Pendant qu'à Londres on parvenait à lever les derniers obstacles à un
+accord, arrivaient d'Orient des nouvelles graves qui, une fois de
+plus, remettaient tout en suspens. Les négociations suivies en
+Angleterre depuis quelques semaines supposaient que la Porte, se
+conformant à la note du 31 janvier, concédait l'hérédité au pacha et
+que le conflit turco-égyptien était ainsi terminé. On savait en effet
+qu'un hatti-shériff était préparé dans ce sens à Constantinople. Mais,
+quand le texte en parvint à Paris, le 9 mars, il apparut tout de suite
+que, sous l'inspiration de l'ambassadeur d'Angleterre, l'hérédité
+avait été accompagnée de conditions qui la rendaient absolument
+illusoire: droit pour le sultan, à chaque vacance, de choisir, entre
+les héritiers mâles, celui qu'il voulait appeler au trône; obligation
+pour le pacha de percevoir tous les impôts au nom de la Porte, d'après
+le mode fixé par elle, et d'en verser un quart au trésor de l'empire;
+limitation à dix-huit cents hommes du chiffre de l'armée égyptienne,
+et nomination par le sultan de tous les officiers au-dessus du grade
+d'adjudant; sans compter plusieurs autres règlements vexatoires
+destinés à bien montrer qu'on ne prétendait concéder au pacha et à sa
+race qu'un pouvoir absolument nominal. En même temps que ce document
+arrivait de Constantinople, les dépêches d'Alexandrie faisaient
+connaître que Méhémet-Ali, justement irrité, repoussait ces conditions
+et qu'il faisait entendre des menaces de guerre. «Tous les enfants de
+l'Égypte sont maintenant revenus,--disait-il à notre consul, en
+faisant allusion au retour récent des débris de l'armée de
+Syrie,--c'est à eux de voir s'ils veulent perdre le fruit de tout ce
+que j'ai fait pour eux.» Puis, s'adressant à un de ses généraux qui
+était présent: «Tu es jeune, tu sais manier le sabre; tu me verras
+encore te donner des leçons.»
+
+À Londres, la surprise fut grande. Les plénipotentiaires allemands
+étaient furieux de voir l'action commune des puissances ainsi
+impudemment contrariée par le représentant de l'une d'elles. Lord
+Palmerston essaya bien un moment de soutenir que le hatti-shériff
+était «le meilleur arrangement possible[644]»; mais le mécontentement
+de ses collègues, les interpellations du parlement, les réclamations
+de ses alliés lui firent bientôt voir qu'en prenant à son compte ce
+nouveau tour de son ambassadeur, il se mettait dans une situation des
+plus fausses. Quant à M. Guizot, il conclut aussitôt de cet incident
+que les difficultés n'étaient pas aussi aplanies qu'on le croyait et
+que la question égyptienne n'était pas terminée. «Mettez en panne»,
+écrivit-il à M. de Bourqueney. Et il ajoutait: «Notre situation, à
+nous, est invariable; dans la conduite, l'attente tranquille; dans le
+langage, la désapprobation mesurée, mais positive.»
+
+[Note 644: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 385.]
+
+M. de Bourqueney ne prit pas facilement son parti de voir ajourner et
+compromettre le fruit de ses laborieuses négociations. Les
+plénipotentiaires allemands, qui n'avaient pas moins hâte d'en finir,
+persistaient à lui déclarer que le traité du 15 juillet était éteint,
+et que leurs gouvernements comptaient rester complétement étrangers à
+«l'incident purement intérieur» résultant des difficultés nouvelles
+élevées entre le sultan et le pacha. Lord Palmerston, avec un peu
+moins de précision, exprimait un sentiment analogue. Notre chargé
+d'affaires en concluait que les conditions exigées par nous se
+trouvaient toujours remplies et que nous pouvions signer. Il pressait
+vivement M. Guizot de le faire. «Je ne puis pas, lui écrivait-il le 13
+mars, me porter garant de maintenir intacte et de retrouver plus tard
+la situation qu'ont faite les derniers huit jours et que s'emploieront
+à défaire les arrière-pensées et les mauvaises passions, si nous leur
+laissons le temps de se retremper au foyer d'où elles partent...
+Brünnow compte encore que nous ferons aboutir les mauvaises pensées de
+la Russie... Le prince Esterhazy vous supplie de prendre la situation
+actuelle dans la plus sérieuse considération; si l'avenir reste ouvert
+au chapitre des événements, il n'y a plus à répondre de quoi que ce
+soit.»
+
+Malgré tant d'insistance et d'alarmes, M. Guizot tint bon. À son avis,
+quelles que fussent les bonnes dispositions des plénipotentiaires, rien
+n'était terminé tant qu'il y avait en Orient une querelle entre le
+sultan et le pacha. Néanmoins, pour témoigner de son intention formelle
+d'adhérer au texte de la convention, sans prendre un engagement immédiat
+que les circonstances ne permettaient pas, il proposa, par lettre du 14
+mars, d'apposer aux actes préparés le parafe des plénipotentiaires et
+d'ajourner la signature au moment où le nouvel incident survenu serait
+arrangé. C'était là plus qu'une prise _ad referendum_; la transformation
+du parafe en signature serait obligatoire le jour où l'incertitude qui
+la faisait ajourner aurait disparu. La proposition de M. Guizot fut
+aussitôt acceptée. M. de Brünnow, qui avait tenté de retarder cette
+acceptation, sous prétexte d'en référer à Saint-Pétersbourg, dut céder à
+la pression des autres plénipotentiaires. Lord Palmerston, devenu fort
+empressé, réunit aussitôt la conférence, et, le 15 mars au soir, les
+actes étaient parafés.
+
+Un grand pas se trouvait fait. L'impression générale en Europe était
+que la crise se trouvait virtuellement terminée et qu'en présence de
+l'accord des puissances, la Porte ne saurait longtemps faire obstacle
+à la pacification définitive. Le Czar ressentait de ce dénoûment une
+mortification qu'il ne pouvait entièrement cacher, mais dont M. de
+Nesselrode tâchait de contre-balancer l'effet par un langage
+conciliant. Lord Palmerston affectait de voir avec un entier
+contentement sanctionner la rentrée de la France dans le concert
+européen; lord Melbourne se félicitait, dans la Chambre des lords, le
+26 mars, «que toute mésintelligence eût heureusement cessé», et le duc
+de Wellington disait: «J'ai toujours déclaré, et le premier, qu'on ne
+ferait rien de solide sans la France.» Mais c'était surtout à Vienne
+et à Berlin qu'on éprouvait un véritable soulagement d'avoir mis, par
+un acte solennel, la politique générale à l'abri des périls qui la
+menaçaient. M. de Metternich se plaisait à témoigner sa satisfaction à
+notre représentant; après lui avoir indiqué comment le sultan serait
+obligé de faire droit aux réclamations du pacha: «Au bout du compte,
+ajouta-t-il, toutes ces difficultés ne sont que de misérables
+détails; l'affaire d'Orient n'en est pas moins finie dans sa partie
+européenne, la seule importante; la partie égyptienne ou réglementaire
+ne peut manquer d'arriver aussi prochainement à une bonne solution.»
+Quant au gouvernement français, il attendait, toujours ferme sur le
+terrain où il s'était placé, prêt à témoigner à l'Europe de sa loyauté
+et de sa modération conciliante, mais résolu à ne rien sacrifier de ce
+qu'il avait jugé essentiel à la dignité du pays.
+
+
+XII
+
+Si avancées que fussent les négociations, elles n'étaient pas
+terminées. Aussi M. Guizot ne jugeait-il pas l'heure encore venue de
+les soumettre aux Chambres. Usant d'un droit incontestable, il se
+refusait pour le moment à répondre à aucune question sur ce sujet.
+Jamais, d'ailleurs, une telle réserve n'avait été plus légitime, plus
+nécessaire. Depuis le commencement des affaires d'Orient, notre
+diplomatie n'avait déjà que trop souffert de s'être laissé envahir et
+dominer par les débats des Chambres et par les polémiques des
+journaux. L'un de nos plus clairvoyants diplomates, M. de Barante,
+sentait vivement ce mal, quand il écrivait à son fils, le 7 janvier
+1841: «Notre politique, en se compliquant des jactances déclamatoires,
+s'est jetée dans le faux et a perdu toute habileté. Retirer tout
+doucement, par la gravité et la discrétion, les affaires extérieures
+de la fatale invasion de la tribune et de la presse est la tâche
+indispensable de tout ministre sensé[645].»
+
+[Note 645: _Documents inédits._]
+
+L'opposition supportait impatiemment ce silence et cherchait une
+occasion de le faire rompre. Elle crut l'avoir trouvée avec les deux
+projets que la Chambre fut appelée à discuter en mars et en avril,
+l'un ratifiant les crédits extraordinaires que le précédent ministère
+avait ouverts par ordonnances sur le budget de 1840 pour armer la
+France, l'autre ouvrant des crédits supplémentaires sur le budget de
+1841 pour continuer ces armements. Ce fut à propos du second de ces
+projets, dans la séance du 13 avril, que se fit le grand effort.
+Réunissant les indices que leur fournissaient les faits publics, les
+bruits de presse et leurs renseignements personnels, les adversaires
+du cabinet prétendaient que les négociations étaient terminées, que
+les «faits étaient consommés», mais qu'on «n'osait pas les avouer à la
+Chambre et au pays». Vivement engagée par M. Billault, l'attaque fut
+soutenue par M. Thiers, qui prit deux fois la parole. Que voulait-il
+donc? Ancien ministre lui-même, il ne pouvait ignorer qu'un ministre a
+le droit de refuser le débat sur une négociation en cours; il ne
+pouvait non plus se flatter sérieusement de forcer un orateur aussi
+expérimenté que M. Guizot à dire ce qu'il avait résolu de taire.
+Voulait-il profiter de ce que le gouvernement n'était pas en mesure de
+rétablir la vérité des faits, pour les présenter sous un jour
+défavorable, et prévenir d'avance l'opinion contre l'issue inévitable
+de cette crise? En tout cas, il y mit une extrême passion. Jamais
+encore il n'avait été si personnellement agressif contre M. Guizot, et
+parfois ses arguments tournaient presque en injure.
+
+Faisant à sa façon l'exposé de ce qu'il prétendait avoir été la
+conduite diplomatique du cabinet, M. Thiers lui reprocha d'abord de
+n'avoir pas pu «obtenir que le pacha restât souverain de l'Égypte»,
+car, disait-il, «le pacha n'est plus rien, vous le savez comme moi»;
+il l'accusa ensuite de n'avoir même pas osé «maintenir la paix armée».
+«Une grande négociation, ajoutait-il, s'est faite sans vous et contre
+vous; on vous demandait d'y rester étranger jusqu'au bout; on vous
+demandait d'avoir au moins la dignité de ne pas venir, par votre
+assentiment, par un acte quelconque de votre part, réaliser vous-même
+cette espérance offensante que vous aviez entrevue sur le visage
+ironique du ministre d'Angleterre, cette espérance qu'après un peu
+d'humeur, la France finirait par se rendre et par se déclarer
+satisfaite. Je crois bien que vous n'avez pas poussé la résignation
+jusqu'à dire en termes formels que vous étiez satisfaits; mais, si
+votre langage n'a pas dit que vous l'étiez, votre conduite le
+signifie.» Et alors il s'écriait, comme ne pouvant contenir son
+indignation méprisante: «Je n'attendais rien de vous, je le dis
+hautement: eh bien, vous avez dépassé mon attente. (_Bruit._) Vous
+avez dépassé celle de vos ennemis... (_Longue interruption._) Oui,
+vous avez dépassé celle de tout le monde.» Et plus loin, après avoir
+affirmé que le gouvernement était «rentré par un acte vain, sous le
+coup de la peur, dans le concert européen», il ajoutait: «Si la France
+est arrivée à ce point qu'elle ne peut pas, sans être menacée, dire
+qu'elle refuse sa signature à un acte, si la France en est là, elle a
+fait plus de pas en quatre mois, dans cette échelle descendante de sa
+politique, que je ne lui en ai vu faire depuis quatre ans.» M. Thiers
+terminait ainsi son second discours: «Je respecte un légitime orgueil
+dans un homme tel que vous. Je comprends que vous vous soyez flatté
+d'obtenir des concessions que nul autre n'aurait obtenues; je le
+comprends. Mais cela ne vous est plus permis, monsieur le ministre,
+cela ne vous est plus permis, depuis que les puissances ont infligé à
+votre caractère ce hatti-shériff qui, à votre face, détruit de fond en
+comble la souveraineté de ce vice-roi que la France avait couvert de
+son égide. Depuis ce jour-là, tout orgueil de votre part serait
+déplacé, il serait ridicule.» Une telle violence dépassait le but;
+elle trahissait trop l'animosité personnelle, et la majorité en fut
+plus choquée qu'ébranlée.
+
+Certes, la tentation dut être grande, pour M. Guizot, de répondre par
+les faits réels à ces suppositions malveillantes, de montrer que, loin
+d'avoir consenti à sacrifier les droits du pacha sur l'Égypte, il
+avait au début refusé d'entrer en pourparlers tant que l'Égypte était
+menacée, et que maintenant il refusait de rien signer jusqu'à
+l'établissement définitif de l'autorité héréditaire du pacha; que,
+loin de s'être déclaré satisfait du traité du 15 juillet, il avait
+veillé avec autant de sollicitude que de fermeté à écarter tout ce qui
+pouvait paraître une participation à cet acte, une acceptation de ses
+conséquences, une reconnaissance de son existence; enfin que, loin
+d'avoir été empressé à rentrer dans le concert européen, il s'était
+montré si exigeant, si méticuleux pour tout ce qu'il estimait importer
+à la dignité de la France, que ses agents inquiets l'avaient supplié
+de se montrer plus coulant. Mais le ministre résista à cette
+tentation. Il se borna à déclarer qu'une négociation s'était engagée
+pour «faire reprendre à la France, dans les affaires d'Orient, une
+place convenable sans l'associer à des actes auxquels elle n'avait pas
+cru devoir concourir, et pour consolider en Europe la paix générale
+sans porter à la dignité, aux intérêts particuliers et à
+l'indépendance de la politique de la France, aucune atteinte»; il
+ajouta qu'il espérait un résultat favorable et prochain, mais «qu'il
+n'y avait rien de définitivement conclu», et qu'il risquerait de
+compromettre cette négociation en acceptant la discussion à laquelle
+on l'invitait. Vainement l'insistance de l'opposition l'obligea-t-elle
+à monter à trois reprises à la tribune, il ne se laissa pas entraîner
+sur le terrain où il ne voulait pas mettre les pieds. «Nous n'avons
+jamais éludé la discussion, dit-il avec un accent de fermeté hautaine;
+nous avons accepté les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous
+ont obligés à lutter contre une portion de nos amis et ceux qui ne
+nous engageaient que contre nos adversaires; nous les avons acceptés
+les uns et les autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne
+me ferez pas parler plus tôt que je ne le jugerai convenable aux
+intérêts du pays, pas plus que vous ne me ferez dévier un moment de la
+ligne de conduite que nous avons adoptée.» Aux suppositions perfides
+de son contradicteur, il répondit d'un mot que, «dans les assertions
+de M. Thiers, il y avait beaucoup et de graves inexactitudes». Chaque
+fois, du reste, qu'on l'obligeait ainsi à parler, il ne se faisait pas
+faute, comme par de légitimes représailles, de prendre à son tour
+l'offensive contre la politique belliqueuse de son adversaire, sûr de
+toucher ainsi une des cordes sensibles de la majorité.
+
+Celle-ci était d'autant moins bien disposée pour M. Thiers que les
+lois en discussion attiraient alors son attention sur ce qu'on pouvait
+appeler la carte à payer de la politique du 1er mars. Ce n'étaient
+pas seulement les deux lois sur les crédits supplémentaires de 1840 ou
+de 1841, crédits s'élevant à 330 millions et mettant en déficit
+considérable les budgets de ces deux années. C'était aussi la loi de
+finances qui présentait le budget de 1842 avec un découvert de 115
+millions[646]. C'était enfin une loi de travaux publics qui
+comprenait, outre 220 millions de travaux civils, 276 millions de
+travaux militaires ou maritimes, tels que fortifications, ports de
+guerre, établissements d'artillerie, casernements. Tout cela formait
+un total énorme, et, sans faire certaines distinctions qui eussent été
+équitables, beaucoup de gens se plaisaient à l'imputer en entier à M.
+Thiers. On en venait à dire dans les journaux et même à la tribune que
+sa politique coûtait un milliard à la France[647].
+
+[Note 646: Ces déficits venaient surtout des dépenses militaires. Sur
+les 330 millions de crédits supplémentaires pour 1840 et 1841, 189
+concernaient les services de la guerre et de la marine. En 1839, les
+dépenses totales de ces deux services s'étaient élevées à 322
+millions. Ce chiffre fut dépassé, en 1840, de 145 millions; en 1841,
+de 189 millions; en 1842, de 117 millions; en 1843, de 86 millions;
+soit, pour ces quatre années, une augmentation de 539 millions sur
+1839. Encore ne comprend-on pas dans ces chiffres les travaux de
+fortifications.]
+
+[Note 647: Ce n'était pas seulement sur le chiffre de la dépense que
+portait l'attaque: on critiquait aussi la façon dont elle avait été
+engagée, les marchés faits sans publicité et sans concurrence, les
+mesures précipitées, et surtout l'usage abusif des crédits ouverts par
+ordonnance. À ce dernier point de vue, les trois commissions des
+crédits de 1840, de ceux de 1841, du budget de 1842, et à leur suite
+de nombreux orateurs blâmèrent sévèrement les créations de nouveaux
+régiments qui avaient, sans intervention du pouvoir législatif,
+modifié l'organisation de l'armée et chargé le budget d'une lourde
+dépense permanente; ils soutenaient qu'on eût pu verser les hommes
+appelés dans les anciens cadres ou se borner à former des quatrièmes
+bataillons; en 1831, l'armée n'avait-elle pas été notablement
+augmentée sans création de régiments? Sans doute il était impossible
+de revenir sur la mesure, car douze cents officiers se seraient
+trouvés sans emploi; mais plus la dépense était maintenant forcée pour
+la Chambre, plus elle lui paraissait abusive.]
+
+Le ministère du 29 octobre, sans s'approprier toutes ces assertions,
+n'était pas fâché de les voir porter à la tribune et laissait
+volontiers ses prédécesseurs aux prises avec ceux qui leur demandaient
+compte de la fortune publique compromise. S'il présentait les demandes
+de crédit, se chargeant ainsi de faire ratifier ou de continuer les
+dépenses engagées, il n'en dissimulait pas les gros chiffres, comme
+fait d'ordinaire tout gouvernement qui demande de l'argent; au
+contraire, il les étalait avec une franchise qui n'était pas sans
+malice. M. Humann entre autres, de fort méchante humeur d'avoir reçu
+une situation financière si endommagée, ne manquait pas une occasion
+d'en renvoyer la responsabilité au ministère précédent. «Un pays qui
+vient d'être surexcité, disait-il, ne se calme pas d'un jour à
+l'autre; les erreurs des jours d'exaltation pèsent longtemps sur ses
+finances.» Un autre jour, il faisait un tableau fort sombre des
+charges qu'on avait accumulées sur le pays, puis il s'écriait, en se
+tournant vers M. Thiers et ses amis: «Vainement essayez-vous de
+rejeter sur vos successeurs ces conséquences dévorantes. Vous
+n'abuserez pas le pays: il sait que nous liquidons le passé, et que ce
+n'est pas à nous qu'il faut imputer les sacrifices que cette
+liquidation lui impose.»
+
+M. Thiers n'était pas homme à rester sous le coup de ces accusations.
+Il se défendait sur tous les points avec une habile vivacité, mettant
+de l'esprit, du mouvement et de la colère jusque dans l'arithmétique;
+quand il sentait que quelques gros chiffres ou quelques procédés
+arbitraires étaient difficiles à faire passer, il s'en tirait en
+faisant appel à l'orgueil national. «Si vous voulez rester puissance
+de premier ordre, s'écriait-il, il vous faut un état militaire
+considérable. Permettez-moi de le dire dans l'intérêt du pays: on
+parle d'illusions; mais la plus grande de toutes, c'est de vouloir
+être grande puissance et de ne pas faire les efforts suffisants pour
+l'être. Je sais bien que ces vérités sont désagréables à entendre;
+mais il faut avoir le courage de les répéter sans cesse, pour que le
+pays les comprenne. Oui, il faut faire de grands efforts, ou devenir
+modestes. Si vous voulez rester la grande nation,--rester, c'est trop
+dire!--si vous voulez le redevenir, il faut vous décider à de grands
+efforts!» M. Thiers s'attacha surtout à se décharger du fameux
+milliard sous lequel on voulait l'accabler. Ce fut vraiment un
+spectacle curieux que de le voir prendre en main ce milliard, puis,
+après l'avoir manié, décomposé de toutes façons, le présenter réduit à
+189 millions, seule somme qu'il consentît à laisser mettre au compte
+de son administration. L'accusation à laquelle il répondait était
+exagérée: sa défense d'autre part prétendait trop prouver. Sans
+doute, parmi les dépenses comprises dans ce milliard, s'il en était
+d'absolument stériles, prix des fautes et des entraînements de la
+politique du 1er mars, d'autres, telles que certaines réfections de
+matériel, mises en état ou constructions de places fortes, pouvaient
+être regardées comme la réparation nécessaire, urgente, de longues
+négligences antérieures. À ce point de vue, on conçoit donc que M.
+Thiers fît deux parts dans le milliard. Seulement, il réduisait trop
+la sienne. Si respectable que fût déjà le chiffre de 189 millions, les
+erreurs de sa politique avaient coûté plus cher encore à la France.
+D'ailleurs, même pour les dépenses utiles qu'on avait eu le tort de ne
+pas faire avant 1840, M. Thiers n'était-il pas pour quelque chose dans
+la simultanéité coûteuse avec laquelle elles venaient d'être engagées
+et devaient être poursuivies. Entreprises successivement, en
+choisissant l'époque favorable, sans la préoccupation d'un danger
+immédiat, ces dépenses n'eussent-elles pas été moins fortes et
+l'équilibre budgétaire moins dérangé? Peut-être répondra-t-on que,
+sans un péril pressant, on eût difficilement trouvé un ministère
+capable de prendre une telle initiative et que les négligences se
+fussent indéfiniment prolongées.
+
+Si l'on peut, du reste, discuter sur la mesure des responsabilités de
+M. Thiers, il est du moins un fait incontestable, c'est le contraste
+de la situation financière qu'il a laissée à ses successeurs avec
+celle qu'il avait reçue de ses prédécesseurs. Rarement la fortune
+publique avait été en aussi bon état qu'au commencement de 1840. Le
+budget de 1839 s'était soldé, avec tous ceux qui le précédaient, par
+un excédant de recettes d'environ quinze millions. La liquidation de
+la révolution de Juillet était bien complétement terminée, et toute
+trace avait disparu des 900 millions de charges extraordinaires qui en
+avaient été la conséquence[648]. La dette publique avait été ramenée
+par l'amortissement au chiffre de 1830. Le 5 pour 100 était monté à
+119 francs et le 3 pour 100 à 86 francs. On pouvait évaluer, pour
+l'avenir, à 80 millions, toutes les charges ordinaires payées,
+l'excédant réel des ressources de chaque exercice, excédant disponible
+pour les grands travaux. Après le ministère du 1er mars quel
+changement! Les déficits prévus des budgets de 1840, de 1841 et de
+1842 sont évalués à environ 500 millions, auxquels il faut ajouter les
+534 millions de dépenses votées pour les grands travaux militaires et
+civils. C'est donc un découvert de plus d'un milliard auquel on doit
+faire face. Les réserves de l'amortissement et les accroissements de
+revenus qui devaient, dans les combinaisons antérieures, fournir le
+gage des grands travaux publics, étant absorbés et au delà par les
+déficits, force est de recourir pour ces travaux à un emprunt de 450
+millions; or la crise avait atteint le crédit public: le 5 pour 100,
+naguère à 119 francs, était tombé presque au pair à la fin du
+ministère du 1er mars; et, si les cours se sont relevés avec le
+cabinet du 29 octobre, ils sont loin d'avoir regagné tout ce qu'ils
+avaient perdu. Aussi quand, le 18 septembre 1841, on émettra en 3 pour
+100 la première partie de l'emprunt, devra-t-on se contenter du cours
+modeste de 78 fr. 52 c. L'emprunt, les réserves de l'amortissement,
+les accroissements probables de revenus ne suffisaient pas pour faire
+face aux découverts: à défaut d'impôts nouveaux, le ministre des
+finances voulut faire rendre davantage aux impôts existants, et
+ordonna, dans ce dessein, un recensement général des propriétés
+bâties, des portes et fenêtres et des valeurs locatives; on verra plus
+tard quels incidents devait provoquer ce recensement. Toutes ces
+mesures, du reste, n'étaient que des palliatifs incomplets, et notre
+situation financière devait rester longtemps embarrassée. La
+liquidation de la crise de 1840 était plus lourde encore que n'avait
+été celle de la révolution de 1830.
+
+[Note 648: Cf. plus haut, t. III, p. 247 à 250.]
+
+
+XIII
+
+Les Chambres se séparèrent le 25 juin, après le vote des diverses lois
+financières, sans que le gouvernement eût été en mesure de leur
+soumettre le résultat définitif des négociations. M. Guizot en était
+contrarié; il écrivait peu auparavant à M. de Barante: «La session
+finit. Je ne crois pas que nos affaires de Londres soient assez
+conclues avant son terme, pour que je puisse avoir encore, à ce sujet,
+une explication à la tribune. Je le regrette; j'aime beaucoup mieux
+m'expliquer à la tribune que dans les journaux. Mais il n'y aura
+probablement pas moyen[649].» Quels événements avaient donc encore
+retardé, pendant plusieurs mois, la solution que naguère l'accord des
+puissances faisait croire si prochaine? C'était un nouveau coup de
+lord Ponsonby. Vers le milieu de mars, au moment même où, à Londres,
+les plénipotentiaires échangeaient leurs parafes, à Constantinople,
+l'ambassadeur d'Angleterre, consulté officiellement par la Porte sur
+la conduite à suivre envers Méhémet-Ali, répondait, sans tenir aucun
+compte des volontés de la conférence, que le pacha ne s'était pas
+réellement soumis et que le sultan n'avait pas dès lors à négocier
+avec un sujet rebelle. Les autres ambassadeurs avaient été également
+consultés; mais, intimidés par la résolution passionnée de leur
+collègue, ils n'avaient fait qu'une réponse embarrassée et dilatoire.
+À cette nouvelle, grande fut l'irritation de M. de Metternich. Il
+écrivit à son internonce à Constantinople d'insister pour que le
+hatti-shériff fût modifié dans le sens d'une hérédité réelle concédée
+au pacha: il lui ordonnait de faire cette démarche, de concert avec
+les autres ambassadeurs s'ils y consentaient, seul s'ils s'y
+refusaient, et, dans ce dernier cas, de «déclarer que Sa Majesté
+Impériale regarderait comme épuisée, pour sa part, la tâche dont elle
+s'était chargée par les engagements du 15 juillet, et qu'elle se
+considérerait, dès lors, comme rendue à une entière liberté de
+position et d'action».
+
+[Note 649: _Documents inédits._]
+
+Cette difficulté imprévue confirma M. Guizot dans sa résolution
+d'ajourner toute signature. De Londres, les plénipotentiaires,
+effrayés et impatients d'en finir, le faisaient supplier d'accepter,
+sous une forme quelconque, leur déclaration que le traité du 15
+juillet était définitivement éteint et que les quatre puissances
+renonçaient à exercer une action sur le pacha; les diplomates
+autrichiens disaient à M. de Bourqueney, qui, pour son compte, était
+un peu troublé de ces avertissements: «Prenez garde, à Paris, de
+servir par vos délais la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg,
+qui ne veut pas du traité général à cinq, et celle de lord Palmerston,
+qui ne se laisse arracher qu'avec une extrême répugnance la tutelle de
+l'Orient à quatre, car c'est la sienne.» Malgré tout, M. Guizot tenait
+bon. «Je connais trop bien ma situation parlementaire, disait-il à M.
+Bulwer, le 16 avril; je ne pourrais pas faire ce qu'on me demande, si
+j'y étais disposé.» Il écrivait à M. de Bourqueney, le 19:
+«L'abdication de Londres ne nous tirerait pas d'embarras, car elle
+laisserait toute chose dans l'incertitude et la confusion. Ni le pacha
+ni le sultan ne voudraient plus finir, et nous serions, l'Europe et
+nous, à la merci de je ne sais quelle lubie de je ne sais qui. Je
+comprends que cette situation déplaise. C'est précisément parce
+qu'elle déplaît qu'on fera ce qu'il faut pour y mettre un terme.» Et,
+le 22 avril, il ajoutait dans une dépêche officielle: «Résolus comme
+nous le sommes, et comme nous devons l'être, à demeurer complétement
+étrangers au traité du 15 juillet, nous ne pouvons penser à sortir de
+l'isolement dans lequel il nous a placés, que lorsque nous ne pourrons
+plus craindre que des conspirations nouvelles, suscitées par des
+difficultés auxquelles les puissances n'ont pu donner encore une
+solution définitive, ne les forcent, malgré elles, à reprendre sous
+une forme quelconque le système d'intervention auquel nous n'avons pas
+voulu nous associer.»
+
+Il semblait donc qu'on fût plus loin que jamais d'une solution. Mais,
+pendant ce temps, les menaces de M. de Metternich avaient produit leur
+effet à Constantinople; le 29 mars, le sultan retirait la direction
+des affaires étrangères à Reschid-Pacha, compromis par sa docilité
+envers lord Ponsonby, et la donnait à Riffat-Pacha, ancien ambassadeur
+en Autriche. Le premier acte du nouveau ministre était de demander à
+la conférence de Londres son avis sur les modifications à faire subir
+au hatti-shériff. Bientôt même, et sans attendre l'arrivée de cet
+avis, que la faiblesse des plénipotentiaires allemands, la mauvaise
+humeur de lord Palmerston et l'hostilité de M. de Brünnow devaient, du
+reste, rendre assez équivoque, le gouvernement ottoman prenait le
+parti, le 19 avril, de changer les conditions imposées au pacha:
+l'hérédité par ordre de primogéniture était substituée au choix par le
+sultan; la nomination des officiers était abandonnée au pacha jusqu'au
+grade de colonel inclusivement; le tribut devait consister en une
+somme fixe réglée de gré à gré. Lord Ponsonby avait lutté jusqu'au
+bout pour empêcher ces concessions, mais il avait été vaincu.
+
+M. de Metternich était fier de sa campagne: se tournant aussitôt vers
+nous, il nous demanda, comme prix du service qu'il venait de rendre à
+notre client, de ne pas tarder plus longtemps à transformer en
+signature définitive le parafe des actes préparés à Londres. «Si la
+signature allait être refusée, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, je
+resterais fort compromis aux yeux de tous, par la responsabilité
+morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de ne pas me
+jouer ce mauvais tour... Il ne faut pas demander ou attendre ce que
+Méhémet-Ali pensera des nouvelles concessions de la Porte... Il
+témoignera d'autant moins d'empressement à accepter qu'on lui laissera
+l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa résistance...
+Dépêchons-nous de tirer une ligne entre le passé et l'avenir. Mon
+Dieu! il est bien impossible que des difficultés ne surgissent pas
+quelque jour: on ne bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas les
+laisser se compliquer du passif de l'ancienne affaire; quand elles se
+présenteront, on se concertera; chacun sera libre dans ses mouvements;
+ce sera une affaire nouvelle et non plus la continuation de celle que
+nous venons de régler... J'ai bonne confiance que M. Guizot partagera
+mon sentiment et qu'il ne se refusera pas à déclarer fini ce qui est
+fini.»
+
+Le 16 mai, aussitôt après avoir connu les modifications du
+hatti-shériff et reçu les communications de M. de Metternich, M.
+Guizot écrivit à M. de Bourqueney: «Nous n'avons plus aucune raison
+de nous refuser à la signature définitive. Les modifications apportées
+sont les principales qu'ait réclamées Méhémet-Ali; ce qui reste encore
+à débattre est évidemment d'ordre purement intérieur et doit se régler
+entre le sultan et le pacha seuls.» Notre gouvernement croyait,
+d'ailleurs avec raison, que c'était dans ce tête-à-tête, et non dans
+la prolongation de l'intervention européenne, que le pacha devait
+chercher et avait chance de trouver une revanche. Dès le 27 avril,
+avant même d'avoir su les modifications du hatti-shériff, M. Desages,
+le confident et le collaborateur de M. Guizot, écrivait au comte de
+Jarnac, alors gérant _ad interim_ le consulat général d'Alexandrie:
+«Le premier des intérêts du pacha est que la conférence soit
+_irrévocablement_ dissoute; et, dût-elle lui refuser une partie de ce
+qu'il demande, il devrait encore se hâter de répondre _amen_, pour
+être débarrassé des ingérences collectives de l'Europe dans ses
+rapports avec Constantinople. C'est sur ce dernier théâtre qu'il doit
+désormais travailler et refaire sa position, à l'aide de ces moyens
+qu'il lui coûte tant aujourd'hui d'avoir négligés ou méconnus depuis
+huit ou dix ans. Acheter et caresser le sultan, ses entours et, par
+là, faire les ministres, c'est ce à quoi, en son lieu et place, je
+m'appliquerais sans relâche. Cela n'est pas si cher qu'on pourrait le
+croire[650].» M. Desages avait ajouté, pour mettre en garde le pacha
+contre certaines illusions: «Si les modifications au hatti-shériff
+nous paraissent convenables, nous tiendrons l'affaire pour terminée et
+nous passerons outre à la signature définitive de la convention
+relative aux détroits, sans attendre le bon plaisir de Méhémet-Ali.
+Nous ne recommencerons pas 1839 et 1840, c'est-à-dire que nous ne
+ferons pas dépendre nos déterminations des arrière-pensées, des
+finesses, des volontés ou des voeux du vice-roi. Je vous expose cela
+un peu crûment, parce que nous avons cru remarquer, à la lecture de
+vos derniers rapports, que Méhémet-Ali spéculait toujours, au fond,
+sur notre résistance à accepter comme clôture complète et définitive
+ce qu'il n'aurait pas accepté préalablement comme tel[651].»
+
+[Note 650: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac.
+(_Documents inédits._) Le 17 juin 1841, le même M. Desages conseillait
+encore à Méhémet-Ali de «s'arranger de manière à ne plus entretenir ou
+réattirer sur lui l'attention. Son intérêt est de _faire le mort_ au
+moins pour une ou deux années».]
+
+[Note 651: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac.
+(_Documents inédits._)]
+
+Du moment où la France était disposée à signer, il semblait qu'il n'y
+eût plus qu'à procéder à cette formalité, et, dans cette pensée, la
+conférence de Londres chargea lord Palmerston d'inviter notre
+représentant à se procurer les pouvoirs nécessaires. Convoqué, le 24
+mai, au _Foreign-Office_, M. de Bourqueney s'y rendit, convaincu qu'il
+avait seulement à prendre jour pour la signature. Quel ne fut pas son
+étonnement en entendant alors le ministre anglais, distinguer entre
+son opinion personnelle et celle de la conférence, déclarer que,
+«suivant son opinion personnelle, le traité du 15 juillet n'était pas
+éteint dans toutes ses conséquences possibles», et annoncer qu'en cas
+de résistance du pacha aux conditions nouvelles de la Porte, les
+quatre puissances signataires seraient dans la nécessité de faire
+quelque chose pour en déterminer l'acceptation!--Mais alors, la
+condition mise par la France à sa signature n'est pas réalisée, dit M.
+de Bourqueney.--Lord Palmerston se hâta d'en convenir, en homme qui
+paraissait n'avoir parlé que pour provoquer cette conclusion.
+
+La soirée ne s'était pas écoulée que le résultat de cet entretien
+était connu dans le monde diplomatique et y causait une vive émotion.
+Les plénipotentiaires allemands fulminaient contre lord Palmerston, ne
+reconnaissant dans son langage ni l'expression de leur pensée, ni
+l'accomplissement du mandat que la conférence lui avait donné, et
+s'indignant de «la légèreté avec laquelle il disposait de leurs
+cabinets». Leurs collègues à Paris ne témoignaient pas moins d'humeur,
+et cherchaient quels pouvaient être le mobile et le dessein du
+ministre anglais: le comte Apponyi voyait là un accès de jalousie
+contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim soupçonnait quelque
+secret désir de tenir encore l'Orient en trouble et l'Europe en
+alarme. Mêmes impressions à Vienne et à Berlin. Dans cette dernière
+ville, M. de Werther, ministre des affaires étrangères, disait à notre
+chargé d'affaires: «Que voulez-vous que nous fassions vis-à-vis d'un
+homme intraitable qui n'écoute aucun raisonnement, qui ne cède qu'à
+son humeur plus ou moins mauvaise et ne prend conseil que de ses
+préventions? Dans ma conviction, la soumission même du pacha ne
+ramènera pas lord Palmerston. Je ne sais quel prétexte d'ajournement
+il trouvera ou il inventera, mais vous verrez qu'il saura créer de
+nouveaux obstacles.»
+
+M. Guizot, non moins surpris que les cabinets allemands, ne montra pas
+le même trouble: il reprit aussitôt, avec un sang-froid résolu, son
+attitude expectante, et refusa de signer tant que les doutes élevés
+par lord Palmerston ne seraient pas dissipés et que la conférence ne
+serait pas unanime à déclarer l'affaire turco-égyptienne
+définitivement terminée. À un certain point de vue, d'ailleurs, ces
+lenteurs ne lui déplaisaient pas. «Pour nos relations avec les
+Chambres, le public, la presse, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire le
+7 juin, elles ont plus d'avantage que d'inconvénient. Plus il est
+évident que nous n'avons ressenti ni témoigné aucun empressement,
+meilleure sera notre position le jour où nous discuterons tout ce que
+nous aurons dit et fait.» Sans récriminer contre personne, notre
+ministre avait bien soin de faire en sorte que toute la responsabilité
+de l'incident retombât sur lord Palmerston. «Je constate avec vous,
+disait-il au chargé d'affaires d'Angleterre, que ce n'est pas le
+gouvernement français qui retarde la signature de la convention; c'est
+le cabinet britannique.» Le chef du _Foreign-Office_ ne laissait pas
+que d'être fort embarrassé de voir mettre ainsi en lumière la
+responsabilité qu'il avait dans ce nouveau retard. Son humeur en
+devenait de jour en jour plus chagrine, sa conversation plus aigre,
+ses communications plus agressives contre la France.
+
+Il semblait que ce fût aux plénipotentiaires allemands de contraindre
+lord Palmerston à en finir. L'oeuvre était au-dessus de leur courage.
+Parlant très-mal du personnage quand celui-ci n'était pas là, ils
+n'osaient lui tenir tête en face. Ils projetaient des notes, les
+rédigeaient, puis, au moment de les signifier, y renonçaient par
+crainte de provoquer un éclat de la part de leur irritable allié. Ils
+se rejetaient alors sur une démarche verbale; mais, quand ils
+sortaient de l'entretien, ils se trouvaient n'avoir à peu près rien
+dit. En fin de compte, ils attendaient des événements la solution
+qu'ils ne se sentaient pas l'énergie d'imposer.
+
+Jusqu'où la patience des deux cabinets allemands aurait-elle laissé
+cours aux caprices de lord Palmerston? Heureusement, pendant ce temps,
+Méhémet-Ali, trompant l'espérance malveillante de lord Ponsonby[652]
+et se rendant aux conseils pressants du gouvernement français[653],
+apportait à cette Europe qu'il avait si longtemps troublée, la
+pacification que celle-ci semblait incapable d'opérer elle-même: il se
+décidait à accepter le hatti-shériff modifié, sauf à discuter
+ultérieurement le chiffre du tribut, qui n'était pas d'ailleurs fixé
+dans le document lui-même. Le 10 juin au matin, entouré de ses
+principaux officiers, il reçut les envoyés ottomans, prit de leurs
+mains le décret impérial, le porta à ses lèvres et à son front.
+Lecture en fut faite à haute voix, et des salves de canon annoncèrent
+à la population la fin du conflit oriental.
+
+[Note 652: Le 16 juin, lord Ponsonby écrivait à lord Palmerston: «Je
+pense, comme je l'ai toujours pensé, que le pacha n'exécutera point
+les mesures ordonnées par le sultan.»]
+
+[Note 653: M. Guizot avait fait instamment recommander au pacha de ne
+pas servir par sa résistance «les vues des gouvernements qui, moins
+bien disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à
+retarder le moment où la rentrée du gouvernement du Roi dans les
+conseils de l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet
+n'existe plus». «Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à personne, ajoutait
+notre ministre, que la situation exceptionnelle créée par ce traité ne
+se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa
+position particulière et sa liberté d'action.»]
+
+La nouvelle de cet événement, arrivée en France le 28 juin, ne
+laissait plus place aux chicanes de lord Palmerston. Celui-ci, du
+reste, devait alors avoir l'esprit ailleurs. Le ministère whig avait
+été mis en minorité, la Chambre des communes dissoute, et tous les
+indices faisaient prévoir la victoire électorale des tories[654].
+Mais rien ne pouvait distraire lord Palmerston de son animosité
+hargneuse contre la France: à ce moment même, il trouvait moyen, en
+discourant devant ses électeurs de Tiverton, de faire une sortie
+contre l'inhumanité de notre armée d'Afrique[655]. Tout moribond que
+fût son pouvoir ministériel, il voulut l'employer à retarder le plus
+possible la solution de la crise européenne, et se refusa à rien
+signer tant qu'il n'aurait pas reçu par ses propres agents la
+confirmation des nouvelles d'Alexandrie. Attendait-il quelque frasque
+de lord Ponsonby? Ou bien espérait-il que le baron de Bülow, rappelé
+par son gouvernement pour aller présider la diète de Francfort, ne
+pourrait pas attendre le jour de la signature, et qu'ainsi de nouveaux
+pouvoirs étant nécessaires pour son successeur, un délai s'ensuivrait?
+Mais M. de Bülow prit le parti de rester jusqu'à l'arrivée des
+dépêches anglaises, et lord Ponsonby, cette fois impuissant, fut
+réduit à expédier à Londres, avec un laconisme qui trahissait sa
+méchante humeur, l'annonce de cette pacification dont il avait voulu
+douter jusqu'à la dernière heure. Lord Palmerston ne pouvait plus, dès
+lors, prolonger sa résistance. Le 13 juillet, les deux actes préparés
+et parafés quatre mois auparavant,--le protocole de clôture de la
+question égyptienne et la convention des détroits,--furent
+définitivement signés, le premier par les représentants de
+l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie et de la
+Turquie, le second, par ces cinq plénipotentiaires et par celui de la
+France.
+
+[Note 654: Dès le 18 mai, le ministère whig était une première fois
+mis en minorité de trente-six voix sur la question des sucres
+étrangers. Le 5 juin, une motion formelle de défiance, présentée par
+Robert Peel, fut votée à une voix de majorité. Le parlement, prorogé
+le 23 juin, fut dissous le 29.]
+
+[Note 655: Lord Palmerston opposait à cette inhumanité, qui arrachait
+à ses auditeurs indignés des cris de: «_Honte! Honte!_» le tableau
+touchant de la douceur montrée par les Anglais dans leur empire
+d'Asie. La conséquence, disait-il, c'est qu'un Anglais voyageant seul
+est aussi en sûreté dans le centre de l'Afghanistan que dans un comté
+anglais, tandis qu'en Algérie «un Français ne peut montrer son visage
+au delà d'un certain point sans tomber victime de la féroce et
+excusable vengeance des Arabes». Presque au moment où lord Palmerston
+parlait ainsi, l'Afghanistan se soulevait en masse, les Anglais
+étaient obliges d'évacuer Caboul, laissant des milliers de morts et de
+prisonniers, et peu après, les journaux étaient remplis du récit des
+cruautés attribuées aux généraux anglais dans cette campagne de
+l'Afghanistan.]
+
+
+XIV
+
+À la nouvelle de cette signature tant désirée et si longtemps
+retardée, grande fut la joie à Vienne et à Berlin. On avait eu
+très-peur et on jouissait d'être rassuré. «Il y a trente ans, disait
+M. de Metternich, que je ne me suis vu en une telle tranquillité
+d'esprit[656].» À Saint-Pétersbourg, le Czar était au fond mortifié,
+sans le laisser trop voir; mais M. de Nesselrode se félicitait
+sincèrement d'être débarrassé d'une affaire difficile et
+inquiétante[657]. En Angleterre, les esprits étaient absorbés par la
+lutte électorale, qui tournait de plus en plus à l'avantage des
+tories; ce qui n'empêchait pas lord Palmerston de continuer sa guerre
+contre la France; pour se consoler de n'avoir pu empêcher la signature
+de la convention du 13 juillet, il tâchait de rendre cette convention
+déplaisante à l'opinion française. «Tout s'est accompli comme on
+l'avait annoncé, faisait-il dire dans ses journaux, et l'Europe a
+prouvé que, quand elle veut se passer de la France, elle le peut sans
+danger. Désormais le _statu quo_ oriental, tel que l'a réglé le 15
+juillet, est pour tout le monde un point de départ reconnu et
+consacré... Certaines feuilles françaises prétendent voir dans la
+convention du 13 juillet un succès et un sujet d'orgueil pour la
+France. Ces feuilles devraient se souvenir que la France a fait des
+remontrances contre le traité de juillet, qu'elle a armé, qu'elle a
+crié, et qu'elle n'a rien fait de plus. Aujourd'hui, elle se présente,
+accepte les faits accomplis et s'efforce d'entrer dans le char de la
+Sainte-Alliance. C'est bien; mais ce qu'un ministre de France aurait
+de mieux à faire dans une telle situation, ce serait de se taire.» À
+cette impertinence voulue et perfidement destinée à fournir des
+arguments à M. Thiers et à ses amis, il y avait une réponse facile à
+faire: si la signature de la convention du 13 juillet était aussi
+humiliante pour notre pays, comment le chef du _Foreign-Office_
+s'était-il jusqu'à la dernière heure donné tant de mal pour
+l'empêcher?
+
+[Note 656: _Correspondance inédite de M. de Barante._]
+
+[Note 657: _Ibid._]
+
+Qu'importent, après tout, les sentiments plus ou moins affectés de
+lord Palmerston? Considérons les choses au seul point de vue de la
+France. Tout d'abord la convention des détroits en elle-même
+était-elle aussi insignifiante qu'on voulait bien le dire? Si
+l'interdiction qu'elle formulait était depuis longtemps une règle de
+l'empire ottoman, il n'était pas sans intérêt de voir les puissances
+délibérer en commun sur un pareil sujet: on marquait ainsi clairement
+que la Turquie était soustraite à l'espèce de suzeraineté exclusive
+établie au profit de la Russie par le traité d'Unkiar-Skélessi et
+qu'elle se trouvait placée sous le protectorat de toutes les grandes
+puissances. Tel était, on s'en souvient, le but principal qu'à
+l'origine de la crise le gouvernement français avait donné à sa
+politique. Nous devions donc nous féliciter de l'avoir atteint. Il est
+vrai que, par la suite, ce but avait été un peu perdu de vue; il avait
+été rejeté au second plan par la question égyptienne et par le
+désaccord dont cette dernière question avait été l'occasion entre la
+France et les autres puissances. C'était donc surtout en tant qu'ils
+prononçaient la clôture du conflit entre le sultan et le pacha et
+mettaient fin à notre isolement, que les actes du 13 juillet fixaient
+l'attention du public.
+
+À ce point de vue, force était bien de reconnaître que le pacha ne
+sortait pas de cette crise avec l'empire grandiose que nous avions à
+l'origine rêvé pour lui, ni même avec le domaine qu'avant le 15
+juillet nous avions été plusieurs fois en mesure de lui obtenir. Il
+subissait les conséquences inévitables de ses revers militaires et de
+nos erreurs diplomatiques. Mais enfin nous avions su limiter son
+échec; il conservait l'Égypte et en acquérait l'hérédité. C'est à nous
+qu'il le devait; c'est la politique pacifique du ministère du 29
+octobre qui, par un mélange habile de modération et de fermeté, de
+patience et de sang-froid, en se conciliant les uns et en s'imposant
+aux autres, avait préservé l'Égypte, mise sérieusement en péril par
+l'effondrement de l'armée du pacha et par l'acharnement du cabinet
+anglais. Si M. Guizot n'avait pu supprimer le traité du 15 juillet,
+qui était, au moment de son entrée au pouvoir, matériellement exécuté,
+il avait du moins arrêté le mal au point même où il l'avait trouvé
+accompli. Il avait empêché l'Europe de franchir les bornes posées par
+la note du 8 octobre 1840. L'essentiel était sauf, comme devaient le
+prouver les événements qui ont suivi. La puissance de Méhémet et de sa
+famille, ainsi concentrée dans des limites naturelles, gagnait en
+solidité ce qu'elle perdait en étendue. Si des événements récents ont
+singulièrement ébranlé le pouvoir des descendants de Méhémet-Ali, la
+dynastie fondée par lui n'en règne pas moins encore au Caire. Qui
+pourrait affirmer que l'empire tout artificiel et superficiel dont le
+pacha avait un moment reculé les frontières jusqu'au pied du Taurus
+aurait eu la même durée? Que serait-il devenu, une fois aux prises
+avec les révoltes des populations, les ressentiments de la Turquie,
+l'hostilité de l'Angleterre et les charges d'un état militaire
+supérieur à ses moyens? Ajoutons que la France gardait son patronage
+sur cette terre d'Égypte dont les politiques clairvoyants devinaient
+déjà, même avant le percement de l'isthme de Suez, la grande
+importance politique, stratégique et économique. Que ne donnerait-elle
+pas aujourd'hui pour avoir encore dans cette région la situation que
+la monarchie avait su lui conserver en 1841, même au sortir d'une
+crise malheureuse et difficile?
+
+La question européenne était résolue en même temps que la question
+égyptienne. Les actes du 13 juillet 1841 dissolvaient l'espèce de
+coalition que le traité du 15 juillet 1840 avait formée sinon contre
+la France, du moins en dehors d'elle; ils empêchaient que cet accident
+ne devînt un état normal et permanent. Notre rentrée dans le concert
+des puissances n'était pas triomphale. Comment eût-elle pu l'être
+après ce qui s'était passé? Mais elle était honorable. Au vu de tous,
+nous n'y avions consenti qu'en nous faisant prier par les autres
+cabinets, embarrassés de notre absence, inquiets de notre isolement
+armé, et en imposant des conditions qui avaient été rigoureusement
+accomplies. En même temps que cette fermeté sauvegardait la dignité
+nationale, notre sagesse pacifique effaçait peu à peu les suspicions
+si promptement et si vivement réveillées au dehors par l'agitation
+belliqueuse et révolutionnaire du ministère précédent; et la sécurité
+ainsi rendue aux cours étrangères avait déjà pour effet de laisser se
+produire entre elles les divisions qui seules pouvaient fournir à
+notre politique l'occasion d'une revanche.
+
+Sans doute, au début de cette affaire, de plus grandes ambitions
+s'étaient fait jour. En 1839, le fameux rapport de M. Jouffroy sur le
+crédit de 10 millions avait promis à l'orgueil national, soit en
+Orient, soit en Europe, des satisfactions bien autrement éclatantes.
+Mais c'était ce même M. Jouffroy qui, après la rude leçon des
+événements, écrivait à M. Guizot, vers la fin de 1841: «Nous nous
+sommes trompés, nous n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié
+les forces; nous avons fait trop de bruit: c'est triste; mais, la
+lumière venue, il n'y avait pas à hésiter. Vous avez fait acte de
+courage et de bon sens en arrêtant le pays dans une mauvaise voie.»
+Quand une affaire a été mal engagée, on ne saurait se flatter d'en
+sortir vainqueur. C'est déjà beaucoup d'en sortir indemne, en ayant
+écarté tous les périls, en ayant sauvegardé les intérêts essentiels et
+la dignité de la nation. Les généraux qui, recevant une situation
+compromise, savent réparer les échecs subis avant eux, ou même
+seulement empêcher qu'ils ne s'étendent, font une oeuvre plus ingrate,
+mais non moins salutaire que ceux qui ont l'heureuse chance de gagner
+des batailles.
+
+Cette oeuvre de réparation, le ministère avait eu à l'entreprendre
+ailleurs que dans la politique étrangère. À côté de la crise
+extérieure, et se mêlant à elle par plus d'un point, existait une
+crise intérieure. Nous ne parlons pas seulement du désordre matériel,
+un moment menaçant sous le cabinet précédent et promptement réprimé
+par ses successeurs. Nous faisons surtout allusion à cette sorte de
+maladie parlementaire qui avait précédé les complications
+internationales et contribué à les faire naître. Une partie des
+fautes diplomatiques de 1840 n'a-t-elle pas, en effet, son origine
+dans la coalition de 1839? Les symptômes de cette maladie ne nous sont
+que trop connus: décomposition des partis, absence d'une majorité,
+instabilité ministérielle, méfiance à l'égard de la légitime action de
+la royauté. Sur tous ces points, le ministère, bien qu'obligé parfois
+à des ménagements et empêché de procéder par coup d'éclat, a fait
+constamment effort pour remédier au mal, et il a obtenu d'importants
+résultats. N'en est-ce pas un que d'avoir duré et de s'être affermi,
+en dépit des prophètes qui, à ses débuts, lui accordaient à peine
+trois mois de vie? que d'avoir su trouver et garder une majorité dans
+cette assemblée issue de la coalition et depuis lors soumise à tant
+d'influences dissolvantes? que d'avoir constamment résisté aux
+attaques ouvertes comme aux manoeuvres détournées d'une opposition
+conduite par un chef tel que M. Thiers? En somme, le pouvoir avait
+grandi et l'opposition était surprise et découragée de son propre
+discrédit. Les révoltés les plus audacieux avaient eux-mêmes le
+sentiment de cette force nouvelle acquise par le gouvernement, et
+Proudhon écrivait à un de ses amis, le 16 mai 1841: «Le pouvoir est
+très-fort, l'armée magnifique; pas de révolution possible pour cette
+année.» Et plus loin: «Le pouvoir rit de la rage impuissante des
+radicaux; en effet, il n'a rien à craindre... Il y en a peut-être
+encore pour bien des années; j'en souffre et j'en pleure[658].»
+
+[Note 658: _Correspondance de Proudhon_, t. 1er.]
+
+À l'intérieur comme à l'extérieur, la guérison est donc, sinon
+complète,--le mal était trop grave pour disparaître en quelques
+mois,--du moins en bonne voie. Le mérite en revient à M. Guizot et à
+ses collègues. Il en revient aussi, ne l'oublions pas, au Roi. Depuis
+qu'il avait un cabinet en accord avec sa pensée, Louis-Philippe
+n'intervenait plus ouvertement, comme aux jours où il avait mis le
+holà aux entraînements de M. Thiers; mais, pour être cachée derrière
+celle de ses ministres, son action n'en était pas moins constante et
+efficace. Causant, en mai 1841, avec le comte Apponyi, ambassadeur
+d'Autriche, il lui disait: «M. de Metternich attribue tout ce qui
+s'est fait de bien à M. Guizot; je n'ai pas besoin de vous dire que je
+suis enchanté du suffrage donné par le prince de Metternich à M.
+Guizot; il est mérité, bien mérité, j'aime à en convenir; mais il ne
+faut jamais laisser croire à ces messieurs qu'ils peuvent réussir en
+quoi que ce soit sans le Roi, sans l'élément royal[659].» C'était
+peut-être une faiblesse chez Louis-Philippe de ne pas se contenter
+d'exercer une influence réelle, mais de vouloir aussi qu'elle fût
+connue et qu'on lui en sût gré. Il s'est créé ainsi plus d'embarras
+qu'il n'a ajouté à son importance, il a éveillé plus de défiance que
+de reconnaissance. Mais si, en raison des préventions de l'époque, il
+convenait que l'action royale demeurât voilée au moment où elle
+s'exerçait, il est de toute justice que l'histoire soulève ce voile et
+fasse honneur de cette action au prince et à l'institution
+monarchique. Aussi bien n'est-ce pas après la crise dont nous venons
+de raconter les péripéties que l'on pourrait être tenté de méconnaître
+le bienfait de la royauté.
+
+[Note 659: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 545.]
+
+
+FIN DU TOME QUATRIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LIVRE IV
+
+LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
+
+(Mai 1839-Juillet 1841)
+
+ Pages.
+
+ CHAPITRE PREMIER.--LA QUESTION D'ORIENT ET LE MINISTÈRE DU
+ 12 MAI 1839 (mai 1839-février 1840) 1
+
+ I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh
+ entre Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité
+ d'Unkiar-Skélessi entre la Porte et la Russie. Efforts des
+ puissances pour empêcher un conflit entre le sultan et le
+ pacha. Vues particulières de la France, de l'Angleterre,
+ de la Russie, de l'Autriche. L'armée ottomane passe
+ l'Euphrate, le 21 avril 1839 2
+
+ II. Politique arrêtée par le gouvernement français à la
+ nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs. Son entente
+ avec l'Angleterre et avec l'Autriche. Réserve de la
+ Prusse. Embarras de la Russie. Premiers indices de
+ désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à en
+ tirer parti 14
+
+ III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est fait. M.
+ Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
+ président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager
+ une campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain.
+ Procès des émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse
+ du cabinet 26
+
+ IV. Le crédit de dix millions pour les armements d'Orient.
+ Rapport de M. Jouffroy. La discussion 44
+
+ V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud. Défection de la
+ flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec le pacha 51
+
+ VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
+ événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant
+ la Porte d'un arrangement direct avec le pacha. Situation
+ faite à la France par cette note 56
+
+ VII. Dissentiment croissant entre la France et
+ l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
+ demande le concours des autres puissances. Empressement de
+ la Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de
+ nous et se rapproche du Czar. Le gouvernement français
+ persiste néanmoins à soutenir les prétentions du pacha 61
+
+ VIII. Mission de M. de Brünnow à Londres. Malgré lord
+ Palmerston, le cabinet anglais repousse les propositions
+ russes et offre une transaction au gouvernement français.
+ Celui-ci maintient ses exigences. Ses illusions. M. de
+ Brünnow revient à Londres. Embarras de la France 71
+
+ IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions des
+ divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
+ offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme
+ électorale. Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée? 81
+
+ X. L'Adresse de 1840. Le débat sur la politique intérieure
+ et sur la question d'Orient. Discours de M. Thiers. Le
+ ministère persiste dans ses exigences pour le pacha 86
+
+ XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du duc de
+ Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
+ sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même
+ est atteinte 95
+
+
+ CHAPITRE II.--QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE
+ (mars-juillet 1840) 102
+
+ I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des
+ offres au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se
+ décide à former un cabinet sous sa présidence. Il obtient
+ le concours de deux doctrinaires. Composition du ministère
+ du 1er mars 102
+
+ II. Le plan de M. Thiers. M. Billault est nommé
+ sous-secrétaire d'État et M. Guizot reste ambassadeur. La
+ gauche satisfaite et triomphante. Attitude défiante et
+ hostile des conservateurs. Le Roi et le ministère. M.
+ Thiers et ses «conquêtes individuelles» 111
+
+ III. La loi des fonds secrets. Les conservateurs se
+ disposent à livrer bataille. La discussion à la Chambre
+ des députés: M. Thiers, M. de Lamartine, M. Barrot, M.
+ Duchâtel. Victoire du ministère 123
+
+ IV. Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du
+ duc de Broglie. La discussion 131
+
+ V. La question d'Orient dans la discussion des fonds
+ secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration de M. Thiers
+ à la Chambre des pairs 136
+
+ VI. Amnistie complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand
+ Marrast. Place offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations
+ de corruption. La proposition Remilly sur la réforme
+ parlementaire. M. Thiers a besoin d'une diversion 143
+
+ VII. Le gouvernement annonce qu'il va ramener en France
+ les restes de Napoléon. Effet produit. Comment M. Thiers a
+ été amené à cette idée et a obtenu le consentement du Roi.
+ Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
+ journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours
+ de M. de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé
+ par la commission et accepté par M. Thiers. Colères de la
+ presse de gauche et tentative de souscription. Le
+ ministère est débordé. Échec de la souscription. Mauvais
+ résultat de la diversion tentée par M. Thiers 153
+
+ VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le président du
+ conseil. Son discours sur l'Algérie 168
+
+ IX. Les pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et
+ sa déclaration sur «l'organisation du travail». Les
+ banquets réformistes. Le _National_ et les communistes 174
+
+ X. La proposition Remilly est définitivement «enterrée».
+ Divisions dans l'ancienne opposition. Le mouvement
+ préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les
+ conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils
+ craignent la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le
+ cabinet. Situation de M. Thiers à la fin de la session 184
+
+
+ CHAPITRE III.--LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840
+ (mars-juillet 1840) 192
+
+ I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du
+ temps, ramener l'Angleterre, se dégager du concert
+ européen et pousser sous main à un arrangement direct
+ entre le sultan et le pacha 192
+
+ II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
+ gouvernement français. Son argumentation avec lord
+ Palmerston. Peu d'effet produit sur ce dernier 196
+
+ III. Obstacles que lord Palmerston rencontre parmi ses
+ collègues et ses alliés. Transactions proposées par les
+ ministres d'Autriche et de Prusse. Refus de la France.
+ Négociations diverses. Nouvelles offres de transaction 202
+
+ IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte et le
+ pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances.
+ Lord Palmerston pousse à faire une convention sans la
+ France. La Russie, l'Autriche et la Prusse y sont
+ disposées. Résistances dans l'intérieur du cabinet
+ anglais. On se cache de M. Guizot. Ce qu'il écrit à M.
+ Thiers. Signature du traité sans avertissement préalable à
+ l'ambassadeur de France. Stipulations du traité.
+ _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion 212
+
+
+ CHAPITRE IV.--LA GUERRE EN VUE (juillet-octobre 1840) 229
+
+ I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet.
+ L'effet sur le public. Les journaux. Le ministère ne
+ cherche pas à contenir l'opinion 230
+
+ II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée 237
+
+ III. Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son
+ attitude dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la
+ guerre. Accord extérieur du Roi et de son ministre 242
+
+ IV. Les armements. Attitude diplomatique de M. Thiers.
+ Langage de M. Guizot à Londres. Lord Palmerston persiste
+ dans sa politique, malgré les hésitations de ses
+ collègues. Débats à la Chambre des communes 247
+
+ V. Inquiétudes de l'Autriche et de la Prusse. Intervention
+ conciliatrice du roi des Belges. Elle échoue devant
+ l'obstination de lord Palmerston. Le _memorandum_ anglais
+ du 31 août 254
+
+ VI. Louis-Napoléon réfugié à Londres. Ses menées pour
+ s'allier à la gauche et débaucher l'armée. Expédition de
+ Boulogne. Impression du public. Le procès 262
+
+ VII. Continuation des armements. Fortifications de Paris.
+ M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en
+ Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux
+ ambassadeurs. La presse. Les journaux ministériels et
+ radicaux. Excitation ou inquiétude du public. Les grèves.
+ L'Europe est à la merci des incidents 271
+
+ VIII. Les premières mesures d'exécution contre le pacha.
+ Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de
+ transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers.
+ Divisions dans le sein du cabinet anglais 288
+
+ IX. Déchéance du pacha et bombardement de Beyrouth. Lord
+ Palmerston triomphe. Mécompte de M. Thiers. Explosion
+ belliqueuse en France. Premiers symptômes de réaction
+ pacifique. Les journaux poussent à la guerre 296
+
+ X. Que serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut
+ espérer concentrer la lutte entre la France et l'Autriche.
+ Dispositions de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse,
+ de la Confédération germanique. Puissant mouvement
+ d'opinion contre la France, en Allemagne. Son origine. Ses
+ manifestations en 1840. Réveil de l'idée allemande qui
+ sommeillait depuis 1815. La France, en cas de guerre, se
+ fût retrouvée en face de la coalition. La propagande
+ révolutionnaire n'eût pas été une force contre l'Europe,
+ et elle eût été un danger pour la France 307
+
+ XI. M. Thiers penche vers une attitude belliqueuse.
+ Divisions du cabinet. Résistance du Roi. Les ministres
+ offrent leur démission. Transaction entre le prince et ses
+ conseillers. La note du 8 octobre 323
+
+ XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,
+ l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction
+ pacifique se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers.
+ L'attentat de Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet
+ sur le discours du trône. Démission du ministère. Les
+ résultats de la seconde administration de M. Thiers.
+ Service rendu par Louis-Philippe 336
+
+
+ CHAPITRE V.--LA PAIX RAFFERMIE (octobre 1840-juillet 1841) 351
+
+ I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce
+ dernier s'était, dans les derniers temps, séparé de la
+ politique de M. Thiers. Composition du ministère du 29
+ octobre. Hostilités qu'il rencontre. Dans quelle mesure
+ peut-il compter sur l'appui de tous les conservateurs? On
+ ne croit pas généralement à sa durée. Confiance de M.
+ Guizot 352
+
+ II. Discours du trône. Rétablissement de l'ordre matériel.
+ M. Guizot tâche de se faire offrir par les puissances des
+ concessions qui permettent à la France de rentrer dans le
+ concert européen. Dispositions des diverses puissances.
+ Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien
+ céder. Le _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des
+ partisans de la conciliation à Londres. Les revers des
+ Égyptiens en Syrie mettent fin à ces efforts.
+ Désappointement du gouvernement français. L'Égypte est
+ menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord Palmerston,
+ triomphant, est plus roide que jamais envers la France. M.
+ Guizot est réduit à la politique d'isolement et
+ d'expectative 360
+
+ III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours de M.
+ Guizot 382
+
+ IV. Premiers votes de la Chambre des députés. Dispositions
+ de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse 386
+
+ V. Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M.
+ Thiers sont à l'apogée de leur talent. Animosité des deux
+ armées. L'attaque de M. Thiers. La défense de M. Guizot.
+ Les autres orateurs. L'amendement de M. Odilon Barrot. Le
+ vote. M. Thiers est battu. Dans quelle mesure M. Guizot
+ est-il victorieux? 390
+
+ VI. Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des
+ cendres de l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion
+ qu'en tire M. Guizot 406
+
+ VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux
+ observations des cabinets étrangers. La loi de crédits
+ pour les fortifications de Paris. M. Thiers la soutient.
+ Dispositions hostiles ou incertaines dans une partie de la
+ gauche, dans la majorité et même dans le cabinet. La
+ discussion. Discours équivoque du maréchal Soult. Trouble
+ qui en résulte. Discours de M. Guizot. Résumé de M.
+ Thiers. Débat sur l'amendement du général Schneider.
+ Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention décisive de
+ M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent un
+ dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus 412
+
+ VIII. Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou
+ non de provoquer une grande discussion pour raffermir la
+ majorité? Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds
+ secrets. Effet produit. La discussion. Le ministère se
+ dérobe. Discours de M. Thiers. Réponse de M. Guizot. Le
+ vote 426
+
+ IX. Attaques de la presse contre le Roi. Les prétendues
+ lettres de Louis-Philippe publiées par la _France_. La
+ Contemporaine. Acquittement de la _France_. Scandale qui
+ en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi. Le
+ faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à
+ la Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint 435
+
+ X. Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore
+ Napier et Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle
+ soit approuvée par le sultan. La Porte, poussée par lord
+ Ponsonby, déclare la convention nulle et non avenue. Note
+ du 31 janvier 1841 par laquelle la conférence engage le
+ sultan à accorder l'hérédité au pacha 444
+
+ XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen et
+ à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement
+ français obtient satisfaction sur les points essentiels.
+ Difficultés sur les clauses de la convention. Rédaction
+ des actes. Hatti-shériff n'accordant au pacha qu'une
+ hérédité illusoire. Parafe des actes préparés à Londres 450
+
+ XII. La discussion des crédits supplémentaires de 1840 et
+ de 1841. Attaque de M. Thiers. M. Guizot refuse de
+ discuter les négociations en cours. Le bilan financier du
+ ministère du 1er mars 462
+
+ XIII. Nouveaux efforts de lord Ponsonby pour empêcher la
+ Porte de faire des concessions à Méhémet-Ali. Action
+ contraire de M. de Metternich. M. Guizot persiste dans son
+ attitude. Modification du hatti-shériff. Le gouvernement
+ français disposé à signer. Difficultés soulevées par lord
+ Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
+ allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié.
+ Signature du protocole de clôture et de la convention des
+ détroits 469
+
+ XIV. Conclusion 478
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet
+(Volume 4 / 7), by Paul Thureau-Dangin
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43310 ***
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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
-4 / 7), by Paul Thureau-Dangin
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-Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)
-
-Author: Paul Thureau-Dangin
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43310]
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-Language: French
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-Character set encoding: ISO-8859-1
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-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-
- HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
-
- PAR PAUL THUREAU-DANGIN
-
-
- OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
- GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886
-
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
- TOME QUATRIÈME
-
-
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- RUE GARANCIÈRE, 10
-
- 1888
-
- _Tous droits réservés_
-
-
-
-
-HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
-
-
-
-
-L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
-et de reproduction à l'étranger.
-
-Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
-librairie) en janvier 1887.
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR:
-
- =Royalistes et Républicains=, Essais historiques sur des questions de
- politique contemporaine:
- I. _La Question de Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18
- brumaire_;
- II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration_;
- III. _Paris capitale sous la Révolution française_. Un volume in-8º.
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- =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet=.
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-
- =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II et III. _2e
- édition._ Trois vol. in-8º. Prix de chaque vol
-
- 8 fr. »
-
- (_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885
- et 1886._)
-
-
-PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-MONARCHIE DE JUILLET
-
-
-
-
-LIVRE IV
-
-LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
-
-(Mai 1839-Juillet 1841)
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LA QUESTION D'ORIENT
-
-ET LE MINISTÈRE DU 12 MAI 1839.
-
-(Mai 1839-février 1840).
-
- I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre
- Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre
- la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un
- conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la
- France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'armée
- ottomane passe l'Euphrate, le 21 avril 1839.--II. Politique
- arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée en
- campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec
- l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
- indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à
- en tirer parti.--III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est
- fait. M. Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
- président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager une
- campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procès des
- émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse du cabinet.--IV. Le
- crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M.
- Jouffroy. La discussion.--V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud.
- Défection de la flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec
- le pacha.--VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
- événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte
- d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite à la
- France par cette note.--VII. Dissentiment croissant entre la
- France et l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
- demande le concours des autres puissances. Empressement de la
- Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de nous et se
- rapproche du czar. Le gouvernement français persiste néanmoins à
- soutenir les prétentions du pacha.--VIII. Mission de M. de
- Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston, le cabinet anglais
- repousse les propositions russes et offre une transaction au
- gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences. Ses
- illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la
- France.--IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions
- des divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
- offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme électorale.
- Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée?--X. L'Adresse de 1840.
- Le débat sur la politique intérieure et sur la question d'Orient.
- Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans ses exigences
- pour le pacha.--XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du
- duc de Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
- sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même est
- atteinte.
-
-
-I
-
-Depuis qu'elle avait écarté le péril de guerre, conséquence immédiate
-de la révolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler
-sa politique extérieure par aucune complication vraiment inquiétante.
-Bien au contraire, pendant la dernière période, de 1836 à 1839, une
-sorte de calme plat avait régné dans l'Europe entière, et les
-puissances semblaient d'accord pour éviter toute affaire et maintenir
-le _statu quo_. Les choses vont changer. Une crise se prépare au
-dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royauté
-nouvelle. On peut en fixer le début au 21 avril 1839, jour où les
-Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'armée du pacha
-d'Égypte, réveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'à
-ce que cette question soit de nouveau assoupie par la convention dite
-des détroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux années, ce
-n'est pas seulement le sort de l'empire ottoman ou du pachalik
-d'Égypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe,
-c'est la paix du monde.
-
-Cette question d'Orient n'était pour personne une nouveauté. Déjà une
-première fois, en 1831, les puissances avaient été surprises par un
-conflit armé entre Méhémet-Ali et la Porte. On n'a pas oublié les
-événements d'alors: les troupes turques mises partout en déroute; la
-Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les soldats du
-pacha; le sultan épeuré, ne trouvant pas de secours en Occident et se
-jetant dans les bras de la Russie, qui n'était que trop disposée à
-saisir cette occasion d'intervenir; l'émotion de la France et de
-l'Angleterre en apprenant que la flotte du czar avait franchi le
-Bosphore et que ses bataillons campaient aux portes de Constantinople;
-nos agents se démenant pour imposer aux combattants un rapprochement
-qui ôtât prétexte et mît fin à l'occupation russe; l'arrangement de
-Kutaièh conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment même
-où notre diplomatie se félicitait de ce résultat, la Russie obtenant
-de la Porte, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skélessi, par
-lequel elle se faisait demander de fournir au sultan toutes les forces
-de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin «pour la tranquillité
-et la sûreté de ses États»; l'irritation des puissances occidentales à
-la nouvelle d'une convention qui plaçait l'empire ottoman sous la
-protection exclusive de la Russie; enfin, après tout ce bruit, une
-sorte d'accalmie, et l'attention des politiques européens rappelée
-vers des questions, sinon plus graves, du moins plus proches: tels
-sont les faits que nous avons déjà eu occasion de raconter[1], mais
-qu'il convenait de rappeler comme le point de départ des incidents
-ultérieurs.
-
-[Note 1: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § II.]
-
-L'arrangement de Kutaièh, par lequel le gouvernement de la Syrie avait
-été concédé au pacha d'Égypte, était un expédient, non une solution.
-Chacune des parties ne l'avait accepté ou subi que comme une trêve
-momentanée. La Porte, qui venait de perdre la Grèce et la régence
-d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conquérir
-une demi-indépendance, pouvait-elle se résigner facilement à partager
-ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination était
-à la fois trop étendue pour ne pas exciter son ambition, et trop
-précaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle
-devait finir avec lui; or un vieillard de soixante-cinq ans, au
-pouvoir depuis plus d'un quart de siècle, ne devait-il pas chercher à
-assurer à ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le
-conflit, qui était dans la force des choses, s'aggravait encore par le
-caractère des deux hommes en présence: d'une part, Mahmoud, despote
-impérieux, emporté et sanguinaire, enivré de son omnipotence et
-furieux de sa faiblesse, à la fois épuisé et surexcité par la boisson
-et la débauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui
-aussi avait tenté, mais sans aucun succès, de réformer et de ranimer
-l'empire turc; humilié jusqu'à la rage, dans son vieil orgueil de
-sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant voué à ce
-dernier une haine sombre, implacable, et possédé par cette unique
-pensée: prendre sa revanche à tout prix et à tout risque; d'autre
-part, Méhémet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimulé, mais fier
-de ses succès, confiant dans ses forces et son étoile; d'une ambition
-sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant à un pouvoir
-héréditaire, mais rêvant même de jouer, auprès de son suzerain, le
-rôle d'une sorte de maire du palais[2].
-
-[Note 2: «Tout le mal vient du sultan, disait Méhémet-Ali à M. de
-Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le détrôner, mettre son fils à sa
-place. J'aurais été assister mon nouveau souverain pendant son
-enfance, et j'aurais laissé Ibrahim en Égypte.» (_Mémoires inédits de
-M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-Des deux côtés, à Constantinople et à Alexandrie, on était donc aux
-aguets, cherchant l'occasion, là d'une revanche, ici de nouveaux
-succès. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des
-insurrections, rassemblait des troupes, mettait en mouvement des
-vaisseaux, et annonçait, de temps à autre, aux ambassadeurs, que, n'y
-pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Méhémet-Ali prenait
-des allures royales et dédaignait de remplir, envers son souverain,
-les conditions qui lui étaient imposées. Aux musulmans, il se
-présentait comme le vrai, le seul défenseur de l'islamisme contre le
-czar. En même temps, fort occupé du monde chrétien, il s'appliquait à
-séduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments
-existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuadé
-qu'une guerre générale était imminente, se flattait d'en tirer large
-profit; il prétendait même la hâter, et, le 3 septembre 1833, faisait
-passer à la France et à l'Angleterre, une note par laquelle il leur
-offrait une armée de cent cinquante mille hommes, avec une flotte de
-sept vaisseaux et de six frégates, pour attaquer la Russie, demandant
-comme prix de son concours la permission de se proclamer
-indépendant[3]. Rebuté de ce côté, il changeait de rôle, en habile
-comédien qu'il était, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la
-mauvaise tête et feignait d'être résolu à tout bouleverser, dans
-l'espoir que les puissances effrayées lui feraient obtenir quelque
-chose pour avoir la paix. D'autres fois, il portait son action sur
-Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de réduire
-son armée et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit à ses
-demandes. Ses moyens variaient; son but était toujours le même:
-obtenir sinon l'indépendance absolue, du moins l'hérédité de ses
-pachaliks.
-
-[Note 3: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-Ainsi, d'année en année, la situation devenait plus tendue entre
-Constantinople et Alexandrie. Chaque fois que la rupture paraissait
-imminente, les puissances, qui toutes alors redoutaient fort le
-moindre ébranlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin
-de contenir le ressentiment de l'un et l'ambition de l'autre. Mais,
-d'accord pour imposer le _statu quo_, elles étaient loin d'agir par
-les mêmes motifs et d'avoir les mêmes vues sur les questions qui se
-posaient en Orient. Ce sont ces vues qu'il importe d'abord de bien
-connaître; elles aideront à comprendre les événements qui vont se
-dérouler.
-
-Commençons par la France. On sait comment, dès 1834, le duc de
-Broglie, à cette date ministre des affaires étrangères, avait entrevu,
-dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opération de
-diplomatie et de guerre qui eût dissous la coalition des puissances
-continentales et donné à la France, en Europe, une situation analogue
-à celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crimée[4]. Mais
-l'éminent homme d'État, qui concevait ce plan et le traçait avec la
-netteté habituelle de son esprit, se croyait encore trop proche de
-1830 pour en précipiter l'exécution, et, tout en protestant contre le
-traité d'Unkiar-Skélessi, il s'était refusé à provoquer une rupture.
-Cette préoccupation d'éviter tout ébranlement en Orient fut plus
-marquée encore sous le ministère suivant. N'était-ce pas l'époque où
-notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait
-elle-même de «faire du cardinal Fleury[5]»? À chaque menace de
-conflit, M. Thiers d'abord, M. Molé ensuite, s'empressaient d'agir,
-avec les autres puissances, pour empêcher le sultan et le pacha de se
-jeter l'un sur l'autre[6]. Toutefois, si en pareil cas nos ministres
-n'épargnaient pas plus leurs représentations à Alexandrie qu'à
-Constantinople, ils laissaient voir leur sympathie persistante pour
-Méhémet-Ali[7]. L'opinion et le gouvernement s'intéressaient à la
-fortune du maître de l'Égypte et du conquérant de la Syrie, par
-sentiment plus encore que par calcul, éblouis par ses succès, croyant
-à sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement
-quelques-uns de nos agents diplomatiques, l'amiral Roussin,
-ambassadeur à Constantinople, M. de Barante, ambassadeur à
-Saint-Pétersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne,
-mettaient-ils en doute et la puissance du pacha et l'avantage que
-pouvait avoir la France à seconder son ambition[8]; leurs
-avertissements se perdaient dans l'engouement général. Il était à peu
-près admis par tous qu'en Orient la cause de Méhémet-Ali était celle
-de la France.
-
-[Note 4: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § VII.]
-
-[Note 5: Lettre de M. Thiers, en date du 15 avril 1836 (Cf. plus haut,
-t. III, p. 52).]
-
-[Note 6: Dépêches de M. Thiers à M. de Barante, 26 avril 1836; de M.
-Molé à M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14
-septembre 1838; de M. Molé à M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de
-M. de Montebello à M. de Barante, 12 avril 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 7: Sur les origines de cette sympathie, cf. t. II, p. 357.]
-
-[Note 8: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_ et lettre de M. de
-Barante à M. Molé, 22 août 1838. (_Documents inédits._)]
-
-L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui eût exposé le sultan à
-une nouvelle défaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la
-protection armée, prévue par le traité d'Unkiar-Skélessi[9]. La
-nécessité de faire échec au gouvernement de Saint-Pétersbourg sur le
-Bosphore passait pour un des axiomes de la politique britannique. Ce
-n'était pas, d'ailleurs, à cette époque, le seul théâtre où les
-Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme éclatait, en même
-temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en résultait des
-rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: «Il m'est agréable
-d'être désagréable à la Russie.» Ces sentiments n'étaient pas pour
-nous déplaire; mais voici où nous cessions de nous entendre avec nos
-voisins. Autant le pacha était populaire en France, autant il était
-mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir établi dans ses
-États des monopoles nuisibles à leur commerce, et de s'être montré peu
-disposé à leur livrer, soit la route de Suez, soit celle de
-l'Euphrate. La faveur même que nous témoignions à Méhémet-Ali le
-rendait suspect au delà du détroit. Les maîtres de Gibraltar et de
-Malte s'offusquaient de voir les conquérants de l'Algérie dominer en
-Égypte et en Syrie; les maîtres de l'Inde n'admettaient pas que les
-routes y conduisant fussent directement ou indirectement dans notre
-main[10]. Ce n'était pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire
-malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'être
-encore avivée, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que
-l'on pouvait attendre quelque ménagement dans l'expression de ces
-méfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la
-trace singulièrement âpre et rude dans les lettres qu'il écrivait
-alors aux confidents de sa politique[11]. Sous prétexte de contenir le
-pacha, il l'eût volontiers brisé, et était toujours empressé à
-proposer contre lui des mesures de rigueur auxquelles nous nous
-refusions. Faute de pouvoir le frapper par les armes, il voulut
-l'atteindre par la diplomatie. Après des négociations rapides et
-mystérieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita
-singulièrement, un traité de commerce fut conclu, en août 1838, entre
-la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet était d'abolir
-les monopoles, à partir du 1er mai 1841, dans toute l'étendue de
-l'empire, y compris les pays gouvernés par Méhémet-Ali: coup droit à
-l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus. Encore
-lord Palmerston pouvait-il passer pour modéré à côté de son
-ambassadeur à Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et
-sans scrupule dans ses sympathies ou ses préventions, impérieux,
-étourdi, querelleur, cassant; à l'ordinaire, indolent au point de ne
-se lever qu'à six heures du soir, mais capable, à un moment donné,
-d'une énergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intérêt de
-son pays et de ses nationaux; exigeant et obtenant du sultan la
-destitution du ministre des affaires étrangères, parce qu'un négociant
-anglais, pris en flagrante contravention, avait été bâtonné; prompt à
-briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilités, plus
-disposé à diriger son gouvernement qu'à se laisser diriger par lui, le
-compromettant souvent; malgré tout, se maintenant en place, grâce à
-son crédit parlementaire et aussi parce que, même dans ses esclandres,
-il servait ou du moins flattait les passions de son ministre et de sa
-nation. Sa réputation était faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode
-le traitait d'«extravagant»[12]; «c'est, disait M. de Metternich, un
-fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre
-malgré les ordres formels de sa cour[13]». Anglais de la vieille
-roche, détestant les Russes[14] et jalousant les Français, il avait
-juré la perte de Méhémet-Ali, qui avait, à ses yeux, le double tort
-d'être le client de la France et de fournir à la Russie une occasion
-de protéger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et
-d'aviver contre lui la fureur du sultan, tellement qu'il semblait
-parfois pousser ce dernier au conflit redouté par le gouvernement
-anglais. Du reste, lord Palmerston lui-même, tout en détournant la
-Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y préparer
-par l'organisation de son armée et la restauration de ses
-finances[15]. Ajoutons, pour compléter cette physionomie de la
-politique anglaise, qu'au moment où elle dénonçait, comme une atteinte
-à l'équilibre général, l'influence de la France en Égypte, elle
-profitait, en janvier 1839, de ce que l'Europe regardait ailleurs,
-pour mettre la main sur Aden et créer un nouveau Gibraltar à l'entrée
-de la mer Rouge.
-
-[Note 9: Lettre de lord Palmerston à lord Granville, 8 juin 1838.
-(BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 234.)]
-
-[Note 10: BULWER, t. II, p. 256.]
-
-[Note 11: BULWER, t. II, p. 147, 233, 235, 248, 250.]
-
-[Note 12: Dépêche du 13 septembre 1839. (HILLEBRAND, _Geschichte
-Frankreichs_, t. II, p. 386.)]
-
-[Note 13: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 14: Lord Ponsonby disait à M. de Bois-le-Comte, en janvier 1834:
-«Nous avons fait le serment de brûler la flotte russe à Sébastopol, et
-nous tiendrons ce serment.» (_Mémoires inédits de M. de
-Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 15: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, du 13 septembre
-1838. (BULWER, t. II, p. 246.)]
-
-On aurait pu croire que les raisons qui faisaient redouter aux deux
-puissances occidentales un conflit entre le pacha et le sultan, devaient
-le faire désirer par la Russie. Il n'en était rien. Sans doute le
-gouvernement de Saint-Pétersbourg ne faisait pas bon marché du droit de
-protection qu'il s'était fait accorder en 1833, et ne se montrait
-nullement disposé à le partager avec le reste de l'Europe[16]; mais il
-se rendait compte des dangers auxquels il s'exposerait en l'exerçant.
-Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Barante, écrivait, le 4
-décembre 1838: «La Russie n'a, en ce moment, aucun projet sur la
-Turquie. Elle craint, plus qu'aucune puissance, de voir arriver le cas
-prévu par le traité d'Unkiar-Skélessi. Par orgueil, elle tiendrait sa
-parole et enverrait une armée à Constantinople; seulement, elle prévoit
-que ce serait la guerre, et la guerre de tous contre elle. Aussi elle
-veut le _statu quo_ et s'effraye quand il est en péril[17].»
-L'ambassadeur russe près le sultan unissait donc ses efforts à ceux du
-représentant de la France et de l'internonce d'Autriche, pour détourner
-le Divan de toute tentative contraire à l'arrangement de Kutaièh. Le
-czar s'était d'ailleurs aperçu qu'en laissant trop voir, après 1830, son
-désir d'allumer une grande guerre contre la France, il s'était fait du
-tort en Europe, particulièrement en Allemagne, où l'on avait soif de
-repos. Désormais, il visait à se faire, au contraire, «un renom de
-modération et d'amour de la paix[18]». Son principal ministre, M. de
-Nesselrode; était bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique
-incapable de résister à une seule folie de son maître, il était, par
-lui-même, raisonnable, poli, éloigné de tout ce qui était hasardeux et
-compliqué, et se sentait beaucoup plus à son aise quand l'empereur était
-sage[19]. Ce n'était pas qu'au fond Nicolas voulût moins de mal que par
-le passé à la France de Juillet: son animosité subsistait et n'avait
-même fait que s'exaspérer par l'impuissance. Mais, en se montrant modéré
-dans les complications orientales, il se flattait précisément d'y
-trouver l'occasion de nous jouer quelque méchant tour. Sa persuasion
-était «qu'il serait toujours aisé de rompre l'alliance de l'Angleterre
-et de la France, ou de profiter d'une rupture qui adviendrait
-infailliblement[20]». Avec la perspicacité de la haine, il avait tout de
-suite deviné où se ferait cette rupture. Causant un jour, en février
-1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant et de la question
-égyptienne, il s'était laissé aller à dire: «L'Égypte! les Anglais la
-veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle communication qu'ils
-cherchent à ouvrir avec les Indes; ils s'établissent dans le golfe
-Persique et la mer Rouge. Vous vous brouillerez avec eux pour
-l'Égypte[21].» Notre vigilant ambassadeur avait eu soin de transmettre
-aussitôt à son gouvernement une conversation qui trahissait si
-clairement l'espoir de notre mortel ennemi. Quelques semaines plus tard,
-complétant cet avertissement, M. de Barante faisait connaître le piége
-qu'allait nous tendre la politique russe. «Le gouvernement de
-Saint-Pétersbourg, écrivait-il, entrera avec complaisance dans tous les
-projets d'arrangement destinés à assurer l'état de paix... mais son
-influence s'exercera à diminuer et à anéantir la nôtre. Il cherchera à
-faire que tout se règle presque indépendamment de nous... Il a
-l'espérance de nous tenir dans un état d'isolement pacifique, de nous
-placer plus ou moins hors du cercle où pourraient se traiter les communs
-intérêts de l'Europe[22].» C'était écrire, plus de quinze mois à
-l'avance, l'histoire du traité du 15 juillet.
-
-[Note 16: Toutes les fois que les autres puissances lui parlaient
-d'établir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la
-sourde oreille. (Dépêche inédite de M. de Barante à M. Molé, en date
-du 17 décembre 1838.) En 1838, Méhémet-Ali ayant menacé de recourir
-aux armes, lord Palmerston invita aussitôt les représentants de la
-France, de l'Autriche et de la Russie à s'entendre avec lui, pour
-arrêter les moyens de coercition à employer contre le pacha. En
-réponse à cette communication, le gouvernement de Saint-Pétersbourg
-fit notifier à Paris et à Londres, «qu'il verrait sans méfiance les
-mesures prises par les puissances maritimes dans la Méditerranée, mais
-que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menacée à Constantinople,
-il pourvoirait à la sûreté de son alliée, comme il y était tenu par le
-traité d'Unkiar-Skélessi». Loin donc de s'associer à une action
-commune, le czar disait en quelque sorte à la France et à
-l'Angleterre: «Je ne me mêlerai pas de ce que vous ferez dans la
-Méditerranée; ne vous mêlez pas davantage de ce que je ferai dans la
-mer de Marmara.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 17: Lettre à M. Bresson.--M. de Barante ajoutait, peu après, le
-6 mai 1839, dans une dépêche à M. de Montebello: «On aime mieux
-attendre une époque où l'Europe, livrée à d'autres circonstances, ne
-tiendrait plus, comme aujourd'hui, la puissance russe en observation,
-en surveillance assidue.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 18: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février et 31 mars
-1839; lettre du même à M. Bresson, 15 avril 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 19: M. de Barante écrivait un peu plus tard: «M. de Nesselrode
-est un de ceux qui disent le moins la vérité à l'Empereur. Son
-caractère est timide; il aime son repos avant tout. Il est convaincu
-de l'inutilité d'une contradiction directe; il attend que les
-premières impressions se calment, se bornant à faire en sorte que la
-politique de l'Empereur soit suivie avec prudence, sans détermination
-trop soudaine et trop risquée.» (Lettre à M. Guizot, du 28 mai 1841.
-_Documents inédits._)]
-
-[Note 20: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, 20 novembre 1838.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 21: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février 1839.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 22: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, était adressée à M.
-Thiers, que M. de Barante, trompé par un faux bruit, croyait alors
-être devenu ministre des affaires étrangères. M. de Barante ajoutait,
-le 8 juin 1839, dans une lettre au maréchal Soult: «Déjà, plus d'une
-fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de voir
-se former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition
-pacifique, unie pour diminuer notre influence.» (_Documents
-inédits._)]
-
-Le gouvernement de Vienne était au moins aussi intéressé que celui de
-Londres à empêcher les Russes de dominer à Constantinople. M. de
-Metternich répétait volontiers «qu'il valait mieux, pour son pays,
-courir les chances d'une guerre d'extermination que de laisser la
-Russie acquérir un seul village sur la rive droite du Danube[23]». En
-1828 et 1829, lors de la guerre entre le czar et le sultan, le cabinet
-autrichien avait proposé, sans succès il est vrai, à l'Angleterre et à
-la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait été
-sur le point de se jeter seul dans la lutte pour défendre le passage
-du Danube. Les échecs subis, au début de ces campagnes, par les armes
-russes, n'avaient excité nulle part plus d'allégresse qu'à Vienne.
-Après les événements de Juillet, M. de Metternich ne changea pas
-d'avis sur Constantinople; mais une crainte plus pressante, celle de
-la révolution française, effaça ou du moins domina dans son esprit
-toute autre préoccupation. La Russie devant former l'arrière-garde de
-la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut obligé de la ménager. De là
-ses efforts pour se persuader et pour persuader aux autres que la
-politique russe était absolument changée, et que le czar avait, sur
-l'Orient, les vues les plus modérées et les plus désintéressées[24].
-Quand on fut un peu éloigné de 1830, quand la monarchie de Juillet eut
-donné, au dedans, des gages de sa résistance conservatrice, et se fut,
-au dehors, rapprochée des puissances continentales, le chancelier
-sentit renaître sa préoccupation de l'ambition moscovite. Il écouta
-avec moins de méfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne
-manquait pas une occasion de lui démontrer l'intérêt de l'Autriche à
-s'allier avec la France et l'Angleterre pour défendre l'empire ottoman
-contre la Russie, et il laissa entrevoir qu'à un moment donné, il ne
-refuserait peut-être pas son concours[25]. Toutefois, ce n'était
-jamais dans la politique de M. de Metternich de précipiter les
-événements. Bien que voyant de loin les difficultés, il aimait mieux
-les attendre qu'aller au-devant, et se fiait volontiers au temps pour
-les écarter ou les atténuer; sa maxime favorite était «que l'art de
-guérir consistait à faire durer le malade plus que la maladie». Nul ne
-pouvait donc être surpris de le voir s'unir à ceux qui cherchaient à
-prolonger le plus possible le _statu quo_ en Orient. Ce n'est pas que
-ce _statu quo_ lui plût complétement. Sans avoir, contre Méhémet-Ali,
-la même animosité que l'Angleterre, il goûtait peu ce parvenu, dont
-l'origine et les prétentions lui paraissaient avoir quelque chose de
-révolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en 1833, la France eût
-poussé à un arrangement direct entre le sultan et le pacha, au lieu de
-faire régler la question par l'entremise et sous la garantie de toutes
-les puissances. «Si l'on eût suivi ce dernier système, disait-il, le
-czar n'aurait pu faire de son côté le traité d'Unkiar-Skélessi.» Aussi
-le désir le plus vif du chancelier autrichien, celui qu'il ne manquait
-pas une occasion de témoigner dans ses conversations avec les
-ambassadeurs, était d'amener les puissances à une délibération commune
-sur tout ce qui regardait l'empire ottoman, et il laissait voir que,
-dans sa pensée, Vienne serait le siége indiqué d'une telle conférence.
-
-[Note 23: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 24: Cf. plus haut, t. II, p. 359 et 364.--Faut-il croire qu'en
-septembre 1833, lors de l'entrevue de Münchengraetz, la cour de Vienne
-alla jusqu'à conclure secrètement avec la Russie un traité de partage
-éventuel? Le fait est rapporté par MARTENS, dans un ouvrage intitulé:
-_Die Russische Politik in der orientalischen Frage_, et cité par
-HILLEBRAND, t. II, p. 360.]
-
-[Note 25: Par moments même, on eût pu croire que le cabinet de Vienne
-allait tout de suite lier partie avec les puissances occidentales
-contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg; seulement, il s'arrêtait
-bientôt, comme effrayé de sa hardiesse et tremblant de n'être pas
-assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficultés s'étant élevées
-entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la saisie, dans la mer
-Noire, d'un navire anglais, le _Vixen_, M. de Metternich fit des
-avances à la première de ces puissances, puis les retira, croyant
-avoir lieu de douter de sa résolution. Comme on lui demandait compte
-de cette volte-face: «L'Autriche, répondit-il, ne pouvait pas se
-brouiller avec la Russie, pour une affaire sans valeur que
-l'Angleterre elle-même ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez
-certain que vous nous trouveriez au besoin, si vous aviez raison et
-volonté de soutenir votre droit.» Et il disait à M. de Sainte-Aulaire:
-«Les whigs sont de misérables fanfarons; jamais ils n'auront le
-courage de tirer un coup de canon. Malheur à qui s'engagerait avec eux
-dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.»
-(_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues différentes, toutes
-les puissances s'étaient rencontrées, depuis 1833, dans un même effort
-pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient réussi, tant bien
-que mal, pendant six années. Paix fragile, cependant, à la merci des
-coups de tête d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se
-lassa le premier d'obéir à la consigne européenne. Atteint du
-_delirium tremens_, ne semblant presque plus qu'un cadavre, il se
-sentait mourir, mais n'en était que plus impatient d'assouvir sa
-haine. Au printemps de 1839, tout indiquait qu'il allait rompre la
-paix. Par son ordre, on avait levé, de gré ou de force, tout ce que
-l'on avait pu trouver de soldats, et une armée considérable se massait
-en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occupés par les
-Égyptiens. À ces démarches menaçantes, Méhémet-Ali répondit en
-renforçant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il
-était, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais,
-plus habile que le sultan, il ordonna aux siens de se tenir sur la
-défensive. Ému de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de France
-tenta un dernier effort pour maintenir la paix: ce fut sans succès,
-d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le même sens, comme l'y
-obligeaient les instructions de son gouvernement, encourageait sous
-main Mahmoud[26]. Celui-ci n'hésita donc pas à donner à ses généraux
-l'ordre d'ouvrir les hostilités. Le 21 avril 1839, l'armée ottomane
-franchissait l'Euphrate.
-
-[Note 26: Peu après, comme le chargé d'affaires de France à Londres se
-plaignait à lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby en cette
-circonstance, le ministre anglais se défendit en lisant les dépêches
-envoyées du _Foreign Office_, qui toutes concluaient à empêcher la
-guerre d'éclater. «Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais vous nier
-que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage
-pas, a toujours été opposée au maintien du _statu quo_ de Kutaièh; il
-préférait même les partis extrêmes, comme susceptibles au moins d'un
-dénouement favorable.» Lord Palmerston exprimait l'espoir, mais sans
-oser rien affirmer, «que l'ambassadeur avait fait passer ses opinions
-personnelles après ses instructions». (Dépêche de M. de Bourqueney au
-maréchal Soult, 9 juillet 1839, citée dans les _Mémoires de M.
-Guizot_.)]
-
-
-II
-
-La nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs arriva à Paris quelques
-jours après la constitution du ministère du 12 mai[27]. Jamais on
-n'eût eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique
-clairvoyant, et ayant assez d'autorité sur la Chambre pour que
-celle-ci lui laissât une complète liberté d'action. Or, dans le
-nouveau cabinet, le portefeuille des affaires étrangères était
-attribué au maréchal Soult. On cherchait bien à présenter ce choix
-comme une satisfaction aux susceptibilités patriotiques, tant
-échauffées par les débats de la coalition. Dans une déclaration lue le
-13 mai, lorsque le cabinet se présenta pour la première fois devant
-les Chambres, on faisait dire au maréchal: «Messieurs, en consacrant
-mon dévouement au service du Roi, dans un nouveau département où les
-questions d'honneur national ont tant de prépondérance, je n'ai pas
-besoin de vous assurer que la France retrouvera toujours, dans les
-discussions de si chers intérêts, les sentiments du vieux soldat de
-l'Empire, qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et
-glorieuse.» Ce n'étaient guère là que des phrases de rhétorique, plus
-compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de portée sérieuse au
-dedans. La vérité est que le maréchal, de grande autorité dans les
-choses militaires, connaissait mal les affaires diplomatiques, avait
-peu d'aptitude pour les traiter, encore moins pour les exposer et les
-discuter à la tribune. Nul de ses collègues ne se trouvait, par son
-passé, en position de le suppléer. Restait, il est vrai, le Roi, et le
-sentiment général était que la composition du cabinet lui avait livré
-toute la politique extérieure[28]. S'il en eût été franchement ainsi,
-les choses, à ne considérer que le point de vue diplomatique, n'en
-eussent pas plus mal marché. Seulement, comme nous aurons occasion de
-l'observer, Louis-Philippe avait trop à compter avec les
-susceptibilités alors si éveillées de la Chambre à l'endroit du
-pouvoir personnel, pour exercer à son aise la direction que le
-ministre lui eût volontiers abandonnée. Cette Chambre, bientôt, ne
-prétendra pas moins que la couronne suppléer à l'incompétence du
-maréchal. Le rôle que le ministre n'était pas en état de jouer se
-trouvera donc partagé et comme tiraillé entre deux ingérences
-contraires. Là sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes
-des erreurs commises dans la question d'Orient. Au début, toutefois,
-et alors que l'attention du public n'était pas encore éveillée,
-l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premières
-démarches de notre diplomatie furent arrêtées sous son inspiration
-manifeste[29].
-
-[Note 27: Rappelons la composition de ce cabinet: le maréchal Soult,
-ministre des affaires étrangères et président du conseil; M. Duchâtel,
-ministre de l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des
-finances; M. Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des
-travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le général Schneider,
-de la guerre; l'amiral Duperré, de la marine.]
-
-[Note 28: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 septembre 1839: «La
-politique extérieure est aujourd'hui purement et simplement celle du
-Roi». (_Documents inédits._)--Un diplomate prussien disait de son
-côté: «On ne doit attacher aucune importance à ce que dit le maréchal,
-jusqu'à ce qu'il ait pris les ordres du Roi.» (HILLEBRAND, _Geschichte
-Frankreichs_, t. II, p. 371.)]
-
-[Note 29: Ajoutons que, dans les bureaux mêmes de son ministère, le
-maréchal Soult possédait un employé supérieur qui devait, sans bruit,
-sans faste, faire une bonne partie de la besogne du ministre: c'était
-le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de grande
-expérience et ayant précisément accompli une partie de sa carrière
-dans les postes du Levant.]
-
-Tout d'abord, afin de prévenir, s'il en était temps encore, le choc
-des troupes en marche ou au moins d'en limiter les conséquences, le
-maréchal Soult fit partir deux de ses aides de camp, l'un pour
-Constantinople, l'autre pour Alexandrie, avec mission de réclamer la
-suspension des hostilités et d'en porter l'ordre aux deux armées. En
-même temps, afin de marquer que la France entendait tenir sa place
-dans le drame qui commençait, on déposa à la Chambre, le 25 mai, une
-demande de crédit de 10 millions à affecter au développement des
-armements maritimes. Ce n'étaient là que des mesures préliminaires. Il
-fallait, en outre, arrêter la direction qui serait donnée à notre
-politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement estima que
-l'intérêt premier, celui auquel tous les autres devaient être
-subordonnés, était d'empêcher que la Russie n'intervînt seule à
-Constantinople, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il estima
-également que la meilleure manière de sauvegarder cet intérêt était de
-faire de la question d'Orient une question européenne, en invitant
-toutes les grandes puissances à se concerter pour garantir ensemble
-l'indépendance de l'empire ottoman et résoudre les difficultés avec
-lesquelles cet empire se trouvait aux prises. Si la Russie entrait
-dans ce concert, elle renoncerait d'elle-même à son protectorat
-exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isolée en face
-de l'Europe. Les résultats à attendre de cette politique dépassaient
-même de beaucoup la question particulière de Constantinople, si
-importante qu'elle fût en elle-même. Il ne s'agissait, en effet, de
-rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances à
-l'espèce de Sainte-Alliance qui s'était essayée tant de fois à
-renaître depuis 1830; d'effacer les dernières traces de l'état de
-suspicion où la révolution de Juillet avait placé la France; de faire
-rentrer celle-ci dans le concert européen, non par grâce et à la
-dernière place, mais avec un rôle ouvertement initiateur; de rouvrir
-enfin une ère de libres combinaisons internationales où nous aurions
-le choix de nos amis et, par cela même, la possibilité de faire payer
-notre amitié. Et, pour ajouter à ces avantages de haute politique la
-saveur d'une sorte de vengeance, le gouvernement qui allait se trouver
-acculé entre l'isolement et la capitulation, était précisément ce
-gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le plus implacable
-ennemi de la monarchie de Juillet; nous nous disposions à retourner
-contre lui la coalition qu'il avait cherché à former contre nous.
-
-Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacité, n'ait eu la
-vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient été la raison
-déterminante de la direction donnée à la politique de la France.
-S'était-il aussi bien rendu compte d'une autre conséquence de cette
-politique? Du moment où nous demandions à l'Europe de s'emparer de la
-question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le règlement des
-rapports entre le sultan et son vassal. Or il ne fallait pas
-s'attendre que ce dernier rencontrât, chez toutes les puissances, la
-faveur que nous lui portions; on ne devait pas ignorer quelles
-étaient, à son égard, la froideur de l'Autriche et l'animosité de
-l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en péril
-l'existence politique du pacha. Nous étions assurés d'obtenir pour lui
-l'hérédité en Égypte,--ce qui était l'essentiel,--et même une part
-plus ou moins considérable de la Syrie. Mais quelle serait l'étendue
-de cette dernière concession? C'était sur ce point que nous pouvions
-avoir à compter avec les résistances des autres puissances. Le
-gouvernement français y avait-il songé? Entendait-il s'engager à fond
-pour triompher de ces résistances, ou bien, tout en se disposant à
-plaider la cause du pacha, avait-il pris d'avance son parti de ne pas
-tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser à
-soi-même et auxquelles il importait de répondre nettement, car de
-cette réponse dépendait la politique à suivre.
-
-De deux choses l'une.--Estimait-on que l'honneur et l'intérêt de la
-France lui imposaient de soutenir quand même toutes les prétentions de
-Méhémet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mêmes le
-tribunal qui devait nous donner tort; au lieu de provoquer la
-délibération commune des puissances, notre jeu était plutôt de les
-désunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions lui
-proposer de faire part à deux, autant, du moins, que le permettaient
-les préventions du czar. C'était la politique que prônait le parti
-légitimiste[30], et il semblait parfois que lord Palmerston craignît
-de nous la voir suivre[31].--Estimait-on, au contraire, qu'agrandir un
-peu plus le domaine asiatique de Méhémet-Ali n'était point, pour la
-France, un avantage comparable à celui qu'elle trouverait à écarter la
-Russie de Constantinople, à détruire ce qui restait de la
-Sainte-Alliance et à rentrer avec éclat dans la politique européenne?
-Alors il fallait prendre envers soi-même la résolution de laisser
-toujours à son rang secondaire la question de Syrie, et de ne pas
-mettre, pour elle, en péril le concert des puissances contre la
-Russie. À l'appui d'une telle conduite, on pouvait invoquer un
-précédent: lors de la constitution du royaume de Grèce, le
-gouvernement de la Restauration eût désiré faire attribuer au nouveau
-royaume la Thessalie et Candie; il y avait renoncé devant la
-résistance des autres puissances, et s'était tenu pour satisfait
-d'avoir obtenu le principal. Il y avait là deux politiques distinctes,
-opposées, l'une que l'on eût pu appeler égyptienne, l'autre
-européenne. On était libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde
-était, à notre avis, la plus honnête, la plus profitable, la plus
-facile, la moins dangereuse; elle était même la seule praticable,
-étant données les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout
-cas, il fallait choisir entre les deux. Viser à cumuler les avantages
-de l'une et de l'autre, c'était risquer de n'en obtenir aucun.
-Prétendre faire échec, en même temps, à la Russie en Turquie et à
-l'Angleterre en Égypte, c'était s'exposer à ce que ces deux puissances
-s'unissent contre nous.
-
-[Note 30: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles à la
-Chambre des pairs, le 6 janvier 1840.]
-
-[Note 31: Lord Palmerston écrivait, le 8 juin 1838, à lord Granville,
-ambassadeur d'Angleterre à Paris: «Il ne faut pas oublier que le grand
-danger pour l'Europe est la possibilité d'une combinaison entre la
-France et la Russie; elle rencontre à présent un obstacle dans les
-sentiments personnels de l'empereur; mais il peut ne pas en être
-toujours ainsi.» (BULWER, t. II, p. 235.)]
-
-En mai 1839, au moment où il fut surpris par l'entrée en campagne des
-Turcs, le gouvernement français ne pouvait pas se rendre compte, avec
-autant de précision que nous le faisons après coup, de l'alternative
-en face de laquelle il se trouvait placé et du choix qu'il avait à
-faire. La vérité est qu'à cette heure, il était à peu près
-exclusivement préoccupé du péril, qui lui paraissait imminent, de
-l'intervention de la Russie à Constantinople. Il ne songeait qu'à y
-parer et à saisir cette occasion de faire acte de politique
-européenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la
-question égyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et
-jusqu'à quel point il devrait y tenir tête ou y céder. Dans son
-application à former le concert européen, il n'avait pas renoncé au
-reste, mais il l'avait momentanément perdu de vue. D'ailleurs, il
-s'était fait, comme presque tout le monde alors, une telle idée de la
-puissance du pacha, de l'impossibilité où l'on serait de le réduire
-par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilité
-pour obliger les puissances à en passer, bon gré mal gré, par toutes
-les exigences de son client.
-
-Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien
-faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la
-voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités
-recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en
-rapport avec notre chargé d'affaires[32], et avait témoigné un vif
-désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout,
-soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de
-réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les
-limites d'une action commune[33]». On se mit d'accord sur la force
-respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant
-et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les
-hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y
-aurait à faire si les Russes, appelés par la Porte, arrivaient tout à
-coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha. Après
-quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres
-alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le
-sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le
-refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait
-qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé
-contre la Russie[34]. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en
-ces dispositions. «_Soult is a jewell_[35]», écrivait-il à son
-ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans
-des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du
-_Foreign Office_ ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés.
-«Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de
-France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre
-gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre
-les membres d'un même cabinet[36].» De son côté, le maréchal se
-déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le
-gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire
-d'accord, à Londres et à Paris[37]». Seulement, lord Palmerston se
-montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire
-appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir
-qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de
-la France[38]. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir
-contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque
-malgré lui, la formation[39].
-
-[Note 32: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur, le
-général Sébastiani, en congé pour cause de santé.]
-
-[Note 33: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (_Mémoires de M.
-Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 34: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
-Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 35: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (BULWER, t.
-II, p. 258.)]
-
-[Note 36: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (_Mémoires de
-M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 37: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 38: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
-Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 39: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait dans
-sa réponse à un _Memorandum_ du cabinet anglais: «Lord Palmerston se
-rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à
-provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet
-français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le
-temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France
-surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le
-salut de l'empire turc.»]
-
-À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait fort.
-C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt informé
-des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich s'était mis
-en rapport avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il
-proposait de «terminer le différend du sultan et du pacha au moyen
-d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti par elles et
-qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal d'intervention dans les
-affaires de l'empire ottoman». Comme base de cet arrangement, il
-indiquait le maintien des avantages viagers déjà concédés, en 1833, à
-Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte assurée à son fils
-Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une importance
-secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait
-_turco-égyptienne_, et acceptait d'avance ce que la France et
-l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il
-ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question
-_européenne_ proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention
-collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs,
-au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout
-de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances
-maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une
-frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des
-objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se
-flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des
-dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point
-auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence
-se réunît à Vienne[40]. Le gouvernement français ne pouvait que faire
-bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par
-l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance[41]. Par contre, il
-demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux
-puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à
-Constantinople[42]. Une telle démarche effarouchait bien un peu la
-timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement, presque
-de «courtisanerie» envers le czar[43]; il redoutait de manifester aux
-autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et d'aussi bonne
-heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans refuser ce
-qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps. À
-l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il, un
-procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre sa
-réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger pour
-nous mettre tous les cinq ensemble[44].» Si l'on tient compte de la
-politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà
-beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet
-de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme
-très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et
-l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui
-donnassent une impulsion vigoureuse[45].
-
-[Note 40: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi
-_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et
-dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (_Mémoires
-de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 41: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin 1839.
-(_Ibid._)]
-
-[Note 42: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28 juin
-1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 43: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un luxe
-de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur Nicolas.»
-(Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841. _Documents
-inédits._)]
-
-[Note 44: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 45: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet 1839.
-(_Documents inédits._)]
-
-À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la
-Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une
-question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui
-n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui
-avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères,
-répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen
-d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière
-«il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à
-nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une
-entente générale pour le règlement des affaires d'Orient[46].
-
-[Note 46: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839, et du
-maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (_Documents inédits._)]
-
-À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et
-éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort
-embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg
-et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas
-plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»;
-loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale»,
-il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le
-Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de
-consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de
-l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune»,
-et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive
-qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à
-reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il
-regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen
-d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe,
-demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de
-l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne
-pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets
-se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la
-conférence projetée à Vienne[47].
-
-[Note 47: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par les
-correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire,
-ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les
-dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.--Voy. aussi
-les documents émanés des agents anglais. (_Correspondence relative to
-the affairs of the Levant._)]
-
-Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se
-félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux
-d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,--c'étaient les expressions
-mêmes du maréchal Soult,--d'avoir retourné contre elle la coalition,
-et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel
-il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès[48]. Et cependant,
-à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible
-de sa politique: c'était la question égyptienne. Dès leurs premières
-communications, les deux cabinets de Londres et de Paris avaient
-exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant
-très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte
-héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque
-toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures
-coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par
-conseils bienveillants[49]. Sans doute les deux gouvernements, alors
-principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un
-et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le
-considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans
-l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à
-l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au
-milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer
-de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur
-de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman[50]»; on
-pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour
-chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un
-obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette
-intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères,
-de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des
-arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces
-contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres
-puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment
-toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité
-inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et
-de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent
-parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je
-crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un
-grand malheur; jamais leur union n'a été plus nécessaire[51].» Fait
-grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater entre ses
-adversaires; elle en était d'ailleurs informée par l'Angleterre
-elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston, dont
-l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il
-avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire
-agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire
-restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à
-Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg[52], au risque, comme le
-lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à
-entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France[53]. Le
-czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question
-égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha,
-nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au
-contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la
-coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en
-appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de
-la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout
-à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins
-mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication
-de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler,
-reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des
-autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui
-vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir
-à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le
-piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est
-sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses
-gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de
-Barante écrivait de Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il ne faut
-pas douter que le gouvernement du czar ne promette à l'Angleterre
-quelques avantages pour la décider à mettre tous ses intérêts à part
-des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de Sainte-Aulaire
-signalait de Vienne «la manoeuvre de la Russie, qui s'efforçait, par
-tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile allié[54].»
-
-[Note 48: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21 juillet
-1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 49: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai, 17
-et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de
-Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (_Mémoires de M.
-Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 50: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse de
-lord Palmerston, en date du 22 juillet. (_Mémoires de M. Guizot_,
-_Pièces historiques_.)]
-
-[Note 51: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi les
-_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 370, et une dépêche du
-maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1er août 1839.
-(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 52: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en date
-du 20 juillet 1839, et _Correspondence relative to the affairs of the
-Levant_.]
-
-[Note 53: Dépêche du maréchal Soult, 1er août 1839, et de M. de
-Bourqueney, 3 août. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 54: _Documents inédits._]
-
-
-III
-
-Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état
-de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se
-demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien,
-concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait
-alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La
-France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont
-elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès
-le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute
-moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il
-n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les
-difficultés du dehors.
-
-À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le
-ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude
-d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu
-d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de
-l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à
-l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle
-du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la
-couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le _Journal
-des Débats_ et la _Presse_, elles ne pardonnaient pas au cabinet
-d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé;
-pour ne pas paraître chercher une nouvelle crise, elles évitaient de
-faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur ressentiment,
-ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère, disait le _Journal
-des Débats_, c'est notre devoir; nous examinerons ses actes avec une
-attention sévère.» Peut-être cette sévérité était-elle augmentée par
-la résolution que le cabinet avait prise, un peu naïvement, de
-supprimer toutes les subventions aux journaux.
-
-Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou
-leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de
-conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le
-danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public,
-sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un
-accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins
-une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à
-lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur
-passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de
-cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui
-eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait,
-pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs,
-étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner,
-trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop
-impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de
-nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet
-n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne
-décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir
-guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat.
-
-M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte
-d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât
-les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de
-M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment
-«parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis
-un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de
-regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs.
-Louis-Philippe, chez lequel une expérience quelque peu sceptique et
-dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs ressentiments,
-semblait devoir se prêter sans difficulté à ce rapprochement: déjà il
-témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré d'avoir aidé à la
-formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient moins prompts à
-pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des doctrinaires;
-celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette rigueur, et qu'en
-attendant il devait se tenir à l'écart, ne manifester aucune humeur
-d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y revenir, aucune
-hésitation à servir gratuitement la cause conservatrice[55]. Il
-accepta virilement les conditions de cette sorte de pénitence:
-peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté nécessaire, mais
-aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme révèle alors, dans ce
-noble esprit, une tristesse intime, un regret poignant de la faute
-commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en faire confidence au
-public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses amis n'étaient pas
-sans entrevoir parfois quelque chose de cette souffrance[56]. Il
-trouva, du reste, un moyen d'occuper et d'intéresser la retraite
-momentanée à laquelle il était condamné. Sur la demande des éditeurs
-américains de la correspondance de Washington, il entreprit une étude
-sur le fondateur de la république des États-Unis. Les jouissances de
-l'historien le distrayaient et le consolaient des déboires du
-politique. Heureux ceux qui, en se livrant aux hasards, trop souvent
-trompeurs, de la vie publique, ont gardé le culte des lettres!
-Celles-ci, du moins, ne les trompent pas.
-
-[Note 55: M. Guizot a écrit dans ses _Mémoires_: «Il me fallut
-beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti
-de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)]
-
-[Note 56: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14 avril
-1840. (_Documents inédits._)]
-
-Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la
-victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la
-situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les
-doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices,
-rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la
-veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature
-morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait manqué le
-pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et abouti à un
-ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres amis, sans lui,
-malgré lui, presque contre lui. À cette déception cruelle, s'ajouta
-une mortification qui ne lui fut pas moins sensible. La Chambre devait
-nommer un président en remplacement de M. Passy, devenu ministre. Les
-gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le centre et les
-dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces derniers, M.
-Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu près la
-répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la nomination de
-M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M. Sauzet l'emporta
-par 213 voix contre 206[57]. Les doctrinaires, heureux de voir ainsi
-rétablir la vieille majorité conservatrice et d'y avoir repris leur
-place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et, pour compromettre le
-ministère, lui attribuèrent dans le succès plus de part peut-être
-qu'il n'en avait eu[58]; ils le louèrent d'avoir débuté, non par une
-concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril, mais en luttant
-contre elle et en ralliant l'ancien parti de la résistance; ce qui
-faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins satisfait, pour son
-compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le ministère du 15 avril
-était un cabinet de centre droit fait contre M. Guizot; le ministère
-du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait contre M. Thiers[59].»
-
-[Note 57: 14 mai 1839.]
-
-[Note 58: On n'était même pas assuré que tous les ministres députés
-eussent voté pour M. Sauzet.]
-
-[Note 59: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-M. Sauzet devait occuper jusqu'à la chute de la monarchie le fauteuil
-présidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait
-trente-neuf ans. Sa fortune politique avait été assez rapide. En 1830,
-son nom n'était guère connu hors de Lyon, quand un éloquent et
-pathétique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procès
-des ministres de Charles X, le rendit tout à coup célèbre. On lui
-supposait alors des attaches ou au moins des sympathies légitimistes,
-et quand, nommé député en 1834, il se présenta aux Tuileries, les amis
-de la monarchie de Juillet se réjouirent de cette démarche comme d'une
-conversion. On le vit aussitôt prendre rang parmi les orateurs
-distingués de la Chambre, sans retrouver cependant l'étonnant succès
-de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'élocution facile
-et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mémoire et de
-présence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'oeil clair et
-doux, le front développé. C'était ce qu'on appelle une belle parole,
-trop pompeuse dans les morceaux à effet, mais élégante et claire dans
-les questions d'affaires. Il rappelait parfois M. de Martignac, avec
-moins de grâce séductrice, mais avec plus d'abondance et de couleur.
-Son renom était surtout celui d'un rapporteur émérite, apte à exposer
-disertement les questions les plus ardues, à soutenir sans fatigue et
-à résumer avec limpidité les débats les plus compliqués. Esprit
-ouvert, sans beaucoup de fixité, quoique honnête et droit, plus souple
-qu'énergique, n'ayant pas toujours une grande originalité, mais
-sachant comprendre et s'approprier les idées des autres, naturellement
-modéré, bienveillant et désirant être payé de retour, on lui eût
-presque reproché de manquer d'angles, et il laissait ainsi parfois
-l'impression d'une certaine mollesse dans la forme comme dans le fond.
-Son attitude parlementaire avait été d'abord assez flottante: orateur
-et candidat ministériel du tiers parti, et cependant rapporteur de la
-loi de septembre sur la presse; collègue de M. Thiers dans le
-ministère du 22 février, son lieutenant dans l'opposition, et, peu
-après, son concurrent heureux à la présidence de la Chambre. Une fois
-arrivé au fauteuil, il se fixa du côté de la majorité conservatrice
-qui l'y avait porté. La dignité morale de sa vie, l'affabilité de son
-caractère, ce je ne sais quoi qui était le contraire d'un esprit
-entier et absolu, sa facilité de parole, ses dons de mémoire, de
-clarté et d'assimilation, convenaient à ses nouvelles fonctions dans
-les temps tranquilles. Mais ces qualités suffiraient-elles à l'heure
-des grandes crises?
-
-Être battu par M. Sauzet parut fort dur à M. Thiers, et son animosité
-contre le cabinet s'en trouva encore accrue. «Si l'on a pu croire un
-moment, écrivait un témoin, que M. Thiers garderait d'abord une
-attitude expectante, cette illusion s'est bientôt évanouie. Rien
-n'égale, à ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de
-son déplorable entourage[60].» Il agissait surtout au moyen de la
-presse, dont l'importance s'était accrue par la désorganisation même
-des partis parlementaires. Nul n'était aussi habile que M. Thiers à
-manier cette arme redoutable. Il savait attirer et retenir dans sa
-clientèle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les
-excitait, et, en laissant à chacun son caractère propre, savait les
-faire servir tous à l'exécution d'un même dessein, sorte de symphonie
-exécutée avec des instruments de tonalités fort différentes.
-Nombreuses étaient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois
-même la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles
-assaillaient le ministère! Avec quel mépris elles dénonçaient son
-insuffisance! C'était surtout aux ministres venus du centre gauche,
-particulièrement à M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi
-leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines après la formation
-du cabinet, le _Constitutionnel_ publiait un article où chacun devina
-aussitôt la plume de l'ancien rédacteur du _National_, et qui rejetait
-sur le Roi lui-même tout le mal de la situation[61]. Du reste, la
-presse opposante semblait tenir à bien établir que M. Thiers était mal
-vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il représentait le
-principe de l'indépendance ministérielle: on eût dit que ses partisans
-pensaient le grandir par cette sorte d'antagonisme direct avec la
-couronne[62].
-
-[Note 60: 19 mai 1839, _Journal inédit du baron de Viel-Castel_.]
-
-[Note 61: L'auteur de l'article, se demandant «quelle était la
-politique imposée au chef d'un gouvernement révolutionnaire et
-représentatif», répondait ainsi à cette question: «S'il est un grand
-politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supériorité de sa
-raison, il trouvera des hommes pour se faire l'instrument de sa
-pensée, même parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napoléon,
-chefs d'un pays libre, ils n'auront pas besoin d'aller recruter des
-ministres dans les rangs secondaires. Les politiques de cette forte
-trempe se gardent bien d'exclure les plus habiles, ils se gardent bien
-de diviser les hommes dont ils peuvent se servir, d'abaisser les
-caractères, de mettre en relief les côtés faibles des hommes qu'ils
-font concourir à leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les
-approche, au lieu de chercher à le diminuer. Voilà, selon nous, la
-politique élevée et grande sous un régime constitutionnel. Il y en a
-une autre: celle qui se met en désaccord avec les assemblées en
-choisissant des ministres en dehors des sommités parlementaires. Une
-Chambre repousse un ministère faible et impuissant; cette répulsion se
-manifeste par un ou plusieurs votes; on passe outre. Elle persiste
-dans sa résistance; on la dissout. Les élections lui donnent gain de
-cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en épuisant des
-combinaisons ministérielles auxquelles viennent s'opposer des
-impossibilités de toute espèce; on spécule sur l'imprévu. Parmi tous
-les candidats aux ministères, les plus éminents comme les plus petits
-ont leurs rivalités, leurs passions, leurs préférences, leurs
-antipathies; on exploite tous les côtés infirmes de notre nature. Au
-lieu de prendre les hommes importants par ce qui les distingue du
-vulgaire, on s'empare d'eux par les points qui les en rapprochent; on
-les laisse se diviser, si on ne les y aide pas. On observe quelques
-ambitions impatientes, quelques cupidités empressées à se nantir d'un
-portefeuille, quelques étonnements naïfs de parvenus en face d'une
-élévation qui leur tourne la tête; on les pousse vers la défection;
-s'ils cèdent, on les enrôle dans un ministère de toute couleur, et on
-se flatte d'avoir gagné une grande partie. Pauvre politique que
-celle-là!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique
-qui ne fonde son succès que sur ces trois choses: petites majorités,
-petites capacités, petits caractères?... Malheureusement, comme
-l'écrivait M. Rémusat, la petite sagesse est à la mode, et l'on se
-soucie peu des choses élevées. Le bruit se répand que le génie
-politique n'est que de la dextérité.» (_Constitutionnel_ du 23 mai
-1839.)]
-
-[Note 62: Le _Journal des Débats_ disait à ce propos, le 25 mai 1839:
-«Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuité qu'il désapprouve sans
-doute, une fatuité bien folle et bien dangereuse, quand ils font de
-lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.»]
-
-Mais si M. Thiers entretenait et avivait la bataille dans la presse,
-il ne réussissait pas à la transporter dans la Chambre. Les partis
-parlementaires, disloqués, fatigués, dégoûtés, étaient hors d'état de
-répondre à l'appel de sa passion. Pendant qu'à la suite de M. Passy,
-de M. Dufaure et de M. Sauzet, une partie du centre gauche
-l'abandonnait, M. Odilon Barrot refusait de recevoir plus longtemps
-son mot d'ordre. «Tout se gâte chez nous, écrivait M. Léon Faucher,
-alors rédacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont détruits
-et confondus à la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conservé de
-la force et de la tenue. Nous sommes entre Barrot, qui faiblit, et M.
-Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-là. Le
-ministère durera jusqu'à la session prochaine.» Devant cette
-impossibilité de rien entreprendre de sérieux, M. Thiers en vint
-aussi, quoique avec moins de sérénité que M. Guizot, à chercher la
-distraction des travaux littéraires; il commençait alors son _Histoire
-du Consulat_; bientôt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus
-d'autre préoccupation que d'achever son premier volume. Ne
-racontait-on même pas, à la fin de juin, qu'il était allé voir le Roi
-avant de se rendre à Cauterets, et qu'un rapprochement s'en était
-suivi?
-
-La réserve volontaire ou forcée des chefs de parti facilitait l'oeuvre
-oratoire du cabinet. Ce n'était pas, du reste, sous ce rapport qu'il
-devait le plus craindre de se montrer inégal à sa tâche. À défaut d'un
-président du conseil en état de soutenir un débat, les autres
-ministres étaient, presque tous, capables de faire très-honorablement
-leur partie. Deux surtout se distinguèrent et devinrent, par leur
-talent de parole, non les chefs les plus influents, mais les
-défenseurs les plus en vue du cabinet: c'étaient le ministre des
-travaux publics et celui de l'instruction publique, M. Dufaure et M.
-Villemain. Les personnages valent la peine qu'on s'arrête un moment à
-les considérer, à se demander qui ils étaient et d'où ils venaient.
-
-Quand M. Dufaure était arrivé à la Chambre, en 1834, âgé de trente-six
-ans, et précédé de la réputation qu'il avait acquise au barreau de
-Bordeaux, il avait été tout d'abord accueilli avec quelque surprise.
-Rien en lui ne rappelait ce type séduisant de l'avocat girondin, tel
-qu'on l'avait connu, quelques années auparavant, sous la figure de
-Ravez ou de Martignac. Dans son allure, ses traits, sa tenue, quelque
-chose de solide, mais de rustique; chevelure en désordre, visage
-carré, fruste et haut en couleur; épais sourcils cachant presque les
-yeux, profondément enfoncés; bouche vaste aux gros plis, aux
-mouvements puissants, et semblant plus faite pour mordre dur et tenir
-ferme, que pour laisser passer les chants de l'éloquence; accoutrement
-simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'élégance;
-démarche pesante et traînante, avec balancement de la tête et des
-hanches, et de longs bras qui pendaient; dans tout l'aspect, je ne
-sais quoi d'un peu revêche et grondeur qui semblait vouloir tenir les
-autres à distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre
-unique au monde. Mais ces dehors peu gracieux cachaient un fond de
-qualités singulièrement fortes. D'abord, une volonté et une
-régularité de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes
-politiques: levé tous les jours à quatre heures du matin, M. Dufaure
-n'avait goût à aucune des distractions mondaines, et quand, par
-impossible, il consentait à paraître dans un bal, il le faisait non en
-se couchant plus tard qu'à l'ordinaire, mais en se levant plus tôt. Il
-ne s'était permis d'aspirer à la vie publique qu'après avoir gagné,
-dans l'exercice de sa profession d'avocat, assez d'argent pour assurer
-l'indépendance de sa vie; une fois député, il renonça au barreau pour
-se consacrer exclusivement aux travaux parlementaires. Il
-n'intervenait pas dans toutes les discussions, mais se faisait un
-devoir de se préparer à toutes; quelques mois après son entrée à la
-Chambre, il écrivait à son père: «Depuis le commencement de la
-session, j'ai été prêt à parler sur tout.» Et pour mettre en oeuvre
-les résultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, sévère,
-sans recherche d'ornements, mais pleine, ample, forte, d'une chaleur
-concentrée, d'un souffle égal et puissant; une argumentation
-admirablement ordonnée, sans digressions, sans à-coups, sans artifices
-de tactique, mais qui, d'un mouvement régulier, soutenu, irrésistible,
-marche droit à l'adversaire, l'enveloppe, l'étreint, le brise,
-l'écrase. «C'est une citadelle qui marche», disait Berryer. Nulle
-impression de monotonie, bien que les effets semblent être presque
-toujours les mêmes. Par moments, la voix s'élève frémissante, d'une
-émotion que l'orateur semble plutôt contenir que chercher, et qui n'en
-est que plus pénétrante. Ou bien encore,--et c'est peut-être son arme
-la plus cruelle,--sans avoir l'air d'y mettre l'ombre d'une malice, du
-même ton dont il vient de développer son argumentation, il y introduit
-une ironie à froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas,
-comme chez certains railleurs, un trait léger qui pique et transperce;
-c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre étrange de
-la voix, si déplaisant à la première minute, qui ne semble bientôt
-faire partie de ce talent, être approprié à ce mode de discussion,
-comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument à coups égaux
-et répétés, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire.
-
-Depuis les discussions de droit ou d'affaires dans lesquelles M.
-Dufaure avait prudemment débuté, son talent s'était progressivement
-affermi, sans tâtonnements ni défaillances. En 1839, s'il n'avait pas
-encore atteint son apogée, il avait du moins donné sa mesure et pris
-son rang, rang fort honorable, sans être le premier. Malgré des
-qualités si rares, malgré ce qu'y ajoutait encore l'intégrité
-incontestée de sa vie privée, on sentait qu'il manquait quelque chose
-à M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M.
-Thiers, mais même avec des hommes qui ne l'égalaient pas en puissance
-oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Molé. Il était resté
-trop avocat; il étudiait si complétement son dossier, qu'il s'y
-renfermait; il approfondissait les questions plus qu'il ne les
-dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces échappées sur
-le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges généralisations qui
-révèlent l'homme d'État. Aussi se sentait-il plus attiré par les
-débats pratiques, les problèmes de législation, que par la politique
-pure. Ajoutons que, chez lui, la parole était plus ferme que la
-volonté, l'orateur plus résolu que l'homme d'action; l'habitude du
-barreau lui faisait voir les objections possibles beaucoup mieux que
-les raisons de se décider. Son attitude, depuis qu'il était au
-parlement, ne laissait pas une impression très-nette: on ne savait
-trop dans quel groupe le classer. Porté vers l'opposition libérale,
-l'un de ses premiers actes avait été de combattre les lois de
-septembre, et quand, après la dissolution du ministère du 11 octobre,
-le centre gauche s'était constitué, il avait paru d'abord y adhérer;
-mais peu après, il s'était brouillé avec M. Thiers: ce qui ne surprend
-guère, étant donnée l'opposition absolue des deux natures. Il ne
-cachait pas, d'ailleurs, sa répugnance à s'enrôler dans un groupe: ce
-n'était pas seulement de sa part une indépendance d'esprit et de
-conviction, indépendance parfois maussade et rébarbative; il y avait
-là aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne
-pas se compromettre, de cette prudence un peu terre-à-terre que nous
-avons déjà eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir
-rapprocher autrement deux personnages aussi dissemblables. Cette
-prudence singulière apparut dans ses rapports avec la couronne. Bien
-que n'ayant alors aucune arrière-pensée républicaine, il s'était
-attaché, dès le début, à n'aller aux Tuileries que dans les occasions
-officielles. Une fois ministre, il se relâcha forcément de cette
-rigueur, mais non sans se tenir toujours en garde contre on ne sait
-quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invité un jour à Eu,
-avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoyé gracieusement une
-de ses berlines pour faire le voyage. À la surprise des gens du Roi,
-M. Dufaure refusa d'y monter, et tint à faire le trajet dans sa propre
-voiture et à ses frais. On a cité ce trait, qui rappelle un peu M.
-Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indépendance du ministre à
-l'égard de la cour; nous y verrions plutôt le signe de sa dépendance à
-l'égard d'une opinion qui n'était pas la meilleure. S'il n'aimait pas
-à se laisser enrégimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait
-rien de ce qu'il eût fallu pour en former un à soi. Très-bon,
-assure-t-on, dans son intimité, homme de famille et d'intérieur, il
-était, pour les étrangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il
-n'avait pas le goût des manoeuvres de couloir, où excellaient M.
-Thiers et M. Molé, mais il n'était apte à aucun des maniements
-d'hommes qui sont la condition première de toute action politique.
-Dans la vie parlementaire, il ne voyait rien autre que les
-délibérations des commissions et les discussions des séances. Son
-discours prononcé, la majorité conquise par la force de sa parole, il
-retournait dans son coin, replié sur lui-même et presque hérissé, sans
-rien faire pour organiser sa conquête. Ainsi, depuis cinq ans, il
-avait suivi son chemin particulier, à peu près solitaire, s'ouvrant à
-peine à quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientèle, préférant
-n'avoir à répondre que de soi; se fiant à sa supériorité d'orateur
-pour obliger les autres à compter avec lui, sans les autoriser à
-compter absolument sur lui; évoluant dans un espace assez étroit pour
-ne jamais paraître infidèle à ses opinions, mais y évoluant avec une
-mobilité très-personnelle et presque toujours imprévue; en somme,
-malgré son immense talent, ayant acquis plus de considération que
-d'influence.
-
-M. Villemain, qui touchait à sa cinquantième année en 1839, était un
-des nombreux lettrés que 1830 avait détournés vers la politique. Non
-que celle-ci n'eût déjà, sous la Restauration, occupé une certaine
-place dans sa vie[63]; mais, alors, il était demeuré principalement un
-professeur. Après la révolution de Juillet, au contraire, il ne
-remonta plus dans sa chaire. Député, bientôt pair, il se mêla à tous
-les débats parlementaires de l'époque, se montrant l'un des orateurs
-les plus féconds et les plus animés de la Chambre haute. Bien qu'un
-peu capricieux d'allure, il était généralement dans la note du centre
-droit, et se fit remarquer par la passion avec laquelle il entra dans
-la coalition contre M. Molé. Son ambition était évidemment de
-retrouver dans la politique le rang qu'il avait occupé dans la
-littérature. Y parvenait-il?
-
-[Note 63: Nommé maître des requêtes par M. Decazes, M. Villemain avait
-été un moment chef de la division des lettres au ministère de
-l'intérieur. M. de Villèle lui avait enlevé sa place de maître des
-requêtes pour le punir d'avoir protesté, au nom de l'Académie
-française, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma
-conseiller d'État. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit élire
-député.]
-
-Rien n'avait été plus heureux et plus brillant que les débuts de ce
-tout jeune professeur de rhétorique, déjà célèbre à vingt ans,
-cueillant facilement les plus belles couronnes académiques, et
-obtenant, dans les salons, par la grâce incisive ou éloquente de sa
-conversation, une faveur plus flatteuse encore à son amour-propre.
-Tout lui souriait: il était bien vu des puissants, applaudi de la
-jeunesse, et se sentait en passe de conquérir par son esprit les plus
-hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mêmes et des
-avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire à vingt-cinq ans de la
-chaire de littérature française à la Sorbonne, membre de l'Académie à
-trente ans, il professait à côté de M. Cousin et de M. Guizot; et de
-ces trois illustres maîtres, alors si goûtés, si admirés, c'était lui
-peut-être, à en juger par les témoignages contemporains, qui avait le
-plus brillant succès. D'une laideur grimaçante, presque bossu, mal
-mis, courbé et comme avachi dans sa chaire[64], il avait une
-physionomie si pétillante d'esprit, une mimique si expressive, une
-voix si musicale, un tel art de dire et de lire, qu'on oubliait tout
-ce qui eût pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grâce
-alerte et ingénieuse, quelle politesse élégante, quelle curiosité
-prompte à varier sans cesse le sujet de ses études, quelle fraîcheur
-jamais altérée, quelle admiration communicative, se mariant, avec une
-souplesse pleine d'imprévu, aux saillies de la moquerie la plus fine!
-Et puis, n'oublions pas l'auditoire qui se pressait, nombreux,
-vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithéâtre, auditoire
-incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouvé depuis, et qui avait
-ce mérite d'être deux fois jeune, car à la jeunesse des individus
-s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du siècle. M. Villemain
-connaissait donc le succès dans ce qu'il avait de plus vif et de plus
-doux: succès sans mélange même d'aucune amertume. Ce qui put, à
-certain jour, lui arriver de disgrâce de la part du pouvoir n'eut pour
-résultat que d'ajouter à sa gloire quelque chose de moins durable, de
-moins noble, mais peut-être de plus enivrant encore,--la popularité.
-
-[Note 64: La duchesse de Broglie écrivait de M. de Villemain, en 1820:
-«Il a dans le corps un _dépenaillage_ inconcevable, comme si ses
-membres ne tenaient pas bien sérieusement ensemble et qu'à la première
-mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller chacun de son côté.»
-(_Souvenirs du feu duc de Broglie._)]
-
-Après 1830, M. Villemain garda sans doute, à la tribune du
-Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualités oratoires
-qu'on avait tant admirées dans la chaire de la Sorbonne: même habileté
-de diction, même langue dorée, même éblouissement d'esprit, même
-souplesse ingénieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la
-différence d'âge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand
-développement des côtés mordants et épigrammatiques de son talent: ce
-n'était pas l'ironie écrasante de M. Dufaure, c'était comme une nuée
-de flèches fines et légères qui enveloppait ses adversaires. Il
-abordait facilement les sujets les plus variés, avait la note
-généreuse dans les débats de politique extérieure, savait même exposer
-avec lucidité les questions d'affaires. Et cependant, même en ses
-meilleurs jours, pendant le ministère du 12 mai, par exemple, il était
-loin de retrouver ses succès d'autrefois. Tandis que M. Guizot, qu'il
-avait peut-être dépassé à la Sorbonne, trouvait sa vraie voie dans la
-politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientôt du premier
-rang, M. Villemain se sentait retomber au second. C'est qu'il lui
-manquait quelques-unes des qualités de l'orateur parlementaire comme
-de l'homme d'État, et non les moins hautes. Ne s'agissait-il que de se
-tirer des petites difficultés, de celles que l'on peut surmonter ou
-esquiver avec de l'esprit, de la grâce et de la malice, il était
-parfait; mais, devant les grands sujets, il faiblissait; il n'avait ni
-assez de souffle, ni assez de puissance. N'ayant vraiment d'idées
-propres, de passions profondes, qu'en littérature, il apportait dans
-la politique des goûts et même des caprices, des amitiés ou des
-ressentiments, plutôt que ces principes raisonnés ou ces partis pris
-passionnés sans lesquels on n'exerce pas d'action efficace sur les
-autres. Encore moins discernait-on en lui une volonté énergique,
-sachant regarder l'obstacle en face, aimant la lutte, méprisant le
-danger. Il était peu d'intelligences moins braves[65]. En somme, sans
-prétendre, comme le vieux M. Michaud, l'ancien rédacteur de la
-_Quotidienne_, que M. Villemain, devenu pair et ministre, était resté
-«un bel esprit de collége», on peut dire qu'il ne se montrait guère,
-dans ce nouveau rôle, qu'un «éloquent rhéteur», sauf à prendre le mot
-dans le sens antique et favorable. D'ailleurs, à y regarder de près,
-même dans la littérature, qui était son vrai domaine, avait-il été
-créateur? Assez heureux pour avoir été le contemporain d'un des plus
-brillants mouvements de l'esprit humain, assez intelligent pour
-l'avoir tout de suite deviné et compris, d'une souplesse si alerte à
-le suivre qu'il semblait le devancer, il avait été novateur plus en
-apparence qu'en réalité, et M. Sainte-Beuve a pu l'appeler un
-«courtisan du goût public». De telles qualités avaient suffi pour
-faire le grand succès du professeur; elles ne suffisaient pas à un
-homme d'État. Non-seulement la politique ne mettait pas en valeur le
-talent et le caractère de M. Villemain, mais elle lui était
-douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gardé un amour-propre
-singulièrement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui était
-occasion de blessure. La contradiction un peu rude le déconcertait au
-lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait supporter la moquerie
-des autres; la disgrâce l'exaspérait ou l'accablait. Ses premiers
-triomphes avaient été si faciles, qu'il n'avait pas appris à
-combattre. Comment, d'ailleurs, n'eût-il pas fait la comparaison du
-passé et du présent? À chaque pas, en place de ces caresses de
-l'opinion, de ces ovations délicates et chaudes de la jeunesse, de
-cette sorte de fête de l'esprit au milieu de laquelle il avait vécu
-pendant près de vingt ans, la vie parlementaire lui apportait ses
-responsabilités, ses chocs, ses amertumes, ses déboires. Il en
-souffrait, et si cruellement, que, sous la charge devenue trop lourde
-pour elle, cette raison si fine et si brillante devait un jour fléchir
-et succomber.
-
-[Note 65: Dans ses _Notes et Pensées_, M. Sainte-Beuve a écrit: «Nous
-causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait: «C'est chez
-lui un conflit perpétuel entre l'_Intérêt_ et la _Vanité_.»--«Oui,
-repartis-je, et c'est d'ordinaire la _Peur_ qui tranche le différend.»
-Le mot est injuste, et cette excessive sévérité trahit quelque jalousie
-chez les deux interlocuteurs; toutefois, il avait sa part de vérité. M.
-Sainte-Beuve a écrit encore: «Villemain a presque toujours le premier
-aperçu juste; mais, si on lui laisse le temps de la réflexion, son
-jugement, qui n'est pas solide, prend peur, et il conclut à faux ou du
-moins à côté.»]
-
-Avec leur genre de talent, le ministre des travaux publics et celui de
-l'instruction publique apportaient au cabinet plus de puissance ou
-d'éclat oratoires que d'autorité politique. Il est vrai que, dans les
-discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,--à en
-excepter cependant une discussion sur les affaires d'Orient, dont nous
-aurons à reparler,--les porte-parole du ministère purent, sans trop
-d'inconvénient, se passer des qualités d'homme d'État qui faisaient le
-plus défaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grâce à la fatigue des
-partis, il n'y eut alors aucun grand débat sur la politique générale,
-mettant sérieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds
-secrets eux-mêmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne
-furent guère discutés que pour la forme; les orateurs considérables
-se tinrent à l'écart, laissant la tribune aux seconds rôles. C'était
-rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de haut,
-parlèrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote
-montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentanée
-de l'opposition: les crédits furent votés par 262 voix contre 71.
-
-La même tranquillité un peu fatiguée qu'on observait dans le parlement
-régnait aussi dans la rue. Les sociétés secrètes, privées de leurs
-chefs et de leurs plus énergiques soldats, ne pouvaient songer à rien
-tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transformée
-en cour de justice, eut à juger une première fournée des insurgés du
-12 mai. Le procès commença le 27 juin. Barbès fut fort arrogant avec
-les juges[66]: se faisant gloire de l'attentat, il niait seulement
-toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrêt, rendu
-le 12 juillet, le déclara néanmoins «convaincu d'avoir été l'un des
-auteurs» de ce meurtre, et le condamna à mort. Les autres accusés
-furent frappés de peines variant depuis la déportation et les travaux
-forcés à perpétuité jusqu'à deux ans de prison. Pendant le procès, la
-presse de gauche, toujours secourable aux révolutionnaires, s'était
-efforcée de prêter à Barbès une sorte de grandeur chevaleresque. Bien
-que la vulgaire, sotte et cruelle émeute du 12 mai concordât mal avec
-un tel idéal, on était parvenu à éveiller d'assez ardentes sympathies
-pour ce personnage, même chez les bourgeois qui avaient été si
-épouvantés et si furieux à la première nouvelle de l'attentat. Aussi
-la rigueur de l'arrêt provoqua-t-elle, dans certaines régions, une
-sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamné plus qu'on
-ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrés. Des
-processions d'étudiants et d'ouvriers circulèrent dans Paris,
-demandant l'abolition de la peine de mort en matière politique, et
-l'une d'elles dut être dispersée par la force armée. Des lettres
-anonymes menaçaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il était
-procédé à l'exécution. Une démarche plus efficace en faveur de Barbès
-fut celle de sa soeur, madame Karl, qui vint, tout en larmes, se jeter
-aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilité était facile à
-éveiller en pareil cas, promit la grâce du coupable; il eut quelque
-peine à l'obtenir des ministres; sa clémence finit cependant par
-l'emporter, et la peine de mort fut commuée en celle des travaux
-forcés à perpétuité. La presse de gauche, au lieu de témoigner sa
-reconnaissance, s'indigna d'une commutation où elle ne voyait qu'un
-«ignoble et lâche raffinement de cruauté». Le bagne, disait-elle,
-n'était-il pas pire que l'échafaud pour un homme comme Barbès? Et le
-_National_ s'écriait «qu'à Toulon ou à Brest, Barbès n'en serait pas
-moins Barbès, comme le Christ sur le Calvaire n'en était pas moins le
-Christ». En fait, la peine se trouva réduite à une détention dans la
-prison du Mont-Saint-Michel[67].
-
-[Note 66: Barbès dit au président: «Je ne suis pas disposé à répondre
-à aucune de vos questions. Vous n'êtes pas ici des juges venant juger
-des accusés, mais des hommes politiques venant disposer du sort
-d'ennemis politiques.» Et encore: «Quand l'Indien est vaincu, quand le
-sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne
-songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines: il
-se résigne et donne sa tête à scalper.» Il assumait, d'ailleurs,
-hardiment la responsabilité de l'attentat: «Je déclare que j'étais un
-des chefs de l'association; je déclare que c'est moi qui ai préparé
-tous les moyens d'exécution; je déclare que j'y ai pris part, que je
-me suis battu contre vos troupes.»]
-
-[Note 67: Dans le débat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin
-critiqua la légalité de ce nouveau changement, apporté par simple
-volonté ministérielle, dans l'exécution de la peine. Ce fut aussi en
-janvier 1840 que les autres accusés pour les faits du 12 mai
-comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent déclarés
-coupables: une seule condamnation à mort, aussitôt commuée en
-déportation, fut prononcée contre Blanqui.]
-
-Ce calme de la rue et du parlement, succédant à l'alerte du 12 mai et
-à la longue crise de la coalition, amena une reprise très-marquée de
-la prospérité matérielle, du développement de la richesse publique et
-privée. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en
-profitait. Le ministère y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras
-sur les bras, mais sans acquérir plus d'autorité et de prestige. Ses
-chances d'accident s'en trouvaient diminuées, non ses causes de
-faiblesse. Bien qu'il n'eût pas été mis en péril ni même sérieusement
-attaqué, bien qu'il eût fait, dans les débats du parlement, meilleure
-figure qu'on ne s'y attendait et que même quelques-uns de ses membres
-s'y fussent acquis une véritable réputation d'orateur, il n'en gardait
-pas moins, aux yeux du public, je ne sais quel air fragile et
-provisoire. Le Roi le sentait; dès le début, et avec une précision
-remarquable, il avait évalué à une année la durée possible de cette
-administration[68]. Ce n'est pas qu'il désirât sa chute. Il se disait
-«satisfait de l'esprit qui l'animait[69]». Sa faiblesse même n'était
-pas pour lui déplaire; elle laissait plus de place à cette action
-royale que la coalition avait prétendu annuler[70]. Louis-Philippe
-aimait à sentir son intervention indispensable à ses ministres, soit
-pour suppléer à leur inexpérience soit pour les mettre d'accord. Il ne
-se retenait même pas toujours assez de constater tout haut, et non
-sans quelque raillerie, le besoin qu'avaient ainsi de lui les hommes
-qui se flattaient naguère de le mettre hors du gouvernement[71]. Les
-ministres eux-mêmes ne se faisaient pas illusion sur leur solidité, et
-ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se fortifier par quelque
-adjonction considérable. Ainsi M. Duchâtel et M. Villemain songèrent à
-mettre le duc de Broglie à la place du maréchal Soult; ils firent, non
-sans peine, agréer cette idée à M. Dufaure et à M. Passy, mais
-échouèrent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit de Paris pour
-échapper à leurs instances. Il fut question d'autres modifications;
-aucune n'aboutit, et il n'en résulta qu'une sorte d'aveu fait par le
-cabinet lui-même de sa propre insuffisance. Sa démarche devenait de
-plus en plus incertaine, comme il fallait s'y attendre avec une
-composition si peu homogène et en l'absence d'un chef véritable.
-Chacun de ses membres se montrait, dans son département, actif,
-capable; mais l'unité manquait. On s'en apercevait aux nominations de
-fonctionnaires, qui, suivant les cas, et surtout suivant les
-ministres, semblaient tantôt une avance à la gauche, tantôt un gage
-aux conservateurs. Tout cela n'était pas de nature à changer le tour
-pessimiste qu'avaient pris, depuis la coalition, les réflexions des
-moralistes politiques. Le régime représentatif ne leur paraissait pas
-avoir encore repris son jeu normal: le malade avait échappé à la crise
-aiguë, mais demeurait débile et déprimé. «Nous luttons contre des
-faiblesses invincibles, écrivait M. Guizot à M. de Barante:
-gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et veut
-l'être. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges
-affaissées[72].» M. de Barante disait de son côté: «Je n'entrevois
-personne qui soit doué de ce don beau et rare du gouvernement: nous
-avons essayé tous nos hommes distingués; ils ont fait preuve de
-talent, d'esprit, de courage; mais aucun n'a su donner le respect de
-sa volonté; aussi continuons-nous à patauger[73].» Enfin, le duc de
-Broglie écrivait à M. Guizot: «Le gouvernement représentatif est en
-mauvaise veine. Après les grandes commotions politiques, il y a des
-moments d'abaissement pour les esprits et de grande prostration
-sociale auxquels personne ne peut rien. Il faut savoir souffrir et
-attendre[74].»
-
-[Note 68: C'est ce que le Roi disait au comte Apponyi, peu de jours
-après la formation du cabinet. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p.
-364.)]
-
-[Note 69: _Ibid._, p. 428.]
-
-[Note 70: M. de Metternich savait caresser l'une des cordes sensibles
-de Louis-Philippe, quand il écrivait au comte Apponyi, dans une lettre
-destinée à être mise sous les yeux de ce prince: «Je partage le
-sentiment du Roi à l'égard de son ministère. Il est faible, et je ne
-concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui pourrait
-être fort, sans être à la fois dangereux pour le pays. Il faut, dans
-tous les temps et dans toutes les positions sociales, _un homme_ qui
-conçoive les affaires. Cet homme doit à la fois surveiller et régler
-leur exécution. L'homme le plus naturellement appelé à une aussi
-importante fonction doit être, dans une monarchie, le Roi, et, dans
-une république, le président. Le _ministérialisme_ est une maladie de
-l'époque, une sottise qui croulera comme toutes les niaiseries... Or
-n'oubliez pas que c'est un ministre qui proclame cette vérité; mais ce
-ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme simplement pratique et
-qui veut le bien.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 369.)]
-
-[Note 71: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._--Cf. aussi
-HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 344.]
-
-[Note 72: Lettre du 26 juillet 1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 73: Lettres du 28 juillet 1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 74: Lettre du 4 août 1839. (_Documents inédits._)]
-
-
-IV
-
-Fâcheux à l'intérieur, ce défaut d'autorité du ministère l'était
-peut-être plus encore au dehors. Les prétentions d'omnipotence
-parlementaire nées de la coalition, la situation diminuée, dépendante
-et suspecte où l'on avait voulu alors réduire le pouvoir exécutif,
-n'étaient nulle part aussi dangereuses que dans les questions
-étrangères. Seul, en effet, par ses informations diplomatiques, le
-gouvernement peut connaître les faces diverses de ces questions, les
-piéges cachés, les périls proches ou lointains; seul, il peut agir
-dans le silence ou tout au moins avec la discrétion nécessaire. Si
-l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces matières, de leur
-rôle de contrôle, s'ils prétendent eux-mêmes diriger, agir, traiter,
-si les négociations passent des chancelleries à la tribune, s'égarent
-dans les journaux ou même descendent dans la rue, alors les intérêts
-du pays courent grand risque d'être gravement compromis. Ce qui est
-vrai en général de tous les problèmes de politique extérieure, l'était
-plus encore de celui en face duquel les événements d'Orient venaient,
-en 1839, de placer la diplomatie française. Par son étendue, sa
-complexité, son éloignement même, ce problème était moins que tout
-autre à la portée du public. En outre, n'était-il pas apparu, dès les
-premières négociations, que le principal danger, en cette affaire,
-était de fournir à la Russie, en liant trop étroitement notre
-politique aux prétentions de Méhémet-Ali, l'occasion qu'elle cherchait
-de nous séparer de l'Angleterre et de nous isoler en Europe? Or
-l'opinion, en France, se trouvait alors sous l'empire de sentiments
-qui la poussaient à commettre cette faute: c'était, d'une part,
-l'engouement pour l'Égypte et son maître, dont nous avons tant de fois
-noté la vivacité et l'universalité; c'était, d'autre part, une sorte
-d'orgueil national, qui semblait ne vouloir pas supporter le moindre
-obstacle opposé à une volonté française, la moindre concession faite
-aux exigences des autres puissances; cet orgueil, né des souvenirs de
-l'Empire, ravivé par les débats de la coalition, était alors d'autant
-plus excité, qu'il croyait avoir à se relever d'une attitude abaissée,
-à prendre sa revanche des prétendues défaillances de la monarchie de
-Juillet en Espagne, en Belgique et en Italie; les plus modérés en
-étaient venus à juger nécessaire de prouver, par quelque hardiesse
-éclatante, que la politique de paix n'était pas une politique timide,
-et il y avait eu, par suite, un accord instinctif, presque unanime,
-pour accueillir les événements d'Orient comme une heureuse occasion de
-jouer un grand rôle; les imaginations s'étaient même donné large
-carrière, trouvant là un terrain particulièrement favorable aux
-aspirations vaguement ambitieuses, aux téméraires conjectures, aux
-fantaisies chimériques. Au gouvernement, il appartenait de réagir
-contre cette usurpation parlementaire, de faire entendre raison à cet
-engouement, de parler sagesse et prudence à cet orgueil. Mais, pour
-accomplir une telle tâche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son
-manque de crédit sur les Chambres et de confiance en soi? Derrière
-lui, sans doute, au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'était-ce
-pas précisément contre l'ingérence du Roi dans la politique extérieure
-qu'avait été dirigé le principal effort de la coalition? N'avait-on
-pas répété à satiété, et fini par persuader à beaucoup de
-monarchistes, qu'il fallait se mettre en garde contre Louis-Philippe,
-contre son amour de la paix à tout prix, sa crainte de toute action,
-sa facilité à abandonner le monde entier à l'ambition des autres
-puissances? Si bien que les ministres, loin de pouvoir emprunter à la
-couronne l'autorité qui leur manquait, étaient conduits, par souci de
-leur popularité, à se défendre de lui paraître dociles, et retombaient
-ainsi plus encore sous la dépendance du parlement, des journaux et de
-l'opinion.
-
-Ce mal de la situation apparut dès la première discussion qui
-s'engagea, à la Chambre des députés, sur les affaires d'Orient. On se
-rappelle que, le 25 mai, à la nouvelle de l'entrée en campagne des
-Turcs, le ministère avait déposé une demande de crédit de 10 millions
-à l'effet de développer les armements maritimes. L'exposé des motifs,
-très sommaire, se bornait à dire que «la France devait être mise en
-mesure d'exercer une influence réelle et de se concerter avec ses
-alliés». Le rapport de la commission, rédigé par M. Jouffroy, fut
-déposé le 24 juin. Aussi étendu et explicite que l'exposé des motifs
-avait été bref et réservé, il n'examinait pas une politique proposée
-par le gouvernement, mais développait _à priori_ la politique que
-l'on prétendait imposer à ce dernier. À chaque ligne perçaient la
-méfiance des faiblesses du ministère et aussi de la couronne, le
-sentiment qu'il était besoin de les stimuler, de leur faire sentir les
-rênes et l'éperon. «Il importe, y lisait-on, que le pays se préoccupe
-plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extérieures... Quel
-que soit le zèle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des
-intérêts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie,
-dans le gouvernement représentatif, que là où le parlement la porte.
-J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle à laquelle il
-participe. Non qu'il doive la dicter, la nature des choses s'y oppose;
-mais par la connaissance qu'il en prend, il lui appartient de la
-contrôler et, par ce contrôle, de lui imprimer cette direction
-nationale qui peut échapper à un homme, mais qui n'échappe pas à un
-grand pays réfléchi dans l'intelligence d'une grande assemblée...
-Quand on saura la Chambre attentive et instruite des affaires
-extérieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel,
-mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empêcher
-de prendre, celui d'influer tacitement et par la conscience qu'elle
-donnera de sa continuelle surveillance, sur la politique active et
-actuelle de l'État.» Le rapporteur exposait ensuite longuement la
-question d'Orient et détaillait la politique à suivre, avec talent
-sans doute et élévation, mais en oubliant de se demander s'il était
-sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au début d'une
-négociation si complexe et si pleine d'imprévu, de mettre en garde
-tous les intérêts différents du sien, d'éveiller tous les
-amours-propres que son initiative trop apparente pouvait offusquer.
-Cette politique consistait à protéger les Turcs contre la Russie, qui
-n'était pas ménagée, et aussi, quoiqu'on l'indiquât moins nettement, à
-soutenir l'Égypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France
-devait provoquer non-seulement une entente des puissances, mais une
-sorte de congrès. Et le rapporteur, supprimant les difficultés avec
-cette aisance que l'on possède seulement hors de l'action effective,
-paraissait assuré que la France ferait prévaloir son avis sur les deux
-questions; elle aurait, dans la première, le concours de toutes les
-puissances, sauf la Russie; dans la seconde, celui au moins de
-l'Autriche et de la Prusse. Et surtout, ce que la commission attendait
-du ministère, ce qu'elle lui enjoignait, non sans accompagnement de
-menaces, c'était d'exercer en Europe une action considérable. «Il est
-un point sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait
-varier, disait en terminant le rapport, c'est qu'il faut que la France
-joue un rôle digne d'elle dans les affaires d'Orient. Il ne faut à
-aucun prix que le règlement de ces grands intérêts la fasse tomber du
-rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne supporterait pas cette
-humiliation, et le contre-coup intérieur pourrait en être périlleux.»
-Comme le remarquait plaisamment un contemporain, il semblait que l'on
-dît sévèrement au ministère: «Tu vas faire quelque chose de
-très-glorieux, ou tu auras le cou coupé.» Les commentaires des
-journaux n'étaient pas pour affaiblir cette impression, et le sage
-_Journal des Débats_ disait lui-même: «Nous devons être arbitres en
-Orient[75].»
-
-[Note 75: 25 juin 1839.]
-
-Le ministère allait-il profiter de la discussion publique pour
-reprendre la direction que la commission lui avait enlevée? Les
-quelques mots, par lesquels le maréchal Soult ouvrit le débat, le 1er
-juillet, n'étaient pas de nature à produire ce résultat. Ils
-laissaient, au contraire, le champ libre aux orateurs, qui s'y
-précipitèrent aussitôt, chacun apportant sa politique propre: le duc
-de Valmy proposait d'écraser le pacha au profit de la légitimité
-turque; M. de Carné voulait régénérer l'Orient en le livrant à
-Méhémet-Ali et à l'élément arabe; M. de Lamartine préconisait, en
-termes magnifiques, le dépècement du cadavre turc entre les puissances
-chrétiennes. Le second jour, le défilé des médecins consultants
-continua: on entendit, entre autres, M. de Tocqueville, qui faisait
-ses débuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour
-être moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient été
-développés le premier jour, les systèmes proposés par ces divers
-orateurs étaient loin d'être concordants. Toutefois, la double idée
-qui paraissait obtenir le plus de faveur auprès de la Chambre, était
-celle qui avait été déjà exposée dans le rapport: agir avec le
-concours de l'Europe, à la fois pour protéger l'indépendance de la
-Porte contre la Russie et assurer l'établissement de Méhémet-Ali. À en
-juger même par le discours de M. Guizot, nous devions chercher à
-faire, des possessions du pacha, un État indépendant et souverain,
-comme la Grèce[76]. Quant aux résistances que pourraient opposer sur
-ce point les puissances auxquelles nous faisions appel, notamment
-l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient même pas s'en
-douter; d'autres, comme M. Guizot, y faisaient allusion, mais sans
-apporter aucun moyen de les surmonter; certains y voyaient, comme M.
-de Tocqueville, une cause à peu près inévitable de guerre. En tout
-cas, ce que personne ne paraissait admettre, c'est que le gouvernement
-abandonnât quoi que ce soit de cette double prétention. Tous les
-orateurs lui recommandaient d'être énergique et hardi: M. de
-Tocqueville menaçait la monarchie des plus grands malheurs si elle
-laissait perdre à la France «cette nation si forte, si grande, qui
-s'est mêlée de toutes choses dans ce monde», la situation
-prépondérante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se préoccupait
-que la politique de paix ne parût pas «pusillanime et égoïste»; il
-n'était pas jusqu'à M. Dupin, l'homme du «chacun chez soi», qui ne
-terminât sa harangue en «souhaitant au gouvernement de la résolution».
-
-[Note 76: M. Guizot revint à plusieurs reprises sur cette assimilation
-avec la Grèce, et il définit ainsi notre politique orientale:
-«Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen;
-et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,
-quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil
-empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant,
-en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des États
-et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la fondation d'un
-nouvel équilibre européen, voilà la politique qui convient à la
-France, à laquelle elle a été naturellement conduite.»]
-
-Pendant ce temps, quelle figure faisait le cabinet? Le premier jour,
-M. Villemain était intervenu pour repousser, avec une vivacité
-éloquente, le partage de l'empire ottoman, préconisé par M. de
-Lamartine; mais il s'était borné à cette oeuvre toute négative, et
-n'avait indiqué lui-même aucune politique précise. Depuis lors, les
-ministres s'étaient tus, écoutant humblement les leçons qui leur
-étaient faites, les instructions qui leur étaient données, sans un
-effort pour reprendre leur rôle de direction, sans une réserve sur la
-difficulté et le péril de poursuivre à la fois les deux desseins
-indiqués par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mêmes la
-nécessité de cette réserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de
-confirmer le soupçon de pusillanimité qui pesait sur eux? Le troisième
-jour, quand il s'agit de conclure, ce ne fut pas un ministre qui monta
-à la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Après avoir
-interprété l'attitude du gouvernement comme une adhésion au système de
-la commission, il maintint que le double objet de notre politique
-devait être de défendre Constantinople et de protéger l'Égypte.
-Seulement, disait-il, de ces deux positions également importantes, «il
-n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menacée, celle de
-Constantinople; c'est là qu'est pour le moment le péril; c'est donc là
-aussi qu'il faut porter le remède. Or le remède consiste à créer un
-concert, européen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant
-pour base ce principe que personne ne doit s'agrandir en Orient, et
-pour but de mettre l'Orient sous la garantie du droit public de
-l'Europe et d'en régler d'une manière définitive la situation, en
-tenant compte et des droits et des faits tels que les événements les
-donneront». En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une
-dernière fois, au ministère qu'on attendait de lui quelque chose
-d'extraordinaire. «Cette grande question et ce grand débat, disait-il,
-imposent au cabinet une immense responsabilité. En recevant de la
-Chambre les dix millions qu'il est venu lui demander, il contracte un
-solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir à la
-France, dans les événements d'Orient, un rôle digne d'elle, un rôle
-qui ne la laisse pas tomber du rang élevé qu'elle occupe en Europe.
-C'est là, messieurs, une tâche grande et difficile. Le cabinet doit en
-sentir toute l'étendue et tout le poids. Il est récemment formé, il
-n'a pas encore fait de ces actes qui consacrent une administration;
-mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considérable,
-que, s'il la gouverne comme il convient à la France, il sera, nous
-osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait géré les affaires de
-la nation depuis 1830.» À la suite de cette déclaration, les crédits
-furent votés à une immense majorité, par 287 voix contre 26.
-
-Il avait été fait, pendant ces trois jours, grande dépense
-d'éloquence. C'était ce qu'on appelle une belle discussion. Était-ce
-une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux députés, du
-conseil secret à la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie
-n'avait gagné ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en
-liberté d'allures. Le ministère, trop docile, s'était laissé engager
-dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison à la fois de
-la Russie en Turquie et de l'Angleterre en Égypte; l'éclat même avec
-lequel on venait de lui commander un grand succès, lui rendait un
-retour plus difficile et le condamnait à une périlleuse obstination.
-La Chambre avait, par les exagérations de son patriotisme oratoire,
-augmenté les exigences du public et, par suite, les embarras que le
-pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en même temps éveillé
-des ombrages chez nos alliés possibles et fourni des armes à tous ceux
-qui, au dehors, trouvaient intérêt à dénoncer, sincèrement ou non,
-notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livré à nos
-adversaires, avec le secret de notre politique, celui des points
-faibles où ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait
-aux difficultés et aux périls d'une crise déjà grave par elle-même,
-sans autre profit que de flatter les préventions et les prétentions
-nées de la coalition.
-
-
-V
-
-Pendant qu'en Europe les diplomates s'agitaient et que les parlements
-délibéraient, les événements se précipitaient en Orient. Vainement,
-avec une modération calculée dont il se faisait honneur auprès des
-consuls, Méhémet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'était-il
-prêté à retarder le choc des deux armées: l'impatience de Mahmoud
-semblait croître à mesure que déclinait sa vie. Après avoir, le 7 juin
-1839, dans un manifeste qui n'était qu'un cri de colère, proclamé le
-pacha et son fils rebelles et traîtres, il ordonna à ses généraux de
-leur courir sus. À cette nouvelle, Méhémet se crut dispensé de
-prolonger une inaction qui lui coûtait. «Gloire à Dieu, s'écria-t-il,
-qui permet à son vieux serviteur de terminer ses travaux par le sort
-des armes!» Et il écrivit aussitôt à Ibrahim: «Au reçu de la présente
-dépêche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont entrées sur
-notre territoire, et, après les en avoir chassées, vous marcherez sur
-leur grande armée, à laquelle vous livrerez bataille. Si, par l'aide
-de Dieu, la victoire se déclare pour nous, vous passerez le défilé de
-Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur Malathia, Kharpout, Orfa et
-Diarbékir.» Les Égyptiens, concentrés à Alep, se mirent en mouvement
-le 21 juin. Le 24, ils rencontrèrent l'ennemi dans la plaine de Nézib.
-Les deux armées comptaient chacune environ cinquante mille hommes.
-L'impétuosité d'Ibrahim et la supériorité de discipline que ses
-troupes devaient à leurs instructeurs français décidèrent la victoire.
-Les Ottomans, d'ailleurs, en dépit des quelques officiers prussiens
-chargés de les exercer[77], étaient alors en pleine désorganisation
-militaire; les innovations violentes de Mahmoud leur avaient désappris
-de combattre à la turque, sans leur apprendre à combattre à
-l'européenne. Une mêlée de deux heures suffit à les mettre en pleine
-déroute; ils laissèrent sur le champ de bataille plus de quatre mille
-tués ou blessés, et aux mains des vainqueurs douze mille prisonniers,
-cent soixante-douze bouches à feu, vingt mille fusils, leurs tentes et
-jusqu'aux insignes du commandement en chef.
-
-[Note 77: Le futur maréchal de Moltke était l'un de ces officiers.]
-
-Trois jours après, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier,
-l'un des deux aides de camp que le maréchal Soult avait envoyés pour
-prévenir ou arrêter les hostilités. Il avait passé par Alexandrie, et
-apportait une lettre obtenue, non sans peine, du pacha; cette lettre
-enjoignait au commandant de l'armée égyptienne de ne pas engager
-l'action si les Turcs consentaient à rentrer sur leur territoire, et
-même de ne pas passer la frontière dans le cas où, forcé de combattre,
-il demeurerait vainqueur. «Il est trop tard! s'écria Ibrahim; mon père
-n'aurait pas écrit cette lettre, s'il avait connu l'agression des
-Turcs et leur défaite.» Cependant, tout en frémissant, il finit par
-céder aux fermes remontrances du capitaine Callier, et consentit à ne
-pas passer le Taurus.
-
-Mahmoud ne sut point la destruction de son armée. Six jours avant que
-la nouvelle n'en parvînt à Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan
-expirait, épuisé de débauches et de fureurs, laissant son empire
-mutilé et croulant à son fils Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans.
-
-Le nouveau sultan n'avait déjà plus d'armée; il allait perdre aussi sa
-flotte. Les circonstances dans lesquelles se produisit ce dernier
-événement en font une vraie scène de comédie orientale. Le 4 juillet,
-alors qu'on ne savait pas encore au Divan la défaite de Nézib, toute
-la flotte ottomane, forte de plus de trente grands navires et de
-nombreux petits bâtiments, commandée par Akmet-Pacha, mettait à la
-voile pour sortir de la mer de Marmara et se diriger vers l'Archipel.
-En tête, et comme lui servant d'éclaireur, s'avançait un vaisseau
-anglais, la _Vanguard_. Le capitaine en second de ce vaisseau était à
-bord du capitan-pacha, avec plusieurs de ses compatriotes; d'autres
-officiers de même nationalité, plus ou moins costumés en Turcs, se
-trouvaient répartis sur les autres navires. À la nouvelle de ce
-mouvement, l'émotion fut grande dans la petite escadre française qui
-montait la garde à l'entrée des Dardanelles. Son commandant, l'amiral
-Lalande, avait pour instruction de surveiller les marines turque et
-égyptienne et de les empêcher d'en venir à une collision. Or
-n'était-ce pas évidemment cette collision qu'allait chercher la flotte
-débouchant des Dardanelles? La présence des Anglais semblait confirmer
-cette hypothèse; on savait leur animosité contre le pacha, et aussi le
-plaisir qu'ils trouvaient toujours à voir s'entre-détruire des
-vaisseaux qui n'étaient pas les leurs. L'amiral Lalande eût été homme
-à arrêter les Turcs, même par la force; âme énergique dans un corps
-délabré, il poussait l'audace jusqu'à la témérité; mais il n'avait
-sous la main que deux vaisseaux et quatre bâtiments inférieurs.
-Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant moral ce qu'il
-ne pouvait imposer par le canon. À peine la _Vanguard_ eut-elle passé,
-superbe, devant notre escadre, que l'amiral français, à bord du
-_Iéna_, se lança hardiment au beau milieu de la flotte ottomane, sans
-s'inquiéter de la confusion qu'il y jetait, et se dirigea vers le
-vaisseau du capitan-pacha. Celui-ci mit en panne, et un bateau à
-vapeur, monté par Osman, _reale-bey_ de la flotte turque, vint prendre
-l'amiral et les officiers de sa suite. Osman les pria aussitôt de
-descendre dans la chambre de son navire; puis, après en avoir fermé
-soigneusement les portes, il leur déclara que le capitan-pacha sortait
-des Dardanelles contre les ordres du Divan, et qu'il allait livrer
-tous ses vaisseaux à Méhémet-Ali; sans s'occuper de la stupéfaction de
-l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein d'Akmet était de s'entendre
-avec le pacha d'Égypte pour renverser Khosrew, le nouveau grand vizir
-qui, disait-il, était vendu au czar; il ne doutait pas que la France
-n'approuvât une conduite dont le but était de rétablir la paix
-intérieure de l'empire et de le soustraire à l'oppression russe. Si
-extraordinaire que fût cette communication, elle n'était pas un
-mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait les mobiles du
-capitan-pacha; celui-ci n'était qu'un traître vulgaire, ancien favori
-de Mahmoud, qui avait craint d'être disgracié par les ministres du
-nouveau sultan. La réponse de l'amiral Lalande fut vague et
-embarrassée; toutefois, cédant à sa sympathie pour les Égyptiens et
-aussi peut-être au plaisir de faire pièce aux Anglais, il ne chercha
-pas à arrêter la défection dont on lui faisait confidence, se borna à
-exprimer le voeu qu'Akmet s'employât à obtenir le maintien de la paix,
-et, tout en refusant de faire monter un officier français sur le
-vaisseau amiral turc, il consentit à le faire accompagner par un des
-navires de son escadre. Osman-bey termina cette étrange conversation
-en demandant que, à bord du capitan-pacha, et en présence des
-officiers de la marine britannique, il ne fût fait aucune allusion à
-ce qui venait d'être dit. Conformément à cette recommandation,
-l'entrevue officielle qui suivit se passa en politesses banales. Les
-Français croyaient voir sur les physionomies anglaises je ne sais quoi
-de moqueur qui semblait dire: «La voilà enfin dehors, cette flotte que
-vous vouliez retenir dans le Bosphore; encore quelques jours, elle
-aura rencontré la flotte égyptienne, et Méhémet-Ali n'aura plus de
-vaisseaux!» Mais nos officiers demeuraient impassibles, se disant tout
-bas que cette joie maligne serait de courte durée[78]. L'entrevue
-terminée, l'amiral Lalande revint à son bord, et la flotte turque
-reprit sa marche, toujours précédée par la _Vanguard_, qui croyait la
-conduire au combat et qui ne faisait qu'escorter la trahison. Aussi
-quelles ne furent pas la stupéfaction et la colère des Anglais, quand,
-arrivés quelques jours plus tard devant Alexandrie, ils virent la
-flotte turque entrer en amie dans le port et se mêler avec les
-vaisseaux égyptiens, tandis que Méhémet-Ali, triomphant, embrassait le
-capitan-pacha, courbé jusqu'à terre! Combien cette colère eût été plus
-vive encore, si nos alliés se fussent alors doutés que l'amiral
-français avait été le confident de cette défection!
-
-[Note 78: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le témoignage du
-prince de Joinville, qui servait à bord de l'escadre du Levant et qui
-assista aux entrevues de l'amiral Lalande avec les officiers turcs. Il
-a raconté vivement les diverses scènes de cette comédie, au cours
-d'une étude sur l'_Escadre de la Méditerranée_ qui fut insérée, sous
-une signature d'emprunt, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août
-1852, et qui fut ensuite publiée à part. Dans ce court écrit, tout
-vibrant de patriotisme et tout rempli de zèle pour la grandeur de la
-marine française, le prince de Joinville ne se révèle pas moins
-brillant narrateur militaire que ses frères le duc d'Orléans et le duc
-d'Aumale.]
-
-En quelques jours, l'empire ottoman avait perdu son souverain, son
-armée et sa flotte. À Constantinople, dans la population comme dans
-les conseils du jeune sultan, l'épouvante était à son comble, et l'on
-s'attendait à voir, d'une heure à l'autre, les Égyptiens arriver par
-terre et par mer. Il n'en fallait pas tant pour que le fatalisme
-musulman s'inclinât devant le fait accompli. Le Divan envoya donc
-porter des paroles de paix à Méhémet-Ali, offrant d'abord de lui
-accorder l'Égypte héréditaire, y ajoutant bientôt la Syrie viagère. Le
-pacha encouragea ces pourparlers, mais réclama l'hérédité de toutes
-les provinces dont l'arrangement de Kutaièh l'avait mis en possession.
-Il était visible que la Porte n'avait pas dit le dernier mot de ses
-concessions, et que, laissés en tête-à-tête, le suzerain vaincu et le
-vassal victorieux devaient avant peu s'entendre[79]. Aussi bien, parmi
-les Turcs, beaucoup trouvaient-ils encore moins humiliant de subir les
-exigences du pacha que de recourir à l'intervention des chrétiens[80].
-
-[Note 79: «À Constantinople, au lieu d'agir énergiquement contre
-Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il
-voudra en prendre.» (_Journal de la princesse de Metternich_,
-_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 326.)]
-
-[Note 80: Dépêche de Pareto, l'envoyé sarde à Constantinople, citée
-par HILLEBRAND, (_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 404.)]
-
-
-VI
-
-Ce fut entre le 15 et le 20 juillet que parvint, dans les capitales de
-l'Europe, la nouvelle des événements étonnants qui venaient, coup sur
-coup, d'anéantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression
-fut généralement très-profonde; mais les divers cabinets
-n'apprécièrent pas de même la disposition de la Porte à traiter à tout
-prix avec son vainqueur. À Saint-Pétersbourg, l'idée d'un arrangement
-direct entre le sultan et le pacha fut immédiatement bien accueillie;
-on se félicitait de voir ôter ainsi tout prétexte à la délibération
-commune par laquelle les puissances prétendaient enlever à la Russie
-le protectorat de Constantinople. Cette perspective décida même le
-czar à signifier définitivement aux autres cours son refus de prendre
-part à la conférence de Vienne. «Avant les événements de Syrie, disait
-M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux différends de la Porte et de
-l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe
-avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur
-l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties
-intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant
-d'un rapprochement et adresse à l'Égypte des propositions
-d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation à
-Constantinople et la seconder uniquement de ses bons offices.
-Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indépendante[81].»
-
-[Note 81: Voy. Correspondance inédite de M. de Barante; _Mémoires
-inédits de M. de Sainte-Aulaire_; dépêches de M. de Bourqueney, citées
-par M. Guizot; dépêches des agents anglais publiées dans la
-_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]
-
-Par d'autres raisons, le gouvernement français eût pu aussi
-s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intérêts
-égyptiens, et il eût par là prévenu toutes les complications où devait
-bientôt s'embarrasser sa politique. Mais, à ce moment, sa
-préoccupation principale était d'établir le concert européen, redouté
-par la Russie. Aussitôt informé des ouvertures de la Porte à
-Méhémet-Ali, le maréchal Soult écrivit, le 26 juillet, à M. de
-Bourqueney, chargé d'affaires à Londres: «La rapidité avec laquelle
-marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se dénoue
-par quelque arrangement dans lequel les puissances n'auront pas le
-temps d'intervenir... Pour l'Angleterre comme pour la France, pour
-l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le
-principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie
-et de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois
-donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux
-sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à ne
-rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant
-l'intermédiaire de ses alliés.» À la même date, dans une conversation
-avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le maréchal déclarait
-plus formellement encore que «tout arrangement fait entre le sultan et
-Méhémet-Ali, au moment où les conseillers de l'empire étaient ou
-paralysés par la crainte ou traîtreusement occupés à satisfaire leur
-ambition au mépris des droits de leur souverain, devait être considéré
-comme nul, et qu'une déclaration dans ce sens devait être faite à
-Méhémet-Ali[82].»
-
-[Note 82: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_, et
-_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]
-
-À Londres et à Vienne, on était également très-opposé à l'arrangement
-direct, ici par souci d'établir le concert des puissances, là par
-hostilité contre le pacha. Lord Palmerston, agréablement surpris de
-nous trouver dans des dispositions qui répondaient si bien à ses
-desseins, se hâta d'affirmer que «le cabinet anglais adhérait à chaque
-syllabe de la déclaration du maréchal Soult»; «sans s'être concertés,
-ajoutait-il, les deux cabinets sont arrivés d'eux-mêmes à une
-conclusion parfaitement identique, et rien ne prouve mieux la
-communauté du but qu'ils se proposent et la solidarité du sentiment
-qui les anime[83]». Quant à M. de Metternich, il était si décidé sur
-ce point, qu'il n'hésita pas à prendre une initiative qui tranchait
-avec sa timidité et sa temporisation accoutumées. Ayant été, à raison
-de son moindre éloignement, le premier informé des dispositions de la
-Porte, il ne prit pas le temps de se concerter avec les autres
-cabinets, et donna aussitôt l'ordre à l'internonce d'Autriche à
-Constantinople de combiner son action avec celle des représentants des
-grandes puissances, pour détourner le gouvernement ottoman de rien
-conclure avec Méhémet-Ali. Il obtint de M. de Sainte-Aulaire et de
-lord Beauvale, ambassadeurs de France et d'Angleterre à Vienne, qu'ils
-écrivissent, par le même courrier, l'un à l'amiral Roussin, l'autre à
-lord Ponsonby, pour les presser de seconder l'internonce[84].
-
-[Note 83: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 31 juillet
-1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 84: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27
-juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles
-concessions au pacha[85]; le firman d'investiture, disait-on, était
-signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant,
-l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes
-puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour
-en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les
-ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques
-leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions;
-force leur était souvent de prendre sur eux la responsabilité de
-décisions qui engageaient gravement la politique de leurs
-gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il
-était radieux, et ses voeux les plus chers étaient comblés. L'amiral
-Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de
-Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il
-se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs,
-il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha.
-L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser
-son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa
-cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de
-Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar?
-Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert
-européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se
-séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du
-ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit
-d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note
-était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette
-note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent
-invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les
-soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs
-gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte
-que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question
-d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte
-à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à
-attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier
-résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain,
-lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de
-résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct.
-
-[Note 85: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839. (_Correspondence
-relative to the affairs of the Levant._)]
-
-À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de
-Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de
-Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où
-l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement
-signifié par le czar de prendre part à la conférence de Vienne. Il
-lui semblait que ce refus était effacé par la signature de
-l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de
-Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert
-européen[86]. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait
-surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre
-chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de
-la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait
-de la face des affaires[87]». Quant au gouvernement russe, il fut
-évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la
-regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne
-figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi[88]. À Paris, on ne pouvait
-blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même
-moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc
-qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la
-demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée
-à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»;
-toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si
-vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à
-Londres[89]». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes
-dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait
-d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet
-ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement
-dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup
-affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la
-chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à
-l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées.
-
-[Note 86: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 87: Dépêche du 17 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
-historiques_.)]
-
-[Note 88: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 89: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août 1839.
-(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-
-VII
-
-Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à
-réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire.
-Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une
-partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce
-sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et
-que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où,
-en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de
-poursuivre des succès alors faciles[90]. Quant à la défection de la
-flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à
-part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet français en
-concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à
-toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un
-geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe
-entière, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale,
-comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de
-sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par
-lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur
-le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir
-immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir
-d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux
-mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à
-Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas.
-J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. Je ne la désire pas;
-mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut
-d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que
-les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre...
-Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de
-notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées[93].» Ému par
-ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par
-le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix
-millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le
-public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait
-en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui
-venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de
-la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15
-avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de
-l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils
-cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque,
-quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils
-avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux
-timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie
-par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du
-maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité[94].
-
-[Note 90: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis
-formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété
-plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior.
-(SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
-distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont
-affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui
-diminuât la liberté de la France.]
-
-[Note 91: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1er août 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 92: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16 août
-1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 93: Cette conversation se tint en présence du capitaine Jurien
-de la Gravière qui l'a rapportée dans ses _Souvenirs_. (_Revue des
-Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)]
-
-[Note 94: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du
-pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans
-la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances
-était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle
-ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche,
-l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la
-défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette
-circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au
-grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet
-de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le pacha à
-l'Égypte héréditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution,
-les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la
-restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton même avec lequel il
-formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle
-trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager
-l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de
-l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans
-l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus
-graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il
-avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité,
-absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à
-Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger
-n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance,
-qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et
-n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles
-elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer
-tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et
-sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette
-évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie;
-M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult[97],
-et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près
-les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir,
-dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du
-gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un
-concert européen; se persuadant que tout est fini de ce côté, il a cru
-pouvoir diriger désormais toute son action du côté de l'Égypte[98].»
-
-[Note 95: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839.
-(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 96: Dépêche de lord Palmerston, 1er août 1839. (_Correspondence
-relative to the affairs of the Levant._)]
-
-[Note 97: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est
-opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet
-anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie,
-aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche
-jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est
-venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire
-envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M.
-Guizot.)]
-
-[Note 98: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839.
-(_Documents inédits._)--À la même époque, le 30 août, M. Desages,
-directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à
-M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais
-à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de
-lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le
-pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (_Documents inédits._)
-L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on
-reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez
-favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être
-rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.]
-
-Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans
-les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis
-contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous
-avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la
-France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le
-maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de
-Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au
-sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas
-du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements,
-il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers
-tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de
-Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les
-dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des
-auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa
-manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences,
-se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe
-d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus
-d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille,
-par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à
-entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et
-notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter
-une perturbation déplorable dans la marche de la politique
-générale[99].» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston.
-Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses ambassadeurs
-près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus
-solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y
-exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha toutes les
-provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections du
-gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était
-suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre
-contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient
-semblait être désormais réduite à la question égyptienne[100].
-
-[Note 99: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.]
-
-[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
-
-Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui
-leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le
-général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de
-l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du
-_Foreign Office_, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses
-ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le
-général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir
-que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à
-Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De
-Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus
-en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte
-les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour
-le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg
-que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet
-britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement
-à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a repris lord
-Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous
-avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque
-toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre
-pacifiquement la question d'Orient[101].»
-
-[Note 101: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et 17
-septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous venons de
-citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins
-chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce
-gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France.
-Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers
-signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher
-là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes de sa
-politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de
-discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le fâchait
-de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations fréquentes que le
-czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une
-occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103].
-Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère la Russie. Au commencement
-de juillet, lors de la discussion des crédits, tous les orateurs avaient
-proclamé que la politique de la France devait être de faire échec au
-gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de
-signifier à ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il
-interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt;
-tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui
-avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second plan,
-notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se mettre bien
-franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des Dardanelles,
-qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva. Le czar en avait
-gardé un vif ressentiment[104]. Loin de chercher à le voiler, il
-l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire
-de la bataille de la Moskowa pour adresser à son armée un ordre du jour
-plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante
-observait soigneusement cet état d'esprit et en informait son
-gouvernement: «Nous pouvons nous attendre, disait-il, à de fort mauvais
-procédés[106].»
-
-[Note 102: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin de
-juillet et le mois d'août 1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 103: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais, cherche
-à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se
-mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de
-vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal
-Soult, 10 août 1839. _Documents inédits._)]
-
-[Note 104: M. de Barante avait noté, dès le premier jour, l'irritation
-que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent, dans la suite de
-la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilité de la
-Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au maréchal
-Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839 et 4 février 1840, et
-la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents
-inédits._)]
-
-[Note 105: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16 septembre
-1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au
-maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y
-avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais?
-Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de
-son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une
-rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston
-se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas,
-disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle
-et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du
-désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de
-gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an,
-pour diviser nos deux gouvernements[107].» Mais le ministre anglais
-n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se
-trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui
-suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à
-Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à
-l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir
-aucun scrupule à les accepter.
-
-[Note 107: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17
-septembre 1839, citée par M. Guizot.]
-
-Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité contre
-la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à Méhémet-Ali, il
-eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent
-proposé d'accord; il ne se lassait pas de le déclarer aux ambassadeurs
-des deux puissances[108]. Mais du moment où celles-ci se divisaient, il
-devait naturellement se ranger du côté où l'on faisait au pacha la part
-la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à
-Vienne, les sentiments n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début
-des négociations. Là aussi, on avait été offusqué du ton de la
-discussion des crédits; les phrases où s'était alors complu notre
-orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique à la
-fois aventureuse et arrogante qui inquiétait la prudence et blessait
-l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie
-n'était pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministère,
-préoccupé de répondre à l'attente du parlement, qui l'avait sommé de
-faire jouer à la France un rôle prépondérant, agissait parfois avec une
-sorte d'ostentation qui froissait des alliés ombrageux[110]. «À Paris,
-écrivait le 7 août M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on
-oublie que par là on excite à en user de même, à l'égard de la France,
-ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la
-France_ est un mot qui sonne bien à des oreilles françaises, mais qui
-déchire toutes les autres oreilles[111].» Quelques mois plus tard, à
-l'avénement du ministère du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette
-conduite du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez
-séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu
-convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de
-propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de
-paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que le
-maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans une
-autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère, mais il a
-répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de conquérir, de
-chercher les traces de Napoléon[112].» En s'éloignant de nous, le
-gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de
-la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant engagé contre cette
-puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrière
-lui ses deux nouveaux alliés[113]. Du moment, au contraire, où il devint
-manifeste que ceux-ci n'étaient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut
-plus qu'une pensée: se faire pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité
-de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que,
-le 13 septembre, M. de Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La
-difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris
-et Londres, car la Russie est à nous[114].» Ainsi nous échappait ce qui
-devait être le profit principal de notre politique, cette dissolution de
-l'ancienne Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la
-Russie, que naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues.
-
-[Note 108: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 109: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les
-quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de
-Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est égyptien.» (_Mémoires_,
-t. VI, p. 376.)]
-
-[Note 110: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait à M.
-de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part qui
-reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût
-bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée».
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 111: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu
-après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la
-politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.»
-(_Ibid._, p. 376.)]
-
-[Note 112: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en
-date du 18 mars 1840. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 113: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir
-s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de
-sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août,
-M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs
-semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua
-généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus
-irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de
-Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire
-de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de
-regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur
-Nicolas». (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 114: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.]
-
-Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces
-péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont
-faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas
-de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois»,
-c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche,
-de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer
-par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris,
-et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec
-l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas
-pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et
-s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115].» M. de
-Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec
-l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller
-avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le
-mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets
-révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons
-l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines,
-prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des
-affaires d'Orient[116].» Ces représentations furent mal reçues par le
-gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de
-Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et,
-après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de
-repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe,
-n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins
-étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère;
-mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de
-sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est
-inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne
-manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de
-marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter
-le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va
-éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de
-l'empire ottoman[117].» Comme on le voit, le raisonnement de
-Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en
-France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des
-affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi,
-et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il
-faisait fausse route. La politique française s'engageait donc
-décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y
-rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant
-ambassadeur.
-
-[Note 115: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 116: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 117: _Ibid._]
-
-
-VIII
-
-Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant
-attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas,
-était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune
-démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord
-croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu
-de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en
-Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder
-la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était
-envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la
-question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les
-chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette
-négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir
-la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté
-à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich,
-pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change.
-
-M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal,
-unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le
-brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord
-Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les
-affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui
-seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait
-pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la
-France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et,
-comprenant qu'il pouvait s'exprimer à coeur ouvert avec le ministre
-anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue
-politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar,
-personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors[118]».
-Quant à la protection à exercer sur l'empire ottoman, le czar
-acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a
-renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait
-prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce
-qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait
-nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les
-vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la
-mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances
-opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte.
-La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas
-en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe[119].
-
-[Note 118: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre 1839.
-(BULWER, t. II, p. 263)]
-
-[Note 119: BULWER, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani au
-maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
-historiques_.)]
-
-Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors
-dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général
-Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la
-préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France
-dehors[120].» Il ne cacha pas qu'il était personnellement
-très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir
-accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de
-l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse[121]. Dans cette
-situation difficile, le gouvernement français manoeuvra fort
-habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne
-fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la
-Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un
-grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette
-attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani[122],
-fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu
-que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la
-reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent
-dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le
-maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière
-fermeté de ton: «Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre ne
-paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre
-aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution
-définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui
-feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout
-cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles
-que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir
-pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de
-nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la
-responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre
-faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés
-à côté de nous[123].»
-
-[Note 120: BULWER, t. II, p. 264.]
-
-[Note 121: _Ibid._, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani au
-maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
-historiques_.)]
-
-[Note 122: Même dépêche.]
-
-[Note 123: Dépêche du 26 septembre 1839.]
-
-Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord
-Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du
-moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un
-mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus
-confiance dans le czar[124]: parmi les autres ministres anglais, tous
-ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la
-Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et
-lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance
-française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand
-seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John
-Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient
-visiblement de la politique du _Foreign Office_. Quant au chef du
-cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et
-indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord
-Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme
-épicurien et cet _I don't care_[125] dont il semblait avoir fait sa
-devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe.
-Soigneux de ne pas se faire d'affaires qui troublassent son repos, il
-se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors, la
-hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et
-aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son
-propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne
-voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur
-grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le
-vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans
-une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on
-ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les
-hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans
-le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé
-que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et
-même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter
-l'accord.
-
-[Note 124: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne
-semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance;
-que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à
-elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune
-apparence de suspicion à notre confiance.» (BULWER, t. II, p.
-264.)--Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date
-du 23 septembre.]
-
-[Note 125: «Cela m'est égal.»]
-
-Le chef du _Foreign Office_ dut donc, bien à contre-coeur, signifier,
-le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais n'adhérait
-point à ses propositions», et donner comme raison de ce refus le désir
-de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La France, dit-il,
-ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des flottes alliées de
-la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes
-dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se détacher de la
-France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite union depuis
-l'origine de la négociation[126].» Il communiqua en même temps cette
-résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui coûta plus
-encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre consentait à
-joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur de
-Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik d'Acre,
-sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas de
-refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures de
-contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant
-connaître à son ministre cette concession, disait: «Sans doute, le
-retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le désirer; mais il
-y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue, que ce ne soit le
-dernier[127].»
-
-[Note 126: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3 octobre
-1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 127: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.]
-
-Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal
-tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des
-voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne
-clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais
-souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette
-même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver
-la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut
-et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de coeur et ne retient
-pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que
-ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser
-l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les
-premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors
-égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé
-à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la
-proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement
-d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement,
-brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de
-Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le
-voeu de toutes les autres puissances, et à notre seule considération;
-l'effet moral est donc complet, et le pacha devient tout à fait notre
-protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons la manoeuvre par
-laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et de nous humilier;
-nous battons lord Palmerston dans son propre cabinet; nous obtenons de
-l'Angleterre une concession qui est une marque d'amitié et de
-déférence. L'intérêt, l'honneur et même l'amour-propre ont
-satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte de nous diminuer,
-faire un pas à notre tour et accepter la transaction offerte.
-
-Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que
-satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une
-raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord
-n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la
-première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait
-trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les
-concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de
-lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie
-que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à
-Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de
-les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une
-résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et
-compromettante pour l'Europe[128].» D'ailleurs les journaux français,
-de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus
-susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national,
-soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait
-pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance
-ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les
-bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque
-accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres,
-dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi
-que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la
-presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture
-de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal
-Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que
-cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre
-l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la
-rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais
-nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition
-contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en
-Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée
-d'impuissance[129].»
-
-[Note 128: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.]
-
-[Note 129: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani écrivait au
-maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication que me
-prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les considérations
-sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour persister dans ses
-premières déterminations relativement aux bases de la transaction à
-intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord Palmerston m'a écouté
-avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complété mes
-communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je puis vous
-déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une portion du
-pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de ramener la
-question générale en discussion; lord Palmerston a constamment opposé
-un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire textuellement,
-monsieur le maréchal, les seuls mots que j'aie pu lui arracher. Mes
-efforts se sont, naturellement, arrêtés au point que ma propre dignité
-ne me permettait pas de dépasser[130].» Ne voit-on pas percer l'âpre
-satisfaction avec laquelle le ministre anglais retire la concession
-qu'il nous avait offerte malgré lui, et la résolution où il est de
-reprendre contre nous une campagne sans ménagement? Cette fois, il
-espère bien que nos amis, découragés par notre obstination, ne
-s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi, dans les semaines qui
-suivent, ses communications au gouvernement français deviennent d'un
-tel ton que lord Granville est obligé de lui demander des corrections;
-lord Palmerston ne les fait qu'en rechignant. «Bien que quelques-uns
-des faits et des arguments dont je me suis servi, écrit-il à son
-ambassadeur, doivent, comme vous le dites, toucher au vif
-Louis-Philippe, cependant il me semble nécessaire d'en agir ainsi, et
-nous ne pouvons nous sacrifier nous-mêmes par délicatesse pour
-lui[131].» Tel est même son parti pris, qu'il affecte de prendre au
-sérieux je ne sais quelle historiette d'après laquelle Louis-Philippe
-aurait annoncé à un diplomate étranger une prochaine guerre avec
-l'Angleterre, et expliqué ainsi le besoin d'assurer à la France le
-concours d'une puissante flotte égyptienne[132].
-
-[Note 130: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 131: Lettre du 5 novembre 1839. (BULWER, t. II, p. 267.)]
-
-[Note 132: Lettre du 22 novembre 1839. (_Ibid._, p. 268.)]
-
-L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à
-sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres
-vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans
-aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en
-conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la
-possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à
-M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à
-croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet,
-et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations
-sérieuses[133].» Par une illusion plus inexplicable encore, notre
-ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre,
-pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse[134]. Ce n'était
-pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait
-dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que
-le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous[135].
-De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa
-«neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que
-M. de Metternich y eût donné son attache[136].» À Vienne, M. de
-Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation
-donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre
-la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la
-fois, jamais[137].» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich
-s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie:
-«Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que
-j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, mais j'ose vous répondre
-que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur Nicolas. Il est
-puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation sans vouloir la
-mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des détroits où vous le
-croyez inflexible, il a pris son parti depuis longtemps. La plus
-grosse de vos fautes est assurément votre division avec l'Angleterre.
-Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne perdez pas un moment.
-Vous courez chaque jour le risque d'apprendre qu'on vous a mis en
-dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire sans vous ou contre
-vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez que l'Autriche et
-la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha d'Égypte, ne se
-compromettront pas pour le défendre; nous donnerons les mains à ce qui
-aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus que l'alternative
-d'assister à l'exécution rigoureuse du client que vous voulez
-protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre vous[138].»
-M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à M. de
-Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa bienveillance.
-Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les désappointements de sa
-politique, de l'avortement de la conférence de Vienne, de la disgrâce
-qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il laissait voir qu'il se
-croyait désormais obligé de marcher derrière l'Angleterre et la
-Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre ambassadeur lui
-demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français le chargeait de
-décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston et lui:
-«Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il précipitamment, car
-je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points, gain de cause à vos
-adversaires[139].»
-
-[Note 133: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 134: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre 1839.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 135: Dépêches de novembre 1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 136: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 137: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5 octobre
-1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 138: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 139: _Ibid._]
-
-Toutefois, de si méchante humeur qu'il fût contre la France, M. de
-Metternich ne voyait pas sans méfiance s'établir, entre l'Angleterre
-et la Russie, une intimité qui obligerait l'Autriche à se traîner à
-leur remorque et qui l'annulerait en Orient. Croyant d'ailleurs, lui
-aussi, à la puissance du pacha, il doutait de la possibilité et de
-l'efficacité des moyens coercitifs préconisés par lord Palmerston. Ces
-considérations le déterminèrent, vers la fin de novembre, à essayer de
-s'entremettre et à nous proposer, comme expédient transactionnel, la
-prolongation du _statu quo_ établi par l'arrangement de Kutaièh. M. de
-Sainte-Aulaire se hâta de transmettre cette ouverture au maréchal
-Soult, se figurant qu'elle serait acceptée. Mais le président du
-conseil, tout entier à ses illusions, répondit, le 3 décembre, «qu'il
-était impossible de prendre au sérieux la communication du cabinet de
-Vienne[140]».
-
-[Note 140: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-Quelques jours après ce refus, qui témoignait d'une si superbe
-confiance, tombait brusquement, à Paris, la nouvelle que M. de Brünnow
-allait revenir à Londres «avec pleins pouvoirs pour conclure une
-convention relative aux affaires d'Orient», et que le czar «acceptait
-le principe de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les
-eaux de Constantinople[141]». Le gouvernement français fut quelque peu
-déconcerté par un événement qu'il avait refusé si obstinément de
-prévoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus
-penser: à peine M. de Metternich était-il avisé du nouveau voyage de
-M. de Brünnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de
-Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoyé
-russe; il le rejoignit à Calais, fit la traversée dans sa compagnie,
-et, au débarqué, était pleinement d'accord avec lui[142]. Notre
-diplomatie était d'autant plus embarrassée que l'adhésion du czar à la
-présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, ôtait
-tout fondement à la seule objection faite naguère par elle aux
-premières propositions de M. de Brünnow. Elle ne pouvait contredire
-les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le débat sur la
-question du pacha, où elle était assurée de n'être pas soutenue. Dans
-cette situation, le maréchal Soult se crut obligé d'exprimer, le 9
-décembre, au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait la
-concession inespérée faite par la cour de Russie; «le gouvernement du
-Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une
-convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'état
-des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel
-examen de la question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles
-chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son
-opinion pour qu'il fût possible de prolonger la discussion.» Ce
-langage un peu embarrassé n'indiquait-il pas, aux derniers jours de
-1839, qu'à Paris, l'on commençait enfin à comprendre la nécessité de
-rabattre quelque chose des exigences égyptiennes? Plus d'un indice
-donne, en effet, à penser que tel était le sentiment personnel de
-Louis-Philippe. Si ce sentiment eût prévalu, il aurait été encore
-temps de conjurer tout péril. Mais le ministère n'avait pas à compter
-seulement avec ses propres inquiétudes et avec les impressions du Roi.
-Il allait avoir à compter avec les Chambres; car les vacances
-législatives touchaient à leur terme.
-
-[Note 141: Dépêche du chargé d'affaires de France à Londres, 6
-décembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 142: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-
-IX
-
-Cette perspective de la rentrée du parlement ramène naturellement
-l'attention sur la politique intérieure. Pendant qu'au dehors, la
-crise diplomatique s'aggravait, qu'était devenue, au dedans, ce que
-nous avons appelé l'épilogue de la crise parlementaire? Y avait-il
-quelque amélioration? La machine du gouvernement représentatif
-tendait-elle à reprendre son fonctionnement normal et régulier? Depuis
-la coalition et la décomposition qui en avait été la conséquence et le
-châtiment, le mal principal était l'absence d'une majorité véritable.
-Pouvait-on augurer, à la veille de la session de 1840, qu'il allait
-enfin s'en constituer une, soit pour le ministère, soit même contre
-lui? Non; à passer en revue, l'un après l'autre, les divers groupes
-de la Chambre, on y constatait toujours mêmes incertitudes, mêmes
-divisions, même morcellement.
-
-La fraction la plus nombreuse était composée des anciens partisans de
-M. Molé; faute d'une autre désignation on continuait à les appeler les
-221, bien qu'ils n'atteignissent plus ce nombre. Leur ressentiment et
-leur méfiance à l'égard du ministère n'étaient pas diminués. La
-plupart en contenaient l'expression, par répugnance invétérée pour
-toute opposition plus que par déférence pour les hommes au pouvoir.
-Quelques-uns, plus passionnés, semblaient prêts à se jeter dans une
-hostilité ouverte: à leur tête étaient MM. Desmousseaux de Givré et de
-Chasseloup-Laubat; le journal _la Presse_ leur servait d'organe. Quant
-à M. Molé, tout en se disant fort dégoûté de la politique et occupé de
-la rédaction de ses mémoires, il était au fond très-ulcéré, impatient
-de revanche, jaloux surtout de l'autorité que M. Guizot tendait à
-reprendre dans le parti conservateur. Seulement, toujours prudent, et
-sachant, du reste, les défections qui se produiraient parmi les 221,
-s'il leur demandait d'agir, il prêchait la circonspection aux plus
-ardents de ses amis, et les détournait de toute démarche trop
-prononcée[143].
-
-[Note 143: _Correspondance inédite de M. Molé_, _Journal inédit de M.
-le baron de Viel-Castel_, et _Notes inédites de M. Duvergier de
-Hauranne_.]
-
-C'étaient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient
-à donner au cabinet l'appui le plus décidé. Il était alors question
-d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministère, l'en
-rapprocherait davantage. M. Duchâtel et M. Villemain avaient proposé
-de le nommer à l'ambassade de Londres, à la place du général
-Sébastiani. L'idée était bien accueillie des autres ministres, qui
-trouvaient le général sans action suffisante sur le gouvernement
-anglais, lui reprochaient de se montrer un peu froid pour le pacha, et
-le soupçonnaient d'être plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre,
-le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors même qu'il les
-appuyait ou les ménageait, d'un voisinage sinon inquiétant, au moins
-embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant à Londres et
-associé à leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient
-sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours résigné à
-attendre dans la retraite que la coalition fût oubliée, mais un peu
-mal à l'aise de jouer au parlement l'un de ces rôles muets auxquels il
-n'était pas accoutumé, très-décidé à soutenir le cabinet, mais alarmé
-de sa faiblesse, il saisissait avec plaisir cette occasion de
-s'éloigner, de «se placer en dehors des menées comme des luttes
-parlementaires, dans une position isolée, à la fois amicale et
-indépendante[144]». Les difficultés venaient du Roi: il était fort
-attaché au général Sébastiani, et, bien que satisfait en ce moment de
-la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, complétement
-pardonné la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint,
-pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait céder
-qu'un peu plus tard, devant l'insistance des ministres et la menace de
-leur démission.
-
-[Note 144: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 372.]
-
-M. Thiers, au contraire, était revenu de vacances plus que jamais
-impatient de jeter bas le ministère et de prendre sa place. Seulement,
-il ne savait où trouver des soldats à mener au feu. Il était toujours
-nominalement le chef du centre gauche; mais une fraction de ce groupe
-s'était détachée avec MM. Passy et Dufaure; le reste était désorienté,
-fatigué, réfractaire à toute impulsion énergique. La gauche déclarait
-qu'elle en avait assez de s'associer sans profit, non sans
-compromission, à des tactiques toutes personnelles, et elle annonçait
-l'intention de revenir à la «politique de principes». M. Thiers se
-tourna vers les doctrinaires, auxquels il montra le Roi se moquant de
-la coalition: ce fut sans succès. Alors, par une évolution qui eût
-surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance à M. Molé,
-lui donnant à entendre qu'il était prêt à faire avec lui le «ministère
-de la réconciliation». Le plus étrange est que l'ouverture ne fut pas
-mal reçue. Quelques-uns des 221, de ceux qui naguère s'indignaient le
-plus de la coalition, se montrèrent disposés à en former une nouvelle
-qui n'eût, certes, pas été plus morale. M. Molé lui-même, bien qu'il
-ne pût se flatter d'entraîner dans une semblable campagne toute son
-ancienne armée, se laissa prendre à cette tentation de vengeance. On
-remarquait, dans les salons, les politesses échangées entre lui et M.
-Thiers: on les voyait s'asseoir l'un à côté de l'autre et causer, non
-sans quelque affectation, à voix basse. Dans son entourage, M. Molé,
-en même temps qu'il s'exprimait avec une extrême amertume sur M.
-Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, «bien entouré, il pourrait
-rendre de grands services à la France»; M. Thiers, de son côté, se
-défendait «d'avoir jamais partagé les préventions des doctrinaires
-contre M. Molé», et il racontait que, «plus d'une fois, sous le 11
-octobre, il avait voulu le faire entrer au ministère». L'une des
-difficultés de l'accord était que les deux personnages visaient le
-même portefeuille, celui des affaires étrangères; mais divers indices
-faisaient croire que M. Thiers finirait par se contenter de celui de
-l'intérieur. Si secret qu'on voulût garder l'objet de ces pourparlers,
-il en transpirait assez pour provoquer l'indignation des doctrinaires
-et des ministériels. La gauche aussi s'en émut et fit demander des
-explications au chef du centre gauche. Celui-ci répondit qu'il ne
-songeait pas sérieusement à gouverner avec l'ancien ministre du 15
-avril, et qu'il visait seulement à mettre en mouvement toutes les
-oppositions contre le cabinet actuel. Cette réponse fut rapportée à M.
-Molé; mais il était trop animé pour en tenir compte. Il eût pu savoir
-pourtant qu'à cette époque, M. Thiers, prêt à recevoir de toutes mains
-la satisfaction de sa passion, faisait connaître au Roi et au maréchal
-Soult, qu'il était disposé à entrer dans n'importe quelle combinaison
-raisonnable dont seraient exclus M. Passy et M. Dufaure[145].
-
-[Note 145: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-En même temps qu'elle se dégageait des manoeuvres de M. Thiers, la
-gauche cherchait à guerroyer pour son compte et sous son drapeau
-particulier. Aussitôt après la clôture de la session précédente, les
-journaux de ce parti avaient lancé le cri de la réforme électorale.
-Les misères de la situation parlementaire leur servaient d'argument.
-Cette campagne avait été commencée à peu près malgré M. Odilon
-Barrot[146]; celui-ci avait suivi, avec la docilité solennelle qu'il
-montrait toujours en pareil cas. Seulement, quand il fallut préciser
-les conditions de la réforme, il apparut que la gauche n'avait pas
-plus de cohésion que les autres groupes. Les radicaux, sans aller
-jusqu'au suffrage universel préconisé par les légitimistes de la
-_Gazette de France_, réclamèrent le droit de vote pour tous les
-citoyens qui pouvaient faire partie de la garde nationale, tandis que
-la gauche dynastique ne voulait étendre le suffrage qu'aux
-«capacités[147]», aux officiers de la garde nationale et aux
-conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille âmes. Des
-comités rivaux furent institués, l'un présidé par M. Laffitte, l'autre
-par M. Odilon Barrot, et une polémique assez aigre éclata entre le
-_National_ d'une part, le _Siècle_ et le _Courrier français_ d'autre
-part.
-
-[Note 146: M. Léon Faucher, alors principal rédacteur du _Courrier
-français_, écrivait, le 30 juillet 1839, à M. Reeve: «Je vous ai
-envoyé aujourd'hui un numéro du _Courrier_ qui renferme une espèce de
-manifeste en vue de la réforme électorale. J'ai jugé utile de mettre
-en train la réforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de
-drapeau. Elle tournait à l'individualisme et tombait en poussière.
-Barrot, que j'avais tourmenté, me donnait raison, mais n'agissait
-pas.» (LÉON FAUCHER, _Bibliographie et Correspondance_, t. Ier, p.
-83.)]
-
-[Note 147: Par «capacités» on entendait les personnes portées sur «la
-seconde liste du jury», c'est-à-dire les fonctionnaires nommés par le
-Roi et exerçant des fonctions gratuites; les officiers de terre et de
-mer en retraite; les docteurs et licenciés des facultés de droit, des
-sciences et des lettres; les docteurs en médecine; les membres et les
-correspondants de l'Institut; les membres des autres sociétés savantes
-reconnues par le Roi; les notaires.]
-
-Ainsi, à la veille de l'ouverture de la session, ce n'était presque
-partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi composée, de
-partis en cet état, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas
-comment se formerait une majorité pour renverser le cabinet, on ne
-voyait pas davantage où était celle qui le ferait vivre. Impossible
-d'établir aucune prévision. Une telle situation fournissait matière à
-de nouvelles lamentations sur le discrédit du régime parlementaire.
-«Pour la première fois, disait alors le _Journal des Débats_, un
-ministère se présente, à proprement parler, sans majorité et cependant
-avec quelque chance de passer et de se soutenir au milieu de tous les
-partis. Si quelque événement imprévu ne le renverse pas, il est
-possible que nous le voyions arriver au bout de la session. Il
-continuera à être, parce qu'il est. Ne fût-ce que par fatigue des
-luttes de l'année dernière, la Chambre est disposée à n'être pas
-difficile. Mais on conviendra, au moins, que le régime parlementaire
-n'a pas profité beaucoup du résultat de la coalition si parlementaire
-de l'an passé[148].» Quelques observateurs espéraient que la royauté
-gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient sur le vif
-succès qu'à cette époque même, le prince royal venait d'obtenir dans
-un voyage assez long en France et en Algérie. «Le duc d'Orléans,
-écrivait à ce propos M. de Barante, me paraît avoir fait merveille
-d'abord dans sa tournée en France, puis en Afrique. La partie royale
-de notre gouvernement est plus en voie de perfectionnement que la
-partie représentative[149].»
-
-[Note 148: 18 décembre 1839.--Sur cette faillite de la coalition, le
-_Journal des Débats_ ne tarissait pas; il disait un autre jour:
-«Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la
-coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y était entré? Les chefs
-surtout..... Ne les voyez-vous pas errer en quelque sorte dans le
-chaos qu'ils ont fait, cherchant un parti et ne le trouvant pas?
-Écoutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouvé dans la
-coalition la base d'une majorité nouvelle: ce ne sont que plaintes
-lamentables sur la confusion des opinions, sur le déchirement des
-partis, sur l'abaissement général.»]
-
-[Note 149: Lettre du 26 novembre 1839. (_Documents inédits._)]
-
-
-X
-
-La session fut ouverte, le 23 décembre 1839, par un discours du trône
-assez effacé. La discussion de l'Adresse, à la Chambre des députés,
-fut longue et confuse[150]. Sur la politique intérieure, beaucoup de
-critiques furent dirigées contre le ministère, soit par la gauche,
-soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessinât un
-sérieux mouvement d'attaque. Alors même qu'ils disaient les choses les
-plus dures, les orateurs ne semblaient pas y mettre grand entrain, et
-la Chambre, fatiguée ou sceptique, entendait tout sans s'émouvoir. Si,
-par moments, réapparaissait quelqu'une des idées redoutables, si
-puissamment agitées par la coalition lors de l'Adresse de 1839,
-personne n'avait la volonté ou la force d'y insister; on eût dit le
-dernier bouillonnement d'une chaudière dont le foyer s'éteint. Ce qui
-domina, ce fut une sorte de gémissement découragé sur la dislocation
-des partis, sur l'absence de majorité, et sur l'impuissance dont
-semblait frappée l'institution parlementaire. Le ministère ne nia pas
-le mal, et y chercha, au contraire, un argument pour s'excuser de ne
-pas avoir plus d'autorité. Au cours de la discussion, M. O. Barrot se
-crut obligé, envers le parti qui le suivait ou plutôt le poussait, de
-poser la question de la réforme électorale. Ce n'était pas qu'il fût
-en état de préciser en quoi elle devait consister. «Est-ce que vous
-croyez, disait-il, que j'ai fait, des détails d'une réforme
-électorale, un programme politique? Mon programme politique, c'est que
-la réforme électorale doit être considérée comme une nécessité.» À
-quoi M. Villemain répondait vivement, avec une clairvoyance à laquelle
-l'événement ne devait que trop donner raison: «Vous avez parlé
-_d'héroïque confiance_: l'héroïque confiance, c'est de remuer
-l'immense question de la réforme électorale, en croyant qu'on pourra
-l'arrêter. C'est surtout de la remuer, pour la montrer au public comme
-une curiosité, et pour dire ensuite qu'il faut attendre. Ces
-questions-là sont brûlantes, dangereuses; les remuer, sans avoir
-l'intention de les résoudre promptement, c'est une imprudence
-politique.» Cette réforme, du reste, ne paraissait point passionner le
-pays: en même temps que M. Odilon Barrot la réclamait à la tribune, le
-parti radical, qui l'entendait autrement que la gauche dynastique,
-essaya une manifestation de gardes nationaux; à peine put-il en réunir
-trois cents qui allèrent se faire haranguer par M. Laffitte[151] et
-qui furent ensuite réprimandés par le maréchal Gérard pour infraction
-à la loi interdisant «toute délibération prise par la garde nationale
-sur les affaires de l'État».
-
-[Note 150: 9 au 15 janvier 1840.]
-
-[Note 151: 12 janvier 1840.]
-
-Les affaires d'Orient préoccupaient trop l'opinion pour ne pas occuper
-une place importante dans les débats de l'Adresse. Il apparut aussitôt
-qu'aux yeux d'une partie des députés, le gouvernement avait toujours
-besoin d'être surveillé et stimulé, et que la couronne était
-particulièrement suspecte de n'avoir pas un sentiment assez vif et
-assez énergique de l'honneur national. «Il est bon, disait M.
-Duvergier de Hauranne, que cette tribune avertisse souvent l'Europe et
-ceux qui nous représentent auprès d'elle, qu'à côté des ministres, il
-y a, en France, des Chambres jalouses de la dignité du pays et
-décidées à surveiller partout les déterminations et les actes du
-gouvernement. Il est bon que les ministres eux-mêmes sachent qu'ils ne
-sont point isolés, et qu'ils trouveront un appui prompt et énergique
-toutes les fois que, dans leur indépendance et leur liberté, ils se
-refuseront à de fâcheuses concessions.» C'était la même défiance,
-triste reste de la coalition, qui s'était déjà manifestée, six mois
-auparavant, lors du vote du crédit de dix millions. Non que l'état des
-esprits fût en janvier 1840 identiquement ce qu'il avait été en
-juillet 1839. Dans la première de ces discussions, la Chambre avait
-cru avoir le champ libre devant elle; chacun avait disposé à son gré
-des événements futurs. Dans la seconde, on se trouvait, au contraire,
-en présence d'événements déjà partiellement accomplis et qui, sur
-divers points, menaçaient de tromper gravement les prévisions
-optimistes. Les députés avaient le sentiment plus ou moins net de ces
-difficultés, de ces périls, et, à la confiance superbe du début, avait
-succédé une sorte d'anxiété. En concluaient-ils qu'il fallait user de
-prudence et de modération, remettre chaque chose à son rang, négliger
-l'accessoire pour assurer le principal, et, par exemple, ne pas
-risquer de compromettre la situation de la France en Europe, pour
-tenter d'agrandir un peu plus Méhémet-Ali en Asie? Nullement! La
-plupart des orateurs, sans rien rabattre de leurs exigences, ne
-paraissaient voir dans les difficultés soulevées qu'une occasion
-d'âpres récriminations contre l'Angleterre. M. de Lamartine fut à peu
-près seul à dénoncer la chimère et le péril de notre politique
-égyptienne[152], et c'était pour y substituer une chimère plus
-périlleuse encore, celle d'une politique de partage, où la France
-chercherait son lot sur le Rhin.
-
-[Note 152: M. de Lamartine disait: «Si aujourd'hui, sans plan arrêté,
-sans volonté claire et dite tout haut, la France inquiète, complique,
-menace tantôt la Russie sur ses intérêts vitaux dans la mer Noire,
-tantôt l'Autriche sur ses intérêts commerciaux de l'Adriatique, tantôt
-l'Angleterre sur son immense intérêt de commerce avec ses soixante
-millions de sujets dans l'Inde; si ces puissances vous voient tour à
-tour demander avec elles l'intégrité de l'empire et pousser au
-démembrement, menacées chacune dans un de ses intérêts spéciaux et
-toutes dans leur orgueil, ne finiront-elles pas par voir en vous des
-agitateurs et des ennemis partout, et par concevoir contre la France
-les défiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son
-cabinet?»]
-
-Quelle figure faisait le ministère? Un sentiment de prudence
-diplomatique, peut-être même une arrière-pensée de transaction lui
-avait fait passer sous silence, dans le discours du trône, la question
-particulière du pacha. Mais le projet d'Adresse n'ayant pas gardé la
-même réserve, le maréchal Soult se crut obligé, dans la déclaration,
-du reste très-brève et assez vague, par laquelle il ouvrit la
-discussion, de réparer cette omission; il indiqua que les arrangements
-à prendre en faveur de la famille de Méhémet-Ali n'étaient pas
-incompatibles avec l'intégrité de l'empire ottoman; puis, comme s'il
-mettait la main sur la garde de son épée: «Quoi qu'il arrive, dit-il,
-certains de répondre à la pensée nationale, nous maintiendrons nos
-principes, et nous ne ferons à personne le sacrifice de nos droits, de
-nos intérêts, de notre honneur.» Un autre ministre, M. Villemain,
-ayant pris la parole au cours de la discussion, pour réfuter M. de
-Lamartine, proclama qu'en prenant en main la cause du pacha, le
-gouvernement exécutait une pensée nationale et se conformait à la
-volonté déjà exprimée par la Chambre. Il termina, en insinuant que
-l'Angleterre et la Russie se heurtaient sur trop de points, pour qu'on
-pût craindre entre elles un rapprochement.
-
-La dernière partie du débat prit plus d'importance par l'intervention
-de M. Thiers. Son discours, très-médité, très-mesuré de ton, fut alors
-qualifié de «discours-ministre», et non sans raison, puisque l'orateur
-devait, peu après, remplacer au pouvoir le maréchal Soult. Aussi
-n'est-il pas sans intérêt de savoir comment M. Thiers, député, jugeait
-la politique dont il allait bientôt, comme ministre, diriger la
-suite. Particulièrement frappé du péril que courait l'alliance
-anglaise, il se proclama, avec un éclat voulu, le partisan de cette
-alliance. À son avis, elle eût dû nous suffire pour faire face aux
-difficultés orientales, et c'était un tort d'y avoir substitué
-précipitamment le concert européen; ce tort avait été encore aggravé
-par la note du 27 juillet, que l'orateur considérait comme l'acte le
-plus regrettable de toute cette négociation. Était-ce qu'il blâmait la
-France d'avoir émis, en faveur du pacha, les prétentions qui lui
-aliénaient l'Angleterre? Telle paraissait être, en effet, la
-conséquence logique de sa thèse, et peut-être était-ce sa pensée
-secrète[153]. Mais il avait trop le souci de se montrer toujours en
-harmonie avec la passion nationale, pour oser contredire un sentiment
-aussi général et aussi vif que l'engouement égyptien. Tout au plus
-reprocha-t-il au ministère de s'être donné, dans la forme, des
-apparences de duplicité, ou tout au moins de versatilité, en ne
-faisant pas connaître assez tôt ni assez franchement à l'Angleterre où
-il voulait en venir. Sur le fond de la question, il déclara que la
-Turquie devait faire son sacrifice de l'Égypte et de la Syrie, comme
-elle l'avait fait de la Grèce. S'il blâmait si fort la note du 27
-juillet, c'est qu'elle avait empêché l'arrangement direct qui allait
-se conclure entre la Porte et le pacha, au grand profit de ce dernier;
-et il laissait voir qu'un arrangement de ce genre lui paraissait être
-la solution la plus désirable pour la France. Comment une telle
-politique se conciliait-elle avec l'alliance anglaise, dont l'orateur
-proclamait si haut l'avantage et la nécessité? Pour avoir écarté les
-autres puissances de la délibération, nous serions-nous plus
-facilement accordés avec l'Angleterre sur le sort à faire au pacha?
-N'apparaissait-il pas chaque jour que l'Autriche et la Prusse étaient
-moins animées contre nous que lord Palmerston, et que, sans se mettre
-en travers des desseins de ce dernier, elles le contenaient plutôt
-qu'elles ne l'excitaient? Pour répondre à cette objection qu'il
-prévoyait, M. Thiers donna à entendre que le désaccord avec le cabinet
-de Londres venait surtout des maladresses de nos gouvernants, et que,
-dans l'intimité d'un tête-à-tête, en nous expliquant loyalement et
-amicalement, nous eussions facilement ramené lord Palmerston à notre
-sentiment. Cela n'était pas sérieux. L'orateur devait, tout le
-premier, s'en rendre compte. Aussi était-il obligé, à la fin, de
-supposer le cas où nos raisons ne convaincraient pas l'Angleterre:
-«Alors, disait-il, je conseillerais à mon pays, non pas de rompre,
-mais de se retirer dans sa force et d'attendre; même isolée, la France
-pourrait attendre patiemment les événements du monde. Rendez-moi,
-disait M. Barrot, l'enthousiasme de 1830. Je promets à mon pays de lui
-rendre cet enthousiasme de 1830; je promets de le lui rendre aussi
-grand, aussi beau, aussi unanime; mais à une condition: ayez un grand
-intérêt patriotique, un grand motif d'honneur national, et vous
-verrez, quelles que soient les fautes du gouvernement, reparaître le
-bel enthousiasme des premiers jours de notre révolution.» On aurait
-quelque peine à concilier les contradictions de ce discours. C'est
-qu'en réalité il y avait, ce jour-là, deux hommes dans l'orateur: un
-politique clairvoyant qui comprenait le danger d'une rupture avec
-l'Angleterre, et un manoeuvrier parlementaire qui craignait de
-compromettre sa popularité en ne s'associant pas à un entraînement
-patriotique; or la conclusion à laquelle aboutissait fatalement le
-second se trouvait être, de son propre aveu, l'isolement que le
-premier paraissait signaler comme le danger à éviter.
-
-[Note 153: C'est du moins ce qu'il a dit plus tard, en causant avec M.
-Senior. (SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
-distinguished persons_, t. I, p. 4.)]
-
-Ce fut le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui répondit à M.
-Thiers. Il soutint l'avantage de l'action commune des puissances,
-justifia ou excusa la note du 27 juillet, nia enfin qu'il ne se fût
-pas franchement expliqué dès le début avec l'Angleterre, renvoyant, du
-reste, la preuve détaillée de ces diverses assertions au jour où il
-serait possible de produire les pièces de la négociation. La politique
-du concert européen, critiquée par M. Thiers, était celle qu'avait
-exposée, non sans éclat, en juillet 1839, la commission des crédits;
-on ne put donc être surpris de voir l'ancien rapporteur de cette
-commission, M. Jouffroy, venir à la rescousse du cabinet. Il rappela
-que cette politique avait été alors approuvée par la Chambre; si elle
-n'avait pas réussi, la faute en était à l'injuste opposition faite par
-l'Angleterre aux prétentions de Méhémet-Ali. Il n'admettait pas, du
-reste, qu'au cas où cette puissance persisterait dans son opposition,
-la France dût, comme l'indiquait M. Thiers, se borner à s'abstenir.
-
-Après tous ces débats sur la politique intérieure et extérieure,
-l'ensemble de l'Adresse fut voté par deux cent douze voix contre
-quarante-huit. Le chiffre infime de la minorité suffit à montrer que,
-sur la question de cabinet, il n'y avait pas eu de vraie bataille. Le
-ministère ne sortait de là ni plus menacé, ni plus fort, pouvant vivre
-encore quelque temps dans ces conditions, mais aussi incapable que
-dans le passé de résister au premier accident qui se produirait. En ce
-qui concernait les affaires d'Orient, quel était le résultat de la
-discussion? La Chambre avait laissé voir, sans doute, qu'elle était
-préoccupée du tour pris par les négociations et du dissentiment avec
-le cabinet anglais; mais elle semblait plus irritée contre ce dernier
-que disposée à le ramener par quelque concession; rien n'indiquait que
-la vue du péril l'eût déterminée à replacer la question des
-agrandissements du pacha au rang secondaire et subordonné d'où elle
-n'eût jamais dû sortir. Quant au ministère, il n'avait pas osé dire un
-mot qui impliquât une limitation des prétentions de Méhémet-Ali et
-avertît les députés du danger de leurs exigences; une fois de plus, il
-avait paru assumer une tâche impossible, par crainte d'être accusé,
-comme naguère le cabinet du 15 avril, d'abaisser la politique de la
-France. Tout cela n'était pas fait pour dissiper les illusions et
-modérer les entraînements de l'opinion. Aussi pouvait-on noter, dans
-le pays, la persistance de l'engouement égyptien et, en plus, un
-réveil de la vieille animosité nationale contre les Anglais. À leur
-sujet, toutes les méfiances trouvaient crédit; on les accusait de
-vouloir s'emparer de Candie, de prétendre dominer seuls en Égypte et
-en Syrie. Lord Palmerston surtout était dénoncé, non sans quelque
-raison, comme l'ennemi acharné de la France. On s'imaginait découvrir
-sa main perfide partout, jusque dans les menées d'Abd-el-Kader, qui
-venait de rentrer en campagne[154]. Telle était sur ce point la
-susceptibilité irritée des esprits, que les journaux de M. Thiers
-durent le défendre contre le reproche de s'être montré «trop Anglais»
-dans son discours; encore n'y purent-ils complétement réussir.
-
-[Note 154: M. Berryer disait un peu plus tard, le 25 mars 1840, à la
-tribune de la Chambre des députés: «L'invasion d'Abd-el-Kader, cette
-invasion subite, meurtrière, est-ce bien lui seul qui l'a conçue? Et
-de quelle fabrique étaient les fusils que nos soldats ramassaient, en
-détruisant cette infanterie d'Abd-el-Kader, formée, disciplinée par
-des traîtres ou par des déserteurs?» (_Sensation prolongée._)]
-
-Dans de telles conditions, on comprend que les communications
-diplomatiques du gouvernement français ne continssent plus trace des
-velléités de transaction qui s'étaient laissées voir dans la dépêche
-du 9 décembre 1839. Au contraire, le maréchal Soult fit signifier
-formellement au gouvernement anglais, le 26 janvier 1840, «qu'il
-considérait comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer
-à Méhémet-Ali les conditions énoncées par lord Palmerston[155]». Et
-quelques jours après, quand le cabinet eut enfin arraché de
-Louis-Philippe la nomination de M. Guizot à l'ambassade de
-Londres[156] et qu'il fallut rédiger ses instructions, on y inséra
-cette déclaration: «Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que
-dans la position où se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que
-l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est
-s'exposer de sa part à un refus certain, qu'il appuierait au besoin
-par une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et
-peut-être renverserait l'empire ottoman[157].» D'ailleurs divers
-incidents contribuèrent alors à dissiper, chez nos ministres, l'alarme
-que leur avait tout d'abord causée la rentrée en scène de M. de
-Brünnow. Loin de se précipiter vers une conclusion, la négociation
-avec l'envoyé russe paraissait un peu languir. Le cabinet anglais,
-dont tous les membres n'étaient pas aussi pressés que lord Palmerston,
-discutait, sans conclure, les divers projets de convention; il
-finissait même par déclarer nécessaire de faire venir de
-Constantinople un plénipotentiaire turc, ce qui suspendait en fait les
-pourparlers pendant plusieurs semaines[158]. Cet arrêt donnait à notre
-gouvernement le temps de réfléchir et de se retourner. Il y vit
-seulement une raison de s'abandonner plus encore à ses illusions, et
-il se persuada que la seconde démarche de M. de Brünnow échouerait
-comme la première. M. de Metternich, dans ses conversations avec notre
-ambassadeur, raillait ce qu'il appelait notre «crédulité». «La
-conclusion de l'accord est certaine, lui disait-il; quelques semaines
-de délai n'y apporteront aucun changement. Permis à vous de vous faire
-illusion. Quant à moi, je sais à quoi m'en tenir[159].» Ces
-avertissements lointains n'ébranlaient pas la confiance qui avait
-gagné jusqu'aux esprits les plus judicieux, les plus froids du
-cabinet, et M. Duchâtel disait à M. Duvergier de Hauranne: «Ce que
-nous voulons et ce que nous obtiendrons, c'est, pour Méhémet-Ali,
-l'hérédité en Égypte aussi bien qu'en Syrie. Quant au traité préparé
-par M. de Brünnow, nous ne nous en inquiétons pas; nous saurons
-probablement en empêcher la signature, et, s'il était signé, ce serait
-une lettre morte. Nous avons d'ailleurs des renseignements
-authentiques qui nous prouvent que, dans les États qu'il occupe
-aujourd'hui, le pacha est inattaquable, ou du moins invincible[160].»
-
-[Note 155: Dépêche du maréchal Soult au général Sébastiani, du 26
-janvier 1840. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 156: Cette nomination fut publiée le 5 février 1840. Le Roi eut,
-à cette occasion, plusieurs entretiens avec M. Guizot, qu'il reçut
-avec un mélange de bienveillance et d'humeur. «On est bien exigeant
-avec moi, lui dit-il un jour; mais je le comprends; on est toujours
-bien aise de faire avoir à un ami 300,000 livres de rente.--Sire,
-répondit le futur ambassadeur, mes amis et moi, nous sommes de ceux
-qui aiment mieux donner 300,000 livres de rente que les recevoir.» On
-était alors près de discuter la dotation du duc de Nemours, dont nous
-allons bientôt parler. Le Roi sourit et reprit sa bonne humeur.
-(_Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 374.)]
-
-[Note 157: Instructions en date du 19 février 1840. (_Mémoires de M.
-Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 158: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 20 et 28
-janvier 1840 (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 159: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 160: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-Fallait-il donc désespérer de voir le gouvernement français sortir de
-la voie où il s'égarait, et aurons-nous à continuer longtemps encore
-l'histoire un peu monotone et décourageante de cette erreur obstinée?
-Mais voici qu'à ce moment même, des acteurs nouveaux sont sur le point
-d'entrer en scène: un accident de politique intérieure, accident
-singulièrement brusque et imprévu, va amener la chute du ministère du
-12 mai et faire passer en des mains toutes différentes la direction de
-notre diplomatie.
-
-
-XI
-
-Le 25 janvier 1840, le président du conseil annonçait à la Chambre le
-mariage du duc de Nemours, second fils du Roi, avec une princesse de
-Saxe-Cobourg-Gotha, et déposait en même temps un projet de loi
-attribuant au jeune prince une dotation de 500,000 francs et à la
-princesse, en cas de survivance, un douaire de 300,000 francs. C'était
-l'application très-justifiée de la loi de 1832 sur la liste civile,
-qui avait stipulé qu'en cas d'insuffisance du domaine privé, il serait
-pourvu, par des lois spéciales, à la dotation des princes et
-princesses de la famille royale. On sait quelles préventions à la fois
-mesquines et redoutables soulevaient alors ces questions de dotation,
-et l'on n'a pas oublié dans quelle tempête avait sombré, trois ans
-auparavant, l'apanage proposé pour ce même duc de Nemours[161]. Mais,
-le Roi tenant beaucoup à la présentation d'un nouveau projet, le
-maréchal Soult et ses collègues n'avaient pas cru pouvoir s'y refuser.
-Ils se flattaient, d'ailleurs, que la loi soulèverait, cette fois,
-moins de difficultés: d'abord, le mariage du jeune prince rendait plus
-manifeste la nécessité de lui assurer un établissement convenable;
-ensuite, il ne s'agissait, dans la proposition, que d'une dotation
-mobilière; or ce qui avait le plus effarouché, en 1837, c'était le
-caractère territorial, l'apparence féodale de l'apanage, et les
-opposants avaient alors donné à entendre qu'ils eussent concédé
-volontiers une rente équivalente.
-
-[Note 161: Cf. plus haut, t. III, p. 159 et 158, 163 à 165.]
-
-Au premier moment, l'événement sembla donner raison à la confiance du
-gouvernement: la commission, nommée par les bureaux de la Chambre, se
-trouva en grande majorité favorable. Mais quelques jours ne s'étaient
-pas écoulés que la presse avait réveillé toutes les anciennes
-préventions. M. de Cormenin se jeta dans la lutte, avec un nouveau
-libelle, plus enfiellé et plus insultant que jamais[162]. Bientôt, ce
-fut de toutes parts une attaque à outrance contre l'avidité de la
-cour. On l'accusait ouvertement de présenter, pour établir
-l'insuffisance du domaine privé, des états incomplets ou mensongers;
-on établissait des comparaisons perfides entre la richesse du
-souverain et la misère du prolétaire, entre ce qui était demandé pour
-entretenir un fils de roi, et ce qui suffirait à faire vivre des
-milliers de paysans ou d'ouvriers. «Le peuple, écrasé d'impôts,
-concluait-on, trouve que les princes coûtent trop cher.» Polémique
-vraiment mortelle au sentiment monarchique, et où cependant des
-journaux qui se piquaient d'être dynastiques ne se montraient pas
-moins acharnés, moins outrageants que les feuilles radicales! La
-presse provinciale faisait écho à celle de Paris. Sur plusieurs
-points, on faisait signer des adresses, des pétitions. Cette agitation
-finit par gagner les députés, ou tout au moins par les étourdir et les
-intimider. Le ministère, surpris, gémissait très-haut, mais se
-défendait mollement. Il se voyait, du reste, abandonné par ceux-là
-mêmes sur le concours desquels il devait le plus compter en semblable
-occasion. Vainement M. Dupin fut-il pressé, par le Roi et par madame
-Adélaïde, de prendre en main la défense de la dotation; il se refusa,
-avec sa bravoure habituelle, à affronter l'opinion échauffée[163].
-Pendant ce temps, la commission, au lieu d'en finir au plus vite,
-tâchait, en prolongeant le débat et l'étude des comptes, de convertir
-la minorité, et le plus clair résultat de ce retard était de donner à
-l'opposition le temps de se grossir.
-
-[Note 162: _Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une
-dotation_, février 1840.]
-
-[Note 163: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 75-77.]
-
-Alors, aux passionnés et aux poltrons vinrent se joindre les
-ambitieux et les intrigants. N'était-ce pas pour eux l'occasion,
-vainement cherchée jusqu'alors, de renverser le cabinet? Ce ne fut
-cependant pas sans hésitation que M. Thiers s'associa à cette
-campagne. Il méprisait, pour son compte, le préjugé vulgaire qui
-disputait à la couronne cette somme d'argent, et il craignait le
-ressentiment du Roi. Mais la tentation était trop grande pour qu'il y
-résistât. Il prit le parti de servir cette opposition et surtout de
-s'en servir, sans trop se découvrir personnellement. Ce qui est
-peut-être plus inexplicable, c'est qu'une partie des amis de M. Molé,
-se fiant aux espérances dont M. Thiers les avait amusés, se jetèrent
-vivement dans cette intrigue. Un des anciens ministres du 15 avril, M.
-Martin du Nord, était à leur tête, et M. Molé fut vivement soupçonné
-de les avoir poussés sous main. «Nous sommes quarante, au centre, bien
-décidés à rejeter la loi», disait tout haut M. Desmousseaux de Givré.
-Le ministère, cependant, se croyait toujours sûr de la victoire. «Ils
-ne sont pas plus de dix», disait M. Duchâtel, en parlant des
-défectionnaires du centre. M. Thiers, mieux informé, disposait déjà
-des portefeuilles dans le prochain cabinet, et, détail piquant,
-témoignait de sa volonté de n'en pas donner à M. Molé et à ses amis.
-
-Pendant ce temps, la commission, à laquelle le gouvernement avait
-fourni tous les comptes et documents propres à établir «l'insuffisance
-du domaine privé», s'était convaincue de la légitimité de la demande
-de dotation et avait déposé son rapport[164]. La discussion fut fixée
-au 20 février 1840. Tout faisait prévoir un débat passionné. Dès la
-veille, dix-sept orateurs s'étaient inscrits pour combattre le projet;
-quatre seulement pour le défendre. Mais, au dernier moment, par une
-tactique aussi peu fière que peu loyale, l'opposition se décida à
-étouffer la loi sous un vote muet. La séance ouverte, chaque orateur
-inscrit déclara, à l'appel de son nom, qu'il renonçait à la parole.
-Seul, le quatorzième, M. Couturier, voulut parler. Aussitôt, M. Martin
-de Strasbourg se précipita pour lui rappeler le mot d'ordre, sans
-s'inquiéter de l'indignation des ministériels. Il eût été de l'intérêt
-des membres du cabinet de forcer l'opposition à combattre ou tout au
-moins de démasquer et de dénoncer sa manoeuvre; c'était leur intention
-en venant à la séance; mais craignirent-ils de paraître agressifs, ou
-bien furent-ils confirmés dans leur trompeuse sécurité par le
-pitoyable effet que parut faire un incident soulevé par M.
-Laffitte[165]? Toujours est-il qu'ils se turent et que la discussion
-générale fut close sans qu'il y eût eu débat. Alors, sur la question
-de savoir si l'on passerait à la discussion des articles, surgit une
-demande de scrutin secret signée par vingt membres de la gauche. Dans
-le vote, grâce à une quarantaine d'amis de M. Molé qui se joignirent à
-la gauche et aux partisans de M. Thiers, 226 voix contre 220
-refusèrent de continuer la discussion[166]. La Chambre ne faisait même
-pas à la royauté l'honneur de délibérer sur la dotation qu'elle avait
-demandée; de toutes les formes de refus, on avait choisi la plus
-outrageante.
-
-[Note 164: M. Odilon Barrot, qui faisait partie de la commission, a
-fait de cet incident, dans ses _Mémoires_ (t. 1er, 346 et 347), un
-récit d'une étonnante inexactitude. D'après lui, la commission, sur le
-refus du Roi de fournir aucune justification, même apparente, de
-l'insuffisance de son domaine privé, aurait conclu au refus de la
-dotation. C'est du pur roman. Ce n'est pas, du reste, la seule erreur
-de ce genre qu'on pourrait relever dans ces _Mémoires_. On en vient à
-se demander si leur auteur avait la pleine possession de ses souvenirs
-au moment où il les a écrits.]
-
-[Note 165: Parmi les biens du domaine privé se trouvait la forêt de
-Breteuil, que Louis-Philippe avait, en octobre 1830, achetée dix
-millions à M. Laffitte, pour lui venir en aide dans sa déconfiture. Le
-revenu en étant évaluée 188,870 francs dans les pièces remises à
-l'appui de la demande de dotation, M. Laffitte réclama. «La France
-entière, dit-il, apprendra avec étonnement que j'aie pu vendre pour
-dix millions une forêt qui ne rapporte que 188,870 francs.» Il
-prétendait qu'entre ses mains, cette forêt rapportait 360,000 francs.
-Il fallait un triste courage à M. Laffitte pour soulever une semblable
-contestation. La forêt que le Roi lui avait payée 10 millions en
-octobre 1830, à une époque d'universelle dépréciation, M. Laffitte
-l'avait achetée, quatre ans auparavant, en pleine prospérité, un peu
-plus de cinq millions de francs. L'achat apparent avait donc été de la
-part du Roi une pure libéralité, au même titre, d'ailleurs, qu'une
-somme de quinze cent mille francs qu'il avait alors payée aux lieu et
-place du banquier libéral, et qui ne lui avait jamais été rendue.
-Devenu l'adversaire du Roi, M. Laffitte eût dû éviter de faire porter
-son opposition sur un pareil sujet.]
-
-[Note 166: Ceux qui se réunissaient dans cette étrange majorité
-étaient conduits par des mobiles assez divers. «Les causes du vote
-peuvent se résumer ainsi, disait deux jours après le _Journal des
-Débats_: la haine, l'ambition, la peur. La haine de la royauté a fait
-le tiers des voix, l'ambition du pouvoir et la peur de la presse ont
-fait les deux autres.»]
-
-Les ministres furent stupéfaits et accablés. «C'est comme à
-Constantinople, dit M. Villemain; nous venons d'être étranglés par des
-muets.--C'est souvent le sort des eunuques», murmura l'un des
-adversaires du cabinet. Parmi les vainqueurs, tous ne triomphaient pas
-également; pendant que les uns souriaient et se frottaient les mains,
-d'autres, au contraire, quelque peu effarés à la vue de leur oeuvre,
-se frappaient la poitrine et offraient aux ministres telle revanche
-qu'ils voudraient. Ceux-ci ne daignèrent pas écouter les témoignages
-de ce repentir tardif, et portèrent aussitôt au Roi leur démission.
-Bien que Louis-Philippe leur en voulût un peu de n'avoir pas plus
-énergiquement défendu la dotation, il essaya cependant de les retenir.
-Ce fut en vain. «Quand je devrais me retirer seul, je me retirerais»,
-dit M. Duchâtel, et ses collègues ne se montrèrent pas moins décidés.
-
-Les conjurés avaient atteint leur but et ouvert, au profit de leur
-ambition ou de leur rancune, une nouvelle crise ministérielle; mais le
-coup ne frappait pas que le cabinet: il portait plus haut que beaucoup
-n'avaient visé. L'amiral Duperré disait, après le vote, dans son
-langage de marin: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui
-est allé se loger dans le bois de la couronne». Telle fut, en effet,
-l'impression générale, aussi bien chez les adversaires qui se
-réjouissaient, que chez les amis qui se désolaient. «Chacun se dit,
-écrivait, le 20 février 1840, un contemporain sur son journal intime,
-que le vote d'aujourd'hui est l'affront le plus sanglant et le plus
-direct que la royauté ait reçu depuis 1830[167].» La Reine ne pensait
-pas autrement[168]. C'était pis encore que la coalition, car le Roi
-souffrait plus d'un outrage fait à son honneur que d'une attaque
-dirigée contre ses prérogatives. L'organe du «Château», le _Journal
-des Débats_, loin de cacher cette conséquence, était le premier à la
-mettre en lumière: repoussant ce qu'il appelait une «dissimulation
-imbécile», il s'écriait de sa voix la plus haute: «C'est sur la
-couronne même que porte le coup... Un second coup comme celui-ci
-abaisserait trop la monarchie pour ne pas risquer de l'anéantir.» Le
-_National_ s'empressait de répondre: «Le _Journal des Débats_ a
-raison.» Et, dans la joie de sa reconnaissance, il ouvrait une
-souscription pour offrir une médaille à M. Je Cormenin, au futur
-conseiller d'État de Napoléon III. M. Louis Blanc disait dans la
-_Revue du progrès_: «Fort bien! On avait voulu ôter à la couronne
-toute autorité; voici qu'on la dépouille de tout prestige. On l'avait
-désarmée; on l'humilie. Que faut-il de plus?» Les journaux de
-l'opposition dynastique ne parlaient guère autrement que la feuille
-républicaine. «Le vote de la Chambre, disait le _Courrier français_,
-n'est qu'une phase de la grande lutte que nous soutenons depuis
-longtemps, et avec des chances diverses, contre le pouvoir personnel.»
-Et le _Temps_ ajoutait: «Les instincts démocratiques du pays ont
-triomphé des manoeuvres de la cour. Ce rejet est le démenti le plus
-éclatant donné à cette politique astucieuse qui, depuis près de dix
-ans, gouverne nos affaires au profit d'un intérêt qui n'est pas le
-nôtre... La leçon s'adresse ailleurs qu'au ministère déchu; elle
-s'adresse, il faut le dire, au pouvoir qui choisit les ministères.»
-
-[Note 167: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
-
-[Note 168: «Je ne saurais trouver de termes pour dire à quel point la
-Reine se sentit blessée au coeur; c'était à ses yeux une des plus
-mortelles atteintes que pût recevoir la royauté.» (TROGNON, _Vie de
-Marie-Amélie_, p. 283.)]
-
-Nous voyons bien, en cette circonstance, le jeu et l'intérêt des
-républicains, des révolutionnaires; mais ils ne formaient qu'une
-petite fraction des vainqueurs. Les autres, que voulaient-ils? M.
-Louis Blanc affectait de conclure de ce vote que la bourgeoisie était
-républicaine. Non, on ne peut même pas lui faire l'honneur de cette
-explication, qui eût au moins donné quelque apparence de logique à sa
-conduite. Loin de vouloir la république, elle en avait au fond
-grand'peur. «Quelle inconséquence! écrivait alors Henri Heine à la
-_Gazette d'Augsbourg_. Vous reculez d'effroi devant la république, et
-vous insultez publiquement votre roi! Et, certes, ils ne veulent pas
-de la république, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons de
-l'industrie, ces élus de la propriété, ces enthousiastes de la
-possession paisible qui forment la majorité du parlement français! Ils
-ont encore plus horreur de la république que le Roi lui-même; ils
-tremblent devant elle encore plus que Louis-Philippe, qui s'y est déjà
-habitué dans sa jeunesse[169].» La vérité était que ces bourgeois,
-bien que non encore républicains, avaient perdu absolument le sens
-monarchique. De là l'aveuglement avec lequel ils se plaisaient à
-humilier, à ébranler, à entraver une royauté qu'au fond, cependant,
-ils eussent été épouvantés de voir disparaître: aveuglement dont ils
-ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 février
-1848.
-
-[Note 169: _Lutèce_, p. 25.--Proudhon, lui aussi, relevait
-l'inconséquence de cette bourgeoisie: «Qu'est-ce qu'une royauté à qui
-on compte ses revenus, franc par franc, centime par centime?
-écrivait-il, le 27 février 1840, à un de ses amis... Qui veut le roi
-veut une famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut
-tout ce qui s'ensuit. Le _Journal des Débats_ dit vrai: les bourgeois
-conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté,
-dont ils sont envieux comme des crapauds.» (_Correspondance de
-Proudhon_, t. Ier, p. 194.)]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE.
-
-Mars-juillet 1840.
-
- I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres
- au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un
- cabinet sous sa présidence. Il obtient le concours de deux
- doctrinaires. Composition du ministère du 1er mars.--II. Le plan
- de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État et M.
- Guizot reste ambassadeur. La gauche satisfaite et triomphante.
- Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le Roi et le
- ministère. M. Thiers et ses «conquêtes individuelles».--III. La
- loi des fonds secrets. Les conservateurs se disposent à livrer
- bataille. La discussion à la Chambre des députés: M. Thiers, M.
- de Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel. Victoire du ministère.--IV.
- Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du duc de
- Broglie. La discussion.--V. La question d'Orient dans la
- discussion des fonds secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration
- de M. Thiers à la Chambre des pairs.--VI. Amnistie
- complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. Place
- offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption. La
- proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a
- besoin d'une diversion.--VII. Le gouvernement annonce qu'il va
- ramener en France les restes de Napoléon. Effet produit. Comment
- M. Thiers a été amené à cette idée et a obtenu le consentement du
- Roi. Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
- journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours de M.
- de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé par la
- commission et accepté par M. Thiers. Colères de la presse de
- gauche et tentative de souscription. Le ministère est débordé.
- Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion tentée
- par M. Thiers.--VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le
- président du conseil. Son discours sur l'Algérie.--IX. Les
- pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration
- sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le
- _National_ et les communistes.--X. La proposition Remilly est
- définitivement ajournée. Divisions dans l'ancienne opposition. Le
- mouvement préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les
- conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils craignent
- la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le cabinet.
- Situation de M. Thiers à la fin de la session.
-
-
-I
-
-Le vote muet et mystérieux sous lequel avait succombé le ministère du
-12 mai, n'était pas de nature à éclairer la couronne sur l'usage
-qu'elle devait faire de sa prérogative. Où était la majorité qui avait
-frappé en se cachant? Ces députés, rassemblés un jour, des points les
-plus opposés, pour faire un mauvais coup, seraient-ils capables de
-rester unis pour gouverner? Quelques jours après, un observateur
-clairvoyant, M. Rossi, écrivait: «Il n'y a pas de majorité dans la
-Chambre, et les ministres sont culbutés par des majorités faites à la
-main, par des majorités _ad hoc_. Elles se forment aujourd'hui,
-renversent un cabinet; elles ne sont plus demain. On dirait une mine
-qui fait explosion; on voit le terrain bouleversé; mais où est la
-poudre qui a produit tout ce ravage? Comme une armée d'amateurs, elle
-enfonce les portes d'un fort et se débande; elle reviendra à la charge
-lorsqu'une nouvelle garnison aura remplacé la garnison égorgée. C'est
-la guerre pour la guerre, sans espoir ni souci de conquêtes. Je le
-crois bien. Pour faire des conquêtes, des conquêtes sérieuses,
-durables, il faut une armée organisée, des intentions communes, des
-vues générales, des chefs reconnus de tous, un drapeau, un plan, un
-système; il faut tout ce que la Chambre n'a pas[170].»
-
-[Note 170: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 15
-mars 1840.]
-
-À défaut d'une majorité s'imposant, un homme se trouvait sinon
-indiqué, du moins particulièrement en vue: c'était M. Thiers. Déjà,
-lors de la crise précédente, il avait paru à beaucoup le ministre
-nécessaire. Cette fois, l'effacement volontaire de M. Guizot, qui
-venait de s'embarquer pour prendre possession de l'ambassade de
-Londres, contribuait à attirer plus encore les regards sur l'ancien
-chef du centre gauche. Celui-ci ne personnifiait-il pas cette
-prééminence parlementaire qui faisait depuis quelque temps échec au
-pouvoir royal? Ce fut donc vers lui que le Roi se tourna tout d'abord.
-Il ne le faisait qu'à regret: récemment, il avait déclaré l'entrée de
-M. Thiers au ministère, «incompatible avec la situation du
-trône[171]». Il lui en voulait de s'être posé ou laissé poser en
-antagoniste de la couronne, et soupçonnait sa participation au rejet
-de la dotation. À l'extérieur, les événements avaient supprimé sans
-doute cette question de l'intervention en Espagne[172], sur laquelle
-il n'avait jamais pu s'entendre avec l'ancien ministre du 22 février;
-mais, à la place, s'était élevé le conflit oriental, où l'esprit
-d'aventure et les velléités belliqueuses de M. Thiers devaient
-paraître plus dangereux encore à la sagesse royale. Malgré tout,
-Louis-Philippe n'hésita pas; avec son habituelle soumission à ce qu'il
-croyait être la nécessité constitutionnelle, il appela le chef du
-centre gauche et lui donna pouvoir de former un cabinet. La seule
-satisfaction qu'il se réserva, et dont il eût, du reste, mieux fait de
-se priver, fut de laisser voir son déplaisir, de parler beaucoup de sa
-«résignation», voire même de son «humiliation[173]».
-
-[Note 171: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 393.]
-
-[Note 172: En septembre 1839, les divisions intérieures de l'armée
-carliste et la trahison de Maroto, général en chef de cette armée,
-avaient obligé Don Carlos à quitter l'Espagne et à se réfugier en
-France.]
-
-[Note 173: Quelques jours plus tard, le 28 février, le Roi disait à M.
-Duchâtel: «Je signerai demain mon _humiliation_.» Et comme, le
-lendemain, M. Thiers avait peine à trouver un ministre des finances:
-«Cela ne fera pas difficulté, dit Louis-Philippe; que M. Thiers me
-présente, s'il veut, un huissier du ministère; je suis _résigné_.»
-(_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 13.)]
-
-M. Thiers eut le bon goût de se montrer mesuré et modeste. La crise de
-1839 lui avait été une leçon. Sur le programme, il ne manifesta tout
-d'abord, ni au dehors, ni au dedans, aucune exigence inquiétante. En
-même temps, loin de paraître pressé de prendre pour lui seul le
-pouvoir que lui offrait la couronne, il manifesta le désir de le
-partager. Aussi bien, ne possédant pas de majorité, n'ayant pas même
-avec lui tout le centre gauche, il comprenait la nécessité de
-s'assurer des alliés. Un homme s'attendait aux offres de M. Thiers:
-c'était M. Molé. N'y avait-il pas entre eux, depuis quelque temps,
-comme une ébauche de coalition, et n'était-ce pas la défection d'une
-fraction des anciens 221 qui avait fait rejeter la loi de dotation?
-Mais, si M. Thiers s'était arrangé pour faire beaucoup espérer à M.
-Molé, il ne lui avait rien promis formellement. Au fond, tout en ayant
-trouvé commode d'exploiter, dans l'opposition, le ressentiment et
-l'impatience des vaincus de la coalition, il était fort peu disposé à
-leur donner part au pouvoir. C'est ailleurs qu'il songeait à chercher
-des collègues. La veille de la discussion de la loi de dotation,
-rencontrant deux doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne et M. Jaubert,
-dans le salon de madame de Massa, il leur avait tenu ce langage: «Vous
-avez refusé de m'aider à renverser ce pitoyable cabinet, et vous vous
-êtes posés comme les seuls ministériels de la Chambre; je ne vous dois
-donc rien, et si, lorsqu'il s'agira de la succession, je ne vous fais
-aucune proposition, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre. D'un
-autre côté, je ne reconnais pas qu'il fût si immoral, si scandaleux
-que vous le dites, de me réconcilier avec M. Molé. Je n'ai jamais
-partagé vos préventions contre sa personne, et vous savez que, plus
-d'une fois, sous le 11 octobre, j'ai voulu le faire entrer au
-ministère. Cependant, je reconnais que la coalition a élevé, entre lui
-et moi, une barrière difficile à franchir, et que notre réunion serait
-mal interprétée. Il y a, d'ailleurs, entre nous, une difficulté
-presque insoluble, celle de la distribution des portefeuilles. Je
-pourrais à la rigueur céder les affaires étrangères à M. de Broglie,
-parce que ce serait céder mon amour-propre, non ma politique. En les
-cédant à M. Molé, je sacrifierais à la fois mon amour-propre et ma
-politique, ce qui est trop de moitié. Je vous le dis donc en toute
-sincérité, c'est avec vous que je désire m'arranger, et si le
-ministère est renversé, je vous le prouverai. Je ne sais s'il me
-serait possible de m'entendre avec Guizot; mais je crois que je
-m'entendrais avec M. de Broglie, et, pour y parvenir, je ferais de
-grands sacrifices[174].» Les doctrinaires avaient peine à croire M.
-Thiers sincère. L'événement prouva qu'il l'était. En effet, à peine
-chargé de former le cabinet, il alla frapper à la porte, non de M.
-Molé, mais du duc de Broglie, dont, du reste, il avait toujours
-cherché à se rapprocher. La déception fut cruelle pour l'ancien
-ministre du 15 avril; il sentait qu'il était joué et qu'il avait
-compromis, sans profit, son renom monarchique et conservateur. Ce fut
-surtout aux doctrinaires qu'il garda rancune; quelques semaines plus
-tard, il écrivait à M. de Barante: «Le ministère du 1er mars n'a été
-imaginé par M. de Broglie que pour empêcher M. Thiers de se rapprocher
-des 221 et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voilà la vérité[175].»
-
-[Note 174: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-[Note 175: Lettre du 25 avril 1840. (_Documents inédits._)]
-
-M. Thiers offrit au duc de Broglie la présidence du conseil et le
-ministère des affaires étrangères, proposant ainsi de refaire en
-partie le cabinet du 11 octobre. Désirait-il sincèrement réussir, et
-ne gardait-il pas au fond quelque préférence pour une combinaison où
-il eût eu le premier rôle? Il aurait peut-être été lui-même embarrassé
-de répondre à cette question. Toujours est-il qu'il insista vivement
-auprès du duc. Le Roi donnait son assentiment à cette solution; elle
-était désirée par le centre gauche et même par la gauche; les 221 s'y
-résignaient. La résistance obstinée, insurmontable, vint du principal
-intéressé, du duc de Broglie. Celui-ci croyait que rien de bon n'était
-possible; il se défiait de l'opinion de la Chambre, de M. Thiers, et
-même du Roi. Avec plus d'ambition il eût eu plus de hardiesse et moins
-de désespérance; mais l'ambition lui avait toujours fait défaut, et la
-mort récente de la duchesse de Broglie l'en avait dégoûté encore
-davantage. Il manifestait ses sentiments, non sans une amertume et un
-pessimisme parfois excessifs, dans une lettre écrite à M. Guizot:
-«Sans doute, disait-il, si la France et les Chambres étaient lasses de
-l'empire des médiocrités, s'il était réellement question de relever le
-pouvoir de l'état où il est tombé, de rallier dans un ministère
-puissant et véritable tous les éléments dispersés de l'ancien parti
-gouvernemental, et que je parusse un des ingrédients nécessaires de
-cette réconciliation, j'y réfléchirais. Mais nous sommes plus loin que
-jamais d'une semblable tentative; la coalition de l'année dernière lui
-a porté le dernier coup; et l'on n'entrevoit pas même dans l'avenir la
-possibilité d'un tel événement. Cela posé, que peut-il résulter, dans
-le morcellement de tous les partis, dans la profusion des inimitiés
-personnelles, dans l'état de guerre civile entre tous les hommes du
-gouvernement, que peut-il résulter, dis-je, de nouvelles
-modifications ministérielles? Rien autre chose que ce que nous voyons
-depuis trois ou quatre ans. Des ministères purement négatifs, dont le
-but et le mérite sont d'exclure, les uns par les autres, les
-personnages politiques les plus éminents, dont la liste est en quelque
-sorte une table de proscription; des ministères pâles, indécis, sans
-principes avoués, sans autre prétention que de vivre au jour la
-journée, sans autre point d'appui que la lassitude et le découragement
-universels, réduits à s'effacer dans toutes les occasions importantes,
-à s'acquitter en complaisances continuelles, tantôt vis-à-vis du Roi,
-tantôt vis-à-vis des Chambres et de chaque fraction des Chambres
-grande ou petite, et à se fabriquer, tous les matins, une majorité
-artificielle par des concessions ou des compliments, par des promesses
-et des caresses, en pesant, dans des balances de toile d'araignée, la
-quantité de bureaux de poste qu'on a donnés d'un côté, et la quantité
-de bureaux de tabac qu'on a donnés de l'autre.» Le duc ne voulait pas
-blâmer ceux qui recouraient à ces procédés; il les croyait même
-nécessaires à l'heure présente; mais il se déclarait impropre à les
-employer. «Quant aux conséquences de cette conduite relativement à mon
-avenir politique, disait-il en finissant, il en sera ce qu'il plaira à
-Dieu. S'il lui plaît que je ne rentre jamais dans les affaires, je
-l'en remercierai de bon coeur. C'est un grand avantage, pour un homme
-public, de se retirer des affaires en laissant derrière soi une
-réputation intacte et quelques regrets; c'est un avantage auquel il ne
-faut sans doute sacrifier aucun devoir, mais qu'on est trop heureux
-de pouvoir concilier avec ses devoirs[176].» Ce ne furent pas ces
-motifs qu'invoqua M. de Broglie pour répondre aux instances de M.
-Thiers; mais il allégua les soins qu'exigeait la santé de son dernier
-enfant, et rien ne put ébranler sa résolution. Toutefois, il n'en fut
-pas moins touché de l'offre et de la façon dont elle avait été faite.
-«M. Thiers, écrivait M. Doudan, l'un des familiers du duc, a été, en
-tout ceci, la lumière et la raison mêmes; il a agi sans détours, avec
-cette simplicité charmante et savante qui est sa séduction, et son
-danger aussi, parce qu'il est mobile.» M. de Broglie, d'ailleurs,
-regardait alors l'entrée aux affaires du chef du centre gauche comme
-inévitable et même comme assez inoffensive. Aussi, tout en ne voulant
-pas être son collègue, se montrait-il disposé à l'aider dans la
-formation de son ministère, et presque à le couvrir d'une sorte de
-patronage.
-
-[Note 176: _Documents inédits._--À la même époque, M. Doudan écrivait
-à M. d'Haussonville: «Est-ce que vous vous êtes figuré que vous alliez
-devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M. de Broglie
-eût pu disposer de son temps et qu'il eût eu l'esprit aux affaires, je
-n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de ces petites
-factions turbulentes, exigeantes..... Je suis convaincu qu'un mois
-après l'inauguration de ce cabinet, dont beaucoup disent qu'il eût été
-le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les partis ont dans
-les jambes auraient recommencé de plus belle. On a tellement travaillé
-à disperser les groupes dans la Chambre des députés que, sauf la
-haine, qui est changeante, il n'y a pas de cohésion entre quatre
-chats. Chacun se promène en liberté dans sa gouttière, l'air capable
-et impertinent, et vous voulez qu'on se mette à rallier cette grande
-dispersion! Il faut laisser faire cela au temps et aux événements.»
-(Lettre du 12 mars 1840, _Mélanges et Lettres_, t. Ier, p. 291, 292.)]
-
-Ayant échoué auprès du duc de Broglie, M. Thiers fit proposer au
-maréchal Soult la présidence du conseil et le portefeuille de la
-guerre; le maréchal refusa. Le Roi essaya alors d'obtenir qu'une
-démarche analogue fût faite auprès de M. Molé, qui eût pris la
-présidence et les affaires étrangères; M. Thiers déclara, non sans
-quelque vivacité, que ce serait, pour lui, recevoir du ministre du 15
-avril «un supplément d'amnistie», et qu'il «ne le pouvait pas».
-
-Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la démission du cabinet, et
-l'on ne se trouvait pas plus avancé qu'à la première heure. Le
-souvenir des déplorables longueurs de la crise précédente rendait
-l'opinion plus impatiente, plus nerveuse, plus facilement inquiète.
-Les journaux de gauche le prenaient déjà sur un ton de menace avec la
-royauté, à laquelle ils imputaient tous les retards. «Il faut se
-hâter, disait de son côté le _Journal des Débats_. Nous partageons, à
-cet égard, l'avis unanime de la presse. La plaie saignera longtemps;
-au moins ne faut-il pas qu'elle s'envenime.» Enfin, la gravité des
-négociations pendantes sur les affaires d'Orient ne permettait pas un
-long interrègne. «Finissons-en!» c'était le cri général. Il ne
-déplaisait pas à M. Thiers d'être ainsi pressé. Ce lui fut un argument
-pour s'attribuer à lui seul le premier rôle qu'il avait offert de
-céder, ou tout au moins de partager, et il entreprit de refaire, avec
-des personnages de second rang, un nouveau ministère du 22 février,
-dans lequel il se réservait le portefeuille des affaires étrangères et
-la présidence du conseil. Bien que, dans une telle combinaison, la
-plupart des ministres dussent être de nuance centre gauche, M. Thiers,
-fidèle à sa pensée première, désirait leur adjoindre quelques
-doctrinaires. Il voyait là un moyen de rassurer les conservateurs, et
-aussi peut-être de jeter un germe de division dans un groupe rival.
-Mais, parmi les amis de M. Guizot, s'en trouverait-il qui
-consentissent à entrer sans lui dans un cabinet présidé par M. Thiers?
-Les premières ouvertures faites à M. Duchâtel et à M. Dumon furent
-repoussées. À leur défaut, le futur président du conseil s'adressa à
-M. de Rémusat et à M. Duvergier de Hauranne, demeurés plus fidèles aux
-idées et aux alliances de la coalition. M. Duvergier de Hauranne,
-très-désintéressé dans sa passion, refusa pour son compte, mais
-proposa, comme convenant mieux à ce poste, son beau-frère, le comte
-Jaubert, orateur alerte, caustique, pétulant, aimant à emporter le
-morceau, plus tirailleur que capitaine, redoutable à ses adversaires
-et parfois gênant pour ses amis, fort galant homme, du reste,
-courageux, probe, le plus agressif des orateurs à la tribune, le plus
-poli des collègues dans les relations de chaque jour. Il s'était fait
-remarquer, quelques années auparavant, par la véhémence avec laquelle
-il repoussait toute compromission avec la gauche; sous le ministère du
-22 février, M. Guizot n'était pas parvenu à contenir les éclats de son
-opposition, et l'on n'a pas oublié le rapport si blessant pour M.
-Thiers qu'il avait fait alors sur les grands travaux de Paris[177].
-Mais, dans l'état de désorganisation des partis, s'il fallait
-s'attendre à toutes les divisions, aucun rapprochement ne semblait
-impossible. M. Jaubert ne fut pas plus embarrassé d'accepter le
-portefeuille des travaux publics que M. Thiers de le lui proposer. On
-pouvait croire que le concours de M. de Rémusat serait aussi facile à
-obtenir. Il était lié de vieille date avec M. Thiers, et avait un fond
-plus révolutionnaire que les autres doctrinaires. En outre, il cachait
-sous les dehors un peu froids d'un philosophe mondain, une certaine
-curiosité aventureuse, téméraire, et tout _dilettante_ qu'il fût, tout
-«amateur blasé» que l'appelât M. Guizot[178], il ne laissait pas que
-d'être secrètement séduit à la pensée de jouer un rôle plus actif et
-plus considérable; sa participation aux affaires s'était jusqu'ici
-bornée à un sous-secrétariat d'État dans le très-court cabinet du 6
-septembre; cette fois, on lui offrait l'un des principaux
-portefeuilles, celui de l'intérieur[179]. Cependant, il commença par
-se montrer fort hésitant. Il répugnait à se séparer ainsi de ses
-anciens amis politiques, de ses anciens chefs, notamment de M. Guizot
-et de M. Duchâtel. Trop clairvoyant et connaissant trop bien ses
-propres idées pour ne pas se rendre compte que la voie dans laquelle
-on lui demandait de s'engager le conduirait à changer de camp
-politique, il ne se sentait retenu par aucun scrupule de doctrine,
-mais s'inquiétait d'un tel changement pour ses amitiés et pour la
-convenance supérieure de sa vie publique. Il ne céda que sur les
-conseils pressants du duc de Broglie[180].
-
-[Note 177: Cf. t. III, p. 22 et 23.]
-
-[Note 178: Cf. t. III, p. 119.]
-
-[Note 179: M. de Rémusat écrivait alors à M. Guizot: «Je ne me
-dissimule aucune objection, aucun danger, aucune chance de revers et,
-ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de cruels; mais je me sens
-un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de ressources, que cette
-occasion périlleuse m'excite à mettre enfin en valeur, et il y a en
-moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien profondément caché, que ceci
-tente irrésistiblement.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 16.)]
-
-[Note 180: «J'ai été témoin, dans le cabinet du duc de Broglie,
-raconte M. Duvergier de Hauranne, des hésitations de M. de Rémusat et
-des efforts qu'il eut à faire pour les surmonter, non certes qu'il
-n'eût en M. Thiers une entière confiance, mais parce qu'il craignait
-que le parti du dernier ministère n'attribuât à l'ambition ce qui
-était chez lui un acte de dévouement.» (_Notice sur M. de Rémusat._)]
-
-Les autres portefeuilles étaient, naturellement, réservés aux amis
-politiques du président du conseil. Parmi les députés du centre
-gauche, le choix était limité, car M. Thiers se trouvait alors
-brouillé avec les hommes les plus considérables du groupe, MM.
-Dufaure, Passy, Sauzet. À leur défaut, il dut se contenter de
-personnages moins en vue, MM. Pelet de la Lozère, Vivien et Gouin,
-entre lesquels il partagea les ministères des finances, de là justice
-et du commerce. Il leur adjoignit, pour le ministère de l'instruction
-publique, un pair d'un nom plus éclatant, M. Cousin. Celui-ci,
-absorbé, depuis 1830, par l'organisation et le gouvernement de
-l'enseignement philosophique, ne s'était pas mêlé jusqu'ici fort
-activement aux luttes des partis. Toutefois, dans les discussions des
-récentes Adresses, au Luxembourg, il avait paru se classer dans le
-centre gauche, en défendant à plusieurs reprises la politique de
-l'intervention en Espagne. Le cabinet fut complété par l'appel, au
-département de la guerre, du général Cubières, qui n'avait aucun
-antécédent parlementaire, et, à celui de la marine, de l'amiral
-Roussin, homme de mer renommé, mais qui venait de faire, comme
-ambassadeur à Constantinople, une campagne diplomatique au moins
-très-critiquée.
-
-Parmi les personnages de valeur inégale que M. Thiers proposait ainsi
-à l'approbation royale, aucun n'était considérable par son passé
-politique. Deux seulement avaient été déjà ministres, M. Pelet de la
-Lozère, au 22 février 1836, et le général Cubières dans
-l'administration intérimaire d'avril 1839: ce qui faisait dire
-gaiement à M. Thiers, lui-même âgé de quarante-deux ans, qu'il avait
-formé un cabinet de «jeunes gens». Le président du conseil n'en était
-que plus en vue. Comme au 22 février 1836, il dominait, résumait,
-personnifiait le ministère. Le Roi accepta tout, sans faire
-d'objection à aucun nom, et signa, le 1er mars, les ordonnances
-portant nomination des nouveaux ministres. La crise avait duré neuf
-jours.
-
-
-II
-
-Cette fois encore, M. Thiers arrive au pouvoir sans avoir derrière lui
-un parti constitué, en état de le soutenir. Non-seulement la majorité
-ne lui appartient pas, mais elle n'existe pas; avant même de la
-conquérir, il doit la former. Il ne rêve pas de restaurer quelqu'un
-des anciens groupes plus ou moins ébranlés et morcelés par les
-récentes crises; il tâche, au contraire, de précipiter le travail de
-décomposition[181]. Plus il aura devant lui de morceaux brisés et
-épars, plus il se flatte de pouvoir les combiner à sa guise. C'est, en
-effet, avec des fragments ramassés de tous côtés, dans la gauche, dans
-le centre gauche, dans le centre droit et le centre, qu'il veut se
-faire une majorité dont il sera l'origine et la fin, le lien et le
-programme. Les éléments qu'il prétend ainsi rassembler, sont
-singulièrement hétérogènes, contradictoires même, tout au moins
-incapables de s'accorder seuls et directement. S'ils se rapprochent,
-ce ne sera qu'en M. Thiers et par M. Thiers, chacun attendant de lui
-une politique différente. Le président du conseil ne redoute pas les
-difficultés de cet équilibre et de ce jeu de bascule; il croit être le
-seul capable d'y réussir, et se réjouit de devenir ainsi le ministre
-nécessaire. Ces éléments ne sont pas seulement hétérogènes, ils sont
-par nature inconsistants, rebelles à toute cohésion durable. Peu
-importe: si mobiles qu'ils soient, le ministre compte être plus alerte
-encore; et puis il lui plaît de n'être pas enfermé dans une majorité
-fixe qui gênerait ses évolutions. Au lieu d'une seule majorité, il en
-aura plusieurs; c'est à ses yeux tout bénéfice. À mesure que nous
-esquissons cette tactique, ne semble-t-il pas qu'elle nous soit déjà
-connue? En effet, c'est à peu près la même que M. Thiers avait essayée
-lors de son premier ministère. Il y a toutefois un changement: en
-1836, M. Thiers sortait du gouvernement, où il avait été le collègue
-de M. Guizot; en 1840, il sort de l'opposition, où il vient d'être
-l'allié de M. Barrot. Cette différence dans le point de départ a son
-importance; il en résulte que, cette fois, l'axe de la majorité à
-former se trouve, du premier coup, porté beaucoup plus à gauche.
-
-[Note 181: «Travail de décomposition», c'est l'expression même, dont
-se servait un journal officieux, le _Messager_ du 7 mars, pour
-indiquer l'oeuvre que poursuivait M. Thiers dans la Chambre.]
-
-Le nouveau ministère a tellement conscience de n'avoir pas de majorité
-toute faite, qu'il use d'abord d'un expédient pour retarder le jour où
-il mettra à l'épreuve la confiance du parlement. Obligé, par l'usage,
-d'apporter une déclaration en se présentant pour la première fois
-devant les Chambres, il la fait à dessein si sommaire et si banale
-qu'elle ne peut ni éclairer personne, ni provoquer aucune
-contradiction[182]. Il annonce, du reste, l'intention de déposer
-prochainement une demande de fonds secrets et de donner, à cette
-occasion, des explications plus étendues. Les quelques semaines ainsi
-gagnées, il compte les employer à prendre position, à tâter les partis
-et les hommes, à préparer les déplacements et les rapprochements d'où
-doit sortir sa majorité.
-
-[Note 182: Séance du 4 mars.]
-
-Les premiers actes de M. Thiers révèlent tout de suite sa politique de
-bascule. En même temps qu'il fait des démarches auprès de M. Guizot
-pour le garder à l'ambassade de Londres, il nomme un membre de la
-gauche, M. Billault, à l'un des postes de sous-secrétaire d'État.
-Député seulement depuis trois ans, M. Billault siégeait alors à côté
-de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire dans un parti plus avancé que celui
-d'où sortaient les ministres. De petite taille, les yeux expressifs,
-il était remuant, laborieux, ne se ménageant pas, rompu aux affaires,
-plus polémiste à la tribune qu'orateur, mais d'une rare dextérité de
-parole, souple et tenace dans la discussion, ardent à l'attaque. Il
-sortait du barreau de Nantes et était demeuré avocat à la Chambre,
-sans beaucoup d'idées à lui, prêt à traiter les sujets les plus
-divers, on eût presque dit à professer les opinions les plus opposées.
-Il recevait, de toutes mains, des notes et même des phrases toutes
-faites qu'il s'assimilait fort adroitement; chaque fois qu'il
-rencontrait dans un journal un argument dont on pouvait tirer parti,
-il découpait le passage et le collait proprement sur une feuille de
-papier; puis, au jour du débat, on le voyait monter à la tribune, muni
-d'un énorme dossier, d'où il tirait, morceau par morceau, un discours
-souvent incisif. Toute sa vie, du reste, il ne devait guère avoir
-qu'une personnalité de reflet et d'emprunt; sous le second empire, le
-secret de sa faveur et de son importance sera la souplesse avec
-laquelle il recevra la pensée et se fera la parole de Napoléon III.
-En mars 1840, il semblait l'homme de la gauche, et sa nomination,
-significative surtout comme indice, semblait abaisser la barrière qui,
-depuis 1831, fermait à ce parti l'accès du pouvoir.
-
-M. Guizot, nommé le 5 février à l'ambassade de Londres, venait
-d'arriver à son poste, lorsque fut formée l'administration du 1er
-mars. Qu'allait-il faire? Consentirait-il, en demeurant ambassadeur, à
-s'associer, dans une certaine mesure, à la politique du nouveau
-cabinet? M. Thiers le désirait vivement; aussi, dès le 2 mars,
-adressa-t-il à M. Guizot une lettre très-amicale, où, faisant appel
-aux souvenirs du 11 octobre et de la coalition, il lui demandait
-«d'ajouter une page à l'histoire de leurs anciennes relations». M. de
-Rémusat joignit ses instances à celles de son chef: «Le ministère,
-écrivait-il, est formé sur cette idée: point de réforme électorale,
-point de dissolution. Il est évident qu'il aura, quant aux noms
-propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les
-apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
-réponds de la réalité sur les points essentiels.» M. de Broglie, lui
-aussi, pressait M. Guizot de rester à son poste, déclarant que M.
-Thiers n'avait eu aucun tort dans la formation du cabinet, qu'il ne
-pouvait pas faire grand mal, et qu'on serait toujours à temps de se
-séparer de lui s'il dérivait à gauche. Des avis contraires venaient de
-M. Duchâtel, de M. Dumon et de quelques autres doctrinaires; ceux-ci
-laissaient voir qu'ils désiraient une démission immédiate et un retour
-à Paris pour prendre le commandement des conservateurs mécontents ou
-inquiets. M. Guizot n'hésita pas longtemps; il voyait sans doute avec
-alarme ce qu'il appelait «la pente vers la gauche»; mais il ne jugeait
-pas possible de rompre _à priori_ avec un cabinet dont faisaient
-partie deux de ses amis et que patronnait le duc de Broglie. Il
-croyait, d'ailleurs, qu'il était de son intérêt de prolonger encore la
-retraite à laquelle il s'était condamné après la coalition. «À ne
-parler que de moi, écrivait-il à M. Duchâtel, je ne suis pas fâché, je
-vous l'assure, de me trouver un peu en dehors des luttes de personnes
-et des décompositions de partis. Nul ne s'y est engagé plus que
-moi...; il me convient de m'en reposer.» Toutefois, en répondant à M.
-Thiers et à M. de Rémusat, il marqua bien que son adhésion n'était que
-conditionnelle. Après avoir «pris acte» de cette assurance que le
-ministère ne voulait ni dissolution, ni réforme électorale, il
-ajoutait: «Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
-Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de
-lui.» En même temps, profitant de l'amitié ancienne qui l'unissait à
-M. de Rémusat, pour s'exprimer avec lui plus librement qu'il ne le
-faisait avec M. Thiers, il le mettait en garde contre les dangers de
-l'alliance avec la gauche. «Croyez-moi, lui écrivait-il, il y a, par
-moments, de la force à prendre dans la gauche, jamais un point d'appui
-permanent. Elle ne possède ni le bon sens pratique, ni les vrais
-principes, les principes moraux du gouvernement, et moins du
-gouvernement libre que de tout autre... Elle ébranle et énerve, au
-lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre social, les intérêts
-réguliers et les croyances morales. Elle peut donner quelquefois des
-secousses utiles et glorieuses; son influence prolongée, sa domination
-abaissent et dissolvent tôt ou tard le pouvoir et la société[183].»
-Heureux de l'adhésion de M. Guizot, M. Thiers se garda de faire la
-moindre objection aux conditions et aux réserves qui l'accompagnaient.
-Il fit valoir auprès des conservateurs son accord avec le plus
-illustre de leurs chefs: «Le ministère actuel, leur disait-il, c'est
-le ministère du 11 octobre à cheval sur la Manche.» Il est vrai que,
-l'instant d'après, le même ministre se vantait aux députés de la
-gauche d'avoir trouvé ce moyen habile d'éloigner du parlement leur
-plus redoutable contradicteur.
-
-[Note 183: _Documents inédits_ et _Mémoires de M. Guizot_, t. I, p. 15
-à 25.]
-
-Les gages ainsi offerts aux deux partis furent tout d'abord accueillis
-fort différemment. La gauche se montra aussi reconnaissante et
-confiante que le centre était triste et inquiet. Aux premières
-réceptions des nouveaux ministres, on remarqua et l'absence des
-députés conservateurs et l'affluence des membres de l'ancienne
-opposition. M. Duvergier de Hauranne, qui se trouva alors à dîner avec
-plusieurs de ces derniers, chez le président du conseil, notait «la
-joie d'enfant qu'ils semblaient éprouver en se trouvant réunis pour la
-première fois autour d'une table ministérielle». «C'était pour eux,
-ajoutait-il, quelque chose de nouveau, de piquant, de ravissant; aussi
-fut-on, pendant tout le dîner, d'une gaieté folle.» Même contraste
-dans le langage des journaux. Tandis que la _Presse_ partait
-immédiatement en guerre, et que le _Journal des Débats_ prenait une
-attitude d'observation malveillante, les organes de la gauche, à
-l'exception des feuilles radicales, avaient des airs joyeux et
-vainqueurs. L'un d'eux, le _Courrier français_, marquait ainsi les
-raisons de sa satisfaction: «C'est l'opposition entrant aux affaires,
-et y entrant pour la première fois, nous l'espérons du moins, sans
-changer de drapeau... Il ne dépend de personne de faire que
-l'avénement de M. Thiers et de ses amis ne soit un changement profond
-dans l'État. Par la création de ce ministère, le pouvoir se déplace
-décidément et fait un pas vers nous. Le parti du gouvernement
-personnel est en déroute; le système de résistance est à bout de
-combinaisons; la vieille majorité, celle qui avait survécu, bien qu'en
-s'épuisant, à plusieurs dissolutions, est ensevelie dans sa défaite.»
-
-La presse de gauche triompha même si bruyamment que M. Thiers craignit
-de se trouver ainsi porté trop avant et de paraître le protégé ou même
-le prisonnier de l'ancienne opposition, au lieu d'être l'arbitre et le
-médiateur des deux partis. Aussi jugea-t-il tout de suite nécessaire
-de bien marquer la position intermédiaire où il voulait se tenir, et
-fit-il dire dans le _Messager_, l'un de ses journaux officieux: «M.
-Thiers a sa position distincte. Il est le chef du centre gauche.
-Conséquemment, il n'est ni la gauche, ni les 221. Il exprime l'opinion
-intermédiaire. Il doit rester sur son terrain, et sa mission est de
-rallier les modérés de chacun de ces deux partis. Il est un ministère
-de transaction, ou de transition, si l'on veut... Il est clair que
-chacun des deux partis doit s'efforcer d'abord de le faire pencher de
-son côté... Il doit résister à cette double attraction... Pencher à
-droite, ce serait donner le pouvoir aux 221; incliner trop à gauche,
-ce serait le donner à l'opposition.»
-
-La gauche ne se blessait pas de ce langage. Elle paraissait avoir des
-raisons de croire qu'entre les conservateurs et elle, le partage
-n'était pas aussi égal que le ministère feignait de le dire, et qu'il
-y avait un sous-entendu dont seule elle possédait le secret et
-recueillerait prochainement le bénéfice[184]. M. Thiers lui avait-il
-donc assuré, dans quelque contre-lettre mystérieuse, des avantages en
-contradiction avec son langage public? Non; mais le seul avénement
-d'un ministre, travaillant à décomposer l'ancienne majorité et
-consentant à vivre de l'appui de la gauche, était, pour celle-ci, un
-réel avantage. Et puis le cabinet se présentait comme un cabinet
-non-seulement de «transaction», mais de «transition». Ce dernier mot,
-plein de promesses, ne se trouvait-il pas dans l'article du
-_Messager_, cité plus haut? Les journaux officieux ne répétaient-ils
-pas tous les jours que M. Thiers, en forçant les avenues du pouvoir,
-en s'imposant aux répugnances du Roi, avait ouvert une brèche par
-laquelle tout le monde pouvait espérer passer à son tour[185]? Cette
-considération n'était pas celle qui touchait le moins la gauche.
-Fatiguée, sinon assagie, aspirant à sortir de son long rôle
-d'opposition sans espoir et à passer au rang des partis admis à
-prétendre au gouvernement, elle savait gré à M. Thiers de lui servir
-d'introducteur dans ce monde nouveau pour elle. De là un zèle
-ministériel que les sarcasmes mêmes du _National_ ne parvenaient pas à
-refroidir[186]. «Je ne puis les tenir, disait M. Barrot; ces pauvres
-hères ont faim depuis dix ans[187].»
-
-[Note 184: Le _Courrier français_ disait, à propos de M. Thiers, le 5
-mars 1840: «Les hommes placés dans une position difficile ne livrent
-pas leur secret, quand ils ne peuvent encore le faire connaître qu'à
-demi.»]
-
-[Note 185: Le _Constitutionnel_, organe de M. Thiers, disait, le 14
-mars: «Ce que la gauche voit dans l'origine du ministère actuel, c'est
-que tout parti en mesure d'avoir la majorité dans la Chambre n'a pas
-d'obstacle à vaincre hors de la Chambre. Ceci n'est pas, si l'on veut,
-une conquête faite par le 1er mars; mais le 1er mars a constaté que la
-conquête était faite.»]
-
-[Note 186: Le _National_ disait, par exemple, le 6 mars: «Il faut que
-notre opposition constitutionnelle de dix ans soit tombée bien bas
-dans sa propre estime et désespère bien de sa fortune, pour placer
-ainsi, à fonds perdu, son honneur et son avenir sur la tête d'un
-aventurier politique.»]
-
-[Note 187: _Documents inédits._]
-
-Le président du conseil avait su, d'ailleurs, mettre la main sur le
-chef de la gauche. M. Odilon Barrot, amené, dans le cours des années
-précédentes, à faire plusieurs fois campagne avec M. Thiers, s'était
-laissé peu à peu séduire et dominer par lui. La finesse insinuante et
-entreprenante de l'un avait eu facilement raison de la solennité naïve
-et un peu inerte de l'autre. M. Barrot continuait sans doute à jouer
-son rôle de chef de groupe avec la même conviction de sa propre
-importance; mais, sans s'en douter, il n'était plus guère qu'un
-comparse. M. Thiers tirait peut-être plus de profits encore de
-l'influence qu'il avait acquise sur la presse de gauche. Ni les
-occupations, ni la dignité de ses nouvelles fonctions ne l'empêchaient
-de recevoir, chaque matin, les écrivains qui venaient, suivant
-l'expression de l'un d'eux, «assister à sa pensée», et qui
-transformaient ensuite ses conversations en articles. Parmi eux, à
-côté de M. Boilay, du _Constitutionnel_, et de M. Walewski, du
-_Messager_, on remarquait les rédacteurs de feuilles plus avancées, M.
-Léon Faucher, du _Courrier français_, M. Chambolle, du _Siècle_, et
-d'autres encore. Il n'était pas jusqu'aux journaux en apparence
-opposés à sa politique, où le président du conseil ne trouvât parfois
-moyen de se créer des intelligences et d'avoir quelque compère.
-Personne n'a su plus habilement jouer de la presse. «Que voulez-vous
-que j'y fasse? disait-il, non sans quelque coquetterie; les écrivains
-politiques me font des journaux pour moi, sans que je le leur demande;
-s'ils tiennent tous à se mettre dans mon jeu, c'est qu'ils trouvent
-mes cartes bonnes.»
-
-M. Thiers avait donc obtenu tout de suite le concours de la gauche;
-mais ce n'était que la moitié de son plan: il lui fallait aussi le
-concours d'une partie des conservateurs. Les jours s'écoulaient sans
-qu'il fît, de ce côté, aucun progrès. Les froideurs qu'il avait
-rencontrées dès la première séance menaçaient de tourner en opposition
-ouverte. Plus la gauche se montrait satisfaite, plus, dans l'autre
-parti, les défiances se sentaient justifiées, plus les inquiétudes
-croissaient. Vainement le duc de Broglie, sans se confondre avec le
-cabinet, le couvrait-il d'une sorte de patronage bienveillant[188];
-vainement, de Londres, M. Guizot se prononçait-il contre une
-«hostilité soudaine, déclarée», et donnait-il ce mot d'ordre: «Restons
-fermes dans notre camp, mais n'en sortons pas pour attaquer», la
-plupart des doctrinaires étaient en disposition fort peu favorable.
-«La situation, répondaient-ils à M. Guizot, est plus grave que vous ne
-pouvez le penser, n'étant pas sur le théâtre même des événements. Un
-ministère soutenu publiquement et ardemment par la gauche, appuyé par
-les journaux de cette couleur, au nom des idées que nous avons
-combattues, ce n'est pas là un fait léger et sans importance pour
-l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un complet déplacement du
-pouvoir, et le mouvement ira vite, si on ne l'arrête.» Chez les
-anciens 221, qui constituaient la fraction la plus considérable des
-conservateurs, l'irritation et l'alarme n'étaient pas moindres. La
-presse officieuse leur répétait, tous les jours, que le ministère du
-1er mars était le triomphe de la coalition; or ils n'avaient pas
-oublié que cette coalition avait été faite contre eux. Aussi se
-groupaient-ils et s'organisaient-ils avec toutes les allures d'une
-armée qui se prépare à la bataille, tandis que leurs journaux tenaient
-un langage de plus en plus agressif. Il était une autre partie de la
-Chambre où les intentions se montraient, sinon ouvertement ennemies,
-du moins singulièrement maussades: c'était ce qu'on appelait le groupe
-du 12 mai; il se composait des amis de MM. Dufaure et Passy; de ce
-côté, on n'avait pas pardonné l'intrigue muette sous laquelle avait
-succombé la dernière administration, et ce ressentiment paraissait
-devoir rallier à l'opposition conservatrice vingt à vingt-cinq membres
-de l'ancien centre gauche. On pouvait donc croire que toutes ces
-inquiétudes, ces défiances, ces rancunes allaient se réunir pour
-former un nouveau parti de résistance. Le _Journal des Débats_, prêt à
-lui servir d'organe, l'avait déjà baptisé: il l'appelait le «parti
-constitutionnel». M. Doudan, qui voyait les choses du salon de M. de
-Broglie, faisait, à la date du 12 mars, ce tableau des divers groupes
-conservateurs: «Il me paraît que le ministère tombé se tient en
-embuscade, probablement avec M. Molé, pour donner un mauvais coup à M.
-Thiers et lui succéder. Le camp doctrinaire est divisé contre
-lui-même. Les 221, à peu d'exceptions près, sont d'une grande colère
-contre le cabinet de M. Thiers, jurant de tout jeter par les fenêtres,
-afin de maintenir l'ordre dans le pays. Il y a, dans la tête de tout
-le monde, comme un charivari[189].»
-
-[Note 188: Dès le 1er mars, il avait écrit à M. Guizot: «Je garderai
-ma position amicale sans être invariable, prêt à m'éloigner ou même à
-combattre si le ministère dérive à gauche d'une manière alarmante,
-mais content s'il se maintient dans la modération, et ne négligeant
-rien pour le fortifier dans le dessein de faire le mieux possible.»
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 189: _Mélanges et Lettres_, t. I, p. 290.]
-
-Les journaux de gauche, qui devenaient d'autant plus ministériels que
-les conservateurs l'étaient moins, accueillaient ces symptômes
-d'opposition avec une colère dont M. Thiers devait trouver parfois les
-manifestations quelque peu compromettantes. Ils traitaient les
-conservateurs de «ramas de factieux» et les dénonçaient aux ouvriers
-sans travail comme des artisans de crise, responsables du chômage.
-Leurs attaques visaient même plus haut: derrière les articles du
-_Journal des Débats_ et les démarches des 221, ils prétendaient
-découvrir une intrigue de la cour, c'est-à-dire, dans le langage de
-l'époque, du Roi[190]. Supposition toute gratuite. Louis-Philippe,
-sans doute, partageait personnellement beaucoup des répugnances et des
-inquiétudes des conservateurs. De plus, il ne voyait pas sans
-mortification, à la tête du ministère, un homme qui affectait de
-traiter avec lui de puissance à puissance[191]. Aussi, au rapport
-d'un témoin, était-il «fort triste» et «ne s'en cachait-il pas[192]»;
-il ne lui déplaisait pas d'être présenté, par des journaux amis, comme
-n'ayant subi M. Thiers que sous le coup d'une nécessité pénible[193],
-et on peut même supposer qu'une mésaventure du cabinet ne l'eût pas
-désolé. Mais il n'en remplissait pas moins correctement son rôle
-constitutionnel, ne contrariant pas ses ministres, ne leur suscitant
-aucun embarras. Il faisait même plus, au témoignage de l'un d'entre
-eux; M. de Rémusat écrivait, en effet, le 15 mars, à M. Guizot: «Le
-Roi nous traite parfaitement bien et nous prête un réel appui.» Nul
-fondement, donc, dans les accusations dirigées contre Louis-Philippe.
-Injustes d'où qu'elles vinssent, elles étaient particulièrement
-scandaleuses de la part de la presse ministérielle. On conçoit que le
-_Journal des Débats_ les relevât avec une sévérité émue et demandât
-«quel était ce ministère que ses journaux ne pouvaient soutenir qu'en
-calomniant ou menaçant la couronne». Ce désordre éveillait, chez ceux
-qui se souvenaient du passé, l'idée de tristes similitudes: «Le
-_Courrier français_, écrivait-on, défend M. Thiers du ton dont le
-_Patriote français_ défendait Roland et ses collègues[194].» Les
-feuilles officieuses proclamaient que le ministère du 1er mars était
-la dernière expérience tentée pour réconcilier la monarchie et le
-pays, et le _Constitutionnel_ l'appelait «le ministère Martignac du
-gouvernement de Juillet». On eût dit que chacun de ces articles se
-terminait par un: «Prenez garde!» adressé d'un ton irrité,
-non-seulement à la Chambre, mais au Roi.
-
-[Note 190: _Constitutionnel_ du 9 mars 1840.]
-
-[Note 191: Dans la déclaration sommaire que M. Thiers avait lue aux
-Chambres, le 4 mars, cette prétention était très-visible, et le
-ministre avait presque insinué qu'il venait de faire capituler la
-couronne. Le _Journal des Débats_ avait alors critiqué «cette
-affectation à dire et à répéter: «Le Roi et moi». Par contre, le
-_Courrier français_ avait félicité le président du conseil d'avoir
-«fait valoir son droit de chef de parti, en regard du droit que la
-couronne a de choisir entre les hommes et les opinions»; et il avait
-ajouté: «M. Thiers ne dit pas que la couronne a cédé, car un ministre
-doit couvrir le Roi; mais il résulte de son discours, qu'il n'a pas
-fait, en entrant aux affaires, le sacrifice de ses opinions, et c'est
-là tout ce que le public demande à savoir.» Le _National_, trop
-heureux de voir la monarchie diminuée par ceux qui eussent dû être ses
-défenseurs, demandait en raillant: «Comment les journaux de la cour
-prendront-ils ce nouveau spécimen de familiarité respectueuse qui
-place sur la même ligne la couronne et un simple sujet? M. Thiers et
-le Roi, le Roi et M. Thiers sont heureusement d'accord pour faire le
-bonheur, la prospérité et la gloire de la France. Voilà ce que le
-président du cabinet du 1er mars a bien voulu annoncer au monde.»]
-
-[Note 192: Lettre de Mgr Garibaldi, internonce du Saint-Siége. (_Vie
-du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 247.)]
-
-[Note 193: «Le _Journal des Débats_ disait, le 3 mars, dans un article
-qui fut remarqué: «La couronne n'aurait pas voulu choisir ces
-ministres, qu'elle aurait été forcée de les accepter, forcée par sa
-prudence, et pour ne pas empirer une situation dangereuse. M. Thiers a
-voulu être le maître, et il l'est, sauf, bien entendu, sa
-responsabilité devant le Roi et devant les Chambres.»]
-
-[Note 194: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
-
-À en juger par le langage des journaux, le rapprochement désiré par
-le cabinet entre la gauche et une partie du centre n'était pas en voie
-de s'accomplir. M. Thiers ne paraissait donc pas avoir tiré le profit
-attendu des quelques jours qu'il s'était réservés pour préparer
-l'opinion, avant de s'expliquer à la tribune. Il est vrai qu'à côté de
-ces polémiques de presse, dont le fracas remplissait toute la scène,
-le président du conseil usait, dans la coulisse, d'un autre moyen
-d'action moins bruyant, moins extérieur, sur lequel il comptait
-peut-être davantage: c'étaient les conversations particulières avec
-les députés. Dans ces tête-à-tête qu'il multipliait à dessein, soit
-chez lui, soit dans les dépendances de la Chambre, il lui était plus
-facile que dans les explications publiques de se montrer à chacun sous
-la face qui pouvait lui plaire. Tandis qu'aux uns il faisait valoir
-que son seul avénement était un échec au «pouvoir personnel», la fin
-de la «résistance» et une «transition» qui permettait à l'opposition
-d'attendre et de préparer des succès plus complets encore, il se
-faisait honneur, auprès des autres, de repousser le programme de la
-gauche, et de ne payer celle-ci qu'avec des apparences, toutes les
-réalités demeurant aux conservateurs. Il n'était pas jusqu'aux
-contradictions de son passé qui ne lui servissent à se présenter comme
-ayant des titres aux confiances les plus opposées[195]. Le tout dit
-avec l'abondance brillante, souple, familière, câline de ce
-merveilleux causeur, et surtout avec un certain air de confidence et
-d'abandon; l'interlocuteur flatté sortait de l'entretien, persuadé que
-lui seul avait le secret du ministre et que les autres étaient dupés.
-C'est ce qu'on appelait alors le système des «conquêtes
-individuelles». M. Thiers, rival en cela de M. Molé, y excellait et y
-avait goût. Il faut reconnaître, du reste, que la désorganisation
-générale des cadres parlementaires facilitait singulièrement cette
-opération. Faut-il croire qu'aux séductions de la causerie, M. Thiers
-ne se faisait pas scrupule d'en ajouter, au besoin, d'autres plus
-positives? On le disait beaucoup alors, et la presse opposante
-dénonçait vivement ce qu'elle «appelait la traite des députés[196]».
-
-[Note 195: Le _Constitutionnel_ disait, à la date du 12 mai: «M.
-Thiers donne d'égales garanties aux deux partis qu'il s'agit de
-rallier. Mais c'est précisément ce dont on l'accuse. M. Thiers,
-dit-on, a deux passés. Nous disons que c'est son mérite, c'est la
-gloire de son bon sens.»]
-
-[Note 196: Le vicomte de Launay (madame Émile de Girardin) faisait, le
-7 mars 1840, dans ses _Lettres parisiennes_ du journal _la Presse_, ce
-tableau, chargé comme toute satire, de ce qu'il appelait la «traite
-des députés faite hautement par les pourvoyeurs de M. Thiers»: «Chaque
-soir, on fait le relevé des acquisitions de la journée. Aurons-nous un
-tel?--J'en réponds, si vous lui promettez ça pour son gendre.--Et un
-tel, si on lui offrait ceci?--Ce n'est pas la peine; nous l'aurons
-pour rien; j'ai vu sa belle-mère.--...Ah! si nous pouvions avoir
-***!--Ce n'est pas si difficile qu'on le croit; il vient de perdre
-cinquante mille francs dans une affaire, il est bien gêné.--...Mais
-notre plus belle conquête, c'est le bon ***.--Quoi, il s'est
-engagé?--Sur l'honneur!--Mon cher, vous êtes un sorcier. Qu'avez-vous
-fait pour le séduire?--Je l'ai pris par les sentiments.--Je ne vous
-comprends pas.--Ah! tu n'as pas d'enfants! Le gros bonhomme a deux
-filles à marier... Je possède un peu bien ma statistique
-parlementaire. Je sais ceux qui ont des filles à établir, ceux qui ont
-des fils à placer, ceux qui ont des frères incapables sur les bras,
-ceux qui ont des intérêts de coeur dans les théâtres royaux, ceux qui
-ont des secrets à cacher, ceux qui ont des manufactures à soutenir,
-ceux qui ont des forges, ceux qui ont des sucres, ceux qui ont des
-rentes, et ceux, enfin, qui ont des dettes. Eh! je dis avec le
-proverbe: Qui paye _leurs_ dettes s'enrichit.»]
-
-
-III
-
-C'est le 14 mars que fut nommée, dans les bureaux de la Chambre des
-députés, la commission chargée d'examiner la demande de fonds secrets
-sur laquelle devait être débattue la question de confiance. Sur neuf
-commissaires, cinq seulement étaient ministériels. On prétendait même
-qu'en additionnant les voix obtenues de part et d'autre dans chaque
-bureau, les opposants se trouvaient avoir eu la majorité. Les
-adversaires de M. Thiers, voyant dans ce premier résultat l'indice
-d'une victoire possible, se décidèrent à livrer bataille.
-
-Tout d'abord ils comprirent que, pour entraîner la masse des
-conservateurs, il fallait leur présenter un ministère tout prêt à
-succéder à celui qu'il s'agissait de jeter bas. Le grand argument des
-journaux de gauche et de centre gauche n'avait-il pas été de répéter
-tous les jours que si le cabinet actuel était renversé, le pays
-serait précipité dans une crise sans issue? M. Thiers lui-même avait
-dit, d'un ton de défi, dans son bureau: «L'on verra qui pourra
-gouverner après moi!» Ce fut dans le rapprochement du «15 avril» et du
-«12 mai» que les opposants cherchèrent les éléments du cabinet futur.
-M. Molé entra vivement dans cette idée; impatient de se venger de M.
-Thiers, qui venait de le jouer et de profiter de l'éloignement de M.
-Guizot[197], il fit tout pour faciliter l'entente et se déclara prêt à
-accepter la présidence du maréchal Soult. Parmi les anciens ministres
-du 12 mai, M. Villemain témoigna d'une ardeur au moins égale à celle
-de M. Molé; M. Duchâtel, et surtout MM. Dufaure et Passy, se
-montrèrent plus hésitants, pas assez, cependant, pour que les meneurs
-ne se crussent pas fondés à espérer leur adhésion finale. On se hâta
-donc de faire savoir sur les bancs conservateurs, et même de publier
-dans les journaux, qu'il y avait un ministère de rechange, et que, dès
-lors, il n'était pas téméraire d'aller de l'avant.
-
-[Note 197: M. Duvergier de Hauranne rapporte qu'un des amis de M. Molé
-disait alors de lui: «Il prétend que si le ministère tombe
-aujourd'hui, ce sera à son profit, et dans un an, au profit de M.
-Guizot. C'est pour cela qu'il se presse.» (_Notes inédites._)]
-
-La situation devenait critique pour M. Thiers. Ses journaux
-trahissaient leurs alarmes par l'agitation nerveuse de leur polémique.
-Du côté des conservateurs, tantôt on le prenait sur un ton railleur et
-triomphant, comme si l'on tenait déjà la victoire, tantôt on laissait
-voir des doutes sur la solidité des troupes qu'il fallait mener au
-feu. La vérité est qu'avec ces partis disloqués et désorientés, et
-aussi avec le travail souterrain des «conquêtes individuelles», que M.
-Thiers poussait activement, personne ne prévoyait ce qui arriverait;
-chacun attendait, anxieux, le résultat inconnu de la bataille qui
-allait se livrer, et le _Journal des Débats_ était réduit à comparer
-la situation parlementaire «à une nuit épaisse», où tous les partis
-«erraient en chancelant[198]».
-
-[Note 198: 20 mars 1840.]
-
-La discussion s'ouvrit le 24 mars. M. Thiers monta le premier à la
-tribune, afin de marquer lui-même le terrain du combat. L'oeuvre était
-difficile, mais pas au-dessus des ressources de l'orateur. Il
-commença par un récit, fait avec adresse et convenance, des incidents
-de la dernière crise ministérielle. Puis, examinant l'état de la
-Chambre, il y distingua trois fractions principales: celle qui avait
-soutenu le ministère du 15 avril; la nuance intermédiaire, connue sous
-le nom de centre gauche; enfin, l'ancienne opposition. Aucune de ces
-fractions ne possédait à elle seule la majorité; il fallait donc
-qu'elles transigeassent, sous peine de rendre tout gouvernement
-impossible. C'était cette transaction que M. Thiers venait apporter.
-Et, pour la faire accepter, il s'appliquait à rassurer les
-conservateurs, tout en flattant la gauche. Dans ce double jeu était
-l'habileté du discours. L'orateur commença par faire d'abord la part
-des conservateurs. Le programme de la gauche contenait, depuis
-plusieurs années, deux articles qui offusquaient et inquiétaient plus
-que tous les autres les hommes d'ordre: c'étaient l'abrogation des
-lois de septembre et la réforme électorale. M. Thiers déclara qu'il
-maintiendrait les lois de septembre; tout au plus faisait-il espérer
-la définition de l'attentat, concession déjà promise par le ministère
-précédent. Quant à la réforme électorale, il l'ajournait. «La
-difficulté sera grande dans l'avenir, dit-il, je ne le méconnais
-point; elle ne l'est pas aujourd'hui. Y a-t-il, parmi les adversaires
-de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps électoral,
-devant la Chambre, et j'ajouterai devant la Charte, ait dit: jamais?
-Personne... À côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y
-a-t-il des orateurs qui aient dit: aujourd'hui? Aucun. Tous, j'entends
-dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question
-appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au présent.» M.
-Thiers se tourna ensuite vers la gauche, et débita, à son intention,
-quelques phrases sur la révolution; après avoir exposé la situation du
-gouvernement de 1830 en face de l'Europe: «Il y a deux manières de
-sentir, ajouta-t-il; il y a deux manières de se conduire. Suivant la
-manière, on peut être embarrassé, honteux peut-être, de représenter
-une révolution; on peut manquer de confiance en elle, avoir de la
-timidité: on pourrait alors la représenter loyalement; on ne la
-représenterait pas comme elle a le droit, comme elle a besoin de
-l'être. Il faut l'aimer, la respecter, croire à la légitimité de son
-but, à sa noble persévérance, à sa force invincible, pour la
-représenter avec dignité, avec confiance. Pour moi, messieurs, je suis
-un enfant de cette révolution, je suis le plus humble des enfants de
-cette révolution; je l'honore, je la respecte... je crois à sa
-persévérance, à sa force; car si on a gagné des batailles d'un jour
-sur elle, on ne l'a jamais vaincue.» Ce n'était pas tout: le ministre
-réservait à la gauche une satisfaction encore plus désirée par elle.
-Il avoua le concours qu'il en recevait, l'en remercia, et, la prenant
-par la main, il l'éleva solennellement au rang des partis de
-gouvernement. «J'ai les sympathies de l'ancienne opposition, dit-il;
-je la remercie; si elle me les accorde, je vais vous dire à quelles
-conditions.» L'orateur rappelait alors comment, en 1836, il avait
-quitté le pouvoir pour ne pas céder à la volonté du Roi, et comment,
-trois fois, il avait refusé d'y rentrer, parce que la couronne
-n'adhérait pas à ses opinions. «Voilà, continua-t-il, la raison des
-sympathies que j'avais avec l'opposition. De plus, j'ai encore un
-motif de bienveillance envers elle. Voulez-vous que je vous le dise?
-Je n'ai de préjugés contre aucun parti. Je vais vous avouer des choses
-qui peut-être vous blesseront. Savez-vous ce que je crois? Je ne crois
-pas qu'il y ait ici un parti exclusivement voué à l'ordre et un autre
-parti voué au désordre. Je crois qu'il n'y a que des hommes qui
-veulent l'ordre, mais qui le comprennent différemment. Je crois qu'il
-n'y a rien d'absolu entre eux. Et si vous vouliez mettre quelque chose
-d'absolu entre eux, savez-vous ce que vous feriez? Vous commettriez la
-faute qui a perdu la Restauration... Il ne faut point d'exclusions,
-messieurs. Pour moi, permettez-moi de le dire, en 1830, je me suis
-jeté au milieu des amis de l'ordre, au milieu de ce qu'on appelle le
-parti conservateur, parce que je croyais l'ordre menacé. Mes
-convictions m'ont séparé de lui et m'ont jeté plus tard dans
-l'opposition. J'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au même but;
-j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le
-désordre; qu'il n'y avait que des amis du pays; et si vous voulez
-placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui
-voudra le prononcer.» La gauche applaudit avec reconnaissance; un tel
-témoignage rendu du haut du pouvoir, un tel désaveu de tout ce qui
-avait fait, sous Casimir Périer et sous le ministère du 11 octobre, le
-fond de la politique de résistance, valait mieux pour elle que
-beaucoup de réformes législatives. C'était la porte du pouvoir, porte
-jusqu'alors fermée, qu'on ouvrait toute grande devant l'ancienne
-opposition.
-
-Il apparut aussitôt que les 221, ou au moins les plus ardents d'entre
-eux, refusaient leur adhésion à la «transaction» proposée par le
-ministre. «Quand on veut, dit M. Desmousseaux de Givré, obtenir
-l'appui d'un parti, il faut lui faire des conditions acceptables; à
-mon avis, celles qu'on nous fait ne le sont pas.» La même thèse fut
-soutenue, avec plus d'éclat, par M. de Lamartine. On se rappelle qu'il
-s'était fait déjà, lors de la coalition, le champion des 221; chose
-étonnante avec une nature si mobile, un an après, on le retrouvait à
-la même place et dans le même rôle. Relevant les paroles de M. Thiers,
-l'orateur, qui n'avait pas encore bu à la coupe de la fausse poésie
-révolutionnaire, s'écria: «J'aime et je défends l'idée libérale...;
-vous, vous aimez, vous caressez, vous surexcitez le sentiment, le
-souvenir, la passion révolutionnaire; vous vous en vantez; vous dites:
-je suis un fils de la révolution; je suis né de ses entrailles; c'est
-là qu'est ma force; je retrouve de la puissance en y touchant, comme
-le géant en touchant la terre. Vous aimez à secouer devant le peuple
-ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'animer et l'appeler à
-vous; le mot de révolution dans votre bouche, c'est, permettez-moi de
-le dire, le morceau de drap rouge qu'on secoue devant le taureau pour
-l'exciter. Vous dites: ce n'est rien, ce n'est qu'un lambeau d'étoffe,
-ce n'est qu'un drapeau! Nous le savons bien; mais cela irrite, mais
-cela inquiète, mais cela fait peur. Cela vous convient? Eh bien! nous,
-nous croyons que ce qui irrite et ce qui inquiète le pays, sur les
-grands intérêts de réforme politique à jamais acquis, ne vaut rien.»
-Plus loin, il reprochait à M. Thiers d'avoir, en cherchant son appui
-dans la gauche, empêché l'union des centres, qui se faisait tout
-naturellement; puis il ajoutait, aux applaudissements enthousiastes
-des conservateurs: «Vous me demandez si j'ai confiance dans la
-direction parlementaire, dans la force, dans la stabilité, dans la
-puissance d'agir librement du chef d'un cabinet qui, debout sur une
-minorité prête à se dérober sous lui, tend une main à la gauche, qu'il
-appelle à le soutenir contre la droite, une autre main à la droite,
-qu'il appelle à le défendre contre les prétentions de la gauche; du
-chef d'un cabinet suspendu un moment dans un faux équilibre dont la
-base est une minorité et dont le balancier est une impossible
-déception; si j'ai confiance, si j'ai foi, si j'ai espérance, pour la
-couronne, pour nous, pour le pays, pour l'ordre, pour la liberté, pour
-quoi que ce soit de vrai, de sincère, de profitable, de patriotique;
-moi le dire? Non jamais!... Je vous trouve à la tête de ceux qui ont
-mis le trouble et l'inquiétude dans le parlement, soufflé l'agitation
-entre le parlement et la couronne... Ces bruits accusateurs, ces
-dénonciations aussi ridicules que mensongères, ces désignations
-d'hommes de cour, de gouvernement personnel... je suis loin de vous
-les attribuer... Mais de quels noms se sert-on pour les accréditer?
-Qui les désavoue? Ces fausses monnaies de l'opinion, distribuées
-chaque jour au peuple pour le séduire ou l'irriter, de qui
-portent-elles l'empreinte? Et vous voudriez que je déclarasse
-confiance à tout cela! Non, le pays ne nous a pas envoyés pour jeter
-le mensonge dans cette urne de la vérité!»
-
-À M. de Lamartine succéda M. Odilon Barrot: c'était la gauche qui
-venait dire son avis sur la transaction repoussée au nom des
-conservateurs. «Je dois, dit-il, rendre hommage à la franchise des
-explications de M. le président du conseil. C'est dans la mesure des
-déclarations qu'il a faites que je vois un progrès qui mérite notre
-appui honorable, notre appui dont nous sommes prêts à rendre compte à
-notre pays. Il est sorti de l'opposition; il n'a pas désavoué son
-origine... Il s'est trouvé sympathique avec nous, dans le juste
-orgueil avec lequel il a invoqué notre révolution, avec lequel il l'a
-honorée.» Sur la réforme électorale, le chef de la gauche, sans rien
-abandonner de sa thèse, reconnaissait que la question n'était pas
-mûre et acceptait l'ajournement indiqué par le ministère. «Dans mon
-parti, dit-il encore, les passions politiques me condamnent, mais j'en
-appelle au bon sens de mon pays. L'appui que je prête à ce ministère,
-quoiqu'il ne réalise pas toutes mes opinions, est un appui commandé
-par un sentiment profond d'amour pour mon pays et par cette loi du bon
-sens qui doit toujours présider aux affaires publiques.» À la fin de
-ce premier jour de débat, M. Thiers apparaissait donc la main dans la
-main de M. O. Barrot, et en lutte ouverte avec les conservateurs.
-Ceux-ci semblaient avoir pris leur parti de la rupture et croyaient
-tenir le succès.
-
-L'hostilité des 221, manifestée par le langage de M. Desmousseaux de
-Givré et de M. de Lamartine, ne pouvait mettre en péril le cabinet que
-si elle était appuyée par les doctrinaires et par la fraction du
-centre gauche attachée aux ministres du 12 mai. On put croire un
-moment que cette dernière allait en effet se déclarer pour
-l'opposition: M. Dufaure, disait-on, devait répondre à M. Barrot, et
-l'on fondait beaucoup d'espérances sur cette intervention. Cette
-attente fut trompée: la seconde journée s'écoula sans que M. Dufaure
-se levât de son banc. L'opposition eut-elle du moins le concours des
-doctrinaires? M. Duchâtel vint sans doute critiquer l'idée d'une
-majorité ouverte aux amis de M. Barrot; mais un autre orateur du même
-groupe, M. Piscatory, se prononça, au contraire, pour le cabinet,
-donnant ainsi une nouvelle preuve de la décomposition de tous les
-partis parlementaires.
-
-En dépit du silence de M. Dufaure et des divisions des doctrinaires,
-les meneurs de l'opposition conservatrice étaient encore pleins
-d'entrain et de confiance. M. Thiers, qui voyait le danger, décida de
-concentrer tous ses efforts, pendant la troisième et dernière séance,
-à gagner, au centre et au centre droit, l'appoint sans lequel il
-devait fatalement succomber. Aussi bien, pouvait-il ne plus
-s'inquiéter de la gauche; elle lui était tellement acquise que les
-sarcasmes dont l'accabla M. Garnier-Pagès[199] ne l'ébranlèrent pas
-un moment. Pour agir sur les conservateurs, le président du conseil
-employa fort habilement celui des ministres qui, par son caractère et
-ses doctrines, devait leur inspirer la plus grande confiance: il
-envoya à la tribune M. Jaubert. Celui-ci parla, avec un grand accent
-de franchise, de son attachement à la politique conservatrice; il
-raconta qu'avant d'entrer au pouvoir, il avait sondé, avec la plus
-scrupuleuse sollicitude, les intentions de M. Thiers, et qu'il n'y
-avait rien vu d'inquiétant; aussi n'hésitait-il pas à cautionner le
-président du conseil auprès des conservateurs, comme M. Barrot l'avait
-cautionné auprès de la gauche. M. Thiers compléta l'effet de ce
-langage, en accentuant lui-même ses déclarations pour le maintien des
-lois de septembre et en promettant non-seulement de ne pas appuyer,
-mais de combattre la réforme électorale si elle était présentée. Ce
-fut sur ces dernières paroles que l'on prononça la clôture.
-
-[Note 199: «Je le dis à la gauche, s'écriait l'orateur radical, deux
-choses sont essentielles aux partis: la moralité et assurément aucune
-fraction de la Chambre n'a plus de moralité que celle à laquelle je
-m'adresse, et l'habileté... L'habileté, il ne faut pas seulement en
-avoir, il faut qu'on y croie. Au 22 février, vous avez compté sur des
-progrès, et vous avez été bienveillants; ces progrès ne sont pas
-venus; votre réputation d'habileté en a, ce me semble, subi quelque
-atteinte. Faites en sorte que l'avenir ne soit pas encore plus grave
-que le passé. Vous vous livrez sans condition; vous n'amenez pas les
-choses avec vous, vous les réservez pour l'avenir. Prenez-y garde, le
-pays se dira peut-être un jour: Ceux-là qui ne sont pas assez habiles
-pour se conduire, ne sont pas assez habiles pour nous conduire
-nous-mêmes.»]
-
-Le vote fut un plein succès pour le ministère; 261 voix contre 158
-rejetèrent l'amendement proposé par un député du centre et tendant à
-une réduction de 100,000 francs. L'ensemble de la loi fut adopté par
-246 voix contre 160. Personne ne s'attendait à une majorité si forte.
-«Cent voix de majorité, dit le Roi à M. Thiers quand celui-ci vint lui
-annoncer ce résultat, c'est inconcevable. Où donc les avez-vous
-prises?--Là où l'on n'était pas encore allé les chercher», répondit le
-président du conseil. Il faisait ainsi allusion à la gauche. Celle-ci,
-en effet, venait de voter les fonds secrets, sans s'embarrasser de
-tout ce qu'elle avait dit jusqu'alors, au nom de l'austérité
-démocratique, contre le principe même de ces sortes de crédits[200].
-Toutefois, si empressée qu'eût été la gauche, son vote ne suffisait
-pas à expliquer une telle majorité. Le ministère avait eu aussi pour
-lui une partie des conservateurs: d'abord M. Dufaure et les membres du
-centre gauche qui le suivaient; ensuite une soixantaine des anciens
-221, esprits prudents ou timides, répugnant à l'opposition ou
-redoutant la crise dont on les avait tant menacés. L'hésitation,
-trahie par le discours de M. Duchâtel et le silence de M. Dufaure,
-avait éveillé des doutes sur la force et la résolution des
-assaillants. Ajoutez l'effet des «conquêtes individuelles» entreprises
-par M. Thiers, depuis vingt jours. Quant aux 160 voix de la minorité,
-elles se composaient d'environ 140 conservateurs résolus, anciens 221
-ou doctrinaires, et d'une vingtaine de légitimistes ou de radicaux. À
-compter les suffrages, M. Thiers était donc bien vainqueur; il avait
-donné, dans cette lutte difficile, une nouvelle preuve de son
-habileté, de son éloquence et de son bonheur. Toutefois, la duchesse
-de Dino exprimait le sentiment de plus d'un spectateur, quand elle
-écrivait à M. de Barante, à propos de cette discussion: «Chacun des
-restants ou des sortants y a laissé pied ou aile, et, malgré toute la
-dépense d'esprit et de talent que chacun a faite pendant trois jours,
-personne ne s'est grandi, ennobli, ni surtout dégagé de sa
-personnalité[201].»
-
-[Note 200: Aussi la _Revue des Deux Mondes_ félicitait-elle
-ironiquement M. Thiers d'avoir obtenu un tel vote de la gauche. «La
-gauche, disait-elle, a voté publiquement les fonds secrets, les fonds
-de la police, les fonds dont on ne rend pas compte et qui sont
-particulièrement destinés au maintien de l'ordre. La gauche, en les
-votant, a abdiqué; elle a abdiqué ses préventions, ses préjugés, ses
-utopies; on ne revient pas d'un tel vote, car on en reviendrait brisé,
-déconsidéré, presque annihilé. Les fonds secrets! Mais c'est le mot
-sacré de la franc-maçonnerie gouvernementale; une fois prononcé, on
-est initié.»]
-
-[Note 201: Lettre du 28 mars 1840. (_Documents inédits._)]
-
-
-IV
-
-Pendant que la gauche triomphait d'une victoire à laquelle elle avait
-en effet une grande part, les adversaires du cabinet se
-reconnaissaient battus et définitivement en minorité. Ils
-n'entrevoyaient, jusqu'à la fin de la session, aucun moyen de prendre
-leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas à rentrer en campagne. Leur
-seule ambition était de rester compacts, l'arme au bras, sans
-attaquer, mais sans se débander, se tenant prêts à profiter des
-chances que pourraient leur offrir, quelque jour, soit un repentir,
-soit une imprudence de M. Thiers[202]. L'occasion se présenta bientôt
-à eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite armée. Une
-place de secrétaire dans le bureau de la Chambre s'étant trouvée
-vacante, ils portèrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le
-candidat ministériel, qui était M. Berger; ce dernier l'emporta, mais
-seulement au second tour et par 191 voix contre 164 (8 avril). Le
-chiffre de la minorité fut remarqué. Fort irrités, les journaux de
-gauche saisirent ce prétexte de déclarer que le gouvernement devait
-«traiter les ennemis en ennemis et ne rien concéder à qui ne concédait
-rien[203]». À ce même moment, cependant, les réflexions de M. Thiers
-paraissaient le conduire à une conclusion différente. Son plan n'était
-pas d'avoir à droite une opposition si considérable. Il se sentait
-ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et à la merci de
-la gauche; celle-ci, sachant son concours nécessaire, commençait à se
-montrer grondeuse et exigeante[204]. M. Thiers en vint à se demander
-s'il ne serait pas utile de donner un léger coup de gouvernail à
-droite, pour se rapprocher d'une partie des conservateurs.
-
-[Note 202: Cette politique, exposée dans une lettre de M. Dumon à M.
-Guizot (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 349-50), se trouvait aussi
-formulée chaque matin dans le _Journal des Débats_. (Cf. notamment le
-numéro du 6 avril.)]
-
-[Note 203: _Constitutionnel_ du 10 avril. Cf. aussi le _Siècle_ de la
-même date.]
-
-[Note 204: Le _Courrier français_ du 10 avril se plaignait des
-«ménagements de M. Thiers pour les 221», et il ajoutait: «En appuyant
-le ministère du 1er mars, la gauche a entendu que le pouvoir se
-déplacerait, hommes et choses.»]
-
-La loi des fonds secrets, votée par la Chambre des députés, était
-alors soumise à une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur
-de cette commission se trouvait être le duc de Broglie. L'illustre
-parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant à son égard,
-n'avait plus toute la confiance du premier jour[205]. Plus encore que
-le président du conseil, il déplorait de voir le gouvernement porté
-trop à gauche; c'était, à son avis, moins la faute de M. Thiers que le
-résultat fâcheux des «querelles de journaux»; mais enfin, le mal était
-là, et M. de Broglie désirait d'autant plus y remédier qu'il avait
-pris plus de responsabilité dans la formation du ministère. Aussi
-était-il prêt à seconder, bien mieux, à provoquer l'inflexion à droite
-que méditait alors le chef du cabinet. De cette conformité de
-dispositions, sortit le rapport lu à la Chambre des pairs, dans la
-séance du 9 avril. L'importance de ce document tenait à ce que le
-noble pair ne parlait pas seulement en son nom, mais reproduisait les
-communications faites par le gouvernement à la commission; c'était
-comme un nouveau programme ministériel, transmis au public par
-l'intermédiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le cabinet s'y
-réclamait toujours de la coalition et se faisait honneur d'être sorti
-de l'opposition; mais, parmi ses déclarations, celles-là étaient mises
-plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs. Il n'était pas
-jusqu'à la précision et presque la roideur de la forme, qui ne révélât
-la préoccupation de dissiper certaines équivoques exploitées par la
-gauche. «La transaction, disait le rapporteur au nom du ministère,
-doit avoir ses principes, ses règles, ses limites. Point de changement
-dans nos institutions fondamentales: ajournement indéfini, par
-exemple, de toute réforme électorale... Maintien des lois tutélaires
-auxquelles le gouvernement a dû son salut, dans les jours de péril, de
-toutes sans exception. Maintien des dispositions essentielles de ces
-lois, de toutes, sauf une exception, sauf un engagement pris par
-l'administration précédente[206] et que le ministère actuel ne
-rétracte point, par respect pour des scrupules constitutionnels dont
-lui-même il n'est pas atteint. Dans la distribution des emplois, point
-de réaction, point de destitution pour cause politique; point
-d'exclusion non plus pour cause politique.» Sans doute, sauf la
-déclaration contre les révocations de fonctionnaires qui était
-nouvelle, il n'y avait rien là que n'eût dit déjà le président du
-conseil à la Chambre des députés. Mais le ton était tout autre; on y
-reconnaissait comme une volonté de «résistance» qui devenait la note
-dominante du programme ministériel. M. Thiers s'en rendit compte et ne
-laissa pas, au fond, que d'en éprouver quelque déplaisir. «Quant au
-ministère, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, il n'a été content
-qu'à demi; les conditions du pacte sont si nettement posées, les
-paroles ont été recueillies et enregistrées avec tant de solennité,
-qu'il craint que cela ne le compromette avec la gauche... Je crois la
-position prise assez bonne. Reste à savoir si le ministère en tirera
-parti; quant à nous, je pense que l'honneur de notre drapeau est en
-sûreté[207].»
-
-[Note 205: Cf. la lettre que le duc de Broglie écrivait alors à M.
-Guizot: il en était arrivé à douter que M. Thiers pût durer jusqu'à la
-session suivante, et il invitait M. Guizot à se tenir prêt à le
-remplacer. (GUIZOT, _Mémoires_, t. V, p. 348, 349.)]
-
-[Note 206: Le rapporteur faisait ici allusion à l'engagement pris de
-définir l'attentat.]
-
-[Note 207: Lettre du 12 avril 1839. (_Documents inédits._)]
-
-L'effet du rapport fut considérable. Les journaux conservateurs
-applaudirent, en gens plus empressés à embarrasser le cabinet qu'à le
-seconder. «Nous adoptons tout à fait le programme du ministère, tel
-que M. le duc de Broglie l'a présenté à la Chambre des pairs,» disait
-le _Journal des Débats_ du 13 avril. Puis, après avoir montré en quoi
-ce programme différait de celui qui avait été exposé à la Chambre des
-députés: «Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au
-Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela à la
-tribune de la Chambre des députés? Il n'y aurait pas eu, dans le
-centre, 158 voix contre le ministère.» Venaient ensuite des
-félicitations à l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il
-avait ainsi rendu. «Peut-être le devait-il, ajoutait-on. Il avait
-contribué à créer un ministère qui semblait douteux; il lui
-appartenait de dissiper ces doutes. Il appartenait au parrain de
-répondre pour l'enfant.» Les feuilles de gauche, fort désagréablement
-surprises, essayèrent d'abord de dissimuler leur mécompte, affectant
-de ne voir dans ce qui avait été dit que le sentiment personnel du
-rapporteur, ou tout au plus «des concessions sans importance, faites à
-la caducité de la haute Assemblée»; il avait fallu, disaient-elles, «y
-parler tout bas, comme dans une chambre de malade». Mais il leur fut
-difficile de feindre longtemps la satisfaction, en face des
-conservateurs et des radicaux qui les raillaient et leur reprochaient
-d'être dupes à dessein ou par niaiserie. Elles se décidèrent donc,
-sans rompre encore avec le président du conseil, à laisser voir
-quelque mécontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la
-discussion, l'impression produite par le rapport. «Nous sommes
-convaincus, disait le _Siècle_, que le ministère n'adoptera pas, comme
-l'expression de sa pensée, l'exposé et le commentaire de M. le duc de
-Broglie; nous sommes convaincus qu'il parlera de la gauche dans des
-termes qui répondront mieux à la confiance dont elle l'a honoré.»
-
-Irrité des commentaires des uns, intimidé par les sommations des
-autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre à gauche. Ce fut
-l'objet du discours très-étudié par lequel il ouvrit, devant la
-Chambre haute, le débat sur les fonds secrets. S'il ne démentait pas
-formellement les déclarations recueillies par le rapporteur, il les
-ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait à côté,
-mettant tout son art à obscurcir ce qui était clair, à atténuer ce qui
-était fort. Et comme, après ces explications, M. Bourdeau lui
-demandait formellement si le rapport avait ou non exprimé sa pensée:
-«Je ne puis admettre ma pensée comme fidèlement exprimée, répondit-il,
-que lorsqu'elle l'a été par moi-même. Les explications que l'on
-provoque, je viens de les donner. Si je n'ai pas conquis la confiance
-de l'honorable membre dans un discours de près d'une heure, je ne dois
-pas espérer d'y parvenir.» Une telle attitude n'était pas faite pour
-désarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la
-discussion, qui ne dura pas moins de trois jours (14, 15 et 16 avril),
-eut-elle une vivacité inaccoutumée dans cette enceinte. L'adversaire
-le plus éloquent et le plus passionné du cabinet fut un ancien
-ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole à plusieurs
-reprises. On attendait, avec quelque curiosité, le résumé par lequel
-le rapporteur devait, suivant l'usage, terminer la discussion. Le duc
-de Broglie, à la fois attristé et embarrassé, ne voulant ni rompre
-avec le cabinet qu'il croyait toujours le seul possible en ce moment,
-ni paraître trop sa dupe ou son répondant, se borna à quelques mots
-sommaires et froids, déclarant qu'entre son rapport et les discours
-des ministres, il n'avait pu saisir que des différences de mots et pas
-la moindre différence de choses. Au vote, les crédits furent adoptés,
-mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules noires: c'était
-beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci témoignait ainsi de ses
-inquiétudes et de son défaut de sympathie.
-
-Les journaux de gauche se hâtèrent naturellement de souligner, avec
-une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. «Nous savions
-bien, disait le _Courrier français_, que M. le président du conseil ne
-pouvait pas confirmer les opinions exprimées dans le rapport de M. le
-duc de Broglie. Il s'est expliqué, en effet, avec la même franchise et
-avec encore plus d'énergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des
-députés.» Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans
-surprise et avec un ton de raillerie dédaigneuse, de cette nouvelle
-évolution. «Qui est trompé?» demandait le _Journal des Débats_, et il
-était tenté de répondre: Tout le monde. «Lorsque le ministère,
-ajoutait-il, craindra d'avoir penché trop à gauche, il se rejettera à
-droite; il se rejettera à gauche, dès que la droite croira le tenir.»
-
-
-V
-
-La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement porté sur
-la politique intérieure. Dans quelle mesure convenait-il que le
-gouvernement se rapprochât ou s'éloignât de la gauche, telle avait été
-la question de cabinet débattue entre M. Thiers et l'opposition. Les
-affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour être
-passées tout à fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas leur
-terrain de combat, le public n'en attendait pas moins que le nouveau
-ministère fît connaître quelle conduite il entendait y suivre. Le
-président du conseil fut très-bref sur ce sujet, dans la déclaration par
-laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la Chambre des
-députés; il se borna à constater en quelques mots l'accord qui s'était
-fait sur cette «immense question d'Orient, devenue si grave», et il
-ajouta: «La presque unanimité de la Chambre s'est prononcée sur ces deux
-points: maintien de l'empire turc et intérêt efficace pour le pacha
-d'Égypte.» Si sommaire qu'elle fût, cette déclaration indiquait, chez M.
-Thiers, l'intention de persévérer dans la politique égyptienne de ses
-prédécesseurs. Au fond, pourtant, comme l'avait laissé voir son récent
-discours dans la discussion de l'Adresse[208], il n'était pas sans se
-rendre compte que la France était engagée dans une voie dangereuse.
-Pourquoi donc n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument maître
-de son cabinet, il n'était obligé de compter avec aucun de ses
-collègues, affectait une grande indépendance à l'égard de la couronne,
-et revendiquait le plein gouvernement au dehors comme au dedans. Si,
-avec les Chambres, il ne pouvait le prendre d'aussi haut, n'ayant pas de
-majorité à soi, il était cependant mieux placé que le précédent
-ministère pour leur parler raison et prudence; il avait plus d'ascendant
-oratoire, de prestige personnel; et surtout, il était moins exposé au
-soupçon de timidité diplomatique et de complaisance envers le Roi. Pour
-faire justice des illusions égyptiennes, ne semble-t-il pas qu'il lui
-aurait suffi de retrouver un peu de ce bon sens courageux avec lequel il
-avait combattu, au lendemain de 1830, des illusions non moins
-passionnées, les illusions polonaises ou italiennes? Mais n'ayant pas
-osé, quand il était simple député, se mettre en contradiction avec
-l'engouement général pour le pacha, il l'osait encore moins comme
-ministre. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que cet engouement était
-plus fort que jamais. M. de Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et
-qui venait d'arriver à Paris en congé, constatait que «l'opinion
-égyptienne y avait acquis une force très-supérieure à tout ce qu'il
-aurait pu imaginer», et que «la sagesse même du Roi ne le préservait pas
-de l'illusion générale». Il ajoutait: «Un ministère, qui se montrerait
-hostile ou seulement indifférent aux intérêts de Méhémet-Ali, serait
-accusé de forfaiture[209].» M. Thiers se sentait d'autant moins disposé
-à braver cette accusation que déjà il s'était entendu reprocher d'être
-«trop anglais». Et puis, arrivant au ministère comme l'incarnation de la
-coalition victorieuse, comme le vengeur de l'honneur national, que cette
-coalition prétendait avoir été abaissé par une politique trop craintive
-et trop humble, pouvait-il débuter en prenant une résolution où l'on
-aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il décliner la tâche
-brillante et grandiose dont le parlement avait tracé le programme, et
-qui n'avait pas effrayé un ministère tant de fois qualifié
-d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rôle «national», dont
-il était si jaloux, ne lui permettait pas de se dérober à un
-entraînement patriotique, cet entraînement fût-il, par certains côtés,
-téméraire et périlleux. Quant aux risques, il y avait chez cet homme
-d'État un fond de présomption et de légèreté aventureuse qui les lui
-faisait facilement affronter.
-
-[Note 208: Cf. plus haut p. 89.]
-
-[Note 209: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-De tous les orateurs qui prirent la parole après M. Thiers, dans la
-discussion des fonds secrets, M. Berryer fut à peu près le seul à
-faire une part importante aux affaires du dehors. Loin de se poser en
-ennemi personnel du président du conseil, il rendit hommage à son
-patriotisme. «Français que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que
-vous étiez Français; j'ai reconnu, à la palpitation de mes veines,
-qu'il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres.»
-Mais se référant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois
-auparavant, exalté l'alliance anglaise, il entreprit de faire le
-procès de cette alliance. Soutenu, échauffé par l'émotion croissante
-de tous ses auditeurs et par l'approbation visible d'un grand nombre
-d'entre eux, il montra partout,--en Belgique, en Algérie, au Maroc, en
-Espagne,--l'Angleterre nuisible, hostile à la France. Il aborda
-ensuite la question d'Orient, et dénonça cette même Angleterre
-s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer en Égypte, lançant
-le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son indépendance;
-puis, après avoir vu son calcul déjoué par la victoire de Nézib,
-empêchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin, écoutant
-les propositions de la Russie, et toute prête à lui permettre
-d'envoyer vingt-cinq mille hommes en Asie Mineure, pourvu qu'on lui
-livrât en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'écriait: «Si
-cela arrive au profit de la puissance qui a Gibraltar, qui a Malte,
-qui a Corfou, que devient pour nous la Méditerranée? Sommes-nous
-dépossédés, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question
-d'Égypte est une question de vie ou de mort, comme une question
-d'honneur et de dignité pour la France. Là, vous n'avez pas d'alliés.»
-Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout à admettre, c'est que la
-Fronce se résignât à sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce
-soit de son ancienne grandeur. Dans son discours de janvier, M.
-Thiers, voulant indiquer comment les intérêts des deux nations
-n'étaient plus contraires, avait déclaré que nous ne rêvions plus,
-comme autrefois, d'être une grande puissance coloniale[210]. «Y a-t-on
-bien pensé? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera
-qu'une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui
-viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque
-sorte les entreprises de son génie!» Puis il rappelait ce qu'on avait
-fait pour pousser le pays dans la voie du progrès industriel: «Que
-deviendront toutes les productions que vous excitez dans la France?
-Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi
-chauffée par le génie, par l'activité, par l'intérêt de tous, ne
-fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les débouchés ne sont pas
-conquis?» Et alors, comme par une sorte de refrain, il dénonçait, là
-encore, l'antagonisme inévitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant
-vers le ministère, dont le chef, la veille, s'était fait honneur
-d'être le fils de la Révolution: «Ministres sortis des bancs de
-l'opposition, dit-il avec un geste et une voix superbes, vous pouvez
-vous vanter, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette
-Révolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de
-sa force; mais il faut payer sa dette. (_Mouvement prolongé._) La
-Révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes,
-dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accroître
-son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses
-relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde. La
-Révolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en êtes chargés!
-(_Agitation._) Les principes qui ont triomphé, après quinze années
-d'une opposition soutenue, ces principes sont des engagements envers
-le pays. Pour tenir ces engagements, armez-vous hardiment,
-courageusement, des forces qui sont propres à la Révolution que vous
-avez faite. Vous nous devez toute la force promise, au lieu de la
-force qui a été ôtée.» (_Longs applaudissements._)
-
-[Note 210: Voici comment M. Thiers avait été amené à faire cette
-déclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au
-commencement du siècle, amené une lutte acharnée entre la France et
-l'Angleterre. «La France, alors, disait-il, n'avait pas renoncé à être
-une puissance maritime et coloniale de premier ordre; elle n'avait pas
-renoncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu
-prendre la Louisiane, Saint-Domingue et même essayer sur l'Égypte une
-tentative merveilleuse, moins solide qu'éclatante, mais dont le but
-avoué était de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance,
-alors, à quoi la faisions-nous servir? À coaliser toutes les marines
-de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons
-d'une lutte acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela
-n'existe... La France s'est éclairée sur la véritable voie de sa
-grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions
-lointaines?... C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que
-tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le
-continent.»]
-
-L'effet fut immense: les témoignages contemporains le constatent.
-L'Assemblée, comme soulevée hors d'elle-même, avait oublié, dans son
-émotion, tout ce qui la séparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'était
-pas seulement une surprise produite par la puissance de l'éloquence;
-mais cette philippique enflammée contre l'Angleterre, ce grossissement
-de la question du pacha présentée comme une «question de vie ou de
-mort» pour la France, cette mise en demeure adressée au gouvernement
-de chercher dans quelque grande entreprise orientale, fût-ce contre
-l'Europe entière, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient
-touché au vif, remué à fond tous les ressentiments, toutes les
-sympathies, toutes les ambitions qui fermentaient alors dans les
-esprits. C'était l'art singulier de M. Berryer et ce qui le
-distinguait de tous les autres orateurs légitimistes, de savoir
-produire de tels effets, sans sortir de son rôle spécial, d'établir
-entre sa parole et l'âme de la Chambre une vibration communicative,
-tout en restant, comme homme de parti, séparé de cette Chambre par un
-abîme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son
-apologie de l'alliance anglaise; après avoir rendu hommage à «la
-parole magnifique» que la Chambre venait d'entendre, il se borna à
-protester que l'alliance anglaise n'était pas une alliance forcée pour
-la monarchie de Juillet. «S'il était nécessaire, dit-il, de se séparer
-de cette alliance, nous nous en séparerions, sans être affaiblis, sans
-être en péril, croyez-le bien.» Puis, pour se mettre au diapason de
-ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: «Vous vous
-imaginez qu'une force est ôtée; je ne sais pas quelle force; je ne
-veux pas le rechercher. Mais le jour où le gouvernement, en 1830, a pu
-se fonder sur le voeu du pays, sur l'élection, permettez-moi de vous
-le dire, il s'est fondé sur cette grande force qui a remporté les
-victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.»
-
-Bien que le vote qui suivit cette discussion lui eût donné une grande
-majorité, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'être pas
-assez égyptien. Voulant en finir avec ces préventions, il profita, le
-14 avril, de la discussion des fonds secrets à la Chambre des pairs,
-pour s'y expliquer sur les affaires d'Orient plus nettement qu'il ne
-l'avait fait à la Chambre des députés. Il se défendit d'apporter une
-politique nouvelle; «sauf la conduite et les moyens heureux ou
-malheureux qu'on avait pu employer», il entendait «suivre la même
-direction» que ses prédécesseurs. Quant à l'Angleterre, il rappelait
-que nous étions d'accord avec elle sur la question de Constantinople;
-en Égypte, il reconnaissait que nous l'étions moins; mais, loin de se
-montrer disposé à faire sur ce point quelques concessions à nos
-voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient, à son avis,
-nous faire prendre parti pour le pacha: intérêt de la paix et de la
-sécurité de l'Orient, impossibilité et péril des mesures coercitives.
-«Les négociations se font dans ce sens maintenant, ajoutait-il; si
-elles ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se croit assez forte
-pour ne pas craindre de s'isoler.» C'était seulement après avoir ainsi
-prouvé sa résolution de ne rien abandonner à l'Angleterre, qu'il se
-croyait permis de reprendre l'éloge de l'alliance anglaise,
-l'énumération des avantages qui en résultaient. «Il faut, disait-il en
-terminant, mettre de côté ces récriminations qui excitent les deux
-nations l'une contre l'autre et persévérer dans une politique qui n'a
-rien de compromettant pour nous; car lorsqu'on dit à une nation:
-Rapprochons-nous, continuons à faire cause commune dans le grand
-conseil diplomatique pour juger les affaires du monde, réunissons-nous
-à telle condition, et, si cette condition n'est pas adoptée, chacune
-des deux nations se retirera de son côté; quand on parle ainsi, je dis
-qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la force, il y a de
-l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix, mais la paix avec
-dignité. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le jour où il faudrait
-la paix sans dignité, je me retirerais ou je ferais appel à mon pays
-pour réveiller en lui le sentiment de sa grandeur, qui n'a jamais
-cessé d'exister. La guerre peut éclater un jour. Mais la paix sans
-dignité, jamais.» Cette fois les amis de Méhémet-Ali pouvaient déposer
-leurs défiances; ils se réjouissaient d'avoir arraché à M. Thiers ce
-qu'ils appelaient un «acte de contrition». «Enfin, s'écriaient-ils, il
-a renoncé à la politique anglaise, pour la française!»
-
-La session devait se terminer sans autre débat sur la question
-d'Orient. Pendant les trois mois qui suivirent, pour les Chambres
-comme pour les journaux, ce fut presque comme si cette question
-n'existait plus. On savait M. Thiers bien engagé à soutenir le pacha:
-cela suffisait. Et puis on était distrait par les incidents
-parlementaires. Cependant, pour être un peu perdu de vue, le péril
-extérieur n'avait pas disparu, et les négociations se poursuivaient,
-plus difficiles, plus graves que jamais: nous en reprendrons plus tard
-le récit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la
-foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministérielle.
-
-
-VI
-
-Au sortir de la discussion des fonds secrets dans la Chambre des
-pairs, c'était avec la gauche que M. Thiers était en coquetterie. Par
-quels moyens lui plaire, sans trop ébranler l'édifice social? L'idée
-lui vint d'avoir, lui aussi, son amnistie. Il lui parut d'une part que
-c'était une recette éprouvée pour se faire applaudir de l'ancienne
-opposition, et d'autre part que les 221 ne pouvaient s'offusquer de
-voir imiter M. Molé. Celui-ci, sans doute, n'avait pas laissé, en ce
-genre, grand'chose à faire. Toutefois, à y regarder de près, il y
-avait encore quelques révolutionnaires impénitents auxquels on pouvait
-rendre les moyens d'attaquer la monarchie et la société. L'amnistie de
-1837 ne s'était appliquée qu'aux condamnés politiques «alors détenus
-dans les prisons de l'État»; elle excluait ainsi les coutumaces en
-fuite, parmi lesquels étaient certains personnages importants du parti
-républicain, évadés pendant le «procès d'avril»[211]. M. Thiers
-proposa de décider que «l'amnistie, accordée par l'ordonnance du 8 mai
-1837, serait étendue à tous les individus condamnés avant ladite
-ordonnance, pour crimes ou délits politiques, qu'ils fussent ou non
-détenus dans les prisons de l'État.» Le Roi, toujours prompt aux
-mesures de clémence, s'y prêta volontiers, et, de même que la première
-amnistie avait accompagné le mariage du duc d'Orléans, la nouvelle fut
-publiée, le 27 avril, à l'occasion du mariage du duc de Nemours.
-
-[Note 211: Cf. t. II, p. 305.]
-
-Parmi les coutumaces admis ainsi à rentrer en France, les deux plus
-connus étaient Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. On les a déjà vus
-à l'oeuvre dans les conspirations des premières années du règne: de
-natures fort dissemblables, le premier, sévère et hautain, esprit
-tout ensemble cultivé et faussé, implacable mais sincère; non sans
-générosité tout en servant des opinions cruelles; le second, élégant
-et léger, bel esprit sceptique, homme de plaisir égaré dans les
-violences révolutionnaires par soif de parvenir et par une sorte de
-gaminerie destructive. À leur rentrée en France, ils eurent des
-destinées fort différentes. Cavaignac, devenu rédacteur de diverses
-feuilles démagogiques, d'abord du _Journal du peuple_, bientôt de la
-_Réforme_, n'y retrouva pas l'importance dont il avait joui aux beaux
-jours de la Société des droits de l'homme. Jalousé par ses compagnons,
-qui ne le valaient pas, leur faisant un peu l'effet du revenant d'une
-époque finie, il se sentait lui-même dépaysé dans ce monde politique
-où il reparaissait après cinq ans d'absence. Bien qu'obstiné toujours
-dans les mêmes sophismes et les mêmes passions, il était, pour le
-moment, convaincu de l'impuissance de son parti, désabusé des moyens
-violents auxquels il avait cru autrefois, et sans espoir dans le
-succès prochain de la république[212]. Malade, n'ayant que quelques
-années à vivre[213], il était de plus en plus envahi par cette
-mélancolie fatiguée, ce dégoût amer qu'avait connus Carrel et dont
-sont atteintes, tôt ou tard, toutes les âmes un peu hautes, fourvoyées
-dans le parti révolutionnaire. Marrast avait peut-être encore moins
-d'illusions sur les vices ou les sottises de son parti; mais il
-n'était pas homme à en mourir; tout au plus souffrait-il, dans sa
-délicatesse épicurienne, de certains voisinages grossiers. À la
-différence de Cavaignac, il rencontra, en revenant de l'exil,
-l'occasion d'un rôle beaucoup plus important et plus brillant que
-celui qu'il avait joué avant 1833. Il prit la direction du _National_,
-qui languissait un peu depuis la mort de Carrel, et lui donna une vie
-nouvelle. Il avait peu de fond, mais sa plume, très-française
-d'allure, était audacieuse avec grâce, perfide dans sa légèreté et
-meurtrière en se moquant. Le _National_ devint, entre ses mains, une
-des principales machines de guerre dirigées contre la monarchie, si
-bien qu'au lendemain du 24 février, la rédaction de ce journal se
-trouvera, comme par droit de victoire, presque maîtresse de la France,
-et que Marrast sera hissé à la présidence de l'Assemblée constituante,
-le premier poste de l'État à ce moment. Fortune bien passagère, il est
-vrai, car, non réélu à l'Assemblée législative, répudié par tous,
-bientôt même oublié de tous, il mourra, en 1852, sans que presque
-personne s'en aperçoive, et dans un tel dénûment qu'il ne laissera pas
-de quoi payer ses obsèques.
-
-[Note 212: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti
-républicain_, p. 334.]
-
-[Note 213: Godefroy Cavaignac devait mourir en 1845.]
-
-L'amnistie complémentaire de 1840 fut loin d'avoir le retentissement
-et la popularité de celle de 1837. La nouveauté et l'à-propos lui
-faisaient défaut. La gauche voulut bien en savoir gré au ministère,
-mais en n'y voyant qu'un à-compte. Elle attendait des satisfactions
-plus positives. Ce qu'elle voulait, c'étaient des places. Le président
-du conseil, pour donner, en cette matière, un gage éclatant de sa
-bonne volonté, fit offrir à M. Dupont de l'Eure un siége à la Cour de
-cassation. On sait ce qu'était le personnage: sa médiocrité notoire ne
-permettait pas d'attribuer sa nomination à autre chose qu'à ses
-opinions politiques; engagé depuis vingt-cinq ans dans l'opposition la
-plus étroite et la plus avancée, se posant en républicain, il
-dépassait M. Odilon Barrot et appartenait au groupe radical. L'idée de
-cette nomination plut fort aux députés de la gauche. Elle n'avait pas
-seulement à leurs yeux l'avantage d'ouvrir violemment une brèche dans
-la citadelle des fonctions publiques; elle mettait en outre à l'aise
-beaucoup d'entre eux, à la fois impatients d'accepter les faveurs du
-cabinet et embarrassés par leurs anciennes poses d'austérité
-démocratique; l'exemple d'un homme auquel, dans l'impossibilité de lui
-prêter aucune autre valeur, on avait fait un renom de rigidité et même
-de brutalité puritaines, les eût couverts, et là où cet austère aurait
-passé, tout le monde pouvait passer à sa suite. Par malheur, les
-radicaux, ayant deviné ce calcul, agirent fortement sur M. Dupont de
-l'Eure, et obtinrent de lui qu'il repoussât l'offre qui lui était
-faite. Au lieu donc de l'encouragement espéré, la gauche recevait une
-leçon, que la presse républicaine ne négligea pas de souligner avec
-force railleries. Quant à M. Thiers, il sortait de cette tentative,
-avec la figure un peu penaude d'un séducteur éconduit. Pour comble,
-vers cette même époque, c'est-à-dire à la fin d'avril et au
-commencement de mai, éclatèrent à la fois plusieurs révélations
-compromettantes sur les moyens employés par le président du conseil
-pour payer le zèle de ses amis de la presse et pour désarmer ses
-adversaires. On racontait, en citant des chiffres et des noms, l'achat
-de tel journal, la subvention accordée à telle revue, les missions
-lucratives données à tels écrivains dont l'opposition était
-gênante[214]. Et l'on trouvait piquant de rapprocher de ces faits les
-accusations de «corruption», dirigées naguère par M. Thiers et ses
-amis contre le ministère du 15 avril. Ces petits scandales
-alimentèrent quelque temps la polémique des journaux: plus tard même,
-M. Garnier-Pagès les porta à la tribune, et, malgré tout son esprit,
-le président du conseil ne put y faire qu'une réponse peu
-concluante[215].
-
-[Note 214: M. Capo de Feuillide, qui faisait une opposition très-vive
-dans le _Journal de Paris_, avait reçu une mission aux Antilles, et ce
-journal était devenu du coup ministériel. La _Presse_ disait de son
-côté: «On m'a pris le meilleur de mes rédacteurs; je le cherche
-partout; si M. le président du conseil voulait me le rendre, il me
-ferait un vrai présent, car ce rédacteur a beaucoup de talent.» Il
-s'agissait de M. Granier de Cassagnac, qui avait reçu une mission
-analogue à celle de M. Capo de Feuillide.]
-
-[Note 215: Séance du 16 mai.]
-
-Ce n'étaient pas les seules contrariétés de M. Thiers. Dans sa
-situation, tout lui devenait embarras. On le vit bien au cours des
-incidents amenés par ce qu'on appela alors «la proposition Remilly».
-Quelques explications sont nécessaires pour en faire comprendre
-l'origine et la portée. Depuis longues années, la réforme
-parlementaire figurait à côté de la réforme électorale, sur le
-programme de la gauche; si la seconde avait pour but l'extension du
-nombre des électeurs, la première tendait à diminuer dans la Chambre
-le nombre des fonctionnaires, ou même à les éliminer complétement. Le
-régime représentatif, en pénétrant tardivement sur le sol français, y
-avait trouvé une ancienne et puissante organisation administrative.
-Par leur notoriété, par leur crédit, par leur habitude des affaires
-publiques, les fonctionnaires se trouvèrent tout naturellement
-désignés aux suffrages des électeurs, et, une fois élus, ils ne
-furent pas les moins capables des députés. Toutefois, si cette
-présence des fonctionnaires au parlement offrait des avantages, elle
-avait aussi des inconvénients. D'une part, l'indépendance du député à
-l'égard du pouvoir n'était-elle pas en péril, quand il pouvait être
-tenté d'acheter, par quelque complaisance, une place ou un avancement?
-D'autre part, le fonctionnaire, membre de la Chambre, n'était-il pas
-trop distrait de sa fonction, et n'avait-il pas, sur ses collègues non
-députés, une supériorité d'influence et de faveur qui se traduisait
-par des passe-droits? Dès la Restauration, le parti libéral avait fait
-grand bruit de ces abus. Ce fut même pour lui donner satisfaction que
-la Charte de 1830 et la loi du 14 septembre suivant soumirent à la
-réélection les députés promus à des fonctions publiques salariées, et
-que la loi du 15 avril 1831 édicta des incompatibilités entre
-certaines fonctions et le mandat législatif. Malgré ces restrictions,
-le nombre des fonctionnaires députés allait sans cesse croissant: on
-en comptait 130 en 1828, 140 en 1832, 150 en 1839. Aussi l'opposition
-poussait-elle plus fort que jamais le cri de la «réforme
-parlementaire». Un député de la gauche, M. Gauguier, s'en était même
-fait une spécialité; chaque année, il reproduisait sa proposition. Le
-remède qu'il voulait appliquer était incorrect et un peu grossier:
-c'était la suppression du traitement attaché aux fonctions pendant la
-durée des sessions; on sait qu'alors les députés ne recevaient aucune
-indemnité. Présentée onze fois de 1830 à 1839, cette proposition fut
-onze fois écartée.
-
-Autant l'opposition s'obstinait à demander la réforme, autant le parti
-conservateur persistait à la repousser. Il se décidait par des raisons
-d'ordre inégal. Tout d'abord, la plupart des députés fonctionnaires
-votaient avec lui, et il répugnait à se mutiler lui-même. Par une
-considération semblable, le gouvernement hésitait à se priver d'un
-moyen d'influence sur les membres de la Chambre. C'étaient là les
-motifs inférieurs; il y en avait de plus élevés. La Chambre,
-disait-on, devait représenter la société telle qu'elle se comportait;
-or, surtout en France et avec le régime du suffrage restreint, cette
-représentation n'était plus exacte et complète, si l'on en écartait
-les fonctionnaires. Même en Angleterre, où pourtant le personnel
-administratif était beaucoup moins nombreux, soixante-dix de ses
-membres siégeaient aux Communes. Chez nous, qui n'avions pas, comme
-nos voisins d'outre-Manche, une classe élevée pour la vie publique,
-les fonctionnaires ne formaient-ils pas la partie de la nation la plus
-habituée à s'occuper des affaires générales et le faisant avec le plus
-de détachement des intérêts privés? Leur présence à la Chambre
-n'était-elle pas, dans un pays sans aristocratie, où tout se trouvait
-déraciné et comme mobilisé par la révolution, le seul moyen de garder
-quelques traditions et un peu d'esprit de suite? Leur compétence ne
-pouvait être contestée; il semblait peu conforme au bon sens de
-n'admettre que les avocats à la confection des lois et d'en écarter
-les magistrats, ou bien de faire décider les questions militaires par
-des commerçants, à l'exclusion de tout officier. On croyait découvrir,
-et l'on dénonçait volontiers, au fond de la thèse de l'opposition, un
-retour vers les idées de 1791, vers cette séparation absolue du
-législatif et de l'exécutif, que l'expérience avait condamnée et dont
-le dernier mot serait de prendre les ministres hors du parlement. Les
-fonctionnaires éloignés, par qui seraient-ils remplacés? Serait-ce par
-ces _politicians_ qui commençaient déjà à être la plaie de la
-démocratie américaine, classe nouvelle faisant son métier des
-élections et y cherchant sa fortune? Estimait-on que ce fût le moyen
-de relever la moralité de la Chambre? Enfin, la réforme parlementaire
-apparaissait à tous comme un acheminement vers cette réforme
-électorale dont le nom seul suffisait alors à effrayer l'opinion
-conservatrice. On le voit, la question était tout au moins plus
-complexe et plus embarrassante que ne le prétendait l'opposition. La
-vérité était que la France se trouvait en face d'un problème
-absolument nouveau: la conciliation d'un régime de liberté politique
-avec la centralisation administrative. L'heure n'était pas sonnée des
-transactions où se trouve d'ordinaire la solution de semblables
-problèmes. Chaque parti restait sur son terrain, l'un réclamant avec
-passion, l'autre repoussant avec terreur la réforme parlementaire.
-
-On conçoit dès lors quel fut l'étonnement lorsque, le 28 mars 1840,
-deux jours après le vote des fonds secrets, un député de l'opposition
-conservatrice, esprit «flottant et curieux de popularité[216]», M.
-Remilly, vint déposer un projet de réforme parlementaire. Son système
-était autre que celui de M. Gauguier: il proposait de décider que les
-députés «ne pourraient être promus à des fonctions salariées ni
-obtenir d'avancement pendant le cours de la législature et de l'année
-qui suivrait.» Était-ce donc que le parti conservateur se
-convertissait à la réforme qu'il avait si longtemps combattue? Non;
-c'était, sous l'empire du dépit causé par le vote des fonds secrets,
-une malice à l'adresse des députés de la gauche et de M. Thiers.
-Quelques esprits sages cependant se demandèrent tout de suite si l'on
-ne risquait pas de payer bien cher le plaisir de vexer ses
-adversaires. De ce nombre était le _Journal des Débats_. «Ce serait le
-parti conservateur, disait-il, qui, pour début d'opposition, irait
-ressusciter, après l'avoir tant de fois rejetée sans vouloir même en
-écouter les développements, la proposition de M. Gauguier! Rien ne
-serait plus contraire à ses principes et au rôle sérieux et digne qui
-lui convient. On craint, il est vrai, que la gauche n'envahisse les
-places; on penserait lui jouer un bon tour en coupant les vivres à son
-ambition, et il est facile de voir, nous en convenons, que la
-proposition de M. Remilly a mis dans un risible embarras ces héros de
-désintéressement qui croient toucher au moment de recevoir en ce monde
-la récompense de leur longue vertu... Comme épigramme, la proposition
-de M. Remilly peut être bonne et spirituelle. Mais les épigrammes ne
-sont à leur place que dans la salle des conférences; on ne propose pas
-quelque chose d'aussi sérieux qu'une loi, pour le plaisir de rire de
-la position embarrassée de ses adversaires... Vous embarrassez la
-gauche aujourd'hui, soit! Mais vous, hommes conservateurs, vous serez
-bien plus embarrassés, quand la Chambre, privée des lumières que lui
-apportent les fonctionnaires publics, se jettera à corps perdu dans
-les voies hasardeuses de la théorie. La proposition de M. Remilly
-ouvre la voie... nous voilà en pleine réforme électorale.»
-
-[Note 216: Expressions de M. Guizot.]
-
-Le premier mouvement de M. Thiers fut de chercher à étouffer dans son
-germe cette malencontreuse proposition. Il tâcha de décider les
-bureaux de la Chambre à en refuser «la lecture». Mais il ne fut suivi
-ni par les conservateurs, heureux de lui faire pièce, ni par la
-gauche, qui ne voulait pas avoir l'air de désavouer son passé[217].
-Aussi cette lecture fut-elle votée à une grande majorité (7 avril).
-Dans le bureau dont faisait partie le président du conseil, et bien
-que celui-ci eût pris plusieurs fois la parole, il n'y eut que trois
-voix dans son sens. Instruit par cet échec, M. Thiers se retourna
-lestement, et, quand vint en séance publique le débat sur la prise en
-considération, il l'appuya hautement, obtenant ainsi les félicitations
-de M. Odilon Barrot, qui, au fond, ne désirait pas plus que le
-ministre de voir aboutir la proposition. Malgré les protestations
-très-vives de M. Dupin et de quelques autres fonctionnaires députés,
-cette prise en considération fut votée, comme l'avait été la lecture,
-à une grande majorité (24 avril). Cependant certains conservateurs
-s'effrayaient de plus en plus des conséquences de l'espièglerie de M.
-Remilly. Le _Journal des Débats_ multipliait ses avertissements, et,
-de Londres, M. Guizot écrivait au duc de Broglie: «Quand le cabinet
-s'est formé, il m'a écrit en propres termes qu'il se formait sur cette
-idée: _point de réforme électorale, point de dissolution_, et il
-glisse de jour en jour dans la réforme et la dissolution.» M. Guizot
-expliquait comment, en effet, le vote de la proposition Remilly
-entraînerait une dissolution, et il ajoutait: «Il faut que cette
-proposition meure dans la commission... Pensez bien à ceci, je vous
-prie. Voyez ce que vous pouvez faire, jusqu'à quel point vous pouvez
-agir sur le cabinet. Épuisez votre pouvoir; forcez-les d'épuiser le
-leur, pour n'en pas venir à cette extrémité. J'en suis très-préoccupé
-moi-même, préoccupé avec un déplaisir infini[218].» Sur ce point du
-moins, et malgré son adhésion apparente à la proposition, M. Thiers se
-trouvait avoir le même intérêt et le même désir que M. Guizot. Il
-s'appliqua et réussit à faire entrer dans la commission nommée, le 2
-mai, pour examiner la proposition, des compères qui, tout en feignant,
-comme lui, d'être pour la réforme, étaient résolus à faire traîner les
-choses en longueur. Cette intervention du gouvernement reçut même une
-publicité dont le président du conseil se serait volontiers passé.
-L'un de ses collègues, M. Jaubert, que sa franchise indisciplinée
-rendait peu propre aux manoeuvres souterraines, avait envoyé à
-plusieurs députés, une lettre les invitant à se rendre exactement à
-leurs bureaux pour aider le ministère à «enterrer» la proposition
-Remilly. Quelques-uns des destinataires s'offusquèrent d'une
-invitation si peu voilée et la dénoncèrent dans les bureaux de la
-Chambre; la lettre fut même reproduite par les journaux, qui en firent
-grand tapage. Cette divulgation mettait en assez fâcheuse lumière le
-double jeu des ministres. La gauche devait à ses principes de paraître
-indignée; du reste, elle était réellement mécontente, sinon de la
-manoeuvre, au moins de la maladresse avec laquelle on l'avait laissé
-surprendre. Quant aux conservateurs, ils prirent plaisir à montrer le
-gouvernement réduit à «user de tous les petits expédients de la
-politique de coulisses.» Le _Journal des Débats_ résumait ainsi la
-situation: «Le ministère va de gauche à droite et de droite à gauche,
-le même jour et à la même heure. Il n'a ni plan, ni système, ni
-volonté, ni majorité assurée nulle part. C'est un perpétuel
-solliciteur de votes contradictoires. Il n'achète un succès qu'en
-faisant des concessions de principes au côté droit et en votant avec
-le côté gauche... Certes, si nous avions dans l'âme ce scepticisme
-politique inauguré le 1er mars, nous pourrions nous donner le plaisir
-de contempler ce ministère vagabond, ce gouvernement gouverné par tout
-le monde. Mais c'est là un spectacle dont le parti radical a seul le
-droit de se réjouir et qui nous inspire encore plus d'affliction que
-de pitié.»
-
-[Note 217: M. Barrot s'exprima en ces termes, dans son bureau: «Je
-n'aurais pas pris l'initiative de la proposition... Toutefois, s'il y
-a, dans les centres, des députés plus hardis que nous ou plus
-impatients, nous ne leur fermerons pas la carrière. Ils nous y
-retrouveront avec les principes que nous avons constamment professés
-et que nous ne déserterons pas. C'est pourquoi je ne m'oppose pas à sa
-lecture.»]
-
-[Note 218: _Mémoires de Guizot_, t. V, p. 351-3.]
-
-Si nous avons exposé avec quelques détails les vicissitudes de la
-proposition Remilly, ce n'est pas seulement parce qu'elles occupèrent
-alors beaucoup l'opinion, c'est aussi, et surtout parce qu'elles
-montrent bien la situation de M. Thiers, contraint d'ajourner ou
-d'esquiver toutes les questions, exposé, s'il se prononçait dans un
-sens ou dans l'autre, à compromettre des sympathies dont il croyait ne
-pouvoir se passer ou des principes qu'il savait nécessaires,
-impuissant à faire un pas sans risquer de voir son armée se débander
-par un bout ou par l'autre. Cette sorte d'immobilité, imposée par le
-souci d'un équilibre si difficile, eût été fâcheuse pour tout
-ministre; elle l'était plus encore pour M. Thiers. Il avait, par
-nature, besoin de remuer, et la curiosité du public, éveillée par son
-seul avénement, attendait de lui plus de mouvement que de tout autre.
-On s'étonnait, qu'au pouvoir depuis deux mois, il n'eût encore rien
-fait, sauf quelques exercices de bascule qui commençaient à paraître
-monotones. De là une impression de déception à laquelle le prestige du
-ministre ne pouvait longtemps résister. Les opposants se sentaient
-encouragés; le ton des journaux conservateurs ou radicaux était chaque
-jour plus dédaigneux. «Ce ministère d'escamoteurs, s'écriait le
-_National_ du 6 mai, ne s'est guère signalé jusqu'à présent que par la
-pauvreté de ses actes, unie à la prodigalité de ses promesses.» Il
-n'était pas jusqu'aux journaux de la gauche ministérielle qui, pour ne
-pas paraître complices de ces «escamotages», ne se fissent exigeants
-et grondeurs. «Il y aurait duperie, disait le _Siècle_, à soutenir un
-cabinet qui ne changerait rien à la situation.»
-
-Comment sortir de cette impasse? Une dissolution eût-elle remédié au
-mal? M. Thiers aurait-il eu chance de trouver une majorité dans des
-élections nouvelles? C'était douteux. En tout cas, il ne pouvait même
-pas l'essayer. Le Roi, en effet, tout en continuant à laisser liberté
-entière à son cabinet, et même en traitant M. Thiers sur un pied de
-confiance familière, était décidé à ne pas lui accorder la dissolution
-s'il la lui demandait, et à accepter sa démission plutôt que de lui
-laisser faire des élections avec le concours et sous l'influence de la
-gauche. C'était son droit de roi constitutionnel. Il était si résolu
-sur ce point que, vers la fin d'avril, il en entretint le maréchal
-Soult, et lui demanda si, dans ce cas, il pouvait compter sur lui pour
-former un cabinet. Le maréchal ne refusa pas, mais indiqua que M.
-Guizot devrait alors être chargé du ministère des affaires étrangères.
-Louis-Philippe, loin de faire aucune objection, prit la main du
-maréchal et le remercia. «Ceci, dit-il, sera ma ressource en cas de
-mésaventure.» L'incident fut aussitôt communiqué par M. Duchâtel à M.
-Guizot.
-
-M. Thiers pouvait ignorer le détail de ces démarches, mais il
-connaissait la résolution du Roi. Si donc il laissait parfois ses
-journaux menacer les conservateurs de la dissolution, il savait, à
-part lui, que cette menace était vaine. Et cependant, plus que tout
-autre, il comprenait l'humiliation et le péril du _statu quo_. Plein
-de ressources, si ses idées n'étaient pas toutes également bonnes, il
-était du moins rarement à court. À défaut d'une solution des
-difficultés inextricables qui l'enserraient de toutes parts, il lui
-vint à l'esprit de chercher, sur un tout autre terrain, hors des
-questions alors débattues, une diversion qui s'emparât vivement,
-violemment, des imaginations et les jetât dans une direction nouvelle.
-Cette diversion, sans doute, ne supprimerait pas les impuissances et
-les misères de la situation; mais elle les ferait oublier pendant
-quelque temps. Après, on verrait.
-
-
-VII
-
-Le 12 mai, au milieu d'une discussion sur les sucres qui, depuis
-plusieurs jours, occupait la Chambre des députés, M. de Rémusat,
-ministre de l'intérieur, demanda la parole, et, sans que rien eût fait
-prévoir une telle communication, déposa une demande de crédit d'un
-million dont il exposa ainsi les motifs: «Le Roi a ordonné à S. A. R.
-Mgr le prince de Joinville de se rendre, avec sa frégate, à l'île de
-Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'empereur
-Napoléon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir
-dignement sur la terre de France.» Après avoir rapporté comment on
-avait obtenu le consentement de l'Angleterre, le ministre indiquait
-que le corps de Napoléon serait déposé aux Invalides. «Il faut,
-dit-il, que cette sépulture auguste soit placée dans un lieu
-silencieux et sacré, où puissent le visiter avec recueillement ceux
-qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l'infortune. Il
-fut empereur et roi, il fut le souverain légitime de notre pays; à ce
-titre, il pouvait être inhumé à Saint-Denis; mais il ne faut pas à
-Napoléon la sépulture ordinaire des rois. Il faut qu'il règne et qu'il
-commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la
-patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la
-défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe. L'art élèvera sous le
-dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées,
-un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce
-monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet
-aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps.
-Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire.» M. de
-Rémusat terminait ainsi: «La monarchie de 1830 est l'unique et
-légitime héritière de tous les souvenirs dont la France
-s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui
-la première a rallié toutes les forces et concilié tous les voeux de
-la révolution française, d'élever et d'honorer sans crainte la statue
-et la tombe d'un héros populaire. Car il y a une chose, une seule, qui
-ne redoute pas la comparaison avec la gloire: c'est la liberté[219]!»
-
-[Note 219: M. de Rémusat n'est pas resté jusqu'à la fin de sa vie
-très-fier de ce morceau d'éloquence. «J'ai souvent interrogé M. de
-Rémusat sur les actes de son ministère, a écrit plus tard M. Duvergier
-de Hauranne. Il n'en regrettait aucun, à l'exception peut-être du
-discours qu'il prononça le 12 mai, pour annoncer à la Chambre le
-retour en France des cendres de Napoléon.»]
-
-La soudaineté de la nouvelle, la façon dont elle était annoncée et
-jusqu'à cette vibration inaccoutumée dans la parole de M. de Rémusat;
-la sonorité que ce nom de Napoléon conservait encore après un quart de
-siècle, au grand étonnement de ceux-là mêmes qui ne s'attendaient pas
-à faire un si grand bruit en le prononçant; tant de souvenirs
-magiques ou tragiques, depuis les Pyramides jusqu'à Sainte-Hélène,
-aussitôt évoqués dans toutes les imaginations; le contraste entre
-l'éclat de ces souvenirs et les misères parlementaires au milieu
-desquelles ils faisaient irruption; une sorte d'illusion patriotique
-qui faisait voir dans la restitution de la dépouille mortelle du
-vaincu de Waterloo, une revanche de la défaite qui, depuis vingt-cinq
-ans, pesait si lourdement sur l'âme de la France,--tout cela produisit
-une émotion extraordinaire dont il est aujourd'hui difficile de se
-faire une idée. Dans la Chambre, les affaires comme la politique
-parurent tout à coup oubliées, les coeurs battirent à l'unisson et une
-acclamation générale salua M. de Rémusat lorsqu'il descendit de la
-tribune. Les députés d'ordinaire les moins portés à la sensibilité
-étaient entraînés comme les autres. M. Thiers s'attendrissait et
-s'enorgueillissait d'un tel résultat. «N'est-ce pas une belle chose?»
-s'écriait-il en s'adressant à son voisin[220].
-
-[Note 220: Il se trouva que ce voisin était M. Duvergier de Hauranne,
-l'un des très-rares députés qui avaient résisté à l'entraînement
-général. «Oui, répondit-il, c'est une bonne blague.» «M. Thiers,
-ajoute M. Duvergier de Hauranne, en racontant cet incident, parut
-blessé de la réponse; mais l'événement prouva bientôt que je le
-flattais.» (_Notes inédites._)]
-
-L'effet fut peut-être plus grand encore hors de la Chambre. Pendant
-que les feuilles de gauche faisaient ressortir l'importance de cet
-hommage rendu à la «légitimité» de Napoléon[221], et affectaient de
-voir dans cette mesure la promesse d'une sorte de revanche de
-Waterloo, presque le préliminaire d'une marche sur le Rhin[222], le
-_Journal des Débats_, malgré son peu de goût à louer le cabinet,
-qualifiait le projet de «vraiment national» et déclarait «s'associer
-complétement à cette noble pensée[223].» Les radicaux eux-mêmes
-s'unissaient à l'émotion générale, sauf à tâcher de la détourner
-contre la monarchie[224]. Partout on ne parlait que de Napoléon. Par
-l'effet d'une sorte de communication électrique, l'émotion gagna des
-régions où d'ordinaire l'on ne s'occupait pas de ce qui se passait à
-la Chambre et où même on lisait peu les journaux. Pas une chaumière où
-la nouvelle ne pénétrât, devenant aussitôt le sujet de tous les
-entretiens, fournissant prétexte aux récits du passé, aux évocations
-des légendes guerrières. Dans les imaginations populaires, le «retour
-des cendres» prenait des proportions étranges, et semblait avoir
-quelque chose du retour de l'île d'Elbe. L'intention du président du
-conseil avait été de distraire la France de ses pensées du moment: il
-y avait, certes, réussi mieux qu'il ne s'y attendait, peut-être même
-plus qu'il ne le désirait[225].
-
-[Note 221: Le _Courrier français_ du 13 mai disait: «Le ministère peut
-s'applaudir de ce grand acte de réparation... Il restitue à Napoléon
-cette légitimité populaire qui fit sa force et son droit. C'est
-consacrer en même temps la légitimité de notre révolution et de la
-monarchie que le peuple a choisie. C'est retremper ce gouvernement à
-sa véritable source et lui donner ce baptême de la popularité qui
-semblait peu à peu s'effacer.»]
-
-[Note 222: «Dès aujourd'hui, disait encore le _Courrier français_, les
-traités de Vienne sont moralement déchirés. Il faut reconnaître dans
-cette démarche du cabinet un engagement pour l'avenir.»]
-
-[Note 223: _Journal des Débats_ du 13 mai.]
-
-[Note 224: Le _National_ du 13 mai disait: «Ces souvenirs ne vont-ils
-pas se réveiller demain, dans toute la France, comme une sanglante
-accusation contre toutes les lâchetés qui souillent depuis dix ans nos
-plus brillantes traditions?»]
-
-[Note 225: Henri Heine écrivait de Paris, le 30 mai: «Toujours lui!
-Napoléon et encore Napoléon! Il est le sujet incessant des
-conversations de chaque jour, depuis qu'on a annoncé son retour
-posthume.» (_Lutèce_, p. 79.)]
-
-M. Thiers s'était toujours fort occupé de la gloire de Napoléon.
-Ministre, il avait mis un zèle particulier à rétablir la statue de
-l'Empereur sur la colonne Vendôme et à terminer l'Arc de triomphe de
-l'Étoile[226]. Écrivain, il avait entrepris l'histoire du Consulat et
-de l'Empire. Dans ses discours comme dans ses écrits, il évoquait avec
-complaisance le souvenir des grandeurs impériales. Ayant rencontré à
-Florence, en 1837, le roi Jérôme, il se prit d'une affection très-vive
-pour le prince qui avait, à ses yeux, le prestige d'être le dernier
-frère de l'Empereur. «Je suis, lui écrivait-il le 21 juillet 1837,
-l'un des Français de ce temps les plus attachés à la glorieuse mémoire
-de Napoléon.» Et il ajoutait, dans une autre lettre au même prince, en
-1839: «Le temps viendra, je l'espère, où notre gouvernement sentira ce
-qu'il doit de soins à la famille de Napoléon. Pour moi, c'est une
-dette sacrée que je serais heureux de voir acquitter par la
-France[227].» Dans ces sentiments, il y avait, à côté d'impressions
-et d'entraînements très-sincères, une part de tactique. Nous avons
-déjà noté plusieurs fois, chez M. Thiers, la prétention d'être le plus
-«national» des hommes d'État de la monarchie nouvelle. La dévotion
-napoléonienne lui semblait faire partie de ce rôle, comme, sous la
-Restauration, il lui avait paru convenir à ses débuts d'opposant
-libéral, de réhabiliter la Révolution. On comprend dès lors que M.
-Thiers, à la recherche d'un coup de théâtre, ait pensé à ramener en
-France les cendres de Napoléon. Cette idée d'ailleurs était dans l'air
-depuis une dizaine d'années. En 1830, aussitôt après la révolution,
-une première pétition avait été adressée à la Chambre pour demander
-que le corps de l'Empereur fût réclamé à l'Angleterre et déposé sous
-la colonne Vendôme. Appuyée par le général Lamarque, mais combattue
-par M. Charles de Lameth[228], la pétition avait été écartée[229]. Ce
-fut même pour Victor Hugo, alors l'un des pontifes de la religion
-napoléonienne, l'occasion d'imprécations poétiques contre ces «trois
-cents avocats» qui osaient «chicaner un tombeau» au grand Empereur.
-Et, s'adressant à ce dernier, il lui disait:
-
- Dors, nous t'irons chercher! Le jour viendra peut-être;
- Car nous t'avons pour dieu, sans t'avoir eu pour maître[230].
-
-L'année suivante, nouvelle pétition: cette fois, malgré l'opposition
-de La Fayette, la Chambre avait voté le renvoi aux ministres[231]. Le
-même fait s'était reproduit en 1834. Depuis lors, la question avait
-paru sommeiller.
-
-[Note 226: La statue fut inaugurée en 1833, et l'Arc de triomphe en
-1836.]
-
-[Note 227: _Mémoires et Correspondance du roi Jérôme et de la reine
-Catherine._]
-
-[Note 228: «N'oublions pas, disait M. de Lameth, que Napoléon a
-détruit la liberté de son pays et qu'il a été cause, par son ambition,
-de l'invasion de la France.» Puis, faisant allusion à certaines
-agitations bonapartistes: «Il existe déjà parmi nous trop de ferments
-de discorde, n'en augmentons pas le nombre.»]
-
-[Note 229: 7 octobre 1830.]
-
-[Note 230: Cette pièce, intitulée _À la Colonne_ et datée du 9 octobre
-1830, a été insérée dans les _Chants du crépuscule_.]
-
-[Note 231: 13 septembre 1831.--«Napoléon, dit La Fayette, a comprimé
-l'anarchie; il ne faut pas que ses cendres viennent l'accroître
-aujourd'hui.»]
-
-Quand, en 1840, M. Thiers s'avisa subitement de la réveiller, ce fut
-au duc d'Orléans qu'il s'en ouvrit d'abord. L'idée ne pouvait manquer
-de sourire au patriotisme du prince, qui en parla au Roi. Celui-ci,
-d'âge et de caractère plus rassis, manifesta d'abord quelque
-répugnance et quelque hésitation. N'était-il pas permis, au lendemain
-de la tentative de Strasbourg, de ne pas regarder comme absolument
-inoffensive une si retentissante glorification de l'Empereur? Lorsque
-l'opposition reprochait amèrement à la politique royale sa modestie
-pacifique, cette évocation d'un passé de guerre et de gloire ne
-risquait-elle pas de fournir prétexte à un parallèle désobligeant, ou
-tout au moins d'exciter des prétentions que notre diplomatie ne
-pouvait alors satisfaire? Enfin, au dehors, en présence des
-complications chaque jour plus inquiétantes de la question d'Orient,
-le nom de Napoléon ne paraîtrait-il pas une sorte de menace qui
-augmenterait encore les défiances des autres puissances et les
-encouragerait à reformer contre nous la vieille coalition? On conçoit
-que toutes ces objections se soient présentées à l'esprit de
-Louis-Philippe. Mais ce politique qui avait des côtés railleurs et
-sceptiques, en avait aussi de «sensibles»: c'était comme les
-différentes marques du dix-huitième siècle auquel il se rattachait par
-son éducation. Il mettait une sorte de coquetterie à s'associer
-vivement à tout sentiment généreux. Étranger à cette jalousie
-rétrospective qu'éprouvent d'ordinaire les gouvernements nouveaux à
-l'endroit de leurs prédécesseurs, il se faisait honneur d'exalter
-indistinctement «toutes les gloires de la France»: ce sont les mots
-mêmes qu'il inscrivait au fronton de Versailles, et, loyalement fidèle
-à cette devise, il rendait hommage, dans son musée, à toutes les
-grandeurs anciennes ou récentes, sans se demander s'il n'éveillait pas
-ainsi, pour la vieille royauté des Bourbons ou pour l'empire moderne
-des Bonaparte, des sympathies que pouvaient exploiter les ennemis de
-la monarchie de Juillet[232]. On eût dit même que, dans cette
-glorification si désintéressée du passé, il avait une complaisance
-particulière pour Napoléon. Qui compterait tous les hommages rendus,
-depuis 1840, à cette redoutable mémoire? Peut-être était-ce
-imprudent; mais il y avait bien quelque grandeur dans la sécurité avec
-laquelle le roi constitutionnel et pacifique s'exposait à toutes les
-comparaisons, confiant dans le bienfait fécond de la paix, dans la
-supériorité et le prestige du gouvernement libre. Louis-Philippe ne
-fit donc pas une longue résistance à l'idée de M. Thiers. D'ailleurs,
-cette idée était de celles qu'on pouvait ne pas soulever; mais, une
-fois soulevée, il était malaisé de l'écarter: d'autant que le
-ministre, soucieux de se faire honneur de son initiative, n'était pas
-homme à taire l'obstacle devant lequel il aurait été obligé de
-s'arrêter. Le Roi pouvait-il se faire accuser par l'opposition de
-laisser volontairement un tel trophée aux mains de l'Angleterre?
-Aussi, après quelques hésitations, avait-il pris promptement son
-parti, et, le 1er mai, en recevant, à l'occasion de la Saint-Philippe,
-les compliments de ses ministres: «Je veux, dit-il à M. Thiers, vous
-faire mon cadeau de fête. Vous désiriez faire rapporter en France les
-restes mortels de Napoléon; j'y consens. Entendez-vous à ce sujet avec
-le cabinet britannique. Nous enverrons Joinville à Sainte-Hélène.»
-
-[Note 232: En octobre 1847, recevant Jérôme Bonaparte et son fils,
-Louis-Philippe les engageait à visiter Versailles, «où, disait-il, il
-avait mis en présence les deux grandes figures de la France, Louis XIV
-et l'Empereur».]
-
-Louis-Philippe gagné, M. Thiers avait dû, avant de rien dire aux
-Chambres françaises, obtenir le consentement de l'Angleterre. Ce fut
-l'affaire de M. Guizot, qui ne s'attendait pas à pareille mission. «Si
-vous réussissez, lui écrivait le président du conseil, cela vous fera
-autant d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
-personnelle du succès... Le Roi y tient autant que moi, et ce n'est
-pas peu dire.» À la première ouverture, lord Palmerston, fort surpris,
-ne put cacher un sourire railleur qui trahissait ce qu'il pensait de
-cette politique sentimentale. Toutefois, il n'hésita pas, et, deux
-jours après, le consentement était donné. Le ministre anglais se
-montrait d'autant plus empressé à ne pas nous refuser cette
-satisfaction un peu vaine, qu'il nous faisait alors échec sur le
-terrain des réalités, et s'apprêtait à nous jouer un méchant tour. Il
-croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait là plus
-d'embarras que de force. «Le gouvernement français, écrivait-il à son
-frère, le 13 mai 1840, nous a demandé de rapporter de Sainte-Hélène
-les cendres de Napoléon. Nous avons accordé cette permission. Voilà
-une requête bien française! (_This is a thoroughly french request._)
-Mais il aurait été absurde de notre part de ne pas l'accorder. Aussi
-nous sommes-nous fait un mérite de l'accorder promptement et de bonne
-grâce[233].» En même temps, il adressait à son ambassadeur à Paris une
-dépêche ostensible, où il le chargeait d'assurer M. Thiers du
-«plaisir» avec lequel il avait accédé à sa demande. «Le gouvernement
-de Sa Majesté, ajoutait-il, espère que la promptitude de cette réponse
-sera considérée en France comme une preuve de son désir d'effacer
-toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie de
-l'Empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la
-nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que, si
-de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront
-ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de
-Napoléon.» Nobles paroles que, quelques jours après, M. de Rémusat
-citait dans son exposé des motifs, et qui soulevaient les
-applaudissements de la Chambre française[234].
-
-[Note 233: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 40.]
-
-[Note 234: M. Élias REGNAULT (_Histoire de Huit ans_, t. I, p. 142)
-attribue à la négociation poursuivie avec le cabinet anglais, une
-origine très-singulière. Ce serait O'Connell qui, circonvenu par un
-des parents de l'Empereur, aurait le premier averti lord Palmerston de
-son intention de proposer à la Chambre des communes la restitution des
-restes de Napoléon. Lord Palmerston aurait alors informé M. Thiers
-qu'il serait obligé de répondre à O'Connell que jamais le gouvernement
-français n'avait demandé cette restitution. M. Thiers n'aurait fait sa
-démarche que sur cette provocation. Dans les documents français et
-anglais, notamment dans la correspondance de lord Palmerston, rien ne
-confirme et tout contredit cette version, évidemment inventée par les
-républicains pour diminuer aux yeux des patriotes l'initiative du
-gouvernement de Juillet.]
-
-Lord Palmerston ne se trompait pas, en prévoyant les embarras que
-cette affaire causerait au gouvernement français. L'émotion et
-l'excitation produites par la communication de M. de Rémusat à la
-Chambre des députés, loin de se calmer les jours suivants, ne firent
-qu'augmenter. Seulement l'unanimité dans l'approbation, cette sorte de
-baiser Lamourette dont le spectacle avait attendri M. Thiers, ne dura
-pas. Les bonapartistes, qui voulaient tourner à leur profit
-l'agitation des esprits, se plaignirent qu'on n'en faisait pas encore
-assez. Envoyer une frégate, quelle mesquinerie! il fallait toute une
-escadre. On avait annoncé l'intention de faire voyager le corps par
-eau du Havre à Paris: c'est qu'on avait peur de le mettre en contact
-avec les populations et de provoquer ainsi des ovations trop
-redoutables. L'église des Invalides ne paraissait pas un mausolée
-assez extraordinaire et assez unique: le corps devait être placé sous
-la colonne Vendôme. Enfin le gouvernement prétendait déposer sur le
-tombeau l'épée d'Austerlitz: on lui déniait le droit de disposer d'une
-relique qu'il n'était pas digne de toucher et qui d'ailleurs était la
-propriété des héritiers de Napoléon. Ces exagérations bonapartistes
-trouvaient un écho passionné dans la presse de gauche. Sous l'action
-de ces polémiques, l'opinion, surtout dans les classes populaires,
-s'échauffait chaque jour davantage. Par un contre-coup naturel, dans
-des régions plus hautes et plus froides, on se prenait à raisonner
-l'entraînement de la première heure et à se demander avec inquiétude
-où l'on allait. N'avait-on travaillé qu'à préparer une explosion à la
-fois césarienne et révolutionnaire? Le danger du moment n'était pas le
-seul dont on fût troublé: que pourrait être, après plusieurs mois
-d'une pareille excitation, la cérémonie même du retour des cendres,
-avec l'immense concours de population qui en serait l'accompagnement?
-On sentait donc la nécessité de jeter un peu d'eau sur ce feu. Le
-_Journal des Débats_ s'y essaya et, sans retirer son approbation à la
-mesure, il s'éleva contre les excès d'un enthousiasme fanatique. Il ne
-faut pas, disait-il, dénaturer le projet, confondre, dans l'hommage
-rendu, le régime impérial qui n'est pas à regretter, avec l'Empereur
-qu'il convient d'honorer[235]. Mais ces distinctions soulevèrent des
-protestations indignées de la part des journaux de gauche et de centre
-gauche. «Dans le culte de reconnaissance que nous rendons à la mémoire
-de l'Empereur, s'écria le _Courrier français_, nous ne séparons pas ce
-que le ciel a uni...; le conquérant, le législateur, l'administrateur,
-le missionnaire de la révolution française, voilà ce que nous voulons
-honorer;» et il ne s'agit pas seulement d'un hommage, mais d'une
-«expiation à laquelle la France tout entière est intéressée». Le
-_Siècle_ s'exprimait de même. Le _Constitutionnel_ blâmait aussi les
-«réserves hypocrites du _Journal des Débats_». Tel était, du reste, le
-diapason auquel les journaux se trouvaient montés, que le _Siècle_
-parlait de la «sublime agonie de Sainte-Hélène, aussi résignée que
-celle du Christ, et qui avait duré plus longtemps»[236].
-
-[Note 235: _Journal des Débats_ du 22 mai.]
-
-[Note 236: Articles du 23, du 24 et du 29 mai 1840.]
-
-On put croire un moment que la Chambre se laisserait entraîner dans la
-même voie. La commission chargée d'examiner le crédit d'un million
-demandé par le gouvernement, le porta d'enthousiasme à deux millions,
-ajouta aux honneurs projetés l'érection d'une statue équestre, et se
-fit donner par le ministre l'assurance que d'autres navires
-accompagneraient la frégate montée par le prince de Joinville. Le
-rapport, rédigé par le maréchal Clauzel, semblait découpé dans
-quelqu'un des journaux que nous venons de citer. «Napoléon, y
-lisait-on, n'est pas seulement pour nous le grand capitaine; nous
-voyons en lui le souverain et le législateur.» Et, après avoir bien
-indiqué qu'il poursuivait l'apothéose sans réserve de celui qu'il
-appelait «le héros national», le rapporteur daignait féliciter le Roi
-de son «empressement» à «consacrer cette illustre mémoire».
-
-En séance (26 mai), la discussion fut courte. Après une escarmouche
-entre deux députés de la gauche, M. Glais-Bizoin et M. Gauguier, le
-premier protestant contre le rétablissement du «culte napoléonien», le
-second déclarant que «Dieu avait paru étonné du génie surhumain de
-Napoléon» et vouant à «l'ignominie» ceux qui osaient critiquer un tel
-homme, M. de Lamartine demanda la parole. Presque seul des poëtes de
-son temps, il avait su résister à la fascination qui égarait alors
-tant d'imaginations; dès 1821, dans sa belle «méditation» sur
-Bonaparte, il n'avait tu ni ses fautes, ni même ses crimes. Aussi se
-trouva-t-il l'esprit plus libre que d'autres, en 1840, pour voir à
-quels dangers on s'exposait. «Les cendres de Napoléon ne sont pas
-éteintes, écrivait-il à un de ses amis, et l'on en souffle les
-étincelles.» M. Thiers, informé de ces dispositions, avait tâché de
-détourner un si brillant contradicteur d'intervenir dans la
-discussion. «Non, répondit ce dernier, il faut décourager les
-imitateurs de Napoléon.--Oh! dit le ministre, quelqu'un peut-il songer
-à l'imiter?--Vous avez raison, reprit M. de Lamartine, je voulais dire
-les parodistes de Napoléon[237].» Le mot avait eu grand succès dans
-les salons où l'on n'aimait pas M. Thiers. Ces préliminaires étaient
-plus ou moins connus du monde parlementaire; aussi la curiosité
-fut-elle vivement excitée quand le poëte orateur parut à la tribune.
-Bien que désapprouvant au fond la mesure, il n'alla pas jusqu'à la
-combattre. «Ce n'est pas sans un certain regret, dit-il, que je vois
-les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher
-au milieu de l'Océan, où l'admiration et la pitié de l'univers
-allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers
-l'abîme de ses malheurs... Mais le jour où l'on offrait à la France de
-lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour
-la recevoir....Recevons-la donc avec recueillement, mais sans
-fanatisme..... Je vais faire un aveu pénible; qu'il retombe tout
-entier sur moi, j'en accepte l'impopularité d'un jour. Quoique
-admirateur de ce grand homme, je n'ai pas un enthousiasme sans
-souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette
-mémoire. Je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte
-de la force, que l'on voit, depuis quelque temps, se substituer, dans
-l'esprit de la nation, à la religion sérieuse de la liberté. Je ne
-crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de
-surexciter les bouillonnements déjà trop impétueux du sang français
-qu'on nous représente comme impatient de couler après une trêve de
-vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du
-monde, pouvait être la honte des nations... Nous, qui prenons la
-liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne
-séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce
-qui l'éblouit que ce qui le sert. N'effaçons pas tant, n'amoindrissons
-pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle,
-représentative, pacifique. Elle finirait par disparaître aux yeux du
-peuple.» L'orateur avait entendu sans doute «les ministres assurer que
-ce trône ne se rapetisserait pas devant un pareil tombeau, que ces
-ovations, que ces cortéges, que ces couronnements posthumes de ce
-qu'ils appelaient une légitimité, que ce grand mouvement donné, par
-l'impulsion même du gouvernement, au sentiment des masses, que cet
-ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles
-prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires,
-ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du
-succès, tout cela n'avait aucun danger pour l'avenir de la monarchie
-représentative.» Mais, malgré ces assurances il demeurait inquiet et
-il invitait la France, en honorant cette grande mémoire, à bien faire
-voir «qu'elle ne voulait susciter de cette cendre, ni la guerre, ni la
-tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des
-imitateurs».
-
-[Note 237: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, du 27 mai
-1840. (_Documents inédits._)]
-
-L'effet fut grand. Personne ne se trouva en état de répondre à cette
-parole, magnifique comme toujours, et cette fois admirablement sensée.
-M. Odilon Barrot se borna à donner, en quelques phrases assez ternes,
-son adhésion à la mesure proposée. Quant à M. Thiers, trop embarrassé
-de ce que devenait le mouvement dont il avait donné le signal, pour en
-prendre la défense contre M. de Lamartine, mais n'osant pas davantage
-le désavouer, il resta muet sur son banc. Ce fut à peine si, après la
-clôture, il intervint d'un mot pour déclarer qu'il adhérait à
-l'augmentation de crédits proposée par la commission; il tâchait, à la
-vérité, d'en diminuer la portée politique en l'expliquant par
-l'insuffisance des devis primitifs. En dépit du ministre et à
-l'étonnement général, il se trouva, dans la Chambre, une majorité pour
-repousser les conclusions de la commission et revenir au chiffre
-primitivement proposé, majorité assez hétérogène, composée de
-conservateurs inquiets pour la monarchie et de libéraux de gauche
-inquiets pour la liberté. Aucun de ceux qui composaient cette majorité
-n'ignorait qu'en fait le crédit d'un million serait sûrement dépassé;
-mais leur vote était une façon d'adhérer aux paroles de M. de
-Lamartine; c'était aussi une leçon à l'adresse de M. Thiers.
-
-La décision de la Chambre souleva un immense cri de colère dans toute
-la presse de gauche et de centre gauche. Pendant que le _Journal des
-Débats_, presque seul à se féliciter, disait d'un accent triomphant:
-«La Chambre nous a vengés», le _Constitutionnel_ déclarait «cette
-séance déplorable»; le _Temps_ ajoutait: «La discussion a commencé par
-le ridicule et fini par la honte»; le _Courrier français_ flétrissait
-la majorité qui «avait donné raison aux détracteurs de Napoléon» et
-«détruit l'effet de la réparation que le ministère avait proposée»; il
-reprochait à M. Barrot et à M. Thiers de s'être laissé «paralyser,» et
-déplorait surtout qu'un «grand nombre» des députés de la gauche
-figurassent dans la majorité; «on ne doit pas quitter le drapeau des
-bleus, disait-il à ces dissidents; quand on est de souche
-révolutionnaire, répudier les lois, l'ordre, les batailles et
-l'administration de l'Empire, c'est presque renier sa croyance[238]».
-L'occasion parut bonne aux Bonaparte pour se mettre en avant, et
-l'ex-roi Joseph, frère aîné de Napoléon, qui vivait à Londres sous le
-nom de comte de Survilliers, écrivit au maréchal Clauzel une lettre,
-aussitôt publiée, où il offrait deux millions, l'un pour les débris de
-la garde, l'autre pour remplacer le crédit refusé par la Chambre; il
-est vrai que ces deux millions étaient en papier, en rescriptions ou
-délégations provenant de la liste civile de l'Empereur, c'est-à-dire
-en créances non reconnues par l'État français: libéralité peu coûteuse
-à celui qui la proposait, et peu profitable à ceux auxquels on
-l'offrait. En même temps, une souscription fut ouverte par le
-_Constitutionnel_, le _Messager_, le _Courrier français_, le _Siècle_,
-le _Temps_, le _Commerce_, pour réunir les deux millions refusés par
-la Chambre. Vainement dénonçait-on au ministère ce qu'il y avait de
-peu constitutionnel à provoquer une protestation contre une décision
-législative, vainement l'avertissait-on que «cette souscription
-tuerait la Chambre si elle réussissait», vainement lui montrait-on,
-dans le comité de souscription, «un noyau de pensées et de sentiments
-bonapartistes», dangereux dès maintenant, plus dangereux encore au
-jour des funérailles[239], M. Thiers ne voulait même pas ou ne pouvait
-empêcher les journaux qui semblaient entièrement à sa dévotion, de
-prendre part à cette campagne. Plus que jamais il était débordé; aussi
-le _Journal des Débats_ répondait-il à un sentiment devenu assez
-général, quand il adressait au président du conseil cette sévère
-remontrance: «Ce n'est pas tout de concevoir une grande pensée, mais
-dont l'exécution a incontestablement ses embarras et ses dangers. On
-ne jette pas, dans un pays, une idée comme celle de ramener les
-cendres de Napoléon, pour l'abandonner à tous les caprices des
-partis... Le gouvernement devait avoir tout calculé, prévu... Mais, au
-lieu de faire la loi aux partis et de leur imposer l'exécution de son
-plan, il va à la dérive, laissant modifier son projet par une
-commission, puis modifier le projet de la commission par la Chambre,
-et finissant par livrer la question à qui? aux partis eux-mêmes qu'on
-érige en tribunal d'appel contre un vote législatif[240].»
-
-[Note 238: Articles du 27 et du 28 mai 1840.]
-
-[Note 239: _Journal des Débats_, 29 mai 1840.]
-
-[Note 240: Article du 31 mai 1840.]
-
-Cependant il fut bientôt visible que cette souscription, commencée à
-si grand fracas et jugée un moment si menaçante, n'aurait qu'un
-résultat misérable. Au bout de quelques jours, on n'en était qu'à
-vingt-cinq mille francs, et rien n'indiquait qu'en persévérant, on
-réussirait mieux. En outre, parmi les députés de la gauche, les
-divergences qui s'étaient déjà produites lors du vote, devenaient
-chaque jour plus profondes et plus aigres. Certains d'entre eux, de
-moins en moins disposés à se laisser compromettre dans ce réveil
-bonapartiste, menaçaient d'une protestation publique. Fort embarrassé
-et inquiet, mais ne voulant pas prendre sur lui l'impopularité
-d'arrêter cette souscription, M. Thiers obtint de M. Odilon Barrot,
-toujours dévoué, qu'il écrivît une lettre pour la déconseiller. Les
-journaux saisirent l'occasion offerte de sortir de l'impasse où ils
-s'étaient fourvoyés, et annoncèrent, le 1er juin, l'abandon de la
-souscription. Leur ressentiment contre ceux qui ne les avaient pas
-suivis fut d'autant plus vif que leur insuccès avait été plus
-mortifiant[241]. Toutefois, après quelques jours d'amères
-récriminations, le silence finit par se faire, et, au moins dans la
-presse et à la tribune, on ne parla plus de Napoléon.
-
-[Note 241: Le _Courrier français_ disait, par exemple, le 4 juin 1840:
-«Il se passera bien du temps et il faudra bien des actes, avant que
-nous puissions reprendre confiance dans la fermeté du ministère, dans
-notre propre parti.»]
-
-Le résultat le plus clair de la campagne, si brillamment mise en train
-par M. Thiers, était donc, au bout de quelques semaines, d'avoir agité
-les esprits, réveillé des idées dangereuses pour la monarchie et la
-liberté, alarmé les conservateurs, jeté la division et le désarroi
-dans la gauche, et exposé le cabinet à son premier échec
-parlementaire. C'était tout le contraire de ce que le président du
-conseil avait espéré de sa diversion. Loin d'avoir supprimé ou rejeté
-au second plan ses embarras, il se trouvait les avoir aggravés. Son
-renom d'habileté en était ébranlé, et, parmi ceux-là mêmes qui
-attendaient le plus de lui, quelques-uns en venaient à se demander
-s'il n'était pas un étourdi téméraire. Avait-il produit meilleur effet
-hors frontières? Moins exclusivement préoccupé de la popularité qu'il
-cherchait à obtenir ainsi en France, plus attentif à suivre, en
-Europe, l'effort de ceux qui travaillaient à éveiller contre nous les
-susceptibilités et les défiances des puissances, il se fût aperçu que
-les démarches et les paroles par lesquelles il croyait seulement
-donner une satisfaction platonique à l'amour-propre national,
-retentissaient comme une menace aux oreilles d'étrangers déjà
-prévenus, et compliquaient singulièrement les difficultés de la crise
-où les événements d'Orient avaient jeté notre diplomatie. Ces
-chancelleries du continent, qui s'étaient déjà figuré, l'année
-précédente, que le maréchal Soult voulait «guerroyer» et «chercher les
-traces de Napoléon», trouvaient naturellement à s'effaroucher plus
-encore de l'attitude prise par son successeur[242]. Le vieux roi de
-Prusse, malgré sa modération et sa sympathie pour la royauté de
-Juillet, disait au général de Ségur: «Ah! la France! Dieu veuille
-qu'elle soit sage! Et cette translation des cendres de Napoléon,
-est-ce que vous n'êtes pas inquiet de l'effet qu'elle va produire?
-Pour moi, je vous avoue que j'en suis effrayé.» Ces alarmes et ces
-méfiances des puissances se manifestaient parfois trop ouvertement
-pour que M. Thiers pût les ignorer; mais il affectait d'en être plus
-fier qu'embarrassé. Ses journaux y montraient un hommage rendu à «son
-ardent amour de la dignité nationale», à sa volonté de donner «à la
-révolution de Juillet une noble et forte attitude au dehors».
-
-[Note 242: M. Thiers d'ailleurs était, depuis la coalition, suspect à
-l'Europe. Dès le 14 mai 1839, M. de Barante écrivait à M. Bresson: «M.
-Thiers est devenu un véritable épouvantail; on se trouble au nom de
-celui que la renommée présente comme livré à une imagination
-turbulente.» (_Documents inédits._)]
-
-Cependant, les négociations continuaient avec l'Angleterre, pour
-régler les mesures d'exécution. Quand tout fut convenu, et que, le 7
-juillet, la frégate la _Belle Poule_ mit à la voile pour
-Sainte-Hélène, sous les ordres du prince de Joinville, l'attention
-publique était ailleurs. Seuls quelques esprits prévoyants pensaient
-encore avec inquiétude à la grande émotion du retour. «De loin,
-écrivait alors Henri Heine, s'avance vers nous, à pas mesurés et de
-plus en plus menaçants, le corps du géant de Sainte-Hélène.» Mais bien
-des événements se passeront avant que ce revenant ne débarque, et,
-quand il arrivera, le ministère du 1er mars ne sera plus là pour le
-recevoir.
-
-
-VIII
-
-Toujours en quête de diversions aux difficultés de sa situation
-parlementaire, M. Thiers en trouvait parfois de moins bruyantes et de
-plus utiles que l'évocation des souvenirs napoléoniens: telles
-étaient les nombreuses lois d'affaires vers lesquelles il tâchait
-d'attirer l'activité du parlement et l'attention du public. C'est le
-mérite, parfois un peu oublié, des Chambres de la monarchie de
-Juillet, qu'au moment où on les croit absorbées, entravées,
-stérilisées par les dissensions et les intrigues politiques, l'oeuvre
-législative se poursuive, souvent un peu dans l'ombre et sans grand
-bruit, mais généralement intelligente et féconde. Rarement les lois
-ont été plus sagement faites et plus soigneusement rédigées; la
-meilleure preuve n'en est-elle pas dans ce fait que beaucoup des
-dispositions organiques qui nous régissent encore, datent de cette
-époque? Sans doute il ne saurait entrer dans le plan d'une histoire
-politique d'analyser ces lois, de raconter en détail les débats d'où
-elles sont sorties: ces renseignements se trouvent dans les traités
-spéciaux de jurisprudence ou d'administration; mais ce qui nous
-appartient, c'est de mentionner l'importance des résultats obtenus, et
-de rappeler qu'on ne saurait, en les négligeant, juger équitablement
-le régime et les hommes.
-
-Pour ne parler que de la session qui nous occupe en ce moment, celle
-de 1840, le ministère du 1er mars, réussit en quelques mois à mener à
-bonne fin et à faire voter par les deux Chambres plusieurs lois, dont
-quelques-unes importaient grandement à la prospérité matérielle du
-pays: prorogation jusqu'en 1867 du privilége de la Banque de France
-qui était près d'expirer; abolition du monopole pour la fabrication du
-sel; impulsion donnée à la construction, déjà trop retardée, des
-chemins de fer, et subventions accordées, sous différentes formes, aux
-compagnies concessionnaires hors d'état de remplir leurs obligations;
-création ou achèvement de divers canaux et amélioration de la
-navigation de plusieurs rivières; établissement d'un service de
-bateaux à vapeur entre nos grands ports et l'Amérique. Les deux
-Chambres eurent aussi une discussion importante sur cette question de
-la conversion des rentes qui, depuis le jour où elle s'était trouvée
-si malheureusement mêlée à la chute du ministère du 11 octobre, avait
-été plusieurs fois soulevée, sans pouvoir jamais aboutir. En 1840,
-comme en 1836 et 1838, la conversion trouva bon accueil au
-Palais-Bourbon, et échoua au Luxembourg; les pairs, en la repoussant,
-se conformaient à la pensée connue du Roi et peut-être subissaient son
-influence. Louis-Philippe était fort animé sur ce sujet; il redoutait
-beaucoup pour son gouvernement le mécontentement possible des
-rentiers, et ne se rendait pas suffisamment compte de l'avantage
-qu'une telle mesure pouvait avoir pour les finances de l'État. Que ce
-fût par ménagement pour la couronne ou par l'effet de ses propres
-hésitations, le cabinet soutint mollement la mesure, surtout devant la
-Chambre des pairs. Indiquons encore, parmi les problèmes toujours
-débattus et jamais résolus d'une façon définitive, l'inextricable
-question des sucres qui occupa, sans résultat satisfaisant, plusieurs
-séances des deux assemblées. Enfin signalons, dans la Chambre des
-pairs, la discussion, très-approfondie et très-honorable pour les
-législateurs de ce temps, de deux lois qui ne devaient être soumises à
-l'autre Chambre que dans la session suivante: c'était la loi sur
-l'expropriation pour cause d'utilité publique et celle sur le travail
-des enfants dans les manufactures, destinées l'une et l'autre à
-résoudre des problèmes nés récemment de la transformation économique,
-et à opérer, en des matières particulièrement graves, la conciliation
-toujours fort délicate des droits et des devoirs de l'État avec ceux
-de la propriété et de la famille.
-
-L'initiative de plusieurs de ces lois avait été prise par le ministère
-du 12 mai; mais c'était le cabinet du 1er mars qui en avait pressé
-l'examen, soutenu et dirigé la discussion. Chacun de ses membres
-prenait sa part de cette oeuvre. Entre tous, le ministre des travaux
-publics, le comte Jaubert, profitait de l'excellent état des finances
-pour beaucoup entreprendre; on eût presque dit que l'ancien
-doctrinaire cherchait, par cette activité un peu fiévreuse, à étourdir
-les scrupules que devait parfois éveiller chez lui la politique du
-président du conseil.[243] Ce n'est pas cependant que M. Thiers fût
-disposé à laisser toute la charge et tout l'honneur aux ministres
-spéciaux. Il mettait, au contraire, comme il avait déjà fait en 1836,
-son amour-propre à se substituer à eux, à intervenir de sa personne
-sur les sujets les plus divers et souvent les plus techniques. Ouvrez
-la collection des discours qu'il a prononcés à cette époque: vous en
-trouverez, à quelques jours de distance, sur la conversion de la
-rente, sur la question des sucres, sur le privilége de la Banque, sur
-la colonisation, sur la garantie d'intérêts à accorder au chemin de
-fer d'Orléans, sur la navigation intérieure, sur les paquebots
-transatlantiques. Cette prodigieuse facilité à parler de tout si
-hardiment et si agréablement, cette universelle compétence ne
-contribuaient pas peu au prestige du premier ministre[244]; si elle
-n'en imposait pas toujours également au petit nombre des gens qui
-connaissaient à fond la question particulière, elle éblouissait les
-ignorants et les superficiels qui forment la masse des assemblées.
-Souvent, du reste, dans ces débats, M. Thiers servait utilement la
-cause du bon sens et de la tradition contre les utopies envieuses et
-ruineuses de la gauche: témoin le très-remarquable discours par lequel
-il justifia la prorogation du privilége de la Banque contre les
-détracteurs jaloux de la prétendue «aristocratie financière»; en cette
-circonstance, son succès fut si complet qu'au moment du vote, il n'y
-eut pas plus de 58 boules noires dans l'urne. M. Thiers attirait ainsi
-tous les regards. Des membres du cabinet, on ne voyait guère que lui,
-on n'entendait que lui. Les autres ministres en étaient mortifiés et
-se plaignaient parfois tout bas de leur chef, mais sans rien faire
-pour reprendre leur rang. M. de Rémusat lui-même, que sa brillante
-intelligence eût pu faire prétendre à un rôle considérable et sur
-lequel les conservateurs avaient compté pour faire contre-poids aux
-tendances du président du conseil vers la gauche, s'était laissé, dès
-le premier jour, absorber, dominer, annuler. Il s'en apercevait, en
-plaisantait le premier et croyait ainsi sauver sa dignité. M. Thiers
-avait pris, du reste, l'habitude de ne pas se gêner avec ses
-collègues, rudoyant ceux qui témoignaient quelque velléité
-d'indépendance et ne s'inquiétant pas de ménager leur amour-propre.
-C'est ainsi qu'un jour, à dîner chez M. de Rémusat et en présence de
-M. Cousin, il fit, contre les politiques philosophes, une sortie assez
-semblable au morceau de Napoléon contre les idéologues, et chanta,
-avec un égoïsme naïf, une sorte d'hymne sur le plaisir de présider un
-ministère dont il était le maître et avec lequel il n'avait pas à
-compter[245].
-
-[Note 243: Cf, sur la situation budgétaire, ce que j'ai dit au tome
-III, p. 247 à 250.]
-
-[Note 244: Henri Heine écrivait le 20 mai 1840: «M. Thiers a gagné de
-nouveaux lauriers par la clarté convaincante avec laquelle il a
-traité, dans la Chambre, les sujets les plus arides et les plus
-embrouillés... Cet homme connaît tout; nous devons regretter qu'il
-n'ait pas étudié la philosophie allemande: il saurait l'expliquer
-également.» (_Lutèce_, p. 60.)]
-
-[Note 245: _Documents inédits._]
-
-En même temps qu'il cherchait à se poser en homme d'affaires, ayant la
-sollicitude et l'intelligence des intérêts matériels, M. Thiers se
-plaisait à faire vibrer, de temps à autre, des cordes plus hautes et
-plus généreuses. À ce titre, on ne peut passer sous silence le
-discours qu'il prononça sur les crédits demandés pour l'Algérie.
-Lorsque le moment sera venu de reprendre le récit des guerres
-africaines, nous aurons occasion de dire l'origine et les conséquences
-de ce débat; quant à présent, il importe seulement de mettre en
-lumière la netteté et la fierté patriotique avec lesquelles le
-ministre proclama la nécessité, pour le gouvernement français, de «se
-maintenir» et de «se maintenir grandement en Afrique», rejeta, comme
-un «système absurde», «l'occupation restreinte» et déclara bien haut
-qu'il fallait «faire une guerre heureuse à Abd-el-Kader». Aucun
-ministre n'avait encore parlé sur ce ton de l'oeuvre de la France au
-delà de la Méditerranée. Le président du conseil termina ces
-déclarations par quelques phrases d'une portée plus générale, bien
-faites pour caresser la fibre nationale, mais aussi pour donner, au
-dehors, à notre politique une sorte de physionomie belliqueuse.
-«N'est-ce pas, disait-il, une chose utile pour une nation que de se
-battre quelque part?... Voyez l'Angleterre et la Russie, ces deux
-grandes puissances; elles vont à Khiva, elles vont en Chine, elles se
-font des armées, elles donnent des preuves de force et d'existence!
-Et la France, cette puissance qui a tant besoin de son épée, cette
-puissance si remuante et si belliqueuse, la France ne ferait rien!...
-Messieurs, voilà vingt-cinq ans que l'Europe est en paix. C'est la
-trêve la plus longue que l'on ait vue. Après vingt-cinq ans de paix,
-le sang bouillonne dans les veines. Eh bien! les grandes nations ne se
-ruent plus les unes sur les autres; mais elles se portent chez les
-peuples barbares. Les Russes vont à Khiva, les Anglais en Chine, nous
-allons en Algérie. Je suis charmé que la France aussi fasse parler
-d'elle, se fasse une bonne renommée, se fasse des soldats!» Ces idées,
-d'ailleurs, n'étaient pas nouvelles chez M. Thiers; il les avait déjà
-exprimées, quelques semaines auparavant, dans le salon du duc de
-Broglie, où il s'était rencontré avec certains adversaires de
-l'Algérie, entre autres M. Duvergier de Hauranne et M. d'Haubersaert.
-Ceux-ci avaient objecté la quantité de millions et d'hommes absorbés
-dans cette entreprise: «Eh bien! s'était écrié M. Thiers, vous êtes
-bien heureux, dans notre pauvre temps où chacun ne pense qu'à son
-pot-au-feu, où l'on jette les hauts cris quand il s'agit d'emporter
-une mauvaise bicoque comme Anvers, où on lésine sur le budget, où on
-fait des économies de bouts de chandelles, vous êtes bien heureux
-d'avoir encore quelque chose qui maintienne le moral de votre armée et
-qui vous arrache quelques écus! Vous êtes bien heureux d'avoir quelque
-chose qui touche, qui remue, qui ébranle! Est-ce nos mauvaises
-discussions, est-ce notre gouvernement représentatif, dans le pauvre
-état où il est, qui relèvera les âmes des petites passions qui les
-possèdent, de ce scepticisme qui les ronge? Non, ce que nous faisons à
-Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au pays;
-mais, quand le pays apprend qu'on s'est battu à Mazagran et qu'on a
-vaincu à Meserghin, les enfants s'émeuvent et les femmes pleurent.
-Est-ce trop de soixante millions pour maintenir ce qui reste de
-sentiments moraux et de passions désintéressées, pour empêcher la
-France de s'accroupir sur sa chaufferette? Est-ce que vous craignez de
-manquer jamais de banquiers? Est-ce que vous avez peur de voir F...
-prodigue, L... désintéressé? Sans Alger, savez-vous quelle pensée
-impertinente l'Europe pourrait concevoir sur de pauvres petits soldats
-comme les nôtres? car nous ne sommes pas beaux hommes en France,
-dit-il en se regardant. Mais quand ces pauvres petits soldats arrivent
-en Afrique, on leur dit: Vous êtes les successeurs de l'armée de
-Napoléon, et ils vont se battre tant qu'ils peuvent.--Est-ce assez de
-coups de fusil comme cela?--Non, il en faut davantage pour être les
-soldats de Napoléon.--Eh bien! en voilà encore et toujours. Ils
-meurent, ils se consument de maladie. Eh bien! tant mieux, ceux qui
-reviennent en sont plus forts et plus aguerris. Savez-vous ce qu'il y
-a d'horreurs, de souffrances, de maladies, sous ces beaux noms de
-Napoléon et de César? Savez-vous ce qu'il y a d'enfants massacrés, de
-femmes violées, sous les souvenirs poétiques de Rivoli et de
-Castiglione? Et puis, quand tout cela s'éloigne, ça fait de la
-grandeur et de la gloire[246].» La voix de M. Thiers s'était
-graduellement animée: il marchait de long en large devant la cheminée
-et semblait presque hors de lui-même. «C'est singulier, dit en sortant
-un des auditeurs, je ne suis pas de son avis, mais ce petit homme me
-rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de paroles
-de l'Empereur, les jours où il n'était pas très-raisonnable[247].»
-
-[Note 246: _Documents inédits._]
-
-[Note 247: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 308.]
-
-
-IX
-
-Si désireux qu'il fût d'éluder les questions politiques, M. Thiers n'y
-pouvait parvenir toujours. Le 16 mai, la Chambre avait à statuer sur
-diverses pétitions relatives à la réforme électorale. La commission
-concluait à l'ordre du jour pour celles qui demandaient le suffrage
-universel ou l'extension du droit de vote à tous les gardes nationaux;
-elle proposait de renvoyer au ministre celles qui réclamaient des
-modifications moins radicales, telles qu'une légère augmentation du
-nombre des électeurs, le suffrage à deux degrés ou le vote au
-chef-lieu du département. M. Arago, au nom du parti radical, soutint
-les pétitions dans un discours qui fit alors un certain bruit.
-François Arago a été l'une des plus fameuses victimes de la maladie
-étrange qui a sévi sur plusieurs savants de notre siècle; nous voulons
-parler de cette sorte de perversion du goût qui leur fait trouver plus
-d'attraits à jouer un second rôle dans la politique qu'à occuper le
-premier rang dans la science, et qui les conduit à préférer la plus
-vulgaire des popularités ou le plus banal des honneurs, à la vraie
-gloire, la seule enviable et durable[248]. Ses débuts comme astronome
-avaient été singulièrement heureux et brillants. Déjà célèbre et
-membre de l'Institut à vingt-trois ans, il avait encore accru, depuis
-lors, par d'importantes découvertes, son renom dans le monde de la
-science. Mais les suffrages de cette élite, suffrages lents, froids,
-presque silencieux, ne contentaient pas une nature méridionale, avide
-de mouvement, de bruit, de mise en scène, impatiente de se sentir en
-communication directe avec le public, d'agir sur lui et de s'enivrer
-de ses louanges. Ne nous a-t-il pas lui-même laissé entrevoir ce côté
-de son âme, quand, dans sa notice sur Thomas Young, il a plaint le pur
-savant d'être privé des applaudissements populaires et de ne trouver,
-dans toute l'Europe, que huit ou dix personnes en état de l'apprécier?
-Aussi, pour son compte, ne resta-t-il pas isolé sur les cimes désertes
-et lointaines où se font les grandes découvertes. On le vit bientôt
-descendre en des régions plus voisines de la foule, et chercher, dans
-l'exposition et la vulgarisation éloquente de la science, une renommée
-moins haute, mais plus étendue. Cela même ne lui suffit pas longtemps,
-et 1830 lui ayant offert l'occasion de se jeter dans la politique, il
-se fit élire député par ses compatriotes des Pyrénées-Orientales: il
-avait alors quarante-quatre ans. La direction de ses idées et surtout
-la fougue de son tempérament le portaient aux opinions avancées. Au
-début cependant, loin de prendre, à l'égard de la monarchie nouvelle,
-l'attitude d'un ennemi irréconciliable, il eut des rapports assez
-intimes avec la famille royale, et donna même quelques leçons
-d'astronomie et de mathématiques au duc d'Orléans. Mais, au bout de
-peu de temps, ayant cru avoir à se plaindre du «Château», il rompit
-ces relations, ne garda plus aucun ménagement dans son opposition et
-se posa ouvertement en républicain[249]. Avec sa haute stature, sa
-chevelure encore noire et flottante, son large front, ses yeux
-ardents, ombragés de puissants sourcils, M. Arago faisait figure à la
-tribune. Sa parole ne manquait ni de force, ni de chaleur, ni
-d'originalité; c'étaient la mesure et le jugement qui faisaient
-défaut. On l'écoutait avec déférence dans les questions techniques où
-il apportait son autorité de savant; quand le tribun était seul en
-scène, il provoquait parfois des murmures d'impatience: de là, pour
-cet amour-propre hautain, des froissements qui augmentaient encore son
-animosité contre les hommes et les institutions. Les radicaux, trop
-heureux de se parer d'une si grande renommée, s'empressaient à le
-consoler par leurs applaudissements, et, chaque jour, s'emparaient
-plus complétement de sa vie et de son nom. Ainsi devait-il être
-conduit à figurer, vieux, malade, quelque peu dégoûté et effrayé de
-son entourage, dans le gouvernement provisoire de 1848, et, après sa
-mort, survenue en 1853, il s'est trouvé, par une sorte de châtiment
-posthume, que la notoriété très-discutée de l'homme de parti avait
-rejeté presque dans l'ombre le légitime renom du savant.
-
-[Note 248: Naguère, en pleine Académie française, M. Pasteur se
-plaignait éloquemment du tort que faisait ainsi la politique à la
-science. «Pourquoi, s'écriait l'illustre savant, faut-il que cette
-accapareuse prenne trop souvent les meilleurs, les plus forts d'entre
-nous?» Et il ajoutait: «Ce que la politique a coûté aux lettres, la
-littérature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-même
-peut faire le triste dénombrement de ses pertes. De part et d'autre,
-combien de forces, déviées de leurs cours, vont s'abîmer inutilement
-dans des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi stériles
-qu'un monceau de sable!»]
-
-[Note 249: Ce trait de la vie d'Arago, passé sous silence par ses
-biographes démocrates, est rapporté par M. Odilon Barrot, dans ses
-_Mémoires_, t. II, p. 32.]
-
-Le discours du 16 mai 1840 fut un des gages les plus éclatants donnés
-par M. Arago aux opinions avancées. Non content de s'y poser en
-précurseur du suffrage universel, il tendit la main aux socialistes,
-et présenta la réforme électorale comme le préliminaire d'une réforme
-sociale dont il affirmait l'urgence. Puis, faisant une sombre peinture
-des souffrances de «la population manufacturière», il proclama
-solennellement la nécessité d'y remédier par une «nouvelle
-organisation du travail». C'était la formule même dont se servaient
-alors les écoles socialistes; non que l'orateur adhérât au système de
-l'une de ces écoles, ou fût en état d'en proposer un à soi: il se
-bornait à déclarer que le régime actuel était caduc et devait être
-radicalement transformé. «À l'époque de Turgot, disait-il, le principe
-du laisser-faire et du laisser-passer était un progrès. Ce principe a
-fait son temps; il est vicieux, en présence des machines puissantes
-que l'intelligence de l'homme a créées. Si vous ne modifiez pas ce
-principe, il arrivera, dans notre pays, de grands malheurs, de grandes
-misères.» Cette déclaration marque une date non-seulement dans la vie
-politique de M. Arago, mais aussi dans l'histoire du parti radical.
-Réduit à une infime minorité dans le parlement, abandonné par la
-gauche dynastique, qui était devenue momentanément ministérielle, ce
-parti sentait plus que jamais le besoin de chercher sa force hors du
-pays légal. D'émeute, de conspiration politique, il ne pouvait plus
-être question; on avait perdu les illusions de 1832 ou de 1834, et le
-misérable avortement de l'attentat du 12 mai 1839 était fait pour
-décourager les plus téméraires. Mais, à défaut d'un coup de force, les
-meneurs du radicalisme crurent avoir moyen d'arriver au même but par
-une agitation à longue échéance. De là l'importance qu'ils
-commencèrent à donner à la réforme électorale, leur propagande en
-faveur de l'universalité ou tout au moins de la large extension du
-suffrage, et leur appel fait aux masses privées du droit de vote.
-Seulement, ils s'aperçurent tout de suite que le peuple,--même celui
-des villes,--ne s'intéresserait guère à une revendication purement
-politique, et que le moindre grain de mil, autrement dit le moindre
-espoir d'une amélioration dans son sort matériel, ferait bien mieux
-son affaire. Si l'on voulait avoir chance de le remuer, on devait donc
-lui offrir, non plus un simple changement de gouvernement, mais aussi
-une transformation de l'organisation sociale: ce n'était pas assez
-pour les radicaux d'être devenus démocrates, il leur fallait paraître
-plus ou moins socialistes. Le discours de M. Arago montra qu'ils ne
-reculaient pas devant cette évolution.
-
-M. Thiers, alors dans tout l'orgueil du succès qu'avait obtenu, au
-premier moment, l'annonce du «retour des cendres[250]», crut pouvoir
-le prendre de haut avec les pétitionnaires et leur avocat. «On vous a
-parlé, dit-il, de souveraineté nationale, entendue comme souveraineté
-du nombre. C'est le principe le plus dangereux et le plus funeste
-qu'on puisse alléguer en présence d'une société. En langage
-constitutionnel, quand vous dites souveraineté nationale, vous dites
-la souveraineté du Roi, des deux Chambres, exprimant la souveraineté
-de la nation par des votes réguliers, par l'exercice de leurs droits
-constitutionnels. De souveraineté nationale, je n'en connais pas
-d'autre. Quiconque, à la porte de cette assemblée, dit: J'ai un droit,
-ment; il n'y a de droits que ceux que la loi a reconnus.» Le président
-du conseil ne repoussait pas seulement les pétitions radicales tendant
-au suffrage universel; il repoussait aussi les pétitions plus modérées
-que la commission avait proposé de renvoyer au ministère. Jugeant
-superflu de les discuter en détail, il déclara qu'il «n'était pas
-partisan de la réforme électorale» et rappela qu'il l'avait exclue du
-programme ministériel. Sur «l'organisation du travail», M. Thiers se
-contenta aussi de quelques mots de réponse. «Je tiens pour dangereux,
-pour très-dangereux, dit-il, les hommes qui persuaderaient à ce peuple
-que ce n'est pas en travaillant, mais que c'est en se donnant
-certaines institutions qu'ils seront meilleurs, qu'ils seront plus
-heureux. Il n'y a rien de plus dangereux. Dites au peuple qu'en
-changeant les institutions politiques, il aura le bien-être, vous le
-rendrez anarchiste et pas autre chose.» M. Garnier-Pagès, qui répondit
-longuement et âprement au ministre, était de l'extrême gauche comme M.
-Arago; il n'apportait donc rien de nouveau dans le débat. Mais quelle
-serait l'attitude de la gauche dynastique? Elle aussi avait fait,
-depuis une année, grand bruit de la réforme électorale[251].
-N'était-il pas à prévoir qu'elle appuierait les conclusions de la
-commission, ou qu'au moins elle ne laisserait pas passer, sans une
-réserve, sans une explication, la fin de non-recevoir opposée par M.
-Thiers? Elle se tut cependant. Les provocations ironiques du général
-Bugeaud, déclarant «qu'il ne voyait plus que des ombres à l'ancienne
-gauche», ne parvinrent même pas à la faire sortir de ce silence à la
-fois docile et embarrassé. L'ordre du jour, demandé par le ministre,
-fut voté sans difficulté sur toutes les pétitions. Le lendemain, le
-_Journal des Débats_ félicitait M. Thiers de «n'avoir pas craint de
-mécontenter ses amis de la gauche»; il constatait, du reste, que
-celle-ci s'était montrée «fort tiède pour les pétitions». «M. Odilon
-Barrot, ajoutait-il, s'est à peine soulevé de son banc en leur faveur;
-il n'a pas parlé.»
-
-[Note 250: Cette discussion sur la réforme électorale avait lieu le 16
-mai, et c'était le 12 que M. de Rémusat avait annoncé à la Chambre le
-«retour des cendres».]
-
-[Note 251: Cf. plus haut, p. 84 et p. 87.]
-
-La brève déclaration du président du conseil pouvait suffire pour
-décider le vote de la Chambre, non pour arrêter l'agitation du dehors,
-que les radicaux avaient surtout en vue. Leurs journaux s'appliquèrent
-à louer bruyamment M. Arago «de s'être fait le mandataire des classes
-torturées par la misère et par la faim, d'avoir appelé de tous ses
-voeux l'organisation du travail et de l'industrie, et de ne voir, dans
-la réforme politique, qu'un moyen d'obtenir les réformes sociales
-réclamées par l'esprit du siècle[252]». Il se trouvait précisément
-que, depuis quelque temps, certaines régions populaires étaient dans
-un singulier état de fermentation. Quiconque se fût alors distrait un
-moment du bruit un peu factice des luttes parlementaires, pour porter
-son attention au delà et au-dessous, eût entendu sortir du monde
-ouvrier certaines rumeurs confuses et menaçantes. Au mois d'avril,
-Henri Heine avait eu l'idée de parcourir les ateliers du faubourg
-Saint-Marceau; bien que son esprit, à la fois sceptique et audacieux,
-ne s'effarouchât ni ne s'inquiétât aisément, il était revenu épouvanté
-de ce qu'il avait vu. «J'y trouvai, écrivit-il, plusieurs nouvelles
-éditions des discours de Robespierre et des pamphlets de Marat, dans
-les livraisons à deux sous, l'_Histoire de la Révolution_, par Cabet,
-_la Doctrine et la conjuration de Babeuf_, par Buonarotti, etc...,
-écrits qui avaient comme une odeur de sang; et j'entendis chanter des
-chansons qui semblaient avoir été composées dans l'enfer et dont les
-refrains témoignaient d'une fureur, d'une exaspération qui faisaient
-frémir. Non, dans notre sphère délicate, on ne peut se faire aucune
-idée du ton démoniaque qui domine dans ces couplets horribles; il faut
-les avoir entendus de ses propres oreilles, surtout dans ces immenses
-usines où l'on travaille les métaux, et où, pendant leurs chants, ces
-figures d'hommes demi-nus et sombres battent la mesure, avec leurs
-grands marteaux de fer, sur l'enclume cyclopéenne. Un tel
-accompagnement est du plus grand effet, de même que l'illumination de
-ces étranges salles de concert, quand les étincelles en furie
-jaillissent de la fournaise. Rien que passion et flamme, flamme et
-passion[253].» On comprend l'effet que devait produire sur des esprits
-ainsi excités la parole d'un député considérable, d'un bourgeois
-illustre tel que M. Arago, condamnant, en pleine Chambre,
-l'organisation actuelle du travail. Le 24 mai, un millier d'ouvriers
-se rendirent à l'Observatoire pour remercier l'astronome démocrate
-d'avoir «parlé, avec noblesse, courage et vérité, des souffrances du
-peuple et de ses vertus».--«Nos voeux, dirent-ils, sont grands, mais
-ils sont justes, car ils se fondent sur le droit qu'a tout membre de
-la société de vivre en travaillant et d'obtenir, dans la répartition
-des fruits du travail, une part proportionnée à ses besoins.....
-Qu'ils le sachent bien, nos prétendus hommes d'État,--eux à qui il
-n'appartient pas, suivant leur aveu, de donner du travail aux
-ouvriers[254],--qu'ils le sachent bien, le peuple a vu, dans un tel
-déni de justice, la preuve de leur impuissance radicale en face d'un
-mal trop grand, d'une situation trop effrayante. Ceux qui, s'élevant
-au-dessus des querelles frivoles qui absorbent aujourd'hui toute
-l'attention des hommes politiques, auront, comme vous, le courage
-d'aborder les questions sociales qui nous touchent, ceux-là peuvent
-compter sur notre reconnaissance et notre appui.» M. Arago remercia
-les ouvriers avec effusion, leur recommanda la modération et promit de
-«ne jamais déserter la sainte mission qu'il s'était donnée, celle de
-défendre, avec ardeur et persévérance, les intérêts des classes
-ouvrières».
-
-[Note 252: _Journal du Peuple_ du 31 mai 1840.]
-
-[Note 253: Lettre du 30 avril 1840 (_Lutèce_, p. 29).]
-
-[Note 254: Les ouvriers faisaient ici allusion à une expression
-malheureuse échappée, quelques jours auparavant, à M. Sauzet,
-président de la Chambre. Celui-ci, voulant rappeler à la question un
-orateur qui, à propos d'une loi sur les sucres, déclamait sur les
-ouvriers sans ouvrage, avait dit: «Nous sommes chargés de faire des
-lois, et non pas de donner de l'ouvrage aux ouvriers.» Cette phrase
-avait été aussitôt relevée et amèrement commentée par tous les
-journaux d'extrême gauche.]
-
-En même temps, pour prolonger dans le pays le bruit ainsi commencé
-autour de la réforme électorale et de la réforme sociale, les radicaux
-décidèrent d'entreprendre une campagne de banquets démocratiques. Le
-premier eut lieu à Paris, le 2 juin; plusieurs suivirent, soit dans la
-même ville, soit dans les départements, avec accompagnement de
-discours révolutionnaires. L'un de ces banquets, celui du huitième
-arrondissement, avait été fixé au 14 juillet, fête de l'anniversaire
-de la prise de la Bastille, et plus de trois mille convives s'y
-étaient inscrits, la plupart gardes nationaux du quartier. Préoccupée
-de ce nombre et de cette date, l'autorité fit défense au propriétaire
-du local choisi de recevoir plus de mille personnes. Aux réclamations
-qui lui furent adressées, le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,
-répondit qu'il avait le pouvoir d'accorder ou de refuser
-l'autorisation, suivant les circonstances. Le cabinet de M. Thiers
-invoquait donc alors et exerçait sans scrupule le droit dont
-l'opposition devait, en février 1848, tant reprocher à M. Guizot de
-faire usage. Le banquet fut ajourné. Il eut lieu, le 31 août suivant,
-dans la plaine de Châtillon, et plusieurs milliers de démocrates y
-prirent part.
-
-Ces manifestations étaient principalement politiques: dans les toasts
-portés, on retrouvait tous les cris de guerre du parti radical, et
-d'abord ceux par lesquels il réclamait une large extension du
-suffrage. Cependant une place y était toujours faite au socialisme. La
-thèse habituelle des orateurs, dont les paroles étaient soumises
-préalablement à l'approbation des comités, consistait à présenter la
-réforme sociale comme étroitement liée à la réforme électorale,
-celle-ci étant le moyen, celle-là le but. Au banquet du douzième
-arrondissement, en présence de M. Arago et de M. Laffitte, et en
-quelque sorte sous leur patronage, M. Goudchaux, banquier et futur
-ministre des finances en 1848, proclama, dans une langue qui ne valait
-guère mieux que les idées exprimées, «la nécessité de régénérer le
-travail, soumis aujourd'hui à l'exploitation de l'homme par l'homme,
-exploitation qui crée des positions dissemblables à des hommes ayant
-les mêmes droits et qui, par cette exploitation, sont réellement
-classés en deux catégories, seigneurs et serfs»; comme moyen pratique,
-il paraissait ne proposer, pour le moment, qu'un développement des
-sociétés coopératives, mais les mots dont il se servait, les colères
-et les espérances que ces mots devaient éveiller, portaient beaucoup
-plus loin. Après M. Goudchaux, M. Arago vint réclamer l'honneur
-d'avoir le premier, à la tribune, «distinctement articulé ces paroles
-pleines d'avenir: _Il faut organiser le travail_». Dans le banquet du
-onzième arrondissement, un orateur déclara que «celui qui ne
-travaillait pas, dérobait au travailleur son existence et devait être,
-tôt ou tard, dépouillé de ses honteux priviléges par celui dont il
-dévorait la substance»; et il terminait en buvant «à la réalisation
-des grandes idées égalitaires».
-
-Ce fut bien pis encore dans le banquet qui eut lieu à Belleville, le
-1er juillet; il était organisé par les communistes qui, mécontents de
-n'avoir pas vu leur toast agréé dans le banquet du douzième
-arrondissement, voulaient avoir leur réunion à eux. Devant douze cents
-convives, les doctrines les plus détestables et les plus menaçantes
-pour la société, la famille, la propriété, furent audacieusement
-proclamées. Qu'elles osassent ainsi s'étaler, c'était déjà un signe
-des temps; l'accueil fait à cette manifestation par l'organe le plus
-considérable du parti républicain eût dû paraître un symptôme plus
-instructif et plus inquiétant encore. Au fond, les écrivains du
-_National_ désapprouvaient les communistes, les redoutaient et se
-sentaient d'ailleurs détestés et jalousés par eux, au moins autant que
-les bourgeois conservateurs. Ils n'osèrent pas cependant répudier
-nettement le banquet de Belleville. Répondant à la presse
-ministérielle qui concluait de cet événement que les radicaux étaient
-divisés, le _National_, loin d'accepter cette division et de s'en
-faire honneur, se crut obligé de la nier. «Le parti démocratique,
-dit-il, est uni pour poursuivre l'émancipation complète du pays...
-Nous savons bien que, dans le champ des réformes sociales, tous les
-esprits, toutes les imaginations se donnent carrière. Mille systèmes
-naissent et meurent chaque jour; chacun bâtit son petit édifice...
-Ici, la bonne foi et le désintéressement; là, le charlatanisme et
-l'exploitation. Et qu'est-ce donc que cela prouve? C'est que la
-société entière est en travail, c'est que, sous vos couches
-officielles, où vous donnez l'exemple des intrigues et du désordre,
-règne une fermentation universelle qui atteste le besoin qu'a la
-société actuelle de sa transformation et de son progrès...
-Non-seulement cette agitation n'a rien d'effrayant, mais, sous un
-rapport, toutes les tentatives des sectaires ont un côté utile.
-Laissons passage à l'extravagance; peut-être porte-t-elle en croupe
-quelque idée que la nation voudra recueillir... Si de nobles
-sentiments se font jour à travers les utopies, pourquoi tout condamner
-et flétrir sans discernement? Si, parmi les esprits qui rêvent, il y a
-des coeurs qui palpitent à toutes les émotions de la patrie, si elle
-peut trouver là de l'abnégation pour la servir, du courage pour la
-défendre, pourquoi les envelopper dans un ostracisme injuste? Le parti
-démocratique ne rompt pas son unité pour si peu.» Nul, dès lors, ne
-pourra être surpris de voir, au 24 février 1848, le jour où les hommes
-du _National_ deviendront par surprise les maîtres de la France, les
-socialistes partager avec eux le pouvoir. Pour en revenir à 1840, la
-faiblesse des radicaux ne leur valait même pas d'être bien traités par
-ceux qu'ils se refusaient à répudier. Peu de temps après le banquet de
-Belleville, le 24 juillet, on célébrait, à Saint-Mandé, l'anniversaire
-de la mort de Carrel. À la suite d'un discours de M. Bastide, gérant
-du _National_, un étudiant prit la parole, au nom des communistes, et
-reprocha violemment au journal républicain d'avoir dévié des doctrines
-de l'homme qui avait fait sa gloire. Il en résulta une violente
-altercation et même une sorte de rixe. Le _National_ donna
-naturellement à entendre, le lendemain matin, que cet incident était
-l'oeuvre de la police.
-
-
-X
-
-Il avait dû être déplaisant à la gauche ministérielle de paraître
-abandonner, ou tout au moins ajourner, la réforme électorale. Ce ne
-fut pas le seul sacrifice de ce genre que lui demanda M. Thiers:
-celui-ci, en effet, était tout aussi désireux de se débarrasser de la
-réforme parlementaire, autre article du programme de l'ancienne
-opposition. On a déjà vu comment il était parvenu à faire élire, pour
-examiner la proposition Remilly, une commission en apparence favorable
-à la mesure, en réalité chargée de l'ajourner[255]. Cette commission,
-nommée le 2 mai, conclut à l'adoption d'un projet de réforme, mais
-elle ne déposa son rapport que le 15 juin, alors que la préoccupation
-unique des députés était de prendre au plus tôt leurs vacances. À
-peine une voix, dans la Chambre, demanda-t-elle, sans insister, que la
-discussion du projet fût fixée entre le budget des recettes et celui
-des dépenses. La majorité, entrant dans le jeu du ministère, la
-renvoya après les deux budgets: c'était, au su de tous, un ajournement
-indéfini. Pour le coup, le souhait du comte Jaubert était accompli, et
-la proposition était dûment «enterrée».
-
-[Note 255: Cf. plus haut, p. 146 à 152.]
-
-Toutefois, pouvait-on compter que la gauche montrerait longtemps
-encore une pareille complaisance? Il était visible qu'elle devenait
-chaque jour plus gênée et plus maussade. Les radicaux ne se faisaient
-pas faute de railler sa duperie et de flétrir sa «trahison». En outre,
-les divers incidents, provoqués par la proposition du retour des
-cendres de l'Empereur, avaient amené une scission dans son sein.
-Plusieurs députés de ce groupe, en révolte contre M. Odilon Barrot,
-avaient pris attitude d'opposition ouverte à l'égard du ministère.
-C'étaient d'abord ceux qu'on appelait les «saints», en tête desquels
-marchaient MM. de Tocqueville, de Beaumont, de Corcelle, et qui se
-plaignaient un peu naïvement que la gauche ne se préoccupât pas
-davantage d'appliquer ses doctrines. C'étaient ensuite des politiques
-moins austères et plus agités, faciles sur les principes et
-très-ombrageux dans leurs préventions. L'un de ces derniers, M.
-Lherbette, personnage de mince autorité, mais de parole âpre et
-d'allure remuante, ne manquait pas une occasion de soulever les débats
-les plus désagréables à M. Thiers: un jour, il l'interpellait sur la
-fameuse lettre par laquelle M. Jaubert avait invité les amis du
-cabinet à «enterrer» la proposition Remilly; un autre jour, il
-dénonçait les moyens plus ou moins avouables par lesquels le président
-du conseil s'était rendu maître des journaux. «Je le dis hautement,
-s'écria-t-il, grâce à l'accaparement de la presse par le ministère,
-notre côté, celui de la gauche constitutionnelle, n'a plus d'organes;
-il faut que le pays le sache.» Ces attaques embarrassaient les
-ministériels de gauche, qui n'osaient riposter à la tribune et qui se
-défendaient mollement dans la presse. Le _Siècle_ en était réduit à se
-plaindre un peu piteusement du «déchaînement auquel M. Odilon Barrot
-était en butte», de «la fureur qui s'était tournée contre lui», et il
-ajoutait, quelques jours après, sous forme d'excuse: «Nous n'avons pas
-demandé au ministère tout ce qui était dans nos voeux, et il est loin
-d'avoir fait tout ce que nous lui avons demandé; mais qui est en
-mesure de gouverner à sa place et de donner à l'opinion publique une
-satisfaction plus complète[256]?»
-
-[Note 256: 10 et 19 juin 1840.]
-
-La gauche trouvait-elle au moins une compensation dans la
-distribution des places? C'était, on le sait, ce qui lui tenait le
-plus au coeur. M. Thiers en faisait sans doute assez sur ce point pour
-fournir occasion aux plaintes des conservateurs. Certaines de ses
-nominations témoignaient surtout d'un sans gêne dans le favoritisme,
-d'un parti pris de se faire une clientèle personnelle, d'un dédain
-pour les usages et la hiérarchie qu'on n'avait peut-être vus encore à
-ce degré chez aucun ministre. Mais il était loin de donner ainsi à la
-gauche tout ce qu'il lui avait, sinon promis, du moins laissé espérer.
-Après tout, il se sentait homme de gouvernement et n'entendait pas
-désorganiser l'administration. C'était surtout dans les préfectures
-que la gauche attendait un renouvellement presque complet: il y avait
-là d'anciennes ou de récentes rancunes électorales, impatientes de
-recevoir satisfaction. Le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,
-n'était pas encore assez loin du moment où il marchait avec M. Guizot,
-pour être bien pressé d'obéir à ces exigences; il s'appliqua, au
-contraire, à les éluder. Tout d'abord, sous prétexte d'étudier le
-personnel, il retarda pendant plus de trois mois sa décision, et quand
-enfin, le 5 juin, le mouvement préfectoral, depuis si longtemps
-annoncé, parut au _Moniteur_, la gauche s'aperçut avec désappointement
-qu'un seul préfet était destitué, un autre nommé conseiller d'État, et
-treize changés de résidence; parmi les sous-préfets on ne comptait que
-sept destitutions et vingt mutations. Pour le coup, les journaux ne
-purent cacher leur mécontentement. Le _Siècle_, tout en consentant à
-«tenir compte des intentions et des difficultés,» déclarait «ne pas
-accepter, comme une satisfaction politique, un mouvement dont la
-signification était aussi effacée.» Le _Courrier français_ disait:
-«Cette mesure assure l'impunité à la plupart des magistrats qui
-avaient audacieusement trempé dans les tripotages électoraux du 15
-avril... À force de vouloir contenter tout le monde, on a fini par ne
-pouvoir plus satisfaire personne... Les intérêts conservateurs ont
-prévalu presque partout... On voit maintenant où en est la réaction
-parlementaire du 1er mars. Il y a des choses que le cabinet ne peut
-pas faire, et ce sont les choses que nous avions le plus souhaitées.»
-Quelques jours après, rappelant toute la liberté d'action que la
-gauche avait laissée au ministère, il ajoutait: «Nous avons le droit
-de déplorer sa faiblesse... On n'est un grand ministre qu'à la
-condition de déclarer, comme Richelieu, en entrant au pouvoir par la
-brèche, que la politique du pays est changée[257].»
-
-[Note 257: _Siècle_ du 6 juin, _Courrier français_ du 6 et du 10
-juin.--La gauche sentit très-vivement ce désappointement. Deux ans
-après, M. Léon Faucher, rédacteur du _Courrier français_, s'en
-souvenait encore et écrivait, le 8 novembre 1842, à M. Duvergier de
-Hauranne: «Nous ne pouvons à aucun prix recommencer l'épreuve du 1er
-mars. Rémusat en particulier, par son obstination à conserver les
-préfets, nous avait tout à fait sacrifiés. Pour ma part, j'ai failli y
-perdre ma position, ma santé... S'immoler à des personnes, c'est être
-dupe et faire des ingrats. Encore aujourd'hui, quatre ou cinq journaux
-me font l'honneur de m'attaquer personnellement comme si j'étais
-ministre, et pourtant je suis peut-être le seul homme de la presse,
-avec Chambolle, qui n'ai rien demandé ni rien accepté du 1er mars.»
-(Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 396.)]
-
-Si M. Thiers trompait ainsi les espérances des partisans de M. Odilon
-Barrot, réussissait-il par là même à rassurer les amis de M. Guizot et
-de M. Molé? Non; ceux-ci étaient toujours en méfiance. Si peu que le
-ministère eût fait de mutations administratives, elles étaient
-commentées avec humeur et inquiétude par les députés conservateurs, et
-d'ailleurs ceux-ci se rendaient compte que, dans chaque département,
-toute la faveur et tout le crédit étaient passés à leurs adversaires.
-Bien que la législation fût demeurée fermée à tous les articles du
-programme de la gauche, on n'en avait pas moins le sentiment que
-l'action parlementaire du cabinet tendait à désorganiser l'ancienne
-majorité au profit de l'ancienne opposition. La facilité même avec
-laquelle cette dernière laissait contredire ses idées, ajourner ses
-réformes, paraissait suspecte aux conservateurs. «Elle s'entend avec
-le ministère, disaient-ils, pour arriver à la fin de la session sans
-nous effaroucher, en gagnant même quelques-uns des nôtres. Puis, les
-Chambres dispersées, nous verrons se faire contre nous, d'abord
-l'épuration des fonctionnaires, et ensuite la dissolution de la
-Chambre. C'est parce qu'on lui a promis ce dénoûment, que la gauche
-est si patiente.» La dissolution était ce que l'on redoutait le plus
-au centre droit. «Soyez sûr, écrivait M. Duchâtel à M. Guizot, que la
-dissolution est au fond de la situation actuelle. On prend des
-renseignements de tous les côtés; on s'y prépare le plus
-mystérieusement que l'on peut. On envoie aux journaux des départements
-des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux effets probables
-d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser; mais le
-pourra-t-il?» Plus approchait la clôture de la session, plus, en dépit
-des dénégations des ministres, ces inquiétudes devenaient vives. Le
-bruit courait même qu'on n'attendait que la séparation du parlement
-pour faire entrer M. Odilon Barrot dans le cabinet. Ce bruit parvint,
-à Londres, aux oreilles de M. Guizot, et celui-ci, malgré son parti
-pris de réserve, fit avertir M. de Rémusat par le duc de Broglie que,
-dans ce cas, il ne resterait pas ambassadeur. «La dissolution de la
-Chambre ou l'admission de la gauche dans le gouvernement, dit-il, ce
-sont pour moi les cas de retraite que j'ai prévus et indiqués dès le
-premier moment». M. de Rémusat répondit: «Guizot devrait bien
-contrôler un peu mieux sa correspondance et croire ce que nous lui
-écrivons. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas un mot de
-fondé dans ses suppositions. Ce n'est pas, même en ce moment, la
-tendance du cabinet de porter Barrot à la présidence l'année
-prochaine[258].» M. Thiers avait sans doute eu connaissance de cette
-plainte de M. Guizot, quand il terminait l'une des nombreuses lettres
-qu'il écrivait alors à son ambassadeur, par ces mots un peu ironiques:
-«Je vous souhaite mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur
-les affaires intérieures de la France; nous ne voulons pas la
-dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en votre absence.»
-
-[Note 258: _Documents inédits._]
-
-Bien qu'imparfaitement rassuré, M. Guizot n'en continua pas moins à
-prêcher à ses amis la patience et la modération. Il avait sur ce point
-des idées très-réfléchies qu'il exposa, un jour, en ces termes, à M.
-Duchâtel: «Je crois qu'il importe infiniment de ne pas se tromper sur
-le moment de la réaction et sur la position à prendre pour la diriger.
-Il ne faut rentrer au pouvoir qu'appelés par une nécessité évidente,
-palpable. Je ne connais rien de pis que les remèdes qui viennent trop
-tôt: ils ne guérissent pas le malade et ils perdent le médecin. Il
-faut, quand nous nous rengagerons, que le péril soit assez pressant,
-assez clair, pour que nos amis s'engagent bien eux-mêmes avec nous, et
-à des conditions honorables et fortes pour nous. Les partis ne se
-laissent sauver que lorsqu'ils se croient perdus.» Ces conseils
-n'étaient qu'à demi entendus. Sans doute les conservateurs n'avaient
-ni l'occasion, ni le moyen, ni la volonté d'entreprendre dans la
-Chambre une campagne décisive; mais leurs journaux étaient toujours
-fort agressifs. Les avances que M. Thiers cherchait parfois à faire
-aux divers groupes de l'ancienne majorité étaient d'ordinaire assez
-rudement rebutées: c'est ainsi que, vers la fin de la session, ayant
-offert des places à M. Villemain, ancien membre du cabinet du 12 mai,
-et à M. Martin du Nord, ancien collègue de M. Molé, il essuya des
-refus que les commentaires des journaux rendirent plus significatif
-encore. Aussi le _Constitutionnel_ du 17 juillet constatait-il, non
-sans amertume, que «toutes les tentatives, plus ou moins heureuses,
-faites pour ramener le parti conservateur» avaient échoué, et que ce
-parti continuait son opposition plus ardemment que jamais: il en
-concluait à la nécessité de se montrer plus ferme. «Que le ministère,
-disait-il, sache avoir des amis et des ennemis.»
-
-Telle était la situation, en juillet, à la fin de la session. Sans
-doute, à force d'adresse, d'activité, de talent, M. Thiers était resté
-debout pendant quatre mois. Il avait, sur un terrain difficile, évité
-toutes les chutes, mais à la condition de se réduire à une sorte
-d'inaction politique, bien contraire à sa nature; il n'avait pu tenter
-aucune des grandes entreprises par lesquelles il semblait devoir
-justifier son avénement et répondre à l'attente du public. Pour le
-moment, et à ne pas regarder au delà des quelques mois de vacances
-parlementaires, le ministère ne paraissait pas en péril; mais personne
-ne le croyait solide et n'avait foi dans son avenir. On ne voyait pas
-quels ennemis seraient, à l'heure actuelle, en état de le renverser et
-de le remplacer; mais on ne voyait pas davantage où se trouvaient ses
-amis, ceux qui le reconnaissaient et étaient résolus à le soutenir
-comme le représentant véritable et permanent de leurs idées et de
-leurs intérêts. En réalité, après tant d'ingénieuses manoeuvres, il ne
-possédait pas plus une majorité à lui qu'au jour où il avait pris le
-pouvoir, et, comme l'écrivait un observateur, «la position politique
-du ministère était encore à trouver». Chacun surtout se rendait compte
-que les expédients au moyen desquels M. Thiers avait vécu jusqu'alors
-étaient usés au regard de la gauche aussi bien que du centre; c'est le
-propre, en effet, de ces jeux de bascule de n'avoir que des succès de
-courte durée, et, par là, ils ne sauraient jamais égaler et remplacer
-la grande politique. Aussi l'impression générale était-elle alors que
-M. Thiers ne pourrait aborder, dans ces conditions, la rentrée des
-Chambres. «La session s'est close médiocrement pour le cabinet,
-écrivait M. Villemain à M. Guizot; il y avait, à la Chambre des
-députés, diminution de confiance, quoique la confiance n'eût jamais
-été grande. Le parti nécessaire, le centre, n'était pas hostile, mais
-froid et assez sévère dans ses jugements. La gauche était humble, mais
-une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu
-davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le même
-état, et plutôt aggravées. Les conquêtes individuelles seront assez
-rares et péniblement compensées. Il y aura de l'impossible à
-satisfaire la gauche, ou à la conserver aussi bénigne sans la
-satisfaire.» Ceux qui étaient le plus dévoués au ministère ne
-cachaient pas leurs inquiétudes, tel M. Duvergier de Hauranne, qui,
-tout en affirmant à M. Guizot que l'existence du cabinet était assurée
-pour la durée des vacances, reconnaissait que les difficultés
-renaîtraient au début de la session prochaine; il ajoutait même:
-«J'avoue qu'à cette époque ces difficultés pourront être grandes.»
-Quant au duc de Broglie, tout en constatant que la session finissait
-paisiblement, «que toutes les grandes lois avaient passé», il notait
-que ceux des députés des centres qui étaient revenus individuellement
-au ministère, «ne lui voulaient pas de bien, ne lui souhaitaient pas
-d'avenir et étaient prêts à se réjouir de sa chute[259]».
-
-[Note 259: _Documents inédits._]
-
-M. Thiers était trop perspicace pour ne pas voir un danger qui
-frappait ainsi tout le monde, amis et adversaires. Il n'était pas
-homme non plus à s'y laisser acculer sans rien entreprendre pour y
-échapper. Tous ceux qui le connaissaient s'attendaient donc à le voir
-profiter de l'intervalle des sessions pour chercher l'occasion de
-quelque coup d'éclat qui le sortit des embarras actuels et donnât une
-autre direction aux esprits. Ne lui savait-on pas le goût des
-diversions? Chacun pressentait du nouveau et de l'imprévu, tout en
-ignorant quel il serait. «Personne, écrivait alors un observateur, ne
-devine ce que pourra inventer le président du conseil; mais on ne sera
-surpris par quoi que ce soit, tant on est habitué à tout attendre de
-M. Thiers[260].» Le passé permettait cependant de faire quelques
-pronostics. Ceux qui se rappelaient comment, en 1836, au milieu
-d'embarras analogues, M. Thiers avait voulu jeter la France dans une
-intervention militaire en Espagne, ne devaient-ils pas supposer que,
-cette fois encore, l'aventureux ministre chercherait au dehors la
-diversion dont il avait besoin? Les complications, chaque jour plus
-graves, des affaires d'Orient allaient le dispenser de faire naître
-une occasion. Le 15 juillet, le jour même où les Chambres françaises
-se séparaient pour leurs vacances annuelles, l'Angleterre, la Russie,
-l'Autriche et la Prusse signaient, à l'insu et à l'exclusion de la
-France, un traité pour régler la question orientale.
-
-[Note 260: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult. (_Documents
-inédits._) Le capitaine Callier, aide de camp du maréchal, était resté
-à Paris pour tenir ce dernier, alors à la campagne, au courant des
-événements politiques.]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.
-
-Mars-Juillet 1840.
-
- I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du temps,
- ramener l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser
- sous main à un arrangement direct entre le sultan et le
- pacha.--II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
- gouvernement français. Son argumentation avec lord Palmerston.
- Peu d'effet produit sur ce dernier.--III. Obstacles que lord
- Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses alliés.
- Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de Prusse.
- Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres de
- transaction.--IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte
- et le pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord
- Palmerston pousse à faire une convention sans la France. La
- Russie, l'Autriche et la Prusse y sont disposées. Résistances
- dans l'intérieur du cabinet anglais. On se cache de M. Guizot. Ce
- qu'il écrit à M. Thiers. Signature du traité sans avertissement
- préalable à l'ambassadeur de France. Stipulations du traité.
- _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion.
-
-
-I
-
-En suivant M. Thiers dans sa politique parlementaire, nous avons perdu
-de vue les négociations sur la question d'Orient. C'est, du reste, ce
-qui était arrivé alors au public français. Cependant, pour n'avoir pas
-occupé le parlement et la presse, ces négociations n'en avaient pas
-moins continué, dans l'ombre et le mystère des chancelleries, et
-s'étaient, de jour en jour, approchées du dénoûment qui devait si
-désagréablement rappeler l'attention publique sur ce sujet. Il convient
-d'en reprendre le récit au point où nous l'avions laissé. On se rappelle
-quel était le dernier état des choses à la chute du ministère du 12
-mai: la Russie venait de renvoyer M. de Brünnow en Angleterre, avec
-instructions de tout céder pour séparer les puissances de la France;
-celle-ci s'obstinait, au contraire, à soutenir les prétentions de
-Méhémet-Ali; tout concourait donc à consommer notre isolement;
-seulement, la prudence ou l'hésitation de quelques-uns des alliés,
-ralentissait un peu les événements que lord Palmerston et M. de Brünnow
-eussent volontiers précipités, et pour le moment les négociations de
-Londres étaient suspendues, sous prétexte d'attendre l'arrivée d'un
-plénipotentiaire turc. Si le nouveau ministère français eût voulu
-dégager notre politique des complications périlleuses où elle s'était
-fourvoyée, ce retard lui aurait donné le temps d'accomplir son
-évolution. Mais nous avons déjà vu que, dans ses premières déclarations
-devant les Chambres, M. Thiers, loin d'oser annoncer quelque mouvement
-de retraite, avait cru nécessaire de promettre qu'il ne serait pas moins
-égyptien que ses prédécesseurs[261]. Il avait seulement émis la
-prétention d'être plus habile et plus heureux dans la poursuite du même
-but. Par quels moyens? Il ne l'avait pas dit à la tribune. Rien de plus
-légitime qu'une telle discrétion. Mais le ministre était évidemment plus
-explicite avec ses agents diplomatiques. Cherchons à découvrir, par les
-instructions données à ces derniers, le plan qu'il entendait suivre dans
-cette difficile négociation.
-
-[Note 261: Cf. plus haut, p. 136 et suiv.]
-
-L'idée qui tout d'abord se dégage avec le plus de netteté est le désir
-de gagner du temps. Reculer autant que possible la reprise des
-pourparlers de Londres, les faire ensuite traîner en longueur,
-affecter de se dire sans parti pris, s'abstenir de faire aucune
-proposition, critiquer celles d'autrui «avec mesure et patience», sans
-se prononcer et de façon à retarder toute solution définitive, laisser
-entrevoir que «si l'on voulait violenter la politique de la France, la
-France résisterait», telle est la tactique recommandée par le ministre
-à ses ambassadeurs près les diverses cours[262]. Pour n'être pas
-déraisonnable et paraître indiquée par les circonstances, cette
-tactique n'était pas sans risque. Pendant que nous refuserions ainsi
-systématiquement de rien conclure, n'était-il pas à craindre que les
-autres puissances, impatientées, n'en finissent sans nous? En tout
-cas, ce n'était qu'un expédient temporaire. Qu'y avait-il au bout de
-cette politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées? Ce
-temps que l'on cherchait à gagner, qu'en prétendait-on faire? S'il
-fallait en croire la conversation que M. Thiers a eue plus
-tard,--après 1848,--avec un Anglais, son secret dessein était de
-guetter le moment où l'opinion française, distraite ou fatiguée de son
-engouement égyptien, eût permis de consentir une transaction, pour le
-moment impossible[263]. Mais, dans les documents de l'époque, on ne
-trouve rien qui confirme cette explication donnée après coup. Le
-ministre, sans doute, y paraissait désirer un accord avec
-l'Angleterre, mais l'attendait des concessions de cette dernière; il
-ne désespérait pas de vaincre par son habileté un antagonisme qu'il
-prétendait avoir été surtout provoqué par la maladresse de ses
-prédécesseurs; et puis il se flattait que lord Palmerston accorderait
-à un partisan déclaré de l'alliance anglaise ce qu'il avait refusé au
-ministère du 12 mai, plus ou moins compromis dans les alliances
-continentales. C'était pour mener à fin cette conversion de
-l'Angleterre que M. Thiers jugeait utile de retarder toute solution.
-Pendant ce temps, d'ailleurs, les amours-propres engagés auraient le
-temps de se calmer. Aussi écrivait-il, le 12 mars, à M. de Barante:
-«Il ne faut point afficher d'espérances ni de projets personnels à
-notre cabinet; nous dirons notre mot quand il le faudra, mais il n'est
-pas nécessaire de nous presser; jusque-là, de la douceur et des
-raisonnements, les meilleurs possibles.»
-
-[Note 262: Correspondance de M. Thiers avec M. Guizot, publiée par
-extraits dans les _Mémoires_ de ce dernier, et dépêches inédites de M.
-Thiers à ses autres ambassadeurs.]
-
-[Note 263: SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and other
-distinguished persons_, t. I, p. 4.--Dans cet entretien, auquel nous
-avons déjà fait allusion, M. Thiers se donnait comme ayant été
-personnellement peu favorable au pacha; seulement, quand il prit le
-pouvoir, il trouva le Roi et l'opinion trop échauffés sur la question
-égyptienne pour pouvoir aller à l'encontre. «Je consultai Granville,
-ajouta-t-il, qui me donna le conseil de temporiser jusqu'à ce que les
-Français, avec leur habituelle versatilité, eussent porté leur
-attention sur un autre sujet... Je suivis ce conseil.»]
-
-C'est surtout avec l'Angleterre que M. Thiers prétendait ainsi
-employer la «douceur» et les «raisonnements». Plus que jamais, il
-était convaincu que le ministère précédent avait commis «une grande
-faute» en se liant au concert européen. La note du 27 juillet lui
-paraissait surtout regrettable. «C'est, disait-il, l'ornière dans
-laquelle le char a échoué.» Seulement, il ne pouvait faire que ce
-concert n'eût été accepté, bien plus, provoqué par la France, et que
-cette note ne portât même la signature de l'amiral Roussin, devenu son
-collègue dans le cabinet du 1er mars. Il reconnaissait donc
-l'impossibilité de répudier ouvertement un engagement si formel et si
-récent[264], mais ne renonçait pas à s'en dégager peu à peu et sans
-bruit, par quelqu'une de ces voies détournées, obliques, qu'on ne
-saurait sans doute interdire à la diplomatie, mais dans lesquelles il
-est d'ordinaire fâcheux de se laisser surprendre. Telle était la
-répugnance de M. Thiers pour ce concert européen, qu'il recommandait à
-M. Guizot «de se refuser à toute délibération commune avec les quatre
-puissances, et de n'avoir en quelque sorte de rapports officiels
-qu'avec les ministres de la Reine». On cherche vainement quel avantage
-il comptait trouver à demeurer en tête-à-tête avec lord Palmerston,
-qui était de tous le plus animé contre la France, et à ne pas admettre
-en tiers, dans la conversation, les représentants de l'Autriche et de
-la Prusse, dont les sentiments étaient plus conciliants. Heureusement,
-notre ambassadeur sut ne pas prendre à la lettre cette partie de ses
-instructions.
-
-[Note 264: M. Thiers écrivait le 8 juin à M. Guizot: «Il ne faut pas
-avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet, car un revirement de
-politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur doit s'éviter
-avec soin.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-La politique de M. Thiers n'était pas uniquement fondée sur l'espoir
-d'un accord avec l'Angleterre; il poursuivait simultanément, mais avec
-plus de mystère, un autre dessein: c'était de revenir à cet
-arrangement direct entre le sultan et le pacha, qu'il regrettait tant
-d'avoir vu empêché par la note du 27 juillet[265]. N'était-ce pas
-s'exposer au reproche de manquer à l'engagement pris par cette note?
-N'était-ce pas surtout paraître jouer un double jeu, temporiser à
-Londres tout en agissant sous main en Orient? Notre ministre croyait
-échapper à ce reproche en ayant soin de ne pas prendre ouvertement
-l'initiative d'une négociation entre le sultan et Méhémet-Ali; il se
-bornait à leur adresser à tous deux le «conseil très-pressant» de
-«s'accorder directement», et à les décourager de rien attendre du
-concert européen[266]. «Je tire le câble des deux côtés pour
-rapprocher les deux parties, écrivait-il; mais je n'entame aucune
-négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de duplicité.» Sans
-doute, si le coup eût réussi, il eût fait faire aux puissances dont
-nous estimions avoir à nous plaindre, à l'Angleterre surtout, une
-figure fort penaude: comme revanche d'amour-propre, c'eût été complet,
-si complet même qu'on aurait pu se demander s'il était d'une prudente
-politique d'infliger à l'Europe entière une telle mortification et de
-s'exposer aux représailles qui suivraient tôt ou tard. Mais y avait-il
-des chances sérieuses de succès? Une telle entreprise, avec tout ce
-qu'elle comportait de démarches complexes et lointaines à
-Constantinople et à Alexandrie, pouvait-elle s'accomplir assez
-secrètement pour n'être pas devinée par les autres cabinets, assez
-rapidement pour que ceux-ci n'eussent pas le temps de se mettre en
-garde?
-
-[Note 265: Le ministère du 12 mai lui-même, très-peu de temps après la
-note du 27 juillet, en était à regretter l'arrangement direct. Le
-maréchal Soult écrivait, le 15 octobre 1839, au duc d'Orléans: «Quant
-à la Russie, elle pousse le Divan, par M. de Boutenieff, à s'arranger
-directement avec le vice-roi, qui paraît avoir à ce sujet des
-espérances. Si cela arrive, au lieu de l'empêcher, nous y donnerons
-notre consentement, et, pour en finir, ce serait l'issue la plus
-favorable.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 266: Voy. les lettres écrites sur ce sujet par M. Thiers à M.
-Guizot, notamment celles du 21 mars et du 28 avril 1840. (_Mémoires de
-M. Guizot._)]
-
-
-II
-
-Londres était le siége principal des négociations[267]. C'était donc à
-M. Guizot, qui venait d'y être nommé ambassadeur de France, qu'il
-appartenait d'exécuter, pour la plus grande part, le plan de M.
-Thiers. Il était nouveau dans ce rôle, n'ayant pas encore fait de
-diplomatie et n'étant même jamais venu en Angleterre[268]. L'éclat de
-son renom, sa haute expérience des choses politiques, son importance
-parlementaire, l'éloquence de sa parole, faisaient de lui un
-ambassadeur hors pair. Nul ne pouvait davantage honorer la France, ni
-avoir plus d'autorité auprès du gouvernement et du public anglais.
-Possédait-il au même degré les autres qualités du diplomate, la
-souplesse de l'allure, la finesse et la sûreté de l'observation? Plus
-tard, les amis de M. Thiers ont tâché de rejeter la responsabilité de
-l'échec final sur le défaut de clairvoyance de M. Guizot. Celui-ci
-s'est défendu dans ses _Mémoires_, en citant les nombreux passages de
-ses lettres et de ses dépêches où il avertissait des dangers de la
-situation. Sa justification paraît généralement concluante; s'il a eu
-aussi ses illusions, elles ont été plutôt moindres que celles de son
-gouvernement. Pourrait-on affirmer cependant qu'un ambassadeur moins
-imposant et moins éloquent n'eût pas quelquefois mieux pénétré ce
-qu'on voulait nous cacher? Ce côté investigateur,--nous dirions
-presque: policier,--de la diplomatie est celui qui s'improvise le plus
-difficilement. Les grands orateurs y sont moins propres que d'autres;
-ils s'écoutent trop eux-mêmes pour bien écouter leurs interlocuteurs
-et surtout pour prêter l'oreille à tous les petits bruits qui
-pourraient leur servir d'indices; ils sont disposés à croire la partie
-gagnée, quand ils ont conscience d'avoir victorieusement réfuté les
-contradictions. Ajoutons qu'il y avait, chez M. Guizot, une
-disposition naturelle à l'optimisme et à la confiance, qui n'était
-pas la meilleure condition pour traiter avec lord Palmerston. Cette
-disposition avait dû être encore augmentée par les succès personnels
-de l'ambassadeur auprès de la société anglaise. Grâce à sa renommée, à
-ses opinions, à sa religion même, il recevait des diverses classes
-l'accueil le plus flatteur; partout, objet d'une curiosité
-sympathique, il n'était pas jusqu'à ses dîners, apprêtés par le
-célèbre Louis, l'ancien cuisinier de M. de Talleyrand, qui ne fussent
-aussi goûtés par les ladies de l'aristocratie que ses _speechs_ de
-_Mansion House_ par les bourgeois de la Cité. Ce nuage d'admiration au
-milieu duquel il vivait à Londres ne risquait-il pas parfois de lui
-voiler un peu les manoeuvres que poursuivait, pendant ce temps, la
-malice résolue et obstinée du chef du _Foreign-Office_[269]?
-
-[Note 267: À Vienne, M. de Sainte-Aulaire ayant voulu entretenir M. de
-Metternich de la question d'Orient, celui-ci le pria de ne plus lui
-parler de cette affaire. «Je n'aurais rien de nouveau à vous
-apprendre, lui dit-il, et ma maxime est de ne jamais parler dans un
-lieu de ce qui se traite dans un autre.» Aussi M. de Sainte-Aulaire,
-découragé, avait-il demandé et obtenu un congé. (_Mémoires inédits de
-M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 268: M. Guizot dit lui-même modestement, en commençant, dans ses
-_Mémoires_, le beau récit de son ambassade: «J'avais beaucoup étudié
-l'histoire d'Angleterre et la société anglaise. J'avais souvent
-discuté dans nos Chambres les questions de politique extérieure. Mais
-je n'étais jamais allé en Angleterre et je n'avais jamais fait de
-diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a à
-apprendre, tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux le pays et fait
-soi-même le métier dont on parle.»]
-
-[Note 269: Pour le récit des négociations qui vont suivre, jusqu'à la
-signature du traité du 15 juillet, je m'attache principalement aux
-documents diplomatiques publiés dans les _Mémoires de M. Guizot_, en
-les complétant par les _Papiers inédits_ dont j'ai eu communication,
-et par les publications anglaises, notamment: _Life of Palmerston_,
-par BULWER; _Greville Memoirs_ et _Correspondence relative to the
-affairs of the Levant_. Les documents qui seront cités au cours de ce
-récit, sans indication de source particulière, sont tirés des
-_Mémoires de M. Guizot_.]
-
-M. Guizot n'avait, pour son compte, aucune objection de fond au plan
-qu'on le chargeait d'exécuter à Londres. Il partageait alors
-l'engouement général pour le pacha. Cependant, dès le début, avec une
-remarquable sagacité, il mit en garde M. Thiers contre certains
-risques de sa tactique. Tout en comprenant, par exemple, l'intérêt de
-«gagner du temps», il rappelait que le «ministère anglais croyait les
-circonstances favorables pour régler les affaires d'Orient, et voulait
-sérieusement en profiter»; puis il ajoutait: «Si, de notre côté, nous
-ne paraissions vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les
-difficultés en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par
-quelque résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous
-et avec d'autres plutôt que de ne rien faire.» Il revenait souvent sur
-cet avertissement, sans, il est vrai, faire partager au gouvernement
-français son prévoyant souci. Le Roi lui-même, ordinairement plus
-perspicace, disait au général Baudrand, qui avait mission de le
-répéter à l'ambassadeur: «M. Guizot paraît trop préoccupé des
-dispositions de l'Angleterre, qui lui semblent douteuses envers nous.
-Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront sur les
-affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous.
-Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront
-jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres
-puissances, sans que la France soit une des parties contractantes. Je
-voudrais que notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.»
-M. Guizot ne se rendit pas. «La politique anglaise, répondit-il au
-général Baudrand, s'engage quelquefois légèrement et bien
-témérairement dans les questions extérieures. Dans cette affaire-ci,
-d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent les
-penchants de l'Angleterre et se montrent prêtes à faire ce qu'elle
-voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons _non_... Ce
-n'est pas une situation bien commode, ni parfaitement sûre... Il faut
-toujours craindre quelque coup fourré et soudain.»
-
-En même temps qu'il avertissait son gouvernement, M. Guizot
-s'efforçait de ramener le cabinet anglais à nos vues. Dans ses
-conversations avec lord Palmerston, son thème était celui-ci: «Nous
-n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir, le même que celui
-de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse; nous voulons
-l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. Entre le sultan et
-le pacha, la répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan
-possédait la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent
-à la rendre, nous dirons: Soit. C'est là, selon nous, une petite
-question. Mais si l'on tente de résoudre cette petite question par la
-force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt
-s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le
-théâtre. Le pacha est très-fort et très-résolu. Il résistera; il
-résistera à tout risque. Sa résistance amènera l'intervention en
-Orient des puissances et surtout de la Russie, qui sera seule en état
-d'y envoyer des soldats. Moyen assuré de mettre l'empire ottoman en
-pièces et l'Europe en feu. Le czar peut y trouver son compte: tout
-emploi de la force dans le Levant tourne à son avantage, et toute
-grande secousse, en ces parages ouvre des chances dont il est, plus
-qu'un autre, en état de tirer profit. Mais ce n'est pas l'intérêt de
-la France, et il ne semble pas que ce soit davantage l'intérêt de
-l'Angleterre. Les deux nations n'ont-elles pas la même préoccupation
-en ce qui regarde la Turquie: empêcher que la Russie ne s'en empare
-matériellement ou moralement? Un dissentiment sur un point secondaire
-leur fera-t-il perdre de vue leur commune étoile?»
-
-Dans la situation prise par le gouvernement français, ce langage était
-le meilleur qu'on pût tenir en son nom, et M. Guizot y apportait toute
-sa puissance d'argumentation, tout son art de parole. Il faisait
-cependant peu d'effet sur lord Palmerston. «La paix n'est pas possible
-en Orient, répondait ce dernier, tant que le pacha possédera la Syrie;
-il est ainsi trop fort et le sultan trop faible: pour l'empire
-ottoman, la Syrie est une question vitale.» Quant à la Russie, le
-ministre anglais, loin de se laisser inquiéter sur ses desseins,
-affectait de croire à sa loyauté; il se félicitait de la modération
-avec laquelle elle ajournait son ancienne politique et renonçait à son
-protectorat exclusif sur la Porte. Pourquoi même s'émouvoir de son
-intervention possible en cas de résistance du pacha? Elle
-n'interviendrait alors qu'au nom de l'Europe. De méfiance et de
-jalousie, lord Palmerston n'en ressentait que contre la France. Il
-prétendait avoir été toujours trompé par elle, spécialement par
-Louis-Philippe, dont sa haine faisait une sorte de fourbe[270]. Le
-vrai danger en Orient lui paraissait venir, non de l'ambition du czar,
-mais de celle du gouvernement français. «Nous ne nous cachons rien,
-n'est-ce pas? se laissait-il aller à dire dès l'un de ses premiers
-entretiens avec M. Guizot. Est-ce que la France ne serait pas bien
-aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance nouvelle
-et indépendante qui fût presque sa création et devînt nécessairement
-son alliée? Vous avez la régence d'Alger. Entre vous et votre alliée
-d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres États de Tunis
-et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de la côte d'Asie
-sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette,
-seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. Cela ne peut
-nous convenir[271].» Ce qui empêchait d'ailleurs notre argumentation
-de faire effet sur lord Palmerston, c'est qu'il contestait absolument
-la donnée de fait sur laquelle elle reposait. Loin de croire à la
-résistance du pacha et aux dangers qui en résulteraient, il
-garantissait sa prompte et facile soumission; il jugeait que ce
-pouvoir, si rapidement grandi en Égypte, était précaire, personnel,
-plus ambitieux que solide, et il voyait dans Méhémet-Ali un de ces
-aventuriers orientaux aussi prompts à se résigner à un grand revers
-qu'à tenter une audacieuse entreprise. Sur ce sujet, en dépit des
-affirmations contraires qui avaient cours non-seulement en France,
-mais en Autriche et jusqu'en Angleterre, il ne laissait pas voir un
-seul instant de doute. La véhémence agitée du pacha, loin de lui en
-imposer, lui paraissait trahir plus de faiblesse que d'audace[272].
-
-[Note 270: Lord Palmerston écrivait, le 16 avril, dans une lettre
-intime au comte Granville: «Il est manifeste que le gouvernement
-français nous a trompés dans les affaires de Buenos-Ayres, comme il
-l'a fait presque toutes les fois que nous avons été en rapport avec
-lui, par exemple en Espagne, en Portugal, en Grèce, à Tunis, en
-Turquie, en Égypte, en Perse, où sa conduite et son langage ont
-toujours été divergents. La vérité,--quelque répugnance qu'on ait à
-l'avouer,--est que Louis-Philippe est un homme dans lequel on ne peut
-avoir une solide confiance. Cependant, il est là, et nous l'appelons
-notre allié; seulement, nous devons être éclairés par l'expérience, et
-ne pas attacher à ses assertions ou professions, une valeur plus
-considérable que celle qui leur appartient réellement; plus
-particulièrement quand ses paroles sont, comme dans l'affaire
-d'Égypte, non-seulement différentes de ses actes, mais inconciliables
-même avec ceux-ci» (BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 272,
-273.)]
-
-[Note 271: C'est le même sentiment qui fera dire, plus tard, en 1841,
-à la _Revue d'Édimbourg_, pour justifier rétrospectivement la
-politique de lord Palmerston: «La France humiliait l'Angleterre dans
-la Méditerranée.»]
-
-[Note 272: Lord Palmerston écrivait à lord Granville: «Le rapport qui
-m'a été envoyé par Hodges (consul anglais à Alexandrie), de son
-entrevue avec Méhémet-Ali, me fait penser que celui-ci finira par se
-rendre. Il était très-mécontent, extrêmement agité, très-violent et
-fort véhément dans ses affirmations qu'il ne céderait pas, les
-appuyant de serments solennels; tout ceci indique qu'il a conscience
-de sa faiblesse, et qu'au fond il a peur.» (BULWER, t. II, p. 270.)
-Cette lettre est datée du 11 mars 1840: il y a là une erreur évidente;
-certains passages de la lettre, relatifs au général Sébastiani et à M.
-Guizot, lui assignent une date antérieure, probablement le 11
-février.]
-
-Quant à l'inconvénient de mécontenter la France, le ministre anglais
-n'y voyait même pas un motif d'hésiter; s'il pensait à notre
-irritation, c'était pour peser, d'un esprit très-libre et d'un coeur
-très-froid, les raisons qui devaient la rendre impuissante. «Que les
-Français disent ce qu'ils voudront, écrivait-il au comte Granville,
-ils ne peuvent pas faire la guerre aux quatre puissances pour soutenir
-Méhémet-Ali. Voudraient-ils risquer une guerre maritime? Où
-trouveraient-ils des navires pour tenir tête à la flotte anglaise
-seule, sans parler de la flotte russe, qui, en pareil cas, se
-joindrait à nous? Que deviendrait Alger, si la France était en lutte
-avec une puissance qui lui fût supérieure sur mer? Risqueront-ils une
-guerre continentale? Et pourquoi? Pourraient-ils aider Méhémet-Ali en
-marchant sur le Rhin, et ne seraient-ils pas ramenés en arrière aussi
-vite qu'ils seraient venus? L'intérieur est-il si tranquille et si uni
-que Louis-Philippe aimât à voir les trois puissances du continent
-armées contre lui, et les deux prétendants à son trône, le Bourbon et
-le Bonaparte, trouvant, pour leurs prétentions, appuis au dedans et au
-dehors? C'est impossible. La France peut parler haut, mais ne peut pas
-faire la guerre pour une telle cause. Il serait peu sage de
-méconnaître les forces de cette nation et les fâcheux résultats d'une
-guerre avec elle, dans le cas où elle aurait un intérêt national et
-une cause juste à soutenir; mais il serait également fâcheux de se
-laisser intimider par des paroles ou des rodomontades, dans le cas où
-une calme vue des choses doit nous convaincre que la France serait
-seule la victime d'une guerre entreprise par elle, précipitamment, par
-caprice et sans juste motif[273].»
-
-[Note 273: Lettre précitée.]
-
-
-III
-
-Si décidé, si passionné que fût lord Palmerston, il ne lui était pas
-aisé de faire marcher à son pas tous ses collègues. Plusieurs années
-après, repassant en esprit les événements de cette époque, il
-écrivait: «Les plus grandes difficultés que j'ai eu à surmonter dans
-toute la négociation provenaient des intrigues sans principes qui se
-produisaient dans notre propre camp[274].» Déjà on a eu occasion de
-noter les répugnances de plusieurs des ministres anglais à rompre avec
-la France pour se rapprocher de la Russie. M. Guizot s'était tout de
-suite aperçu de ces sentiments, et il s'attachait à les entretenir,
-tout en ménageant les susceptibilités de lord Palmerston. Habitué de
-_Holland House_, il n'avait pas à échauffer les sympathies françaises
-du maître de la maison; peut-être même celui-ci les exprimait-il trop
-ouvertement pour un ministre de la Reine, et était-ce la raison pour
-laquelle ces sympathies se trouvaient n'être pas aussi efficaces que
-sincères. Lord Clarendon s'affichait aussi comme notre ami[275]. Aussi
-Palmerston écrira-t-il un peu plus tard: «Guizot a été trompé par le
-sot langage (_the foolish language_) de Holland et de Clarendon, qui,
-dans leurs conversations, parlaient en faveur de Méhémet-Ali[276].»
-Lord Lansdowne et lord John Russell, bien que moins décidés et moins
-expansifs, assuraient amicalement notre ambassadeur de leur désir de
-«finir l'affaire d'Orient de concert avec la France». Dès son arrivée
-à Londres, M. Guizot avait eu soin de se mettre en rapport avec le
-chef du cabinet, lord Melbourne: celui-ci l'avait écouté, étendu
-mollement dans son fauteuil, avec un sourire qui pouvait aussi bien
-témoigner de sa bienveillance que de son insouciance, donnant souvent
-des marques d'approbation, questionnant en homme qui serait heureux
-d'obtenir une bonne réponse, et montrant personnellement le désir
-sincère d'un accord, sans indiquer qu'il eût trouvé le moyen de le
-faire, et surtout qu'il fût résolu à l'imposer autour de lui; en
-somme, le premier ministre avait paru sortir de cette conversation,
-suivant l'expression même de son interlocuteur, «plutôt rejeté dans
-une indécision favorable que ramené à notre sentiment». En dehors du
-cabinet, la France comptait aussi des amis utiles. De ce nombre était
-M. Charles Greville, clerc du conseil privé, personnage fort répandu
-dans la haute société politique anglaise; il voyait fréquemment M.
-Guizot et était pour lui un précieux informateur[277]. Lord Grey
-recherchait notre ambassadeur pour lui dire: «Nous ne devons pas nous
-séparer de vous; sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Le
-beau-frère de lord Grey, M. Ellice, membre très-actif des Communes,
-s'employait ouvertement dans notre sens. L'illustre chef des tories,
-le duc de Wellington, demeuré, quoique tout cassé par l'âge, l'homme
-le plus considérable de l'Angleterre, déclarait «que, dans
-l'arrangement à intervenir, les limites des territoires importaient
-assez peu, qu'il fallait avant tout un arrangement agréé des cinq
-puissances, et que toute séparation de l'une d'elles serait un mal
-plus grave que telle ou telle concession territoriale». Enfin, les
-radicaux de la Chambre basse et les whigs qui les avoisinaient se
-montraient de plus en plus choqués et effrayés à l'idée de substituer
-l'alliance russe à l'alliance française et de risquer une guerre en
-Orient pour enlever la Syrie à Méhémet-Ali.
-
-[Note 274: Lettre à M. Bulwer, du 14 mars 1846. (BULWER, t. II, p.
-284.)]
-
-[Note 275: On lit dans le _Journal_ de M. Charles Greville, à la date
-du 5 septembre 1840: «Clarendon m'a montré, l'autre jour, une longue
-lettre qu'il écrivit à Palmerston en mars dernier, et où il discutait
-toute la question orientale, en indiquant les objections qu'elle
-paraissait soulever et en suggérant ce qu'il aurait voulu faire à sa
-place. C'était un document assez bien écrit et assez bien raisonné.»
-(_The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 301.)]
-
-[Note 276: Lettre à William Temple, du 27 juillet 1840 (BULWER, t.
-III, p. 43.)]
-
-[Note 277: Cf. _The Greville Memoirs, second part_.]
-
-Tous ces symptômes pouvaient faire croire que lord Palmerston serait
-empêché de pousser ses desseins jusqu'au bout. M. Guizot mettait
-cependant en garde M. Thiers contre de trop prompts espoirs. Il
-montrait le chef du _Foreign-Office_ s'obstinant d'autant plus dans
-ses idées qu'il les voyait plus combattues. «Il sent, écrivait notre
-ambassadeur, que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des
-idées différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé,
-s'élèvent, se répandent et modifient ou du moins ébranlent les
-convictions et les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente... Il
-agit et fait agir auprès de ses collègues ébranlés.» M. Guizot
-ajoutait, avec une sagacité très-fine et très-sûre: «Sachez bien que
-lord Palmerston est influent dans le cabinet, comme tous les hommes
-actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent qu'il n'a pas
-raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à ce qu'il fait,
-il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi, prendre de la
-peine. Bien peu d'hommes s'y décident.»
-
-Ce n'était pas seulement par ses collègues que lord Palmerston avait
-peine à se faire suivre, c'était aussi par ses alliés du continent,
-par ceux-là que M. Thiers aurait voulu tenir à l'écart. Sans doute, à
-Vienne et à Berlin, on n'était pas devenu plus favorable à
-Méhémet-Ali; mais on trouvait le ministre anglais passionné et
-casse-cou; on était disposé à nous croire, quand nous dénoncions les
-moyens coercitifs proposés par lui comme étant inefficaces contre le
-pacha et menaçants pour la paix européenne; on se demandait avec
-trouble si l'on ne s'était pas laissé engager dans une fort périlleuse
-aventure. M. de Metternich s'épanchait tristement avec le comte
-Apponyi sur la témérité de lord Palmerston: «Il va de l'avant,
-écrivait-il, sans même s'être assuré de l'appui, qui avant tout lui
-serait nécessaire, de ses propres collègues... Ses idées sur les
-moyens comminatoires n'ont pas le sens commun. Je crois le lui avoir
-démontré par ma dernière expédition[278].» Le chancelier avait, en
-effet, envoyé à Londres un long mémoire où il discutait et critiquait
-les procédés de coercition préconisés par le _Foreign-Office_[279].
-
-[Note 278: Lettres du 1er et du 6 mai 1840. (_Mémoires de M. de
-Metternich_, t. VI, p. 430, 432.)]
-
-[Note 279: Mémoire du 25 avril 1840. (_Ibid._, p. 454 à 464.)]
-
-Vers la même époque, dans le courant d'avril, les représentants de
-l'Autriche et de la Prusse à Londres, le baron de Neumann et le baron
-de Bülow, vinrent d'eux-mêmes entretenir M. Guizot et lui laissèrent
-voir leur inquiétude, leur désir de trouver une transaction que chacun
-pût accepter sans s'infliger un démenti. «Pourquoi, disait le baron de
-Bülow, n'accorderait-on pas, par exemple, à Méhémet-Ali l'hérédité de
-l'Égypte et le gouvernement viager de la Syrie? Voilà une transaction
-possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. Il faut les chercher.» Le
-ministre de Prusse donnait même à entendre qu'on irait peut-être
-jusqu'à la Syrie héréditaire, si la France consentait, en cas de
-résistance du pacha, à se joindre aux autres puissances pour le mettre
-à la raison. Le baron de Neumann fit des ouvertures analogues. «Mon
-gouvernement, disait-il à notre ambassadeur, désire autant que le
-vôtre le maintien de la paix en Orient; il est fort peu enclin à
-l'emploi des moyens de contrainte; il en connaît, comme vous, les
-difficultés et les périls; ce qui importe, c'est qu'il y ait
-arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement efficace ne peut
-avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'Empereur mon maître
-et le roi de Prusse le désirent également. Qu'une transaction, agréée
-par vous, soit donc proposée; elle peut l'être de plusieurs manières;
-nous serons fort disposés à l'appuyer, et lord Palmerston lui-même y
-sera amené.» Sans doute, on ne devait pas faire un très-grand fond sur
-l'énergie avec laquelle ces deux diplomates auraient agi sur lord
-Palmerston; la même disposition un peu craintive qui les poussait à se
-montrer conciliants avec M. Guizot, les eût fait, en un autre moment,
-se soumettre à l'impérieuse résolution du ministre anglais[280]. Leurs
-avances n'en avaient pas moins une réelle importance et pouvaient
-servir de point de départ à des négociations qui eussent
-très-heureusement modifié notre situation. Lié par ses instructions,
-M. Guizot se borna à répondre que le gouvernement français n'aurait,
-pour son compte, aucune objection à cette distribution des
-territoires, seulement qu'il ne savait si le pacha s'en contenterait;
-or il fallait avant tout, disait-il, que la transaction fût agréée à
-Alexandrie comme à Constantinople, et que l'exécution en fût toute
-pacifique. C'était subordonner la politique de la France aux
-fantaisies ambitieuses de Méhémet-Ali: À Paris, M. Thiers, toujours
-fort monté contre la Prusse et surtout contre l'Autriche, se montra
-moins favorable encore aux ouvertures de leurs représentants; à son
-avis, les perpétuelles tergiversations de ces puissances, depuis un
-an, ne permettaient pas d'attacher beaucoup de valeur à un retour si
-incomplet. Il ne chargea donc notre ambassadeur de leur donner aucun
-encouragement.
-
-[Note 280: Un peu plus tard, M. Greville nous montre, dans son
-_Journal_, M. de Neumann parlant à chacun dans le sens qu'il sait lui
-plaire, énergique avec Palmerston, conciliant avec lord Holland, et il
-ajoute: «Neumann est un chien servile (_a time serving dog_).» (_The
-Greville Memoirs, second part_, vol. I, p. 329.)]
-
-Les ministres d'Autriche et de Prusse ne se rebutèrent pas. Le 5 mai,
-le baron de Neumann revint trouver M. Guizot avec des propositions
-plus précises, qu'il disait avoir espoir de faire accepter à lord
-Palmerston. Il s'agissait de laisser à Méhémet-Ali la presque totalité
-du pachalik d'Acre, y compris cette place même, que, dans les
-propositions un moment faites et si vite retirées au mois d'octobre
-précédent, le gouvernement anglais avait tenu à réserver au sultan.
-Cette concession serait-elle faite à titre héréditaire? Sur ce point,
-M. de Neumann ne pouvait répondre nettement; toutefois, bien qu'il
-prévît de grosses difficultés de la part du ministre anglais, il
-croyait qu'on irait jusqu'à l'hérédité. Le surlendemain, lord
-Palmerston, fort à contre-coeur, et agissant sous la pression de ses
-collègues, fit la même ouverture à notre ambassadeur, sans parler, il
-est vrai, de l'hérédité. Cette fois, nous n'étions plus en présence
-d'une velléité plus ou moins efficace de la diplomatie autrichienne,
-mais d'une proposition faite au nom des trois puissances. M. Guizot
-répondit qu'il allait la transmettre à son gouvernement, mais que
-celui-ci aurait besoin de temps pour savoir si cet arrangement serait
-accepté par Méhémet. M. Thiers ne jugea même pas nécessaire de poser
-la question à Alexandrie: «Nous trouvons le partage de la Syrie
-inacceptable pour le pacha, écrivit-il, le 11 mai, à M. Guizot.
-Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à
-le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.
-Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie!»
-
-Si les tentatives de transaction n'aboutissaient pas, elles
-produisaient du moins un temps d'arrêt dans les négociations de M. de
-Brünnow et de lord Palmerston. Ces négociations ne paraissaient point
-avoir fait un pas depuis le mois de janvier. À Saint-Pétersbourg,
-selon les rapports de M. de Barante, on s'inquiétait de ces retards;
-après avoir cru un moment tenir le succès de sa manoeuvre, le
-gouvernement russe commençait à en désespérer et prenait presque son
-parti d'un accord avec la France[281]. D'ailleurs, à cette même
-époque, il voyait d'autres affaires se traiter entre Londres et Paris
-dans des conditions de bonne entente, d'amitié cordiale, qui
-semblaient écarter tout présage de rupture.
-
-[Note 281: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches du 14
-avril et du 31 mai 1840. (_Documents inédits._)]
-
-Ce fut alors, en effet, au commencement du mois de mai, que se
-négocia, entre les deux gouvernements, la restitution à la France de
-la dépouille mortelle de Napoléon. On sait avec quelle bonne grâce, un
-peu railleuse, lord Palmerston accueillit ce qu'il appelait une
-«requête bien française», heureux de nous donner cette satisfaction
-d'apparat, et de masquer ainsi les mauvais desseins dont il
-poursuivait ailleurs l'accomplissement[282]. Dans une autre affaire,
-ce fut l'Angleterre qui reçut un bon office du gouvernement français.
-Elle devait à l'humeur batailleuse de lord Palmerston d'avoir
-plusieurs querelles à la fois sur les bras: guerres avec la Chine et
-l'Afghanistan, rupture diplomatique avec le Portugal, contestation
-avec les États-Unis, et enfin conflit avec Naples à propos des soufres
-de Sicile. Par la dureté hautaine de la diplomatie britannique et par
-la fierté obstinée du roi de Naples[283], ce dernier conflit s'était à
-ce point envenimé, qu'il semblait n'y avoir plus place qu'aux moyens
-violents. Déjà la flotte de l'amiral Stopford donnait une chasse peu
-glorieuse aux barques napolitaines, et des rassemblements de troupes
-se faisaient sur toutes les côtes de l'Italie méridionale. Certes, la
-partie n'était pas égale; elle l'était même si peu, que le
-gouvernement anglais avait, aux yeux de toute l'Europe, la figure
-fâcheuse d'un puissant qui abuse de sa force contre un faible. Bien
-qu'étranger, pour sa part, aux scrupules chevaleresques, lord
-Palmerston se rendait compte de cette impression générale et en était
-fort ennuyé: il désirait vivement mettre fin à une affaire si mal
-engagée, d'autant que les vaisseaux employés à bloquer les ports des
-Deux-Siciles, étaient destinés, dans sa pensée, à des opérations
-autrement importantes en Orient. Il accepta donc avec empressement la
-médiation que lui offrit, au courant d'avril, le gouvernement
-français. Celui-ci s'était décidé à intervenir par un double motif:
-d'une part, il lui convenait, particulièrement en ce moment, de
-montrer que l'Angleterre lui était unie et recourait à lui dans ses
-embarras; d'autre part, cette ingérence dans les affaires d'un État
-italien lui paraissait de nature à augmenter, dans la Péninsule,
-l'influence de la France, au détriment de celle de l'Autriche, et
-l'humeur visible de M. de Metternich prouvait que le calcul n'était
-pas mauvais[284]. Les négociations rencontrèrent plus d'un obstacle; à
-chaque retard, le ministre anglais témoignait de son anxieuse
-impatience. M. Thiers surmonta les difficultés, les unes après les
-autres, avec une adroite et patiente fermeté, et tout fut heureusement
-terminé dans les premiers jours de juillet. Les titres que notre
-gouvernement crut avoir ainsi acquis à la gratitude de ses voisins,
-contribuèrent à augmenter sa trompeuse sécurité. Quant à lord
-Palmerston, il ne tira de là qu'une conclusion, c'est que ses
-vaisseaux étaient libres et que, dès lors, il était mieux armé pour
-nous faire échec en Orient; en effet, cette même flotte de l'amiral
-Stopford, que notre médiation venait de relever de sa faction dans les
-eaux napolitaines, allait, dans quelques semaines, être employée à
-bombarder Beyrouth et à chasser de Syrie les troupes du pacha, notre
-protégé[285].
-
-[Note 282: Cf. plus haut, p. 159 et 160.]
-
-[Note 283: «Je ne suis que le roi de Naples, disait ce prince,
-c'est-à-dire d'un pays qui a six millions d'âmes; mais je tiendrai
-tête à l'Angleterre; il en arrivera ce qui pourra.»]
-
-[Note 284: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 432, 434.]
-
-[Note 285: Le 13 juillet 1840, lord Palmerston écrivait à son frère,
-ministre d'Angleterre à Naples: «Je suis très-content, sous tous les
-rapports, que la question des soufres soit réglée; c'est un grand
-embarras de moins, et nous avons besoin de tous nos vaisseaux dans le
-Levant, où nous avons de la besogne à leur faire faire.» Il ajoutait,
-le 27 juillet, dans une lettre au même: «Il est heureux que nous ayons
-fini notre querelle napolitaine, et une des raisons qui me rendaient
-si impatient de la terminer était que je prévoyais que nous aurions
-besoin de toutes nos forces disponibles pour conduire nos opérations
-dans le Levant. Thiers, sans doute, pense que nous l'avons joué dans
-cette affaire, en obtenant que sa médiation fût terminée avant qu'il
-ne voulût y mettre fin, et cela le fâche fort. Mais sa mauvaise humeur
-se dissipera.» (BULWER, t. III, p. 41 à 44.)]
-
-Toutefois, avant de pouvoir réaliser son dessein, le chef du
-_Foreign-Office_ se vit obligé, vers le milieu de juin, de nous
-offrir encore une transaction. C'est que sa politique antifrançaise
-inquiétait et mécontentait de plus en plus une bonne partie de ses
-collègues. On parlait de discussions très-animées au sein du conseil
-des ministres, et il n'était pas jusqu'à lord Melbourne qui,
-paraissant sortir de son indolence irrésolue, ne vînt dire à M.
-Guizot: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon; tout ce que nous
-ferions en nous divisant serait mauvais et dangereux.» Si habitué que
-fût lord Palmerston à en prendre à son aise avec les autres ministres,
-il crut nécessaire de ne pas paraître rebelle à toute conciliation; il
-renouvela donc à notre ambassadeur la proposition, déjà faite quelques
-semaines auparavant, de partager la Syrie entre le sultan et le pacha,
-et demanda à connaître la réponse «positive» du gouvernement français.
-Il s'attendait probablement à un refus et comptait en tirer parti pour
-vaincre les résistances qu'il rencontrait autour de lui. Son espérance
-ne fut pas trompée. M. Thiers persista à déclarer cette proposition
-«inadmissible». «Le pacha, dit-il, n'accordera jamais ce qu'on lui
-demande là... Nous ne nous ferons donc pas les coopérateurs d'un
-projet sans raison, sans chance de succès, et qui ne peut être exécuté
-que par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y
-croyons pas.»
-
-À la même époque, M. de Neumann s'abouchait de nouveau avec M. Guizot
-et lui faisait des offres plus avantageuses encore. Impatient d'en
-finir, ne cachant ni son inquiétude ni son irritation contre lord
-Palmerston, il se déclara résolu à agir fortement sur ce dernier pour
-lui faire accepter une combinaison donnant au pacha l'Égypte
-héréditaire et toute la Syrie viagère; il croyait, du reste, pouvoir
-compter sur l'appui d'une partie des ministres anglais. Plusieurs
-symptômes indiquaient que c'était là l'effort suprême de ceux qui
-désiraient l'accord. Notre ambassadeur comprit la gravité de la
-situation et écrivit aussitôt, le 24 juin, à M. Thiers: «Nous touchons
-peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont je vous
-parlais, et qui consiste, de la part de l'Autriche et de la Prusse, à
-déclarer à lord Palmerston qu'il faut se résigner à laisser
-viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France cette grande
-concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, en ce moment.
-Les collègues de lord Palmerston, d'une part, les ministres d'Autriche
-et de Prusse, de l'autre, pèsent sur lui pour l'y décider. S'ils l'y
-décident, en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir
-remporté une grande victoire et être arrivés à des propositions
-d'arrangement raisonnables. Il importe donc extrêmement que je
-connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de mon langage peut
-dépendre ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
-revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue
-et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les
-rengagerait brusquement dans son système et leur ferait adopter, à
-quatre, son projet de retirer au pacha la Syrie.» Sans affirmer que,
-dans ce cas, «l'arrangement à quatre» fût certain, M. Guizot le
-donnait pour «possible». L'ambassadeur inclinait manifestement à se
-contenter de ce qu'il appelait cette «grande concession». Tel ne fut
-pas le sentiment de M. Thiers: dans tout ce qui lui était transmis, il
-ne vit que l'embarras, la division, le désarroi de ceux qu'il
-prétendait amener à ses idées; et il se flatta, en tenant ferme, de
-les contraindre à une capitulation complète. Il hésitait néanmoins à
-répondre par un refus trop net, et préférait prolonger son attitude
-critique et expectante. «Quand je vous parlais, écrivit-il à M.
-Guizot, le 30 juin, d'une grande conquête qui changerait notre
-attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie
-héréditaire. Toutefois, j'ai consulté le cabinet; on délibère, on
-penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de
-vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.»
-
-
-IV
-
-Quel était le secret de l'obstination avec laquelle M. Thiers se
-refusait à toutes les transactions? Sans doute, c'était, pour une
-bonne part, l'illusion, déjà tant de fois signalée, sur la puissance
-du pacha et sur l'impossibilité d'un accord entre l'Angleterre et la
-Russie. Mais, seul, ce motif n'eût peut-être pas suffi. On sait que,
-dès son arrivée au pouvoir, l'une des arrière-pensées du ministre du
-1er mars, l'une de ses visées secrètes, avait été de revenir à cet
-arrangement direct, entre le sultan et le pacha, que les puissances
-avaient une première fois empêché par la note du 27 juillet. On n'a
-pas oublié non plus que nos agents avaient reçu recommandation d'y
-pousser par les moyens détournés à leur disposition, tout en se
-gardant d'en prendre ouvertement et officiellement l'initiative. Plus
-la prolongation du _statu quo_ devenait intolérable et dangereuse pour
-l'empire ottoman, plus on se flattait, à Paris, que le sultan se
-déciderait, pour en finir, à s'entendre avec son vassal. Cependant les
-semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'était encore venu justifier
-cette espérance, quand, vers la fin de mai, le bruit se répandit à
-Constantinople que le grand vizir, Khosrew-Pacha, de tout temps ennemi
-mortel de Méhémet-Ali, allait être destitué.
-
-Les représentants de la France en Turquie et en Égypte, convaincus que
-cette disgrâce ferait disparaître le principal obstacle à un
-accommodement direct, redoublèrent d'activité. Ce fut notre consul
-général à Alexandrie, M. Cochelet, qui porta à Méhémet la première
-nouvelle de la chute imminente de Khosrew. Le vieux pacha fit un bond
-sur son divan; sa figure prit une expression de joie extraordinaire,
-et des larmes vinrent dans ses yeux. Devançant les conseils que notre
-consul allait lui donner, il vint à lui, le frappa sur la poitrine de
-la paume de la main, lui serra les deux poignets et lui dit:
-«Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution du
-grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier
-secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de mon
-respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de me
-permettre de lui renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de
-Moustoueh-Pacha (l'amiral égyptien). Je la prierai de consentir à ce
-que mon fils, Saïd-Bey, vienne à bord de la flotte pour se jeter à ses
-pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha (le nouveau grand vizir), et une
-fois que les relations de bonne intelligence et d'harmonie seront
-rétablies, je m'arrangerai avec la Porte.» Et comme le consul lui
-recommandait d'être modéré dans ses prétentions: «Laissez-moi faire,
-reprit le pacha; lorsque je serai en rapport avec la Porte, nous nous
-arrangerons ensemble très-certainement.[286]» Le 16 juin, aussitôt
-qu'on eut reçu à Alexandrie la confirmation de la destitution de
-Khosrew, Sami-Bey s'embarqua pour Constantinople. Dans cette ville,
-les esprits paraissaient disposés à répondre par de très-larges
-concessions au renvoi de la flotte.
-
-[Note 286: Dépêche de M. Cochelet, 26 mai 1840.]
-
-À cette nouvelle, grande fut l'émotion de M. Thiers. Ne touchait-il
-pas au but? Il expédia sur-le-champ M. Eugène Périer à Alexandrie,
-pour dire au pacha «de se hâter», pour l'avertir «qu'à Londres on
-était irrité contre lui, que l'on pouvait passer à des résolutions
-extrêmes», et pour l'inviter à se contenter de la Syrie viagère. En
-même temps, il donnait instruction à notre ambassadeur près le sultan
-de seconder la mission de Sami-Bey et de prêcher la modération au
-Divan, en évitant toutefois de «prendre la négociation à son compte et
-comme une entreprise française». Enfin, il informait M. Guizot de ces
-événements, de ce qu'il en attendait, et lui recommandait de les tenir
-aussi longtemps que possible cachés aux autres puissances, à lord
-Palmerston notamment. «Il importe, lui écrivait-il, de ne pas faire
-connaître la proposition du pacha à Londres, pour que les Anglais
-n'aillent pas empêcher un arrangement direct. La nouvelle sera
-bientôt connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les
-Anglais ne pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils arriveront
-trop tard s'ils veulent écrire à Constantinople[287].
-
-[Note 287: Lettre citée par M. Guizot dans son discours du 26 novembre
-1840.]
-
-Vaine recommandation! notre secret avait été tout de suite éventé.
-L'avis de ce qui se préparait en Orient était arrivé à Londres de deux
-côtés: de Constantinople, par lord Ponsonby, dont l'animosité
-clairvoyante avait deviné notre plan; de Paris, par le comte Apponyi,
-qui avait eu connaissance des dépêches de notre consul. L'impression
-fut vive parmi les représentants des divers cabinets; ils virent là un
-coup monté par la France pour se soustraire à l'engagement formel pris
-par la note du 27 juillet, pour régler à elle seule les affaires
-d'Orient et pour «mystifier» les autres puissances. Lord Palmerston
-fut le plus irrité de tous. Cette campagne, qui était son oeuvre
-personnelle, où il avait dépensé toute sa passion et engagé hardiment
-toute sa responsabilité, dont il attendait tant de satisfaction pour
-les préventions et les jalousies anglaises, tant d'importance pour
-lui-même, allait-il donc en sortir non-seulement battu, mais joué au
-point d'être quelque peu ridicule? «On se serait bien moqué de nous si
-l'arrangement direct avait réussi», disait-il plus tard à M. Guizot.
-Il n'était pas homme à prendre son parti d'un tel fiasco, ni à
-pardonner à qui lui en faisait courir le risque. Aussi résolut-il
-non-seulement de faire échouer l'arrangement direct, mais aussi de
-profiter de l'émotion de ses collègues et de ses alliés pour leur
-arracher ce qu'il n'avait pu jusqu'ici obtenir d'eux, c'est-à-dire une
-convention conclue entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la
-Prusse, et fondée sur cette triple base: exclusion de la France; la
-Syrie entière ou presque entière au sultan; coercition contre le pacha
-s'il ne se soumettait pas tout de suite. Ainsi s'engageait entre lord
-Palmerston et M. Thiers une partie dont l'enjeu était, des deux côtés,
-singulièrement redoutable. On eût dit une lutte de vitesse. Lequel
-arriverait le premier? Serait-ce le ministre français poursuivant, à
-Constantinople, l'accommodement du sultan et du pacha, ou le ministre
-anglais poursuivant, à Londres, la convention à quatre?
-
-Il fut tout de suite visible que M. Thiers n'avait pas l'avance. En
-Turquie, les efforts de nos agents étaient contrariés par les menées
-de lord Ponsonby; loin d'aboutir promptement, comme il eût été
-nécessaire, l'arrangement direct perdait chaque jour de ses chances;
-Sami-Bey, d'abord bien reçu au Divan, voyait les empressements du
-premier jour se changer en froideurs; on ne répondait plus à ses
-offres que par des ajournements. À cette époque, d'ailleurs, et avec
-un à-propos assez bien calculé, l'ambassade anglaise parvenait à faire
-éclater, dans les montagnes du Liban, une insurrection contre la
-domination égyptienne. Il y avait plusieurs mois qu'elle y travaillait
-par ses agents secrets ou patents[288]. Cette tentative devait être
-facilement réprimée; mais, pour le moment, grossie par les rapports
-anglais, elle servit d'argument très-efficace pour dissuader le sultan
-de traiter avec le pacha et de lui abandonner la Syrie.
-
-[Note 288: Des dépêches officielles publiées, un peu plus tard, par le
-gouvernement anglais lui-même (_Correspondence relative to the affairs
-of the Levant_), il ressort, en effet, que lord Ponsonby, au su de
-lord Palmerston, avait fomenté cette insurrection. «Je puis répondre
-des habitants du Liban, écrivait-il à son ministre, le 23 avril 1840,
-pourvu que l'Angleterre veuille agir et les aider.» À la fin de juin,
-les émissaires secrets ne lui suffisaient plus: il envoyait à Beyrouth
-son propre drogman, M. Wood, qui, du navire anglais où il résidait,
-appelait à lui les chefs de la montagne et les poussait à la révolte
-en leur promettant des armes. Ce drogman informait l'ambassadeur du
-bon résultat de ses démarches. «Il n'y a jamais eu, peut-être,
-disait-il, un moment plus favorable pour séparer la Syrie de l'Égypte
-et pour accomplir les vues politiques de lord Palmerston. J'explique
-aux Syriens les désirs de la politique de la Grande-Bretagne et le
-succès qui doit nécessairement suivre, s'ils nous assistent. Ils
-comprennent tout cela parfaitement; mais ils demandent toujours un
-appui indirect de notre part; autrement ils seraient écrasés. Je
-n'épargne aucun effort pour remplir les vues de Votre Seigneurie,
-malgré les difficultés dont je suis environné et qui dérivent de ma
-situation même.» Le gouvernement anglais fut si satisfait du zèle
-déployé en cette circonstance par M. Wood, qu'il le nomma peu après
-vice-consul à Beyrouth.]
-
-Pendant ce temps, à Londres, lord Palmerston gagnait du terrain auprès
-de ceux qu'il voulait convertir à ses idées. «L'Europe, leur
-disait-il, s'est engagée d'honneur, par la note du 27 juillet, à
-régler les affaires d'Orient; elle ne peut les laisser en souffrance.
-Pourquoi se croire tenu à des égards envers la France? Celle-ci a
-voulu avoir une politique séparée et personnelle: les autres
-puissances peuvent bien en faire autant.» Ardent, pressant, impérieux,
-il tâchait d'échauffer les esprits, de piquer les amours-propres,
-d'irriter les jalousies, en dénonçant ce qu'il appelait nos intrigues,
-notre duplicité et notre ambition. Et surtout, sachant qu'il avait
-affaire à des timides, il se portait fort d'un succès facile, et en
-donnait pour garant cette insurrection du Liban dont on venait
-d'apprendre l'explosion. Il se gardait, il est vrai, d'avouer qu'elle
-était une machination anglaise. À ceux qui le prétendaient, il
-opposait même un démenti indigné qu'il renouvelait peu après, en ces
-termes, devant la Chambre des communes: «Quelles que soient les causes
-de la révolte, les Syriens n'ont été soulevés ni à l'instigation des
-autorités anglaises, ni par des officiers anglais.» C'était
-certainement un des plus hardis mensonges dont pût user un ministre.
-Celui qui osait le commettre n'était-il pas bien venu à se plaindre de
-la mauvaise foi du gouvernement français?
-
-Lord Palmerston ne paraît pas avoir eu beaucoup de peine à entraîner
-les puissances continentales. La Russie était toute convertie
-d'avance. Quant à l'Autriche et à la Prusse, depuis longtemps
-inquiétées par les allures de M. Thiers, vivement blessées de sa
-tentative d'enlever au concert européen le règlement des affaires
-d'Orient, elles étaient disposées à prêter l'oreille aux insinuations
-du chef du _Foreign-Office_, et il lui fut aisé de réveiller en elles,
-contre la prépotence révolutionnaire de la France, cette méfiance dont
-ne s'étaient jamais complétement débarrassés les anciens tenants de la
-Sainte-Alliance. «Si nous cédions au gouvernement français, en cette
-occasion, leur disait-il, nous ferions de lui le dictateur de
-l'Europe, et son insolence ne connaîtrait plus de bornes[289].» Ce
-n'était pas que les cabinets de Vienne et de Berlin s'engageassent
-avec grand entrain dans la politique du ministre anglais, ni qu'ils
-fussent pleinement rassurés par ses promesses de succès facile; mais
-ils le suivaient en vertu de cette loi qui veut que toute volonté
-énergique et passionnée impose son ascendant aux caractères indécis,
-craintifs et faibles.
-
-[Note 289: BULWER, t. III, p. 44.]
-
-Lord Palmerston rencontra un peu plus de difficultés dans le sein même
-du cabinet anglais. Néanmoins, elles ne l'arrêtèrent pas longtemps. Si
-habitué qu'il fût à diriger à peu près sans contrôle les affaires de
-son département, il ne pouvait conclure un traité sans en aviser ses
-collègues. Aussi, le 4 juillet, à la fin du conseil de cabinet,
-annonça-t-il, d'un ton nonchalant et comme la chose la plus naturelle
-du monde, qu'il avait, depuis un certain temps déjà, engagé une
-négociation sur les bases antérieurement fixées, et qu'il venait de
-rédiger un traité dont il estimait convenable de donner connaissance
-au ministère. À cette nouvelle soudaine, les physionomies se
-rembrunirent, et personne n'ouvrit la bouche, sauf lord Holland, qui
-déclara ne pouvoir participer à aucune mesure risquant d'amener une
-rupture entre l'Angleterre et la France. Là-dessus, on se sépara, en
-renvoyant la discussion au conseil suivant. Cette première scène avait
-fait voir à lord Palmerston combien sa politique répugnait à ses
-collègues. Les uns, comme Clarendon et Holland, étaient ouvertement
-hostiles au traité. Plusieurs autres, indécis, troublés, désiraient
-qu'on ne précipitât rien et qu'on attendît les nouvelles de la
-démarche faite à Constantinople par Sami-Bey: cet ajournement
-contrariait autant lord Palmerston qu'un refus absolu; car il
-s'agissait précisément pour lui de gagner de vitesse ceux qui
-négociaient l'arrangement direct. Pour triompher de ces hésitations,
-il résolut de recourir aux grands moyens[290]. Le 5 juillet 1840,
-c'est-à-dire le lendemain du conseil dont il vient d'être parlé, il
-écrivit à lord Melbourne: «La divergence qui paraît exister entre
-quelques membres du cabinet et moi sur la question turque, et
-l'extrême importance que j'attache à cette question, m'ont conduit,
-après réflexion, à la conviction qu'il est de mon devoir, envers
-moi-même comme envers mes collègues, de vous délivrer, vous et
-d'autres, de la nécessité de décider entre mes vues et celles de
-certains membres du cabinet, en plaçant, comme je le fais en ce
-moment, ma démission entre vos mains.» Il rappelait sa conduite depuis
-la note du 27 juillet, puis il posait ainsi la question: «Il s'agit
-maintenant de décider si les quatre puissances, n'ayant pas réussi à
-persuader à la France de se joindre à elles, veulent ou ne veulent pas
-poursuivre, sans la France, l'accomplissement de leurs desseins... Mon
-opinion sur cette question est nette et absolue. Je crois que le but
-proposé est de la plus haute importance pour les intérêts de
-l'Angleterre, pour la conservation de l'équilibre général et pour le
-maintien de la paix en Europe. Je trouve les trois puissances
-entièrement prêtes à se rallier à mes vues sur cette matière, si ces
-vues doivent être celles du gouvernement britannique... J'estime que
-si nous nous retirons et si nous nous refusons à cette coopération
-avec l'Autriche, la Russie et la Prusse, dans cette affaire, parce que
-la France se tient à l'écart, nous donnerons à notre pays l'humiliante
-position d'être tenus en lisières par la France. Ce serait reconnaître
-que, même soutenus par les trois puissances du continent, nous n'osons
-nous engager dans aucun système politique en opposition avec la
-volonté de la France... Or il me semble que ceci est un principe qui
-ne sied pas à notre puissance et à notre position.» Le ministre
-montrait que si l'Angleterre se retirait, la Russie en profiterait
-pour «renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi sous quelque forme encore
-plus répréhensible», et il concluait ainsi: «Le résultat final sera la
-division effective de l'empire ottoman en deux États séparés, dont
-l'un sera dans la dépendance de la France, l'autre un satellite de la
-Russie, dans chacun desquels notre influence politique sera annulée,
-nos intérêts commerciaux seront sacrifiés. Je ne sache pas que j'aie
-jamais eu une conviction plus arrêtée sur aucun sujet d'une importance
-égale, et je suis très-sûr que si mon jugement sur cette question est
-erroné, il ne peut être que de peu de valeur sur les autres[291].» Le
-lendemain, dans une nouvelle lettre qui confirmait la première, lord
-Palmerston ajoutait: «Les nouvelles reçues d'Égypte et de Syrie,
-depuis deux jours, montrent que loin que Méhémet-Ali ait les moyens de
-soulever la Turquie contre le sultan, la Syrie s'est soulevée contre
-lui, et l'Égypte est vraisemblablement sur le point de suivre son
-exemple. Il semble bien clair que si, à cette époque, ses
-communications par mer avaient été coupées entre l'Égypte et la Syrie,
-ses difficultés intérieures auraient été telles qu'elles l'eussent
-probablement rendu beaucoup plus raisonnable[292].» L'effet fut ce
-qu'attendait l'auteur de cet habile plaidoyer. Lord Melbourne lui
-répondit en le priant d'écarter ses idées de retraite, et envoya toute
-cette correspondance à l'un des dissidents, lord Clarendon. Celui-ci
-protesta du chagrin qu'il éprouvait à faire de l'opposition à son
-collègue et offrit de se retirer lui-même. «Pour Dieu, qu'il n'y ait
-pas de démission du tout!» s'écria le premier ministre, convaincu que
-son cabinet ébranlé ne résisterait pas à une telle secousse. Il fut
-alors suggéré que Clarendon et Holland pourraient dégager leur
-responsabilité, en mentionnant leur opposition dans une note annexée
-aux registres du conseil: ils firent ainsi, et remirent copie de cette
-note à la Reine. Quant aux autres ministres, ils suivirent docilement
-lord Palmerston, qui put dès lors agir à sa guise.
-
-[Note 290: Quelques jours plus tard, le 27 juillet, rendant compte à
-son frère de ce qui s'était passé, Palmerston reconnaissait la gravité
-de l'opposition à laquelle il avait eu affaire. «Thiers et Guizot,
-disait-il, s'étaient persuadés que le cabinet anglais ne se laisserait
-jamais conduire à se séparer de la France sur cette question... Il y
-avait quelque fondement à cette méprise, car, quand on vint à
-délibérer sur cette question, je trouvai une telle résistance de la
-part de Holland et de Clarendon, et une telle tiédeur chez les autres
-membres du cabinet, que j'envoyai ma démission...» (BULWER, t. III, p.
-43.)]
-
-[Note 291: BULWER, t. II, p. 315 et suiv.]
-
-[Note 292: _Ibid._, p. 321.]
-
-En même temps qu'il déployait beaucoup d'activité et d'énergie pour
-faire prévaloir ses vues, le chef du _Foreign-Office_ s'attachait à
-envelopper ses négociations d'un mystère que nous ne pussions pas
-pénétrer. Non-seulement il gardait le secret, mais il l'obtenait de
-tous ceux avec qui il traitait. Suivant le mot de M. Guizot, «on se
-cachait de la France». Notre ambassadeur, cependant, s'apercevait bien
-qu'il se tramait quelque chose et tâchait d'y mettre obstacle. Se
-rendant compte qu'on nous en voulait surtout à cause de la tentative
-d'arrangement direct, il protestait qu'elle n'était pas l'oeuvre de la
-France: cette dénégation, qui reposait, à la vérité, sur une
-distinction un peu subtile entre l'initiative officielle et les
-incitations indirectes, rencontrait quelque incrédulité. «Il serait
-bien étrange, ajoutait M. Guizot, de voir les puissances s'opposer au
-rétablissement de la paix, ne pas vouloir qu'elle revienne si elles ne
-la ramènent de leurs propres mains, et se jeter une seconde fois entre
-le suzerain et le vassal pour les séparer au moment où ils se
-rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait
-craindre que la Porte, épuisée, abattue par sa défaite de la veille,
-ne se livrât, pieds et poings liés, au pacha et n'acceptât des
-conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui
-s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand
-le pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative
-du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour
-s'y opposer? Ce serait un inconcevable spectacle. Il est impossible
-que l'Europe, qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de
-son seul voeu, entrave la paix qui commence à se rétablir d'elle-même
-entre les Orientaux.» Ces arguments étaient-ils de nature à agir sur
-les puissances? En tous cas, leur auteur n'avait que peu d'occasions
-de les développer; par une sorte de mot d'ordre, lord Palmerston et
-ses complices évitaient toute explication sérieuse avec l'ambassadeur
-de France.
-
-M. Guizot avait soin d'avertir son gouvernement du danger qui le
-menaçait, et lui envoyait, presque jour par jour, les renseignements
-qu'il pouvait recueillir. En dépit des manoeuvres auxquelles on
-recourait pour tout lui cacher, il était parvenu à découvrir assez
-exactement le dessein de lord Palmerston et l'impulsion subite donnée
-au projet d'une convention à quatre[293]. Seulement il s'exagérait
-l'obstacle résultant des divisions du cabinet anglais, et surtout,
-comptant sur les égards dus à un allié, il était persuadé que le
-traité, ainsi préparé en dehors de la France, lui serait communiqué
-avant la conclusion définitive, avec mise en demeure de dire si elle
-voulait ou non y adhérer; il en concluait que nous pouvions attendre,
-sans trop de péril, jusqu'à la dernière heure, les nouvelles à venir
-de Constantinople. D'ailleurs il avait été mis, intentionnellement
-peut-être, sur une fausse piste; il s'imaginait que les puissances
-commenceraient par répondre à la communication du plénipotentiaire
-ottoman, en renouvelant les promesses de la note du 27 juillet 1839,
-et que c'était sur la rédaction de cette réponse qu'on délibérait en
-ce moment. Il se trouvait encore sous l'empire de cette erreur, quand
-il écrivait, le 14 juillet, à M. Thiers: «Je crois, sans en être
-parfaitement sûr, que le projet de note collective à quatre, en
-réponse à la note de Chéhib-Effendi, a été adopté dans le conseil de
-samedi. La réserve est extrême depuis quelques jours... On prépare,
-soit sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des
-propositions qu'on nous communiquera quand on aura tout arrangé,--si
-on arrange tout,--pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Une
-circonstance particulière avait contribué à accroître cette trompeuse
-sécurité. On sait que la mission des ambassadeurs cesse par le seul
-fait de la mort du prince qu'ils représentent; or, Frédéric-Guillaume
-III étant mort le 7 juin, M. Guizot s'était assuré que M. de Bülow
-n'avait pas reçu les lettres de créance du nouveau roi de Prusse, et
-qu'il était, par suite, sans pouvoirs réguliers pour signer aucun acte
-au nom de son gouvernement.
-
-[Note 293: Dépêche de M. Guizot à M. Thiers, du 11 juillet 1840, et
-ses lettres au duc de Broglie et au général Baudrand, du 12 juillet.]
-
-À Paris, tout en croyant avoir du temps devant soi, M. Thiers sentait
-qu'un grand péril était proche; il ne voyait pas là, cependant, une
-raison de rien changer à sa conduite. «Je trouve fort graves les
-nouvelles que vous m'envoyez, écrivait-il, le 16 juillet, à M. Guizot;
-mais il ne faut pas s'en émouvoir, et tenir bon... Il faut attendre
-avec tout le sang-froid que vous savez garder sur votre visage comme
-dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, vous et moi, traversé un
-plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons pas faire autrement. À
-l'origine, on eût pu tenir une autre conduite; depuis la note du 27
-juillet 1839, il n'est plus temps.»
-
-M. Thiers ne savait pas parler si juste en disant qu'il «n'était plus
-temps». Au moment où il écrivait cette lettre, tout se trouvait déjà
-conclu et signé à Londres depuis vingt-quatre heures. Telle avait été
-la précipitation, qu'on n'avait pas attendu les pouvoirs réguliers du
-plénipotentiaire prussien et qu'on s'était contenté de l'assurance par
-lui donnée que son gouvernement ne le désavouerait pas. Loin d'avoir
-averti la France et de lui avoir demandé son dernier mot, comme M.
-Guizot s'y attendait et comme semblait l'exiger une alliance non
-encore rompue, on avait redoublé de soin pour la tromper sur ce qui se
-faisait. Que gagnait-on à ce mauvais procédé? Dans l'état d'esprit où
-il était, le gouvernement français, mis en demeure d'adhérer à la
-convention préparée, s'y fût très-probablement refusé[294]: le
-résultat dernier eût donc été toujours de signer à quatre comme on
-venait de le faire; seulement la France aurait été isolée en
-connaissance de cause, par sa propre volonté, sans avoir les mêmes
-motifs et le même droit de se plaindre. Il fallait davantage à lord
-Palmerston, qui semblait, en cette circonstance, poursuivre, outre
-l'exécution d'un plan diplomatique, la satisfaction d'une vengeance
-personnelle: plus il blessait au vif celui qu'il accusait d'avoir
-voulu le mystifier, plus cette vengeance lui paraissait complète et
-agréable. Et voilà comment il n'avait pas hésité à compliquer une
-opération déjà fort déplaisante à la France, par un procédé plus
-offensant encore que la mesure en elle-même.
-
-[Note 294: M. Thiers disait, quelques jours après, le 6 août, dans une
-dépêche à M. Guizot: «Ce que les procédés obligés avec une cour alliée
-exigeaient, c'est que l'Angleterre, avant de conclure, fît une
-dernière démarche auprès de l'ambassadeur de France, et lui soumît la
-convention proposée, en lui laissant le choix d'y adhérer ou non. Il
-est bien vrai que l'adhésion de la France à toute résolution
-entraînant l'emploi de la force contre le vice-roi n'était nullement
-supposable, car elle s'était souvent expliquée à cet égard; mais
-toutes les formes eussent été observées.»]
-
-Le traité ainsi conclu le 15 juillet se composait de quatre pièces
-séparées[295]. L'instrument principal était une convention par
-laquelle les quatre puissances s'engageaient envers la Porte à lui
-donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et à
-protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce
-dernier. La seconde pièce était un acte séparé par lequel le sultan
-indiquait quelles conditions il avait l'intention d'accorder au pacha:
-il devait lui proposer d'abord l'Égypte à titre héréditaire et la plus
-grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre en viager; si, dans les
-dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accepté, l'offre du
-pachalik d'Acre serait retirée et la concession réduite à l'Égypte
-seule; si, après un nouveau délai de dix jours, le pacha ne s'était
-pas encore soumis, l'offre entière serait non avenue. Suivaient
-ensuite deux protocoles, l'un sur une question de détail sans intérêt
-historique, l'autre, intitulé _Protocole réservé_, qui décidait
-l'exécution immédiate de la convention, sans attendre les
-ratifications. Pour justifier cette hâte insolite, le protocole
-invoquait «l'état actuel des choses en Syrie», c'est-à-dire
-l'insurrection fomentée par les agents de lord Ponsonby. Parmi les
-stipulations dont l'exécution immédiate était ainsi prescrite, se
-trouvait celle par laquelle la reine d'Angleterre et l'empereur
-d'Autriche s'engageaient à faire intercepter par leurs flottes, les
-communications entre l'Égypte et la Syrie, et à «donner toute
-l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui
-manifesteraient leur fidélité à leur souverain». En effet, lord
-Palmerston qui, dès le 13 juillet, avait fait avertir, à Naples,
-l'amiral Stopford de se préparer à soutenir les Syriens[296], lui
-expédiait, le 15 juillet, un courrier avec ordre d'agir immédiatement.
-En apprenant le passage de ce courrier par Paris, M. Thiers, bien que
-non encore avisé de la signature du traité, eut le pressentiment qu'il
-y avait là quelque danger pour le pacha, et il mit aussitôt en
-mouvement le télégraphe aérien, afin de faire parvenir le plus
-rapidement possible à Alexandrie l'avis de mettre en sûreté la flotte
-égyptienne qui croisait sur les côtes de Syrie. Bien lui en prit, car,
-s'il fallait en croire certains bruits, le courrier portait à lord
-Stopford l'instruction de s'emparer de cette flotte[297]. N'oublions
-pas que les vaisseaux anglais au moyen desquels on cherchait à
-frapper, à notre insu, ce coup contre le protégé de la France, étaient
-ceux-là mêmes qui, quelques jours auparavant, se trouvaient encore
-immobilisés dans les eaux des Deux-Siciles, et qui devaient leur
-liberté au succès de notre amicale médiation.
-
-[Note 295: Le texte même de ce document est publié dans les _Pièces
-historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
-
-[Note 296: BULWER, t. III, p. 42.]
-
-[Note 297: M. Thiers a affirmé ce fait plus tard à la tribune.
-(Discours du 25 novembre 1840.)]
-
-Ce ne fut que le 17 juillet, deux jours après la signature du traité,
-et quand il croyait avoir pris de l'avance pour les mesures
-d'exécution, que lord Palmerston pria M. Guizot de passer au
-_Foreign-Office_, et lui donna lecture d'un _memorandum_ l'informant
-de ce qui venait d'être fait. Ce document, où l'on tâchait
-d'envelopper sous des formes presque caressantes la notification d'un
-acte aussi malveillant, rappelait d'abord comment les quatre
-puissances, n'ayant pu s'entendre avec la France, s'étaient trouvées
-placées en face de ces deux partis, ou d'abandonner aux chances de
-l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement
-d'arranger», ou bien «de marcher en avant sans la coopération de la
-France»; comment elles avaient «cru de leur devoir d'opter pour la
-dernière de ces alternatives», et avaient «conclu avec le sultan une
-convention destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les
-complications actuellement existantes dans le Levant». Le _memorandum_
-témoignait du «vif regret» que les puissances éprouvaient «à se
-trouver momentanément séparées de la France» et de leur espoir que
-cette séparation serait de courte durée; il terminait en lui demandant
-son «appui moral» pour obtenir la soumission du pacha. M. Guizot,
-surpris, sentit la situation trop grave pour s'engager avant d'avoir
-reçu les instructions de son gouvernement. Il écouta en silence, se
-borna ensuite à relever froidement certains passages qui présentaient
-d'une façon inexacte le rôle et le langage de son gouvernement, mais
-ne discuta pas le fond. D'ailleurs, communication ne lui était pas
-faite du traité[298]; ce fut à peine si, après la lecture du
-_memorandum_, quelques indications sommaires lui furent données sur
-les conditions faites par le sultan au pacha. «Nous ne pouvons montrer
-la convention tant qu'elle n'a pas été ratifiée», écrivait, peu après,
-lord Palmerston à son frère[299]. Singulier scrupule, en vérité, de la
-part de celui qui croyait pouvoir exécuter cette convention avant
-toute ratification! La vraie raison n'était-elle pas précisément qu'on
-voulait nous dissimuler cette exécution immédiate et se ménager ainsi
-plus de chances de faire un coup de surprise? En tout cas, c'était un
-mauvais procédé de plus envers nous; on eût dit que lord Palmerston
-s'appliquait à ne nous en épargner aucun.
-
-[Note 298: Ce ne sera que le 16 septembre, après les ratifications
-échangées, que communication sera faite du traité au gouvernement
-français. La presse anglaise, il est vrai, en avait auparavant révélé
-les principales dispositions.]
-
-[Note 299: Lettre du 27 juillet 1840. (BULWER, t. III, p. 43.)]
-
-Dans cette histoire de la question d'Orient, la signature du traité du
-15 juillet marque une date importante et comme la séparation entre
-deux périodes distinctes. Avant d'aborder la seconde de ces périodes
-et de raconter la crise redoutable née de ce traité, ne convient-il
-pas de se recueillir un moment, d'essayer de juger le passé, et, dans
-ce dessein, de faire, pour ainsi dire, l'examen de conscience des
-principaux acteurs de ce drame diplomatique? Commençons par le
-gouvernement français. Combien, en juillet 1840, il est loin de ses
-espérances de juillet 1839, alors qu'il se félicitait d'avoir
-substitué, aux vieux restes de la Sainte-Alliance formée contre lui,
-un nouveau concert européen où il comptait jouer l'un des premiers
-rôles, alors qu'il croyait avoir placé la Russie, son ennemie la plus
-acharnée depuis 1830, dans l'alternative de capituler ou de s'isoler!
-Maintenant, c'est lui, au contraire qui est isolé; il s'est brouillé
-avec son alliée de dix ans, l'Angleterre; il a rejeté vers la Russie
-les cabinets de Vienne et de Berlin, qui s'en éloignaient pour venir à
-lui, et il a vu quatre grandes puissances nouer, en dehors de lui,
-sinon contre lui, une alliance qui semble la résurrection de la
-coalition de 1813. La cause d'un mécompte si complet et si prompt
-saute aujourd'hui à tous les yeux. C'est que, placée en face de
-questions multiples et complexes, la France n'a pas su mettre chacune
-à son rang; elle s'est exagéré l'importance de la question des
-agrandissements du pacha, qui n'était que secondaire, au point de
-perdre de vue la question qui, à l'origine, lui avait apparu avec
-raison comme la principale, celle de sa rentrée dans le concert des
-puissances; et elle est arrivée à confondre son intérêt, non pas même
-avec l'intérêt vrai de Méhémet-Ali, ce qui eût été déjà peu
-admissible, mais avec les prétentions de ce faux Alexandre[300]. Cette
-grave erreur de direction a été compliquée d'erreurs particulières,
-d'illusions sur la force du pacha, sur les hésitations ou les
-répugnances du cabinet anglais, sur les dispositions des autres
-puissances. Toutes ces fautes ne sont pas celles d'un ministère plutôt
-que d'un autre; commencées par le ministère du 12 mai, elles ont été
-continuées par le ministère du 1er mars, chacun d'eux repoussant
-obstinément les chances, plusieurs fois offertes, de sortir
-honorablement et même brillamment de la mauvaise voie où la France
-était fourvoyée. Le Roi lui-même a eu sa part des illusions générales.
-Quant au parlement et à l'opinion, loin d'être innocents, ils sont les
-principaux coupables; par la surexcitation de l'orgueil national, ils
-ont aggravé au dehors les difficultés du gouvernement, en même temps
-qu'ils lui interdisaient tout retour de sagesse.
-
-[Note 300: Il était alors de langage courant, en France; de qualifier
-Méhémet-Ali de «nouvel Alexandre».]
-
-Si, pour être un grand politique, il suffisait de bien savoir ce que
-l'on veut, de marcher vers son but avec adresse et résolution, et d'y
-arriver non-seulement malgré ses adversaires, mais malgré ses alliés
-et même malgré ses collègues, en bernant et mortifiant les uns, en
-dominant et entraînant les autres,--lord Palmerston se fût montré tel
-dans cette campagne diplomatique. Mais ce titre de grand politique
-exige plus encore; il faut que le but ait été placé aussi haut qu'il
-devait l'être, qu'au lieu de s'abaisser à poursuivre la satisfaction
-d'une passion secondaire et passagère, on ait eu en vue l'avantage
-supérieur et permanent du pays. Or est-ce là ce qu'a fait le promoteur
-du traité du 15 juillet? Que l'Angleterre eût intérêt à ne pas
-laisser la prépondérance française s'établir en Égypte, on le
-comprend. Mais son intérêt était aussi de ne pas rompre l'alliance
-occidentale et libérale; il était surtout de ne pas compliquer
-gratuitement une telle rupture par des offenses qui risquaient de
-provoquer une guerre, et qui, en tout cas, devaient laisser de longs
-et dangereux ressentiments. En somme, lord Palmerston avait fait
-preuve d'une vue très-nette, mais très-courte, de plus d'adresse
-inférieure que de grande habileté. S'il ne s'était pas trompé sur le
-détail et le procédé, il s'était trompé sur la direction générale,
-aveuglé par sa jalousie contre la France, comme nous l'étions par
-notre engouement pour le pacha.
-
-La Russie venait de se donner le plaisir, très-goûté par l'empereur
-Nicolas, d'isoler et de mortifier la France de Juillet; mais c'était
-en renonçant à la prépondérance orientale, qui avait été de tout temps
-l'objet premier, presque exclusif, de sa politique, et pour laquelle,
-notamment, elle avait combattu en 1828, négocié en 1833. Y avait-elle
-au moins gagné de rompre à tout jamais cette alliance occidentale où
-elle n'avait pas tort, en effet, de voir le principal obstacle à ses
-desseins sur Constantinople? La guerre de Crimée devait répondre à
-cette question.
-
-Quant à l'Autriche, après avoir rêvé, au début de cette crise, une
-grande politique, celle d'un concert européen dont le siége eût été à
-Vienne, et avec lequel elle eût fait échec à la Russie en Orient, elle
-avait, devant la division de la France et de l'Angleterre, renoncé à
-ses projets, et, abdiquant humblement toute prétention à une
-initiative quelconque, elle s'était mise à la remorque de lord
-Palmerston et du czar; depuis lors, docile et inquiète, elle servait
-des passions qui n'étaient pas les siennes, s'associait à des
-aventures qui l'effrayaient, et, avec l'amour de l'immobilité,
-participait à des actes qui risquaient de mettre en branle toute
-l'Europe. Ce que nous disons de l'Autriche s'applique aussi à la
-Prusse, avec cette réserve que le gouvernement de Berlin avait dans la
-question orientale moins d'intérêt, d'action, et, par suite, aussi
-moins de responsabilité.
-
-Nulle puissance donc qui puisse être satisfaite et fière de sa
-conduite. Toutes ont commis des fautes. Aucune n'a fait de grande et
-haute politique. Le résultat, nous allions dire le châtiment, est une
-situation singulièrement tendue, obscure, périlleuse pour tous.
-Personne ne peut savoir ce qui en va sortir, et si ce ne sera pas la
-ruine de cette longue paix dont l'Europe jouissait depuis 1815 et à
-laquelle elle n'avait jamais été plus attachée.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LA GUERRE EN VUE.
-
-(Juillet-Octobre 1840.)
-
- I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur
- le public. Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir
- l'opinion.--II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée.--III.
- Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son attitude
- dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord
- extérieur du Roi et de son ministre.--IV. Les armements. Attitude
- diplomatique de M. Thiers. Langage de M. Guizot à Londres. Lord
- Palmerston persiste dans sa politique, malgré les hésitations de
- ses collègues. Débats à la Chambre des communes.--V. Inquiétudes
- de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice du roi
- des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston.
- Le _memorandum_ anglais du 31 août.--VI. Louis-Napoléon réfugié à
- Londres. Ses menées pour s'allier à la gauche et débaucher
- l'armée. Expédition de Boulogne. Impression du public. Le
- procès.--VII. Continuation des armements. Fortifications de
- Paris. M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en
- Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux ambassadeurs. La
- presse. Les journaux ministériels et radicaux. Excitation ou
- inquiétude du public. Les grèves. L'Europe est à la merci des
- incidents.--VIII. Les premières mesures d'exécution contre le
- pacha. Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de
- transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. Divisions
- dans le sein du cabinet anglais.--IX. Déchéance du pacha et
- bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston triomphe. Mécompte de
- M. Thiers. Explosion belliqueuse en France. Premiers symptômes de
- réaction pacifique. Les journaux poussent à la guerre.--X. Que
- serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer
- concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. Dispositions
- de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Confédération
- germanique. Puissant mouvement d'opinion contre la France, en
- Allemagne. Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de
- l'idée allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas
- de guerre, se fût retrouvée en face de la coalition. La
- propagande révolutionnaire n'eût pas été une force contre
- l'Europe, et elle eût été un danger pour la France.--XI. M.
- Thiers penche vers une attitude belliqueuse. Divisions du
- cabinet. Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission.
- Transaction entre le prince et ses conseillers. La note du 8
- octobre.--XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,
- l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction pacifique
- se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. L'attentat de
- Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet sur le discours du
- trône. Démission du ministère. Les résultats de la seconde
- administration de M. Thiers. Service rendu par Louis-Philippe.
-
-
-I
-
-«Je suis curieux de savoir comment Thiers a pris notre convention,
-écrivait, le 21 juillet 1840, lord Palmerston à M. Bulwer, son chargé
-d'affaires. Sans aucun doute, cela a dû le mettre très en colère;
-c'est un coup pour la France; mais elle se l'est attiré par son
-obstination.» Et plus loin: «Thiers commencera probablement par faire
-le bravache; mais nous ne sommes pas gens à nous laisser épouvanter
-par des menaces[301].» Grandes furent, en effet, à la nouvelle du
-traité du 15 juillet, la surprise et l'émotion du ministre français;
-il n'était pas seulement blessé de l'offense faite à son pays: il se
-sentait personnellement atteint, se rendant compte du tort fait à son
-renom d'habileté. Toutefois, il se montra d'abord plus calme que ne
-s'y attendait lord Palmerston. Ainsi, du moins, il apparut à M. Bulwer
-dans l'entretien où, pour la première fois, il fut question entre eux
-du traité. «M. Thiers était naturellement très-déconcerté, rapporte le
-diplomate anglais; il me parla de l'effet qui serait produit sur
-l'opinion publique en France, me pria de ne rien dire jusqu'à ce qu'il
-eût pris ses mesures pour prévenir quelque violente explosion, et
-m'entretint sur ce sujet, je dois lui rendre cette justice, avec plus
-de regret que d'irritation[302].» M. de Sainte-Aulaire, qui avait reçu
-l'ordre de retourner immédiatement à Vienne, eut aussi, dans ces
-premiers jours, une longue conversation avec le président du conseil.
-M. Thiers lui parut se rendre compte «qu'engager la France dans une
-lutte où elle se trouverait seule contre toute l'Europe, ce serait
-encourir une terrible responsabilité, et qu'un sentiment de vanité
-blessée, une infatuation systématique en faveur de Méhémet-Ali ne
-justifierait pas le ministre coupable d'une telle audace». Aussi
-déclarait-il «s'abstenir de prendre une résolution extrême». «Je ne
-ferai au début, disait-il, que le strict nécessaire, et resterai bien
-en deçà de ce que réclamera le sentiment national quand le traité de
-Londres sera connu en France». Il annonçait même ne pas vouloir
-convoquer les Chambres, de «peur d'être entraîné par elles[303]». Il
-tenait un langage semblable à ses autres ambassadeurs. Tout en leur
-recommandant de se montrer tristes, sévères, inquiétants, de laisser
-voir que nous avions ressenti l'offense, il les détournait de tout ce
-qui eût pu provoquer une rupture violente. «Se plaindre, écrivait-il
-le 21 juillet à M. Guizot, est peu digne de la part d'un gouvernement
-aussi haut placé que celui de la France; mais il faut prendre acte
-d'une telle conduite... Désormais la France est libre de choisir ses
-amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le conseil des
-circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher cette
-indépendance de relations que la France sans doute n'avait jamais
-abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son alliance
-avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter d'autres
-convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en particulier,
-n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous le répète, ne
-faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que vous avez
-montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement. Il faut que
-cette froideur soit soutenue.» Le président du conseil ajoutait,
-toujours à la même date: «Ayez soin, en faisant sentir notre juste
-mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je ne
-sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous
-ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout
-cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure
-et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point
-motivé; d'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande
-étourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position et voir
-venir avec sang-froid[304].»
-
-[Note 301: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 277, 278.]
-
-[Note 302: _Ibid._, p. 274, 275.]
-
-[Note 303: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 304: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Si désireux que fût M. Thiers de retarder le moment où le public
-français serait mis au courant de ce qui venait d'être fait à Londres,
-une telle nouvelle ne pouvait demeurer longtemps cachée: elle commença à
-s'ébruiter dans Paris, le 25 juillet; le 26, les journaux l'annoncèrent
-explicitement. L'effet en fut d'autant plus considérable que les esprits
-n'y étaient nullement préparés. Absorbés par les incidents de la
-politique intérieure, ils avaient, depuis plusieurs mois, à peu près
-perdu de vue les affaires d'Orient, dont il n'était plus question ni à
-la tribune ni dans la presse. Voici qu'ils y étaient brusquement
-ramenés, non point pour voir la France jouer le rôle prépondérant,
-solennellement promis, un an auparavant, par le rapport de M. Jouffroy,
-mais pour apprendre que toutes les puissances s'étaient coalisées en se
-cachant de nous et dans le dessein d'écraser notre protégé, le pacha
-d'Égypte. Pour des imaginations que l'on venait précisément d'échauffer
-en soufflant sur les cendres napoléoniennes, la déception était
-douloureuse, irritante. «C'est le traité de Chaumont», disait-on en
-répétant un mot attribué au maréchal Soult. L'alarme générale se
-manifesta par une baisse extraordinaire à la Bourse[305]. Toutefois, si
-inquiet que l'on fût, la colère dominait. Les autres questions s'étaient
-subitement évanouies devant celle qui apparaissait comme la «question
-nationale». Tous les partis, réunis dans un même sentiment, ne
-rivalisaient que de susceptibilité patriotique. Les témoignages
-contemporains sont unanimes. «Je n'avais pas vu, depuis longtemps, une
-semblable explosion de sentiment national», lisons-nous, à la date du 27
-juillet, sur le journal intime d'un observateur exact et clairvoyant; et
-il ajoutait, le lendemain: «Les têtes se montent de plus en plus[306].»
-Henri Heine écrivait de Paris, le 27 juillet: «Les mauvaises nouvelles
-arrivent coup sur coup. Mais la dernière et la pire de toutes, la
-coalition entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, contre
-le pacha d'Égypte, a plutôt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier
-que de la consternation... Les sentiments et les intérêts nationaux
-blessés opèrent maintenant une suspension d'armes entre les partis
-belligérants. À l'exception des légitimistes, tous les Français se
-rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d'ordre commun est:
-«Guerre à la perfide Albion!» Et, le 28 juillet: «Peut-être cent
-cinquante députés qui se trouvent encore à Paris se sont prononcés pour
-la guerre de la façon la plus déterminée, en cas que l'honneur national
-offensé exigeât ce sacrifice[307].» «Le public est incroyablement
-belliqueux, rapportait, le 30 juillet, l'un des correspondants de M.
-Guizot; les têtes les plus froides, les caractères les plus timides sont
-emportés par le mouvement général; tous les députés que je vois se
-prononcent sans exception pour un grand développement de forces; les
-plus pacifiques sont las de cette question de guerre qu'on éloigne
-toujours et qui toujours se remontre. Il faut en finir, dit-on, et cette
-disposition a réagi sur nos anniversaires de ce mois; il y avait, le 28,
-soixante à quatre-vingt mille hommes sous les armes, et tout le monde
-était heureux de voir tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le Roi
-a paru au balcon des Tuileries, il a été salué par des acclamations
-réellement très-vives, et quand l'orchestre a exécuté la _Marseillaise_,
-il y a eu un véritable entraînement[308].» Le 2 août, le duc de Broglie
-résumait ainsi l'état des esprits: «Il y a chez tous, sans exception, un
-grand sentiment d'indignation, une indignation sérieuse, réelle, et une
-conviction non moins sérieuse qu'il ne faut plus compter que sur
-soi-même et qu'il y a lieu de se mettre en défense; c'est un sentiment
-aussi vrai que celui qui a suivi les premiers jours de 1830 et favorisé
-l'expédition d'Anvers; il a le même caractère d'unanimité[309].»
-Toujours à cette date, M. Léon Faucher écrivait à un Anglais, ami de la
-France, M. Reeve: «Je n'avais jamais vu, depuis 1830, un enthousiasme
-aussi prononcé ni aussi soutenu. C'est l'esprit national se montrant
-sans bravade... Tenez pour certain que si le gouvernement ne répondait
-pas par une attitude énergique au traité de Londres, il serait renversé
-par une révolution[310].»
-
-[Note 305: Le 3 pour 100, qui était, le 18 juillet, à 86 fr. 50, se
-cotait 78 fr. 75, le 6 août. Les actions de la Banque de France
-baissèrent de 3,770 à 3,000 francs.]
-
-[Note 306: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-[Note 307: _Lutèce_, p. 99, 100, 108.]
-
-[Note 308: Lettre de M. de Lavergne, alors chef du cabinet du ministre
-de l'intérieur. (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 309: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 310: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. Ier, p.
-93.]
-
-Le langage des journaux répondait à ces sentiments: on eût dit autant
-de clairons sonnant la charge. «La France, disait le _Siècle_ du 28
-juillet, entend que l'on compte avec elle, fût-on Russe ou Anglais,
-pour régler les affaires de l'Europe, et elle se lèverait tout entière
-pour se répandre au delà de ses frontières, comme il est déjà arrivé
-une fois, plutôt que de se résigner à ce rôle passif auquel ses alliés
-d'hier, comme ses anciens ennemis, veulent insolemment la réduire.» On
-lisait dans le _Temps_ du même jour: «L'Europe est bien faible contre
-nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la
-guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. Que
-si l'on nous pousse à promener de nouveau le drapeau tricolore de
-capitale en capitale, nous ne le ferons plus, cette fois, pour
-accumuler contre nous les représailles des peuples, mais bien plutôt
-pour favoriser leur affranchissement.» Il n'était pas jusqu'au sage
-_Journal des Débats_ qui ne déclarât, le 29 juillet: «Le traité est
-une insolence que la France ne supportera pas; son honneur le lui
-défend.» Et il ajoutait, en rappelant la situation de l'Irlande: «À ce
-terrible jeu des batailles, ce n'est pas nous qui avons le plus de
-risques à courir.» Il disait encore, deux jours après: «La France ne
-reculera pas... La France ne peut pas reculer, parce que ce serait se
-laisser mettre au rang des puissances de second ordre... Il est
-nécessaire qu'elle se prépare à la guerre.» Les radicaux du
-_National_, contemplaient, avec une sorte de satisfaction railleuse,
-cette effervescence guerrière. «On a pu voir, au milieu de cette
-agitation, disaient-ils, combien les traités de 1815 pèsent à notre
-pays, combien il serait heureux d'en effacer les souillures... Si
-nous avions un autre gouvernement, la guerre serait acceptée déjà, car
-on nous l'a déclarée.» Seulement le _National_ ajoutait qu'il fallait,
-pour la faire, porter la révolution en Italie, dans les États du Rhin,
-dans l'Allemagne entière, en Pologne, et il mettait au défi la
-monarchie d'avoir cette hardiesse: «Les conditions de la guerre,
-concluait-il, nous les connaissons tous, et vous aussi peut-être...
-C'est pour cela qu'il vous est défendu de la tenter.» Une seule
-feuille essayait de se soustraire à cet entraînement général, c'était
-la _Presse_, inspirée par M. Molé et M. de Lamartine. «Et pourquoi,
-s'il vous plaît, la guerre? demandait-elle, le 31 juillet. Parce que
-M. Thiers est un aimable étourdi. Il sait bien faire les coalitions;
-il ne sait pas les prévoir... Jadis, toutes les puissances de l'Europe
-se coalisèrent pour se venger de Napoléon. Aujourd'hui, les mêmes
-puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers.» Mais le public
-ne se sentait pas disposé à sourire de ces malices; tout entier à son
-indignation patriotique, il eût plutôt traité de lâches et de traîtres
-ceux qui ne s'y associaient pas.
-
-M. Thiers trouvait donc, dans l'opinion, des impressions plus vives
-que n'avaient été tout d'abord les siennes propres; ni le public, ni
-la presse ne semblaient disposés à garder la réserve expectante, le
-tranquille sang-froid qu'il avait jugé convenir à la situation. Dans
-quelle mesure en fut-il contrarié? On aurait peine à le dire. En tout
-cas, il ne paraît pas avoir eu, un moment, l'idée de se poser en
-modérateur. Dès le premier jour, au contraire, les journaux officieux
-s'appliquèrent à ne se laisser dépasser en véhémence par aucun autre.
-Peut-être, après tout, M. Thiers regardait-il cette explosion
-d'indignation nationale comme une diversion utile, et aimait-il mieux
-voir les esprits s'échauffer contre les mauvais procédés de
-l'Angleterre que de s'entendre demander compte de sa mésaventure
-diplomatique. À un point de vue moins personnel, il ne lui déplaisait
-pas que ceux qui s'étaient mal conduits envers nous ressentissent
-quelque inquiétude. La leçon lui paraissait nécessaire. Selon lui, la
-faiblesse des ministères précédents avait répandu, en Europe, l'idée
-que «la France n'avait de résistance sur rien[311]»; il se félicitait
-de ce qui pouvait troubler cette impertinente sécurité. Ajoutons enfin
-qu'il craignait de faire la figure un peu piteuse des gens trompés:
-devenir menaçant a souvent paru, en pareil cas, la seule chance de ne
-pas être ridicule; c'est ce qui faisait dire à M. de Rémusat, peu
-après la signature du traité: «Le moyen de ne pas être humilié est de
-se montrer offensé.» Était-ce là un sentiment juste de la dignité
-nationale ou un faux calcul d'amour-propre? M. de Tocqueville
-exprimait une idée qui avait quelque rapport avec celle de M. de
-Rémusat, quand il écrivait à M. Stuart Mill: «Pour maintenir un
-peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le nôtre, dans l'état
-d'âme qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser
-croire qu'il doit aisément prendre son parti qu'on tienne peu compte
-de lui. Après la manière dont le gouvernement anglais a agi à notre
-égard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reçue eût été, de la
-part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'éteindre, une
-passion nationale dont nous aurons besoin quelque jour. L'orgueil
-national est le plus grand sentiment qui nous reste[312].» Sans doute,
-ce peut être un devoir pour le gouvernement d'entretenir cette
-susceptibilité patriotique; mais c'est son devoir non moins étroit de
-la diriger quand elle s'égare, de la contenir quand elle est
-excessive. Si, comme le prétendait M. de Rémusat, le moyen de ne pas
-être humilié d'un mauvais procédé est de s'en montrer offensé, on peut
-dire aussi qu'en faisant trop d'éclat de son irritation, on grossit
-l'offense. Il semble parfois, dans ces questions diplomatiques, qu'un
-pays soit offensé dans la mesure où il proclame lui-même qu'il l'est.
-En tout cas, se fâcher très-haut, sans être assuré d'obtenir et résolu
-à exiger, coûte que coûte, une satisfaction proportionnée à
-l'irritation qu'on témoigne, c'est s'exposer à une humiliation plus
-grande que celle de l'injure et amoindrir cet «orgueil national» que
-M. de Tocqueville avait souci de garder intact. Estimait-on que les
-questions posées en juillet 1840 ne valaient pas, pour la France, le
-risque d'une guerre contre toute l'Europe? Il importait alors,
-non-seulement à notre sécurité, mais surtout à notre dignité, de ne
-pas parler de l'offense ressentie, comme on parle de celles qu'il faut
-laver dans le sang. Il y avait là une mesure à garder soigneusement,
-et, si l'opinion échauffée la dépassait, c'était au gouvernement
-d'user de son influence pour l'y ramener.
-
-[Note 311: C'est l'expression employée par M. de Rémusat, dans une
-lettre écrite à M. Guizot, aussitôt après avoir connu le traité.
-(_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 312: Lettre du 18 décembre 1840.]
-
-Ce devoir, M. Thiers ne paraît pas en avoir compris alors
-l'importance, ou du moins il crut impossible de le remplir. Ce n'était
-pas qu'il eût pris le parti de régler sa conduite sur les emportements
-de l'opinion et de monter sa diplomatie au ton des journaux. Non,
-toujours résolu à ne pas faire un _casus belli_ de la seule signature
-du traité, il s'était fait un plan de politique expectante par lequel
-il comptait obtenir une revanche, sinon très-prompte, du moins
-assurée, de l'offense du 15 juillet. C'est ce plan dont il importe
-d'abord de se faire une idée exacte.
-
-
-II
-
-Tous les calculs de M. Thiers reposaient entièrement sur la confiance
-dans la force et dans la résolution du pacha, confiance alors si
-répandue en France et si absolue, qu'elle ne se discutait même
-pas[313]. Plus tard, quand les événements eurent apporté au
-gouvernement français un complet démenti, M. de Rémusat, interrogé sur
-la cause d'une si grosse erreur, répondait: «Comment voulez-vous que
-nous ayons deviné la vérité? Sans parler de l'opinion politique qui,
-vous le savez, s'était attachée, depuis plusieurs années, à grandir
-Méhémet-Ali et Ibrahim, nous trouvions, dans les cartons des
-ministères, une foule de renseignements recueillis par nos
-prédécesseurs et plus concluants les uns que les autres. De plus, le
-Roi, qui avait suivi cette affaire depuis le début et qui
-naturellement devait connaître les faits mieux que nous, nous
-affirmait qu'il n'y avait rien à craindre et que le pacha était en
-état de résister à l'Europe[314].» Louis-Philippe, en effet, avait ou
-affectait d'avoir la plus haute opinion de la puissance de
-Méhémet-Ali. «C'est un second Alexandre, disait-il souvent au chargé
-d'affaires d'Angleterre; je n'ai pas une armée capable de lutter avec
-celle qu'il pourrait amener sur le champ de bataille[315].»
-
-[Note 313: Cette confiance paraissait appuyée sur les témoignages les
-plus autorisés. Le maréchal Marmont, qui vivait alors à Vienne,
-répétait souvent à M. de Sainte-Aulaire qu'il avait vu manoeuvrer
-l'armée du pacha, et qu'à nombre égal elle n'aurait pas à craindre une
-armée russe. (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 314: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-[Note 315: BULWER, t. II, p. 309.]
-
-De cette foi dans le pacha, M. Thiers déduisait toute une série de
-prévisions qu'il exposait à peu près en ces termes, dans les
-communications verbales ou écrites avec ses collègues et ses agents
-diplomatiques[316]: «Le pacha résistera. Que feront les quatre alliés
-pour vaincre cette résistance? Ils ont jugé eux-mêmes la question si
-embarrassante qu'ils n'ont pas osé se la poser: entre eux, rien n'a été
-prévu, rien n'a été réglé à ce sujet. Les mesures maritimes,--blocus des
-côtes, bombardement de quelques villes,--seront de nul effet: il suffira
-à l'armée égyptienne de se concentrer dans l'intérieur des terres.
-Tentera-t-on de débarquer des troupes pour aller l'y chercher? Où
-trouver ce corps de débarquement? L'Angleterre ne l'a pas. L'Autriche et
-la Prusse semblent résolues à ne pas le fournir. La Turquie n'a plus
-d'armée, et l'on sait d'ailleurs ce que valent ses soldats en face de
-ceux d'Ibrahim. Et puis, s'il ne s'agit que d'un corps peu considérable,
-comme une escadre peut en transporter à pareille distance, les
-quatre-vingt mille hommes d'Ibrahim auront bientôt fait de le jeter à la
-mer. L'Angleterre se résoudra-t-elle donc à prier la Russie d'envoyer
-par terre, à travers l'Arménie, une armée en Syrie? Mais cette armée,
-prise à revers par les populations du Caucase, arriverait, déjà épuisée,
-devant les Égyptiens, dix fois plus nombreux. Rien de tout cela n'est
-sérieux. Ajoutez que la mauvaise saison est proche: avec l'hiver, nul
-moyen de tenir la mer devant une côte sans abri; nul moyen de faire
-traverser, à une armée nombreuse, les montagnes d'Arménie. Il est donc,
-en tout cas, certain que rien ne pourra être accompli avant le
-printemps. Eh bien, pendant ces longs mois d'attente, en présence de ces
-difficultés, de ces impossibilités d'exécution, n'est-il pas
-très-probable que la division éclatera entre les puissances, ou que tout
-au moins quelques-unes hésiteront et se retireront? Ne verra-t-on pas
-reparaître forcément, entre l'Angleterre et la Russie, l'opposition
-d'intérêts qui est au fond des choses, et chacune de ces deux puissances
-ne sera-t-elle pas plus disposée à jalouser qu'à seconder l'action de
-l'autre? L'Autriche et la Prusse, qui ne se sont engagées que sur la
-promesse d'une exécution facile et prompte, ne chercheront-elles pas à
-se dérober? Dans la Chambre des communes, et jusque dans le sein du
-cabinet britannique, ne sera-t-il pas demandé à lord Palmerston un
-compte sévère de l'imbroglio inextricable, stérile et périlleux, où il
-aura engagé son pays et l'Europe? Au jour où se manifesteront ces
-incertitudes, ces regrets, ces discordes, quand les coalisés du 15
-juillet auront abouti à cette mortification de se trouver impuissants en
-face d'un pacha d'Égypte, et que lord Palmerston aura été convaincu
-d'une immense étourderie, alors ce sera l'occasion pour la France, qui
-aura vu ses prévisions justifiées, de faire dans les conseils européens
-une rentrée triomphante qui la vengera de tous les déplaisirs passés.»
-Cette argumentation n'était pas mal construite, à une condition,
-cependant, c'est que la base en fût solide; or cette base, on vient de
-le voir, était la foi dans la résistance du pacha.
-
-[Note 316: Cf. les _Mémoires de M. Guizot_, les _Mémoires inédits de
-M. de Sainte-Aulaire_, la correspondance également inédite de M.
-Thiers avec M. de Barante.]
-
-Cette sorte de dissolution sans violence de la coalition, cette
-faillite par impuissance était, aux yeux de M. Thiers, l'éventualité
-la plus probable et la plus désirable. Toutefois, ce n'était pas la
-seule qu'il eût en vue. Il prévoyait aussi le cas où le pacha, poussé
-à bout, ne se contenterait pas de garder la défensive, et où, passant
-le Taurus, il marcherait sur Constantinople. Du coup, disait le
-ministre, l'empire ottoman tomberait en morceaux, son partage serait
-inévitable et l'Europe ébranlée jusqu'en ses fondements; la France ne
-pourrait demeurer immobile. «C'est alors, continuait M. Thiers, que
-commencerait le grand jeu. En approchant du Bosphore, l'armée
-égyptienne aurait chance de rencontrer des armées européennes qui
-rendraient la partie plus égale, mais, en ce cas aussi, les armées
-françaises paraîtraient sur le Rhin et au delà des Alpes. C'est là
-qu'est marquée leur place de combat, c'est là qu'elles défendraient
-l'Égypte et la Syrie, et ce secours ne serait pas moins efficace pour
-Méhémet-Ali que des flottes et des armées envoyées à son aide sur les
-côtes de la Méditerranée. L'Autriche et la Prusse, placées alors en
-première ligne, dans une lutte où elles s'engageraient sans intérêt et
-sans passion, payeraient cher leur complaisance pour l'Angleterre et
-la Russie, et elles apprendraient qu'il y a bien aussi quelque danger
-à braver le ressentiment de la France[317].» Le président du conseil
-répétait avec insistance que, «quoi qu'il arrivât en Orient, la France
-n'y tirerait pas un coup de canon», et que, si elle était obligée
-d'agir par les armes, elle porterait tout son effort en Allemagne et
-surtout en Italie. On voit que M. Thiers, tout en repoussant la guerre
-immédiate, la croyait possible dans certaines éventualités; sans la
-désirer, il l'acceptait, et il prévoyait qu'elle serait alors générale
-et européenne.
-
-[Note 317: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-En attendant l'heure, dans tous les cas lointaine, de cette rentrée
-diplomatique ou militaire, le président du conseil était décidé à
-garder son attitude expectante, laissant aller les événements, dont il
-espérait la justification de ses pronostics, observant, chez les
-autres puissances, les embarras et les divisions d'où devait sortir
-l'occasion prévue. Toutefois, ce n'était pas, dans sa pensée, une
-attente inerte: il voulait l'employer à armer la France.
-«L'expectative armée et fortement armée, disait-il, voilà notre
-politique[318].» Au lendemain de 1830, sous le coup du péril
-extérieur et intérieur, l'armée, qui ne comptait, sous la
-Restauration, que deux cent trente et un mille hommes et quarante-six
-mille chevaux, avait été tout à coup portée à quatre cent
-trente-quatre mille hommes et quatre-vingt-dix mille chevaux, et le
-budget de la guerre élevé de 187 millions à 373. Mais, une fois
-rassuré sur la paix du dehors et du dedans, le gouvernement avait mis
-fin aux armements extraordinaires, et les dépenses, bien que demeurées
-supérieures à celles de 1829, s'étaient notablement réduites. L'armée
-continentale avait d'autant plus souffert de ces réductions que
-l'Algérie exigeait chaque jour plus d'hommes et de matériel, et
-tendait, par suite, à absorber presque toutes les ressources
-très-péniblement obtenues des Chambres; l'esprit d'économie, qui
-était, en ce temps, l'une des vertus, mais qui devenait parfois l'une
-des manies du régime parlementaire[319], n'était pas, en ce qui
-concernait notre état militaire, toujours d'accord avec l'intérêt
-national. Les forteresses étaient désarmées, les casernes
-insuffisantes, les arsenaux mal garnis; on n'avait même pas le nombre
-de fusils nécessaire. Au moment donc où la France fut surprise par le
-traité du 15 juillet, son armée n'était pas en mesure de soutenir une
-grande lutte européenne. M. Thiers résolut de la mettre, non encore
-sur le pied de guerre, mais sur ce qu'il appelait le pied de paix
-armée. Cette mesure, qu'il jugeait indispensable pour se préparer aux
-éventualités du printemps, il la jugeait aussi immédiatement utile
-comme avertissement comminatoire aux puissances. De plus, quelle que
-dût être l'issue de la crise, il trouvait bon d'en profiter pour
-donner à la France un armement complet. «Nos préparatifs, écrivait M.
-de Rémusat, ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution sans
-emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion de
-rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour soutenir
-son rang[320].»
-
-[Note 318: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, 22 août 1840.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 319: C'est ce qui faisait écrire déjà, sous la Restauration, à
-la duchesse de Broglie: «La marotte de nos libéraux, c'est l'économie;
-ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique.» (_Souvenirs du
-feu duc de Broglie_, t. II, p. 95.)]
-
-[Note 320: Lettre à M. Guizot, 29 août 1840. (_Mémoires de M.
-Guizot._)]
-
-
-III
-
-M. Thiers avait pu arrêter son plan sans avoir à s'en expliquer devant
-les Chambres, alors en vacances. Mais, à défaut du parlement, la
-couronne était là, et quelle que fût la prétention du ministre du 1er
-mars à gouverner seul, il ne pouvait décider, sans le Roi, des
-destinées du pays, dans une crise si redoutable. Nulle part l'offense
-du traité du 15 juillet n'avait été ressentie plus vivement que dans
-la famille royale, non-seulement par les jeunes princes et princesses,
-le duc d'Orléans en tête, dont l'ardeur guerrière fut tout de suite
-enflammée[321], mais même par le vieux Roi. À la première nouvelle de
-ce qui s'était passé à Londres, il éclata avec une telle véhémence,
-que la Reine dut faire fermer la porte de son cabinet pour qu'on
-n'entendît pas sa voix dans la galerie. «Depuis dix ans, s'écriait-il,
-je forme la digue contre la révolution, aux dépens de ma popularité,
-de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de
-l'Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance!
-Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge[322]?» Tandis
-que M. Thiers en voulait surtout à l'Angleterre, dans laquelle il
-avait espéré, le ressentiment de Louis-Philippe se portait
-principalement contre l'Autriche et la Prusse, auxquelles il avait
-fait tant d'avances depuis plusieurs années, et sur lesquelles il
-s'était habitué à compter. Aussi ne put-il se retenir d'apostropher
-rudement les ambassadeurs de ces puissances, la première fois qu'il
-les vit après la signature du traité. «Vous êtes des ingrats», leur
-dit-il avec une extrême véhémence; et, après leur avoir rappelé tout
-ce qu'il avait fait et risqué pour maintenir la paix: «Mais, cette
-fois, ne croyez pas que je me sépare de mon ministère et de mon pays;
-vous voulez la guerre, vous l'aurez, et, s'il le faut, je démusellerai
-le tigre. Il me connaît, et je sais jouer avec lui. Nous verrons s'il
-vous respectera comme moi[323].»
-
-[Note 321: Dès le 26 juillet, le duc d'Orléans n'a qu'une
-préoccupation, c'est que le gouvernement ne soit pas assez belliqueux.
-«Je crains,--écrit-il à son frère le prince de Joinville, alors en mer
-pour aller chercher la dépouille de l'Empereur,--je crains que nos
-adversaires n'aient l'immense supériorité que donne la volonté bien
-arrêtée de faire la guerre dans certains cas, sur l'hésitation, la
-mollesse et la pensée secrète de ne jamais faire la guerre dans aucun
-cas.» (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 322: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 516.]
-
-[Note 323: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-Ce prince, si facilement accusé d'être trop peu susceptible pour ce
-qui touchait à la dignité de la France, se montrait donc, au premier
-abord, plus animé, plus menaçant que M. Thiers. C'est qu'en dépit des
-calomnies de l'opposition, sa sensibilité patriotique était des plus
-vives. C'est aussi que, très-circonspect dans l'action, il avait
-parfois la parole un peu intempérante. Faut-il ajouter que tout, dans
-ces scènes, n'était peut-être pas entraînement irréfléchi, et qu'en se
-laissant aller à une irritation très-sincère, ce fin politique visait
-à produire, au dehors et au dedans, un effet calculé? Au dehors,
-convaincu que la résistance du pacha serait invincible, il espérait,
-en parlant fort, intimider des puissances qu'il croyait assez
-irrésolues et condamnées à de prochains déboires, à d'inextricables
-embarras, à d'inévitables divisions. Au dedans, persuadé que M.
-Thiers, mis en face des faits, n'oserait se jeter dans une guerre
-folle, mais craignant de sa part une manoeuvre que les souvenirs de la
-coalition ne rendaient pas improbable, il voulait lui enlever tout
-prétexte de rejeter sur la couronne seule la responsabilité d'une
-politique pacifique, déplaisante à l'amour-propre national[324].
-
-[Note 324: Un peu plus tard, le Roi expliquait ainsi à M. Pasquier son
-attitude presque belliqueuse: «Si, le lendemain du traité, je m'étais
-prononcé pour la paix, M. Thiers eût quitté le ministère, et je serais
-aujourd'hui le plus impopulaire des hommes. Au lieu de cela, j'ai crié
-plus haut que lui, et je l'ai mis aux prises avec les difficultés. Dès
-le lendemain du premier conseil, après s'être fait rendre compte de
-l'état de l'armée, M. Thiers est venu me trouver, fort découragé, et a
-été le premier à me demander de ne rien précipiter. Il fera la paix et
-j'aurai, aux yeux du pays, l'honneur d'avoir maintenu nos droits avec
-résolution.» (_Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._)]
-
-Pendant qu'il prenait cette attitude devant les diplomates étrangers
-et le public français, le Roi se montrait, dans les délibérations
-intimes du gouvernement, ému sans doute, anxieux, mais résolu.
-Très-peu de jours après la divulgation du traité, M. Thiers, qui
-habitait alors à Auteuil, reçut, à six heures du matin, un message du
-duc d'Orléans, qui le mandait d'urgence à Saint-Cloud. En arrivant, il
-trouva le Roi entouré de sa famille, le visage serein, bien qu'un peu
-fatigué; le duc d'Orléans était radieux. «Vous ne serez pas surpris,
-dit Louis-Philippe à son ministre, d'apprendre que nous avons passé la
-nuit entière à causer de la situation. Nous sommes demeurés tous
-d'accord que la France ne doit rien céder du terrain où elle s'est
-placée, et que l'Europe doit être avertie que nous ne reculerons pas.
-Persévérons donc; je me confie à vous. Agissez avec fermeté, mais avec
-prudence, et surtout, autant que l'honneur le permettra, épargnons à
-notre pays l'horrible fléau de la guerre.» M. Thiers répondit, sans
-être d'ailleurs contredit, que le moyen le plus sûr d'éviter cette
-guerre était de montrer à tous que nous ne la craignions pas.
-L'entretien se prolongea fort cordial. Au moment où le ministre allait
-se retirer, la Reine, lui montrant ses fils, ne put retenir ce cri de
-mère: «Au moins soyez prudent, car la guerre me les prendrait tous, et
-combien m'en rendriez-vous[325]?» M. Thiers sortit profondément remué
-de cette entrevue. À la même époque, le duc de Broglie écrivait, après
-une conversation avec Louis-Philippe: «J'ai trouvé le Roi très-résolu,
-très-clairvoyant... Nous avons causé à fond, épuisé toutes les
-chances, été à toutes les extrémités, je ne l'ai pas vu faiblir un
-seul instant[326].»
-
-[Note 325: NOUVION, _Histoire du règne de Louis-Philippe_, t. IV, p.
-532, 533.]
-
-[Note 326: _Documents inédits._]
-
-Toutefois, à y regarder d'un peu près, on eût pu, dès cette première
-heure, discerner un principe de dissidence entre la politique du
-monarque et celle de son ministre. Tant qu'il ne s'agissait que de se
-plaindre haut et de menacer, Louis-Philippe ne s'y refusait pas; il
-approuvait aussi les armements, et sa prévoyance royale saisissait
-très-volontiers cette occasion de renforcer l'état militaire de la
-France. Mais il entendait bien ne pas dépasser certaines bornes. Il
-était dores et déjà résolu à ne pas laisser la guerre sortir de la
-crise actuelle, tandis que M. Thiers, sans être décidé à faire cette
-guerre, en acceptait l'éventualité. De là des réserves prudentes,
-inquiètes, qui se faisaient jour soudainement dans la conversation du
-Roi, au moment même où sa sensibilité patriotique venait de s'épancher
-avec le plus d'impétuosité. Bien qu'elles semblassent parfois détonner
-avec le reste, il n'y avait là ni duplicité ni même contradiction.
-Cette variété d'accent tenait au laisser-aller, aux habitudes
-prime-sautières de la parole royale, et aussi à cette vivacité, à
-cette mobilité d'imagination qui s'alliaient, chez ce prince, à un
-esprit politique très-réfléchi, très-froid et très-calculateur. Dans
-les derniers jours de juillet, M. de Sainte-Aulaire, qui venait de
-recevoir les instructions du président du conseil et de l'entendre
-développer son plan, eut une audience du Roi; celui-ci lui fit les
-mêmes recommandations que le ministre, et M. de Sainte-Aulaire fût
-sorti convaincu de leur parfait accord si, au moment de lui donner
-congé, le prince n'eût ajouté: «Vous voilà bien endoctriné, mon cher
-ambassadeur; votre thème officiel est excellent. Pour votre gouverne
-particulière, il faut cependant que vous sachiez que je ne me
-laisserai pas entraîner trop loin par mon petit ministre. Au fond, il
-veut la guerre, et moi je ne la veux pas; et quand il ne me laissera
-plus d'autres ressources, je le briserai plutôt que de rompre avec
-toute l'Europe[327].»
-
-[Note 327: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-M. Thiers se rendait-il compte de cette arrière-pensée de
-Louis-Philippe? En tout cas, il ne s'en tourmentait pas beaucoup,
-persuadé qu'il lui suffirait, à l'heure venue, d'ouvrir les fenêtres
-et d'appeler le pays à l'aide, pour avoir raison de toutes les
-résistances. La veille même du jour où M. de Sainte-Aulaire s'était
-rendu aux Tuileries, il avait vu le président du conseil et lui avait
-demandé s'il était assuré que le Roi le suivrait jusqu'au bout. «Pour
-le moment, il se montre très-animé, répondit M. Thiers; et s'il est
-pris de quelque défaillance pendant l'action, il sera soutenu,
-entraîné même par le flot de l'opinion, qu'aucune digue ne pourra
-contenir[328].» D'ailleurs, le désaccord n'était qu'éventuel; il
-portait sur une hypothèse lointaine que les deux parties espéraient ne
-pas voir se présenter: elles comptaient bien que la résistance du
-pacha et les embarras des puissances fourniraient à la France
-l'occasion de prendre sa revanche, sans qu'il fût question de guerre.
-En attendant, elles étaient d'accord sur la conduite immédiate et
-avaient intérêt à faire montre de cet accord, le prince pour sa
-popularité, le ministre pour son autorité, tous deux pour rendre leur
-politique plus efficace au regard de l'étranger. Louis-Philippe disait
-bien haut: «Je suis content de M. Thiers; il ne m'a proposé que des
-choses fort raisonnables. Il est aussi prudent que moi, et je suis
-aussi national que lui. Nous nous entendons très-bien[329].» Et
-pendant ce temps, le président du conseil affectait de répéter à tous,
-particulièrement aux ambassadeurs étrangers, que le Roi était plus
-belliqueux que lui, et qu'il avait peine à le contenir. Ces propos se
-répandaient dans le public, et, dès le 29 juillet, Henri Heine, après
-avoir raconté l'explosion belliqueuse dont il était le témoin à Paris,
-disait: «Ce qui est surtout important, c'est que Louis-Philippe semble
-s'être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront,
-et qu'il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive...
-M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine à apaiser la bouillante
-indignation du Roi.» Il est vrai que Heine ajoutait: «Ou bien, cette
-ardeur guerrière, n'est-ce qu'une ruse de l'Ulysse moderne[330]?»
-
-[Note 328: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 329: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, 4 septembre
-1840, et lettre du duc Decazes à M. de Barante, 29 août 1840.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 330: _Lutèce_, p. 108.]
-
-
-IV
-
-Le président du conseil ne perdit pas un jour pour exécuter le plan
-qu'il avait conçu. Dès le 29 juillet, le _Moniteur_ annonça les
-premières mesures d'armement. Les jeunes soldats disponibles des
-classes de 1836 à 1839 furent aussitôt appelés sous les drapeaux, et
-l'on ouvrit par voie extraordinaire des crédits considérables pour
-l'accroissement de l'effectif et du matériel des armées de terre et de
-mer. Aux diplomates étrangers qui venaient demander des explications
-sur ces mesures, M. Thiers, réservé, froid, se bornait à répondre que,
-dans l'isolement où on l'avait mise, la France n'avait plus qu'à se
-régler sur ce qu'elle se devait à elle-même; il ajoutait qu'elle se
-préparait aux dangers de la situation qu'on lui avait faite, et que sa
-conduite à venir dépendrait de celle qu'on tiendrait envers elle.
-Toutes ses démarches, toutes ses paroles, visaient à être ainsi
-tranquillement inquiétantes, menaçantes sans provocation. Avec son
-habituelle activité, il trouva le loisir d'écrire, sur la question
-d'Orient, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un article non
-signé, mais dont l'auteur fut tout de suite deviné; cet article se
-terminait ainsi: «Il y a un mot, un mot décisif qu'il faut dire à
-l'Europe, avec calme, mais avec une invincible résolution: Si
-certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre à
-outrance, la guerre, quel que soit le ministère.» En même temps, il
-veillait à ce que ses ambassadeurs près les diverses cours
-conformassent leur attitude à la sienne. «J'ai reçu toutes vos
-excellentes lettres, écrivait-il le 31 juillet à M. Guizot; je ne vous
-dis qu'un mot en réponse: _Tenez ferme_. Soyez froid et sévère,
-excepté avec ceux qui sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre
-conduite, sinon à la rendre plus ferme encore, s'il est
-possible[331].» C'étaient les mêmes recommandations qu'il adressait
-verbalement à M. de Sainte-Aulaire sur le point de partir pour
-Vienne[332]. À Saint-Pétersbourg, il faisait parvenir un langage plus
-menaçant encore. «Qu'on y prenne garde, écrivait-il à M. de Barante
-dès le 23 juillet, la France, si elle entre en lice, ne pourra y
-entrer que d'une manière terrible, avec des moyens extraordinaires et
-funestes à tous; la face du monde pourra en être changée.» Et il
-donnait à entendre que, dans ce cas, la Pologne serait soulevée[333].
-
-[Note 331: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 332: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 333: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, 23 juillet 1840.
-(_Documents inédits._)]
-
-Londres demeurait toujours le principal centre des négociations. M.
-Guizot y faisait la figure et y tenait le langage prescrits par son
-ministre. Dans un premier entretien avec lord Palmerston, il se
-plaignit gravement et sévèrement du passé. «Non-seulement on ne nous a
-pas dit ce qu'on faisait, déclara-t-il, non-seulement on s'est caché
-de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantées de la
-façon dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, milord, que les
-choses se passent entre d'anciens et intimes alliés? L'alliance de la
-France et de l'Angleterre a donné dix ans de paix à l'Europe; le
-ministère whig, permettez-moi de le dire, est né sous son drapeau et y
-a puisé, depuis dix ans, quelque chose de sa force. Je crains bien que
-cette alliance ne reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce
-qui vient de se passer ne donne pas à votre cabinet autant de force,
-ni à l'Europe autant de paix... M. Canning, dans un discours très-beau
-et très-célèbre, a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains
-l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette
-clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu
-s'en servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et
-moins assurée. Ne donnez pas, en France, aux passions nationales, de
-sérieux motifs et une redoutable impulsion.» Puis, après avoir indiqué
-tous ses pronostics sur les embarras, les impossibilités et les périls
-auxquels il fallait s'attendre dans l'exécution du traité du 15
-juillet: «Nous nous lavons les mains de cet avenir. La France s'y
-conduira en toute liberté, ayant toujours en vue la paix, le maintien
-de l'équilibre actuel en Europe, le soin de sa dignité et de ses
-propres intérêts.» En même temps qu'il tenait ce langage à lord
-Palmerston, M. Guizot avait soin de ne pas rassurer ceux qui, autour
-de lui, demandaient, inquiets: Que fera la France? «L'affaire sera
-longue et difficile, disait-il. La France ne sait pas ce qu'elle fera,
-mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent pas
-ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous
-dans les ténèbres.» Notre ambassadeur, du reste, ne demandait rien, ne
-faisait aucune proposition nouvelle, et quelque diplomate, effrayé de
-l'avenir, venait-il lui faire des ouvertures conciliantes, il
-l'écoutait froidement, sans le rebuter, mais plus occupé d'augmenter
-son inquiétude que d'aller au-devant de sa bonne volonté. Il était
-visible que le gouvernement français n'éprouvait aucune hâte d'entrer
-en pourparlers et qu'il préférait attendre les événements, comptant y
-trouver la confirmation de ses pronostics et la revanche de ses
-mortifications[334].
-
-[Note 334: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Si cette attitude d'expectative menaçante ne laissait pas que
-d'émouvoir certains esprits, soit en Angleterre, soit sur le
-continent, un homme du moins ne s'en montrait aucunement troublé,
-c'était lord Palmerston. Comme on demandait un jour à M. Guizot, au
-sortir d'un entretien avec le chef du _Foreign-Office_, s'il avait
-fait quelque impression sur son interlocuteur: «Pas la plus légère»,
-répondit-il[335]. La raison en est bien simple: c'est que lord
-Palmerston persistait à ne pas croire à cette résistance du pacha sur
-laquelle était fondée toute notre argumentation; quand nous
-paraissions vouloir attendre les événements, loin de s'en inquiéter,
-il s'en félicitait, car, lui aussi, il espérait y rencontrer le
-triomphe de sa politique. Dans ses conversations avec notre
-ambassadeur, s'il se défendait d'avoir eu l'intention d'offenser la
-France, il ne témoignait ni regret, ni velléité de concession, et se
-montrait, au contraire, froidement résolu à aller jusqu'au bout. Sa
-correspondance avec M. Bulwer, chargé d'affaires à Paris, respirait
-une confiance imperturbable dans le succès de son plan, un mépris
-hautain de nos menaces. «Vous dites, lui écrivait-il, que Thiers est
-un ami chaud, mais un dangereux ennemi; cela peut être, mais nous
-sommes trop forts pour être influencés par de telles considérations.
-Je doute, d'ailleurs, qu'on puisse se fier à Thiers comme ami, et, me
-sachant dans mon droit, je ne le crains pas comme ennemi. La manière
-de prendre tout ce qu'il peut dire est de considérer le traité comme
-un _fait accompli_, comme une décision irrévocable, comme un pas fait
-sur lequel on ne peut revenir.» Presque à chaque ligne de sa
-correspondance, on retrouve cette affirmation, «que la France
-demeurera tranquille et ne fera pas la guerre[336]». Ses compatriotes
-eux-mêmes ne pouvaient comprendre une telle assurance. «Je n'ai jamais
-été plus étonné, écrivait alors un membre de la haute société
-politique d'Angleterre, qu'en lisant les lettres de Palmerston, dont
-le ton est si audacieux, si hardi et si confiant. Quand on considère
-l'immensité de l'enjeu dans la partie qu'il joue, quand on voit qu'il
-peut allumer la guerre dans toute l'Europe et que la guerre, si elle a
-lieu, sera entièrement son oeuvre, on est stupéfait qu'il ne paraisse
-pas affecté plus sérieusement par la gravité des circonstances, et
-qu'il ne regarde pas avec plus d'anxiété (sinon d'appréhension) les
-résultats possibles; mais il cause, sur le ton le plus dégagé, de la
-clameur qui s'est élevée à Paris, de son entière conviction que le
-cabinet français ne pense nullement à faire la guerre, et que, s'il la
-faisait, ses flottes seraient instantanément balayées et ses armées
-partout battues. Il ajoute que si ce cabinet essayait de faire une
-guerre d'opinion et de surexciter les éléments de la révolution dans
-les autres contrées, de plus fatales représailles seraient exercées
-contre la France, où les carlistes et les bonapartistes, aidés par
-l'intervention étrangère, renverseraient le trône de Louis-Philippe...
-Il peut arriver que les choses tournent suivant l'attente de
-Palmerston. C'est un homme favorisé d'une bonne fortune
-extraordinaire, et sa devise semble être celle de Danton: De
-l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace. Mais il y a,
-dans son ton, une faconde, une imperturbable suffisance, et une
-légèreté dans la discussion d'intérêts d'une si effrayante grandeur,
-qui me convainquent qu'il est très-dangereux de confier à un tel homme
-la direction sans contrôle de nos relations extérieures[337].»
-
-[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 302.]
-
-[Note 336: Lettres diverses du 21 juillet au 23 août 1848. (BULWER, t.
-II, p. 277 à 282.)]
-
-[Note 337: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 298, 299.]
-
-Lord Palmerston rencontrait cependant, dans son pays même, des
-difficultés qui eussent embarrassé un esprit moins résolu. La
-divulgation du traité du 15 juillet avait causé en Angleterre une
-surprise où dominaient le déplaisir et l'inquiétude. La passion du
-ministre contre la France ne paraissait pas trouver d'écho chez ses
-compatriotes. Beaucoup de ceux-ci, au contraire, s'alarmaient de voir,
-pour une question qui ne les intéressait pas, rompre l'alliance des
-deux grandes puissances libérales et mettre en péril la paix
-européenne. Si les journaux directement inspirés par le chef du
-_Foreign-Office_ nous faisaient une guerre haineuse et violente,
-plusieurs autres, le _Times_ en tête, blâmaient le traité: on sentait
-même que leur opposition eût été plus vive encore, si leur sentiment
-national n'avait été souvent blessé par les attaques de la presse
-parisienne[338]. En même temps, les radicaux provoquaient, dans toutes
-les grandes villes, d'immenses meetings où l'on déclarait «désavouer
-hautement toute participation à l'insulte faite à la nation
-française», et où des orateurs proclamaient, aux applaudissements de
-leur auditoire, que «s'il y avait à choisir entre M. Thiers et une
-armée française, d'une part, et lord Palmerston et une armée russe, de
-l'autre, il fallait se joindre à la France et à M. Thiers». Sans doute
-ces meetings n'avaient pas, sur la direction des affaires, l'influence
-qu'eussent voulu leur attribuer certains de nos journaux; mais il n'en
-était pas moins vrai que l'opinion anglaise était troublée et
-nullement satisfaite.
-
-[Note 338: M. Guizot écrivait à M. Thiers, le 29 juillet: «Je suis
-informé ce matin que le _Times_ hésite à continuer son attaque contre
-lord Palmerston, tant l'attaque française lui paraît vive et dirigée
-contre l'Angleterre elle-même autant que contre lord Palmerston.»
-(_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-Cet état d'esprit eût dû d'autant plus préoccuper lord Palmerston que
-le parlement n'était pas encore en vacances et que tout y faisait
-prévoir une interpellation. Quelle n'en pouvait pas être l'issue,
-étant données les dispositions des partis? Les radicaux étaient
-ouvertement mécontents. Les whigs, s'ils hésitaient à ébranler un
-ministère tenant en main leur drapeau, s'inquiétaient de l'atteinte
-portée à cette alliance française qui avait été jusqu'ici le premier
-article de leur programme. Les tories modérés, sympathiques aussi à
-cette alliance, se réservaient, attendant les événements, prêts à
-profiter de tout ce qui leur fournirait une arme contre le cabinet.
-Seuls, les tories extrêmes se félicitaient hautement du coup frappé
-contre l'ennemi héréditaire. En face d'un parlement dont les
-dispositions apparaissaient ainsi au moins froides et incertaines,
-lord Palmerston n'avait même pas l'avantage de se sentir fermement
-appuyé par ses collègues. Il voyait, en effet, renaître dans le sein
-du cabinet les oppositions et les hésitations qu'il avait dominées au
-moment de la signature du traité. Dans un long entretien qu'ils
-eurent, le 28 juillet, avec M. Guizot, lord Melbourne et lord Russell
-ne dissimulèrent pas leurs alarmes; lord Melbourne, notamment, sans
-abandonner son ministre des affaires étrangères, ne semblait guère
-compter sur le succès facile promis par ce dernier. «Si cet espoir est
-trompé, disait-il à notre ambassadeur, on ne poussera pas l'entreprise
-à bout.» Aussi nous demandait-il de reprendre la proposition tendant à
-attribuer la Syrie héréditaire au pacha, «lorsque ce dernier aurait
-fait preuve de résistance et que la confiance de lord Palmerston
-commencerait à être déjouée». Puis il ajoutait: «La France, qui n'aura
-pas voulu aider les quatre puissances à marcher, les aidera à
-s'arrêter[339].»
-
-[Note 339: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Lord Palmerston, cependant, prétendait ne rien changer à sa conduite.
-Il s'était habitué à exercer une sorte de despotisme au
-_Foreign-Office_, allant droit son chemin, sans s'occuper de ses
-collègues, plus disposé à malmener qu'à écouter les dissidents[340],
-en imposant par sa laborieuse activité[341], par son intrépidité
-tenace, par son audace heureuse et par une belle humeur confiante qui
-se mêlait étrangement chez lui à un caractère agressif, impertinent et
-querelleur; du reste, fort adroit à franchir les défilés
-parlementaires où il paraissait s'engager à l'étourdie, sachant alors
-unir la ruse à la hardiesse, et se faire retors et dissimulé, sans
-cesser au fond d'être impérieux. On le vit bien à la façon dont il se
-tira des interpellations sur le traité du 15 juillet. À entendre les
-explications qu'il donna, les 6 et 7 août, personne ne tenait plus que
-lui à l'alliance française; il affirmait que cette alliance subsistait
-et n'était pas atteinte par une dissidence partielle, momentanée, «peu
-importante», et qui n'aurait aucune conséquence fâcheuse; d'ailleurs,
-ajoutait-il, ce n'étaient pas les puissances qui se séparaient de la
-France, mais la France qui avait repoussé toutes les propositions
-qu'on lui avait faites. Le ministre se gardait d'avouer que le traité
-avait été conclu à l'insu et en cachette de notre représentant. Il se
-refusa à en produire le texte: «Ce traité n'aura, dit-il, toute sa
-force que lorsqu'il aura été ratifié, et jusque-là il est impossible
-de le communiquer.» Ce qui ne l'empêchait pas, en ce moment même, de
-le faire exécuter sans attendre la ratification. On se fera, du reste,
-une idée de la bonne foi qui présidait à ces explications, en se
-rappelant que ce sont ces mêmes discours où lord Palmerston affirmait
-n'être pour rien dans l'insurrection de Syrie. Mais peu lui importait
-de s'exposer à être convaincu plus tard d'avoir parlé sans sincérité;
-il ne voyait que le but actuel; or, ce but, il l'atteignit: il échappa
-à tout vote de blâme, et la prorogation du parlement, qui eut lieu
-quelques jours après, le 10 août, le délivra, pour un temps, de toute
-préoccupation de ce côté.
-
-[Note 340: M. Greville écrivait alors sur son journal: «Rien ne peut
-dépasser le mépris avec lequel les palmerstoniens traitent le petit
-groupe des dissidents, notamment lord Holland et lord Granville, qui,
-disent-ils, sont devenus tout à fait imbéciles.» (_The Greville
-Memoirs, second part_, p. 298.)]
-
-[Note 341: Bien qu'homme de salon et de sport, Palmerston travaillait
-énormément et faisait presque tout lui-même. «Ce que je fais me
-fatigue rarement, disait-il; ce qui me fatigue, c'est ce que je n'ai
-pas encore pu faire.» Au terme de sa carrière, il disait à ses amis:
-«Je crois être aujourd'hui l'homme politique de l'Europe qui a le
-plus travaillé.»]
-
-
-V
-
-Même débarrassé des Chambres, lord Palmerston n'était pas au terme de
-ses difficultés. Ses alliés du continent laissaient voir plus d'un
-signe d'hésitation et d'inquiétude. À Vienne, à Berlin, même à
-Saint-Pétersbourg, on s'attendait, de la part du pacha, à la
-résistance annoncée par la France, et l'on ne croyait pas au succès
-facile promis par le ministre anglais[342]. Si le czar prenait
-volontiers son parti des complications qui pouvaient ainsi se
-produire, il n'en était pas de même des cours d'Autriche et de Prusse.
-M. de Metternich, tout en tâchant de faire bonne figure et de prendre
-de haut les menaces de M. Thiers, était au fond assez troublé de
-l'impression produite en France, de nos armements et de la possibilité
-d'une explosion révolutionnaire[343]. L'audace passionnée de lord
-Palmerston ne l'alarmait pas moins. Effrayé tout à la fois de son
-adversaire et de son allié, il ne demandait qu'à sortir décemment
-d'une aventure qui devenait si périlleuse. Il avait réuni chez lui, au
-château de Koenigswart, les ambassadeurs des quatre grandes
-puissances, et tous les entretiens qu'il avait avec eux tendaient à
-trouver une base d'accommodement. Non qu'il crût possible de rien
-proposer tout de suite; mais il se préparait pour le moment où la
-résistance du pacha aurait donné un premier démenti aux prédictions de
-lord Palmerston. «Les engagements pris par les quatre puissances avec
-la Porte, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, ne peuvent être changés
-sans occasion ni prétexte. Aujourd'hui la balle est lancée, il faut la
-laisser rebondir. Attendons... Ni vous ni moi ne pouvons prévoir, dans
-une telle affaire, quelles conséquences aura la résistance du pacha.
-Il est raisonnable d'attendre le jugement de la fortune et de laisser
-à chacun la part qu'elle lui fera.» Puis, après avoir indiqué sur
-quelles bases il pourrait proposer alors une entente: «En attendant,
-ne me faites pas parler. Je ne puis m'engager à adopter telle ou telle
-conduite; mais vous pouvez répondre de mes intentions. Je vous donne
-ma parole d'honneur qu'elles ne sont pas autres que les vôtres. J'ai
-toujours pensé que la France ne pouvait pas être mise en dehors d'une
-grande affaire européenne... Il ne s'agit que de trouver un joint, une
-transition pour remettre les cinq puissances ensemble. J'y
-travaillerai de mon mieux.» En transmettant cette conversation à son
-gouvernement, notre ambassadeur avait soin de le mettre en garde
-contre certaines illusions. «Ne comptez pas, lui disait-il, que jamais
-l'Autriche se sépare de l'Angleterre et de la Russie pour venir se
-joindre à nous. Les armées françaises seraient à Vienne que vous ne
-l'obtiendriez pas. Mais, dans le conseil des quatre, quand il y aura à
-choisir entre une mesure extrême et une mesure modérée, la voix de
-l'Autriche appartiendra à la modération, et elle profitera de toutes
-les circonstances pour amener une conciliation.» En tout cas, comme le
-faisait observer M. de Sainte-Aulaire, la conduite du cabinet de
-Vienne dépendait avant tout de ce que serait la résistance de
-Méhémet-Ali[344]. M. de Metternich ne cachait pas son état d'esprit au
-gouvernement anglais. Il déclarait à l'ambassadeur de la Reine qu'il
-ne donnerait ni argent ni soldats pour l'exécution du traité, et que
-«si ce traité pouvait tomber tranquillement à terre, ce serait une
-très-bonne chose». Aussi écrivait-on de Vienne à lord Palmerston que
-le chancelier «était à bout», qu'il «cherchait, jour et nuit, comment
-il pourrait _se tirer d'affaire_», et qu'il était résolu à «empêcher
-la guerre par tous les moyens, sans s'inquiéter de savoir s'il lui en
-reviendrait quelque part d'humiliation ou si l'objet même du traité se
-trouverait ainsi complétement manqué[345]».
-
-[Note 342: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire_; correspondance de M. de
-Barante et de M. Bresson. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 343: La princesse de Metternich, fort hostile à la France,
-notait sur son journal, à la date du 2 août: «Les explosions de fureur
-du petit Thiers inquiètent un peu les cours.» Le chancelier écrivait
-lui-même, le 4 août, au comte Apponyi, son ambassadeur à Paris: «Il
-manque au _Napoléon civil_ une chose pour faire le conquérant
-militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prêts à se présenter
-sur les champs de bataille. La guerre politique n'est pas dans l'air,
-et il ne dépend pas de M. Thiers de changer à son gré l'état
-atmosphérique. Il est en son pouvoir, sans doute, de faire éclater la
-tempête de la révolution; mais qui menacerait-elle en premier lieu, si
-ce n'est l'édifice de Juillet?... Déployez le plus grand calme
-vis-à-vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas dérouter par des paroles,
-et s'il vous parle de guerre, faites-lui la remarque que, pour la
-faire, il faut tout au moins être à deux de jeu. _Pas un soldat ne
-bougera à l'étranger._» Dans une circulaire adressée, le 27 août, à
-ses agents en Italie et en Allemagne, M. de Metternich constatait
-«l'inquiétude du public européen à la lecture des journaux français,
-et surtout lorsqu'il avait vu le gouvernement français prendre des
-mesures qui décelaient de l'humeur, de la méfiance et la prévision
-d'une guerre générale.» Cette circulaire concluait ainsi: «Ce qu'il
-faut craindre, c'est que les esprits infernaux ayant été imprudemment
-évoqués, ils ne soient difficiles à conjurer, et ne fassent dégénérer
-une question toute politique en une affaire de propagande
-révolutionnaire.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 404, 435,
-436, 478 et 480.)]
-
-[Note 344: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 345: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]
-
-À la cour de Prusse, mêmes sentiments. «Ici, écrivait de Berlin le
-ministre de France, nous redoutons que l'Angleterre ne pousse
-l'exécution trop vivement. Nous sommes embarrassés de ce que nous
-avons fait. Nous en acceptons à regret la solidarité; nous savons
-très-peu de gré à M. de Bülow[346] de son oeuvre, et nous voudrions
-pouvoir nous replacer au point de départ; nous agirions d'autre sorte.
-Notre espoir est que rien ne sera précipité et qu'à l'aide des délais
-d'une exécution molle et inefficace et de la simple défensive de
-Méhémet-Ali, M. de Metternich parviendra à découvrir quelque expédient
-qui nous tire de peine[347].»
-
-[Note 346: M. de Bülow était le représentant de la Prusse à Londres,
-au moment de la signature du traité du 15 juillet.]
-
-[Note 347: Lettre de M. Bresson à M. de Sainte-Aulaire, 18 septembre
-1840. (_Documents inédits._)]
-
-À Londres, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse, toutes les fois
-qu'ils rencontraient M. Guizot ou, en son absence, M. de Bourqueney,
-ne manquaient pas d'exprimer leur désir de faire rentrer le
-gouvernement français dans la négociation, s'excusant, non sans
-quelque embarras, du mauvais procédé auquel ils s'étaient associés
-pour ne pas se séparer de l'Angleterre. Le ministre de Prusse ajoutait
-même, évidemment non sans avoir pris l'avis de son collègue
-autrichien: «La difficulté sera extrême pour en finir à Londres
-directement avec lord Palmerston, et en restant dans l'ornière où
-nous sommes engagés. Il faut non-seulement vous faire rentrer dans
-l'affaire, mais la déplacer... C'est à Vienne qu'il faut la porter. Le
-prince de Metternich n'est pas engagé comme lord Palmerston... Les
-vues pacifiques, la politique de transaction, prévaudront plus
-aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de Metternich s'est tenu,
-depuis quelque temps, fort à l'écart; mais, n'en doutez pas, si la
-solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testament politique,
-il en serait charmé et il ferait tout pour y réussir[348].»
-
-[Note 348: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Quels que fussent au fond les regrets de l'Autriche et de la Prusse,
-on ne pouvait attendre d'elles une initiative un peu résolue; et puis
-tous leurs projets de transaction étaient subordonnés à la résistance
-du pacha. Mais la politique de conciliation avait alors à Londres un
-champion plus décidé et plus pressé: c'était le roi des Belges.
-Comprenant quels risques une guerre ferait courir à son jeune État et
-à son jeune trône, bien placé par ses liens intimes avec les familles
-royales de France et d'Angleterre, comme par son renom personnel, pour
-se faire écouter à Paris et à Londres, il chercha et crut avoir trouvé
-un moyen de couper court aux embarras du présent et aux périls de
-l'avenir. Ce moyen consistait à remplacer la convention du 15 juillet
-par un traité entre les _cinq_ puissances, traité garantissant
-l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. Il écrivit sur ce
-thème au roi des Français et à M. Thiers. Si désireux que ce dernier
-fût de laisser les événements suivre leur cours, il ne pouvait
-éconduire sans façon un tel négociateur. Louis-Philippe, d'ailleurs,
-ne l'eût pas permis. Il fut donc répondu, au nom du gouvernement
-français, qu'une telle proposition serait acceptable, à une condition:
-c'est qu'en garantissant, dans son état actuel, l'intégrité de
-l'empire ottoman, le nouveau traité s'appliquerait au pacha comme au
-sultan, assurerait au premier les territoires dont il était en
-possession par l'arrangement de Kutaièh, en ne les lui conservant, du
-reste, qu'à titre viager, et supprimerait entièrement le traité du 15
-juillet. Il était indiqué, en outre, très-nettement que la France ne
-prenait aucune initiative, qu'elle n'avait rien à demander ni à
-offrir, sa dignité ne lui permettant pas de reparaître dans une
-affaire qu'on avait essayé de régler sans elle, avant que les autres
-puissances n'eussent senti elles-mêmes la nécessité de sa
-présence[349].
-
-[Note 349: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi lettres de M. Thiers à
-M. de Barante, 22 août et 5 septembre 1840. (_Documents inédits._)]
-
-Le roi des Belges accepta pleinement cette façon de poser la question
-et se mit aussitôt en campagne à Londres, ou plutôt à Windsor, où il
-se trouvait l'hôte de la jeune reine Victoria. Tout parut d'abord lui
-réussir. La Reine était de coeur avec lui, bien qu'elle ne pût
-désavouer ouvertement son cabinet[350]. Léopold gagna aussi l'appui de
-lord Wellington et le décida à parler à lord Melbourne; celui-ci en
-fut troublé au point qu'il prit, contre son habitude, une physionomie
-toute soucieuse; il écrivait, peu après, à lord John Russell «qu'il ne
-pouvait ni manger, ni boire, ni dormir[351]», signe, chez cet aimable
-indifférent, d'une préoccupation tout à fait extraordinaire. Plusieurs
-autres membres du cabinet n'étaient pas moins émus, d'autant qu'à
-cette action secrète des conversations de cour se joignaient l'alarme
-et la méfiance croissante d'une partie de l'opinion anglaise; celle-ci
-paraissait avoir de plus en plus peur que la paix ne fût mise en
-péril, et, sous cette impression, la Bourse baissait rapidement. Lord
-Wellington ne se contentait pas d'endoctriner lord Melbourne; il
-allait partout répétant son blâme de la politique de lord Palmerston
-et disait à M. Guizot, dans le salon de la Reine, assez haut pour être
-entendu de tous: «Moi, j'ai une ancienne idée de politique bien
-simple, mais bien arrêtée, c'est qu'on ne peut rien faire dans le
-monde pacifiquement qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle
-compromet la paix. Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec
-la France[352].» M. de Neumann et M. de Bülow appuyaient les démarches
-de Léopold. Enfin, parmi les ambassadeurs anglais près les diverses
-cours, plusieurs se montraient inquiets de la politique de leur
-ministre: non-seulement lord Granville, ambassadeur à Paris, mais son
-chargé d'affaires, M. Bulwer, qui, malgré son intimité avec lord
-Palmerston, le trouvait trop dur pour la France[353], et aussi lord
-Beauvale, ambassadeur à Vienne, qui déclarait «la convention du 15
-juillet inexécutable[354].»
-
-[Note 350: _The Greville Memoirs, second part_, p. 304, 305.]
-
-[Note 351: _Ibid._, p. 303.]
-
-[Note 352: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi, sur le même sujet, la
-correspondance inédite de M. Bresson et les dépêches citées par
-Hillebrand, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 435.]
-
-[Note 353: BULWER, t. II, p. 280 et 283.]
-
-[Note 354: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]
-
-Le roi des Belges semblait donc avoir conquis ou ébranlé tous ceux sur
-lesquels il voulait agir; tous, en effet, sauf lord Palmerston.
-Celui-ci demeurait entier dans sa passion et sa confiance, ne se
-laissant pas un seul moment troubler par l'agitation qui
-l'enveloppait, tenant tête à tous les alarmés et à tous les mécontents
-du dehors comme du dedans. Vainement Léopold eut-il avec lui, le 19
-août, une conversation de plus de deux heures, il n'obtint à peu près
-rien. «L'obstination est grande, racontait-il aussitôt après à M.
-Guizot; il y a de l'amour-propre blessé, de la personnalité inquiète;
-les noms propres se mêlent aux arguments, les récriminations aux
-raisons. Lord Palmerston persiste, d'ailleurs, à dire que Méhémet-Ali
-cédera.» Toutefois, le royal négociateur ne se décourageait pas. «Je
-continuerai, dit-il; il faut de la patience et marcher pas à pas.» De
-nouveaux efforts n'eurent pas plus de succès. Quelques jours après, en
-effet, lord Palmerston abordant lui-même ce sujet avec M. Guizot, lui
-déclarait qu'il ne pourrait être question du traité général proposé
-par le roi des Belges, avant que le traité partiel, conclu entre les
-puissances, eût «suivi son cours et atteint son but»; pour le moment,
-il fallait «attendre les événements». Et, comme l'ambassadeur de
-France lui répondait que cette exécution du traité partiel pouvait
-soulever de grandes difficultés, de redoutables périls, compromettre
-la paix de l'Europe: «Je sais que vous pensez ainsi, répliqua le
-ministre anglais. On verra; si les événements vous donnent raison,
-alors comme alors.»
-
-Cependant tant d'obstination faisait mauvais effet. Précisément à
-cette époque, on apprit que la fameuse insurrection de Syrie, celle
-dont lord Palmerston avait fait tant de bruit, venait d'être
-facilement réprimée par Ibrahim. Le crédit du ministre s'en trouvait
-quelque peu diminué. Il en eut le sentiment et jugea prudent, sans
-fléchir au fond, de modifier son mode de résistance; au lieu de faire
-front, il rusa. On put croire, dans les derniers jours d'août, que,
-cédant aux instances du roi Léopold, de lord Melbourne et de plusieurs
-autres ministres, il se résignait à entrer dans la voie de la
-conciliation. «Eh bien, oui, disait-il, je ferai le premier pas (_I'll
-move the first_)[355].» Il convint avec ses collègues qu'il enverrait
-à lord Granville une dépêche qui donnerait sur le passé des
-explications atténuantes, de nature à calmer les susceptibilités de la
-France, et qui indiquerait la nécessité d'un traité à cinq pour régler
-la situation générale de l'empire ottoman. Mais, quand cette longue
-dépêche, datée du 31 août, fut communiquée, le 3 septembre, à M.
-Thiers, il apparut qu'elle était seulement une discussion fort aigre
-du passé[356]. «Ces vingt pages, écrivait le surlendemain
-Louis-Philippe au roi des Belges, ne contiennent que l'énumération des
-griefs des _four powers_ contre la France, des contradictions entre
-nos actes et nos promesses, etc., et après avoir subi cette rude
-épreuve de patience, on ne trouve au bout ni une ouverture ni une
-proposition, rien, absolument rien que l'annonce que le traité sera
-exécuté[357].» Était-ce simplement, chez lord Palmerston,
-l'entraînement naturel et irréfléchi d'un esprit essentiellement
-argumentateur, querelleur, possédé de la manie de prouver qu'il avait
-toujours eu raison? N'était-ce pas aussi une manoeuvre calculée pour
-jouer ceux qui s'imaginaient l'avoir forcé à faire une avance? En tout
-cas, le résultat fut complet, et lord Palmerston, put se vanter
-d'avoir mis à néant la tentative de transaction poursuivie par le roi
-Léopold.
-
-[Note 355: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 356: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
-
-[Note 357: _Revue rétrospective._]
-
-Pour découvrir, en effet, dans cette dépêche, une ouverture
-acceptable, il eût fallu être plus disposé à un rapprochement immédiat
-que ne l'était alors M. Thiers. Le ministre français croyait toujours
-que les événements d'Orient allaient donner raison à ses pronostics et
-que Méhémet-Ali réservait une déconvenue terrible à l'Angleterre et à
-ses alliés. Quelques jours avant de recevoir la dépêche de lord
-Palmerston, il écrivait à M. Guizot: «Le pacha est capable, sur une
-menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de mettre le feu aux
-poudres. En preuve, il vous envoie une dépêche de Cochelet. Vous
-verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel homme! Vous verrez
-si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difficulté de _la
-Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire_, j'avais raison, et si je
-connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez pour certain que
-s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou sur tel point du
-pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus et fait
-sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont sensibles au danger de la
-guerre doivent être abordés avec cette confidence.» Et il ajoutait
-d'un ton qui n'était pas celui d'un homme en recherche d'un
-accommodement: «Nous attendons le nouveau _memorandum_. La réponse ne
-m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.» Aussi, dès le 4
-septembre, la dépêche connue, M. Thiers écrivait à son ambassadeur à
-Londres: «La fameuse note n'arrange rien, elle empirerait la situation
-plutôt qu'elle ne l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles.
-C'est exactement le _memorandum_ du 17 juillet, augmenté de
-récriminations sur le passé... Cela interprété au vrai signifie
-qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali,
-l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française
-contre les Russes. On n'est pas plus accommodant, en vérité, et nous
-aurions bien tort de nous plaindre. Toutefois, il ne faut pas prendre
-ceci en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette
-note ajouterait au mauvais procédé si nous voulions prendre les choses
-en mauvaise part; car, lorsque le traité du 15 juillet nous a si
-vivement blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après l'exécution
-on se mettra avec nous, c'est redoubler le mal[358].»
-
-[Note 358: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Les deux adversaires se retrouvaient donc l'un en face de l'autre,
-chacun sur son terrain primitif, attendant tout, celui-ci, de la
-résistance de Méhémet-Ali, celui-là, de sa soumission immédiate. Le
-résultat dépendait de ce qui allait se passer en Orient. Si les
-retards et les complications annoncés par M. Thiers se produisaient,
-la situation de lord Palmerston deviendrait très-mauvaise. Si, au
-contraire, les mesures coercitives employées contre le pacha
-obtenaient le prompt succès prédit par le ministre anglais, ce serait
-à la France de se trouver en passe dangereuse. On eût dit deux joueurs
-dont chacun a mis audacieusement tout son enjeu sur une seule carte.
-Laquelle allait être retournée? Ils ne pouvaient se dissimuler à
-eux-mêmes la gravité redoutable d'une telle partie; mais l'un et
-l'autre se croyaient assurés de gagner. Entre les deux, cependant, il
-y a une différence. La force dans laquelle lord Palmerston mettait sa
-confiance était, après tout, une force dont il disposait: c'était
-celle des vaisseaux anglais. La force sur laquelle M. Thiers jouait
-toute la politique de la France était celle d'un pouvoir étranger,
-d'un pacha turc. Il est vrai qu'en croyant à cette force, il se
-sentait en communion avec l'opinion régnante dans son pays, tandis que
-c'était à l'encontre de ses alliés, de sa souveraine, de plusieurs de
-ses collègues et d'une bonne partie de ses compatriotes, que le
-ministre anglais proclamait sa foi dans la prompte soumission de
-Méhémet-Ali.
-
-
-VI
-
-Au beau milieu de cette crise, tandis que tous les regards et toutes
-les pensées étaient tournés vers l'Orient, on apprit subitement que le
-prince Louis-Napoléon, auquel presque personne ne songeait, avait
-débarqué, le 6 août, à Boulogne, pour recommencer la pitoyable
-échauffourée de Strasbourg.
-
-Contraint, en 1838, à la suite des réclamations de M. Molé, de quitter
-la Suisse[359], le fils de la reine Hortense s'était réfugié en
-Angleterre. Il y avait poussé plus activement que jamais ses menées
-contre la monarchie de Juillet. L'une de ses principales
-préoccupations était toujours de lier partie avec la gauche. Dans ce
-dessein, il publia sous ce titre: _Idées napoléoniennes_, une brochure
-où l'Empereur était présenté comme n'ayant eu d'autre souci que de
-fonder la liberté et d'améliorer le sort des classes laborieuses. Le
-journal _le Capitole_, fondé à Paris, en juin 1838, avec le concours
-d'un aventurier, le marquis de Crouy-Chanel, et d'un sieur Durand,
-mêlé aux intrigues de la diplomatie russe, eut pour mission de faire
-campagne avec les radicaux, tout en étant l'organe officiel de la
-propagande napoléonienne. La faction trouva en outre moyen de gagner
-l'appui, plus ou moins ouvert, d'une feuille de gauche, le _Commerce_,
-alors dirigée par M. Mauguin; celui-ci, aigri, peu considéré, ruiné,
-ne s'était pas montré insensible à certaines séductions. Des
-pourparlers furent même engagés avec les hommes du _National_, qui
-chargèrent un de leurs amis, M. Degeorge, d'aller conférer avec le
-prince; mais on ne put s'entendre, chaque partie prétendant se servir
-de l'autre pour faire prévaloir sa cause particulière. Il n'y avait
-pas jusqu'aux sociétés secrètes, notamment celle des _Saisons_, où les
-agents bonapartistes n'eussent cherché, vainement il est vrai, des
-alliés.
-
-[Note 359: Cf. plus haut, t. III, p. 283 à 287.]
-
-En même temps, par des distributions de brochures dans les casernes,
-par des promesses de grades ou même d'argent prodiguées aux officiers,
-le prétendant tâchait de créer, dans l'armée, des foyers de révolte et
-de trahison. C'était principalement sur les garnisons de Paris et du
-Nord que portait cet effort de corruption. On se flattait d'avoir
-conquis ou tout au moins ébranlé des personnages considérables;
-seulement, il faut toujours rabattre des illusions d'émigrés. Quant
-aux procédés employés, on en peut juger par un fait révélé plus tard
-devant la Cour des pairs. L'un des agents d'embauchage était un ancien
-chef d'escadron, M. Le Duff de Mésonan, fort irrité d'avoir été mis à
-la retraite en 1838, et devenu conspirateur par dépit. Parcourant
-fréquemment la région du Nord, il avait paru plusieurs fois à Lille,
-et s'était mis en rapport avec le maréchal de camp Magnan, qui y
-commandait. Il se crut bien accueilli par lui et osa lui communiquer
-une lettre signée: «Napoléon-Louis», qui était ainsi conçue: «Mon cher
-commandant, il est important que vous voyiez tout de suite le général
-en question. Vous savez que c'est un homme d'exécution que j'ai noté
-comme devant être un jour maréchal de France. Vous lui offrirez
-100,000 francs de ma part, et 300,000 francs que je déposerai chez un
-banquier, à son choix, à Paris, pour le cas où il viendrait à perdre
-son commandement.» Le général Magnan a, depuis, solennellement affirmé
-qu'il avait repoussé cette ouverture avec indignation. M. de Mésonan
-ne le comprit pas ainsi, ou feignit de ne pas le comprendre; il eut
-même, plus tard, une nouvelle entrevue avec le général, et celui-ci
-était regardé, autour du prétendant, comme un de ceux sur lesquels on
-pouvait compter, au moins après un premier succès.
-
-Le retentissement considérable qu'eut en France la proposition de
-ramener les restes de Napoléon Ier ne contribua pas peu à exciter les
-ambitions et à encourager les illusions de son neveu. Se remuant
-beaucoup pour attirer les regards et faire parler de lui, il tâchait
-de répandre l'idée qu'il était _persona grata_ auprès des
-gouvernements européens, se targuait des relations qu'il avait en
-effet avec M. de Brünnow et la cour de Russie, laissait ou même
-faisait répandre la nouvelle qu'il voyait lord Melbourne et lord
-Palmerston. «Le parti se pavane, fait grand bruit de lui-même,
-écrivait de Londres, le 30 juin 1840, M. Guizot à M. de Rémusat. Le
-prince Louis est sans cesse au parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa
-loge, ses aides de camp se tiennent debout derrière lui. Ils parlent
-haut et beaucoup; ils racontent leurs projets, leurs correspondances.
-L'étalage des espérances est fastueux.» L'attention du gouvernement
-français était donc en éveil. Il lui était revenu, d'autre part,
-quelques indices des tentatives d'embauchage; il savait, par exemple,
-que «Lille était fort travaillé». Toutefois il n'avait découvert rien
-de précis sur les desseins du prince: il avait seulement le sentiment
-un peu vague qu'un coup se préparait, soit pour la rentrée des
-cendres, soit même pour une époque plus proche. «Je crois à une
-tentative», écrivait M. de Rémusat, le 12 juillet 1840.
-
-L'émotion et l'agitation produites en France par la divulgation du
-traité du 15 juillet parurent à l'aventureux prétendant une occasion
-qu'il fallait aussitôt saisir. Imperturbablement confiant dans son nom
-et dans son étoile, toujours hanté des souvenirs de 1815, il résolut
-de se jeter, avec une poignée de partisans, sur un point de la côte
-française, pour y recommencer le retour de l'île d'Elbe. Boulogne fut
-choisi à cause de sa proximité et aussi parce que l'un des officiers
-du 42e de ligne, dont un détachement y tenait garnison, le lieutenant
-Aladenise, était du complot. Débarquer avant le jour, enlever les
-soldats du 42e, s'emparer de la ville et des cinq mille fusils
-enfermés dans le château, de là se porter sur les places du Nord où
-l'on se croyait assuré du concours du général Magnan, et enfin gagner
-Paris, en entraînant toutes les troupes sur le passage, tel était le
-plan ou plutôt le rêve du prince. Les préparatifs se firent en grand
-secret. Un paquebot à vapeur fut loué par un tiers, sous prétexte de
-partie de plaisir. Avec une presse à main, on imprima, à l'avance, des
-proclamations à l'armée, au peuple français, aux habitants du
-Pas-de-Calais, ainsi qu'un décret prononçant la «déchéance de la
-dynastie des Bourbons d'Orléans», nommant M. Thiers président du
-gouvernement provisoire et le maréchal Clausel commandant en chef de
-l'armée de Paris. Le 3 août, tout le matériel fut transporté à bord,
-argent, armes, munitions, uniformes, chevaux, voitures et jusqu'à un
-aigle vivant auquel un rôle était sans doute réservé dans le drame qui
-allait se jouer. À minuit, le prince s'embarqua et alla prendre, sur
-divers points de la Tamise, ses compagnons, au nombre d'une
-soixantaine. Parmi eux, étaient quelques anciens officiers, le colonel
-Vaudrey et le commandant Parquin, qui tous deux avaient pris part à
-l'attentat de Strasbourg; les colonels Voisin et Bouffet-Montauban, le
-commandant de Mésonan, enfin le plus élevé en grade, le général
-Montholon, compagnon de l'Empereur à Sainte-Hélène. Le gros de cette
-armée d'invasion se composait d'une trentaine de soldats libérés que
-l'on avait engagés en France, à titre de domestiques. Ajoutez enfin
-quelques amis personnels du prince, comme M. Fialin de Persigny et le
-docteur Conneau. Divers incidents prolongèrent la traversée, et ce ne
-fut que le 6 août, de grand matin, que le paquebot mouilla en face de
-Vimereux, à quatre kilomètres de Boulogne.
-
-Débarqués sur la plage, les conjurés y trouvent seulement trois de
-leurs partisans, dont le lieutenant Aladenise. Peu d'instants après,
-surviennent quelques douaniers qui, malgré toutes les instances et
-toutes les promesses d'argent, refusent de se joindre à l'expédition.
-On se hâte vers Boulogne, où l'on arrive à cinq heures du matin.
-Premier échec devant le petit poste de la rue d'Alton; le sergent qui
-le commande résiste aux caresses et aux menaces. Les conjurés sont
-contraints de passer outre et arrivent à la caserne du 42e. Ici se
-reproduisent les scènes dont le quartier Finckmatt, à Strasbourg,
-avait été le théâtre en 1836. Le lieutenant Aladenise fait descendre
-dans la cour les soldats à peine réveillés, leur annonce que
-Louis-Philippe a cessé de régner, et leur présente le neveu de
-Napoléon entouré d'officiers aux brillants uniformes. Ces soldats ne
-savent trop que penser ni que faire; quelques cris de: _Vive
-l'Empereur!_ accueillent les paroles du prince. Mais bientôt les
-officiers, prévenus en ville, accourent à la caserne, parviennent,
-malgré les violences des conjurés, à joindre leurs hommes; ceux-ci se
-retrouvent à la voix de leurs chefs et se rangent derrière eux. Dès
-lors, la partie est perdue pour le prince. À ce moment, au milieu du
-tumulte, il lève un pistolet; le coup part. Est-ce par mégarde? La
-balle va se loger dans le cou d'un grenadier, après lui avoir coupé
-la lèvre et brisé trois dents. Ce coup de feu, loin d'être le signal
-d'une lutte désespérée, précipite la retraite des conjurés. Déçus du
-côté de l'armée, ils tâchent de soulever le peuple, sans plus de
-succès. Bientôt, devant les gardes nationaux qui se rassemblent de
-toutes parts, ils se dispersent. Les uns se cachent dans la ville ou
-s'enfuient dans la campagne, où ils sont bientôt arrêtés. Le prince et
-quelques autres se jettent dans une barque, espérant gagner leur
-paquebot. Accourent les gardes nationaux, qui leur crient de
-s'arrêter; n'obtenant pas de réponse, ils font feu sur la barque, qui
-chavire; l'un des fuyards est tué d'une balle, un second est blessé,
-un troisième se noie; le prince et tous les survivants sont faits
-prisonniers.
-
-À la nouvelle de cet attentat et de son pitoyable avortement,
-«l'impression du public, comme l'écrivait alors un témoin, fut celle
-d'une indignation méprisante[360]». Sauf les feuilles radicales, qui
-affectèrent de couvrir le vaincu de leur protection hautaine[361],
-tous les autres journaux raillèrent et flétrirent sa conduite dans les
-termes les plus durs. Le _Constitutionnel_, d'ordinaire sympathique au
-bonapartisme, disait: «Dans cette misérable affaire, l'odieux le
-dispute au ridicule, la parodie se mêle au meurtre, et, tout couvert
-qu'il est de sang, Louis Bonaparte aura la honte de n'être qu'un
-criminel grotesque... Si un brave soldat n'était tombé victime de son
-dévouement, on n'aurait guère que des rires de pitié pour cet
-extravagant jeune homme qui croit nous rendre Napoléon, parce qu'il
-fait des proclamations hyperboliques et qu'il traîne un aigle vivant.»
-Et ce même journal exprimait la conviction générale, quand il
-ajoutait: «Un prétendant au moins est à jamais tombé sous les sifflets
-du pays[362].» M. de Chateaubriand proclamait, dans une lettre datée
-du 18 août, que «l'entreprise du prince Louis avait ôté à l'arrivée
-des cendres une partie de son danger». L'aide de camp du maréchal
-Soult, resté à Paris pour le tenir au courant des événements, lui
-écrivait, le 22 août: «L'indifférence complète avec laquelle la
-tentative de Louis Bonaparte a été accueillie à Paris est le seul
-motif qui m'ait engagé à ne pas vous écrire tout exprès pour vous
-entretenir de cet événement, dont on ne s'est pas occupé un seul
-instant avec intérêt et auquel on n'attache aucune importance[363].»
-Quant aux délicats, ils n'avaient pas assez de dédain pour celui que
-M. Doudan appelait «ce petit nigaud impérial[364]». À l'étranger,
-l'impression fut la même. M. de Metternich traitait fort
-dédaigneusement cette tentative: «Je ne vous parle pas de
-l'échauffourée de Louis Bonaparte, écrivait-il à son ambassadeur à
-Paris. Je n'ai pas le temps de m'occuper de toutes les folies de ce
-bas monde. Veuillez toutefois féliciter le Roi en mon nom[365].» Le
-chancelier ne se privait pas du plaisir d'ajouter: «Mais que dire du
-titre d'_empereur légitime_ que M. de Rémusat avait si généreusement
-départi à Napoléon Ier? Si M. de Rémusat a eu raison, il est clair que
-Louis Bonaparte n'a pas eu tort[366].» Lord Palmerston éprouvait le
-besoin de se défendre vivement d'avoir eu aucun rapport avec «cet
-insensé[367]». Enfin, le père du prétendant, l'ex-roi de Hollande
-«déclarait», dans une lettre publique, «que son fils était tombé, pour
-la troisième fois, dans un piége épouvantable, dans un effroyable
-guet-apens, puisqu'il est impossible qu'un homme qui n'est pas
-dépourvu de moyens et de bon sens se soit jeté de gaieté de coeur dans
-un tel précipice[368].»
-
-[Note 360: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_, à la date du 7 août
-1840.]
-
-[Note 361: Entre autres le _National_ et la _Revue du progrès_ de
-Louis Blanc.]
-
-[Note 362: _Constitutionnel_ des 8 et 9 août 1840.]
-
-[Note 363: _Documents inédits._]
-
-[Note 364: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 355.]
-
-[Note 365: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 441, 442.]
-
-[Note 366: C'est la même idée qu'exprimait alors le _National_. «On a
-ramené, disait-il, tous les souvenirs qui se rattachent au nom qu'il
-porte, et l'on ne veut pas qu'il ait songé à revendiquer l'héritage,
-lorsqu'un ministre avait proclamé sa légitimité.»]
-
-[Note 367: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 263.]
-
-[Note 368: Dans cette même lettre, l'ex-roi de Hollande se plaignait
-que son fils eût été mis, à la Conciergerie, dans la chambre qu'avait
-occupée Fieschi. Le gouvernement répondit que cette chambre, depuis
-qu'elle avait servi à Fieschi, avait subi une transformation complète,
-ayant été affectée au logement particulier de l'inspectrice du
-quartier des femmes.]
-
-Las de montrer une longanimité qui avait été si mal récompensée, et
-craignant de voir se renouveler le scandale de l'acquittement de
-Strasbourg en 1838, le gouvernement se décida à comprendre le prince
-dans l'instruction judiciaire ouverte au sujet du nouvel attentat, et le
-traduisit avec ses complices devant la Cour des pairs. Les débats du
-procès commencèrent le 28 septembre. Prenant une pose devenue familière,
-depuis dix ans, à tous les conspirateurs poursuivis en justice, le
-prince prétendit être un vaincu, non un accusé, et termina ainsi sa
-déclaration: «Je représente devant vous un principe, une cause, une
-défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple; la cause, celle
-de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la
-cause, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez la venger. Non, il
-n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne veux pas croire que
-je puisse être dévoué à porter la peine des défections d'autrui.
-Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter, comme juge de
-mes volontés et de mes actes, une juridiction politique. Vos formes
-n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur
-et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de
-justice à attendre de vous, et je ne veux pas de votre générosité.» M.
-Berryer, qui assistait le prince comme avocat, fut, suivant son
-habitude, particulièrement habile à concilier sa situation personnelle
-avec les exigences de la cause dont il s'était chargé. Dans
-l'impossibilité de trouver une justification ou seulement une excuse
-sérieuse, il s'écria: «N'est-ce pas là une de ces situations uniques
-dans le monde, où il ne peut y avoir un jugement, mais un acte
-politique?... Quand tant de choses saintes et précieuses ont péri,
-laissez au moins au peuple la justice, afin qu'il ne confonde pas un
-arrêt avec un acte de gouvernement... On veut vous faire juges, on veut
-vous faire prononcer une peine contre le neveu de l'Empereur; mais qui
-êtes-vous donc? Comtes, barons, vous qui fûtes ministres, généraux,
-sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos titres, vos honneurs?» En fin
-de compte, l'arrêt, prononcé le 6 octobre, condamna le prince
-Louis-Napoléon Bonaparte à l'emprisonnement perpétuel dans une
-forteresse du territoire, et ses complices, au nombre de quatorze, à des
-peines variant de la déportation à deux ans de prison. Aussitôt après
-le jugement, le prince Louis Bonaparte fut conduit au château de Ham, où
-avaient été enfermés les ministres de Charles X; il obtint d'avoir pour
-compagnons de captivité le général Montholon et le docteur Conneau.
-
-L'opinion s'était montrée fort indifférente aux débats et à leur
-issue. L'attention des hommes politiques se trouvait absorbée par les
-incidents chaque jour plus graves du conflit oriental. Quant au
-public, il s'occupait alors d'un tout autre procès criminel, de celui
-qui se déroulait avec mille vicissitudes devant la cour d'assises de
-la Corrèze: il s'agissait d'une femme, madame Lafarge, poursuivie pour
-avoir empoisonné son mari. Partout, on ne parlait que de cette
-affaire, chacun prenant parti, avec passion, pour ou contre l'accusée,
-recueillant les dépositions, étudiant les expertises, les
-contre-expertises, prêtant l'oreille aux plaidoiries, et attendant le
-verdict avec une fiévreuse curiosité. Dans cette émotion générale, le
-prétendant de Boulogne, le condamné de la Cour des pairs était
-oublié[369]. D'ailleurs, à quoi bon s'inquiéter de lui? N'était-il
-pas, aux yeux de tous, un homme absolument fini? Vanité des prévisions
-humaines! Quelques années plus tard, l'aventureux conspirateur de
-Strasbourg et de Boulogne sera à la tête du gouvernement de la France.
-Ramené alors sous les murs du château de Ham, il y prononcera ces
-paroles remarquables: «Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je
-suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me
-glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un
-gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus
-justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace
-d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un
-changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un
-emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma
-patrie[370].»
-
-[Note 369: Madame Swetchine écrivait, le 22 septembre 1840: «Louis
-Bonaparte est éteint, annulé, non pas seulement par l'Orient, mais par
-le procès Lafarge.» Et M. d'Houdetot, pair de France, écrivait, le 30
-septembre, à son beau-frère, M. de Barante: «Notre procès de Boulogne
-est bien terne au milieu de tout cela, et madame Lafarge a tout fait
-pâlir.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 370: Discours du 22 juillet 1849.]
-
-
-VII
-
-Cependant M. Thiers demeurait fidèle au plan qu'il avait arrêté dès le
-début de la crise. «Il faut se conduire habilement, c'est-à-dire
-prudemment, écrivait-il, le 22 août, à M. de Barante. Le premier acte
-de prudence c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu'à aucune autre
-époque, mais sans bruit, sans jactance. Le second acte, c'est
-d'observer, d'attendre et de saisir l'occasion. Cette occasion sera
-une division entre les puissances, quelque hésitation de la part d'une
-ou deux d'entre elles, l'imprévu, enfin, toujours si fécond dans les
-situations extraordinaires[371].» Les mesures d'armement se
-succédaient, rapides[372]. Aucune considération d'économie, aucun
-scrupule de responsabilité n'arrêtaient l'impétueux ministre. Il
-n'hésitait pas à pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites l'usage des
-crédits extraordinaires, ouverts sans intervention des Chambres. Tel
-fut le cas des ordonnances qui créèrent douze nouveaux régiments
-d'infanterie, six de cavalerie, et dix bataillons de chasseurs;
-c'était modifier la composition de l'armée et engager des dépenses
-permanentes par simple décision du pouvoir exécutif. M. Thiers fut
-plus hardi encore, en ordonnant de même l'érection des fortifications
-de Paris.
-
-[Note 371: _Documents inédits._]
-
-[Note 372: Ceux mêmes qui étaient le plus d'avis d'armer se
-demandaient parfois s'il n'y avait pas excès. «Je suis de votre avis
-sur nos armements, écrivait M. Doudan à M. d'Haussonville; je les
-trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes
-pour faire sauter le monde entier... Si nous avons la paix malgré nos
-préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions. Nous serons
-dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un
-soir que le bal de l'Hôtel de ville avait été renvoyé.» (_Lettres de
-M. Doudan_, t. I, p. 348.)]
-
-On n'a pas oublié tout le bruit qui s'était fait, en 1833, au sujet
-des «forts détachés», devenus, dans l'imagination populaire, autant de
-nouvelles bastilles destinées à bombarder la capitale, et comment,
-devant cette émotion, qui venait s'ajouter aux objections des
-prêcheurs d'économie, le gouvernement s'était cru obligé d'interrompre
-les travaux alors commencés[373]. Depuis cette époque, il n'avait pas
-osé reprendre la question devant les Chambres; toutefois, il l'avait
-fait étudier. Une grande commission avait été nommée, en 1836, par le
-maréchal Maison, à l'effet de prononcer entre les deux systèmes
-rivaux, celui de l'enceinte continue et celui des forts détachés:
-après trois ans d'examen, la commission avait conclu à la réunion des
-deux systèmes. Tel était l'état de la question en 1840. À la première
-nouvelle du traité du 15 juillet, le duc d'Orléans manda l'un de ses
-aides de camp, qui appartenait à l'arme du génie, M. de
-Chabaud-Latour, et, après lui avoir fait dessiner sur place un croquis
-approximatif de l'enceinte et des forts, l'emmena chez M. Thiers. Le
-président du conseil, entrant vivement dans les idées du prince et de
-son aide de camp, donna six jours à ce dernier pour tracer un plan et
-un devis plus précis, puis, muni de ces documents, saisit le conseil
-des ministres du projet. Le Roi, qui, de tout temps, avait voulu
-assurer la défense de Paris, mais dont le désir avait été entravé par
-les sottes préventions du public, fut enchanté de voir une telle
-oeuvre prise en main par un ministère «qui le couvrait», comme il
-disait malicieusement à un diplomate étranger[374]. Bien qu'inclinant
-personnellement à croire que les forts suffisaient, il ne s'obstina
-pas dans cette manière de voir; un jour, à l'issue d'une des
-nombreuses conférences qu'il avait avec le duc d'Orléans, M. Thiers,
-le ministre de la guerre et le commandant de Chabaud, il dit gaiement
-à son fils: «Allons, Chartres, nous adoptons ton projet. Je le sais
-bien, pour que nous venions à bout de faire les fortifications de
-Paris, il faut qu'on crie dans les rues: _À bas Louis-Philippe! Vive
-l'enceinte continue!_» Le _Moniteur_ annonça, le 13 septembre, la
-décision prise, et les travaux furent aussitôt commencés, sous la
-direction du général Dode de la Brunerie. «Nous avons réuni les deux
-systèmes, écrivait M. Thiers à M. Guizot. Tous deux sont bons; réunis,
-ils sont meilleurs et n'ont qu'un inconvénient, à mon avis, fort
-accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est pris, non pas
-avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que notre sûreté est
-là, et que c'est le moyen de rendre une catastrophe impossible.»
-
-[Note 373: Cf. plus haut, t. II, p. 209 à 214.]
-
-[Note 374: Dépêche du comte Crotti, en date du 10 septembre 1840,
-citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]
-
-M. Thiers prenait goût à ce rôle d'organisateur d'armées, à ce
-remuement d'hommes et de millions[375]. Ne se rapprochait-il pas ainsi
-du grand capitaine qu'il avait accompagné en esprit sur tant de champs
-de bataille, et qui régnait en maître sur son imagination? Raconter
-les campagnes du premier consul, c'était déjà bien; les continuer, ne
-serait-ce pas mieux encore? Les contemporains raillaient souvent cette
-tendance à prendre Napoléon pour modèle[376]. Le président du conseil
-passait, chaque jour, trois ou quatre heures dans les bureaux des
-ministères de la guerre et de la marine, prétendant tout décider par
-lui-même, enseignant aux officiers leur métier, et réduisant les deux
-ministres spéciaux au rôle de commis. Ou bien il couvrait son parquet
-de cartes géographiques et là, étendu sur le ventre, s'occupait à
-ficher des épingles noires et vertes dans le papier, tout comme avait
-fait Napoléon. À ce régime, son imagination se montait; excitation
-dont il savait d'autant moins se défendre qu'il s'y mêlait un
-sentiment patriotique très-vif et très-sincère. Comment laisser sans
-emploi une année créée avec tant d'activité? Un jour que, dans le
-conseil, on avait récapitulé nos forces militaires, le Roi se leva et,
-posant la main sur le bras de son président du conseil: «Ah! mes chers
-ministres, s'écria-t-il, qu'il est beau d'avoir tant de forces à sa
-disposition et de ne pas s'en servir!» M. Thiers n'eût pas tenu ce
-langage; il était plutôt disposé à s'en moquer. Non qu'il fût dores et
-déjà résolu à la guerre. À la fois tenté et effrayé, l'anxiété
-dominait dans son esprit. «Le ciel m'est témoin, écrivait-il à M. de
-Barante, que je désire ardemment la paix; cependant je crois que nous
-ferions beaucoup de mal à tout le monde. Du reste, cette confiance ne
-m'aveugle pas. Je trouve le jeu trop hasardeux pour y mettre, si je
-puis faire autrement.» Et à M. de Sainte-Aulaire: «Je sais bien que si
-la guerre éclate, mes ennemis diront que c'est moi qui l'ai donnée à
-la France. Une guerre où nous serions seuls contre tout le monde, cela
-est effroyable. Mais je sais aussi que, si la France se laisse
-offenser, mettre de côté, traiter comme le fut autrefois Louis XV,
-elle descend dans l'échelle des nations... Mieux vaut la guerre avec
-ses horreurs[377].» Il était toutefois visible que, dans cette sorte
-de conflit entre des impressions contraires, c'étaient les
-belliqueuses qui, avec le temps, gagnaient du terrain. À force de
-préparer la guerre, le ministre finissait par s'y habituer, par y
-croire, presque par la désirer. «M. Thiers, écrivait alors un des
-fonctionnaires du ministère des affaires étrangères, parle avec
-enthousiasme de l'immensité de nos préparatifs et dit, à qui veut
-l'entendre, qu'avant le printemps nous serons en état de faire avec
-avantage la guerre à l'Europe.» Aussi le même témoin ajoutait-il: «On
-s'effraye de sa légèreté extrême, de ses emportements, de la jactance
-de ses propos, et de cet enivrement qui dépasse ce qu'on pourrait
-imaginer[378].» Tous les instincts aventureux du président du conseil
-(et Dieu sait qu'il n'en manquait pas chez ce brillant enfant de la
-Provence!) se donnaient carrière. À la date du 5 septembre, l'un de
-ses confidents, M. Léon Faucher, écrivait à un Anglais de ses amis:
-«Thiers croit à la guerre, et s'y prépare[379].»
-
-[Note 375: M. de Sainte-Aulaire rappelle à ce propos que M. Thiers lui
-avait dit un jour: «Il faut donner à la France le goût de la guerre et
-de la dépense.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 376: Dès le 27 juillet, Henri Heine écrivait: «M. Thiers croit
-fermement que sa vocation naturelle, ce ne sont pas les escarmouches
-parlementaires, mais la guerre véritable, le sanglant jeu des armes...
-Cette croyance à ses capacités de grand capitaine aura tout au moins
-la conséquence que le général Thiers ne s'effrayera pas beaucoup des
-canons de la nouvelle coalition...; au contraire, il se réjouira en
-secret d'être contraint, par une extrême nécessité, à déployer, devant
-le monde surpris, ses talents militaires.» (_Lutèce_, p. 100,
-101.)--On appelait M. Thiers «le petit Bonaparte», et, sous la plume
-de certains plaisants, le ministère du 1er mars devenait le ministère
-de Mars Ier.]
-
-[Note 377: Lettres du 20 et du 22 août 1840. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 378: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, 21 et 23
-septembre 1840.]
-
-[Note 379: Léon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p. 96.]
-
-Notre ministre paraissait avoir choisi par avance le théâtre de cette
-guerre éventuelle. Il ne parlait plus de la porter en Allemagne, comme
-il avait fait au lendemain du traité. Aux représentants des petits
-États de la Confédération germanique qui s'inquiétaient: «Mais soyez
-donc tranquilles, disait-il, nous n'enverrons aucun corps sur le Rhin,
-nous n'attaquerons pas l'Allemagne.» Seulement, il ajoutait aussitôt:
-«Il en est autrement de l'Autriche. Nous connaissons son côté faible:
-là, nous l'attaquerons.» Ce «côté faible» était l'Italie. Dès le mois
-d'août, M. Thiers fit des ouvertures au Piémont, pour l'attirer dans
-notre jeu, tâchant de réveiller ses ambitions séculaires. «Je pense,
-disait-il au représentant de Charles-Albert, que vous n'avez aucune
-idée de vous étendre de ce côté-ci des Alpes, tandis que vous pourriez
-très-bien cueillir l'artichaut de l'autre côté.» À Berlin, M. Bresson
-disait à l'envoyé sarde: «Liez-vous donc à nous, qui pouvons tout
-aussi bien vous donner et vous prendre quelque chose, tandis que les
-autres ne peuvent que prendre. Vous aimeriez avoir la Lombardie; nous
-seuls pourrons vous la donner.» Des menaces se mêlaient à ces caresses
-et à ces promesses: «Si l'on ne se joint pas à nous, déclarait M.
-Thiers, on sera les premiers à payer les pots cassés. Ce serait une
-niaiserie de vouloir respecter les pays qui sont des grandes routes.»
-Charles-Albert, fort embarrassé, chercha à éluder toute réponse
-positive: il était dans les traditions de sa maison de ne jamais
-abattre son jeu d'avance. Toutefois, il laissa voir dès lors que, s'il
-lui fallait sortir de sa neutralité, ses préférences politiques le
-porteraient plutôt vers l'Autriche absolutiste que vers la France de
-1830. Il demanda même au cabinet de Vienne, comme prix de son alliance
-éventuelle, de lui garantir la possession de la Savoie; mais sa
-demande ne fut pas accueillie. «Nous sommes innocents de ce qui peut
-se passer au delà des Alpes», répondit le prince Schwarzenberg[380].
-Le gouvernement sarde n'était pas, en Italie, le seul dont le ministre
-français cherchât à gagner le concours: le roi de Naples reçut aussi
-des ouvertures et parut mieux les accueillir[381].
-
-[Note 380: Cf. les dépêches des envoyés sardes ou autres diplomates
-étrangers, citées par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p.
-440 à 442.]
-
-[Note 381: _Ibid._, p. 442.]
-
-Ces démarches de notre diplomatie ne pouvaient demeurer ignorées de
-l'Autriche. À Paris, du reste, on ne désirait pas qu'elles le fussent,
-car on comptait sur elles pour intimider le cabinet de Vienne. Le Roi
-se prêtait volontiers, pour sa part, à cette tactique comminatoire.
-«Tenons bon, disait-il souvent, et nous les ferons _bouquer_.» Il
-calculait, en conséquence, son langage aux ambassadeurs. «Comte
-Crotti, disait-il un jour, avec une extrême animation, à l'envoyé
-sarde, voulez-vous savoir où l'on en viendrait sans ma vigilance, sans
-ma fermeté? À la dictature de Thiers ou du maréchal Clausel et à la
-révolution partout... Les puissances y perdront leurs dents, car
-Méhémet-Ali est inattaquable... Je ferai, certes, tout ce qui dépend
-de moi pour que la guerre n'arrive pas; mais je le crois à peine
-possible. Alors l'empereur de Russie aura atteint son but. Reste à
-savoir s'il tirera de la guerre le parti qu'il en attend. Même s'il
-m'expulse du trône, ce qu'il désirerait, et d'un seul coup de pied
-(ici le Roi fit du pied le mouvement), il n'aura fait que favoriser
-tous les révolutionnaires, ébranler tous les trônes.» Et un autre
-jour: «Je n'ai rien contre la Prusse; mais, quant aux poltrons qui se
-cachent derrière les autres (ceci s'adressait à la cour de Vienne),
-nous saurons bien les atteindre[382].» Vers la fin d'août, il
-renouvela la scène qu'il avait déjà faite à l'ambassadeur d'Autriche
-dans les derniers jours de juillet. «Les puissances, lui dit-il, se
-trompent lourdement, si elles comptent sur ma patience illimitée;
-cette patience trouvera son terme en même temps que celle de la
-nation, qui n'est pas bien grande. Au surplus, ce n'est pas la
-première impertinence qu'on m'ait faite; si je n'ai pas paru me
-ressentir des autres, ce n'est pas faute de les apercevoir, mais parce
-que je les ai méprisées. On eût dû comprendre, cependant, que moi
-seul, bien plus que cet empereur de Russie dont on a tant de peur,
-j'ai la puissance de préserver l'Europe d'un débordement
-révolutionnaire; seul, entre tous les souverains actuels, je me sens
-en mesure de tenir tête à la gravité des conjonctures.» Le tout
-accompagné de menaces dédaigneuses, de traits acérés contre M. de
-Metternich, d'éclats de voix qui retentissaient jusque dans la pièce
-voisine, où était la Reine avec la cour. M. de Rothschild, qui s'y
-trouvait également, laissait voir son trouble. Comme, en sortant du
-cabinet royal, le comte Apponyi priait la Reine de calmer le Roi, elle
-répondit «qu'elle ne se mêlait nullement d'affaires, mais qu'en ce qui
-touchait l'honneur français, elle était aussi susceptible que le Roi
-et plus animée.» L'ambassadeur autrichien alla se plaindre à M.
-Thiers: «À qui le dites-vous? répondit celui-ci, non sans malice; je
-fais ce que je peux pour le calmer[383].» Cette scène eut un tel
-retentissement, que les journaux en donnèrent le récit plus ou moins
-exact, mettant en scène Louis-Philippe et lui faisant honneur de son
-patriotisme. Les Tuileries, d'ailleurs, entendaient parfois un langage
-plus menaçant encore: c'était celui du duc d'Orléans, qui disait tout
-haut, vers la fin d'août, «que, dans l'état actuel des esprits, la
-guerre était nécessaire pour la France, et qu'il la désirait
-ardemment[384].» Quelques semaines plus tard, faisant allusion aux
-émeutes que faisait craindre, à Paris, l'excitation populaire: «J'aime
-mieux, s'écriait-il, succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que
-dans un ruisseau de la rue Saint-Denis!»
-
-[Note 382: Dépêches du comte Crotti du 27 août et du 5 septembre 1840.
-(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 444.)]
-
-[Note 383: _Journal de M. de Viel-Castel_, correspondance du feu duc
-de Broglie, et lettre du duc Decazes à M. de Barante. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 384: Dépêche du comte Crotti, du 24 août 1840, citée par
-HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]
-
-Si, à la cour, on était à ce point animé, que ne devait pas être
-l'emportement de la presse! Une bonne partie des journaux de Paris et
-de la province ne semblaient occupés qu'à menacer l'Europe d'une
-guerre et de plusieurs révolutions, avec des allusions souvent peu
-voilées aux frontières du Rhin. C'était surtout avec les feuilles
-anglaises que s'échangeaient, à travers la Manche, de véhémentes
-invectives, d'amères récriminations. «La discussion, disait le
-_Constitutionnel_, n'est presque plus engagée de parti à parti; elle
-l'est de peuple à peuple[385].» La presse semblait comme une seconde
-puissance qui négociait, déclamait, menaçait à côté de la puissance
-exécutive, parlant plus haut et frappant plus fort. Le conflit
-diplomatique n'en était ni simplifié ni moins dangereux. Dès le 2
-août, le duc de Broglie, quoique favorable alors à la politique de M.
-Thiers, exprimait le voeu que «l'action de la presse se régularisât un
-peu». «Il faut éviter, ajoutait-il, de rallier contre nous toute
-l'Angleterre autour de Palmerston et d'inquiéter l'Europe à ce point
-qu'on fasse d'une alliance bancroche sur un point spécial une alliance
-solide sur la généralité même des choses[386].» Le 8 août, M. Duchâtel
-écrivait: «Les bavardages des journalistes ne conviennent pas aux
-hommes d'État, et, par susceptibilité pour soi-même, il ne faut pas
-provoquer justement l'amour-propre des autres... Tout en nous montrant
-dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher contre nous
-par point d'honneur. Maintenons notre honneur, ne blessons pas celui
-des autres[387].» Le 15 août, c'est M. de Barante qui, de
-Saint-Pétersbourg, jugeait ainsi la situation: «Il y a un désir si
-universel de la paix, que je ne craindrais point, si l'orgueil
-français et l'orgueil anglais ne se trouvaient en présence. Tous deux
-sont âpres et peu accoutumés à reculer.» Le même diplomate écrivait
-encore le 1er septembre: «Je suis confondu et affligé des
-fanfaronnades des journaux... Je ne puis supposer que le ministère ait
-lâché cette meute qui accroît les difficultés d'une situation déjà
-périlleuse... Notre dignité en souffre. C'est irriter sans
-intimider[388].»
-
-[Note 385: 19 août 1840.]
-
-[Note 386: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 387: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 388: _Documents inédits._]
-
-M. Thiers se défendait d'être pour quelque chose dans ces violences.
-«J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse», écrivait-il à M.
-de Barante, le 23 août[389]. Mais il avait plus de peine qu'un autre à
-se dégager pleinement de cette compromettante solidarité; il
-souffrait, en cette circonstance, de la part qu'il avait donnée aux
-journaux dans son action politique et des liens qu'il avait laissés
-s'établir entre eux et le gouvernement. Ajoutez que les feuilles
-officieuses, celles où les cabinets étrangers pouvaient se croire
-autorisés à chercher la pensée du ministère français, celles dont les
-rédacteurs recevaient, de notoriété générale, les confidences et les
-inspirations du président du conseil, étaient, pour la plupart, des
-feuilles de gauche, et avaient pris, dans l'opposition, l'habitude de
-traiter les affaires étrangères sur un ton peu fait pour rassurer
-l'Europe. «Il faut convenir, disait le _Journal des Débats_, que le
-langage de nos journaux ministériels n'est que trop propre à nous
-représenter, au dehors, sous ce faux jour de tapageurs et de
-brouillons. Ne sachant pas être dignes et fermes, ils prennent des
-airs fanfarons. C'est le malheur, c'est la fatalité, c'est la punition
-des ministres du Ier mars de traîner à leur suite les organes d'un
-parti qui ne peut pas se défaire de ses habitudes d'agitation. La
-gauche a fait beaucoup de sacrifices au ministère actuel; mais la
-dernière chose qu'un parti sacrifie, c'est son langage. Quand on a
-parlé si longtemps propagande, guerre de principes, révolution
-universelle, il est difficile de revenir à des formes de discussion
-plus modérées[390].» Aussi M. de Tocqueville, qui pourtant appartenait
-alors à la gauche et qui penchait personnellement vers une politique
-belliqueuse[391], écrivait-il, le 9 août, à son ami M. de Beaumont:
-«Je n'approuve point le langage de la presse officielle; ces airs de
-matamores ne signifient rien. Ne saurait-on être fermes, forts et
-préparés à tout, sans jactance et sans menace? Il faut faire,
-assurément, la guerre dans telle conjoncture, aisée à prévoir; mais
-une pareille guerre ne doit pas être désirée ni provoquée, car nous ne
-saurions en commencer une avec plus de chances contre nous[392].»
-
-[Note 389: _Ibid._]
-
-[Note 390: 30 septembre 1840.]
-
-[Note 391: M. de Tocqueville écrivait alors que les plus sages
-réflexions «ne l'empêchaient pas, au fond de lui-même, de voir avec
-une certaine satisfaction toute cette crise.» Et il ajoutait: «Vous
-savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las
-de notre petit pot-au-feu démocratique bourgeois.» (_Nouvelle
-correspondance de M. de Tocqueville_, p. 180.)]
-
-[Note 392: _Ibid._]
-
-Naturellement, le langage de la presse radicale était pire encore que
-celui de la presse ministérielle. Le _National_ évoquait 1792, et
-levait ouvertement le drapeau de la guerre de propagande et de
-l'insurrection universelle; il demandait qu'on devançât la coalition
-sur le Rhin comme en Italie, et prétendait avoir reçu d'Allemagne, de
-Belgique, de Hollande, de Suisse, des rapports qui garantissaient à la
-France le concours des peuples contre les rois de l'Europe. En même
-temps, il travaillait à tourner contre la monarchie de Juillet, autant
-que contre l'étranger, l'irritation du sentiment national: «Vous avez
-pris, disait-il au gouvernement, la couardise pour de l'habileté. Vous
-vous félicitiez de la paix acquise au prix de vos bassesses.
-Aujourd'hui, vous recueillez le prix de vos ignominies. Vous êtes
-traînés comme des poltrons à la queue de l'Europe. Elle vous rejette,
-vous méprise et vous insulte... La guerre n'est pas possible pour
-Louis-Philippe, car la guerre, pour lui, c'est le suicide... Si M.
-Thiers ne veut pas se joindre à la trahison, s'il est autre chose
-qu'un brouillon qui se sert des événements pour agir sur les fonds
-publics[393], il pressera toutes les mesures d'armements, au lieu de
-les arrêter... Si quelque influence fatale domine le ministère, qu'il
-la désigne en s'éloignant.» Du reste, tout en excitant ainsi M. Thiers
-contre la couronne, le _National_ n'était pas disposé à le ménager; il
-l'accusait sans cesse de «reculade», le traitait de «fanfaron de
-dictature», dont «la fatuité impertinente était pire peut-être qu'une
-audacieuse et manifeste trahison». Et il lui criait: «Pourquoi donc
-êtes-vous là plutôt que M. Molé? Avec lui, nous aurions la honte et la
-paix; avec vous, nous n'avons pas moins la honte, et la paix est de
-plus en plus compromise.»
-
-[Note 393: Ces mots faisaient illusion à une polémique d'une extrême
-violence qui occupa alors les journaux. Certains scandales de Bourse
-avaient fourni à des feuilles ennemies du cabinet, à la _Presse_ entre
-autres, un prétexte d'accuser M. Thiers, et surtout son beau-père, M.
-Dosne, d'avoir, en jouant à la baisse grâce à la connaissance
-anticipée des nouvelles extérieures, gagné des sommes considérables.
-L'affaire fit tant de bruit que les journaux officieux durent publier
-un démenti formel, et que M. Dosne écrivit une lettre pour déclarer
-que, depuis sa nomination comme receveur général, il ne s'était livré
-à aucune opération de Bourse. Comme il arrive en pareil cas, les
-démentis ne désarmèrent pas les accusateurs. Cette polémique devait,
-plusieurs mois après, trouver un écho à la Chambre des députés (séance
-du 4 décembre 1840) et provoquer une réponse indignée de M.
-Thiers.--Henri Heine écrivait à propos de ces accusations, le 7
-octobre 1840: «Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une
-calomnie aussi infâme que ridicule; un homme ne peut obéir qu'à une
-seule passion, et un ambitieux songe rarement à l'argent. Par sa
-familiarité avec des chevaliers d'industrie sans convictions, M.
-Thiers s'est lui-même attiré tous les bruits malicieux qui rongent sa
-bonne réputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le
-dénigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi
-entretenait-il un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche
-avec des chiens, se lève avec des puces.» (_Lutèce_, p. 130.)]
-
-Aux articles de journaux se joignaient des écrits de moins courte
-haleine. Un homme de talent, encore peu connu, M. Edgard Quinet,
-publiait sous ce titre: «1815 et 1840», une brochure toute brûlante de
-passion patriotique et guerrière, où il demandait la destruction des
-traités de Vienne et la conquête des frontières du Rhin, rêvant, du
-reste, non sans quelque naïveté, de persuader à l'Allemagne que ce
-serait son plus grand bien. «La bataille de la Révolution française,
-disait-il, a duré trente ans. Victorieux au commencement et pendant
-presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée, vers
-le dernier moment. Cette bataille séculaire ressemble à celle de
-Waterloo, heureuse, glorieuse, jusqu'à la dernière minute qui décide
-de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815; on a cru qu'elle
-allait la reprendre en 1830. Il n'en a point été ainsi. Ce grand corps
-blessé ne s'est relevé que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans, nous
-voilà courbés sous des fourches caudines, nous efforçant de faire
-bonne contenance... Si la Révolution a été vaincue en 1815, le droit
-public, fondé sur les traités de Vienne, est la marque légale,
-palpable, permanente, de cette défaite. Soumis aux traités écrits avec
-le sang de Waterloo, nous sommes encore légalement, pour le monde, les
-vaincus de Waterloo.» C'est la revanche de cette grande défaite que M.
-Quinet veut poursuivre par la guerre, guerre immense, terrible, où il
-ne nous faudra compter que sur nous-mêmes» et où «nous ne pourrons
-reculer sans périr». Puis l'auteur s'écriait: «Mettez donc la main sur
-le coeur. Êtes-vous d'humeur à faire de chacune de nos cités, s'il le
-faut, une Saragosse française? Sentez-vous la terre frémir sous vos
-pas et, dans vos poitrines, la force nécessaire pour décupler celle du
-pays?... Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la
-guerre. Sauvez la France!»
-
-Le bruit de ces déclamations, venant s'ajouter à celui des armements,
-jetait le trouble dans les esprits. Il semblait à tous que la France fût
-à la veille d'événements redoutables. Par moments même, dans tel
-département, la nouvelle se répandait que la guerre venait d'être
-déclarée, et il fallait que le préfet la démentît officiellement. Ce
-n'était partout que clameurs contre l'Anglais, chants de la
-_Marseillaise_. On intercalait dans les pièces de théâtre des phrases
-belliqueuses, aussitôt saisies et applaudies[394]. Cette effervescence
-pouvait n'avoir pas de trop graves inconvénients, si la résistance
-victorieuse du pacha devait prochainement donner raison à notre
-politique et mettre fin à la crise d'une façon flatteuse pour notre
-amour-propre. Mais si cette prévision était trompée, que ferait-on de
-cette opinion surchauffée? Comment la contenir ou la satisfaire?
-D'ailleurs, tout semblait alors concourir à exciter les esprits. Le
-parti radical continuait plus bruyamment que jamais, par toute la
-France, sa campagne de banquets réformistes et socialistes[395]. Les
-deux agitations révolutionnaire et belliqueuse se mariaient pour ainsi
-dire. Au retour tumultueux du banquet de Châtillon, dans la soirée du 31
-août, on cria: _Mort aux Anglais!_ et la police craignit un moment une
-attaque contre l'ambassade d'Angleterre[396]. Vainement les journaux
-ministériels, le _Siècle_ et le _Courrier_, représentaient-ils que cette
-agitation des partis extrêmes était peu opportune à l'heure où il
-convenait de réunir toutes les opinions contre l'étranger: le _National_
-répondait «que si le ministère était de bonne foi dans ses
-manifestations patriotiques, il ne pouvait qu'applaudir à un tel élan de
-l'esprit révolutionnaire, parce qu'il y trouverait un point d'appui; que
-si, au contraire, il jouait la comédie, ou si seulement il était faible
-et incertain, les amis du pays devaient voir avec satisfaction tout ce
-qui tendait à le surveiller et à le stimuler.»
-
-[Note 394: C'est à ce propos que Louis-Philippe disait un jour: «Les
-Français aiment à claquer comme les postillons; ils n'en savent pas
-les conséquences.»]
-
-[Note 395: Cf. plus haut, p. 181 et suiv.]
-
-[Note 396: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 97,
-98.]
-
-À cette même époque, comme pour montrer que tout était ébranlé et
-troublé à la fois, éclatait, à Paris, un mouvement de grèves comme on
-n'en avait pas encore connu de pareil. Les tailleurs donnèrent le
-signal; d'autres suivirent. Les ouvriers réclamaient une augmentation
-des salaires ou tout au moins une diminution des heures de travail.
-Bien que, dans la législation d'alors, le seul fait de la coalition
-constituât un délit, le gouvernement montra d'abord quelque tolérance,
-fermant les yeux sur les réunions illégales des grévistes, en
-autorisant même formellement quelques-unes. Loin d'être calmée par ces
-ménagements, l'agitation ne fit que croître: les grèves s'étendirent;
-on établit, pour les soutenir, des caisses de secours; une véritable
-pression, des violences même furent exercées sur les ouvriers qui
-répugnaient à quitter leurs ateliers. La police, ne pouvant plus
-longtemps fermer les yeux, usa de la force pour dissoudre les réunions
-et fit d'assez nombreuses arrestations. Par contre, la presse radicale
-prit en main la cause des grévistes, attribuant tous les conflits qui
-se produisaient «à la mauvaise organisation du travail, aux
-préférences de la loi pour les puissants, à sa sévérité pour les
-faibles». «Notre parti, disait le _National_ du 30 août, sympathise
-avec les ouvriers, parce que leur cause est juste... Il faut que les
-conditions du travail soient changées; il faut que le crédit se
-réorganise; il faut enfin une autre base à l'ordre social tout
-entier.» Le _National_ eût été sans doute fort gêné d'indiquer quelle
-serait cette nouvelle société; il se tirait d'embarras en concluant à
-une vaste enquête. À la fin d'août, la grève avait gagné les tailleurs
-de pierre, les maçons, les charpentiers, les mécaniciens, les
-charrons, les vidangeurs, les cotonniers, les bonnetiers, les
-cordonniers, les ouvriers en papiers peints. Des désordres qui se
-produisirent, le 31 août au soir, au retour du banquet de Châtillon,
-furent une excitation nouvelle pour les ouvriers, dont l'attitude
-devint de plus en plus menaçante. On les vit, le lendemain et les
-jours suivants, se réunir en grand nombre, dès le matin, aux diverses
-barrières de Paris, à Vaugirard, à Pantin, à Ménilmontant, à
-Saint-Mandé. Après avoir entendu les discours enflammés des meneurs
-auxquels tâchaient de se mêler les chefs des sociétés secrètes, des
-bandes se formaient, qui parcouraient la ville, forçant les ouvriers
-qui travaillaient encore à faire grève. Le 3 septembre, plusieurs
-sergents de ville qui cherchaient à empêcher une violence de ce genre
-dans la fabrique d'armes de M. Pihet, furent frappés mortellement à
-coups de poignard. Des rassemblements obstruaient la circulation sur
-certains points des boulevards ou des quais. Les choses tournaient de
-plus en plus à l'émeute; Paris prenait une physionomie inquiétante;
-les travaux se trouvaient presque partout interrompus, et la Bourse
-baissait d'un franc en un seul jour. Le gouvernement comprit qu'il
-n'était que temps de faire preuve d'énergie. Le préfet de police fit
-afficher la loi sur les attroupements et y joignit un «avis aux
-ouvriers», promettant protection à ceux qui voulaient travailler et
-adressant des avertissements sévères aux perturbateurs et aux
-embaucheurs. Les troupes furent mises sur pied pour agir de concert
-avec la garde municipale; des charges de cavalerie, sabre au poing,
-dispersèrent les rassemblements, tandis que la police opérait de
-nombreuses arrestations. La presse radicale cria, naturellement, à la
-cruauté, et accusa le ministère de vouloir provoquer une sédition pour
-distraire le public des embarras et des humiliations de sa politique
-extérieure.
-
-Cependant le désordre continuait toujours; il fut même bientôt visible
-que les meneurs, croyant la population suffisamment échauffée,
-allaient tenter un coup de force. En effet, le 7 septembre au matin,
-les ébénistes du faubourg Saint-Antoine quittent en masse leurs
-ateliers; d'autres corps d'état se joignent à eux. Ils résistent aux
-sergents de ville et aux gardes municipaux qui veulent les disperser.
-Bientôt toutes les rues qui vont de la Bastille aux extrémités du
-faubourg sont encombrées. Un omnibus qui passe est renversé, et, sur
-trois ou quatre points, on commence des barricades. Des rassemblements
-se forment sur la place Maubert et dans le faubourg Saint-Marceau.
-Mais le gouvernement est sur ses gardes; il a réuni dans Paris des
-forces considérables. En très-peu de temps, suivant un plan tracé par
-le maréchal Gérard, les troupes occupent en nombre les points menacés;
-le rappel est battu dans tous les quartiers, pour faire prendre les
-armes aux gardes nationaux. Ce grand déploiement de force décourage
-les perturbateurs, qui, d'ailleurs, n'ont pas de chefs capables de les
-mener à la bataille. L'émeute est étouffée en son germe. Les jours
-suivants, les ouvriers, convaincus que la lutte serait impossible, se
-tiennent cois. C'est ensuite affaire aux tribunaux de juger les
-nombreux individus arrêtés. Ils en condamnent plusieurs à des peines
-légères, ce qui fournit occasion à la presse radicale d'attaquer les
-juges, comme naguère elle a attaqué la police. En même temps, cette
-presse, tirant argument de ce que les grévistes se sont heurtés à la
-résistance du gouvernement, répète, avec plus de force, que la
-révolution politique est le préliminaire indispensable de la
-révolution sociale[397]. Toutefois, si l'ordre matériel se trouvait
-rétabli, la paix n'était pas faite dans les esprits: beaucoup
-d'ouvriers sortaient de là, aigris, pleins de ressentiments, plus que
-jamais préparés à être la proie des sophistes du socialisme. M. Louis
-Blanc saisit cette occasion pour lancer une brochure sur
-l'_Organisation du travail_, qu'il adressa tout spécialement aux
-grévistes. Cet écrit, devenu bientôt tristement fameux, devait faire
-de grands ravages dans le monde populaire: il y aura lieu d'en
-reparler plus tard.
-
-[Note 397: Article du _National_ du 11 septembre 1840.]
-
-La menace de la guerre sociale, venant s'ajouter à celle de la guerre
-étrangère, ne contribuait pas peu à donner je ne sais quoi de sinistre
-à la situation. Aussi l'alarme était-elle grande. «Une inquiétude
-générale suspend toute entreprise, disait le _National_; les travaux
-de la paix ne peuvent plus s'exécuter.» Nous lisons, vers la même
-époque, dans le journal qu'écrivait l'une des princesses royales pour
-le prince de Joinville, alors en route vers Sainte-Hélène:
-«L'inquiétude des esprits est extrême relativement à la guerre; les
-fonds descendent avec une effrayante rapidité[398].» Le _Journal des
-Débats_ en venait à dire: «Mieux vaudrait avoir la guerre tout de
-suite que d'en avoir la menace suspendue sur la tête... Ce qu'il y
-aurait de pis au monde, ce serait la prolongation indéfinie de
-l'incertitude actuelle. S'il faut faire la guerre, faisons-la. Mais ne
-nous abandonnons pas à la merci des événements. Les esprits
-s'échaufferont; le gouvernement ne sera plus le maître.» Ce dernier
-péril, le plus grave de tous, était signalé par M. Thiers lui-même,
-dans une conversation avec un diplomate étranger. «En France,
-disait-il, la guerre et la paix ne dépendent pas du gouvernement;
-elles dépendent de la nation, et il n'est que trop vrai que celle-ci
-pourrait un jour entraîner le gouvernement plus loin qu'il ne se l'est
-proposé[399].»
-
-[Note 398: _Revue rétrospective._]
-
-[Note 399: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 419.]
-
-Ce n'était pas le seul côté par lequel la France courût risque d'être
-conduite à la guerre sans l'avoir voulue. Elle avait alors, dans les
-eaux du Levant, une flotte très-belle et très-nombreuse, aux mains de
-chefs hardis, confiante dans sa force et se sentant même supérieure à
-la flotte anglaise qui manoeuvrait à coté d'elle[400]. Déjà, à
-l'époque de la bonne harmonie diplomatique, on eût pu facilement
-discerner, entre ces deux flottes, plus d'un symptôme de rivalité
-jalouse[401]. Les relations s'étaient tendues encore, depuis que les
-politiques se trouvaient en conflit, et, pour leur compte, nos marins,
-loin de redouter une rupture, la désiraient et l'espéraient[402]. Dans
-de telles conditions, le seul voisinage de ces deux formidables
-escadres n'était-il pas un péril quotidien? Une contestation entre
-deux navires, une simple querelle de matelots pouvait être l'étincelle
-qui mettrait le feu aux poudres. M. Thiers avouait n'être pas, sous ce
-rapport, sans inquiétude, et se faisait honneur d'avoir «donné des
-ordres pour rendre nos marins circonspects». Bien plus, il avait
-rappelé l'amiral Lalande et l'avait remplacé par l'amiral Hugon, fort
-énergique également, mais moins téméraire. Toutefois, chacun avait le
-sentiment que, contre un danger de ce genre, les plus soigneuses
-précautions étaient d'une bien incertaine efficacité, et, comme le
-disait M. Guizot, dans une phrase qui fut alors très-répétée:
-«L'Europe était à la merci des incidents et des subalternes.»
-
-[Note 400: Le prince de Joinville, qui avait servi sur cette escadre
-avant d'être envoyé à Sainte-Hélène, a écrit plus tard: «Notre
-escadre, égale en nombre à l'escadre britannique, valait mieux
-qu'elle. Ce que je dis ici, l'amiral Napier l'a proclamé en plein
-parlement. Nous tirions le canon aussi bien qu'eux, et nous leur
-étions très-supérieurs dans la manoeuvre. Deux ou trois fois par
-semaine, nous appareillions, et la présence des Anglais donnait à nos
-équipages une promptitude et un élan incroyables. La flotte anglaise
-restait immobile sur ses ancres; elle sentait qu'elle ne pouvait
-rivaliser avec nous, et se souciait peu d'accepter la lutte. C'était
-un spectacle bien nouveau et assez déplaisant pour des officiers
-anglais que celui d'une escadre française nombreuse, pleine d'ardeur,
-bien ameutée et hardiment menée, dont les vaisseaux jouaient aux
-barres au milieu des rochers et des courants, sans aucun accident,
-dont les canons, bien pointés, ne manquaient guère leur but. Pour
-nous, au contraire, ce spectacle était celui du réveil naval de la
-France; nous y trouvions une jouissance d'amour-propre et une
-satisfaction patriotique que je ne saurais exprimer.» (_L'Escadre de
-la Méditerranée._)]
-
-[Note 401: Quoique en apparence unies pour tendre au même but, les
-deux escadres restèrent plusieurs mois presque étrangères l'une à
-l'autre et sans aucun échange de procédés amicaux.» (_Ibid._)]
-
-[Note 402: «Il nous importait peu de voir, après vingt-cinq ans, la
-paix du monde remise au hasard du jeu des batailles; nous avions de
-longs revers à effacer, et nous appelions, de tous nos voeux,
-l'occasion de donner au monde la mesure de nos forces... Il y eut un
-moment où notre flotte crut toucher à l'accomplissement de tous ses
-voeux; elle crut que la guerre allait éclater avec l'Angleterre. Sa
-confiance était extrême; elle attendait avec impatience le jour d'une
-réhabilitation glorieuse pour la marine française. Ce jour ne vint
-point... On pleura amèrement, sur les vaisseaux, cette belle occasion
-perdue.» (_L'Escadre de la Méditerranée._)]
-
-Aussi comprend-on que les esprits clairvoyants témoignassent, à cette
-époque, d'une réelle inquiétude. M. Duchâtel écrivait, le 8 août, à M.
-Guizot: «La situation me paraît inquiétante... Nous sommes, comme en
-1831, sur la lame d'un couteau, et le défilé n'est pas facile à
-passer[403].» Peu après, à la date du 15 août, nous lisons, dans une
-lettre intime de M. de Barante: «Depuis dix ans, le repos de l'Europe
-n'a jamais été dans un tel péril[404].» M. Thiers lui-même déclarait, le
-22 août, que «la situation était fort grave», et que «bien des accidents
-pouvaient se produire qui amèneraient une catastrophe[405]».
-«Aurons-nous la guerre?» se demandait Henri Heine quelques jours plus
-tard. Et il répondait: «Pas à présent; mais le mauvais démon est de
-nouveau déchaîné, et il possède les âmes. Le ministère français a agi
-très-légèrement et très-imprudemment, en soufflant de suite, de toute la
-force de ses poumons, dans la trompette guerrière, et en mettant
-l'Europe entière sur pied par ses roulements de tambour. Comme le
-pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers a ouvert la bouteille d'où sortit
-le terrible démon. Il ne s'effraya pas peu de sa forme colossale, et il
-voudrait maintenant le faire rentrer dans sa prison par des paroles de
-ruse[406].» En tout cas, on avait, chaque jour davantage, le sentiment
-que le noeud de la question n'était plus en Occident, mais en Orient, et
-l'on prêtait anxieusement l'oreille à tous les bruits venant de ces
-régions lointaines. «Les événements ne sont plus à Londres, écrivait M.
-Guizot; ils sont en Égypte et en Syrie. Je ne les fais plus; je les
-attends[407].»
-
-[Note 403: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 404: _Documents inédits._]
-
-[Note 405: Lettre à M. de Barante. (_Ibid._)]
-
-[Note 406: _Lutèce_, p. 120.]
-
-[Note 407: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 211.]
-
-
-VIII
-
-Pendant qu'en Europe notre diplomatie tournait dans le même cercle et
-attendait que le temps fit naître les difficultés sur lesquelles elle
-fondait l'espoir de sa revanche, lord Palmerston, imperturbablement
-confiant dans la prompte soumission du pacha, pressait, en Orient,
-l'exécution du traité du 15 juillet. Sous l'impulsion de lord
-Ponsonby, la politique turque prenait une allure rapide et impétueuse
-qui ne lui était pas habituelle. Bien que le traité ne fût toujours
-pas ratifié, la Porte faisait faire à Méhémet-Ali les premières
-sommations, et avant même que celles-ci fussent arrivées à leur
-adresse, sir Charles Napier se présentait, le 14 août, devant
-Beyrouth, avec une partie de l'escadre anglaise, enjoignait aux
-Égyptiens d'évacuer cette ville, saisissait les petits navires qui se
-trouvaient sous sa main et n'avait pas scrupule d'appeler ouvertement
-les Syriens à la révolte, les soldats du pacha à la désertion[408].
-
-[Note 408: Sir Charles Napier était au fond peu fier de la besogne que
-lui faisaient faire, en cette circonstance, lord Palmerston et lord
-Ponsonby; il dira plus tard, le 17 août 1860, à la Chambre des
-communes: «J'étais honteux, pour mon pays et pour moi, du rôle que je
-jouais en Syrie. Le gouvernement m'y avait envoyé pour remplir une
-mission; je m'en suis acquitté, mais à contre-coeur. Si lord Ponsonby
-n'avait envoyé des agents soulever les populations, il nous eût été
-impossible, avec les faibles troupes dont nous disposions, de chasser
-une armée de trente à quarante mille hommes.»]
-
-La nouvelle de la démarche de sir Charles Napier arriva à Paris le 5
-septembre. Connue du public le 6, elle augmenta encore la
-surexcitation des esprits. Une telle précipitation dans la violence
-surprenait et irritait d'autant plus qu'on nous avait tenu secrète
-jusqu'alors la clause qui permettait d'exécuter le traité sans
-attendre les ratifications. «Ces faits sont d'une immense gravité»,
-déclarait, le 7 septembre, le _Journal des Débats_, et il demandait la
-convocation des Chambres. M. Guizot fut chargé de porter au
-gouvernement anglais de très-vives réclamations; lord Palmerston lui
-répondit par la clause de l'exécution immédiate, sans expliquer, il
-est vrai, comment on avait usé de la force contre Méhémet-Ali, avant
-même qu'il eût été mis en demeure de dire s'il acceptait ou refusait
-les conditions du traité.
-
-En même temps qu'arrivaient à Alexandrie les premières sommations de
-la Porte, débarquait dans cette ville un envoyé spécial de M. Thiers,
-le comte Walewski; il avait mission de conseiller Méhémet-Ali, dans
-cette crise redoutable pour lui comme pour nous, d'empêcher ses coups
-de tête et de lui recommander un grand esprit de conciliation. Frappé
-de la promptitude et de la vigueur avec lesquelles agissaient la Porte
-et ses alliés, M. Walewski invita le pacha à transiger, et lui suggéra
-d'offrir la restitution d'Adana, de Candie et des villes saintes, si
-l'on voulait lui laisser l'Égypte héréditaire et la Syrie en viager.
-C'était précisément la combinaison que M. Thiers avait refusée, ou au
-moins éludée, peu avant le 15 juillet. Méhémet, qui, malgré ses
-bravades, avait déjà conscience de sa faiblesse, suivit le conseil de
-notre envoyé, non sans se faire habilement un mérite de sa déférence.
-Dès le 25 août, il fit connaître aux consuls sur quel nouveau terrain
-il était disposé à se placer. Le 30, M. Walewski s'embarquait pour
-Constantinople; il s'était aperçu que les choses pressaient, et avait
-pris sur lui d'aller négocier, auprès du Divan, la prompte acceptation
-de la transaction proposée par le pacha.
-
-Instruit, vers le 17 septembre, de la démarche de son envoyé, M.
-Thiers, loin de la désapprouver, y entra vivement. Il informa aussitôt
-ses ambassadeurs de la «grande concession» faite par le pacha, et
-demanda à la Porte, ainsi qu'aux cabinets de Londres, de Vienne et de
-Berlin, de donner sans retard leur assentiment à «des propositions si
-conciliantes». «Dans ces circonstances, ajoutait-il, le gouvernement
-du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des susceptibilités trop bien
-justifiées cependant, n'hésite pas à faire un appel à la sagesse des
-cours alliées.» C'était sortir de la réserve expectante où M. Thiers
-avait jusqu'ici jugé que l'intérêt et la dignité de la France
-l'obligeaient à se renfermer. Commençait-il à éprouver quelque doute
-sur la force et la volonté de résistance du pacha? Divers indices
-tendraient à le faire croire[409].
-
-[Note 409: C'est ce qui paraît résulter notamment des lettres écrites
-à sa famille par le duc de Broglie, alors à Paris pour le procès du
-prince Louis-Napoléon. (_Documents inédits._)]
-
-Le ministre français n'hésita pas à appuyer cet appel à la «sagesse»
-des puissances par des menaces plus ou moins voilées. «Repousser ces
-conditions, écrivait-il à M. Guizot dans une dépêche destinée à être
-montrée, ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de
-défendre par les armes son existence politique... Les puissances se
-verraient obligées de recourir à des moyens extrêmes, et, parmi ces
-moyens, il en est qui peut-être rencontreraient quelques obstacles de
-notre part; il en est d'autres auxquels nous nous opposerions
-très-certainement; on ne doit se faire, à cet égard, aucune
-illusion[410].» C'était, sans le préciser, il est vrai, poser un
-_casus belli_. M. Thiers crut pouvoir être plus menaçant encore dans
-une conversation qu'il eut, à Auteuil, le 18 septembre, avec M.
-Bulwer. Après lui avoir fait connaître les termes de la transaction
-négociée par M. Walewski: «La France, dit-il, trouve ces conditions
-raisonnables et justes. Si votre gouvernement veut agir avec nous,
-pour persuader au sultan et aux autres puissances d'accepter ces
-conditions, il y aura de nouveau entre nous une _entente cordiale_. Si
-non, après les concessions obtenues de Méhémet-Ali par notre
-influence, nous sommes tenus de le soutenir.» Puis, regardant M.
-Bulwer entre les yeux: «Vous comprenez, mon cher, la gravité de ce que
-je viens de dire.»--«Parfaitement», répondit le diplomate anglais en
-demeurant à dessein imperturbable. Toutefois, à la fin de l'entretien,
-notre ministre ajouta: «Ce que je vous ai dit, c'est M. Thiers, non le
-président du conseil, qui l'a dit. Je n'ai consulté ni mes collègues
-ni le Roi. Mais je désirais que vous connussiez la tendance de mes
-opinions personnelles.» M. Bulwer ne voulut pas envoyer à Londres le
-récit d'un entretien si grave, sans l'avoir soumis à M. Thiers; il lui
-apporta donc, quelques heures après, l'ébauche de sa dépêche.
-Celle-ci, non sans malice, commençait par avertir le gouvernement
-anglais que la conversation dont il allait lui être rendu compte
-n'exprimait que le sentiment personnel de M. Thiers; puis elle
-ajoutait: «Vous ne devez pas avoir la moindre appréhension que le Roi
-adhère jamais à un tel programme; et si M. Thiers offre sa démission
-sur cette question, elle sera acceptée sans aucune hésitation.»
-Suivait le récit de l'entretien. Le président du conseil lut la
-dépêche, non probablement sans se mordre un peu les lèvres. «Mon cher
-Bulwer, dit-il, comment pouvez-vous vous tromper ainsi? Vous gâtez une
-belle carrière. Le Roi est bien plus belliqueux que moi. Mais ne
-compromettons pas l'avenir plus qu'il n'est nécessaire; n'envoyez pas
-votre dépêche; faites seulement connaître d'une façon générale à lord
-Palmerston ce que vous pensez de notre conversation.» Il comprenait
-sans doute qu'il s'était avancé un peu à la légère[411].
-
-[Note 410: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 411: BULWER, t. II, p. 285 à 288.]
-
-La transaction rencontra tout de suite un adversaire résolu dans lord
-Palmerston. Loin d'être adouci par les dispositions conciliantes du
-pacha, il y voyait un indice de faiblesse, et cette faiblesse
-l'encourageait. Quant aux menaces, elles ne l'intimidaient pas. «Si
-Thiers, écrivait-il à M. Bulwer, reprend jamais avec vous le ton
-comminatoire, si vague qu'il soit, ripostez et allez jusqu'aux
-dernières limites de ce que je vais vous dire: avertissez-le, de la
-façon la plus amicale et la plus inoffensive possible, que si la
-France jette le gant, nous ne refuserons pas de le ramasser; que si
-elle commence la guerre, elle perdra certainement ses vaisseaux, ses
-colonies, son commerce, avant d'en voir la fin; que son armée
-d'Algérie cessera de lui donner du tracas, et que Méhémet-Ali sera
-jeté dans le Nil. J'ai toujours fait ainsi quand Guizot ou Bourqueney
-commençaient à faire les bravaches, et j'ai observé que cela agissait
-chaque fois comme un sédatif.» Le ministre anglais faisait ensuite un
-fastueux étalage de ses armements maritimes. Du reste, il comptait
-qu'on n'en viendrait pas à ces extrémités. «Vous pensez, écrivait-il à
-son chargé d'affaires, que Thiers pourrait passer le Rubicon. Je
-persiste à croire qu'il ne le voudra pas ou ne le pourra pas[412].»
-
-[Note 412: BULWER, t. II, p. 288 à 292.]
-
-À Londres, tout le monde n'était pas aussi âprement réfractaire à la
-conciliation. L'ouverture de M. Thiers eut même pour effet de ranimer,
-dans le cabinet anglais, l'opposition intestine contre laquelle lord
-Palmerston avait eu déjà à lutter[413]. Cette fois, ce fut lord John
-Russell, l'un des membres les plus influents du ministère, qui se mit
-en avant; il avait approuvé le traité du 15 juillet; mais il
-s'effrayait de la façon dont on l'exécutait, et était blessé de
-l'attitude prise au _Foreign-Office_ de tout décider sans consulter ni
-même avertir les autres ministres. Au su des propositions nouvelles
-faites par la France, il requit lord Melbourne de convoquer un conseil
-de cabinet qui fut fixé au 27 septembre[414]; il ne cachait pas son
-intention de critiquer à fond la politique suivie, résolu à se
-démettre, si le conseil lui donnait tort, et prêt à prendre le
-portefeuille des affaires étrangères si lord Palmerston se retirait.
-Celui-ci n'avait pas encore eu à soutenir un aussi redoutable assaut,
-et l'anxiété était grande parmi les rares personnes au courant de ce
-qui se préparait. Cependant le ministre menacé ne paraissait disposé à
-rien céder; dans ses conversations, il traitait la transaction offerte
-de proposition «absurde» qui ne «méritait pas d'arrêter un moment
-l'attention», affirmait à tout venant que Méhémet était à bout de
-ressources, et persistait à garantir un succès prompt et facile. De
-plus, pour effacer le bon effet de notre attitude conciliante, il
-prétendait que, livré à lui-même, le pacha eût été disposé à céder
-beaucoup plus et que notre intervention à Alexandrie n'avait tendu
-qu'à empêcher ces concessions[415]. À la vérité, il fut bientôt
-contraint, non-seulement devant nos démentis formels[416], mais devant
-les rapports de ses propres agents, de reconnaître un peu piteusement
-que cette imputation reposait sur de faux bruits[417]. Loin de pousser
-au conflit, M. Thiers donnait en ce moment des preuves nouvelles de sa
-modération: à la demande de ceux qui formaient à Londres «le parti de
-la paix», il consentait à déclarer qu'au cas où la transaction
-proposée serait acceptée, la France en garantirait l'exécution par le
-pacha et s'associerait, s'il était besoin, aux mesures coercitives
-prises par les autres puissances.
-
-[Note 413: Lord Palmerston faisait allusion, non sans amertume, à
-cette opposition, quand il écrivait, le 22 septembre, au cours de la
-lettre dont nous avons cité ci-dessus des passages: «Je n'ai jamais
-été, dans ma vie, plus dégoûté de quelque chose, que je ne l'ai été de
-la conduite de certaines personnes,--inutile de les nommer
-maintenant,--dans toute cette affaire.»]
-
-[Note 414: La récente publication de la seconde partie du journal de
-M. Charles Greville, clerc du conseil privé, a apporté, sur cette
-crise intérieure du cabinet anglais, des renseignements nouveaux et
-piquants. C'est ce témoignage que je suivrai principalement dans le
-récit des faits qui vont suivre. (Cf. _The Greville Memoirs, second
-part_, t. Ier, p. 307 à 334.)]
-
-[Note 415: M. Guizot écrivait, le 22 septembre 1840, à M. Thiers, au
-sujet de l'effet produit par cette imputation: «Deux de nos amis, des
-plus chauds et des plus utiles, sont venus, ce matin, me dire les
-_ravages_, je me sers à dessein de l'expression, que les adversaires
-de la transaction pourraient faire, dans le cabinet et dans le public,
-avec de telles allégations.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 416: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.]
-
-[Note 417: M. Guizot, rendant compte à M. Thiers, le 26 septembre,
-d'un entretien où lord Palmerston avait été contraint de reconnaître
-la fausseté des allégations dont il s'était servi, disait qu'il
-l'avait trouvé «assez embarrassé». Notre ambassadeur ajoutait: «Il n'a
-point cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet
-égard, en ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de
-le réparer. Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un
-grand moyen d'action sur ses collègues.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-Enfin vint le jour indiqué pour le conseil de cabinet. Ce fut une
-vraie scène de comédie. «On eût payé sa place pour y assister»,
-écrivait alors M. Greville. La séance ouverte, il y eut d'abord,
-pendant quelque temps, un silence de mort; chacun attendait ce que
-dirait «le premier». Son avis, dans l'état de division du ministère,
-devait être décisif. Mais, avec sa bravoure accoutumée, lord
-Melbourne, n'avait qu'une pensée, se dérober. Voyant cependant qu'il
-lui fallait dire quelque chose, il commença: «Nous avons à examiner à
-quelle époque le parlement pourrait être prorogé.» Là-dessus, lord
-Russell rappela brusquement qu'il y avait une autre question, qui
-était de savoir si avant peu on ne serait pas en guerre; et, se
-tournant vers lord Melbourne: «J'aimerais, dit-il, à connaître votre
-opinion sur ce sujet.» Pas de réponse. Après une autre longue pause,
-quelqu'un demanda à lord Palmerston quelles étaient ses dernières
-nouvelles. Celui-ci tira de sa poche un paquet de lettres et de
-rapports qu'il se mit à lire; ce qui fournit au «premier» l'occasion
-de s'endormir profondément dans sen fauteuil, moyen sûr d'échapper à
-la nécessité de se prononcer. La lecture finie, nouveau silence. Lord
-John, voyant l'impossibilité de rien tirer de son chef, prit le parti
-d'aborder lui-même la question, et la traita à fond. Lord Palmerston
-répondit par une véhémente philippique contre la France, disant
-qu'elle était faible et mal préparée, que toutes les puissances de
-l'Europe étaient unies contre elle, que la Prusse avait deux cent
-mille hommes sur le Rhin, enfin, suivant le mot de lord Holland,
-«montrant toute la violence de 93». Lord Russell, mis en demeure de
-préciser ses conclusions, demanda d'abord qu'on remerciât tout de
-suite la France des efforts qu'elle avait faits pour amener le pacha à
-des concessions; ensuite qu'on réunît les ambassadeurs des autres
-puissances et qu'on leur fît connaître qu'en face de la situation
-nouvelle créée par la médiation de la France, l'avis de l'Angleterre
-était de rouvrir les négociations. Une discussion s'ensuivit. Holland
-et Clarendon appuyèrent lord Russell; Minto et Macaulay défendirent
-lord Palmerston. Lord Melbourne, cependant, se taisait toujours. Dans
-l'impossibilité de s'entendre, on profita de l'absence de l'un des
-ministres, lord Morpeth, pour renvoyer la suite de la délibération au
-1er octobre.
-
-Dans l'intervalle des deux conseils, le mouvement contre lord
-Palmerston parut grandir encore. Cinq ou six de ses collègues
-déclaraient être résolus à se démettre si sa politique triomphait.
-L'opinion anglaise s'alarmait des menaces de guerre. Le _Times_ se
-prononçait fortement pour l'entente avec le cabinet de Paris et pour
-l'approbation des propositions du pacha. On rapportait ce propos de M.
-de Neumann, le chargé d'affaires d'Autriche: «Plût à Dieu que le
-sultan acceptât les dernières propositions de Méhémet-Ali, car cela
-nous tirerait d'un grand embarras!» Enfin la reine elle-même,
-endoctrinée par son oncle, le roi des Belges, écrivait que son désir
-était de voir tenter un rapprochement avec la France. Quant à
-l'infortuné lord Melbourne, il s'était enfui à la campagne pour
-échapper aux deux partis: une fois de plus, il avait perdu l'appétit
-et le sommeil. «Jamais, écrivait un témoin, on n'a vu une image aussi
-mélancolique de l'indécision, de la faiblesse et de la pusillanimité.»
-M. Guizot, qui avait fort habilement noué des relations avec les
-partisans de la conciliation, était tenu au courant de leurs projets
-et de leurs démarches.
-
-Le 1er octobre, le cabinet se trouva de nouveau réuni. À l'attitude de
-ses collègues et même de lord Melbourne, lord Palmerston comprit qu'en
-persistant à tout repousser de front, il briserait le cabinet. Il
-modifia donc sa tactique, et, sans cesser d'affirmer sa confiance dans
-le succès des opérations entreprises en Orient, il s'offrit à faire
-quelque communication à la France, si tel était le désir du cabinet.
-Ses collègues furent surpris et charmés d'un changement de ton si
-complet, et l'accord se fit tout de suite sur la proposition de lord
-Palmerston. Était-ce que ce dernier fût converti à la conciliation?
-Pour se convaincre du contraire, il suffisait de lire, dès le
-lendemain, l'article d'une violence sans mesure contre la France que
-ce ministre avait inspiré et même, disait-on, rédigé, dans le _Morning
-Chronicle_. Quel était donc le secret de la concession apparente faite
-par lui dans le conseil de cabinet? Tout en se disant prêt à faire une
-communication à la France, il avait indiqué, comme allant de soi, que
-cette démarche devrait être préalablement approuvée par les
-représentants des trois puissances alliées. Or il savait pertinemment
-pouvoir compter sur le refus de l'ambassadeur de Russie. En effet, à
-la première ouverture qui lui fut faite, M. de Brünnow déclara n'être
-pas en mesure de se prononcer avant d'avoir pris l'avis de sa cour; il
-ajouta que l'Angleterre pouvait agir à son gré, mais que le czar
-serait extrêmement blessé, si quelque démarche de ce genre était faite
-sans qu'il l'eût connue et approuvée. Il fallait plusieurs semaines
-pour avoir la réponse de Saint-Pétersbourg; la «communication» à la
-France était retardée d'autant. Lord Palmerston, qui savait quelles
-instructions il avait données à lord Ponsonby et aux commandants de la
-flotte anglaise, pensait bien n'avoir pas besoin d'un si long délai
-pour recevoir d'Orient quelque nouvelle qui plaçât le cabinet en face
-d'un fait accompli. Il ne se trompait pas. Les choses allèrent même
-plus vite encore qu'il ne l'espérait. Dès le 3 octobre, c'est-à-dire
-le lendemain du jour où il avait fait connaître à ses collègues les
-objections de M. de Brünnow, arrivait à Londres la nouvelle que
-Beyrouth n'avait pu résister à la flotte anglaise et que le sultan
-venait de prononcer la déchéance de Méhémet-Ali.
-
-
-IX
-
-Lord Ponsonby, en effet, justifiant la confiance de son chef, n'avait
-rien négligé pour précipiter les événements à Constantinople et en
-Syrie. Il avait fait repousser par le Divan la transaction apportée
-par M. Walewski, et avait même arraché, le 14 septembre, à la Porte,
-un firman de déchéance contre le pacha. Vainement quelques-uns des
-ambassadeurs hésitaient-ils à aller si loin: il les avait entraînés en
-prenant sur lui de déclarer que l'Angleterre se chargeait à elle seule
-d'exécuter la sentence de déposition[418]. En même temps, une escadre
-anglaise, renforcée de quelques bâtiments autrichiens, jetait, le 11
-septembre, sur la côte de Syrie, tout près de Beyrouth, un corps de
-débarquement qui s'y établissait solidement: ce petit corps se
-composait de quinze cents Anglais, trois mille Turcs et quatre à cinq
-mille Albanais. Le même jour, la flotte bombardait et détruisait à
-demi la ville de Beyrouth, mais sans l'occuper. L'armée d'Ibrahim,
-campée sur les hauteurs voisines, assista immobile au débarquement et
-au bombardement, ne pouvant ou n'osant rien faire pour s'y opposer.
-Une telle inertie surprend de la part des vainqueurs de Nézib; elle
-serait même absolument inexplicable, si l'on ne savait que cette
-armée, comme toutes les créations du pacha, avait plus de façade que
-de fond. Contrairement, d'ailleurs, à ce qu'on s'imaginait en France,
-Ibrahim était dans une position difficile; sans communications
-assurées avec l'Égypte, au milieu de populations hostiles et excitées
-de toutes parts à la révolte, à la tête de troupes dont une partie, la
-partie syrienne, n'était que trop disposée à écouter les appels à la
-désertion, il se sentait quelque peu intimidé à l'idée de se mettre en
-guerre ouverte avec les puissances européennes, et se demandait s'il
-ne contrarierait pas ainsi les manoeuvres diplomatiques de son père.
-Toujours est-il qu'il n'essaya aucune résistance. À ne considérer que
-les résultats matériels, on eût pu soutenir que ce premier succès des
-alliés n'était pas décisif: l'armée d'Ibrahim, non encore entamée,
-demeurait bien supérieure en nombre au petit corps débarqué, et les
-Anglais n'avaient pas même pris possession de Beyrouth. Mais les
-Égyptiens venaient de donner la mesure de leur faiblesse, et le
-fatalisme oriental, toujours prompt à se soumettre aux arrêts de la
-fortune, en concluait que la cause de Méhémet-Ali était perdue.
-
-[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, t. 1er, p. 334, 335.]
-
-Ainsi, au moment même où le gouvernement anglais témoignait de son
-désir d'atténuer l'exécution du traité du 15 juillet, il se trouvait
-que cette exécution était déjà, par le fait de lord Palmerston et de
-ses agents, poussée à ses conséquences extrêmes, si extrêmes que le
-gouvernement britannique dut tout de suite ramener les choses un peu
-en arrière. En effet, à peine connue, la déchéance prononcée contre le
-pacha parut généralement une mesure violente, passionnée, excessive.
-M. de Metternich, entre autres, s'en montait fort mécontent. «Ce n'est
-conforme ni à la lettre ni à l'esprit des protocoles du 15 juillet»,
-disait-il à M. de Sainte-Aulaire, et il en avait tout de suite écrit à
-Londres, sur un ton tellement vif que l'ambassadeur anglais à Vienne
-s'était demandé avec inquiétude si l'Autriche n'allait pas se séparer
-de l'Angleterre dans la question orientale[419]. Là n'était pas,
-d'ailleurs, le seul grief du chancelier, qui se montrait de plus en
-plus effarouché des procédés de lord Palmerston. «Il a reconnu une
-fois le bon droit dans sa carrière de whig, disait-il; mais il prétend
-le faire triompher à la manière des joueurs qui veulent faire sauter
-la banque[420].» Devant cette désapprobation, le chef du
-_Foreign-Office_ jugea prudent d'atténuer, en ce qui concernait la
-déchéance, les brutalités de lord Ponsonby, et il chargea le comte
-Granville de déclarer au gouvernement français que cette déchéance
-n'était pas «un acte définitif et qui devait nécessairement être
-exécuté, mais une mesure de coercition destinée à retirer au pacha
-tout pouvoir légal, à agir sur son esprit pour l'amener à céder, et
-qui, n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il revenait sur ses
-premiers refus, un accommodement le maintenant en possession de
-l'Égypte». Le comte Apponyi fit également savoir à M. Thiers que, dans
-l'esprit de son gouvernement, cette déchéance «n'était qu'une mesure
-comminatoire sans conséquence effective et nécessaire[421].»
-
-[Note 419: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; lettre inédite
-du même à M. Bresson, en date du 5 octobre 1840; _Mémoires de M. de
-Metternich_, t. VI, p. 417; _The Greville Memoirs, second part_, t.
-1er, p. 329.]
-
-[Note 420: Lettre du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_,
-t. VI, p. 490.)]
-
-[Note 421: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-_Napier for ever!_ s'était écrié lord Palmerston à la nouvelle du
-bombardement de Beyrouth[422]. Avait-il été un homme d'État perspicace
-ou n'était-il qu'un téméraire heureux? Toujours est-il que, grâce à
-sir Charles Napier, l'événement lui donnait raison, justifiant ses
-plus hardis pronostics et trompant les prévisions générales[423]. Il
-triomphait donc, et n'était pas homme à le faire discrètement: dans
-les salons politiques, sa joie et celle de ses amis insultaient à la
-déconvenue de lord Russell et des autres opposants. Ceux-ci, sans être
-rassurés sur la politique suivie, ne jugeaient plus possible de la
-combattre et se sentaient réduits au silence. La partie du public
-anglais qui jusqu'alors s'était montrée inquiète des procédés de son
-ministre, se prenait à les admirer depuis qu'ils réussissaient, et lui
-savait gré de la satisfaction donnée à l'amour-propre national:
-changement complet et subit qui se trahit aussitôt dans le langage des
-journaux. «_Palmerston has completely gained his point_», disait
-mélancoliquement l'un des hommes qui, à Londres, avaient le plus
-désiré un rapprochement avec la France[424].
-
-[Note 422: BULWER, t. II, p. 294.]
-
-[Note 423: Les autres signataires du traité du 15 juillet n'étaient
-pas les moins surpris. «Les Anglais, je dois en convenir, disait M. de
-Metternich à M. de Sainte-Aulaire, ont mieux évalué que moi les forces
-de Méhémet-Ali... Tout ce qui se passe aujourd'hui en Syrie était bien
-réellement en dehors de mes prévisions.»]
-
-[Note 424: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 330.]
-
-Ce qui faisait le triomphe de lord Palmerston était un cruel mécompte
-pour M. Thiers. Il avait joué toute sa partie sur la prévision que
-Méhémet-Ali se défendrait efficacement. Or l'action ne faisait que
-commencer, et déjà elle lui apportait un démenti. Sans doute son
-erreur avait été l'erreur de tous en France, Chambres, royauté,
-opinion. Mais il devait s'attendre qu'on s'en prît principalement à
-lui. Le public n'est jamais plus pressé de chercher un bouc émissaire
-que quand il se sent une part de responsabilité. Et puis
-n'appartenait-il pas au ministre d'être mieux informé que les autres,
-et un gouvernement n'a-t-il pas toujours tort de se tromper, fût-ce en
-nombreuse compagnie? On trouvait, du reste, que ce genre d'accident
-arrivait trop souvent à M. Thiers, dans la politique étrangère. Déjà,
-quelques mois auparavant, il avait dirigé toute sa diplomatie dans la
-confiance que les puissances ne se concerteraient jamais sans nous, et
-le traité du 15 juillet avait été signé à notre insu. On se rappelait
-qu'il n'avait pas été plus heureux lors de son premier ministère: il
-s'était imaginé qu'il pourrait enlever de vive force la main d'une
-archiduchesse pour le duc d'Orléans, et avait exposé le jeune et
-brillant héritier du trône à un refus pénible; ensuite, il avait
-soutenu que sans une nouvelle expédition d'Espagne, on ne pourrait
-avoir raison du carlisme, et, en septembre 1839, bien qu'il n'y eût eu
-aucune intervention armée de la France, don Carlos avait été expulsé
-de la Péninsule.
-
-Si mortifiant que fût pour lui-même le nouveau mécompte de sa
-diplomatie, M. Thiers devait être plus préoccupé encore de l'effet
-produit sur l'opinion qu'il avait laissée si imprudemment s'échauffer.
-Jamais seau d'eau glacée, jeté sur une barre de fer rougie à blanc,
-n'avait produit une telle éruption de vapeurs brûlantes. On sut, le 2
-octobre, à Paris, le bombardement de Beyrouth et la déchéance du
-pacha; dès le lendemain, Henri Heine écrivait: «Depuis hier soir, il
-règne ici une agitation qui surpasse toute idée. Le tonnerre du canon
-de Beyrouth trouve son écho dans tous les coeurs français. Moi-même,
-je suis comme étourdi; des appréhensions terribles pénètrent dans mon
-âme... Devant les bureaux de recrutement, on fait queue aujourd'hui,
-comme devant les théâtres, quand on y donne une pièce marquante: une
-foule innombrable de jeunes gens se font enrôler comme volontaires. Le
-jardin et les arcades du Palais-Royal fourmillent d'ouvriers qui se
-lisent les journaux d'une mine très-grave.» Heine ajoutait, le 7
-octobre: «L'agitation des coeurs s'accroît de moment en moment...
-Avant-hier soir, le parterre, au Grand Opéra, demanda que l'orchestre
-entonnât la _Marseillaise_. Comme un commissaire de police s'opposa à
-cette demande[425], on se mit à chanter sans accompagnement, mais
-avec une colère si haletante, que les paroles restèrent à demi
-accrochées dans le gosier; c'étaient des accents inintelligibles...
-Pour aujourd'hui, le préfet de police a donné à tous les théâtres la
-permission de jouer l'hymne de Marseille, et je ne regarde pas cette
-concession comme une chose insignifiante... L'orage approche de plus
-en plus. Dans les airs, on entend déjà retentir les coups d'aile et
-les boucliers d'airain des Walkyries, les déesses sorcières qui
-décident du sort des batailles[426].» Tous les observateurs
-contemporains étaient frappés, comme Henri Heine, de ce que l'un d'eux
-appelait «l'effet prodigieux produit à Paris et en France par le
-bombardement de Beyrouth[427]». Ils constataient que «l'on parlait de
-la guerre comme d'une chose inévitable» et que «la perspective d'une
-lutte contre l'Europe entière n'effrayait pas beaucoup les masses».
-Certains esprits, d'ailleurs, semblaient chercher, dans ce rêve
-belliqueux, un moyen d'échapper, coûte que coûte, au malaise irrité de
-l'heure présente, une diversion violente à la mortification qu'ils
-ressentaient de s'être si complétement trompés. Il était visible que
-partout cette agitation prenait une physionomie révolutionnaire. On
-n'entendait que la _Marseillaise_, et les scènes de l'Opéra se
-reproduisaient dans plusieurs villes de province. Les radicaux
-cherchèrent à provoquer une manifestation dans la garde nationale de
-Paris: le prétexte était de se plaindre que le gouvernement ne fît pas
-exercer cette garde nationale à la petite guerre; de demander la
-réorganisation et la prompte mobilisation de toutes les milices
-citoyennes de France; enfin de réclamer le rétablissement de
-l'ancienne artillerie parisienne, licenciée, peu après 1830, parce
-qu'elle était un foyer de conspiration républicaine. Les mesures
-prises par le gouvernement empêchèrent la manifestation projetée; mais
-les meneurs publièrent dans les journaux, au nom d'un certain nombre
-d'officiers et de soldats de la garde nationale, une déclaration où
-l'on revendiquait pour elle le droit de «protester publiquement
-contre la conduite du gouvernement», et où l'on flétrissait «la
-politique déshonorante suivie envers la coalition».
-
-[Note 425: Le commissaire de police, qui monta sur la scène pour faire
-ses observations au public, bégaya, avec force révérences, ces mots:
-«Messieurs, l'orchestre ne peut jouer la _Marseillaise_, parce que ce
-morceau de musique n'est pas marqué sur l'affiche.» Une voix dans le
-parterre répondit: «Monsieur, ce n'est pas une raison; car vous n'êtes
-pas non plus marqué sur l'affiche.»]
-
-[Note 426: _Lutèce_, p. 126 à 131.]
-
-[Note 427: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
-
-À entendre tous ces manifestants, la France avait reçu une offense
-après laquelle il n'était même plus permis d'hésiter. On eût dit qu'un
-_casus belli_, préalablement posé par notre diplomatie, venait de se
-trouver réalisé. Sans doute, à raisonner les choses de sang-froid, il
-eût été facile d'établir qu'il n'en était rien. Le gouvernement
-français, en effet, n'avait jamais dit aux autres puissances: «Ne
-touchez pas aux possessions du pacha, ou vous aurez affaire à moi.» Il
-leur avait, au contraire, répété à satiété que la répartition des
-territoires entre le sultan et le pacha le touchait peu; seulement,
-qu'il était impossible de réduire par la force Méhémet-Ali, que les
-mesures coercitives seraient inefficaces, dangereuses, qu'elles
-aboutiraient à une intervention de la Russie et que nous ne pourrions
-supporter cette intervention. L'Europe ne s'était pas arrêtée à nos
-observations, et l'événement donnait tort à notre prophétie. C'était
-pour nous un désagrément, un mécompte: ce n'était pas une offense
-nouvelle, nous obligeant à tirer l'épée. Notre situation n'avait-elle
-pas, d'ailleurs, une frappante analogie avec celle où s'était trouvée
-l'Angleterre elle-même, lors de la guerre d'Espagne, sous la
-Restauration? Cette puissance avait tout fait, dans le congrès de
-Vérone, pour détourner les autres cabinets d'approuver et la France
-d'entreprendre une expédition au delà des Pyrénées; elle avait
-notamment cherché à nous décourager par les prophéties les plus
-sombres sur l'issue d'une telle tentative. Malgré ses efforts, elle
-avait eu la mortification de voir ses anciens alliés, à la tête
-desquels elle venait de combattre et de vaincre, quelques années
-auparavant, à Waterloo, ne pas tenir compte de ses avis, de ses
-protestations, et, au contraire, faire cause commune avec le
-gouvernement français; l'expédition avait été décidée malgré elle, et,
-au sortir du congrès, elle s'était trouvée seule de son côté, en face
-de toutes les puissances. La question d'Espagne, par les souvenirs qui
-s'y rattachaient, comme par la proximité du théâtre où elle se
-débattait, était, pour nos voisins, beaucoup plus intéressante, plus
-irritante que ne pouvait être pour nous la question de la Syrie. Aussi
-la colère avait-elle été grande outre-Manche. Elle s'était accrue
-encore, quand le succès militaire des Français au delà des Pyrénées
-était venu démentir les pronostics du cabinet britannique, aussi
-complétement que le succès de la flotte anglaise dans le Levant devait
-plus tard démentir les nôtres. Sous l'empire de ce désappointement,
-beaucoup de voix s'étaient élevées, à Londres et dans les comtés, pour
-demander qu'on recourût aux armes. M. Canning occupait alors le
-pouvoir: il n'était, certes, pas de la race des timides et n'avait pas
-appris, à l'école de Pitt, une crainte exagérée de la guerre. Il
-refusa cependant de sortir de la neutralité où il s'était renfermé dès
-le premier jour: la réussite d'une entreprise qu'il avait blâmée, dont
-il avait mal auguré, lui était, certes, désagréable; néanmoins, il ne
-se jugeait pas pour cela tenu de jeter l'Angleterre dans une lutte où
-elle eût été seule contre toute l'Europe. Sauf les mauvais procédés
-tout gratuits par lesquels lord Palmerston aggrava, en 1840, le
-déplaisir de notre isolement, ne semblait-il pas que l'Angleterre
-avait eu à subir, en 1823, tout ce que nous subissions dix-sept ans
-plus tard? Pourquoi nous montrer plus susceptibles?--Mais que
-pouvaient ces raisonnements diplomatiques ou ces souvenirs historiques
-sur des esprits surexcités? Impossible de les faire sortir de cette
-idée que la France avait pris fait et cause pour le pacha et qu'elle
-se déshonorerait en le laissant dépouiller. Ce n'était pas la moindre
-des fautes commises par le gouvernement, d'avoir agi et parlé de telle
-sorte que cette impression se fût naturellement produite.
-
-Il ne faudrait pas croire, cependant, que les agités et les
-effervescents exprimassent le sentiment unanime du pays. Dans le parti
-conservateur, beaucoup de ceux qui, au lendemain du traité du 15
-juillet, s'étaient d'abord laissé entraîner dans le mouvement,
-témoignaient maintenant, dans leurs conversations, dans leurs lettres,
-d'une grande inquiétude. De Londres, M. Guizot leur donnait l'exemple;
-il en venait à se demander s'il ne serait pas bientôt obligé de
-répudier publiquement une politique dont l'inspiration lui paraissait
-suspecte et l'issue effrayante. «La France ne doit pas faire la guerre
-pour conserver la Syrie au pacha», écrivait-il à ses amis, et il
-ajoutait, le 2 octobre, dans une lettre adressée au duc de Broglie:
-«Le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie viagère est
-refusée, c'est la guerre. Cela peut n'être rien, ou n'être qu'un
-langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce peut aussi
-être quelque chose, quelque chose de fort grave et tout autre chose
-que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc de
-très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce que
-vous voyez[428].» Le monde politique n'était pas le seul où se
-manifestât une répulsion inquiète contre toute aventure belliqueuse.
-Les intérêts souffraient, s'alarmaient et s'irritaient. La Bourse
-baissait de 4 francs sur le seul effet produit par les nouvelles de
-Beyrouth. Les affaires étaient arrêtées. Suivant l'expression même du
-_Journal des Débats_, c'était «une sorte de panique universelle». Tout
-n'était pas également noble et louable dans les éléments dont se
-formait la réaction pacifique. À la sollicitude patriotique, aux
-réflexions d'une sagesse virile, aux inspirations du bon sens, se
-mêlaient, pour une part, la préoccupation du bien-être matériel,
-l'égoïsme terre à terre, l'énervement, la fatigue, la lâcheté publique
-et privée. C'est par là que cette réaction éveillait quelquefois le
-sévère dégoût d'un Tocqueville[429] ou le sarcasme sceptique d'un
-Doudan[430]. Mais, quelles qu'en fussent la cause et la moralité, elle
-croissait avec l'agitation belliqueuse, réalisant ainsi le pronostic
-très-fin que M. de Lavergne avait indiqué, dès le 17 août, dans une
-lettre à M. Guizot: «Les choses iront à la guerre tant que tout le
-monde croira la paix inébranlable, et elles reviendront à la paix dès
-que tout le monde verra la guerre imminente.»
-
-[Note 428: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 429: M. de Tocqueville, revenant, peu de mois après, sur ces
-événements, montrait, en face du parti «rêvant de conquêtes et aimant
-la guerre soit pour elle-même, soit pour les révolutions qu'elle peut
-faire naître», un autre parti «ayant pour la paix un amour» que cet
-homme politique «ne craignait pas d'appeler déshonnête; car cet amour
-a pour unique principe, non l'intérêt public, mais le goût du
-bien-être et la mollesse du coeur.» (_Nouvelle Correspondance_, p.
-187.)]
-
-[Note 430: M. Doudan écrivait, le 11 octobre 1840: «J'ai quelque idée
-que les Chambres ne seront pas très-guerrières. Il est assez agréable
-de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un salon
-bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le bruit du
-canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les propriétaires
-sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie, en pensant à ce
-que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le danger matériel,
-c'est l'horreur des chances, la crainte que le pot-au-feu, qui bout
-doucement, ne soit renversé, qu'il ne faille se désheurer. Quand on a
-ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas, en même temps, la
-fureur de la déclamation et ne jamais menacer de loin les murailles de
-Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est très-pardonnable.»
-(_Lettres_, t. Ier, p. 358.)]
-
-Toutefois s'il y avait déjà un parti de la paix, ce n'était pas lui
-qui tenait alors le milieu du pavé et qui avait le verbe le plus haut.
-Il était encore timide, sans conscience de sa force. Les belliqueux,
-au contraire, semblaient avoir l'opinion entière, parce qu'ils en
-avaient la partie remuante et bruyante. Presque toute la presse
-faisait campagne avec eux, à l'exception du _Journal des Débats_,
-désabusé de ses velléités guerrières et devenu le champion de la paix
-menacée. Ce n'était pas seulement le _National_ qui disait: «Marchez
-sur le Rhin, déchirez les traités de 1815, proclamez hardiment les
-principes qui doivent changer la face du monde, criez à l'Allemagne, à
-l'Italie, à l'Espagne, à la Pologne, que votre oriflamme est le
-symbole de l'égalité et de la fraternité humaines.» Les journaux
-ministériels, loin de chercher à éteindre le feu, semblaient plutôt
-vouloir souffler dessus pour l'aviver. «Le gouvernement, lisait-on
-dans le _Siècle_ du 3 octobre, a nos flottes, nos armées à sa
-disposition, et ce n'est point désormais pour les laisser inactives.
-Qu'il choisisse le lieu et le moment... Mais qu'on sache bien que la
-nation française se regarde comme offensée..., qu'elle a entendu le
-canon de Beyrouth et qu'elle y répondra sur le continent, s'il le
-faut, comme dans la Méditerranée.» Même note dans le _Courrier
-français_, qui voyait approcher le moment «où il faudrait déchaîner la
-force révolutionnaire». Le _Constitutionnel_, malgré une velléité
-passagère de prudence, embouchait aussi la trompette. «Le sentiment de
-l'honneur blessé est unanime dans Paris, déclarait-il le 4 octobre...
-Il y a une limite, nous a-t-on dit, à laquelle le gouvernement aura
-le devoir d'arrêter les puissances. Eh bien, le sentiment général nous
-paraît être que cette limite est atteinte.» Il avertissait M. Thiers
-que s'il faiblissait, il serait abandonné de ses amis. «Le péril de la
-honte, concluait-il, est plus menaçant pour les gouvernements que le
-péril de la guerre.» Même du côté conservateur, la _Presse_, naguère
-si pacifique, se croyait obligée de suivre le mouvement général.
-«Puisque les fautes du gouvernement, disait-elle, nous ont placés
-entre une guerre insensée et une paix ignominieuse, le choix ne
-saurait être douteux; il faut déclarer la guerre et convoquer
-immédiatement les Chambres.» Les feuilles légitimistes tenaient un
-langage analogue. Cette quasi-unanimité produisait d'autant plus
-d'effet qu'en l'absence des Chambres, la presse semblait avoir qualité
-pour exprimer la volonté nationale.
-
-En somme, l'émotion produite par les nouvelles de Beyrouth avait fait
-faire un grand pas dans le chemin qui conduisait à la guerre. «La
-situation n'a jamais été, à beaucoup près, aussi grave», écrivait M.
-Thiers à M. Guizot, et celui-ci répétait de son côté à lord
-Palmerston: «Personne ne peut plus répondre de l'avenir[431].» De
-Paris, lord Granville envoyait à son gouvernement cet avertissement:
-«Je crois que la guerre n'est pas improbable[432]», et il recevait en
-réponse des instructions pour l'enlèvement des archives de
-l'ambassade, au cas de rupture diplomatique[433]. Vu de Vienne, l'état
-général ne paraissait pas plus rassurant, et, le 5 octobre, M. de
-Sainte-Aulaire écrivait à ses amis: «La situation est diablement
-critique; nous allons peut-être voir craquer entre nos mains toute la
-machine européenne... Ma conviction personnelle est que, si avant un
-mois un arrangement, n'est pas fait ou en bon chemin, la guerre est
-inévitable[434].» Enfin, toujours à la même date, nous lisons sur le
-journal qu'une des princesses royales écrivait pour le prince de
-Joinville: «En deux jours, nous avons fait un grand et triste
-chemin... Nous voilà dans un moment de crise, le plus grave que nous
-ayons eu à traverser depuis dix ans. Au dedans, l'opinion est en émoi,
-chez les uns excitation révolutionnaire, alarme chez les autres, et à
-nos portes la guerre étrangère, la guerre contre toute l'Europe. Dieu
-seul peut nous sauver[435]!»
-
-[Note 431: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 432: Dépêche du 5 octobre 1840. (_Correspondence relative to the
-affairs of the Levant._)]
-
-[Note 433: BULWER, t. II, p. 298.]
-
-[Note 434: Lettres à M. Bresson et à M. de Barante. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 435: _Revue rétrospective._]
-
-
-X
-
-La France allait-elle se jeter dans la guerre ou du moins s'y laisser
-glisser? Jusqu'alors le gouvernement avait pu, avec une sécurité
-relative, s'associer à l'agitation belliqueuse. Les démarches dans ce
-sens ne lui paraissaient pas avoir d'effet immédiat; les menaces
-n'étaient qu'à terme, et à terme lointain. Il croyait avoir du temps
-devant lui, et comptait bien qu'avant l'heure des grandes résolutions,
-se produirait, en Orient ou ailleurs, quelque événement qui
-dispenserait de les prendre. Désormais, plus d'espoir de ce genre,
-plus de délai; les menaces devaient être aussitôt réalisées. Si l'on
-penchait vers la guerre, c'est tout de suite qu'on y tombait; si l'on
-voulait y échapper, c'est tout de suite qu'il fallait s'en détourner.
-Le moment était donc venu de se demander ce que serait cette guerre et
-quelles en étaient les chances.
-
-Tout d'abord la France pouvait-elle espérer quelque chose d'une guerre
-maritime, localisée en Orient? Sans doute sa flotte du Levant était
-égale, supérieure peut-être à celle qui portait en ces parages le
-pavillon de l'Angleterre. En cas de lutte, un premier succès était
-possible[436]. Mais après? On ne refusera pas de s'en rapporter au
-jugement d'un jeune marin, qui n'était certes suspect ni de timidité
-ni de tiédeur. «Admettons, écrivait quelques années plus tard le
-prince de Joinville, que le Dieu des batailles eût été favorable à la
-France. On eût poussé des cris de joie par tout le royaume; on n'eût
-pas songé que le triomphe devait être de courte durée... Je veux
-supposer ce qui est sans exemple: j'accorde que vingt vaisseaux et
-quinze mille matelots anglais prisonniers puissent être ramenés dans
-Toulon par notre escadre triomphante. La victoire en sera-t-elle plus
-décisive?... Au bout d'un mois, une, deux, trois escadres, aussi
-puissamment organisées que celle que nous leur aurons enlevée, seront
-devant nos ports. Qu'aurons-nous à leur opposer? Rien que des
-débris... Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous
-semblait promise en 1840, eût été, pour la marine française, le
-commencement d'une nouvelle ruine. Nous étions à bout de ressources;
-notre matériel n'était pas assez riche pour réparer, du jour au
-lendemain, le mal que nos vingt vaisseaux auraient souffert, et notre
-personnel eût offert le spectacle d'une impuissance plus désolante
-encore[437].»
-
-[Note 436: L'amiral Jurien de la Gravière, qui servait, jeune
-officier, sur cette flotte, a écrit depuis dans ses _Souvenirs_:
-«Combien de temps nos succès auraient-ils duré? C'est ce qu'il est
-difficile de savoir; mais il est hors de doute qu'un premier succès
-était presque infaillible.» Sir Charles Napier, qui avait un
-commandement sur la flotte anglaise du Levant, a reconnu depuis, en
-plein parlement, qu'elle eût difficilement résisté à une attaque de la
-flotte française. (Séance du 4 mars 1842.)]
-
-[Note 437: _Note sur l'état des forces navales de la France._ (Mai
-1844.)]
-
-Restait la guerre continentale. C'est en effet la seule à laquelle eût
-jamais pensé M. Thiers. On n'a pas oublié qu'il avait même choisi
-éventuellement son adversaire, l'Autriche, et son champ de bataille,
-l'Italie. Croyait-il donc sérieusement pouvoir limiter ainsi la lutte
-et la réduire à une sorte de duel en champ clos avec une seule
-puissance? Si tel avait été un moment son espoir, lord Palmerston
-s'était chargé de le ramener à une appréciation plus vraie de la
-situation. «Une idée de Thiers, écrivait-il le 22 septembre à M.
-Bulwer, semble être qu'il pourrait attaquer l'Autriche, et laisser de
-côté les autres puissances. Je vous prie de le détromper sur ce point
-et de lui faire comprendre que l'Angleterre n'a pas l'habitude de
-lâcher ses alliés. Si la France attaque l'Autriche à raison du traité,
-elle aura affaire à l'Angleterre aussi bien qu'à l'Autriche, et je
-n'ai pas le plus léger doute qu'elle n'ait aussi sur les bras la
-Prusse et la Russie[438].» Lord Palmerston pouvait parler au nom de
-son pays: depuis le succès de Beyrouth, il était assuré d'être suivi.
-D'ailleurs, la véhémence même des attaques de notre presse contre la
-politique britannique irritait l'opinion au delà du détroit, et
-celle-ci, par amour-propre national, se trouvait conduite à prendre
-pour elle la querelle de son gouvernement.
-
-[Note 438: BULWER, t. II, p. 291, 292.]
-
-Le ministre anglais s'avançait-il trop en se portant garant de la
-Russie et de la Prusse? En Russie, sans doute, à ne considérer que la
-haute société, on eût trouvé des sentiments amis pour la France[439];
-M. de Nesselrode lui-même, quoique assez étranger pour sa part à ces
-sentiments[440], était, par modération d'esprit, très-désireux
-d'écarter les chances de guerre. Mais la Russie, c'était le Czar, dont
-on n'ignorait pas l'animosité contre le gouvernement de 1830.
-L'immobilité que l'autocrate avait gardée depuis le traité du 15
-juillet ne devait pas nous donner le change sur ses vrais
-sentiments[441]. Il ne désirait point entreprendre seul, sans l'Europe
-et peut-être contre elle, une guerre d'Orient; il ne s'y sentait pas
-prêt. Mais une guerre d'Occident contre la France révolutionnaire,
-sorte de croisade où il reprendrait, à la tête de l'Europe
-monarchique, le rôle d'Alexandre en 1814 et 1815, une telle guerre
-avait toujours été son rêve depuis dix ans, et il s'y fut jeté avec
-joie. Si jusqu'alors il était demeuré calme, s'il n'avait fait que peu
-de préparatifs, c'est que les dispositions de l'Autriche et de la
-Prusse ne lui laissaient pas espérer la réalisation de cette heureuse
-chance et qu'il ne voulait pas se faire inutilement, auprès de ces
-puissances, le renom d'un brouillon et d'un turbulent. Faute de mieux,
-il se contentait alors de nous avoir mis «en mauvaise posture». Mais,
-au cas où nous-mêmes provoquerions cette guerre, il ne serait pas le
-dernier à l'accepter. Ne le vit-on pas, en effet, aussitôt que la
-situation parut s'aggraver, à la fin de septembre et surtout au
-commencement d'octobre, sortir de son immobilité, morigéner les cours
-de Berlin et de Vienne sur ce qu'elles n'armaient pas, et trahir,
-devant les diplomates étrangers, l'impatience avec laquelle il
-attendait la «conflagration générale» qui lui fournirait l'occasion
-«d'étouffer la révolution dans son berceau[442]»?
-
-[Note 439: Quelques mois plus tard, l'ambassadeur anglais à
-Saint-Pétersbourg disait à M. de Barante: «Croyez-vous que je ne voie
-pas comment, parmi tous ceux qui environnent l'Empereur, l'opinion est
-favorable à la France? Paris est pour eux le centre de la
-civilisation; ils ne se soucient pas, ils ne savent rien de ce qui se
-fait ou se dit ailleurs; ils parlent votre langue; les souvenirs de
-leurs généraux se portent avec plaisir vers l'époque de l'alliance
-avec Napoléon. La conduite du cabinet russe ne s'explique que par la
-passion de l'Empereur.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, du 13
-janvier 1841. _Documents inédits._)]
-
-[Note 440: «Le comte de Nesselrode, écrivait M. de Barante, n'est pas
-aussi français que la plupart de ses compatriotes. Son opinion
-politique a pris son pli et ses habitudes à l'époque du congrès de
-Reims, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone: être bien avec tous, intime
-avec Vienne et Berlin, tel est son programme, programme que son
-caractère rend complétement pacifique et conciliant.» (Lettre à M.
-Guizot du 13 janvier 1841. _Documents inédits._)]
-
-[Note 441: Cf. la correspondance de M. de Barante, en août, septembre
-et octobre 1840. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 442: Dépêche citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t.
-II, p. 438.]
-
-À la différence de la Russie, la Prusse n'avait ni intérêt ni passion
-dans la question; en outre, par ses traditions et sa situation, elle
-semblait la rivale naturelle et l'antagoniste de l'empire d'Autriche.
-C'était pour elle que notre diplomatie avait le plus de ménagements:
-ménagements, il est vrai, singulièrement contrariés par les sorties de
-nos journaux sur les frontières du Rhin ou sur l'émancipation du
-peuple allemand. Avions-nous donc quelque chance d'obtenir la
-neutralité de cette puissance? Aucune. Dans les premiers jours
-d'octobre, sous le coup des menaces de la France, des pourparlers
-s'engagèrent aussitôt entre Vienne et Berlin; ils aboutirent, après
-quelques semaines, à une déclaration du roi de Prusse, «portant qu'il
-considérerait toute attaque de la France contre les possessions
-autrichiennes en Italie, comme dirigée contre lui-même[443].» M. de
-Metternich avait raison de signaler à ses agents diplomatiques
-l'extrême importance d'une telle déclaration[444]. Notre gouvernement
-ignorait sans doute cette négociation, demeurée secrète entre les deux
-chancelleries; mais les communications de M. Bresson, son ministre
-près la cour de Berlin devaient l'avoir éclairé sur les habitudes de
-dépendance contractées, depuis trente ans, par cette cour envers
-l'Autriche et la Russie. La Prusse eût difficilement résisté à l'une
-de ces deux puissances; à toutes les deux réunies, jamais[445].
-Ajoutons qu'il venait de se produire, dans ce pays, un changement qui
-y diminuait encore le crédit de la France. Le 8 juin, était mort le
-vieux roi Frédéric-Guillaume III, qui avait donné plus d'une fois à
-notre jeune monarchie des gages de sa modération et même de sa
-sympathie. Son fils et successeur, Frédéric-Guillaume IV, était dans
-des sentiments tout différents. Imagination ardente, facilement
-enthousiaste, mais inquiète, capricieuse et qui devait finir par la
-folie, il avait puisé, dans la culture allemande dont il était tout
-imprégné[446], aussi bien que dans les souvenirs du mouvement de 1813
-auquel il avait pris part, la haine de la France: il voyait en elle
-l'ennemie héréditaire (_Erbfeind_) et la détentrice illégitime d'une
-partie de la terre germanique[447]. Par-dessus tout adversaire de la
-révolution et même du libéralisme[448], piétiste scrupuleux et
-mystique, dévot du moyen âge, rêvant je ne sais quelle restauration
-archéologique, mi-féodale et mi-théocratique, il avait la terreur et
-l'horreur de la France de Juillet et de Voltaire. 1830 l'avait indigné
-et effrayé. Six ans plus tard, quand il n'était encore que prince
-royal, la seule nouvelle que les fils de Louis-Philippe étaient
-invités à Berlin et qu'à Vienne on les «attendait à bras ouverts»,
-l'avait jeté dans une humeur noire. «Tout cela m'est si dur,
-écrivait-il, que j'en pleurerais[449].» Une fois roi, ses sentiments
-ne changèrent pas. Peu après son avénement, causant à Londres avec le
-baron Stockmar, il laissait voir son désir de faire partout échec à
-notre influence. «En France, ajoutait-il, il n'y a plus ni religion ni
-morale: c'est un état social entièrement pourri, comme celui des
-Romains avant la chute de l'Empire; je crois que la France s'écroulera
-de la même manière[450].» Il célébrait l'anniversaire de la bataille
-de Leipzig avec des discours appropriés, et, fort occupé de
-l'achèvement de la cathédrale de Cologne, enfouissait sous le porche
-cette inscription: _Post Franco-Gallorum invasionem_. Aussi, M.
-Bresson pouvait-il bientôt écrire, au sujet des dispositions du
-nouveau roi à notre égard: «Le fond, chez lui, est malveillant. C'est
-toujours l'esprit de 1813, la première empreinte reçue... En toute
-question qui nous touchera, comptons, avec une certitude presque
-infaillible, qu'il se rangera contre nous. Son très-regrettable père
-constituait un tout autre élément dans la politique européenne[451].»
-
-[Note 443: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à 507.]
-
-[Note 444: _Ibid._, p. 506.]
-
-[Note 445: Frédéric-Guillaume III, qui gouverna la Prusse de 1797 à
-1840, recommanda, par son testament, à son successeur, de ne jamais
-rompre avec le czar et l'empereur d'Autriche.]
-
-[Note 446: Après une conversation qu'il eut à Londres, en 1842, avec
-ce prince, le baron Stockmar écrivait: «Dans sa culture générale, le
-Roi est essentiellement germanique.» (_Les Souvenirs du conseiller de
-la reine Victoria_, par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)]
-
-[Note 447: Telle était son aversion pour les Welches que, malgré son
-goût très-vif pour la peinture, il ne voulut jamais acquérir un
-tableau de l'école française.]
-
-[Note 448: À quel point l'horreur de la révolution dominait, chez ce
-prince, jusqu'au sentiment de l'unité allemande et de l'ambition
-personnelle, on put s'en rendre compte, en 1848, quand il repoussa la
-couronne impériale que lui offrait le parlement de Francfort. Il
-expliquait ainsi son refus à son confident, M. de Bunsen: «D'abord,
-cette couronne n'est pas une couronne. La couronne que pourrait
-prendre un Hohenzollern, ce n'est pas, même avec l'assentiment des
-princes, la couronne fabriquée par une assemblée issue d'un germe
-révolutionnaire, une couronne _dans le genre de la couronne des pavés
-de Louis-Philippe_ (ces mots étaient en français dans le texte). C'est
-la couronne qui porte l'empreinte de Dieu, la couronne qui fait
-souverain, par la grâce de Dieu, celui qui la reçoit avec le
-saint-chrême... La couronne dont vous vous occupez, elle est
-déshonorée surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la
-révolution de 1848... Quoi! cet oripeau, ce bric-à-brac de couronne
-pétri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter à un
-roi légitime, bien plus, à un roi de Prusse qui a eu cette bénédiction
-de porter, non pas la plus ancienne, mais la plus noble des couronnes
-royales, celle qui n'a été volée à personne!» La dernière phrase fera
-peut-être sourire; mais le reste de la lettre montre au vif et au vrai
-les sentiments du Roi. (_Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_,
-par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)]
-
-[Note 449: _Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M.
-SAINT-RENÉ TAILLANDIER.]
-
-[Note 450: _Souvenirs du conseiller de la reine Victoria._]
-
-[Note 451: Lettre à M. Guizot, du 24 septembre 1843. (_Documents
-inédits._)]
-
-Enfin, il n'était pas jusqu'aux petits États de l'Allemagne qui, bien
-qu'étrangers au traité du 15 juillet et sans intérêt en Orient,
-n'eussent fini par s'émouvoir de nos armements et de nos menaces de
-guerre continentale. Vainement notre diplomatie cherchait-elle à les
-attirer dans l'orbite de la France, ils se tournaient, effrayés, vers
-les deux grandes puissances allemandes et gourmandaient même leur
-quiétude et leur immobilité[452]. Ces plaintes décidèrent l'Autriche
-et la Prusse à se concerter sur les moyens de mettre en branle la
-machine lourde et compliquée qu'on appelait la Confédération
-germanique[453]. «Tant qu'il sera question du conflit qui existe entre
-la Porte et Méhémet-Ali, écrivait, le 9 octobre, M. de Metternich au
-roi de Prusse, la Confédération n'aura rien à voir dans l'affaire.
-Mais si la question devient _européenne_, au lieu de rester spéciale,
-il faudra que la Confédération agisse en puissance appelée à jouer un
-rôle important dans le grand conseil.» Et il prévoyait l'éventualité
-prochaine où elle aurait «le devoir de demander à la France à qui
-s'adressaient ses menaces». De ces pourparlers, sortit assez
-promptement une convention secrète entre l'Autriche et la Prusse,
-déterminant «la manière dont l'armée de la Confédération devrait être,
-le cas échéant, employée contre la France»; il était entendu en outre
-que le gouvernement de Berlin proposerait, en temps et lieu, à la
-Confédération de se déclarer atteinte par toute attaque contre les
-possessions italiennes de l'Autriche[454]. En attendant, les divers
-États de l'Allemagne, suivant l'exemple de la Prusse, interdisaient
-l'exportation des chevaux en France: mesure fort gênante pour nos
-armements et que la presse officieuse de Paris avait vainement tâché
-de prévenir, en déclarant bruyamment à l'avance qu'elle y verrait
-l'équivalent d'une déclaration de guerre. L'un de nos agents
-diplomatiques près l'une des petites cours germaniques écrivait,
-quelques semaines plus tard, le 3 novembre, alors que M. Thiers
-n'était plus au pouvoir: «Je crois être sûr qu'on était au moment
-d'ordonner quelques armements en Allemagne; ils n'ont été différés que
-par la crise ministérielle qui s'est déclarée chez nous[455].» Les
-cours allemandes se sentaient d'ailleurs poussées par leurs peuples:
-mouvement d'opinion singulièrement puissant et passionné alors mal vu
-et mal compris de la France, mais qui devait avoir de trop redoutables
-suites pour qu'il n'y ait pas intérêt à s'y arrêter quelque temps, à
-en rechercher l'origine, le caractère et le développement. Aussi bien,
-les événements actuels projettent-ils sur ce passé une lumière qui
-manquait aux contemporains.
-
-[Note 452: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_, et HILLEBRAND,
-_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 437.]
-
-[Note 453: Lettre de M. de Metternich à Frédéric-Guillaume IV, en date
-du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à
-495.)]
-
-[Note 454: _Ibid._, p. 505 à 507.]
-
-[Note 455: Lettre du marquis d'Eyragues, ministre de France à
-Stuttgard, au maréchal Soult, 3 novembre 1840. (_Documents inédits._)]
-
-La lutte dont l'Allemagne avait été le sanglant théâtre, au
-commencement du siècle, avait laissé, des deux côtés du Rhin, des
-impressions bien différentes. «La conscience française, a-t-on écrit,
-est courte et vive; la conscience allemande est longue, tenace,
-profonde. Le Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu'il a
-fait et celui qu'on lui a fait; l'Allemand est rancunier, peu
-généreux; il comprend médiocrement la gloire, le point d'honneur; il
-ne connaît pas le pardon[456].» C'est ainsi que l'Allemand gardait,
-des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, un ressentiment que la
-revanche de la dernière heure n'avait aucunement désarmé et que les
-années, en s'écoulant, n'effaçaient pas. Il avait, du reste, contre
-nous, des griefs plus anciens encore: il nous en voulait de l'avoir
-raillé au dix-huitième siècle, d'avoir conquis l'Alsace et ravagé le
-Palatinat au dix-septième. Jusqu'où ne remontait pas cette rancune
-archéologique? Henri Heine racontait, en 1835, qu'à Goettingue, dans
-une brasserie, «un jeune Vieille-Allemagne avait déclaré qu'il fallait
-venger dans le sang des Français celui de Konradin de Hohenstaufen,
-qu'ils avaient décapité à Naples». Et, peu après, un savant des bords
-du Rhin, interrogé par M. Quinet sur le but poursuivi par ses
-compatriotes, lui répondait gravement: «Nous voulons revenir au traité
-de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.»
-
-[Note 456: RENAN, _Réforme intellectuelle et morale de la France_.]
-
-Le Français n'avait pas conscience de la haine dont il était l'objet.
-Comme on l'a dit avec raison, l'Allemagne, malgré sa proximité, n'a
-été longtemps pour nous qu'une grande inconnue[457]. Cela tenait au
-caractère profond, complexe et sourd des mouvements de l'esprit
-allemand, à notre ignorance de la langue, au défaut de sympathie de
-notre génie prompt, clair et parfois un peu superficiel, pour un génie
-abstrait, confus et obscur. Ajoutez qu'à l'époque dont nous parlons,
-il n'y avait, outre-Rhin, ni journaux exprimant librement la pensée
-nationale, ni capitale unique où l'on pût observer cette pensée pour
-ainsi dire concentrée et résumée. Comment d'ailleurs eussions-nous
-soupçonné, chez nos voisins, des ressentiments que nous n'éprouvions
-pas? Si nous nous souvenions encore de Waterloo et parlions parfois de
-le venger, c'était aux Anglais seuls que nous nous en prenions: on eût
-dit que nous avions oublié la part de Blücher dans la fatale journée.
-Bien plus, par un sentiment nouveau dans notre histoire, nous nous
-étions pris, depuis 1815, d'un engouement attendri pour cette
-Allemagne, autrefois dédaignée. Sur la foi de madame de Staël[458],
-nous nous la figurions comme une nation patriarcale, sentimentale,
-rêveuse, foyer de la pensée pure et du chaste amour, inapte aux
-réalités vulgaires, amoureuse de justice, incapable de ruse et de
-violence, dépaysée au milieu des passions et des convoitises du monde,
-et y ressentant comme la nostalgie de l'idéal. L'imagination de nos
-poètes et de nos artistes se plaisait dans la compagnie des
-Marguerite, des Mignon, des Charlotte, des Dorothée, pendant que nos
-philosophes s'obscurcissaient au contact de Kant et de Hegel, ou que
-nos savants exaltaient et suivaient la science allemande. L'un des
-ministres du 1er mars, M. Cousin, avait beaucoup contribué à répandre
-en France cet engouement germanique. Vainement Henri Heine était-il
-venu, avec un éclat de rire sardonique, déchirer l'image brillante et
-généreuse tracée par madame de Staël[459], et avait-il fait apparaître
-à la place une réalité beaucoup moins poétique, une race forte, rude,
-aux appétits violents, aux âpres convoitises, «soupirant après des
-mets plus solides que le sang et la chair mystiques», impatiente de
-jouir, de posséder et de dominer; vainement nous criait-il: «Prenez
-garde, on ne vous aime pas en Allemagne, vous autres Français», et
-nous faisait-il l'énumération de l'armée terrible, implacable, qui se
-lèverait un jour contre nous, rien ne pouvait nous ébranler; nous
-restions, malgré tout, «teutomanes[460]».
-
-[Note 457: Voy. une étude intéressante de M. Joseph REINACH, _De
-l'influence de l'Allemagne sur la France_, insérée dans la _Revue
-politique et littéraire_.]
-
-[Note 458: Voy. son livre _De l'Allemagne_ (1814).]
-
-[Note 459: _L'Allemagne_, par Henri HEINE (1835).]
-
-[Note 460: Sur cette singulière influence du livre de madame de Staël,
-voyez un brillant article de M. CARO, _les Deux Allemagnes_, publié
-par la _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1872.]
-
-Tels étaient les sentiments respectifs des deux peuples, quand, à la
-suite du traité du 15 juillet 1840, l'écho de nos bruits de guerre
-parvint en Allemagne, y apportant quelques phrases sur les frontières
-du Rhin, bravades jetées à la légère et sans passion[461]. Il n'en
-fallut pas davantage pour y provoquer comme une éruption de cette
-gallophobie, demeurée jusqu'alors à peu près souterraine. «Toutes les
-fureurs de 1813 firent explosion, a raconté depuis un Français qui se
-trouvait alors à l'Université de Heidelberg. Je n'avais aucune idée
-d'une telle violence... Je devais croire que la France nouvelle, par
-sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait
-effacé ces souvenirs des jours de haine. Il n'en était rien. Chaque
-jour, dans la salle du muséum, des gazettes, venues de toutes les
-villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Défis,
-insultes, calomnies se succédaient comme des feux de peloton. L'odieux
-_crescendo_ allait s'exaltant d'heure en heure[462].» De lourdes et
-savantes brochures remontaient jusqu'à Arminius pour faire le procès
-des Gaulois. La conclusion générale était qu'il fallait reprendre
-l'Alsace et la Lorraine. Si l'on retrouvait là toute la passion, toute
-la violence de 1813, rien ne rappelait l'éclat épique des productions
-littéraires de cette époque, des polémiques de Goerres, des poésies de
-Koerner, des chansons de Arndt, des sonnets de Rückert. En 1840, tout
-est plus grossier. Dans ce fatras, un seul morceau se détache, le
-chant de Becker: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand[463]!»
-La poésie est médiocre; l'auteur était un inconnu, petit employé dans
-je ne sais quelle administration publique à Cologne; mais la passion
-nationale vint donner à ses vers un accent et une portée qu'ils
-n'auraient pas eus par eux-mêmes. Du coup, la célébrité de Nicolas
-Becker fit pâlir les grands noms de 1813; le roi de Bavière lui envoya
-une coupe avec des vers de sa façon, et le roi de Prusse 1,000 thalers
-avec une promesse d'avancement. Plus de soixante compositeurs mirent
-en musique cette sorte de _Marseillaise_ germanique, et de la Baltique
-aux Alpes, du Rhin à la Vistule, des voix innombrables chantèrent d'un
-ton farouche: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand!»
-
-[Note 461: M. Quinet, dont la brochure «1815-1840» fut l'une des
-causes principales du soulèvement des esprits, au delà du Rhin, avait
-été un «teutomane» passionné.]
-
-[Note 462: SAINT-RENÉ TAILLANDIER, _Dix ans de l'histoire
-d'Allemagne_, Préface.]
-
-[Note 463: Voici la pièce entière: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin
-allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux
-avides;--Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe
-verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.--Ils ne
-l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les coeurs
-s'abreuveront de son vin de feu;--Aussi longtemps que les rocs
-s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes
-cathédrales se reflèteront dans son miroir.--Ils ne l'auront pas, le
-libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront
-la cour aux jeunes filles élancées.--Ils ne l'auront pas, le libre
-Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient
-ensevelis dans ses vagues.»]
-
-Surpris par cette explosion, les Français n'y comprenaient rien. Henri
-Heine rapporte qu'il rencontra alors, sur le boulevard des Italiens,
-M. Cousin, arrêté devant une boutique d'estampes, à contempler des
-compositions d'Overbeck. «Le monde était sorti de ses gonds, dit
-Heine, le tonnerre du canon de Beyrouth soulevait, comme un tocsin,
-tout l'enthousiasme guerrier de l'Orient et de l'Occident; les
-pyramides d'Égypte tremblaient; en deçà et au delà du Rhin, on
-aiguisait les sabres,--et Victor Cousin, alors ministre de France,
-admirant les paisibles et pieuses têtes des saints d'Overbeck, parlait
-avec ravissement de l'art allemand et de la science allemande, de
-notre profondeur d'âme et d'esprit, de notre amour de la justice et de
-notre humanité. «Mais, au nom du ciel! dit-il soudain, en
-s'interrompant lui-même, et comme s'il s'éveillait d'un rêve, que
-signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup, en
-Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous, Français?» Et le
-ministre philosophe se perdait en conjectures, ne parvenant pas à
-s'expliquer cette colère[464]. Quant au public, il ne s'en apercevait
-même pas. Les journaux de Paris, tout absorbés par leurs polémiques
-contre la presse anglaise, répondaient à peine aux attaques bien
-autrement violentes qui leur venaient de l'Est; on eût presque dit
-qu'ils les ignoraient. Personne ne lisait, en France, les brochures de
-combat qui pullulaient en Allemagne. Les vers de Becker eux-mêmes ne
-parurent pas, pendant quelque temps, avoir franchi la frontière. Ce
-fut seulement plus tard, en juin 1841, que Musset, agacé par ce grand
-bruit de voix tudesques chantant à pleine bouche et sur un ton de
-menace, riposta par ses strophes du _Rhin allemand_, cinglantes comme
-une volée de coups de cravache, mais témoignant de plus d'impertinence
-railleuse que d'animosité profonde. À la même date, Lamartine
-répondit, lui aussi, au chant de guerre du Tyrtée prussien, mais par
-une _Marseillaise de la paix_, hymne d'amour et de fraternité
-internationale, où notre poëte répudiait toute visée «sur le libre
-Rhin» et s'écriait:
-
- Vivent les nobles fils de la grave Allemagne!
-
-Appel un peu naïf qui devait provoquer de la part de ces «nobles fils»
-un redoublement d'injures contre la France[465].
-
-[Note 464: _Lutèce_, p. 204.]
-
-[Note 465: M. Quinet écrivait en septembre 1841: «Les journaux
-allemands ont indignement, abominablement traité la _Marseillaise de
-la paix_.» (_Correspondance de Quinet._)]
-
-Et cependant, à y regarder d'un peu près, les Français de 1840 eussent
-pu discerner, dans l'agitation d'outre-Rhin, quelque chose de plus
-menaçant encore pour leur pays qu'une explosion de haine. En 1813,
-l'Allemagne, soulevée par notre invasion, n'avait pas seulement poussé
-un cri de nationalité et d'unité[466]. Alors était apparue, pour la
-première fois, l'idée d'une grande patrie allemande, réunissant et
-absorbant toutes les petites patries particulières, et même
-revendiquant, contre les États voisins, les territoires où elle
-prétendait reconnaître l'empreinte germanique. Mais, en 1815, au lieu
-de l'unité attendue, le congrès de Vienne avait consacré, dans
-l'organisation de la Confédération germanique, ce que M. Saint-Marc
-Girardin a spirituellement appelé «le mal de la petitesse et de la
-dislocation»; au lieu de la liberté promise, les gouvernements
-allemands, soutenus par la Sainte-Alliance, s'étaient appliqués à
-rétablir leur pouvoir absolu et avaient traité en ennemis, ou du moins
-en suspects, les patriotes de 1813. Sous le coup de cette déception,
-l'idée de l'unité parut s'effacer ou être reléguée au second plan. Les
-plus ardents, tournant toute leur colère contre leurs princes,
-s'absorbèrent dans la lutte pour la liberté locale, lutte morcelée sur
-cent théâtres différents et prenant ainsi un caractère plus
-autonomique qu'unitaire; ils s'y trouvaient même amenés à se servir
-des idées françaises, heureux et presque reconnaissants, quand leur
-venait d'Occident un souffle de liberté plus vif ou, comme en 1830, un
-vent de tempête révolutionnaire[467]: du reste, malgré ce secours, ils
-ne faisaient pas grand progrès. Pendant ce temps, la masse de la
-nation, découragée, dégoûtée de la politique, revenait à l'étude, et,
-comme a dit M. Klaczko, se «replongeait dans les immensités de la
-pensée, pour y chercher l'oubli». Les uns, devenus dévots du
-romantisme, «se mettaient à genoux devant l'idéal». Les autres,
-occupés à refaire toutes les connaissances humaines d'après le verbe
-de Hegel, s'enfouissaient pour ainsi dire dans cette colossale
-besogne, étrangers aux bruits du dehors, broyant tous les sentiments,
-sous la formidable meule de la nouvelle dialectique, et apprenant de
-cette philosophie l'indifférence suprême, produite par la prétention
-de tout comprendre. Henri Heine a fait, avec son _humour_ habituelle,
-le portrait de cette Allemagne «immobile et livrée à un profond
-sommeil». «Je la parcourus, jeune encore, dit-il, et observai ces
-hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages; j'étudiai leur
-physionomie; je leur mis la main sur le coeur, et ils commencèrent à
-parler dans leur sommeil somnambulique: discours entrecoupés dans
-lesquels ils me révélaient leurs plus secrètes pensées. Les gardiens
-du peuple, bien enveloppés dans leurs robes de chambre d'hermine,
-leurs bonnets d'or bien enfoncés sur les oreilles, étendus dans de
-grands fauteuils de velours rouge, dormaient aussi et même ronflaient
-de grand coeur. Cheminant ainsi avec le havre-sac et le bâton, je dis
-et je chantai à haute voix ce que j'avais découvert sur la figure de
-ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des soupirs de leurs
-coeurs. Tout demeura tranquille autour de moi, et je n'entendis que
-l'écho de mes propres paroles.» Sans doute, comme le donne à entendre
-Heine, la grande idée allemande, la passion unitaire n'était pas
-morte, mais enfin elle sommeillait.
-
-[Note 466: Sur les phases diverses de l'agitation unitaire en
-Allemagne, voyez les articles intéressants publiés par M. Julian
-KLACZKO, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1862 et du 15
-janvier 1863.]
-
-[Note 467: «Nous vivions et pensions dans les journaux étrangers, a
-dit l'un de ces libéraux allemands; nous étions là chez nous, bien
-plus que dans notre patrie.»]
-
-Prolonger ce sommeil, tel était notre intérêt manifeste, telle devait
-être notre politique. Nos gouvernements s'y étaient appliqués depuis
-vingt-cinq ans, quand, tout à coup, dans l'émotion causée par le
-traité du 15 juillet, il se fit un tel bruit en France, que, sans y
-penser, on se trouva avoir réveillé le dormeur. Celui-ci se redressa,
-avec un grognement menaçant. Alors reparurent, au delà du Rhin, ces
-grands mots d'unité allemande, de patrie allemande, de gloire
-allemande, que les princes proscrivaient naguère comme suspects de
-sédition et que les peuples semblaient avoir oubliés. On s'exalta à
-les prononcer, à les répéter, à les crier, à les chanter. Il fut
-bientôt visible qu'un changement immense s'accomplissait, que
-l'Allemagne contemplative et immobile s'effaçait pour laisser
-apparaître une Allemagne active, ambitieuse, farouche, impatiente de
-jouir, de dominer, de tenir le premier rôle parmi les maîtres du monde
-réel. Au bout de quelques mois, la crise orientale était finie; les
-derniers bruits de guerre s'éteignaient en France; personne n'y
-parlait plus du Rhin ni même ne se souvenait de la colère germanique;
-mais, chez nos voisins, l'agitation unitaire survivait à la cause
-accidentelle qui l'avait produite. Journaux et livres, science et art,
-manifestations des peuples et des princes, tout contribuait à grossir
-le courant vers une patrie une, sous l'hégémonie de la Prusse, à
-aviver la haine et le mépris de la France. L'anniversaire de la
-bataille de Leipzig devenait la grande fête nationale[468]. Ce
-mouvement ne devait plus s'arrêter, et notre génération ne sait que
-trop jusqu'où il a conduit l'Allemagne, la France et le monde.
-
-[Note 468: En 1842, par exemple, à l'occasion de cet anniversaire, le
-roi de Prusse prononçait, devant les princes allemands réunis pour
-assister aux manoeuvres de son armée, un discours tout rempli
-d'invocations à l'unité germanique et tout enflammé des passions de
-1813; à la même date, le roi de Bavière inaugurait le Walhalla, sorte
-de temple élevé à la patrie allemande, et où, pour bien montrer le
-genre de gloire qu'on rêvait pour elle, on faisait figurer Alaric,
-Genséric, Odoacre et Totila; enfin, sur un autre point, ce jour était
-également choisi pour poser la première pierre de la forteresse d'Ulm,
-qui devait compléter le système de fortifications élevées, en
-exécution des traités de 1815, contre la France et à ses dépens.]
-
-Histoire étrange que celle de cette unité allemande, si funeste à
-notre grandeur, et qui semble cependant n'avoir toujours progressé que
-par notre fait, aussi bien à l'origine, en 1813, que plus tard, en
-1848, en 1866, en 1870. Entre ces dates néfastes de l'imprévoyance
-française, il convient d'inscrire 1840. Le ministère du 1er mars, qui
-ne nous rappelle, en France, qu'un accident passager de notre
-politique, marque une époque dans l'histoire de nos voisins. Ceux-ci
-ne s'y trompent pas. «Ce fut là le jour de la conception de
-l'Allemagne», écrivait récemment un Prussien[469]. Dès novembre 1840,
-au milieu même des événements, M. de Metternich, après avoir noté que,
-dans tous les pays germaniques, «le sentiment national était monté
-comme en 1813 et 1814», ajoutait: «M. Thiers aime à être comparé à
-Napoléon; eh bien, en ce qui concerne l'Allemagne, la ressemblance est
-parfaite et la palme appartient même à M. Thiers. Il lui a suffi d'un
-court espace de temps pour conduire ce pays là où dix années
-d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur[470].» Un peu plus
-tard, en 1854, rappelant ses souvenirs de 1840, Henri Heine écrivait:
-«M. Thiers, par son bruyant tambourinage, réveilla de son sommeil
-léthargique notre bonne Allemagne et la fit entrer dans le grand
-mouvement de la vie politique de l'Europe; il battait si fort la diane
-que nous ne pouvions plus nous rendormir, et, depuis, nous sommes
-restés sur pied. Si jamais nous devenons un peuple, M. Thiers peut
-bien dire qu'il n'y a pas nui, et l'histoire allemande lui tiendra
-compte de ce mérite[471].»
-
-[Note 469: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_.--Cet historien
-ajoute: «C'en était fini, pour l'élite de la nation, des idées
-françaises. Le courant, jusqu'alors souvent arrêté, de l'amour de la
-liberté nationale et historique prit à jamais le dessus, dans ces
-heures d'agitation, sur le courant rationnel français de l'esprit de
-révolution.»]
-
-[Note 470: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 447 et 503.]
-
-[Note 471: _Lutèce_, Épître dédicatoire, p. 6.]
-
-En 1840, notre gouvernement était trop mal informé des choses
-d'outre-Rhin pour discerner toute la portée de ce mouvement unitaire.
-Du moins, en devait-il voir et entendre assez pour ne pas douter que
-la Confédération germanique ne fît au besoin cause commune avec les
-quatre puissances. Comme l'écrivait alors M. de Metternich,
-«l'Allemagne tout entière était prête à accepter la guerre, et cela
-_de peuple à peuple_[472].» Au cas donc où la France en appellerait
-aux armes, elle rencontrerait devant elle, au grand complet, cette
-vieille coalition qui avait tenté de se reformer après 1830, mais que
-notre alliance avec l'Angleterre et notre prudente sagesse avaient
-fait alors avorter; non pas la coalition incertaine, mal armée, de
-1792, mais celle de la fin de l'Empire, passionnée, résolue, sûre
-d'elle-même et de ses forces. Nos ambassadeurs ne manquaient pas d'en
-avertir M. Thiers. Dès le 8 août, M. de Barante lui écrivait de
-Saint-Pétersbourg: «Si nous faisions grand bruit en parlant de
-bouleversement général, de conquête, de guerre d'invasion, nous nous
-trouverions aussitôt en face de l'Europe de 1813. Le même esprit y
-règne et se réveille à la moindre idée de nos prétentions ambitieuses.
-Les souvenirs sont encore tout vifs[473].» Lord Palmerston, dans les
-dépêches qu'il faisait communiquer au gouvernement français, lui
-donnait, sous forme de menaces, des avertissements non moins utiles à
-méditer. «Si la voie ouverte par M. Thiers continuait à être suivie,
-disait-il, l'Europe devrait penser que les desseins actuels de la
-France sont semblables à ceux qui, pendant la République et l'Empire,
-forcèrent l'Europe à s'unir pour résister à ses agressions; dans ce
-cas, l'Europe pourrait se convaincre de la nécessité de prévenir ces
-desseins par une combinaison de moyens défensifs pareils à ceux
-qu'elle employa alors pour protéger ses libertés[474].»
-
-[Note 472: Lettre du 8 novembre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_,
-t. VI, p. 447).]
-
-[Note 473: C'était presque à chaque page de sa correspondance, que M.
-de Barante jetait, comme un menaçant avertissement, cette date de
-1813. Avant même le traité du 15 juillet, il écrivait, le 18 mars
-1840, à M. Guizot: «La guerre viendra, non pas la guerre de 1792, mais
-celle de 1813: une coalition bien unie, de grandes armées animées des
-traditions encore vives de leurs derniers succès, composées d'une
-façon presque aussi nationale que la nôtre, et d'un tout autre esprit
-que les troupes mercenaires du siècle dernier.» Le 14 avril, il
-répétait à M. Bresson: «L'Europe veut la paix...; mais si la guerre
-éclatait, elle se combinerait comme en 1813.» Enfin il écrivait à un
-de ses fils, le 22 décembre: «Le napoléonisme de journaux et de
-tribune nous a reportés en 1813. C'est payer cher des paroles.»
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 474: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 20 octobre
-1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
-
-Il est vrai qu'à entendre ceux qui, en France, poussaient à la guerre,
-à lire leurs journaux, nous avions en main une arme puissante,
-terrible, nous permettant de braver la coalition: c'était la
-propagande révolutionnaire. L'Europe prétendait revenir à 1813; nous
-lui répondrions en revenant à 1792. Libre à elle de refaire une
-Sainte-Alliance; il nous suffirait de jeter un appel, pour que partout
-les peuples opprimés secouassent leur joug, brisassent leurs fers. Ces
-déclamations nous sont connues; elles avaient cours parmi les
-«patriotes» de 1830 et de 1831; ce programme est celui que
-développaient alors, avec accompagnement d'émeutes dans la rue, les
-Lamarque et les Mauguin, celui contre lequel Casimir Périer livrait le
-tragique combat qui lui coûta la vie et lui donna la gloire. C'est en
-triomphant, non sans peine ni péril, de cette politique de propagande,
-que la monarchie de Juillet avait fondé son pouvoir en France, acquis
-son crédit en Europe. On prétendait donc lui arracher le reniement de
-cette ancienne victoire. On voulait qu'après dix ans de règne
-pacifique, bien assise chez elle, considérée de ses voisins, à une
-époque de tranquillité générale, elle arborât subitement ce drapeau de
-révolution qu'elle avait eu le courage d'écarter, dans l'incertitude
-de ses premiers jours, quand tout, chez elle et autour d'elle, était
-trouble et exaltation. Ne voyait-on pas qu'elle y perdrait tout
-d'abord son honneur?
-
-Et pour quel profit? Cette arme de la guerre révolutionnaire
-était-elle aussi efficace, aussi puissante qu'on le prétendait? Quelle
-réalité y avait-il derrière ces menaces déclamatoires? Depuis
-l'époque légendaire de 1792 que l'on évoquait, bien des changements
-s'étaient accomplis chez nous et autour de nous. «En France,
-aujourd'hui, écrivait M. Guizot, le 13 octobre 1840, je crois à la
-violence révolutionnaire, je ne crois pas à l'élan révolutionnaire de
-la nation[475].» Le mot était profond et vrai. Les haines, les
-convoitises, l'esprit de discorde, de révolte et d'anarchie,
-fermentaient toujours dans certains bas-fonds et menaçaient la
-société. Mais un mouvement puissant, général, soulevant le peuple
-entier, le poussant à accomplir par la force, au dedans ou au dehors,
-une grande transformation, on l'eût vainement cherché. Par contre, il
-s'était répandu, dans ce peuple, des préoccupations et des habitudes
-de bien-être qui le rendaient plus que jamais soucieux de sa
-tranquillité, réfractaire aux aventures. La gauche elle-même, cette
-gauche qui criait si fort, était, au fond, fatiguée comme la nation
-entière; il y avait chez elle moins de passion que de routine
-révolutionnaire; elle n'était pas plus en mesure de réaliser ses
-menaces que de tenir ses promesses. Et puis, en Europe, où
-pouvions-nous nous flatter que notre appel à la révolte trouvât écho?
-Au delà du Rhin, on l'a vu, la nation était notre ennemie plus encore
-que les gouvernements. Si les Italiens et les Polonais n'avaient pas
-contre nous les mêmes préventions, les uns étaient «énervés», les
-autres «écrasés[476]», et il n'y avait pas à attendre de ce côté un
-concours considérable. D'ailleurs, à l'étranger, autant qu'en France,
-le sentiment dominant était la lassitude des secousses passées, le
-besoin de repos. M. de Barante ne cessait d'en avertir M. Thiers.
-«Peut-être en 1830, disait-il, la propagande pouvait-elle faire des
-révolutions; aujourd'hui, elle ne ferait que des émeutes et aurait
-contre elle tout ce qui a intérêt à l'ordre public... En somme, il n'y
-a nulle analogie entre le temps présent et les souvenirs de 1792. À
-cet égard, toute illusion serait dangereuse[477].»
-
-[Note 475: Lettre au duc de Broglie. (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 476: Ces expressions sont tirées d'une autre lettre de M.
-Guizot, en date du 17 octobre 1840.]
-
-[Note 477: _Documents inédits._]
-
-Pour être impuissante contre nos ennemis, l'arme de la guerre
-révolutionnaire n'eût pas été inoffensive pour nous-mêmes. Elle
-n'était pas de celles qu'une monarchie, surtout une monarchie
-d'origine récente et encore contestée, pût manier sans risque de se
-blesser, peut-être mortellement. Les passions soulevées eussent, avant
-même de passer la frontière, exigé satisfaction à l'intérieur. La
-France avait grande chance d'être la seule ou tout au moins la
-première victime de la révolution qu'elle aurait tenté de déchaîner
-sur le monde. C'était d'ailleurs la conséquence de nos bouleversements
-successifs et de l'état troublé, instable, où ils avaient réduit notre
-pays, que les grandes émotions, bonnes ou mauvaises, y prenaient
-facilement une forme révolutionnaire. Tout se tournait en
-_Marseillaise_. Les agitateurs politiques le savaient bien; aussi
-étaient-ils à l'affût des diverses émotions, prêts à s'en emparer, à
-les pervertir, pour les faire servir à leurs desseins de renversement.
-Ainsi avaient-ils fait maintes fois des aspirations libérales; ainsi
-cherchaient-ils à faire des susceptibilités patriotiques: perfide
-manoeuvre qui condamnait les hommes d'ordre à paraître combattre les
-sentiments les plus nobles, ici la liberté, là le patriotisme. En
-octobre 1840, à lire les journaux, à considérer la physionomie de la
-population, à entendre ses chants, à assister à ses démonstrations
-diverses, il était de plus en plus manifeste que l'agitation
-républicaine, radicale, démagogique, croissait avec l'agitation
-belliqueuse, qu'elle s'en servait, que toutes deux se mêlaient, et que
-la première tendait à dominer la seconde. Aussi pouvait-on augurer des
-désordres qu'amènerait la guerre elle-même, par ceux que produisait
-déjà la seule menace de cette guerre. Les contemporains avaient bien
-le sentiment du danger[478]. «La guerre est encore le moindre des maux
-que je redoute, disait Henri Heine, le 3 octobre. À Paris, il peut se
-passer des scènes près desquelles tous les actes de l'ancienne
-révolution ne ressembleraient qu'à des rêves sereins d'une nuit
-d'été. Les Français seront dans une mauvaise position, si la majorité
-des baïonnettes l'emporte ici[479].» De Londres, M. Guizot ne pouvait
-s'empêcher d'écrire à M. de Broglie: «Je suis inquiet du dedans plus
-encore que du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit
-révolutionnaire exploitant l'entraînement national[480].» Le _Journal
-des Débats_ disait: «Le travail des factions pour s'emparer de la
-question extérieure et la changer en une question de révolution
-intérieure, est patent... Il faut que le pays le sache: il court en ce
-moment deux dangers, un danger extérieur et un danger intérieur...
-L'agitation des esprits ouvre aux factions une chance inattendue; la
-guerre est un noble prétexte; une révolution est leur but[481].»
-
-[Note 478: Béranger écrivait, le 12 octobre 1840: «Quelques-uns
-veulent la guerre par patriotisme plus ou moins éclairé; beaucoup
-d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au détriment du
-pouvoir actuel.»]
-
-[Note 479: _Lutèce_, p. 126.]
-
-[Note 480: Lettre du 13 octobre 1840.--Quelques semaines plus tard,
-commentant cette idée à la tribune de la Chambre, M. Guizot disait:
-«Je respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il
-s'égare... Mais au sortir des grandes secousses politiques, il reste,
-dans la société, quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement
-national, qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je
-n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit
-révolutionnaire. Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais à tant
-d'époques diverses, ce qui a fait la difficulté de notre situation,
-c'est ce contact perpétuel de l'esprit révolutionnaire et de
-l'entraînement national; c'est l'esprit révolutionnaire essayant de
-s'emparer, de dominer, de tourner à son profit l'entraînement
-national, sincère et généreux.» (Discours du 25 novembre 1840.)]
-
-[Note 481: 6 octobre 1840.]
-
-Après ce long examen, nous pouvons conclure. Nulle chance de s'en
-tenir à une guerre limitée et politique; elle serait forcément
-générale contre toute l'Europe coalisée, gouvernements et peuples;
-elle serait révolutionnaire avec tous les risques et sans les forces
-de la révolution. La France se trouvait donc placée en face de cette
-perspective: l'écrasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'eût été
-1870 et 1871 trente ans plus tôt.
-
-
-XI
-
-Entre la politique belliqueuse, si violemment réclamée par la partie
-bruyante de l'opinion, et la politique pacifique que la situation de
-la France et de l'Europe semblait imposer, le ministère devait
-choisir. Impossible d'éviter ou d'ajourner ce choix. Les événements
-qui se précipitaient en Orient, l'émotion extrême qu'ils soulevaient
-en France, exigeaient qu'un parti fût pris, sans perdre une heure,
-sans laisser la moindre équivoque. M. Thiers le comprenait, et il en
-éprouvait une singulière angoisse. Sa belle humeur, d'ordinaire un peu
-légère et présomptueuse, s'était évanouie. «Si vous saviez, disait-il
-plus tard, de quels sentiments on est animé, quand d'une erreur de
-votre esprit peut résulter le malheur du pays!... J'étais plein d'une
-anxiété cruelle.» Il avait trop d'intelligence pour n'être pas frappé
-du péril manifeste d'une telle guerre. Mais, en même temps, il était
-troublé du tapage des journaux et de l'effervescence de l'opinion.
-Après s'être avancé comme il l'avait fait, reculer ou seulement
-s'arrêter lui semblait difficile. Des motifs d'ordre très-inégal
-agissaient sur lui: d'abord, la susceptibilité patriotique, le
-sentiment que la France ne pourrait laisser le champ libre aux autres
-puissances, sans déchoir; ensuite, l'amour-propre, l'irritation de son
-insuccès, l'excitation d'esprit, suite naturelle de la campagne qu'il
-menait depuis deux mois, le souci de sa popularité et de son renom de
-ministre «national», sa dépendance envers la gauche, un certain goût
-des aventures et la séduction d'un grand rôle militaire. Il cherchait
-d'ailleurs à se persuader qu'il lui suffirait d'armer; que l'Europe
-redoutait trop la guerre pour l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait
-décidés, et qu'elle deviendrait aussitôt très-coulante, si une fois
-nous étions sérieusement menaçants. Quant à l'agitation
-révolutionnaire, il ne la pouvait nier; mais, disait-il, elle était
-inévitable aux approches de toute guerre, et si cette perspective
-suffisait pour nous arrêter, la France serait à la merci de
-l'étranger.
-
-Ces raisons ne rassuraient pas cependant tous les autres ministres. Si
-habitués qu'ils fussent à s'effacer derrière le président du conseil,
-plusieurs d'entre eux se troublaient à la pensée d'une responsabilité
-qui menaçait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus
-pacifiques étaient les ministres de la guerre et de la marine, le
-général Cubières et l'amiral Roussin; le premier disait tout haut,
-trop haut même parfois, que nous ne serions pas prêts avant un an; le
-second, s'autorisant de l'expérience acquise pendant son ambassade à
-Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun fond sur
-l'armée et la flotte du pacha. M. Cousin était aussi fort animé contre
-la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur éloquente[482].
-D'autres se montraient hésitants et mal à l'aise. Dans ces conditions,
-un accord était difficile. «La confusion règne aux alentours du
-cabinet, écrivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les ministres se
-réunissent par groupes et tiennent conseils sur conseils; ils ne
-savent plus ce qu'ils ont à faire et ne peuvent se décider sur
-rien[483].» Ajoutez, pour augmenter le désarroi, que les journaux de
-gauche, informés des divisions du ministère, intervenaient bruyamment
-dans ses délibérations, et lançaient les menaces les plus terribles
-contre «ceux qui faibliraient». Ces menaces n'étaient pas sans effet
-sur le président du conseil; elles le faisaient pencher de plus en
-plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrière.
-Seulement, quand il s'agissait de préciser en quoi elle consisterait,
-son embarras devenait grand. Augmenter les armements en leur donnant
-une publicité comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec
-annonce qu'elle s'opposerait par la force à toute attaque des alliés
-contre l'Égypte, recommencer en Orient une sorte d'expédition d'Ancône
-et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces idées
-étaient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans
-indication de ce que l'on ferait après et du but auquel on tendait. En
-somme, M. Thiers désirait faire quelque chose, mais ne savait pas
-bien quoi[484]. Il n'osait pas avouer aux autres, ni même s'avouer à
-lui-même qu'il marchait à la guerre; mais, sans la vouloir, il
-inclinait à faire ce qui l'y eût conduit fatalement. De tous les
-partis, c'était certainement le plus mauvais.
-
-[Note 482: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-[Note 483: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
-prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 484: «Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a écrit M.
-Duvergier de Hauranne, j'ai interrogé tout le monde, M. Thiers, M. de
-Rémusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas exactement...
-Il reste prouvé pour moi, d'une part, qu'il y avait, au sein du
-cabinet et parmi ceux qui le conseillaient, des avis fort différents,
-et que l'on s'en fiait un peu aux événements pour choisir entre ces
-avis; de l'autre, que, pour ne point déranger une harmonie nécessaire,
-on évitait de s'expliquer à fond.» (_Notes inédites._)]
-
-Ce fut en cet état d'esprit que les ministres se réunirent aux
-Tuileries, pour arrêter définitivement avec le Roi la conduite à suivre.
-Louis-Philippe, à la différence de beaucoup d'autres en cette heure de
-trouble, savait très-nettement ce qu'il voulait et surtout ce qu'il ne
-voulait pas. Nul n'avait été plus animé et plus impétueux, au lendemain
-du 15 juillet. Convaincu que Méhémet-Ali résisterait efficacement et que
-l'union des quatre puissances ne durerait pas, il avait cru sans danger
-et au contraire profitable à la paix, de s'abandonner à sa très-sincère
-irritation et de le prendre de haut avec l'Europe. L'événement lui
-donnant tort, il ne mettait pas son amour-propre à s'obstiner dans son
-erreur; pour s'être trompé une fois, il ne se croyait pas condamné à se
-tromper encore; pour avoir contribué à exciter les esprits, il ne se
-jugeait pas tenu de les suivre jusqu'à l'abîme, mais se faisait au
-contraire un devoir de les en détourner. Dès le début, d'ailleurs, nous
-l'avons vu très-décidé à ne pas se laisser entraîner à la guerre, et
-disposé à surveiller son ministère tout en s'associant à sa politique.
-M. de Rémusat, avec sa finesse accoutumée, avait pénétré le fond de la
-pensée royale; le 21 septembre, il écrivait à un de ses amis: «Notre
-situation avec le Roi est actuellement bonne. Il a du goût pour son
-ministère, quoiqu'il ne lui porte pas une confiance absolue... Il jouit
-de sa quasi-popularité... Cependant, quand il croira la paix
-immédiatement menacée, il nous plantera là; il ne nous le cache guère...
-Il ne prendra pas aisément l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors
-les liens seront brisés en un moment[485].» Ces sentiments de
-Louis-Philippe étaient connus à l'étranger. De Vienne, M. de Metternich
-y faisait directement appel, en passant par-dessus la tête des
-ministres français[486]. À Londres, les amis de la paix y trouvaient une
-raison de se rassurer[487]. Il n'était pas jusqu'à lord Palmerston qui,
-malgré ses préventions, ne fît entrer dans les éléments de sa décision
-la confiance en la sagesse royale, sauf à satisfaire sa haine en donnant
-à cette confiance une forme méprisante qui pût fournir, en France, une
-arme aux ennemis de la monarchie de Juillet[488].
-
-[Note 485: _Documents inédits._]
-
-[Note 486: Cf. entre autres deux lettres du 20 août 1840, adressées au
-comte Apponyi. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 440 et
-441.)]
-
-[Note 487: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
-24 août: «Mon frère m'écrit de Paris que le Roi est très-soucieux de
-conserver la paix et qu'en ce moment il tâte le pouls de la nation, en
-vue de régler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien
-qu'agissant maintenant en union apparente avec Thiers, il n'aurait
-aucun scrupule à résister à sa politique, s'il savait pouvoir compter,
-pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation.» (_The
-Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 300.)]
-
-[Note 488: On racontait à Paris que notre chargé d'affaires à Londres,
-ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'était vu aussitôt
-répondre par lord Palmerston: «Je connais le Roi mieux que vous; il ne
-fera jamais la guerre.» (_Documents inédits._)--Voy. aussi plus haut,
-p. 291, l'incident analogue qui s'était produit entre M. Thiers et M.
-Bulwer.]
-
-Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministère proposa
-de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement à une
-rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hésita pas; il
-s'y refusa formellement, déclarant qu'il «ne voulait pas d'une guerre
-qui serait, en Europe, la lutte d'un contre quatre, et qui
-déchaînerait, en France, la révolution[489]». «Puisque l'Angleterre et
-ses alliés, ajoutait-il, nous déclarent qu'ils limiteront les
-hostilités au développement nécessaire pour faire évacuer la Syrie et
-qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, je ne vois pas qu'il
-y ait là pour nous de _casus belli_. La France n'a point garanti la
-possession de la Syrie à Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin
-d'approuver l'agression des puissances, et encore plus loin de vouloir
-leur prêter aucun appui, ni moral, ni matériel, je ne crois pas que
-son honneur soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait
-seule contre le monde entier, uniquement pour maintenir Ibrahim en
-Syrie. On objecte que les alliés vont attaquer l'Égypte. Nous verrons
-alors ce que nous aurons à faire... Dans l'état actuel des choses,
-nous n'avons qu'à attendre, en regardant bien.» Les ministres
-répondirent par l'offre de leur démission. On eût même dit qu'ils
-saisissaient avec une sorte d'empressement cette occasion de se
-retirer. Il ne leur déplaisait pas sans doute d'échapper à la
-responsabilité de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout
-en gardant aux yeux du pays, le bénéfice de leur attitude patriotique.
-Par contre, autour du Roi, on s'émut de voir ainsi une crise
-ministérielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations
-du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquiétait fort d'être en
-quelque sorte dénoncé au pays, par cette démission des ministres,
-comme n'ayant pas le souci de l'honneur français. «M. Thiers,
-disait-il, va être le ministre national, tandis que je serai le Roi de
-l'étranger!» On paraissait même craindre qu'avec l'excitation des
-esprits et le réveil des passions révolutionnaires, cet événement ne
-fût le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de régicide.
-Aussi de graves représentations, des instances émues furent-elles
-aussitôt adressées de toutes parts à M. Thiers. On le conjura
-d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence fût un peu
-calmée. La Reine, dit-on, daigna faire elle-même appel aux sentiments
-d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gardés
-pour la monarchie de Juillet. L'intervention la plus efficace, en
-cette circonstance, fut celle du duc de Broglie, dont nous avons eu
-plusieurs fois occasion de noter les relations avec le cabinet du 1er
-mars. Un sens très-vif de la fierté nationale et une certaine méfiance
-à l'égard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord incliné vers une
-politique analogue à celle du ministère; mais sa prudence commençait à
-s'alarmer[490]. Aussi, quand M. Thiers menaça de découvrir la royauté
-en donnant sa démission, il l'en détourna vivement. «Voulez-vous donc
-jouer les Espartero et vous faire ramener au pouvoir par une émeute?»
-lui demanda-t-il, et il le pressa de chercher un terrain de
-transaction sur lequel il pût s'entendre avec la couronne. Soit qu'ils
-fussent réellement touchés dans leur sentiment monarchique, soit
-qu'ils n'osassent résister à de telles instances, les ministres
-retirèrent leur démission[491].
-
-[Note 489: _Documents inédits._]
-
-[Note 490: «L'émoi est grand, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot,
-le 3 octobre 1840, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des
-résolutions précipitées: j'y ferai de mon mieux.»]
-
-[Note 491: _Documents inédits._]
-
-Restait à trouver la transaction: ce n'était pas chose facile. Les
-conseils se succédaient sans aboutir, parfois singulièrement
-dramatiques; le souverain et le chef du cabinet y faisaient assaut
-d'éloquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour.
-Tout en s'étant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se
-faisait pas faute de parler fort mal du Roi devant sa petite cour de
-journalistes[492]. Ses propos, parfois outrageants, circulaient de
-bouche en bouche[493], et l'écho s'en trouvait, le lendemain, dans les
-feuilles de centre gauche ou de gauche[494]. Dès le 4 octobre, le
-_Constitutionnel_ donnait à entendre que le premier ministre voulait
-sauver l'honneur de la France, mais qu'il rencontrait un obstacle dans
-la royauté. Les jours suivants, cette polémique continua, en
-s'aggravant[495]. Il en résultait pour le prince une situation assez
-dangereuse. «J'admire son courage, écrivait alors Henri Heine; avec
-chaque heure qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment national
-froissé s'accroît le danger qui menace le trône bien plus terriblement
-que tous les canons des alliés[496].» Mais si Louis-Philippe se voyait
-dénoncé par les journaux aux colères des patriotes, il ne lui
-échappait pas que, d'un autre côté, la réaction pacifique était de
-jour en jour plus étendue, quoique encore un peu timide et
-silencieuse. Il sentait que cette réaction se tournait vers lui et
-attendait tout de sa sagesse et de sa fermeté. M. Villemain exprimait
-la pensée de beaucoup, quand il écrivait à M. Guizot: «La paix depuis
-dix ans est une force acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et
-son action personnelle doivent servir encore à la maintenir.» Des
-hommes politiques, des financiers, des industriels, des généraux même
-accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de l'État de préserver
-la France du péril auquel l'exposait la témérité du cabinet. «La
-guerre n'est pas populaire», venait lui dire un député, et celui-ci y
-mettait même une insistance si peu vaillante, que Louis-Philippe
-répondait sévèrement: «S'il faut la faire, la guerre sera
-populaire[497].» C'est que ce prince, tout ami de la paix qu'il fût,
-ne goûtait pas certains des sentiments qui faisaient repousser la
-guerre. «Vous me trouvez trop pacifique, disait-il à ses ministres. Eh
-bien! je le suis encore moins que le pays. Vous ne savez pas jusqu'où
-la pacificomanie conduira ce pays-ci[498].»
-
-[Note 492: _Ibid._]
-
-[Note 493: Nous lisons dans une lettre de M. Quinet, en date du 24
-octobre 1840: «M. Thiers prétend avec ses amis que Louis-Philippe
-fait, en se levant, sa prière comme il suit: «Mon Dieu, accordez-moi
-la platitude quotidienne.» (_Correspondance de Quinet._)]
-
-[Note 494: On lisait, à cette époque, sur le journal que l'une des
-princesses royales écrivait pour le prince de Joinville: «M. Thiers
-n'a pas insisté sur sa démission, mais ses journaux, pendant ce temps,
-jouent un singulier jeu: ils insinuent qu'il est en dissentiment avec
-la couronne, qu'il défend inutilement les intérêts nationaux contre le
-système de la paix à tout prix, et mettent désormais leur assistance à
-la condition d'une déclaration de guerre. Tout ceci ne présage rien de
-bon. J'y vois, Dieu veuille que je me trompe! la contre-partie de
-l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilité
-dont la guerre le chargerait, n'ose ouvertement la poser comme
-question de cabinet, et cependant il ne serait pas fâché de sauver sa
-popularité en rejetant sur le Roi les sages résolutions que l'opinion
-violente de la presse exaltée traite de lâcheté.» (_Revue
-rétrospective._)]
-
-[Note 495: Nous lisons, par exemple, dans le _Courrier français_ du 8
-octobre: «L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un grand
-avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut, il le peut. Ici, il n'y a
-pas un acte de résolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille
-arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de
-délibérations. Le gouvernement, tiraillé par deux influences
-contraires, épuise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de
-séve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq à six
-heures par jour, et sont presque toujours une bataille sans victoire.
-Il semble qu'un mauvais génie s'étudie à ne permettre que des
-enfantements qui sont des avortements.»]
-
-[Note 496: _Lutèce_, p. 130.]
-
-[Note 497: Journal écrit par une des princesses royales pour le prince
-de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 498: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-Cette lutte entre le Roi et le ministre ne pouvait se prolonger
-indéfiniment. L'incertitude était trop pénible à tous. «Une décision,
-une décision à tout prix, tel est le cri du peuple entier», écrivait
-alors un spectateur[499]. Sous la pression de l'impatience générale et
-du péril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution,
-acceptée à la fois des deux parties. Elle consistait à abandonner la
-Syrie à la fortune de la guerre, mais en déclarant à l'Europe que la
-France n'admettrait pas qu'il fût touché à l'Égypte. Le duc de
-Broglie, qui avait suggéré cette solution, semblait s'être inspiré de
-la conduite suivie par l'Angleterre en 1823: alors, tout en nous
-laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait posé
-un _casus belli_ pour le cas où notre intervention s'étendrait en
-Portugal. Cette sorte d'_ultimatum_ de la politique française fut
-formulé dans une note expédiée, le 8 octobre, à nos ambassadeurs près
-les quatre puissances: les termes en sont intéressants à connaître,
-car notre diplomatie ne devait jamais s'en départir. «La France,
-lisait-on dans cette note, se croit obligée de déclarer que la
-déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une
-atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la
-guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent
-séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'Égypte;
-mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence
-de Méhémet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Disposée à prendre
-part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double
-garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se
-borne, dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait
-consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à
-Constantinople. Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs
-des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en
-ce point nous ne les trouverions pas en désaccord avec nous. Nous
-regretterions ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne
-saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le
-maintien de l'équilibre européen. La France espère qu'on approuvera en
-Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son
-désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer, en
-Orient, à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir
-l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes
-puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale
-ambition[500].» Le fond était net: mais la forme était modérée.
-Plusieurs des ministres avaient demandé d'abord que le _casus belli_
-fût formulé d'une façon plus agressive. Mais, au moment même où le
-conseil délibérait, lord Granville, informé de ce qui s'y passait et
-désireux de seconder les amis de la paix, était venu trouver M. Thiers
-pour lui faire des déclarations rassurantes sur les conséquences de la
-déchéance. «Les puissances, lui avait-il dit formellement, ne veulent
-pas pousser les choses jusqu'au bout.» Rendant compte, le 8 octobre, à
-lord Palmerston de sa démarche, l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait:
-«La conséquence de cette communication a été plus de modération dans
-les termes de la note[501].»
-
-[Note 499: Lettre de Henri Heine, en date du 7 octobre 1840.
-(_Lutèce_, p. 128.)]
-
-[Note 500: Le texte entier de cette note est inséré dans les _Pièces
-historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
-
-[Note 501: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
-
-On conçoit les raisons qui avaient permis au Roi et à M. Thiers,
-malgré leurs vues si opposées, de se réunir sur ce terrain nouveau.
-Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mérite de ne pas
-laisser toute liberté aux autres puissances: pour n'être pas formulé
-expressément et offensivement, le _casus belli_ était posé sans
-équivoque; sans doute il ne portait que sur l'Égypte, mais ce n'était,
-de notre part, l'abandon d'aucune position antérieurement prise; comme
-l'écrivait, à ce propos, M. Thiers lui-même, «le gouvernement français
-avait toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne
-résidait pas, à ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins
-considérable des territoires que conserveraient le sultan et le
-pacha[502]. Quant à Louis-Philippe, il voyait, dans cette note,
-l'avantage, sinon de supprimer toutes les chances de guerre, du moins
-de les diminuer notablement; le champ des aventures se trouvait
-circonscrit. Et puis n'était-il pas garanti contre le risque de voir
-se réaliser le _casus belli_ posé, puisque les puissances déclaraient
-n'avoir aucune intention d'exécuter la déchéance contre Méhémet-Ali?
-Or le Roi n'était pas homme à refuser à la France le plaisir de mettre
-la main sur le pommeau de son épée, s'il avait assurance qu'elle ne
-serait pas ainsi sérieusement exposée à la tirer du fourreau.
-
-[Note 502: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, en date du 10 octobre
-1840. (_Documents inédits._)]
-
-En même temps que cette attitude était arrêtée, le Roi et son
-ministère s'accordèrent aussi pour prendre quelques mesures
-importantes. La première fut la convocation des Chambres pour le 28
-octobre: c'était faire entrevoir la possibilité de déterminations
-graves, notamment en ce qui concernait le développement de nos
-armements; mais c'était aussi donner satisfaction aux conservateurs,
-qui accusaient, depuis quelque temps, M. Thiers, de jouer au
-dictateur, de substituer les journaux au parlement et de s'imposer par
-ce moyen à la couronne[503]. L'autre mesure fut le rappel, dans les
-eaux de Toulon, de l'escadre du Levant, alors dans le golfe de
-Salamine: d'une part, si les événements devaient tourner à la guerre,
-il paraissait plus avantageux d'avoir nos forces maritimes, au bout du
-télégraphe, pour les lancer partout où leur action serait jugée utile;
-d'autre part, en éloignant nos vaisseaux du théâtre où opéraient ceux
-de l'Angleterre, on évitait que la politique de la France et la paix
-du monde fussent à la merci d'une querelle de matelots, querelle que
-l'excitation des deux marines pouvait justement faire craindre. La
-décision était donc sage: toutefois, au moment où elle fut prise, elle
-avait une apparence de reculade: il n'en fallait pas tant pour fournir
-prétexte aux attaques de la presse et produire dans le public «une de
-ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le pouvoir,
-même quand il a raison[504]».
-
-[Note 503: Dans la seconde moitié de septembre, le _Journal des
-Débats_ et la _Presse_ avaient souvent réclamé la réunion du
-parlement, et c'étaient alors les journaux ministériels qui la
-repoussaient. On racontait que M. Thiers avait répondu au Roi, la
-première fois que celui-ci avait parlé de convoquer les Chambres:
-«Mais les Chambres, c'est la paix!»]
-
-[Note 504: Expressions de M. Guizot.]
-
-
-XII
-
-Les ministres anglais étaient réunis en conseil, quand leur parvint la
-note du 8 octobre. Ils furent agréablement surpris de la trouver si
-modérée: le fracas de nos manifestations belliqueuses leur avait fait
-attendre tout autre chose. Cet étonnement ne laissait même pas que de
-se traduire par un sourire légèrement railleur. Nous leur faisions un
-peu l'effet d'une montagne qui accouche d'une souris[505]. Toutefois,
-ils n'écoutèrent pas lord Palmerston, qui arguait de notre modération
-pour pousser plus loin ses avantages, et qui parlait déjà de réduire
-Méhémet-Ali à l'Égypte viagère: ils repoussèrent «ce marchandage»,
-plus digne «d'un colporteur que d'un homme d'État[506]», et
-arrêtèrent, au contraire, qu'il serait répondu au gouvernement
-français sur «un ton conciliant». Cette décision fut prise le 10
-octobre. Lord Palmerston, habitué à n'agir qu'à sa tête, chercha à en
-éluder ou tout au moins à en ajourner l'exécution. À ceux qui le
-pressaient, il répondait qu'on allait prochainement recevoir la
-nouvelle de l'évacuation totale de la Syrie et qu'on serait alors en
-meilleure situation pour négocier. Il fallut l'intervention de la
-Reine elle-même, toujours conseillée par le roi des Belges[507], pour
-décider enfin l'obstiné et impérieux ministre à faire quelque
-chose[508]. Le 15 octobre, il expédia, de plus ou moins bonne grâce,
-à lord Ponsonby des instructions l'invitant à «recommander fortement
-au sultan», au cas où Méhémet-Ali se soumettrait, «non-seulement de le
-rétablir comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi l'investiture
-héréditaire de ce pachalik[509]». Communication de ces instructions
-fut aussitôt donnée au gouvernement français; le cabinet anglais lui
-montrait par là le compte qu'il tenait des désirs et aussi des menaces
-contenus dans la note du 8 octobre.
-
-[Note 505: M. Charles Greville, dans son journal, à la date du 10
-octobre, constate cette surprise des ministres anglais à la réception
-d'une note si «modérée» et si «terne». «J'allai trouver immédiatement
-Guizot, ajoute-t-il, et je lui dis que la réception de la note avait
-changé très-heureusement les choses, qu'elle avait causé une
-très-grande satisfaction, mais que les ministres n'étaient
-certainement pas préparés à une communication si modérée. Il rit,
-haussa les épaules et dit qu'il ne pensait pas qu'ils fussent plus
-étonnés que lui, qu'on avait été plus loin qu'il n'était besoin, que
-lui-même, si désireux qu'il fût de la paix, n'aurait jamais pu se
-décider à aller jusque-là. Il ne me cacha pas et même me dit en
-propres termes qu'il trouvait cela peu honorable, en désaccord criant
-avec le langage tenu antérieurement et avec tant de fastueux
-préparatifs. Je lui répondis que je ne comprenais pas, en effet,
-comment une telle note pouvait émaner des mêmes gens que toutes les
-menaces que nous avons naguère entendues, et j'ajoutai que M. Thiers,
-malgré tout son savoir-faire, aurait quelque difficulté à défendre à
-la fois, devant les Chambres, sa note et ses armements. Guizot ne
-paraissait pas du tout chagrin à l'idée que Thiers s'était mis dans
-une mauvaise passe, mais il était très-mécontent de la figure faite
-par la France.» (_The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 336,
-337.)--Le 17 octobre, la princesse de Metternich notait sur son
-journal que l'on venait de recevoir de M. Thiers une dépêche «si
-conciliante que M. de Sainte-Aulaire lui-même en avait paru surpris».
-(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 419.)]
-
-[Note 506: Expressions de M. Charles Greville.]
-
-[Note 507: M. Greville disait alors du roi Léopold qu'il était «fou de
-frayeur».]
-
-[Note 508: _The Greville Memoirs_, t. II, p. 336 à 340.]
-
-[Note 509: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Si l'on pouvait ainsi apercevoir quelques symptômes de détente dans la
-politique des cabinets étrangers, par contre, aucun apaisement ne se
-produisait, en France, dans la partie remuante et parlante de
-l'opinion. L'agitation belliqueuse y prenait un caractère de plus en
-plus ouvertement révolutionnaire. Les violences factieuses de la
-presse dépassaient toute mesure. Le _Journal des Débats_ n'exagérait
-pas, quand il s'écriait, le 13 octobre: «Qu'on lise les journaux
-radicaux, ceux de Paris et des départements! Y a-t-il encore des lois,
-une charte, une monarchie, une France? Y a-t-il un gouvernement? Ou
-bien sommes-nous déjà en pleine anarchie? De tous côtés, ce sont des
-exaltations furieuses, un incroyable débordement de passions qui ne
-connaissent plus de frein. Quiconque est soupçonné d'être favorable à
-la paix, on le dénonce comme un traître, un lâche, un ennemi de la
-France, et ce sont les journaux ministériels eux-mêmes qui donnent ce
-scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La Charte, on déclare
-tout haut qu'on ne s'en inquiète pas. La royauté, on l'insulte sans
-mesure, sans pudeur. Les Chambres, on les menace; on leur montre en
-perspective la colère du peuple... Le parti révolutionnaire parle en
-maître... Voilà comment se préparent par les violences de la parole
-les violences de l'action!» À cette même date, dans un pamphlet
-intitulé: _Le pays et le gouvernement_, M. de Lamennais employait
-toutes les ressources de sa rhétorique, si étrangement mélangée de
-colère et de pitié, à exaspérer le pauvre contre le riche, le
-prolétaire contre la société, comme si la perspective d'une guerre
-étrangère l'eût encouragé à provoquer en même temps une guerre
-sociale[510]. Ces excitations produisaient leur effet. À Paris et dans
-beaucoup de villes de province, la rue prenait un aspect sinistre;
-chants, cris, promenades, manifestations diverses, tout présageait
-l'émeute. Le 12 octobre, il fallut disperser par la force un
-rassemblement formé devant le ministère de la guerre. D'autres
-tentatives de désordre se produisaient dans les départements. Aussi,
-pendant que le _National_ se félicitait que la «Révolution eût repris
-son énergie», le _Journal des Débats_ s'écriait, épouvanté: «Je ne
-sais quel air de révolution s'est répandu sur tout le pays[511].»
-
-[Note 510: Cette publication excita la plus vive indignation chez les
-gens d'ordre. M. de Viel-Castel écrivait sur son journal, à la date du
-13 octobre: «C'est une des productions les plus atroces qui aient paru
-depuis Babeuf.» (_Documents inédits._)--Nous lisons dans le journal
-écrit par l'une des princesses royales: «M. de Lamennais a lâché une
-brochure, véritable hurlement d'une bête enragée impatiente de se
-jeter sur tout l'ordre social.» (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 511: Articles du 12 et du 15 octobre 1840.]
-
-Mais plus l'anarchie se montrait à nu, plus elle faisait peur et
-horreur. À mesure que les belliqueux de 1840 trahissaient leur
-ressemblance avec ceux de 1831, le parti de la résistance se
-retrouvait, lui aussi, animé des sentiments qui l'avaient autrefois
-jeté dans les bras de Casimir Périer, et cherchait sous quel chef il
-pourrait recommencer le même combat contre le même ennemi. Pour ne pas
-faire encore autant de bruit que les prétendus patriotes, ces
-pacifiques étaient néanmoins bien revenus de leur première timidité.
-On en pouvait juger par l'énergie vraiment désespérée avec laquelle le
-_Journal des Débats_ sonnait le tocsin de la royauté, de la patrie, de
-la société en péril. À ce bruit, les bourgeois se réveillaient; la
-crainte leur donnait du courage: ils ne se sentaient plus seuls, et,
-osant parler à leur tour «des volontés de la nation», ils signifiaient
-très-haut qu'elle repoussait la guerre.
-
-Entre ces deux courants, qui se heurtaient si violemment, la situation
-de M. Thiers devenait de plus en plus fausse. Il ne pouvait inspirer
-confiance à la réaction pacifique; celle-ci se faisait contre lui, le
-craignait, le maudissait, avec excès même, car elle s'en prenait à lui
-non-seulement de ses fautes, qui étaient grandes, mais de tous les
-malheurs d'une situation dont il n'était pas seul responsable. D'autre
-part, si aventureux que fût le ministre, il ne pouvait être davantage
-l'homme du mouvement belliqueux: il n'était pas assez décidé à faire
-bon marché de la sécurité du pays et de l'avenir de la monarchie.
-Vainement déployait-il tout son art à caresser les journalistes, les
-gardant longtemps dans son cabinet, leur prodiguant ses confidences,
-les recevant à sa table, il était visible que ce jeu était à bout. Des
-grondements menaçants se faisaient entendre dans la presse de gauche,
-naguère ministérielle. Quant aux feuilles radicales qui tendaient de
-plus en plus à prendre la tête du parti de la guerre, il y avait
-longtemps qu'elles maltraitaient le ministre du 1er mars comme un
-simple conservateur. La révolution, à les entendre, aimait mieux un
-adversaire déclaré qu'un enfant bâtard qui n'appelait sa mère qu'aux
-jours des dangers personnels et la reniait quand son ambition était
-satisfaite[512].
-
-[Note 512: M. Edgar Quinet écrivait, dans une de ses lettres, le 14
-octobre 1840: «Le ministère ruse, faiblit, atermoie... Quelle affreuse
-et infâme comédie!»]
-
-Cette double attaque du dedans, s'ajoutant aux embarras et aux périls
-du dehors, faisait plus que jamais désirer à M. Thiers et à ses
-collègues de s'en aller[513]. Le duc de Broglie, bien placé pour
-connaître le fond des coeurs, écrivait à M. Guizot: «Le cabinet ne
-demande pas mieux que de se retirer. Le gros des ministres trouve la
-charge trop lourde, et leur chef sera charmé de passer le fardeau à
-d'autres, en gardant la popularité pour lui[514].» Telle avait déjà
-été la tactique de M. Thiers en 1836. On eût dit qu'au pouvoir, sa
-préoccupation principale fût de soigner sa sortie, et que le ministre
-s'inquiétât avant tout de la figure que pourrait faire, le lendemain,
-le député de l'opposition. En 1840, il tenait à ce que sa retraite
-parût celle, non d'un présomptueux maladroit qui recule, impuissant et
-effrayé, devant les difficultés qu'il a soulevées, mais d'un patriote
-auquel la lâcheté d'autrui ne permet pas de défendre jusqu'au bout
-l'honneur national. Être l'homme qui jette son pays dans une guerre
-désastreuse, c'est une effroyable responsabilité; mais avoir voulu une
-guerre qui ne se fait pas peut fournir l'occasion d'une pose
-flatteuse.
-
-[Note 513: Dès le 9 octobre, M. Thiers avait écrit à M. de
-Sainte-Aulaire: «Je ne serai point un obstacle à la paix et je me
-retirerai de grand coeur pour la rendre moins difficile.» (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 514: Lettre du 19 octobre 1840. (_Documents inédits._)]
-
-D'ailleurs l'accord momentané qui s'était conclu sur la note du 8
-octobre n'avait pas supprimé toutes les causes de dissidence entre le
-Roi et son ministre. À peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que
-cette dissidence réapparaissait. M. Thiers voulait pousser plus avant
-encore les préparatifs militaires; dès le 9 octobre, il écrivait à M.
-Guizot: «La position s'aggravant d'heure en heure, les armements doivent
-être accélérés en proportion. Nous demanderons aux Chambres cent
-cinquante mille hommes sur la classe de 1841; nous les demanderons par
-anticipation: notre chiffre sera alors de six cent trente-neuf mille
-hommes. Les bataillons mobiles de garde nationale seront organisés sur
-le papier. Et si un moment vient où le coeur de la nation n'y tienne
-plus, devant un acte intolérable, devant une des cent éventualités de la
-question, nous nous adresserons aux Chambres et au Roi, et ils
-décideront[515].» Précisant davantage son arrière-pensée, M. Thiers
-ajoutait: «La France, une fois son armement complété, fera certainement
-la guerre, si la conférence n'accorde pas à Méhémet plus que le
-traité[516].» Il ne faisait pas mystère de son dessein aux gouvernements
-étrangers, et donnait à entendre à lord Granville que «la guerre était
-inévitable, si les quatre puissances, au moment de l'arrangement
-définitif entre Méhémet et le sultan, refusaient d'accorder quelque
-chose à la France[517].» Louis-Philippe, au contraire, arguant des
-dispositions conciliantes manifestées par les alliés, de l'égard qu'ils
-avaient au _casus belli_ implicitement posé dans la note du 8 octobre,
-et notamment des instructions envoyées, le 15 octobre, à lord Ponsonby,
-répugnait à de nouveaux armements qui avaient, à ses yeux, le double
-inconvénient d'exciter encore en France l'effervescence des esprits et
-de paraître provoquer l'étranger. Tout ce qui lui revenait d'ailleurs
-d'Angleterre, d'Allemagne, les renseignements que lui transmettait le
-roi des Belges, lui montraient que ces armements seraient pris par les
-puissances comme une menace à laquelle elles répondraient par une menace
-contraire. Mieux valait, à son avis, attendre dans une attitude froide
-et digne. Mais c'était précisément cette expectative immobile que ne
-permettait pas aux ministres l'opinion dont ils dépendaient[518]. Il
-était donc visible que le Roi et son cabinet obéissaient à des
-inspirations absolument opposées et qu'entre eux le désaccord éclaterait
-au premier incident.
-
-[Note 515: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 516: Cité par M. Duvergier de Hauranne dans un écrit publié, en
-1841, sur la _Politique extérieure de la France_.]
-
-[Note 517: Dépêche de lord Granville du 15 octobre. (_Correspondence
-relative to the affairs of the Levant._)]
-
-[Note 518: Tel était même le désir des ministres de «faire quelque
-chose», que les idées les plus étranges traversèrent alors le cerveau
-de certains d'entre eux. Ainsi fut-il question d'une entreprise
-éventuelle de la flotte sur les îles Baléares, dont la France se
-serait brusquement saisie pour assurer ses communications avec
-l'Algérie et faire échec à l'influence anglaise, alors dominante en
-Espagne. Contre un État avec lequel nous ne nous trouvions pas en
-guerre et qui était même absolument étranger au conflit oriental, un
-tel coup de main eût été d'un forban plutôt que d'un gouvernement
-civilisé. Mais le souvenir de l'expédition d'Ancône avait quelque peu
-altéré la notion du droit des gens, et depuis que les orateurs de la
-coalition s'étaient complu à opposer cet exemple de l'énergie de
-Périer aux défaillances des ministres du 15 avril, le désir de refaire
-n'importe où une «anconade» était devenu pour certains esprits une
-véritable obsession. Si peu que le projet ou le rêve de mettre la main
-sur les Baléares ait occupé le cabinet français, il transpira
-cependant au dehors; le gouvernement anglais en fut informé et
-s'empressa d'avertir le gouvernement espagnol. (BULWER, t. II, p. 301
-à 308.) On aurait quelque peine à attribuer une idée si bizarre aux
-membres ou même seulement à l'un des membres du ministère du 1er mars,
-si l'on n'avait sur ce point un aveu formel. Quelques semaines plus
-tard, le 3 décembre, en pleine Chambre des députés, le comte Jaubert
-s'exprimait ainsi: «La flotte de Toulon! Qui vous a dit que nous n'en
-voulions rien faire? Nous voulions en faire quelque chose. (_On rit._)
-Nous n'avons pas eu le temps, vous le savez bien. La flotte, à Toulon,
-était plus menaçante pour l'Angleterre que partout ailleurs; car à
-Toulon elle dominait les îles Baléares: ce gage... (_Exclamations aux
-centres. Agitation prolongée_), ce gage du retour de notre armée
-d'Afrique, s'il devenait nécessaire. Vous avez tort de vous récrier.
-J'ai commencé par dire que d'autres n'étaient pas responsables et de
-mes paroles et de mes pensées personnelles.» Devant l'effet fâcheux
-produit par cette révélation, un autre ministre du 1er mars, M.
-Vivien, chercha, dans la même séance, à en réduire la portée. «Oui,
-messieurs, dit-il, on prévoyait que, dans le cas d'une collision, une
-autre puissance voudrait s'emparer des Baléares, et la flotte était
-destinée à les protéger.» Les journaux de Londres firent naturellement
-grand tapage de l'indiscrétion du comte Jaubert. Le _Constitutionnel_
-leur répondit qu'il avait été question «non d'occuper les Baléares,
-mais de les protéger contre quelqu'une de ces entreprises de corsaire
-dont la marine anglaise était coutumière».]
-
-Telle était la situation quand, le 15 octobre, à six heures du soir,
-au moment où la voiture royale passait sur le quai des Tuileries, une
-forte explosion se fit entendre: la voiture fut enveloppée d'un nuage
-de fumée. Un homme, accroupi au pied d'un réverbère, venait de tirer
-un coup de carabine sur le Roi. L'arme, trop chargée, ayant éclaté,
-personne n'avait été atteint dans la voiture: seuls deux valets de
-pied et l'un des gardes nationaux de l'escorte se trouvaient
-légèrement blessés. L'assassin, dont la main était mutilée, ne chercha
-pas à s'enfuir. «Votre nom? lui demanda-t-on.--Conspirateur.--Votre
-profession?--Exterminateur des tyrans.--Ne vous repentez-vous pas?--Je
-ne me repens que de n'avoir pas réussi. Maudite carabine! Je le tenais
-pourtant bien, mais je l'avais trop chargée.» Et le misérable
-s'impatientait qu'on ne s'occupât pas assez vite de ses blessures: «On
-aurait, dit-il, le temps de mourir avant d'être pansé.» Ce nouveau
-régicide s'appelait Darmès; frotteur de son état, fanatique dépravé et
-grossier, il avait dissipé son petit avoir dans la débauche et était
-affilié aux sociétés communistes[519].
-
-[Note 519: Traduit devant la Cour des pairs, Darmès fut condamné à
-mort, le 29 mai 1841, et exécuté le 31.]
-
-Si habituée que fût, hélas! la France à de semblables crimes, l'effet
-produit par l'attentat de Darmès fut immense. «À la lettre, cette
-nouvelle a consterné Paris, écrivait un témoin. Le parti de l'anarchie
-a eu lui-même un instant de stupeur qui lui a fermé la bouche.... Où
-allons-nous? Chacun se le demande, et la seule réponse que chacun
-puisse faire, c'est que jamais nous n'avons été si malades depuis dix
-ans[520].» On eût dit que bien des gens, naguère distraits ou
-aveuglés, entrevoyaient à la lueur sinistre de ce coup de feu, comme
-dans une nuit sombre subitement déchirée par un éclair, la révolution
-qui s'avançait, hideuse, menaçante. C'est que le danger avait pris,
-pour ainsi dire, une forme matérielle, tangible, la seule qui touchât
-les esprits vulgaires. L'inquiétude, qui, chez beaucoup, avait été
-jusque-là incertaine et latente, se précisa et fit explosion. Avec
-l'énergie irritée que l'effroi donne par moments à ces masses
-conservatrices, d'ordinaire inertes et molles, un cri de réprobation
-s'éleva contre la politique qui avait conduit le pays à une telle
-extrémité. Du coup, la paix eut cause gagnée, et le ministère fut
-condamné[521]. Vainement celui-ci chercha-t-il à désarmer les colères,
-en ordonnant tardivement, le 19 et le 20 octobre, des perquisitions,
-des visites domiciliaires, des saisies et des poursuites contre les
-auteurs de plusieurs publications démagogiques, entre autres contre M.
-de Lamennais; il y gagna seulement de faire crier les radicaux, sans
-retrouver la confiance définitivement perdue des conservateurs.
-
-[Note 520: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
-prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 521: M. Duchâtel, arrivé à Paris le 17 octobre, constatait
-aussitôt ce double résultat dans une lettre à M. Guizot, en date du 19
-octobre. (_Mémoires de M. Guizot._)--Voy. aussi une lettre écrite au
-même M. Guizot, le 18 octobre, par M. de Lavergne, alors attaché à M.
-de Rémusat; M. de Lavergne déclarait que «l'attentat de Darmès avait
-hâté la maturité d'une situation déjà fort avancée.» (_Revue
-rétrospective._)--M. de Rémusat, de son côté, écrivait, non sans
-amertume, à un de ses amis, le 17 octobre: «Beaucoup de gens, fort
-susceptibles naguère sur la question d'honneur national, sont charmés
-de trouver dans la crainte de l'anarchie un prétexte pour se
-refroidir.» (_Documents inédits._)]
-
-Aux Tuileries, la première impression produite par ce nouvel attentat,
-avait été, naturellement, très-douloureuse. «Le Roi est d'une profonde
-tristesse, écrivait une des princesses. Voir se rouvrir une carrière
-de crimes qu'on croyait fermée! Être ainsi frappé d'impuissance et
-d'ignominie devant l'étranger, quand ce ne serait pas trop de tout
-l'ascendant que pourrait avoir la France unie et calme! Je vous le
-répète, pour ce motif et d'autres que vous savez mieux que moi, le Roi
-est navré au fond du coeur. La pauvre Reine fait pitié; elle a trouvé
-des accents de reconnaissance pour remercier Dieu de cette nouvelle
-marque de protection dont il couvre les jours du Roi. Mais cette
-pieuse effusion ne peut être aujourd'hui le sentiment dominant de son
-âme. Le serrement douloureux qui l'oppresse et amène sans cesse des
-larmes au bord de ses paupières, est visible à tous les regards. Elle
-n'a plus de sommeil[522]...» Louis-Philippe, cependant, avait trop
-conscience de ses devoirs de souverain pour s'abandonner à de stériles
-gémissements. Avec son habituel coup d'oeil, il aperçut tout de suite
-l'effet produit sur l'opinion, l'impulsion décisive donnée à la
-réaction pacifique et conservatrice, et il en conclut que désormais il
-ne serait plus livré sans appui aux clameurs de l'opposition, s'il
-rompait avec M. Thiers sur la question de guerre. Sans doute, quelques
-amis le détournaient encore de se découvrir, de prendre sur lui
-l'impopularité d'une semblable rupture; ils l'engageaient à laisser
-son ministre aux prises avec des difficultés dont il ne pourrait
-sortir, et à s'en rapporter aux Chambres, qui n'y manqueraient pas, du
-soin de le jeter bas[523]. Mais cette attente, si elle épargnait des
-ennuis au Roi, aggravait les périls du pays; pendant ce délai,
-risquaient de se produire au dehors telles complications, au dedans
-tels désordres, dont les conséquences pouvaient être graves,
-irréparables. N'était-ce pas, dès lors, pour la couronne, le cas
-d'intervenir, sans préoccupation mesquine et craintive de sa propre
-responsabilité? Louis-Philippe en jugea ainsi. Il crut que
-non-seulement la France conservatrice, mais que l'Europe pacifique
-comptait sur lui, et son parti fut tout de suite arrêté, sans
-hésitation, sans équivoque. D'ailleurs, à ce moment même, il recevait
-des encouragements du côté où sans doute il en attendait le moins: ce
-fut en effet l'un des membres du cabinet qui vint le trouver pour lui
-dire: «Renvoyez-nous, Sire, il est temps; nous ne pouvons plus rien,
-et nous empêchons tout[524].» Louis-Philippe ne cacha pas sa
-résolution aux chefs du parti conservateur. L'un d'eux, M. Duchâtel,
-étant allé le 18 octobre à Saint-Cloud, rendit ainsi compte de sa
-visite, le lendemain, à M. Guizot: «J'ai causé longtemps avec le Roi;
-l'attentat ne l'a pas troublé; il est ferme, décidé. Il a la tenue que
-vous lui avez vue dans ses bons jours... Il m'a dit que ses ministres
-paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se
-détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à la
-main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son
-espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult,
-vous, moi, Villemain, etc. En résumé, le Roi sent que le cabinet ne
-peut plus aller; il est décidé à s'en séparer à la première
-occasion[525].»
-
-[Note 522: Journal écrit pour le prince de Joinville. (_Revue
-rétrospective._)]
-
-[Note 523: M. de Metternich, bien que fort animé contre M. Thiers et
-déclarant que «l'Europe jetait contre lui un cri d'indignation»,
-croyait cependant «nécessaire de le conserver dans son poste actuel»,
-et il ajoutait: «C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber;
-toute autre chute serait un danger évident, et pour la France, et pour
-l'Europe.» (Dépêche au comte Apponyi, du 23 octobre 1840. _Mémoires de
-M. de Metternich_, t. VI, p. 487, 488)]
-
-[Note 524: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 100, et _Notice sur M.
-Duchâtel_, par M. VITET.--Ce ministre était probablement M. Cousin.
-Depuis quelque temps, il laissait clairement voir son désir de s'en
-aller; un jour où l'on discutait sur les périlleuses complications de
-la crise extérieure, il s'était penché vers M. de Rémusat et lui avait
-dit à mi-voix: «Ne trouvez-vous pas que j'aurais mieux fait d'achever
-mon mémoire sur Olympiodore?»]
-
-[Note 525: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Cette occasion ne tarda pas. On se rappelle que les Chambres avaient
-été convoquées pour le 28 octobre. Force était de préparer un discours
-du trône. Chez les pacifiques comme chez les belliqueux, on attendait
-ce document avec une curiosité anxieuse. Les journaux de gauche, fort
-mécontents de la note du 8 octobre, dont le texte venait de leur être
-révélé par un journal anglais[526], signifiaient à M. Thiers qu'il lui
-fallait réparer cette faiblesse en faisant tenir à la couronne un
-langage énergique[527]. Mais Louis-Philippe n'était pas d'humeur à
-laisser proclamer, sous son nom et par sa bouche, une politique qui ne
-serait pas la sienne. Le 20 octobre, M. de Rémusat apporta au conseil
-et lut devant le Roi le projet de discours qu'il avait rédigé d'accord
-avec ses collègues. Après avoir rappelé le traité du 15 juillet et les
-armements de la France, il ajoutait: «Les événements qui se pressent
-pourraient amener des complications plus graves. Les mesures prises
-jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il
-importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour
-lesquelles le concours des deux Chambres est nécessaire. Elles
-penseront, comme moi, que la France, qui n'a pas été la première à
-livrer le repos du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à
-agir, le jour où elle croirait l'équilibre européen sérieusement
-menacé.» Le projet se terminait ainsi: «Vous voulez, comme moi, que la
-France soit grande et forte. Aucun sacrifice ne vous coûterait pour
-lui conserver, dans le monde, le rang qui lui appartient. Elle n'en
-veut pas déchoir. La France est fortement attachée à la paix, mais
-elle ne l'achèterait pas à un prix indigne d'elle, et votre Roi, qui a
-mis sa gloire à la conserver au monde, veut laisser intact à son fils
-ce dépôt sacré d'indépendance et d'honneur national que la révolution
-française a mis dans ses mains.» Sauf cette dernière invocation à la
-révolution, mise là pour satisfaire la gauche, ce langage était mesuré
-et digne. Il n'en donnait pas moins à l'opinion comme à notre
-diplomatie une orientation belliqueuse: c'était l'attitude et l'accent
-d'un gouvernement qui jugeait le moment venu d'armer sur le pied de
-guerre. Le Roi fit aussitôt des objections qui indiquaient une opinion
-contraire fort arrêtée, et, tirant de sa poche un papier couvert de sa
-grosse écriture, il se mit à lire un discours d'une note absolument
-différente. La discussion fut courte. M. Thiers parla avec modération,
-en homme qui s'attendait à être congédié et qui au fond le désirait.
-Le désaccord constaté, les ministres offrirent leur démission: le
-prince l'accepta, non sans beaucoup de paroles aimables et
-affectueuses. Le lendemain, le duc de Broglie, mandé chez le Roi, lui
-proposa son intervention pour le raccommoder avec son cabinet et
-rajuster le projet de discours; Louis-Philippe déclina cette
-offre[528]. Son parti était pris. Le même jour, il appelait le
-maréchal Soult et pressait M. Guizot de venir à Paris.
-
-[Note 526: _Morning Herald_ du 17 octobre 1840.]
-
-[Note 527: _Siècle_ du 21 octobre 1840.]
-
-[Note 528: _Documents inédits._]
-
-Décidément, il est écrit que M. Thiers ne pourra jamais rester
-longtemps à la tête du gouvernement. Comme en 1836, il lui a suffi de
-quelques mois pour se rendre impossible. Pendant cette si courte
-administration, a-t-il du moins employé sa merveilleuse intelligence,
-son ambition patriotique, à accomplir quelque oeuvre qui honore sa
-mémoire? Le bilan est facile adresser; dans la politique intérieure,
-rien ou à peu près rien, sauf quelques exercices stériles de bascule
-parlementaire et le dangereux coup de théâtre du «retour des cendres»;
-dans la politique extérieure, la paix mise en péril. Non, sans doute,
-qu'on puisse justement lui imputer tous les mécomptes de la crise
-orientale. Il convient de ne jamais oublier que les fautes avaient été
-commencées avant lui, et que, dans celles qu'il a commises lui-même,
-il a eu beaucoup de complices. Seulement, force est bien de
-reconnaître qu'il n'a pas su saisir les occasions de réparer le mal
-fait avant lui, qu'au contraire il l'a singulièrement aggravé par ses
-erreurs diplomatiques et sa téméraire étourderie, par sa recherche de
-la popularité et ses complaisances révolutionnaires. Et maintenant, à
-l'heure où il quitte le pouvoir, que laisse-t-il derrière lui? En
-France, la grande victoire remportée par Casimir Périer sur l'anarchie
-et la guerre remise en question; l'opinion fiévreuse et inquiète; les
-passions en fermentation et les intérêts en souffrance; les finances à
-ce point engagées que l'équilibre budgétaire en est pour longtemps
-détruit; une situation diplomatique telle, que ses successeurs
-semblent placés entre une folie désastreuse pour les intérêts vitaux
-du pays et une apparence de retraite mortifiante pour la fierté
-nationale; le patriotisme compromis, la prudence devenue suspecte,
-pénible, et, par suite, un malaise qui doit longtemps peser sur notre
-politique extérieure; en Europe, les gouvernements et les peuples,
-alarmés par nous, excités, irrités contre nous, sans que nous les
-ayons intimidés, et, pour couronner cette belle oeuvre, le réveil de
-l'unité allemande, qui désormais ne se rendormira plus.
-
-Si M. Thiers n'a pas fait pis encore, s'il ne nous a pas conduits
-jusqu'à la guerre, il le doit au Roi, qui l'arrêta. Avec quelle
-justesse de coup d'oeil, quelle adresse et quelle sûreté de main le
-prince a dénoué cette crise si compliquée et si périlleuse, les
-contemporains en ont été frappés. «Il est notre maître à tous»,
-disait alors l'un des ministres démissionnaires, M. Cousin; et, de
-l'étranger, M. Charles Greville, en écrivant son journal intime, ne
-pouvait contenir son admiration pour «cette merveilleuse sagacité qui
-faisait de Louis-Philippe l'homme le plus habile de France, et grâce à
-laquelle, tôt ou tard, il arrivait toujours à ses fins[529]». Le Roi
-avait pris sa part, d'abord des erreurs diplomatiques, ensuite des
-entraînements patriotiques; mais ces fautes, si fâcheuses qu'aient été
-leurs conséquences au dedans et au dehors, ne sont-elles pas rachetées
-par l'intervention décisive de la dernière heure? Intervention
-d'autant plus méritoire que, sur le moment, elle était déplaisante et
-même dangereuse pour celui qui l'entreprenait. Louis-Philippe voyait
-ce danger personnel: seulement, il voyait aussi le péril du pays, et
-il n'hésita pas. Le 22 octobre, après avoir informé M. Dupin de la
-crise qui venait d'éclater dans le conseil des ministres, il ajoutait
-avec une rare noblesse d'accent et d'idées: «Cela n'est pas encore
-publié, mais les journaux vont travestir ces débats et travailler la
-crédulité publique sur mon compte de la manière la plus cruelle.
-N'importe! j'ai la conscience que je tiens mon serment royal, en me
-dévouant pour préserver la France d'une guerre qui, selon moi, serait
-_sans cause et sans but_, par conséquent sans justification aux yeux
-de Dieu et des hommes. Je ne fléchirai pas plus devant les clameurs
-factices dont on s'efforce de nous assaillir que devant les balles des
-assassins[530].» Le Roi courait un risque plus grand encore que celui
-d'être mal jugé par l'opinion de son temps, c'était que l'histoire
-n'aperçût pas tout le bienfait de son intervention. Après cette
-oeuvre, purement négative, qui consistait à empêcher une faute, à
-prévenir un péril, rien ne restait debout qui fût comme le monument du
-service rendu; les ingrats ou seulement les distraits avaient beau jeu
-à dire qu'ils ne voyaient rien. Toutefois, de la part de notre
-génération, une telle injustice n'est pas à craindre. Elle a de
-douloureux points de comparaison qui lui permettent, hélas! de
-mesurer l'étendue et la profondeur du péril dont ses pères ont été
-préservés, il y a près d'un demi-siècle. Nous avons pu dire que la
-guerre en 1840, dans les conditions où elle se présentait, eût été
-1870 et 1871 trente ans plus tôt. Eh bien, refaisons par la pensée les
-événements de cette dernière époque: supposons à la place de Napoléon
-III un souverain qui ait, par son intervention personnelle, empêché la
-guerre, et faisons le compte du mal qui eût été ainsi épargné à la
-patrie. Ce souverain que la France n'a pas eu en 1870, elle l'avait en
-1840.
-
-[Note 529: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 339.]
-
-[Note 530: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 99.]
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LA PAIX RAFFERMIE.
-
-(Octobre 1840-juillet 1841.)
-
- I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier
- s'était, dans les derniers temps, séparé de la politique de M.
- Thiers. Composition du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il
- rencontre. Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous
- les conservateurs? On ne croit pas généralement à sa durée.
- Confiance de M. Guizot.--II. Discours du trône. Rétablissement de
- l'ordre matériel. M. Guizot tâche de se faire offrir par les
- puissances des concessions qui permettent à la France de rentrer
- dans le concert européen. Dispositions des diverses puissances.
- Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien céder. Le
- _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des partisans de la
- conciliation à Londres. Les revers des Égyptiens en Syrie mettent
- fin à ces efforts. Désappointement du gouvernement français.
- L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord
- Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais envers la
- France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et
- d'expectative.--III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours
- de M. Guizot.--IV. Premiers votes de la Chambre des députés.
- Dispositions de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse.--V.
- Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont
- à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque
- de M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs.
- L'amendement de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu.
- Dans quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?--VI.
- Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de
- l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M.
- Guizot.--VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux
- observations des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les
- fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions
- hostiles ou incertaines dans une partie de la gauche, dans la
- majorité et même dans le cabinet. La discussion. Discours
- équivoque du maréchal Soult. Trouble qui en résulte. Discours de
- M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat sur l'amendement du général
- Schneider. Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention
- décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent
- un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus.--VIII.
- Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de
- provoquer une grande discussion pour raffermir la majorité?
- Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet
- produit. La discussion. Le ministère se dérobe. Discours de M.
- Thiers. Réponse de M. Guizot. Le vote.--IX. Attaques de la presse
- contre le Roi. Les prétendues lettres de Louis-Philippe publiées
- par la _France_. La Contemporaine. Acquittement de la _France_.
- Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi.
- Le faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à la
- Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint.--X.
- Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore Napier et
- Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit approuvée par
- le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby, déclare la
- convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier 1841 par
- laquelle la conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au
- pacha.--XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen
- et à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement français
- obtient satisfaction sur les points essentiels. Difficultés sur
- les clauses de la convention. Rédaction des actes. Hatti-shériff
- n'accordant au pacha qu'une hérédité illusoire. Parafe des actes
- préparés à Londres.--XII. La discussion des crédits
- supplémentaires de 1840 et de 1841. Attaque de M. Thiers. M.
- Guizot refuse de discuter les négociations en cours. Le bilan
- financier du ministère du 1er mars.--XIII. Nouveaux efforts de
- lord Ponsonby pour empêcher la Porte de faire des concessions à
- Méhémet-Ali. Action contraire de M. de Metternich. M. Guizot
- persiste dans son attitude. Modification du hatti-shériff. Le
- gouvernement français est disposé à signer. Difficultés soulevées
- par lord Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
- allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié.
- Signature du protocole de clôture et de la convention des
- détroits.--XIV. Conclusion.
-
-
-I
-
-L'interrègne ministériel ouvert par la démission du ministère du 1er
-mars ne pouvait se prolonger sans péril. Le Roi se trouvait absolument
-à découvert, en butte aux polémiques les plus dangereuses; déjà les
-journaux de gauche annonçaient ouvertement son abdication. En même
-temps, divers symptômes semblaient indiquer que les fauteurs de
-trouble jugeaient l'occasion favorable pour tenter quelque mauvais
-coup. Les promenades nocturnes, avec chants de _Marseillaise_,
-prenaient un caractère de plus en plus tumultueux, et, dans la soirée
-du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement, à coups de
-poignard, un sous-officier de la garde municipale. Les rapports de
-police étaient inquiétants. Dans le public, circulaient des bruits de
-sédition prochaine, des menaces de régicide[531]. L'une des princesses
-royales écrivait le 24 octobre: «L'état de l'opinion donne tout à
-craindre, et l'on s'attend à la plus redoutable émeute que nous ayons
-vue encore, si par malheur la crise se prolonge[532].»
-
-[Note 531: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
-
-[Note 532: _Revue rétrospective._]
-
-Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction à donner à ses
-démarches. Depuis longtemps il avait décidé à part lui et même laissé
-voir à quelques personnes de quel côté, en cas de rupture avec M.
-Thiers, il chercherait de nouveaux ministres[533]. Aussi à peine les
-démissions lui eurent-elles été remises, qu'il manda le maréchal Soult
-aux Tuileries et écrivit à Londres pour presser M. Guizot de revenir à
-Paris.
-
-[Note 533: Cf. plus haut, p. 152 et p. 346.]
-
-La presse de gauche affecta d'être surprise et scandalisée de voir un
-ambassadeur appelé à prendre la place de son ministre: elle prétendit
-montrer là une inconvenance et même une sorte de trahison domestique.
-Tel ne fut pas le sentiment de M. Thiers, du moins au premier moment;
-car, en transmettant à M. Guizot l'appel du souverain, il lui écrivait:
-«Vous êtes, _naturellement_, l'un des hommes auquel le Roi a le plus
-pensé dans cette occasion.» Loin de s'être lié indissolublement au
-cabinet en consentant à rester à Londres après le 1er mars 1840, M.
-Guizot avait tout de suite posé ses conditions, et il était demeuré,
-depuis, à l'égard de M. Thiers, dans l'état d'un surveillant un peu
-inquiet, prompt à le faire avertir qu'il ne pourrait pas le suivre dans
-telle direction, accepter telle mesure. Au début, ses alarmes avaient
-porté exclusivement sur la politique intérieure. Dans les questions
-étrangères, et spécialement dans l'affaire égyptienne, il avait commencé
-par donner son concours sans faire d'objection, prenant sa part des
-erreurs et des illusions du gouvernement. Mais vers la seconde moitié de
-septembre, devant le bruit croissant de guerre et surtout de révolution
-qui lui arrivait de France, il se rendit compte que M. Thiers était
-débordé, entraîné. Voulant que son sentiment fût connu de ses amis et du
-gouvernement, il s'en ouvrit au duc de Broglie et lui adressa
-successivement, le 23 septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres où il
-témoignait chaque fois une inquiétude plus vive, une opposition plus
-résolue à la politique qui lui paraissait prévaloir[534]. De Paris, ses
-amis le tenaient au courant du désaccord entre les ministres et le Roi,
-et aussi de la résolution témoignée par ce dernier de lui proposer la
-succession de M. Thiers. M. Duchâtel le pressait de saisir l'occasion
-qui ne tarderait pas à lui être offerte, ajoutant qu'il «n'était pas
-donné tous les jours de sauver son pays». De tels appels ne risquaient
-pas de trouver M. Guizot insensible. Sentant venir cette heure qu'il
-attendait patiemment depuis les douloureux déboires de la coalition, il
-voulait sans doute éviter tout ce qui pourrait le faire accuser de
-précipiter la crise, de provoquer la chute du ministère dont il se
-trouvait l'agent; mais il était bien décidé à ne pas laisser échapper le
-grand rôle qui se présentait, à ne pas refuser à la monarchie et au pays
-en péril le secours dont ils avaient besoin[535].
-
-[Note 534: «Je vois de loin le mouvement, l'entraînement, écrivait M.
-Guizot à M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y
-résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer.» Et, en même temps, il
-disait à d'autres amis: «Tout, absolument tout, est engagé pour moi
-dans cette question, mes plus chers intérêts personnels, les plus
-grands intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et
-tout cela se décide sans moi, loin de moi... Mon âme est pleine de
-trouble; je n'ai jamais été aussi agité.» Il voyait venir, d'ailleurs,
-le moment où il se regarderait comme obligé de répéter tout haut ce
-qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Dès qu'il avait appris
-la convocation des Chambres, il avait demandé un congé pour prendre
-part à leurs travaux. À ceux qui lui conseillaient de ne revenir
-qu'après les premiers débats, il répondait, le 17 octobre, qu'il «ne
-voulait pas attendre, pour paraître dans la Chambre, qu'il fût
-insignifiant d'y être», et il ajoutait: «Je ne suis ici, je ne serai
-là dans aucune intrigue; mais je suis député avant d'être
-ambassadeur.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 535: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Aussi, quand il reçut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un
-moment d'hésitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26
-à Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la nécessité de
-ramener vers la paix la politique qu'on avait laissée dériver vers la
-guerre; mais il prit ses précautions pour que la réaction n'allât pas
-trop loin. Dès le lendemain de son arrivée, il était heureux
-d'annoncer au duc de Broglie qu'il avait fait accepter au Roi les
-conditions suivantes: «1º maintien de la note du 8 octobre; 2º liberté
-pour les ministres de rédiger le discours du trône; 3º permission de
-parler éventuellement des armements à continuer; 4º promesse d'occuper
-Candie si les Russes entraient à Constantinople[536].» Sur les
-questions de personnes, tout fut décidé en deux jours: chacun sentait
-le péril du moindre retard. M. Guizot prit le ministère des affaires
-étrangères; mais il se contenta d'être l'homme considérable, la
-personnification politique du cabinet, sans aspirer à en être le chef
-nominal. Il laissa ce titre au ministre de la guerre. Qu'un tel
-président du conseil pût être parfois incommode, il le savait par
-expérience; mais, dans la crise présente, ce grand nom guerrier lui
-paraissait utile à la tête d'un ministère pacifique. D'ailleurs, pour
-le moment, le maréchal se montrait facile, et témoignait qu'il
-comprenait l'importance de M. Guizot; il le laissait à peu près tout
-décider à sa guise, lui réclamant seulement le portefeuille des
-travaux publics pour M. Teste, qui devait lui servir de porte-parole;
-on le lui concéda. M. Guizot eut soin de faire attribuer à ses amis
-personnels, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, les portefeuilles
-de l'intérieur, des finances et de l'instruction publique. M. Martin
-du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appelés aux ministères
-de la justice, du commerce et de la marine, représentaient le centre
-proprement dit, celui qui avait soutenu M. Molé contre la coalition.
-Cette fraction, la plus nombreuse du parti conservateur, avait donc sa
-part dans ce ministère d'union, part, il est vrai, moins considérable
-que celle du centre droit. Ces divers personnages étaient des hommes
-d'expérience, ayant fait leurs preuves; tous avaient déjà été
-ministres, quelques-uns plusieurs fois[537]. En dépit des rôles divers
-joués par eux à l'heure troublée de la coalition, l'ensemble ne
-laissait pas que d'être suffisamment homogène: leur accord était
-complet sur l'oeuvre du moment; ils voulaient tous sortir la France de
-la passe mauvaise où le ministère précédent l'avait engagée, écarter
-le péril de guerre et réprimer l'agitation révolutionnaire, raffermir
-la paix au dehors et l'ordre au dedans, et le faire sans que l'honneur
-national ni la liberté politique eussent à en souffrir. Comme aimaient
-alors à le dire les membres et les amis du cabinet, la France se
-retrouvait dans la même situation qu'au commencement de 1831, à la
-chute du ministère Laffitte; il fallait recommencer Casimir
-Périer[538]. On trouvait avantage à abriter, sous ce grand nom, une
-politique raisonnable sans doute, utile, nécessaire, mais peu
-flatteuse pour l'imagination et l'amour-propre. Le Roi, qui acceptait
-pleinement ce programme, ne fit objection à aucun des noms proposés,
-et les ordonnances furent signées le 29 octobre.
-
-[Note 536: _Documents inédits._]
-
-[Note 537: Le maréchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de
-plusieurs ministères depuis 1830. M. Duchâtel avait siégé dans le
-cabinet du 6 septembre 1836 et dans celui du 12 mai 1839; l'amiral
-Duperré, dans ceux du 22 février 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du
-Nord, dans celui du 15 avril 1837; MM. Villemain, Cunin-Gridaine et
-Teste, dans celui du 12 mai 1839. Sur les neuf ministres, six avaient
-fait partie de ce dernier cabinet.]
-
-[Note 538: M. Guizot et M. Duchâtel n'étaient pas seuls alors à
-rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine écrivait,
-dans une de ses lettres: «C'est 1831 après le cabinet Laffitte.»]
-
-Le nouveau cabinet devait s'attendre à un choc redoutable avec toutes
-les passions qu'il venait refréner. Aussi ne fut-il pas surpris d'être
-salué par un cri de colère et de haine, parti de tous les journaux de
-gauche. «Le ministère de l'étranger», tel fut le nom sous lequel on
-tâcha de l'écraser. «Depuis que les traités de 1815 ont été conclus,
-disait le _National_, jamais conspiration de nos gouvernants avec
-l'étranger n'avait été aussi flagrante.» Et pour mieux imprimer au
-cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'éveiller des
-préventions encore très-vivaces, la presse opposante évoquait le
-souvenir du voyage que M. Guizot avait fait à Gand pendant les
-Cent-Jours, et celui des compliments académiques qu'au lendemain de la
-première invasion, M. Villemain avait adressés à l'empereur de Russie
-et au roi de Prusse[539].
-
-[Note 539: En mai 1815, M. Guizot s'était rendu à Gand, auprès de
-Louis XVIII, pour lui porter les voeux et les conseils des royalistes
-constitutionnels, entre autres de M. Royer-Collard, et pour demander
-l'éloignement de M. de Blacas. Cf. sur cet épisode ce qu'en dit M.
-Guizot au tome Ier de ses _Mémoires_, p. 77 et suiv.--Quant à M.
-Villemain, il avait été admis, le 21 avril 1814, peu après la première
-entrée des «alliés» dans Paris, à lire, en séance solennelle de
-l'Académie française, un discours couronné. L'empereur de Russie et le
-roi de Prusse étaient présents et avaient été reçus aux cris de:
-Vivent les alliés! Le président de l'Académie, M. Lacretelle jeune,
-leur avait adressé un compliment. M. Villemain crut devoir faire de
-même avant de lire son discours; il salua donc le «vaillant héritier
-de Frédéric» et «le magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et
-passionnée pour la gloire».]
-
-Pour lutter contre une opposition qui se révélait, dès le début, si
-implacable et si exaspérée, le ministère comptait tout d'abord sur la
-couronne. Louis-Philippe avait le sentiment trop vif des dangers de
-l'heure présente, et aussi de la responsabilité assumée par lui en
-rompant avec M. Thiers et ses collègues, pour ne pas être résolu à
-donner un appui sans réserve, sans arrière-pensée, à ceux qui les
-remplaçaient. Il mit même tout de suite une sorte d'affectation dans
-les témoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il
-accordait à M. Guizot, de façon à bien faire voir à tous et
-spécialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder
-rancune à l'illustre doctrinaire de son rôle dans la coalition. Le
-ministère était-il assuré de rencontrer un appui aussi décidé, aussi
-absolu dans toutes les fractions du parti conservateur? Plus d'un
-symptôme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en
-étant fort animés contre M. Thiers, n'avaient pas pardonné à M. Guizot
-son opposition à M. Molé. C'était avec chagrin et méfiance qu'ils
-sentaient, entre ses mains, la cause pacifique et conservatrice qui
-était la leur, et la présence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine
-dans le cabinet ne suffisait pas à les désarmer. On devinait leurs
-sentiments au langage de la _Presse_, qui ne soutenait le ministère
-qu'avec une répugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrède, dans
-le _Courrier de Bordeaux_, prédisait aux conservateurs «qu'en
-chargeant de réparer les maux de la France celui qui en était le
-principal auteur, ils préparaient de nouvelles calamités.» D'ailleurs,
-l'ancien chef des 221, M. Molé, ne cachait pas qu'il était
-personnellement fort blessé d'avoir été laissé de côté lors des
-pourparlers ministériels[540].
-
-[Note 540: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 7 novembre 1840: «Ce
-qui vient de se passer a achevé de fixer mes idées sur l'emploi des
-années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni
-consulté ni prévenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce
-qu'on préparait. Le Roi, dit-on, m'a trouvé trop _compromis_ et
-s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu à
-ce ministère les bons offices que M. de Broglie avait rendus à celui
-de M. Thiers. C'est lui qui a rapproché de son mieux mes anciens
-collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il
-triomphe et s'écrie: C'est de la réconciliation! Ce qu'il y a de vrai,
-c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abîme. Voilà
-pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralité
-de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne fût-ce que
-pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il répare en quelque chose
-le mal qu'il a fait! Le réparer complétement est impossible. Le pays
-expiera longtemps les torts des ambitieux.» (_Documents inédits._)]
-
-D'autres conservateurs, et ce n'étaient pas ceux qui avaient le coeur
-le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'était trompé complétement
-sur le pacha, que pousser plus avant dans la même voie conduirait à la
-guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet aveu leur était
-pénible, cette déception leur était douloureuse; encore tout agités
-des excitations de la veille, ils s'irritaient des échecs des
-Égyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se sentaient
-humiliés de paraître reculer devant l'Europe, et la promptitude
-effarée, l'emportement peureux avec lesquels une partie de ceux qui
-avaient crié le plus fort au début lâchaient pied depuis que l'affaire
-devenait sérieuse, augmentait encore cette humiliation, en y mêlant un
-certain sentiment de dégoût indigné. «Aujourd'hui, disaient-ils avec
-amertume, l'Europe sait que nos fusils ne sont pas chargés; c'est cent
-fois pis que si l'on eût cédé dès le début.» Ils n'en concluaient pas
-sans doute à suivre une autre politique que celle du cabinet; mais,
-s'ils ne pouvaient contester que cette politique ne fût raisonnable,
-ils la trouvaient déplaisante; comme l'a dit à ce propos M. Guizot,
-«la prudence qui vient après le péril est une vertu triste». De ces
-sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas bien eux-mêmes,
-résultaient un malaise, un mécontentement, de soi et des autres qui
-pesaient lourdement sur la situation et qui n'étaient pas faits pour
-faciliter la tâche du gouvernement.
-
-Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficultés.
-On croyait généralement que le ministère était sacrifié d'avance et
-qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pût avoir la majorité
-au début sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger
-une fois passé, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque
-autre question, et ne fallait-il pas s'attendre que l'opinion lui
-gardât moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne
-à la fois si nécessaire et si pénible? Comme le disait alors l'un des
-doctrinaires dissidents, «aussitôt qu'on aura bu le vin qui est dans
-cette bouteille, on la cassera». C'était également le sentiment des
-cabinets étrangers. «Aux yeux de l'Europe entière, écrivait M. de
-Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de trois mois. Cela
-n'est pas commode pour diriger des négociations[541].» L'impression
-générale de malaise et d'insécurité était telle que la monarchie
-elle-même paraissait menacée. Ce n'était pas seulement M. Edgar Quinet
-qui disait, dans une de ses lettres, le 29 octobre: «On croit la
-dynastie perdue[542].» M. de Tocqueville écrivait à M. Reeve, le 7
-novembre: «La nation est irritée contre le prince qui la gouverne;
-elle se croit, à tort ou à raison, profondément humiliée et déchue du
-rang qu'elle doit tenir en Europe, et est tout près de ces résolutions
-désespérées que de pareilles impressions font naître chez un peuple
-orgueilleux, inquiet, irritable comme le nôtre. Là est le péril, le
-péril unique. Ce n'est pas la guerre qui est à craindre pour le
-gouvernement; c'est d'abord le renversement du gouvernement et, après,
-la guerre... Jamais, depuis 1830, le danger n'a été aussi grand. Le
-radicalisme s'appuie momentanément sur l'orgueil national blessé: cela
-lui donne une force qu'il n'avait point encore eue[543].»
-
-[Note 541: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel_, _Papiers
-inédits de M. le duc de Broglie_, _Correspondance inédite de M. de
-Barante_, _Notice_ de M. VITET sur M. Duchâtel.]
-
-[Note 542: _Correspondance de Quinet._]
-
-[Note 543: _Nouvelle Correspondance de Tocqueville._]
-
-En dépit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tâche avec une
-confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficultés, mais
-elles ne lui paraissaient au-dessus ni de son courage ni de ses
-forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. «Les pays libres,
-disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux à trois ponts;
-ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les
-vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font
-avancer. J'aime cette vie et ce spectacle... Cela vaut la peine de
-vivre; si peu de choses méritent qu'on en dise autant!» Et plus tard,
-rappelant précisément son entrée au pouvoir en octobre 1840, il
-écrivait: «J'ai goût aux entreprises à la fois sensées et difficiles,
-et je ne connais point de plus profond plaisir que celui de lutter
-pour une grande vérité, nouvelle encore et mal comprise.» Du reste,
-tout en sachant qu'il s'exposait, il n'avait pas le sentiment qu'il se
-sacrifiât. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie publique
-une disposition optimiste, toujours prompte et obstinée à croire au
-succès. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de l'homme d'État
-dont il prétendait recommencer l'oeuvre. Casimir Périer, suivant
-l'expression même de M. Guizot, était «hardi avec doute, presque
-tristesse»; il «espérait peu en entreprenant beaucoup», et semblait,
-au milieu même de ses héroïques victoires, obsédé d'idées sinistres et
-funèbres. M. Guizot avait reçu du ciel, au contraire, une facilité
-d'espoir et de contentement qu'il devait conserver même au milieu des
-plus profondes défaites. En octobre 1840, il ne se sentait pas
-seulement le courage de combattre, mais la confiance de vaincre; il se
-croyait de force à dompter les révolutionnaires et, ce qui était
-peut-être plus difficile, à s'imposer aux conservateurs. Vainement,
-autour de lui, lui prédisait-on une chute prochaine, il comptait bien
-garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il fût, eût-il
-pu croire à la possibilité de le conserver jusqu'en 1848?
-
-
-II
-
-L'ouverture de la session, primitivement fixée au 28 octobre, avait
-été, à cause de la crise ministérielle, reportée au 5 novembre. Le
-discours du trône, sans désavouer le passé ni désarmer pour l'avenir,
-donna à la politique extérieure une orientation nettement
-pacifique[544]; à l'intérieur, tout en se prononçant pour «le ferme
-maintien des libertés publiques», il annonça la répression des
-«passions anarchiques».
-
-[Note 544: «J'ai la dignité de notre patrie à coeur, autant que sa
-sûreté et son repos, disait le Roi. En persévérant dans cette
-politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix
-ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances
-que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits
-extraordinaires, qui ont été ouverts dans ce dessein, vous seront
-incessamment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je continue
-d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est
-nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les
-peuples et au progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour
-m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France
-et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de
-nouveaux sacrifices.»]
-
-Sur ce dernier point, l'action du ministère s'exerça tout de suite et
-avec succès. Dès le 6 novembre, une circulaire du garde des sceaux,
-presque aussitôt publiée, signalait à la vigilance des procureurs
-généraux les excès de la presse et aussi «ces manifestations bruyantes
-qui se couvraient mensongèrement du nom d'élans patriotiques et qui
-recélaient trop souvent des pensées de révolte et de sédition».
-Conformément à ces prescriptions, des poursuites furent dirigées
-contre plusieurs journaux; la continuation des banquets fut interdite.
-Ce langage, ces actes répandirent partout l'impression que le
-gouvernement était résolu à ne pas tolérer le désordre, et il n'en
-fallut pas davantage pour faire perdre promptement à la rue sa
-physionomie inquiétante. Au bout de quelques jours, les chants et les
-promenades tumultueuses avaient cessé. À la date du 1er novembre,
-avant que la fermeté du nouveau cabinet eût encore produit son effet,
-un observateur écrivait sur son journal intime: «Il règne dans les
-esprits une sombre inquiétude. On s'attend à une émeute, et la police
-croit en remarquer déjà les signes précurseurs. Paris est sillonné de
-patrouilles.» Et le lendemain: «Les promenades de jeunes gens et
-d'ouvriers chantant la _Marseillaise_ continuent tous les soirs.»
-Quelques jours se passent, et le même témoin constate que cette
-agitation a presque entièrement disparu. «Ce serait injuste, dit-il à
-ce propos, de prétendre que le ministère du 1er mars l'entretenait à
-dessein; mais l'incertitude de sa marche, le ton de ses journaux
-paralysaient l'action des autorités, qui, craignant de n'être pas
-soutenues, n'osaient et ne pouvaient se mettre en opposition avec les
-agitateurs. Pour raffermir l'ordre, il a suffi de le vouloir
-fortement[545].»
-
-[Note 545: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel._]
-
-Le problème extérieur n'était pas aussi facile à résoudre[546]. Dans
-sa circulaire de prise de possession, envoyée les 2 et 4 novembre à
-tous nos représentants au dehors, M. Guizot, tout en proclamant que
-«la politique du gouvernement avait pour but le maintien de la paix»,
-n'indiquait aucune solution précise aux difficultés pendantes; il se
-bornait à marquer, dans les termes les moins provocants possible,
-l'attitude d'isolement et d'expectative armée qui était imposée à la
-France par les derniers événements[547]. C'est qu'en effet, après les
-procédés dont nous avions eu à nous plaindre, il ne paraissait pas
-convenir à notre dignité de prendre l'initiative d'un rapprochement et
-de solliciter ouvertement des concessions qui pouvaient nous être
-refusées. Mais ce que M. Guizot ne voulait pas faire officiellement,
-il ne renonçait pas à le tenter par des moyens indirects. Son désir,
-sinon son espoir, était que les puissances, par égard pour un
-ministère qui se mettait en travers du mouvement belliqueux et
-révolutionnaire, lui offrissent, en Syrie par exemple, quelques
-concessions satisfaisantes pour l'amour-propre national; il les
-accepterait aussitôt, et la France reprendrait sa place dans le
-concert européen. Le ministère rêvait même d'arriver à ce résultat
-avant la discussion de l'Adresse dans la Chambre des députés. Quel
-succès pour la politique pacifique, si elle pouvait débuter au
-parlement en se faisant honneur d'avoir obtenu, du premier coup, des
-avantages refusés aux menaces de la politique belliqueuse! Sans doute,
-on avait très-peu de temps devant soi: à peine deux ou trois semaines.
-Mais cette brièveté du délai pouvait servir à forcer la main aux
-cabinets étrangers. Après tout, ceux-ci n'étaient-ils pas les premiers
-intéressés à fournir au ministère du 29 octobre les moyens de trouver
-une majorité et d'apaiser l'opinion?
-
-[Note 546: Outre les sources inédites ou non que j'ai eu souvent
-occasion d'indiquer, je me suis beaucoup servi, pour raconter l'action
-diplomatique du ministère du 29 octobre en 1840 et 1841, d'un
-important document dont je dois la communication à M. le duc de
-Broglie. Celui-ci, étant prince Albert de Broglie et jeune attaché au
-ministère des affaires étrangères, avait été chargé par M. Guizot, en
-1842, de lui faire un exposé des négociations poursuivies depuis le 29
-octobre 1840 jusqu'à la convention des détroits en juillet 1841. Cet
-exposé, très-complet, fait sur le vu des dépêches du ministre ou de
-ses agents, révélait déjà, par l'art de la composition, le futur
-historien.]
-
-[Note 547: _Note du prince Albert de Broglie_ et _Papiers inédits de
-M. de Barante_.]
-
-Cette idée s'était présentée à l'esprit de M. Guizot aussitôt qu'il
-avait été question pour lui de prendre le pouvoir. Sur le point de
-quitter Londres, dans ses dernières conversations avec les ministres
-anglais, il leur avait laissé voir ce qu'il attendait d'eux[548].
-«Donnez-moi quelque chose à dire, répétait-il avec insistance à lord
-Clarendon, si peu que ce soit, pourvu que ce soit satisfaisant. Si je
-n'ai pas quelque chose de ce genre, je ne serai pas capable de calmer
-les esprits et de prendre en mains le gouvernement[549].» Aussitôt
-ministre, tout en évitant les ouvertures officielles, il refit les
-mêmes insinuations aux ambassadeurs étrangers, notamment à lord
-Granville. En même temps il écrivait, vers le 4 novembre, à M. de
-Bourqueney, notre chargé d'affaires à Londres: «Vous recevrez une
-circulaire que j'adresse à tous mes agents. J'y ai essayé de marquer
-avec précision l'attitude que le cabinet veut prendre et qu'il
-gardera. Mais ce ne sont là que des paroles: il faut des résultats. On
-les attend du cabinet. Il s'est formé pour maintenir la paix et pour
-trouver aux embarras de la question d'Orient quelque issue; pour
-vivre, il faut qu'il satisfasse aux causes qui l'ont fait naître. La
-difficulté est extrême: l'exaltation du pays n'a pas diminué... Pour
-que le succès vienne à la raison, il faut qu'on m'aide... Je l'ai
-souvent dit à Londres, je le répète de Paris. Le sentiment de la
-France,--je dis de la France et non pas des brouillons et des
-factions,--est qu'elle a été traitée légèrement, qu'on a sacrifié
-légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt secondaire, son
-alliance, son amitié, son concours. Là est le grand mal qu'a fait la
-convention du 15 juillet, là est le grand obstacle à la politique de
-la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il faut prouver
-à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on attache à son
-alliance, à son amitié, à son concours, beaucoup de prix, assez de
-prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue, c'est
-le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la
-convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné,
-au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir
-rentrer dans l'affaire: la paix pourra être maintenue et l'harmonie
-générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis
-prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre ce but; mais je
-ne veux pas me mettre en mouvement sans savoir si le but est possible
-à atteindre. Si on vous dit que cela ne se peut pas, qu'on entend s'en
-tenir rigoureusement aux premières stipulations du traité..., la
-situation restera violente et précaire; le cabinet se tiendra
-immobile, dans l'isolement et l'attente. Je ne réponds pas de
-l'avenir... La politique de transaction est préférable à la politique
-d'isolement, s'il y a réellement transaction; mais, si la transaction
-n'est de notre part qu'abandon, l'isolement vaut mieux[550].»
-
-[Note 548: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 27 octobre
-1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
-
-[Note 549: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 342.]
-
-[Note 550: Cette lettre importante, qui expose si clairement le
-dessein du nouveau ministère, n'est publiée qu'en partie dans les
-_Mémoires de M. Guizot_. M. Charles Greville, qui la tenait de M. de
-Bourqueney, l'a donnée plus au complet dans son journal. (_The
-Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 348.)]
-
-Le Roi appuyait chaudement M. Guizot dans cette campagne. Peut-être
-même y apportait-il plus d'ardeur et d'espoir de réussir. Il faisait
-connaître ses désirs à M. de Metternich par des voies indirectes[551].
-En même temps, il agissait sur le gouvernement anglais au moyen du roi
-des Belges. Ainsi écrivait-il à ce dernier, le 6 novembre: «Qu'on
-sache donc bien à Londres quelle est la nature de la lutte dans
-laquelle nous sommes engagés _neck or nothing_! Cette lutte n'est ni
-plus ni moins que la paix ou la guerre; et, si c'est la guerre, que
-lord Palmerston et ceux qui n'y voient peut-être des dangers que pour
-la France, sachent bien que, quels que puissent être les premiers
-succès d'un côté ou de l'autre, les vainqueurs seront aussi
-immaniables que les vaincus; que jamais on ne refera ni un congrès de
-Vienne, ni une nouvelle délimitation de l'Europe; l'état actuel de
-toutes les têtes humaines ne s'accommodera de rien et bouleversera
-tout. _The world shall be unkinged_; l'Angleterre ruinée prendra pour
-son type le gouvernement modèle des États-Unis, et le continent
-prendra pour le sien l'Amérique espagnole... Ne nous y trompons pas:
-le point de départ, c'est le renversement ou la consolidation du
-ministère actuel. S'il est renversé, point d'illusion sur ce qui le
-remplace, c'est la guerre à tout prix, suivie d'un 93 perfectionné;
-s'il est consolidé, c'est la paix qui triomphe, et ce n'est que par la
-paix qu'il peut l'être; mais il faut se dépêcher, car vous savez que
-ces têtes gauloises sont mobiles. On va soutenir ce ministère, parce
-qu'on croit qu'il apportera la paix; mais, s'il ne l'apporte pas tout
-de suite, on ne tardera pas à croire qu'il ne l'apportera pas du tout,
-et alors on croira aussi que la guerre est inévitable, et qu'il faut
-l'entamer bien vite pour prendre les devants sur ceux qu'on appellera
-tout de suite les ennemis. Dépêchons-nous donc de conclure un
-arrangement que les cinq puissances puissent signer, car alors,
-croyez-moi, c'en est fait de la guerre pour longtemps.» Le Roi ne
-faisait pas mystère des «conditions que son cabinet accepterait
-immédiatement». C'était la concession à Méhémet-Ali de l'Égypte
-héréditaire, du pachalik d'Acre et de Candie en viager. «Si on veut
-signer ce que dessus, concluait-il, faisons-le vite. Dites-moi un mot
-approbatif de Londres, et c'est fait[552].»
-
-[Note 551: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 458.]
-
-[Note 552: _Revue rétrospective._]
-
-Ces appels indirects, mais si pressants, avaient-ils chance d'être
-entendus? Pour répondre, il convient de se rendre un compte exact des
-dispositions des diverses puissances. À Vienne, ces dispositions étaient
-favorables. De plus en plus troublé de l'aventure où il s'était laissé
-engager en signant le traité du 15 juillet, M. de Metternich avait hâte
-d'en sortir. Il témoignait la satisfaction que lui causait la
-constitution du nouveau ministère, reconnaissait la nécessité de le
-seconder dans ses difficultés intérieures[553], mettait grand soin à se
-montrer aimable avec M. de Sainte-Aulaire[554], et renvoyait à Londres
-son ambassadeur, le prince Esterhazy, avec mission formelle d'amortir
-les conséquences du traité du 15 juillet et de chercher un moyen de
-faire rentrer la France dans le concert européen[555]. Mêmes
-dispositions à Berlin et mêmes instructions à M. de Bülow, qui avait
-aussitôt, avec M. de Bourqueney, les conversations les plus expansives
-sur les moyens de faire cesser l'isolement de la France[556]. Toutefois,
-le passé permettait-il de compter absolument sur l'efficacité de ces
-bonnes dispositions, si sincères qu'elles fussent? Que de fois, depuis
-un an, on avait vu les deux puissances allemandes s'associer à des actes
-qu'elles déploraient! M. Guizot n'avait-il pas pu s'apercevoir, pendant
-son ambassade, du changement qui s'opérait dans l'attitude de M. de
-Neumann et de M. de Bülow, lorsqu'ils passaient des entretiens
-confidentiels à la solennité des conférences, et comment la présence de
-lord Palmerston rendait aussitôt leur langage contraint et timide?
-
-[Note 553: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]
-
-[Note 554: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 555: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 556: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
-
-Tout autres étaient les sentiments du gouvernement russe. Le czar
-avait abandonné sa prépotence en Orient, accepté le protectorat
-européen à Constantinople, pour le plaisir de rompre l'alliance des
-puissances occidentales et de mortifier la France de Juillet; on ne
-pouvait s'attendre qu'il renonçât volontiers à ce qui était la seule
-compensation de son sacrifice. Il laissait voir aux Anglais qui
-l'approchaient le chagrin que lui ferait éprouver une réconciliation
-avec la France[557]. Toutefois, suivant une remarque que nous avons
-déjà eu occasion de faire, si passionné qu'il fût, il ne se sentait
-pas prêt pour l'emploi des moyens extrêmes et redoutait de se faire en
-Europe, particulièrement en Allemagne, le renom d'un artisan de
-discorde. Aussi pouvait-on être assuré qu'il n'oserait pas opposer de
-_veto_ à toute pacification décidée par les trois autres puissances,
-et que, notamment, il ne repousserait rien de ce qu'aurait accepté
-l'Angleterre. C'est ce qui faisait écrire à M. de Barante: «En ce
-moment, comme dans tout le cours de la négociation, lord Palmerston
-conserve le blanc seing de l'empereur de Russie... Celui-ci ne se
-refusera point à ce qui sera voulu sérieusement par l'Angleterre,
-l'Autriche et la Prusse.» Et encore: «Si lord Palmerston vous
-alléguait comme difficulté l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de
-bonne foi. Il sait très-bien qu'elle voudra tout ce qu'il
-décidera[558].»
-
-[Note 557: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
-27 octobre 1840: «L'empereur de Russie est pleinement satisfait de
-l'état actuel des choses, et il ne consentirait pas, sans un extrême
-déplaisir, à un nouvel arrangement auquel participerait la France.»
-(_The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 347.)--Un peu plus
-tard, lord Clanricarde disait à M. de Barante: «J'ai eu souvent à
-répéter à l'Empereur que l'Angleterre tenait à vivre en bonne
-intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dépendait de
-cette bonne harmonie; jamais il n'a entendu ces paroles sans que son
-visage éprouvât une contraction. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 558: Dépêche du 30 décembre 1840, et lettre particulière de la
-même date. (_Documents inédits._)]
-
-En somme, ni les bonnes dispositions de l'Autriche et de la Prusse, ni
-les mauvaises de la Russie n'étaient de force à résister à une
-résolution contraire de l'Angleterre. Tout dépendait de cette
-dernière, c'est-à-dire de lord Palmerston. Car telle était alors la
-situation étrange de ce pays, où l'on était habitué à croire l'opinion
-maîtresse, que tout ce qui regardait la politique étrangère s'y
-décidait par la volonté d'un seul ministre. C'est donc le sentiment
-particulier de ce ministre qu'il faut avant tout connaître. Si lord
-Palmerston eût été un véritable homme d'État, il n'eût pas hésité à
-accueillir les ouvertures de notre gouvernement. Il avait atteint
-pleinement son but en Orient; le prestige du pacha y était détruit; la
-politique britannique y avait notoirement prévalu. Seulement, le
-ministre anglais, se brouillant du même coup avec la France, avait
-privé son pays d'une alliance populaire, naturelle et profitable,
-l'avait exposé à des ressentiments incommodes, périlleux même, et
-avait jeté le trouble et l'inquiétude dans l'Europe, qui lui en savait
-très-mauvais gré. Eh bien, par une fortune inouïe, une occasion se
-présentait immédiatement de renouer cette alliance, d'amortir ces
-ressentiments, de rassurer l'Europe, et cela sans grand sacrifice, car
-la France demandait moins encore une concession effective qu'une
-satisfaction morale, nous allions dire une politesse. Lord Palmerston
-ne devait-il pas saisir cette occasion avec franchise, résolution,
-bonne grâce, et se charger, au nom de l'Angleterre, de mener à fin
-cette sorte de transaction et de réconciliation? N'était-ce pas le
-meilleur moyen de confirmer la prépondérance passagère que sa nation
-venait d'acquérir en Europe, et lui-même n'ajoutait-il pas ainsi à son
-renom de lutteur hardi, tenace et heureux, l'honneur qui était alors
-le plus apprécié des gouvernements et des peuples, celui d'être un
-pacificateur généreux? Il y avait là de quoi séduire une ambition un
-peu grande. Mais, quoique fort intelligent et fort habile, lord
-Palmerston n'était pas capable de voir les choses d'aussi haut.
-Âprement et mesquinement querelleur, sa diplomatie consistait à
-argumenter à outrance pour convaincre les autres qu'ils avaient tort;
-sa politique n'avait guère d'autre objet que d'user sans mesure de ses
-avantages et de faire le plus de mal possible à ceux qu'il croyait
-avoir à sa merci; enfin, son patriotisme se confondait avec
-l'assouvissement de passions, de haines, de rancunes qui étaient plus
-personnelles encore que nationales[559].
-
-[Note 559: Comme l'écrivait récemment un Anglais qui avait vu de près
-tous ces événements, «il est hors de doute que Palmerston a été
-poussé, dans toute cette affaire, non pas tant par l'idée de soutenir
-le sultan et de ruiner le pacha que par le désir passionné d'humilier
-la France et de se venger sur Louis-Philippe et ses ministres de leur
-conduite antérieure en Espagne». (Note de M. Henri Reeve, éditeur du
-journal de M. Greville.--_The Greville Memoirs, second part_, vol.
-Ier, p. 347, 348.)]
-
-Dès les premières insinuations que lui avait faites M. Guizot en
-quittant Londres, lord Palmerston avait laissé voir ses dispositions
-revêches[560], et, le 29 octobre, jour de la constitution du nouveau
-cabinet français, il écrivait à lord Granville: «Louis-Philippe semble
-vous avoir tenu le même langage que Flahault et Guizot tenaient ici,
-particulièrement qu'il est nécessaire, afin d'aider le Roi à maintenir
-la paix et à dompter le parti de la guerre, que nous fassions à sa
-prière des concessions que nous avons refusées aux menaces de Thiers.
-Mais c'est tout à fait impossible, et vous ne sauriez trop tôt ou trop
-fortement l'expliquer à toutes les parties intéressées... Nous ne
-pouvons pas compromettre les intérêts de l'Europe par complaisance
-pour Louis-Philippe ou pour Guizot plus que par crainte de Thiers. Si
-nous cédions, la nation française croirait que nous cédons à ses
-menaces et non aux prières de Louis-Philippe. Ce serait d'ailleurs
-déplorable que les puissances fissent le sacrifice de leurs intérêts
-les plus importants pour apaiser les organisateurs d'émeutes à Paris
-ou faire taire les journaux républicains. J'ajoute que nous sommes en
-train de réussir pleinement en Syrie, que nous aurons bientôt placé
-toute cette contrée entre les mains du sultan, et ce serait, en
-vérité, être bien enfant de cesser d'agir quand il ne faut qu'un peu
-de persévérance pour l'emporter sur tous les points. Je puis vous
-assurer que vous servirez plus utilement les intérêts de la paix en
-tenant un langage ferme et hardi au gouvernement français et aux
-Français eux-mêmes... La seule manière possible de tenir de telles
-gens en respect est de leur faire clairement comprendre qu'on ne
-cédera pas d'un pouce et qu'on est en état de repousser la force par
-la force. Quelques-uns de nos amis whigs ont fait beaucoup de mal en
-s'abandonnant à des alarmes sans fondement et en tenant ce qu'on
-appelle un langage conciliant... Mon opinion est que nous n'aurons pas
-la guerre avec la France en ce moment, mais nous devons préparer nos
-esprits à l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Français ont le désir
-d'étendre leurs possessions territoriales aux dépens des autres
-nations, et ils sentent tous ce que le _National_ a dit une fois, que
-l'Angleterre est un obstacle à de tels projets... C'est un malheur que
-le caractère d'un grand et puissant peuple, placé au centre de
-l'Europe, soit ainsi fait; mais c'est l'affaire des autres nations de
-ne pas fermer les yeux à la vérité et de prendre prudemment leurs
-précautions[561].» Cette lettre, dans sa roideur sèche et presque
-brutale, est bien significative; elle trahit toute la passion de lord
-Palmerston contre la France; elle montre aussi que l'avantage
-politique de renouer l'alliance brisée ne se présentait même pus à son
-esprit.
-
-[Note 560: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, du 27 octobre
-1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
-
-[Note 561: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 306 à 308.]
-
-Ce n'était pas seulement dans des lettres intimes que lord Palmerston
-témoignait de ses sentiments réfractaires à toute conciliation. On se
-rappelle que, le 31 août, il avait fait remettre à M. Thiers un long
-_memorandum_ contenant la critique amère de la politique
-française[562]. Ce document ayant été publié dans les journaux et
-ayant exercé une certaine action sur l'opinion anglaise, M. Thiers
-s'était décidé, un peu tardivement, le 3 octobre, à y faire une
-réponse étendue, habile, qui fut envoyée en même temps que la fameuse
-note du 8 octobre, et que le ministre français eut soin de faire
-paraître aussitôt dans le _Times_[563]. Lord Palmerston, dans une
-controverse, ne se résignait jamais à ne pas avoir le dernier mot. Il
-se mit donc à l'oeuvre pour réfuter la réponse de M. Thiers, et le fit
-avec son aigreur habituelle. Son travail terminé seulement le 2
-novembre, il l'adressa à M. Guizot, marquant ainsi que le changement
-de ministère ne devait modifier ni le fond des choses, ni même le ton
-de la polémique. Bien plus, dans ce _memorandum_, il semblait revenir
-sur des concessions déjà faites à la France, et retirer la déclaration
-par laquelle les puissances avaient en quelque sorte désavoué la
-déchéance prononcée contre le pacha. En effet, au cours de son
-argumentation contre les thèses de M. Thiers, il contestait au
-gouvernement français le droit d'intervenir par les armes pour
-maintenir le pacha en Égypte, si la Porte jugeait à propos de le
-destituer. «Le sultan, disait-il, comme souverain de l'empire turc, a
-seul le droit de décider auquel de ses sujets il confiera le
-gouvernement de telle ou telle partie de ses États; les puissances
-étrangères, quelles que soient à cet égard leurs idées, ne peuvent
-donner au sultan que des avis, et aucune d'elles n'est en droit de
-l'entraver dans l'exercice discrétionnaire de l'un des attributs
-inhérents et essentiels de la souveraineté indépendante.» N'était-ce
-pas détruire en fait le conseil donné à la Porte de révoquer la
-déchéance du pacha? Lord Palmerston mit le comble à son mauvais
-procédé en faisant publier, dès le 10 novembre, le nouveau
-_memorandum_ dans le _Morning Chronicle_. L'effet fut déplorable en
-France. Tous les journaux de gauche et de centre gauche ne manquèrent
-pas de jeter ce document à la tête du cabinet. «Vous parlez
-timidement, lui disaient-ils, voilà pourquoi l'on vous répond avec
-insolence. On sait que vous ne voulez pas résister, et l'on en profite
-pour pousser plus loin ses avantages contre vous.» M. Guizot, surpris
-et attristé, écrivait, le 14 novembre, à M. de Bourqueney: «Nos
-adversaires exploitent l'effet produit par cette pièce; nos propres
-amis en sont troublés. C'est la première communication que lord
-Palmerston ait adressée au nouveau cabinet. En quoi diffère-t-elle de
-ce qu'il aurait écrit à l'ancien? Comment cette dépêche a-t-elle été
-publiée dans le _Morning Chronicle_, et avec tant d'empressement?
-Témoignez, mon cher baron, et au cabinet anglais et à nos amis à
-Londres, le sentiment que je vous exprime et le mal qu'on nous
-fait[564].»
-
-[Note 562: Sur les conditions dans lesquelles avait été fait ce
-_memorandum_, cf. plus haut, p. 260.]
-
-[Note 563: Le texte de cette «réponse» se trouve dans les _Pièces
-historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
-
-[Note 564: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de
-M. Guizot_.--Il fallait que Louis-Philippe eût un bien grand désir de
-conciliation pour avoir, au premier moment, trouvé satisfaisant le
-_memorandum_ de lord Palmerston. (Cf. sa lettre au roi des Belges du 6
-novembre 1840. _Revue rétrospective._)]
-
-On vient de voir l'allusion de M. Guizot à «nos amis de Londres». Dans
-une autre lettre, tout en recommandant à M. de Bourqueney «de traiter
-bien réellement avec lord Palmerston, et non pas contre lui», il
-l'invitait à «ne rien négliger pour que l'atmosphère où vivait le
-ministre anglais pesât sur lui dans notre sens». C'est qu'en effet,
-malgré tant de déconvenues et de défaillances, le «parti de la paix»,
-existait toujours outre-Manche, et il avait même trouvé, dans le
-changement de ministère en France, une occasion de se ranimer et de
-tenter de nouveaux efforts[565]. Lord Clarendon proclamait bien haut
-que «le cabinet qui venait de se former à Paris, pour le maintien de
-la paix, ne pouvait vivre qu'avec un sacrifice des puissances
-signataires du traité du 15 juillet». Lord Lansdowne insistait
-vivement pour l'adoption d'une «mesure immédiate ayant une tendance
-pacifique». Lord Russell menaçait de sa démission si lord Ponsonby
-n'était pas rappelé. Lord Melbourne louait fort la conduite et le
-langage de M. Guizot. En somme, le plus grand nombre des ministres
-étaient d'avis de faire quelque chose pour la France. Tel était aussi
-le sentiment de la Reine. Les journaux anglais exaltaient la sagesse
-de Louis-Philippe et demandaient qu'on lui proposât une solution
-acceptable. Enfin, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse
-s'agitaient avec le sincère désir de trouver cette solution.
-
-[Note 565: Pour le récit de ce qui va suivre, je me suis
-principalement servi des _Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
-342 à 354.]
-
-Si puissant, si général que parût cet effort vers la conciliation,
-nous savons par expérience que la volonté de lord Palmerston était
-plus forte encore. M. Charles Greville, qui assistait de près à toutes
-ces démarches, écrivait sur son journal, à la date du 7 novembre:
-«Bien que telle soit la disposition de l'Autriche et aussi de la
-Prusse, quoique la Reine soit ardemment désireuse de voir la paix et
-la tranquillité rétablies, que presque tout, sinon tout le cabinet
-incline à un arrangement avec la France, et que la France elle-même
-soit prête à répondre aux moindres avances faites dans un esprit
-conciliant, la résolution personnelle de Palmerston l'emportera
-probablement sur toutes les autres opinions et inclinations. Il
-repoussera ou ajournera chacune des propositions qui seront faites,
-et, si l'une d'elles est adoptée malgré lui, il s'arrangera pour la
-faire avorter dans l'exécution, pour n'écarter aucune difficulté et
-pour en créer même où il n'y en aura pas. Ce qu'il y a de plus
-extraordinaire dans toute cette affaire, c'est de voir un groupe
-d'hommes consentir à faire route avec un autre homme qui non-seulement
-ne leur inspire aucune confiance, mais qu'ils croient être
-politiquement malhonnête et traître (_dishonest and treacherous_), et
-de les voir discuter sérieusement avec lui l'adoption de certaines
-mesures, avec la certitude qu'il ne les exécutera pas loyalement. On
-dirait Jonathan Wild[566] et son compagnon jouant ensemble à Newgate.»
-Tout se passa en effet comme le prévoyait M. Greville. Lord Palmerston
-le prit d'abord de haut avec les conciliateurs. Puis, quand ceux-ci
-lui parurent gagner du terrain, il changea de tactique, se prêta à
-discuter, feignit de céder à demi, consentit même à demander au
-gouvernement français de «faire connaître ses désirs et ses idées»,
-s'excusa presque, auprès de M. de Bourqueney, du ton du _memorandum_
-du 2 novembre, et lui déclara n'avoir voulu rétracter aucune de ses
-déclarations antérieures sur la déchéance du pacha; seulement, il
-s'arrangeait pour que les choses traînassent en longueur, persuadé
-que, pendant ce temps, les événements se précipiteraient en Syrie et
-viendraient, une fois de plus, placer ses contradicteurs en présence
-de faits accomplis.
-
-[Note 566: Jonathan Wild est un brigand, héros de l'un des romans de
-Fielding.]
-
-Cet espoir ne fut pas trompé. Pendant que les diplomates discutaient
-sur la portion de la Syrie que l'on pourrait, par égard pour la
-France, laisser au pacha, chaque courrier d'Orient annonçait un revers
-des Égyptiens. Ainsi savait-on, dès le 2 novembre, que l'insurrection
-avait éclaté de nouveau, au commencement d'octobre, dans toutes les
-montagnes du Liban,--insurrection fomentée par les agents anglais,
-armée avec des fusils anglais, payée avec l'or anglais,--et qu'elle
-prenait même cette fois une gravité particulière par la défection de
-l'émir Beschir, qui gouvernait toute cette contrée au nom de
-Méhémet-Ali. Bientôt après, on apprenait que la flotte britannique
-avait bombardé et réduit Saïda et Sour, occupé Beyrouth; que l'armée
-d'Ibrahim, affaiblie par les désertions, harcelée par les populations,
-démoralisée, n'opposait nulle part de résistance sérieuse, et que,
-partout où elle entrait en contact avec le petit corps turco-anglais,
-elle était battue. Enfin, d'après les nouvelles arrivées le 14
-novembre, les Égyptiens ne possédaient plus, sur la côte, dans la
-dernière moitié d'octobre, que Tripoli et Saint-Jean d'Acre, et leur
-armée, en retraite sur Damas et Balbeck, se trouvait aux prises avec
-les insurgés. Encore tout indiquait-il qu'on n'était pas au terme de
-cet effondrement.
-
-Ces succès, dont la rapidité surprenait tout le monde, sauf lord
-Palmerston, démontèrent complétement ceux qui tâchaient d'imposer à ce
-dernier quelque concession en dehors du traité du 15 juillet. Leurs
-plans de transaction avaient toujours reposé sur la conviction que le
-pacha pourrait défendre la Syrie au moins pendant tout l'hiver. Les
-cabinets allemands furent les premiers à lâcher pied. Dès le 8
-novembre, arrivait à Londres une dépêche de M. de Metternich,
-déclarant qu'il ne pouvait pas être question maintenant d'une
-concession en Syrie[567]. «Ne laissons plus d'illusion à la France sur
-cette région, écrivait le chancelier; elle est irrévocablement perdue,
-perdue tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne
-de ce côté. Que Méhémet-Ali se soumette sans retard, ou la question
-d'Égypte est soulevée.» Même effet sur la Prusse. «M. de Bülow est
-hors de selle, rapportait, le 8 novembre, M. de Bourqueney; il m'a dit
-ce matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche
-analogue à celle de M. de Metternich; voilà, comme il le reconnaît
-lui-même, sa mission à néant.» Le même M. de Bülow disait à notre
-chargé d'affaires, quelques jours plus tard, le 13 novembre: «Les
-événements ont été trop vite; ma mission a échoué en Syrie avant de
-commencer à Londres[568].» Le parti de la paix en Angleterre n'était
-pas moins découragé; questionné, le 11 novembre, par M. de Bourqueney
-sur ce qu'il y avait à faire, M. Charles Greville lui disait: «Bien
-qu'il y ait toujours, chez mes amis, le même désir d'une
-réconciliation avec la France, la même préoccupation d'aider M.
-Guizot, quand ils en viennent à se demander ce qui est possible et ce
-qui serait justifiable, ils ne peuvent trouver aucun expédient pour
-faire face aux immenses difficultés pratiques de la situation. Les
-événements ont marché avec une telle rapidité, et changé si
-complétement la position de la question, que les concessions,
-considérées antérieurement comme raisonnables, ne sont plus possibles.
-Tous comprennent qu'ils ne peuvent rien offrir en Syrie. Il se
-pourrait, en effet, qu'au moment où ils offriraient quelque ville ou
-quelque territoire, le gouvernement ottoman en fût déjà redevenu
-maître. La justice envers la nation, l'honneur et la fidélité envers
-nos alliés, particulièrement envers le sultan, ne nous permettent de
-faire aucune concession dans cette région.» Sur la demande de M. de
-Bourqueney, M. Greville écrivit dans le même sens à M. Guizot, sans
-lui rien déguiser. Tel était, du reste, le sentiment général en
-Angleterre, et le duc de Wellington exprimait tout haut les mêmes
-idées[569]. Par contre, lord Palmerston, sentant n'avoir plus à se
-gêner, se montrait plus absolu, plus roide que jamais dans ses refus.
-«J'ai dit à M. de Bourqueney, écrivait-il à lord Granville le 13
-novembre, que je tromperais M. Guizot, si je lui laissais supposer que
-le gouvernement de Sa Majesté pourrait consentir à ce qui n'est pas le
-traité. Le traité étant conclu, il faut qu'il s'exécute.» Il donnait à
-entendre, non sans une intention sarcastique et dédaigneuse, que notre
-mauvaise humeur importait peu à l'Europe. «On ne voit pas bien,
-disait-il dans la même dépêche, les dangereuses conséquences qui,
-selon M. Guizot, résulteraient pour le monde de la non-coopération de
-la France à cette pacification.» Bien plus, dans une dépêche du 13
-novembre, il déniait formellement à notre gouvernement le droit de
-«délibérer sur l'exécution d'un traité auquel il était étranger[570]».
-
-[Note 567: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351.]
-
-[Note 568: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de
-M. Guizot_.]
-
-[Note 569: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351 à
-353.]
-
-[Note 570: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
-
-Le désappointement fut grand en France. Tandis que Louis-Philippe se
-plaignait amèrement au roi des Belges d'avoir vu si mal accueillir ses
-ouvertures[571], M. Guizot déclarait froidement et tristement à lord
-Granville qu'il ne croyait plus pouvoir faire aucune communication sur
-ce sujet au cabinet anglais, et que le gouvernement français
-attendrait les événements, prêt à tenir la conduite qu'ils lui
-imposeraient[572]. Toutefois, s'il était forcé de battre en retraite
-sur la question de Syrie, la résignation de notre ministre n'allait
-pas jusqu'à accepter que le pacha fût dépouillé de l'Égypte. Plus d'un
-indice lui avait fait connaître que lord Palmerston, sans être décidé
-au renversement complet de Méhémet-Ali, n'en repoussait pas cependant
-l'idée, quand les circonstances semblaient la rendre réalisable; déjà
-cette arrière-pensée avait percé dans le _memorandum_ du 2 novembre,
-et, depuis, elle s'était manifestée plus vivement, à mesure
-qu'arrivaient les nouvelles des succès remportés en Syrie[573].
-Toutes les fois qu'il voyait poindre cette idée, M. de Bourqueney
-faisait aussitôt sentir l'opposition de la France. «Je dis très-haut
-et très-ferme, écrivait-il à M. Guizot, que le traité de juillet n'a
-pas mis l'Égypte en question, qu'il en faudrait un nouveau pour cela
-et que c'est sans doute assez d'un seul traité conclu sans la
-France[574].» Un autre jour, lord Palmerston ayant cherché à établir
-que si le pacha refusait de se soumettre, les opérations pourraient
-être continuées contre l'Égypte rebelle, M. de Bourqueney l'arrêta
-net. «Le traité du 15 juillet, lui dit-il, n'a rien stipulé pour le
-cas dont vous me parlez; je ne puis consentir à le discuter.» Et comme
-le ministre insistait: «Non, milord, reprit notre chargé d'affaires,
-il faudrait pour cela un nouveau et plus grave traité[575].»
-
-[Note 571: Lettre du 16 novembre 1840. (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 572: Dépêche de lord Granville, en date du 16 novembre 1840.
-(_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
-
-[Note 573: M. de Rumigny, notre ministre à Bruxelles, informé par le
-roi Léopold de ce qui se passait à Londres, écrivait, le 7 novembre,
-au maréchal Soult: «Lord Palmerston est emporté par la joie que lui
-causent les nouvelles de Syrie... Il rêve déjà la chute complète de
-Méhémet-Ali. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 574: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
-
-[Note 575: Dépêche de M. de Bourqueney du 18 novembre 1840. (_Ibid._)]
-
-Le gouvernement français défendait donc l'Égypte, et, tout en évitant de
-poser prématurément un _casus belli_ qui eût pu paraître une provocation
-peu en harmonie avec son attitude générale, il montrait à tous qu'il
-n'abandonnait rien de la note du 8 octobre. Peut-être même n'avait-il
-pas encore perdu absolument tout espoir du côté de la Syrie; sans doute
-il n'y avait rien à faire pour le moment: mais ne restait-il pas, dans
-l'avenir, une dernière chance? Cette chance était que les alliés ne
-pussent s'emparer de Saint-Jean d'Acre avant l'hiver et que l'autorité
-du pacha se maintînt ainsi dans le sud de la Syrie. Quand M. Greville
-avait déclaré impossible tout arrangement immédiat, M. de Bourqueney
-s'était rejeté sur cette hypothèse et y avait indiqué, sans être
-contredit, une base éventuelle de transaction[576]. Or, si faibles
-qu'eussent été jusqu'ici les Égyptiens, ne pouvait-on pas espérer qu'ils
-résisteraient dans une place dont Bonaparte lui-même n'avait pu
-s'emparer en 1799? D'ailleurs la saison mauvaise s'avançait et rendait
-de plus en plus difficiles les opérations de la flotte. On en était fort
-préoccupé à Londres. Le 15 novembre, lord John Russell annonçait à un de
-ses amis avoir reçu des nouvelles de l'amiral Stopford, et il concluait
-de ces nouvelles que l'entreprise allait être forcément interrompue et
-renvoyée au printemps prochain; très-inquiet des conséquences que cet
-ajournement pouvait avoir en Orient et en Europe, il paraissait disposé,
-dans ce cas, à transiger moyennant l'attribution au pacha de tout ou
-partie du pachalik d'Acre, et il ajoutait que tel était le sentiment de
-lord Melbourne[577]. Mais ce n'était pas celui de lord Palmerston, qui
-déclarait au contraire bien haut que le traité serait exécuté
-immédiatement et jusqu'au bout, dussent les vaisseaux tenir la mer tout
-l'hiver. Et il ne se contentait pas de le dire à Londres; il avait
-envoyé aux amiraux des ordres dans ce sens.
-
-[Note 576: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
-352.--Cette question de la possession de Saint-Jean d'Acre avait paru
-toujours fort importante, et, dès le 6 novembre, Louis-Philippe avait
-proposé d'en faire dépendre l'exécution de la convention à conclure.
-«Que l'arrangement, si on veut, écrivait-il au roi des Belges, soit
-subordonné à une seule condition, c'est-à-dire à savoir dans quelles
-mains se trouvera Saint-Jean d'Acre au moment où l'ordre de suspendre
-les hostilités arrivera en Syrie. S'il tient pour Méhémet-Ali,
-l'arrangement deviendra définitif; mais s'il est au pouvoir du sultan
-et de ses alliés, l'arrangement sera nul.» (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 577: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354.]
-
-L'événement justifia encore une fois son audacieuse obstination. Le 23
-novembre, arriva la nouvelle que Saint-Jean d'Acre était pris. Stimulé
-par les impérieuses injonctions de lord Palmerston, l'amiral Stopford
-s'était résolu à jouer le tout pour le tout et à tenter de terminer
-brusquement l'entreprise par un hardi et puissant coup de main. Le 2
-novembre, une flotte formidable, comptant vingt bâtiments de guerre,
-dont sept vaisseaux de ligne, était réunie devant Saint-Jean d'Acre.
-Le bombardement commença aussitôt. Les assaillants avaient quatre cent
-soixante-dix-huit gros canons, tandis que les assiégés ne leur en
-opposaient que soixante-douze de médiocre calibre. Soixante-mille
-boulets furent lancés en quelques heures. Tout fut brisé, bouleversé
-par cet ouragan de fer et de feu. L'explosion du principal magasin à
-poudre compléta l'oeuvre de destruction. Avant la fin de la journée,
-les survivants de la garnison évacuaient la ville ruinée, et les
-Anglais y débarquaient en maîtres. Le pacha comprit que la Syrie était
-définitivement perdue, et peu après il envoya aux restes de l'armée
-d'Ibrahim l'ordre de rentrer en Égypte.
-
-Le triomphe de lord Palmerston était complet. «Force est de
-reconnaître, écrivait alors l'un de ceux qui, en Angleterre, avaient
-le plus critiqué ce ministre, qu'il a vraiment droit d'être fier de
-son succès. Ses collègues n'ont plus qu'à s'incliner... Quoi qu'on
-puisse dire ou penser de sa politique, il est impossible de ne pas
-rendre justice à la vigueur de l'exécution. M. Pitt (Chatham) n'aurait
-pu montrer plus de décision et de ressources. Il n'a voulu entendre
-parler ni de délais ni de difficultés, a envoyé des ordres
-péremptoires d'attaquer Acre et a pourvu, avec grand soin, dans ses
-instructions, à toutes les éventualités. Nul doute que c'était la
-prise d'Acre qui devait décider de la campagne, et certainement elle
-est due encore plus à Palmerston qu'aux chefs de notre flotte et de
-notre armée. Elle est probablement due à lui seul[578].»
-
-[Note 578: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354 à
-356.]
-
-Un tel succès ne rendait pas le ministre anglais plus disposé à la
-conciliation envers le gouvernement français. Celui-ci, contraint de
-renoncer à apporter aux Chambres, comme don de joyeux avénement,
-quelque arrangement assurant au pacha une partie de la Syrie, désirait
-au moins leur annoncer que l'Égypte était sauve, et,--ce qui lui
-paraissait fort important,--qu'elle l'était grâce à la France. Sur ce
-dernier point, M. de Metternich était venu, dès le début, au-devant de
-nos désirs. «Je reconnais la nécessité, écrivait-il au comte Apponyi
-le 8 novembre, que le gouvernement français puisse dire au pays: C'est
-moi qui ai sauvé le pacha d'Égypte. Tout le monde se joindra à cette
-prétention, et nous les premiers[579].» Et quelques jours après, il
-disait à M. de Sainte-Aulaire: «Pour le compte de l'Autriche, je vous
-déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte et
-qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve
-quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il
-peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.»
-Mais tel était l'acharnement mesquin de lord Palmerston, que, même au
-milieu de son plein triomphe, il prétendait nous disputer cette petite
-consolation d'amour-propre. En écrivant à M. Bulwer, il exposa, dans
-les termes les plus roides, ses raisons pour ne pas autoriser M.
-Guizot à déclarer que l'intervention de la France avait décidé les
-alliés à accorder l'Égypte à Méhémet-Ali. «Le désir des Français,
-répétait-il quelques jours plus tard, est que le règlement final de la
-question d'Orient ne paraisse pas avoir été arrêté sans leur concours;
-mais j'ai justement le désir qu'il paraisse en être ainsi[580].»
-
-[Note 579: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]
-
-[Note 580: BULWER, t. II, p. 322 à 324.]
-
-Il y avait, dans ces lettres, quelque chose de plus grave que le refus
-lui-même,--refus qui ne devait pas empêcher M. Guizot de faire, en
-pleine Chambre, la déclaration dont ne voulait pas lord
-Palmerston,--c'étaient les motifs invoqués par le ministre anglais. Il
-y laissait voir de nouveau son arrière-pensée d'enlever l'Égypte au
-pacha. «Nous avons informé la France, disait-il, que nous avions
-conseillé au sultan de laisser Méhémet-Ali en Égypte s'il se
-soumettait dans un certain délai; mais nous avons aussi expliqué que,
-si Méhémet ne se soumettait pas, il devrait supporter les conséquences
-et courir les chances qui l'attendaient.» Cette façon de voir devait
-d'autant plus nous préoccuper qu'il ne s'agissait plus d'éventualités
-lointaines; les opérations étant terminées en Syrie, c'était tout de
-suite que le pacha pouvait se voir attaquer en Égypte. M. Guizot,
-moins disposé que jamais à abandonner le terrain de la note du 8
-octobre, et sachant toute la mauvaise volonté de lord Palmerston,
-chercha des garanties auprès des puissances allemandes. Par nos
-conseils et sur notre demande, le prince Esterhazy, ambassadeur
-d'Autriche à Londres, obtint de lord Palmerston la promesse formelle
-qu'aucun ordre d'agir contre l'Égypte ne serait envoyé à la flotte
-anglaise sans que la conférence de Londres eût été convoquée et
-consultée[581]. Le prince de Metternich disait en même temps à notre
-ambassadeur: «Assurez M. Guizot que nous agirons pour que tout
-s'arrête à la Syrie[582].» Toutefois, nous connaissions trop et la
-faiblesse des cabinets allemands, et la mauvaise foi de lord
-Palmerston, et les coups de tête de lord Ponsonby, pour nous fier
-entièrement à de telles garanties. Il était d'ailleurs difficile de
-répondre aux ministres anglais, quand ils nous disaient, comme M.
-Macaulay: «En continuant les hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son
-côté, la chance de reconquérir la Syrie; si nous n'avions pas, du
-nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il n'y aurait ni égalité, ni
-justice, ni politique.» Aussi, sans vouloir admettre diplomatiquement
-que la résistance de Méhémet donnât aux puissances le droit
-d'intervenir en Égypte, nous rendions-nous compte que sa soumission
-pouvait seule nous donner pleine sécurité. D'ailleurs, après son
-désastre en Syrie et dans le mauvais état de ses affaires, le pacha ne
-pouvait raisonnablement espérer de meilleures conditions que celles
-qui lui étaient offertes et qui lui assuraient l'hérédité de l'Égypte.
-Le gouvernement français n'hésita donc pas à lui recommander de les
-accepter sans retard[583].
-
-[Note 581: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
-
-[Note 582: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 583: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
-
-Telle était, vers la fin de novembre, l'issue peu heureuse des
-premières tentatives de M. Guizot. Tout en évitant de compromettre la
-dignité de la France par des ouvertures officielles, il avait essayé
-de se servir de la satisfaction causée par l'avénement d'un ministère
-pacifique, pour enlever une concession qui lui permît de reprendre
-immédiatement une place honorable dans le concert des puissances. Son
-effort avait échoué par la mauvaise volonté de lord Palmerston et
-surtout par la déroute des Égyptiens. Non-seulement il n'avait rien
-obtenu en Syrie, mais il se voyait réduit à lutter pour l'Égypte et
-n'était pas assuré de la conserver au pacha. Sans se laisser démonter
-par cette première déception, il continua à vouloir et à espérer la
-paix; seulement, au lieu d'une guérison subite qui eût fait
-disparaître tout d'un coup le malaise dont souffraient la France et
-l'Europe, il lui fallait se contenter d'une convalescence lente,
-pénible et, par cela même sujette à bien des accidents. Il régla en
-conséquence son attitude diplomatique. Refusant d'approuver ce qui se
-faisait et ne voulant pas cependant soulever de querelle à ce sujet,
-également soucieux de sauvegarder la dignité de la France et la paix
-du monde, il prit le parti de se renfermer, pour un temps, dans cette
-politique d'isolement et de paix armée qu'il avait déjà indiquée dans
-sa première circulaire, et il en marqua ainsi les caractères dans des
-lettres écrites à ses principaux ambassadeurs: «Il n'y a en ce moment
-rien de plus à faire qu'une attitude à prendre et un langage à tenir.
-L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos
-délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on
-y est, il faut y vivre avec tranquillité, jusqu'à ce qu'on en puisse
-sortir avec profit... Nous verrons venir. Nous n'avons nul dessein de
-rester étrangers aux affaires générales de l'Europe. Nous croyons
-qu'il nous est bon d'en être, et qu'il est bon pour tous que nous en
-soyons. Nous sommes très-sûrs que nous y rentrerons. La France est
-trop grande pour qu'on ne sente pas bientôt le vide de son absence.
-Nous attendrons qu'on le sente en effet et qu'on nous le dise. J'ai un
-dégoût immense de la fanfaronnade; mais la tranquillité de l'attente
-et la liberté du choix nous conviennent bien.» Il disait encore: «J'ai
-toujours en perspective le rétablissement du concert européen; mais
-nous l'attendrons; et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
-convenance que nous avons fait nos armements[584].» M. Guizot devait,
-pendant près de huit mois, au milieu des difficultés qui naîtront au
-dehors ou au dedans, maintenir, avec sang-froid, mesure et fermeté,
-l'attitude qu'il définissait ainsi au début.
-
-[Note 584: Lettres à M. de Barante du 13 décembre, et à M. de
-Sainte-Aulaire du 10 décembre 1840. (_Notice_ sur M. de Barante, par
-M. GUIZOT, et _Mémoires_ du même.)]
-
-
-III
-
-Pendant que s'évanouissaient, l'une après l'autre, toutes les chances
-d'obtenir immédiatement une solution satisfaisante des difficultés
-extérieures, l'heure était venue pour le ministère de soutenir, dans
-les Chambres, la grande bataille de l'Adresse[585]. Force lui était de
-l'aborder, en n'apportant au pays, en compensation de ses déboires
-actuels, que des assurances un peu vagues, des espérances lointaines
-et incertaines. Encore devait-il se féliciter que le secret de ses
-premiers pourparlers et du mécompte qui les avait suivis, n'eût pas
-été du tout ébruité. Une seule chose était connue du public, la
-succession accablante des revers subis par les Égyptiens en Syrie, et
-ces revers n'étaient pas faits pour augmenter rétrospectivement le
-crédit de la politique de M. Thiers, tout entière fondée sur la foi
-dans la résistance du pacha; d'autant que, survenus pendant le
-ministère du 1er mars, ou du moins avant que sa chute ne fût connue en
-Orient, ils ne pouvaient aucunement être imputés à ses successeurs.
-
-[Note 585: C'était le 16 novembre que M. Guizot, prenant acte des
-refus de lord Palmerston, renonçait à faire de nouvelles ouvertures,
-et, le lendemain 17, commençait la discussion de l'Adresse à la
-Chambre des pairs. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre, qui
-détruisait nos dernières chances d'arrangement, arrivait à Paris le 23
-novembre, et le 25 était le jour fixé pour l'ouverture du débat à la
-Chambre des députés.]
-
-M. Guizot se sentait prêt à aborder, le coeur haut et confiant, cette
-grande lutte de tribune. Loin de redouter les débats parlementaires,
-il les désirait, comme étant le vrai moyen de redresser l'esprit
-public, de guérir son malaise et «de relever la bonne politique à son
-juste rang, malgré le fardeau qu'elle avait à soulever». Avant même
-d'avoir pris possession du pouvoir, au moment où il allait quitter
-Londres, il avait écrit au duc de Broglie: «J'ai confiance dans les
-Chambres. J'ai toujours vu, dans les moments très-critiques, le
-sentiment du péril, du devoir et de la responsabilité s'emparer des
-Chambres et leur donner un courage, des forces qui, en temps
-tranquille, leur auraient manqué, comme à tout le monde. C'est ce qui
-est arrivé en 1831... Sommes-nous à la veille d'une seconde
-épreuve?... Ma confiance est à la même adresse; c'est par les
-Chambres, par leur appui, par la discussion complète et sincère dans
-leur sein, qu'on peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le
-peut[586].»
-
-[Note 586: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 394, et t. VIII, p. 14.]
-
-À la Chambre des pairs, la cause de la paix était trop sûrement gagnée
-d'avance pour que la discussion de l'Adresse eût beaucoup d'importance
-et d'intérêt. Commencée le 17 novembre, cette discussion était
-terminée le 18. Toutefois M. Guizot profita de ce qu'il se trouvait
-dans un milieu sympathique et calme, pour y faire un exposé de la
-grave question sur laquelle il prévoyait avoir à soutenir bientôt,
-dans une autre enceinte, des débats plus troublés; non qu'il voulût
-abattre son jeu diplomatique à la tribune; au contraire, dès les
-premiers mots, il prévenait qu'il serait obligé de garder «la plus
-grande réserve»; mais il croyait l'occasion favorable pour donner à
-l'esprit public, sur les événements d'Orient, la direction qui lui
-paraissait conforme à la vérité des choses et aux intérêts du pays.
-
-M. Guizot le proclame tout de suite: sa politique tend à la paix.
-«L'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les puissances en
-Europe, dit-il, c'est le maintien de la paix partout et toujours.» On
-verra bientôt le parti que l'opposition devait chercher à tirer de ces
-derniers mots. Seulement, cette paix, le ministre s'attache, par la
-noblesse de son langage, par la hauteur de ses considérations, à la
-dégager de ce je ne sais quoi d'égoïste, de terre à terre, de
-grossier, que lui prêtaient ses adversaires, et qu'en effet certains
-de ses partisans semblaient parfois lui donner. Nul talent n'est plus
-propre que celui de M. Guizot à grandir et à élever ainsi les idées
-qu'il voulait défendre. L'orateur discute ensuite, l'une après
-l'autre, les raisons invoquées par ceux qui voulaient que la France
-prît une attitude belliqueuse. D'abord, nos intérêts en Orient: il n'a
-pas de peine à établir que la question de la Syrie n'est pas, pour la
-France, «un intérêt dont la guerre doive sortir». Autre motif:
-l'injure reçue. C'est la partie la plus délicate et la plus pénible du
-sujet. Comment paraître justifier ou excuser des procédés dont
-l'amour-propre national a tant souffert? Et M. Guizot ne doit-il pas
-trouver particulièrement dur de s'exposer lui-même, pour détourner de
-lord Palmerston les ressentiments français, au moment où ce ministre
-vient de lui donner, dans le secret des derniers pourparlers, des
-preuves nouvelles de sa malveillance? Mais il ne s'agit pas de faire
-payer à un homme d'État étranger ses mauvais procédés; il s'agit
-d'empêcher, en France, l'opinion de s'égarer dans une voie dangereuse.
-La thèse de l'orateur est qu'il y a eu «manque d'égards», mais non
-«insulte politique». «On n'a jamais voulu, dit-il, dans tout le cours
-de l'affaire,--je prie la Chambre de faire quelque attention à ces
-paroles que je prononce après y avoir bien pensé,--on n'a jamais voulu
-ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
-aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
-avait pas moyen de s'entendre avec elle sur les bases de la
-transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à
-quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
-fait avec tous les égards auxquels elle avait droit; c'est un tort,
-sans doute, un tort dont nous sommes fondés à nous plaindre; mais, je
-le demande aux hommes les plus délicats, les plus susceptibles en fait
-d'honneur national, et qui cependant conservent et doivent conserver
-leur jugement dans l'appréciation des faits, est-ce là un cas de
-guerre[587]?» M. Guizot discute enfin un troisième et dernier motif
-invoqué par les partisans d'une politique belliqueuse: l'intérêt de
-notre influence dans le monde. «Messieurs, s'écrie-t-il, il ne faut
-pas que la France se trompe sur ses moyens d'influence en Europe; je
-crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos esprits, beaucoup de
-préjugés et de routine; nous avons eu, pendant longtemps, deux grands
-moyens d'influence en Europe: la révolution et la guerre. Je ne les
-accuse pas; ils ont été pendant longtemps nécessaires... Mais enfin,
-la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en Europe, sont
-usés pour la France. Elle se ferait un tort immense, si elle
-persistait à les employer. Ses moyens d'influence, aujourd'hui, c'est
-la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement au sein d'une grande
-liberté... Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas à notre patrie de
-territoires à conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de
-grandes vengeances à exercer. Non; que la France prospère, qu'elle
-vive libre, intelligente, animée sans trouble, et nous n'aurons pas à
-nous plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde.»
-
-[Note 587: Pour expliquer, d'ailleurs, cette signature du traité à
-l'insu de la France, l'ancien ambassadeur la présentait comme une
-réponse à la tentative d'arrangement direct entre le sultan et le
-pacha. «On a cru, fort à tort, dit-il, et contre mes protestations les
-plus formelles et les plus persévérantes, on a cru que cette tentative
-était l'oeuvre de la France, on a cru que la France, abandonnant la
-politique du 27 juillet, avait tenté de se faire là une politique
-isolée, un succès isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement,
-particulièrement, que cela était faux; on ne m'a pas cru.» L'orateur
-prononça ces derniers mots d'un tel ton qu'ils semblaient signifier:
-«On ne pouvait pas me croire.» M. Thiers, fort irrité de cette
-insinuation, répondit, quelques jours plus tard, à la tribune de la
-Chambre des députés: «Je suis convaincu que, lorsque M. Guizot disait
-au cabinet anglais que nous n'étions en rien les auteurs de la
-proposition faite à Constantinople, il le disait de manière à être
-cru. S'il ne l'avait pas dit de ce ton-là, il aurait trahi son
-cabinet; il en était incapable. Je crois aussi que lorsqu'il exprimait
-sa profonde conviction, il aurait tenu à insulte de n'être pas cru.»]
-
-L'inspiration de ce discours était haute, l'intention patriotique, et
-l'orateur avait au fond mille fois raison. Peut-être, en la forme,
-n'avait-il pas toujours tenu un compte suffisant des susceptibilités
-alors éveillées, même dans les parties sages de l'opinion. Peut-être
-sa courageuse volonté de réagir contre les entraînements belliqueux
-l'avait-elle porté à être un peu trop lyrique dans son chant de paix,
-à se montrer un peu trop impartial dans l'indication des torts
-respectifs de l'Angleterre et de la France. La presse opposante en
-profita pour tâcher de présenter ce manifeste comme un acte de
-platitude honteuse. Oubliant volontairement que le ministre, en
-parlant, au début de sa harangue, «du maintien de la paix partout,
-toujours», avait montré là «l'intérêt supérieur de l'Europe, de toutes
-les puissances en Europe», elle feignait de croire qu'il avait voulu
-ainsi faire de la paix à tout prix la règle particulière de la
-politique française[588]. Ce fut un prétexte à indignations
-tapageuses, plus faciles qu'une sérieuse discussion. «On dit,
-lisait-on dans le _Constitutionnel_, que M. Guizot ne s'est jamais
-élevé si haut. Nous disons, nous, qu'on n'a jamais mis le gouvernement
-français si bas.» Le _Commerce_ ajoutait: «Nous cherchons en vain dans
-notre mémoire les actes des ministres les plus pusillanimes ou les
-plus perfides qui aient jamais perdu ou trahi une nation; et nous ne
-trouvons rien de semblable à l'excès d'avilissement, à l'audace de
-bassesse déployée aujourd'hui par M. Guizot.» Enfin, le _National_
-s'écriait ironiquement: «L'étranger peut faire à sa fantaisie... Nous
-abandonnons à la Russie et à l'Angleterre cette guenille qu'on nomme
-la victoire, et nous répéterons dans la boue ce nouveau cantique de
-gloire: La paix partout! la paix toujours!»
-
-[Note 588: M. Guizot, du reste, avait été amené, sur l'interpellation
-d'un pair, à expliquer lui-même ainsi ses paroles: «J'ai dit que, s'il
-y avait une offense réelle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parlé de
-la guerre que ferait la France pour une cause juste et légitime, après
-s'être emparée de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes, ces
-deux paroles excluaient l'idée de la paix à tout prix. J'ai parlé de
-la paix partout et toujours, mais comme d'un intérêt égal pour tous
-les gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la
-justice et de l'honneur national.»]
-
-
-IV
-
-La discussion à la Chambre des pairs n'avait été qu'une sorte de
-préliminaire. C'est à la Chambre des députés que devait se livrer la
-vraie bataille. Rarement débat avait été attendu avec autant de
-curiosité, d'émotion anxieuse. Non-seulement la France entière, mais
-toute l'Europe politique était attentive à ce qui allait se passer au
-Palais-Bourbon[589]. Le drame d'ailleurs ne se présentait pas sans
-quelque grandeur. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait vu trop
-souvent depuis quelques années, d'un de ces débats pour ainsi dire
-artificiels, funestes au crédit du régime parlementaire, et au fond
-desquels on ne pouvait découvrir que la rivalité de certains partis ou
-même l'ambition de certains hommes. Il semblait qu'on fût reporté à
-ces temps tragiques de Casimir Périer où l'enjeu de la partie engagée
-à la tribune était la paix du monde.
-
-[Note 589: Un peu plus tard, le 30 décembre, M. de Barante écrivait de
-Saint-Pétersbourg à M. Guizot: «La discussion de l'Adresse a excité
-ici un vif intérêt. On lisait tous les discours; on ne parlait pas
-d'autre chose. C'était l'affaire de l'Europe entière.» (_Documents
-inédits._)]
-
-Dans quelles dispositions la Chambre était-elle revenue de vacances,
-et quelle réponse se préparait-elle à faire au discours de la
-couronne? Sans doute c'était bien cette même Chambre qui avait naguère
-applaudi l'ambitieux rapport de M. Jouffroy et qui, depuis lors,
-n'avait jamais paru admettre qu'on pût rien rabattre des prétentions
-du pacha. Mais, dans ces derniers temps, les événements de Syrie, la
-peur de la guerre et de la révolution avaient changé bien des points
-de vue. Ajoutons que, dans cette assemblée issue de la coalition, les
-partis étaient singulièrement morcelés, inconsistants, mobiles, et
-qu'on les avait vus, depuis dix-huit mois, se combiner successivement
-de façon à former des majorités passagères au service des politiques
-et des ministères les plus différents. Les statisticiens
-parlementaires la décomposaient ainsi: d'une part, environ 175 députés
-du centre, 25 doctrinaires et 10 royalistes ralliés, soit 210
-partisans avérés d'une politique pacifique; d'autre part, 30 radicaux,
-100 membres de la gauche dynastique et 10 royalistes de la nuance de
-M. Berryer, soit 140 opposants décidés. Entre les deux, une centaine
-de députés du centre gauche. On savait que ceux-ci se partageraient:
-mais comment? où se ferait la coupure? De là dépendait la majorité.
-
-Les premiers indices furent favorables aux conservateurs et aux
-pacifiques. Dès le 6 novembre, lors de la nomination du président et
-des vice-présidents, tous les candidats ministériels avaient été élus
-d'emblée à une forte majorité, ce qui ne s'était pas encore vu depuis
-1830. Trois jours après, on nommait dans les bureaux la commission
-chargée de préparer l'Adresse; sur les neuf membres, sept étaient
-favorables à la politique du discours royal. Ces votes s'expliquaient
-par ce double fait: d'abord que tous les anciens 221 s'étaient décidés
-ou résignés à soutenir le cabinet, au moins pour le moment; ensuite
-que la fraction du centre gauche qui suivait M. Dufaure et les
-flottants de la nuance de M. Dupin s'étaient unis aux conservateurs
-pour faire tête à M. Thiers et à la gauche. Ces succès paraissaient de
-bon augure, et le Roi s'en réjouissait fort. «Ici, écrivait-il au roi
-des Belges, il y a un revirement admirable dans l'opinion. Les bureaux
-d'hier ont été excellents; les discours belliqueux ont été très-mal
-accueillis dans tous, et la volonté de la paix y était, au contraire,
-très-nettement et très-rondement avouée. Le soir, mon salon ne
-désemplit pas de toutes les bénédictions qu'on m'apporte d'avoir
-résisté[590].» Toutefois, on ne pouvait encore considérer la bataille
-comme gagnée. Avec une telle Chambre, les surprises, les retours
-étaient possibles. Et puis, le vote n'était pas tout. Comment se
-comporterait la discussion? Quelle figure y ferait chaque parti? Dans
-quel état en sortirait la politique de la France? La victoire du
-ministère serait-elle seulement une victoire numérique et précaire, ou
-une victoire morale et définitive?
-
-[Note 590: _Revue rétrospective._]
-
-Tout indiquait que l'attaque serait d'une violence extrême, de la part
-non-seulement de la gauche, mais de l'ancien ministère. M. Thiers
-avait eu, un moment, l'inspiration d'un rôle plus sage et plus digne.
-Le 22 octobre, en transmettant à M. Guizot l'appel du Roi, il avait
-ajouté en son nom personnel: «Ne croyez pas que je serai pour vous un
-obstacle; le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus
-grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci,
-je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne[591].» Mais,
-après quelques jours, rien ne restait de ces bonnes dispositions; tout
-entier à la lutte, le ministre déchu s'exprimait avec une colère et
-un mépris sans mesure sur ses successeurs et sur le Roi. Ce n'était
-pas faute, cependant, de s'entendre recommander une conduite
-absolument différente, par un homme au jugement duquel il paraissait
-alors attacher une grande importance: nous voulons parler du duc de
-Broglie. Ce dernier avait ressenti du changement de cabinet une
-impression assez mélangée: d'une part, il s'attristait de voir la
-politique française battre, pour ainsi dire, en retraite devant
-l'Europe; d'autre part, il se sentait un grand poids de moins de
-n'avoir plus à répondre des fautes du ministère du 1er mars. Ne
-voulant pour son compte ni maudire le passé ni entraver le présent, il
-se montrait dans les salons des nouveaux ministres, tout en continuant
-à recevoir les anciens chez lui, employant tous ses efforts à
-prévenir, entre les uns et les autres, une rupture trop violente et
-trop profonde. Il tâcha surtout de contenir M. Thiers. «Vous avez eu
-bonne intention et beaucoup d'habileté, lui dit-il, et cependant il
-vous a été impossible de conserver le pouvoir, parce que vous n'aviez
-avec vous que cinq ou six journaux, et pas une des personnes qui font
-le lest des gouvernements et pèsent sur le pays. Vous aviez dompté la
-gauche, et, toute domptée qu'elle était, elle vous entraînait.
-Apprenez, par cet exemple, à ne plus revenir au pouvoir avec de
-pareils soutiens et sans l'appoint nécessaire. Vous avez deux
-conduites à tenir. Une opposition vive vous concilie la gauche, mais
-vous éloigne du pouvoir; faites-vous l'homme de la gauche, et vous ne
-rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez,
-tenez-vous tranquille, soyez modéré, et, dans six mois, les cartes
-vous reviennent[592].» Pendant que le duc lui parlait ainsi, M. Thiers
-paraissait touché au point d'avoir les larmes aux yeux. Mais, à peine
-était-il revenu au milieu de son entourage habituel, que la passion
-reprenait le dessus. Il fut bientôt manifeste que son attitude serait
-celle d'un chef d'opposition résolu à une lutte à outrance.
-
-[Note 591: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 405.]
-
-[Note 592: _Documents inédits._]
-
-Dès la lecture du projet d'Adresse, le 23 novembre, on eut comme un
-avant-goût des dispositions violentes de la gauche. Ce projet,
-nettement pacifique, était l'écho du discours du trône. Peut-être
-eût-il convenu de dire les mêmes choses avec un accent plus généreux,
-plus vibrant. Mais M. Dupin avait tenu la plume, et il n'était pas
-dans sa nature d'élever ce à quoi il touchait. Le fond des idées
-était, du reste, irréprochable. «La paix donc, s'il se peut,
-faisait-on dire en terminant à la Chambre, une paix honorable et sûre,
-qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre
-premier voeu. Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces
-conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits
-méconnus, son territoire menacé ou ses intérêts sérieusement compromis
-l'exigent, parlez alors, Sire, et, à votre voix, les Français se
-lèveront comme un seul homme. Le pays n'hésitera devant aucun
-sacrifice, et le concours national vous est assuré.» Après ces mots:
-_son territoire menacé_, la gauche éclata en cris d'indignation,
-feignant de comprendre que la commission n'admettait la guerre que
-dans ce cas, et on put croire, pendant un certain temps, que ces
-clameurs ne permettraient même pas de finir la lecture. Ce malentendu,
-nullement involontaire, ressemblait fort à celui qui s'était déjà
-produit, quelques jours auparavant, à propos de la phrase de M. Guizot
-sur la paix partout et toujours. On se flattait, par ces tapages
-calculés, de troubler et d'intimider à l'avance la majorité.
-
-
-V
-
-Le débat s'ouvrit le 25 novembre. À peine fut-il engagé que son
-caractère apparut manifeste: c'était un duel entre M. Guizot et M.
-Thiers. Pendant les quatre premiers jours, les deux champions
-occupèrent, à tour de rôle, presque constamment la tribune. Combat de
-géants! s'écrient les spectateurs, partagés entre l'admiration
-qu'éveillent en eux de si beaux coups d'éloquence et la tristesse de
-voir ces deux grands esprits, dont l'union avait été, de 1831 à 1836,
-si féconde pour le pays, employer toute leur force à s'entre-détruire.
-L'un et l'autre sont arrivés à l'apogée de leur talent. M. Guizot,
-sans avoir rien perdu de son élévation grave et imposante, s'est
-pleinement dégagé de la roideur et de la sécheresse professorales.
-Rien de plus parfait, de plus puissant que son débit, son geste et
-toute son action oratoire. Sa parole est devenue plus souple, plus
-chaude, plus vibrante. Il sait remuer profondément ceux qu'autrefois
-il se bornait à éclairer. Il a acquis la promptitude dans
-l'improvisation et le sang-froid dans la riposte. Il s'est fait à
-l'agitation violente du nouveau forum, et y a trouvé même un milieu
-merveilleusement propre au développement de son éloquence: dans cette
-mêlée, le philosophe austère et serein s'est révélé homme de lutte;
-ses éclats de passion sont superbes et terribles. Personne, a-t-on pu
-dire justement[593], n'exprime comme lui la colère et le dédain. Il
-n'est jamais plus beau que quand, adossé à la tribune, la tête
-renversée, le front pâle, l'oeil en feu, les bras croisés, il reçoit,
-comme un roc immobile, l'écume impuissante des passions que
-l'opiniâtreté hautaine de sa parole a rendues furieuses, ou bien
-quand, reprenant l'offensive, le geste menaçant, il anéantit ces
-outrages à ses pieds, avec un mépris irrité et une fierté vengeresse.
-M. Thiers n'est pas arrivé à une moindre perfection. Il est devenu
-complétement maître du genre si nouveau qu'il a créé, de cette sorte
-de causerie alerte, abondante, universellement intelligente, charmante
-de verve, de fraîcheur et de naturel. Il y apporte plus d'aisance
-encore que dans le passé, plus d'ampleur et d'autorité. Il a même ses
-mouvements d'émotion éloquente, soit que la colère de la lutte
-l'enflamme, soit qu'il veuille sonner quelque fanfare patriotique. Ces
-morceaux, dont le relief est augmenté par la simplicité familière de
-l'ensemble, ne détonnent pas cependant avec ce qui les entoure: c'est
-toujours le même accent naturel, bien que momentanément élevé ou
-échauffé. Le contraste absolu des deux champions ajoute encore à
-l'intérêt dramatique de leur combat singulier. M. Guizot, sévère,
-dominateur, impérieux, parle de haut aux gens, daignant les élever
-jusqu'à lui, mais sans les mettre tout à fait à leur aise. M. Thiers,
-insinuant, séduisant, câlin, en communication constante et facile avec
-ses auditeurs, on allait presque dire ses interlocuteurs, paraît se
-mettre de plain-pied avec eux. M. Guizot, dédaigneux des épisodes, ne
-se permettant et ne permettant aux autres aucune distraction, ordonne
-ses discours comme une thèse philosophique, compose par masses,
-procède par généralisation, a pour dialectique habituelle d'élever
-toutes les questions qu'il traite, et, quand il a des points faibles
-dans sa cause, il s'attache à les faire disparaître derrière quelque
-grande idée. M. Thiers, abondant, même parfois diffus, se plaît aux
-diversions, aux longueurs et aux redites, sans cesser néanmoins de
-paraître toujours vif et rapide; il entre dans les détails les plus
-minutieux, ouvre des vues sur les quatre coins de l'horizon, mêle
-tout, anecdotes, exposés techniques, considérations morales, saillies
-de bon sens, mouvements de passion, plein d'aisance et d'agrément dans
-ces mille détours, ne semblant que suivre ses caprices, n'ayant rien
-de l'ordonnance classique du discours, et cependant finissant
-toujours, avec une habileté consommée, par amener son auditoire au but
-qu'il veut atteindre. M. Guizot semble réunir tous les dons extérieurs
-de l'orateur idéal: un profil d'une beauté sculpturale, le front haut
-et sillonné, le teint pâle, les tempes amaigries, des yeux où brille
-un feu contenu mais ardent, la bouche fine, ferme et fière, une voix
-sonore, profonde, au besoin tragique[594], une puissance de geste et
-de regard capable d'en imposer aux plus violents tumultes, tant de
-dignité et de hauteur dans le maintien qu'on ne s'aperçoit même pas
-qu'il est de petite et frêle stature. M. Thiers, au contraire, avec sa
-figure de petit bourgeois, ses lunettes, sa moue mélangée de bonhomie
-et de malice, n'a rien du masque héroïque de l'orateur: pas de geste,
-seulement quelques tics du bras ou du buste; une voix grêle et
-clairette, une taille courte et ramassée, avec un dandinement qui
-n'est pas fait pour donner plus de majesté à la démarche: et malgré
-tout, à la tribune, il produit un tel effet qu'on en vient à douter
-lequel est le plus éloquent de lui ou de M. Guizot.
-
-[Note 593: M. Jules SIMON, _Notice_ lue à l'Académie des sciences
-morales et politiques.]
-
-[Note 594: On a souvent cité le mot de mademoiselle Rachel, au sortir
-d'une séance de la Chambre où M. Guizot avait parlé: «J'aimerais à
-jouer la tragédie avec cet homme-là.» Jeune homme, quand il avait fait
-visite pour la première fois à madame de Staël, celle-ci, frappée de
-son accent, lui avait dit brusquement: »Je suis sûre que vous joueriez
-très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez un rôle dans
-_Andromaque_.»]
-
-Si le débat se résumait, pour ainsi dire, dans le duel de M. Guizot et
-de M. Thiers, ce n'était pas que la Chambre en fût seulement
-spectatrice; elle y était partie. Sa passion venait s'ajouter à celle
-des deux champions. On eût dit un choeur farouche, tumultueux, qui
-accompagnait et, par moments, couvrait presque la voix des acteurs
-principaux. Dès la première séance, à peine M. Guizot eut-il commencé
-à parler que les vociférations de la gauche éclatèrent: c'était le
-même parti pris de violence que naguère pendant la lecture du projet
-d'Adresse. L'un lui rappelle que, lors de la coalition, il a soutenu,
-sur la politique extérieure, les thèses qu'il combat aujourd'hui[595].
-L'autre lui jette cette phrase: «Nous n'avons pas été à Gand!» La
-plupart crient pour ne rien dire. Le tapage est effroyable. Le
-ministre, dont chaque phrase est hachée par des hurlements injurieux,
-fait extérieurement fière figure, mais au fond ne laisse pas que
-d'être un peu désorienté; il s'engage dans des justifications assez
-embarrassées de sa conduite en 1815 et en 1839. Bientôt, cependant, la
-violence même de ses adversaires lui fouette le sang; il se retrouve,
-sort de la défensive et pousse l'attaque avec vigueur. Le tumulte est,
-sinon apaisé, du moins dominé, et l'orateur a conquis de vive force la
-liberté de sa parole. Sans doute, dans le reste du débat, il aura
-encore à lutter contre les interrupteurs; mais ceux-ci n'oseront plus
-essayer d'étouffer sa voix.
-
-[Note 595: L'opposition avait en effet assez beau jeu à rappeler le
-temps où M. Guizot accusait le ministère du 15 avril «d'abaisser» la
-France, où il proclamait que «la paix pouvait être compromise par une
-politique faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national», et où
-il s'écriait: «La France est très-fière, très-susceptible pour sa
-dignité nationale, pour son attitude dans le monde. Le gouvernement
-est coupable et insensé, quand il ne donne pas à cette fierté, à cette
-susceptibilité, sécurité et satisfaction.»]
-
-Bien que les conservateurs écoutassent plus décemment les discours de
-M. Thiers, ils témoignaient, eux aussi, une animosité singulièrement
-passionnée; ceux d'entre eux qui avaient donné un moment dans le
-mouvement belliqueux ne se montraient pas les moins implacables à
-faire de l'ancien ministre la victime expiatoire d'une faute dont ils
-sentaient avoir leur part. On semblait impatient de lui infliger une
-sorte d'éclatant supplice politique. Quelques-uns demandaient qu'on le
-mît en jugement. Le mot courant était qu'il fallait profiter de la
-discussion pour le tuer «moralement», de telle sorte qu'il ne pût
-jamais se relever. On a souvent remarqué que, quand elles ont eu peur,
-les parties d'ordinaire les plus calmes et les plus inoffensives de la
-nation deviennent presque féroces. Il y avait un peu de cela dans
-l'exaspération dont le ministre du 1er mars était alors l'objet.
-
-Toute une partie de la discussion, non la moins longue ni la moins
-âpre, se passa en récriminations rétrospectives sur les négociations
-qui avaient précédé le traité du 15 juillet, principalement sur la
-façon dont M. Guizot avait rempli son rôle d'ambassadeur. Ce fut une
-succession, bientôt assez déplaisante, d'attaques et d'apologies
-toutes personnelles. On vit les deux adversaires ne pas hésiter, pour
-les besoins de leur cause particulière, à vider les cartons du
-ministère, venant lire à la tribune les dépêches officielles et même
-les lettres privées, livrant les secrets d'État, sans paraître même
-s'apercevoir, dans leur étrange acharnement, de la surprise pénible
-qu'ils provoquaient ainsi en France[596] et hors de France[597]: le
-tout pour arriver à bien établir devant l'étranger, qui écoutait et
-auquel une telle démonstration ne pouvait déplaire, que si la France
-se trouvait dans une situation fâcheuse, elle le devait à
-l'incapacité, si ce n'était même à la déloyauté de tous ceux qui, à
-des titres différents, avaient mis la main à ses affaires.
-
-[Note 596: M. Rossi écrivait à ce propos: «Tout ce que notre
-diplomatie a fait, a dit, a pensé, a connu, a conjecturé, depuis deux
-ans, sur la question d'Orient, a été lu, étalé, commenté à la tribune.
-On a mis en scène les diplomates présents, les absents, les français,
-les étrangers, comme si l'affaire d'Orient était finie et reléguée
-dans le domaine de l'histoire. Nous ne croyons pas nous tromper en
-affirmant que le comité diplomatique de la Convention mettait plus de
-réserve dans ses communications au public sur les affaires pendantes.
-Nous autres, nous sommes las, pour employer le mot de M. Villemain, de
-toute cette politique rétrospective.» (Chronique politique de la
-_Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1840.)]
-
-[Note 597: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
-4 décembre 1840: «Les révélations de secrets officiels et de
-confidences ont été monstrueuses.» (T. 1er, p. 355.)]
-
-Laissons ces misères et arrivons vite à une partie plus intéressante
-du débat, celle qui porta sur la question de paix ou de guerre. M.
-Thiers, principalement préoccupé de sa popularité actuelle dans la
-gauche[598], se donna après coup une attitude beaucoup plus résolument
-belliqueuse qu'il ne l'avait eue au pouvoir. En réponse à la
-distinction que M. Guizot avait faite, à la Chambre des pairs, entre
-l'injure et le manque d'égards, il proclama qu'il y avait eu, au 15
-juillet, injure pour la France. «On a prononcé, dit-il, le mot de
-tromperie, eh bien, je l'accepte. Oui, après dix ans d'alliance, cette
-conduite à notre égard est une indigne tromperie... La France a senti
-cet affront. Quoi! l'on voudrait que seul je l'aie senti? M. Thiers a
-seul pu entraîner son pays! Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne
-vous rappelle pas, je ne puis pas rappeler combien parmi vous il y a
-eu d'hommes, que leur sympathie d'opinion n'amenait pas à moi, qui
-sont venus me dire: Soutenez la dignité de la France; soutenez-la
-jusqu'au bout. (_Mouvement._) Et aujourd'hui, on voudrait n'avoir pas
-senti tout cela; on est presque honteux des bons sentiments que l'on a
-éprouvés! (_Bruit._) Eh bien, Messieurs, ces sentiments, moi, je les
-ai éprouvés profondément, je ne les désavoue pas, et, après les avoir
-éprouvés très-sincèrement et comme un Français, comme un bon Français
-le devait, j'ai voulu suivre jusqu'au bout, entendez-moi bien, la
-conduite que de tels sentiments, quand on les a ressentis, doivent
-inspirer... (_Mouvement._) Je ne puis pas songer à ces jours terribles
-sans être profondément ému... Je savais bien que j'allais peut-être
-faire couler le sang de dix générations; mais je me disais: Si la
-France recule, l'Europe le sait; les Chambres, le gouvernement, tout
-le monde s'est engagé: si elle recule, elle descend de son rang.» La
-conséquence d'un tel langage, c'était la guerre. Seulement, la guerre
-immédiate étant impossible, M. Thiers disait l'avoir ajournée au
-printemps. En attendant, il voulait armer la France, et cet armement
-prenait, dans son discours, des proportions étonnantes: il ne
-s'agissait plus de cinq cent mille ni même de six cent mille soldats,
-mais d'un total de neuf cent trente-neuf mille hommes. Ainsi armé, il
-comptait venir dire aux puissances: ou la modification du traité ou la
-guerre. Dans cette guerre, la France eût été sans doute seule contre
-toute l'Europe; M. Thiers ne le niait pas; mais elle en eût été
-quitte, selon lui, pour recommencer «un de ces grands actes d'énergie
-qu'elle avait faits si magnifiquement au commencement du siècle». En
-tout cas, ajoutait-il, «je me suis dit que, s'il y avait une faiblesse
-à faire, la ferait qui voudrait, mais que ce ne serait ni moi ni mes
-collègues». Tout en se posant ainsi comme ayant seul osé regarder
-l'Europe en face, M. Thiers indiquait que son courage patriotique
-avait été constamment entravé, annulé, par la faiblesse de
-Louis-Philippe. Il ne nommait pas ce dernier, mais le désignait avec
-une perfide clarté. Quand il faisait l'éloge du roi de Naples, «ce
-petit roi» qui avait eu le coeur assez grand pour vouloir résister à
-lord Palmerston, chacun comprenait que c'était pour le mettre en
-opposition avec Louis-Philippe, et la gauche, afin de souligner
-l'intention de l'orateur, applaudissait bruyamment, en criant-: «Bravo
-pour le roi de Naples!» «Savez-vous, demandait M. Thiers, où était ma
-faiblesse? On doutait, en Europe, que la résolution de la France fût
-soutenue jusqu'au bout... On croyait que, lorsque les armements
-seraient poussés au dernier terme, le cabinet n'existerait plus.» Et,
-revenant avec insistance sur cette insinuation, il ne se lassait pas
-de dénoncer à la tête du gouvernement un parti pris de faiblesse. De
-là, à l'entendre, cette affirmation méprisante de lord Palmerston,
-«que la France, après avoir montré de la mauvaise humeur, se tairait
-et céderait». Il avait voulu lutter contre ce parti pris, donner un
-démenti à cette affirmation: la puissance malfaisante et défaillante,
-qu'il ne nommait toujours pas, l'avait une fois de plus emporté sur
-lui, pour la honte de la France. Et alors il s'écriait, aux
-acclamations de la gauche: «Qu'on me condamne, qu'on m'exclue à jamais
-du pouvoir, j'y consens volontiers; mais quand je vois mon pays ainsi
-humilié, je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse, et je
-m'écrie: Quoi qu'il arrive, sachons être toujours ce qu'ont été nos
-pères, et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a
-toujours occupé en Europe!»
-
-[Note 598: «Je m'honore de l'appui de la gauche, disait M. Thiers; cet
-appui tenait à ce qu'il y avait de commun entre elle et moi: l'amour
-pour notre pays et sa révolution. Je ne crains pas de m'appeler
-révolutionnaire; il n'y a que les parvenus de mauvaise éducation qui
-ont peur de leur origine; moi je n'ai pas peur de la mienne.»]
-
-Après s'être donné ce rôle dans le passé, M. Thiers s'efforçait de
-discréditer par avance la politique de sagesse et de modération à
-laquelle ses successeurs étaient condamnés pour réparer ses fautes.
-Cette paix qu'il ne pouvait pas, qu'au fond même il ne voulait pas
-empêcher, il tâchait du moins de la rendre douloureuse au patriotisme,
-et, dans ce dessein, fouillait en quelque sorte de sa parole aiguë,
-les blessures encore à vif de l'orgueil national. «Le discours de la
-couronne, déclarait-il, a dit que l'on espère la paix; il n'a pas dit
-assez. On est certain de la paix... Je ne calomnie personne. Qu'on me
-permette de dire les choses telles qu'elles sont: le cabinet du 29
-octobre a été formé pour la paix et la paix certaine... Ce calme,
-calme triste dont vous vous vantez, savez-vous à quoi il tient? Il
-tient à ce que le pays sait bien que la question est résolue. Il sait
-que la question est résolue pour la paix...» Et alors il avertissait
-la France «qu'elle avait ainsi perdu toute l'influence qu'elle pouvait
-avoir dans la Méditerranée». Après avoir longuement insisté sur cette
-déchéance, répété à satiété cette même phrase, il ajoutait: «Il y a
-pis que cela; les pertes matérielles, on en revient. Si vous l'aviez
-voulu, nous serions revenus des traités de 1815... (_Bravo! à gauche.
-Agitation au centre._) Mais aujourd'hui qu'on sait qu'on a pu vous
-intimider, aujourd'hui qu'après avoir dit que vous résisteriez vous ne
-résistez pas, le secret est connu, et la coalition, vous la
-retrouverez souvent... Je ne voudrais pas affliger mon pays; il m'en
-coûte de remplir le triste rôle que je remplis ici. Savez-vous ce
-qu'il faut lui dire: que s'il veut rester étranger aux grandes
-questions, il fait bien de se conduire comme il fait aujourd'hui; s'il
-ne veut que sauver _son territoire menacé_, pour parler le langage de
-l'Adresse (_Vive adhésion à gauche. Réclamations au centre_), il n'y a
-pas de danger peut-être dans la conduite qu'il tient; mais, s'il a la
-prétention de se mêler aux grandes questions de l'Europe, il faut, en
-se conduisant comme on l'a fait pour lui, qu'il y renonce pour
-longtemps. Qu'il proportionne son énergie à ses prétentions ou qu'il
-réduise ses prétentions, non pas à l'énergie qu'il a, mais à l'énergie
-qu'on lui suppose. (_Vive approbation à gauche._)»
-
-L'attaque avait été perfide et redoutable: la défense fut habile et
-résolue. Le ministre, cependant, dans un tel débat, était plus gêné
-que le député: il devait calculer l'effet de chacune de ses phrases,
-non-seulement sur le parlement dont il cherchait à conquérir les
-votes, mais sur les chancelleries avec lesquelles il continuait à
-négocier. De plus, en face d'une opinion réellement mortifiée, la
-thèse de la prudence était beaucoup plus ingrate que celle du
-patriotisme belliqueux, surtout quand celui qui défendait cette
-dernière thèse ne courait pas le risque d'être mis en demeure de
-traduire ses paroles en actes. Quelques semaines plus tard, dans une
-autre discussion, M. Guizot a noté lui-même, avec une mélancolie
-fière, le désavantage de son rôle. «J'envie quelquefois, disait-il,
-les orateurs de l'opposition. Quand ils sont tristes, quand ils
-sympathisent vivement avec des sentiments nationaux, ils peuvent venir
-ici épancher librement toutes ces tristesses, exprimer librement
-toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs plus sévères sont
-imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner leur pays. Quand le
-pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis aux hommes qui
-gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments qui
-l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin d'être
-rassuré, il faut parler, à cette tribune, avec fermeté et confiance.
-Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des regrets.
-Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que d'autres ont le
-plaisir de les répandre.»
-
-M. Guizot marqua tout de suite comment il entendait riposter aux
-attaques de son adversaire. «Messieurs, commença-t-il, l'honorable M.
-Thiers disait tout à l'heure: sous le ministère du 29 octobre, la
-question est résolue, la paix est certaine. L'honorable M. Thiers n'a
-dit que la moitié de la vérité: sous le ministère du 1er mars, la
-question était résolue, la guerre était certaine.» Et pour appuyer
-cette affirmation, il s'emparait non-seulement des actes de son
-prédécesseur, mais des paroles qu'il venait de prononcer.
-«Croyez-vous, demandait-il, que les neuf cent cinquante mille hommes
-dont parlait tout à l'heure M. Thiers soient un moyen de garder la
-paix? C'est un moyen de faire la guerre, de la rendre à peu près
-infaillible... Voilà le vrai de la situation: vous êtes tombé parce
-que vous poussiez à la guerre. Nous sommes arrivés au pouvoir, parce
-que nous espérions maintenir la paix.» Le ministre reprit avec succès
-la même idée, les jours suivants. Entre temps, il proclama, aux
-applaudissements du centre, «le service immense rendu par la couronne
-au pays, service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs
-fois dans de semblables occasions». Mais ce fut surtout le quatrième
-jour que, se dégageant et des récriminations personnelles et des
-controverses sur le passé, il porta à son adversaire les coups
-décisifs. Il commença par rappeler,--ce que l'on semblait trop
-oublier,--qu'il y avait eu «des faits accomplis» depuis le traité du
-15 juillet; c'était, en Orient, l'effondrement complet des Égyptiens,
-survenu pendant que M. Thiers occupait le pouvoir, et sans qu'il eût
-rien fait pour l'empêcher; c'étaient, en Occident, les réserves
-diplomatiques et les armements de précaution du dernier cabinet. «Nous
-avons maintenu les armements, dit le ministre, les armements de paix;
-nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition, aucune
-concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la position
-isolée, digne, expectante que l'on avait prise, avec raison.»
-Naturellement M. Guizot n'avait pas à faire confidence à la Chambre
-des efforts indirects qu'il venait de tenter, sans succès, pour se
-faire offrir une concession en Syrie, ni des inquiétudes qu'il
-pouvait avoir sur l'Égypte. Ne révélant qu'un point des récentes
-négociations, il annonça qu'en ce moment même les puissances offraient
-au pacha, s'il se soumettait, de lui assurer l'Égypte héréditaire; et
-il ajouta, sans s'inquiéter du déplaisir qu'en ressentirait lord
-Palmerston[599]: «... Offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le
-dire, surtout en considération de la France.» Il concluait ensuite:
-«Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la durée
-et sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie
-tout entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait la réserve du
-pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik héréditaire est offert à
-Méhémet-Ali au nom des puissances. Dans cet état des faits, des faits
-accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui
-donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte héréditaire, dans
-l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec neuf cent cinquante
-mille hommes, vous lui ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au
-centre._) Voilà la question réelle, voilà la question pratique. Il
-faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la
-position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre
-administration, acceptant la réserve que vous avez faite, se contente
-de cette réserve et donne au pacha, sincèrement, sans détour, le
-conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question
-les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez
-prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous
-êtes vous-même renfermé, donnerait au pacha le conseil de continuer je
-ne sais quelle guerre, non en Syrie, où il ne sera bientôt plus, mais
-en Égypte même, dans l'espoir que, par une guerre générale, dans six
-mois, vous serez en état de lui faire recouvrer la Syrie. Il n'y a pas
-d'autre question politique que celle-là. Tout le reste est du passé,
-un passé qui nous est étranger... Je ne rentre pas dans le passé. Je
-crois que ce qui importe au pays, c'est de mettre un terme à une
-situation difficile et périlleuse; et on ne peut le faire qu'en
-acceptant et les faits accomplis et les réserves qui ont été faites
-au profit du pacha. Voilà la politique du cabinet...» Ce discours fut
-comme un jet franc et vif de lumière sur le problème que venaient
-d'obscurcir, pendant plusieurs jours, d'interminables discussions
-rétrospectives. La Chambre fut heureuse de se sentir ramenée d'une
-main si ferme à la question «pratique et actuelle», et d'y voir si
-clair.
-
-[Note 599: Cf. plus haut, p. 378 et 379.]
-
-L'incomparable éclat de la lutte engagée entre les deux grands
-orateurs rejeta nécessairement dans l'ombre tout le reste du débat. M.
-Odilon Barrot, qui se croyait appelé, comme il l'a écrit depuis avec
-une présomption naïve, à «couvrir» et à «relever» M. Thiers[600],
-essaya de répondre au dernier discours de M. Guizot; il montra une
-telle inintelligence de la question qu'il excita l'impatience de la
-gauche elle-même, et que, pour se tirer d'affaire, il n'eut d'autre
-ressource que de se jeter dans les personnalités et de reprendre
-l'éternelle histoire du voyage à Gand: il eut ainsi la satisfaction de
-soulever un nouveau tumulte, mais se fit rappeler qu'il avait été
-volontaire royaliste en 1815. M. Thiers ne fut pas mieux servi par ses
-anciens collègues, notamment par M. le comte Jaubert, qui se livra aux
-sorties les plus furieuses et les plus compromettantes contre
-l'Angleterre ou, pour parler son langage, contre «l'Anglais[601]». M.
-Guizot trouva, au contraire, quelque secours dans une harangue du
-général Bugeaud, assez décousue, mais pleine de verdeur et de bon
-sens[602]. Notons enfin un très-éloquent discours de M. Berryer.
-L'occasion était belle, en effet, pour l'orateur légitimiste, de
-reprendre toutes les accusations de M. Thiers et d'en accabler la
-monarchie de Juillet: il s'attacha à bien donner à la France le
-sentiment douloureux et irrité qu'elle était humiliée, diminuée, et
-qu'elle l'était par le fait du Roi. Il finit même par faire au
-gouvernement ce reproche, étrange dans la bouche d'un royaliste, de se
-méfier trop de la passion révolutionnaire et de ne pas comprendre ce
-qui s'y trouvait de force patriotique. Cette thèse et cette tactique
-sont déjà connues: M. Berryer y avait eu plus d'une fois recours; mais
-jamais la flamme de sa parole n'avait été plus éclatante et plus
-brûlante. La gauche l'acclama, et, le lendemain, toute la presse
-opposante, depuis le _Constitutionnel_ jusqu'au _National_, porta aux
-nues son discours.
-
-[Note 600: _Mémoires de M. Odilon Barrot_, t. Ier, p. 359.]
-
-[Note 601: «Je suis de l'école de l'Empire, s'écriait M. Jaubert; mon
-père a été tué par un boulet anglais à la bataille d'Aboukir; en 1815,
-j'ai vu les habits rouges des Anglais dans les Champs-Élysées; je ne
-l'oublierai jamais.» Puis, parlant des incidents récents, il ajoutait:
-«Il y a eu outrage; j'attends le jour de la vengeance.»]
-
-[Note 602: Le général Bugeaud fit justice des déclamations sur la
-guerre révolutionnaire et de la légende des volontaires de 1792. «Il y
-a beaucoup de gens en France, dit-il, qui sont persuadés qu'il suffit
-de chanter la _Marseillaise_ pour renverser les armées de l'Europe.
-J'apprécie beaucoup le chant de la _Marseillaise_. (_On rit._) Mais je
-crois qu'à lui seul il ne donne pas la victoire. Je trouve très-bien
-que les combattants chantent la _Marseillaise_, quelques instants
-avant le combat, non pendant l'action: ce qu'il faut alors, c'est le
-silence, c'est l'aplomb. Il faut se méfier des troupes silencieuses et
-non pas de celles qui crient et qui chantent.»]
-
-De cette discussion, qui s'était prolongée pendant huit séances, la
-majorité sortait éclairée sur la folie périlleuse de la politique
-préconisée par M. Thiers. Mais tout ce qui lui avait été dit et répété
-si éloquemment sur l'humiliation de la France lui laissait un certain
-sentiment de malaise. Ce fut par égard pour ce sentiment qu'à la
-dernière heure, la commission de l'Adresse apporta, avec l'adhésion
-complète du ministère, une rédaction nouvelle d'une note un peu plus
-fière que le premier projet de M. Dupin. On y disait que «la France
-s'était vivement émue des événements qui venaient de s'accomplir en
-Orient». La phrase si attaquée sur le _territoire menacé_ était
-remplacée par cette déclaration générale: «La France, à l'état de paix
-armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de
-l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté
-atteinte[603].» L'opposition songea un moment à voir, dans cette
-modification de forme, son triomphe et la condamnation du ministère.
-Mais elle ne persista pas dans cette manoeuvre, un peu puérile, et M.
-Odilon Barrot présenta un amendement exprimant plus ou moins
-nettement la pensée de la gauche. Ce fut pour M. Thiers l'occasion
-d'un suprême effort. Laissant de côté tous ses grands plans de
-campagne et son armée de neuf cent mille hommes, il donna à
-l'amendement une portée restreinte et modeste: à l'entendre, c'était
-seulement la répétition parlementaire de l'_ultimatum_ contenu dans la
-note du 8 octobre, l'affirmation que la Chambre voulait assurer quand
-même l'Égypte au pacha; puis, avec une éloquence nerveuse, pressante,
-il plaça le ministère en face de ce dilemme, ou d'avouer qu'il était
-résigné à sacrifier aussi l'Égypte, ou de laisser la Chambre poser ce
-_casus belli_. La situation devenait embarrassante pour M. Guizot.
-Céder à M. Thiers, c'était lui permettre de se dire vainqueur; et
-puis, si décidé que fût le ministre à défendre l'Égypte, il ne lui
-plaisait guère de voir la France s'engager à fond sur un terrain où
-elle avait eu déjà et où elle pouvait encore rencontrer tant de
-fâcheuses surprises. D'autre part, il ne voulait pas non plus, devant
-le pays et devant l'étranger, avoir l'air d'abandonner la note du 8
-octobre. Il s'en tira fort habilement. «En fait, déclara-t-il dans une
-dernière réplique, il n'y a pas de question. Ce que la note du 8
-octobre a dit est fait. Ce que la note du 8 octobre a demandé est
-accompli... À l'heure qu'il est, l'offre de l'Égypte héréditaire est
-portée au pacha par les puissances, et, je n'hésite pas à le redire,
-surtout en considération de la France. Que venez-vous donc demander
-aujourd'hui? Vous venez demander que la France exige par la menace ce
-qui est obtenu par l'influence... Il s'agit de se donner à soi-même la
-satisfaction puérile d'avoir écrit un cas de guerre. Messieurs, un
-gouvernement prudent, une Chambre prudente n'écrivent pas des cas de
-guerre; il les pratiquent, quand le moment arrive... J'estime
-très-médiocrement ces cas de guerre qui apparaissent longtemps
-d'avance, ainsi que les courages qui viennent longtemps après.
-(_Bravo! au centre._)» Cette réplique eut un grand succès et enleva le
-vote. L'amendement fut repoussé à une forte majorité, et l'ensemble de
-l'Adresse adopté par 247 voix contre 161.
-
-[Note 603: En apportant cette nouvelle rédaction, M. Dupin s'exprima
-ainsi: «Le rédacteur de l'Adresse et la majorité de la commission
-n'ont pas changé d'opinion; mais, avec les sentiments français qui
-étaient dans nos coeurs, nous avons été amenés à recueillir les
-impressions, non pas de nos adversaires, mais de nos amis, et à donner
-satisfaction à la Chambre, non en changeant les sentiments, mais en
-leur donnant plus de relief et de saillie.»]
-
-M. Thiers était bien complétement battu. Il le devait en grande
-partie à lui-même, à son langage dans le débat. Il avait trouvé moyen
-d'inquiéter par ses allures belliqueuses et révolutionnaires, sans
-cependant en imposer par ce plan de guerre au printemps que la Chambre
-n'avait pu entendre exposer sans sourire et dont les journaux
-s'étaient gaussés[604]. On l'avait jugé un homme d'État à la fois peu
-sérieux et dangereux. M. de Lamartine écrivait alors à un ami: «Rien
-ne peut vous donner une idée de la démonétisation de M. Thiers.» La
-plupart des conservateurs ressentaient, à l'égard du ministre tombé,
-un sentiment mêlé d'effroi, d'indignation et de dédain, et leurs
-journaux l'exprimaient sans ménagement aucun. Il paraissait très-dur à
-M. Thiers d'être frappé par cette presse dont il s'était tant servi
-contre les autres. Il en souffrait parfois jusqu'à verser des larmes
-de tristesse et de colère[605]. Au cours de la discussion, il s'en
-était plaint, à la tribune, avec un accent de douloureuse
-amertume[606].
-
-[Note 604: Le _Journal des Débats_ criblait de ses sarcasmes ce fameux
-plan. «M. Thiers, disait-il, se donne un singulier mérite, et voici ce
-mérite: sa politique officielle était pacifique, mais sa politique
-secrète était belliqueuse! Au mois d'octobre, il ne considérait pas le
-traité de Londres comme une insulte; il l'eût considéré comme une
-insulte, au mois de mai prochain! Il n'entendait pas s'opposer à
-l'exécution du traité, il l'a dit et l'a prouvé; mais il voulait le
-faire modifier, quand il serait pleinement exécuté! Il a abandonné la
-Syrie aux chances de la guerre; mais, au mois de mai, il eût essayé de
-la reprendre.» Puis, cessant de railler, il apostrophait ainsi
-l'ancien ministre du 1er mars: «Non, M. Thiers, vous n'avez pas voulu
-la guerre. Vous ne l'avez pas plus voulu au mois d'octobre qu'au mois
-d'août, avec cette résolution sérieuse et calme d'un homme d'État qui
-a calculé les chances et qui se sent la main assez forte pour diriger
-les événements... Puis, quand les événements vous ont déçu, vous
-n'avez plus songé qu'à vous préparer sur les bancs de l'opposition une
-retraite avantageuse.»]
-
-[Note 605: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_ du 10 décembre
-1840.]
-
-[Note 606: M. Thiers avait dit, dans son discours du 27 novembre:
-«Cette presse m'injurie de la manière la plus affreuse. On me fait un
-homme de presse qui attaque tout le monde avec cet instrument, comme
-si je n'étais pas la plus grande victime de la presse! (_Exclamations
-et rires au centre._) Messieurs, n'y a-t-il pas des journaux qui me
-diffament tous les jours de la manière la plus odieuse? Eh bien, je
-leur accorde une chose: on peut toujours faire souffrir un honnête
-homme quand on le calomnie; je leur accorde cette triste puissance sur
-moi... Mais cet honnête homme méprise, il méprise beaucoup, et c'est
-sa seule vengeance.»]
-
-À l'étranger, l'attitude de M. Thiers avait eu des effets plus
-déplorables encore. Il ne s'était pas seulement nui à lui-même, il
-avait nui gravement à la France. Toute cette mise en scène
-belliqueuse semblait, en effet, donner raison à ceux qui, depuis
-quelques mois, dénonçaient notre gouvernement comme menaçant la paix
-de l'Europe. Lord Palmerston sentit aussitôt l'avantage qu'il pouvait
-en tirer, et se fit honneur de son opposition à une politique qui se
-vantait d'avoir eu de si mauvais desseins[607]. Les adversaires
-anglais du chef du _Foreign Office_ déclaraient que sa politique et
-ses actes étaient justifiés par les révélations de M. Thiers[608].» M.
-Desages, que sa haute situation au ministère des affaires étrangères
-mettait bien au courant de toutes les choses d'Europe, disait, peu
-après, à ce propos, au duc de Broglie: «Depuis ses discours, M. Thiers
-est tenu plus que jamais, au dehors, pour le représentant de la guerre
-révolutionnaire et de tous les souvenirs impériaux; à ce point que sa
-rentrée aux affaires amènerait une guerre immédiate. En Allemagne, son
-langage a contribué à monter plus encore les esprits contre la France,
-à aviver la passion de 1813. En Angleterre, depuis cette affreuse
-discussion, tout le monde commence à trouver que lord Palmerston a eu
-raison de rompre avec de pareils brouillons[609].» Enfin, de
-Saint-Pétersbourg, M. de Barante écrivait: «La manière dont on a
-cherché à justifier, à glorifier une politique d'illusion, a achevé le
-mal de cette politique, en resserrant les noeuds de toutes les
-alliances hostilement défensives[610].»
-
-[Note 607: BULWER, t. II, p. 324.]
-
-[Note 608: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 354 et
-355.]
-
-[Note 609: _Documents inédits._]
-
-[Note 610: _Ibid._]
-
-M. Guizot avait-il gagné tout ce qu'avait perdu M. Thiers? Sans doute,
-la victoire de l'Adresse apparaissait être bien sa victoire. En France
-comme à l'étranger, l'effet en était considérable. Toutefois, s'il
-avait vaincu l'opposition, il n'était pas encore assuré de dominer la
-majorité. Au milieu même de son triomphe, il avait le sentiment de
-cette incertitude; mais il ne s'en décourageait pas, et, envisageant
-d'un regard viril les difficultés qui lui restaient à vaincre de ce
-côté, il écrivait à M. de Barante: «Je sors d'une grande lutte. La
-bataille est, je crois, bien gagnée. Mais je ne me fais aucune
-illusion; cette bataille-là n'est que le commencement d'une longue et
-rude campagne. Depuis 1836, depuis la chute du cabinet du 11 octobre,
-le parti gouvernemental est dissous, et le gouvernement flottant,
-abaissé, énervé. Le grand péril où nous sommes arrivés par cette voie
-nous en fera-t-il sortir? Ressaisirons-nous le bien d'une majorité
-vraie et durable, par l'évidence du mal que nous a fait son absence?
-Je l'espère et j'y travaillerai sans relâche. C'est commencé. La
-Chambre est coupée en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation
-oscillatoire entre le centre et la gauche, qui a tout gâté depuis
-quatre ans, même le bien. Mais tout cela n'est qu'un commencement. Du
-reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquiétudes. Le
-monde en est plein, les esprits en sont pleins. Je crois le bien
-possible, probable même, à travers des obstacles, des embarras, des
-ennuis, des échecs innombrables. Cela me suffit et cela doit suffire à
-tous les hommes de sens. La condition humaine n'est pas plus douce que
-cela[611].»
-
-[Note 611: Lettre du 13 décembre 1840. (_Documents inédits._)]
-
-
-VI
-
-La discussion de l'Adresse avait prouvé que la politique belliqueuse
-était condamnée par la représentation nationale. Une occasion allait
-se présenter de voir si elle avait plus de crédit sur le peuple
-lui-même. Après l'épreuve du parlement, celle de la rue.
-
-Le 30 novembre 1840, la frégate _la Belle Poule_, sous les ordres du
-prince de Joinville, avait mouillé en vue de Cherbourg, rapportant de
-Sainte-Hélène le corps de Napoléon. Restait maintenant à le
-transporter à la sépulture qui l'attendait sous le dôme des Invalides.
-Au mois de mai précédent, quand cette question «du retour des cendres»
-avait été si inopinément soulevée par M. Thiers, les esprits
-prévoyants s'étaient aussitôt préoccupés de ce que serait le jour de
-la rentrée dans Paris, de ce que produirait la rencontre de ce
-cercueil redoutable avec le peuple debout pour le recevoir. Les
-événements survenus depuis lors, l'irritation patriotique et
-l'agitation révolutionnaire provoquées par le traité du 15 juillet,
-n'étaient point faits pour diminuer le danger. Que ne pourrait pas
-inspirer à des esprits excités et souffrants le contraste entre les
-souvenirs de victoire évoqués par la vue de ce mort et les
-humiliations qu'au dire de M. Thiers et de ses amis, Louis-Philippe
-avait attirées à la France par sa faiblesse! Le langage des journaux
-de gauche témoignait qu'ils trouvaient l'occasion favorable et
-voulaient en profiter. Plus approchait la cérémonie, plus ils
-s'attachaient à échauffer, à irriter les esprits, poussant la garde
-nationale à crier: «À bas les traîtres!» et préparant visiblement ce
-qu'on appelle, en langage révolutionnaire, une «journée[612]». Le
-gouvernement n'était nullement rassuré, et le _Journal des Débats_
-avouait ses alarmes[613]. Il n'était pas jusqu'aux cabinets étrangers
-qui ne s'attendissent à voir éclater, en cette circonstance, quelque
-émeute ou même une révolution[614].
-
-[Note 612: M. Berryer avait dit à la tribune, dans la discussion de
-l'Adresse: «Je l'entends, je l'entends, le canon de Saint-Jean d'Acre,
-j'entends le canon anglais qui brise Saint-Jean d'Acre, devant lequel
-Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre, aux rives d'une autre
-mer, un autre canon qui va vous annoncer les restes du prisonnier de
-l'Anglais. À ses funérailles et dans sa tombe même, est-ce que vous
-ensevelirez, sans gémir, sans protester, l'influence, l'ascendant
-qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore?»]
-
-[Note 613: 13, 14 et 15 décembre 1840.]
-
-[Note 614: M. de Barante écrivait plus tard, le 30 décembre 1840, à M.
-Guizot: «On attendait ici (à Saint-Pétersbourg) impatiemment des
-nouvelles de la cérémonie funèbre de Napoléon. Beaucoup de personnes,
-et probablement l'Empereur tout le premier, s'imaginaient qu'elle
-serait l'occasion de quelque grand trouble.» (_Documents inédits._)]
-
-En dépit de ses inquiétudes, le ministère ne voulut se montrer ni
-craintif ni mesquin; il n'épargna rien pour donner à la cérémonie le
-plus d'importance et d'éclat possible. Il fut décidé que le corps
-serait amené par eau jusqu'à Courbevoie, et que l'entrée dans Paris se
-ferait par l'arc de triomphe de l'Étoile et par les Champs-Élysées:
-c'était accorder largement à la foule la place pour se développer. Un
-temple grec fut élevé à Courbevoie, à l'endroit où devait avoir lieu
-le débarquement; on dressa le long du parcours d'immenses statues de
-plâtre doré et des colonnes avec des aigles; sur le sommet de l'arc de
-triomphe, était figurée l'apothéose de l'Empereur. Pour porter le
-cercueil, on construisit un char gigantesque de cinquante pieds de
-haut, tout orné de velours, d'or et de sculptures; seize chevaux
-devaient y être attelés. Cette mise en scène était, à la vérité, plus
-brillante que vraiment grandiose et émouvante; elle sentait trop le
-décor d'opéra, trahissant ainsi ce qu'il y avait d'un peu faux ou tout
-au moins de factice dans cette cérémonie; pour presque tous ceux qui y
-prenaient part, il ne s'agissait guère que d'une grande représentation
-politique; nous aurions dit: une comédie, si la mort n'y eût
-figuré[615]. Le prince de Joinville avait été mieux inspiré pour tout
-ce qu'il avait eu à régler comme chef de l'expédition maritime. Le
-voyage à Sainte-Hélène, le tête-à-tête avec le mort pendant une longue
-traversée, dans la solitude de l'Océan, les réflexions qu'il avait dû
-faire alors sur cette destinée si extraordinaire et si tragique, la
-sincérité d'émotion qui est le privilége d'une jeunesse généreuse, lui
-avaient donné le sens juste du genre de grandeur qui convenait à de
-telles funérailles. Il le prouva dans un incident qui précéda de peu
-de jours l'entrée dans Paris. Pour remonter la Seine, on avait préparé
-un bateau pompeusement orné; aussitôt qu'il en fut informé, le prince
-fit supprimer tous les ornements; son ordre portait: «Le bateau sera
-peint en noir; à la tête de mât, flottera le pavillon impérial; sur le
-pont, à l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre
-rapporté de Sainte-Hélène; l'encens fumera; à la tête, s'élèvera la
-croix; le prêtre se tiendra devant l'autel; mon état-major et moi
-derrière; les matelots seront en armes; le canon, tiré à l'arrière,
-annoncera le bateau portant les dépouilles mortelles de l'Empereur.
-Point d'autre décoration.» Comme on l'écrivait alors, le prince «avait
-compris que le pont d'un vaisseau était assez dignement paré, quand il
-avait à son bord le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu».
-Eût-on pu agir de même pour l'entrée à Paris? Qui sait si la frivolité
-déçue du badaud n'eût pas alors accusé le gouvernement d'avoir
-marchandé jalousement les honneurs à la dépouille impériale?
-
-[Note 615: M. Doudan, qui, il est vrai, n'était pas prompt à l'émotion
-et voyait facilement le côté ridicule des choses, écrivait à ce
-propos: «Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une
-grande impression, unanime, profonde; mais, avec l'infinie variété de
-nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le
-directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui
-ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrêtait à la
-porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'Empereur, repris
-après une bataille à Sainte-Hélène, cela serait grand; mais les
-statues de l'Éloquence, de la Justice et de l'Idéologie, exécutées en
-plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image
-parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions,
-tirées des vieux garde-meubles de l'Empire, ne pourront pas supporter
-le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une
-nation de baladins et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant
-tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.»
-(_Mélanges et lettres_, t. 1er, p. 354.)]
-
-Les divers préparatifs avaient demandé du temps. Parti de Cherbourg le
-8 décembre, le funèbre convoi ne fit son entrée dans Paris que le 15.
-Il gelait à 14 degrés; la Seine charriait des glaçons, un vent de
-nord-est coupait les visages. Malgré tout, une multitude immense,
-telle qu'on n'en avait peut-être jamais vu de pareille, encombrait les
-abords du parcours. Qu'allait-il sortir d'un tel rassemblement? Le
-gouvernement attendait, anxieux. Il n'en sortit rien. Cette population
-n'était venue que pour voir un spectacle extraordinaire. Elle acclama
-les marins de la _Belle Poule_ qui entouraient le char, la hache
-d'abordage sur l'épaule, et dont l'air hardi, la simplicité militaire
-tranchaient avec le reste. Les vieux soldats de l'Empire, dans leurs
-costumes légendaires, eurent aussi un succès d'émotion. Mais
-l'ensemble était froid et banal, froid comme la température, banal
-comme le décor. N'était-il pas bien significatif que, des innombrables
-pièces de vers composés pour la circonstance, pas une n'eût été animée
-d'un souffle vrai et ne fût allée à l'âme de la nation. En tout cas,
-dans cette grande excitation de la curiosité populaire, ce qui était
-le plus oublié, c'était la politique du moment. À peine, dans chaque
-légion de la garde nationale, se trouva-t-il, de loin en loin, une
-cinquantaine d'individus pour crier nonchalamment: «À bas Guizot! À
-bas l'homme de Gand! À bas les traîtres! À bas les Anglais!» Ces cris
-ne se propagèrent pas et se perdirent dans l'indifférence générale. Ce
-fut juste assez pour montrer que l'on avait tenté une manifestation et
-que la population s'y était refusée. Vers deux heures, le convoi
-arriva devant l'hôtel des Invalides. Aux sons d'une marche à la fois
-funèbre et triomphale, au bruit du canon qui tonnait au dehors, le
-cercueil, porté sur les épaules des marins et des soldats, fit son
-entrée dans l'église, où l'attendaient le Roi, la famille royale, les
-ministres, les Chambres, les hauts fonctionnaires. «Sire, dit le
-prince de Joinville au Roi en baissant son épée, je vous présente le
-corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France»,
-répondit Louis-Philippe; et, remettant au général Bertrand l'épée de
-Napoléon, il lui dit: «Général Bertrand, je vous charge de placer
-l'épée de l'Empereur sur son cercueil.» Puis au général Gourgaud:
-«Général Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'Empereur.»
-Le service religieux fut ensuite célébré. À cinq heures, tout était
-terminé, et la foule se dispersait paisiblement.
-
-Les ministres rentrèrent chez eux, singulièrement soulagés et presque
-surpris d'avoir vu se passer sans encombre cette inquiétante journée.
-Le _Journal des Débats_, d'autant plus triomphant qu'il avait été plus
-alarmé, railla la déconvenue de «ces journaux parlementaires qui
-avaient espéré regagner dans les rues ce qu'ils avaient perdu dans les
-Chambres». Et il ajoutait: «Le 15 décembre a montré que le
-gouvernement était fort de la confiance du peuple, car ses ennemis
-avaient mis tout en oeuvre pour l'égarer et le corrompre, et ils ont
-échoué. Ils avaient remué ciel et terre pour tirer une démonstration
-politique d'un grand acte de reconnaissance nationale, et ils ont
-échoué[616].» M. Guizot eut soin de se faire honneur de ce succès
-auprès des gouvernements étrangers qui en avaient douté. Dès le
-lendemain de la cérémonie, il donnait les instructions suivantes à ses
-ambassadeurs: «Je dois vous faire remarquer et vous inviter à faire
-remarquer à votre tour le caractère politique de cette journée, qui a
-prouvé, par le témoignage d'un million d'hommes réunis entre le palais
-des Tuileries et le pont de Neuilly, combien la population de Paris et
-de la France est éloignée de tout dessein turbulent, de toute
-tentative anarchique, et les repousse, par sa seule attitude, au
-milieu même des circonstances les plus propres à exalter les
-sentiments nationaux[617].» Et, deux jours après, il écrivait au baron
-Mounier, alors en mission officieuse à Londres: «Nous voilà, mon cher
-ami, hors du second défilé. Napoléon et un million de Français se sont
-trouvés en contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est
-pas sorti une étincelle. Nous avons plus raison que nous ne croyons.
-Malgré tant de mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce
-pays-ci veut l'ordre, la paix, le bon gouvernement. Les bouffées
-révolutionnaires y sont factices et courtes. Elles emporteraient
-toutes choses, si on ne leur résistait pas; mais, quand on leur
-résiste, elles s'arrêtent, comme ces grands feux de paille que les
-enfants attisent dans les rues et où personne n'apporte de solides
-aliments. Le spectacle de mardi était beau: c'était un pur spectacle.
-Nos adversaires s'en étaient promis deux choses, une émeute contre moi
-et une démonstration d'humeur guerrière. L'un et l'autre dessein ont
-échoué... Le désappointement est grand, car le travail avait été
-très-actif. Mardi soir, personne n'aurait pu se douter de ce qui
-s'était passé le matin. On n'en parle déjà plus. Les difficultés
-générales du gouvernement subsistent, toujours les mêmes et immenses.
-Les incidents menaçants se sont dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte
-et Napoléon aux Invalides[618].» M. Guizot pouvait en effet se
-féliciter, et cependant, quand on le voit ainsi persuadé que ce nom de
-Napoléon, si légèrement évoqué par M. Thiers, n'était plus désormais
-qu'un souvenir scellé dans le tombeau de l'église des Invalides, on ne
-peut s'empêcher de songer au démenti que l'événement devait bientôt
-lui donner. Sans doute, il serait puéril d'expliquer par le «retour
-des cendres» la fortune étonnante du prince qui, oublié de tous,
-subissait alors sa peine dans le château de Ham; toutefois, on ne
-saurait aujourd'hui le contester: par de telles cérémonies, la
-monarchie de Juillet servait, avec une générosité un peu naïve et que
-l'Empire n'aurait pas eue à sa place, une cause qui n'était pas la
-sienne[619].
-
-[Note 616: 16 et 17 décembre 1840.]
-
-[Note 617: Lettre à M. de Barante, du 16 décembre 1840. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 618: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 619: Dans sa lettre parisienne du 20 décembre 1840, madame Émile
-de Girardin raconte ou plutôt suppose des conversations échangées
-entre diverses personnes sur la cérémonie du 15 décembre. «Le prince
-de Joinville, dit un vieux général, est un brave jeune homme;
-l'Empereur l'aurait beaucoup aimé.--C'est possible, répond son
-interlocuteur; mais l'Empereur, à sa place, ne _se_ serait pas
-ramené.»]
-
-
-VII
-
-M. Guizot avait, par son attitude dans la discussion de l'Adresse,
-donné un gage à la paix européenne; il en donnait un autre au
-sentiment national, en maintenant la France à l'état de paix armée.
-«J'ai toujours eu en perspective le rétablissement du concert
-européen, écrivait-il le 10 décembre à M. de Sainte-Aulaire. Mais nous
-l'attendrons, et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
-convenance que nous avons fait nos armements. Ils étaient nécessaires.
-Notre matériel, notre cavalerie, notre artillerie, nos arsenaux, nos
-places fortes n'étaient pas dans un état satisfaisant. Ils le sont
-désormais, et ils resteront tels qu'il nous convient. La position
-permanente de notre établissement militaire, celle qui ne s'improvise
-pas, sortira de cette crise grandement améliorée. Quant à notre force
-en hommes, nous la garderons sur le pied actuel aussi longtemps que la
-situation actuelle se prolongera[620].» M. Guizot disait encore, le 18
-décembre, dans une lettre à M. de Bourqueney: «Notre isolement nous
-oblige, et pour notre sûreté et pour la satisfaction des esprits en
-France, à maintenir nos armements actuels. Nous les avons arrêtés à la
-limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est formé. Le
-cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons déclaré
-que nous ne le ferions point; mais, pour que nous puissions réduire
-nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée, de
-manière que la disposition des esprits change aussi et se calme[621].»
-
-[Note 620: L'armée, à la chute de M. Thiers, et par suite de l'appel
-des classes de 1834 à 1838, comprenait environ quatre cent quarante
-mille hommes. C'est à peu de chose près ce chiffre que maintenait le
-ministère du 29 octobre.]
-
-[Note 621: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 39 et p. 55.]
-
-Bien que l'accroissement de nos forces militaires fût présenté comme
-étant «purement de précaution et pacifique», il ne laissait pas que
-d'émouvoir l'Europe. On s'en préoccupait surtout outre-Rhin, où les
-esprits continuaient à être fort excités contre la France; les
-journaux allemands en parlaient avec un mélange d'inquiétude affectée
-et de colère superbe. Stimulés par ce mouvement d'opinion, les
-gouvernements de Vienne et de Berlin se décidèrent à faire une
-démarche auprès du cabinet français. M. d'Arnim et le comte Apponyi
-vinrent successivement trouver M. Guizot; ils se plaignirent d'abord
-«des efforts de la presse radicale pour faire de la propagande
-révolutionnaire en Allemagne»; puis, passant aux armements, ils
-représentèrent «que la France n'était menacée par personne, que ses
-armements avaient excité des inquiétudes en Allemagne, et que, s'ils
-étaient maintenus, les puissances se verraient peut-être obligées
-d'armer à leur tour.» M. Guizot refusa d'examiner la question des
-journaux. «Quant aux armements, dit-il, ils n'ont rien d'hostile pour
-l'Allemagne, rien de menaçant pour la paix. Ils nous sont commandés
-par notre situation isolée et par l'état des esprits en France. C'est
-un devoir pour le gouvernement du Roi de mettre sa prévoyance en
-rapport avec cette situation et de donner à la sollicitude, à la
-susceptibilité nationale, satisfaction et sécurité... Que les causes
-qui ont rendu ces mesures indispensables cessent absolument, sans
-doute nous ne prolongerons pas gratuitement un état de choses si
-onéreux. Mais tant que nous serons obligés de rester dans l'isolement
-qui nous a paru nécessaire pour protéger notre dignité et nos
-intérêts, nous maintiendrons les armements de précaution qui y
-correspondent.» Les représentants de la Prusse et de l'Autriche
-n'insistèrent pas, et laissèrent voir, plus ou moins explicitement,
-qu'ils s'attendaient à cette réponse[622]. Ils avaient agi pour donner
-satisfaction aux populations allemandes, mais sans avoir aucune envie
-d'en faire sortir un conflit[623]. Lord Palmerston et le Czar se
-plaignirent même, à cette occasion, de la mollesse des cabinets de
-Vienne et de Berlin dans leurs rapports avec la France[624].
-
-[Note 622: Cette démarche est rapportée dans une lettre de M. Guizot à
-M. de Barante, décembre 1840. (_Document inédits._)]
-
-[Note 623: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; _Mémoires de M.
-de Metternich_, t. VI, p. 507, 508.--HILLEBRAND, _Geschichte
-Frankreichs_, t. II, p. 459.]
-
-[Note 624: HILLEBRAND, _Ibid._]
-
-Plusieurs des mesures d'armement prises par le ministère du 1er mars
-et maintenues par le ministère du 29 octobre, nécessitaient
-l'intervention des Chambres. Tel était le cas notamment de ce grand
-travail des fortifications de Paris, que M. Thiers avait si hardiment
-décidé et engagé par simple ordonnance. Ses successeurs pouvaient être
-tentés de ne pas prendre à leur charge une entreprise très-coûteuse,
-peu populaire, et dont ils risquaient de n'avoir guère que l'embarras,
-tandis que l'honneur en resterait au cabinet précédent. Mais le souci
-supérieur de la défense nationale et aussi la volonté très-décidée du
-Roi leur interdirent toute hésitation; dès le 12 décembre, ils
-déposaient un projet de loi tendant à ouvrir pour ce travail un crédit
-de cent quarante millions. Il apparut tout de suite qu'on allait avoir
-un spectacle assez piquant au lendemain de la terrible bataille de
-l'Adresse, celui de M. Thiers soutenant la même cause que M. Guizot.
-M. Thiers, en effet, laissant de côté pour un moment toutes les
-manoeuvres d'opposition, témoignait n'avoir qu'une préoccupation, le
-succès de la loi. L'intérêt engagé lui paraissait au-dessus de tous
-les calculs de parti; et puis il se rendait compte que le ministre qui
-avait commencé les travaux sans approbation législative, encourrait
-les plus lourdes responsabilités si le parlement refusait de ratifier
-son initiative. Dans son zèle, il se fit même nommer rapporteur, et
-déposa, le 13 janvier 1841, sous forme de rapport, tout un traité
-historique, stratégique, topographique et financier sur les
-fortifications de Paris.
-
-Du moment que le ministre de la veille et celui du jour étaient
-d'accord, ne semblait-il pas que le vote de la loi fût chose faite? Il
-s'en fallait de beaucoup. Un regard jeté sur les journaux suffisait
-pour faire voir que, dans tous les partis, les fortifications
-rencontraient des adversaires[625]. Ces journaux reflétaient
-exactement les dispositions du parlement. Parmi les députés de la
-gauche, si le plus grand nombre suivait M. Thiers, d'autres, fidèles à
-leurs anciennes préventions, voyaient toujours, dans les
-fortifications, une menace contre la liberté des émeutes parisiennes.
-Du côté des conservateurs, la mauvaise volonté était peut-être plus
-générale encore; cette entreprise leur semblait une partie intégrante
-de la politique belliqueuse qu'ils entendaient répudier entièrement;
-ils craignaient que la guerre, devenue ainsi moins dangereuse, ne
-tentât davantage l'opinion[626]. Toute réaction tend naturellement à
-s'exagérer; c'est ce qui arrivait alors à la réaction pacifique de
-1841; on eût dit que, chez plusieurs, la terreur de la guerre ne
-laissait pas complétement intact le sens du patriotisme. L'appui donné
-à la loi par M. Thiers contribuait à la rendre plus suspecte, et telle
-était l'animosité de certains députés du centre contre l'ancien
-ministre du 1er mars, qu'ils eussent repoussé la loi des
-fortifications rien que pour le plaisir de lui infliger un échec
-personnel. Il fallait aussi compter avec l'épouvante causée aux
-financiers par la perspective d'une si énorme dépense. Faut-il enfin
-parler de l'objection quelque peu puérile de ceux qui prétendaient que
-Paris fortifié serait Paris _bêtifié_[627]?
-
-[Note 625: À gauche, la presse se divisait ainsi: pour les
-fortifications, les journaux thiéristes et le _National_; contre, le
-_Commerce_ et les autres feuilles d'extrême gauche. À droite, le
-_Journal des Débats_ soutenait la loi, mais tristement et sans grand
-entrain; la _Presse_ la combattait.]
-
-[Note 626: À entendre la réflexion, un peu chagrine, il est vrai, d'un
-contemporain, certains conservateurs étaient «bien aises de n'avoir
-pas d'armes pour se défendre, comme les petits enfants de n'avoir pas
-de plume pour faire leur devoir».]
-
-[Note 627: «Soyez franc, écrivait madame de Girardin le 24 janvier
-1841, connaissez-vous au monde une ville de guerre où l'esprit
-travaille? il n'en est point..... Ne mettez pas à Paris une armure, sa
-lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les
-destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, l'idée a peur du fer;
-elle n'ose point naître sous une pesante coiffure.» Elle invoquait à
-l'appui l'opposition de tous les grands lettrés contre les
-fortifications, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de
-Balzac, de Théophile Gautier, etc. «Le projet, concluait madame de
-Girardin, est un coup d'État contre l'esprit; il fait naturellement
-frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.» (Le vicomte DE
-LAUNAY, _Lettres parisiennes_, t. III, p. 119 à 121.)]
-
-Pour dominer ces hésitations, pour surmonter ces résistances, il eût
-fallu une action très-énergique du cabinet. Or quelques-uns des
-ministres partageaient plus ou moins les répugnances des
-conservateurs. M. Humann paraissait fort contrarié de voir grossir le
-déficit de son budget, et sans combattre ouvertement l'idée de
-fortifier Paris, il avait toujours un mot à lancer à l'encontre. Fait
-plus grave encore, le maréchal Soult, qui, par son glorieux passé
-comme par sa situation éminente, semblait avoir le plus d'autorité en
-cette affaire, ne cachait pas son peu de goût pour une partie
-essentielle du projet, celle qui ajoutait l'enceinte continue aux
-forts détachés; ces derniers lui paraissaient suffire. Il avait même
-expressément réservé cette opinion personnelle dans l'exposé des
-motifs[628], et, depuis lors, il faisait volontiers, dans son salon,
-des conférences stratégiques pour prouver que l'on pouvait défendre
-Paris par de grandes manoeuvres sans l'entourer de remparts. Presque
-seul dans le cabinet, le ministre des affaires étrangères était résolu
-à soutenir tout le projet. Or, s'il avait de l'influence sur une
-partie des conservateurs, d'autres, au contraire, lui eussent fait
-échec sans trop de regret. À en croire certains bruits, M. Molé avait
-jugé l'occasion favorable pour tenter de renverser M. Guizot et de
-prendre sa place; on prétendait qu'il avait, dans ce dessein, partie
-liée avec M. Dufaure et M. Passy. Ce qui est certain, c'est que
-l'ancien ministre du 15 avril ne ménageait pas le projet dans ses
-conversations: il affectait de prendre en main cette politique
-pacifique qu'il reprochait à M. Guizot de ne pas oser défendre
-complétement[629]. Si attaqué ou si insuffisamment soutenu qu'il fût
-du côté conservateur, le projet y rencontrait cependant un puissant
-appui: c'était celui du Roi. Louis-Philippe proclamait très-haut
-l'importance qu'il attachait aux fortifications, et, se livrant
-personnellement à un travail actif de propagande, il invitait à dîner
-les députés récalcitrants ou hésitants, pour les «chambrer». Mais
-l'action royale suffisait-elle à contre-balancer tant d'influences
-contraires? En somme, la situation était très-confuse, très-obscure:
-partisans et adversaires de la loi siégeaient pêle-mêle dans toutes
-les parties de l'Assemblée. Personne ne pouvait prévoir ce qui
-sortirait de là. M. Guizot, néanmoins, avec son optimisme habituel,
-assurait que tout irait bien.
-
-[Note 628: «Je n'ai point abandonné, disait le maréchal, l'opinion que
-j'ai été appelé à émettre, sur la même question de fortifier Paris, en
-1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé que ce n'était pas le moment de la
-reproduire. Aussi je l'ai écartée avec soin, afin que la question se
-présentât tout entière devant la Chambre. Mais je lui dois et je me
-dois à moi-même de déclarer que je fais expressément la réserve de
-cette opinion antérieure que ni le temps ni les circonstances n'ont
-affaiblie.»]
-
-[Note 629: Les journaux thiéristes dénonçaient ouvertement cette
-intrigue. Cf. entre autres le _Siècle_ du 8 janvier 1841. Le bruit en
-arrivait jusqu'à Londres, et M. Charles Greville écrivait à ce propos,
-le 13 janvier 1841: «Guizot est évidemment inquiet de certaines
-intrigues maintenant en oeuvre pour le renverser. De ces intrigues,
-Molé est l'objet ou l'agent, peut-être les deux à la fois. Guizot a
-envoyé l'autre jour à Reeve un article habilement fait, où l'on
-discutait la position de M. Molé et la moralité aussi bien que la
-possibilité de son arrivée au pouvoir avec l'aide d'une coalition.»
-(_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 365.)]
-
-La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés, le 21 janvier 1841;
-elle devait se prolonger jusqu'au 1er février. L'opinion, fort
-attentive, en suivait anxieusement les péripéties; peu de questions
-avaient autant occupé et partagé les esprits. De nombreux orateurs
-combattirent l'idée même de fortifier Paris: le discours le plus
-retentissant dans ce sens fut celui de M. de Lamartine. Mais le danger
-ne venait pas de ces adversaires patents; il venait de ceux qui, en la
-forme, demandaient seulement la modification du système proposé:
-danger d'autant plus grand que les auteurs de cette manoeuvre
-semblaient appuyés par le président du conseil lui-même. Dès la
-seconde journée, le maréchal Soult prononça un long discours où, tout
-en disant se rallier au projet comme ministre, il s'efforçait de
-démontrer, comme militaire, que les forts avancés étaient seuls utiles
-et que l'enceinte fortifiée ne servait à rien. L'émotion fut grande.
-Si l'enceinte était abandonnée, la gauche ne voudrait plus d'un
-projet restreint à ces «forts détachés» si longtemps maudits par
-elle, et il n'y aurait plus chance de faire rien adopter. D'autre
-part, comment espérer que les conservateurs, déjà si hésitants, se
-rallieraient à l'enceinte continue, si elle était combattue par le
-premier ministre? La commission demanda le renvoi au lendemain pour
-s'entendre avec le gouvernement. Les adversaires du projet se
-flattaient déjà d'avoir bataille gagnée. Mais, le soir même, le Roi
-écrivait au maréchal sur un ton si ferme, que celui-ci, qui avait
-appris à obéir sous Napoléon, se rendit auprès de la commission et lui
-fit d'un air grognon les déclarations qu'elle désirait. Le rapporteur
-put dès lors affirmer à la Chambre que le président du conseil
-adhérait au projet tout entier et ne voyait dans l'addition de
-l'enceinte aux ouvrages détachés qu'une force de plus.
-
-Cet incident laissait un grand trouble dans les esprits. Les
-hésitations ou les répugnances du centre s'en trouvaient accrues; ceux
-qui rêvaient de substituer M. Molé à M. Guizot entrevoyaient le
-concours possible du maréchal Soult. À gauche, les partisans du projet
-accusaient le ministère de trahir; M. Guizot lui-même était soupçonné
-de ne pas jouer franc jeu; on s'étonnait qu'il n'eût pas encore pris
-la parole pour proclamer la volonté du gouvernement. Le _Journal des
-Débats_, malgré son désir de servir le cabinet, ne pouvait s'empêcher
-d'exprimer sa surprise. «Il a paru à tout le monde, dit-il, que M. le
-maréchal avait parlé contre le projet de loi en discussion, ou du
-moins contre une partie désormais nécessaire de ce projet, nous
-voulons dire contre l'enceinte continue.» Et le journal ajoutait: «La
-loi a été ébranlée peut-être: c'est au ministère à la raffermir par la
-fermeté et la netteté de son langage... Qu'il y prenne garde: si l'on
-pouvait douter de sa sincérité, le rejet et l'adoption de la loi
-seraient également pour lui un échec.» M. Guizot en était plus
-convaincu que personne; mais il sentait les difficultés que lui
-créaient les dispositions fort douteuses d'une grande partie des
-conservateurs et même de plusieurs de ses collègues. Bien que
-sincèrement résolu à servir de son mieux la cause des fortifications,
-il craignait de provoquer un éclat, et retardait le moment d'une
-intervention périlleuse. Cette inaction encourageait les manoeuvres
-hostiles: on sut bientôt que, dans les coulisses, se préparait un
-amendement proposant la suppression de l'enceinte continue, et que
-l'auteur de cet amendement était le général Schneider, connu pour être
-le familier du maréchal et pour avoir été son ministre de la guerre
-dans le cabinet du 12 mai.
-
-Si gêné qu'il fût, M. Guizot comprit qu'il ne pouvait pas laisser
-clore la discussion générale sans s'expliquer, sinon sur les
-amendements qui n'étaient pas encore en discussion, du moins sur les
-questions politiques que soulevait le projet. Il prit donc la parole
-dans la séance du 25 janvier. Sentant que le point capital était de
-rassurer les conservateurs inquiets, il établit que les fortifications
-de Paris, loin d'être «l'instrument d'une politique turbulente et
-belliqueuse», étaient une «garantie de paix». «Un moment, dit-il, la
-politique du 1er mars a pu faire croire à la France, je n'examine pas
-si c'est à tort ou à raison, que la mesure avait un autre but, qu'elle
-aurait d'autres effets; mais, au fond et aujourd'hui, il n'en est
-rien...» Et alors, rappelant le souvenir laissé, en France et à
-l'étranger, par les invasions de 1814 et de 1815, il ajouta: «La
-mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations en
-France, de les refroidir en Allemagne. Elle a pour effet de donner à
-la France la sécurité qui lui manque dans sa mémoire et d'ajouter pour
-l'Europe, à la guerre contre la France, des difficultés auxquelles
-l'Europe ne croit pas assez... Elle nous tranquillisera, nous; elle
-fera tomber les souvenirs présomptueux des étrangers.» Toutefois, si
-M. Guizot tenait à rassurer les pacifiques, il ne voulait pas ôter aux
-fortifications ce qu'elles avaient, au regard des autres puissances,
-de fier et de fort. «En même temps qu'elles sont une garantie de paix,
-disait-il, elles sont une preuve de force. Elles prouvent que la
-France a la ferme résolution de maintenir son indépendance et sa
-dignité; c'est un acte d'énergie morale... Dans les circonstances
-actuelles, après ce qui s'est passé depuis un an en Europe..., c'est
-une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» Jusque-là, tout
-allait bien et l'on ne pouvait défendre plus utilement le projet,
-quand, tout d'un coup, vers la fin, touchant seulement d'un mot ce
-qu'il appelait les questions de système, M. Guizot s'écria: «Les
-questions de système! je déclare que je n'en suis pas juge, et que je
-me trouverais presque ridicule d'en parler: je n'y entends rien. Ce
-que je demande, c'est une manière efficace, la plus efficace, de
-fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une fortification de Paris
-vraiment efficace, je le trouverai bon.» (_Sensation prolongée._) Ces
-paroles furent aussitôt interprétées, contrairement, sans aucun doute,
-aux intentions de l'orateur, comme un blanc seing donné aux auteurs
-d'amendements. Les intrigues en reçurent un encouragement singulier.
-«Vous le voyez, disait-on, le ministère ne tient pas plus à l'enceinte
-continue qu'aux forts. Il n'est pas en cause dans tout ceci.»
-
-Le lendemain, 28 janvier, ce fut au tour de M. Thiers de venir faire,
-comme rapporteur, le résumé de la discussion générale. Il aurait eu
-beau jeu à embarrasser le ministère, en signalant les contradictions,
-les incertitudes et les équivoques de son attitude; mais il n'eût pu
-le faire sans compromettre le sort de la loi qu'il voulait avant tout
-faire voter. Il résista donc à la tentation. Sa première parole fut
-pour déclarer qu'il «écarterait toute politique». Puis, après avoir
-rappelé l'initiative qu'il avait prise: «C'eût été un scandale,
-dit-il, pour mes collègues et pour moi, non-seulement de laisser
-passer le projet sous nos yeux, mais même de le défendre faiblement,
-lorsque le ministère du 29 octobre le présentait. Je le remercie de
-l'avoir présenté; je ne demande pas qu'il nous remercie parce que nous
-venons le soutenir. Si j'ai désiré être membre de la commission, si
-j'ai ensuite cherché à être rapporteur, c'est que je croyais que le
-succès de la mesure dépendait de la conciliation des opinions et des
-systèmes.» Cela dit, M. Thiers discuta avec son abondance infatigable
-et son universelle compétence toutes les raisons invoquées, tour à
-tour historien, géomètre, géologue, ingénieur, tacticien, général en
-chef, administrateur des vivres, faisant même la leçon, en passant, au
-maréchal Soult sur les combats qu'il avait livrés, et prétendant lui
-prouver qu'il n'entendait rien à la façon dont il les avait gagnés;
-mais, malgré tout, merveilleusement intelligent, intéressant et
-persuasif. Il ne termina pas sans déclarer d'une façon formelle que
-l'adoption de l'amendement dont il était question serait «la ruine du
-projet». «Je sais bien ce qui se passe dans les esprits, ajouta-t-il;
-si un système exclusif prévalait, c'est-à-dire si l'enceinte était
-mise de côté au profit des forts, ou si les forts étaient mis de côté
-au profit de l'enceinte, il y a une portion nécessaire de la majorité
-pour faire passer le projet qui se retirerait à l'instant même.»
-
-La discussion générale fut close après ce discours, et, le 27 janvier,
-commença le débat sur l'amendement du général Schneider. Pendant trois
-jours, il se prolongea sans qu'on pût en prévoir l'issue. Parmi les
-orateurs qui parlèrent pour l'amendement, signalons M. de Lamartine,
-M. Mauguin, M. Dufaure, qui eut un grand succès, et M. Passy. Se
-distinguèrent en sens contraire, M. de Rémusat, M. Odilon Barrot et M.
-Thiers, ce dernier toujours soigneux de s'en tenir à la cause
-elle-même et de ne laisser rien paraître de l'homme de parti. Pendant
-ce temps, les ministres restaient silencieux à leurs bancs. On eût dit
-que la bataille se livrait par-dessus leurs têtes et qu'ils avaient
-cédé la direction de la Chambre aux anciens ministres du 1er mars.
-Vainement pressait-on M. Guizot de parler. «On ne peut pas faire tout
-en un jour», répondait-il. Plus que jamais, cette attitude du cabinet
-paraissait suspecte aux partisans des fortifications; on racontait que
-M. Teste pérorait dans les couloirs contre la loi, que M. Duchâtel
-avait serré la main à M. Dufaure après son discours, et que certains
-députés, connus pour être des ministériels dévoués, recrutaient
-ouvertement des adhérents pour la proposition du général Schneider. Le
-duc d'Orléans, déjà assez mal disposé contre le cabinet, ne cachait
-pas son indignation. Une telle situation ne pouvait se prolonger
-indéfiniment; elle risquait de compromettre non-seulement le sort du
-projet, mais la considération du gouvernement.
-
-Ce fut une nouvelle intervention du maréchal Soult qui amena le
-dénoûment. Le 31 janvier, interpellé par M. Thiers, le maréchal se
-décida à s'expliquer: singulières explications qui embrouillèrent la
-question plus encore. Chacune de ses phrases trahissait une animosité
-passionnée contre M. Thiers et le désir secret de voir voter
-l'amendement. Des murmures éclatèrent; la confusion était au comble.
-M. Billault fit une réponse d'avocat, habile, vive, pressante, mettant
-à nu la situation équivoque du cabinet, raillant le maréchal, sommant
-les ministres politiques de monter à la tribune. M. Guizot avait
-retardé le plus possible une intervention qu'il sentait embarrassante
-et périlleuse; mais, le moment étant venu où elle s'imposait, il s'en
-tira avec hardiesse et habileté. Tout d'abord, revenant sur les
-paroles de son premier discours, il fit cette déclaration: «Je ne suis
-pas juge, je persiste à le dire, je ne suis pas juge compétent,
-éclairé, de la question de système; mais il m'est évident que le
-système proposé par le projet de loi est le plus efficace de tous. Je
-le maintiens donc, tel que le gouvernement l'a proposé.» Puis,
-abordant le cas du maréchal: «Je tiens, dit-il, à la clarté des
-situations encore plus qu'à celle des idées, et à la conséquence dans
-la conduite encore plus que dans le raisonnement. Que la Chambre me
-permette, sans que personne s'en offense, de dire, au sujet de ce qui
-se passe en ce moment, tout ce que je pense. La situation est trop
-grave pour que je n'essaye pas de la mettre, dans sa nudité, sous les
-yeux de la Chambre; c'est le seul moyen d'en sortir. M. le président
-du conseil avait, il y a quelques années, exprimé, sur les moyens de
-fortifier Paris, une opinion qui a droit au respect de la Chambre et
-de la France, car personne ne peut, sur une pareille question,
-présenter ses idées avec autant d'autorité que lui. Qu'a-t-il fait
-naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de ses
-collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du Roi, le projet de
-loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé le
-meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son
-ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat
-s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en
-suis sûr, de le dire sans détours: il n'est pas étonnant qu'il
-n'apporte pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a
-si souvent déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas
-aussi exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles...
-Mais le projet de loi qu'il a présenté au nom du gouvernement reste
-entier; c'est toujours le projet du gouvernement; le cabinet le
-maintient; M. le président du conseil le maintient lui-même, comme la
-pensée, l'acte, l'intention permanente du cabinet. Il vient de le
-redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon tour; je persiste à dire
-que, dans la conviction du gouvernement du Roi, le projet de loi tout
-entier est techniquement la manière la plus efficace, et politiquement
-la seule manière efficace de résoudre la grande question sur laquelle
-nous délibérons.» Après avoir replacé, avec cette vigueur polie, le
-maréchal sur le terrain d'où il avait paru s'éloigner, M. Guizot
-s'occupa de la majorité; il sentait bien les difficultés que lui
-créaient, de ce côté, les répugnances des pacifiques contre les
-fortifications, et les dispositions ombrageuses des anciens 221 à son
-égard; procédant avec une adresse pleine de ménagements, évitant toute
-apparence de vouloir violenter «la liberté» de cette majorité, il sut
-dire tout ce qui pouvait attirer le plus de suffrages au projet, sans
-donner aux votes contraires, qu'il prévoyait malgré tout assez
-nombreux, le caractère d'une scission politique. C'est dans ces
-occasions qu'on pouvait bien mesurer tout ce que la parole de
-l'éloquent doctrinaire avait acquis d'habileté et de souplesse.
-
-Ce discours décida du vote: l'amendement fut rejeté par 236 voix
-contre 175, et l'ensemble de la loi fut adopté le lendemain par 237
-voix contre 162. La minorité ne comptait guère qu'une quarantaine de
-membres de la gauche: le reste, 130 à 140 voix, venait du centre; ce
-chiffre élevé montre que M. Guizot ne s'était pas exagéré les
-difficultés qu'il rencontrait dans sa propre majorité. C'était M.
-Thiers qui avait amené le plus de suffrages au projet; les journaux
-opposants ne se firent pas faute de le remarquer. Mais c'était M.
-Guizot qui, à la dernière heure, avait apporté l'appoint sans lequel
-la loi eût succombé. Le Roi le comprit, et remercia aussitôt son
-ministre du «grand service» qu'il avait ainsi rendu à la France et à
-la couronne. En revenant à son banc, aussitôt après son discours, M.
-Guizot avait dit à M. Duchâtel: «Je crois la loi sauvée.--Oui,
-répondit le ministre de l'intérieur, mais vous pourriez bien avoir tué
-le cabinet.» Il n'en fut rien: le maréchal tenait plus à la durée du
-ministère qu'au rejet de l'enceinte continue. Il affecta donc, avec
-une bonne humeur un peu narquoise, de féliciter M. Guizot de l'adresse
-avec laquelle il avait tiré le gouvernement d'embarras. Dans le
-centre, les irritations cherchèrent moins à se dissimuler.
-
-Les adversaires des fortifications résolurent de tenter un suprême
-effort à la Chambre des pairs. Ils remportèrent un premier succès,
-lors de la nomination de la commission, qui, se trouvant en majorité
-hostile au projet, choisit comme président M. Molé, le meneur de cette
-campagne, et conclut à un amendement analogue à celui du général
-Schneider. La discussion en séance publique fut d'une longueur et d'un
-acharnement inaccoutumés au Luxembourg[630]. M. Molé y prononça un
-grand discours: sa thèse était que le gouvernement français créerait
-le danger de guerre en paraissant y croire et en prenant une
-«résolution aussi désespérée» que celle de fortifier Paris. Mais il
-rencontra des adversaires considérables: le duc de Broglie, qui rompit
-à cette occasion le silence qu'il gardait depuis longtemps; le
-maréchal Soult, qui fut plus net qu'au Palais-Bourbon; M. Duchâtel,
-qui traita surtout la question financière, et M. Guizot, qui développa
-de nouveau, avec une grande force, les considérations de haute
-politique qu'il avait déjà fait valoir devant la Chambre des députés.
-«La France veut sincèrement la paix, dit-il; mais si la sécurité et la
-dignité de la France étaient compromises par la paix ou au sein de la
-paix, l'amour sincère de la France pour la paix en pourrait être
-altéré.» Il termina en pesant plus fortement sur la Chambre haute
-qu'il n'avait osé le faire sur la Chambre basse. Il déclara nettement
-qu'amender le projet, c'était le ruiner. «Bien plus, ajouta-t-il en
-terminant, le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément
-affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui,
-Messieurs, en France et en Europe. Voilà quel serait le résultat de
-votre délibération. La France aurait perdu tous les avantages de la
-loi; elle aurait substitué à ces avantages des risques politiques
-immenses. Pourquoi Messieurs? Pour supprimer quelques fossés et
-quelques bastions! Permettez-moi de le dire, cela est impossible.» Le
-tempérament de la Chambre des pairs ne lui permettait pas de résister
-à un langage si pressant et si ferme. L'amendement de la commission
-fut repoussé par 148 voix contre 91.
-
-[Note 630: Cette discussion dura du 23 mars au 1er avril 1841.]
-
-En même temps qu'il écartait dans les Chambres les obstacles élevés
-contre le projet de fortifier Paris, M. Guizot, non moins attentif à
-son rôle diplomatique qu'à son rôle parlementaire, veillait à ce que
-la mesure produisît au dehors l'effet qui convenait à notre politique
-et particulièrement aux négociations alors en cours sur les affaires
-d'Orient. Aussitôt la loi votée dans la Chambre des députés, il avait
-écrit à ses ambassadeurs: «J'ai mis une extrême importance à restituer
-au projet son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de
-force... Appliquez-vous constamment, dans votre langage, à lui
-maintenir ce caractère: point de menace et point de crainte; ni
-inquiétants ni inquiets; très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un
-acte, pas un mot de votre part ne déroge à ce double caractère de
-notre politique. C'est pour nous la seule manière de retrouver à la
-fois de la sécurité et de l'influence[631].» Revenant sur ces mêmes
-idées après le vote de la Chambre des pairs, il ajoutait: «Je vous
-engage à ne négliger aucune occasion de faire ressortir dans vos
-entretiens le caractère de la mesure. Il nous importe que ce qu'elle a
-en même temps de grand et de pacifique soit partout compris[632].»
-
-[Note 631: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 30.]
-
-[Note 632: Lettre à M. de Barante (_Documents inédits_).]
-
-
-VIII
-
-Les péripéties de la discussion de la loi des fortifications au
-Palais-Bourbon n'avaient pas affermi la situation parlementaire du
-cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une portée politique,
-n'avait pu se faire suivre par une grande partie de ceux qui avaient
-voté l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en
-conclure que le ministère était sans majorité. Pour le moment, il est
-vrai, l'opposition se bornait à cette constatation, sans songer
-sérieusement à pousser les choses plus avant dans la Chambre; M.
-Thiers se rendait compte que toute offensive ouverte de sa part
-l'exposerait à une éclatante défaite: il n'avait donc, pour la session
-présente, d'autre ambition que de maintenir l'équivoque et
-l'incertitude résultant du dernier débat. Certains conservateurs
-devinaient cette tactique: leur avis était que le ministère devait à
-tout risque sortir de cette situation, et, dans ce dessein, provoquer,
-sur la politique générale, un grand débat qui fût comme une répétition
-de l'Adresse. «Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce
-n'est pas la discussion, c'est l'intrigue; ce n'est pas une mort
-violente, c'est une lente dissolution. Les grandes discussions, comme
-les grands intérêts, rapprochent les opinions et les concentrent;
-elles élèvent les esprits et les arrachent à ces préoccupations
-personnelles qui sont le fléau de toutes les assemblées. Dans un
-gouvernement qui a pour base une majorité, si l'on veut que cette
-majorité subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les
-grands principes, les grands motifs sous l'influence desquels elle
-s'est formée. Il faut l'émouvoir, la passionner pour le bien. Casimir
-Périer n'a pas formé sa majorité, en dissimulant les côtés de sa
-politique qui pouvaient déplaire aux esprits timides; il avait du
-courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forçait les indécis à se
-décider. S'il perdait de cette façon quelques voix, celles qu'il avait
-étaient sûres[633].»
-
-[Note 633: Ces idées étaient soutenues entre autres par le _Journal
-des Débats_.]
-
-D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considérant le
-peu d'homogénéité de la majorité qui s'était réunie, sous la pression
-d'un grand péril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du
-tempérament moral et des idées politiques qu'elle devait à la
-coalition, des préventions et des ressentiments qu'y rencontrait le
-ministère, jugeaient impossible de procéder avec elle par coup
-d'éclat, de vaincre ses répugnances, de dominer ses divisions par un
-effort soudain et de haute lutte. «Loin de là, disaient-ils, ce qu'il
-faut pour réussir, ce sont des soins, de l'habileté, de la patience.
-Laissez aux habitudes gouvernementales le temps de se reformer, aux
-exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu à peu les votes,
-arrachés d'abord par les nécessités du moment, seront accordés par
-entraînement et par conviction. Le talent est un grand séducteur, et
-le succès prépare le succès. Les conscrits, qui se sont mis en route à
-contre-coeur, prennent goût à la guerre et se passionnent pour leurs
-chefs, lorsqu'ils ont, sous leur direction, fait une campagne heureuse
-et obtenu des succès qu'ils n'espéraient pas. Quant à l'exemple de
-Casimir Périer, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie
-entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'armée
-parlementaire était sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est,
-pour ainsi dire, en garnison: elle s'ennuie, elle disserte au lieu
-d'agir, elle ergote au lieu d'obéir. On a beau lui dire que l'ennemi
-est toujours là, qu'il est toujours le même, elle n'en croit rien,
-surtout depuis qu'elle pense en avoir bien fini avec les menaces de
-guerre. Et puis, elle a traversé tant de ministères, elle a vu arborer
-tant de drapeaux, qu'elle est tombée dans une sorte d'incrédulité
-politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel état d'esprit serait
-s'exposer à de graves accidents. Enfoncez l'éperon dans les flancs
-d'un coursier abîmé de fatigue ou rétif, il succombe ou vous renverse;
-ménagez ses forces et son humeur, il achèvera tant bien que mal la
-carrière[634].»
-
-[Note 634: Telle était la thèse développée par M. Rossi, qui écrivait
-alors, sans les signer, les chroniques politiques de la _Revue des
-Deux Mondes_.]
-
-Le gouvernement eut bientôt à faire son choix entre ces deux conduites
-si différentes. Il avait déposé, le 2 février, une demande de fonds
-secrets. L'occasion parut favorable à ceux qui désiraient provoquer
-une grande discussion et mettre la Chambre en demeure de voter
-l'Adresse. Se trouvant précisément en majorité dans la commission, ils
-donnèrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy, d'agrandir le débat et de
-formuler à ce propos tout le programme de la politique conservatrice.
-L'ancien philosophe, qui avait décidément le goût des rapports
-retentissants, accepta volontiers cette tâche. Tout d'abord, il marqua
-le mal dont on souffrait et en dénonça la cause. «La stabilité et le
-repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a, en France, de
-lendemain bien déterminé pour personne; le présent chancelle toujours,
-l'avenir y demeure une éternelle énigme. De là, un découragement
-permanent pour tous les bons principes, une espérance sans cesse
-renaissante pour les mauvais. On se plaint de voir la lie de la
-société en battre avec acharnement les fondements. Cette audace est
-l'ouvrage de la Chambre; elle est la conséquence directe de
-l'instabilité des majorités. Et d'où vient cette instabilité? De ce
-qu'un jour, croyant les grandes questions décidées, chacun s'est mis à
-regarder dans ses principes, en a découvert les nuances et s'est
-passionné pour ces nuances, comme il s'était auparavant passionné pour
-les principes mêmes. Ce jour-là, les deux grands drapeaux de la
-majorité et de l'opposition ont été déchirés en lambeaux: il y a eu
-autant de fractions dans la Chambre que de nuances dans les opinions,
-et le moment est venu où chacun de nous a pu craindre de devenir à soi
-seul un parti tout entier. La manière dont le mal s'est produit
-indique le remède. C'est en descendant aux nuances dans les principes
-que la majorité s'est décomposée; c'est en remontant à ce qu'ils ont
-d'essentiel, c'est en le dégageant et en le formulant nettement, c'est
-en s'y ralliant et en forçant le cabinet à s'y tenir qu'elle se
-reformera.» Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait
-toutes les garanties pour cette oeuvre de reconstitution. Quelle doit
-être sa politique et celle de la majorité? À l'extérieur, une
-politique de paix, une «politique européenne», soucieuse «du bon
-droit, de la justice, de l'intérêt commun des peuples». «Sans doute,
-disait M. Jouffroy, la France, dans le passé, a dû sa grandeur à la
-politique contraire, à la politique égoïste et étroitement nationale;
-mais c'était au temps où il n'y avait pas place dans le monde pour une
-autre; c'était au temps de l'antagonisme des nations.» À l'intérieur,
-le rapport demandait l'exécution des lois protectrices du bon ordre.
-Sur la réforme électorale et sur les lois de septembre, il se
-prononçait pour le strict maintien du _statu quo_, non pas qu'il
-prétendît consacrer l'immutabilité de cette partie de notre
-législation; «mais, disait-il, nos moeurs sont fort en arrière de nos
-lois, et nous sommes à peine au niveau des institutions que nous
-avons». C'était autour de ces principes, et pour l'application de
-cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorité
-réelle et durable.
-
-Déposé le 18 février, ce rapport fit aussitôt grand bruit. Les
-journaux de gauche poussèrent un cri de colère: invectives et
-sarcasmes tombèrent dru sur M. Jouffroy. En même temps qu'elle
-cherchait ainsi à troubler et à effrayer les timides, l'opposition
-tâchait de se rendre favorables tous les fatigués, tous les amis du
-repos quand même, en se donnant la figure d'une personne fort
-tranquille qui n'eût demandé qu'à demeurer en paix et que l'on venait,
-au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer à la
-bataille. En outre, pour inquiéter la fraction du centre gauche qui
-s'était ralliée au ministère, elle affectait de voir dans le programme
-de politique intérieure exposé par M. Jouffroy un manifeste de
-réaction à outrance. Si violentes que fussent ces colères, si habiles
-que fussent ces manoeuvres, le _Journal des Débats_ avait beau jeu à
-les railler. «Voyez, en effet, quel crime, s'écriait-il, sous un
-gouvernement de délibération et de majorité, de provoquer une
-discussion complète, de ne pas laisser à l'intrigue le temps de
-décomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers
-travaillaient par ordre à mettre en doute l'existence de la majorité.
-Qui l'a vue? Eh bien, vous allez savoir s'il y en a une! L'occasion
-est belle... Vous auriez mieux aimé, je le conçois, en rester sur la
-question des fortifications. Là, par un rapprochement nécessaire, mais
-fâcheux, les opinions s'étaient mêlées et confondues. Aujourd'hui, le
-rapport de M. Jouffroy et la discussion que ce rapport rend inévitable
-vont apporter la lumière dans ce chaos. Les opinions vont se
-débrouiller. C'est ce qui vous fâche, n'est-ce pas?» Mais il était un
-symptôme plus inquiétant que l'irritation de la gauche: c'était
-l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la majorité
-ministérielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy était
-visiblement de mauvaise humeur et plus porté à combattre qu'à accepter
-un pareil programme. Parmi les anciens 221, soit fatigue, soit
-méfiance à l'égard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire,
-on paraissait désagréablement surpris de cette sorte d'appel aux armes
-et peu disposé à y répondre. «Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient
-dans les couloirs de la Chambre certains députés du centre. Faut-il
-chaque jour remettre tout en question, recommencer de déplorables
-débats? Qu'attend-on de cette répétition tardive de l'Adresse, de
-cette colère à froid? Si le ministère veut nous faire croire à sa vie,
-qu'il vive; à sa durée, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une
-nouvelle session aura commencé sous sa direction, alors nous pourrons
-croire qu'il n'est pas tout à fait impossible, dans notre pays,
-d'avoir une administration durable. Jusque-là, que les ministres se
-contentent de mener une vie modeste, prudente, et, sans fuir les
-débats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient à tout le
-monde, à commencer par les membres du cabinet; il convient au pays
-aussi.»
-
-Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait été fait
-à l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuvé et encouragé?
-En tout cas, l'accueil qui lui fut fait leur donna cette conviction,
-qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'être pas
-suivis par toute leur armée, et que, loin de confirmer le résultat de
-l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-être même le détruiraient.
-Aussi, quand le débat public s'ouvrit, le 25 février, y arrivèrent-ils
-décidés à ne pas lui donner le caractère et les proportions indiquées
-par M. Jouffroy. On put même croire un moment que les fonds secrets
-seraient votés sans discussion. Ce fut un membre de la gauche, M.
-Portalis, qui réclama. «Je ne croyais pas assister à une comédie en
-venant à cette séance», dit-il, et il demanda si le ministère
-entendait renier ou approuver le rapport de la commission. M. Guizot,
-évidemment embarrassé, déclara en quelques mots qu'il ne répondrait
-pas, s'en référant à la discussion de l'Adresse, ne désavouant pas M.
-Jouffroy, mais évitant de le suivre. C'était une attitude fort
-différente de celle qu'avait espérée et annoncée le _Journal des
-Débats_. «Nous n'accusons personne, disait-il mélancoliquement après
-cette première séance. Hélas! le ministère, la Chambre, tous les
-partis portent encore les tristes cicatrices de ces longues divisions
-qui ont jeté le trouble dans les meilleurs esprits. Le souvenir du
-passé pèse sur le présent; tout le monde semble mal à l'aise[635].»
-
-[Note 635: 20 février 1841.]
-
-M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le débat à
-fond; mais, sans attendre peut-être un résultat immédiat et positif,
-il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait à lui
-d'embarrasser le cabinet, de se rapprocher un peu de la partie de la
-majorité qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter
-ainsi un germe de division et de décomposition. Tout son discours fut
-calculé dans ce dessein. Le champion menaçant de la politique
-belliqueuse, l'organisateur de l'armée de 950,000 hommes, le
-«révolutionnaire» se faisant honneur de l'appui de la gauche n'eût pas
-eu chance d'attirer les amis de M. Dufaure. Aussi est-ce, cette fois,
-un tout autre personnage qui se met en scène. Sur la politique
-extérieure, il reconnaît presque qu'il a pu se tromper; il regrette
-qu'on ait «magnifié» la question d'Égypte; il affirme ne s'y être jeté
-qu'à contre-coeur et pour tenir les engagements contractés avant lui.
-«Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que l'on
-ne revienne plus nous présenter cet épouvantail de la guerre.»
-L'orateur affirme et répète à satiété que la question n'est pas, et
-même n'a jamais été entre la guerre et la paix; qu'elle est uniquement
-entre ceux qui, répudiant, comme le rapporteur, «la politique
-exclusivement française», veulent se hâter de rentrer dans le concert
-européen, et ceux qui préfèrent attendre dans l'attitude d'isolement
-et de paix armée. M. Thiers est de ces derniers; sa politique, devenue
-subitement modeste, ne demande pas davantage. «J'ai reproché, dit-il,
-au ministère, dans le débat de l'Adresse, de s'être prêté à un
-revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli la
-considération du pays; mais, cela fait, ce revirement produit, cette
-situation acceptée, si le cabinet ne se hâte pas de rentrer dans le
-concert européen et d'ajouter à notre politique le dernier échec
-qu'elle puisse recevoir, oh! ce n'est pas moi qui le tourmenterai...
-Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait à faire
-aujourd'hui, en restant immobiles, prêts à tout événement; si vous
-réparez vos négligences à l'égard de notre organisation militaire, oh!
-mon Dieu! loin de vous combattre, je vous aiderai souvent, je ferai
-comme j'ai fait il y a un mois.» De même, à l'intérieur, M. Thiers
-bornait son programme à deux réformes d'une portée restreinte: 1º la
-définition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de
-soustraire au jury et de déférer à la Cour des pairs; 2º
-l'élargissement des incompatibilités. Mais, en même temps, il
-insistait sur cette idée, bien faite pour inquiéter certaines parties
-moyennes et flottantes du monde parlementaire, que «le pouvoir était
-placé à l'une des extrémités de la Chambre». «J'ai vu deux fois,
-ajoutait-il, tenter cette expérience de recomposer une majorité en se
-mettant à l'une des extrémités, à l'extrémité de droite, comme le
-propose M. le rapporteur, et jamais on n'a réussi. Dans le cabinet du
-6 septembre, ce n'était, certes, ni les hommes de talent ni les hommes
-éclairés qui manquaient; il y avait M. le comte Molé et M. Guizot. Eh
-bien! on a échoué. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi,
-la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essayé de faire
-aujourd'hui avec un rapport. On a voulu amener une grande partie de
-la Chambre à ce qu'on appelle un évangile, et il s'est trouvé que cet
-évangile ne convenait pas à tout le monde. Quant à moi, je suis
-convaincu que, pour avoir une majorité, il faut se placer non pas à
-l'une des extrémités de la Chambre, mais au véritable milieu, celui où
-j'avais essayé de placer le pouvoir. Vous avez tenté de faire la
-majorité en arrière; je crois qu'il faut la faire en avant.»
-
-La manoeuvre de M. Thiers était habile. La réponse qu'y fit M. Guizot,
-deux jours après, ne le fut pas moins. Après avoir tout d'abord
-déclaré qu'il ne pouvait, dans l'état des affaires, rien dire sur la
-question extérieure, et avoir annoncé qu'il ne s'expliquerait pas plus
-complétement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitôt
-l'offensive, et dénonça la campagne faite, depuis trois jours, «pour
-porter dans la majorité le trouble et la désunion.» Il railla M.
-Thiers, «se faisant tout petit», tout pacifique, pour «abuser cette
-majorité». Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez
-pas! Et, rappelant le langage de l'ancien ministre du 1er mars dans la
-discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engagée entre la
-guerre et la paix: «Laissez-moi croire, s'écria-t-il, que tout ce que
-nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une insignifiante
-comédie!» La tactique des adversaires ainsi dévoilée, le ministre
-indiquait pourquoi il devait se refuser à toutes les paroles, à toutes
-les explications qui serviraient cette tactique et aideraient à
-diviser la majorité nouvelle. «Cette majorité, continua-t-il, a été
-formée par la nécessité, en présence d'un grand danger, pour rétablir,
-au dehors, la pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans,
-la pratique d'une politique ferme, conséquente, favorable à
-l'affermissement et à l'exercice du pouvoir. Elle s'est constituée
-dans des intentions sincères qui ne redoutent aucune clarté... J'ai
-bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rétabli à
-l'apparition de cette majorité, si les espérances du pays se
-rattachent à son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui
-sont attachés, simples députés ou ministres, prennent leur majorité au
-sérieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvénient
-momentané, une contrariété vive; pour moi, par exemple, la
-contrariété de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport
-de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attaché à la majorité et
-voulant son succès, a dû faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné
-notre conduite; et comme toute majorité a des éléments divers qui ont
-leurs droits, leur honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons
-eu, les uns pour les autres, ce juste respect de ne pas élever des
-questions qui ne nous étaient pas impérieusement commandées, de ne pas
-entrer dans des débats que l'état actuel des faits, les nécessités de
-la politique ne nous imposaient pas. Votre commission, Messieurs, qui
-n'était pas un cabinet, votre honorable rapporteur, qui n'était pas
-chargé du poids du gouvernement, a pu très-légitimement, et je dirai
-plus, a pu utilement venir exposer ici sa politique extérieure et sa
-politique intérieure, l'ensemble de ses idées, de ses intentions. Nous
-n'aurions pas dû faire cela; puisque nous ne devions pas le faire,
-nous ne devions pas le discuter.» Puis il terminait ainsi: «La
-majorité tout entière veut rester unie; elle sait qu'elle le peut, car
-elle sait que sur toutes les questions qui sont à l'ordre du jour, sur
-les questions de conduite, sur les questions qu'il faut vraiment
-résoudre pour agir aujourd'hui, pour agir demain, elle sait qu'elle
-est du même avis, qu'elle se conduira unanimement. Et si jamais il lui
-arrivait des dissentiments intérieurs, elle serait sincère alors comme
-elle l'est aujourd'hui; nous parlerions, au besoin, comme nous savons
-au besoin nous taire. (_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au
-centre._)»
-
-On ne pouvait se dérober avec une allure plus fière, ni dire plus
-éloquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considérable sur la
-majorité, où l'on comprenait mieux que partout ailleurs la nécessité
-d'une semblable attitude, et où l'on savait gré au ministre d'y
-apporter à la fois tant d'adresse et de dignité. On put d'ailleurs
-comprendre les motifs qui avaient dicté cette conduite, quand M.
-Dufaure vint ensuite déclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport
-de la commission, il voterait pour le cabinet. Il estimait que la
-révision des lois de septembre et la réforme électorale
-s'imposeraient tôt ou tard, mais qu'un homme politique devait savoir,
-sinon abandonner ses opinions, du moins en ajourner la réalisation. À
-son avis, le cabinet fournissait des garanties suffisantes sur les
-quatre questions dominantes du moment, la direction à donner à notre
-diplomatie, l'organisation militaire, le développement des forces
-navales et la reconstitution des finances. La déclaration de M.
-Dufaure assurait le succès du ministère, et les fonds secrets furent
-en effet votés par 235 voix contre 145. L'Adresse avait réuni 247 voix
-contre 161.
-
-Ce n'était pas sans doute la victoire à la Périer qu'avait rêvée le
-_Journal des Débats_ et qu'avait cru préparer M. Jouffroy: peut-être
-le tempérament d'une Chambre née de la coalition ne permettait-il pas
-d'obtenir davantage. Après tout, la manoeuvre de l'opposition avait
-été déjouée, la majorité était restée unie. Le temps seul pouvait
-donner à cette majorité plus de cohésion, d'homogénéité, au ministère
-plus d'autorité et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action
-du temps et était résolu à la seconder. Tout en ménageant, pour le
-moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tâche d'y
-remédier, et l'on pouvait être assuré qu'il ne se prêterait pas
-longtemps à éluder les débats de doctrine.
-
-
-IX
-
-Le ministère ne se laissait pas absorber entièrement par l'action
-parlementaire. Il s'était donné aussi pour tâche de mettre fin, dans
-le pays, à l'agitation mauvaise que la politique du dernier cabinet y
-avait provoquée et laissée grandir. Dès le début de son
-administration, il était parvenu assez vite à rétablir l'ordre
-extérieur dans la rue. Mais l'esprit de sédition s'était réfugié dans
-la presse, y entretenant une sorte d'émeute morale plus difficile à
-atteindre et à réprimer que l'émeute matérielle. Le cabinet n'hésitait
-pas à entreprendre de nombreuses poursuites de presse; ce n'était pas
-toujours avec grand profit. Si nous l'avons vu tout à l'heure
-embarrassé dans sa lutte contre l'opposition de la Chambre, par
-l'incertitude de la majorité, il l'était plus encore dans sa lutte
-contre la presse factieuse, par les défaillances du jury. Un incident
-qui fit alors grand scandale montra une fois de plus à quel point
-cette juridiction pouvait être non-seulement inefficace contre les
-ennemis du gouvernement, mais dangereuse pour le gouvernement
-lui-même.
-
-L'une des conséquences de la dernière crise avait été de découvrir le
-Roi et de le rendre personnellement le point de mire des attaques de
-la presse[636]. Et quelles attaques! C'était bien pis que de l'accuser
-de tyrannie: on contestait son patriotisme. Comment s'en étonner?
-L'opposition parlementaire n'avait-elle pas montré la première que
-c'était là, à ce point particulièrement sensible, qu'il fallait viser
-la royauté? Après tout, les journaux ne faisaient que répéter plus
-brutalement ce que M. Thiers avait donné à entendre à la tribune.
-Quand un ministre d'hier insinuait que Louis-Philippe n'avait ni le
-souci ni le sens de l'honneur national, que ne devait-on pas attendre
-d'écrivains sans responsabilité? Et quand des hommes, se disant amis
-de la monarchie nouvelle, donnaient contre elle le signal d'une
-campagne si meurtrière, n'était-il pas certain qu'ils seraient suivis,
-dépassés, par ceux qui s'avouaient les ennemis mortels de cette
-monarchie, par les radicaux d'une part et les légitimistes de l'autre?
-
-[Note 636: Comme s'en est vanté plus tard un écrivain radical, «le Roi
-était devenu personnellement, en dépit des jalouses précautions de la
-loi, le but de toutes les attaques». (ÉLIAS REGNAULT, _Histoire de
-huit ans_, t. II, p. 77).]
-
-Ces derniers ne furent pas les moins audacieux, et ils eurent même un
-moment le triste honneur de mener l'attaque. Le 11 janvier 1841, la
-_Gazette de France_ publiait trois lettres qu'elle disait avoir été
-écrites en 1807 et 1808 par Louis-Philippe, alors réfugié en Sicile et
-en Sardaigne. Ces lettres, dont l'authenticité n'a jamais été ni
-formellement prouvée ni officiellement contestée[637], exprimaient
-contre Napoléon et en faveur des armées qui le combattaient des
-sentiments qui étaient, à cette époque, ceux de tous les princes
-français émigrés. On eût pu concevoir que des républicains s'en
-fissent un grief; mais n'était-il pas étrange qu'un journal
-légitimiste, défenseur attitré de l'émigration, prétendît trouver là
-une note infamante? L'opinion eut-elle le sentiment de cette
-inconséquence? Toujours est-il que la publication de la _Gazette de
-France_ ne produisit pas grand effet. Mais quelques jours plus tard,
-le 24 janvier, une feuille de même couleur, la _France_, publia trois
-autres lettres que Louis-Philippe, disait-elle, avait écrites
-postérieurement à 1830: elle n'en indiquait ni les dates exactes ni
-les destinataires. Dans la première, le Roi confirmait l'engagement
-d'évacuer l'Algérie, engagement qu'il disait avoir été pris envers
-l'Angleterre par Charles X; dans la seconde, il se faisait honneur
-auprès de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, d'avoir facilité
-l'écrasement de la Pologne; dans la troisième, il présentait les
-fortifications de Paris comme étant dirigées contre la population de
-cette ville. Tout, dans ces lettres, ne fût-ce que leur forme plate,
-vulgaire et sottement compromettante, trahissait une falsification
-maladroite. Mais l'opposition n'y regardait pas de si près. Ses
-journaux firent un énorme tapage autour de ces prétendues révélations,
-surtout de celle qui avait trait à l'évacuation de l'Algérie. Le
-public en était troublé; à force d'avoir entendu dire, et de si haut,
-que le Roi n'avait pas le sentiment français, beaucoup de gens en
-étaient venus à prêter l'oreille à des accusations dont, en d'autres
-temps, l'odieuse invraisemblance leur eût fait hausser les épaules. Le
-scandale prit tout de suite de telles proportions, que le gouvernement
-jugea nécessaire d'annoncer que les auteurs de cette publication
-seraient poursuivis pour crime de faux et pour offense envers la
-personne du Roi.
-
-[Note 637: S'il faut en croire le témoignage de certains ambassadeurs
-étrangers, M. Guizot leur aurait avoué l'authenticité de ces lettres.
-(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 478).]
-
-Pendant que la justice commençait son instruction, la curiosité
-publique, fort excitée, faisait aussi son enquête et ne tardait pas à
-découvrir où la _Gazette de France_ d'abord, la _France_ ensuite,
-étaient allées chercher les pièces par lesquelles elles se flattaient
-de faire tant de mal à la monarchie de Juillet. Vivait alors à Londres
-une courtisane sur le retour, se faisant appeler Ida de Saint-Elme, et
-plus connue à Paris sous le nom de la Contemporaine. Jadis la
-maîtresse de plusieurs généraux, entre autres de Moreau et de Ney,
-tombée dans la misère sous la Restauration et publiant alors sous son
-nom des mémoires fabriqués par d'autres et remplis de faussetés, elle
-avait fini, en 1834, par s'échouer en Angleterre, et, à bout
-d'expédients, avait tâché de trouver dans le chantage politique les
-ressources que son âge ne lui permettait plus de chercher ailleurs.
-Pour faire connaître aux intéressés l'honnête commerce qu'elle
-entreprenait, elle fit imprimer et distribuer un prospectus développé,
-intitulé la _Poire couronnée_; elle y avait inséré quelques extraits
-de lettres attribuées à Louis-Philippe, notamment de celles qui
-devaient être publiées en 1840, avec tant de fracas, et en annonçait
-beaucoup d'autres. Cette tentative de scandale passa inaperçue, et la
-Contemporaine ne trouva pas tout d'abord acheteur pour sa marchandise.
-Mais, quelques années après, elle fut plus heureuse et entra en marché
-avec les deux journaux légitimistes, fournissant à l'un des lettres
-qui étaient peut-être vraies, à l'autre des lettres qui étaient
-certainement fausses. Comment une telle alliance parut-elle
-acceptable, une telle caution suffisante aux représentants d'une
-opinion qui se piquait d'avoir, plus que tout autre, le sens de
-l'honneur chevaleresque? C'est ce qu'on ne parviendrait pas à
-comprendre, si l'on ne savait, par plus d'une expérience, jusqu'où
-peut aller l'esprit de parti. Il est permis de croire que, parmi les
-légitimistes, ceux qui avaient le coeur haut et l'esprit libre se
-sentaient, au fond, honteux de voir quelques-uns des leurs se
-compromettre en de telles promiscuités. M. Rossi exprimait le
-sentiment de beaucoup de gens, quand il s'indignait de «voir l'arène
-politique contaminée par les impostures d'une prostituée[638]».
-
-[Note 638: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er
-mai 1841.]
-
-Cependant l'instruction judiciaire se suivait contre MM. de Montour
-et Lubis, gérant et rédacteur en chef de la _France_. Sommés de
-produire les prétendus originaux, les accusés déclarèrent se réserver
-de le faire devant le jury et ne vouloir rien montrer d'ici là. Ce
-refus ôtait toute base juridique à l'accusation de faux: du moment où
-les pièces n'étaient pas produites, comment prouver quelles étaient
-fabriquées? Force fut donc d'abandonner cette partie de la poursuite
-et de s'en tenir à la prévention d'offense au Roi; le gérant resta
-seul en cause.
-
-Retardée par ces incidents de procédure, l'affaire ne vint devant le
-jury que le 24 avril. Me Berryer était au banc de la défense: dans la
-salle, plusieurs notabilités légitimistes. Le prévenu fut mis
-solennellement en demeure de faire la production qu'il avait si
-obstinément réservée pour ce moment. Mais il eût été bien empêché de
-produire quelque pièce: il n'avait rien. Dans le marché conclu avec la
-Contemporaine, la rédaction de la _France_ ne s'était même pas assuré
-la possession d'une apparence d'original. Après tout, cette négligence
-était peut-être une habileté, car elle avait enlevé à l'accusation le
-moyen d'établir matériellement le faux. Dans ces conditions, Me
-Berryer plaida non la réalité, ni même la vraisemblance des lettres,
-mais uniquement la bonne foi de son client: étrange bonne foi, qui ne
-pouvait être que la foi dans la Contemporaine! En effet, l'avocat
-argua surtout de ce qu'une partie des lettres avait déjà été publiée,
-quelques années auparavant, dans le prospectus de cette intrigante. Il
-ajouta que M. de la Rochejaquelein, dont on regrette de voir le nom
-mêlé à une telle affaire, avait vu l'un des originaux aux mains de
-cette femme et que cet écrit lui avait paru authentique. Pour
-expliquer la non-production de ces originaux, l'avocat raconta que la
-Contemporaine, se croyant menacée à Londres d'une accusation de faux,
-ne voulait pas se dessaisir des pièces, par crainte d'être «pendue» si
-elle n'était plus en mesure de les produire devant la justice
-anglaise. Ces arguments, recouverts, il est vrai, du talent de Me
-Berryer, suffirent pour persuader le jury parisien, et, par six voix
-contre six, le gérant de la _France_ fut acquitté.
-
-Les journaux légitimistes et radicaux poussèrent un cri de triomphe.
-La veille, devant le jury, on n'avait sollicité qu'un verdict
-d'indulgence en plaidant modestement la bonne foi. Maintenant on
-changeait de ton: le verdict était la condamnation du Roi; c'était la
-justice du pays proclamant souverainement que Louis-Philippe était
-l'auteur de ces lettres et qu'on avait bien agi en lui jetant à la
-tête sa honte et sa trahison. Des _fac-simile_ lithographiques furent
-répandus à profusion. La _France_ publia à cent mille exemplaires le
-compte rendu de son procès, comme elle eût fait d'un bulletin de
-victoire. L'avocat général, dans son réquisitoire, du reste assez
-maladroit, s'était écrié: «Il résulterait de ces lettres que le Roi,
-élu en 1830, pour répondre aux sympathies patriotiques, les aurait
-trahies de tout point!... Comment donc faudrait-il appeler le Roi qui
-aurait écrit de pareilles choses? Il faudrait bien dire de lui que
-c'est un de ces tyrans qui ne marchent que par la voie de la
-dissimulation, qui établissent leur empire non pas sur la sincérité de
-leur langage, mais sur la violation de tous leurs engagements!» Les
-journaux reproduisaient ces phrases, affectant de croire qu'après la
-décision du jury, les hypothèses oratoires de l'avocat général étaient
-devenues des réalités, et que, de par sa magistrature, Louis-Philippe
-était un traître. Les journaux de la gauche dite dynastique, avec des
-formes plus hypocrites, faisaient écho à tout ce bruit, tellement
-occupés à le tourner contre le ministère, qu'ils ne paraissaient même
-pas s'inquiéter de savoir si la monarchie n'en était pas la première
-victime. Quant aux conservateurs, ils s'indignaient, s'effrayaient.
-Cette malheureuse affaire était le sujet de toutes les polémiques, de
-toutes les conversations. Jamais les ennemis de la royauté de Juillet
-n'étaient parvenus à causer un tel scandale. Infortuné Roi! quel moyen
-avait-il de se défendre contre cette nouvelle forme de régicide? Henri
-Heine, qui n'avait pour ce prince aucune sympathie particulière, se
-sentait obligé de le plaindre. Il le montrait ne pouvant ni poursuivre
-une réparation judiciaire, ni se battre en duel, ni écrire aux
-journaux sur un ton courroucé, «car, hélas! ajoutait-il, les rois ne
-sauraient s'abaisser à employer de tels moyens de défense, et ils sont
-contraints de supporter avec une longanimité silencieuse tous les
-mensonges qu'on se plaît à répandre sur leur compte. J'éprouve la plus
-profonde compassion pour le royal martyr dont la couronne est la cible
-des flèches les plus envenimées et dont le sceptre, quand il s'agit de
-sa propre défense, ou de punir un calomniateur, lui est moins utile
-que ne le serait une canne ordinaire[639].»
-
-[Note 639: Lettre du 29 avril 1841. (_Lutèce_, p. 197 et 198).]
-
-Et pourtant chaque jour faisait surgir une preuve nouvelle de la
-falsification. Tel fut, entre autres, le résultat d'une découverte
-faite, peu après le verdict du jury, dans le livre oublié d'un
-écrivain républicain, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, publié
-en 1834 par M. Sarrans. Là se trouvait, sous la forme d'une réponse
-verbale qui aurait été faite en 1830, par Louis-Philippe, à
-l'ambassadeur d'Angleterre, le texte même, à un mot près, de la plus
-importante des lettres attribuées au Roi, celle sur l'évacuation
-d'Alger. Or comment admettre que le Roi, écrivant une lettre en 1830,
-eût trouvé sous sa plume exactement les mêmes mots dont un historien
-devait se servir en 1834 pour donner le sens d'une réponse verbale?
-N'était-il pas, dès lors, clair comme le jour que la Contemporaine
-avait fabriqué sa lettre en copiant une page de M. Sarrans? La
-découverte parut même si décisive, qu'une note la mentionnant fut
-aussitôt envoyée par huissier à tous les journaux qui avaient
-reproduit les fausses pièces; cette note se terminait ainsi: «Nous
-n'avons pas besoin de dire que la conversation rapportée par M.
-Sarrans n'est pas plus vraie que la lettre de la Contemporaine.»
-
-Il semblait que la calomnie dût être confondue; mais non: elle
-s'obstinait à ne pas lâcher la proie dont elle s'était emparée. Loin
-de diminuer, le tapage allait croissant. Pendant que les uns
-continuaient à se servir des prétendues lettres, d'autres s'en
-allaient réveiller les vieilles histoires de la conspiration de Didier
-en 1816, et prétendaient que Louis-Philippe en avait été le complice.
-On eût dit qu'un appel général avait été fait à tous les faux
-témoignages pour déshonorer le Roi. Le 22 mai, une députation de
-«citoyens», dont plusieurs habillés en gardes nationaux, se présenta
-tumultueusement au Palais-Bourbon et y déposa une pétition que l'on
-prétendait être revêtue de cinq mille signatures et qui était ainsi
-conçue: «Messieurs les députés, des lettres qui seraient l'expression
-de la plus lâche et de la plus infâme trahison ont été attribuées au
-roi Louis-Philippe. La justice du pays a acquitté le journal qui les a
-publiées. Les ministres n'ont répondu que par de vagues démentis à
-l'imputation qu'ils laissent peser sur le chef de l'État. La
-conscience publique exige une enquête. Nous venons donc vous demander
-d'interpeller le ministère sur un fait qui touche aussi profondément à
-l'honneur, à la liberté et à l'indépendance de la nation.»
-
-Le ministère en était venu à désirer cette interpellation, comme le
-seul moyen de confondre en face la calomnie. Mais si les journaux
-radicaux ou légitimistes l'annonçaient de temps à autre, sur un ton de
-menace, ils ne trouvaient personne qui osât s'en charger: ce qui ne
-les empêchait pas, il est vrai, de prétendre que le gouvernement avait
-peur de s'expliquer. M. Guizot, voyant que la session tirait à sa fin,
-se décida alors à prendre les devants. Dans la séance du 27 mai, il
-saisit le prétexte du budget de l'Algérie, alors en délibération, pour
-monter à la tribune. «Depuis quelque temps, dit-il, d'insignes
-faussetés ont été laborieusement répandues au sujet de prétendus
-engagements que le gouvernement du Roi aurait contractés envers les
-puissances étrangères, ou telle puissance étrangère, pour l'abandon
-complet ou partiel de nos possessions d'Afrique. Si ces faussetés
-s'étaient produites à cette tribune, nous les aurions à l'instant même
-relevées et qualifiées comme elles le méritent. (_Interruptions
-diverses._) On ne l'a pas fait. (_Une voix: On ne l'a pas osé._)
-Personne n'a apporté ici les faussetés auxquelles je fais allusion;
-nous n'avons pas voulu, nous n'avons pas dû leur faire un honneur que
-personne ne leur accordait. Cependant, elles continuent à se montrer
-audacieusement ailleurs. La Chambre est près de se séparer; nous ne
-laisserons pas fermer cette enceinte sans donner à ces calomnies,
-quelles qu'elles soient, le démenti le plus formel. Jamais, je le
-répète, par personne, envers personne, aucun engagement n'a été
-contracté ou indiqué. Toute assertion contraire est radicalement
-fausse ou calomnieuse.» L'accent méprisant de l'orateur ajoutait
-encore à la dureté du soufflet renfermé dans ces paroles. Les journaux
-allaient-ils être laissés sous le coup de cette flétrissure? Ils
-avaient de nombreux amis sur les bancs de la Chambre, à droite ou à
-gauche; ne s'en trouverait-il pas un qui les avouât, les justifiât, ou
-seulement essayât de plaider leur bonne foi; comme naguère devant le
-jury? L'heure n'était-elle pas venue, notamment pour les orateurs
-légitimistes, d'apporter les révélations écrasantes dont,
-prétendait-on, ils avaient les mains pleines?
-
-Un député de la droite, en effet, demanda la parole; c'était M. le duc
-de Valmy. Mais il se borna à affirmer, ce qui n'avait été contesté par
-personne, que la Restauration n'avait pris, elle non plus, aucun
-engagement d'évacuer Alger: à l'accusation portée contre
-Louis-Philippe, pas même une allusion; aux démentis du ministre, pas
-l'ombre d'une réponse. M. Guizot remonta à la tribune. «Tout Français,
-dit-il, doit être heureux de trouver qu'à toutes les époques, par tous
-les gouvernements, l'intérêt et l'honneur de la France ont été
-défendus. Ce que j'ai dit, ce que je répète, c'est que, depuis 1830,
-les intérêts et l'honneur de la France ont été défendus, soutenus,
-spécialement dans la question dont il s'agit, hautement, nettement,
-sans une minute d'hésitation. On avait, dit-on, entendu prouver le
-contraire, je suis venu vous donner et je donne de nouveau à cette
-assertion le démenti le plus formel.» Pour la seconde fois, le
-ministre jetait le gant. Mais personne ne le releva. M. Berryer,
-l'avocat de la _France_ devant le jury, était là, sur son banc; les
-journaux royalistes avaient annoncé qu'il parlerait. Il se tint coi.
-Force fut de clore l'incident sur la parole du ministre et sur le
-silence peut-être plus décisif encore de toute l'opposition.
-
-Le lendemain, les journaux essayèrent de payer d'audace; ils
-feignirent de croire qu'il ne s'était passé à la Chambre qu'une
-«comédie» sans portée, une façon d'escamotage. On eut l'aplomb
-d'écrire dans la _Gazette de France_: «La preuve que M. Guizot n'a
-rien dit, c'est que M. Berryer n'a pas parlé.» Il n'était pas
-jusqu'aux feuilles du centre gauche et de la gauche dynastique qui,
-par animosité contre le ministre, ne cherchassent à diminuer la portée
-de son démenti. Efforts impuissants: cette fois, la conscience
-publique savait à quoi s'en tenir. Au bout de quelque temps, tout ce
-bruit s'éteignit, et il ne fut plus question des fameuses lettres.
-Toutefois, s'il ne restait rien de la calomnie elle-même, qui oserait
-affirmer qu'il ne restait rien des effets de la calomnie? Ce n'était
-pas impunément que le Roi avait été en quelque sorte à l'état d'accusé
-pendant plusieurs semaines, que son honneur patriotique avait été
-discuté, contesté. Le prestige monarchique, déjà si ébranlé en France,
-en avait reçu une nouvelle atteinte.
-
-
-X
-
-Si grand bruit que fissent, dans le moment, toutes ces luttes de
-tribune ou ces polémiques de presse, le règlement de la question
-extérieure n'en demeurait pas moins la préoccupation principale du
-ministère. On se rappelle en quel état se trouvaient les négociations
-à la fin de novembre 1840[640]. Il n'y avait plus aucune chance
-d'obtenir quelque concession qui permît à la France de rentrer
-immédiatement dans le concert européen. La Syrie était définitivement
-perdue; bien plus, l'Égypte était menacée. Sans doute si, cédant aux
-conseils de la France, le pacha se soumettait en acceptant l'hérédité
-de son pachalik, que les puissances se déclaraient prêtes à lui
-garantir, on pouvait espérer une solution prompte et pacifique de la
-crise. Mais s'il ne se soumettait pas, la situation risquait de
-devenir très-tendue, très-critique, entre lord Palmerston, qui
-voulait, dans ce cas, attaquer l'Égypte, et le gouvernement français,
-qui, fidèle à sa note du 8 octobre, protestait d'avance contre ce qui
-lui paraissait une intolérable aggravation du traité du 15 juillet. Il
-y avait là un nouveau péril pour la paix européenne, et un péril
-très-prochain. Au train dont la flotte anglaise venait de mener les
-opérations de Syrie, ne pouvait-on pas recevoir, d'un jour à l'autre,
-la nouvelle qu'elle avait bombardé Alexandrie? Chacun prêtait
-l'oreille avec inquiétude aux bruits qui venaient d'Orient. M. de
-Metternich surtout était dans des transes mortelles, et il cherchait,
-sans aboutir, à prévenir diplomatiquement ces redoutables
-éventualités. «Il faut, écrivait-il à son ambassadeur à Londres,
-prévoir le cas où Méhémet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_
-alors est à chercher.»
-
-[Note 640: Pour l'exposé qui va suivre jusqu'à la convention des
-détroits, je me suis surtout servi de la _Note inédite du prince
-Albert de Broglie_, complétée par occasion avec les _Papiers inédits
-de M. de Barante_, les _Mémoires de M. Guizot_ et la _Correspondence
-relative to the affairs of the Levant_. C'est à ces sources que seront
-puisés tous les documents pour lesquels ne sera indiquée aucune
-origine particulière.]
-
-Telle était l'anxiété générale quand, le 8 décembre 1840, on apprit à
-Londres qu'une de ces initiatives toutes personnelles, alors assez
-fréquentes chez les agents anglais, venait, en Orient même, de
-brusquer le dénoûment. Le 25 novembre, le commodore Napier était
-arrivé tout à coup devant Alexandrie avec plusieurs vaisseaux. Son
-prétexte était de réclamer la liberté de quelques prisonniers, son but
-réel de voir s'il ne pourrait pas déterminer Méhémet-Ali à une
-soumission immédiate. À une première communication, Boghos-Bey,
-ministre du pacha, répondit sur un ton qui parut encourageant. Faisant
-alors des propositions plus directes, le commodore prit sur lui
-d'envoyer au pacha copie d'une dépêche de lord Palmerston où se
-montrait l'intention des puissances de laisser au pacha, au cas où il
-se soumettrait, l'Égypte héréditaire. Se déclarant ami et admirateur
-de Méhémet, il faisait briller à ses yeux la gloire de rétablir ainsi
-«le trône des Ptolémées». Boghos-Bey, sans repousser ces offres, eût
-désiré ajourner sa réponse; mais le commodore, élevant alors la voix,
-déclara qu'il ne consentait à interrompre les hostilités qu'à la
-condition d'une acceptation immédiate, donnant à entendre plus ou
-moins clairement qu'en cas de refus, Alexandrie pourrait subir le
-même sort que Saint-Jean d'Acre. Ce mélange de caresses et de
-brusquerie, de promesses et de menaces produisit son effet, et, au
-bout de quelques heures, le diplomate improvisé enleva la signature
-d'une convention portant: 1º que le pacha donnerait immédiatement à
-ses troupes l'ordre d'évacuer la Syrie; 2º qu'il s'engagerait à
-restituer au sultan sa flotte, moyennant que la Porte lui accordât la
-possession héréditaire de l'Égypte; 3º qu'à ces conditions, les
-hostilités cesseraient et les puissances feraient leurs efforts pour
-amener la Porte à concéder l'hérédité du pachalik d'Égypte.
-
-Sans doute le procédé était fort incorrect de la part d'un officier
-qui n'avait pas de pouvoirs pour traiter au nom des puissances et
-encore moins pour engager la Porte; ce procédé eût pu même devenir
-très-dangereux, si un refus du pacha eût amené le commodore à exécuter
-ses menaces contre Alexandrie. Mais enfin tout était bien qui
-finissait bien; le résultat avait été de réaliser les voeux de
-l'Europe sans franchir les limites posées par la France. Aussi,
-quoique mêlée de beaucoup de surprise, l'impression dominante des
-plénipotentiaires, à Londres, fut-elle la satisfaction de voir clore
-une crise dangereuse, et se montrèrent-ils tous résolus à agir sur la
-Porte pour lui faire accepter cette solution. C'était, entre autres,
-le sentiment de lord Palmerston, qui écrivit dans ce sens à lord
-Ponsonby. Le gouvernement français ne pouvait participer à un acte qui
-était l'exécution du traité du 15 juillet, mais il n'avait rien à
-objecter à un tel dénoûment; au fond même, il le désirait. On croyait
-donc généralement en avoir fini avec la question égyptienne, et l'on
-jugeait le moment venu de s'occuper à résoudre la question européenne
-en faisant rentrer la France dans le concert des puissances. Notre
-gouvernement recevait de plusieurs côtés, notamment de Vienne, des
-ouvertures à cet effet, et il était conduit à examiner dans quelles
-conditions il pourrait consentir à sortir de son isolement.
-
-La diplomatie avait à peine commencé à s'engager dans cette voie
-nouvelle, que, le 2 janvier 1841, arrivait à Londres la nouvelle que
-la Porte déclarait nulle et non avenue la convention conclue par le
-commodore Napier. Elle n'en trouvait pas seulement la forme
-inconvenante: le fond lui paraissait inacceptable. Elle ne se refusait
-pas, si les puissances le lui demandaient, et par déférence pour
-elles, à accorder «quelque faveur temporaire» au pacha, mais sans
-concession d'hérédité. Et tout cela était dit d'un ton singulièrement
-roide. L'inspirateur de cette attitude se devinait facilement: c'était
-lord Ponsonby. Le premier mouvement des ministres ottomans avait été
-d'acquiescer à la convention d'Alexandrie; mais l'ambassadeur anglais
-les en avait aussitôt impérieusement détournés[641]; en même temps, il
-soutenait dans ses conférences avec les autres ambassadeurs, dans ses
-instructions à l'amiral Stopford, dans ses dépêches à lord Palmerston,
-qu'«aucun gouvernement, dans la situation de la Porte, ne pouvait
-tolérer un seul moment qu'un individu s'arrogeât le droit de traiter
-pour lui avec un pouvoir considéré, en droit ou en fait, comme un
-pouvoir rebelle». Décidément, les agents anglais n'en faisaient qu'à
-leur fantaisie, et, ce qui ne simplifiait pas les choses, leurs coups
-de tête étaient en sens contraire.
-
-[Note 641: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 361.]
-
-Les nouvelles de Constantinople et les lettres de lord Ponsonby eurent
-pour effet de changer l'attitude de lord Palmerston. Dans ses
-conversations avec les plénipotentiaires et avec notre chargé
-d'affaires, il parut avoir subitement découvert des objections contre
-la concession de l'hérédité. Il n'y pensait pas naguère, quand il se
-félicitait de la solution apportée par la convention du commodore
-Napier. Mais on eût dit qu'une occasion s'étant offerte à lui
-d'embrouiller de nouveau la question, il n'avait pu s'empêcher de la
-saisir. La patience et la docilité des cabinets allemands commençaient
-à être à bout. M. de Metternich surtout fut vivement irrité de voir
-remettre une fois de plus en péril la pacification qu'il désirait tant
-et qu'il avait cru tenir. Il envoya à Londres des notes sévères, à
-Constantinople des instructions énergiques, menaçant là de rompre
-l'alliance à quatre, ici de retirer son appui au sultan, si l'on ne
-concédait pas l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali. Le cabinet de
-Berlin suivait celui de Vienne. Il n'était pas jusqu'à M. de Brünnow
-qui ne parût, cette fois, désireux d'en finir. En même temps, le
-sentiment public en Angleterre se prononçait, avec une grande force,
-pour un rapprochement avec la France. On en put juger, dans les
-discussions qui eurent lieu le 26 janvier, à l'ouverture de la
-session, par les attaques violentes que les libéraux, comme lord
-Brougham, ou les radicaux, comme M. Hume, dirigèrent contre la
-politique du _Foreign Office_, et surtout par le langage tenu au nom
-des tories modérés, que l'on pressentait devoir remplacer
-prochainement le ministère. À la Chambre des lords, lord Wellington,
-tout en approuvant le traité du 15 juillet, mit une sorte
-d'affectation et de solennité à rappeler que, «pendant son ministère,
-il avait fait tous ses efforts pour que la France eût la véritable
-place qui lui appartenait dans le monde», ajoutant «que, sans cela, il
-ne saurait y avoir aucune sécurité pour la paix»; et il termina en
-exprimant «le désir que les nobles lords qui siégeaient parmi ses
-adversaires pussent ramener la France au sein des conseils de
-l'Europe». La situation du duc donna un grand retentissement à ses
-paroles. À la Chambre des communes, sir Robert Peel exprima des idées
-analogues; il y mêla même des critiques, sinon sur le but poursuivi,
-du moins sur les procédés employés, prodigua les politesses flatteuses
-à la France, se plaignit que le discours royal n'eût pas eu, pour
-elle, au moins une phrase de regret, et déclara que la paix ne serait
-pas raffermie tant qu'on n'aurait point son concours. «Le moment est
-donc venu, dit-il en terminant, d'inviter la France à coopérer, dans
-l'intérêt de la paix, avec les grandes puissances européennes.» Telle
-fut l'impression produite par ce langage sur le parlement, que lord
-Palmerston, tout en tâchant de justifier ses procédés, feignit
-d'éprouver à notre sujet les mêmes sentiments que sir Robert Peel: il
-prétendit avoir été de tout temps le plus chaud partisan de l'alliance
-française, gémit sur un refroidissement, qu'il déclarait d'ailleurs
-être momentané, enfin proclama que «la France, maîtresse d'une grande
-puissance navale et militaire, ne saurait être exclue des affaires de
-l'Europe, et qu'aucune transaction ne pouvait être complétement et
-sûrement réglée sans que, d'une manière ou d'une autre, elle y prît
-part.»
-
-Ces manifestations de l'opinion anglaise, s'ajoutant aux
-représentations de M. de Metternich, firent comprendre à lord
-Palmerston qu'il ne pouvait plus longtemps soutenir lord Ponsonby dans
-ses manoeuvres contre l'établissement héréditaire du pacha. Le 28 et
-le 29 janvier, il s'en expliqua verbalement avec le plénipotentiaire
-turc et, par lettre, avec lord Ponsonby lui-même. «Certainement,
-disait-il, il vaudrait beaucoup mieux que le sultan pût garder, pour
-le choix des gouverneurs futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il
-possède quant au choix des gouverneurs des autres provinces de son
-empire. Mais, dans toutes les affaires, il faut se contenter de ce qui
-est praticable et ne pas compromettre ce qu'on a obtenu, en courant
-après ce qu'on ne peut atteindre... Le sultan n'a pas, quant à
-présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour rétablir
-son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses
-alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre
-puissances, en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les
-Égyptiens de la Syrie, de l'Arabie et de l'Asie... Si donc le sultan
-s'adressait aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide,
-Méhémet-Ali en Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence
-deviendrait nécessaire. Eh bien, je puis vous dire d'avance le
-résultat de la délibération. Je sais parfaitement que les quatre
-puissances refuseront de venir en aide au sultan.» Il concluait donc
-que la Porte «devait mettre, sans autre délai, fin à cette affaire».
-Deux jours après, le 31 janvier, la conférence, réunie à Londres,
-adoptait une note collective invitant la Porte, «non-seulement à
-révoquer l'acte de destitution prononcée contre Méhémet-Ali, mais à
-lui accorder la promesse que ses descendants en ligne directe seraient
-nommés successivement par le sultan au pachalik d'Égypte».
-
-Le gouvernement français, tout en suivant attentivement ces
-fluctuations, tout en encourageant la résistance de M. de Metternich,
-était demeuré étranger à ces négociations. Même pour limiter les
-résultats du traité du 15 juillet, il ne voulait faire aucune démarche
-qui parût être une adhésion à ce traité. Ce n'en était pas moins son
-attitude qui avait sauvé l'Égypte. Pourquoi, en effet, M. de
-Metternich avait-il pris en main, avec une énergie si nouvelle chez
-lui, la cause du pacha, pour lequel il n'avait jamais caché son peu de
-sympathie? Comme il le proclamait lui-même, il n'avait agi que par
-égard pour la France; il se sentait obligé de faire quelque chose en
-retour du service que le ministère du 29 octobre rendait à la cause de
-la paix européenne, et, en même-temps, ému de nos armements, du quant
-à soi où se renfermait notre politique, de la fermeté avec laquelle
-nous maintenions la note du 8 octobre, il se préoccupait des
-complications auxquelles on s'exposerait, si aucun compte n'était tenu
-de l'espèce d'ultimatum renfermé dans cette note. C'est ainsi que,
-sans éclat irritant, sans provocation tapageuse, le ministère s'était
-trouvé contre-carrer efficacement, sur le point qui nous avait
-toujours paru le plus essentiel, les mauvais desseins de lord
-Palmerston et de lord Ponsonby. Comme l'a dit à ce propos M. Guizot,
-«la France absente pesait sur les esprits autant que présente elle eût
-pu influer sur les délibérations».
-
-
-XI
-
-Persuadées que l'imbroglio égyptien était cette fois définitivement
-terminé par la note du 31 janvier, les puissances allemandes reprirent
-leurs démarches en vue de faire rentrer la France dans le concert
-européen. Leur projet était de nous inviter à signer avec les autres
-cabinets quelque acte général sur la question d'Orient. Quel en serait
-l'objet précis? On parlait, par exemple, de confirmer ainsi la vieille
-règle de l'empire ottoman, qui fermait les détroits des Dardanelles
-et du Bosphore aux navires de guerre étrangers. Y ajouterait-on
-d'autres stipulations d'un intérêt plus actuel? Sur ce point, les
-idées étaient loin d'être arrêtées. À vrai dire, la seule chose qui
-importait aux cabinets de Vienne et de Berlin, c'était qu'il y eût
-signature à cinq: ce qui serait signé ne leur paraissait que
-secondaire.
-
-Prévenu des ouvertures qui allaient lui être faites, le gouvernement
-français avait dû se demander quelle réponse il y donnerait. Il
-rencontrait, en cette occasion comme en plusieurs autres, quelque
-difficulté à concilier les exigences de la politique intérieure et
-celles de la politique extérieure. En France, du moins dans les
-parties de l'opinion où avait été vivement sentie la mortification du
-traité du 15 juillet, l'idée d'une rentrée prochaine dans le concert
-européen était mal vue. Il semblait que ce fût oublier trop facilement
-un passé blessant, et que le souci de la dignité nationale exigeât un
-peu plus de ressentiment, de bouderie menaçante. Aussi, quand
-l'opposition voulait exciter les esprits contre le ministère, elle lui
-reprochait, comme M. Thiers dans la discussion des fonds secrets[642],
-d'être trop empressé à rentrer en relation avec les autres puissances,
-et de ne pas oser maintenir la France dans son isolement.
-
-[Note 642: Cf. plus haut, p. 432.]
-
-Par contre, à regarder l'étranger, il semblait que nous ne pussions
-sans inconvénient rebuter les avances qui nous étaient faites. Ainsi
-que l'écrivait M. de Bourqueney, le 12 février, il ne fallait pas
-croire qu'il y eût, chez toutes les puissances, «une égale sincérité,
-une égale ardeur pour arriver aux _cinq signatures sur le papier_».
-Lord Palmerston, sous la pression de ses alliés et de son parlement,
-n'avait pu se refuser à paraître nous tendre la main; mais il n'eût
-sans doute pas été fâché de pouvoir dire que nous ne voulions pas la
-prendre. Cela était plus vrai encore de la Russie: M. de Brünnow se
-montrait opposé à toute demande en vue de se rapprocher de la France,
-et M. de Nesselrode disait à l'ambassadeur de la Reine, «que la Russie
-n'avait pas fait tant de concessions à l'Angleterre pour que celle-ci
-fît des concessions à la France». Seules, l'Autriche et la Prusse
-désiraient sincèrement et vivement notre rentrée dans le concert
-européen; mais plus elles étaient impatientes d'y parvenir, plus elles
-eussent été dépitées d'échouer par notre fait. Elles estimaient faire
-beaucoup pour nous en sauvant le pacha, qu'elles n'aimaient pas, et en
-tenant tête à lord Palmerston et au Czar qui les intimidaient. Dès
-lors elles croyaient avoir droit à quelque chose en retour de notre
-part, et nous en auraient voulu de ne pas l'obtenir. Elles se seraient
-regardées d'ailleurs comme étant les premières menacées par la
-persistance de nos armements, et auraient cherché à se garantir de ce
-péril en se rapprochant davantage de la Russie et de l'Angleterre.
-Ainsi, de la mauvaise volonté plus ou moins patente des uns et du
-dépit des autres pouvait sortir la confirmation d'une alliance à
-quatre contre la France isolée, armée et suspecte. L'accident du 15
-juillet deviendrait l'état permanent de l'Europe, et un tel état
-serait gros de complications. Que ne pourrait-il pas arriver, si le
-premier acte de la nouvelle coalition était de soulever la question du
-désarmement? Or était-ce une hypothèse en l'air? n'avait-on pas vu
-déjà, en novembre, les cabinets allemands nous adresser à ce sujet des
-observations, et ne colportait-on pas une lettre de lord Wellington
-contre la paix armée et les cinq cent mille hommes de la France? Nos
-représentants à l'étranger étaient très-frappés de ce péril; ils en
-avertissaient M. Guizot et insistaient pour qu'il le conjurât en ne
-retardant pas sa rentrée dans le concert européen. «Voici, écrivait M.
-de Bourqueney le 12 février, le danger en présence duquel nous sommes.
-Si les uns nous trouvent froids, les autres défiants, on se réunira à
-quatre, on fera un protocole de clôture, et tout sera dit ici comme
-acte diplomatique. On n'en affirmera pas moins que la France n'a plus
-le droit de se dire isolée... Rappelez-vous, Monsieur, la situation de
-juin 1840. Il y eut aussi un moment où vous sentîtes que vous alliez
-être débordé par une entente à quatre: je vois poindre le même danger
-sous une autre forme. Alors, c'était un traité à inaugurer; il s'agit
-aujourd'hui de l'enterrer en rendant tout autre traité impossible.» De
-Russie, M. de Barante envoyait, à la même époque, un avertissement
-semblable. «Si une délibération commune, écrivait-il, ne ramène pas
-l'Europe à la politique antérieure, si la situation de la paix armée
-se prolonge, si les esprits s'obstinent et s'irritent sur le
-désarmement, je ne serais pas surpris qu'un beau matin, un traité
-d'alliance défensive ne se trouvât signé par les quatre puissances.»
-
-M. Guizot comprenait la gravité du péril que lui signalaient ainsi ses
-ambassadeurs; mais il n'avait pas le sentiment moins vif des
-susceptibilités de l'opinion française. Après avoir mûrement considéré
-ces deux faces si différentes de la question, il prit son parti et
-l'exposa avec une grande netteté dans les instructions qu'il envoya à
-ses agents. Conformément à ses premières déclarations, il continuait à
-accepter franchement l'attitude de l'isolement comme «étant, dans
-l'état des faits, la plus convenable pour la dignité ou la sûreté du
-pays»; il se disait nullement pressé d'en sortir et prêt à y
-«persister sans inquiétude pour son propre compte, sans agression ni
-menace pour personne, aussi longtemps que les circonstances
-l'exigeraient». Cependant il ne prétendait pas en faire «la base
-permanente de sa politique» et ne repoussait pas l'éventualité d'une
-rentrée dans le concert des puissances. Il admettait que cette rentrée
-se produisît sous la forme de quelque acte signé avec les autres
-cabinets pour régler tout ou partie des problèmes européens soulevés
-par la question d'Orient; mais son adhésion à un tel acte était
-subordonnée aux conditions suivantes: 1º que l'initiative fût prise
-par les autres puissances, et que ceux qui avaient manqué à la France
-en se passant d'elle trop facilement témoignassent par leur démarche
-qu'ils avaient besoin d'elle; 2º que l'Égypte héréditaire fût
-définitivement assurée au pacha, et qu'il eût ainsi été fait droit aux
-demandes de la note du 8 octobre; 3º que le traité du 15 juillet fût
-un acte accompli, terminé, dont il ne fût plus question et qui
-n'appartînt plus qu'au passé; car, ayant blâmé ce traité, la France
-ne pouvait, à aucun degré, prendre part à son exécution, ni même
-entrer en communauté d'action avec des puissances qui seraient encore
-occupées de cette exécution; 4º que la clôture du traité du 15 juillet
-fût préalablement constatée par un protocole signé des quatre alliés
-et porté officiellement à notre connaissance; 5º enfin, qu'on ne
-soulevât pas la question du désarmement. C'étaient là les conditions
-que M. Guizot jugeait essentielles à notre honneur et dont il était
-résolu à ne pas se départir, de quelque péril qu'on le menaçât. Quant
-à l'acte lui-même, quelles stipulations contiendrait-il? Se rendant
-compte que la clause de la fermeture des détroits ne faisait que
-confirmer une règle existant de longue date et naguère encore rappelée
-dans le traité du 15 juillet 1840, notre ministre ne cachait pas son
-désir d'y voir adjoindre d'autres articles plus importants et plus
-intéressants: par exemple, l'affirmation de l'indépendance et de
-l'intégrité de l'empire ottoman; quelques garanties pour les
-populations chrétiennes de la Syrie ou pour Jérusalem; la liberté ou
-la neutralité des routes d'Asie par Suez et par l'Euphrate. En somme,
-il désirait que «l'acte eût autant de consistance et fût aussi plein
-qu'il se pouvait». Ce n'étaient là, toutefois, que des _desiderata_ et
-non des conditions absolues comme celles que nous avons tout d'abord
-indiquées. Quoique moins indifférent que l'Autriche et la Prusse au
-contenu de l'acte, plus désireux qu'elles d'en faire quelque oeuvre de
-grande, sérieuse et prévoyante politique, il tenait surtout à ce que
-l'acte lui-même fût signé et vînt «mettre un terme à l'état de tension
-universelle».
-
-Quand le gouvernement français eut ainsi fixé ses résolutions et qu'il
-en eut informé ses agents diplomatiques, les négociations s'engagèrent
-à Londres et marchèrent rapidement. Il fut bientôt visible que, malgré
-la résistance de M. de Brünnow, nous aurions satisfaction sur tous les
-points qui, selon M. Guizot, importaient essentiellement à notre
-dignité. Les difficultés s'élevèrent sur les stipulations à insérer
-dans l'acte. La clôture des détroits était acceptée par tous, mais la
-déclaration relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'empire
-ottoman était hautement repoussée par le plénipotentiaire russe comme
-impliquant un soupçon contre sa cour, et lord Palmerston avait alors
-partie trop intimement liée avec la Russie pour ne pas appuyer cette
-résistance. Le ministre anglais ne se prêtait pas non plus à parler
-dans le traité soit des routes de Suez et de l'Euphrate, soit des
-populations chrétiennes. La première clause, disait-il, prêterait à
-dire que l'Angleterre avait poursuivi un but intéressé; la seconde ne
-comportait que des conseils, et des conseils se donnaient par note
-diplomatique plutôt qu'ils ne se formulaient dans des traités. M. de
-Bourqueney lutta pied à pied sur tous ces points, mais sans succès. Il
-n'était pas soutenu par les plénipotentiaires allemands, soucieux de
-ne pas blesser le Czar. Tout au plus, en ce qui touchait l'intégrité
-de l'empire ottoman, notre chargé d'affaires espérait-il obtenir, à
-défaut d'un article du pacte, une phrase indirecte insérée dans le
-préambule.
-
-M. de Bourqueney n'en pressait pas moins M. Guizot de conclure sans
-exiger davantage; chaque jour moins rassuré sur les conséquences
-qu'aurait un refus ou un retard de notre part, il multipliait ses
-avertissements. «Trois au moins des quatre puissances, écrivait-il le
-22 février, regardent la phase dans laquelle nous venons d'entrer
-comme l'unique et dernière occasion de rendre à la France et,
-conséquemment, à elles-mêmes la situation normale qu'a troublée le
-traité du 15 juillet 1840. Cette occasion perdue sans retour, et
-perdue du fait de la France, jamais nous ne persuaderons à nos alliés
-qu'elle a échoué pour nous sur une forme de rédaction. On sera
-convaincu que nous avons laissé préparer une démarche de déférence
-envers nous, décidés d'avance à en confisquer la gloriole à notre
-profit, mais à en répudier les conséquences pratiques. Les rapports
-avec la France changeront brusquement de caractère. Les quatre cours
-ne voudront pas rester sous le ridicule d'avoir échoué dans leurs
-efforts de réconciliation avec la France. Elles se replieront sur ce
-qu'elles peuvent faire sans nous, et il n'y a pas de raisonnement qui
-empêche ce qui se fait sans nous d'avoir au moins l'air d'être fait
-contre nous.» Le 25 février, notre chargé d'affaires revenait sur les
-mêmes idées avec plus d'insistance encore: «Voyez, disait-il à son
-ministre, ce que vous avez décidé dans votre sagesse: vous n'avez pas
-eu à prendre une décision plus grave. Je répète, parce que c'est ma
-conviction, que, sur les quatre puissances, trois au moins croient
-avoir ouvert à la France une haute et honorable porte de rentrée dans
-le concert européen; mais enfin c'est à nous à examiner si nous la
-trouvons à notre taille, au risque de la fermer sans retour et de
-faire face, dès le lendemain, à une situation toute nouvelle.»
-
-M. Guizot gardait tout son sang-froid, ne se montrant ni pressé ni
-hésitant[643]. Une fois bien assuré qu'une discussion plus prolongée
-ne donnait chance de rien obtenir de plus et risquait de faire tout
-perdre, il prit son parti de se contenter de ce qui était possible. Il
-regrettait sans doute de ne pas faire le grand acte qu'il avait rêvé:
-c'était pour lui un désappointement de plus à ajouter à ceux que cette
-affaire lui avait déjà causés. Il se rendait compte en outre que
-l'opposition aurait beau jeu à soutenir que par son contenu le traité
-n'avait pas grande signification. Mais, malgré tout, il avait
-satisfaction sur les points qu'il s'était fixés à lui-même comme
-essentiels. «Du moment, écrivait-il le 28 février à M. Bourqueney, que
-nous n'avons pas fait les premières ouvertures, qu'on ne nous demande
-pas de sanctionner le traité du 15 juillet et qu'on ne nous parle pas
-de désarmement, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de
-reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur
-à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du Roi et de
-son conseil. Rompre toute coalition, apparente ou réelle, en dehors de
-nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie, des habitudes
-d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances à leur
-situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir nous-mêmes
-de la position d'isolement pour prendre la position d'indépendance,
-ce sont là, à ne considérer que la question diplomatique, des
-résultats assez considérables pour être achetés au prix de quelques
-ennuis de discussion dans les Chambres.»
-
-[Note 643: «Continuez, écrivait-il à M. de Bourqueney, à ne vous point
-montrer pressé, à n'aller au-devant de rien, mais ne montrez non plus
-aucune hésitation ni aucune envie de rien retarder.»]
-
-Dès lors il n'y avait plus qu'à fixer la rédaction du traité et de ses
-annexes. Ce fut fait en quelques jours, et, le 5 mars, M. de
-Bourqueney envoyait à M. Guizot trois pièces qui n'attendaient plus
-que son adhésion. La première, sous la lettre A, était le protocole de
-la clôture du traité du 15 juillet: les quatre puissances, mentionnant
-la soumission de Méhémet-Ali, l'évacuation de la Syrie et les
-concessions que la Porte avait faites à son vassal (concessions dont
-on avait déjà la nouvelle indirecte et dont on attendait de jour en
-jour la nouvelle officielle), déclaraient le traité du 15 juillet
-terminé. La seconde, sous la lettre B, n'était également signée que
-par les quatre puissances: celles-ci prenaient acte de la clôture
-établie par la pièce précédente et déclaraient que, la question
-spéciale née du traité du 15 juillet étant _heureusement_ terminée, il
-y avait pourtant, _dans ledit traité, un principe permanent,--la
-clôture des détroits,--auquel il importait de donner un caractère plus
-solennel encore_ en invitant la France à y adhérer au moyen d'une
-convention qui l'établirait formellement et donnerait ainsi à l'Europe
-un _nouveau_ gage de l'union des puissances. Venait enfin, sous la
-lettre C, le texte même de la convention, contenant dans son préambule
-la phrase suivante, à laquelle M. de Brünnow avait, à titre de
-compromis, fini par adhérer: «_Les puissances, désirant attester leur
-accord en donnant à S. H. le Sultan une preuve manifeste du respect
-qu'elles portent à ses droits souverains..._» La convention se
-composait de quatre articles: le premier consacrait le principe de la
-clôture des détroits; le second réservait au sultan le droit
-d'excepter de cette règle les bâtiments légers employés au service des
-légations; le troisième et le quatrième réglaient le délai pour les
-ratifications et engageaient les autres puissances à adhérer à ladite
-convention. En envoyant ces pièces, M. de Bourqueney écrivait à M.
-Guizot: «Je persiste à vous demander en grâce le coup de théâtre d'une
-rapide acceptation. À l'heure où je vous écris, Brünnow joue encore
-sur la carte de notre refus. Il sent que son rôle est fini le
-lendemain de notre signature.»
-
-Si frappé que pût être M. Guizot de l'insistance inquiète d'un agent
-dont il appréciait la clairvoyance, il ne perdait pas de vue, pour
-cela, l'autre face de la question; les exigences de la dignité
-nationale et les susceptibilités de l'opinion. Aussi, après examen,
-notifia-t-il à M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient
-dans les pièces envoyées de Londres. Le protocole B faisait de la
-clôture des détroits une conséquence du traité du 15 juillet et l'y
-rattachait indirectement; la France n'acceptait pas cette assertion;
-le traité du 15 juillet devait être considéré comme éteint tout
-entier. Les mots _heureusement terminés_ ne pouvaient convenir à la
-France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un éloge à ce
-qui venait de se passer. Observation analogue sur ces autres
-expressions: les puissances veulent donner un _nouveau_ gage, etc.
-Enfin, pour exprimer plus clairement le sentiment qui portait la
-France à signer la nouvelle convention, M. Guizot désirait que, dans
-le préambule, on insérât ces mots: _pour consolider l'empire ottoman_.
-«Croyez, ajoutait le ministre, que je comprends le mérite de ce que
-vous appelez le coup de théâtre de l'acceptation immédiate, et
-j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il n'y avait pas moyen...
-Tout bien considéré, nous n'avons point montré d'empressement à
-négocier. Nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient
-d'être aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure.»
-M. de Bourqueney dut donc se remettre à l'oeuvre. Après quelques jours
-de négociations difficiles, et malgré la très-vive résistance du
-plénipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui
-blessaient la France furent supprimés; l'addition qu'elle réclamait
-fut faite. Dans ce remaniement, les trois actes préparés furent réunis
-en deux: le protocole de clôture et la convention elle-même. Notre
-chargé d'affaires, heureux d'avoir réussi, s'attendait à recevoir, par
-retour du courrier, notre adhésion définitive.
-
-La France avait en effet obtenu pleine satisfaction, et il semblait
-que tout fût enfin terminé. C'était compter sans lord Ponsonby.
-Pendant qu'à Londres on parvenait à lever les derniers obstacles à un
-accord, arrivaient d'Orient des nouvelles graves qui, une fois de
-plus, remettaient tout en suspens. Les négociations suivies en
-Angleterre depuis quelques semaines supposaient que la Porte, se
-conformant à la note du 31 janvier, concédait l'hérédité au pacha et
-que le conflit turco-égyptien était ainsi terminé. On savait en effet
-qu'un hatti-shériff était préparé dans ce sens à Constantinople. Mais,
-quand le texte en parvint à Paris, le 9 mars, il apparut tout de suite
-que, sous l'inspiration de l'ambassadeur d'Angleterre, l'hérédité
-avait été accompagnée de conditions qui la rendaient absolument
-illusoire: droit pour le sultan, à chaque vacance, de choisir, entre
-les héritiers mâles, celui qu'il voulait appeler au trône; obligation
-pour le pacha de percevoir tous les impôts au nom de la Porte, d'après
-le mode fixé par elle, et d'en verser un quart au trésor de l'empire;
-limitation à dix-huit cents hommes du chiffre de l'armée égyptienne,
-et nomination par le sultan de tous les officiers au-dessus du grade
-d'adjudant; sans compter plusieurs autres règlements vexatoires
-destinés à bien montrer qu'on ne prétendait concéder au pacha et à sa
-race qu'un pouvoir absolument nominal. En même temps que ce document
-arrivait de Constantinople, les dépêches d'Alexandrie faisaient
-connaître que Méhémet-Ali, justement irrité, repoussait ces conditions
-et qu'il faisait entendre des menaces de guerre. «Tous les enfants de
-l'Égypte sont maintenant revenus,--disait-il à notre consul, en
-faisant allusion au retour récent des débris de l'armée de
-Syrie,--c'est à eux de voir s'ils veulent perdre le fruit de tout ce
-que j'ai fait pour eux.» Puis, s'adressant à un de ses généraux qui
-était présent: «Tu es jeune, tu sais manier le sabre; tu me verras
-encore te donner des leçons.»
-
-À Londres, la surprise fut grande. Les plénipotentiaires allemands
-étaient furieux de voir l'action commune des puissances ainsi
-impudemment contrariée par le représentant de l'une d'elles. Lord
-Palmerston essaya bien un moment de soutenir que le hatti-shériff
-était «le meilleur arrangement possible[644]»; mais le mécontentement
-de ses collègues, les interpellations du parlement, les réclamations
-de ses alliés lui firent bientôt voir qu'en prenant à son compte ce
-nouveau tour de son ambassadeur, il se mettait dans une situation des
-plus fausses. Quant à M. Guizot, il conclut aussitôt de cet incident
-que les difficultés n'étaient pas aussi aplanies qu'on le croyait et
-que la question égyptienne n'était pas terminée. «Mettez en panne»,
-écrivit-il à M. de Bourqueney. Et il ajoutait: «Notre situation, à
-nous, est invariable; dans la conduite, l'attente tranquille; dans le
-langage, la désapprobation mesurée, mais positive.»
-
-[Note 644: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 385.]
-
-M. de Bourqueney ne prit pas facilement son parti de voir ajourner et
-compromettre le fruit de ses laborieuses négociations. Les
-plénipotentiaires allemands, qui n'avaient pas moins hâte d'en finir,
-persistaient à lui déclarer que le traité du 15 juillet était éteint,
-et que leurs gouvernements comptaient rester complétement étrangers à
-«l'incident purement intérieur» résultant des difficultés nouvelles
-élevées entre le sultan et le pacha. Lord Palmerston, avec un peu
-moins de précision, exprimait un sentiment analogue. Notre chargé
-d'affaires en concluait que les conditions exigées par nous se
-trouvaient toujours remplies et que nous pouvions signer. Il pressait
-vivement M. Guizot de le faire. «Je ne puis pas, lui écrivait-il le 13
-mars, me porter garant de maintenir intacte et de retrouver plus tard
-la situation qu'ont faite les derniers huit jours et que s'emploieront
-à défaire les arrière-pensées et les mauvaises passions, si nous leur
-laissons le temps de se retremper au foyer d'où elles partent...
-Brünnow compte encore que nous ferons aboutir les mauvaises pensées de
-la Russie... Le prince Esterhazy vous supplie de prendre la situation
-actuelle dans la plus sérieuse considération; si l'avenir reste ouvert
-au chapitre des événements, il n'y a plus à répondre de quoi que ce
-soit.»
-
-Malgré tant d'insistance et d'alarmes, M. Guizot tint bon. À son avis,
-quelles que fussent les bonnes dispositions des plénipotentiaires, rien
-n'était terminé tant qu'il y avait en Orient une querelle entre le
-sultan et le pacha. Néanmoins, pour témoigner de son intention formelle
-d'adhérer au texte de la convention, sans prendre un engagement immédiat
-que les circonstances ne permettaient pas, il proposa, par lettre du 14
-mars, d'apposer aux actes préparés le parafe des plénipotentiaires et
-d'ajourner la signature au moment où le nouvel incident survenu serait
-arrangé. C'était là plus qu'une prise _ad referendum_; la transformation
-du parafe en signature serait obligatoire le jour où l'incertitude qui
-la faisait ajourner aurait disparu. La proposition de M. Guizot fut
-aussitôt acceptée. M. de Brünnow, qui avait tenté de retarder cette
-acceptation, sous prétexte d'en référer à Saint-Pétersbourg, dut céder à
-la pression des autres plénipotentiaires. Lord Palmerston, devenu fort
-empressé, réunit aussitôt la conférence, et, le 15 mars au soir, les
-actes étaient parafés.
-
-Un grand pas se trouvait fait. L'impression générale en Europe était
-que la crise se trouvait virtuellement terminée et qu'en présence de
-l'accord des puissances, la Porte ne saurait longtemps faire obstacle
-à la pacification définitive. Le Czar ressentait de ce dénoûment une
-mortification qu'il ne pouvait entièrement cacher, mais dont M. de
-Nesselrode tâchait de contre-balancer l'effet par un langage
-conciliant. Lord Palmerston affectait de voir avec un entier
-contentement sanctionner la rentrée de la France dans le concert
-européen; lord Melbourne se félicitait, dans la Chambre des lords, le
-26 mars, «que toute mésintelligence eût heureusement cessé», et le duc
-de Wellington disait: «J'ai toujours déclaré, et le premier, qu'on ne
-ferait rien de solide sans la France.» Mais c'était surtout à Vienne
-et à Berlin qu'on éprouvait un véritable soulagement d'avoir mis, par
-un acte solennel, la politique générale à l'abri des périls qui la
-menaçaient. M. de Metternich se plaisait à témoigner sa satisfaction à
-notre représentant; après lui avoir indiqué comment le sultan serait
-obligé de faire droit aux réclamations du pacha: «Au bout du compte,
-ajouta-t-il, toutes ces difficultés ne sont que de misérables
-détails; l'affaire d'Orient n'en est pas moins finie dans sa partie
-européenne, la seule importante; la partie égyptienne ou réglementaire
-ne peut manquer d'arriver aussi prochainement à une bonne solution.»
-Quant au gouvernement français, il attendait, toujours ferme sur le
-terrain où il s'était placé, prêt à témoigner à l'Europe de sa loyauté
-et de sa modération conciliante, mais résolu à ne rien sacrifier de ce
-qu'il avait jugé essentiel à la dignité du pays.
-
-
-XII
-
-Si avancées que fussent les négociations, elles n'étaient pas
-terminées. Aussi M. Guizot ne jugeait-il pas l'heure encore venue de
-les soumettre aux Chambres. Usant d'un droit incontestable, il se
-refusait pour le moment à répondre à aucune question sur ce sujet.
-Jamais, d'ailleurs, une telle réserve n'avait été plus légitime, plus
-nécessaire. Depuis le commencement des affaires d'Orient, notre
-diplomatie n'avait déjà que trop souffert de s'être laissé envahir et
-dominer par les débats des Chambres et par les polémiques des
-journaux. L'un de nos plus clairvoyants diplomates, M. de Barante,
-sentait vivement ce mal, quand il écrivait à son fils, le 7 janvier
-1841: «Notre politique, en se compliquant des jactances déclamatoires,
-s'est jetée dans le faux et a perdu toute habileté. Retirer tout
-doucement, par la gravité et la discrétion, les affaires extérieures
-de la fatale invasion de la tribune et de la presse est la tâche
-indispensable de tout ministre sensé[645].»
-
-[Note 645: _Documents inédits._]
-
-L'opposition supportait impatiemment ce silence et cherchait une
-occasion de le faire rompre. Elle crut l'avoir trouvée avec les deux
-projets que la Chambre fut appelée à discuter en mars et en avril,
-l'un ratifiant les crédits extraordinaires que le précédent ministère
-avait ouverts par ordonnances sur le budget de 1840 pour armer la
-France, l'autre ouvrant des crédits supplémentaires sur le budget de
-1841 pour continuer ces armements. Ce fut à propos du second de ces
-projets, dans la séance du 13 avril, que se fit le grand effort.
-Réunissant les indices que leur fournissaient les faits publics, les
-bruits de presse et leurs renseignements personnels, les adversaires
-du cabinet prétendaient que les négociations étaient terminées, que
-les «faits étaient consommés», mais qu'on «n'osait pas les avouer à la
-Chambre et au pays». Vivement engagée par M. Billault, l'attaque fut
-soutenue par M. Thiers, qui prit deux fois la parole. Que voulait-il
-donc? Ancien ministre lui-même, il ne pouvait ignorer qu'un ministre a
-le droit de refuser le débat sur une négociation en cours; il ne
-pouvait non plus se flatter sérieusement de forcer un orateur aussi
-expérimenté que M. Guizot à dire ce qu'il avait résolu de taire.
-Voulait-il profiter de ce que le gouvernement n'était pas en mesure de
-rétablir la vérité des faits, pour les présenter sous un jour
-défavorable, et prévenir d'avance l'opinion contre l'issue inévitable
-de cette crise? En tout cas, il y mit une extrême passion. Jamais
-encore il n'avait été si personnellement agressif contre M. Guizot, et
-parfois ses arguments tournaient presque en injure.
-
-Faisant à sa façon l'exposé de ce qu'il prétendait avoir été la
-conduite diplomatique du cabinet, M. Thiers lui reprocha d'abord de
-n'avoir pas pu «obtenir que le pacha restât souverain de l'Égypte»,
-car, disait-il, «le pacha n'est plus rien, vous le savez comme moi»;
-il l'accusa ensuite de n'avoir même pas osé «maintenir la paix armée».
-«Une grande négociation, ajoutait-il, s'est faite sans vous et contre
-vous; on vous demandait d'y rester étranger jusqu'au bout; on vous
-demandait d'avoir au moins la dignité de ne pas venir, par votre
-assentiment, par un acte quelconque de votre part, réaliser vous-même
-cette espérance offensante que vous aviez entrevue sur le visage
-ironique du ministre d'Angleterre, cette espérance qu'après un peu
-d'humeur, la France finirait par se rendre et par se déclarer
-satisfaite. Je crois bien que vous n'avez pas poussé la résignation
-jusqu'à dire en termes formels que vous étiez satisfaits; mais, si
-votre langage n'a pas dit que vous l'étiez, votre conduite le
-signifie.» Et alors il s'écriait, comme ne pouvant contenir son
-indignation méprisante: «Je n'attendais rien de vous, je le dis
-hautement: eh bien, vous avez dépassé mon attente. (_Bruit._) Vous
-avez dépassé celle de vos ennemis... (_Longue interruption._) Oui,
-vous avez dépassé celle de tout le monde.» Et plus loin, après avoir
-affirmé que le gouvernement était «rentré par un acte vain, sous le
-coup de la peur, dans le concert européen», il ajoutait: «Si la France
-est arrivée à ce point qu'elle ne peut pas, sans être menacée, dire
-qu'elle refuse sa signature à un acte, si la France en est là, elle a
-fait plus de pas en quatre mois, dans cette échelle descendante de sa
-politique, que je ne lui en ai vu faire depuis quatre ans.» M. Thiers
-terminait ainsi son second discours: «Je respecte un légitime orgueil
-dans un homme tel que vous. Je comprends que vous vous soyez flatté
-d'obtenir des concessions que nul autre n'aurait obtenues; je le
-comprends. Mais cela ne vous est plus permis, monsieur le ministre,
-cela ne vous est plus permis, depuis que les puissances ont infligé à
-votre caractère ce hatti-shériff qui, à votre face, détruit de fond en
-comble la souveraineté de ce vice-roi que la France avait couvert de
-son égide. Depuis ce jour-là, tout orgueil de votre part serait
-déplacé, il serait ridicule.» Une telle violence dépassait le but;
-elle trahissait trop l'animosité personnelle, et la majorité en fut
-plus choquée qu'ébranlée.
-
-Certes, la tentation dut être grande, pour M. Guizot, de répondre par
-les faits réels à ces suppositions malveillantes, de montrer que, loin
-d'avoir consenti à sacrifier les droits du pacha sur l'Égypte, il
-avait au début refusé d'entrer en pourparlers tant que l'Égypte était
-menacée, et que maintenant il refusait de rien signer jusqu'à
-l'établissement définitif de l'autorité héréditaire du pacha; que,
-loin de s'être déclaré satisfait du traité du 15 juillet, il avait
-veillé avec autant de sollicitude que de fermeté à écarter tout ce qui
-pouvait paraître une participation à cet acte, une acceptation de ses
-conséquences, une reconnaissance de son existence; enfin que, loin
-d'avoir été empressé à rentrer dans le concert européen, il s'était
-montré si exigeant, si méticuleux pour tout ce qu'il estimait importer
-à la dignité de la France, que ses agents inquiets l'avaient supplié
-de se montrer plus coulant. Mais le ministre résista à cette
-tentation. Il se borna à déclarer qu'une négociation s'était engagée
-pour «faire reprendre à la France, dans les affaires d'Orient, une
-place convenable sans l'associer à des actes auxquels elle n'avait pas
-cru devoir concourir, et pour consolider en Europe la paix générale
-sans porter à la dignité, aux intérêts particuliers et à
-l'indépendance de la politique de la France, aucune atteinte»; il
-ajouta qu'il espérait un résultat favorable et prochain, mais «qu'il
-n'y avait rien de définitivement conclu», et qu'il risquerait de
-compromettre cette négociation en acceptant la discussion à laquelle
-on l'invitait. Vainement l'insistance de l'opposition l'obligea-t-elle
-à monter à trois reprises à la tribune, il ne se laissa pas entraîner
-sur le terrain où il ne voulait pas mettre les pieds. «Nous n'avons
-jamais éludé la discussion, dit-il avec un accent de fermeté hautaine;
-nous avons accepté les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous
-ont obligés à lutter contre une portion de nos amis et ceux qui ne
-nous engageaient que contre nos adversaires; nous les avons acceptés
-les uns et les autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne
-me ferez pas parler plus tôt que je ne le jugerai convenable aux
-intérêts du pays, pas plus que vous ne me ferez dévier un moment de la
-ligne de conduite que nous avons adoptée.» Aux suppositions perfides
-de son contradicteur, il répondit d'un mot que, «dans les assertions
-de M. Thiers, il y avait beaucoup et de graves inexactitudes». Chaque
-fois, du reste, qu'on l'obligeait ainsi à parler, il ne se faisait pas
-faute, comme par de légitimes représailles, de prendre à son tour
-l'offensive contre la politique belliqueuse de son adversaire, sûr de
-toucher ainsi une des cordes sensibles de la majorité.
-
-Celle-ci était d'autant moins bien disposée pour M. Thiers que les
-lois en discussion attiraient alors son attention sur ce qu'on pouvait
-appeler la carte à payer de la politique du 1er mars. Ce n'étaient
-pas seulement les deux lois sur les crédits supplémentaires de 1840 ou
-de 1841, crédits s'élevant à 330 millions et mettant en déficit
-considérable les budgets de ces deux années. C'était aussi la loi de
-finances qui présentait le budget de 1842 avec un découvert de 115
-millions[646]. C'était enfin une loi de travaux publics qui
-comprenait, outre 220 millions de travaux civils, 276 millions de
-travaux militaires ou maritimes, tels que fortifications, ports de
-guerre, établissements d'artillerie, casernements. Tout cela formait
-un total énorme, et, sans faire certaines distinctions qui eussent été
-équitables, beaucoup de gens se plaisaient à l'imputer en entier à M.
-Thiers. On en venait à dire dans les journaux et même à la tribune que
-sa politique coûtait un milliard à la France[647].
-
-[Note 646: Ces déficits venaient surtout des dépenses militaires. Sur
-les 330 millions de crédits supplémentaires pour 1840 et 1841, 189
-concernaient les services de la guerre et de la marine. En 1839, les
-dépenses totales de ces deux services s'étaient élevées à 322
-millions. Ce chiffre fut dépassé, en 1840, de 145 millions; en 1841,
-de 189 millions; en 1842, de 117 millions; en 1843, de 86 millions;
-soit, pour ces quatre années, une augmentation de 539 millions sur
-1839. Encore ne comprend-on pas dans ces chiffres les travaux de
-fortifications.]
-
-[Note 647: Ce n'était pas seulement sur le chiffre de la dépense que
-portait l'attaque: on critiquait aussi la façon dont elle avait été
-engagée, les marchés faits sans publicité et sans concurrence, les
-mesures précipitées, et surtout l'usage abusif des crédits ouverts par
-ordonnance. À ce dernier point de vue, les trois commissions des
-crédits de 1840, de ceux de 1841, du budget de 1842, et à leur suite
-de nombreux orateurs blâmèrent sévèrement les créations de nouveaux
-régiments qui avaient, sans intervention du pouvoir législatif,
-modifié l'organisation de l'armée et chargé le budget d'une lourde
-dépense permanente; ils soutenaient qu'on eût pu verser les hommes
-appelés dans les anciens cadres ou se borner à former des quatrièmes
-bataillons; en 1831, l'armée n'avait-elle pas été notablement
-augmentée sans création de régiments? Sans doute il était impossible
-de revenir sur la mesure, car douze cents officiers se seraient
-trouvés sans emploi; mais plus la dépense était maintenant forcée pour
-la Chambre, plus elle lui paraissait abusive.]
-
-Le ministère du 29 octobre, sans s'approprier toutes ces assertions,
-n'était pas fâché de les voir porter à la tribune et laissait
-volontiers ses prédécesseurs aux prises avec ceux qui leur demandaient
-compte de la fortune publique compromise. S'il présentait les demandes
-de crédit, se chargeant ainsi de faire ratifier ou de continuer les
-dépenses engagées, il n'en dissimulait pas les gros chiffres, comme
-fait d'ordinaire tout gouvernement qui demande de l'argent; au
-contraire, il les étalait avec une franchise qui n'était pas sans
-malice. M. Humann entre autres, de fort méchante humeur d'avoir reçu
-une situation financière si endommagée, ne manquait pas une occasion
-d'en renvoyer la responsabilité au ministère précédent. «Un pays qui
-vient d'être surexcité, disait-il, ne se calme pas d'un jour à
-l'autre; les erreurs des jours d'exaltation pèsent longtemps sur ses
-finances.» Un autre jour, il faisait un tableau fort sombre des
-charges qu'on avait accumulées sur le pays, puis il s'écriait, en se
-tournant vers M. Thiers et ses amis: «Vainement essayez-vous de
-rejeter sur vos successeurs ces conséquences dévorantes. Vous
-n'abuserez pas le pays: il sait que nous liquidons le passé, et que ce
-n'est pas à nous qu'il faut imputer les sacrifices que cette
-liquidation lui impose.»
-
-M. Thiers n'était pas homme à rester sous le coup de ces accusations.
-Il se défendait sur tous les points avec une habile vivacité, mettant
-de l'esprit, du mouvement et de la colère jusque dans l'arithmétique;
-quand il sentait que quelques gros chiffres ou quelques procédés
-arbitraires étaient difficiles à faire passer, il s'en tirait en
-faisant appel à l'orgueil national. «Si vous voulez rester puissance
-de premier ordre, s'écriait-il, il vous faut un état militaire
-considérable. Permettez-moi de le dire dans l'intérêt du pays: on
-parle d'illusions; mais la plus grande de toutes, c'est de vouloir
-être grande puissance et de ne pas faire les efforts suffisants pour
-l'être. Je sais bien que ces vérités sont désagréables à entendre;
-mais il faut avoir le courage de les répéter sans cesse, pour que le
-pays les comprenne. Oui, il faut faire de grands efforts, ou devenir
-modestes. Si vous voulez rester la grande nation,--rester, c'est trop
-dire!--si vous voulez le redevenir, il faut vous décider à de grands
-efforts!» M. Thiers s'attacha surtout à se décharger du fameux
-milliard sous lequel on voulait l'accabler. Ce fut vraiment un
-spectacle curieux que de le voir prendre en main ce milliard, puis,
-après l'avoir manié, décomposé de toutes façons, le présenter réduit à
-189 millions, seule somme qu'il consentît à laisser mettre au compte
-de son administration. L'accusation à laquelle il répondait était
-exagérée: sa défense d'autre part prétendait trop prouver. Sans
-doute, parmi les dépenses comprises dans ce milliard, s'il en était
-d'absolument stériles, prix des fautes et des entraînements de la
-politique du 1er mars, d'autres, telles que certaines réfections de
-matériel, mises en état ou constructions de places fortes, pouvaient
-être regardées comme la réparation nécessaire, urgente, de longues
-négligences antérieures. À ce point de vue, on conçoit donc que M.
-Thiers fît deux parts dans le milliard. Seulement, il réduisait trop
-la sienne. Si respectable que fût déjà le chiffre de 189 millions, les
-erreurs de sa politique avaient coûté plus cher encore à la France.
-D'ailleurs, même pour les dépenses utiles qu'on avait eu le tort de ne
-pas faire avant 1840, M. Thiers n'était-il pas pour quelque chose dans
-la simultanéité coûteuse avec laquelle elles venaient d'être engagées
-et devaient être poursuivies. Entreprises successivement, en
-choisissant l'époque favorable, sans la préoccupation d'un danger
-immédiat, ces dépenses n'eussent-elles pas été moins fortes et
-l'équilibre budgétaire moins dérangé? Peut-être répondra-t-on que,
-sans un péril pressant, on eût difficilement trouvé un ministère
-capable de prendre une telle initiative et que les négligences se
-fussent indéfiniment prolongées.
-
-Si l'on peut, du reste, discuter sur la mesure des responsabilités de
-M. Thiers, il est du moins un fait incontestable, c'est le contraste
-de la situation financière qu'il a laissée à ses successeurs avec
-celle qu'il avait reçue de ses prédécesseurs. Rarement la fortune
-publique avait été en aussi bon état qu'au commencement de 1840. Le
-budget de 1839 s'était soldé, avec tous ceux qui le précédaient, par
-un excédant de recettes d'environ quinze millions. La liquidation de
-la révolution de Juillet était bien complétement terminée, et toute
-trace avait disparu des 900 millions de charges extraordinaires qui en
-avaient été la conséquence[648]. La dette publique avait été ramenée
-par l'amortissement au chiffre de 1830. Le 5 pour 100 était monté à
-119 francs et le 3 pour 100 à 86 francs. On pouvait évaluer, pour
-l'avenir, à 80 millions, toutes les charges ordinaires payées,
-l'excédant réel des ressources de chaque exercice, excédant disponible
-pour les grands travaux. Après le ministère du 1er mars quel
-changement! Les déficits prévus des budgets de 1840, de 1841 et de
-1842 sont évalués à environ 500 millions, auxquels il faut ajouter les
-534 millions de dépenses votées pour les grands travaux militaires et
-civils. C'est donc un découvert de plus d'un milliard auquel on doit
-faire face. Les réserves de l'amortissement et les accroissements de
-revenus qui devaient, dans les combinaisons antérieures, fournir le
-gage des grands travaux publics, étant absorbés et au delà par les
-déficits, force est de recourir pour ces travaux à un emprunt de 450
-millions; or la crise avait atteint le crédit public: le 5 pour 100,
-naguère à 119 francs, était tombé presque au pair à la fin du
-ministère du 1er mars; et, si les cours se sont relevés avec le
-cabinet du 29 octobre, ils sont loin d'avoir regagné tout ce qu'ils
-avaient perdu. Aussi quand, le 18 septembre 1841, on émettra en 3 pour
-100 la première partie de l'emprunt, devra-t-on se contenter du cours
-modeste de 78 fr. 52 c. L'emprunt, les réserves de l'amortissement,
-les accroissements probables de revenus ne suffisaient pas pour faire
-face aux découverts: à défaut d'impôts nouveaux, le ministre des
-finances voulut faire rendre davantage aux impôts existants, et
-ordonna, dans ce dessein, un recensement général des propriétés
-bâties, des portes et fenêtres et des valeurs locatives; on verra plus
-tard quels incidents devait provoquer ce recensement. Toutes ces
-mesures, du reste, n'étaient que des palliatifs incomplets, et notre
-situation financière devait rester longtemps embarrassée. La
-liquidation de la crise de 1840 était plus lourde encore que n'avait
-été celle de la révolution de 1830.
-
-[Note 648: Cf. plus haut, t. III, p. 247 à 250.]
-
-
-XIII
-
-Les Chambres se séparèrent le 25 juin, après le vote des diverses lois
-financières, sans que le gouvernement eût été en mesure de leur
-soumettre le résultat définitif des négociations. M. Guizot en était
-contrarié; il écrivait peu auparavant à M. de Barante: «La session
-finit. Je ne crois pas que nos affaires de Londres soient assez
-conclues avant son terme, pour que je puisse avoir encore, à ce sujet,
-une explication à la tribune. Je le regrette; j'aime beaucoup mieux
-m'expliquer à la tribune que dans les journaux. Mais il n'y aura
-probablement pas moyen[649].» Quels événements avaient donc encore
-retardé, pendant plusieurs mois, la solution que naguère l'accord des
-puissances faisait croire si prochaine? C'était un nouveau coup de
-lord Ponsonby. Vers le milieu de mars, au moment même où, à Londres,
-les plénipotentiaires échangeaient leurs parafes, à Constantinople,
-l'ambassadeur d'Angleterre, consulté officiellement par la Porte sur
-la conduite à suivre envers Méhémet-Ali, répondait, sans tenir aucun
-compte des volontés de la conférence, que le pacha ne s'était pas
-réellement soumis et que le sultan n'avait pas dès lors à négocier
-avec un sujet rebelle. Les autres ambassadeurs avaient été également
-consultés; mais, intimidés par la résolution passionnée de leur
-collègue, ils n'avaient fait qu'une réponse embarrassée et dilatoire.
-À cette nouvelle, grande fut l'irritation de M. de Metternich. Il
-écrivit à son internonce à Constantinople d'insister pour que le
-hatti-shériff fût modifié dans le sens d'une hérédité réelle concédée
-au pacha: il lui ordonnait de faire cette démarche, de concert avec
-les autres ambassadeurs s'ils y consentaient, seul s'ils s'y
-refusaient, et, dans ce dernier cas, de «déclarer que Sa Majesté
-Impériale regarderait comme épuisée, pour sa part, la tâche dont elle
-s'était chargée par les engagements du 15 juillet, et qu'elle se
-considérerait, dès lors, comme rendue à une entière liberté de
-position et d'action».
-
-[Note 649: _Documents inédits._]
-
-Cette difficulté imprévue confirma M. Guizot dans sa résolution
-d'ajourner toute signature. De Londres, les plénipotentiaires,
-effrayés et impatients d'en finir, le faisaient supplier d'accepter,
-sous une forme quelconque, leur déclaration que le traité du 15
-juillet était définitivement éteint et que les quatre puissances
-renonçaient à exercer une action sur le pacha; les diplomates
-autrichiens disaient à M. de Bourqueney, qui, pour son compte, était
-un peu troublé de ces avertissements: «Prenez garde, à Paris, de
-servir par vos délais la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg,
-qui ne veut pas du traité général à cinq, et celle de lord Palmerston,
-qui ne se laisse arracher qu'avec une extrême répugnance la tutelle de
-l'Orient à quatre, car c'est la sienne.» Malgré tout, M. Guizot tenait
-bon. «Je connais trop bien ma situation parlementaire, disait-il à M.
-Bulwer, le 16 avril; je ne pourrais pas faire ce qu'on me demande, si
-j'y étais disposé.» Il écrivait à M. de Bourqueney, le 19:
-«L'abdication de Londres ne nous tirerait pas d'embarras, car elle
-laisserait toute chose dans l'incertitude et la confusion. Ni le pacha
-ni le sultan ne voudraient plus finir, et nous serions, l'Europe et
-nous, à la merci de je ne sais quelle lubie de je ne sais qui. Je
-comprends que cette situation déplaise. C'est précisément parce
-qu'elle déplaît qu'on fera ce qu'il faut pour y mettre un terme.» Et,
-le 22 avril, il ajoutait dans une dépêche officielle: «Résolus comme
-nous le sommes, et comme nous devons l'être, à demeurer complétement
-étrangers au traité du 15 juillet, nous ne pouvons penser à sortir de
-l'isolement dans lequel il nous a placés, que lorsque nous ne pourrons
-plus craindre que des conspirations nouvelles, suscitées par des
-difficultés auxquelles les puissances n'ont pu donner encore une
-solution définitive, ne les forcent, malgré elles, à reprendre sous
-une forme quelconque le système d'intervention auquel nous n'avons pas
-voulu nous associer.»
-
-Il semblait donc qu'on fût plus loin que jamais d'une solution. Mais,
-pendant ce temps, les menaces de M. de Metternich avaient produit leur
-effet à Constantinople; le 29 mars, le sultan retirait la direction
-des affaires étrangères à Reschid-Pacha, compromis par sa docilité
-envers lord Ponsonby, et la donnait à Riffat-Pacha, ancien ambassadeur
-en Autriche. Le premier acte du nouveau ministre était de demander à
-la conférence de Londres son avis sur les modifications à faire subir
-au hatti-shériff. Bientôt même, et sans attendre l'arrivée de cet
-avis, que la faiblesse des plénipotentiaires allemands, la mauvaise
-humeur de lord Palmerston et l'hostilité de M. de Brünnow devaient, du
-reste, rendre assez équivoque, le gouvernement ottoman prenait le
-parti, le 19 avril, de changer les conditions imposées au pacha:
-l'hérédité par ordre de primogéniture était substituée au choix par le
-sultan; la nomination des officiers était abandonnée au pacha jusqu'au
-grade de colonel inclusivement; le tribut devait consister en une
-somme fixe réglée de gré à gré. Lord Ponsonby avait lutté jusqu'au
-bout pour empêcher ces concessions, mais il avait été vaincu.
-
-M. de Metternich était fier de sa campagne: se tournant aussitôt vers
-nous, il nous demanda, comme prix du service qu'il venait de rendre à
-notre client, de ne pas tarder plus longtemps à transformer en
-signature définitive le parafe des actes préparés à Londres. «Si la
-signature allait être refusée, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, je
-resterais fort compromis aux yeux de tous, par la responsabilité
-morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de ne pas me
-jouer ce mauvais tour... Il ne faut pas demander ou attendre ce que
-Méhémet-Ali pensera des nouvelles concessions de la Porte... Il
-témoignera d'autant moins d'empressement à accepter qu'on lui laissera
-l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa résistance...
-Dépêchons-nous de tirer une ligne entre le passé et l'avenir. Mon
-Dieu! il est bien impossible que des difficultés ne surgissent pas
-quelque jour: on ne bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas les
-laisser se compliquer du passif de l'ancienne affaire; quand elles se
-présenteront, on se concertera; chacun sera libre dans ses mouvements;
-ce sera une affaire nouvelle et non plus la continuation de celle que
-nous venons de régler... J'ai bonne confiance que M. Guizot partagera
-mon sentiment et qu'il ne se refusera pas à déclarer fini ce qui est
-fini.»
-
-Le 16 mai, aussitôt après avoir connu les modifications du
-hatti-shériff et reçu les communications de M. de Metternich, M.
-Guizot écrivit à M. de Bourqueney: «Nous n'avons plus aucune raison
-de nous refuser à la signature définitive. Les modifications apportées
-sont les principales qu'ait réclamées Méhémet-Ali; ce qui reste encore
-à débattre est évidemment d'ordre purement intérieur et doit se régler
-entre le sultan et le pacha seuls.» Notre gouvernement croyait,
-d'ailleurs avec raison, que c'était dans ce tête-à-tête, et non dans
-la prolongation de l'intervention européenne, que le pacha devait
-chercher et avait chance de trouver une revanche. Dès le 27 avril,
-avant même d'avoir su les modifications du hatti-shériff, M. Desages,
-le confident et le collaborateur de M. Guizot, écrivait au comte de
-Jarnac, alors gérant _ad interim_ le consulat général d'Alexandrie:
-«Le premier des intérêts du pacha est que la conférence soit
-_irrévocablement_ dissoute; et, dût-elle lui refuser une partie de ce
-qu'il demande, il devrait encore se hâter de répondre _amen_, pour
-être débarrassé des ingérences collectives de l'Europe dans ses
-rapports avec Constantinople. C'est sur ce dernier théâtre qu'il doit
-désormais travailler et refaire sa position, à l'aide de ces moyens
-qu'il lui coûte tant aujourd'hui d'avoir négligés ou méconnus depuis
-huit ou dix ans. Acheter et caresser le sultan, ses entours et, par
-là, faire les ministres, c'est ce à quoi, en son lieu et place, je
-m'appliquerais sans relâche. Cela n'est pas si cher qu'on pourrait le
-croire[650].» M. Desages avait ajouté, pour mettre en garde le pacha
-contre certaines illusions: «Si les modifications au hatti-shériff
-nous paraissent convenables, nous tiendrons l'affaire pour terminée et
-nous passerons outre à la signature définitive de la convention
-relative aux détroits, sans attendre le bon plaisir de Méhémet-Ali.
-Nous ne recommencerons pas 1839 et 1840, c'est-à-dire que nous ne
-ferons pas dépendre nos déterminations des arrière-pensées, des
-finesses, des volontés ou des voeux du vice-roi. Je vous expose cela
-un peu crûment, parce que nous avons cru remarquer, à la lecture de
-vos derniers rapports, que Méhémet-Ali spéculait toujours, au fond,
-sur notre résistance à accepter comme clôture complète et définitive
-ce qu'il n'aurait pas accepté préalablement comme tel[651].»
-
-[Note 650: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac.
-(_Documents inédits._) Le 17 juin 1841, le même M. Desages conseillait
-encore à Méhémet-Ali de «s'arranger de manière à ne plus entretenir ou
-réattirer sur lui l'attention. Son intérêt est de _faire le mort_ au
-moins pour une ou deux années».]
-
-[Note 651: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac.
-(_Documents inédits._)]
-
-Du moment où la France était disposée à signer, il semblait qu'il n'y
-eût plus qu'à procéder à cette formalité, et, dans cette pensée, la
-conférence de Londres chargea lord Palmerston d'inviter notre
-représentant à se procurer les pouvoirs nécessaires. Convoqué, le 24
-mai, au _Foreign-Office_, M. de Bourqueney s'y rendit, convaincu qu'il
-avait seulement à prendre jour pour la signature. Quel ne fut pas son
-étonnement en entendant alors le ministre anglais, distinguer entre
-son opinion personnelle et celle de la conférence, déclarer que,
-«suivant son opinion personnelle, le traité du 15 juillet n'était pas
-éteint dans toutes ses conséquences possibles», et annoncer qu'en cas
-de résistance du pacha aux conditions nouvelles de la Porte, les
-quatre puissances signataires seraient dans la nécessité de faire
-quelque chose pour en déterminer l'acceptation!--Mais alors, la
-condition mise par la France à sa signature n'est pas réalisée, dit M.
-de Bourqueney.--Lord Palmerston se hâta d'en convenir, en homme qui
-paraissait n'avoir parlé que pour provoquer cette conclusion.
-
-La soirée ne s'était pas écoulée que le résultat de cet entretien
-était connu dans le monde diplomatique et y causait une vive émotion.
-Les plénipotentiaires allemands fulminaient contre lord Palmerston, ne
-reconnaissant dans son langage ni l'expression de leur pensée, ni
-l'accomplissement du mandat que la conférence lui avait donné, et
-s'indignant de «la légèreté avec laquelle il disposait de leurs
-cabinets». Leurs collègues à Paris ne témoignaient pas moins d'humeur,
-et cherchaient quels pouvaient être le mobile et le dessein du
-ministre anglais: le comte Apponyi voyait là un accès de jalousie
-contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim soupçonnait quelque
-secret désir de tenir encore l'Orient en trouble et l'Europe en
-alarme. Mêmes impressions à Vienne et à Berlin. Dans cette dernière
-ville, M. de Werther, ministre des affaires étrangères, disait à notre
-chargé d'affaires: «Que voulez-vous que nous fassions vis-à-vis d'un
-homme intraitable qui n'écoute aucun raisonnement, qui ne cède qu'à
-son humeur plus ou moins mauvaise et ne prend conseil que de ses
-préventions? Dans ma conviction, la soumission même du pacha ne
-ramènera pas lord Palmerston. Je ne sais quel prétexte d'ajournement
-il trouvera ou il inventera, mais vous verrez qu'il saura créer de
-nouveaux obstacles.»
-
-M. Guizot, non moins surpris que les cabinets allemands, ne montra pas
-le même trouble: il reprit aussitôt, avec un sang-froid résolu, son
-attitude expectante, et refusa de signer tant que les doutes élevés
-par lord Palmerston ne seraient pas dissipés et que la conférence ne
-serait pas unanime à déclarer l'affaire turco-égyptienne
-définitivement terminée. À un certain point de vue, d'ailleurs, ces
-lenteurs ne lui déplaisaient pas. «Pour nos relations avec les
-Chambres, le public, la presse, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire le
-7 juin, elles ont plus d'avantage que d'inconvénient. Plus il est
-évident que nous n'avons ressenti ni témoigné aucun empressement,
-meilleure sera notre position le jour où nous discuterons tout ce que
-nous aurons dit et fait.» Sans récriminer contre personne, notre
-ministre avait bien soin de faire en sorte que toute la responsabilité
-de l'incident retombât sur lord Palmerston. «Je constate avec vous,
-disait-il au chargé d'affaires d'Angleterre, que ce n'est pas le
-gouvernement français qui retarde la signature de la convention; c'est
-le cabinet britannique.» Le chef du _Foreign-Office_ ne laissait pas
-que d'être fort embarrassé de voir mettre ainsi en lumière la
-responsabilité qu'il avait dans ce nouveau retard. Son humeur en
-devenait de jour en jour plus chagrine, sa conversation plus aigre,
-ses communications plus agressives contre la France.
-
-Il semblait que ce fût aux plénipotentiaires allemands de contraindre
-lord Palmerston à en finir. L'oeuvre était au-dessus de leur courage.
-Parlant très-mal du personnage quand celui-ci n'était pas là, ils
-n'osaient lui tenir tête en face. Ils projetaient des notes, les
-rédigeaient, puis, au moment de les signifier, y renonçaient par
-crainte de provoquer un éclat de la part de leur irritable allié. Ils
-se rejetaient alors sur une démarche verbale; mais, quand ils
-sortaient de l'entretien, ils se trouvaient n'avoir à peu près rien
-dit. En fin de compte, ils attendaient des événements la solution
-qu'ils ne se sentaient pas l'énergie d'imposer.
-
-Jusqu'où la patience des deux cabinets allemands aurait-elle laissé
-cours aux caprices de lord Palmerston? Heureusement, pendant ce temps,
-Méhémet-Ali, trompant l'espérance malveillante de lord Ponsonby[652]
-et se rendant aux conseils pressants du gouvernement français[653],
-apportait à cette Europe qu'il avait si longtemps troublée, la
-pacification que celle-ci semblait incapable d'opérer elle-même: il se
-décidait à accepter le hatti-shériff modifié, sauf à discuter
-ultérieurement le chiffre du tribut, qui n'était pas d'ailleurs fixé
-dans le document lui-même. Le 10 juin au matin, entouré de ses
-principaux officiers, il reçut les envoyés ottomans, prit de leurs
-mains le décret impérial, le porta à ses lèvres et à son front.
-Lecture en fut faite à haute voix, et des salves de canon annoncèrent
-à la population la fin du conflit oriental.
-
-[Note 652: Le 16 juin, lord Ponsonby écrivait à lord Palmerston: «Je
-pense, comme je l'ai toujours pensé, que le pacha n'exécutera point
-les mesures ordonnées par le sultan.»]
-
-[Note 653: M. Guizot avait fait instamment recommander au pacha de ne
-pas servir par sa résistance «les vues des gouvernements qui, moins
-bien disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à
-retarder le moment où la rentrée du gouvernement du Roi dans les
-conseils de l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet
-n'existe plus». «Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à personne, ajoutait
-notre ministre, que la situation exceptionnelle créée par ce traité ne
-se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa
-position particulière et sa liberté d'action.»]
-
-La nouvelle de cet événement, arrivée en France le 28 juin, ne
-laissait plus place aux chicanes de lord Palmerston. Celui-ci, du
-reste, devait alors avoir l'esprit ailleurs. Le ministère whig avait
-été mis en minorité, la Chambre des communes dissoute, et tous les
-indices faisaient prévoir la victoire électorale des tories[654].
-Mais rien ne pouvait distraire lord Palmerston de son animosité
-hargneuse contre la France: à ce moment même, il trouvait moyen, en
-discourant devant ses électeurs de Tiverton, de faire une sortie
-contre l'inhumanité de notre armée d'Afrique[655]. Tout moribond que
-fût son pouvoir ministériel, il voulut l'employer à retarder le plus
-possible la solution de la crise européenne, et se refusa à rien
-signer tant qu'il n'aurait pas reçu par ses propres agents la
-confirmation des nouvelles d'Alexandrie. Attendait-il quelque frasque
-de lord Ponsonby? Ou bien espérait-il que le baron de Bülow, rappelé
-par son gouvernement pour aller présider la diète de Francfort, ne
-pourrait pas attendre le jour de la signature, et qu'ainsi de nouveaux
-pouvoirs étant nécessaires pour son successeur, un délai s'ensuivrait?
-Mais M. de Bülow prit le parti de rester jusqu'à l'arrivée des
-dépêches anglaises, et lord Ponsonby, cette fois impuissant, fut
-réduit à expédier à Londres, avec un laconisme qui trahissait sa
-méchante humeur, l'annonce de cette pacification dont il avait voulu
-douter jusqu'à la dernière heure. Lord Palmerston ne pouvait plus, dès
-lors, prolonger sa résistance. Le 13 juillet, les deux actes préparés
-et parafés quatre mois auparavant,--le protocole de clôture de la
-question égyptienne et la convention des détroits,--furent
-définitivement signés, le premier par les représentants de
-l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie et de la
-Turquie, le second, par ces cinq plénipotentiaires et par celui de la
-France.
-
-[Note 654: Dès le 18 mai, le ministère whig était une première fois
-mis en minorité de trente-six voix sur la question des sucres
-étrangers. Le 5 juin, une motion formelle de défiance, présentée par
-Robert Peel, fut votée à une voix de majorité. Le parlement, prorogé
-le 23 juin, fut dissous le 29.]
-
-[Note 655: Lord Palmerston opposait à cette inhumanité, qui arrachait
-à ses auditeurs indignés des cris de: «_Honte! Honte!_» le tableau
-touchant de la douceur montrée par les Anglais dans leur empire
-d'Asie. La conséquence, disait-il, c'est qu'un Anglais voyageant seul
-est aussi en sûreté dans le centre de l'Afghanistan que dans un comté
-anglais, tandis qu'en Algérie «un Français ne peut montrer son visage
-au delà d'un certain point sans tomber victime de la féroce et
-excusable vengeance des Arabes». Presque au moment où lord Palmerston
-parlait ainsi, l'Afghanistan se soulevait en masse, les Anglais
-étaient obliges d'évacuer Caboul, laissant des milliers de morts et de
-prisonniers, et peu après, les journaux étaient remplis du récit des
-cruautés attribuées aux généraux anglais dans cette campagne de
-l'Afghanistan.]
-
-
-XIV
-
-À la nouvelle de cette signature tant désirée et si longtemps
-retardée, grande fut la joie à Vienne et à Berlin. On avait eu
-très-peur et on jouissait d'être rassuré. «Il y a trente ans, disait
-M. de Metternich, que je ne me suis vu en une telle tranquillité
-d'esprit[656].» À Saint-Pétersbourg, le Czar était au fond mortifié,
-sans le laisser trop voir; mais M. de Nesselrode se félicitait
-sincèrement d'être débarrassé d'une affaire difficile et
-inquiétante[657]. En Angleterre, les esprits étaient absorbés par la
-lutte électorale, qui tournait de plus en plus à l'avantage des
-tories; ce qui n'empêchait pas lord Palmerston de continuer sa guerre
-contre la France; pour se consoler de n'avoir pu empêcher la signature
-de la convention du 13 juillet, il tâchait de rendre cette convention
-déplaisante à l'opinion française. «Tout s'est accompli comme on
-l'avait annoncé, faisait-il dire dans ses journaux, et l'Europe a
-prouvé que, quand elle veut se passer de la France, elle le peut sans
-danger. Désormais le _statu quo_ oriental, tel que l'a réglé le 15
-juillet, est pour tout le monde un point de départ reconnu et
-consacré... Certaines feuilles françaises prétendent voir dans la
-convention du 13 juillet un succès et un sujet d'orgueil pour la
-France. Ces feuilles devraient se souvenir que la France a fait des
-remontrances contre le traité de juillet, qu'elle a armé, qu'elle a
-crié, et qu'elle n'a rien fait de plus. Aujourd'hui, elle se présente,
-accepte les faits accomplis et s'efforce d'entrer dans le char de la
-Sainte-Alliance. C'est bien; mais ce qu'un ministre de France aurait
-de mieux à faire dans une telle situation, ce serait de se taire.» À
-cette impertinence voulue et perfidement destinée à fournir des
-arguments à M. Thiers et à ses amis, il y avait une réponse facile à
-faire: si la signature de la convention du 13 juillet était aussi
-humiliante pour notre pays, comment le chef du _Foreign-Office_
-s'était-il jusqu'à la dernière heure donné tant de mal pour
-l'empêcher?
-
-[Note 656: _Correspondance inédite de M. de Barante._]
-
-[Note 657: _Ibid._]
-
-Qu'importent, après tout, les sentiments plus ou moins affectés de
-lord Palmerston? Considérons les choses au seul point de vue de la
-France. Tout d'abord la convention des détroits en elle-même
-était-elle aussi insignifiante qu'on voulait bien le dire? Si
-l'interdiction qu'elle formulait était depuis longtemps une règle de
-l'empire ottoman, il n'était pas sans intérêt de voir les puissances
-délibérer en commun sur un pareil sujet: on marquait ainsi clairement
-que la Turquie était soustraite à l'espèce de suzeraineté exclusive
-établie au profit de la Russie par le traité d'Unkiar-Skélessi et
-qu'elle se trouvait placée sous le protectorat de toutes les grandes
-puissances. Tel était, on s'en souvient, le but principal qu'à
-l'origine de la crise le gouvernement français avait donné à sa
-politique. Nous devions donc nous féliciter de l'avoir atteint. Il est
-vrai que, par la suite, ce but avait été un peu perdu de vue; il avait
-été rejeté au second plan par la question égyptienne et par le
-désaccord dont cette dernière question avait été l'occasion entre la
-France et les autres puissances. C'était donc surtout en tant qu'ils
-prononçaient la clôture du conflit entre le sultan et le pacha et
-mettaient fin à notre isolement, que les actes du 13 juillet fixaient
-l'attention du public.
-
-À ce point de vue, force était bien de reconnaître que le pacha ne
-sortait pas de cette crise avec l'empire grandiose que nous avions à
-l'origine rêvé pour lui, ni même avec le domaine qu'avant le 15
-juillet nous avions été plusieurs fois en mesure de lui obtenir. Il
-subissait les conséquences inévitables de ses revers militaires et de
-nos erreurs diplomatiques. Mais enfin nous avions su limiter son
-échec; il conservait l'Égypte et en acquérait l'hérédité. C'est à nous
-qu'il le devait; c'est la politique pacifique du ministère du 29
-octobre qui, par un mélange habile de modération et de fermeté, de
-patience et de sang-froid, en se conciliant les uns et en s'imposant
-aux autres, avait préservé l'Égypte, mise sérieusement en péril par
-l'effondrement de l'armée du pacha et par l'acharnement du cabinet
-anglais. Si M. Guizot n'avait pu supprimer le traité du 15 juillet,
-qui était, au moment de son entrée au pouvoir, matériellement exécuté,
-il avait du moins arrêté le mal au point même où il l'avait trouvé
-accompli. Il avait empêché l'Europe de franchir les bornes posées par
-la note du 8 octobre 1840. L'essentiel était sauf, comme devaient le
-prouver les événements qui ont suivi. La puissance de Méhémet et de sa
-famille, ainsi concentrée dans des limites naturelles, gagnait en
-solidité ce qu'elle perdait en étendue. Si des événements récents ont
-singulièrement ébranlé le pouvoir des descendants de Méhémet-Ali, la
-dynastie fondée par lui n'en règne pas moins encore au Caire. Qui
-pourrait affirmer que l'empire tout artificiel et superficiel dont le
-pacha avait un moment reculé les frontières jusqu'au pied du Taurus
-aurait eu la même durée? Que serait-il devenu, une fois aux prises
-avec les révoltes des populations, les ressentiments de la Turquie,
-l'hostilité de l'Angleterre et les charges d'un état militaire
-supérieur à ses moyens? Ajoutons que la France gardait son patronage
-sur cette terre d'Égypte dont les politiques clairvoyants devinaient
-déjà, même avant le percement de l'isthme de Suez, la grande
-importance politique, stratégique et économique. Que ne donnerait-elle
-pas aujourd'hui pour avoir encore dans cette région la situation que
-la monarchie avait su lui conserver en 1841, même au sortir d'une
-crise malheureuse et difficile?
-
-La question européenne était résolue en même temps que la question
-égyptienne. Les actes du 13 juillet 1841 dissolvaient l'espèce de
-coalition que le traité du 15 juillet 1840 avait formée sinon contre
-la France, du moins en dehors d'elle; ils empêchaient que cet accident
-ne devînt un état normal et permanent. Notre rentrée dans le concert
-des puissances n'était pas triomphale. Comment eût-elle pu l'être
-après ce qui s'était passé? Mais elle était honorable. Au vu de tous,
-nous n'y avions consenti qu'en nous faisant prier par les autres
-cabinets, embarrassés de notre absence, inquiets de notre isolement
-armé, et en imposant des conditions qui avaient été rigoureusement
-accomplies. En même temps que cette fermeté sauvegardait la dignité
-nationale, notre sagesse pacifique effaçait peu à peu les suspicions
-si promptement et si vivement réveillées au dehors par l'agitation
-belliqueuse et révolutionnaire du ministère précédent; et la sécurité
-ainsi rendue aux cours étrangères avait déjà pour effet de laisser se
-produire entre elles les divisions qui seules pouvaient fournir à
-notre politique l'occasion d'une revanche.
-
-Sans doute, au début de cette affaire, de plus grandes ambitions
-s'étaient fait jour. En 1839, le fameux rapport de M. Jouffroy sur le
-crédit de 10 millions avait promis à l'orgueil national, soit en
-Orient, soit en Europe, des satisfactions bien autrement éclatantes.
-Mais c'était ce même M. Jouffroy qui, après la rude leçon des
-événements, écrivait à M. Guizot, vers la fin de 1841: «Nous nous
-sommes trompés, nous n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié
-les forces; nous avons fait trop de bruit: c'est triste; mais, la
-lumière venue, il n'y avait pas à hésiter. Vous avez fait acte de
-courage et de bon sens en arrêtant le pays dans une mauvaise voie.»
-Quand une affaire a été mal engagée, on ne saurait se flatter d'en
-sortir vainqueur. C'est déjà beaucoup d'en sortir indemne, en ayant
-écarté tous les périls, en ayant sauvegardé les intérêts essentiels et
-la dignité de la nation. Les généraux qui, recevant une situation
-compromise, savent réparer les échecs subis avant eux, ou même
-seulement empêcher qu'ils ne s'étendent, font une oeuvre plus ingrate,
-mais non moins salutaire que ceux qui ont l'heureuse chance de gagner
-des batailles.
-
-Cette oeuvre de réparation, le ministère avait eu à l'entreprendre
-ailleurs que dans la politique étrangère. À côté de la crise
-extérieure, et se mêlant à elle par plus d'un point, existait une
-crise intérieure. Nous ne parlons pas seulement du désordre matériel,
-un moment menaçant sous le cabinet précédent et promptement réprimé
-par ses successeurs. Nous faisons surtout allusion à cette sorte de
-maladie parlementaire qui avait précédé les complications
-internationales et contribué à les faire naître. Une partie des
-fautes diplomatiques de 1840 n'a-t-elle pas, en effet, son origine
-dans la coalition de 1839? Les symptômes de cette maladie ne nous sont
-que trop connus: décomposition des partis, absence d'une majorité,
-instabilité ministérielle, méfiance à l'égard de la légitime action de
-la royauté. Sur tous ces points, le ministère, bien qu'obligé parfois
-à des ménagements et empêché de procéder par coup d'éclat, a fait
-constamment effort pour remédier au mal, et il a obtenu d'importants
-résultats. N'en est-ce pas un que d'avoir duré et de s'être affermi,
-en dépit des prophètes qui, à ses débuts, lui accordaient à peine
-trois mois de vie? que d'avoir su trouver et garder une majorité dans
-cette assemblée issue de la coalition et depuis lors soumise à tant
-d'influences dissolvantes? que d'avoir constamment résisté aux
-attaques ouvertes comme aux manoeuvres détournées d'une opposition
-conduite par un chef tel que M. Thiers? En somme, le pouvoir avait
-grandi et l'opposition était surprise et découragée de son propre
-discrédit. Les révoltés les plus audacieux avaient eux-mêmes le
-sentiment de cette force nouvelle acquise par le gouvernement, et
-Proudhon écrivait à un de ses amis, le 16 mai 1841: «Le pouvoir est
-très-fort, l'armée magnifique; pas de révolution possible pour cette
-année.» Et plus loin: «Le pouvoir rit de la rage impuissante des
-radicaux; en effet, il n'a rien à craindre... Il y en a peut-être
-encore pour bien des années; j'en souffre et j'en pleure[658].»
-
-[Note 658: _Correspondance de Proudhon_, t. 1er.]
-
-À l'intérieur comme à l'extérieur, la guérison est donc, sinon
-complète,--le mal était trop grave pour disparaître en quelques
-mois,--du moins en bonne voie. Le mérite en revient à M. Guizot et à
-ses collègues. Il en revient aussi, ne l'oublions pas, au Roi. Depuis
-qu'il avait un cabinet en accord avec sa pensée, Louis-Philippe
-n'intervenait plus ouvertement, comme aux jours où il avait mis le
-holà aux entraînements de M. Thiers; mais, pour être cachée derrière
-celle de ses ministres, son action n'en était pas moins constante et
-efficace. Causant, en mai 1841, avec le comte Apponyi, ambassadeur
-d'Autriche, il lui disait: «M. de Metternich attribue tout ce qui
-s'est fait de bien à M. Guizot; je n'ai pas besoin de vous dire que je
-suis enchanté du suffrage donné par le prince de Metternich à M.
-Guizot; il est mérité, bien mérité, j'aime à en convenir; mais il ne
-faut jamais laisser croire à ces messieurs qu'ils peuvent réussir en
-quoi que ce soit sans le Roi, sans l'élément royal[659].» C'était
-peut-être une faiblesse chez Louis-Philippe de ne pas se contenter
-d'exercer une influence réelle, mais de vouloir aussi qu'elle fût
-connue et qu'on lui en sût gré. Il s'est créé ainsi plus d'embarras
-qu'il n'a ajouté à son importance, il a éveillé plus de défiance que
-de reconnaissance. Mais si, en raison des préventions de l'époque, il
-convenait que l'action royale demeurât voilée au moment où elle
-s'exerçait, il est de toute justice que l'histoire soulève ce voile et
-fasse honneur de cette action au prince et à l'institution
-monarchique. Aussi bien n'est-ce pas après la crise dont nous venons
-de raconter les péripéties que l'on pourrait être tenté de méconnaître
-le bienfait de la royauté.
-
-[Note 659: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 545.]
-
-
-FIN DU TOME QUATRIÈME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-LIVRE IV
-
-LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
-
-(Mai 1839-Juillet 1841)
-
- Pages.
-
- CHAPITRE PREMIER.--LA QUESTION D'ORIENT ET LE MINISTÈRE DU
- 12 MAI 1839 (mai 1839-février 1840) 1
-
- I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh
- entre Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité
- d'Unkiar-Skélessi entre la Porte et la Russie. Efforts des
- puissances pour empêcher un conflit entre le sultan et le
- pacha. Vues particulières de la France, de l'Angleterre,
- de la Russie, de l'Autriche. L'armée ottomane passe
- l'Euphrate, le 21 avril 1839 2
-
- II. Politique arrêtée par le gouvernement français à la
- nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs. Son entente
- avec l'Angleterre et avec l'Autriche. Réserve de la
- Prusse. Embarras de la Russie. Premiers indices de
- désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à en
- tirer parti 14
-
- III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est fait. M.
- Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
- président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager
- une campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain.
- Procès des émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse
- du cabinet 26
-
- IV. Le crédit de dix millions pour les armements d'Orient.
- Rapport de M. Jouffroy. La discussion 44
-
- V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud. Défection de la
- flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec le pacha 51
-
- VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
- événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant
- la Porte d'un arrangement direct avec le pacha. Situation
- faite à la France par cette note 56
-
- VII. Dissentiment croissant entre la France et
- l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
- demande le concours des autres puissances. Empressement de
- la Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de
- nous et se rapproche du Czar. Le gouvernement français
- persiste néanmoins à soutenir les prétentions du pacha 61
-
- VIII. Mission de M. de Brünnow à Londres. Malgré lord
- Palmerston, le cabinet anglais repousse les propositions
- russes et offre une transaction au gouvernement français.
- Celui-ci maintient ses exigences. Ses illusions. M. de
- Brünnow revient à Londres. Embarras de la France 71
-
- IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions des
- divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
- offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme
- électorale. Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée? 81
-
- X. L'Adresse de 1840. Le débat sur la politique intérieure
- et sur la question d'Orient. Discours de M. Thiers. Le
- ministère persiste dans ses exigences pour le pacha 86
-
- XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du duc de
- Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
- sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même
- est atteinte 95
-
-
- CHAPITRE II.--QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE
- (mars-juillet 1840) 102
-
- I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des
- offres au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se
- décide à former un cabinet sous sa présidence. Il obtient
- le concours de deux doctrinaires. Composition du ministère
- du 1er mars 102
-
- II. Le plan de M. Thiers. M. Billault est nommé
- sous-secrétaire d'État et M. Guizot reste ambassadeur. La
- gauche satisfaite et triomphante. Attitude défiante et
- hostile des conservateurs. Le Roi et le ministère. M.
- Thiers et ses «conquêtes individuelles» 111
-
- III. La loi des fonds secrets. Les conservateurs se
- disposent à livrer bataille. La discussion à la Chambre
- des députés: M. Thiers, M. de Lamartine, M. Barrot, M.
- Duchâtel. Victoire du ministère 123
-
- IV. Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du
- duc de Broglie. La discussion 131
-
- V. La question d'Orient dans la discussion des fonds
- secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration de M. Thiers
- à la Chambre des pairs 136
-
- VI. Amnistie complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand
- Marrast. Place offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations
- de corruption. La proposition Remilly sur la réforme
- parlementaire. M. Thiers a besoin d'une diversion 143
-
- VII. Le gouvernement annonce qu'il va ramener en France
- les restes de Napoléon. Effet produit. Comment M. Thiers a
- été amené à cette idée et a obtenu le consentement du Roi.
- Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
- journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours
- de M. de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé
- par la commission et accepté par M. Thiers. Colères de la
- presse de gauche et tentative de souscription. Le
- ministère est débordé. Échec de la souscription. Mauvais
- résultat de la diversion tentée par M. Thiers 153
-
- VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le président du
- conseil. Son discours sur l'Algérie 168
-
- IX. Les pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et
- sa déclaration sur «l'organisation du travail». Les
- banquets réformistes. Le _National_ et les communistes 174
-
- X. La proposition Remilly est définitivement «enterrée».
- Divisions dans l'ancienne opposition. Le mouvement
- préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les
- conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils
- craignent la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le
- cabinet. Situation de M. Thiers à la fin de la session 184
-
-
- CHAPITRE III.--LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840
- (mars-juillet 1840) 192
-
- I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du
- temps, ramener l'Angleterre, se dégager du concert
- européen et pousser sous main à un arrangement direct
- entre le sultan et le pacha 192
-
- II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
- gouvernement français. Son argumentation avec lord
- Palmerston. Peu d'effet produit sur ce dernier 196
-
- III. Obstacles que lord Palmerston rencontre parmi ses
- collègues et ses alliés. Transactions proposées par les
- ministres d'Autriche et de Prusse. Refus de la France.
- Négociations diverses. Nouvelles offres de transaction 202
-
- IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte et le
- pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances.
- Lord Palmerston pousse à faire une convention sans la
- France. La Russie, l'Autriche et la Prusse y sont
- disposées. Résistances dans l'intérieur du cabinet
- anglais. On se cache de M. Guizot. Ce qu'il écrit à M.
- Thiers. Signature du traité sans avertissement préalable à
- l'ambassadeur de France. Stipulations du traité.
- _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion 212
-
-
- CHAPITRE IV.--LA GUERRE EN VUE (juillet-octobre 1840) 229
-
- I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet.
- L'effet sur le public. Les journaux. Le ministère ne
- cherche pas à contenir l'opinion 230
-
- II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée 237
-
- III. Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son
- attitude dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la
- guerre. Accord extérieur du Roi et de son ministre 242
-
- IV. Les armements. Attitude diplomatique de M. Thiers.
- Langage de M. Guizot à Londres. Lord Palmerston persiste
- dans sa politique, malgré les hésitations de ses
- collègues. Débats à la Chambre des communes 247
-
- V. Inquiétudes de l'Autriche et de la Prusse. Intervention
- conciliatrice du roi des Belges. Elle échoue devant
- l'obstination de lord Palmerston. Le _memorandum_ anglais
- du 31 août 254
-
- VI. Louis-Napoléon réfugié à Londres. Ses menées pour
- s'allier à la gauche et débaucher l'armée. Expédition de
- Boulogne. Impression du public. Le procès 262
-
- VII. Continuation des armements. Fortifications de Paris.
- M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en
- Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux
- ambassadeurs. La presse. Les journaux ministériels et
- radicaux. Excitation ou inquiétude du public. Les grèves.
- L'Europe est à la merci des incidents 271
-
- VIII. Les premières mesures d'exécution contre le pacha.
- Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de
- transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers.
- Divisions dans le sein du cabinet anglais 288
-
- IX. Déchéance du pacha et bombardement de Beyrouth. Lord
- Palmerston triomphe. Mécompte de M. Thiers. Explosion
- belliqueuse en France. Premiers symptômes de réaction
- pacifique. Les journaux poussent à la guerre 296
-
- X. Que serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut
- espérer concentrer la lutte entre la France et l'Autriche.
- Dispositions de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse,
- de la Confédération germanique. Puissant mouvement
- d'opinion contre la France, en Allemagne. Son origine. Ses
- manifestations en 1840. Réveil de l'idée allemande qui
- sommeillait depuis 1815. La France, en cas de guerre, se
- fût retrouvée en face de la coalition. La propagande
- révolutionnaire n'eût pas été une force contre l'Europe,
- et elle eût été un danger pour la France 307
-
- XI. M. Thiers penche vers une attitude belliqueuse.
- Divisions du cabinet. Résistance du Roi. Les ministres
- offrent leur démission. Transaction entre le prince et ses
- conseillers. La note du 8 octobre 323
-
- XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,
- l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction
- pacifique se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers.
- L'attentat de Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet
- sur le discours du trône. Démission du ministère. Les
- résultats de la seconde administration de M. Thiers.
- Service rendu par Louis-Philippe 336
-
-
- CHAPITRE V.--LA PAIX RAFFERMIE (octobre 1840-juillet 1841) 351
-
- I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce
- dernier s'était, dans les derniers temps, séparé de la
- politique de M. Thiers. Composition du ministère du 29
- octobre. Hostilités qu'il rencontre. Dans quelle mesure
- peut-il compter sur l'appui de tous les conservateurs? On
- ne croit pas généralement à sa durée. Confiance de M.
- Guizot 352
-
- II. Discours du trône. Rétablissement de l'ordre matériel.
- M. Guizot tâche de se faire offrir par les puissances des
- concessions qui permettent à la France de rentrer dans le
- concert européen. Dispositions des diverses puissances.
- Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien
- céder. Le _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des
- partisans de la conciliation à Londres. Les revers des
- Égyptiens en Syrie mettent fin à ces efforts.
- Désappointement du gouvernement français. L'Égypte est
- menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord Palmerston,
- triomphant, est plus roide que jamais envers la France. M.
- Guizot est réduit à la politique d'isolement et
- d'expectative 360
-
- III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours de M.
- Guizot 382
-
- IV. Premiers votes de la Chambre des députés. Dispositions
- de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse 386
-
- V. Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M.
- Thiers sont à l'apogée de leur talent. Animosité des deux
- armées. L'attaque de M. Thiers. La défense de M. Guizot.
- Les autres orateurs. L'amendement de M. Odilon Barrot. Le
- vote. M. Thiers est battu. Dans quelle mesure M. Guizot
- est-il victorieux? 390
-
- VI. Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des
- cendres de l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion
- qu'en tire M. Guizot 406
-
- VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux
- observations des cabinets étrangers. La loi de crédits
- pour les fortifications de Paris. M. Thiers la soutient.
- Dispositions hostiles ou incertaines dans une partie de la
- gauche, dans la majorité et même dans le cabinet. La
- discussion. Discours équivoque du maréchal Soult. Trouble
- qui en résulte. Discours de M. Guizot. Résumé de M.
- Thiers. Débat sur l'amendement du général Schneider.
- Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention décisive de
- M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent un
- dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus 412
-
- VIII. Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou
- non de provoquer une grande discussion pour raffermir la
- majorité? Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds
- secrets. Effet produit. La discussion. Le ministère se
- dérobe. Discours de M. Thiers. Réponse de M. Guizot. Le
- vote 426
-
- IX. Attaques de la presse contre le Roi. Les prétendues
- lettres de Louis-Philippe publiées par la _France_. La
- Contemporaine. Acquittement de la _France_. Scandale qui
- en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi. Le
- faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à
- la Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint 435
-
- X. Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore
- Napier et Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle
- soit approuvée par le sultan. La Porte, poussée par lord
- Ponsonby, déclare la convention nulle et non avenue. Note
- du 31 janvier 1841 par laquelle la conférence engage le
- sultan à accorder l'hérédité au pacha 444
-
- XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen et
- à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement
- français obtient satisfaction sur les points essentiels.
- Difficultés sur les clauses de la convention. Rédaction
- des actes. Hatti-shériff n'accordant au pacha qu'une
- hérédité illusoire. Parafe des actes préparés à Londres 450
-
- XII. La discussion des crédits supplémentaires de 1840 et
- de 1841. Attaque de M. Thiers. M. Guizot refuse de
- discuter les négociations en cours. Le bilan financier du
- ministère du 1er mars 462
-
- XIII. Nouveaux efforts de lord Ponsonby pour empêcher la
- Porte de faire des concessions à Méhémet-Ali. Action
- contraire de M. de Metternich. M. Guizot persiste dans son
- attitude. Modification du hatti-shériff. Le gouvernement
- français disposé à signer. Difficultés soulevées par lord
- Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
- allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié.
- Signature du protocole de clôture et de la convention des
- détroits 469
-
- XIV. Conclusion 478
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet
-(Volume 4 / 7), by Paul Thureau-Dangin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET (VOL 4) ***
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<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de la Monarchie de Juillet (4/7); Author: Paul Thureau-Dangin.</title>
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
-4 / 7), by Paul Thureau-Dangin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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-
-
-Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)
-
-Author: Paul Thureau-Dangin
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43310]
-
-Language: French
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-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET (VOL 4) ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43310 ***</div>
<p class="p4 center">HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
@@ -110,3094 +70,3094 @@ de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
<p class="p2 center"><span class="smaller">PAR</span><br>
PAUL THUREAU-DANGIN</p>
-<p class="p2 center"><span class="smaller">OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span><br>
+<p class="p2 center"><span class="smaller">OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span><br>
GRAND PRIX GOBERT, 1885 <span class="smcap">ET</span> 1886</p>
-<p class="p4 center">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+<p class="p4 center">DEUXIÈME ÉDITION</p>
-<p class="center">TOME QUATRIÈME</p>
+<p class="center">TOME QUATRIÈME</p>
<a id="img000" name="img000"></a>
<div class="figcenter">
-<img src="images/img000.jpg" width="100" height="116" alt="Logo de l'éditeur." title="">
+<img src="images/img000.jpg" width="100" height="116" alt="Logo de l'éditeur." title="">
</div>
<p class="p4 center">PARIS<br>
LIBRAIRIE PLON<br>
- E. PLON, NOURRIT <span class="smcap">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
- RUE GARANCIÈRE, 10</p>
+ E. PLON, NOURRIT <span class="smcap">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+ RUE GARANCIÈRE, 10</p>
<p class="center">1888<br>
-<span class="smaller"><i>Tous droits réservés</i></span></p>
+<span class="smaller"><i>Tous droits réservés</i></span></p>
<p class="p4 center">HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
MONARCHIE DE JUILLET</p>
<div class="p4 smaller">
-<p>L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
-et de reproduction à l'étranger.</p>
+<p>L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
+et de reproduction à l'étranger.</p>
-<p>Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+<p>Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en janvier 1887.</p>
</div>
<div class="p4 smaller">
-<p class="center">DU MÊME AUTEUR:</p>
+<p class="center">DU MÊME AUTEUR:</p>
<ul class="none biblio">
-<li><b>Royalistes et Républicains</b>, Essais historiques sur des questions de politique contemporaine:
- I. <i>La Question de Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 brumaire</i>;
- II. <i>L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration</i>; III. <i>Paris capitale
- sous la Révolution française</i>. Un volume in-8<sup>o</sup>.<br> Prix <span class="ralign10">6 fr. »</span></li>
+<li><b>Royalistes et Républicains</b>, Essais historiques sur des questions de politique contemporaine:
+ I. <i>La Question de Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 brumaire</i>;
+ II. <i>L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration</i>; III. <i>Paris capitale
+ sous la Révolution française</i>. Un volume in-8<sup>o</sup>.<br> Prix <span class="ralign10">6 fr. »</span></li>
-<li><b>Le Parti libéral sous la Restauration</b>. Un vol. in-8<sup>o</sup>.<br> Prix <span class="ralign10">7 fr. 50</span></li>
+<li><b>Le Parti libéral sous la Restauration</b>. Un vol. in-8<sup>o</sup>.<br> Prix <span class="ralign10">7 fr. 50</span></li>
-<li><b>L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet</b>. Un vol. in-8<sup>o</sup>.<br>
- Prix <span class="ralign10">4 fr. »</span></li>
+<li><b>L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet</b>. Un vol. in-8<sup>o</sup>.<br>
+ Prix <span class="ralign10">4 fr. »</span></li>
<li><b>Histoire de la Monarchie de Juillet.</b> Tomes I, II et III. <i>2<sup>e</sup>
- édition.</i> Trois vol. in-8<sup>o</sup>.<br> Prix de chaque vol
-<span class="ralign10">8 fr. »</span></li>
+ édition.</i> Trois vol. in-8<sup>o</sup>.<br> Prix de chaque vol
+<span class="ralign10">8 fr. »</span></li>
</ul>
-<p>(<i>Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885
+<p>(<i>Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885
et 1886.</i>)</p>
</div>
-<p class="p4 small center">PARIS.&mdash;TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
+<p class="p4 small center">PARIS.&mdash;TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br>
DE LA<br>
MONARCHIE DE JUILLET</h1>
<h2>LIVRE IV<br>
-<span class="smaller">LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE<br>
+<span class="smaller">LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE<br>
(<span class="smcap">Mai 1839-Juillet 1841</span>)</span></h2>
<h3>CHAPITRE PREMIER<br>
<span class="smcap">LA QUESTION D'ORIENT<br>
-ET LE MINISTÈRE DU 12 MAI 1839.</span><br>
-<span class="smaller">(Mai 1839-février 1840).</span></h3>
+ET LE MINISTÈRE DU 12 MAI 1839.</span><br>
+<span class="smaller">(Mai 1839-février 1840).</span></h3>
<p class="resume">
- I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre
- Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre
- la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un
- conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la
- France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'armée
+ I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre
+ Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre
+ la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un
+ conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la
+ France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'armée
ottomane passe l'Euphrate, le 21 avril 1839.&mdash;II. Politique
- arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée en
+ arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée en
campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec
- l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
- indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à
- en tirer parti.&mdash;III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est
+ l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
+ indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à
+ en tirer parti.&mdash;III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est
fait. M. Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
- président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager une
- campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procès des
- émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse du cabinet.&mdash;IV. Le
- crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M.
- Jouffroy. La discussion.&mdash;V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud.
- Défection de la flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec
- le pacha.&mdash;VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
- événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte
- d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite à la
+ président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager une
+ campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procès des
+ émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse du cabinet.&mdash;IV. Le
+ crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M.
+ Jouffroy. La discussion.&mdash;V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud.
+ Défection de la flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec
+ le pacha.&mdash;VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
+ événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte
+ d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite à la
France par cette note.&mdash;VII. Dissentiment croissant entre la
- France et l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
+ France et l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
demande le concours des autres <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> puissances. Empressement
- de la Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de nous
- et se rapproche du czar. Le gouvernement français persiste
- néanmoins à soutenir les prétentions du pacha.&mdash;VIII. Mission de
- M. de Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston, le cabinet
+ de la Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de nous
+ et se rapproche du czar. Le gouvernement français persiste
+ néanmoins à soutenir les prétentions du pacha.&mdash;VIII. Mission de
+ M. de Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston, le cabinet
anglais repousse les propositions russes et offre une transaction
- au gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences. Ses
- illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la
+ au gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences. Ses
+ illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la
France.&mdash;IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions
des divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
- offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme électorale.
- Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée?&mdash;X. L'Adresse de 1840.
- Le débat sur la politique intérieure et sur la question d'Orient.
- Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans ses exigences
- pour le pacha.&mdash;XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du
- duc de Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
- sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même est
+ offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme électorale.
+ Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée?&mdash;X. L'Adresse de 1840.
+ Le débat sur la politique intérieure et sur la question d'Orient.
+ Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans ses exigences
+ pour le pacha.&mdash;XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du
+ duc de Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
+ sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même est
atteinte.</p>
<h4>I</h4>
-<p>Depuis qu'elle avait écarté le péril de guerre, conséquence immédiate
-de la révolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler
-sa politique extérieure par aucune complication vraiment inquiétante.
-Bien au contraire, pendant la dernière période, de 1836 à 1839, une
-sorte de calme plat avait régné dans l'Europe entière, et les
-puissances semblaient d'accord pour éviter toute affaire et maintenir
-le <i lang="la">statu quo</i>. Les choses vont changer. Une crise se prépare au
-dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royauté
-nouvelle. On peut en fixer le début au 21 avril 1839, jour où les
-Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'armée du pacha
-d'Égypte, réveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'à
+<p>Depuis qu'elle avait écarté le péril de guerre, conséquence immédiate
+de la révolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler
+sa politique extérieure par aucune complication vraiment inquiétante.
+Bien au contraire, pendant la dernière période, de 1836 à 1839, une
+sorte de calme plat avait régné dans l'Europe entière, et les
+puissances semblaient d'accord pour éviter toute affaire et maintenir
+le <i lang="la">statu quo</i>. Les choses vont changer. Une crise se prépare au
+dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royauté
+nouvelle. On peut en fixer le début au 21 avril 1839, jour où les
+Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'armée du pacha
+d'Égypte, réveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'à
ce que cette question soit de nouveau assoupie par la convention dite
-des détroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux années, ce
+des détroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux années, ce
n'est pas seulement le sort de l'empire ottoman ou du pachalik
-d'Égypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe,
+d'Égypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe,
c'est la paix du monde.</p>
-<p>Cette question d'Orient n'était pour personne une nouveauté. Déjà une
-première fois, en 1831, les puissances avaient été surprises par un
-conflit armé entre Méhémet-Ali et la Porte. On n'a pas oublié les
-événements d'alors: les troupes turques <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> mises partout en
-déroute; la Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les
-soldats du pacha; le sultan épeuré, ne trouvant pas de secours en
-Occident et se jetant dans les bras de la Russie, qui n'était que trop
-disposée à saisir cette occasion d'intervenir; l'émotion de la France
+<p>Cette question d'Orient n'était pour personne une nouveauté. Déjà une
+première fois, en 1831, les puissances avaient été surprises par un
+conflit armé entre Méhémet-Ali et la Porte. On n'a pas oublié les
+événements d'alors: les troupes turques <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> mises partout en
+déroute; la Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les
+soldats du pacha; le sultan épeuré, ne trouvant pas de secours en
+Occident et se jetant dans les bras de la Russie, qui n'était que trop
+disposée à saisir cette occasion d'intervenir; l'émotion de la France
et de l'Angleterre en apprenant que la flotte du czar avait franchi le
Bosphore et que ses bataillons campaient aux portes de Constantinople;
-nos agents se démenant pour imposer aux combattants un rapprochement
-qui ôtât prétexte et mît fin à l'occupation russe; l'arrangement de
-Kutaièh conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment même
-où notre diplomatie se félicitait de ce résultat, la Russie obtenant
-de la Porte, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skélessi, par
+nos agents se démenant pour imposer aux combattants un rapprochement
+qui ôtât prétexte et mît fin à l'occupation russe; l'arrangement de
+Kutaièh conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment même
+où notre diplomatie se félicitait de ce résultat, la Russie obtenant
+de la Porte, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skélessi, par
lequel elle se faisait demander de fournir au sultan toutes les forces
-de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin «pour la tranquillité
-et la sûreté de ses États»; l'irritation des puissances occidentales à
-la nouvelle d'une convention qui plaçait l'empire ottoman sous la
-protection exclusive de la Russie; enfin, après tout ce bruit, une
-sorte d'accalmie, et l'attention des politiques européens rappelée
+de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin «pour la tranquillité
+et la sûreté de ses États»; l'irritation des puissances occidentales à
+la nouvelle d'une convention qui plaçait l'empire ottoman sous la
+protection exclusive de la Russie; enfin, après tout ce bruit, une
+sorte d'accalmie, et l'attention des politiques européens rappelée
vers des questions, sinon plus graves, du moins plus proches: tels
-sont les faits que nous avons déjà eu occasion de raconter<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, mais
-qu'il convenait de rappeler comme le point de départ des incidents
-ultérieurs.</p>
-
-<p>L'arrangement de Kutaièh, par lequel le gouvernement de la Syrie avait
-été concédé au pacha d'Égypte, était un expédient, non une solution.
-Chacune des parties ne l'avait accepté ou subi que comme une trêve
-momentanée. La Porte, qui venait de perdre la Grèce et la régence
-d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conquérir
-une demi-indépendance, pouvait-elle se résigner facilement à partager
-ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination était
-à la fois trop étendue pour ne pas exciter son ambition, et trop
-précaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle
+sont les faits que nous avons déjà eu occasion de raconter<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, mais
+qu'il convenait de rappeler comme le point de départ des incidents
+ultérieurs.</p>
+
+<p>L'arrangement de Kutaièh, par lequel le gouvernement de la Syrie avait
+été concédé au pacha d'Égypte, était un expédient, non une solution.
+Chacune des parties ne l'avait accepté ou subi que comme une trêve
+momentanée. La Porte, qui venait de perdre la Grèce et la régence
+d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conquérir
+une demi-indépendance, pouvait-elle se résigner facilement à partager
+ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination était
+à la fois trop étendue pour ne pas exciter son ambition, et trop
+précaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle
devait finir avec lui; or un vieillard de <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> soixante-cinq ans, au
-pouvoir depuis plus d'un quart de siècle, ne devait-il pas chercher à
-assurer à ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le
-conflit, qui était dans la force des choses, s'aggravait encore par le
-caractère des deux hommes en présence: d'une part, Mahmoud, despote
-impérieux, emporté et sanguinaire, enivré de son omnipotence et
-furieux de sa faiblesse, à la fois épuisé et surexcité par la boisson
-et la débauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui
-aussi avait tenté, mais sans aucun succès, de réformer et de ranimer
-l'empire turc; humilié jusqu'à la rage, dans son vieil orgueil de
-sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant voué à ce
-dernier une haine sombre, implacable, et possédé par cette unique
-pensée: prendre sa revanche à tout prix et à tout risque; d'autre
-part, Méhémet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimulé, mais fier
-de ses succès, confiant dans ses forces et son étoile; d'une ambition
-sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant à un pouvoir
-héréditaire, mais rêvant même de jouer, auprès de son suzerain, le
-rôle d'une sorte de maire du palais<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.</p>
-
-<p>Des deux côtés, à Constantinople et à Alexandrie, on était donc aux
-aguets, cherchant l'occasion, là d'une revanche, ici de nouveaux
-succès. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des
+pouvoir depuis plus d'un quart de siècle, ne devait-il pas chercher à
+assurer à ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le
+conflit, qui était dans la force des choses, s'aggravait encore par le
+caractère des deux hommes en présence: d'une part, Mahmoud, despote
+impérieux, emporté et sanguinaire, enivré de son omnipotence et
+furieux de sa faiblesse, à la fois épuisé et surexcité par la boisson
+et la débauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui
+aussi avait tenté, mais sans aucun succès, de réformer et de ranimer
+l'empire turc; humilié jusqu'à la rage, dans son vieil orgueil de
+sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant voué à ce
+dernier une haine sombre, implacable, et possédé par cette unique
+pensée: prendre sa revanche à tout prix et à tout risque; d'autre
+part, Méhémet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimulé, mais fier
+de ses succès, confiant dans ses forces et son étoile; d'une ambition
+sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant à un pouvoir
+héréditaire, mais rêvant même de jouer, auprès de son suzerain, le
+rôle d'une sorte de maire du palais<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.</p>
+
+<p>Des deux côtés, à Constantinople et à Alexandrie, on était donc aux
+aguets, cherchant l'occasion, là d'une revanche, ici de nouveaux
+succès. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des
insurrections, rassemblait des troupes, mettait en mouvement des
-vaisseaux, et annonçait, de temps à autre, aux ambassadeurs, que, n'y
-pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Méhémet-Ali prenait
-des allures royales et dédaignait de remplir, envers son souverain,
-les conditions qui lui étaient imposées. Aux musulmans, il se
-présentait comme le vrai, le seul défenseur de l'islamisme contre le
-czar. En même temps, fort occupé du monde chrétien, il s'appliquait à
-séduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments
-existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuadé
-<span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> qu'une guerre générale était imminente, se flattait d'en tirer
-large profit; il prétendait même la hâter, et, le 3 septembre 1833,
-faisait passer à la France et à l'Angleterre, une note par laquelle il
-leur offrait une armée de cent cinquante mille hommes, avec une flotte
-de sept vaisseaux et de six frégates, pour attaquer la Russie,
+vaisseaux, et annonçait, de temps à autre, aux ambassadeurs, que, n'y
+pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Méhémet-Ali prenait
+des allures royales et dédaignait de remplir, envers son souverain,
+les conditions qui lui étaient imposées. Aux musulmans, il se
+présentait comme le vrai, le seul défenseur de l'islamisme contre le
+czar. En même temps, fort occupé du monde chrétien, il s'appliquait à
+séduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments
+existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuadé
+<span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> qu'une guerre générale était imminente, se flattait d'en tirer
+large profit; il prétendait même la hâter, et, le 3 septembre 1833,
+faisait passer à la France et à l'Angleterre, une note par laquelle il
+leur offrait une armée de cent cinquante mille hommes, avec une flotte
+de sept vaisseaux et de six frégates, pour attaquer la Russie,
demandant comme prix de son concours la permission de se proclamer
-indépendant<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Rebuté de ce côté, il changeait de rôle, en habile
-comédien qu'il était, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la
-mauvaise tête et feignait d'être résolu à tout bouleverser, dans
-l'espoir que les puissances effrayées lui feraient obtenir quelque
+indépendant<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Rebuté de ce côté, il changeait de rôle, en habile
+comédien qu'il était, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la
+mauvaise tête et feignait d'être résolu à tout bouleverser, dans
+l'espoir que les puissances effrayées lui feraient obtenir quelque
chose pour avoir la paix. D'autres fois, il portait son action sur
-Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de réduire
-son armée et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit à ses
-demandes. Ses moyens variaient; son but était toujours le même:
-obtenir sinon l'indépendance absolue, du moins l'hérédité de ses
+Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de réduire
+son armée et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit à ses
+demandes. Ses moyens variaient; son but était toujours le même:
+obtenir sinon l'indépendance absolue, du moins l'hérédité de ses
pachaliks.</p>
-<p>Ainsi, d'année en année, la situation devenait plus tendue entre
+<p>Ainsi, d'année en année, la situation devenait plus tendue entre
Constantinople et Alexandrie. Chaque fois que la rupture paraissait
imminente, les puissances, qui toutes alors redoutaient fort le
-moindre ébranlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin
+moindre ébranlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin
de contenir le ressentiment de l'un et l'ambition de l'autre. Mais,
-d'accord pour imposer le <i lang="la">statu quo</i>, elles étaient loin d'agir par
-les mêmes motifs et d'avoir les mêmes vues sur les questions qui se
+d'accord pour imposer le <i lang="la">statu quo</i>, elles étaient loin d'agir par
+les mêmes motifs et d'avoir les mêmes vues sur les questions qui se
posaient en Orient. Ce sont ces vues qu'il importe d'abord de bien
-connaître; elles aideront à comprendre les événements qui vont se
-dérouler.</p>
-
-<p>Commençons par la France. On sait comment, dès 1834, le duc de
-Broglie, à cette date ministre des affaires étrangères, avait entrevu,
-dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opération de
-diplomatie et de guerre qui eût dissous la coalition des puissances
-continentales et donné à la France, en Europe, une situation analogue
-à celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crimée<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Mais
-l'éminent homme d'État, qui concevait ce plan et le traçait avec la
-netteté habituelle de son <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> esprit, se croyait encore trop proche
-de 1830 pour en précipiter l'exécution, et, tout en protestant contre
-le traité d'Unkiar-Skélessi, il s'était refusé à provoquer une
-rupture. Cette préoccupation d'éviter tout ébranlement en Orient fut
-plus marquée encore sous le ministère suivant. N'était-ce pas l'époque
-où notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait
-elle-même de «faire du cardinal Fleury<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>»? À chaque menace de
-conflit, M. Thiers d'abord, M. Molé ensuite, s'empressaient d'agir,
-avec les autres puissances, pour empêcher le sultan et le pacha de se
+connaître; elles aideront à comprendre les événements qui vont se
+dérouler.</p>
+
+<p>Commençons par la France. On sait comment, dès 1834, le duc de
+Broglie, à cette date ministre des affaires étrangères, avait entrevu,
+dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opération de
+diplomatie et de guerre qui eût dissous la coalition des puissances
+continentales et donné à la France, en Europe, une situation analogue
+à celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crimée<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Mais
+l'éminent homme d'État, qui concevait ce plan et le traçait avec la
+netteté habituelle de son <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> esprit, se croyait encore trop proche
+de 1830 pour en précipiter l'exécution, et, tout en protestant contre
+le traité d'Unkiar-Skélessi, il s'était refusé à provoquer une
+rupture. Cette préoccupation d'éviter tout ébranlement en Orient fut
+plus marquée encore sous le ministère suivant. N'était-ce pas l'époque
+où notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait
+elle-même de «faire du cardinal Fleury<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>»? À chaque menace de
+conflit, M. Thiers d'abord, M. Molé ensuite, s'empressaient d'agir,
+avec les autres puissances, pour empêcher le sultan et le pacha de se
jeter l'un sur l'autre<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Toutefois, si en pareil cas nos ministres
-n'épargnaient pas plus leurs représentations à Alexandrie qu'à
+n'épargnaient pas plus leurs représentations à Alexandrie qu'à
Constantinople, ils laissaient voir leur sympathie persistante pour
-Méhémet-Ali<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. L'opinion et le gouvernement s'intéressaient à la
-fortune du maître de l'Égypte et du conquérant de la Syrie, par
-sentiment plus encore que par calcul, éblouis par ses succès, croyant
-à sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement
+Méhémet-Ali<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. L'opinion et le gouvernement s'intéressaient à la
+fortune du maître de l'Égypte et du conquérant de la Syrie, par
+sentiment plus encore que par calcul, éblouis par ses succès, croyant
+à sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement
quelques-uns de nos agents diplomatiques, l'amiral Roussin,
-ambassadeur à Constantinople, M. de Barante, ambassadeur à
-Saint-Pétersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne,
+ambassadeur à Constantinople, M. de Barante, ambassadeur à
+Saint-Pétersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne,
mettaient-ils en doute et la puissance du pacha et l'avantage que
-pouvait avoir la France à seconder son ambition<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>; leurs
-avertissements se perdaient dans l'engouement général. Il était à peu
-près admis par tous qu'en Orient la cause de Méhémet-Ali était celle
+pouvait avoir la France à seconder son ambition<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>; leurs
+avertissements se perdaient dans l'engouement général. Il était à peu
+près admis par tous qu'en Orient la cause de Méhémet-Ali était celle
de la France.</p>
-<p>L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui eût exposé le sultan à
-une nouvelle défaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la
-protection armée, prévue par le traité d'Unkiar-Skélessi<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. La
-nécessité de faire échec au gouvernement de <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> Saint-Pétersbourg
+<p>L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui eût exposé le sultan à
+une nouvelle défaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la
+protection armée, prévue par le traité d'Unkiar-Skélessi<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. La
+nécessité de faire échec au gouvernement de <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> Saint-Pétersbourg
sur le Bosphore passait pour un des axiomes de la politique
-britannique. Ce n'était pas, d'ailleurs, à cette époque, le seul
-théâtre où les Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme
-éclatait, en même temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en
-résultait des rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: «Il
-m'est agréable d'être désagréable à la Russie.» Ces sentiments
-n'étaient pas pour nous déplaire; mais voici où nous cessions de nous
-entendre avec nos voisins. Autant le pacha était populaire en France,
-autant il était mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir
-établi dans ses États des monopoles nuisibles à leur commerce, et de
-s'être montré peu disposé à leur livrer, soit la route de Suez, soit
-celle de l'Euphrate. La faveur même que nous témoignions à Méhémet-Ali
-le rendait suspect au delà du détroit. Les maîtres de Gibraltar et de
-Malte s'offusquaient de voir les conquérants de l'Algérie dominer en
-Égypte et en Syrie; les maîtres de l'Inde n'admettaient pas que les
+britannique. Ce n'était pas, d'ailleurs, à cette époque, le seul
+théâtre où les Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme
+éclatait, en même temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en
+résultait des rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: «Il
+m'est agréable d'être désagréable à la Russie.» Ces sentiments
+n'étaient pas pour nous déplaire; mais voici où nous cessions de nous
+entendre avec nos voisins. Autant le pacha était populaire en France,
+autant il était mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir
+établi dans ses États des monopoles nuisibles à leur commerce, et de
+s'être montré peu disposé à leur livrer, soit la route de Suez, soit
+celle de l'Euphrate. La faveur même que nous témoignions à Méhémet-Ali
+le rendait suspect au delà du détroit. Les maîtres de Gibraltar et de
+Malte s'offusquaient de voir les conquérants de l'Algérie dominer en
+Égypte et en Syrie; les maîtres de l'Inde n'admettaient pas que les
routes y conduisant fussent directement ou indirectement dans notre
-main<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>. Ce n'était pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire
-malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'être
-encore avivée, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que
-l'on pouvait attendre quelque ménagement dans l'expression de ces
-méfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la
-trace singulièrement âpre et rude dans les lettres qu'il écrivait
-alors aux confidents de sa politique<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. Sous prétexte de contenir le
-pacha, il l'eût volontiers brisé, et était toujours empressé à
+main<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>. Ce n'était pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire
+malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'être
+encore avivée, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que
+l'on pouvait attendre quelque ménagement dans l'expression de ces
+méfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la
+trace singulièrement âpre et rude dans les lettres qu'il écrivait
+alors aux confidents de sa politique<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. Sous prétexte de contenir le
+pacha, il l'eût volontiers brisé, et était toujours empressé à
proposer contre lui des mesures de rigueur auxquelles nous nous
refusions. Faute de pouvoir le frapper par les armes, il voulut
-l'atteindre par la diplomatie. Après des négociations rapides et
-mystérieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita
-singulièrement, un traité de commerce fut conclu, en août 1838, entre
-la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet était d'abolir
-les monopoles, à partir du 1<sup>er</sup> mai 1841, dans toute l'étendue de
-l'empire, y compris <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> les pays gouvernés par Méhémet-Ali: coup
-droit à l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus.
-Encore lord Palmerston pouvait-il passer pour modéré à côté de son
-ambassadeur à Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et
-sans scrupule dans ses sympathies ou ses préventions, impérieux,
-étourdi, querelleur, cassant; à l'ordinaire, indolent au point de ne
-se lever qu'à six heures du soir, mais capable, à un moment donné,
-d'une énergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intérêt de
+l'atteindre par la diplomatie. Après des négociations rapides et
+mystérieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita
+singulièrement, un traité de commerce fut conclu, en août 1838, entre
+la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet était d'abolir
+les monopoles, à partir du 1<sup>er</sup> mai 1841, dans toute l'étendue de
+l'empire, y compris <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> les pays gouvernés par Méhémet-Ali: coup
+droit à l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus.
+Encore lord Palmerston pouvait-il passer pour modéré à côté de son
+ambassadeur à Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et
+sans scrupule dans ses sympathies ou ses préventions, impérieux,
+étourdi, querelleur, cassant; à l'ordinaire, indolent au point de ne
+se lever qu'à six heures du soir, mais capable, à un moment donné,
+d'une énergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intérêt de
son pays et de ses nationaux; exigeant et obtenant du sultan la
-destitution du ministre des affaires étrangères, parce qu'un négociant
-anglais, pris en flagrante contravention, avait été bâtonné; prompt à
-briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilités, plus
-disposé à diriger son gouvernement qu'à se laisser diriger par lui, le
-compromettant souvent; malgré tout, se maintenant en place, grâce à
-son crédit parlementaire et aussi parce que, même dans ses esclandres,
+destitution du ministre des affaires étrangères, parce qu'un négociant
+anglais, pris en flagrante contravention, avait été bâtonné; prompt à
+briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilités, plus
+disposé à diriger son gouvernement qu'à se laisser diriger par lui, le
+compromettant souvent; malgré tout, se maintenant en place, grâce à
+son crédit parlementaire et aussi parce que, même dans ses esclandres,
il servait ou du moins flattait les passions de son ministre et de sa
-nation. Sa réputation était faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode
-le traitait d'«extravagant»<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>; «c'est, disait M. de Metternich, un
-fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre
-malgré les ordres formels de sa cour<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>». Anglais de la vieille
-roche, détestant les Russes<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a> et jalousant les Français, il avait
-juré la perte de Méhémet-Ali, qui avait, à ses yeux, le double tort
-d'être le client de la France et de fournir à la Russie une occasion
-de protéger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et
+nation. Sa réputation était faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode
+le traitait d'«extravagant»<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>; «c'est, disait M. de Metternich, un
+fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre
+malgré les ordres formels de sa cour<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>». Anglais de la vieille
+roche, détestant les Russes<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a> et jalousant les Français, il avait
+juré la perte de Méhémet-Ali, qui avait, à ses yeux, le double tort
+d'être le client de la France et de fournir à la Russie une occasion
+de protéger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et
d'aviver contre lui la fureur du sultan, tellement qu'il semblait
-parfois pousser ce dernier au conflit redouté par le gouvernement
-anglais. Du reste, lord Palmerston lui-même, tout en détournant la
-Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y préparer
-par l'organisation de son <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> armée et la restauration de ses
-finances<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Ajoutons, pour compléter cette physionomie de la
-politique anglaise, qu'au moment où elle dénonçait, comme une atteinte
-à l'équilibre général, l'influence de la France en Égypte, elle
+parfois pousser ce dernier au conflit redouté par le gouvernement
+anglais. Du reste, lord Palmerston lui-même, tout en détournant la
+Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y préparer
+par l'organisation de son <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> armée et la restauration de ses
+finances<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Ajoutons, pour compléter cette physionomie de la
+politique anglaise, qu'au moment où elle dénonçait, comme une atteinte
+à l'équilibre général, l'influence de la France en Égypte, elle
profitait, en janvier 1839, de ce que l'Europe regardait ailleurs,
-pour mettre la main sur Aden et créer un nouveau Gibraltar à l'entrée
+pour mettre la main sur Aden et créer un nouveau Gibraltar à l'entrée
de la mer Rouge.</p>
<p>On aurait pu croire que les raisons qui faisaient redouter aux deux
puissances occidentales un conflit entre le pacha et le sultan,
-devaient le faire désirer par la Russie. Il n'en était rien. Sans
-doute le gouvernement de Saint-Pétersbourg ne faisait pas bon marché
-du droit de protection qu'il s'était fait accorder en 1833, et ne se
-montrait nullement disposé à le partager avec le reste de
+devaient le faire désirer par la Russie. Il n'en était rien. Sans
+doute le gouvernement de Saint-Pétersbourg ne faisait pas bon marché
+du droit de protection qu'il s'était fait accorder en 1833, et ne se
+montrait nullement disposé à le partager avec le reste de
l'Europe<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>; mais il se rendait compte des dangers auxquels il
-s'exposerait en l'exerçant. Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M.
-de Barante, écrivait, le 4 décembre 1838: «La Russie n'a, en ce
+s'exposerait en l'exerçant. Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M.
+de Barante, écrivait, le 4 décembre 1838: «La Russie n'a, en ce
moment, aucun projet sur la Turquie. Elle craint, plus qu'aucune
-puissance, de voir arriver le cas prévu par le traité
-d'Unkiar-Skélessi. Par orgueil, elle tiendrait sa parole et enverrait
-une armée à Constantinople; seulement, elle prévoit que ce serait la
+puissance, de voir arriver le cas prévu par le traité
+d'Unkiar-Skélessi. Par orgueil, elle tiendrait sa parole et enverrait
+une armée à Constantinople; seulement, elle prévoit que ce serait la
guerre, et la guerre de tous contre elle. Aussi elle veut le <i lang="la">statu
-quo</i> et s'effraye quand il est en péril<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> L'ambassadeur
-russe près le sultan unissait donc ses efforts à ceux du représentant
-de la France et de l'internonce d'Autriche, pour détourner le Divan de
-toute tentative contraire à l'arrangement de Kutaièh. Le czar s'était
-d'ailleurs aperçu qu'en laissant trop voir, après 1830, son désir
-d'allumer une grande guerre contre la France, il s'était fait du tort
-en Europe, particulièrement en Allemagne, où l'on avait soif de repos.
-Désormais, il visait à se faire, au contraire, «un renom de modération
-et d'amour de la paix<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>». Son principal ministre, M. de Nesselrode;
-était bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique incapable de
-résister à une seule folie de son maître, il était, par lui-même,
-raisonnable, poli, éloigné de tout ce qui était hasardeux et
-compliqué, et se sentait beaucoup plus à son aise quand l'empereur
-était sage<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>. Ce n'était pas qu'au fond Nicolas voulût moins de mal
-que par le passé à la France de Juillet: son animosité subsistait et
-n'avait même fait que s'exaspérer par l'impuissance. Mais, en se
-montrant modéré dans les complications orientales, il se flattait
-précisément d'y trouver l'occasion de nous jouer quelque méchant tour.
-Sa persuasion était «qu'il serait toujours aisé de rompre l'alliance
+quo</i> et s'effraye quand il est en péril<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> L'ambassadeur
+russe près le sultan unissait donc ses efforts à ceux du représentant
+de la France et de l'internonce d'Autriche, pour détourner le Divan de
+toute tentative contraire à l'arrangement de Kutaièh. Le czar s'était
+d'ailleurs aperçu qu'en laissant trop voir, après 1830, son désir
+d'allumer une grande guerre contre la France, il s'était fait du tort
+en Europe, particulièrement en Allemagne, où l'on avait soif de repos.
+Désormais, il visait à se faire, au contraire, «un renom de modération
+et d'amour de la paix<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>». Son principal ministre, M. de Nesselrode;
+était bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique incapable de
+résister à une seule folie de son maître, il était, par lui-même,
+raisonnable, poli, éloigné de tout ce qui était hasardeux et
+compliqué, et se sentait beaucoup plus à son aise quand l'empereur
+était sage<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>. Ce n'était pas qu'au fond Nicolas voulût moins de mal
+que par le passé à la France de Juillet: son animosité subsistait et
+n'avait même fait que s'exaspérer par l'impuissance. Mais, en se
+montrant modéré dans les complications orientales, il se flattait
+précisément d'y trouver l'occasion de nous jouer quelque méchant tour.
+Sa persuasion était «qu'il serait toujours aisé de rompre l'alliance
de l'Angleterre et de la France, ou de profiter d'une rupture qui
-adviendrait infailliblement<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>». Avec la perspicacité de la haine, il
-avait tout de suite deviné où se ferait cette rupture. Causant un
-jour, en février 1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant
-et de la question égyptienne, il s'était laissé aller à dire:
-«L'Égypte! les Anglais la veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle
-communication qu'ils cherchent à ouvrir avec <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> les Indes; ils
-s'établissent dans le golfe Persique et la mer Rouge. Vous vous
-brouillerez avec eux pour l'Égypte<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.» Notre vigilant ambassadeur
-avait eu soin de transmettre aussitôt à son gouvernement une
+adviendrait infailliblement<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>». Avec la perspicacité de la haine, il
+avait tout de suite deviné où se ferait cette rupture. Causant un
+jour, en février 1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant
+et de la question égyptienne, il s'était laissé aller à dire:
+«L'Égypte! les Anglais la veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle
+communication qu'ils cherchent à ouvrir avec <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> les Indes; ils
+s'établissent dans le golfe Persique et la mer Rouge. Vous vous
+brouillerez avec eux pour l'Égypte<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.» Notre vigilant ambassadeur
+avait eu soin de transmettre aussitôt à son gouvernement une
conversation qui trahissait si clairement l'espoir de notre mortel
-ennemi. Quelques semaines plus tard, complétant cet avertissement, M.
-de Barante faisait connaître le piége qu'allait nous tendre la
-politique russe. «Le gouvernement de Saint-Pétersbourg, écrivait-il,
-entrera avec complaisance dans tous les projets d'arrangement destinés
-à assurer l'état de paix... mais son influence s'exercera à diminuer
-et à anéantir la nôtre. Il cherchera à faire que tout se règle presque
-indépendamment de nous... Il a l'espérance de nous tenir dans un état
-d'isolement pacifique, de nous placer plus ou moins hors du cercle où
-pourraient se traiter les communs intérêts de l'Europe<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>.» C'était
-écrire, plus de quinze mois à l'avance, l'histoire du traité du 15
+ennemi. Quelques semaines plus tard, complétant cet avertissement, M.
+de Barante faisait connaître le piége qu'allait nous tendre la
+politique russe. «Le gouvernement de Saint-Pétersbourg, écrivait-il,
+entrera avec complaisance dans tous les projets d'arrangement destinés
+à assurer l'état de paix... mais son influence s'exercera à diminuer
+et à anéantir la nôtre. Il cherchera à faire que tout se règle presque
+indépendamment de nous... Il a l'espérance de nous tenir dans un état
+d'isolement pacifique, de nous placer plus ou moins hors du cercle où
+pourraient se traiter les communs intérêts de l'Europe<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>.» C'était
+écrire, plus de quinze mois à l'avance, l'histoire du traité du 15
juillet.</p>
-<p>Le gouvernement de Vienne était au moins aussi intéressé que celui de
-Londres à empêcher les Russes de dominer à Constantinople. M. de
-Metternich répétait volontiers «qu'il valait mieux, pour son pays,
+<p>Le gouvernement de Vienne était au moins aussi intéressé que celui de
+Londres à empêcher les Russes de dominer à Constantinople. M. de
+Metternich répétait volontiers «qu'il valait mieux, pour son pays,
courir les chances d'une guerre d'extermination que de laisser la
-Russie acquérir un seul village sur la rive droite du Danube<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>». En
+Russie acquérir un seul village sur la rive droite du Danube<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>». En
1828 et 1829, lors de la guerre entre le czar et le sultan, le cabinet
-autrichien avait proposé, sans succès il est vrai, à l'Angleterre et à
-la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait été
-sur le point de se jeter seul dans la lutte pour défendre le passage
-du Danube. Les échecs subis, au début de ces campagnes, par les armes
-russes, n'avaient excité nulle part plus d'allégresse qu'à Vienne.
-Après les événements de Juillet, M. de Metternich ne changea <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span>
+autrichien avait proposé, sans succès il est vrai, à l'Angleterre et à
+la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait été
+sur le point de se jeter seul dans la lutte pour défendre le passage
+du Danube. Les échecs subis, au début de ces campagnes, par les armes
+russes, n'avaient excité nulle part plus d'allégresse qu'à Vienne.
+Après les événements de Juillet, M. de Metternich ne changea <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span>
pas d'avis sur Constantinople; mais une crainte plus pressante, celle
-de la révolution française, effaça ou du moins domina dans son esprit
-toute autre préoccupation. La Russie devant former l'arrière-garde de
-la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut obligé de la ménager. De là
+de la révolution française, effaça ou du moins domina dans son esprit
+toute autre préoccupation. La Russie devant former l'arrière-garde de
+la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut obligé de la ménager. De là
ses efforts pour se persuader et pour persuader aux autres que la
-politique russe était absolument changée, et que le czar avait, sur
-l'Orient, les vues les plus modérées et les plus désintéressées<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.
-Quand on fut un peu éloigné de 1830, quand la monarchie de Juillet eut
-donné, au dedans, des gages de sa résistance conservatrice, et se fut,
-au dehors, rapprochée des puissances continentales, le chancelier
-sentit renaître sa préoccupation de l'ambition moscovite. Il écouta
-avec moins de méfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne
-manquait pas une occasion de lui démontrer l'intérêt de l'Autriche à
-s'allier avec la France et l'Angleterre pour défendre l'empire ottoman
-contre la Russie, et il laissa entrevoir qu'à un moment donné, il ne
-refuserait peut-être pas son concours<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Toutefois, ce n'était
-jamais dans la politique de M. de Metternich de précipiter les
-événements. Bien que voyant de loin les difficultés, il aimait mieux
+politique russe était absolument changée, et que le czar avait, sur
+l'Orient, les vues les plus modérées et les plus désintéressées<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.
+Quand on fut un peu éloigné de 1830, quand la monarchie de Juillet eut
+donné, au dedans, des gages de sa résistance conservatrice, et se fut,
+au dehors, rapprochée des puissances continentales, le chancelier
+sentit renaître sa préoccupation de l'ambition moscovite. Il écouta
+avec moins de méfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne
+manquait pas une occasion de lui démontrer l'intérêt de l'Autriche à
+s'allier avec la France et l'Angleterre pour défendre l'empire ottoman
+contre la Russie, et il laissa entrevoir qu'à un moment donné, il ne
+refuserait peut-être pas son concours<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Toutefois, ce n'était
+jamais dans la politique de M. de Metternich de précipiter les
+événements. Bien que voyant de loin les difficultés, il aimait mieux
les attendre qu'aller au-devant, et se fiait volontiers au temps pour
-les <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> écarter ou les atténuer; sa maxime favorite était «que
-l'art de guérir consistait à faire durer le malade plus que la
-maladie». Nul ne pouvait donc être surpris de le voir s'unir à ceux
-qui cherchaient à prolonger le plus possible le <i lang="la">statu quo</i> en Orient.
-Ce n'est pas que ce <i lang="la">statu quo</i> lui plût complétement. Sans avoir,
-contre Méhémet-Ali, la même animosité que l'Angleterre, il goûtait peu
-ce parvenu, dont l'origine et les prétentions lui paraissaient avoir
-quelque chose de révolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en
-1833, la France eût poussé à un arrangement direct entre le sultan et
-le pacha, au lieu de faire régler la question par l'entremise et sous
-la garantie de toutes les puissances. «Si l'on eût suivi ce dernier
-système, disait-il, le czar n'aurait pu faire de son côté le traité
-d'Unkiar-Skélessi.» Aussi le désir le plus vif du chancelier
-autrichien, celui qu'il ne manquait pas une occasion de témoigner dans
-ses conversations avec les ambassadeurs, était d'amener les puissances
-à une délibération commune sur tout ce qui regardait l'empire ottoman,
-et il laissait voir que, dans sa pensée, Vienne serait le siége
-indiqué d'une telle conférence.</p>
-
-<p>C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues différentes, toutes
-les puissances s'étaient rencontrées, depuis 1833, dans un même effort
-pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient réussi, tant bien
-que mal, pendant six années. Paix fragile, cependant, à la merci des
-coups de tête d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se
-lassa le premier d'obéir à la consigne européenne. Atteint du
+les <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> écarter ou les atténuer; sa maxime favorite était «que
+l'art de guérir consistait à faire durer le malade plus que la
+maladie». Nul ne pouvait donc être surpris de le voir s'unir à ceux
+qui cherchaient à prolonger le plus possible le <i lang="la">statu quo</i> en Orient.
+Ce n'est pas que ce <i lang="la">statu quo</i> lui plût complétement. Sans avoir,
+contre Méhémet-Ali, la même animosité que l'Angleterre, il goûtait peu
+ce parvenu, dont l'origine et les prétentions lui paraissaient avoir
+quelque chose de révolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en
+1833, la France eût poussé à un arrangement direct entre le sultan et
+le pacha, au lieu de faire régler la question par l'entremise et sous
+la garantie de toutes les puissances. «Si l'on eût suivi ce dernier
+système, disait-il, le czar n'aurait pu faire de son côté le traité
+d'Unkiar-Skélessi.» Aussi le désir le plus vif du chancelier
+autrichien, celui qu'il ne manquait pas une occasion de témoigner dans
+ses conversations avec les ambassadeurs, était d'amener les puissances
+à une délibération commune sur tout ce qui regardait l'empire ottoman,
+et il laissait voir que, dans sa pensée, Vienne serait le siége
+indiqué d'une telle conférence.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues différentes, toutes
+les puissances s'étaient rencontrées, depuis 1833, dans un même effort
+pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient réussi, tant bien
+que mal, pendant six années. Paix fragile, cependant, à la merci des
+coups de tête d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se
+lassa le premier d'obéir à la consigne européenne. Atteint du
<i lang="la">delirium tremens</i>, ne semblant presque plus qu'un cadavre, il se
-sentait mourir, mais n'en était que plus impatient d'assouvir sa
+sentait mourir, mais n'en était que plus impatient d'assouvir sa
haine. Au printemps de 1839, tout indiquait qu'il allait rompre la
-paix. Par son ordre, on avait levé, de gré ou de force, tout ce que
-l'on avait pu trouver de soldats, et une armée considérable se massait
-en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occupés par les
-Égyptiens. À ces démarches menaçantes, Méhémet-Ali répondit en
-renforçant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il
-était, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais,
+paix. Par son ordre, on avait levé, de gré ou de force, tout ce que
+l'on avait pu trouver de soldats, et une armée considérable se massait
+en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occupés par les
+Égyptiens. À ces démarches menaçantes, Méhémet-Ali répondit en
+renforçant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il
+était, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais,
plus habile que le sultan, il ordonna aux siens de se tenir <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span>
-sur la défensive. Ému de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de
+sur la défensive. Ému de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de
France tenta un dernier effort pour maintenir la paix: ce fut sans
-succès, d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le même sens,
+succès, d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le même sens,
comme l'y obligeaient les instructions de son gouvernement,
-encourageait sous main Mahmoud<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Celui-ci n'hésita donc pas à
-donner à ses généraux l'ordre d'ouvrir les hostilités. Le 21 avril
-1839, l'armée ottomane franchissait l'Euphrate.</p>
+encourageait sous main Mahmoud<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Celui-ci n'hésita donc pas à
+donner à ses généraux l'ordre d'ouvrir les hostilités. Le 21 avril
+1839, l'armée ottomane franchissait l'Euphrate.</p>
<h4>II</h4>
-<p>La nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs arriva à Paris quelques
-jours après la constitution du ministère du 12 mai<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. Jamais on
-n'eût eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique
-clairvoyant, et ayant assez d'autorité sur la Chambre pour que
-celle-ci lui laissât une complète liberté d'action. Or, dans le
-nouveau cabinet, le portefeuille des affaires étrangères était
-attribué au maréchal Soult. On cherchait bien à présenter ce choix
-comme une satisfaction aux susceptibilités patriotiques, tant
-échauffées par les débats de la coalition. Dans une déclaration lue le
-13 mai, lorsque le cabinet se présenta pour la première fois devant
-les Chambres, on faisait dire au maréchal: «Messieurs, en consacrant
-mon dévouement au <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> service du Roi, dans un nouveau département
-où les questions d'honneur national ont tant de prépondérance, je n'ai
+<p>La nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs arriva à Paris quelques
+jours après la constitution du ministère du 12 mai<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. Jamais on
+n'eût eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique
+clairvoyant, et ayant assez d'autorité sur la Chambre pour que
+celle-ci lui laissât une complète liberté d'action. Or, dans le
+nouveau cabinet, le portefeuille des affaires étrangères était
+attribué au maréchal Soult. On cherchait bien à présenter ce choix
+comme une satisfaction aux susceptibilités patriotiques, tant
+échauffées par les débats de la coalition. Dans une déclaration lue le
+13 mai, lorsque le cabinet se présenta pour la première fois devant
+les Chambres, on faisait dire au maréchal: «Messieurs, en consacrant
+mon dévouement au <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> service du Roi, dans un nouveau département
+où les questions d'honneur national ont tant de prépondérance, je n'ai
pas besoin de vous assurer que la France retrouvera toujours, dans les
-discussions de si chers intérêts, les sentiments du vieux soldat de
+discussions de si chers intérêts, les sentiments du vieux soldat de
l'Empire, qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et
-glorieuse.» Ce n'étaient guère là que des phrases de rhétorique, plus
-compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de portée sérieuse au
-dedans. La vérité est que le maréchal, de grande autorité dans les
+glorieuse.» Ce n'étaient guère là que des phrases de rhétorique, plus
+compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de portée sérieuse au
+dedans. La vérité est que le maréchal, de grande autorité dans les
choses militaires, connaissait mal les affaires diplomatiques, avait
peu d'aptitude pour les traiter, encore moins pour les exposer et les
-discuter à la tribune. Nul de ses collègues ne se trouvait, par son
-passé, en position de le suppléer. Restait, il est vrai, le Roi, et le
-sentiment général était que la composition du cabinet lui avait livré
-toute la politique extérieure<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. S'il en eût été franchement ainsi,
-les choses, à ne considérer que le point de vue diplomatique, n'en
-eussent pas plus mal marché. Seulement, comme nous aurons occasion de
-l'observer, Louis-Philippe avait trop à compter avec les
-susceptibilités alors si éveillées de la Chambre à l'endroit du
-pouvoir personnel, pour exercer à son aise la direction que le
-ministre lui eût volontiers abandonnée. Cette Chambre, bientôt, ne
-prétendra pas moins que la couronne suppléer à l'incompétence du
-maréchal. Le rôle que le ministre n'était pas en état de jouer se
-trouvera donc partagé et comme tiraillé entre deux ingérences
-contraires. Là sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes
-des erreurs commises dans la question d'Orient. Au début, toutefois,
-et alors que l'attention du public n'était pas encore éveillée,
-l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premières
-démarches de notre diplomatie furent arrêtées sous son inspiration
+discuter à la tribune. Nul de ses collègues ne se trouvait, par son
+passé, en position de le suppléer. Restait, il est vrai, le Roi, et le
+sentiment général était que la composition du cabinet lui avait livré
+toute la politique extérieure<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. S'il en eût été franchement ainsi,
+les choses, à ne considérer que le point de vue diplomatique, n'en
+eussent pas plus mal marché. Seulement, comme nous aurons occasion de
+l'observer, Louis-Philippe avait trop à compter avec les
+susceptibilités alors si éveillées de la Chambre à l'endroit du
+pouvoir personnel, pour exercer à son aise la direction que le
+ministre lui eût volontiers abandonnée. Cette Chambre, bientôt, ne
+prétendra pas moins que la couronne suppléer à l'incompétence du
+maréchal. Le rôle que le ministre n'était pas en état de jouer se
+trouvera donc partagé et comme tiraillé entre deux ingérences
+contraires. Là sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes
+des erreurs commises dans la question d'Orient. Au début, toutefois,
+et alors que l'attention du public n'était pas encore éveillée,
+l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premières
+démarches de notre diplomatie furent arrêtées sous son inspiration
manifeste<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p>
-<p>Tout d'abord, afin de prévenir, s'il en était temps encore, <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span>
+<p>Tout d'abord, afin de prévenir, s'il en était temps encore, <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span>
le choc des troupes en marche ou au moins d'en limiter les
-conséquences, le maréchal Soult fit partir deux de ses aides de camp,
+conséquences, le maréchal Soult fit partir deux de ses aides de camp,
l'un pour Constantinople, l'autre pour Alexandrie, avec mission de
-réclamer la suspension des hostilités et d'en porter l'ordre aux deux
-armées. En même temps, afin de marquer que la France entendait tenir
-sa place dans le drame qui commençait, on déposa à la Chambre, le 25
-mai, une demande de crédit de 10 millions à affecter au développement
-des armements maritimes. Ce n'étaient là que des mesures
-préliminaires. Il fallait, en outre, arrêter la direction qui serait
-donnée à notre politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement
-estima que l'intérêt premier, celui auquel tous les autres devaient
-être subordonnés, était d'empêcher que la Russie n'intervînt seule à
-Constantinople, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il estima
-également que la meilleure manière de sauvegarder cet intérêt était de
-faire de la question d'Orient une question européenne, en invitant
-toutes les grandes puissances à se concerter pour garantir ensemble
-l'indépendance de l'empire ottoman et résoudre les difficultés avec
+réclamer la suspension des hostilités et d'en porter l'ordre aux deux
+armées. En même temps, afin de marquer que la France entendait tenir
+sa place dans le drame qui commençait, on déposa à la Chambre, le 25
+mai, une demande de crédit de 10 millions à affecter au développement
+des armements maritimes. Ce n'étaient là que des mesures
+préliminaires. Il fallait, en outre, arrêter la direction qui serait
+donnée à notre politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement
+estima que l'intérêt premier, celui auquel tous les autres devaient
+être subordonnés, était d'empêcher que la Russie n'intervînt seule à
+Constantinople, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il estima
+également que la meilleure manière de sauvegarder cet intérêt était de
+faire de la question d'Orient une question européenne, en invitant
+toutes les grandes puissances à se concerter pour garantir ensemble
+l'indépendance de l'empire ottoman et résoudre les difficultés avec
lesquelles cet empire se trouvait aux prises. Si la Russie entrait
-dans ce concert, elle renoncerait d'elle-même à son protectorat
-exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isolée en face
-de l'Europe. Les résultats à attendre de cette politique dépassaient
-même de beaucoup la question particulière de Constantinople, si
-importante qu'elle fût en elle-même. Il ne s'agissait, en effet, de
-rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances à
-l'espèce de Sainte-Alliance qui s'était essayée tant de fois à
-renaître depuis 1830; d'effacer les dernières traces de l'état de
-suspicion où la révolution de Juillet avait placé la France; de faire
-rentrer celle-ci dans le concert européen, non par grâce et à la
-dernière place, mais avec un rôle ouvertement initiateur; de rouvrir
-enfin une ère de libres combinaisons internationales où nous <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span>
-aurions le choix de nos amis et, par cela même, la possibilité de
-faire payer notre amitié. Et, pour ajouter à ces avantages de haute
+dans ce concert, elle renoncerait d'elle-même à son protectorat
+exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isolée en face
+de l'Europe. Les résultats à attendre de cette politique dépassaient
+même de beaucoup la question particulière de Constantinople, si
+importante qu'elle fût en elle-même. Il ne s'agissait, en effet, de
+rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances à
+l'espèce de Sainte-Alliance qui s'était essayée tant de fois à
+renaître depuis 1830; d'effacer les dernières traces de l'état de
+suspicion où la révolution de Juillet avait placé la France; de faire
+rentrer celle-ci dans le concert européen, non par grâce et à la
+dernière place, mais avec un rôle ouvertement initiateur; de rouvrir
+enfin une ère de libres combinaisons internationales où nous <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span>
+aurions le choix de nos amis et, par cela même, la possibilité de
+faire payer notre amitié. Et, pour ajouter à ces avantages de haute
politique la saveur d'une sorte de vengeance, le gouvernement qui
-allait se trouver acculé entre l'isolement et la capitulation, était
-précisément ce gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le
+allait se trouver acculé entre l'isolement et la capitulation, était
+précisément ce gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le
plus implacable ennemi de la monarchie de Juillet; nous nous
-disposions à retourner contre lui la coalition qu'il avait cherché à
+disposions à retourner contre lui la coalition qu'il avait cherché à
former contre nous.</p>
-<p>Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacité, n'ait eu la
-vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient été la raison
-déterminante de la direction donnée à la politique de la France.
-S'était-il aussi bien rendu compte d'une autre conséquence de cette
-politique? Du moment où nous demandions à l'Europe de s'emparer de la
-question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le règlement des
+<p>Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacité, n'ait eu la
+vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient été la raison
+déterminante de la direction donnée à la politique de la France.
+S'était-il aussi bien rendu compte d'une autre conséquence de cette
+politique? Du moment où nous demandions à l'Europe de s'emparer de la
+question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le règlement des
rapports entre le sultan et son vassal. Or il ne fallait pas
-s'attendre que ce dernier rencontrât, chez toutes les puissances, la
+s'attendre que ce dernier rencontrât, chez toutes les puissances, la
faveur que nous lui portions; on ne devait pas ignorer quelles
-étaient, à son égard, la froideur de l'Autriche et l'animosité de
-l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en péril
-l'existence politique du pacha. Nous étions assurés d'obtenir pour lui
-l'hérédité en Égypte,&mdash;ce qui était l'essentiel,&mdash;et même une part
-plus ou moins considérable de la Syrie. Mais quelle serait l'étendue
-de cette dernière concession? C'était sur ce point que nous pouvions
-avoir à compter avec les résistances des autres puissances. Le
-gouvernement français y avait-il songé? Entendait-il s'engager à fond
-pour triompher de ces résistances, ou bien, tout en se disposant à
+étaient, à son égard, la froideur de l'Autriche et l'animosité de
+l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en péril
+l'existence politique du pacha. Nous étions assurés d'obtenir pour lui
+l'hérédité en Égypte,&mdash;ce qui était l'essentiel,&mdash;et même une part
+plus ou moins considérable de la Syrie. Mais quelle serait l'étendue
+de cette dernière concession? C'était sur ce point que nous pouvions
+avoir à compter avec les résistances des autres puissances. Le
+gouvernement français y avait-il songé? Entendait-il s'engager à fond
+pour triompher de ces résistances, ou bien, tout en se disposant à
plaider la cause du pacha, avait-il pris d'avance son parti de ne pas
-tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser à
-soi-même et auxquelles il importait de répondre nettement, car de
-cette réponse dépendait la politique à suivre.</p>
+tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser à
+soi-même et auxquelles il importait de répondre nettement, car de
+cette réponse dépendait la politique à suivre.</p>
-<p>De deux choses l'une.&mdash;Estimait-on que l'honneur et l'intérêt de la
-France lui imposaient de soutenir quand même toutes les prétentions de
-Méhémet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mêmes le
+<p>De deux choses l'une.&mdash;Estimait-on que l'honneur et l'intérêt de la
+France lui imposaient de soutenir quand même toutes les prétentions de
+Méhémet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mêmes le
tribunal qui devait nous donner tort; au lieu de provoquer la
-délibération commune des puissances, notre jeu <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> était plutôt de
-les désunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions
-lui proposer de faire part à deux, autant, du moins, que le
-permettaient les préventions du czar. C'était la politique que prônait
-le parti légitimiste<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, et il semblait parfois que lord Palmerston
-craignît de nous la voir suivre<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>.&mdash;Estimait-on, au contraire,
-qu'agrandir un peu plus le domaine asiatique de Méhémet-Ali n'était
-point, pour la France, un avantage comparable à celui qu'elle
-trouverait à écarter la Russie de Constantinople, à détruire ce qui
-restait de la Sainte-Alliance et à rentrer avec éclat dans la
-politique européenne? Alors il fallait prendre envers soi-même la
-résolution de laisser toujours à son rang secondaire la question de
-Syrie, et de ne pas mettre, pour elle, en péril le concert des
-puissances contre la Russie. À l'appui d'une telle conduite, on
-pouvait invoquer un précédent: lors de la constitution du royaume de
-Grèce, le gouvernement de la Restauration eût désiré faire attribuer
-au nouveau royaume la Thessalie et Candie; il y avait renoncé devant
-la résistance des autres puissances, et s'était tenu pour satisfait
-d'avoir obtenu le principal. Il y avait là deux politiques distinctes,
-opposées, l'une que l'on eût pu appeler égyptienne, l'autre
-européenne. On était libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde
-était, à notre avis, la plus honnête, la plus profitable, la plus
-facile, la moins dangereuse; elle était même la seule praticable,
-étant données les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout
-cas, il fallait choisir entre les deux. Viser à cumuler les avantages
-de l'une et de l'autre, c'était risquer de n'en obtenir aucun.
-Prétendre faire échec, en même temps, à la Russie en Turquie et à
-l'Angleterre en Égypte, c'était s'exposer à ce que ces deux puissances
+délibération commune des puissances, notre jeu <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> était plutôt de
+les désunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions
+lui proposer de faire part à deux, autant, du moins, que le
+permettaient les préventions du czar. C'était la politique que prônait
+le parti légitimiste<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, et il semblait parfois que lord Palmerston
+craignît de nous la voir suivre<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>.&mdash;Estimait-on, au contraire,
+qu'agrandir un peu plus le domaine asiatique de Méhémet-Ali n'était
+point, pour la France, un avantage comparable à celui qu'elle
+trouverait à écarter la Russie de Constantinople, à détruire ce qui
+restait de la Sainte-Alliance et à rentrer avec éclat dans la
+politique européenne? Alors il fallait prendre envers soi-même la
+résolution de laisser toujours à son rang secondaire la question de
+Syrie, et de ne pas mettre, pour elle, en péril le concert des
+puissances contre la Russie. À l'appui d'une telle conduite, on
+pouvait invoquer un précédent: lors de la constitution du royaume de
+Grèce, le gouvernement de la Restauration eût désiré faire attribuer
+au nouveau royaume la Thessalie et Candie; il y avait renoncé devant
+la résistance des autres puissances, et s'était tenu pour satisfait
+d'avoir obtenu le principal. Il y avait là deux politiques distinctes,
+opposées, l'une que l'on eût pu appeler égyptienne, l'autre
+européenne. On était libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde
+était, à notre avis, la plus honnête, la plus profitable, la plus
+facile, la moins dangereuse; elle était même la seule praticable,
+étant données les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout
+cas, il fallait choisir entre les deux. Viser à cumuler les avantages
+de l'une et de l'autre, c'était risquer de n'en obtenir aucun.
+Prétendre faire échec, en même temps, à la Russie en Turquie et à
+l'Angleterre en Égypte, c'était s'exposer à ce que ces deux puissances
s'unissent contre nous.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> En mai 1839, au moment où il fut surpris par l'entrée en
-campagne des Turcs, le gouvernement français ne pouvait pas se rendre
-compte, avec autant de précision que nous le faisons après coup, de
-l'alternative en face de laquelle il se trouvait placé et du choix
-qu'il avait à faire. La vérité est qu'à cette heure, il était à peu
-près exclusivement préoccupé du péril, qui lui paraissait imminent, de
-l'intervention de la Russie à Constantinople. Il ne songeait qu'à y
-parer et à saisir cette occasion de faire acte de politique
-européenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la
-question égyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et
-jusqu'à quel point il devrait y tenir tête ou y céder. Dans son
-application à former le concert européen, il n'avait pas renoncé au
-reste, mais il l'avait momentanément perdu de vue. D'ailleurs, il
-s'était fait, comme presque tout le monde alors, une telle idée de la
-puissance du pacha, de l'impossibilité où l'on serait de le réduire
-par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilité
-pour obliger les puissances à en passer, bon gré mal gré, par toutes
+<p><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> En mai 1839, au moment où il fut surpris par l'entrée en
+campagne des Turcs, le gouvernement français ne pouvait pas se rendre
+compte, avec autant de précision que nous le faisons après coup, de
+l'alternative en face de laquelle il se trouvait placé et du choix
+qu'il avait à faire. La vérité est qu'à cette heure, il était à peu
+près exclusivement préoccupé du péril, qui lui paraissait imminent, de
+l'intervention de la Russie à Constantinople. Il ne songeait qu'à y
+parer et à saisir cette occasion de faire acte de politique
+européenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la
+question égyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et
+jusqu'à quel point il devrait y tenir tête ou y céder. Dans son
+application à former le concert européen, il n'avait pas renoncé au
+reste, mais il l'avait momentanément perdu de vue. D'ailleurs, il
+s'était fait, comme presque tout le monde alors, une telle idée de la
+puissance du pacha, de l'impossibilité où l'on serait de le réduire
+par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilité
+pour obliger les puissances à en passer, bon gré mal gré, par toutes
les exigences de son client.</p>
-<p>Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien
+<p>Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien
faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la
-voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités
-recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en
-rapport avec notre chargé d'affaires<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>, et avait témoigné un vif
-désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout,
-soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de
-réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les
-limites d'une action commune<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>». On se mit d'accord sur la force
-respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant
-et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les
-hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y
-aurait à faire si <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> les Russes, appelés par la Porte, arrivaient
-tout à coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha.
-Après quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres
-alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le
+voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités
+recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en
+rapport avec notre chargé d'affaires<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>, et avait témoigné un vif
+désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout,
+soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de
+réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les
+limites d'une action commune<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>». On se mit d'accord sur la force
+respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant
+et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les
+hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y
+aurait à faire si <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> les Russes, appelés par la Porte, arrivaient
+tout à coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha.
+Après quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres
+alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le
sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le
-refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait
-qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé
-contre la Russie<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en
-ces dispositions. «<i lang="en">Soult is a jewell</i><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>», écrivait-il à son
-ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans
-des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du
-<i lang="en">Foreign Office</i> ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés.
-«Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de
-France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre
-gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre
-les membres d'un même cabinet<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>.» De son côté, le maréchal se
-déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le
-gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire
-d'accord, à Londres et à Paris<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>». Seulement, lord Palmerston se
-montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire
+refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait
+qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé
+contre la Russie<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en
+ces dispositions. «<i lang="en">Soult is a jewell</i><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>», écrivait-il à son
+ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans
+des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du
+<i lang="en">Foreign Office</i> ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés.
+«Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de
+France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre
+gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre
+les membres d'un même cabinet<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>.» De son côté, le maréchal se
+déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le
+gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire
+d'accord, à Londres et à Paris<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>». Seulement, lord Palmerston se
+montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire
appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir
-qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de
-la France<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir
-contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque
-malgré lui, la formation<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>.</p>
-
-<p>À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span>
-fort. C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt
-informé des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich
-s'était mis en rapport avec les ambassadeurs de France et
-d'Angleterre. Il proposait de «terminer le différend du sultan et du
-pacha au moyen d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti
-par elles et qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal
-d'intervention dans les affaires de l'empire ottoman». Comme base de
-cet arrangement, il indiquait le maintien des avantages viagers déjà
-concédés, en 1833, à Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte
-assurée à son fils Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une
-importance secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait
-<em>turco-égyptienne</em>, et acceptait d'avance ce que la France et
-l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il
-ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question
-<em>européenne</em> proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention
+qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de
+la France<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir
+contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque
+malgré lui, la formation<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>.</p>
+
+<p>À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span>
+fort. C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt
+informé des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich
+s'était mis en rapport avec les ambassadeurs de France et
+d'Angleterre. Il proposait de «terminer le différend du sultan et du
+pacha au moyen d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti
+par elles et qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal
+d'intervention dans les affaires de l'empire ottoman». Comme base de
+cet arrangement, il indiquait le maintien des avantages viagers déjà
+concédés, en 1833, à Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte
+assurée à son fils Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une
+importance secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait
+<em>turco-égyptienne</em>, et acceptait d'avance ce que la France et
+l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il
+ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question
+<em>européenne</em> proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention
collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs,
-au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout
+au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout
de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances
-maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une
-frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des
-objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se
+maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une
+frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des
+objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se
flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des
-dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point
-auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence
-se réunît à Vienne<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>. Le gouvernement français ne pouvait que faire
-bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par
-l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>. Par contre, il
-demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux
-puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à
-Constantinople<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> Une telle démarche effarouchait bien un
-peu la timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement,
-presque de «courtisanerie» envers le czar<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>; il redoutait de
-manifester aux autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et
-d'aussi bonne heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans
-refuser ce qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps.
-À l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il,
-un procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre
-sa réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger
-pour nous mettre tous les cinq ensemble<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>.» Si l'on tient compte de
-la politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà
-beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet
-de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme
-très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et
+dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point
+auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence
+se réunît à Vienne<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>. Le gouvernement français ne pouvait que faire
+bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par
+l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>. Par contre, il
+demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux
+puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à
+Constantinople<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> Une telle démarche effarouchait bien un
+peu la timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement,
+presque de «courtisanerie» envers le czar<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>; il redoutait de
+manifester aux autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et
+d'aussi bonne heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans
+refuser ce qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps.
+À l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il,
+un procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre
+sa réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger
+pour nous mettre tous les cinq ensemble<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>.» Si l'on tient compte de
+la politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà
+beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet
+de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme
+très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et
l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui
donnassent une impulsion vigoureuse<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.</p>
-<p>À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la
-Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une
-question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui
-n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui
-avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères,
-répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen
-d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière
-«il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à
-nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une
-entente générale pour le règlement des affaires d'Orient<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et
-éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort
-embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg
+<p>À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la
+Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une
+question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui
+n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui
+avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères,
+répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen
+d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière
+«il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à
+nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une
+entente générale pour le règlement des affaires d'Orient<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et
+éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort
+embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg
et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas
-plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»;
-loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale»,
-il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le
-Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de
-consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de
-l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune»,
-et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive
-qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à
-reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il
-regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen
-d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe,
-demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de
-l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne
+plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»;
+loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale»,
+il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le
+Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de
+consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de
+l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune»,
+et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive
+qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à
+reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il
+regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen
+d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe,
+demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de
+l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne
pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets
-se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la
-conférence projetée à Vienne<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>.</p>
-
-<p>Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se
-félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux
-d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,&mdash;c'étaient les expressions
-mêmes du maréchal Soult,&mdash;d'avoir retourné contre elle la coalition,
-et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel
-il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. Et cependant,
-à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible
-de sa politique: <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> c'était la question égyptienne. Dès leurs
-premières communications, les deux cabinets de Londres et de Paris
-avaient exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant
-très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte
-héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque
-toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures
-coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par
+se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la
+conférence projetée à Vienne<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>.</p>
+
+<p>Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se
+félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux
+d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,&mdash;c'étaient les expressions
+mêmes du maréchal Soult,&mdash;d'avoir retourné contre elle la coalition,
+et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel
+il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. Et cependant,
+à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible
+de sa politique: <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> c'était la question égyptienne. Dès leurs
+premières communications, les deux cabinets de Londres et de Paris
+avaient exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant
+très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte
+héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque
+toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures
+coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par
conseils bienveillants<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Sans doute les deux gouvernements, alors
-principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un
+principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un
et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le
-considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans
-l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à
-l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au
+considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans
+l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à
+l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au
milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer
-de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur
-de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>»; on
+de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur
+de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>»; on
pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour
-chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un
-obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette
-intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères,
+chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un
+obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette
+intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères,
de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des
-arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces
-contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres
+arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces
+contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres
puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment
-toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité
-inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et
-de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent
-parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je
-crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un
-grand malheur; jamais leur union <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> n'a été plus nécessaire<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.»
-Fait grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater
-entre ses adversaires; elle en était d'ailleurs informée par
-l'Angleterre elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston,
-dont l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il
-avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire
-agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire
-restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à
-Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, au risque, comme le
-lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à
-entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. Le
-czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question
-égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha,
-nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au
-contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la
+toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité
+inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et
+de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent
+parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je
+crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un
+grand malheur; jamais leur union <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> n'a été plus nécessaire<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.»
+Fait grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater
+entre ses adversaires; elle en était d'ailleurs informée par
+l'Angleterre elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston,
+dont l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il
+avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire
+agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire
+restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à
+Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, au risque, comme le
+lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à
+entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. Le
+czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question
+égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha,
+nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au
+contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la
coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en
-appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de
-la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout
-à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins
-mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication
-de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler,
-reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des
-autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui
-vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir
-à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le
-piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est
-sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses
-gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de
-Barante écrivait de <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il
-ne faut pas douter que le gouvernement du czar ne promette à
-l'Angleterre quelques avantages pour la décider à mettre tous ses
-intérêts à part des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de
-Sainte-Aulaire signalait de Vienne «la man&oelig;uvre de la Russie, qui
-s'efforçait, par tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile
-allié<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>.»</p>
+appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de
+la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout
+à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins
+mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication
+de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler,
+reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des
+autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui
+vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir
+à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le
+piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est
+sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses
+gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de
+Barante écrivait de <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il
+ne faut pas douter que le gouvernement du czar ne promette à
+l'Angleterre quelques avantages pour la décider à mettre tous ses
+intérêts à part des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de
+Sainte-Aulaire signalait de Vienne «la man&oelig;uvre de la Russie, qui
+s'efforçait, par tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile
+allié<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>.»</p>
<h4>III</h4>
-<p>Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état
+<p>Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état
de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se
-demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien,
-concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait
-alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La
-France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont
-elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès
-le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute
-moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il
+demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien,
+concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait
+alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La
+France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont
+elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès
+le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute
+moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il
n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les
-difficultés du dehors.</p>
-
-<p>À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le
-ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude
-d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu
-d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de
-l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à
-l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle
-du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la
+difficultés du dehors.</p>
+
+<p>À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le
+ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude
+d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu
+d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de
+l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à
+l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle
+du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la
couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le <cite>Journal
-des Débats</cite> et la <cite>Presse</cite>, elles ne pardonnaient pas au cabinet
-d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé;
-pour ne pas paraître chercher une <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> nouvelle crise, elles
-évitaient de faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur
-ressentiment, ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère,
-disait le <cite>Journal des Débats</cite>, c'est notre devoir; nous examinerons
-ses actes avec une attention sévère.» Peut-être cette sévérité
-était-elle augmentée par la résolution que le cabinet avait prise, un
-peu naïvement, de supprimer toutes les subventions aux journaux.</p>
-
-<p>Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou
-leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de
-conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le
-danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public,
-sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un
-accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins
-une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à
-lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur
-passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de
-cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui
-eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait,
-pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs,
-étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner,
-trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop
-impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de
+des Débats</cite> et la <cite>Presse</cite>, elles ne pardonnaient pas au cabinet
+d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé;
+pour ne pas paraître chercher une <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> nouvelle crise, elles
+évitaient de faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur
+ressentiment, ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère,
+disait le <cite>Journal des Débats</cite>, c'est notre devoir; nous examinerons
+ses actes avec une attention sévère.» Peut-être cette sévérité
+était-elle augmentée par la résolution que le cabinet avait prise, un
+peu naïvement, de supprimer toutes les subventions aux journaux.</p>
+
+<p>Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou
+leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de
+conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le
+danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public,
+sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un
+accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins
+une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à
+lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur
+passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de
+cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui
+eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait,
+pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs,
+étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner,
+trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop
+impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de
nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet
n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne
-décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir
-guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat.</p>
-
-<p>M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte
-d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât
-les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de
-M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment
-«parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis
+décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir
+guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat.</p>
+
+<p>M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte
+d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât
+les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de
+M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment
+«parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis
un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de
-regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs.
-Louis-Philippe, chez <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> lequel une expérience quelque peu
-sceptique et dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs
-ressentiments, semblait devoir se prêter sans difficulté à ce
-rapprochement: déjà il témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré
-d'avoir aidé à la formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient
-moins prompts à pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des
-doctrinaires; celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette
-rigueur, et qu'en attendant il devait se tenir à l'écart, ne
-manifester aucune humeur d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y
-revenir, aucune hésitation à servir gratuitement la cause
+regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs.
+Louis-Philippe, chez <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> lequel une expérience quelque peu
+sceptique et dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs
+ressentiments, semblait devoir se prêter sans difficulté à ce
+rapprochement: déjà il témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré
+d'avoir aidé à la formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient
+moins prompts à pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des
+doctrinaires; celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette
+rigueur, et qu'en attendant il devait se tenir à l'écart, ne
+manifester aucune humeur d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y
+revenir, aucune hésitation à servir gratuitement la cause
conservatrice<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>. Il accepta virilement les conditions de cette sorte
-de pénitence: peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté
-nécessaire, mais aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme
-révèle alors, dans ce noble esprit, une tristesse intime, un regret
-poignant de la faute commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en
-faire confidence au public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses
-amis n'étaient pas sans entrevoir parfois quelque chose de cette
+de pénitence: peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté
+nécessaire, mais aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme
+révèle alors, dans ce noble esprit, une tristesse intime, un regret
+poignant de la faute commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en
+faire confidence au public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses
+amis n'étaient pas sans entrevoir parfois quelque chose de cette
souffrance<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>. Il trouva, du reste, un moyen d'occuper et
-d'intéresser la retraite momentanée à laquelle il était condamné. Sur
-la demande des éditeurs américains de la correspondance de Washington,
-il entreprit une étude sur le fondateur de la république des
-États-Unis. Les jouissances de l'historien le distrayaient et le
-consolaient des déboires du politique. Heureux ceux qui, en se livrant
-aux hasards, trop souvent trompeurs, de la vie publique, ont gardé le
+d'intéresser la retraite momentanée à laquelle il était condamné. Sur
+la demande des éditeurs américains de la correspondance de Washington,
+il entreprit une étude sur le fondateur de la république des
+États-Unis. Les jouissances de l'historien le distrayaient et le
+consolaient des déboires du politique. Heureux ceux qui, en se livrant
+aux hasards, trop souvent trompeurs, de la vie publique, ont gardé le
culte des lettres! Celles-ci, du moins, ne les trompent pas.</p>
-<p>Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la
-victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la
-situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les
-doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices,
-rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la
-veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature
-<span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait
-manqué le pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et
-abouti à un ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres
-amis, sans lui, malgré lui, presque contre lui. À cette déception
+<p>Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la
+victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la
+situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les
+doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices,
+rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la
+veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature
+<span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait
+manqué le pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et
+abouti à un ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres
+amis, sans lui, malgré lui, presque contre lui. À cette déception
cruelle, s'ajouta une mortification qui ne lui fut pas moins sensible.
-La Chambre devait nommer un président en remplacement de M. Passy,
-devenu ministre. Les gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le
-centre et les dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces
-derniers, M. Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu
-près la répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la
-nomination de M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M.
+La Chambre devait nommer un président en remplacement de M. Passy,
+devenu ministre. Les gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le
+centre et les dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces
+derniers, M. Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu
+près la répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la
+nomination de M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M.
Sauzet l'emporta par 213 voix contre 206<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>. Les doctrinaires,
-heureux de voir ainsi rétablir la vieille majorité conservatrice et
-d'y avoir repris leur place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et,
-pour compromettre le ministère, lui attribuèrent dans le succès plus
-de part peut-être qu'il n'en avait eu<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>; ils le louèrent d'avoir
-débuté, non par une concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril,
+heureux de voir ainsi rétablir la vieille majorité conservatrice et
+d'y avoir repris leur place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et,
+pour compromettre le ministère, lui attribuèrent dans le succès plus
+de part peut-être qu'il n'en avait eu<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>; ils le louèrent d'avoir
+débuté, non par une concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril,
mais en luttant contre elle et en ralliant l'ancien parti de la
-résistance; ce qui faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins
-satisfait, pour son compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le
-ministère du 15 avril était un cabinet de centre droit fait contre M.
-Guizot; le ministère du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait
-contre M. Thiers<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>.»</p>
-
-<p>M. Sauzet devait occuper jusqu'à la chute de la monarchie le fauteuil
-présidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait
-trente-neuf ans. Sa fortune politique avait été assez rapide. En 1830,
-son nom n'était guère connu hors de Lyon, quand un éloquent et
-pathétique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procès
-des ministres de Charles X, le rendit tout à coup célèbre. On lui
-supposait alors des attaches ou au moins des sympathies légitimistes,
-et quand, nommé <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> député en 1834, il se présenta aux Tuileries,
-les amis de la monarchie de Juillet se réjouirent de cette démarche
-comme d'une conversion. On le vit aussitôt prendre rang parmi les
-orateurs distingués de la Chambre, sans retrouver cependant l'étonnant
-succès de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'élocution
-facile et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mémoire
-et de présence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'&oelig;il
-clair et doux, le front développé. C'était ce qu'on appelle une belle
-parole, trop pompeuse dans les morceaux à effet, mais élégante et
+résistance; ce qui faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins
+satisfait, pour son compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le
+ministère du 15 avril était un cabinet de centre droit fait contre M.
+Guizot; le ministère du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait
+contre M. Thiers<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>.»</p>
+
+<p>M. Sauzet devait occuper jusqu'à la chute de la monarchie le fauteuil
+présidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait
+trente-neuf ans. Sa fortune politique avait été assez rapide. En 1830,
+son nom n'était guère connu hors de Lyon, quand un éloquent et
+pathétique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procès
+des ministres de Charles X, le rendit tout à coup célèbre. On lui
+supposait alors des attaches ou au moins des sympathies légitimistes,
+et quand, nommé <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> député en 1834, il se présenta aux Tuileries,
+les amis de la monarchie de Juillet se réjouirent de cette démarche
+comme d'une conversion. On le vit aussitôt prendre rang parmi les
+orateurs distingués de la Chambre, sans retrouver cependant l'étonnant
+succès de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'élocution
+facile et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mémoire
+et de présence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'&oelig;il
+clair et doux, le front développé. C'était ce qu'on appelle une belle
+parole, trop pompeuse dans les morceaux à effet, mais élégante et
claire dans les questions d'affaires. Il rappelait parfois M. de
-Martignac, avec moins de grâce séductrice, mais avec plus d'abondance
-et de couleur. Son renom était surtout celui d'un rapporteur émérite,
-apte à exposer disertement les questions les plus ardues, à soutenir
-sans fatigue et à résumer avec limpidité les débats les plus
-compliqués. Esprit ouvert, sans beaucoup de fixité, quoique honnête et
-droit, plus souple qu'énergique, n'ayant pas toujours une grande
-originalité, mais sachant comprendre et s'approprier les idées des
-autres, naturellement modéré, bienveillant et désirant être payé de
-retour, on lui eût presque reproché de manquer d'angles, et il
+Martignac, avec moins de grâce séductrice, mais avec plus d'abondance
+et de couleur. Son renom était surtout celui d'un rapporteur émérite,
+apte à exposer disertement les questions les plus ardues, à soutenir
+sans fatigue et à résumer avec limpidité les débats les plus
+compliqués. Esprit ouvert, sans beaucoup de fixité, quoique honnête et
+droit, plus souple qu'énergique, n'ayant pas toujours une grande
+originalité, mais sachant comprendre et s'approprier les idées des
+autres, naturellement modéré, bienveillant et désirant être payé de
+retour, on lui eût presque reproché de manquer d'angles, et il
laissait ainsi parfois l'impression d'une certaine mollesse dans la
-forme comme dans le fond. Son attitude parlementaire avait été d'abord
-assez flottante: orateur et candidat ministériel du tiers parti, et
-cependant rapporteur de la loi de septembre sur la presse; collègue de
-M. Thiers dans le ministère du 22 février, son lieutenant dans
-l'opposition, et, peu après, son concurrent heureux à la présidence de
-la Chambre. Une fois arrivé au fauteuil, il se fixa du côté de la
-majorité conservatrice qui l'y avait porté. La dignité morale de sa
-vie, l'affabilité de son caractère, ce je ne sais quoi qui était le
-contraire d'un esprit entier et absolu, sa facilité de parole, ses
-dons de mémoire, de clarté et d'assimilation, convenaient à ses
-nouvelles fonctions dans les temps tranquilles. Mais ces qualités
-suffiraient-elles à l'heure des grandes crises?</p>
-
-<p>Être battu par M. Sauzet parut fort dur à M. Thiers, et son animosité
-contre le cabinet s'en trouva encore accrue. «Si l'on <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> a pu
-croire un moment, écrivait un témoin, que M. Thiers garderait d'abord
-une attitude expectante, cette illusion s'est bientôt évanouie. Rien
-n'égale, à ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de
-son déplorable entourage<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>.» Il agissait surtout au moyen de la
-presse, dont l'importance s'était accrue par la désorganisation même
-des partis parlementaires. Nul n'était aussi habile que M. Thiers à
+forme comme dans le fond. Son attitude parlementaire avait été d'abord
+assez flottante: orateur et candidat ministériel du tiers parti, et
+cependant rapporteur de la loi de septembre sur la presse; collègue de
+M. Thiers dans le ministère du 22 février, son lieutenant dans
+l'opposition, et, peu après, son concurrent heureux à la présidence de
+la Chambre. Une fois arrivé au fauteuil, il se fixa du côté de la
+majorité conservatrice qui l'y avait porté. La dignité morale de sa
+vie, l'affabilité de son caractère, ce je ne sais quoi qui était le
+contraire d'un esprit entier et absolu, sa facilité de parole, ses
+dons de mémoire, de clarté et d'assimilation, convenaient à ses
+nouvelles fonctions dans les temps tranquilles. Mais ces qualités
+suffiraient-elles à l'heure des grandes crises?</p>
+
+<p>Être battu par M. Sauzet parut fort dur à M. Thiers, et son animosité
+contre le cabinet s'en trouva encore accrue. «Si l'on <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> a pu
+croire un moment, écrivait un témoin, que M. Thiers garderait d'abord
+une attitude expectante, cette illusion s'est bientôt évanouie. Rien
+n'égale, à ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de
+son déplorable entourage<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>.» Il agissait surtout au moyen de la
+presse, dont l'importance s'était accrue par la désorganisation même
+des partis parlementaires. Nul n'était aussi habile que M. Thiers à
manier cette arme redoutable. Il savait attirer et retenir dans sa
-clientèle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les
-excitait, et, en laissant à chacun son caractère propre, savait les
-faire servir tous à l'exécution d'un même dessein, sorte de symphonie
-exécutée avec des instruments de tonalités fort différentes.
-Nombreuses étaient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois
-même la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles
-assaillaient le ministère! Avec quel mépris elles dénonçaient son
-insuffisance! C'était surtout aux ministres venus du centre gauche,
-particulièrement à M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi
-leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines après la formation
-du cabinet, le <cite>Constitutionnel</cite> publiait un article où chacun devina
-aussitôt la plume de l'ancien rédacteur du <cite>National</cite>, et qui rejetait
-sur le Roi lui-même tout le mal de la situation<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. Du reste, la
-presse opposante <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> semblait tenir à bien établir que M. Thiers
-était mal vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il
-représentait le principe de l'indépendance ministérielle: on eût dit
+clientèle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les
+excitait, et, en laissant à chacun son caractère propre, savait les
+faire servir tous à l'exécution d'un même dessein, sorte de symphonie
+exécutée avec des instruments de tonalités fort différentes.
+Nombreuses étaient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois
+même la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles
+assaillaient le ministère! Avec quel mépris elles dénonçaient son
+insuffisance! C'était surtout aux ministres venus du centre gauche,
+particulièrement à M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi
+leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines après la formation
+du cabinet, le <cite>Constitutionnel</cite> publiait un article où chacun devina
+aussitôt la plume de l'ancien rédacteur du <cite>National</cite>, et qui rejetait
+sur le Roi lui-même tout le mal de la situation<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. Du reste, la
+presse opposante <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> semblait tenir à bien établir que M. Thiers
+était mal vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il
+représentait le principe de l'indépendance ministérielle: on eût dit
que ses partisans pensaient le grandir par cette sorte d'antagonisme
direct avec la couronne<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.</p>
<p>Mais si M. Thiers entretenait et avivait la bataille dans la presse,
-il ne réussissait pas à la transporter dans la Chambre. Les partis
-parlementaires, disloqués, fatigués, dégoûtés, étaient hors d'état de
-répondre à l'appel de sa passion. Pendant qu'à la suite de M. Passy,
+il ne réussissait pas à la transporter dans la Chambre. Les partis
+parlementaires, disloqués, fatigués, dégoûtés, étaient hors d'état de
+répondre à l'appel de sa passion. Pendant qu'à la suite de M. Passy,
de M. Dufaure et de M. Sauzet, une partie du centre gauche
l'abandonnait, M. Odilon Barrot refusait de recevoir plus longtemps
-son mot d'ordre. «Tout se gâte chez nous, écrivait M. Léon Faucher,
-alors rédacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont détruits
-et confondus à la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conservé de
+son mot d'ordre. «Tout se gâte chez nous, écrivait M. Léon Faucher,
+alors rédacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont détruits
+et confondus à la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conservé de
la force et de la tenue. Nous sommes entre Barrot, qui faiblit, et M.
-Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-là. Le
-ministère durera jusqu'à la session prochaine.» Devant cette
-impossibilité de rien entreprendre de sérieux, M. Thiers en vint
-aussi, quoique avec moins de sérénité que M. Guizot, à chercher la
-distraction des travaux littéraires; il commençait alors son <cite>Histoire
-du Consulat</cite>; bientôt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus
-<span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> d'autre préoccupation que d'achever son premier volume. Ne
-racontait-on même pas, à la fin de juin, qu'il était allé voir le Roi
-avant de se rendre à Cauterets, et qu'un rapprochement s'en était
+Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-là. Le
+ministère durera jusqu'à la session prochaine.» Devant cette
+impossibilité de rien entreprendre de sérieux, M. Thiers en vint
+aussi, quoique avec moins de sérénité que M. Guizot, à chercher la
+distraction des travaux littéraires; il commençait alors son <cite>Histoire
+du Consulat</cite>; bientôt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus
+<span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> d'autre préoccupation que d'achever son premier volume. Ne
+racontait-on même pas, à la fin de juin, qu'il était allé voir le Roi
+avant de se rendre à Cauterets, et qu'un rapprochement s'en était
suivi?</p>
-<p>La réserve volontaire ou forcée des chefs de parti facilitait
-l'&oelig;uvre oratoire du cabinet. Ce n'était pas, du reste, sous ce
-rapport qu'il devait le plus craindre de se montrer inégal à sa tâche.
-À défaut d'un président du conseil en état de soutenir un débat, les
-autres ministres étaient, presque tous, capables de faire
-très-honorablement leur partie. Deux surtout se distinguèrent et
+<p>La réserve volontaire ou forcée des chefs de parti facilitait
+l'&oelig;uvre oratoire du cabinet. Ce n'était pas, du reste, sous ce
+rapport qu'il devait le plus craindre de se montrer inégal à sa tâche.
+À défaut d'un président du conseil en état de soutenir un débat, les
+autres ministres étaient, presque tous, capables de faire
+très-honorablement leur partie. Deux surtout se distinguèrent et
devinrent, par leur talent de parole, non les chefs les plus
-influents, mais les défenseurs les plus en vue du cabinet: c'étaient
+influents, mais les défenseurs les plus en vue du cabinet: c'étaient
le ministre des travaux publics et celui de l'instruction publique, M.
Dufaure et M. Villemain. Les personnages valent la peine qu'on
-s'arrête un moment à les considérer, à se demander qui ils étaient et
-d'où ils venaient.</p>
-
-<p>Quand M. Dufaure était arrivé à la Chambre, en 1834, âgé de trente-six
-ans, et précédé de la réputation qu'il avait acquise au barreau de
-Bordeaux, il avait été tout d'abord accueilli avec quelque surprise.
-Rien en lui ne rappelait ce type séduisant de l'avocat girondin, tel
-qu'on l'avait connu, quelques années auparavant, sous la figure de
+s'arrête un moment à les considérer, à se demander qui ils étaient et
+d'où ils venaient.</p>
+
+<p>Quand M. Dufaure était arrivé à la Chambre, en 1834, âgé de trente-six
+ans, et précédé de la réputation qu'il avait acquise au barreau de
+Bordeaux, il avait été tout d'abord accueilli avec quelque surprise.
+Rien en lui ne rappelait ce type séduisant de l'avocat girondin, tel
+qu'on l'avait connu, quelques années auparavant, sous la figure de
Ravez ou de Martignac. Dans son allure, ses traits, sa tenue, quelque
-chose de solide, mais de rustique; chevelure en désordre, visage
-carré, fruste et haut en couleur; épais sourcils cachant presque les
-yeux, profondément enfoncés; bouche vaste aux gros plis, aux
+chose de solide, mais de rustique; chevelure en désordre, visage
+carré, fruste et haut en couleur; épais sourcils cachant presque les
+yeux, profondément enfoncés; bouche vaste aux gros plis, aux
mouvements puissants, et semblant plus faite pour mordre dur et tenir
-ferme, que pour laisser passer les chants de l'éloquence; accoutrement
-simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'élégance;
-démarche pesante et traînante, avec balancement de la tête et des
+ferme, que pour laisser passer les chants de l'éloquence; accoutrement
+simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'élégance;
+démarche pesante et traînante, avec balancement de la tête et des
hanches, et de longs bras qui pendaient; dans tout l'aspect, je ne
-sais quoi d'un peu revêche et grondeur qui semblait vouloir tenir les
-autres à distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre
+sais quoi d'un peu revêche et grondeur qui semblait vouloir tenir les
+autres à distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre
unique au monde. Mais ces dehors peu gracieux cachaient un fond de
-qualités singulièrement fortes. D'abord, une volonté et une <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span>
-régularité de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes
-politiques: levé tous les jours à quatre heures du matin, M. Dufaure
-n'avait goût à aucune des distractions mondaines, et quand, par
-impossible, il consentait à paraître dans un bal, il le faisait non en
-se couchant plus tard qu'à l'ordinaire, mais en se levant plus tôt. Il
-ne s'était permis d'aspirer à la vie publique qu'après avoir gagné,
+qualités singulièrement fortes. D'abord, une volonté et une <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span>
+régularité de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes
+politiques: levé tous les jours à quatre heures du matin, M. Dufaure
+n'avait goût à aucune des distractions mondaines, et quand, par
+impossible, il consentait à paraître dans un bal, il le faisait non en
+se couchant plus tard qu'à l'ordinaire, mais en se levant plus tôt. Il
+ne s'était permis d'aspirer à la vie publique qu'après avoir gagné,
dans l'exercice de sa profession d'avocat, assez d'argent pour assurer
-l'indépendance de sa vie; une fois député, il renonça au barreau pour
+l'indépendance de sa vie; une fois député, il renonça au barreau pour
se consacrer exclusivement aux travaux parlementaires. Il
n'intervenait pas dans toutes les discussions, mais se faisait un
-devoir de se préparer à toutes; quelques mois après son entrée à la
-Chambre, il écrivait à son père: «Depuis le commencement de la
-session, j'ai été prêt à parler sur tout.» Et pour mettre en &oelig;uvre
-les résultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, sévère,
+devoir de se préparer à toutes; quelques mois après son entrée à la
+Chambre, il écrivait à son père: «Depuis le commencement de la
+session, j'ai été prêt à parler sur tout.» Et pour mettre en &oelig;uvre
+les résultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, sévère,
sans recherche d'ornements, mais pleine, ample, forte, d'une chaleur
-concentrée, d'un souffle égal et puissant; une argumentation
-admirablement ordonnée, sans digressions, sans à-coups, sans artifices
-de tactique, mais qui, d'un mouvement régulier, soutenu, irrésistible,
-marche droit à l'adversaire, l'enveloppe, l'étreint, le brise,
-l'écrase. «C'est une citadelle qui marche», disait Berryer. Nulle
-impression de monotonie, bien que les effets semblent être presque
-toujours les mêmes. Par moments, la voix s'élève frémissante, d'une
-émotion que l'orateur semble plutôt contenir que chercher, et qui n'en
-est que plus pénétrante. Ou bien encore,&mdash;et c'est peut-être son arme
+concentrée, d'un souffle égal et puissant; une argumentation
+admirablement ordonnée, sans digressions, sans à-coups, sans artifices
+de tactique, mais qui, d'un mouvement régulier, soutenu, irrésistible,
+marche droit à l'adversaire, l'enveloppe, l'étreint, le brise,
+l'écrase. «C'est une citadelle qui marche», disait Berryer. Nulle
+impression de monotonie, bien que les effets semblent être presque
+toujours les mêmes. Par moments, la voix s'élève frémissante, d'une
+émotion que l'orateur semble plutôt contenir que chercher, et qui n'en
+est que plus pénétrante. Ou bien encore,&mdash;et c'est peut-être son arme
la plus cruelle,&mdash;sans avoir l'air d'y mettre l'ombre d'une malice, du
-même ton dont il vient de développer son argumentation, il y introduit
-une ironie à froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas,
-comme chez certains railleurs, un trait léger qui pique et transperce;
-c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre étrange de
-la voix, si déplaisant à la première minute, qui ne semble bientôt
-faire partie de ce talent, être approprié à ce mode de discussion,
-comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument à coups égaux
-et répétés, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire.</p>
+même ton dont il vient de développer son argumentation, il y introduit
+une ironie à froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas,
+comme chez certains railleurs, un trait léger qui pique et transperce;
+c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre étrange de
+la voix, si déplaisant à la première minute, qui ne semble bientôt
+faire partie de ce talent, être approprié à ce mode de discussion,
+comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument à coups égaux
+et répétés, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> Depuis les discussions de droit ou d'affaires dans lesquelles
-M. Dufaure avait prudemment débuté, son talent s'était progressivement
-affermi, sans tâtonnements ni défaillances. En 1839, s'il n'avait pas
-encore atteint son apogée, il avait du moins donné sa mesure et pris
-son rang, rang fort honorable, sans être le premier. Malgré des
-qualités si rares, malgré ce qu'y ajoutait encore l'intégrité
-incontestée de sa vie privée, on sentait qu'il manquait quelque chose
-à M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M.
-Thiers, mais même avec des hommes qui ne l'égalaient pas en puissance
-oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Molé. Il était resté
-trop avocat; il étudiait si complétement son dossier, qu'il s'y
+M. Dufaure avait prudemment débuté, son talent s'était progressivement
+affermi, sans tâtonnements ni défaillances. En 1839, s'il n'avait pas
+encore atteint son apogée, il avait du moins donné sa mesure et pris
+son rang, rang fort honorable, sans être le premier. Malgré des
+qualités si rares, malgré ce qu'y ajoutait encore l'intégrité
+incontestée de sa vie privée, on sentait qu'il manquait quelque chose
+à M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M.
+Thiers, mais même avec des hommes qui ne l'égalaient pas en puissance
+oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Molé. Il était resté
+trop avocat; il étudiait si complétement son dossier, qu'il s'y
renfermait; il approfondissait les questions plus qu'il ne les
-dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces échappées sur
-le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges généralisations qui
-révèlent l'homme d'État. Aussi se sentait-il plus attiré par les
-débats pratiques, les problèmes de législation, que par la politique
-pure. Ajoutons que, chez lui, la parole était plus ferme que la
-volonté, l'orateur plus résolu que l'homme d'action; l'habitude du
+dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces échappées sur
+le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges généralisations qui
+révèlent l'homme d'État. Aussi se sentait-il plus attiré par les
+débats pratiques, les problèmes de législation, que par la politique
+pure. Ajoutons que, chez lui, la parole était plus ferme que la
+volonté, l'orateur plus résolu que l'homme d'action; l'habitude du
barreau lui faisait voir les objections possibles beaucoup mieux que
-les raisons de se décider. Son attitude, depuis qu'il était au
-parlement, ne laissait pas une impression très-nette: on ne savait
-trop dans quel groupe le classer. Porté vers l'opposition libérale,
-l'un de ses premiers actes avait été de combattre les lois de
-septembre, et quand, après la dissolution du ministère du 11 octobre,
-le centre gauche s'était constitué, il avait paru d'abord y adhérer;
-mais peu après, il s'était brouillé avec M. Thiers: ce qui ne surprend
-guère, étant donnée l'opposition absolue des deux natures. Il ne
-cachait pas, d'ailleurs, sa répugnance à s'enrôler dans un groupe: ce
-n'était pas seulement de sa part une indépendance d'esprit et de
-conviction, indépendance parfois maussade et rébarbative; il y avait
-là aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne
-pas se compromettre, de cette prudence un peu terre-à-terre que nous
-avons déjà eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir
+les raisons de se décider. Son attitude, depuis qu'il était au
+parlement, ne laissait pas une impression très-nette: on ne savait
+trop dans quel groupe le classer. Porté vers l'opposition libérale,
+l'un de ses premiers actes avait été de combattre les lois de
+septembre, et quand, après la dissolution du ministère du 11 octobre,
+le centre gauche s'était constitué, il avait paru d'abord y adhérer;
+mais peu après, il s'était brouillé avec M. Thiers: ce qui ne surprend
+guère, étant donnée l'opposition absolue des deux natures. Il ne
+cachait pas, d'ailleurs, sa répugnance à s'enrôler dans un groupe: ce
+n'était pas seulement de sa part une indépendance d'esprit et de
+conviction, indépendance parfois maussade et rébarbative; il y avait
+là aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne
+pas se compromettre, de cette prudence un peu terre-à-terre que nous
+avons déjà eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir
<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> rapprocher autrement deux personnages aussi dissemblables.
-Cette prudence singulière apparut dans ses rapports avec la couronne.
-Bien que n'ayant alors aucune arrière-pensée républicaine, il s'était
-attaché, dès le début, à n'aller aux Tuileries que dans les occasions
-officielles. Une fois ministre, il se relâcha forcément de cette
+Cette prudence singulière apparut dans ses rapports avec la couronne.
+Bien que n'ayant alors aucune arrière-pensée républicaine, il s'était
+attaché, dès le début, à n'aller aux Tuileries que dans les occasions
+officielles. Une fois ministre, il se relâcha forcément de cette
rigueur, mais non sans se tenir toujours en garde contre on ne sait
-quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invité un jour à Eu,
-avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoyé gracieusement une
-de ses berlines pour faire le voyage. À la surprise des gens du Roi,
-M. Dufaure refusa d'y monter, et tint à faire le trajet dans sa propre
-voiture et à ses frais. On a cité ce trait, qui rappelle un peu M.
-Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indépendance du ministre à
-l'égard de la cour; nous y verrions plutôt le signe de sa dépendance à
-l'égard d'une opinion qui n'était pas la meilleure. S'il n'aimait pas
-à se laisser enrégimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait
-rien de ce qu'il eût fallu pour en former un à soi. Très-bon,
-assure-t-on, dans son intimité, homme de famille et d'intérieur, il
-était, pour les étrangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il
-n'avait pas le goût des man&oelig;uvres de couloir, où excellaient M.
-Thiers et M. Molé, mais il n'était apte à aucun des maniements
-d'hommes qui sont la condition première de toute action politique.
+quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invité un jour à Eu,
+avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoyé gracieusement une
+de ses berlines pour faire le voyage. À la surprise des gens du Roi,
+M. Dufaure refusa d'y monter, et tint à faire le trajet dans sa propre
+voiture et à ses frais. On a cité ce trait, qui rappelle un peu M.
+Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indépendance du ministre à
+l'égard de la cour; nous y verrions plutôt le signe de sa dépendance à
+l'égard d'une opinion qui n'était pas la meilleure. S'il n'aimait pas
+à se laisser enrégimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait
+rien de ce qu'il eût fallu pour en former un à soi. Très-bon,
+assure-t-on, dans son intimité, homme de famille et d'intérieur, il
+était, pour les étrangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il
+n'avait pas le goût des man&oelig;uvres de couloir, où excellaient M.
+Thiers et M. Molé, mais il n'était apte à aucun des maniements
+d'hommes qui sont la condition première de toute action politique.
Dans la vie parlementaire, il ne voyait rien autre que les
-délibérations des commissions et les discussions des séances. Son
-discours prononcé, la majorité conquise par la force de sa parole, il
-retournait dans son coin, replié sur lui-même et presque hérissé, sans
-rien faire pour organiser sa conquête. Ainsi, depuis cinq ans, il
-avait suivi son chemin particulier, à peu près solitaire, s'ouvrant à
-peine à quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientèle, préférant
-n'avoir à répondre que de soi; se fiant à sa supériorité d'orateur
-pour obliger les autres à compter avec lui, sans les autoriser à
-compter absolument sur lui; évoluant dans un espace assez étroit pour
-ne jamais paraître infidèle à ses opinions, mais y évoluant avec une
-mobilité très-personnelle et presque toujours imprévue; en somme,
-malgré son immense <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> talent, ayant acquis plus de considération
+délibérations des commissions et les discussions des séances. Son
+discours prononcé, la majorité conquise par la force de sa parole, il
+retournait dans son coin, replié sur lui-même et presque hérissé, sans
+rien faire pour organiser sa conquête. Ainsi, depuis cinq ans, il
+avait suivi son chemin particulier, à peu près solitaire, s'ouvrant à
+peine à quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientèle, préférant
+n'avoir à répondre que de soi; se fiant à sa supériorité d'orateur
+pour obliger les autres à compter avec lui, sans les autoriser à
+compter absolument sur lui; évoluant dans un espace assez étroit pour
+ne jamais paraître infidèle à ses opinions, mais y évoluant avec une
+mobilité très-personnelle et presque toujours imprévue; en somme,
+malgré son immense <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> talent, ayant acquis plus de considération
que d'influence.</p>
-<p>M. Villemain, qui touchait à sa cinquantième année en 1839, était un
-des nombreux lettrés que 1830 avait détournés vers la politique. Non
-que celle-ci n'eût déjà, sous la Restauration, occupé une certaine
-place dans sa vie<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>; mais, alors, il était demeuré principalement un
-professeur. Après la révolution de Juillet, au contraire, il ne
-remonta plus dans sa chaire. Député, bientôt pair, il se mêla à tous
-les débats parlementaires de l'époque, se montrant l'un des orateurs
-les plus féconds et les plus animés de la Chambre haute. Bien qu'un
-peu capricieux d'allure, il était généralement dans la note du centre
+<p>M. Villemain, qui touchait à sa cinquantième année en 1839, était un
+des nombreux lettrés que 1830 avait détournés vers la politique. Non
+que celle-ci n'eût déjà, sous la Restauration, occupé une certaine
+place dans sa vie<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>; mais, alors, il était demeuré principalement un
+professeur. Après la révolution de Juillet, au contraire, il ne
+remonta plus dans sa chaire. Député, bientôt pair, il se mêla à tous
+les débats parlementaires de l'époque, se montrant l'un des orateurs
+les plus féconds et les plus animés de la Chambre haute. Bien qu'un
+peu capricieux d'allure, il était généralement dans la note du centre
droit, et se fit remarquer par la passion avec laquelle il entra dans
-la coalition contre M. Molé. Son ambition était évidemment de
-retrouver dans la politique le rang qu'il avait occupé dans la
-littérature. Y parvenait-il?</p>
-
-<p>Rien n'avait été plus heureux et plus brillant que les débuts de ce
-tout jeune professeur de rhétorique, déjà célèbre à vingt ans,
-cueillant facilement les plus belles couronnes académiques, et
-obtenant, dans les salons, par la grâce incisive ou éloquente de sa
-conversation, une faveur plus flatteuse encore à son amour-propre.
-Tout lui souriait: il était bien vu des puissants, applaudi de la
-jeunesse, et se sentait en passe de conquérir par son esprit les plus
-hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mêmes et des
-avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire à vingt-cinq ans de la
-chaire de littérature française à la Sorbonne, membre de l'Académie à
-trente ans, il professait à côté de M. Cousin et de M. Guizot; et de
-ces trois illustres maîtres, alors si goûtés, si admirés, c'était lui
-peut-être, à en juger par les témoignages contemporains, qui avait le
-plus brillant succès. D'une laideur grimaçante, presque bossu, mal
-mis, courbé et comme avachi dans sa chaire<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, il <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> avait une
-physionomie si pétillante d'esprit, une mimique si expressive, une
+la coalition contre M. Molé. Son ambition était évidemment de
+retrouver dans la politique le rang qu'il avait occupé dans la
+littérature. Y parvenait-il?</p>
+
+<p>Rien n'avait été plus heureux et plus brillant que les débuts de ce
+tout jeune professeur de rhétorique, déjà célèbre à vingt ans,
+cueillant facilement les plus belles couronnes académiques, et
+obtenant, dans les salons, par la grâce incisive ou éloquente de sa
+conversation, une faveur plus flatteuse encore à son amour-propre.
+Tout lui souriait: il était bien vu des puissants, applaudi de la
+jeunesse, et se sentait en passe de conquérir par son esprit les plus
+hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mêmes et des
+avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire à vingt-cinq ans de la
+chaire de littérature française à la Sorbonne, membre de l'Académie à
+trente ans, il professait à côté de M. Cousin et de M. Guizot; et de
+ces trois illustres maîtres, alors si goûtés, si admirés, c'était lui
+peut-être, à en juger par les témoignages contemporains, qui avait le
+plus brillant succès. D'une laideur grimaçante, presque bossu, mal
+mis, courbé et comme avachi dans sa chaire<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, il <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> avait une
+physionomie si pétillante d'esprit, une mimique si expressive, une
voix si musicale, un tel art de dire et de lire, qu'on oubliait tout
-ce qui eût pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grâce
-alerte et ingénieuse, quelle politesse élégante, quelle curiosité
-prompte à varier sans cesse le sujet de ses études, quelle fraîcheur
-jamais altérée, quelle admiration communicative, se mariant, avec une
-souplesse pleine d'imprévu, aux saillies de la moquerie la plus fine!
+ce qui eût pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grâce
+alerte et ingénieuse, quelle politesse élégante, quelle curiosité
+prompte à varier sans cesse le sujet de ses études, quelle fraîcheur
+jamais altérée, quelle admiration communicative, se mariant, avec une
+souplesse pleine d'imprévu, aux saillies de la moquerie la plus fine!
Et puis, n'oublions pas l'auditoire qui se pressait, nombreux,
-vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithéâtre, auditoire
-incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouvé depuis, et qui avait
-ce mérite d'être deux fois jeune, car à la jeunesse des individus
-s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du siècle. M. Villemain
-connaissait donc le succès dans ce qu'il avait de plus vif et de plus
-doux: succès sans mélange même d'aucune amertume. Ce qui put, à
-certain jour, lui arriver de disgrâce de la part du pouvoir n'eut pour
-résultat que d'ajouter à sa gloire quelque chose de moins durable, de
-moins noble, mais peut-être de plus enivrant encore,&mdash;la popularité.</p>
-
-<p>Après 1830, M. Villemain garda sans doute, à la tribune du
-Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualités oratoires
-qu'on avait tant admirées dans la chaire de la Sorbonne: même habileté
-de diction, même langue dorée, même éblouissement d'esprit, même
-souplesse ingénieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la
-différence d'âge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand
-développement des côtés mordants et épigrammatiques de son talent: ce
-n'était pas l'ironie écrasante de M. Dufaure, c'était comme une nuée
-de flèches fines et légères qui enveloppait ses adversaires. Il
-abordait facilement les sujets les plus variés, avait la note
-généreuse dans les débats de politique extérieure, savait même exposer
-avec lucidité les questions d'affaires. Et cependant, même en ses
-meilleurs jours, pendant le ministère du 12 mai, <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> par exemple,
-il était loin de retrouver ses succès d'autrefois. Tandis que M.
-Guizot, qu'il avait peut-être dépassé à la Sorbonne, trouvait sa vraie
-voie dans la politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientôt
+vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithéâtre, auditoire
+incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouvé depuis, et qui avait
+ce mérite d'être deux fois jeune, car à la jeunesse des individus
+s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du siècle. M. Villemain
+connaissait donc le succès dans ce qu'il avait de plus vif et de plus
+doux: succès sans mélange même d'aucune amertume. Ce qui put, à
+certain jour, lui arriver de disgrâce de la part du pouvoir n'eut pour
+résultat que d'ajouter à sa gloire quelque chose de moins durable, de
+moins noble, mais peut-être de plus enivrant encore,&mdash;la popularité.</p>
+
+<p>Après 1830, M. Villemain garda sans doute, à la tribune du
+Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualités oratoires
+qu'on avait tant admirées dans la chaire de la Sorbonne: même habileté
+de diction, même langue dorée, même éblouissement d'esprit, même
+souplesse ingénieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la
+différence d'âge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand
+développement des côtés mordants et épigrammatiques de son talent: ce
+n'était pas l'ironie écrasante de M. Dufaure, c'était comme une nuée
+de flèches fines et légères qui enveloppait ses adversaires. Il
+abordait facilement les sujets les plus variés, avait la note
+généreuse dans les débats de politique extérieure, savait même exposer
+avec lucidité les questions d'affaires. Et cependant, même en ses
+meilleurs jours, pendant le ministère du 12 mai, <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> par exemple,
+il était loin de retrouver ses succès d'autrefois. Tandis que M.
+Guizot, qu'il avait peut-être dépassé à la Sorbonne, trouvait sa vraie
+voie dans la politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientôt
du premier rang, M. Villemain se sentait retomber au second. C'est
-qu'il lui manquait quelques-unes des qualités de l'orateur
-parlementaire comme de l'homme d'État, et non les moins hautes. Ne
-s'agissait-il que de se tirer des petites difficultés, de celles que
-l'on peut surmonter ou esquiver avec de l'esprit, de la grâce et de la
-malice, il était parfait; mais, devant les grands sujets, il
+qu'il lui manquait quelques-unes des qualités de l'orateur
+parlementaire comme de l'homme d'État, et non les moins hautes. Ne
+s'agissait-il que de se tirer des petites difficultés, de celles que
+l'on peut surmonter ou esquiver avec de l'esprit, de la grâce et de la
+malice, il était parfait; mais, devant les grands sujets, il
faiblissait; il n'avait ni assez de souffle, ni assez de puissance.
-N'ayant vraiment d'idées propres, de passions profondes, qu'en
-littérature, il apportait dans la politique des goûts et même des
-caprices, des amitiés ou des ressentiments, plutôt que ces principes
-raisonnés ou ces partis pris passionnés sans lesquels on n'exerce pas
+N'ayant vraiment d'idées propres, de passions profondes, qu'en
+littérature, il apportait dans la politique des goûts et même des
+caprices, des amitiés ou des ressentiments, plutôt que ces principes
+raisonnés ou ces partis pris passionnés sans lesquels on n'exerce pas
d'action efficace sur les autres. Encore moins discernait-on en lui
-une volonté énergique, sachant regarder l'obstacle en face, aimant la
-lutte, méprisant le danger. Il était peu d'intelligences moins
-braves<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. En somme, sans prétendre, comme le vieux M. Michaud,
-l'ancien rédacteur de la <cite>Quotidienne</cite>, que M. Villemain, devenu pair
-et ministre, était resté «un bel esprit de collége», on peut dire
-qu'il ne se montrait guère, dans ce nouveau rôle, qu'un «éloquent
-rhéteur», sauf à prendre le mot dans le sens antique et favorable.
-D'ailleurs, à y regarder de près, même dans la littérature, qui était
-son vrai domaine, avait-il été créateur? Assez heureux pour avoir été
+une volonté énergique, sachant regarder l'obstacle en face, aimant la
+lutte, méprisant le danger. Il était peu d'intelligences moins
+braves<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. En somme, sans prétendre, comme le vieux M. Michaud,
+l'ancien rédacteur de la <cite>Quotidienne</cite>, que M. Villemain, devenu pair
+et ministre, était resté «un bel esprit de collége», on peut dire
+qu'il ne se montrait guère, dans ce nouveau rôle, qu'un «éloquent
+rhéteur», sauf à prendre le mot dans le sens antique et favorable.
+D'ailleurs, à y regarder de près, même dans la littérature, qui était
+son vrai domaine, avait-il été créateur? Assez heureux pour avoir été
le contemporain d'un des plus brillants mouvements de l'esprit humain,
-assez intelligent pour l'avoir tout de suite deviné et compris, d'une
-souplesse si alerte à le suivre qu'il semblait <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> le devancer, il
-avait été novateur plus en apparence qu'en réalité, et M. Sainte-Beuve
-a pu l'appeler un «courtisan du goût public». De telles qualités
-avaient suffi pour faire le grand succès du professeur; elles ne
-suffisaient pas à un homme d'État. Non-seulement la politique ne
-mettait pas en valeur le talent et le caractère de M. Villemain, mais
-elle lui était douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gardé un
-amour-propre singulièrement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui
-était occasion de blessure. La contradiction un peu rude le
-déconcertait au lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait
-supporter la moquerie des autres; la disgrâce l'exaspérait ou
-l'accablait. Ses premiers triomphes avaient été si faciles, qu'il
-n'avait pas appris à combattre. Comment, d'ailleurs, n'eût-il pas fait
-la comparaison du passé et du présent? À chaque pas, en place de ces
-caresses de l'opinion, de ces ovations délicates et chaudes de la
-jeunesse, de cette sorte de fête de l'esprit au milieu de laquelle il
-avait vécu pendant près de vingt ans, la vie parlementaire lui
-apportait ses responsabilités, ses chocs, ses amertumes, ses déboires.
+assez intelligent pour l'avoir tout de suite deviné et compris, d'une
+souplesse si alerte à le suivre qu'il semblait <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> le devancer, il
+avait été novateur plus en apparence qu'en réalité, et M. Sainte-Beuve
+a pu l'appeler un «courtisan du goût public». De telles qualités
+avaient suffi pour faire le grand succès du professeur; elles ne
+suffisaient pas à un homme d'État. Non-seulement la politique ne
+mettait pas en valeur le talent et le caractère de M. Villemain, mais
+elle lui était douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gardé un
+amour-propre singulièrement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui
+était occasion de blessure. La contradiction un peu rude le
+déconcertait au lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait
+supporter la moquerie des autres; la disgrâce l'exaspérait ou
+l'accablait. Ses premiers triomphes avaient été si faciles, qu'il
+n'avait pas appris à combattre. Comment, d'ailleurs, n'eût-il pas fait
+la comparaison du passé et du présent? À chaque pas, en place de ces
+caresses de l'opinion, de ces ovations délicates et chaudes de la
+jeunesse, de cette sorte de fête de l'esprit au milieu de laquelle il
+avait vécu pendant près de vingt ans, la vie parlementaire lui
+apportait ses responsabilités, ses chocs, ses amertumes, ses déboires.
Il en souffrait, et si cruellement, que, sous la charge devenue trop
lourde pour elle, cette raison si fine et si brillante devait un jour
-fléchir et succomber.</p>
+fléchir et succomber.</p>
<p>Avec leur genre de talent, le ministre des travaux publics et celui de
l'instruction publique apportaient au cabinet plus de puissance ou
-d'éclat oratoires que d'autorité politique. Il est vrai que, dans les
-discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,&mdash;à en
+d'éclat oratoires que d'autorité politique. Il est vrai que, dans les
+discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,&mdash;à en
excepter cependant une discussion sur les affaires d'Orient, dont nous
-aurons à reparler,&mdash;les porte-parole du ministère purent, sans trop
-d'inconvénient, se passer des qualités d'homme d'État qui faisaient le
-plus défaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grâce à la fatigue des
-partis, il n'y eut alors aucun grand débat sur la politique générale,
-mettant sérieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds
-secrets eux-mêmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne
-furent guère discutés que pour la forme; les orateurs considérables
-se tinrent à l'écart, laissant la tribune aux <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> seconds rôles.
-C'était rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de
-haut, parlèrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote
-montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentanée
-de l'opposition: les crédits furent votés par 262 voix contre 71.</p>
-
-<p>La même tranquillité un peu fatiguée qu'on observait dans le parlement
-régnait aussi dans la rue. Les sociétés secrètes, privées de leurs
-chefs et de leurs plus énergiques soldats, ne pouvaient songer à rien
-tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transformée
-en cour de justice, eut à juger une première fournée des insurgés du
-12 mai. Le procès commença le 27 juin. Barbès fut fort arrogant avec
+aurons à reparler,&mdash;les porte-parole du ministère purent, sans trop
+d'inconvénient, se passer des qualités d'homme d'État qui faisaient le
+plus défaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grâce à la fatigue des
+partis, il n'y eut alors aucun grand débat sur la politique générale,
+mettant sérieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds
+secrets eux-mêmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne
+furent guère discutés que pour la forme; les orateurs considérables
+se tinrent à l'écart, laissant la tribune aux <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> seconds rôles.
+C'était rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de
+haut, parlèrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote
+montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentanée
+de l'opposition: les crédits furent votés par 262 voix contre 71.</p>
+
+<p>La même tranquillité un peu fatiguée qu'on observait dans le parlement
+régnait aussi dans la rue. Les sociétés secrètes, privées de leurs
+chefs et de leurs plus énergiques soldats, ne pouvaient songer à rien
+tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transformée
+en cour de justice, eut à juger une première fournée des insurgés du
+12 mai. Le procès commença le 27 juin. Barbès fut fort arrogant avec
les juges<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>: se faisant gloire de l'attentat, il niait seulement
-toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrêt, rendu
-le 12 juillet, le déclara néanmoins «convaincu d'avoir été l'un des
-auteurs» de ce meurtre, et le condamna à mort. Les autres accusés
-furent frappés de peines variant depuis la déportation et les travaux
-forcés à perpétuité jusqu'à deux ans de prison. Pendant le procès, la
-presse de gauche, toujours secourable aux révolutionnaires, s'était
-efforcée de prêter à Barbès une sorte de grandeur chevaleresque. Bien
-que la vulgaire, sotte et cruelle émeute du 12 mai concordât mal avec
-un tel idéal, on était parvenu à éveiller d'assez ardentes sympathies
-pour ce personnage, même chez les bourgeois qui avaient été si
-épouvantés et si furieux à la première nouvelle de l'attentat. Aussi
-la rigueur de l'arrêt provoqua-t-elle, dans certaines régions, une
-sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamné plus qu'on
-ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrés. Des
-processions d'étudiants et d'ouvriers circulèrent <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> dans Paris,
-demandant l'abolition de la peine de mort en matière politique, et
-l'une d'elles dut être dispersée par la force armée. Des lettres
-anonymes menaçaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il était
-procédé à l'exécution. Une démarche plus efficace en faveur de Barbès
+toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrêt, rendu
+le 12 juillet, le déclara néanmoins «convaincu d'avoir été l'un des
+auteurs» de ce meurtre, et le condamna à mort. Les autres accusés
+furent frappés de peines variant depuis la déportation et les travaux
+forcés à perpétuité jusqu'à deux ans de prison. Pendant le procès, la
+presse de gauche, toujours secourable aux révolutionnaires, s'était
+efforcée de prêter à Barbès une sorte de grandeur chevaleresque. Bien
+que la vulgaire, sotte et cruelle émeute du 12 mai concordât mal avec
+un tel idéal, on était parvenu à éveiller d'assez ardentes sympathies
+pour ce personnage, même chez les bourgeois qui avaient été si
+épouvantés et si furieux à la première nouvelle de l'attentat. Aussi
+la rigueur de l'arrêt provoqua-t-elle, dans certaines régions, une
+sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamné plus qu'on
+ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrés. Des
+processions d'étudiants et d'ouvriers circulèrent <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> dans Paris,
+demandant l'abolition de la peine de mort en matière politique, et
+l'une d'elles dut être dispersée par la force armée. Des lettres
+anonymes menaçaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il était
+procédé à l'exécution. Une démarche plus efficace en faveur de Barbès
fut celle de sa s&oelig;ur, madame Karl, qui vint, tout en larmes, se
-jeter aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilité était facile à
-éveiller en pareil cas, promit la grâce du coupable; il eut quelque
-peine à l'obtenir des ministres; sa clémence finit cependant par
-l'emporter, et la peine de mort fut commuée en celle des travaux
-forcés à perpétuité. La presse de gauche, au lieu de témoigner sa
-reconnaissance, s'indigna d'une commutation où elle ne voyait qu'un
-«ignoble et lâche raffinement de cruauté». Le bagne, disait-elle,
-n'était-il pas pire que l'échafaud pour un homme comme Barbès? Et le
-<cite>National</cite> s'écriait «qu'à Toulon ou à Brest, Barbès n'en serait pas
-moins Barbès, comme le Christ sur le Calvaire n'en était pas moins le
-Christ». En fait, la peine se trouva réduite à une détention dans la
+jeter aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilité était facile à
+éveiller en pareil cas, promit la grâce du coupable; il eut quelque
+peine à l'obtenir des ministres; sa clémence finit cependant par
+l'emporter, et la peine de mort fut commuée en celle des travaux
+forcés à perpétuité. La presse de gauche, au lieu de témoigner sa
+reconnaissance, s'indigna d'une commutation où elle ne voyait qu'un
+«ignoble et lâche raffinement de cruauté». Le bagne, disait-elle,
+n'était-il pas pire que l'échafaud pour un homme comme Barbès? Et le
+<cite>National</cite> s'écriait «qu'à Toulon ou à Brest, Barbès n'en serait pas
+moins Barbès, comme le Christ sur le Calvaire n'en était pas moins le
+Christ». En fait, la peine se trouva réduite à une détention dans la
prison du Mont-Saint-Michel<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>.</p>
-<p>Ce calme de la rue et du parlement, succédant à l'alerte du 12 mai et
-à la longue crise de la coalition, amena une reprise très-marquée de
-la prospérité matérielle, du développement de la richesse publique et
-privée. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en
-profitait. Le ministère y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras
-sur les bras, mais sans acquérir plus d'autorité et de prestige. Ses
-chances d'accident s'en trouvaient diminuées, non ses causes de
-faiblesse. Bien qu'il n'eût pas été mis en péril ni même sérieusement
-attaqué, bien qu'il eût fait, dans les débats du parlement, meilleure
-figure qu'on ne s'y attendait et que même quelques-uns de ses membres
-s'y fussent acquis une véritable réputation d'orateur, il n'en gardait
+<p>Ce calme de la rue et du parlement, succédant à l'alerte du 12 mai et
+à la longue crise de la coalition, amena une reprise très-marquée de
+la prospérité matérielle, du développement de la richesse publique et
+privée. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en
+profitait. Le ministère y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras
+sur les bras, mais sans acquérir plus d'autorité et de prestige. Ses
+chances d'accident s'en trouvaient diminuées, non ses causes de
+faiblesse. Bien qu'il n'eût pas été mis en péril ni même sérieusement
+attaqué, bien qu'il eût fait, dans les débats du parlement, meilleure
+figure qu'on ne s'y attendait et que même quelques-uns de ses membres
+s'y fussent acquis une véritable réputation d'orateur, il n'en gardait
pas moins, aux yeux du public, je ne sais quel air fragile et
-provisoire. <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> Le Roi le sentait; dès le début, et avec une
-précision remarquable, il avait évalué à une année la durée possible
-de cette administration<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Ce n'est pas qu'il désirât sa chute. Il
-se disait «satisfait de l'esprit qui l'animait<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>». Sa faiblesse même
-n'était pas pour lui déplaire; elle laissait plus de place à cette
-action royale que la coalition avait prétendu annuler<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.
-Louis-Philippe aimait à sentir son intervention indispensable à ses
-ministres, soit pour suppléer à leur inexpérience soit pour les mettre
-d'accord. Il ne se retenait même pas toujours assez de constater tout
+provisoire. <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> Le Roi le sentait; dès le début, et avec une
+précision remarquable, il avait évalué à une année la durée possible
+de cette administration<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Ce n'est pas qu'il désirât sa chute. Il
+se disait «satisfait de l'esprit qui l'animait<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>». Sa faiblesse même
+n'était pas pour lui déplaire; elle laissait plus de place à cette
+action royale que la coalition avait prétendu annuler<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.
+Louis-Philippe aimait à sentir son intervention indispensable à ses
+ministres, soit pour suppléer à leur inexpérience soit pour les mettre
+d'accord. Il ne se retenait même pas toujours assez de constater tout
haut, et non sans quelque raillerie, le besoin qu'avaient ainsi de lui
-les hommes qui se flattaient naguère de le mettre hors du
-gouvernement<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. Les ministres eux-mêmes ne se faisaient pas illusion
-sur leur solidité, et ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se
-fortifier par quelque adjonction considérable. Ainsi M. Duchâtel et M.
-Villemain songèrent à mettre le duc de Broglie à la place du maréchal
-Soult; ils firent, non sans peine, agréer cette idée à M. Dufaure et à
-M. Passy, mais échouèrent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit
-de Paris pour échapper à leurs instances. Il fut question d'autres
-modifications; aucune n'aboutit, et il n'en résulta qu'une sorte
-d'aveu fait par le cabinet lui-même de sa propre insuffisance. Sa
-démarche devenait de plus en plus incertaine, comme il fallait s'y
-attendre avec une composition si peu homogène et en <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> l'absence
-d'un chef véritable. Chacun de ses membres se montrait, dans son
-département, actif, capable; mais l'unité manquait. On s'en apercevait
+les hommes qui se flattaient naguère de le mettre hors du
+gouvernement<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. Les ministres eux-mêmes ne se faisaient pas illusion
+sur leur solidité, et ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se
+fortifier par quelque adjonction considérable. Ainsi M. Duchâtel et M.
+Villemain songèrent à mettre le duc de Broglie à la place du maréchal
+Soult; ils firent, non sans peine, agréer cette idée à M. Dufaure et à
+M. Passy, mais échouèrent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit
+de Paris pour échapper à leurs instances. Il fut question d'autres
+modifications; aucune n'aboutit, et il n'en résulta qu'une sorte
+d'aveu fait par le cabinet lui-même de sa propre insuffisance. Sa
+démarche devenait de plus en plus incertaine, comme il fallait s'y
+attendre avec une composition si peu homogène et en <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> l'absence
+d'un chef véritable. Chacun de ses membres se montrait, dans son
+département, actif, capable; mais l'unité manquait. On s'en apercevait
aux nominations de fonctionnaires, qui, suivant les cas, et surtout
-suivant les ministres, semblaient tantôt une avance à la gauche,
-tantôt un gage aux conservateurs. Tout cela n'était pas de nature à
+suivant les ministres, semblaient tantôt une avance à la gauche,
+tantôt un gage aux conservateurs. Tout cela n'était pas de nature à
changer le tour pessimiste qu'avaient pris, depuis la coalition, les
-réflexions des moralistes politiques. Le régime représentatif ne leur
+réflexions des moralistes politiques. Le régime représentatif ne leur
paraissait pas avoir encore repris son jeu normal: le malade avait
-échappé à la crise aiguë, mais demeurait débile et déprimé. «Nous
-luttons contre des faiblesses invincibles, écrivait M. Guizot à M. de
+échappé à la crise aiguë, mais demeurait débile et déprimé. «Nous
+luttons contre des faiblesses invincibles, écrivait M. Guizot à M. de
Barante: gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et
-veut l'être. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges
-affaissées<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>.» M. de Barante disait de son côté: «Je n'entrevois
-personne qui soit doué de ce don beau et rare du gouvernement: nous
-avons essayé tous nos hommes distingués; ils ont fait preuve de
+veut l'être. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges
+affaissées<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>.» M. de Barante disait de son côté: «Je n'entrevois
+personne qui soit doué de ce don beau et rare du gouvernement: nous
+avons essayé tous nos hommes distingués; ils ont fait preuve de
talent, d'esprit, de courage; mais aucun n'a su donner le respect de
-sa volonté; aussi continuons-nous à patauger<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.» Enfin, le duc de
-Broglie écrivait à M. Guizot: «Le gouvernement représentatif est en
-mauvaise veine. Après les grandes commotions politiques, il y a des
+sa volonté; aussi continuons-nous à patauger<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.» Enfin, le duc de
+Broglie écrivait à M. Guizot: «Le gouvernement représentatif est en
+mauvaise veine. Après les grandes commotions politiques, il y a des
moments d'abaissement pour les esprits et de grande prostration
sociale auxquels personne ne peut rien. Il faut savoir souffrir et
-attendre<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>.»</p>
+attendre<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>.»</p>
<h4>IV</h4>
-<p>Fâcheux à l'intérieur, ce défaut d'autorité du ministère l'était
-peut-être plus encore au dehors. Les prétentions d'omnipotence
-parlementaire nées de la coalition, la situation diminuée, dépendante
-et suspecte où l'on avait voulu alors réduire le pouvoir <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span>
-exécutif, n'étaient nulle part aussi dangereuses que dans les
-questions étrangères. Seul, en effet, par ses informations
-diplomatiques, le gouvernement peut connaître les faces diverses de
-ces questions, les piéges cachés, les périls proches ou lointains;
-seul, il peut agir dans le silence ou tout au moins avec la discrétion
-nécessaire. Si l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces
-matières, de leur rôle de contrôle, s'ils prétendent eux-mêmes
-diriger, agir, traiter, si les négociations passent des chancelleries
-à la tribune, s'égarent dans les journaux ou même descendent dans la
-rue, alors les intérêts du pays courent grand risque d'être gravement
-compromis. Ce qui est vrai en général de tous les problèmes de
-politique extérieure, l'était plus encore de celui en face duquel les
-événements d'Orient venaient, en 1839, de placer la diplomatie
-française. Par son étendue, sa complexité, son éloignement même, ce
-problème était moins que tout autre à la portée du public. En outre,
-n'était-il pas apparu, dès les premières négociations, que le
-principal danger, en cette affaire, était de fournir à la Russie, en
-liant trop étroitement notre politique aux prétentions de Méhémet-Ali,
-l'occasion qu'elle cherchait de nous séparer de l'Angleterre et de
+<p>Fâcheux à l'intérieur, ce défaut d'autorité du ministère l'était
+peut-être plus encore au dehors. Les prétentions d'omnipotence
+parlementaire nées de la coalition, la situation diminuée, dépendante
+et suspecte où l'on avait voulu alors réduire le pouvoir <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span>
+exécutif, n'étaient nulle part aussi dangereuses que dans les
+questions étrangères. Seul, en effet, par ses informations
+diplomatiques, le gouvernement peut connaître les faces diverses de
+ces questions, les piéges cachés, les périls proches ou lointains;
+seul, il peut agir dans le silence ou tout au moins avec la discrétion
+nécessaire. Si l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces
+matières, de leur rôle de contrôle, s'ils prétendent eux-mêmes
+diriger, agir, traiter, si les négociations passent des chancelleries
+à la tribune, s'égarent dans les journaux ou même descendent dans la
+rue, alors les intérêts du pays courent grand risque d'être gravement
+compromis. Ce qui est vrai en général de tous les problèmes de
+politique extérieure, l'était plus encore de celui en face duquel les
+événements d'Orient venaient, en 1839, de placer la diplomatie
+française. Par son étendue, sa complexité, son éloignement même, ce
+problème était moins que tout autre à la portée du public. En outre,
+n'était-il pas apparu, dès les premières négociations, que le
+principal danger, en cette affaire, était de fournir à la Russie, en
+liant trop étroitement notre politique aux prétentions de Méhémet-Ali,
+l'occasion qu'elle cherchait de nous séparer de l'Angleterre et de
nous isoler en Europe? Or l'opinion, en France, se trouvait alors sous
-l'empire de sentiments qui la poussaient à commettre cette faute:
-c'était, d'une part, l'engouement pour l'Égypte et son maître, dont
-nous avons tant de fois noté la vivacité et l'universalité; c'était,
+l'empire de sentiments qui la poussaient à commettre cette faute:
+c'était, d'une part, l'engouement pour l'Égypte et son maître, dont
+nous avons tant de fois noté la vivacité et l'universalité; c'était,
d'autre part, une sorte d'orgueil national, qui semblait ne vouloir
-pas supporter le moindre obstacle opposé à une volonté française, la
+pas supporter le moindre obstacle opposé à une volonté française, la
moindre concession faite aux exigences des autres puissances; cet
-orgueil, né des souvenirs de l'Empire, ravivé par les débats de la
-coalition, était alors d'autant plus excité, qu'il croyait avoir à se
-relever d'une attitude abaissée, à prendre sa revanche des prétendues
-défaillances de la monarchie de Juillet en Espagne, en Belgique et en
-Italie; les plus modérés en étaient venus à juger nécessaire de
-prouver, par quelque hardiesse éclatante, que la politique de paix
-n'était pas une politique timide, et il y avait eu, par suite, un
+orgueil, né des souvenirs de l'Empire, ravivé par les débats de la
+coalition, était alors d'autant plus excité, qu'il croyait avoir à se
+relever d'une attitude abaissée, à prendre sa revanche des prétendues
+défaillances de la monarchie de Juillet en Espagne, en Belgique et en
+Italie; les plus modérés en étaient venus à juger nécessaire de
+prouver, par quelque hardiesse éclatante, que la politique de paix
+n'était pas une politique timide, et il y avait eu, par suite, un
accord instinctif, presque <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> unanime, pour accueillir les
-événements d'Orient comme une heureuse occasion de jouer un grand
-rôle; les imaginations s'étaient même donné large carrière, trouvant
-là un terrain particulièrement favorable aux aspirations vaguement
-ambitieuses, aux téméraires conjectures, aux fantaisies chimériques.
-Au gouvernement, il appartenait de réagir contre cette usurpation
-parlementaire, de faire entendre raison à cet engouement, de parler
-sagesse et prudence à cet orgueil. Mais, pour accomplir une telle
-tâche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son manque de crédit
-sur les Chambres et de confiance en soi? Derrière lui, sans doute,
-au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'était-ce pas précisément
-contre l'ingérence du Roi dans la politique extérieure qu'avait été
-dirigé le principal effort de la coalition? N'avait-on pas répété à
-satiété, et fini par persuader à beaucoup de monarchistes, qu'il
+événements d'Orient comme une heureuse occasion de jouer un grand
+rôle; les imaginations s'étaient même donné large carrière, trouvant
+là un terrain particulièrement favorable aux aspirations vaguement
+ambitieuses, aux téméraires conjectures, aux fantaisies chimériques.
+Au gouvernement, il appartenait de réagir contre cette usurpation
+parlementaire, de faire entendre raison à cet engouement, de parler
+sagesse et prudence à cet orgueil. Mais, pour accomplir une telle
+tâche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son manque de crédit
+sur les Chambres et de confiance en soi? Derrière lui, sans doute,
+au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'était-ce pas précisément
+contre l'ingérence du Roi dans la politique extérieure qu'avait été
+dirigé le principal effort de la coalition? N'avait-on pas répété à
+satiété, et fini par persuader à beaucoup de monarchistes, qu'il
fallait se mettre en garde contre Louis-Philippe, contre son amour de
-la paix à tout prix, sa crainte de toute action, sa facilité à
-abandonner le monde entier à l'ambition des autres puissances? Si bien
-que les ministres, loin de pouvoir emprunter à la couronne l'autorité
-qui leur manquait, étaient conduits, par souci de leur popularité, à
-se défendre de lui paraître dociles, et retombaient ainsi plus encore
-sous la dépendance du parlement, des journaux et de l'opinion.</p>
-
-<p>Ce mal de la situation apparut dès la première discussion qui
-s'engagea, à la Chambre des députés, sur les affaires d'Orient. On se
-rappelle que, le 25 mai, à la nouvelle de l'entrée en campagne des
-Turcs, le ministère avait déposé une demande de crédit de 10 millions
-à l'effet de développer les armements maritimes. L'exposé des motifs,
-très sommaire, se bornait à dire que «la France devait être mise en
-mesure d'exercer une influence réelle et de se concerter avec ses
-alliés». Le rapport de la commission, rédigé par M. Jouffroy, fut
-déposé le 24 juin. Aussi étendu et explicite que l'exposé des motifs
-avait été bref et réservé, il n'examinait pas une politique proposée
-par le gouvernement, mais développait <i lang="la">à priori</i> la politique que
-l'on prétendait imposer à ce dernier. À chaque ligne <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> perçaient
-la méfiance des faiblesses du ministère et aussi de la couronne, le
-sentiment qu'il était besoin de les stimuler, de leur faire sentir les
-rênes et l'éperon. «Il importe, y lisait-on, que le pays se préoccupe
-plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extérieures... Quel
-que soit le zèle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des
-intérêts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie,
-dans le gouvernement représentatif, que là où le parlement la porte.
-J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle à laquelle il
+la paix à tout prix, sa crainte de toute action, sa facilité à
+abandonner le monde entier à l'ambition des autres puissances? Si bien
+que les ministres, loin de pouvoir emprunter à la couronne l'autorité
+qui leur manquait, étaient conduits, par souci de leur popularité, à
+se défendre de lui paraître dociles, et retombaient ainsi plus encore
+sous la dépendance du parlement, des journaux et de l'opinion.</p>
+
+<p>Ce mal de la situation apparut dès la première discussion qui
+s'engagea, à la Chambre des députés, sur les affaires d'Orient. On se
+rappelle que, le 25 mai, à la nouvelle de l'entrée en campagne des
+Turcs, le ministère avait déposé une demande de crédit de 10 millions
+à l'effet de développer les armements maritimes. L'exposé des motifs,
+très sommaire, se bornait à dire que «la France devait être mise en
+mesure d'exercer une influence réelle et de se concerter avec ses
+alliés». Le rapport de la commission, rédigé par M. Jouffroy, fut
+déposé le 24 juin. Aussi étendu et explicite que l'exposé des motifs
+avait été bref et réservé, il n'examinait pas une politique proposée
+par le gouvernement, mais développait <i lang="la">à priori</i> la politique que
+l'on prétendait imposer à ce dernier. À chaque ligne <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> perçaient
+la méfiance des faiblesses du ministère et aussi de la couronne, le
+sentiment qu'il était besoin de les stimuler, de leur faire sentir les
+rênes et l'éperon. «Il importe, y lisait-on, que le pays se préoccupe
+plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extérieures... Quel
+que soit le zèle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des
+intérêts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie,
+dans le gouvernement représentatif, que là où le parlement la porte.
+J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle à laquelle il
participe. Non qu'il doive la dicter, la nature des choses s'y oppose;
mais par la connaissance qu'il en prend, il lui appartient de la
-contrôler et, par ce contrôle, de lui imprimer cette direction
-nationale qui peut échapper à un homme, mais qui n'échappe pas à un
-grand pays réfléchi dans l'intelligence d'une grande assemblée...
+contrôler et, par ce contrôle, de lui imprimer cette direction
+nationale qui peut échapper à un homme, mais qui n'échappe pas à un
+grand pays réfléchi dans l'intelligence d'une grande assemblée...
Quand on saura la Chambre attentive et instruite des affaires
-extérieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel,
-mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empêcher
+extérieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel,
+mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empêcher
de prendre, celui d'influer tacitement et par la conscience qu'elle
donnera de sa continuelle surveillance, sur la politique active et
-actuelle de l'État.» Le rapporteur exposait ensuite longuement la
-question d'Orient et détaillait la politique à suivre, avec talent
-sans doute et élévation, mais en oubliant de se demander s'il était
-sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au début d'une
-négociation si complexe et si pleine d'imprévu, de mettre en garde
-tous les intérêts différents du sien, d'éveiller tous les
+actuelle de l'État.» Le rapporteur exposait ensuite longuement la
+question d'Orient et détaillait la politique à suivre, avec talent
+sans doute et élévation, mais en oubliant de se demander s'il était
+sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au début d'une
+négociation si complexe et si pleine d'imprévu, de mettre en garde
+tous les intérêts différents du sien, d'éveiller tous les
amours-propres que son initiative trop apparente pouvait offusquer.
-Cette politique consistait à protéger les Turcs contre la Russie, qui
-n'était pas ménagée, et aussi, quoiqu'on l'indiquât moins nettement, à
-soutenir l'Égypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France
+Cette politique consistait à protéger les Turcs contre la Russie, qui
+n'était pas ménagée, et aussi, quoiqu'on l'indiquât moins nettement, à
+soutenir l'Égypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France
devait provoquer non-seulement une entente des puissances, mais une
-sorte de congrès. Et le rapporteur, supprimant les difficultés avec
-cette aisance que l'on possède seulement hors de l'action effective,
-paraissait assuré que la France ferait prévaloir son avis sur les deux
-questions; elle aurait, dans la première, le concours de toutes les
+sorte de congrès. Et le rapporteur, supprimant les difficultés avec
+cette aisance que l'on possède seulement hors de l'action effective,
+paraissait assuré que la France ferait prévaloir son avis sur les deux
+questions; elle aurait, dans la première, le concours de toutes les
puissances, sauf la Russie; dans la seconde, celui au moins de
<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> l'Autriche et de la Prusse. Et surtout, ce que la commission
-attendait du ministère, ce qu'elle lui enjoignait, non sans
-accompagnement de menaces, c'était d'exercer en Europe une action
-considérable. «Il est un point sur lequel tout le monde sera d'accord
+attendait du ministère, ce qu'elle lui enjoignait, non sans
+accompagnement de menaces, c'était d'exercer en Europe une action
+considérable. «Il est un point sur lequel tout le monde sera d'accord
et qui ne saurait varier, disait en terminant le rapport, c'est qu'il
-faut que la France joue un rôle digne d'elle dans les affaires
-d'Orient. Il ne faut à aucun prix que le règlement de ces grands
-intérêts la fasse tomber du rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne
-supporterait pas cette humiliation, et le contre-coup intérieur
-pourrait en être périlleux.» Comme le remarquait plaisamment un
-contemporain, il semblait que l'on dît sévèrement au ministère: «Tu
-vas faire quelque chose de très-glorieux, ou tu auras le cou coupé.»
-Les commentaires des journaux n'étaient pas pour affaiblir cette
-impression, et le sage <cite>Journal des Débats</cite> disait lui-même: «Nous
-devons être arbitres en Orient<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.»</p>
-
-<p>Le ministère allait-il profiter de la discussion publique pour
-reprendre la direction que la commission lui avait enlevée? Les
-quelques mots, par lesquels le maréchal Soult ouvrit le débat, le
-1<sup>er</sup> juillet, n'étaient pas de nature à produire ce résultat. Ils
+faut que la France joue un rôle digne d'elle dans les affaires
+d'Orient. Il ne faut à aucun prix que le règlement de ces grands
+intérêts la fasse tomber du rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne
+supporterait pas cette humiliation, et le contre-coup intérieur
+pourrait en être périlleux.» Comme le remarquait plaisamment un
+contemporain, il semblait que l'on dît sévèrement au ministère: «Tu
+vas faire quelque chose de très-glorieux, ou tu auras le cou coupé.»
+Les commentaires des journaux n'étaient pas pour affaiblir cette
+impression, et le sage <cite>Journal des Débats</cite> disait lui-même: «Nous
+devons être arbitres en Orient<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.»</p>
+
+<p>Le ministère allait-il profiter de la discussion publique pour
+reprendre la direction que la commission lui avait enlevée? Les
+quelques mots, par lesquels le maréchal Soult ouvrit le débat, le
+1<sup>er</sup> juillet, n'étaient pas de nature à produire ce résultat. Ils
laissaient, au contraire, le champ libre aux orateurs, qui s'y
-précipitèrent aussitôt, chacun apportant sa politique propre: le duc
-de Valmy proposait d'écraser le pacha au profit de la légitimité
-turque; M. de Carné voulait régénérer l'Orient en le livrant à
-Méhémet-Ali et à l'élément arabe; M. de Lamartine préconisait, en
-termes magnifiques, le dépècement du cadavre turc entre les puissances
-chrétiennes. Le second jour, le défilé des médecins consultants
+précipitèrent aussitôt, chacun apportant sa politique propre: le duc
+de Valmy proposait d'écraser le pacha au profit de la légitimité
+turque; M. de Carné voulait régénérer l'Orient en le livrant à
+Méhémet-Ali et à l'élément arabe; M. de Lamartine préconisait, en
+termes magnifiques, le dépècement du cadavre turc entre les puissances
+chrétiennes. Le second jour, le défilé des médecins consultants
continua: on entendit, entre autres, M. de Tocqueville, qui faisait
-ses débuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour
-être moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient été
-développés le premier jour, les systèmes proposés par ces divers
-orateurs étaient loin d'être concordants. Toutefois, la double idée
-qui paraissait obtenir le plus de faveur auprès de la Chambre, était
-celle qui <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> avait été déjà exposée dans le rapport: agir avec le
-concours de l'Europe, à la fois pour protéger l'indépendance de la
-Porte contre la Russie et assurer l'établissement de Méhémet-Ali. À en
-juger même par le discours de M. Guizot, nous devions chercher à
-faire, des possessions du pacha, un État indépendant et souverain,
-comme la Grèce<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>. Quant aux résistances que pourraient opposer sur
+ses débuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour
+être moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient été
+développés le premier jour, les systèmes proposés par ces divers
+orateurs étaient loin d'être concordants. Toutefois, la double idée
+qui paraissait obtenir le plus de faveur auprès de la Chambre, était
+celle qui <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> avait été déjà exposée dans le rapport: agir avec le
+concours de l'Europe, à la fois pour protéger l'indépendance de la
+Porte contre la Russie et assurer l'établissement de Méhémet-Ali. À en
+juger même par le discours de M. Guizot, nous devions chercher à
+faire, des possessions du pacha, un État indépendant et souverain,
+comme la Grèce<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>. Quant aux résistances que pourraient opposer sur
ce point les puissances auxquelles nous faisions appel, notamment
-l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient même pas s'en
+l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient même pas s'en
douter; d'autres, comme M. Guizot, y faisaient allusion, mais sans
apporter aucun moyen de les surmonter; certains y voyaient, comme M.
-de Tocqueville, une cause à peu près inévitable de guerre. En tout
+de Tocqueville, une cause à peu près inévitable de guerre. En tout
cas, ce que personne ne paraissait admettre, c'est que le gouvernement
-abandonnât quoi que ce soit de cette double prétention. Tous les
-orateurs lui recommandaient d'être énergique et hardi: M. de
-Tocqueville menaçait la monarchie des plus grands malheurs si elle
-laissait perdre à la France «cette nation si forte, si grande, qui
-s'est mêlée de toutes choses dans ce monde», la situation
-prépondérante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se préoccupait
-que la politique de paix ne parût pas «pusillanime et égoïste»; il
-n'était pas jusqu'à M. Dupin, l'homme du «chacun chez soi», qui ne
-terminât sa harangue en «souhaitant au gouvernement de la résolution».</p>
+abandonnât quoi que ce soit de cette double prétention. Tous les
+orateurs lui recommandaient d'être énergique et hardi: M. de
+Tocqueville menaçait la monarchie des plus grands malheurs si elle
+laissait perdre à la France «cette nation si forte, si grande, qui
+s'est mêlée de toutes choses dans ce monde», la situation
+prépondérante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se préoccupait
+que la politique de paix ne parût pas «pusillanime et égoïste»; il
+n'était pas jusqu'à M. Dupin, l'homme du «chacun chez soi», qui ne
+terminât sa harangue en «souhaitant au gouvernement de la résolution».</p>
<p>Pendant ce temps, quelle figure faisait le cabinet? Le premier jour,
-M. Villemain était intervenu pour repousser, avec une vivacité
-éloquente, le partage de l'empire ottoman, préconisé par M. de
-Lamartine; mais il s'était borné à cette &oelig;uvre toute négative, et
-n'avait indiqué lui-même aucune politique précise. Depuis lors, les
-ministres s'étaient tus, écoutant humblement <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> les leçons qui
-leur étaient faites, les instructions qui leur étaient données, sans
-un effort pour reprendre leur rôle de direction, sans une réserve sur
-la difficulté et le péril de poursuivre à la fois les deux desseins
-indiqués par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mêmes la
-nécessité de cette réserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de
-confirmer le soupçon de pusillanimité qui pesait sur eux? Le troisième
+M. Villemain était intervenu pour repousser, avec une vivacité
+éloquente, le partage de l'empire ottoman, préconisé par M. de
+Lamartine; mais il s'était borné à cette &oelig;uvre toute négative, et
+n'avait indiqué lui-même aucune politique précise. Depuis lors, les
+ministres s'étaient tus, écoutant humblement <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> les leçons qui
+leur étaient faites, les instructions qui leur étaient données, sans
+un effort pour reprendre leur rôle de direction, sans une réserve sur
+la difficulté et le péril de poursuivre à la fois les deux desseins
+indiqués par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mêmes la
+nécessité de cette réserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de
+confirmer le soupçon de pusillanimité qui pesait sur eux? Le troisième
jour, quand il s'agit de conclure, ce ne fut pas un ministre qui monta
-à la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Après avoir
-interprété l'attitude du gouvernement comme une adhésion au système de
+à la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Après avoir
+interprété l'attitude du gouvernement comme une adhésion au système de
la commission, il maintint que le double objet de notre politique
-devait être de défendre Constantinople et de protéger l'Égypte.
-Seulement, disait-il, de ces deux positions également importantes, «il
-n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menacée, celle de
-Constantinople; c'est là qu'est pour le moment le péril; c'est donc là
-aussi qu'il faut porter le remède. Or le remède consiste à créer un
-concert, européen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant
+devait être de défendre Constantinople et de protéger l'Égypte.
+Seulement, disait-il, de ces deux positions également importantes, «il
+n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menacée, celle de
+Constantinople; c'est là qu'est pour le moment le péril; c'est donc là
+aussi qu'il faut porter le remède. Or le remède consiste à créer un
+concert, européen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant
pour base ce principe que personne ne doit s'agrandir en Orient, et
pour but de mettre l'Orient sous la garantie du droit public de
-l'Europe et d'en régler d'une manière définitive la situation, en
-tenant compte et des droits et des faits tels que les événements les
-donneront». En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une
-dernière fois, au ministère qu'on attendait de lui quelque chose
-d'extraordinaire. «Cette grande question et ce grand débat, disait-il,
-imposent au cabinet une immense responsabilité. En recevant de la
+l'Europe et d'en régler d'une manière définitive la situation, en
+tenant compte et des droits et des faits tels que les événements les
+donneront». En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une
+dernière fois, au ministère qu'on attendait de lui quelque chose
+d'extraordinaire. «Cette grande question et ce grand débat, disait-il,
+imposent au cabinet une immense responsabilité. En recevant de la
Chambre les dix millions qu'il est venu lui demander, il contracte un
-solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir à la
-France, dans les événements d'Orient, un rôle digne d'elle, un rôle
-qui ne la laisse pas tomber du rang élevé qu'elle occupe en Europe.
-C'est là, messieurs, une tâche grande et difficile. Le cabinet doit en
-sentir toute l'étendue et tout le poids. Il est récemment formé, il
+solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir à la
+France, dans les événements d'Orient, un rôle digne d'elle, un rôle
+qui ne la laisse pas tomber du rang élevé qu'elle occupe en Europe.
+C'est là, messieurs, une tâche grande et difficile. Le cabinet doit en
+sentir toute l'étendue et tout le poids. Il est récemment formé, il
n'a pas encore fait de ces actes qui consacrent une administration;
-mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considérable,
-que, s'il la gouverne comme il convient à la France, il <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> sera,
-nous osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait géré les affaires
-de la nation depuis 1830.» À la suite de cette déclaration, les
-crédits furent votés à une immense majorité, par 287 voix contre 26.</p>
-
-<p>Il avait été fait, pendant ces trois jours, grande dépense
-d'éloquence. C'était ce qu'on appelle une belle discussion. Était-ce
-une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux députés, du
-conseil secret à la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie
-n'avait gagné ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en
-liberté d'allures. Le ministère, trop docile, s'était laissé engager
-dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison à la fois de
-la Russie en Turquie et de l'Angleterre en Égypte; l'éclat même avec
-lequel on venait de lui commander un grand succès, lui rendait un
-retour plus difficile et le condamnait à une périlleuse obstination.
-La Chambre avait, par les exagérations de son patriotisme oratoire,
-augmenté les exigences du public et, par suite, les embarras que le
-pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en même temps éveillé
-des ombrages chez nos alliés possibles et fourni des armes à tous ceux
-qui, au dehors, trouvaient intérêt à dénoncer, sincèrement ou non,
-notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livré à nos
+mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considérable,
+que, s'il la gouverne comme il convient à la France, il <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> sera,
+nous osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait géré les affaires
+de la nation depuis 1830.» À la suite de cette déclaration, les
+crédits furent votés à une immense majorité, par 287 voix contre 26.</p>
+
+<p>Il avait été fait, pendant ces trois jours, grande dépense
+d'éloquence. C'était ce qu'on appelle une belle discussion. Était-ce
+une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux députés, du
+conseil secret à la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie
+n'avait gagné ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en
+liberté d'allures. Le ministère, trop docile, s'était laissé engager
+dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison à la fois de
+la Russie en Turquie et de l'Angleterre en Égypte; l'éclat même avec
+lequel on venait de lui commander un grand succès, lui rendait un
+retour plus difficile et le condamnait à une périlleuse obstination.
+La Chambre avait, par les exagérations de son patriotisme oratoire,
+augmenté les exigences du public et, par suite, les embarras que le
+pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en même temps éveillé
+des ombrages chez nos alliés possibles et fourni des armes à tous ceux
+qui, au dehors, trouvaient intérêt à dénoncer, sincèrement ou non,
+notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livré à nos
adversaires, avec le secret de notre politique, celui des points
-faibles où ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait
-aux difficultés et aux périls d'une crise déjà grave par elle-même,
-sans autre profit que de flatter les préventions et les prétentions
-nées de la coalition.</p>
+faibles où ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait
+aux difficultés et aux périls d'une crise déjà grave par elle-même,
+sans autre profit que de flatter les préventions et les prétentions
+nées de la coalition.</p>
<h4>V</h4>
<p>Pendant qu'en Europe les diplomates s'agitaient et que les parlements
-délibéraient, les événements se précipitaient en Orient. Vainement,
-avec une modération calculée dont il se faisait honneur auprès des
-consuls, Méhémet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'était-il
-prêté à retarder le choc des deux <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> armées: l'impatience de
-Mahmoud semblait croître à mesure que déclinait sa vie. Après avoir,
-le 7 juin 1839, dans un manifeste qui n'était qu'un cri de colère,
-proclamé le pacha et son fils rebelles et traîtres, il ordonna à ses
-généraux de leur courir sus. À cette nouvelle, Méhémet se crut
-dispensé de prolonger une inaction qui lui coûtait. «Gloire à Dieu,
-s'écria-t-il, qui permet à son vieux serviteur de terminer ses travaux
-par le sort des armes!» Et il écrivit aussitôt à Ibrahim: «Au reçu de
-la présente dépêche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont
-entrées sur notre territoire, et, après les en avoir chassées, vous
-marcherez sur leur grande armée, à laquelle vous livrerez bataille.
-Si, par l'aide de Dieu, la victoire se déclare pour nous, vous
-passerez le défilé de Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur
-Malathia, Kharpout, Orfa et Diarbékir.» Les Égyptiens, concentrés à
-Alep, se mirent en mouvement le 21 juin. Le 24, ils rencontrèrent
-l'ennemi dans la plaine de Nézib. Les deux armées comptaient chacune
-environ cinquante mille hommes. L'impétuosité d'Ibrahim et la
-supériorité de discipline que ses troupes devaient à leurs
-instructeurs français décidèrent la victoire. Les Ottomans,
-d'ailleurs, en dépit des quelques officiers prussiens chargés de les
-exercer<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, étaient alors en pleine désorganisation militaire; les
-innovations violentes de Mahmoud leur avaient désappris de combattre à
-la turque, sans leur apprendre à combattre à l'européenne. Une mêlée
-de deux heures suffit à les mettre en pleine déroute; ils laissèrent
-sur le champ de bataille plus de quatre mille tués ou blessés, et aux
+délibéraient, les événements se précipitaient en Orient. Vainement,
+avec une modération calculée dont il se faisait honneur auprès des
+consuls, Méhémet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'était-il
+prêté à retarder le choc des deux <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> armées: l'impatience de
+Mahmoud semblait croître à mesure que déclinait sa vie. Après avoir,
+le 7 juin 1839, dans un manifeste qui n'était qu'un cri de colère,
+proclamé le pacha et son fils rebelles et traîtres, il ordonna à ses
+généraux de leur courir sus. À cette nouvelle, Méhémet se crut
+dispensé de prolonger une inaction qui lui coûtait. «Gloire à Dieu,
+s'écria-t-il, qui permet à son vieux serviteur de terminer ses travaux
+par le sort des armes!» Et il écrivit aussitôt à Ibrahim: «Au reçu de
+la présente dépêche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont
+entrées sur notre territoire, et, après les en avoir chassées, vous
+marcherez sur leur grande armée, à laquelle vous livrerez bataille.
+Si, par l'aide de Dieu, la victoire se déclare pour nous, vous
+passerez le défilé de Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur
+Malathia, Kharpout, Orfa et Diarbékir.» Les Égyptiens, concentrés à
+Alep, se mirent en mouvement le 21 juin. Le 24, ils rencontrèrent
+l'ennemi dans la plaine de Nézib. Les deux armées comptaient chacune
+environ cinquante mille hommes. L'impétuosité d'Ibrahim et la
+supériorité de discipline que ses troupes devaient à leurs
+instructeurs français décidèrent la victoire. Les Ottomans,
+d'ailleurs, en dépit des quelques officiers prussiens chargés de les
+exercer<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, étaient alors en pleine désorganisation militaire; les
+innovations violentes de Mahmoud leur avaient désappris de combattre à
+la turque, sans leur apprendre à combattre à l'européenne. Une mêlée
+de deux heures suffit à les mettre en pleine déroute; ils laissèrent
+sur le champ de bataille plus de quatre mille tués ou blessés, et aux
mains des vainqueurs douze mille prisonniers, cent soixante-douze
-bouches à feu, vingt mille fusils, leurs tentes et jusqu'aux insignes
+bouches à feu, vingt mille fusils, leurs tentes et jusqu'aux insignes
du commandement en chef.</p>
-<p>Trois jours après, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier,
-l'un des deux aides de camp que le maréchal Soult avait envoyés pour
-prévenir ou arrêter les hostilités. Il avait passé par Alexandrie, et
+<p>Trois jours après, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier,
+l'un des deux aides de camp que le maréchal Soult avait envoyés pour
+prévenir ou arrêter les hostilités. Il avait passé par Alexandrie, et
apportait une lettre obtenue, non sans peine, du pacha; cette lettre
-enjoignait au commandant <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> de l'armée égyptienne de ne pas
-engager l'action si les Turcs consentaient à rentrer sur leur
-territoire, et même de ne pas passer la frontière dans le cas où,
-forcé de combattre, il demeurerait vainqueur. «Il est trop tard!
-s'écria Ibrahim; mon père n'aurait pas écrit cette lettre, s'il avait
-connu l'agression des Turcs et leur défaite.» Cependant, tout en
-frémissant, il finit par céder aux fermes remontrances du capitaine
-Callier, et consentit à ne pas passer le Taurus.</p>
-
-<p>Mahmoud ne sut point la destruction de son armée. Six jours avant que
-la nouvelle n'en parvînt à Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan
-expirait, épuisé de débauches et de fureurs, laissant son empire
-mutilé et croulant à son fils Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans.</p>
-
-<p>Le nouveau sultan n'avait déjà plus d'armée; il allait perdre aussi sa
+enjoignait au commandant <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> de l'armée égyptienne de ne pas
+engager l'action si les Turcs consentaient à rentrer sur leur
+territoire, et même de ne pas passer la frontière dans le cas où,
+forcé de combattre, il demeurerait vainqueur. «Il est trop tard!
+s'écria Ibrahim; mon père n'aurait pas écrit cette lettre, s'il avait
+connu l'agression des Turcs et leur défaite.» Cependant, tout en
+frémissant, il finit par céder aux fermes remontrances du capitaine
+Callier, et consentit à ne pas passer le Taurus.</p>
+
+<p>Mahmoud ne sut point la destruction de son armée. Six jours avant que
+la nouvelle n'en parvînt à Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan
+expirait, épuisé de débauches et de fureurs, laissant son empire
+mutilé et croulant à son fils Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans.</p>
+
+<p>Le nouveau sultan n'avait déjà plus d'armée; il allait perdre aussi sa
flotte. Les circonstances dans lesquelles se produisit ce dernier
-événement en font une vraie scène de comédie orientale. Le 4 juillet,
-alors qu'on ne savait pas encore au Divan la défaite de Nézib, toute
+événement en font une vraie scène de comédie orientale. Le 4 juillet,
+alors qu'on ne savait pas encore au Divan la défaite de Nézib, toute
la flotte ottomane, forte de plus de trente grands navires et de
-nombreux petits bâtiments, commandée par Akmet-Pacha, mettait à la
+nombreux petits bâtiments, commandée par Akmet-Pacha, mettait à la
voile pour sortir de la mer de Marmara et se diriger vers l'Archipel.
-En tête, et comme lui servant d'éclaireur, s'avançait un vaisseau
-anglais, la <i>Vanguard</i>. Le capitaine en second de ce vaisseau était à
+En tête, et comme lui servant d'éclaireur, s'avançait un vaisseau
+anglais, la <i>Vanguard</i>. Le capitaine en second de ce vaisseau était à
bord du capitan-pacha, avec plusieurs de ses compatriotes; d'autres
-officiers de même nationalité, plus ou moins costumés en Turcs, se
-trouvaient répartis sur les autres navires. À la nouvelle de ce
-mouvement, l'émotion fut grande dans la petite escadre française qui
-montait la garde à l'entrée des Dardanelles. Son commandant, l'amiral
+officiers de même nationalité, plus ou moins costumés en Turcs, se
+trouvaient répartis sur les autres navires. À la nouvelle de ce
+mouvement, l'émotion fut grande dans la petite escadre française qui
+montait la garde à l'entrée des Dardanelles. Son commandant, l'amiral
Lalande, avait pour instruction de surveiller les marines turque et
-égyptienne et de les empêcher d'en venir à une collision. Or
-n'était-ce pas évidemment cette collision qu'allait chercher la flotte
-débouchant des Dardanelles? La présence des Anglais semblait confirmer
-cette hypothèse; on savait leur animosité contre le pacha, et aussi le
-plaisir qu'ils trouvaient toujours à voir s'entre-détruire des
-vaisseaux qui n'étaient pas les leurs. L'amiral Lalande eût été homme
-à <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> arrêter les Turcs, même par la force; âme énergique dans un
-corps délabré, il poussait l'audace jusqu'à la témérité; mais il
-n'avait sous la main que deux vaisseaux et quatre bâtiments
-inférieurs. Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant
-moral ce qu'il ne pouvait imposer par le canon. À peine la <i>Vanguard</i>
-eut-elle passé, superbe, devant notre escadre, que l'amiral français,
-à bord du <i>Iéna</i>, se lança hardiment au beau milieu de la flotte
-ottomane, sans s'inquiéter de la confusion qu'il y jetait, et se
+égyptienne et de les empêcher d'en venir à une collision. Or
+n'était-ce pas évidemment cette collision qu'allait chercher la flotte
+débouchant des Dardanelles? La présence des Anglais semblait confirmer
+cette hypothèse; on savait leur animosité contre le pacha, et aussi le
+plaisir qu'ils trouvaient toujours à voir s'entre-détruire des
+vaisseaux qui n'étaient pas les leurs. L'amiral Lalande eût été homme
+à <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> arrêter les Turcs, même par la force; âme énergique dans un
+corps délabré, il poussait l'audace jusqu'à la témérité; mais il
+n'avait sous la main que deux vaisseaux et quatre bâtiments
+inférieurs. Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant
+moral ce qu'il ne pouvait imposer par le canon. À peine la <i>Vanguard</i>
+eut-elle passé, superbe, devant notre escadre, que l'amiral français,
+à bord du <i>Iéna</i>, se lança hardiment au beau milieu de la flotte
+ottomane, sans s'inquiéter de la confusion qu'il y jetait, et se
dirigea vers le vaisseau du capitan-pacha. Celui-ci mit en panne, et
-un bateau à vapeur, monté par Osman, <i>reale-bey</i> de la flotte turque,
+un bateau à vapeur, monté par Osman, <i>reale-bey</i> de la flotte turque,
vint prendre l'amiral et les officiers de sa suite. Osman les pria
-aussitôt de descendre dans la chambre de son navire; puis, après en
-avoir fermé soigneusement les portes, il leur déclara que le
+aussitôt de descendre dans la chambre de son navire; puis, après en
+avoir fermé soigneusement les portes, il leur déclara que le
capitan-pacha sortait des Dardanelles contre les ordres du Divan, et
-qu'il allait livrer tous ses vaisseaux à Méhémet-Ali; sans s'occuper
-de la stupéfaction de l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein
-d'Akmet était de s'entendre avec le pacha d'Égypte pour renverser
-Khosrew, le nouveau grand vizir qui, disait-il, était vendu au czar;
-il ne doutait pas que la France n'approuvât une conduite dont le but
-était de rétablir la paix intérieure de l'empire et de le soustraire à
-l'oppression russe. Si extraordinaire que fût cette communication,
-elle n'était pas un mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait
-les mobiles du capitan-pacha; celui-ci n'était qu'un traître vulgaire,
-ancien favori de Mahmoud, qui avait craint d'être disgracié par les
-ministres du nouveau sultan. La réponse de l'amiral Lalande fut vague
-et embarrassée; toutefois, cédant à sa sympathie pour les Égyptiens et
-aussi peut-être au plaisir de faire pièce aux Anglais, il ne chercha
-pas à arrêter la défection dont on lui faisait confidence, se borna à
-exprimer le v&oelig;u qu'Akmet s'employât à obtenir le maintien de la
-paix, et, tout en refusant de faire monter un officier français sur le
-vaisseau amiral turc, il consentit à le faire accompagner par un des
-navires de son escadre. Osman-bey termina cette étrange conversation
-en demandant que, à bord du capitan-pacha, et en présence des
-officiers de la marine britannique, il ne fût fait aucune <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span>
-allusion à ce qui venait d'être dit. Conformément à cette
+qu'il allait livrer tous ses vaisseaux à Méhémet-Ali; sans s'occuper
+de la stupéfaction de l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein
+d'Akmet était de s'entendre avec le pacha d'Égypte pour renverser
+Khosrew, le nouveau grand vizir qui, disait-il, était vendu au czar;
+il ne doutait pas que la France n'approuvât une conduite dont le but
+était de rétablir la paix intérieure de l'empire et de le soustraire à
+l'oppression russe. Si extraordinaire que fût cette communication,
+elle n'était pas un mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait
+les mobiles du capitan-pacha; celui-ci n'était qu'un traître vulgaire,
+ancien favori de Mahmoud, qui avait craint d'être disgracié par les
+ministres du nouveau sultan. La réponse de l'amiral Lalande fut vague
+et embarrassée; toutefois, cédant à sa sympathie pour les Égyptiens et
+aussi peut-être au plaisir de faire pièce aux Anglais, il ne chercha
+pas à arrêter la défection dont on lui faisait confidence, se borna à
+exprimer le v&oelig;u qu'Akmet s'employât à obtenir le maintien de la
+paix, et, tout en refusant de faire monter un officier français sur le
+vaisseau amiral turc, il consentit à le faire accompagner par un des
+navires de son escadre. Osman-bey termina cette étrange conversation
+en demandant que, à bord du capitan-pacha, et en présence des
+officiers de la marine britannique, il ne fût fait aucune <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span>
+allusion à ce qui venait d'être dit. Conformément à cette
recommandation, l'entrevue officielle qui suivit se passa en
-politesses banales. Les Français croyaient voir sur les physionomies
-anglaises je ne sais quoi de moqueur qui semblait dire: «La voilà
+politesses banales. Les Français croyaient voir sur les physionomies
+anglaises je ne sais quoi de moqueur qui semblait dire: «La voilà
enfin dehors, cette flotte que vous vouliez retenir dans le Bosphore;
-encore quelques jours, elle aura rencontré la flotte égyptienne, et
-Méhémet-Ali n'aura plus de vaisseaux!» Mais nos officiers demeuraient
+encore quelques jours, elle aura rencontré la flotte égyptienne, et
+Méhémet-Ali n'aura plus de vaisseaux!» Mais nos officiers demeuraient
impassibles, se disant tout bas que cette joie maligne serait de
-courte durée<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. L'entrevue terminée, l'amiral Lalande revint à son
-bord, et la flotte turque reprit sa marche, toujours précédée par la
+courte durée<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. L'entrevue terminée, l'amiral Lalande revint à son
+bord, et la flotte turque reprit sa marche, toujours précédée par la
<i>Vanguard</i>, qui croyait la conduire au combat et qui ne faisait
-qu'escorter la trahison. Aussi quelles ne furent pas la stupéfaction
-et la colère des Anglais, quand, arrivés quelques jours plus tard
+qu'escorter la trahison. Aussi quelles ne furent pas la stupéfaction
+et la colère des Anglais, quand, arrivés quelques jours plus tard
devant Alexandrie, ils virent la flotte turque entrer en amie dans le
-port et se mêler avec les vaisseaux égyptiens, tandis que Méhémet-Ali,
-triomphant, embrassait le capitan-pacha, courbé jusqu'à terre! Combien
-cette colère eût été plus vive encore, si nos alliés se fussent alors
-doutés que l'amiral français avait été le confident de cette
-défection!</p>
+port et se mêler avec les vaisseaux égyptiens, tandis que Méhémet-Ali,
+triomphant, embrassait le capitan-pacha, courbé jusqu'à terre! Combien
+cette colère eût été plus vive encore, si nos alliés se fussent alors
+doutés que l'amiral français avait été le confident de cette
+défection!</p>
<p>En quelques jours, l'empire ottoman avait perdu son souverain, son
-armée et sa flotte. À Constantinople, dans la population comme dans
-les conseils du jeune sultan, l'épouvante était à son comble, et l'on
-s'attendait à voir, d'une heure à l'autre, les Égyptiens arriver par
+armée et sa flotte. À Constantinople, dans la population comme dans
+les conseils du jeune sultan, l'épouvante était à son comble, et l'on
+s'attendait à voir, d'une heure à l'autre, les Égyptiens arriver par
terre et par mer. Il n'en fallait pas tant pour que le fatalisme
-musulman s'inclinât devant le fait accompli. Le Divan envoya donc
-porter des paroles de paix à Méhémet-Ali, offrant d'abord de lui
-accorder l'Égypte héréditaire, y ajoutant bientôt la Syrie viagère. Le
-pacha encouragea ces pourparlers, mais réclama l'hérédité de toutes
-les <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> provinces dont l'arrangement de Kutaièh l'avait mis en
-possession. Il était visible que la Porte n'avait pas dit le dernier
-mot de ses concessions, et que, laissés en tête-à-tête, le suzerain
+musulman s'inclinât devant le fait accompli. Le Divan envoya donc
+porter des paroles de paix à Méhémet-Ali, offrant d'abord de lui
+accorder l'Égypte héréditaire, y ajoutant bientôt la Syrie viagère. Le
+pacha encouragea ces pourparlers, mais réclama l'hérédité de toutes
+les <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> provinces dont l'arrangement de Kutaièh l'avait mis en
+possession. Il était visible que la Porte n'avait pas dit le dernier
+mot de ses concessions, et que, laissés en tête-à-tête, le suzerain
vaincu et le vassal victorieux devaient avant peu s'entendre<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>.
Aussi bien, parmi les Turcs, beaucoup trouvaient-ils encore moins
-humiliant de subir les exigences du pacha que de recourir à
-l'intervention des chrétiens<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.</p>
+humiliant de subir les exigences du pacha que de recourir à
+l'intervention des chrétiens<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.</p>
<h4>VI</h4>
<p>Ce fut entre le 15 et le 20 juillet que parvint, dans les capitales de
-l'Europe, la nouvelle des événements étonnants qui venaient, coup sur
-coup, d'anéantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression
-fut généralement très-profonde; mais les divers cabinets
-n'apprécièrent pas de même la disposition de la Porte à traiter à tout
-prix avec son vainqueur. À Saint-Pétersbourg, l'idée d'un arrangement
-direct entre le sultan et le pacha fut immédiatement bien accueillie;
-on se félicitait de voir ôter ainsi tout prétexte à la délibération
-commune par laquelle les puissances prétendaient enlever à la Russie
-le protectorat de Constantinople. Cette perspective décida même le
-czar à signifier définitivement aux autres cours son refus de prendre
-part à la conférence de Vienne. «Avant les événements de Syrie, disait
-M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux différends de la Porte et de
-l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe
+l'Europe, la nouvelle des événements étonnants qui venaient, coup sur
+coup, d'anéantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression
+fut généralement très-profonde; mais les divers cabinets
+n'apprécièrent pas de même la disposition de la Porte à traiter à tout
+prix avec son vainqueur. À Saint-Pétersbourg, l'idée d'un arrangement
+direct entre le sultan et le pacha fut immédiatement bien accueillie;
+on se félicitait de voir ôter ainsi tout prétexte à la délibération
+commune par laquelle les puissances prétendaient enlever à la Russie
+le protectorat de Constantinople. Cette perspective décida même le
+czar à signifier définitivement aux autres cours son refus de prendre
+part à la conférence de Vienne. «Avant les événements de Syrie, disait
+M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux différends de la Porte et de
+l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe
avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur
-l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties
-intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant
-d'un rapprochement et adresse à <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> l'Égypte des propositions
-d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation à
+l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties
+intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant
+d'un rapprochement et adresse à <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> l'Égypte des propositions
+d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation à
Constantinople et la seconder uniquement de ses bons offices.
-Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indépendante<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.»</p>
-
-<p>Par d'autres raisons, le gouvernement français eût pu aussi
-s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intérêts
-égyptiens, et il eût par là prévenu toutes les complications où devait
-bientôt s'embarrasser sa politique. Mais, à ce moment, sa
-préoccupation principale était d'établir le concert européen, redouté
-par la Russie. Aussitôt informé des ouvertures de la Porte à
-Méhémet-Ali, le maréchal Soult écrivit, le 26 juillet, à M. de
-Bourqueney, chargé d'affaires à Londres: «La rapidité avec laquelle
-marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se dénoue
+Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indépendante<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.»</p>
+
+<p>Par d'autres raisons, le gouvernement français eût pu aussi
+s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intérêts
+égyptiens, et il eût par là prévenu toutes les complications où devait
+bientôt s'embarrasser sa politique. Mais, à ce moment, sa
+préoccupation principale était d'établir le concert européen, redouté
+par la Russie. Aussitôt informé des ouvertures de la Porte à
+Méhémet-Ali, le maréchal Soult écrivit, le 26 juillet, à M. de
+Bourqueney, chargé d'affaires à Londres: «La rapidité avec laquelle
+marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se dénoue
par quelque arrangement dans lequel les puissances n'auront pas le
temps d'intervenir... Pour l'Angleterre comme pour la France, pour
l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le
-principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie
-et de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois
+principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie
+et de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois
donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux
-sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à ne
-rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant
-l'intermédiaire de ses alliés.» À la même date, dans une conversation
-avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le maréchal déclarait
-plus formellement encore que «tout arrangement fait entre le sultan et
-Méhémet-Ali, au moment où les conseillers de l'empire étaient ou
-paralysés par la crainte ou traîtreusement occupés à satisfaire leur
-ambition au mépris des droits de leur souverain, devait être considéré
-comme nul, et qu'une déclaration dans ce sens devait être faite à
-Méhémet-Ali<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.»</p>
-
-<p>À Londres et à Vienne, on était également très-opposé à <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span>
-l'arrangement direct, ici par souci d'établir le concert des
-puissances, là par hostilité contre le pacha. Lord Palmerston,
-agréablement surpris de nous trouver dans des dispositions qui
-répondaient si bien à ses desseins, se hâta d'affirmer que «le cabinet
-anglais adhérait à chaque syllabe de la déclaration du maréchal
-Soult»; «sans s'être concertés, ajoutait-il, les deux cabinets sont
-arrivés d'eux-mêmes à une conclusion parfaitement identique, et rien
-ne prouve mieux la communauté du but qu'ils se proposent et la
-solidarité du sentiment qui les anime<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>». Quant à M. de Metternich,
-il était si décidé sur ce point, qu'il n'hésita pas à prendre une
-initiative qui tranchait avec sa timidité et sa temporisation
-accoutumées. Ayant été, à raison de son moindre éloignement, le
-premier informé des dispositions de la Porte, il ne prit pas le temps
-de se concerter avec les autres cabinets, et donna aussitôt l'ordre à
-l'internonce d'Autriche à Constantinople de combiner son action avec
-celle des représentants des grandes puissances, pour détourner le
-gouvernement ottoman de rien conclure avec Méhémet-Ali. Il obtint de
+sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à ne
+rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant
+l'intermédiaire de ses alliés.» À la même date, dans une conversation
+avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le maréchal déclarait
+plus formellement encore que «tout arrangement fait entre le sultan et
+Méhémet-Ali, au moment où les conseillers de l'empire étaient ou
+paralysés par la crainte ou traîtreusement occupés à satisfaire leur
+ambition au mépris des droits de leur souverain, devait être considéré
+comme nul, et qu'une déclaration dans ce sens devait être faite à
+Méhémet-Ali<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.»</p>
+
+<p>À Londres et à Vienne, on était également très-opposé à <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span>
+l'arrangement direct, ici par souci d'établir le concert des
+puissances, là par hostilité contre le pacha. Lord Palmerston,
+agréablement surpris de nous trouver dans des dispositions qui
+répondaient si bien à ses desseins, se hâta d'affirmer que «le cabinet
+anglais adhérait à chaque syllabe de la déclaration du maréchal
+Soult»; «sans s'être concertés, ajoutait-il, les deux cabinets sont
+arrivés d'eux-mêmes à une conclusion parfaitement identique, et rien
+ne prouve mieux la communauté du but qu'ils se proposent et la
+solidarité du sentiment qui les anime<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>». Quant à M. de Metternich,
+il était si décidé sur ce point, qu'il n'hésita pas à prendre une
+initiative qui tranchait avec sa timidité et sa temporisation
+accoutumées. Ayant été, à raison de son moindre éloignement, le
+premier informé des dispositions de la Porte, il ne prit pas le temps
+de se concerter avec les autres cabinets, et donna aussitôt l'ordre à
+l'internonce d'Autriche à Constantinople de combiner son action avec
+celle des représentants des grandes puissances, pour détourner le
+gouvernement ottoman de rien conclure avec Méhémet-Ali. Il obtint de
M. de Sainte-Aulaire et de lord Beauvale, ambassadeurs de France et
-d'Angleterre à Vienne, qu'ils écrivissent, par le même courrier, l'un
-à l'amiral Roussin, l'autre à lord Ponsonby, pour les presser de
+d'Angleterre à Vienne, qu'ils écrivissent, par le même courrier, l'un
+à l'amiral Roussin, l'autre à lord Ponsonby, pour les presser de
seconder l'internonce<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>.</p>
-<p>Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27
-juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles
-concessions au pacha<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>; le firman d'investiture, disait-on, était
-signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant,
-l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes
-puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour
-en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les
-ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques
+<p>Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27
+juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles
+concessions au pacha<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>; le firman d'investiture, disait-on, était
+signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant,
+l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes
+puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour
+en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les
+ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques
leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions;
-force leur était souvent de prendre <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> sur eux la responsabilité
-de décisions qui engageaient gravement la politique de leurs
+force leur était souvent de prendre <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> sur eux la responsabilité
+de décisions qui engageaient gravement la politique de leurs
gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il
-était radieux, et ses v&oelig;ux les plus chers étaient comblés. L'amiral
-Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de
-Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il
+était radieux, et ses v&oelig;ux les plus chers étaient comblés. L'amiral
+Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de
+Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il
se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs,
-il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha.
+il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha.
L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser
-son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa
-cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de
+son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa
+cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de
Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar?
-Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert
-européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se
-séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du
-ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit
-d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note
-était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette
-note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent
-invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les
-soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs
+Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert
+européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se
+séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du
+ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit
+d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note
+était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette
+note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent
+invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les
+soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs
gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte
que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question
-d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte
-à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à
-attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier
-résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain,
-lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de
-résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct.</p>
-
-<p>À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de
-Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de
-Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où
-l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement
-signifié par le czar de prendre part à la conférence de <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span>
-Vienne. Il lui semblait que ce refus était effacé par la signature de
+d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte
+à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à
+attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier
+résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain,
+lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de
+résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct.</p>
+
+<p>À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de
+Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de
+Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où
+l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement
+signifié par le czar de prendre part à la conférence de <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span>
+Vienne. Il lui semblait que ce refus était effacé par la signature de
l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de
-Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert
-européen<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait
-surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre
-chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de
+Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert
+européen<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait
+surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre
+chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de
la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait
-de la face des affaires<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>». Quant au gouvernement russe, il fut
-évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la
-regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne
-figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>. À Paris, on ne pouvait
-blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même
-moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc
-qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la
-demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée
-à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»;
-toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si
-vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à
-Londres<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes
-dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait
-d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet
-ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement
-dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup
-affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la
-chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à
-l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées.</p>
+de la face des affaires<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>». Quant au gouvernement russe, il fut
+évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la
+regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne
+figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>. À Paris, on ne pouvait
+blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même
+moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc
+qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la
+demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée
+à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»;
+toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si
+vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à
+Londres<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes
+dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait
+d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet
+ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement
+dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup
+affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la
+chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à
+l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> VII</h4>
-<p>Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à
-réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire.
-Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une
-partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce
-sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et
-que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où,
-en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de
-poursuivre des succès alors faciles<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Quant à la défection de la
-flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à
-part soi la conduite de l'amiral Lalande<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, le cabinet français en
-concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à
+<p>Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à
+réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire.
+Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une
+partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce
+sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et
+que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où,
+en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de
+poursuivre des succès alors faciles<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Quant à la défection de la
+flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à
+part soi la conduite de l'amiral Lalande<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, le cabinet français en
+concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à
toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un
geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe
-entière, sens dessus dessous<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. Le pacha, avec sa finesse orientale,
-comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de
-sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par
-lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur
+entière, sens dessus dessous<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. Le pacha, avec sa finesse orientale,
+comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de
+sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par
+lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur
le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir
-immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir
-d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux
-mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à
-Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas.
-J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Je ne la désire
-pas; mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut
+immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir
+d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux
+mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à
+Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas.
+J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Je ne la désire
+pas; mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut
d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que
-les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre...
-Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de
-notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.» Ému par
-ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par
-le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix
-millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le
-public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait
+les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre...
+Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de
+notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.» Ému par
+ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par
+le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix
+millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le
+public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait
en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui
-venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de
-la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15
-avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de
-l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils
-cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque,
-quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils
-avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux
-timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie
-par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du
-maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>.</p>
-
-<p>Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du
+venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de
+la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15
+avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de
+l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils
+cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque,
+quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils
+avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux
+timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie
+par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du
+maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>.</p>
+
+<p>Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du
pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans
-la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances
-était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle
-ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche,
-l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la
-défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette
-circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au
+la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances
+était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle
+ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche,
+l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la
+défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette
+circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au
grief politique une blessure <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> d'amour-propre. Non-seulement le
-cabinet de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le
-pacha à l'Égypte héréditaire<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, mais il demandait qu'avant toute
-solution, les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la
-restitution de la flotte ottomane<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>. Le ton même avec lequel il
+cabinet de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le
+pacha à l'Égypte héréditaire<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, mais il demandait qu'avant toute
+solution, les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la
+restitution de la flotte ottomane<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>. Le ton même avec lequel il
formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle
-trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager
-l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de
-l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans
+trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager
+l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de
+l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans
l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus
-graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il
-avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité,
-absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à
+graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il
+avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité,
+absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à
Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger
-n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance,
-qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et
+n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance,
+qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et
n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles
-elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer
-tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et
-sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette
-évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie;
-M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>,
-et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près
-les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir,
+elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer
+tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et
+sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette
+évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie;
+M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>,
+et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près
+les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir,
dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du
-gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un
-concert <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> européen; se persuadant que tout est fini de ce côté,
-il a cru pouvoir diriger désormais toute son action du côté de
-l'Égypte<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>.»</p>
+gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un
+concert <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> européen; se persuadant que tout est fini de ce côté,
+il a cru pouvoir diriger désormais toute son action du côté de
+l'Égypte<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>.»</p>
-<p>Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans
+<p>Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans
les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis
contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous
-avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la
-France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le
-maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de
-Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au
-sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas
-du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements,
-il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers
+avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la
+France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le
+maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de
+Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au
+sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas
+du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements,
+il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers
tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de
-Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les
+Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les
dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des
-auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa
-manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences,
-se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe
-d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus
+auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa
+manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences,
+se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe
+d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus
d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille,
-par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à
-entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et
-notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter
-une perturbation déplorable dans la marche de la politique
-générale<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>.» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston.
-<span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses
-ambassadeurs près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement
+par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à
+entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et
+notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter
+une perturbation déplorable dans la marche de la politique
+générale<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>.» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston.
+<span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses
+ambassadeurs près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement
encore et plus solennellement l'Europe de son dissentiment avec la
-France; il y exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha
-toutes les provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections
-du gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était
-suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre
+France; il y exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha
+toutes les provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections
+du gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était
+suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre
contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient
-semblait être désormais réduite à la question égyptienne<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>.</p>
-
-<p>Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui
-leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le
-général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de
-l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du
-<i lang="en">Foreign Office</i>, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses
-ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le
-général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir
-que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à
-Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De
+semblait être désormais réduite à la question égyptienne<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>.</p>
+
+<p>Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui
+leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le
+général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de
+l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du
+<i lang="en">Foreign Office</i>, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses
+ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le
+général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir
+que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à
+Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De
Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus
-en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte
-les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour
-le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg
-que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet
+en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte
+les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour
+le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg
+que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet
britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement
-à intervenir, et qu'il offre sa coopération.&mdash;Voyez, a repris lord
-Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous
-avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque
-toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre
-pacifiquement la question d'Orient<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.»</p>
-
-<p>Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span>
-venons de citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins
-chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce
-gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France.
+à intervenir, et qu'il offre sa coopération.&mdash;Voyez, a repris lord
+Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous
+avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque
+toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre
+pacifiquement la question d'Orient<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.»</p>
+
+<p>Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span>
+venons de citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins
+chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce
+gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France.
Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers
signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et
-chercher là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes
+chercher là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes
de sa politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe
-de discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le
-fâchait de ce qui venait d'elle<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Dans les conversations
-fréquentes que le czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne
+de discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le
+fâchait de ce qui venait d'elle<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Dans les conversations
+fréquentes que le czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne
manquait pas une occasion d'exciter contre nous les jalousies du
-cabinet de Londres<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>. Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère
+cabinet de Londres<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>. Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère
la Russie. Au commencement de juillet, lors de la discussion des
-crédits, tous les orateurs avaient proclamé que la politique de la
-France devait être de faire échec au gouvernement de
-Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de signifier à ce
-dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il
-interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt;
-tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui
-avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second
-plan, notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se
-mettre bien franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des
-Dardanelles, qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva.
-Le czar en avait gardé un vif ressentiment<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>. Loin de chercher à le
+crédits, tous les orateurs avaient proclamé que la politique de la
+France devait être de faire échec au gouvernement de
+Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de signifier à ce
+dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il
+interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt;
+tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui
+avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second
+plan, notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se
+mettre bien franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des
+Dardanelles, qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva.
+Le czar en avait gardé un vif ressentiment<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>. Loin de chercher à le
voiler, il l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de
-l'anniversaire de la bataille de la Moskowa pour <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> adresser à
-son armée un ordre du jour plein d'une injurieuse violence contre la
-France<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>. M. de Barante observait soigneusement cet état d'esprit
-et en informait son gouvernement: «Nous pouvons nous attendre,
-disait-il, à de fort mauvais procédés<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>.»</p>
-
-<p>S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y
-avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais?
-Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de
-son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une
-rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston
-se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas,
-disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle
-et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du
-désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de
-gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an,
-pour diviser nos deux gouvernements<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>.» Mais le ministre anglais
+l'anniversaire de la bataille de la Moskowa pour <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> adresser à
+son armée un ordre du jour plein d'une injurieuse violence contre la
+France<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>. M. de Barante observait soigneusement cet état d'esprit
+et en informait son gouvernement: «Nous pouvons nous attendre,
+disait-il, à de fort mauvais procédés<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>.»</p>
+
+<p>S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y
+avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais?
+Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de
+son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une
+rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston
+se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas,
+disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle
+et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du
+désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de
+gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an,
+pour diviser nos deux gouvernements<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>.» Mais le ministre anglais
n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se
trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui
-suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à
-Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à
-l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir
-aucun scrupule à les accepter.</p>
-
-<p>Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité
-contre la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à
-Méhémet-Ali, il eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de
-Paris lui eussent proposé d'accord; il ne se lassait pas de le
-déclarer aux ambassadeurs des deux puissances<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>. Mais du moment où
-celles-ci se divisaient, il devait naturellement se ranger du côté où
+suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à
+Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à
+l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir
+aucun scrupule à les accepter.</p>
+
+<p>Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité
+contre la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à
+Méhémet-Ali, il eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de
+Paris lui eussent proposé d'accord; il ne se lassait pas de le
+déclarer aux ambassadeurs des deux puissances<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>. Mais du moment où
+celles-ci se divisaient, il devait naturellement se ranger du côté où
l'on faisait au pacha la part la plus <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> petite<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>. Il n'y
-avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à Vienne, les sentiments
-n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début des négociations. Là
-aussi, on avait été offusqué du ton de la discussion des crédits; les
-phrases où s'était alors complu notre orgueil national avaient paru au
-dehors l'indice d'une politique à la fois aventureuse et arrogante qui
-inquiétait la prudence et blessait l'amour-propre des autres
-puissances. L'attitude de notre diplomatie n'était pas toujours faite
-pour corriger cette impression. Le ministère, préoccupé de répondre à
-l'attente du parlement, qui l'avait sommé de faire jouer à la France
-un rôle prépondérant, agissait parfois avec une sorte d'ostentation
-qui froissait des alliés ombrageux<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. «À Paris, écrivait le 7 août
-M. de Metternich, on ne voit <em>que soi</em>, et l'on oublie que par là on
-excite à en user de même, à l'égard de la France, ceux avec qui l'on
+avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à Vienne, les sentiments
+n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début des négociations. Là
+aussi, on avait été offusqué du ton de la discussion des crédits; les
+phrases où s'était alors complu notre orgueil national avaient paru au
+dehors l'indice d'une politique à la fois aventureuse et arrogante qui
+inquiétait la prudence et blessait l'amour-propre des autres
+puissances. L'attitude de notre diplomatie n'était pas toujours faite
+pour corriger cette impression. Le ministère, préoccupé de répondre à
+l'attente du parlement, qui l'avait sommé de faire jouer à la France
+un rôle prépondérant, agissait parfois avec une sorte d'ostentation
+qui froissait des alliés ombrageux<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. «À Paris, écrivait le 7 août
+M. de Metternich, on ne voit <em>que soi</em>, et l'on oublie que par là on
+excite à en user de même, à l'égard de la France, ceux avec qui l'on
entend entrer en affaires. <em>Tout pour et par la France</em> est un mot qui
-sonne bien à des oreilles françaises, mais qui déchire toutes les
-autres oreilles<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.» Quelques mois plus tard, à l'avénement du
-ministère du 1<sup>er</sup> mars, M. de Barante, revenant sur cette conduite
-du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez séparé
-des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu
-convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de
-propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de
-paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que
-le maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans
-une autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère,
-mais il a répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de
-conquérir, de chercher les traces de Napoléon<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> En
-s'éloignant de nous, le gouvernement autrichien se rapprochait de la
-Russie. Au commencement de la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant
-engagé contre cette puissance, et il avait eu besoin, pour se
-rassurer, de sentir derrière lui ses deux nouveaux alliés<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>. Du
-moment, au contraire, où il devint manifeste que ceux-ci n'étaient pas
-d'accord, le cabinet de Vienne n'eut plus qu'une pensée: se faire
-pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité de politique occidentale. Le
+sonne bien à des oreilles françaises, mais qui déchire toutes les
+autres oreilles<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.» Quelques mois plus tard, à l'avénement du
+ministère du 1<sup>er</sup> mars, M. de Barante, revenant sur cette conduite
+du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez séparé
+des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu
+convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de
+propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de
+paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que
+le maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans
+une autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère,
+mais il a répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de
+conquérir, de chercher les traces de Napoléon<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> En
+s'éloignant de nous, le gouvernement autrichien se rapprochait de la
+Russie. Au commencement de la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant
+engagé contre cette puissance, et il avait eu besoin, pour se
+rassurer, de sentir derrière lui ses deux nouveaux alliés<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>. Du
+moment, au contraire, où il devint manifeste que ceux-ci n'étaient pas
+d'accord, le cabinet de Vienne n'eut plus qu'une pensée: se faire
+pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité de politique occidentale. Le
retour se fit assez promptement pour que, le 13 septembre, M. de
-Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La difficulté réelle dans
-l'affaire orientale se trouve placée entre Paris et Londres, car la
-Russie est à nous<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>.» Ainsi nous échappait ce qui devait être le
+Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La difficulté réelle dans
+l'affaire orientale se trouve placée entre Paris et Londres, car la
+Russie est à nous<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>.» Ainsi nous échappait ce qui devait être le
profit principal de notre politique, cette dissolution de l'ancienne
-Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la Russie, que
-naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues.</p>
-
-<p>Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces
-péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont
-faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas
-de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois»,
-c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche,
-de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer
-par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris,
-et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec
+Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la Russie, que
+naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues.</p>
+
+<p>Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces
+péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont
+faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas
+de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois»,
+c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche,
+de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer
+par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris,
+et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec
l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas
pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et
-s'efforcera de se faire pardonner <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> un mauvais mouvement<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>.»
+s'efforcera de se faire pardonner <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> un mauvais mouvement<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>.»
M. de Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec
-l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller
-avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le
-mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets
-révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons
-l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines,
+l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller
+avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le
+mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets
+révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons
+l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines,
prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des
-affaires d'Orient<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>.» Ces représentations furent mal reçues par le
-gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de
-Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et,
-après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de
-repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe,
-n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins
-étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère;
-mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de
-sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est
-inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne
-manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de
-marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter
+affaires d'Orient<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>.» Ces représentations furent mal reçues par le
+gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de
+Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et,
+après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de
+repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe,
+n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins
+étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère;
+mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de
+sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est
+inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne
+manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de
+marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter
le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va
-éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de
-l'empire ottoman<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>.» Comme on le voit, le raisonnement de
-Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en
-France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des
-affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi,
+éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de
+l'empire ottoman<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>.» Comme on le voit, le raisonnement de
+Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en
+France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des
+affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi,
et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il
-faisait fausse route. La politique française s'engageait donc
-décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y
-rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant
+faisait fausse route. La politique française s'engageait donc
+décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y
+rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant
ambassadeur.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> VIII</h4>
-<p>Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant
-attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas,
-était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune
-démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord
+<p>Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant
+attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas,
+était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune
+démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord
croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu
de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en
-Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder
-la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était
-envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la
+Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder
+la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était
+envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la
question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les
-chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette
-négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir
-la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté
-à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich,
-pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change.</p>
-
-<p>M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal,
-unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le
-brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord
-Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les
-affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui
-seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait
-pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la
-France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et,
-comprenant qu'il pouvait s'exprimer à c&oelig;ur ouvert avec le ministre
-anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue
+chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette
+négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir
+la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté
+à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich,
+pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change.</p>
+
+<p>M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal,
+unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le
+brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord
+Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les
+affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui
+seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait
+pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la
+France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et,
+comprenant qu'il pouvait s'exprimer à c&oelig;ur ouvert avec le ministre
+anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue
politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar,
-personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>».
-Quant à la protection <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> à exercer sur l'empire ottoman, le czar
-acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a
-renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait
+personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>».
+Quant à la protection <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> à exercer sur l'empire ottoman, le czar
+acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a
+renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait
prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce
-qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait
-nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les
-vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la
+qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait
+nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les
+vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la
mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances
-opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte.
+opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte.
La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas
en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>.</p>
-<p>Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors
-dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général
-Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la
-préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France
-dehors<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>.» Il ne cacha pas qu'il était personnellement
-très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir
-accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de
-l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>. Dans cette
-situation difficile, le gouvernement français man&oelig;uvra fort
+<p>Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors
+dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général
+Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la
+préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France
+dehors<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>.» Il ne cacha pas qu'il était personnellement
+très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir
+accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de
+l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>. Dans cette
+situation difficile, le gouvernement français man&oelig;uvra fort
habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne
-fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la
-Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un
-grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette
-attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>,
-fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu
-que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la
-reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent
-dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le
-maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière
-fermeté de ton: «Jamais, de <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> notre aveu, une escadre de guerre
-ne paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre
-aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution
-définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui
+fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la
+Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un
+grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette
+attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>,
+fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu
+que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la
+reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent
+dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le
+maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière
+fermeté de ton: «Jamais, de <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> notre aveu, une escadre de guerre
+ne paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre
+aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution
+définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui
feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout
-cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles
-que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir
+cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles
+que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir
pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de
-nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la
-responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre
-faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés
-à côté de nous<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>.»</p>
+nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la
+responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre
+faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés
+à côté de nous<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>.»</p>
<p>Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord
-Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du
-moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un
-mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus
+Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du
+moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un
+mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus
confiance dans le czar<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>: parmi les autres ministres anglais, tous
-ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la
-Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et
+ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la
+Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et
lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance
-française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand
-seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John
-Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient
+française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand
+seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John
+Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient
visiblement de la politique du <i lang="en">Foreign Office</i>. Quant au chef du
-cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et
-indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord
-Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme
-épicurien et cet <i lang="en">I don't care</i><a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> dont il semblait avoir fait sa
-devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe.
+cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et
+indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord
+Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme
+épicurien et cet <i lang="en">I don't care</i><a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> dont il semblait avoir fait sa
+devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe.
Soigneux de ne pas se <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> faire d'affaires qui troublassent son
-repos, il se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors,
-la hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et
-aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son
-propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne
-voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur
-grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le
-vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans
-une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on
-ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les
-hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans
-le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé
-que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et
-même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter
+repos, il se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors,
+la hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et
+aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son
+propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne
+voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur
+grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le
+vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans
+une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on
+ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les
+hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans
+le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé
+que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et
+même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter
l'accord.</p>
-<p>Le chef du <i lang="en">Foreign Office</i> dut donc, bien à contre-c&oelig;ur,
-signifier, le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais
-n'adhérait point à ses propositions», et donner comme raison de ce
-refus le désir de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La
-France, dit-il, ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des
-flottes alliées de la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée
+<p>Le chef du <i lang="en">Foreign Office</i> dut donc, bien à contre-c&oelig;ur,
+signifier, le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais
+n'adhérait point à ses propositions», et donner comme raison de ce
+refus le désir de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La
+France, dit-il, ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des
+flottes alliées de la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée
des forces russes dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se
-détacher de la France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite
-union depuis l'origine de la négociation<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.» Il communiqua en même
-temps cette résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui
-coûta plus encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre
-consentait à joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur
-de Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik
+détacher de la France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite
+union depuis l'origine de la négociation<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.» Il communiqua en même
+temps cette résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui
+coûta plus encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre
+consentait à joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur
+de Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik
d'Acre, sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas
-de refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures
-de contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant
-connaître à son ministre cette concession, <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> disait: «Sans
+de refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures
+de contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant
+connaître à son ministre cette concession, <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> disait: «Sans
doute, le retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le
-désirer; mais il y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue,
-que ce ne soit le dernier<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>.»</p>
+désirer; mais il y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue,
+que ce ne soit le dernier<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>.»</p>
-<p>Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal
-tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des
-voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne
-clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais
+<p>Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal
+tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des
+voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne
+clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais
souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette
-même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver
-la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut
-et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de c&oelig;ur et ne retient
+même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver
+la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut
+et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de c&oelig;ur et ne retient
pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que
ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser
-l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les
-premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors
-égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé
-à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la
-proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement
-d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement,
-brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de
-Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le
-v&oelig;u de toutes les autres puissances, et à notre seule
-considération; l'effet moral est donc complet, et le pacha devient
-tout à fait notre protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons
-la man&oelig;uvre par laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et
+l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les
+premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors
+égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé
+à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la
+proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement
+d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement,
+brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de
+Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le
+v&oelig;u de toutes les autres puissances, et à notre seule
+considération; l'effet moral est donc complet, et le pacha devient
+tout à fait notre protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons
+la man&oelig;uvre par laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et
de nous humilier; nous battons lord Palmerston dans son propre
cabinet; nous obtenons de l'Angleterre une concession qui est une
-marque d'amitié et de déférence. L'intérêt, l'honneur et même
-l'amour-propre ont satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte
-de nous diminuer, faire un pas à notre tour et accepter la transaction
+marque d'amitié et de déférence. L'intérêt, l'honneur et même
+l'amour-propre ont satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte
+de nous diminuer, faire un pas à notre tour et accepter la transaction
offerte.</p>
-<p>Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span>
-satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une
+<p>Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span>
+satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une
raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord
-n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la
-première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait
-trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les
-concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de
-lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie
-que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à
-Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de
+n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la
+première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait
+trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les
+concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de
+lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie
+que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à
+Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de
les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une
-résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et
-compromettante pour l'Europe<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.» D'ailleurs les journaux français,
-de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus
-susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national,
-soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait
-pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance
-ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les
-bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque
-accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres,
-dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi
-que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la
-presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture
-de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal
-Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que
-cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre
-l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la
-rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais
+résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et
+compromettante pour l'Europe<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.» D'ailleurs les journaux français,
+de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus
+susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national,
+soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait
+pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance
+ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les
+bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque
+accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres,
+dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi
+que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la
+presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture
+de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal
+Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que
+cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre
+l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la
+rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais
nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition
-contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en
-Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée
-d'impuissance<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>.»</p>
+contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en
+Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée
+d'impuissance<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>.»</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani
-écrivait au maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication
+<p><span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani
+écrivait au maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication
que me prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les
-considérations sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour
-persister dans ses premières déterminations relativement aux bases de
-la transaction à intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord
-Palmerston m'a écouté avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai
-eu complété mes communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je
-puis vous déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une
-portion du pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de
-ramener la question générale en discussion; lord Palmerston a
-constamment opposé un silence poli, mais glacial. Je viens de
-reproduire textuellement, monsieur le maréchal, les seuls mots que
-j'aie pu lui arracher. Mes efforts se sont, naturellement, arrêtés au
-point que ma propre dignité ne me permettait pas de dépasser<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>.» Ne
-voit-on pas percer l'âpre satisfaction avec laquelle le ministre
-anglais retire la concession qu'il nous avait offerte malgré lui, et
-la résolution où il est de reprendre contre nous une campagne sans
-ménagement? Cette fois, il espère bien que nos amis, découragés par
+considérations sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour
+persister dans ses premières déterminations relativement aux bases de
+la transaction à intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord
+Palmerston m'a écouté avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai
+eu complété mes communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je
+puis vous déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une
+portion du pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de
+ramener la question générale en discussion; lord Palmerston a
+constamment opposé un silence poli, mais glacial. Je viens de
+reproduire textuellement, monsieur le maréchal, les seuls mots que
+j'aie pu lui arracher. Mes efforts se sont, naturellement, arrêtés au
+point que ma propre dignité ne me permettait pas de dépasser<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>.» Ne
+voit-on pas percer l'âpre satisfaction avec laquelle le ministre
+anglais retire la concession qu'il nous avait offerte malgré lui, et
+la résolution où il est de reprendre contre nous une campagne sans
+ménagement? Cette fois, il espère bien que nos amis, découragés par
notre obstination, ne s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi,
dans les semaines qui suivent, ses communications au gouvernement
-français deviennent d'un tel ton que lord Granville est obligé de lui
+français deviennent d'un tel ton que lord Granville est obligé de lui
demander des corrections; lord Palmerston ne les fait qu'en
-rechignant. «Bien que quelques-uns des faits et des arguments dont je
-me suis servi, écrit-il à son ambassadeur, doivent, comme vous le
+rechignant. «Bien que quelques-uns des faits et des arguments dont je
+me suis servi, écrit-il à son ambassadeur, doivent, comme vous le
dites, toucher au vif Louis-Philippe, cependant il me semble
-nécessaire d'en agir ainsi, et nous ne pouvons nous sacrifier
-nous-mêmes par délicatesse pour lui<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>.» Tel est même son parti
-pris, qu'il affecte de prendre au sérieux je ne sais quelle
-historiette d'après laquelle Louis-Philippe aurait annoncé à un
-diplomate étranger une prochaine guerre avec l'Angleterre, et
-expliqué <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> ainsi le besoin d'assurer à la France le concours
-d'une puissante flotte égyptienne<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>.</p>
-
-<p>L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à
-sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres
-vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans
-aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en
-conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la
-possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à
-M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à
-croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet,
-et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations
-sérieuses<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.» Par une illusion plus inexplicable encore, notre
-ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre,
-pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>. Ce n'était
+nécessaire d'en agir ainsi, et nous ne pouvons nous sacrifier
+nous-mêmes par délicatesse pour lui<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>.» Tel est même son parti
+pris, qu'il affecte de prendre au sérieux je ne sais quelle
+historiette d'après laquelle Louis-Philippe aurait annoncé à un
+diplomate étranger une prochaine guerre avec l'Angleterre, et
+expliqué <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> ainsi le besoin d'assurer à la France le concours
+d'une puissante flotte égyptienne<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>.</p>
+
+<p>L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à
+sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres
+vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans
+aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en
+conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la
+possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à
+M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à
+croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet,
+et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations
+sérieuses<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.» Par une illusion plus inexplicable encore, notre
+ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre,
+pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>. Ce n'était
pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait
-dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que
-le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>.
-De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa
-«neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que
-M. de Metternich y eût donné son attache<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>.» À Vienne, M. de
-Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation
-donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre
-la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la
-fois, jamais<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich
+dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que
+le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>.
+De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa
+«neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que
+M. de Metternich y eût donné son attache<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>.» À Vienne, M. de
+Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation
+donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre
+la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la
+fois, jamais<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich
s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie:
-«Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que
-j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> mais j'ose vous
-répondre que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur
-Nicolas. Il est puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation
-sans vouloir la mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des
-détroits où vous le croyez inflexible, il a pris son parti depuis
-longtemps. La plus grosse de vos fautes est assurément votre division
-avec l'Angleterre. Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne
+«Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que
+j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> mais j'ose vous
+répondre que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur
+Nicolas. Il est puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation
+sans vouloir la mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des
+détroits où vous le croyez inflexible, il a pris son parti depuis
+longtemps. La plus grosse de vos fautes est assurément votre division
+avec l'Angleterre. Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne
perdez pas un moment. Vous courez chaque jour le risque d'apprendre
qu'on vous a mis en dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire
sans vous ou contre vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez
-que l'Autriche et la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha
-d'Égypte, ne se compromettront pas pour le défendre; nous donnerons
-les mains à ce qui aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus
-que l'alternative d'assister à l'exécution rigoureuse du client que
-vous voulez protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre
-vous<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.» M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à
+que l'Autriche et la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha
+d'Égypte, ne se compromettront pas pour le défendre; nous donnerons
+les mains à ce qui aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus
+que l'alternative d'assister à l'exécution rigoureuse du client que
+vous voulez protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre
+vous<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.» M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à
M. de Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa
-bienveillance. Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les
-désappointements de sa politique, de l'avortement de la conférence de
-Vienne, de la disgrâce qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il
-laissait voir qu'il se croyait désormais obligé de marcher derrière
+bienveillance. Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les
+désappointements de sa politique, de l'avortement de la conférence de
+Vienne, de la disgrâce qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il
+laissait voir qu'il se croyait désormais obligé de marcher derrière
l'Angleterre et la Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre
-ambassadeur lui demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français
-le chargeait de décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston
-et lui: «Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il
-précipitamment, car je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points,
-gain de cause à vos adversaires<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.»</p>
-
-<p>Toutefois, de si méchante humeur qu'il fût contre la France, M. de
-Metternich ne voyait pas sans méfiance s'établir, entre l'Angleterre
-et la Russie, une intimité qui obligerait l'Autriche à se traîner à
+ambassadeur lui demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français
+le chargeait de décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston
+et lui: «Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il
+précipitamment, car je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points,
+gain de cause à vos adversaires<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.»</p>
+
+<p>Toutefois, de si méchante humeur qu'il fût contre la France, M. de
+Metternich ne voyait pas sans méfiance s'établir, entre l'Angleterre
+et la Russie, une intimité qui obligerait l'Autriche à se traîner à
leur remorque et qui l'annulerait en Orient. Croyant d'ailleurs, lui
-aussi, à la puissance du pacha, il doutait <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> de la possibilité
-et de l'efficacité des moyens coercitifs préconisés par lord
-Palmerston. Ces considérations le déterminèrent, vers la fin de
-novembre, à essayer de s'entremettre et à nous proposer, comme
-expédient transactionnel, la prolongation du <i lang="la">statu quo</i> établi par
-l'arrangement de Kutaièh. M. de Sainte-Aulaire se hâta de transmettre
-cette ouverture au maréchal Soult, se figurant qu'elle serait
-acceptée. Mais le président du conseil, tout entier à ses illusions,
-répondit, le 3 décembre, «qu'il était impossible de prendre au sérieux
-la communication du cabinet de Vienne<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>».</p>
-
-<p>Quelques jours après ce refus, qui témoignait d'une si superbe
-confiance, tombait brusquement, à Paris, la nouvelle que M. de Brünnow
-allait revenir à Londres «avec pleins pouvoirs pour conclure une
-convention relative aux affaires d'Orient», et que le czar «acceptait
-le principe de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les
-eaux de Constantinople<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>». Le gouvernement français fut quelque peu
-déconcerté par un événement qu'il avait refusé si obstinément de
-prévoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus
-penser: à peine M. de Metternich était-il avisé du nouveau voyage de
-M. de Brünnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de
-Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoyé
-russe; il le rejoignit à Calais, fit la traversée dans sa compagnie,
-et, au débarqué, était pleinement d'accord avec lui<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>. Notre
-diplomatie était d'autant plus embarrassée que l'adhésion du czar à la
-présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, ôtait
-tout fondement à la seule objection faite naguère par elle aux
-premières propositions de M. de Brünnow. Elle ne pouvait contredire
-les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le débat sur la
-question du pacha, où elle était assurée de n'être pas soutenue. Dans
-cette situation, le maréchal Soult se crut obligé d'exprimer, le 9
-décembre, <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait
-la concession inespérée faite par la cour de Russie; «le gouvernement
-du Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une
-convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'état
-des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel
-examen de la question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles
-chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son
-opinion pour qu'il fût possible de prolonger la discussion.» Ce
-langage un peu embarrassé n'indiquait-il pas, aux derniers jours de
-1839, qu'à Paris, l'on commençait enfin à comprendre la nécessité de
-rabattre quelque chose des exigences égyptiennes? Plus d'un indice
-donne, en effet, à penser que tel était le sentiment personnel de
-Louis-Philippe. Si ce sentiment eût prévalu, il aurait été encore
-temps de conjurer tout péril. Mais le ministère n'avait pas à compter
-seulement avec ses propres inquiétudes et avec les impressions du Roi.
-Il allait avoir à compter avec les Chambres; car les vacances
-législatives touchaient à leur terme.</p>
+aussi, à la puissance du pacha, il doutait <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> de la possibilité
+et de l'efficacité des moyens coercitifs préconisés par lord
+Palmerston. Ces considérations le déterminèrent, vers la fin de
+novembre, à essayer de s'entremettre et à nous proposer, comme
+expédient transactionnel, la prolongation du <i lang="la">statu quo</i> établi par
+l'arrangement de Kutaièh. M. de Sainte-Aulaire se hâta de transmettre
+cette ouverture au maréchal Soult, se figurant qu'elle serait
+acceptée. Mais le président du conseil, tout entier à ses illusions,
+répondit, le 3 décembre, «qu'il était impossible de prendre au sérieux
+la communication du cabinet de Vienne<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>».</p>
+
+<p>Quelques jours après ce refus, qui témoignait d'une si superbe
+confiance, tombait brusquement, à Paris, la nouvelle que M. de Brünnow
+allait revenir à Londres «avec pleins pouvoirs pour conclure une
+convention relative aux affaires d'Orient», et que le czar «acceptait
+le principe de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les
+eaux de Constantinople<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>». Le gouvernement français fut quelque peu
+déconcerté par un événement qu'il avait refusé si obstinément de
+prévoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus
+penser: à peine M. de Metternich était-il avisé du nouveau voyage de
+M. de Brünnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de
+Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoyé
+russe; il le rejoignit à Calais, fit la traversée dans sa compagnie,
+et, au débarqué, était pleinement d'accord avec lui<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>. Notre
+diplomatie était d'autant plus embarrassée que l'adhésion du czar à la
+présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, ôtait
+tout fondement à la seule objection faite naguère par elle aux
+premières propositions de M. de Brünnow. Elle ne pouvait contredire
+les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le débat sur la
+question du pacha, où elle était assurée de n'être pas soutenue. Dans
+cette situation, le maréchal Soult se crut obligé d'exprimer, le 9
+décembre, <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait
+la concession inespérée faite par la cour de Russie; «le gouvernement
+du Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une
+convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'état
+des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel
+examen de la question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles
+chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son
+opinion pour qu'il fût possible de prolonger la discussion.» Ce
+langage un peu embarrassé n'indiquait-il pas, aux derniers jours de
+1839, qu'à Paris, l'on commençait enfin à comprendre la nécessité de
+rabattre quelque chose des exigences égyptiennes? Plus d'un indice
+donne, en effet, à penser que tel était le sentiment personnel de
+Louis-Philippe. Si ce sentiment eût prévalu, il aurait été encore
+temps de conjurer tout péril. Mais le ministère n'avait pas à compter
+seulement avec ses propres inquiétudes et avec les impressions du Roi.
+Il allait avoir à compter avec les Chambres; car les vacances
+législatives touchaient à leur terme.</p>
<h4>IX</h4>
-<p>Cette perspective de la rentrée du parlement ramène naturellement
-l'attention sur la politique intérieure. Pendant qu'au dehors, la
-crise diplomatique s'aggravait, qu'était devenue, au dedans, ce que
-nous avons appelé l'épilogue de la crise parlementaire? Y avait-il
-quelque amélioration? La machine du gouvernement représentatif
-tendait-elle à reprendre son fonctionnement normal et régulier? Depuis
-la coalition et la décomposition qui en avait été la conséquence et le
-châtiment, le mal principal était l'absence d'une majorité véritable.
-Pouvait-on augurer, à la veille de la session de 1840, qu'il allait
-enfin s'en constituer une, soit pour le ministère, soit même contre
-lui? Non; à passer en revue, l'un après l'autre, les divers groupes
-de la <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> Chambre, on y constatait toujours mêmes incertitudes,
-mêmes divisions, même morcellement.</p>
-
-<p>La fraction la plus nombreuse était composée des anciens partisans de
-M. Molé; faute d'une autre désignation on continuait à les appeler les
+<p>Cette perspective de la rentrée du parlement ramène naturellement
+l'attention sur la politique intérieure. Pendant qu'au dehors, la
+crise diplomatique s'aggravait, qu'était devenue, au dedans, ce que
+nous avons appelé l'épilogue de la crise parlementaire? Y avait-il
+quelque amélioration? La machine du gouvernement représentatif
+tendait-elle à reprendre son fonctionnement normal et régulier? Depuis
+la coalition et la décomposition qui en avait été la conséquence et le
+châtiment, le mal principal était l'absence d'une majorité véritable.
+Pouvait-on augurer, à la veille de la session de 1840, qu'il allait
+enfin s'en constituer une, soit pour le ministère, soit même contre
+lui? Non; à passer en revue, l'un après l'autre, les divers groupes
+de la <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> Chambre, on y constatait toujours mêmes incertitudes,
+mêmes divisions, même morcellement.</p>
+
+<p>La fraction la plus nombreuse était composée des anciens partisans de
+M. Molé; faute d'une autre désignation on continuait à les appeler les
221, bien qu'ils n'atteignissent plus ce nombre. Leur ressentiment et
-leur méfiance à l'égard du ministère n'étaient pas diminués. La
-plupart en contenaient l'expression, par répugnance invétérée pour
-toute opposition plus que par déférence pour les hommes au pouvoir.
-Quelques-uns, plus passionnés, semblaient prêts à se jeter dans une
-hostilité ouverte: à leur tête étaient MM. Desmousseaux de Givré et de
+leur méfiance à l'égard du ministère n'étaient pas diminués. La
+plupart en contenaient l'expression, par répugnance invétérée pour
+toute opposition plus que par déférence pour les hommes au pouvoir.
+Quelques-uns, plus passionnés, semblaient prêts à se jeter dans une
+hostilité ouverte: à leur tête étaient MM. Desmousseaux de Givré et de
Chasseloup-Laubat; le journal <cite>la Presse</cite> leur servait d'organe. Quant
-à M. Molé, tout en se disant fort dégoûté de la politique et occupé de
-la rédaction de ses mémoires, il était au fond très-ulcéré, impatient
-de revanche, jaloux surtout de l'autorité que M. Guizot tendait à
+à M. Molé, tout en se disant fort dégoûté de la politique et occupé de
+la rédaction de ses mémoires, il était au fond très-ulcéré, impatient
+de revanche, jaloux surtout de l'autorité que M. Guizot tendait à
reprendre dans le parti conservateur. Seulement, toujours prudent, et
-sachant, du reste, les défections qui se produiraient parmi les 221,
-s'il leur demandait d'agir, il prêchait la circonspection aux plus
-ardents de ses amis, et les détournait de toute démarche trop
-prononcée<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.</p>
-
-<p>C'étaient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient
-à donner au cabinet l'appui le plus décidé. Il était alors question
-d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministère, l'en
-rapprocherait davantage. M. Duchâtel et M. Villemain avaient proposé
-de le nommer à l'ambassade de Londres, à la place du général
-Sébastiani. L'idée était bien accueillie des autres ministres, qui
-trouvaient le général sans action suffisante sur le gouvernement
+sachant, du reste, les défections qui se produiraient parmi les 221,
+s'il leur demandait d'agir, il prêchait la circonspection aux plus
+ardents de ses amis, et les détournait de toute démarche trop
+prononcée<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.</p>
+
+<p>C'étaient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient
+à donner au cabinet l'appui le plus décidé. Il était alors question
+d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministère, l'en
+rapprocherait davantage. M. Duchâtel et M. Villemain avaient proposé
+de le nommer à l'ambassade de Londres, à la place du général
+Sébastiani. L'idée était bien accueillie des autres ministres, qui
+trouvaient le général sans action suffisante sur le gouvernement
anglais, lui reprochaient de se montrer un peu froid pour le pacha, et
-le soupçonnaient d'être plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre,
-le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors même qu'il les
-appuyait ou les ménageait, d'un voisinage sinon inquiétant, au moins
-embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant à Londres et
-associé à leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient
-<span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours résigné
-à attendre dans la retraite que la coalition fût oubliée, mais un peu
-mal à l'aise de jouer au parlement l'un de ces rôles muets auxquels il
-n'était pas accoutumé, très-décidé à soutenir le cabinet, mais alarmé
+le soupçonnaient d'être plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre,
+le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors même qu'il les
+appuyait ou les ménageait, d'un voisinage sinon inquiétant, au moins
+embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant à Londres et
+associé à leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient
+<span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours résigné
+à attendre dans la retraite que la coalition fût oubliée, mais un peu
+mal à l'aise de jouer au parlement l'un de ces rôles muets auxquels il
+n'était pas accoutumé, très-décidé à soutenir le cabinet, mais alarmé
de sa faiblesse, il saisissait avec plaisir cette occasion de
-s'éloigner, de «se placer en dehors des menées comme des luttes
-parlementaires, dans une position isolée, à la fois amicale et
-indépendante<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>». Les difficultés venaient du Roi: il était fort
-attaché au général Sébastiani, et, bien que satisfait en ce moment de
-la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, complétement
-pardonné la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint,
-pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait céder
+s'éloigner, de «se placer en dehors des menées comme des luttes
+parlementaires, dans une position isolée, à la fois amicale et
+indépendante<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>». Les difficultés venaient du Roi: il était fort
+attaché au général Sébastiani, et, bien que satisfait en ce moment de
+la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, complétement
+pardonné la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint,
+pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait céder
qu'un peu plus tard, devant l'insistance des ministres et la menace de
-leur démission.</p>
+leur démission.</p>
-<p>M. Thiers, au contraire, était revenu de vacances plus que jamais
-impatient de jeter bas le ministère et de prendre sa place. Seulement,
-il ne savait où trouver des soldats à mener au feu. Il était toujours
+<p>M. Thiers, au contraire, était revenu de vacances plus que jamais
+impatient de jeter bas le ministère et de prendre sa place. Seulement,
+il ne savait où trouver des soldats à mener au feu. Il était toujours
nominalement le chef du centre gauche; mais une fraction de ce groupe
-s'était détachée avec MM. Passy et Dufaure; le reste était désorienté,
-fatigué, réfractaire à toute impulsion énergique. La gauche déclarait
+s'était détachée avec MM. Passy et Dufaure; le reste était désorienté,
+fatigué, réfractaire à toute impulsion énergique. La gauche déclarait
qu'elle en avait assez de s'associer sans profit, non sans
-compromission, à des tactiques toutes personnelles, et elle annonçait
-l'intention de revenir à la «politique de principes». M. Thiers se
+compromission, à des tactiques toutes personnelles, et elle annonçait
+l'intention de revenir à la «politique de principes». M. Thiers se
tourna vers les doctrinaires, auxquels il montra le Roi se moquant de
-la coalition: ce fut sans succès. Alors, par une évolution qui eût
-surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance à M. Molé,
-lui donnant à entendre qu'il était prêt à faire avec lui le «ministère
-de la réconciliation». Le plus étrange est que l'ouverture ne fut pas
-mal reçue. Quelques-uns des 221, de ceux qui naguère s'indignaient le
-plus de la coalition, se montrèrent disposés à en former une nouvelle
-qui n'eût, certes, pas été plus morale. M. Molé lui-même, bien qu'il
-ne pût se flatter d'entraîner dans une semblable campagne toute son
-ancienne armée, se laissa prendre à <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> cette tentation de
-vengeance. On remarquait, dans les salons, les politesses échangées
-entre lui et M. Thiers: on les voyait s'asseoir l'un à côté de l'autre
-et causer, non sans quelque affectation, à voix basse. Dans son
-entourage, M. Molé, en même temps qu'il s'exprimait avec une extrême
-amertume sur M. Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, «bien
-entouré, il pourrait rendre de grands services à la France»; M.
-Thiers, de son côté, se défendait «d'avoir jamais partagé les
-préventions des doctrinaires contre M. Molé», et il racontait que,
-«plus d'une fois, sous le 11 octobre, il avait voulu le faire entrer
-au ministère». L'une des difficultés de l'accord était que les deux
-personnages visaient le même portefeuille, celui des affaires
-étrangères; mais divers indices faisaient croire que M. Thiers
-finirait par se contenter de celui de l'intérieur. Si secret qu'on
-voulût garder l'objet de ces pourparlers, il en transpirait assez pour
-provoquer l'indignation des doctrinaires et des ministériels. La
-gauche aussi s'en émut et fit demander des explications au chef du
-centre gauche. Celui-ci répondit qu'il ne songeait pas sérieusement à
+la coalition: ce fut sans succès. Alors, par une évolution qui eût
+surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance à M. Molé,
+lui donnant à entendre qu'il était prêt à faire avec lui le «ministère
+de la réconciliation». Le plus étrange est que l'ouverture ne fut pas
+mal reçue. Quelques-uns des 221, de ceux qui naguère s'indignaient le
+plus de la coalition, se montrèrent disposés à en former une nouvelle
+qui n'eût, certes, pas été plus morale. M. Molé lui-même, bien qu'il
+ne pût se flatter d'entraîner dans une semblable campagne toute son
+ancienne armée, se laissa prendre à <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> cette tentation de
+vengeance. On remarquait, dans les salons, les politesses échangées
+entre lui et M. Thiers: on les voyait s'asseoir l'un à côté de l'autre
+et causer, non sans quelque affectation, à voix basse. Dans son
+entourage, M. Molé, en même temps qu'il s'exprimait avec une extrême
+amertume sur M. Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, «bien
+entouré, il pourrait rendre de grands services à la France»; M.
+Thiers, de son côté, se défendait «d'avoir jamais partagé les
+préventions des doctrinaires contre M. Molé», et il racontait que,
+«plus d'une fois, sous le 11 octobre, il avait voulu le faire entrer
+au ministère». L'une des difficultés de l'accord était que les deux
+personnages visaient le même portefeuille, celui des affaires
+étrangères; mais divers indices faisaient croire que M. Thiers
+finirait par se contenter de celui de l'intérieur. Si secret qu'on
+voulût garder l'objet de ces pourparlers, il en transpirait assez pour
+provoquer l'indignation des doctrinaires et des ministériels. La
+gauche aussi s'en émut et fit demander des explications au chef du
+centre gauche. Celui-ci répondit qu'il ne songeait pas sérieusement à
gouverner avec l'ancien ministre du 15 avril, et qu'il visait
-seulement à mettre en mouvement toutes les oppositions contre le
-cabinet actuel. Cette réponse fut rapportée à M. Molé; mais il était
-trop animé pour en tenir compte. Il eût pu savoir pourtant qu'à cette
-époque, M. Thiers, prêt à recevoir de toutes mains la satisfaction de
-sa passion, faisait connaître au Roi et au maréchal Soult, qu'il était
-disposé à entrer dans n'importe quelle combinaison raisonnable dont
+seulement à mettre en mouvement toutes les oppositions contre le
+cabinet actuel. Cette réponse fut rapportée à M. Molé; mais il était
+trop animé pour en tenir compte. Il eût pu savoir pourtant qu'à cette
+époque, M. Thiers, prêt à recevoir de toutes mains la satisfaction de
+sa passion, faisait connaître au Roi et au maréchal Soult, qu'il était
+disposé à entrer dans n'importe quelle combinaison raisonnable dont
seraient exclus M. Passy et M. Dufaure<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.</p>
-<p>En même temps qu'elle se dégageait des man&oelig;uvres de M. Thiers, la
-gauche cherchait à guerroyer pour son compte et sous son drapeau
-particulier. Aussitôt après la clôture de la session précédente, les
-journaux de ce parti avaient lancé le cri de la réforme électorale.
-Les misères de la situation parlementaire leur servaient d'argument.
-Cette campagne avait été commencée à peu près malgré M. Odilon
-Barrot<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>; celui-ci <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> avait suivi, avec la docilité solennelle
+<p>En même temps qu'elle se dégageait des man&oelig;uvres de M. Thiers, la
+gauche cherchait à guerroyer pour son compte et sous son drapeau
+particulier. Aussitôt après la clôture de la session précédente, les
+journaux de ce parti avaient lancé le cri de la réforme électorale.
+Les misères de la situation parlementaire leur servaient d'argument.
+Cette campagne avait été commencée à peu près malgré M. Odilon
+Barrot<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>; celui-ci <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> avait suivi, avec la docilité solennelle
qu'il montrait toujours en pareil cas. Seulement, quand il fallut
-préciser les conditions de la réforme, il apparut que la gauche
-n'avait pas plus de cohésion que les autres groupes. Les radicaux,
-sans aller jusqu'au suffrage universel préconisé par les légitimistes
-de la <cite>Gazette de France</cite>, réclamèrent le droit de vote pour tous les
+préciser les conditions de la réforme, il apparut que la gauche
+n'avait pas plus de cohésion que les autres groupes. Les radicaux,
+sans aller jusqu'au suffrage universel préconisé par les légitimistes
+de la <cite>Gazette de France</cite>, réclamèrent le droit de vote pour tous les
citoyens qui pouvaient faire partie de la garde nationale, tandis que
-la gauche dynastique ne voulait étendre le suffrage qu'aux
-«capacités<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>», aux officiers de la garde nationale et aux
-conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille âmes. Des
-comités rivaux furent institués, l'un présidé par M. Laffitte, l'autre
-par M. Odilon Barrot, et une polémique assez aigre éclata entre le
-<cite>National</cite> d'une part, le <cite>Siècle</cite> et le <cite>Courrier français</cite> d'autre
+la gauche dynastique ne voulait étendre le suffrage qu'aux
+«capacités<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>», aux officiers de la garde nationale et aux
+conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille âmes. Des
+comités rivaux furent institués, l'un présidé par M. Laffitte, l'autre
+par M. Odilon Barrot, et une polémique assez aigre éclata entre le
+<cite>National</cite> d'une part, le <cite>Siècle</cite> et le <cite>Courrier français</cite> d'autre
part.</p>
-<p>Ainsi, à la veille de l'ouverture de la session, ce n'était presque
-partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi composée, de
-partis en cet état, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas
-comment se formerait une majorité pour renverser le cabinet, on ne
-voyait pas davantage où était celle qui le ferait vivre. Impossible
-d'établir aucune prévision. Une telle situation fournissait matière à
-de nouvelles lamentations sur le discrédit du régime parlementaire.
-«Pour la première fois, disait alors le <cite>Journal des Débats</cite>, un
-ministère se présente, à proprement parler, sans majorité et cependant
+<p>Ainsi, à la veille de l'ouverture de la session, ce n'était presque
+partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi composée, de
+partis en cet état, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas
+comment se formerait une majorité pour renverser le cabinet, on ne
+voyait pas davantage où était celle qui le ferait vivre. Impossible
+d'établir aucune prévision. Une telle situation fournissait matière à
+de nouvelles lamentations sur le discrédit du régime parlementaire.
+«Pour la première fois, disait alors le <cite>Journal des Débats</cite>, un
+ministère se présente, à proprement parler, sans majorité et cependant
avec quelque chance de passer et de se soutenir au milieu de tous les
-partis. Si quelque événement imprévu ne le renverse pas, il est
+partis. Si quelque événement imprévu ne le renverse pas, il est
possible que nous le voyions arriver au bout de la session. Il
-continuera à être, parce qu'il est. Ne fût-ce que par fatigue des
-luttes <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> de l'année dernière, la Chambre est disposée à n'être
-pas difficile. Mais on conviendra, au moins, que le régime
-parlementaire n'a pas profité beaucoup du résultat de la coalition si
-parlementaire de l'an passé<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>.» Quelques observateurs espéraient
-que la royauté gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient
-sur le vif succès qu'à cette époque même, le prince royal venait
-d'obtenir dans un voyage assez long en France et en Algérie. «Le duc
-d'Orléans, écrivait à ce propos M. de Barante, me paraît avoir fait
-merveille d'abord dans sa tournée en France, puis en Afrique. La
+continuera à être, parce qu'il est. Ne fût-ce que par fatigue des
+luttes <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> de l'année dernière, la Chambre est disposée à n'être
+pas difficile. Mais on conviendra, au moins, que le régime
+parlementaire n'a pas profité beaucoup du résultat de la coalition si
+parlementaire de l'an passé<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>.» Quelques observateurs espéraient
+que la royauté gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient
+sur le vif succès qu'à cette époque même, le prince royal venait
+d'obtenir dans un voyage assez long en France et en Algérie. «Le duc
+d'Orléans, écrivait à ce propos M. de Barante, me paraît avoir fait
+merveille d'abord dans sa tournée en France, puis en Afrique. La
partie royale de notre gouvernement est plus en voie de
-perfectionnement que la partie représentative<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>.»</p>
+perfectionnement que la partie représentative<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>.»</p>
<h4>X</h4>
-<p>La session fut ouverte, le 23 décembre 1839, par un discours du trône
-assez effacé. La discussion de l'Adresse, à la Chambre des députés,
-fut longue et confuse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>. Sur la politique intérieure, beaucoup de
-critiques furent dirigées contre le ministère, soit par la gauche,
-soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessinât un
-sérieux mouvement d'attaque. Alors même qu'ils disaient les choses les
+<p>La session fut ouverte, le 23 décembre 1839, par un discours du trône
+assez effacé. La discussion de l'Adresse, à la Chambre des députés,
+fut longue et confuse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>. Sur la politique intérieure, beaucoup de
+critiques furent dirigées contre le ministère, soit par la gauche,
+soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessinât un
+sérieux mouvement d'attaque. Alors même qu'ils disaient les choses les
plus dures, les orateurs ne semblaient pas y mettre grand entrain, et
-la Chambre, fatiguée ou sceptique, entendait tout sans s'émouvoir. Si,
-par moments, réapparaissait quelqu'une des idées redoutables, si
-puissamment agitées par la coalition lors de l'Adresse de 1839,
-personne n'avait la volonté ou la force d'y insister; on eût dit le
-dernier <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> bouillonnement d'une chaudière dont le foyer s'éteint.
-Ce qui domina, ce fut une sorte de gémissement découragé sur la
-dislocation des partis, sur l'absence de majorité, et sur
-l'impuissance dont semblait frappée l'institution parlementaire. Le
-ministère ne nia pas le mal, et y chercha, au contraire, un argument
-pour s'excuser de ne pas avoir plus d'autorité. Au cours de la
-discussion, M. O. Barrot se crut obligé, envers le parti qui le
-suivait ou plutôt le poussait, de poser la question de la réforme
-électorale. Ce n'était pas qu'il fût en état de préciser en quoi elle
-devait consister. «Est-ce que vous croyez, disait-il, que j'ai fait,
-des détails d'une réforme électorale, un programme politique? Mon
-programme politique, c'est que la réforme électorale doit être
-considérée comme une nécessité.» À quoi M. Villemain répondait
-vivement, avec une clairvoyance à laquelle l'événement ne devait que
-trop donner raison: «Vous avez parlé <em>d'héroïque confiance</em>:
-l'héroïque confiance, c'est de remuer l'immense question de la réforme
-électorale, en croyant qu'on pourra l'arrêter. C'est surtout de la
-remuer, pour la montrer au public comme une curiosité, et pour dire
-ensuite qu'il faut attendre. Ces questions-là sont brûlantes,
-dangereuses; les remuer, sans avoir l'intention de les résoudre
-promptement, c'est une imprudence politique.» Cette réforme, du reste,
-ne paraissait point passionner le pays: en même temps que M. Odilon
-Barrot la réclamait à la tribune, le parti radical, qui l'entendait
+la Chambre, fatiguée ou sceptique, entendait tout sans s'émouvoir. Si,
+par moments, réapparaissait quelqu'une des idées redoutables, si
+puissamment agitées par la coalition lors de l'Adresse de 1839,
+personne n'avait la volonté ou la force d'y insister; on eût dit le
+dernier <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> bouillonnement d'une chaudière dont le foyer s'éteint.
+Ce qui domina, ce fut une sorte de gémissement découragé sur la
+dislocation des partis, sur l'absence de majorité, et sur
+l'impuissance dont semblait frappée l'institution parlementaire. Le
+ministère ne nia pas le mal, et y chercha, au contraire, un argument
+pour s'excuser de ne pas avoir plus d'autorité. Au cours de la
+discussion, M. O. Barrot se crut obligé, envers le parti qui le
+suivait ou plutôt le poussait, de poser la question de la réforme
+électorale. Ce n'était pas qu'il fût en état de préciser en quoi elle
+devait consister. «Est-ce que vous croyez, disait-il, que j'ai fait,
+des détails d'une réforme électorale, un programme politique? Mon
+programme politique, c'est que la réforme électorale doit être
+considérée comme une nécessité.» À quoi M. Villemain répondait
+vivement, avec une clairvoyance à laquelle l'événement ne devait que
+trop donner raison: «Vous avez parlé <em>d'héroïque confiance</em>:
+l'héroïque confiance, c'est de remuer l'immense question de la réforme
+électorale, en croyant qu'on pourra l'arrêter. C'est surtout de la
+remuer, pour la montrer au public comme une curiosité, et pour dire
+ensuite qu'il faut attendre. Ces questions-là sont brûlantes,
+dangereuses; les remuer, sans avoir l'intention de les résoudre
+promptement, c'est une imprudence politique.» Cette réforme, du reste,
+ne paraissait point passionner le pays: en même temps que M. Odilon
+Barrot la réclamait à la tribune, le parti radical, qui l'entendait
autrement que la gauche dynastique, essaya une manifestation de gardes
-nationaux; à peine put-il en réunir trois cents qui allèrent se faire
-haranguer par M. Laffitte<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a> et qui furent ensuite réprimandés par
-le maréchal Gérard pour infraction à la loi interdisant «toute
-délibération prise par la garde nationale sur les affaires de l'État».</p>
-
-<p>Les affaires d'Orient préoccupaient trop l'opinion pour ne pas occuper
-une place importante dans les débats de l'Adresse. Il apparut aussitôt
-qu'aux yeux d'une partie des députés, le gouvernement avait toujours
-besoin d'être surveillé et stimulé, <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> et que la couronne était
-particulièrement suspecte de n'avoir pas un sentiment assez vif et
-assez énergique de l'honneur national. «Il est bon, disait M.
+nationaux; à peine put-il en réunir trois cents qui allèrent se faire
+haranguer par M. Laffitte<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a> et qui furent ensuite réprimandés par
+le maréchal Gérard pour infraction à la loi interdisant «toute
+délibération prise par la garde nationale sur les affaires de l'État».</p>
+
+<p>Les affaires d'Orient préoccupaient trop l'opinion pour ne pas occuper
+une place importante dans les débats de l'Adresse. Il apparut aussitôt
+qu'aux yeux d'une partie des députés, le gouvernement avait toujours
+besoin d'être surveillé et stimulé, <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> et que la couronne était
+particulièrement suspecte de n'avoir pas un sentiment assez vif et
+assez énergique de l'honneur national. «Il est bon, disait M.
Duvergier de Hauranne, que cette tribune avertisse souvent l'Europe et
-ceux qui nous représentent auprès d'elle, qu'à côté des ministres, il
-y a, en France, des Chambres jalouses de la dignité du pays et
-décidées à surveiller partout les déterminations et les actes du
-gouvernement. Il est bon que les ministres eux-mêmes sachent qu'ils ne
-sont point isolés, et qu'ils trouveront un appui prompt et énergique
-toutes les fois que, dans leur indépendance et leur liberté, ils se
-refuseront à de fâcheuses concessions.» C'était la même défiance,
-triste reste de la coalition, qui s'était déjà manifestée, six mois
-auparavant, lors du vote du crédit de dix millions. Non que l'état des
-esprits fût en janvier 1840 identiquement ce qu'il avait été en
-juillet 1839. Dans la première de ces discussions, la Chambre avait
-cru avoir le champ libre devant elle; chacun avait disposé à son gré
-des événements futurs. Dans la seconde, on se trouvait, au contraire,
-en présence d'événements déjà partiellement accomplis et qui, sur
-divers points, menaçaient de tromper gravement les prévisions
-optimistes. Les députés avaient le sentiment plus ou moins net de ces
-difficultés, de ces périls, et, à la confiance superbe du début, avait
-succédé une sorte d'anxiété. En concluaient-ils qu'il fallait user de
-prudence et de modération, remettre chaque chose à son rang, négliger
+ceux qui nous représentent auprès d'elle, qu'à côté des ministres, il
+y a, en France, des Chambres jalouses de la dignité du pays et
+décidées à surveiller partout les déterminations et les actes du
+gouvernement. Il est bon que les ministres eux-mêmes sachent qu'ils ne
+sont point isolés, et qu'ils trouveront un appui prompt et énergique
+toutes les fois que, dans leur indépendance et leur liberté, ils se
+refuseront à de fâcheuses concessions.» C'était la même défiance,
+triste reste de la coalition, qui s'était déjà manifestée, six mois
+auparavant, lors du vote du crédit de dix millions. Non que l'état des
+esprits fût en janvier 1840 identiquement ce qu'il avait été en
+juillet 1839. Dans la première de ces discussions, la Chambre avait
+cru avoir le champ libre devant elle; chacun avait disposé à son gré
+des événements futurs. Dans la seconde, on se trouvait, au contraire,
+en présence d'événements déjà partiellement accomplis et qui, sur
+divers points, menaçaient de tromper gravement les prévisions
+optimistes. Les députés avaient le sentiment plus ou moins net de ces
+difficultés, de ces périls, et, à la confiance superbe du début, avait
+succédé une sorte d'anxiété. En concluaient-ils qu'il fallait user de
+prudence et de modération, remettre chaque chose à son rang, négliger
l'accessoire pour assurer le principal, et, par exemple, ne pas
risquer de compromettre la situation de la France en Europe, pour
-tenter d'agrandir un peu plus Méhémet-Ali en Asie? Nullement! La
+tenter d'agrandir un peu plus Méhémet-Ali en Asie? Nullement! La
plupart des orateurs, sans rien rabattre de leurs exigences, ne
-paraissaient voir dans les difficultés soulevées qu'une occasion
-d'âpres récriminations contre l'Angleterre. M. de Lamartine fut à peu
-près seul à dénoncer la chimère et le péril de notre politique
-égyptienne<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>, et c'était <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> pour y substituer une chimère plus
-périlleuse encore, celle d'une politique de partage, où la France
+paraissaient voir dans les difficultés soulevées qu'une occasion
+d'âpres récriminations contre l'Angleterre. M. de Lamartine fut à peu
+près seul à dénoncer la chimère et le péril de notre politique
+égyptienne<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>, et c'était <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> pour y substituer une chimère plus
+périlleuse encore, celle d'une politique de partage, où la France
chercherait son lot sur le Rhin.</p>
-<p>Quelle figure faisait le ministère? Un sentiment de prudence
-diplomatique, peut-être même une arrière-pensée de transaction lui
-avait fait passer sous silence, dans le discours du trône, la question
-particulière du pacha. Mais le projet d'Adresse n'ayant pas gardé la
-même réserve, le maréchal Soult se crut obligé, dans la déclaration,
-du reste très-brève et assez vague, par laquelle il ouvrit la
-discussion, de réparer cette omission; il indiqua que les arrangements
-à prendre en faveur de la famille de Méhémet-Ali n'étaient pas
-incompatibles avec l'intégrité de l'empire ottoman; puis, comme s'il
-mettait la main sur la garde de son épée: «Quoi qu'il arrive, dit-il,
-certains de répondre à la pensée nationale, nous maintiendrons nos
-principes, et nous ne ferons à personne le sacrifice de nos droits, de
-nos intérêts, de notre honneur.» Un autre ministre, M. Villemain,
-ayant pris la parole au cours de la discussion, pour réfuter M. de
+<p>Quelle figure faisait le ministère? Un sentiment de prudence
+diplomatique, peut-être même une arrière-pensée de transaction lui
+avait fait passer sous silence, dans le discours du trône, la question
+particulière du pacha. Mais le projet d'Adresse n'ayant pas gardé la
+même réserve, le maréchal Soult se crut obligé, dans la déclaration,
+du reste très-brève et assez vague, par laquelle il ouvrit la
+discussion, de réparer cette omission; il indiqua que les arrangements
+à prendre en faveur de la famille de Méhémet-Ali n'étaient pas
+incompatibles avec l'intégrité de l'empire ottoman; puis, comme s'il
+mettait la main sur la garde de son épée: «Quoi qu'il arrive, dit-il,
+certains de répondre à la pensée nationale, nous maintiendrons nos
+principes, et nous ne ferons à personne le sacrifice de nos droits, de
+nos intérêts, de notre honneur.» Un autre ministre, M. Villemain,
+ayant pris la parole au cours de la discussion, pour réfuter M. de
Lamartine, proclama qu'en prenant en main la cause du pacha, le
-gouvernement exécutait une pensée nationale et se conformait à la
-volonté déjà exprimée par la Chambre. Il termina, en insinuant que
+gouvernement exécutait une pensée nationale et se conformait à la
+volonté déjà exprimée par la Chambre. Il termina, en insinuant que
l'Angleterre et la Russie se heurtaient sur trop de points, pour qu'on
-pût craindre entre elles un rapprochement.</p>
-
-<p>La dernière partie du débat prit plus d'importance par l'intervention
-de M. Thiers. Son discours, très-médité, très-mesuré de ton, fut alors
-qualifié de «discours-ministre», et non sans raison, puisque l'orateur
-devait, peu après, remplacer au pouvoir le maréchal Soult. Aussi
-n'est-il pas sans intérêt de savoir comment M. Thiers, député, jugeait
-la politique dont il allait bientôt, comme ministre, diriger la
-suite. Particulièrement <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> frappé du péril que courait l'alliance
-anglaise, il se proclama, avec un éclat voulu, le partisan de cette
-alliance. À son avis, elle eût dû nous suffire pour faire face aux
-difficultés orientales, et c'était un tort d'y avoir substitué
-précipitamment le concert européen; ce tort avait été encore aggravé
-par la note du 27 juillet, que l'orateur considérait comme l'acte le
-plus regrettable de toute cette négociation. Était-ce qu'il blâmait la
-France d'avoir émis, en faveur du pacha, les prétentions qui lui
-aliénaient l'Angleterre? Telle paraissait être, en effet, la
-conséquence logique de sa thèse, et peut-être était-ce sa pensée
-secrète<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>. Mais il avait trop le souci de se montrer toujours en
+pût craindre entre elles un rapprochement.</p>
+
+<p>La dernière partie du débat prit plus d'importance par l'intervention
+de M. Thiers. Son discours, très-médité, très-mesuré de ton, fut alors
+qualifié de «discours-ministre», et non sans raison, puisque l'orateur
+devait, peu après, remplacer au pouvoir le maréchal Soult. Aussi
+n'est-il pas sans intérêt de savoir comment M. Thiers, député, jugeait
+la politique dont il allait bientôt, comme ministre, diriger la
+suite. Particulièrement <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> frappé du péril que courait l'alliance
+anglaise, il se proclama, avec un éclat voulu, le partisan de cette
+alliance. À son avis, elle eût dû nous suffire pour faire face aux
+difficultés orientales, et c'était un tort d'y avoir substitué
+précipitamment le concert européen; ce tort avait été encore aggravé
+par la note du 27 juillet, que l'orateur considérait comme l'acte le
+plus regrettable de toute cette négociation. Était-ce qu'il blâmait la
+France d'avoir émis, en faveur du pacha, les prétentions qui lui
+aliénaient l'Angleterre? Telle paraissait être, en effet, la
+conséquence logique de sa thèse, et peut-être était-ce sa pensée
+secrète<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>. Mais il avait trop le souci de se montrer toujours en
harmonie avec la passion nationale, pour oser contredire un sentiment
-aussi général et aussi vif que l'engouement égyptien. Tout au plus
-reprocha-t-il au ministère de s'être donné, dans la forme, des
-apparences de duplicité, ou tout au moins de versatilité, en ne
-faisant pas connaître assez tôt ni assez franchement à l'Angleterre où
-il voulait en venir. Sur le fond de la question, il déclara que la
-Turquie devait faire son sacrifice de l'Égypte et de la Syrie, comme
-elle l'avait fait de la Grèce. S'il blâmait si fort la note du 27
-juillet, c'est qu'elle avait empêché l'arrangement direct qui allait
+aussi général et aussi vif que l'engouement égyptien. Tout au plus
+reprocha-t-il au ministère de s'être donné, dans la forme, des
+apparences de duplicité, ou tout au moins de versatilité, en ne
+faisant pas connaître assez tôt ni assez franchement à l'Angleterre où
+il voulait en venir. Sur le fond de la question, il déclara que la
+Turquie devait faire son sacrifice de l'Égypte et de la Syrie, comme
+elle l'avait fait de la Grèce. S'il blâmait si fort la note du 27
+juillet, c'est qu'elle avait empêché l'arrangement direct qui allait
se conclure entre la Porte et le pacha, au grand profit de ce dernier;
-et il laissait voir qu'un arrangement de ce genre lui paraissait être
-la solution la plus désirable pour la France. Comment une telle
+et il laissait voir qu'un arrangement de ce genre lui paraissait être
+la solution la plus désirable pour la France. Comment une telle
politique se conciliait-elle avec l'alliance anglaise, dont l'orateur
-proclamait si haut l'avantage et la nécessité? Pour avoir écarté les
-autres puissances de la délibération, nous serions-nous plus
-facilement accordés avec l'Angleterre sur le sort à faire au pacha?
-N'apparaissait-il pas chaque jour que l'Autriche et la Prusse étaient
-moins animées contre nous que lord Palmerston, et que, sans se mettre
-en travers des desseins de ce dernier, elles le contenaient plutôt
-qu'elles ne l'excitaient? Pour répondre à cette objection qu'il
-prévoyait, M. Thiers donna à entendre que le désaccord <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> avec le
+proclamait si haut l'avantage et la nécessité? Pour avoir écarté les
+autres puissances de la délibération, nous serions-nous plus
+facilement accordés avec l'Angleterre sur le sort à faire au pacha?
+N'apparaissait-il pas chaque jour que l'Autriche et la Prusse étaient
+moins animées contre nous que lord Palmerston, et que, sans se mettre
+en travers des desseins de ce dernier, elles le contenaient plutôt
+qu'elles ne l'excitaient? Pour répondre à cette objection qu'il
+prévoyait, M. Thiers donna à entendre que le désaccord <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> avec le
cabinet de Londres venait surtout des maladresses de nos gouvernants,
-et que, dans l'intimité d'un tête-à-tête, en nous expliquant
-loyalement et amicalement, nous eussions facilement ramené lord
-Palmerston à notre sentiment. Cela n'était pas sérieux. L'orateur
-devait, tout le premier, s'en rendre compte. Aussi était-il obligé, à
-la fin, de supposer le cas où nos raisons ne convaincraient pas
-l'Angleterre: «Alors, disait-il, je conseillerais à mon pays, non pas
-de rompre, mais de se retirer dans sa force et d'attendre; même
-isolée, la France pourrait attendre patiemment les événements du
+et que, dans l'intimité d'un tête-à-tête, en nous expliquant
+loyalement et amicalement, nous eussions facilement ramené lord
+Palmerston à notre sentiment. Cela n'était pas sérieux. L'orateur
+devait, tout le premier, s'en rendre compte. Aussi était-il obligé, à
+la fin, de supposer le cas où nos raisons ne convaincraient pas
+l'Angleterre: «Alors, disait-il, je conseillerais à mon pays, non pas
+de rompre, mais de se retirer dans sa force et d'attendre; même
+isolée, la France pourrait attendre patiemment les événements du
monde. Rendez-moi, disait M. Barrot, l'enthousiasme de 1830. Je
-promets à mon pays de lui rendre cet enthousiasme de 1830; je promets
-de le lui rendre aussi grand, aussi beau, aussi unanime; mais à une
-condition: ayez un grand intérêt patriotique, un grand motif d'honneur
+promets à mon pays de lui rendre cet enthousiasme de 1830; je promets
+de le lui rendre aussi grand, aussi beau, aussi unanime; mais à une
+condition: ayez un grand intérêt patriotique, un grand motif d'honneur
national, et vous verrez, quelles que soient les fautes du
-gouvernement, reparaître le bel enthousiasme des premiers jours de
-notre révolution.» On aurait quelque peine à concilier les
-contradictions de ce discours. C'est qu'en réalité il y avait, ce
-jour-là, deux hommes dans l'orateur: un politique clairvoyant qui
+gouvernement, reparaître le bel enthousiasme des premiers jours de
+notre révolution.» On aurait quelque peine à concilier les
+contradictions de ce discours. C'est qu'en réalité il y avait, ce
+jour-là, deux hommes dans l'orateur: un politique clairvoyant qui
comprenait le danger d'une rupture avec l'Angleterre, et un
man&oelig;uvrier parlementaire qui craignait de compromettre sa
-popularité en ne s'associant pas à un entraînement patriotique; or la
-conclusion à laquelle aboutissait fatalement le second se trouvait
-être, de son propre aveu, l'isolement que le premier paraissait
-signaler comme le danger à éviter.</p>
+popularité en ne s'associant pas à un entraînement patriotique; or la
+conclusion à laquelle aboutissait fatalement le second se trouvait
+être, de son propre aveu, l'isolement que le premier paraissait
+signaler comme le danger à éviter.</p>
-<p>Ce fut le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui répondit à M.
+<p>Ce fut le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui répondit à M.
Thiers. Il soutint l'avantage de l'action commune des puissances,
-justifia ou excusa la note du 27 juillet, nia enfin qu'il ne se fût
-pas franchement expliqué dès le début avec l'Angleterre, renvoyant, du
-reste, la preuve détaillée de ces diverses assertions au jour où il
-serait possible de produire les pièces de la négociation. La politique
-du concert européen, critiquée par M. Thiers, était celle qu'avait
-exposée, non sans éclat, en juillet 1839, la commission des crédits;
-on ne put donc être surpris de voir l'ancien rapporteur de cette
-commission, M. Jouffroy, <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> venir à la rescousse du cabinet. Il
-rappela que cette politique avait été alors approuvée par la Chambre;
-si elle n'avait pas réussi, la faute en était à l'injuste opposition
-faite par l'Angleterre aux prétentions de Méhémet-Ali. Il n'admettait
-pas, du reste, qu'au cas où cette puissance persisterait dans son
-opposition, la France dût, comme l'indiquait M. Thiers, se borner à
+justifia ou excusa la note du 27 juillet, nia enfin qu'il ne se fût
+pas franchement expliqué dès le début avec l'Angleterre, renvoyant, du
+reste, la preuve détaillée de ces diverses assertions au jour où il
+serait possible de produire les pièces de la négociation. La politique
+du concert européen, critiquée par M. Thiers, était celle qu'avait
+exposée, non sans éclat, en juillet 1839, la commission des crédits;
+on ne put donc être surpris de voir l'ancien rapporteur de cette
+commission, M. Jouffroy, <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> venir à la rescousse du cabinet. Il
+rappela que cette politique avait été alors approuvée par la Chambre;
+si elle n'avait pas réussi, la faute en était à l'injuste opposition
+faite par l'Angleterre aux prétentions de Méhémet-Ali. Il n'admettait
+pas, du reste, qu'au cas où cette puissance persisterait dans son
+opposition, la France dût, comme l'indiquait M. Thiers, se borner à
s'abstenir.</p>
-<p>Après tous ces débats sur la politique intérieure et extérieure,
-l'ensemble de l'Adresse fut voté par deux cent douze voix contre
-quarante-huit. Le chiffre infime de la minorité suffit à montrer que,
+<p>Après tous ces débats sur la politique intérieure et extérieure,
+l'ensemble de l'Adresse fut voté par deux cent douze voix contre
+quarante-huit. Le chiffre infime de la minorité suffit à montrer que,
sur la question de cabinet, il n'y avait pas eu de vraie bataille. Le
-ministère ne sortait de là ni plus menacé, ni plus fort, pouvant vivre
+ministère ne sortait de là ni plus menacé, ni plus fort, pouvant vivre
encore quelque temps dans ces conditions, mais aussi incapable que
-dans le passé de résister au premier accident qui se produirait. En ce
-qui concernait les affaires d'Orient, quel était le résultat de la
-discussion? La Chambre avait laissé voir, sans doute, qu'elle était
-préoccupée du tour pris par les négociations et du dissentiment avec
-le cabinet anglais; mais elle semblait plus irritée contre ce dernier
-que disposée à le ramener par quelque concession; rien n'indiquait que
-la vue du péril l'eût déterminée à replacer la question des
-agrandissements du pacha au rang secondaire et subordonné d'où elle
-n'eût jamais dû sortir. Quant au ministère, il n'avait pas osé dire un
-mot qui impliquât une limitation des prétentions de Méhémet-Ali et
-avertît les députés du danger de leurs exigences; une fois de plus, il
-avait paru assumer une tâche impossible, par crainte d'être accusé,
-comme naguère le cabinet du 15 avril, d'abaisser la politique de la
-France. Tout cela n'était pas fait pour dissiper les illusions et
-modérer les entraînements de l'opinion. Aussi pouvait-on noter, dans
-le pays, la persistance de l'engouement égyptien et, en plus, un
-réveil de la vieille animosité nationale contre les Anglais. À leur
-sujet, toutes les méfiances trouvaient crédit; on les accusait de
-vouloir s'emparer de Candie, de prétendre dominer seuls en Égypte et
-en Syrie. Lord Palmerston surtout était dénoncé, non sans quelque
-raison, comme l'ennemi acharné de la France. <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> On s'imaginait
-découvrir sa main perfide partout, jusque dans les menées
-d'Abd-el-Kader, qui venait de rentrer en campagne<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>. Telle était
-sur ce point la susceptibilité irritée des esprits, que les journaux
-de M. Thiers durent le défendre contre le reproche de s'être montré
-«trop Anglais» dans son discours; encore n'y purent-ils complétement
-réussir.</p>
+dans le passé de résister au premier accident qui se produirait. En ce
+qui concernait les affaires d'Orient, quel était le résultat de la
+discussion? La Chambre avait laissé voir, sans doute, qu'elle était
+préoccupée du tour pris par les négociations et du dissentiment avec
+le cabinet anglais; mais elle semblait plus irritée contre ce dernier
+que disposée à le ramener par quelque concession; rien n'indiquait que
+la vue du péril l'eût déterminée à replacer la question des
+agrandissements du pacha au rang secondaire et subordonné d'où elle
+n'eût jamais dû sortir. Quant au ministère, il n'avait pas osé dire un
+mot qui impliquât une limitation des prétentions de Méhémet-Ali et
+avertît les députés du danger de leurs exigences; une fois de plus, il
+avait paru assumer une tâche impossible, par crainte d'être accusé,
+comme naguère le cabinet du 15 avril, d'abaisser la politique de la
+France. Tout cela n'était pas fait pour dissiper les illusions et
+modérer les entraînements de l'opinion. Aussi pouvait-on noter, dans
+le pays, la persistance de l'engouement égyptien et, en plus, un
+réveil de la vieille animosité nationale contre les Anglais. À leur
+sujet, toutes les méfiances trouvaient crédit; on les accusait de
+vouloir s'emparer de Candie, de prétendre dominer seuls en Égypte et
+en Syrie. Lord Palmerston surtout était dénoncé, non sans quelque
+raison, comme l'ennemi acharné de la France. <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> On s'imaginait
+découvrir sa main perfide partout, jusque dans les menées
+d'Abd-el-Kader, qui venait de rentrer en campagne<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>. Telle était
+sur ce point la susceptibilité irritée des esprits, que les journaux
+de M. Thiers durent le défendre contre le reproche de s'être montré
+«trop Anglais» dans son discours; encore n'y purent-ils complétement
+réussir.</p>
<p>Dans de telles conditions, on comprend que les communications
-diplomatiques du gouvernement français ne continssent plus trace des
-velléités de transaction qui s'étaient laissées voir dans la dépêche
-du 9 décembre 1839. Au contraire, le maréchal Soult fit signifier
-formellement au gouvernement anglais, le 26 janvier 1840, «qu'il
-considérait comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer
-à Méhémet-Ali les conditions énoncées par lord Palmerston<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>». Et
-quelques jours après, quand le cabinet eut enfin arraché de
-Louis-Philippe la nomination de M. Guizot à l'ambassade de
-Londres<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a> et qu'il fallut rédiger ses instructions, on y inséra
-cette déclaration: «Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que
-dans la position où se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que
-l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est
-s'exposer de sa part à un refus certain, qu'il appuierait au besoin
-par une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et
-peut-être renverserait l'empire ottoman<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.» D'ailleurs divers
-<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> incidents contribuèrent alors à dissiper, chez nos ministres,
-l'alarme que leur avait tout d'abord causée la rentrée en scène de M.
-de Brünnow. Loin de se précipiter vers une conclusion, la négociation
-avec l'envoyé russe paraissait un peu languir. Le cabinet anglais,
-dont tous les membres n'étaient pas aussi pressés que lord Palmerston,
+diplomatiques du gouvernement français ne continssent plus trace des
+velléités de transaction qui s'étaient laissées voir dans la dépêche
+du 9 décembre 1839. Au contraire, le maréchal Soult fit signifier
+formellement au gouvernement anglais, le 26 janvier 1840, «qu'il
+considérait comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer
+à Méhémet-Ali les conditions énoncées par lord Palmerston<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>». Et
+quelques jours après, quand le cabinet eut enfin arraché de
+Louis-Philippe la nomination de M. Guizot à l'ambassade de
+Londres<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a> et qu'il fallut rédiger ses instructions, on y inséra
+cette déclaration: «Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que
+dans la position où se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que
+l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est
+s'exposer de sa part à un refus certain, qu'il appuierait au besoin
+par une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et
+peut-être renverserait l'empire ottoman<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.» D'ailleurs divers
+<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> incidents contribuèrent alors à dissiper, chez nos ministres,
+l'alarme que leur avait tout d'abord causée la rentrée en scène de M.
+de Brünnow. Loin de se précipiter vers une conclusion, la négociation
+avec l'envoyé russe paraissait un peu languir. Le cabinet anglais,
+dont tous les membres n'étaient pas aussi pressés que lord Palmerston,
discutait, sans conclure, les divers projets de convention; il
-finissait même par déclarer nécessaire de faire venir de
-Constantinople un plénipotentiaire turc, ce qui suspendait en fait les
-pourparlers pendant plusieurs semaines<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>. Cet arrêt donnait à notre
-gouvernement le temps de réfléchir et de se retourner. Il y vit
-seulement une raison de s'abandonner plus encore à ses illusions, et
-il se persuada que la seconde démarche de M. de Brünnow échouerait
-comme la première. M. de Metternich, dans ses conversations avec notre
-ambassadeur, raillait ce qu'il appelait notre «crédulité». «La
+finissait même par déclarer nécessaire de faire venir de
+Constantinople un plénipotentiaire turc, ce qui suspendait en fait les
+pourparlers pendant plusieurs semaines<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>. Cet arrêt donnait à notre
+gouvernement le temps de réfléchir et de se retourner. Il y vit
+seulement une raison de s'abandonner plus encore à ses illusions, et
+il se persuada que la seconde démarche de M. de Brünnow échouerait
+comme la première. M. de Metternich, dans ses conversations avec notre
+ambassadeur, raillait ce qu'il appelait notre «crédulité». «La
conclusion de l'accord est certaine, lui disait-il; quelques semaines
-de délai n'y apporteront aucun changement. Permis à vous de vous faire
-illusion. Quant à moi, je sais à quoi m'en tenir<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>.» Ces
-avertissements lointains n'ébranlaient pas la confiance qui avait
-gagné jusqu'aux esprits les plus judicieux, les plus froids du
-cabinet, et M. Duchâtel disait à M. Duvergier de Hauranne: «Ce que
-nous voulons et ce que nous obtiendrons, c'est, pour Méhémet-Ali,
-l'hérédité en Égypte aussi bien qu'en Syrie. Quant au traité préparé
-par M. de Brünnow, nous ne nous en inquiétons pas; nous saurons
-probablement en empêcher la signature, et, s'il était signé, ce serait
+de délai n'y apporteront aucun changement. Permis à vous de vous faire
+illusion. Quant à moi, je sais à quoi m'en tenir<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>.» Ces
+avertissements lointains n'ébranlaient pas la confiance qui avait
+gagné jusqu'aux esprits les plus judicieux, les plus froids du
+cabinet, et M. Duchâtel disait à M. Duvergier de Hauranne: «Ce que
+nous voulons et ce que nous obtiendrons, c'est, pour Méhémet-Ali,
+l'hérédité en Égypte aussi bien qu'en Syrie. Quant au traité préparé
+par M. de Brünnow, nous ne nous en inquiétons pas; nous saurons
+probablement en empêcher la signature, et, s'il était signé, ce serait
une lettre morte. Nous avons d'ailleurs des renseignements
-authentiques qui nous prouvent que, dans les États qu'il occupe
-aujourd'hui, le pacha est inattaquable, ou du moins invincible<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.»</p>
-
-<p>Fallait-il donc désespérer de voir le gouvernement français sortir de
-la voie où il s'égarait, et aurons-nous à continuer longtemps encore
-l'histoire un peu monotone et décourageante de <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> cette erreur
-obstinée? Mais voici qu'à ce moment même, des acteurs nouveaux sont
-sur le point d'entrer en scène: un accident de politique intérieure,
-accident singulièrement brusque et imprévu, va amener la chute du
-ministère du 12 mai et faire passer en des mains toutes différentes la
+authentiques qui nous prouvent que, dans les États qu'il occupe
+aujourd'hui, le pacha est inattaquable, ou du moins invincible<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.»</p>
+
+<p>Fallait-il donc désespérer de voir le gouvernement français sortir de
+la voie où il s'égarait, et aurons-nous à continuer longtemps encore
+l'histoire un peu monotone et décourageante de <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> cette erreur
+obstinée? Mais voici qu'à ce moment même, des acteurs nouveaux sont
+sur le point d'entrer en scène: un accident de politique intérieure,
+accident singulièrement brusque et imprévu, va amener la chute du
+ministère du 12 mai et faire passer en des mains toutes différentes la
direction de notre diplomatie.</p>
<h4>XI</h4>
-<p>Le 25 janvier 1840, le président du conseil annonçait à la Chambre le
+<p>Le 25 janvier 1840, le président du conseil annonçait à la Chambre le
mariage du duc de Nemours, second fils du Roi, avec une princesse de
-Saxe-Cobourg-Gotha, et déposait en même temps un projet de loi
-attribuant au jeune prince une dotation de 500,000 francs et à la
-princesse, en cas de survivance, un douaire de 300,000 francs. C'était
-l'application très-justifiée de la loi de 1832 sur la liste civile,
-qui avait stipulé qu'en cas d'insuffisance du domaine privé, il serait
-pourvu, par des lois spéciales, à la dotation des princes et
-princesses de la famille royale. On sait quelles préventions à la fois
+Saxe-Cobourg-Gotha, et déposait en même temps un projet de loi
+attribuant au jeune prince une dotation de 500,000 francs et à la
+princesse, en cas de survivance, un douaire de 300,000 francs. C'était
+l'application très-justifiée de la loi de 1832 sur la liste civile,
+qui avait stipulé qu'en cas d'insuffisance du domaine privé, il serait
+pourvu, par des lois spéciales, à la dotation des princes et
+princesses de la famille royale. On sait quelles préventions à la fois
mesquines et redoutables soulevaient alors ces questions de dotation,
-et l'on n'a pas oublié dans quelle tempête avait sombré, trois ans
-auparavant, l'apanage proposé pour ce même duc de Nemours<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>. Mais,
-le Roi tenant beaucoup à la présentation d'un nouveau projet, le
-maréchal Soult et ses collègues n'avaient pas cru pouvoir s'y refuser.
-Ils se flattaient, d'ailleurs, que la loi soulèverait, cette fois,
-moins de difficultés: d'abord, le mariage du jeune prince rendait plus
-manifeste la nécessité de lui assurer un établissement convenable;
+et l'on n'a pas oublié dans quelle tempête avait sombré, trois ans
+auparavant, l'apanage proposé pour ce même duc de Nemours<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>. Mais,
+le Roi tenant beaucoup à la présentation d'un nouveau projet, le
+maréchal Soult et ses collègues n'avaient pas cru pouvoir s'y refuser.
+Ils se flattaient, d'ailleurs, que la loi soulèverait, cette fois,
+moins de difficultés: d'abord, le mariage du jeune prince rendait plus
+manifeste la nécessité de lui assurer un établissement convenable;
ensuite, il ne s'agissait, dans la proposition, que d'une dotation
-mobilière; or ce qui avait le plus effarouché, en 1837, c'était le
-caractère territorial, l'apparence féodale de l'apanage, et les
-opposants avaient alors donné à entendre qu'ils eussent concédé
-volontiers une rente équivalente.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> Au premier moment, l'événement sembla donner raison à la
-confiance du gouvernement: la commission, nommée par les bureaux de la
-Chambre, se trouva en grande majorité favorable. Mais quelques jours
-ne s'étaient pas écoulés que la presse avait réveillé toutes les
-anciennes préventions. M. de Cormenin se jeta dans la lutte, avec un
-nouveau libelle, plus enfiellé et plus insultant que jamais<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>.
-Bientôt, ce fut de toutes parts une attaque à outrance contre
-l'avidité de la cour. On l'accusait ouvertement de présenter, pour
-établir l'insuffisance du domaine privé, des états incomplets ou
-mensongers; on établissait des comparaisons perfides entre la richesse
-du souverain et la misère du prolétaire, entre ce qui était demandé
-pour entretenir un fils de roi, et ce qui suffirait à faire vivre des
-milliers de paysans ou d'ouvriers. «Le peuple, écrasé d'impôts,
-concluait-on, trouve que les princes coûtent trop cher.» Polémique
-vraiment mortelle au sentiment monarchique, et où cependant des
-journaux qui se piquaient d'être dynastiques ne se montraient pas
-moins acharnés, moins outrageants que les feuilles radicales! La
-presse provinciale faisait écho à celle de Paris. Sur plusieurs
-points, on faisait signer des adresses, des pétitions. Cette agitation
-finit par gagner les députés, ou tout au moins par les étourdir et les
-intimider. Le ministère, surpris, gémissait très-haut, mais se
-défendait mollement. Il se voyait, du reste, abandonné par ceux-là
-mêmes sur le concours desquels il devait le plus compter en semblable
-occasion. Vainement M. Dupin fut-il pressé, par le Roi et par madame
-Adélaïde, de prendre en main la défense de la dotation; il se refusa,
-avec sa bravoure habituelle, à affronter l'opinion échauffée<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>.
+mobilière; or ce qui avait le plus effarouché, en 1837, c'était le
+caractère territorial, l'apparence féodale de l'apanage, et les
+opposants avaient alors donné à entendre qu'ils eussent concédé
+volontiers une rente équivalente.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> Au premier moment, l'événement sembla donner raison à la
+confiance du gouvernement: la commission, nommée par les bureaux de la
+Chambre, se trouva en grande majorité favorable. Mais quelques jours
+ne s'étaient pas écoulés que la presse avait réveillé toutes les
+anciennes préventions. M. de Cormenin se jeta dans la lutte, avec un
+nouveau libelle, plus enfiellé et plus insultant que jamais<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>.
+Bientôt, ce fut de toutes parts une attaque à outrance contre
+l'avidité de la cour. On l'accusait ouvertement de présenter, pour
+établir l'insuffisance du domaine privé, des états incomplets ou
+mensongers; on établissait des comparaisons perfides entre la richesse
+du souverain et la misère du prolétaire, entre ce qui était demandé
+pour entretenir un fils de roi, et ce qui suffirait à faire vivre des
+milliers de paysans ou d'ouvriers. «Le peuple, écrasé d'impôts,
+concluait-on, trouve que les princes coûtent trop cher.» Polémique
+vraiment mortelle au sentiment monarchique, et où cependant des
+journaux qui se piquaient d'être dynastiques ne se montraient pas
+moins acharnés, moins outrageants que les feuilles radicales! La
+presse provinciale faisait écho à celle de Paris. Sur plusieurs
+points, on faisait signer des adresses, des pétitions. Cette agitation
+finit par gagner les députés, ou tout au moins par les étourdir et les
+intimider. Le ministère, surpris, gémissait très-haut, mais se
+défendait mollement. Il se voyait, du reste, abandonné par ceux-là
+mêmes sur le concours desquels il devait le plus compter en semblable
+occasion. Vainement M. Dupin fut-il pressé, par le Roi et par madame
+Adélaïde, de prendre en main la défense de la dotation; il se refusa,
+avec sa bravoure habituelle, à affronter l'opinion échauffée<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>.
Pendant ce temps, la commission, au lieu d'en finir au plus vite,
-tâchait, en prolongeant le débat et l'étude des comptes, de convertir
-la minorité, et le plus clair résultat de ce retard était de donner à
+tâchait, en prolongeant le débat et l'étude des comptes, de convertir
+la minorité, et le plus clair résultat de ce retard était de donner à
l'opposition le temps de se grossir.</p>
-<p>Alors, aux passionnés et aux poltrons vinrent se joindre les
-ambitieux et les intrigants. N'était-ce pas pour eux l'occasion,
-<span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> vainement cherchée jusqu'alors, de renverser le cabinet? Ce ne
-fut cependant pas sans hésitation que M. Thiers s'associa à cette
-campagne. Il méprisait, pour son compte, le préjugé vulgaire qui
-disputait à la couronne cette somme d'argent, et il craignait le
-ressentiment du Roi. Mais la tentation était trop grande pour qu'il y
-résistât. Il prit le parti de servir cette opposition et surtout de
-s'en servir, sans trop se découvrir personnellement. Ce qui est
-peut-être plus inexplicable, c'est qu'une partie des amis de M. Molé,
-se fiant aux espérances dont M. Thiers les avait amusés, se jetèrent
+<p>Alors, aux passionnés et aux poltrons vinrent se joindre les
+ambitieux et les intrigants. N'était-ce pas pour eux l'occasion,
+<span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> vainement cherchée jusqu'alors, de renverser le cabinet? Ce ne
+fut cependant pas sans hésitation que M. Thiers s'associa à cette
+campagne. Il méprisait, pour son compte, le préjugé vulgaire qui
+disputait à la couronne cette somme d'argent, et il craignait le
+ressentiment du Roi. Mais la tentation était trop grande pour qu'il y
+résistât. Il prit le parti de servir cette opposition et surtout de
+s'en servir, sans trop se découvrir personnellement. Ce qui est
+peut-être plus inexplicable, c'est qu'une partie des amis de M. Molé,
+se fiant aux espérances dont M. Thiers les avait amusés, se jetèrent
vivement dans cette intrigue. Un des anciens ministres du 15 avril, M.
-Martin du Nord, était à leur tête, et M. Molé fut vivement soupçonné
-de les avoir poussés sous main. «Nous sommes quarante, au centre, bien
-décidés à rejeter la loi», disait tout haut M. Desmousseaux de Givré.
-Le ministère, cependant, se croyait toujours sûr de la victoire. «Ils
-ne sont pas plus de dix», disait M. Duchâtel, en parlant des
-défectionnaires du centre. M. Thiers, mieux informé, disposait déjà
-des portefeuilles dans le prochain cabinet, et, détail piquant,
-témoignait de sa volonté de n'en pas donner à M. Molé et à ses amis.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, la commission, à laquelle le gouvernement avait
-fourni tous les comptes et documents propres à établir «l'insuffisance
-du domaine privé», s'était convaincue de la légitimité de la demande
-de dotation et avait déposé son rapport<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. La discussion fut fixée
-au 20 février 1840. Tout faisait prévoir un débat passionné. Dès la
-veille, dix-sept orateurs s'étaient inscrits pour combattre le projet;
-quatre seulement pour le défendre. Mais, au dernier moment, par une
-tactique aussi peu fière que peu loyale, l'opposition se décida à
-étouffer la loi sous un vote muet. La séance ouverte, chaque orateur
-<span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> inscrit déclara, à l'appel de son nom, qu'il renonçait à la
-parole. Seul, le quatorzième, M. Couturier, voulut parler. Aussitôt,
-M. Martin de Strasbourg se précipita pour lui rappeler le mot d'ordre,
-sans s'inquiéter de l'indignation des ministériels. Il eût été de
-l'intérêt des membres du cabinet de forcer l'opposition à combattre ou
-tout au moins de démasquer et de dénoncer sa man&oelig;uvre; c'était leur
-intention en venant à la séance; mais craignirent-ils de paraître
-agressifs, ou bien furent-ils confirmés dans leur trompeuse sécurité
-par le pitoyable effet que parut faire un incident soulevé par M.
+Martin du Nord, était à leur tête, et M. Molé fut vivement soupçonné
+de les avoir poussés sous main. «Nous sommes quarante, au centre, bien
+décidés à rejeter la loi», disait tout haut M. Desmousseaux de Givré.
+Le ministère, cependant, se croyait toujours sûr de la victoire. «Ils
+ne sont pas plus de dix», disait M. Duchâtel, en parlant des
+défectionnaires du centre. M. Thiers, mieux informé, disposait déjà
+des portefeuilles dans le prochain cabinet, et, détail piquant,
+témoignait de sa volonté de n'en pas donner à M. Molé et à ses amis.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la commission, à laquelle le gouvernement avait
+fourni tous les comptes et documents propres à établir «l'insuffisance
+du domaine privé», s'était convaincue de la légitimité de la demande
+de dotation et avait déposé son rapport<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. La discussion fut fixée
+au 20 février 1840. Tout faisait prévoir un débat passionné. Dès la
+veille, dix-sept orateurs s'étaient inscrits pour combattre le projet;
+quatre seulement pour le défendre. Mais, au dernier moment, par une
+tactique aussi peu fière que peu loyale, l'opposition se décida à
+étouffer la loi sous un vote muet. La séance ouverte, chaque orateur
+<span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> inscrit déclara, à l'appel de son nom, qu'il renonçait à la
+parole. Seul, le quatorzième, M. Couturier, voulut parler. Aussitôt,
+M. Martin de Strasbourg se précipita pour lui rappeler le mot d'ordre,
+sans s'inquiéter de l'indignation des ministériels. Il eût été de
+l'intérêt des membres du cabinet de forcer l'opposition à combattre ou
+tout au moins de démasquer et de dénoncer sa man&oelig;uvre; c'était leur
+intention en venant à la séance; mais craignirent-ils de paraître
+agressifs, ou bien furent-ils confirmés dans leur trompeuse sécurité
+par le pitoyable effet que parut faire un incident soulevé par M.
Laffitte<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>? Toujours est-il qu'ils se turent et que la discussion
-générale fut close sans qu'il y eût eu débat. Alors, sur la question
-de savoir si l'on passerait à la discussion des articles, surgit une
-demande de scrutin secret signée par vingt membres de la gauche. Dans
-le vote, grâce à une quarantaine d'amis de M. Molé qui se joignirent à
+générale fut close sans qu'il y eût eu débat. Alors, sur la question
+de savoir si l'on passerait à la discussion des articles, surgit une
+demande de scrutin secret signée par vingt membres de la gauche. Dans
+le vote, grâce à une quarantaine d'amis de M. Molé qui se joignirent à
la gauche et aux partisans de M. Thiers, 226 voix contre 220
-refusèrent de continuer la discussion<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>. La Chambre ne faisait même
-pas à la royauté l'honneur de délibérer sur la dotation qu'elle avait
-demandée; de toutes les formes de refus, on avait choisi la plus
+refusèrent de continuer la discussion<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>. La Chambre ne faisait même
+pas à la royauté l'honneur de délibérer sur la dotation qu'elle avait
+demandée; de toutes les formes de refus, on avait choisi la plus
outrageante.</p>
-<p>Les ministres furent stupéfaits et accablés. «C'est comme à <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span>
-Constantinople, dit M. Villemain; nous venons d'être étranglés par des
-muets.&mdash;C'est souvent le sort des eunuques», murmura l'un des
+<p>Les ministres furent stupéfaits et accablés. «C'est comme à <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span>
+Constantinople, dit M. Villemain; nous venons d'être étranglés par des
+muets.&mdash;C'est souvent le sort des eunuques», murmura l'un des
adversaires du cabinet. Parmi les vainqueurs, tous ne triomphaient pas
-également; pendant que les uns souriaient et se frottaient les mains,
-d'autres, au contraire, quelque peu effarés à la vue de leur &oelig;uvre,
+également; pendant que les uns souriaient et se frottaient les mains,
+d'autres, au contraire, quelque peu effarés à la vue de leur &oelig;uvre,
se frappaient la poitrine et offraient aux ministres telle revanche
-qu'ils voudraient. Ceux-ci ne daignèrent pas écouter les témoignages
-de ce repentir tardif, et portèrent aussitôt au Roi leur démission.
-Bien que Louis-Philippe leur en voulût un peu de n'avoir pas plus
-énergiquement défendu la dotation, il essaya cependant de les retenir.
-Ce fut en vain. «Quand je devrais me retirer seul, je me retirerais»,
-dit M. Duchâtel, et ses collègues ne se montrèrent pas moins décidés.</p>
-
-<p>Les conjurés avaient atteint leur but et ouvert, au profit de leur
-ambition ou de leur rancune, une nouvelle crise ministérielle; mais le
+qu'ils voudraient. Ceux-ci ne daignèrent pas écouter les témoignages
+de ce repentir tardif, et portèrent aussitôt au Roi leur démission.
+Bien que Louis-Philippe leur en voulût un peu de n'avoir pas plus
+énergiquement défendu la dotation, il essaya cependant de les retenir.
+Ce fut en vain. «Quand je devrais me retirer seul, je me retirerais»,
+dit M. Duchâtel, et ses collègues ne se montrèrent pas moins décidés.</p>
+
+<p>Les conjurés avaient atteint leur but et ouvert, au profit de leur
+ambition ou de leur rancune, une nouvelle crise ministérielle; mais le
coup ne frappait pas que le cabinet: il portait plus haut que beaucoup
-n'avaient visé. L'amiral Duperré disait, après le vote, dans son
-langage de marin: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui
-est allé se loger dans le bois de la couronne». Telle fut, en effet,
-l'impression générale, aussi bien chez les adversaires qui se
-réjouissaient, que chez les amis qui se désolaient. «Chacun se dit,
-écrivait, le 20 février 1840, un contemporain sur son journal intime,
+n'avaient visé. L'amiral Duperré disait, après le vote, dans son
+langage de marin: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui
+est allé se loger dans le bois de la couronne». Telle fut, en effet,
+l'impression générale, aussi bien chez les adversaires qui se
+réjouissaient, que chez les amis qui se désolaient. «Chacun se dit,
+écrivait, le 20 février 1840, un contemporain sur son journal intime,
que le vote d'aujourd'hui est l'affront le plus sanglant et le plus
-direct que la royauté ait reçu depuis 1830<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>.» La Reine ne pensait
-pas autrement<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>. C'était pis encore que la coalition, car le Roi
-souffrait plus d'un outrage fait à son honneur que d'une attaque
-dirigée contre ses prérogatives. L'organe du «Château», le <cite>Journal
-des Débats</cite>, loin de cacher cette conséquence, était le premier à la
-mettre en lumière: repoussant ce qu'il appelait une «dissimulation
-imbécile», il s'écriait de sa voix la plus haute: «C'est sur la
-<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> couronne même que porte le coup... Un second coup comme
+direct que la royauté ait reçu depuis 1830<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>.» La Reine ne pensait
+pas autrement<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>. C'était pis encore que la coalition, car le Roi
+souffrait plus d'un outrage fait à son honneur que d'une attaque
+dirigée contre ses prérogatives. L'organe du «Château», le <cite>Journal
+des Débats</cite>, loin de cacher cette conséquence, était le premier à la
+mettre en lumière: repoussant ce qu'il appelait une «dissimulation
+imbécile», il s'écriait de sa voix la plus haute: «C'est sur la
+<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> couronne même que porte le coup... Un second coup comme
celui-ci abaisserait trop la monarchie pour ne pas risquer de
-l'anéantir.» Le <cite>National</cite> s'empressait de répondre: «Le <cite>Journal des
-Débats</cite> a raison.» Et, dans la joie de sa reconnaissance, il ouvrait
-une souscription pour offrir une médaille à M. Je Cormenin, au futur
-conseiller d'État de Napoléon III. M. Louis Blanc disait dans la
-<cite>Revue du progrès</cite>: «Fort bien! On avait voulu ôter à la couronne
-toute autorité; voici qu'on la dépouille de tout prestige. On l'avait
-désarmée; on l'humilie. Que faut-il de plus?» Les journaux de
-l'opposition dynastique ne parlaient guère autrement que la feuille
-républicaine. «Le vote de la Chambre, disait le <cite>Courrier français</cite>,
+l'anéantir.» Le <cite>National</cite> s'empressait de répondre: «Le <cite>Journal des
+Débats</cite> a raison.» Et, dans la joie de sa reconnaissance, il ouvrait
+une souscription pour offrir une médaille à M. Je Cormenin, au futur
+conseiller d'État de Napoléon III. M. Louis Blanc disait dans la
+<cite>Revue du progrès</cite>: «Fort bien! On avait voulu ôter à la couronne
+toute autorité; voici qu'on la dépouille de tout prestige. On l'avait
+désarmée; on l'humilie. Que faut-il de plus?» Les journaux de
+l'opposition dynastique ne parlaient guère autrement que la feuille
+républicaine. «Le vote de la Chambre, disait le <cite>Courrier français</cite>,
n'est qu'une phase de la grande lutte que nous soutenons depuis
-longtemps, et avec des chances diverses, contre le pouvoir personnel.»
-Et le <cite>Temps</cite> ajoutait: «Les instincts démocratiques du pays ont
-triomphé des man&oelig;uvres de la cour. Ce rejet est le démenti le plus
-éclatant donné à cette politique astucieuse qui, depuis près de dix
-ans, gouverne nos affaires au profit d'un intérêt qui n'est pas le
-nôtre... La leçon s'adresse ailleurs qu'au ministère déchu; elle
-s'adresse, il faut le dire, au pouvoir qui choisit les ministères.»</p>
-
-<p>Nous voyons bien, en cette circonstance, le jeu et l'intérêt des
-républicains, des révolutionnaires; mais ils ne formaient qu'une
+longtemps, et avec des chances diverses, contre le pouvoir personnel.»
+Et le <cite>Temps</cite> ajoutait: «Les instincts démocratiques du pays ont
+triomphé des man&oelig;uvres de la cour. Ce rejet est le démenti le plus
+éclatant donné à cette politique astucieuse qui, depuis près de dix
+ans, gouverne nos affaires au profit d'un intérêt qui n'est pas le
+nôtre... La leçon s'adresse ailleurs qu'au ministère déchu; elle
+s'adresse, il faut le dire, au pouvoir qui choisit les ministères.»</p>
+
+<p>Nous voyons bien, en cette circonstance, le jeu et l'intérêt des
+républicains, des révolutionnaires; mais ils ne formaient qu'une
petite fraction des vainqueurs. Les autres, que voulaient-ils? M.
-Louis Blanc affectait de conclure de ce vote que la bourgeoisie était
-républicaine. Non, on ne peut même pas lui faire l'honneur de cette
-explication, qui eût au moins donné quelque apparence de logique à sa
-conduite. Loin de vouloir la république, elle en avait au fond
-grand'peur. «Quelle inconséquence! écrivait alors Henri Heine à la
-<cite>Gazette d'Augsbourg</cite>. Vous reculez d'effroi devant la république, et
+Louis Blanc affectait de conclure de ce vote que la bourgeoisie était
+républicaine. Non, on ne peut même pas lui faire l'honneur de cette
+explication, qui eût au moins donné quelque apparence de logique à sa
+conduite. Loin de vouloir la république, elle en avait au fond
+grand'peur. «Quelle inconséquence! écrivait alors Henri Heine à la
+<cite>Gazette d'Augsbourg</cite>. Vous reculez d'effroi devant la république, et
vous insultez publiquement votre roi! Et, certes, ils ne veulent pas
-de la république, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons de
-l'industrie, ces élus de la propriété, ces enthousiastes de la
-possession paisible qui forment la majorité du parlement français! Ils
-ont encore plus horreur de la république que le Roi lui-même; ils
+de la république, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons de
+l'industrie, ces élus de la propriété, ces enthousiastes de la
+possession paisible qui forment la majorité du parlement français! Ils
+ont encore plus horreur de la république que le Roi lui-même; ils
tremblent <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> devant elle encore plus que Louis-Philippe, qui s'y
-est déjà habitué dans sa jeunesse<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>.» La vérité était que ces
-bourgeois, bien que non encore républicains, avaient perdu absolument
-le sens monarchique. De là l'aveuglement avec lequel ils se plaisaient
-à humilier, à ébranler, à entraver une royauté qu'au fond, cependant,
-ils eussent été épouvantés de voir disparaître: aveuglement dont ils
-ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 février
+est déjà habitué dans sa jeunesse<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>.» La vérité était que ces
+bourgeois, bien que non encore républicains, avaient perdu absolument
+le sens monarchique. De là l'aveuglement avec lequel ils se plaisaient
+à humilier, à ébranler, à entraver une royauté qu'au fond, cependant,
+ils eussent été épouvantés de voir disparaître: aveuglement dont ils
+ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 février
1848.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> CHAPITRE II<br>
@@ -3205,7587 +3165,7587 @@ ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 février
<span class="smaller">Mars-juillet 1840.</span></h3>
<p class="resume">
- I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres
- au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un
- cabinet sous sa présidence. Il obtient le concours de deux
- doctrinaires. Composition du ministère du 1<sup>er</sup> mars.&mdash;II. Le
- plan de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État
+ I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres
+ au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un
+ cabinet sous sa présidence. Il obtient le concours de deux
+ doctrinaires. Composition du ministère du 1<sup>er</sup> mars.&mdash;II. Le
+ plan de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État
et M. Guizot reste ambassadeur. La gauche satisfaite et
- triomphante. Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le
- Roi et le ministère. M. Thiers et ses «conquêtes
- individuelles».&mdash;III. La loi des fonds secrets. Les conservateurs
- se disposent à livrer bataille. La discussion à la Chambre des
- députés: M. Thiers, M. de Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel.
- Victoire du ministère.&mdash;IV. Les fonds secrets à la Chambre des
+ triomphante. Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le
+ Roi et le ministère. M. Thiers et ses «conquêtes
+ individuelles».&mdash;III. La loi des fonds secrets. Les conservateurs
+ se disposent à livrer bataille. La discussion à la Chambre des
+ députés: M. Thiers, M. de Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel.
+ Victoire du ministère.&mdash;IV. Les fonds secrets à la Chambre des
pairs. Rapport du duc de Broglie. La discussion.&mdash;V. La question
d'Orient dans la discussion des fonds secrets. Discours de M.
- Berryer. Déclaration de M. Thiers à la Chambre des pairs.&mdash;VI.
- Amnistie complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast.
- Place offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption.
- La proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a
+ Berryer. Déclaration de M. Thiers à la Chambre des pairs.&mdash;VI.
+ Amnistie complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast.
+ Place offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption.
+ La proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a
besoin d'une diversion.&mdash;VII. Le gouvernement annonce qu'il va
- ramener en France les restes de Napoléon. Effet produit. Comment
- M. Thiers a été amené à cette idée et a obtenu le consentement du
- Roi. Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
- journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours de M.
- de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé par la
- commission et accepté par M. Thiers. Colères de la presse de
- gauche et tentative de souscription. Le ministère est débordé.
- Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion tentée
- par M. Thiers.&mdash;VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le
- président du conseil. Son discours sur l'Algérie.&mdash;IX. Les
- pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration
- sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le
+ ramener en France les restes de Napoléon. Effet produit. Comment
+ M. Thiers a été amené à cette idée et a obtenu le consentement du
+ Roi. Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
+ journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours de M.
+ de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé par la
+ commission et accepté par M. Thiers. Colères de la presse de
+ gauche et tentative de souscription. Le ministère est débordé.
+ Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion tentée
+ par M. Thiers.&mdash;VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le
+ président du conseil. Son discours sur l'Algérie.&mdash;IX. Les
+ pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration
+ sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le
<cite>National</cite> et les communistes.&mdash;X. La proposition Remilly est
- définitivement ajournée. Divisions dans l'ancienne opposition. Le
- mouvement préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les
- conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils craignent
- la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le cabinet.
- Situation de M. Thiers à la fin de la session.</p>
+ définitivement ajournée. Divisions dans l'ancienne opposition. Le
+ mouvement préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les
+ conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils craignent
+ la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le cabinet.
+ Situation de M. Thiers à la fin de la session.</p>
<h4>I</h4>
-<p>Le vote muet et mystérieux sous lequel avait succombé le ministère du
-12 mai, n'était pas de nature à éclairer la couronne <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> sur
-l'usage qu'elle devait faire de sa prérogative. Où était la majorité
-qui avait frappé en se cachant? Ces députés, rassemblés un jour, des
-points les plus opposés, pour faire un mauvais coup, seraient-ils
-capables de rester unis pour gouverner? Quelques jours après, un
-observateur clairvoyant, M. Rossi, écrivait: «Il n'y a pas de majorité
-dans la Chambre, et les ministres sont culbutés par des majorités
-faites à la main, par des majorités <i lang="la">ad hoc</i>. Elles se forment
+<p>Le vote muet et mystérieux sous lequel avait succombé le ministère du
+12 mai, n'était pas de nature à éclairer la couronne <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> sur
+l'usage qu'elle devait faire de sa prérogative. Où était la majorité
+qui avait frappé en se cachant? Ces députés, rassemblés un jour, des
+points les plus opposés, pour faire un mauvais coup, seraient-ils
+capables de rester unis pour gouverner? Quelques jours après, un
+observateur clairvoyant, M. Rossi, écrivait: «Il n'y a pas de majorité
+dans la Chambre, et les ministres sont culbutés par des majorités
+faites à la main, par des majorités <i lang="la">ad hoc</i>. Elles se forment
aujourd'hui, renversent un cabinet; elles ne sont plus demain. On
-dirait une mine qui fait explosion; on voit le terrain bouleversé;
-mais où est la poudre qui a produit tout ce ravage? Comme une armée
-d'amateurs, elle enfonce les portes d'un fort et se débande; elle
-reviendra à la charge lorsqu'une nouvelle garnison aura remplacé la
-garnison égorgée. C'est la guerre pour la guerre, sans espoir ni souci
-de conquêtes. Je le crois bien. Pour faire des conquêtes, des
-conquêtes sérieuses, durables, il faut une armée organisée, des
-intentions communes, des vues générales, des chefs reconnus de tous,
-un drapeau, un plan, un système; il faut tout ce que la Chambre n'a
-pas<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>.»</p>
-
-<p>À défaut d'une majorité s'imposant, un homme se trouvait sinon
-indiqué, du moins particulièrement en vue: c'était M. Thiers. Déjà,
-lors de la crise précédente, il avait paru à beaucoup le ministre
-nécessaire. Cette fois, l'effacement volontaire de M. Guizot, qui
+dirait une mine qui fait explosion; on voit le terrain bouleversé;
+mais où est la poudre qui a produit tout ce ravage? Comme une armée
+d'amateurs, elle enfonce les portes d'un fort et se débande; elle
+reviendra à la charge lorsqu'une nouvelle garnison aura remplacé la
+garnison égorgée. C'est la guerre pour la guerre, sans espoir ni souci
+de conquêtes. Je le crois bien. Pour faire des conquêtes, des
+conquêtes sérieuses, durables, il faut une armée organisée, des
+intentions communes, des vues générales, des chefs reconnus de tous,
+un drapeau, un plan, un système; il faut tout ce que la Chambre n'a
+pas<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>.»</p>
+
+<p>À défaut d'une majorité s'imposant, un homme se trouvait sinon
+indiqué, du moins particulièrement en vue: c'était M. Thiers. Déjà,
+lors de la crise précédente, il avait paru à beaucoup le ministre
+nécessaire. Cette fois, l'effacement volontaire de M. Guizot, qui
venait de s'embarquer pour prendre possession de l'ambassade de
-Londres, contribuait à attirer plus encore les regards sur l'ancien
+Londres, contribuait à attirer plus encore les regards sur l'ancien
chef du centre gauche. Celui-ci ne personnifiait-il pas cette
-prééminence parlementaire qui faisait depuis quelque temps échec au
+prééminence parlementaire qui faisait depuis quelque temps échec au
pouvoir royal? Ce fut donc vers lui que le Roi se tourna tout d'abord.
-Il ne le faisait qu'à regret: récemment, il avait déclaré l'entrée de
-M. Thiers au ministère, «incompatible avec la situation du
-trône<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>». Il lui en voulait de s'être posé ou laissé poser en
-antagoniste de la couronne, et soupçonnait sa participation au rejet
-de la dotation. À l'extérieur, les événements avaient supprimé
+Il ne le faisait qu'à regret: récemment, il avait déclaré l'entrée de
+M. Thiers au ministère, «incompatible avec la situation du
+trône<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>». Il lui en voulait de s'être posé ou laissé poser en
+antagoniste de la couronne, et soupçonnait sa participation au rejet
+de la dotation. À l'extérieur, les événements avaient supprimé
<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> sans doute cette question de l'intervention en Espagne<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>,
sur laquelle il n'avait jamais pu s'entendre avec l'ancien ministre du
-22 février; mais, à la place, s'était élevé le conflit oriental, où
-l'esprit d'aventure et les velléités belliqueuses de M. Thiers
-devaient paraître plus dangereux encore à la sagesse royale. Malgré
-tout, Louis-Philippe n'hésita pas; avec son habituelle soumission à ce
-qu'il croyait être la nécessité constitutionnelle, il appela le chef
+22 février; mais, à la place, s'était élevé le conflit oriental, où
+l'esprit d'aventure et les velléités belliqueuses de M. Thiers
+devaient paraître plus dangereux encore à la sagesse royale. Malgré
+tout, Louis-Philippe n'hésita pas; avec son habituelle soumission à ce
+qu'il croyait être la nécessité constitutionnelle, il appela le chef
du centre gauche et lui donna pouvoir de former un cabinet. La seule
-satisfaction qu'il se réserva, et dont il eût, du reste, mieux fait de
-se priver, fut de laisser voir son déplaisir, de parler beaucoup de sa
-«résignation», voire même de son «humiliation<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>».</p>
-
-<p>M. Thiers eut le bon goût de se montrer mesuré et modeste. La crise de
-1839 lui avait été une leçon. Sur le programme, il ne manifesta tout
-d'abord, ni au dehors, ni au dedans, aucune exigence inquiétante. En
-même temps, loin de paraître pressé de prendre pour lui seul le
-pouvoir que lui offrait la couronne, il manifesta le désir de le
-partager. Aussi bien, ne possédant pas de majorité, n'ayant pas même
-avec lui tout le centre gauche, il comprenait la nécessité de
-s'assurer des alliés. Un homme s'attendait aux offres de M. Thiers:
-c'était M. Molé. N'y avait-il pas entre eux, depuis quelque temps,
-comme une ébauche de coalition, et n'était-ce pas la défection d'une
+satisfaction qu'il se réserva, et dont il eût, du reste, mieux fait de
+se priver, fut de laisser voir son déplaisir, de parler beaucoup de sa
+«résignation», voire même de son «humiliation<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>».</p>
+
+<p>M. Thiers eut le bon goût de se montrer mesuré et modeste. La crise de
+1839 lui avait été une leçon. Sur le programme, il ne manifesta tout
+d'abord, ni au dehors, ni au dedans, aucune exigence inquiétante. En
+même temps, loin de paraître pressé de prendre pour lui seul le
+pouvoir que lui offrait la couronne, il manifesta le désir de le
+partager. Aussi bien, ne possédant pas de majorité, n'ayant pas même
+avec lui tout le centre gauche, il comprenait la nécessité de
+s'assurer des alliés. Un homme s'attendait aux offres de M. Thiers:
+c'était M. Molé. N'y avait-il pas entre eux, depuis quelque temps,
+comme une ébauche de coalition, et n'était-ce pas la défection d'une
fraction des anciens 221 qui avait fait rejeter la loi de dotation?
-Mais, si M. Thiers s'était arrangé pour faire beaucoup espérer à M.
-Molé, il ne lui avait rien promis formellement. Au fond, tout en ayant
-trouvé commode d'exploiter, dans l'opposition, le ressentiment et
-l'impatience des vaincus de la coalition, il était fort peu disposé à
-leur donner part au pouvoir. C'est <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> ailleurs qu'il songeait à
-chercher des collègues. La veille de la discussion de la loi de
+Mais, si M. Thiers s'était arrangé pour faire beaucoup espérer à M.
+Molé, il ne lui avait rien promis formellement. Au fond, tout en ayant
+trouvé commode d'exploiter, dans l'opposition, le ressentiment et
+l'impatience des vaincus de la coalition, il était fort peu disposé à
+leur donner part au pouvoir. C'est <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> ailleurs qu'il songeait à
+chercher des collègues. La veille de la discussion de la loi de
dotation, rencontrant deux doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne et
M. Jaubert, dans le salon de madame de Massa, il leur avait tenu ce
-langage: «Vous avez refusé de m'aider à renverser ce pitoyable
-cabinet, et vous vous êtes posés comme les seuls ministériels de la
+langage: «Vous avez refusé de m'aider à renverser ce pitoyable
+cabinet, et vous vous êtes posés comme les seuls ministériels de la
Chambre; je ne vous dois donc rien, et si, lorsqu'il s'agira de la
succession, je ne vous fais aucune proposition, vous n'aurez pas le
-droit de vous plaindre. D'un autre côté, je ne reconnais pas qu'il fût
-si immoral, si scandaleux que vous le dites, de me réconcilier avec M.
-Molé. Je n'ai jamais partagé vos préventions contre sa personne, et
+droit de vous plaindre. D'un autre côté, je ne reconnais pas qu'il fût
+si immoral, si scandaleux que vous le dites, de me réconcilier avec M.
+Molé. Je n'ai jamais partagé vos préventions contre sa personne, et
vous savez que, plus d'une fois, sous le 11 octobre, j'ai voulu le
-faire entrer au ministère. Cependant, je reconnais que la coalition a
-élevé, entre lui et moi, une barrière difficile à franchir, et que
-notre réunion serait mal interprétée. Il y a, d'ailleurs, entre nous,
-une difficulté presque insoluble, celle de la distribution des
-portefeuilles. Je pourrais à la rigueur céder les affaires étrangères
-à M. de Broglie, parce que ce serait céder mon amour-propre, non ma
-politique. En les cédant à M. Molé, je sacrifierais à la fois mon
-amour-propre et ma politique, ce qui est trop de moitié. Je vous le
-dis donc en toute sincérité, c'est avec vous que je désire m'arranger,
-et si le ministère est renversé, je vous le prouverai. Je ne sais s'il
+faire entrer au ministère. Cependant, je reconnais que la coalition a
+élevé, entre lui et moi, une barrière difficile à franchir, et que
+notre réunion serait mal interprétée. Il y a, d'ailleurs, entre nous,
+une difficulté presque insoluble, celle de la distribution des
+portefeuilles. Je pourrais à la rigueur céder les affaires étrangères
+à M. de Broglie, parce que ce serait céder mon amour-propre, non ma
+politique. En les cédant à M. Molé, je sacrifierais à la fois mon
+amour-propre et ma politique, ce qui est trop de moitié. Je vous le
+dis donc en toute sincérité, c'est avec vous que je désire m'arranger,
+et si le ministère est renversé, je vous le prouverai. Je ne sais s'il
me serait possible de m'entendre avec Guizot; mais je crois que je
m'entendrais avec M. de Broglie, et, pour y parvenir, je ferais de
-grands sacrifices<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.» Les doctrinaires avaient peine à croire M.
-Thiers sincère. L'événement prouva qu'il l'était. En effet, à peine
-chargé de former le cabinet, il alla frapper à la porte, non de M.
-Molé, mais du duc de Broglie, dont, du reste, il avait toujours
-cherché à se rapprocher. La déception fut cruelle pour l'ancien
-ministre du 15 avril; il sentait qu'il était joué et qu'il avait
+grands sacrifices<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.» Les doctrinaires avaient peine à croire M.
+Thiers sincère. L'événement prouva qu'il l'était. En effet, à peine
+chargé de former le cabinet, il alla frapper à la porte, non de M.
+Molé, mais du duc de Broglie, dont, du reste, il avait toujours
+cherché à se rapprocher. La déception fut cruelle pour l'ancien
+ministre du 15 avril; il sentait qu'il était joué et qu'il avait
compromis, sans profit, son renom monarchique et conservateur. Ce fut
surtout aux doctrinaires qu'il garda rancune; quelques semaines plus
-tard, il écrivait à M. de Barante: «Le <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> ministère du 1<sup>er</sup>
-mars n'a été imaginé par M. de Broglie que pour empêcher M. Thiers de
-se rapprocher des 221 et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voilà la
-vérité<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.»</p>
-
-<p>M. Thiers offrit au duc de Broglie la présidence du conseil et le
-ministère des affaires étrangères, proposant ainsi de refaire en
-partie le cabinet du 11 octobre. Désirait-il sincèrement réussir, et
-ne gardait-il pas au fond quelque préférence pour une combinaison où
-il eût eu le premier rôle? Il aurait peut-être été lui-même embarrassé
-de répondre à cette question. Toujours est-il qu'il insista vivement
-auprès du duc. Le Roi donnait son assentiment à cette solution; elle
-était désirée par le centre gauche et même par la gauche; les 221 s'y
-résignaient. La résistance obstinée, insurmontable, vint du principal
-intéressé, du duc de Broglie. Celui-ci croyait que rien de bon n'était
-possible; il se défiait de l'opinion de la Chambre, de M. Thiers, et
-même du Roi. Avec plus d'ambition il eût eu plus de hardiesse et moins
-de désespérance; mais l'ambition lui avait toujours fait défaut, et la
-mort récente de la duchesse de Broglie l'en avait dégoûté encore
+tard, il écrivait à M. de Barante: «Le <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> ministère du 1<sup>er</sup>
+mars n'a été imaginé par M. de Broglie que pour empêcher M. Thiers de
+se rapprocher des 221 et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voilà la
+vérité<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.»</p>
+
+<p>M. Thiers offrit au duc de Broglie la présidence du conseil et le
+ministère des affaires étrangères, proposant ainsi de refaire en
+partie le cabinet du 11 octobre. Désirait-il sincèrement réussir, et
+ne gardait-il pas au fond quelque préférence pour une combinaison où
+il eût eu le premier rôle? Il aurait peut-être été lui-même embarrassé
+de répondre à cette question. Toujours est-il qu'il insista vivement
+auprès du duc. Le Roi donnait son assentiment à cette solution; elle
+était désirée par le centre gauche et même par la gauche; les 221 s'y
+résignaient. La résistance obstinée, insurmontable, vint du principal
+intéressé, du duc de Broglie. Celui-ci croyait que rien de bon n'était
+possible; il se défiait de l'opinion de la Chambre, de M. Thiers, et
+même du Roi. Avec plus d'ambition il eût eu plus de hardiesse et moins
+de désespérance; mais l'ambition lui avait toujours fait défaut, et la
+mort récente de la duchesse de Broglie l'en avait dégoûté encore
davantage. Il manifestait ses sentiments, non sans une amertume et un
-pessimisme parfois excessifs, dans une lettre écrite à M. Guizot:
-«Sans doute, disait-il, si la France et les Chambres étaient lasses de
-l'empire des médiocrités, s'il était réellement question de relever le
-pouvoir de l'état où il est tombé, de rallier dans un ministère
-puissant et véritable tous les éléments dispersés de l'ancien parti
-gouvernemental, et que je parusse un des ingrédients nécessaires de
-cette réconciliation, j'y réfléchirais. Mais nous sommes plus loin que
-jamais d'une semblable tentative; la coalition de l'année dernière lui
-a porté le dernier coup; et l'on n'entrevoit pas même dans l'avenir la
-possibilité d'un tel événement. Cela posé, que peut-il résulter, dans
-le morcellement de tous les partis, dans la profusion des inimitiés
-personnelles, dans l'état de guerre civile entre tous les hommes du
-gouvernement, que peut-il résulter, dis-je, de nouvelles
-modifications ministérielles? Rien autre chose que <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> ce que
-nous voyons depuis trois ou quatre ans. Des ministères purement
-négatifs, dont le but et le mérite sont d'exclure, les uns par les
-autres, les personnages politiques les plus éminents, dont la liste
-est en quelque sorte une table de proscription; des ministères pâles,
-indécis, sans principes avoués, sans autre prétention que de vivre au
-jour la journée, sans autre point d'appui que la lassitude et le
-découragement universels, réduits à s'effacer dans toutes les
-occasions importantes, à s'acquitter en complaisances continuelles,
-tantôt vis-à-vis du Roi, tantôt vis-à-vis des Chambres et de chaque
-fraction des Chambres grande ou petite, et à se fabriquer, tous les
-matins, une majorité artificielle par des concessions ou des
+pessimisme parfois excessifs, dans une lettre écrite à M. Guizot:
+«Sans doute, disait-il, si la France et les Chambres étaient lasses de
+l'empire des médiocrités, s'il était réellement question de relever le
+pouvoir de l'état où il est tombé, de rallier dans un ministère
+puissant et véritable tous les éléments dispersés de l'ancien parti
+gouvernemental, et que je parusse un des ingrédients nécessaires de
+cette réconciliation, j'y réfléchirais. Mais nous sommes plus loin que
+jamais d'une semblable tentative; la coalition de l'année dernière lui
+a porté le dernier coup; et l'on n'entrevoit pas même dans l'avenir la
+possibilité d'un tel événement. Cela posé, que peut-il résulter, dans
+le morcellement de tous les partis, dans la profusion des inimitiés
+personnelles, dans l'état de guerre civile entre tous les hommes du
+gouvernement, que peut-il résulter, dis-je, de nouvelles
+modifications ministérielles? Rien autre chose que <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> ce que
+nous voyons depuis trois ou quatre ans. Des ministères purement
+négatifs, dont le but et le mérite sont d'exclure, les uns par les
+autres, les personnages politiques les plus éminents, dont la liste
+est en quelque sorte une table de proscription; des ministères pâles,
+indécis, sans principes avoués, sans autre prétention que de vivre au
+jour la journée, sans autre point d'appui que la lassitude et le
+découragement universels, réduits à s'effacer dans toutes les
+occasions importantes, à s'acquitter en complaisances continuelles,
+tantôt vis-à-vis du Roi, tantôt vis-à-vis des Chambres et de chaque
+fraction des Chambres grande ou petite, et à se fabriquer, tous les
+matins, une majorité artificielle par des concessions ou des
compliments, par des promesses et des caresses, en pesant, dans des
-balances de toile d'araignée, la quantité de bureaux de poste qu'on a
-donnés d'un côté, et la quantité de bureaux de tabac qu'on a donnés de
-l'autre.» Le duc ne voulait pas blâmer ceux qui recouraient à ces
-procédés; il les croyait même nécessaires à l'heure présente; mais il
-se déclarait impropre à les employer. «Quant aux conséquences de cette
-conduite relativement à mon avenir politique, disait-il en finissant,
-il en sera ce qu'il plaira à Dieu. S'il lui plaît que je ne rentre
+balances de toile d'araignée, la quantité de bureaux de poste qu'on a
+donnés d'un côté, et la quantité de bureaux de tabac qu'on a donnés de
+l'autre.» Le duc ne voulait pas blâmer ceux qui recouraient à ces
+procédés; il les croyait même nécessaires à l'heure présente; mais il
+se déclarait impropre à les employer. «Quant aux conséquences de cette
+conduite relativement à mon avenir politique, disait-il en finissant,
+il en sera ce qu'il plaira à Dieu. S'il lui plaît que je ne rentre
jamais dans les affaires, je l'en remercierai de bon c&oelig;ur. C'est un
grand avantage, pour un homme public, de se retirer des affaires en
-laissant derrière soi une réputation intacte et quelques regrets;
+laissant derrière soi une réputation intacte et quelques regrets;
c'est un avantage auquel il ne faut sans doute sacrifier aucun devoir,
mais qu'on est trop heureux de pouvoir concilier avec ses
-devoirs<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>.» Ce <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> ne furent pas ces motifs qu'invoqua M. de
-Broglie pour répondre aux instances de M. Thiers; mais il allégua les
-soins qu'exigeait la santé de son dernier enfant, et rien ne put
-ébranler sa résolution. Toutefois, il n'en fut pas moins touché de
-l'offre et de la façon dont elle avait été faite. «M. Thiers, écrivait
-M. Doudan, l'un des familiers du duc, a été, en tout ceci, la lumière
-et la raison mêmes; il a agi sans détours, avec cette simplicité
-charmante et savante qui est sa séduction, et son danger aussi, parce
-qu'il est mobile.» M. de Broglie, d'ailleurs, regardait alors l'entrée
-aux affaires du chef du centre gauche comme inévitable et même comme
-assez inoffensive. Aussi, tout en ne voulant pas être son collègue, se
-montrait-il disposé à l'aider dans la formation de son ministère, et
-presque à le couvrir d'une sorte de patronage.</p>
-
-<p>Ayant échoué auprès du duc de Broglie, M. Thiers fit proposer au
-maréchal Soult la présidence du conseil et le portefeuille de la
-guerre; le maréchal refusa. Le Roi essaya alors d'obtenir qu'une
-démarche analogue fût faite auprès de M. Molé, qui eût pris la
-présidence et les affaires étrangères; M. Thiers déclara, non sans
-quelque vivacité, que ce serait, pour lui, recevoir du ministre du 15
-avril «un supplément d'amnistie», et qu'il «ne le pouvait pas».</p>
-
-<p>Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la démission du cabinet, et
-l'on ne se trouvait pas plus avancé qu'à la première heure. Le
-souvenir des déplorables longueurs de la crise précédente rendait
-l'opinion plus impatiente, plus nerveuse, plus facilement inquiète.
-Les journaux de gauche le prenaient déjà sur un ton de menace avec la
-royauté, à laquelle ils imputaient tous les retards. «Il faut se
-hâter, disait de son côté le <cite>Journal des Débats</cite>. Nous partageons, à
-cet égard, l'avis unanime de la presse. La plaie saignera longtemps;
-au moins ne faut-il pas qu'elle s'envenime.» Enfin, la gravité des
-négociations pendantes sur les affaires d'Orient ne permettait pas un
-long interrègne. «Finissons-en!» c'était le cri général. Il ne
-déplaisait pas à M. Thiers d'être ainsi pressé. Ce lui fut un argument
-pour s'attribuer à lui seul le premier rôle qu'il avait offert de
-céder, ou <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> tout au moins de partager, et il entreprit de
-refaire, avec des personnages de second rang, un nouveau ministère du
-22 février, dans lequel il se réservait le portefeuille des affaires
-étrangères et la présidence du conseil. Bien que, dans une telle
-combinaison, la plupart des ministres dussent être de nuance centre
-gauche, M. Thiers, fidèle à sa pensée première, désirait leur
-adjoindre quelques doctrinaires. Il voyait là un moyen de rassurer les
-conservateurs, et aussi peut-être de jeter un germe de division dans
+devoirs<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>.» Ce <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> ne furent pas ces motifs qu'invoqua M. de
+Broglie pour répondre aux instances de M. Thiers; mais il allégua les
+soins qu'exigeait la santé de son dernier enfant, et rien ne put
+ébranler sa résolution. Toutefois, il n'en fut pas moins touché de
+l'offre et de la façon dont elle avait été faite. «M. Thiers, écrivait
+M. Doudan, l'un des familiers du duc, a été, en tout ceci, la lumière
+et la raison mêmes; il a agi sans détours, avec cette simplicité
+charmante et savante qui est sa séduction, et son danger aussi, parce
+qu'il est mobile.» M. de Broglie, d'ailleurs, regardait alors l'entrée
+aux affaires du chef du centre gauche comme inévitable et même comme
+assez inoffensive. Aussi, tout en ne voulant pas être son collègue, se
+montrait-il disposé à l'aider dans la formation de son ministère, et
+presque à le couvrir d'une sorte de patronage.</p>
+
+<p>Ayant échoué auprès du duc de Broglie, M. Thiers fit proposer au
+maréchal Soult la présidence du conseil et le portefeuille de la
+guerre; le maréchal refusa. Le Roi essaya alors d'obtenir qu'une
+démarche analogue fût faite auprès de M. Molé, qui eût pris la
+présidence et les affaires étrangères; M. Thiers déclara, non sans
+quelque vivacité, que ce serait, pour lui, recevoir du ministre du 15
+avril «un supplément d'amnistie», et qu'il «ne le pouvait pas».</p>
+
+<p>Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la démission du cabinet, et
+l'on ne se trouvait pas plus avancé qu'à la première heure. Le
+souvenir des déplorables longueurs de la crise précédente rendait
+l'opinion plus impatiente, plus nerveuse, plus facilement inquiète.
+Les journaux de gauche le prenaient déjà sur un ton de menace avec la
+royauté, à laquelle ils imputaient tous les retards. «Il faut se
+hâter, disait de son côté le <cite>Journal des Débats</cite>. Nous partageons, à
+cet égard, l'avis unanime de la presse. La plaie saignera longtemps;
+au moins ne faut-il pas qu'elle s'envenime.» Enfin, la gravité des
+négociations pendantes sur les affaires d'Orient ne permettait pas un
+long interrègne. «Finissons-en!» c'était le cri général. Il ne
+déplaisait pas à M. Thiers d'être ainsi pressé. Ce lui fut un argument
+pour s'attribuer à lui seul le premier rôle qu'il avait offert de
+céder, ou <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> tout au moins de partager, et il entreprit de
+refaire, avec des personnages de second rang, un nouveau ministère du
+22 février, dans lequel il se réservait le portefeuille des affaires
+étrangères et la présidence du conseil. Bien que, dans une telle
+combinaison, la plupart des ministres dussent être de nuance centre
+gauche, M. Thiers, fidèle à sa pensée première, désirait leur
+adjoindre quelques doctrinaires. Il voyait là un moyen de rassurer les
+conservateurs, et aussi peut-être de jeter un germe de division dans
un groupe rival. Mais, parmi les amis de M. Guizot, s'en trouverait-il
-qui consentissent à entrer sans lui dans un cabinet présidé par M.
-Thiers? Les premières ouvertures faites à M. Duchâtel et à M. Dumon
-furent repoussées. À leur défaut, le futur président du conseil
-s'adressa à M. de Rémusat et à M. Duvergier de Hauranne, demeurés plus
-fidèles aux idées et aux alliances de la coalition. M. Duvergier de
-Hauranne, très-désintéressé dans sa passion, refusa pour son compte,
-mais proposa, comme convenant mieux à ce poste, son beau-frère, le
-comte Jaubert, orateur alerte, caustique, pétulant, aimant à emporter
-le morceau, plus tirailleur que capitaine, redoutable à ses
-adversaires et parfois gênant pour ses amis, fort galant homme, du
-reste, courageux, probe, le plus agressif des orateurs à la tribune,
-le plus poli des collègues dans les relations de chaque jour. Il
-s'était fait remarquer, quelques années auparavant, par la véhémence
+qui consentissent à entrer sans lui dans un cabinet présidé par M.
+Thiers? Les premières ouvertures faites à M. Duchâtel et à M. Dumon
+furent repoussées. À leur défaut, le futur président du conseil
+s'adressa à M. de Rémusat et à M. Duvergier de Hauranne, demeurés plus
+fidèles aux idées et aux alliances de la coalition. M. Duvergier de
+Hauranne, très-désintéressé dans sa passion, refusa pour son compte,
+mais proposa, comme convenant mieux à ce poste, son beau-frère, le
+comte Jaubert, orateur alerte, caustique, pétulant, aimant à emporter
+le morceau, plus tirailleur que capitaine, redoutable à ses
+adversaires et parfois gênant pour ses amis, fort galant homme, du
+reste, courageux, probe, le plus agressif des orateurs à la tribune,
+le plus poli des collègues dans les relations de chaque jour. Il
+s'était fait remarquer, quelques années auparavant, par la véhémence
avec laquelle il repoussait toute compromission avec la gauche; sous
-le ministère du 22 février, M. Guizot n'était pas parvenu à contenir
-les éclats de son opposition, et l'on n'a pas oublié le rapport si
+le ministère du 22 février, M. Guizot n'était pas parvenu à contenir
+les éclats de son opposition, et l'on n'a pas oublié le rapport si
blessant pour M. Thiers qu'il avait fait alors sur les grands travaux
-de Paris<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>. Mais, dans l'état de désorganisation des partis, s'il
-fallait s'attendre à toutes les divisions, aucun rapprochement ne
-semblait impossible. M. Jaubert ne fut pas plus embarrassé d'accepter
+de Paris<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>. Mais, dans l'état de désorganisation des partis, s'il
+fallait s'attendre à toutes les divisions, aucun rapprochement ne
+semblait impossible. M. Jaubert ne fut pas plus embarrassé d'accepter
le portefeuille des travaux publics que M. Thiers de le lui proposer.
-On pouvait croire que le concours de M. de Rémusat serait aussi facile
-à obtenir. Il était lié de vieille date avec M. Thiers, et avait un
-<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> fond plus révolutionnaire que les autres doctrinaires. En
+On pouvait croire que le concours de M. de Rémusat serait aussi facile
+à obtenir. Il était lié de vieille date avec M. Thiers, et avait un
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> fond plus révolutionnaire que les autres doctrinaires. En
outre, il cachait sous les dehors un peu froids d'un philosophe
-mondain, une certaine curiosité aventureuse, téméraire, et tout
-<em>dilettante</em> qu'il fût, tout «amateur blasé» que l'appelât M.
-Guizot<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>, il ne laissait pas que d'être secrètement séduit à la
-pensée de jouer un rôle plus actif et plus considérable; sa
-participation aux affaires s'était jusqu'ici bornée à un
-sous-secrétariat d'État dans le très-court cabinet du 6 septembre;
+mondain, une certaine curiosité aventureuse, téméraire, et tout
+<em>dilettante</em> qu'il fût, tout «amateur blasé» que l'appelât M.
+Guizot<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>, il ne laissait pas que d'être secrètement séduit à la
+pensée de jouer un rôle plus actif et plus considérable; sa
+participation aux affaires s'était jusqu'ici bornée à un
+sous-secrétariat d'État dans le très-court cabinet du 6 septembre;
cette fois, on lui offrait l'un des principaux portefeuilles, celui de
-l'intérieur<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>. Cependant, il commença par se montrer fort hésitant.
-Il répugnait à se séparer ainsi de ses anciens amis politiques, de ses
-anciens chefs, notamment de M. Guizot et de M. Duchâtel. Trop
-clairvoyant et connaissant trop bien ses propres idées pour ne pas se
+l'intérieur<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>. Cependant, il commença par se montrer fort hésitant.
+Il répugnait à se séparer ainsi de ses anciens amis politiques, de ses
+anciens chefs, notamment de M. Guizot et de M. Duchâtel. Trop
+clairvoyant et connaissant trop bien ses propres idées pour ne pas se
rendre compte que la voie dans laquelle on lui demandait de s'engager
-le conduirait à changer de camp politique, il ne se sentait retenu par
-aucun scrupule de doctrine, mais s'inquiétait d'un tel changement pour
-ses amitiés et pour la convenance supérieure de sa vie publique. Il ne
-céda que sur les conseils pressants du duc de Broglie<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>.</p>
-
-<p>Les autres portefeuilles étaient, naturellement, réservés aux amis
-politiques du président du conseil. Parmi les députés du centre
-gauche, le choix était limité, car M. Thiers se trouvait alors
-brouillé avec les hommes les plus considérables du groupe, MM.
-Dufaure, Passy, Sauzet. À leur défaut, il dut se contenter de
-personnages moins en vue, MM. Pelet de la Lozère, Vivien et Gouin,
-entre lesquels il partagea les ministères des finances, de là justice
-et du commerce. Il leur adjoignit, pour le ministère <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> de
-l'instruction publique, un pair d'un nom plus éclatant, M. Cousin.
-Celui-ci, absorbé, depuis 1830, par l'organisation et le gouvernement
-de l'enseignement philosophique, ne s'était pas mêlé jusqu'ici fort
+le conduirait à changer de camp politique, il ne se sentait retenu par
+aucun scrupule de doctrine, mais s'inquiétait d'un tel changement pour
+ses amitiés et pour la convenance supérieure de sa vie publique. Il ne
+céda que sur les conseils pressants du duc de Broglie<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>.</p>
+
+<p>Les autres portefeuilles étaient, naturellement, réservés aux amis
+politiques du président du conseil. Parmi les députés du centre
+gauche, le choix était limité, car M. Thiers se trouvait alors
+brouillé avec les hommes les plus considérables du groupe, MM.
+Dufaure, Passy, Sauzet. À leur défaut, il dut se contenter de
+personnages moins en vue, MM. Pelet de la Lozère, Vivien et Gouin,
+entre lesquels il partagea les ministères des finances, de là justice
+et du commerce. Il leur adjoignit, pour le ministère <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> de
+l'instruction publique, un pair d'un nom plus éclatant, M. Cousin.
+Celui-ci, absorbé, depuis 1830, par l'organisation et le gouvernement
+de l'enseignement philosophique, ne s'était pas mêlé jusqu'ici fort
activement aux luttes des partis. Toutefois, dans les discussions des
-récentes Adresses, au Luxembourg, il avait paru se classer dans le
-centre gauche, en défendant à plusieurs reprises la politique de
-l'intervention en Espagne. Le cabinet fut complété par l'appel, au
-département de la guerre, du général Cubières, qui n'avait aucun
-antécédent parlementaire, et, à celui de la marine, de l'amiral
-Roussin, homme de mer renommé, mais qui venait de faire, comme
-ambassadeur à Constantinople, une campagne diplomatique au moins
-très-critiquée.</p>
-
-<p>Parmi les personnages de valeur inégale que M. Thiers proposait ainsi
-à l'approbation royale, aucun n'était considérable par son passé
-politique. Deux seulement avaient été déjà ministres, M. Pelet de la
-Lozère, au 22 février 1836, et le général Cubières dans
-l'administration intérimaire d'avril 1839: ce qui faisait dire
-gaiement à M. Thiers, lui-même âgé de quarante-deux ans, qu'il avait
-formé un cabinet de «jeunes gens». Le président du conseil n'en était
-que plus en vue. Comme au 22 février 1836, il dominait, résumait,
-personnifiait le ministère. Le Roi accepta tout, sans faire
-d'objection à aucun nom, et signa, le 1<sup>er</sup> mars, les ordonnances
-portant nomination des nouveaux ministres. La crise avait duré neuf
+récentes Adresses, au Luxembourg, il avait paru se classer dans le
+centre gauche, en défendant à plusieurs reprises la politique de
+l'intervention en Espagne. Le cabinet fut complété par l'appel, au
+département de la guerre, du général Cubières, qui n'avait aucun
+antécédent parlementaire, et, à celui de la marine, de l'amiral
+Roussin, homme de mer renommé, mais qui venait de faire, comme
+ambassadeur à Constantinople, une campagne diplomatique au moins
+très-critiquée.</p>
+
+<p>Parmi les personnages de valeur inégale que M. Thiers proposait ainsi
+à l'approbation royale, aucun n'était considérable par son passé
+politique. Deux seulement avaient été déjà ministres, M. Pelet de la
+Lozère, au 22 février 1836, et le général Cubières dans
+l'administration intérimaire d'avril 1839: ce qui faisait dire
+gaiement à M. Thiers, lui-même âgé de quarante-deux ans, qu'il avait
+formé un cabinet de «jeunes gens». Le président du conseil n'en était
+que plus en vue. Comme au 22 février 1836, il dominait, résumait,
+personnifiait le ministère. Le Roi accepta tout, sans faire
+d'objection à aucun nom, et signa, le 1<sup>er</sup> mars, les ordonnances
+portant nomination des nouveaux ministres. La crise avait duré neuf
jours.</p>
<h4>II</h4>
-<p>Cette fois encore, M. Thiers arrive au pouvoir sans avoir derrière lui
-un parti constitué, en état de le soutenir. Non-seulement la majorité
-ne lui appartient pas, mais elle n'existe pas; avant même de la
-conquérir, il doit la former. Il ne rêve pas de restaurer quelqu'un
-des anciens groupes plus ou moins ébranlés et morcelés par les
-récentes crises; il tâche, au contraire, <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> de précipiter le
-travail de décomposition<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>. Plus il aura devant lui de morceaux
-brisés et épars, plus il se flatte de pouvoir les combiner à sa guise.
-C'est, en effet, avec des fragments ramassés de tous côtés, dans la
+<p>Cette fois encore, M. Thiers arrive au pouvoir sans avoir derrière lui
+un parti constitué, en état de le soutenir. Non-seulement la majorité
+ne lui appartient pas, mais elle n'existe pas; avant même de la
+conquérir, il doit la former. Il ne rêve pas de restaurer quelqu'un
+des anciens groupes plus ou moins ébranlés et morcelés par les
+récentes crises; il tâche, au contraire, <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> de précipiter le
+travail de décomposition<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>. Plus il aura devant lui de morceaux
+brisés et épars, plus il se flatte de pouvoir les combiner à sa guise.
+C'est, en effet, avec des fragments ramassés de tous côtés, dans la
gauche, dans le centre gauche, dans le centre droit et le centre,
-qu'il veut se faire une majorité dont il sera l'origine et la fin, le
-lien et le programme. Les éléments qu'il prétend ainsi rassembler,
-sont singulièrement hétérogènes, contradictoires même, tout au moins
+qu'il veut se faire une majorité dont il sera l'origine et la fin, le
+lien et le programme. Les éléments qu'il prétend ainsi rassembler,
+sont singulièrement hétérogènes, contradictoires même, tout au moins
incapables de s'accorder seuls et directement. S'ils se rapprochent,
ce ne sera qu'en M. Thiers et par M. Thiers, chacun attendant de lui
-une politique différente. Le président du conseil ne redoute pas les
-difficultés de cet équilibre et de ce jeu de bascule; il croit être le
-seul capable d'y réussir, et se réjouit de devenir ainsi le ministre
-nécessaire. Ces éléments ne sont pas seulement hétérogènes, ils sont
-par nature inconsistants, rebelles à toute cohésion durable. Peu
-importe: si mobiles qu'ils soient, le ministre compte être plus alerte
-encore; et puis il lui plaît de n'être pas enfermé dans une majorité
-fixe qui gênerait ses évolutions. Au lieu d'une seule majorité, il en
-aura plusieurs; c'est à ses yeux tout bénéfice. À mesure que nous
-esquissons cette tactique, ne semble-t-il pas qu'elle nous soit déjà
-connue? En effet, c'est à peu près la même que M. Thiers avait essayée
-lors de son premier ministère. Il y a toutefois un changement: en
-1836, M. Thiers sortait du gouvernement, où il avait été le collègue
-de M. Guizot; en 1840, il sort de l'opposition, où il vient d'être
-l'allié de M. Barrot. Cette différence dans le point de départ a son
-importance; il en résulte que, cette fois, l'axe de la majorité à
-former se trouve, du premier coup, porté beaucoup plus à gauche.</p>
-
-<p>Le nouveau ministère a tellement conscience de n'avoir pas de majorité
-toute faite, qu'il use d'abord d'un expédient pour retarder le jour où
-il mettra à l'épreuve la confiance du parlement. Obligé, par l'usage,
-d'apporter une déclaration en se présentant <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> pour la première
-fois devant les Chambres, il la fait à dessein si sommaire et si
-banale qu'elle ne peut ni éclairer personne, ni provoquer aucune
-contradiction<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>. Il annonce, du reste, l'intention de déposer
-prochainement une demande de fonds secrets et de donner, à cette
-occasion, des explications plus étendues. Les quelques semaines ainsi
-gagnées, il compte les employer à prendre position, à tâter les partis
-et les hommes, à préparer les déplacements et les rapprochements d'où
-doit sortir sa majorité.</p>
-
-<p>Les premiers actes de M. Thiers révèlent tout de suite sa politique de
-bascule. En même temps qu'il fait des démarches auprès de M. Guizot
-pour le garder à l'ambassade de Londres, il nomme un membre de la
-gauche, M. Billault, à l'un des postes de sous-secrétaire d'État.
-Député seulement depuis trois ans, M. Billault siégeait alors à côté
-de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire dans un parti plus avancé que celui
-d'où sortaient les ministres. De petite taille, les yeux expressifs,
-il était remuant, laborieux, ne se ménageant pas, rompu aux affaires,
-plus polémiste à la tribune qu'orateur, mais d'une rare dextérité de
-parole, souple et tenace dans la discussion, ardent à l'attaque. Il
-sortait du barreau de Nantes et était demeuré avocat à la Chambre,
-sans beaucoup d'idées à lui, prêt à traiter les sujets les plus
-divers, on eût presque dit à professer les opinions les plus opposées.
-Il recevait, de toutes mains, des notes et même des phrases toutes
+une politique différente. Le président du conseil ne redoute pas les
+difficultés de cet équilibre et de ce jeu de bascule; il croit être le
+seul capable d'y réussir, et se réjouit de devenir ainsi le ministre
+nécessaire. Ces éléments ne sont pas seulement hétérogènes, ils sont
+par nature inconsistants, rebelles à toute cohésion durable. Peu
+importe: si mobiles qu'ils soient, le ministre compte être plus alerte
+encore; et puis il lui plaît de n'être pas enfermé dans une majorité
+fixe qui gênerait ses évolutions. Au lieu d'une seule majorité, il en
+aura plusieurs; c'est à ses yeux tout bénéfice. À mesure que nous
+esquissons cette tactique, ne semble-t-il pas qu'elle nous soit déjà
+connue? En effet, c'est à peu près la même que M. Thiers avait essayée
+lors de son premier ministère. Il y a toutefois un changement: en
+1836, M. Thiers sortait du gouvernement, où il avait été le collègue
+de M. Guizot; en 1840, il sort de l'opposition, où il vient d'être
+l'allié de M. Barrot. Cette différence dans le point de départ a son
+importance; il en résulte que, cette fois, l'axe de la majorité à
+former se trouve, du premier coup, porté beaucoup plus à gauche.</p>
+
+<p>Le nouveau ministère a tellement conscience de n'avoir pas de majorité
+toute faite, qu'il use d'abord d'un expédient pour retarder le jour où
+il mettra à l'épreuve la confiance du parlement. Obligé, par l'usage,
+d'apporter une déclaration en se présentant <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> pour la première
+fois devant les Chambres, il la fait à dessein si sommaire et si
+banale qu'elle ne peut ni éclairer personne, ni provoquer aucune
+contradiction<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>. Il annonce, du reste, l'intention de déposer
+prochainement une demande de fonds secrets et de donner, à cette
+occasion, des explications plus étendues. Les quelques semaines ainsi
+gagnées, il compte les employer à prendre position, à tâter les partis
+et les hommes, à préparer les déplacements et les rapprochements d'où
+doit sortir sa majorité.</p>
+
+<p>Les premiers actes de M. Thiers révèlent tout de suite sa politique de
+bascule. En même temps qu'il fait des démarches auprès de M. Guizot
+pour le garder à l'ambassade de Londres, il nomme un membre de la
+gauche, M. Billault, à l'un des postes de sous-secrétaire d'État.
+Député seulement depuis trois ans, M. Billault siégeait alors à côté
+de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire dans un parti plus avancé que celui
+d'où sortaient les ministres. De petite taille, les yeux expressifs,
+il était remuant, laborieux, ne se ménageant pas, rompu aux affaires,
+plus polémiste à la tribune qu'orateur, mais d'une rare dextérité de
+parole, souple et tenace dans la discussion, ardent à l'attaque. Il
+sortait du barreau de Nantes et était demeuré avocat à la Chambre,
+sans beaucoup d'idées à lui, prêt à traiter les sujets les plus
+divers, on eût presque dit à professer les opinions les plus opposées.
+Il recevait, de toutes mains, des notes et même des phrases toutes
faites qu'il s'assimilait fort adroitement; chaque fois qu'il
rencontrait dans un journal un argument dont on pouvait tirer parti,
-il découpait le passage et le collait proprement sur une feuille de
-papier; puis, au jour du débat, on le voyait monter à la tribune, muni
-d'un énorme dossier, d'où il tirait, morceau par morceau, un discours
-souvent incisif. Toute sa vie, du reste, il ne devait guère avoir
-qu'une personnalité de reflet et d'emprunt; sous le second empire, le
+il découpait le passage et le collait proprement sur une feuille de
+papier; puis, au jour du débat, on le voyait monter à la tribune, muni
+d'un énorme dossier, d'où il tirait, morceau par morceau, un discours
+souvent incisif. Toute sa vie, du reste, il ne devait guère avoir
+qu'une personnalité de reflet et d'emprunt; sous le second empire, le
secret de sa faveur et de son importance sera la souplesse avec
-laquelle il recevra la pensée et se fera la parole de Napoléon III.
+laquelle il recevra la pensée et se fera la parole de Napoléon III.
<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> En mars 1840, il semblait l'homme de la gauche, et sa
nomination, significative surtout comme indice, semblait abaisser la
-barrière qui, depuis 1831, fermait à ce parti l'accès du pouvoir.</p>
-
-<p>M. Guizot, nommé le 5 février à l'ambassade de Londres, venait
-d'arriver à son poste, lorsque fut formée l'administration du 1<sup>er</sup>
-mars. Qu'allait-il faire? Consentirait-il, en demeurant ambassadeur, à
-s'associer, dans une certaine mesure, à la politique du nouveau
-cabinet? M. Thiers le désirait vivement; aussi, dès le 2 mars,
-adressa-t-il à M. Guizot une lettre très-amicale, où, faisant appel
+barrière qui, depuis 1831, fermait à ce parti l'accès du pouvoir.</p>
+
+<p>M. Guizot, nommé le 5 février à l'ambassade de Londres, venait
+d'arriver à son poste, lorsque fut formée l'administration du 1<sup>er</sup>
+mars. Qu'allait-il faire? Consentirait-il, en demeurant ambassadeur, à
+s'associer, dans une certaine mesure, à la politique du nouveau
+cabinet? M. Thiers le désirait vivement; aussi, dès le 2 mars,
+adressa-t-il à M. Guizot une lettre très-amicale, où, faisant appel
aux souvenirs du 11 octobre et de la coalition, il lui demandait
-«d'ajouter une page à l'histoire de leurs anciennes relations». M. de
-Rémusat joignit ses instances à celles de son chef: «Le ministère,
-écrivait-il, est formé sur cette idée: point de réforme électorale,
-point de dissolution. Il est évident qu'il aura, quant aux noms
-propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les
+«d'ajouter une page à l'histoire de leurs anciennes relations». M. de
+Rémusat joignit ses instances à celles de son chef: «Le ministère,
+écrivait-il, est formé sur cette idée: point de réforme électorale,
+point de dissolution. Il est évident qu'il aura, quant aux noms
+propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les
apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
-réponds de la réalité sur les points essentiels.» M. de Broglie, lui
-aussi, pressait M. Guizot de rester à son poste, déclarant que M.
+réponds de la réalité sur les points essentiels.» M. de Broglie, lui
+aussi, pressait M. Guizot de rester à son poste, déclarant que M.
Thiers n'avait eu aucun tort dans la formation du cabinet, qu'il ne
-pouvait pas faire grand mal, et qu'on serait toujours à temps de se
-séparer de lui s'il dérivait à gauche. Des avis contraires venaient de
-M. Duchâtel, de M. Dumon et de quelques autres doctrinaires; ceux-ci
-laissaient voir qu'ils désiraient une démission immédiate et un retour
-à Paris pour prendre le commandement des conservateurs mécontents ou
-inquiets. M. Guizot n'hésita pas longtemps; il voyait sans doute avec
-alarme ce qu'il appelait «la pente vers la gauche»; mais il ne jugeait
-pas possible de rompre <i lang="la">à priori</i> avec un cabinet dont faisaient
+pouvait pas faire grand mal, et qu'on serait toujours à temps de se
+séparer de lui s'il dérivait à gauche. Des avis contraires venaient de
+M. Duchâtel, de M. Dumon et de quelques autres doctrinaires; ceux-ci
+laissaient voir qu'ils désiraient une démission immédiate et un retour
+à Paris pour prendre le commandement des conservateurs mécontents ou
+inquiets. M. Guizot n'hésita pas longtemps; il voyait sans doute avec
+alarme ce qu'il appelait «la pente vers la gauche»; mais il ne jugeait
+pas possible de rompre <i lang="la">à priori</i> avec un cabinet dont faisaient
partie deux de ses amis et que patronnait le duc de Broglie. Il
-croyait, d'ailleurs, qu'il était de son intérêt de prolonger encore la
-retraite à laquelle il s'était condamné après la coalition. «À ne
-parler que de moi, écrivait-il à M. Duchâtel, je ne suis pas fâché, je
+croyait, d'ailleurs, qu'il était de son intérêt de prolonger encore la
+retraite à laquelle il s'était condamné après la coalition. «À ne
+parler que de moi, écrivait-il à M. Duchâtel, je ne suis pas fâché, je
vous l'assure, de me trouver un peu en dehors des luttes de personnes
-et des décompositions de partis. Nul ne s'y <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> est engagé plus
-que moi...; il me convient de m'en reposer.» Toutefois, en répondant à
-M. Thiers et à M. de Rémusat, il marqua bien que son adhésion n'était
-que conditionnelle. Après avoir «pris acte» de cette assurance que le
-ministère ne voulait ni dissolution, ni réforme électorale, il
-ajoutait: «Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
-Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de
-lui.» En même temps, profitant de l'amitié ancienne qui l'unissait à
-M. de Rémusat, pour s'exprimer avec lui plus librement qu'il ne le
+et des décompositions de partis. Nul ne s'y <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> est engagé plus
+que moi...; il me convient de m'en reposer.» Toutefois, en répondant à
+M. Thiers et à M. de Rémusat, il marqua bien que son adhésion n'était
+que conditionnelle. Après avoir «pris acte» de cette assurance que le
+ministère ne voulait ni dissolution, ni réforme électorale, il
+ajoutait: «Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
+Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de
+lui.» En même temps, profitant de l'amitié ancienne qui l'unissait à
+M. de Rémusat, pour s'exprimer avec lui plus librement qu'il ne le
faisait avec M. Thiers, il le mettait en garde contre les dangers de
-l'alliance avec la gauche. «Croyez-moi, lui écrivait-il, il y a, par
-moments, de la force à prendre dans la gauche, jamais un point d'appui
-permanent. Elle ne possède ni le bon sens pratique, ni les vrais
+l'alliance avec la gauche. «Croyez-moi, lui écrivait-il, il y a, par
+moments, de la force à prendre dans la gauche, jamais un point d'appui
+permanent. Elle ne possède ni le bon sens pratique, ni les vrais
principes, les principes moraux du gouvernement, et moins du
-gouvernement libre que de tout autre... Elle ébranle et énerve, au
-lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre social, les intérêts
-réguliers et les croyances morales. Elle peut donner quelquefois des
-secousses utiles et glorieuses; son influence prolongée, sa domination
-abaissent et dissolvent tôt ou tard le pouvoir et la société<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>.»
-Heureux de l'adhésion de M. Guizot, M. Thiers se garda de faire la
-moindre objection aux conditions et aux réserves qui l'accompagnaient.
-Il fit valoir auprès des conservateurs son accord avec le plus
-illustre de leurs chefs: «Le ministère actuel, leur disait-il, c'est
-le ministère du 11 octobre à cheval sur la Manche.» Il est vrai que,
-l'instant d'après, le même ministre se vantait aux députés de la
-gauche d'avoir trouvé ce moyen habile d'éloigner du parlement leur
+gouvernement libre que de tout autre... Elle ébranle et énerve, au
+lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre social, les intérêts
+réguliers et les croyances morales. Elle peut donner quelquefois des
+secousses utiles et glorieuses; son influence prolongée, sa domination
+abaissent et dissolvent tôt ou tard le pouvoir et la société<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>.»
+Heureux de l'adhésion de M. Guizot, M. Thiers se garda de faire la
+moindre objection aux conditions et aux réserves qui l'accompagnaient.
+Il fit valoir auprès des conservateurs son accord avec le plus
+illustre de leurs chefs: «Le ministère actuel, leur disait-il, c'est
+le ministère du 11 octobre à cheval sur la Manche.» Il est vrai que,
+l'instant d'après, le même ministre se vantait aux députés de la
+gauche d'avoir trouvé ce moyen habile d'éloigner du parlement leur
plus redoutable contradicteur.</p>
<p>Les gages ainsi offerts aux deux partis furent tout d'abord accueillis
-fort différemment. La gauche se montra aussi reconnaissante et
-confiante que le centre était triste et inquiet. Aux premières
-réceptions des nouveaux ministres, on remarqua et l'absence des
-députés conservateurs et l'affluence des membres de l'ancienne
-opposition. M. Duvergier de Hauranne, qui se <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> trouva alors à
-dîner avec plusieurs de ces derniers, chez le président du conseil,
-notait «la joie d'enfant qu'ils semblaient éprouver en se trouvant
-réunis pour la première fois autour d'une table ministérielle».
-«C'était pour eux, ajoutait-il, quelque chose de nouveau, de piquant,
-de ravissant; aussi fut-on, pendant tout le dîner, d'une gaieté
-folle.» Même contraste dans le langage des journaux. Tandis que la
-<cite>Presse</cite> partait immédiatement en guerre, et que le <cite>Journal des
-Débats</cite> prenait une attitude d'observation malveillante, les organes
-de la gauche, à l'exception des feuilles radicales, avaient des airs
-joyeux et vainqueurs. L'un d'eux, le <cite>Courrier français</cite>, marquait
-ainsi les raisons de sa satisfaction: «C'est l'opposition entrant aux
-affaires, et y entrant pour la première fois, nous l'espérons du
-moins, sans changer de drapeau... Il ne dépend de personne de faire
-que l'avénement de M. Thiers et de ses amis ne soit un changement
-profond dans l'État. Par la création de ce ministère, le pouvoir se
-déplace décidément et fait un pas vers nous. Le parti du gouvernement
-personnel est en déroute; le système de résistance est à bout de
-combinaisons; la vieille majorité, celle qui avait survécu, bien qu'en
-s'épuisant, à plusieurs dissolutions, est ensevelie dans sa défaite.»</p>
-
-<p>La presse de gauche triompha même si bruyamment que M. Thiers craignit
-de se trouver ainsi porté trop avant et de paraître le protégé ou même
-le prisonnier de l'ancienne opposition, au lieu d'être l'arbitre et le
-médiateur des deux partis. Aussi jugea-t-il tout de suite nécessaire
-de bien marquer la position intermédiaire où il voulait se tenir, et
-fit-il dire dans le <cite>Messager</cite>, l'un de ses journaux officieux: «M.
+fort différemment. La gauche se montra aussi reconnaissante et
+confiante que le centre était triste et inquiet. Aux premières
+réceptions des nouveaux ministres, on remarqua et l'absence des
+députés conservateurs et l'affluence des membres de l'ancienne
+opposition. M. Duvergier de Hauranne, qui se <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> trouva alors à
+dîner avec plusieurs de ces derniers, chez le président du conseil,
+notait «la joie d'enfant qu'ils semblaient éprouver en se trouvant
+réunis pour la première fois autour d'une table ministérielle».
+«C'était pour eux, ajoutait-il, quelque chose de nouveau, de piquant,
+de ravissant; aussi fut-on, pendant tout le dîner, d'une gaieté
+folle.» Même contraste dans le langage des journaux. Tandis que la
+<cite>Presse</cite> partait immédiatement en guerre, et que le <cite>Journal des
+Débats</cite> prenait une attitude d'observation malveillante, les organes
+de la gauche, à l'exception des feuilles radicales, avaient des airs
+joyeux et vainqueurs. L'un d'eux, le <cite>Courrier français</cite>, marquait
+ainsi les raisons de sa satisfaction: «C'est l'opposition entrant aux
+affaires, et y entrant pour la première fois, nous l'espérons du
+moins, sans changer de drapeau... Il ne dépend de personne de faire
+que l'avénement de M. Thiers et de ses amis ne soit un changement
+profond dans l'État. Par la création de ce ministère, le pouvoir se
+déplace décidément et fait un pas vers nous. Le parti du gouvernement
+personnel est en déroute; le système de résistance est à bout de
+combinaisons; la vieille majorité, celle qui avait survécu, bien qu'en
+s'épuisant, à plusieurs dissolutions, est ensevelie dans sa défaite.»</p>
+
+<p>La presse de gauche triompha même si bruyamment que M. Thiers craignit
+de se trouver ainsi porté trop avant et de paraître le protégé ou même
+le prisonnier de l'ancienne opposition, au lieu d'être l'arbitre et le
+médiateur des deux partis. Aussi jugea-t-il tout de suite nécessaire
+de bien marquer la position intermédiaire où il voulait se tenir, et
+fit-il dire dans le <cite>Messager</cite>, l'un de ses journaux officieux: «M.
Thiers a sa position distincte. Il est le chef du centre gauche.
-Conséquemment, il n'est ni la gauche, ni les 221. Il exprime l'opinion
-intermédiaire. Il doit rester sur son terrain, et sa mission est de
-rallier les modérés de chacun de ces deux partis. Il est un ministère
+Conséquemment, il n'est ni la gauche, ni les 221. Il exprime l'opinion
+intermédiaire. Il doit rester sur son terrain, et sa mission est de
+rallier les modérés de chacun de ces deux partis. Il est un ministère
de transaction, ou de transition, si l'on veut... Il est clair que
chacun des deux partis doit s'efforcer d'abord de le faire pencher de
-son côté... Il doit résister à cette double attraction... Pencher à
-droite, ce serait donner le pouvoir aux 221; <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> incliner trop à
-gauche, ce serait le donner à l'opposition.»</p>
+son côté... Il doit résister à cette double attraction... Pencher à
+droite, ce serait donner le pouvoir aux 221; <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> incliner trop à
+gauche, ce serait le donner à l'opposition.»</p>
<p>La gauche ne se blessait pas de ce langage. Elle paraissait avoir des
raisons de croire qu'entre les conservateurs et elle, le partage
-n'était pas aussi égal que le ministère feignait de le dire, et qu'il
-y avait un sous-entendu dont seule elle possédait le secret et
-recueillerait prochainement le bénéfice<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>. M. Thiers lui avait-il
-donc assuré, dans quelque contre-lettre mystérieuse, des avantages en
-contradiction avec son langage public? Non; mais le seul avénement
-d'un ministre, travaillant à décomposer l'ancienne majorité et
-consentant à vivre de l'appui de la gauche, était, pour celle-ci, un
-réel avantage. Et puis le cabinet se présentait comme un cabinet
-non-seulement de «transaction», mais de «transition». Ce dernier mot,
+n'était pas aussi égal que le ministère feignait de le dire, et qu'il
+y avait un sous-entendu dont seule elle possédait le secret et
+recueillerait prochainement le bénéfice<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>. M. Thiers lui avait-il
+donc assuré, dans quelque contre-lettre mystérieuse, des avantages en
+contradiction avec son langage public? Non; mais le seul avénement
+d'un ministre, travaillant à décomposer l'ancienne majorité et
+consentant à vivre de l'appui de la gauche, était, pour celle-ci, un
+réel avantage. Et puis le cabinet se présentait comme un cabinet
+non-seulement de «transaction», mais de «transition». Ce dernier mot,
plein de promesses, ne se trouvait-il pas dans l'article du
-<cite>Messager</cite>, cité plus haut? Les journaux officieux ne répétaient-ils
-pas tous les jours que M. Thiers, en forçant les avenues du pouvoir,
-en s'imposant aux répugnances du Roi, avait ouvert une brèche par
-laquelle tout le monde pouvait espérer passer à son tour<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>? Cette
-considération n'était pas celle qui touchait le moins la gauche.
-Fatiguée, sinon assagie, aspirant à sortir de son long rôle
-d'opposition sans espoir et à passer au rang des partis admis à
-prétendre au gouvernement, elle savait gré à M. Thiers de lui servir
-d'introducteur dans ce monde nouveau pour elle. De là un zèle
-ministériel que les sarcasmes mêmes du <cite>National</cite> ne parvenaient pas à
-refroidir<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>. «Je ne puis les tenir, disait M. Barrot; ces pauvres
-hères ont faim depuis dix ans<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Le président du conseil avait su, d'ailleurs, mettre la main
-sur le chef de la gauche. M. Odilon Barrot, amené, dans le cours des
-années précédentes, à faire plusieurs fois campagne avec M. Thiers,
-s'était laissé peu à peu séduire et dominer par lui. La finesse
+<cite>Messager</cite>, cité plus haut? Les journaux officieux ne répétaient-ils
+pas tous les jours que M. Thiers, en forçant les avenues du pouvoir,
+en s'imposant aux répugnances du Roi, avait ouvert une brèche par
+laquelle tout le monde pouvait espérer passer à son tour<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>? Cette
+considération n'était pas celle qui touchait le moins la gauche.
+Fatiguée, sinon assagie, aspirant à sortir de son long rôle
+d'opposition sans espoir et à passer au rang des partis admis à
+prétendre au gouvernement, elle savait gré à M. Thiers de lui servir
+d'introducteur dans ce monde nouveau pour elle. De là un zèle
+ministériel que les sarcasmes mêmes du <cite>National</cite> ne parvenaient pas à
+refroidir<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>. «Je ne puis les tenir, disait M. Barrot; ces pauvres
+hères ont faim depuis dix ans<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Le président du conseil avait su, d'ailleurs, mettre la main
+sur le chef de la gauche. M. Odilon Barrot, amené, dans le cours des
+années précédentes, à faire plusieurs fois campagne avec M. Thiers,
+s'était laissé peu à peu séduire et dominer par lui. La finesse
insinuante et entreprenante de l'un avait eu facilement raison de la
-solennité naïve et un peu inerte de l'autre. M. Barrot continuait sans
-doute à jouer son rôle de chef de groupe avec la même conviction de sa
-propre importance; mais, sans s'en douter, il n'était plus guère qu'un
-comparse. M. Thiers tirait peut-être plus de profits encore de
+solennité naïve et un peu inerte de l'autre. M. Barrot continuait sans
+doute à jouer son rôle de chef de groupe avec la même conviction de sa
+propre importance; mais, sans s'en douter, il n'était plus guère qu'un
+comparse. M. Thiers tirait peut-être plus de profits encore de
l'influence qu'il avait acquise sur la presse de gauche. Ni les
-occupations, ni la dignité de ses nouvelles fonctions ne l'empêchaient
-de recevoir, chaque matin, les écrivains qui venaient, suivant
-l'expression de l'un d'eux, «assister à sa pensée», et qui
-transformaient ensuite ses conversations en articles. Parmi eux, à
-côté de M. Boilay, du <cite>Constitutionnel</cite>, et de M. Walewski, du
-<cite>Messager</cite>, on remarquait les rédacteurs de feuilles plus avancées, M.
-Léon Faucher, du <cite>Courrier français</cite>, M. Chambolle, du <cite>Siècle</cite>, et
-d'autres encore. Il n'était pas jusqu'aux journaux en apparence
-opposés à sa politique, où le président du conseil ne trouvât parfois
-moyen de se créer des intelligences et d'avoir quelque compère.
-Personne n'a su plus habilement jouer de la presse. «Que voulez-vous
-que j'y fasse? disait-il, non sans quelque coquetterie; les écrivains
+occupations, ni la dignité de ses nouvelles fonctions ne l'empêchaient
+de recevoir, chaque matin, les écrivains qui venaient, suivant
+l'expression de l'un d'eux, «assister à sa pensée», et qui
+transformaient ensuite ses conversations en articles. Parmi eux, à
+côté de M. Boilay, du <cite>Constitutionnel</cite>, et de M. Walewski, du
+<cite>Messager</cite>, on remarquait les rédacteurs de feuilles plus avancées, M.
+Léon Faucher, du <cite>Courrier français</cite>, M. Chambolle, du <cite>Siècle</cite>, et
+d'autres encore. Il n'était pas jusqu'aux journaux en apparence
+opposés à sa politique, où le président du conseil ne trouvât parfois
+moyen de se créer des intelligences et d'avoir quelque compère.
+Personne n'a su plus habilement jouer de la presse. «Que voulez-vous
+que j'y fasse? disait-il, non sans quelque coquetterie; les écrivains
politiques me font des journaux pour moi, sans que je le leur demande;
-s'ils tiennent tous à se mettre dans mon jeu, c'est qu'ils trouvent
-mes cartes bonnes.»</p>
+s'ils tiennent tous à se mettre dans mon jeu, c'est qu'ils trouvent
+mes cartes bonnes.»</p>
<p>M. Thiers avait donc obtenu tout de suite le concours de la gauche;
-mais ce n'était que la moitié de son plan: il lui fallait aussi le
-concours d'une partie des conservateurs. Les jours s'écoulaient sans
-qu'il fît, de ce côté, aucun progrès. Les froideurs qu'il avait
-rencontrées dès la première séance menaçaient de tourner en opposition
+mais ce n'était que la moitié de son plan: il lui fallait aussi le
+concours d'une partie des conservateurs. Les jours s'écoulaient sans
+qu'il fît, de ce côté, aucun progrès. Les froideurs qu'il avait
+rencontrées dès la première séance menaçaient de tourner en opposition
ouverte. Plus la gauche se montrait satisfaite, plus, dans l'autre
-parti, les défiances se sentaient justifiées, plus les inquiétudes
+parti, les défiances se sentaient justifiées, plus les inquiétudes
croissaient. Vainement le duc de Broglie, sans se confondre avec le
cabinet, le couvrait-il d'une <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> sorte de patronage
-bienveillant<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>; vainement, de Londres, M. Guizot se prononçait-il
-contre une «hostilité soudaine, déclarée», et donnait-il ce mot
-d'ordre: «Restons fermes dans notre camp, mais n'en sortons pas pour
-attaquer», la plupart des doctrinaires étaient en disposition fort peu
-favorable. «La situation, répondaient-ils à M. Guizot, est plus grave
-que vous ne pouvez le penser, n'étant pas sur le théâtre même des
-événements. Un ministère soutenu publiquement et ardemment par la
-gauche, appuyé par les journaux de cette couleur, au nom des idées que
-nous avons combattues, ce n'est pas là un fait léger et sans
+bienveillant<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>; vainement, de Londres, M. Guizot se prononçait-il
+contre une «hostilité soudaine, déclarée», et donnait-il ce mot
+d'ordre: «Restons fermes dans notre camp, mais n'en sortons pas pour
+attaquer», la plupart des doctrinaires étaient en disposition fort peu
+favorable. «La situation, répondaient-ils à M. Guizot, est plus grave
+que vous ne pouvez le penser, n'étant pas sur le théâtre même des
+événements. Un ministère soutenu publiquement et ardemment par la
+gauche, appuyé par les journaux de cette couleur, au nom des idées que
+nous avons combattues, ce n'est pas là un fait léger et sans
importance pour l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un complet
-déplacement du pouvoir, et le mouvement ira vite, si on ne l'arrête.»
+déplacement du pouvoir, et le mouvement ira vite, si on ne l'arrête.»
Chez les anciens 221, qui constituaient la fraction la plus
-considérable des conservateurs, l'irritation et l'alarme n'étaient pas
-moindres. La presse officieuse leur répétait, tous les jours, que le
-ministère du 1<sup>er</sup> mars était le triomphe de la coalition; or ils
-n'avaient pas oublié que cette coalition avait été faite contre eux.
+considérable des conservateurs, l'irritation et l'alarme n'étaient pas
+moindres. La presse officieuse leur répétait, tous les jours, que le
+ministère du 1<sup>er</sup> mars était le triomphe de la coalition; or ils
+n'avaient pas oublié que cette coalition avait été faite contre eux.
Aussi se groupaient-ils et s'organisaient-ils avec toutes les allures
-d'une armée qui se prépare à la bataille, tandis que leurs journaux
-tenaient un langage de plus en plus agressif. Il était une autre
-partie de la Chambre où les intentions se montraient, sinon
-ouvertement ennemies, du moins singulièrement maussades: c'était ce
+d'une armée qui se prépare à la bataille, tandis que leurs journaux
+tenaient un langage de plus en plus agressif. Il était une autre
+partie de la Chambre où les intentions se montraient, sinon
+ouvertement ennemies, du moins singulièrement maussades: c'était ce
qu'on appelait le groupe du 12 mai; il se composait des amis de MM.
-Dufaure et Passy; de ce côté, on n'avait pas pardonné l'intrigue
-muette sous laquelle avait succombé la dernière administration, et ce
-ressentiment paraissait devoir rallier à l'opposition conservatrice
-vingt à vingt-cinq membres de l'ancien centre gauche. On pouvait donc
-croire que toutes ces inquiétudes, ces défiances, ces rancunes
-allaient se réunir pour former un nouveau parti de résistance. Le
-<cite>Journal des Débats</cite>, prêt à lui servir d'organe, l'avait déjà
-baptisé: il l'appelait le «parti constitutionnel». <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> M. Doudan,
-qui voyait les choses du salon de M. de Broglie, faisait, à la date du
-12 mars, ce tableau des divers groupes conservateurs: «Il me paraît
-que le ministère tombé se tient en embuscade, probablement avec M.
-Molé, pour donner un mauvais coup à M. Thiers et lui succéder. Le camp
-doctrinaire est divisé contre lui-même. Les 221, à peu d'exceptions
-près, sont d'une grande colère contre le cabinet de M. Thiers, jurant
-de tout jeter par les fenêtres, afin de maintenir l'ordre dans le
-pays. Il y a, dans la tête de tout le monde, comme un charivari<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>.»</p>
-
-<p>Les journaux de gauche, qui devenaient d'autant plus ministériels que
-les conservateurs l'étaient moins, accueillaient ces symptômes
-d'opposition avec une colère dont M. Thiers devait trouver parfois les
+Dufaure et Passy; de ce côté, on n'avait pas pardonné l'intrigue
+muette sous laquelle avait succombé la dernière administration, et ce
+ressentiment paraissait devoir rallier à l'opposition conservatrice
+vingt à vingt-cinq membres de l'ancien centre gauche. On pouvait donc
+croire que toutes ces inquiétudes, ces défiances, ces rancunes
+allaient se réunir pour former un nouveau parti de résistance. Le
+<cite>Journal des Débats</cite>, prêt à lui servir d'organe, l'avait déjà
+baptisé: il l'appelait le «parti constitutionnel». <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> M. Doudan,
+qui voyait les choses du salon de M. de Broglie, faisait, à la date du
+12 mars, ce tableau des divers groupes conservateurs: «Il me paraît
+que le ministère tombé se tient en embuscade, probablement avec M.
+Molé, pour donner un mauvais coup à M. Thiers et lui succéder. Le camp
+doctrinaire est divisé contre lui-même. Les 221, à peu d'exceptions
+près, sont d'une grande colère contre le cabinet de M. Thiers, jurant
+de tout jeter par les fenêtres, afin de maintenir l'ordre dans le
+pays. Il y a, dans la tête de tout le monde, comme un charivari<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>.»</p>
+
+<p>Les journaux de gauche, qui devenaient d'autant plus ministériels que
+les conservateurs l'étaient moins, accueillaient ces symptômes
+d'opposition avec une colère dont M. Thiers devait trouver parfois les
manifestations quelque peu compromettantes. Ils traitaient les
-conservateurs de «ramas de factieux» et les dénonçaient aux ouvriers
-sans travail comme des artisans de crise, responsables du chômage.
-Leurs attaques visaient même plus haut: derrière les articles du
-<cite>Journal des Débats</cite> et les démarches des 221, ils prétendaient
-découvrir une intrigue de la cour, c'est-à-dire, dans le langage de
-l'époque, du Roi<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>. Supposition toute gratuite. Louis-Philippe,
-sans doute, partageait personnellement beaucoup des répugnances et des
-inquiétudes des conservateurs. De plus, il ne voyait pas sans
-mortification, à la tête du ministère, un homme qui affectait de
-traiter avec lui de puissance à puissance<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>. Aussi, au rapport
-d'un <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> témoin, était-il «fort triste» et «ne s'en cachait-il
-pas<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>»; il ne lui déplaisait pas d'être présenté, par des journaux
-amis, comme n'ayant subi M. Thiers que sous le coup d'une nécessité
-pénible<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>, et on peut même supposer qu'une mésaventure du cabinet
-ne l'eût pas désolé. Mais il n'en remplissait pas moins correctement
-son rôle constitutionnel, ne contrariant pas ses ministres, ne leur
-suscitant aucun embarras. Il faisait même plus, au témoignage de l'un
-d'entre eux; M. de Rémusat écrivait, en effet, le 15 mars, à M.
-Guizot: «Le Roi nous traite parfaitement bien et nous prête un réel
-appui.» Nul fondement, donc, dans les accusations dirigées contre
-Louis-Philippe. Injustes d'où qu'elles vinssent, elles étaient
-particulièrement scandaleuses de la part de la presse ministérielle.
-On conçoit que le <cite>Journal des Débats</cite> les relevât avec une sévérité
-émue et demandât «quel était ce ministère que ses journaux ne
-pouvaient soutenir qu'en calomniant ou menaçant la couronne». Ce
-désordre éveillait, chez ceux qui se souvenaient du passé, l'idée de
-tristes similitudes: «Le <cite>Courrier français</cite>, écrivait-on, défend M.
-Thiers du ton dont le <cite>Patriote français</cite> défendait Roland et ses
-collègues<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>.» Les feuilles officieuses proclamaient que le
-ministère du 1<sup>er</sup> mars était la dernière expérience tentée pour
-réconcilier la monarchie et le pays, et le <cite>Constitutionnel</cite>
-l'appelait «le ministère Martignac du gouvernement de Juillet». On eût
-dit que chacun de ces articles se terminait par un: «Prenez garde!»
-adressé d'un ton irrité, non-seulement à la Chambre, mais au Roi.</p>
-
-<p>À en juger par le langage des journaux, le rapprochement <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>
-désiré par le cabinet entre la gauche et une partie du centre n'était
+conservateurs de «ramas de factieux» et les dénonçaient aux ouvriers
+sans travail comme des artisans de crise, responsables du chômage.
+Leurs attaques visaient même plus haut: derrière les articles du
+<cite>Journal des Débats</cite> et les démarches des 221, ils prétendaient
+découvrir une intrigue de la cour, c'est-à-dire, dans le langage de
+l'époque, du Roi<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>. Supposition toute gratuite. Louis-Philippe,
+sans doute, partageait personnellement beaucoup des répugnances et des
+inquiétudes des conservateurs. De plus, il ne voyait pas sans
+mortification, à la tête du ministère, un homme qui affectait de
+traiter avec lui de puissance à puissance<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>. Aussi, au rapport
+d'un <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> témoin, était-il «fort triste» et «ne s'en cachait-il
+pas<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>»; il ne lui déplaisait pas d'être présenté, par des journaux
+amis, comme n'ayant subi M. Thiers que sous le coup d'une nécessité
+pénible<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>, et on peut même supposer qu'une mésaventure du cabinet
+ne l'eût pas désolé. Mais il n'en remplissait pas moins correctement
+son rôle constitutionnel, ne contrariant pas ses ministres, ne leur
+suscitant aucun embarras. Il faisait même plus, au témoignage de l'un
+d'entre eux; M. de Rémusat écrivait, en effet, le 15 mars, à M.
+Guizot: «Le Roi nous traite parfaitement bien et nous prête un réel
+appui.» Nul fondement, donc, dans les accusations dirigées contre
+Louis-Philippe. Injustes d'où qu'elles vinssent, elles étaient
+particulièrement scandaleuses de la part de la presse ministérielle.
+On conçoit que le <cite>Journal des Débats</cite> les relevât avec une sévérité
+émue et demandât «quel était ce ministère que ses journaux ne
+pouvaient soutenir qu'en calomniant ou menaçant la couronne». Ce
+désordre éveillait, chez ceux qui se souvenaient du passé, l'idée de
+tristes similitudes: «Le <cite>Courrier français</cite>, écrivait-on, défend M.
+Thiers du ton dont le <cite>Patriote français</cite> défendait Roland et ses
+collègues<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>.» Les feuilles officieuses proclamaient que le
+ministère du 1<sup>er</sup> mars était la dernière expérience tentée pour
+réconcilier la monarchie et le pays, et le <cite>Constitutionnel</cite>
+l'appelait «le ministère Martignac du gouvernement de Juillet». On eût
+dit que chacun de ces articles se terminait par un: «Prenez garde!»
+adressé d'un ton irrité, non-seulement à la Chambre, mais au Roi.</p>
+
+<p>À en juger par le langage des journaux, le rapprochement <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>
+désiré par le cabinet entre la gauche et une partie du centre n'était
pas en voie de s'accomplir. M. Thiers ne paraissait donc pas avoir
-tiré le profit attendu des quelques jours qu'il s'était réservés pour
-préparer l'opinion, avant de s'expliquer à la tribune. Il est vrai
-qu'à côté de ces polémiques de presse, dont le fracas remplissait
-toute la scène, le président du conseil usait, dans la coulisse, d'un
-autre moyen d'action moins bruyant, moins extérieur, sur lequel il
-comptait peut-être davantage: c'étaient les conversations
-particulières avec les députés. Dans ces tête-à-tête qu'il multipliait
-à dessein, soit chez lui, soit dans les dépendances de la Chambre, il
-lui était plus facile que dans les explications publiques de se
-montrer à chacun sous la face qui pouvait lui plaire. Tandis qu'aux
-uns il faisait valoir que son seul avénement était un échec au
-«pouvoir personnel», la fin de la «résistance» et une «transition» qui
-permettait à l'opposition d'attendre et de préparer des succès plus
-complets encore, il se faisait honneur, auprès des autres, de
+tiré le profit attendu des quelques jours qu'il s'était réservés pour
+préparer l'opinion, avant de s'expliquer à la tribune. Il est vrai
+qu'à côté de ces polémiques de presse, dont le fracas remplissait
+toute la scène, le président du conseil usait, dans la coulisse, d'un
+autre moyen d'action moins bruyant, moins extérieur, sur lequel il
+comptait peut-être davantage: c'étaient les conversations
+particulières avec les députés. Dans ces tête-à-tête qu'il multipliait
+à dessein, soit chez lui, soit dans les dépendances de la Chambre, il
+lui était plus facile que dans les explications publiques de se
+montrer à chacun sous la face qui pouvait lui plaire. Tandis qu'aux
+uns il faisait valoir que son seul avénement était un échec au
+«pouvoir personnel», la fin de la «résistance» et une «transition» qui
+permettait à l'opposition d'attendre et de préparer des succès plus
+complets encore, il se faisait honneur, auprès des autres, de
repousser le programme de la gauche, et de ne payer celle-ci qu'avec
-des apparences, toutes les réalités demeurant aux conservateurs. Il
-n'était pas jusqu'aux contradictions de son passé qui ne lui
-servissent à se présenter comme ayant des titres aux confiances les
-plus opposées<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>. Le tout dit avec l'abondance brillante, souple,
-familière, câline de ce merveilleux causeur, et surtout avec un
-certain air de confidence et d'abandon; l'interlocuteur flatté sortait
-de l'entretien, persuadé que lui seul avait le secret du ministre et
-que les autres étaient dupés. C'est ce qu'on appelait alors le système
-des «conquêtes individuelles». M. Thiers, rival en cela de M. Molé, y
-excellait et y avait goût. Il faut reconnaître, du reste, que la
-désorganisation générale des cadres parlementaires facilitait
-singulièrement cette opération. Faut-il croire qu'aux séductions de la
+des apparences, toutes les réalités demeurant aux conservateurs. Il
+n'était pas jusqu'aux contradictions de son passé qui ne lui
+servissent à se présenter comme ayant des titres aux confiances les
+plus opposées<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>. Le tout dit avec l'abondance brillante, souple,
+familière, câline de ce merveilleux causeur, et surtout avec un
+certain air de confidence et d'abandon; l'interlocuteur flatté sortait
+de l'entretien, persuadé que lui seul avait le secret du ministre et
+que les autres étaient dupés. C'est ce qu'on appelait alors le système
+des «conquêtes individuelles». M. Thiers, rival en cela de M. Molé, y
+excellait et y avait goût. Il faut reconnaître, du reste, que la
+désorganisation générale des cadres parlementaires facilitait
+singulièrement cette opération. Faut-il croire qu'aux séductions de la
causerie, M. Thiers ne se faisait pas scrupule d'en ajouter, au
besoin, <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> d'autres plus positives? On le disait beaucoup alors,
-et la presse opposante dénonçait vivement ce qu'elle «appelait la
-traite des députés<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>».</p>
+et la presse opposante dénonçait vivement ce qu'elle «appelait la
+traite des députés<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>».</p>
<h4>III</h4>
-<p>C'est le 14 mars que fut nommée, dans les bureaux de la Chambre des
-députés, la commission chargée d'examiner la demande de fonds secrets
-sur laquelle devait être débattue la question de confiance. Sur neuf
-commissaires, cinq seulement étaient ministériels. On prétendait même
+<p>C'est le 14 mars que fut nommée, dans les bureaux de la Chambre des
+députés, la commission chargée d'examiner la demande de fonds secrets
+sur laquelle devait être débattue la question de confiance. Sur neuf
+commissaires, cinq seulement étaient ministériels. On prétendait même
qu'en additionnant les voix obtenues de part et d'autre dans chaque
-bureau, les opposants se trouvaient avoir eu la majorité. Les
-adversaires de M. Thiers, voyant dans ce premier résultat l'indice
-d'une victoire possible, se décidèrent à livrer bataille.</p>
-
-<p>Tout d'abord ils comprirent que, pour entraîner la masse des
-conservateurs, il fallait leur présenter un ministère tout prêt à
-succéder à celui qu'il s'agissait de jeter bas. Le grand argument des
-journaux de gauche et de centre gauche n'avait-il pas été de répéter
-tous les jours que si le cabinet actuel était renversé, le pays
-serait précipité dans une crise sans issue? <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> M. Thiers
-lui-même avait dit, d'un ton de défi, dans son bureau: «L'on verra qui
-pourra gouverner après moi!» Ce fut dans le rapprochement du «15
-avril» et du «12 mai» que les opposants cherchèrent les éléments du
-cabinet futur. M. Molé entra vivement dans cette idée; impatient de se
+bureau, les opposants se trouvaient avoir eu la majorité. Les
+adversaires de M. Thiers, voyant dans ce premier résultat l'indice
+d'une victoire possible, se décidèrent à livrer bataille.</p>
+
+<p>Tout d'abord ils comprirent que, pour entraîner la masse des
+conservateurs, il fallait leur présenter un ministère tout prêt à
+succéder à celui qu'il s'agissait de jeter bas. Le grand argument des
+journaux de gauche et de centre gauche n'avait-il pas été de répéter
+tous les jours que si le cabinet actuel était renversé, le pays
+serait précipité dans une crise sans issue? <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> M. Thiers
+lui-même avait dit, d'un ton de défi, dans son bureau: «L'on verra qui
+pourra gouverner après moi!» Ce fut dans le rapprochement du «15
+avril» et du «12 mai» que les opposants cherchèrent les éléments du
+cabinet futur. M. Molé entra vivement dans cette idée; impatient de se
venger de M. Thiers, qui venait de le jouer et de profiter de
-l'éloignement de M. Guizot<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, il fit tout pour faciliter l'entente
-et se déclara prêt à accepter la présidence du maréchal Soult. Parmi
-les anciens ministres du 12 mai, M. Villemain témoigna d'une ardeur au
-moins égale à celle de M. Molé; M. Duchâtel, et surtout MM. Dufaure et
-Passy, se montrèrent plus hésitants, pas assez, cependant, pour que
-les meneurs ne se crussent pas fondés à espérer leur adhésion finale.
-On se hâta donc de faire savoir sur les bancs conservateurs, et même
-de publier dans les journaux, qu'il y avait un ministère de rechange,
-et que, dès lors, il n'était pas téméraire d'aller de l'avant.</p>
+l'éloignement de M. Guizot<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, il fit tout pour faciliter l'entente
+et se déclara prêt à accepter la présidence du maréchal Soult. Parmi
+les anciens ministres du 12 mai, M. Villemain témoigna d'une ardeur au
+moins égale à celle de M. Molé; M. Duchâtel, et surtout MM. Dufaure et
+Passy, se montrèrent plus hésitants, pas assez, cependant, pour que
+les meneurs ne se crussent pas fondés à espérer leur adhésion finale.
+On se hâta donc de faire savoir sur les bancs conservateurs, et même
+de publier dans les journaux, qu'il y avait un ministère de rechange,
+et que, dès lors, il n'était pas téméraire d'aller de l'avant.</p>
<p>La situation devenait critique pour M. Thiers. Ses journaux
-trahissaient leurs alarmes par l'agitation nerveuse de leur polémique.
-Du côté des conservateurs, tantôt on le prenait sur un ton railleur et
-triomphant, comme si l'on tenait déjà la victoire, tantôt on laissait
-voir des doutes sur la solidité des troupes qu'il fallait mener au
-feu. La vérité est qu'avec ces partis disloqués et désorientés, et
-aussi avec le travail souterrain des «conquêtes individuelles», que M.
-Thiers poussait activement, personne ne prévoyait ce qui arriverait;
-chacun attendait, anxieux, le résultat inconnu de la bataille qui
-allait se livrer, et le <cite>Journal des Débats</cite> était réduit à comparer
-la situation parlementaire «à une nuit épaisse», où tous les partis
-«erraient en chancelant<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>».</p>
-
-<p>La discussion s'ouvrit le 24 mars. M. Thiers monta le premier à la
-tribune, afin de marquer lui-même le terrain du combat. L'&oelig;uvre
-était difficile, mais pas au-dessus des ressources de l'orateur. Il
-commença par un récit, fait avec adresse et convenance, <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> des
-incidents de la dernière crise ministérielle. Puis, examinant l'état
+trahissaient leurs alarmes par l'agitation nerveuse de leur polémique.
+Du côté des conservateurs, tantôt on le prenait sur un ton railleur et
+triomphant, comme si l'on tenait déjà la victoire, tantôt on laissait
+voir des doutes sur la solidité des troupes qu'il fallait mener au
+feu. La vérité est qu'avec ces partis disloqués et désorientés, et
+aussi avec le travail souterrain des «conquêtes individuelles», que M.
+Thiers poussait activement, personne ne prévoyait ce qui arriverait;
+chacun attendait, anxieux, le résultat inconnu de la bataille qui
+allait se livrer, et le <cite>Journal des Débats</cite> était réduit à comparer
+la situation parlementaire «à une nuit épaisse», où tous les partis
+«erraient en chancelant<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>».</p>
+
+<p>La discussion s'ouvrit le 24 mars. M. Thiers monta le premier à la
+tribune, afin de marquer lui-même le terrain du combat. L'&oelig;uvre
+était difficile, mais pas au-dessus des ressources de l'orateur. Il
+commença par un récit, fait avec adresse et convenance, <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> des
+incidents de la dernière crise ministérielle. Puis, examinant l'état
de la Chambre, il y distingua trois fractions principales: celle qui
-avait soutenu le ministère du 15 avril; la nuance intermédiaire,
+avait soutenu le ministère du 15 avril; la nuance intermédiaire,
connue sous le nom de centre gauche; enfin, l'ancienne opposition.
-Aucune de ces fractions ne possédait à elle seule la majorité; il
+Aucune de ces fractions ne possédait à elle seule la majorité; il
fallait donc qu'elles transigeassent, sous peine de rendre tout
-gouvernement impossible. C'était cette transaction que M. Thiers
-venait apporter. Et, pour la faire accepter, il s'appliquait à
+gouvernement impossible. C'était cette transaction que M. Thiers
+venait apporter. Et, pour la faire accepter, il s'appliquait à
rassurer les conservateurs, tout en flattant la gauche. Dans ce double
-jeu était l'habileté du discours. L'orateur commença par faire d'abord
+jeu était l'habileté du discours. L'orateur commença par faire d'abord
la part des conservateurs. Le programme de la gauche contenait, depuis
-plusieurs années, deux articles qui offusquaient et inquiétaient plus
-que tous les autres les hommes d'ordre: c'étaient l'abrogation des
-lois de septembre et la réforme électorale. M. Thiers déclara qu'il
-maintiendrait les lois de septembre; tout au plus faisait-il espérer
-la définition de l'attentat, concession déjà promise par le ministère
-précédent. Quant à la réforme électorale, il l'ajournait. «La
-difficulté sera grande dans l'avenir, dit-il, je ne le méconnais
+plusieurs années, deux articles qui offusquaient et inquiétaient plus
+que tous les autres les hommes d'ordre: c'étaient l'abrogation des
+lois de septembre et la réforme électorale. M. Thiers déclara qu'il
+maintiendrait les lois de septembre; tout au plus faisait-il espérer
+la définition de l'attentat, concession déjà promise par le ministère
+précédent. Quant à la réforme électorale, il l'ajournait. «La
+difficulté sera grande dans l'avenir, dit-il, je ne le méconnais
point; elle ne l'est pas aujourd'hui. Y a-t-il, parmi les adversaires
-de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps électoral,
+de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps électoral,
devant la Chambre, et j'ajouterai devant la Charte, ait dit: jamais?
-Personne... À côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y
+Personne... À côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y
a-t-il des orateurs qui aient dit: aujourd'hui? Aucun. Tous, j'entends
dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question
-appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au présent.» M.
-Thiers se tourna ensuite vers la gauche, et débita, à son intention,
-quelques phrases sur la révolution; après avoir exposé la situation du
-gouvernement de 1830 en face de l'Europe: «Il y a deux manières de
-sentir, ajouta-t-il; il y a deux manières de se conduire. Suivant la
-manière, on peut être embarrassé, honteux peut-être, de représenter
-une révolution; on peut manquer de confiance en elle, avoir de la
-timidité: on pourrait alors la représenter loyalement; on ne la
-représenterait pas comme elle a le droit, comme elle a besoin de
-l'être. Il faut <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> l'aimer, la respecter, croire à la légitimité
-de son but, à sa noble persévérance, à sa force invincible, pour la
-représenter avec dignité, avec confiance. Pour moi, messieurs, je suis
-un enfant de cette révolution, je suis le plus humble des enfants de
-cette révolution; je l'honore, je la respecte... je crois à sa
-persévérance, à sa force; car si on a gagné des batailles d'un jour
-sur elle, on ne l'a jamais vaincue.» Ce n'était pas tout: le ministre
-réservait à la gauche une satisfaction encore plus désirée par elle.
+appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au présent.» M.
+Thiers se tourna ensuite vers la gauche, et débita, à son intention,
+quelques phrases sur la révolution; après avoir exposé la situation du
+gouvernement de 1830 en face de l'Europe: «Il y a deux manières de
+sentir, ajouta-t-il; il y a deux manières de se conduire. Suivant la
+manière, on peut être embarrassé, honteux peut-être, de représenter
+une révolution; on peut manquer de confiance en elle, avoir de la
+timidité: on pourrait alors la représenter loyalement; on ne la
+représenterait pas comme elle a le droit, comme elle a besoin de
+l'être. Il faut <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> l'aimer, la respecter, croire à la légitimité
+de son but, à sa noble persévérance, à sa force invincible, pour la
+représenter avec dignité, avec confiance. Pour moi, messieurs, je suis
+un enfant de cette révolution, je suis le plus humble des enfants de
+cette révolution; je l'honore, je la respecte... je crois à sa
+persévérance, à sa force; car si on a gagné des batailles d'un jour
+sur elle, on ne l'a jamais vaincue.» Ce n'était pas tout: le ministre
+réservait à la gauche une satisfaction encore plus désirée par elle.
Il avoua le concours qu'il en recevait, l'en remercia, et, la prenant
-par la main, il l'éleva solennellement au rang des partis de
-gouvernement. «J'ai les sympathies de l'ancienne opposition, dit-il;
-je la remercie; si elle me les accorde, je vais vous dire à quelles
-conditions.» L'orateur rappelait alors comment, en 1836, il avait
-quitté le pouvoir pour ne pas céder à la volonté du Roi, et comment,
-trois fois, il avait refusé d'y rentrer, parce que la couronne
-n'adhérait pas à ses opinions. «Voilà, continua-t-il, la raison des
+par la main, il l'éleva solennellement au rang des partis de
+gouvernement. «J'ai les sympathies de l'ancienne opposition, dit-il;
+je la remercie; si elle me les accorde, je vais vous dire à quelles
+conditions.» L'orateur rappelait alors comment, en 1836, il avait
+quitté le pouvoir pour ne pas céder à la volonté du Roi, et comment,
+trois fois, il avait refusé d'y rentrer, parce que la couronne
+n'adhérait pas à ses opinions. «Voilà, continua-t-il, la raison des
sympathies que j'avais avec l'opposition. De plus, j'ai encore un
motif de bienveillance envers elle. Voulez-vous que je vous le dise?
-Je n'ai de préjugés contre aucun parti. Je vais vous avouer des choses
-qui peut-être vous blesseront. Savez-vous ce que je crois? Je ne crois
-pas qu'il y ait ici un parti exclusivement voué à l'ordre et un autre
-parti voué au désordre. Je crois qu'il n'y a que des hommes qui
-veulent l'ordre, mais qui le comprennent différemment. Je crois qu'il
+Je n'ai de préjugés contre aucun parti. Je vais vous avouer des choses
+qui peut-être vous blesseront. Savez-vous ce que je crois? Je ne crois
+pas qu'il y ait ici un parti exclusivement voué à l'ordre et un autre
+parti voué au désordre. Je crois qu'il n'y a que des hommes qui
+veulent l'ordre, mais qui le comprennent différemment. Je crois qu'il
n'y a rien d'absolu entre eux. Et si vous vouliez mettre quelque chose
d'absolu entre eux, savez-vous ce que vous feriez? Vous commettriez la
faute qui a perdu la Restauration... Il ne faut point d'exclusions,
messieurs. Pour moi, permettez-moi de le dire, en 1830, je me suis
-jeté au milieu des amis de l'ordre, au milieu de ce qu'on appelle le
-parti conservateur, parce que je croyais l'ordre menacé. Mes
-convictions m'ont séparé de lui et m'ont jeté plus tard dans
-l'opposition. J'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au même but;
-j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le
-désordre; qu'il n'y avait que des amis du pays; et si vous voulez
-placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui
-voudra le <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> prononcer.» La gauche applaudit avec
-reconnaissance; un tel témoignage rendu du haut du pouvoir, un tel
-désaveu de tout ce qui avait fait, sous Casimir Périer et sous le
-ministère du 11 octobre, le fond de la politique de résistance, valait
-mieux pour elle que beaucoup de réformes législatives. C'était la
-porte du pouvoir, porte jusqu'alors fermée, qu'on ouvrait toute grande
+jeté au milieu des amis de l'ordre, au milieu de ce qu'on appelle le
+parti conservateur, parce que je croyais l'ordre menacé. Mes
+convictions m'ont séparé de lui et m'ont jeté plus tard dans
+l'opposition. J'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au même but;
+j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le
+désordre; qu'il n'y avait que des amis du pays; et si vous voulez
+placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui
+voudra le <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> prononcer.» La gauche applaudit avec
+reconnaissance; un tel témoignage rendu du haut du pouvoir, un tel
+désaveu de tout ce qui avait fait, sous Casimir Périer et sous le
+ministère du 11 octobre, le fond de la politique de résistance, valait
+mieux pour elle que beaucoup de réformes législatives. C'était la
+porte du pouvoir, porte jusqu'alors fermée, qu'on ouvrait toute grande
devant l'ancienne opposition.</p>
-<p>Il apparut aussitôt que les 221, ou au moins les plus ardents d'entre
-eux, refusaient leur adhésion à la «transaction» proposée par le
-ministre. «Quand on veut, dit M. Desmousseaux de Givré, obtenir
-l'appui d'un parti, il faut lui faire des conditions acceptables; à
-mon avis, celles qu'on nous fait ne le sont pas.» La même thèse fut
-soutenue, avec plus d'éclat, par M. de Lamartine. On se rappelle qu'il
-s'était fait déjà, lors de la coalition, le champion des 221; chose
-étonnante avec une nature si mobile, un an après, on le retrouvait à
-la même place et dans le même rôle. Relevant les paroles de M. Thiers,
-l'orateur, qui n'avait pas encore bu à la coupe de la fausse poésie
-révolutionnaire, s'écria: «J'aime et je défends l'idée libérale...;
+<p>Il apparut aussitôt que les 221, ou au moins les plus ardents d'entre
+eux, refusaient leur adhésion à la «transaction» proposée par le
+ministre. «Quand on veut, dit M. Desmousseaux de Givré, obtenir
+l'appui d'un parti, il faut lui faire des conditions acceptables; à
+mon avis, celles qu'on nous fait ne le sont pas.» La même thèse fut
+soutenue, avec plus d'éclat, par M. de Lamartine. On se rappelle qu'il
+s'était fait déjà, lors de la coalition, le champion des 221; chose
+étonnante avec une nature si mobile, un an après, on le retrouvait à
+la même place et dans le même rôle. Relevant les paroles de M. Thiers,
+l'orateur, qui n'avait pas encore bu à la coupe de la fausse poésie
+révolutionnaire, s'écria: «J'aime et je défends l'idée libérale...;
vous, vous aimez, vous caressez, vous surexcitez le sentiment, le
-souvenir, la passion révolutionnaire; vous vous en vantez; vous dites:
-je suis un fils de la révolution; je suis né de ses entrailles; c'est
-là qu'est ma force; je retrouve de la puissance en y touchant, comme
-le géant en touchant la terre. Vous aimez à secouer devant le peuple
-ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'animer et l'appeler à
-vous; le mot de révolution dans votre bouche, c'est, permettez-moi de
+souvenir, la passion révolutionnaire; vous vous en vantez; vous dites:
+je suis un fils de la révolution; je suis né de ses entrailles; c'est
+là qu'est ma force; je retrouve de la puissance en y touchant, comme
+le géant en touchant la terre. Vous aimez à secouer devant le peuple
+ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'animer et l'appeler à
+vous; le mot de révolution dans votre bouche, c'est, permettez-moi de
le dire, le morceau de drap rouge qu'on secoue devant le taureau pour
-l'exciter. Vous dites: ce n'est rien, ce n'est qu'un lambeau d'étoffe,
+l'exciter. Vous dites: ce n'est rien, ce n'est qu'un lambeau d'étoffe,
ce n'est qu'un drapeau! Nous le savons bien; mais cela irrite, mais
-cela inquiète, mais cela fait peur. Cela vous convient? Eh bien! nous,
-nous croyons que ce qui irrite et ce qui inquiète le pays, sur les
-grands intérêts de réforme politique à jamais acquis, ne vaut rien.»
-Plus loin, il reprochait à M. Thiers d'avoir, en cherchant son appui
-dans la gauche, empêché l'union des centres, qui se faisait tout
+cela inquiète, mais cela fait peur. Cela vous convient? Eh bien! nous,
+nous croyons que ce qui irrite et ce qui inquiète le pays, sur les
+grands intérêts de réforme politique à jamais acquis, ne vaut rien.»
+Plus loin, il reprochait à M. Thiers d'avoir, en cherchant son appui
+dans la gauche, empêché l'union des centres, qui se faisait tout
naturellement; puis il ajoutait, aux applaudissements <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>
-enthousiastes des conservateurs: «Vous me demandez si j'ai confiance
-dans la direction parlementaire, dans la force, dans la stabilité,
+enthousiastes des conservateurs: «Vous me demandez si j'ai confiance
+dans la direction parlementaire, dans la force, dans la stabilité,
dans la puissance d'agir librement du chef d'un cabinet qui, debout
-sur une minorité prête à se dérober sous lui, tend une main à la
-gauche, qu'il appelle à le soutenir contre la droite, une autre main à
-la droite, qu'il appelle à le défendre contre les prétentions de la
-gauche; du chef d'un cabinet suspendu un moment dans un faux équilibre
-dont la base est une minorité et dont le balancier est une impossible
-déception; si j'ai confiance, si j'ai foi, si j'ai espérance, pour la
-couronne, pour nous, pour le pays, pour l'ordre, pour la liberté, pour
-quoi que ce soit de vrai, de sincère, de profitable, de patriotique;
-moi le dire? Non jamais!... Je vous trouve à la tête de ceux qui ont
-mis le trouble et l'inquiétude dans le parlement, soufflé l'agitation
+sur une minorité prête à se dérober sous lui, tend une main à la
+gauche, qu'il appelle à le soutenir contre la droite, une autre main à
+la droite, qu'il appelle à le défendre contre les prétentions de la
+gauche; du chef d'un cabinet suspendu un moment dans un faux équilibre
+dont la base est une minorité et dont le balancier est une impossible
+déception; si j'ai confiance, si j'ai foi, si j'ai espérance, pour la
+couronne, pour nous, pour le pays, pour l'ordre, pour la liberté, pour
+quoi que ce soit de vrai, de sincère, de profitable, de patriotique;
+moi le dire? Non jamais!... Je vous trouve à la tête de ceux qui ont
+mis le trouble et l'inquiétude dans le parlement, soufflé l'agitation
entre le parlement et la couronne... Ces bruits accusateurs, ces
-dénonciations aussi ridicules que mensongères, ces désignations
+dénonciations aussi ridicules que mensongères, ces désignations
d'hommes de cour, de gouvernement personnel... je suis loin de vous
-les attribuer... Mais de quels noms se sert-on pour les accréditer?
-Qui les désavoue? Ces fausses monnaies de l'opinion, distribuées
-chaque jour au peuple pour le séduire ou l'irriter, de qui
-portent-elles l'empreinte? Et vous voudriez que je déclarasse
-confiance à tout cela! Non, le pays ne nous a pas envoyés pour jeter
-le mensonge dans cette urne de la vérité!»</p>
-
-<p>À M. de Lamartine succéda M. Odilon Barrot: c'était la gauche qui
-venait dire son avis sur la transaction repoussée au nom des
-conservateurs. «Je dois, dit-il, rendre hommage à la franchise des
-explications de M. le président du conseil. C'est dans la mesure des
-déclarations qu'il a faites que je vois un progrès qui mérite notre
-appui honorable, notre appui dont nous sommes prêts à rendre compte à
-notre pays. Il est sorti de l'opposition; il n'a pas désavoué son
-origine... Il s'est trouvé sympathique avec nous, dans le juste
-orgueil avec lequel il a invoqué notre révolution, avec lequel il l'a
-honorée.» Sur la réforme électorale, le chef de la gauche, sans rien
-abandonner de sa thèse, reconnaissait que la question n'était pas
-mûre et acceptait <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> l'ajournement indiqué par le ministère.
-«Dans mon parti, dit-il encore, les passions politiques me condamnent,
-mais j'en appelle au bon sens de mon pays. L'appui que je prête à ce
-ministère, quoiqu'il ne réalise pas toutes mes opinions, est un appui
-commandé par un sentiment profond d'amour pour mon pays et par cette
-loi du bon sens qui doit toujours présider aux affaires publiques.» À
-la fin de ce premier jour de débat, M. Thiers apparaissait donc la
+les attribuer... Mais de quels noms se sert-on pour les accréditer?
+Qui les désavoue? Ces fausses monnaies de l'opinion, distribuées
+chaque jour au peuple pour le séduire ou l'irriter, de qui
+portent-elles l'empreinte? Et vous voudriez que je déclarasse
+confiance à tout cela! Non, le pays ne nous a pas envoyés pour jeter
+le mensonge dans cette urne de la vérité!»</p>
+
+<p>À M. de Lamartine succéda M. Odilon Barrot: c'était la gauche qui
+venait dire son avis sur la transaction repoussée au nom des
+conservateurs. «Je dois, dit-il, rendre hommage à la franchise des
+explications de M. le président du conseil. C'est dans la mesure des
+déclarations qu'il a faites que je vois un progrès qui mérite notre
+appui honorable, notre appui dont nous sommes prêts à rendre compte à
+notre pays. Il est sorti de l'opposition; il n'a pas désavoué son
+origine... Il s'est trouvé sympathique avec nous, dans le juste
+orgueil avec lequel il a invoqué notre révolution, avec lequel il l'a
+honorée.» Sur la réforme électorale, le chef de la gauche, sans rien
+abandonner de sa thèse, reconnaissait que la question n'était pas
+mûre et acceptait <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> l'ajournement indiqué par le ministère.
+«Dans mon parti, dit-il encore, les passions politiques me condamnent,
+mais j'en appelle au bon sens de mon pays. L'appui que je prête à ce
+ministère, quoiqu'il ne réalise pas toutes mes opinions, est un appui
+commandé par un sentiment profond d'amour pour mon pays et par cette
+loi du bon sens qui doit toujours présider aux affaires publiques.» À
+la fin de ce premier jour de débat, M. Thiers apparaissait donc la
main dans la main de M. O. Barrot, et en lutte ouverte avec les
conservateurs. Ceux-ci semblaient avoir pris leur parti de la rupture
-et croyaient tenir le succès.</p>
-
-<p>L'hostilité des 221, manifestée par le langage de M. Desmousseaux de
-Givré et de M. de Lamartine, ne pouvait mettre en péril le cabinet que
-si elle était appuyée par les doctrinaires et par la fraction du
-centre gauche attachée aux ministres du 12 mai. On put croire un
-moment que cette dernière allait en effet se déclarer pour
-l'opposition: M. Dufaure, disait-on, devait répondre à M. Barrot, et
-l'on fondait beaucoup d'espérances sur cette intervention. Cette
-attente fut trompée: la seconde journée s'écoula sans que M. Dufaure
-se levât de son banc. L'opposition eut-elle du moins le concours des
-doctrinaires? M. Duchâtel vint sans doute critiquer l'idée d'une
-majorité ouverte aux amis de M. Barrot; mais un autre orateur du même
-groupe, M. Piscatory, se prononça, au contraire, pour le cabinet,
-donnant ainsi une nouvelle preuve de la décomposition de tous les
+et croyaient tenir le succès.</p>
+
+<p>L'hostilité des 221, manifestée par le langage de M. Desmousseaux de
+Givré et de M. de Lamartine, ne pouvait mettre en péril le cabinet que
+si elle était appuyée par les doctrinaires et par la fraction du
+centre gauche attachée aux ministres du 12 mai. On put croire un
+moment que cette dernière allait en effet se déclarer pour
+l'opposition: M. Dufaure, disait-on, devait répondre à M. Barrot, et
+l'on fondait beaucoup d'espérances sur cette intervention. Cette
+attente fut trompée: la seconde journée s'écoula sans que M. Dufaure
+se levât de son banc. L'opposition eut-elle du moins le concours des
+doctrinaires? M. Duchâtel vint sans doute critiquer l'idée d'une
+majorité ouverte aux amis de M. Barrot; mais un autre orateur du même
+groupe, M. Piscatory, se prononça, au contraire, pour le cabinet,
+donnant ainsi une nouvelle preuve de la décomposition de tous les
partis parlementaires.</p>
-<p>En dépit du silence de M. Dufaure et des divisions des doctrinaires,
-les meneurs de l'opposition conservatrice étaient encore pleins
-d'entrain et de confiance. M. Thiers, qui voyait le danger, décida de
-concentrer tous ses efforts, pendant la troisième et dernière séance,
-à gagner, au centre et au centre droit, l'appoint sans lequel il
+<p>En dépit du silence de M. Dufaure et des divisions des doctrinaires,
+les meneurs de l'opposition conservatrice étaient encore pleins
+d'entrain et de confiance. M. Thiers, qui voyait le danger, décida de
+concentrer tous ses efforts, pendant la troisième et dernière séance,
+à gagner, au centre et au centre droit, l'appoint sans lequel il
devait fatalement succomber. Aussi bien, pouvait-il ne plus
-s'inquiéter de la gauche; elle lui était tellement acquise que les
-sarcasmes dont l'accabla M. Garnier-Pagès<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a> ne l'ébranlèrent pas
-un moment. Pour agir sur <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> les conservateurs, le président du
+s'inquiéter de la gauche; elle lui était tellement acquise que les
+sarcasmes dont l'accabla M. Garnier-Pagès<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a> ne l'ébranlèrent pas
+un moment. Pour agir sur <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> les conservateurs, le président du
conseil employa fort habilement celui des ministres qui, par son
-caractère et ses doctrines, devait leur inspirer la plus grande
-confiance: il envoya à la tribune M. Jaubert. Celui-ci parla, avec un
-grand accent de franchise, de son attachement à la politique
+caractère et ses doctrines, devait leur inspirer la plus grande
+confiance: il envoya à la tribune M. Jaubert. Celui-ci parla, avec un
+grand accent de franchise, de son attachement à la politique
conservatrice; il raconta qu'avant d'entrer au pouvoir, il avait
-sondé, avec la plus scrupuleuse sollicitude, les intentions de M.
-Thiers, et qu'il n'y avait rien vu d'inquiétant; aussi n'hésitait-il
-pas à cautionner le président du conseil auprès des conservateurs,
-comme M. Barrot l'avait cautionné auprès de la gauche. M. Thiers
-compléta l'effet de ce langage, en accentuant lui-même ses
-déclarations pour le maintien des lois de septembre et en promettant
-non-seulement de ne pas appuyer, mais de combattre la réforme
-électorale si elle était présentée. Ce fut sur ces dernières paroles
-que l'on prononça la clôture.</p>
-
-<p>Le vote fut un plein succès pour le ministère; 261 voix contre 158
-rejetèrent l'amendement proposé par un député du centre et tendant à
-une réduction de 100,000 francs. L'ensemble de la loi fut adopté par
-246 voix contre 160. Personne ne s'attendait à une majorité si forte.
-«Cent voix de majorité, dit le Roi à M. Thiers quand celui-ci vint lui
-annoncer ce résultat, c'est inconcevable. Où donc les avez-vous
-prises?&mdash;Là où l'on n'était pas encore allé les chercher», répondit le
-président du conseil. Il faisait ainsi allusion à la gauche. Celle-ci,
+sondé, avec la plus scrupuleuse sollicitude, les intentions de M.
+Thiers, et qu'il n'y avait rien vu d'inquiétant; aussi n'hésitait-il
+pas à cautionner le président du conseil auprès des conservateurs,
+comme M. Barrot l'avait cautionné auprès de la gauche. M. Thiers
+compléta l'effet de ce langage, en accentuant lui-même ses
+déclarations pour le maintien des lois de septembre et en promettant
+non-seulement de ne pas appuyer, mais de combattre la réforme
+électorale si elle était présentée. Ce fut sur ces dernières paroles
+que l'on prononça la clôture.</p>
+
+<p>Le vote fut un plein succès pour le ministère; 261 voix contre 158
+rejetèrent l'amendement proposé par un député du centre et tendant à
+une réduction de 100,000 francs. L'ensemble de la loi fut adopté par
+246 voix contre 160. Personne ne s'attendait à une majorité si forte.
+«Cent voix de majorité, dit le Roi à M. Thiers quand celui-ci vint lui
+annoncer ce résultat, c'est inconcevable. Où donc les avez-vous
+prises?&mdash;Là où l'on n'était pas encore allé les chercher», répondit le
+président du conseil. Il faisait ainsi allusion à la gauche. Celle-ci,
en effet, venait de voter les fonds secrets, sans s'embarrasser de
-tout ce qu'elle avait dit jusqu'alors, au nom de l'austérité
-démocratique, contre le principe même de ces sortes de crédits<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>.
-Toutefois, si empressée qu'eût été la <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> gauche, son vote ne
-suffisait pas à expliquer une telle majorité. Le ministère avait eu
+tout ce qu'elle avait dit jusqu'alors, au nom de l'austérité
+démocratique, contre le principe même de ces sortes de crédits<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>.
+Toutefois, si empressée qu'eût été la <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> gauche, son vote ne
+suffisait pas à expliquer une telle majorité. Le ministère avait eu
aussi pour lui une partie des conservateurs: d'abord M. Dufaure et les
membres du centre gauche qui le suivaient; ensuite une soixantaine des
-anciens 221, esprits prudents ou timides, répugnant à l'opposition ou
-redoutant la crise dont on les avait tant menacés. L'hésitation,
-trahie par le discours de M. Duchâtel et le silence de M. Dufaure,
-avait éveillé des doutes sur la force et la résolution des
-assaillants. Ajoutez l'effet des «conquêtes individuelles» entreprises
-par M. Thiers, depuis vingt jours. Quant aux 160 voix de la minorité,
-elles se composaient d'environ 140 conservateurs résolus, anciens 221
-ou doctrinaires, et d'une vingtaine de légitimistes ou de radicaux. À
-compter les suffrages, M. Thiers était donc bien vainqueur; il avait
-donné, dans cette lutte difficile, une nouvelle preuve de son
-habileté, de son éloquence et de son bonheur. Toutefois, la duchesse
+anciens 221, esprits prudents ou timides, répugnant à l'opposition ou
+redoutant la crise dont on les avait tant menacés. L'hésitation,
+trahie par le discours de M. Duchâtel et le silence de M. Dufaure,
+avait éveillé des doutes sur la force et la résolution des
+assaillants. Ajoutez l'effet des «conquêtes individuelles» entreprises
+par M. Thiers, depuis vingt jours. Quant aux 160 voix de la minorité,
+elles se composaient d'environ 140 conservateurs résolus, anciens 221
+ou doctrinaires, et d'une vingtaine de légitimistes ou de radicaux. À
+compter les suffrages, M. Thiers était donc bien vainqueur; il avait
+donné, dans cette lutte difficile, une nouvelle preuve de son
+habileté, de son éloquence et de son bonheur. Toutefois, la duchesse
de Dino exprimait le sentiment de plus d'un spectateur, quand elle
-écrivait à M. de Barante, à propos de cette discussion: «Chacun des
-restants ou des sortants y a laissé pied ou aile, et, malgré toute la
-dépense d'esprit et de talent que chacun a faite pendant trois jours,
-personne ne s'est grandi, ennobli, ni surtout dégagé de sa
-personnalité<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.»</p>
+écrivait à M. de Barante, à propos de cette discussion: «Chacun des
+restants ou des sortants y a laissé pied ou aile, et, malgré toute la
+dépense d'esprit et de talent que chacun a faite pendant trois jours,
+personne ne s'est grandi, ennobli, ni surtout dégagé de sa
+personnalité<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.»</p>
<h4>IV</h4>
-<p>Pendant que la gauche triomphait d'une victoire à laquelle elle avait
+<p>Pendant que la gauche triomphait d'une victoire à laquelle elle avait
en effet une grande part, les adversaires du cabinet se
-reconnaissaient battus et définitivement en minorité. Ils <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>
-n'entrevoyaient, jusqu'à la fin de la session, aucun moyen de prendre
-leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas à rentrer en campagne. Leur
-seule ambition était de rester compacts, l'arme au bras, sans
-attaquer, mais sans se débander, se tenant prêts à profiter des
+reconnaissaient battus et définitivement en minorité. Ils <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>
+n'entrevoyaient, jusqu'à la fin de la session, aucun moyen de prendre
+leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas à rentrer en campagne. Leur
+seule ambition était de rester compacts, l'arme au bras, sans
+attaquer, mais sans se débander, se tenant prêts à profiter des
chances que pourraient leur offrir, quelque jour, soit un repentir,
-soit une imprudence de M. Thiers<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>. L'occasion se présenta bientôt
-à eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite armée. Une
-place de secrétaire dans le bureau de la Chambre s'étant trouvée
-vacante, ils portèrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le
-candidat ministériel, qui était M. Berger; ce dernier l'emporta, mais
+soit une imprudence de M. Thiers<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>. L'occasion se présenta bientôt
+à eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite armée. Une
+place de secrétaire dans le bureau de la Chambre s'étant trouvée
+vacante, ils portèrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le
+candidat ministériel, qui était M. Berger; ce dernier l'emporta, mais
seulement au second tour et par 191 voix contre 164 (8 avril). Le
-chiffre de la minorité fut remarqué. Fort irrités, les journaux de
-gauche saisirent ce prétexte de déclarer que le gouvernement devait
-«traiter les ennemis en ennemis et ne rien concéder à qui ne concédait
-rien<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>». À ce même moment, cependant, les réflexions de M. Thiers
-paraissaient le conduire à une conclusion différente. Son plan n'était
-pas d'avoir à droite une opposition si considérable. Il se sentait
-ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et à la merci de
-la gauche; celle-ci, sachant son concours nécessaire, commençait à se
-montrer grondeuse et exigeante<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>. M. Thiers en vint à se demander
-s'il ne serait pas utile de donner un léger coup de gouvernail à
+chiffre de la minorité fut remarqué. Fort irrités, les journaux de
+gauche saisirent ce prétexte de déclarer que le gouvernement devait
+«traiter les ennemis en ennemis et ne rien concéder à qui ne concédait
+rien<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>». À ce même moment, cependant, les réflexions de M. Thiers
+paraissaient le conduire à une conclusion différente. Son plan n'était
+pas d'avoir à droite une opposition si considérable. Il se sentait
+ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et à la merci de
+la gauche; celle-ci, sachant son concours nécessaire, commençait à se
+montrer grondeuse et exigeante<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>. M. Thiers en vint à se demander
+s'il ne serait pas utile de donner un léger coup de gouvernail à
droite, pour se rapprocher d'une partie des conservateurs.</p>
-<p>La loi des fonds secrets, votée par la Chambre des députés, était
-alors soumise à une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur
-de cette commission se trouvait être le duc de Broglie. L'illustre
-parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant à son égard,
+<p>La loi des fonds secrets, votée par la Chambre des députés, était
+alors soumise à une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur
+de cette commission se trouvait être le duc de Broglie. L'illustre
+parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant à son égard,
n'avait plus toute la confiance du premier jour<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> Plus
-encore que le président du conseil, il déplorait de voir le
-gouvernement porté trop à gauche; c'était, à son avis, moins la faute
-de M. Thiers que le résultat fâcheux des «querelles de journaux»; mais
-enfin, le mal était là, et M. de Broglie désirait d'autant plus y
-remédier qu'il avait pris plus de responsabilité dans la formation du
-ministère. Aussi était-il prêt à seconder, bien mieux, à provoquer
-l'inflexion à droite que méditait alors le chef du cabinet. De cette
-conformité de dispositions, sortit le rapport lu à la Chambre des
-pairs, dans la séance du 9 avril. L'importance de ce document tenait à
+encore que le président du conseil, il déplorait de voir le
+gouvernement porté trop à gauche; c'était, à son avis, moins la faute
+de M. Thiers que le résultat fâcheux des «querelles de journaux»; mais
+enfin, le mal était là, et M. de Broglie désirait d'autant plus y
+remédier qu'il avait pris plus de responsabilité dans la formation du
+ministère. Aussi était-il prêt à seconder, bien mieux, à provoquer
+l'inflexion à droite que méditait alors le chef du cabinet. De cette
+conformité de dispositions, sortit le rapport lu à la Chambre des
+pairs, dans la séance du 9 avril. L'importance de ce document tenait à
ce que le noble pair ne parlait pas seulement en son nom, mais
-reproduisait les communications faites par le gouvernement à la
-commission; c'était comme un nouveau programme ministériel, transmis
-au public par l'intermédiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le
-cabinet s'y réclamait toujours de la coalition et se faisait honneur
-d'être sorti de l'opposition; mais, parmi ses déclarations, celles-là
-étaient mises plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs.
-Il n'était pas jusqu'à la précision et presque la roideur de la forme,
-qui ne révélât la préoccupation de dissiper certaines équivoques
-exploitées par la gauche. «La transaction, disait le rapporteur au nom
-du ministère, doit avoir ses principes, ses règles, ses limites. Point
+reproduisait les communications faites par le gouvernement à la
+commission; c'était comme un nouveau programme ministériel, transmis
+au public par l'intermédiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le
+cabinet s'y réclamait toujours de la coalition et se faisait honneur
+d'être sorti de l'opposition; mais, parmi ses déclarations, celles-là
+étaient mises plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs.
+Il n'était pas jusqu'à la précision et presque la roideur de la forme,
+qui ne révélât la préoccupation de dissiper certaines équivoques
+exploitées par la gauche. «La transaction, disait le rapporteur au nom
+du ministère, doit avoir ses principes, ses règles, ses limites. Point
de changement dans nos institutions fondamentales: ajournement
-indéfini, par exemple, de toute réforme électorale... Maintien des
-lois tutélaires auxquelles le gouvernement a dû son salut, dans les
-jours de péril, de toutes sans exception. Maintien des dispositions
+indéfini, par exemple, de toute réforme électorale... Maintien des
+lois tutélaires auxquelles le gouvernement a dû son salut, dans les
+jours de péril, de toutes sans exception. Maintien des dispositions
essentielles de ces lois, de toutes, sauf une exception, sauf un
-engagement pris par l'administration précédente<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a> et que le
-ministère actuel ne rétracte point, par respect pour des scrupules
-constitutionnels dont lui-même il n'est pas atteint. Dans la
-distribution des emplois, point de réaction, point de destitution pour
-cause politique; point d'exclusion non plus pour cause politique.»
-Sans doute, sauf la déclaration contre les révocations de
-fonctionnaires qui était nouvelle, il n'y avait <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> rien là que
-n'eût dit déjà le président du conseil à la Chambre des députés. Mais
-le ton était tout autre; on y reconnaissait comme une volonté de
-«résistance» qui devenait la note dominante du programme ministériel.
+engagement pris par l'administration précédente<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a> et que le
+ministère actuel ne rétracte point, par respect pour des scrupules
+constitutionnels dont lui-même il n'est pas atteint. Dans la
+distribution des emplois, point de réaction, point de destitution pour
+cause politique; point d'exclusion non plus pour cause politique.»
+Sans doute, sauf la déclaration contre les révocations de
+fonctionnaires qui était nouvelle, il n'y avait <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> rien là que
+n'eût dit déjà le président du conseil à la Chambre des députés. Mais
+le ton était tout autre; on y reconnaissait comme une volonté de
+«résistance» qui devenait la note dominante du programme ministériel.
M. Thiers s'en rendit compte et ne laissa pas, au fond, que d'en
-éprouver quelque déplaisir. «Quant au ministère, écrivait le duc de
-Broglie à M. Guizot, il n'a été content qu'à demi; les conditions du
-pacte sont si nettement posées, les paroles ont été recueillies et
-enregistrées avec tant de solennité, qu'il craint que cela ne le
+éprouver quelque déplaisir. «Quant au ministère, écrivait le duc de
+Broglie à M. Guizot, il n'a été content qu'à demi; les conditions du
+pacte sont si nettement posées, les paroles ont été recueillies et
+enregistrées avec tant de solennité, qu'il craint que cela ne le
compromette avec la gauche... Je crois la position prise assez bonne.
-Reste à savoir si le ministère en tirera parti; quant à nous, je pense
-que l'honneur de notre drapeau est en sûreté<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.»</p>
-
-<p>L'effet du rapport fut considérable. Les journaux conservateurs
-applaudirent, en gens plus empressés à embarrasser le cabinet qu'à le
-seconder. «Nous adoptons tout à fait le programme du ministère, tel
-que M. le duc de Broglie l'a présenté à la Chambre des pairs,» disait
-le <cite>Journal des Débats</cite> du 13 avril. Puis, après avoir montré en quoi
-ce programme différait de celui qui avait été exposé à la Chambre des
-députés: «Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au
-Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela à la
-tribune de la Chambre des députés? Il n'y aurait pas eu, dans le
-centre, 158 voix contre le ministère.» Venaient ensuite des
-félicitations à l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il
-avait ainsi rendu. «Peut-être le devait-il, ajoutait-on. Il avait
-contribué à créer un ministère qui semblait douteux; il lui
+Reste à savoir si le ministère en tirera parti; quant à nous, je pense
+que l'honneur de notre drapeau est en sûreté<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.»</p>
+
+<p>L'effet du rapport fut considérable. Les journaux conservateurs
+applaudirent, en gens plus empressés à embarrasser le cabinet qu'à le
+seconder. «Nous adoptons tout à fait le programme du ministère, tel
+que M. le duc de Broglie l'a présenté à la Chambre des pairs,» disait
+le <cite>Journal des Débats</cite> du 13 avril. Puis, après avoir montré en quoi
+ce programme différait de celui qui avait été exposé à la Chambre des
+députés: «Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au
+Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela à la
+tribune de la Chambre des députés? Il n'y aurait pas eu, dans le
+centre, 158 voix contre le ministère.» Venaient ensuite des
+félicitations à l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il
+avait ainsi rendu. «Peut-être le devait-il, ajoutait-on. Il avait
+contribué à créer un ministère qui semblait douteux; il lui
appartenait de dissiper ces doutes. Il appartenait au parrain de
-répondre pour l'enfant.» Les feuilles de gauche, fort désagréablement
-surprises, essayèrent d'abord de dissimuler leur mécompte, affectant
-de ne voir dans ce qui avait été dit que le sentiment personnel du
-rapporteur, ou tout au plus «des concessions sans importance, faites à
-la caducité de la haute Assemblée»; il avait fallu, disaient-elles, «y
-parler tout bas, comme dans une chambre de malade». Mais il leur fut
+répondre pour l'enfant.» Les feuilles de gauche, fort désagréablement
+surprises, essayèrent d'abord de dissimuler leur mécompte, affectant
+de ne voir dans ce qui avait été dit que le sentiment personnel du
+rapporteur, ou tout au plus «des concessions sans importance, faites à
+la caducité de la haute Assemblée»; il avait fallu, disaient-elles, «y
+parler tout bas, comme dans une chambre de malade». Mais il leur fut
difficile de feindre longtemps la satisfaction, <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> en face des
conservateurs et des radicaux qui les raillaient et leur reprochaient
-d'être dupes à dessein ou par niaiserie. Elles se décidèrent donc,
-sans rompre encore avec le président du conseil, à laisser voir
-quelque mécontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la
-discussion, l'impression produite par le rapport. «Nous sommes
-convaincus, disait le <cite>Siècle</cite>, que le ministère n'adoptera pas, comme
-l'expression de sa pensée, l'exposé et le commentaire de M. le duc de
+d'être dupes à dessein ou par niaiserie. Elles se décidèrent donc,
+sans rompre encore avec le président du conseil, à laisser voir
+quelque mécontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la
+discussion, l'impression produite par le rapport. «Nous sommes
+convaincus, disait le <cite>Siècle</cite>, que le ministère n'adoptera pas, comme
+l'expression de sa pensée, l'exposé et le commentaire de M. le duc de
Broglie; nous sommes convaincus qu'il parlera de la gauche dans des
-termes qui répondront mieux à la confiance dont elle l'a honoré.»</p>
-
-<p>Irrité des commentaires des uns, intimidé par les sommations des
-autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre à gauche. Ce fut
-l'objet du discours très-étudié par lequel il ouvrit, devant la
-Chambre haute, le débat sur les fonds secrets. S'il ne démentait pas
-formellement les déclarations recueillies par le rapporteur, il les
-ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait à côté,
-mettant tout son art à obscurcir ce qui était clair, à atténuer ce qui
-était fort. Et comme, après ces explications, M. Bourdeau lui
-demandait formellement si le rapport avait ou non exprimé sa pensée:
-«Je ne puis admettre ma pensée comme fidèlement exprimée, répondit-il,
-que lorsqu'elle l'a été par moi-même. Les explications que l'on
+termes qui répondront mieux à la confiance dont elle l'a honoré.»</p>
+
+<p>Irrité des commentaires des uns, intimidé par les sommations des
+autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre à gauche. Ce fut
+l'objet du discours très-étudié par lequel il ouvrit, devant la
+Chambre haute, le débat sur les fonds secrets. S'il ne démentait pas
+formellement les déclarations recueillies par le rapporteur, il les
+ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait à côté,
+mettant tout son art à obscurcir ce qui était clair, à atténuer ce qui
+était fort. Et comme, après ces explications, M. Bourdeau lui
+demandait formellement si le rapport avait ou non exprimé sa pensée:
+«Je ne puis admettre ma pensée comme fidèlement exprimée, répondit-il,
+que lorsqu'elle l'a été par moi-même. Les explications que l'on
provoque, je viens de les donner. Si je n'ai pas conquis la confiance
-de l'honorable membre dans un discours de près d'une heure, je ne dois
-pas espérer d'y parvenir.» Une telle attitude n'était pas faite pour
-désarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la
+de l'honorable membre dans un discours de près d'une heure, je ne dois
+pas espérer d'y parvenir.» Une telle attitude n'était pas faite pour
+désarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la
discussion, qui ne dura pas moins de trois jours (14, 15 et 16 avril),
-eut-elle une vivacité inaccoutumée dans cette enceinte. L'adversaire
-le plus éloquent et le plus passionné du cabinet fut un ancien
-ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole à plusieurs
-reprises. On attendait, avec quelque curiosité, le résumé par lequel
+eut-elle une vivacité inaccoutumée dans cette enceinte. L'adversaire
+le plus éloquent et le plus passionné du cabinet fut un ancien
+ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole à plusieurs
+reprises. On attendait, avec quelque curiosité, le résumé par lequel
le rapporteur devait, suivant l'usage, terminer la discussion. Le duc
-de Broglie, à la fois attristé et embarrassé, ne voulant ni rompre
+de Broglie, à la fois attristé et embarrassé, ne voulant ni rompre
avec le cabinet qu'il croyait toujours le seul possible en ce moment,
-ni paraître trop sa dupe ou son répondant, se borna à quelques
-<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> mots sommaires et froids, déclarant qu'entre son rapport et
-les discours des ministres, il n'avait pu saisir que des différences
-de mots et pas la moindre différence de choses. Au vote, les crédits
-furent adoptés, mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules
-noires: c'était beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci
-témoignait ainsi de ses inquiétudes et de son défaut de sympathie.</p>
-
-<p>Les journaux de gauche se hâtèrent naturellement de souligner, avec
-une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. «Nous savions
-bien, disait le <cite>Courrier français</cite>, que M. le président du conseil ne
-pouvait pas confirmer les opinions exprimées dans le rapport de M. le
-duc de Broglie. Il s'est expliqué, en effet, avec la même franchise et
-avec encore plus d'énergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des
-députés.» Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans
-surprise et avec un ton de raillerie dédaigneuse, de cette nouvelle
-évolution. «Qui est trompé?» demandait le <cite>Journal des Débats</cite>, et il
-était tenté de répondre: Tout le monde. «Lorsque le ministère,
-ajoutait-il, craindra d'avoir penché trop à gauche, il se rejettera à
-droite; il se rejettera à gauche, dès que la droite croira le tenir.»</p>
+ni paraître trop sa dupe ou son répondant, se borna à quelques
+<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> mots sommaires et froids, déclarant qu'entre son rapport et
+les discours des ministres, il n'avait pu saisir que des différences
+de mots et pas la moindre différence de choses. Au vote, les crédits
+furent adoptés, mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules
+noires: c'était beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci
+témoignait ainsi de ses inquiétudes et de son défaut de sympathie.</p>
+
+<p>Les journaux de gauche se hâtèrent naturellement de souligner, avec
+une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. «Nous savions
+bien, disait le <cite>Courrier français</cite>, que M. le président du conseil ne
+pouvait pas confirmer les opinions exprimées dans le rapport de M. le
+duc de Broglie. Il s'est expliqué, en effet, avec la même franchise et
+avec encore plus d'énergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des
+députés.» Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans
+surprise et avec un ton de raillerie dédaigneuse, de cette nouvelle
+évolution. «Qui est trompé?» demandait le <cite>Journal des Débats</cite>, et il
+était tenté de répondre: Tout le monde. «Lorsque le ministère,
+ajoutait-il, craindra d'avoir penché trop à gauche, il se rejettera à
+droite; il se rejettera à gauche, dès que la droite croira le tenir.»</p>
<h4>V</h4>
-<p>La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement porté
-sur la politique intérieure. Dans quelle mesure convenait-il que le
-gouvernement se rapprochât ou s'éloignât de la gauche, telle avait été
-la question de cabinet débattue entre M. Thiers et l'opposition. Les
-affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour être
-passées tout à fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas
+<p>La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement porté
+sur la politique intérieure. Dans quelle mesure convenait-il que le
+gouvernement se rapprochât ou s'éloignât de la gauche, telle avait été
+la question de cabinet débattue entre M. Thiers et l'opposition. Les
+affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour être
+passées tout à fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas
leur terrain de combat, le public n'en attendait pas moins que le
-nouveau ministère fît connaître quelle conduite il entendait y suivre.
-Le président du conseil fut très-bref sur ce sujet, dans la
-déclaration par laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la
-Chambre des députés; il <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> se borna à constater en quelques mots
-l'accord qui s'était fait sur cette «immense question d'Orient,
-devenue si grave», et il ajouta: «La presque unanimité de la Chambre
-s'est prononcée sur ces deux points: maintien de l'empire turc et
-intérêt efficace pour le pacha d'Égypte.» Si sommaire qu'elle fût,
-cette déclaration indiquait, chez M. Thiers, l'intention de persévérer
-dans la politique égyptienne de ses prédécesseurs. Au fond, pourtant,
-comme l'avait laissé voir son récent discours dans la discussion de
-l'Adresse<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>, il n'était pas sans se rendre compte que la France
-était engagée dans une voie dangereuse. Pourquoi donc
-n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument maître de son
-cabinet, il n'était obligé de compter avec aucun de ses collègues,
-affectait une grande indépendance à l'égard de la couronne, et
+nouveau ministère fît connaître quelle conduite il entendait y suivre.
+Le président du conseil fut très-bref sur ce sujet, dans la
+déclaration par laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la
+Chambre des députés; il <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> se borna à constater en quelques mots
+l'accord qui s'était fait sur cette «immense question d'Orient,
+devenue si grave», et il ajouta: «La presque unanimité de la Chambre
+s'est prononcée sur ces deux points: maintien de l'empire turc et
+intérêt efficace pour le pacha d'Égypte.» Si sommaire qu'elle fût,
+cette déclaration indiquait, chez M. Thiers, l'intention de persévérer
+dans la politique égyptienne de ses prédécesseurs. Au fond, pourtant,
+comme l'avait laissé voir son récent discours dans la discussion de
+l'Adresse<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>, il n'était pas sans se rendre compte que la France
+était engagée dans une voie dangereuse. Pourquoi donc
+n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument maître de son
+cabinet, il n'était obligé de compter avec aucun de ses collègues,
+affectait une grande indépendance à l'égard de la couronne, et
revendiquait le plein gouvernement au dehors comme au dedans. Si, avec
les Chambres, il ne pouvait le prendre d'aussi haut, n'ayant pas de
-majorité à soi, il était cependant mieux placé que le précédent
-ministère pour leur parler raison et prudence; il avait plus
-d'ascendant oratoire, de prestige personnel; et surtout, il était
-moins exposé au soupçon de timidité diplomatique et de complaisance
-envers le Roi. Pour faire justice des illusions égyptiennes, ne
+majorité à soi, il était cependant mieux placé que le précédent
+ministère pour leur parler raison et prudence; il avait plus
+d'ascendant oratoire, de prestige personnel; et surtout, il était
+moins exposé au soupçon de timidité diplomatique et de complaisance
+envers le Roi. Pour faire justice des illusions égyptiennes, ne
semble-t-il pas qu'il lui aurait suffi de retrouver un peu de ce bon
sens courageux avec lequel il avait combattu, au lendemain de 1830,
-des illusions non moins passionnées, les illusions polonaises ou
-italiennes? Mais n'ayant pas osé, quand il était simple député, se
-mettre en contradiction avec l'engouement général pour le pacha, il
-l'osait encore moins comme ministre. Il faut bien reconnaître,
-d'ailleurs, que cet engouement était plus fort que jamais. M. de
-Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et qui venait d'arriver à
-Paris en congé, constatait que «l'opinion égyptienne y avait acquis
-une force très-supérieure à tout ce qu'il aurait pu imaginer», et que
-«la sagesse même du Roi ne le préservait pas de l'illusion générale».
-Il ajoutait: «Un ministère, qui se montrerait hostile ou seulement
-<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> indifférent aux intérêts de Méhémet-Ali, serait accusé de
-forfaiture<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>.» M. Thiers se sentait d'autant moins disposé à braver
-cette accusation que déjà il s'était entendu reprocher d'être «trop
-anglais». Et puis, arrivant au ministère comme l'incarnation de la
+des illusions non moins passionnées, les illusions polonaises ou
+italiennes? Mais n'ayant pas osé, quand il était simple député, se
+mettre en contradiction avec l'engouement général pour le pacha, il
+l'osait encore moins comme ministre. Il faut bien reconnaître,
+d'ailleurs, que cet engouement était plus fort que jamais. M. de
+Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et qui venait d'arriver à
+Paris en congé, constatait que «l'opinion égyptienne y avait acquis
+une force très-supérieure à tout ce qu'il aurait pu imaginer», et que
+«la sagesse même du Roi ne le préservait pas de l'illusion générale».
+Il ajoutait: «Un ministère, qui se montrerait hostile ou seulement
+<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> indifférent aux intérêts de Méhémet-Ali, serait accusé de
+forfaiture<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>.» M. Thiers se sentait d'autant moins disposé à braver
+cette accusation que déjà il s'était entendu reprocher d'être «trop
+anglais». Et puis, arrivant au ministère comme l'incarnation de la
coalition victorieuse, comme le vengeur de l'honneur national, que
-cette coalition prétendait avoir été abaissé par une politique trop
-craintive et trop humble, pouvait-il débuter en prenant une résolution
-où l'on aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il décliner la
-tâche brillante et grandiose dont le parlement avait tracé le
-programme, et qui n'avait pas effrayé un ministère tant de fois
-qualifié d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rôle
-«national», dont il était si jaloux, ne lui permettait pas de se
-dérober à un entraînement patriotique, cet entraînement fût-il, par
-certains côtés, téméraire et périlleux. Quant aux risques, il y avait
-chez cet homme d'État un fond de présomption et de légèreté
+cette coalition prétendait avoir été abaissé par une politique trop
+craintive et trop humble, pouvait-il débuter en prenant une résolution
+où l'on aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il décliner la
+tâche brillante et grandiose dont le parlement avait tracé le
+programme, et qui n'avait pas effrayé un ministère tant de fois
+qualifié d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rôle
+«national», dont il était si jaloux, ne lui permettait pas de se
+dérober à un entraînement patriotique, cet entraînement fût-il, par
+certains côtés, téméraire et périlleux. Quant aux risques, il y avait
+chez cet homme d'État un fond de présomption et de légèreté
aventureuse qui les lui faisait facilement affronter.</p>
-<p>De tous les orateurs qui prirent la parole après M. Thiers, dans la
-discussion des fonds secrets, M. Berryer fut à peu près le seul à
+<p>De tous les orateurs qui prirent la parole après M. Thiers, dans la
+discussion des fonds secrets, M. Berryer fut à peu près le seul à
faire une part importante aux affaires du dehors. Loin de se poser en
-ennemi personnel du président du conseil, il rendit hommage à son
-patriotisme. «Français que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que
-vous étiez Français; j'ai reconnu, à la palpitation de mes veines,
-qu'il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres.»
-Mais se référant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois
-auparavant, exalté l'alliance anglaise, il entreprit de faire le
-procès de cette alliance. Soutenu, échauffé par l'émotion croissante
+ennemi personnel du président du conseil, il rendit hommage à son
+patriotisme. «Français que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que
+vous étiez Français; j'ai reconnu, à la palpitation de mes veines,
+qu'il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres.»
+Mais se référant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois
+auparavant, exalté l'alliance anglaise, il entreprit de faire le
+procès de cette alliance. Soutenu, échauffé par l'émotion croissante
de tous ses auditeurs et par l'approbation visible d'un grand nombre
-d'entre eux, il montra partout,&mdash;en Belgique, en Algérie, au Maroc, en
-Espagne,&mdash;l'Angleterre nuisible, hostile à la France. Il aborda
-ensuite la question d'Orient, et dénonça cette même Angleterre
-s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> en Égypte,
-lançant le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son
-indépendance; puis, après avoir vu son calcul déjoué par la victoire
-de Nézib, empêchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin,
-écoutant les propositions de la Russie, et toute prête à lui permettre
+d'entre eux, il montra partout,&mdash;en Belgique, en Algérie, au Maroc, en
+Espagne,&mdash;l'Angleterre nuisible, hostile à la France. Il aborda
+ensuite la question d'Orient, et dénonça cette même Angleterre
+s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> en Égypte,
+lançant le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son
+indépendance; puis, après avoir vu son calcul déjoué par la victoire
+de Nézib, empêchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin,
+écoutant les propositions de la Russie, et toute prête à lui permettre
d'envoyer vingt-cinq mille hommes en Asie Mineure, pourvu qu'on lui
-livrât en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'écriait: «Si
+livrât en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'écriait: «Si
cela arrive au profit de la puissance qui a Gibraltar, qui a Malte,
-qui a Corfou, que devient pour nous la Méditerranée? Sommes-nous
-dépossédés, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question
-d'Égypte est une question de vie ou de mort, comme une question
-d'honneur et de dignité pour la France. Là, vous n'avez pas d'alliés.»
-Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout à admettre, c'est que la
-Fronce se résignât à sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce
+qui a Corfou, que devient pour nous la Méditerranée? Sommes-nous
+dépossédés, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question
+d'Égypte est une question de vie ou de mort, comme une question
+d'honneur et de dignité pour la France. Là, vous n'avez pas d'alliés.»
+Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout à admettre, c'est que la
+Fronce se résignât à sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce
soit de son ancienne grandeur. Dans son discours de janvier, M.
-Thiers, voulant indiquer comment les intérêts des deux nations
-n'étaient plus contraires, avait déclaré que nous ne rêvions plus,
-comme autrefois, d'être une grande puissance coloniale<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. «Y a-t-on
-bien pensé? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera
-qu'une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui
+Thiers, voulant indiquer comment les intérêts des deux nations
+n'étaient plus contraires, avait déclaré que nous ne rêvions plus,
+comme autrefois, d'être une grande puissance coloniale<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. «Y a-t-on
+bien pensé? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera
+qu'une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui
viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque
-sorte les entreprises de son génie!» Puis il rappelait ce qu'on avait
-fait pour pousser le pays dans la voie du progrès industriel: «Que
+sorte les entreprises de son génie!» Puis il rappelait ce qu'on avait
+fait pour pousser le pays dans la voie du progrès industriel: «Que
deviendront toutes les productions que vous excitez <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> dans la
-France? Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi
-chauffée par le génie, par l'activité, par l'intérêt de tous, ne
-fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les débouchés ne sont pas
-conquis?» Et alors, comme par une sorte de refrain, il dénonçait, là
-encore, l'antagonisme inévitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant
-vers le ministère, dont le chef, la veille, s'était fait honneur
-d'être le fils de la Révolution: «Ministres sortis des bancs de
+France? Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi
+chauffée par le génie, par l'activité, par l'intérêt de tous, ne
+fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les débouchés ne sont pas
+conquis?» Et alors, comme par une sorte de refrain, il dénonçait, là
+encore, l'antagonisme inévitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant
+vers le ministère, dont le chef, la veille, s'était fait honneur
+d'être le fils de la Révolution: «Ministres sortis des bancs de
l'opposition, dit-il avec un geste et une voix superbes, vous pouvez
vous vanter, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette
-Révolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de
-sa force; mais il faut payer sa dette. (<i>Mouvement prolongé.</i>) La
-Révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes,
-dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accroître
-son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses
+Révolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de
+sa force; mais il faut payer sa dette. (<i>Mouvement prolongé.</i>) La
+Révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes,
+dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accroître
+son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses
relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde. La
-Révolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en êtes chargés!
-(<i>Agitation.</i>) Les principes qui ont triomphé, après quinze années
+Révolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en êtes chargés!
+(<i>Agitation.</i>) Les principes qui ont triomphé, après quinze années
d'une opposition soutenue, ces principes sont des engagements envers
le pays. Pour tenir ces engagements, armez-vous hardiment,
-courageusement, des forces qui sont propres à la Révolution que vous
+courageusement, des forces qui sont propres à la Révolution que vous
avez faite. Vous nous devez toute la force promise, au lieu de la
-force qui a été ôtée.» (<i>Longs applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>L'effet fut immense: les témoignages contemporains le constatent.
-L'Assemblée, comme soulevée hors d'elle-même, avait oublié, dans son
-émotion, tout ce qui la séparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'était
-pas seulement une surprise produite par la puissance de l'éloquence;
-mais cette philippique enflammée contre l'Angleterre, ce grossissement
-de la question du pacha présentée comme une «question de vie ou de
-mort» pour la France, cette mise en demeure adressée au gouvernement
-de chercher dans quelque grande entreprise orientale, fût-ce contre
-l'Europe entière, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient
-touché au vif, remué à fond tous les ressentiments, toutes les
+force qui a été ôtée.» (<i>Longs applaudissements.</i>)</p>
+
+<p>L'effet fut immense: les témoignages contemporains le constatent.
+L'Assemblée, comme soulevée hors d'elle-même, avait oublié, dans son
+émotion, tout ce qui la séparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'était
+pas seulement une surprise produite par la puissance de l'éloquence;
+mais cette philippique enflammée contre l'Angleterre, ce grossissement
+de la question du pacha présentée comme une «question de vie ou de
+mort» pour la France, cette mise en demeure adressée au gouvernement
+de chercher dans quelque grande entreprise orientale, fût-ce contre
+l'Europe entière, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient
+touché au vif, remué à fond tous les ressentiments, toutes les
sympathies, toutes les ambitions qui fermentaient <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> alors dans
-les esprits. C'était l'art singulier de M. Berryer et ce qui le
-distinguait de tous les autres orateurs légitimistes, de savoir
-produire de tels effets, sans sortir de son rôle spécial, d'établir
-entre sa parole et l'âme de la Chambre une vibration communicative,
-tout en restant, comme homme de parti, séparé de cette Chambre par un
-abîme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son
-apologie de l'alliance anglaise; après avoir rendu hommage à «la
-parole magnifique» que la Chambre venait d'entendre, il se borna à
-protester que l'alliance anglaise n'était pas une alliance forcée pour
-la monarchie de Juillet. «S'il était nécessaire, dit-il, de se séparer
-de cette alliance, nous nous en séparerions, sans être affaiblis, sans
-être en péril, croyez-le bien.» Puis, pour se mettre au diapason de
-ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: «Vous vous
-imaginez qu'une force est ôtée; je ne sais pas quelle force; je ne
-veux pas le rechercher. Mais le jour où le gouvernement, en 1830, a pu
-se fonder sur le v&oelig;u du pays, sur l'élection, permettez-moi de vous
-le dire, il s'est fondé sur cette grande force qui a remporté les
-victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.»</p>
-
-<p>Bien que le vote qui suivit cette discussion lui eût donné une grande
-majorité, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'être pas
-assez égyptien. Voulant en finir avec ces préventions, il profita, le
-14 avril, de la discussion des fonds secrets à la Chambre des pairs,
+les esprits. C'était l'art singulier de M. Berryer et ce qui le
+distinguait de tous les autres orateurs légitimistes, de savoir
+produire de tels effets, sans sortir de son rôle spécial, d'établir
+entre sa parole et l'âme de la Chambre une vibration communicative,
+tout en restant, comme homme de parti, séparé de cette Chambre par un
+abîme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son
+apologie de l'alliance anglaise; après avoir rendu hommage à «la
+parole magnifique» que la Chambre venait d'entendre, il se borna à
+protester que l'alliance anglaise n'était pas une alliance forcée pour
+la monarchie de Juillet. «S'il était nécessaire, dit-il, de se séparer
+de cette alliance, nous nous en séparerions, sans être affaiblis, sans
+être en péril, croyez-le bien.» Puis, pour se mettre au diapason de
+ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: «Vous vous
+imaginez qu'une force est ôtée; je ne sais pas quelle force; je ne
+veux pas le rechercher. Mais le jour où le gouvernement, en 1830, a pu
+se fonder sur le v&oelig;u du pays, sur l'élection, permettez-moi de vous
+le dire, il s'est fondé sur cette grande force qui a remporté les
+victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.»</p>
+
+<p>Bien que le vote qui suivit cette discussion lui eût donné une grande
+majorité, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'être pas
+assez égyptien. Voulant en finir avec ces préventions, il profita, le
+14 avril, de la discussion des fonds secrets à la Chambre des pairs,
pour s'y expliquer sur les affaires d'Orient plus nettement qu'il ne
-l'avait fait à la Chambre des députés. Il se défendit d'apporter une
-politique nouvelle; «sauf la conduite et les moyens heureux ou
-malheureux qu'on avait pu employer», il entendait «suivre la même
-direction» que ses prédécesseurs. Quant à l'Angleterre, il rappelait
-que nous étions d'accord avec elle sur la question de Constantinople;
-en Égypte, il reconnaissait que nous l'étions moins; mais, loin de se
-montrer disposé à faire sur ce point quelques concessions à nos
-voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient, à son avis,
-nous faire prendre parti pour le pacha: intérêt de la paix et de la
-sécurité de l'Orient, impossibilité et péril des mesures coercitives.
-<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> «Les négociations se font dans ce sens maintenant,
-ajoutait-il; si elles ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se
-croit assez forte pour ne pas craindre de s'isoler.» C'était seulement
-après avoir ainsi prouvé sa résolution de ne rien abandonner à
-l'Angleterre, qu'il se croyait permis de reprendre l'éloge de
-l'alliance anglaise, l'énumération des avantages qui en résultaient.
-«Il faut, disait-il en terminant, mettre de côté ces récriminations
-qui excitent les deux nations l'une contre l'autre et persévérer dans
+l'avait fait à la Chambre des députés. Il se défendit d'apporter une
+politique nouvelle; «sauf la conduite et les moyens heureux ou
+malheureux qu'on avait pu employer», il entendait «suivre la même
+direction» que ses prédécesseurs. Quant à l'Angleterre, il rappelait
+que nous étions d'accord avec elle sur la question de Constantinople;
+en Égypte, il reconnaissait que nous l'étions moins; mais, loin de se
+montrer disposé à faire sur ce point quelques concessions à nos
+voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient, à son avis,
+nous faire prendre parti pour le pacha: intérêt de la paix et de la
+sécurité de l'Orient, impossibilité et péril des mesures coercitives.
+<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> «Les négociations se font dans ce sens maintenant,
+ajoutait-il; si elles ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se
+croit assez forte pour ne pas craindre de s'isoler.» C'était seulement
+après avoir ainsi prouvé sa résolution de ne rien abandonner à
+l'Angleterre, qu'il se croyait permis de reprendre l'éloge de
+l'alliance anglaise, l'énumération des avantages qui en résultaient.
+«Il faut, disait-il en terminant, mettre de côté ces récriminations
+qui excitent les deux nations l'une contre l'autre et persévérer dans
une politique qui n'a rien de compromettant pour nous; car lorsqu'on
-dit à une nation: Rapprochons-nous, continuons à faire cause commune
+dit à une nation: Rapprochons-nous, continuons à faire cause commune
dans le grand conseil diplomatique pour juger les affaires du monde,
-réunissons-nous à telle condition, et, si cette condition n'est pas
-adoptée, chacune des deux nations se retirera de son côté; quand on
-parle ainsi, je dis qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la
-force, il y a de l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix,
-mais la paix avec dignité. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le
-jour où il faudrait la paix sans dignité, je me retirerais ou je
-ferais appel à mon pays pour réveiller en lui le sentiment de sa
-grandeur, qui n'a jamais cessé d'exister. La guerre peut éclater un
-jour. Mais la paix sans dignité, jamais.» Cette fois les amis de
-Méhémet-Ali pouvaient déposer leurs défiances; ils se réjouissaient
-d'avoir arraché à M. Thiers ce qu'ils appelaient un «acte de
-contrition». «Enfin, s'écriaient-ils, il a renoncé à la politique
-anglaise, pour la française!»</p>
-
-<p>La session devait se terminer sans autre débat sur la question
+réunissons-nous à telle condition, et, si cette condition n'est pas
+adoptée, chacune des deux nations se retirera de son côté; quand on
+parle ainsi, je dis qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la
+force, il y a de l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix,
+mais la paix avec dignité. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le
+jour où il faudrait la paix sans dignité, je me retirerais ou je
+ferais appel à mon pays pour réveiller en lui le sentiment de sa
+grandeur, qui n'a jamais cessé d'exister. La guerre peut éclater un
+jour. Mais la paix sans dignité, jamais.» Cette fois les amis de
+Méhémet-Ali pouvaient déposer leurs défiances; ils se réjouissaient
+d'avoir arraché à M. Thiers ce qu'ils appelaient un «acte de
+contrition». «Enfin, s'écriaient-ils, il a renoncé à la politique
+anglaise, pour la française!»</p>
+
+<p>La session devait se terminer sans autre débat sur la question
d'Orient. Pendant les trois mois qui suivirent, pour les Chambres
comme pour les journaux, ce fut presque comme si cette question
-n'existait plus. On savait M. Thiers bien engagé à soutenir le pacha:
-cela suffisait. Et puis on était distrait par les incidents
-parlementaires. Cependant, pour être un peu perdu de vue, le péril
-extérieur n'avait pas disparu, et les négociations se poursuivaient,
+n'existait plus. On savait M. Thiers bien engagé à soutenir le pacha:
+cela suffisait. Et puis on était distrait par les incidents
+parlementaires. Cependant, pour être un peu perdu de vue, le péril
+extérieur n'avait pas disparu, et les négociations se poursuivaient,
plus difficiles, plus graves que jamais: nous en reprendrons plus tard
-le récit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la
-foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministérielle.</p>
+le récit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la
+foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministérielle.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> VI</h4>
<p>Au sortir de la discussion des fonds secrets dans la Chambre des
-pairs, c'était avec la gauche que M. Thiers était en coquetterie. Par
-quels moyens lui plaire, sans trop ébranler l'édifice social? L'idée
+pairs, c'était avec la gauche que M. Thiers était en coquetterie. Par
+quels moyens lui plaire, sans trop ébranler l'édifice social? L'idée
lui vint d'avoir, lui aussi, son amnistie. Il lui parut d'une part que
-c'était une recette éprouvée pour se faire applaudir de l'ancienne
+c'était une recette éprouvée pour se faire applaudir de l'ancienne
opposition, et d'autre part que les 221 ne pouvaient s'offusquer de
-voir imiter M. Molé. Celui-ci, sans doute, n'avait pas laissé, en ce
-genre, grand'chose à faire. Toutefois, à y regarder de près, il y
-avait encore quelques révolutionnaires impénitents auxquels on pouvait
-rendre les moyens d'attaquer la monarchie et la société. L'amnistie de
-1837 ne s'était appliquée qu'aux condamnés politiques «alors détenus
-dans les prisons de l'État»; elle excluait ainsi les coutumaces en
-fuite, parmi lesquels étaient certains personnages importants du parti
-républicain, évadés pendant le «procès d'avril»<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>. M. Thiers
-proposa de décider que «l'amnistie, accordée par l'ordonnance du 8 mai
-1837, serait étendue à tous les individus condamnés avant ladite
-ordonnance, pour crimes ou délits politiques, qu'ils fussent ou non
-détenus dans les prisons de l'État.» Le Roi, toujours prompt aux
-mesures de clémence, s'y prêta volontiers, et, de même que la première
-amnistie avait accompagné le mariage du duc d'Orléans, la nouvelle fut
-publiée, le 27 avril, à l'occasion du mariage du duc de Nemours.</p>
-
-<p>Parmi les coutumaces admis ainsi à rentrer en France, les deux plus
-connus étaient Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. On les a déjà vus
-à l'&oelig;uvre dans les conspirations des premières années du règne: de
-natures fort dissemblables, le premier, sévère et hautain, esprit
-tout ensemble cultivé et <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> faussé, implacable mais sincère; non
-sans générosité tout en servant des opinions cruelles; le second,
-élégant et léger, bel esprit sceptique, homme de plaisir égaré dans
-les violences révolutionnaires par soif de parvenir et par une sorte
-de gaminerie destructive. À leur rentrée en France, ils eurent des
-destinées fort différentes. Cavaignac, devenu rédacteur de diverses
-feuilles démagogiques, d'abord du <cite>Journal du peuple</cite>, bientôt de la
-<cite>Réforme</cite>, n'y retrouva pas l'importance dont il avait joui aux beaux
-jours de la Société des droits de l'homme. Jalousé par ses compagnons,
+voir imiter M. Molé. Celui-ci, sans doute, n'avait pas laissé, en ce
+genre, grand'chose à faire. Toutefois, à y regarder de près, il y
+avait encore quelques révolutionnaires impénitents auxquels on pouvait
+rendre les moyens d'attaquer la monarchie et la société. L'amnistie de
+1837 ne s'était appliquée qu'aux condamnés politiques «alors détenus
+dans les prisons de l'État»; elle excluait ainsi les coutumaces en
+fuite, parmi lesquels étaient certains personnages importants du parti
+républicain, évadés pendant le «procès d'avril»<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>. M. Thiers
+proposa de décider que «l'amnistie, accordée par l'ordonnance du 8 mai
+1837, serait étendue à tous les individus condamnés avant ladite
+ordonnance, pour crimes ou délits politiques, qu'ils fussent ou non
+détenus dans les prisons de l'État.» Le Roi, toujours prompt aux
+mesures de clémence, s'y prêta volontiers, et, de même que la première
+amnistie avait accompagné le mariage du duc d'Orléans, la nouvelle fut
+publiée, le 27 avril, à l'occasion du mariage du duc de Nemours.</p>
+
+<p>Parmi les coutumaces admis ainsi à rentrer en France, les deux plus
+connus étaient Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. On les a déjà vus
+à l'&oelig;uvre dans les conspirations des premières années du règne: de
+natures fort dissemblables, le premier, sévère et hautain, esprit
+tout ensemble cultivé et <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> faussé, implacable mais sincère; non
+sans générosité tout en servant des opinions cruelles; le second,
+élégant et léger, bel esprit sceptique, homme de plaisir égaré dans
+les violences révolutionnaires par soif de parvenir et par une sorte
+de gaminerie destructive. À leur rentrée en France, ils eurent des
+destinées fort différentes. Cavaignac, devenu rédacteur de diverses
+feuilles démagogiques, d'abord du <cite>Journal du peuple</cite>, bientôt de la
+<cite>Réforme</cite>, n'y retrouva pas l'importance dont il avait joui aux beaux
+jours de la Société des droits de l'homme. Jalousé par ses compagnons,
qui ne le valaient pas, leur faisant un peu l'effet du revenant d'une
-époque finie, il se sentait lui-même dépaysé dans ce monde politique
-où il reparaissait après cinq ans d'absence. Bien qu'obstiné toujours
-dans les mêmes sophismes et les mêmes passions, il était, pour le
-moment, convaincu de l'impuissance de son parti, désabusé des moyens
+époque finie, il se sentait lui-même dépaysé dans ce monde politique
+où il reparaissait après cinq ans d'absence. Bien qu'obstiné toujours
+dans les mêmes sophismes et les mêmes passions, il était, pour le
+moment, convaincu de l'impuissance de son parti, désabusé des moyens
violents auxquels il avait cru autrefois, et sans espoir dans le
-succès prochain de la république<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>. Malade, n'ayant que quelques
-années à vivre<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>, il était de plus en plus envahi par cette
-mélancolie fatiguée, ce dégoût amer qu'avait connus Carrel et dont
-sont atteintes, tôt ou tard, toutes les âmes un peu hautes, fourvoyées
-dans le parti révolutionnaire. Marrast avait peut-être encore moins
+succès prochain de la république<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>. Malade, n'ayant que quelques
+années à vivre<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>, il était de plus en plus envahi par cette
+mélancolie fatiguée, ce dégoût amer qu'avait connus Carrel et dont
+sont atteintes, tôt ou tard, toutes les âmes un peu hautes, fourvoyées
+dans le parti révolutionnaire. Marrast avait peut-être encore moins
d'illusions sur les vices ou les sottises de son parti; mais il
-n'était pas homme à en mourir; tout au plus souffrait-il, dans sa
-délicatesse épicurienne, de certains voisinages grossiers. À la
-différence de Cavaignac, il rencontra, en revenant de l'exil,
-l'occasion d'un rôle beaucoup plus important et plus brillant que
-celui qu'il avait joué avant 1833. Il prit la direction du <cite>National</cite>,
+n'était pas homme à en mourir; tout au plus souffrait-il, dans sa
+délicatesse épicurienne, de certains voisinages grossiers. À la
+différence de Cavaignac, il rencontra, en revenant de l'exil,
+l'occasion d'un rôle beaucoup plus important et plus brillant que
+celui qu'il avait joué avant 1833. Il prit la direction du <cite>National</cite>,
qui languissait un peu depuis la mort de Carrel, et lui donna une vie
-nouvelle. Il avait peu de fond, mais sa plume, très-française
-d'allure, était audacieuse avec grâce, perfide dans sa légèreté et
-meurtrière en se moquant. Le <cite>National</cite> devint, entre ses mains, une
-des principales machines de guerre dirigées contre la monarchie, si
-bien qu'au lendemain du 24 février, la rédaction de ce journal se
-trouvera, comme par droit de victoire, presque <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> maîtresse de
-la France, et que Marrast sera hissé à la présidence de l'Assemblée
-constituante, le premier poste de l'État à ce moment. Fortune bien
-passagère, il est vrai, car, non réélu à l'Assemblée législative,
-répudié par tous, bientôt même oublié de tous, il mourra, en 1852,
-sans que presque personne s'en aperçoive, et dans un tel dénûment
-qu'il ne laissera pas de quoi payer ses obsèques.</p>
-
-<p>L'amnistie complémentaire de 1840 fut loin d'avoir le retentissement
-et la popularité de celle de 1837. La nouveauté et l'à-propos lui
-faisaient défaut. La gauche voulut bien en savoir gré au ministère,
-mais en n'y voyant qu'un à-compte. Elle attendait des satisfactions
-plus positives. Ce qu'elle voulait, c'étaient des places. Le président
-du conseil, pour donner, en cette matière, un gage éclatant de sa
-bonne volonté, fit offrir à M. Dupont de l'Eure un siége à la Cour de
-cassation. On sait ce qu'était le personnage: sa médiocrité notoire ne
-permettait pas d'attribuer sa nomination à autre chose qu'à ses
-opinions politiques; engagé depuis vingt-cinq ans dans l'opposition la
-plus étroite et la plus avancée, se posant en républicain, il
-dépassait M. Odilon Barrot et appartenait au groupe radical. L'idée de
-cette nomination plut fort aux députés de la gauche. Elle n'avait pas
-seulement à leurs yeux l'avantage d'ouvrir violemment une brèche dans
-la citadelle des fonctions publiques; elle mettait en outre à l'aise
-beaucoup d'entre eux, à la fois impatients d'accepter les faveurs du
-cabinet et embarrassés par leurs anciennes poses d'austérité
-démocratique; l'exemple d'un homme auquel, dans l'impossibilité de lui
-prêter aucune autre valeur, on avait fait un renom de rigidité et même
-de brutalité puritaines, les eût couverts, et là où cet austère aurait
-passé, tout le monde pouvait passer à sa suite. Par malheur, les
-radicaux, ayant deviné ce calcul, agirent fortement sur M. Dupont de
-l'Eure, et obtinrent de lui qu'il repoussât l'offre qui lui était
-faite. Au lieu donc de l'encouragement espéré, la gauche recevait une
-leçon, que la presse républicaine ne négligea pas de souligner avec
-force railleries. Quant à M. Thiers, il sortait de cette tentative,
-avec la figure un peu penaude d'un séducteur éconduit. Pour comble,
-vers cette même <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> époque, c'est-à-dire à la fin d'avril et au
-commencement de mai, éclatèrent à la fois plusieurs révélations
-compromettantes sur les moyens employés par le président du conseil
-pour payer le zèle de ses amis de la presse et pour désarmer ses
+nouvelle. Il avait peu de fond, mais sa plume, très-française
+d'allure, était audacieuse avec grâce, perfide dans sa légèreté et
+meurtrière en se moquant. Le <cite>National</cite> devint, entre ses mains, une
+des principales machines de guerre dirigées contre la monarchie, si
+bien qu'au lendemain du 24 février, la rédaction de ce journal se
+trouvera, comme par droit de victoire, presque <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> maîtresse de
+la France, et que Marrast sera hissé à la présidence de l'Assemblée
+constituante, le premier poste de l'État à ce moment. Fortune bien
+passagère, il est vrai, car, non réélu à l'Assemblée législative,
+répudié par tous, bientôt même oublié de tous, il mourra, en 1852,
+sans que presque personne s'en aperçoive, et dans un tel dénûment
+qu'il ne laissera pas de quoi payer ses obsèques.</p>
+
+<p>L'amnistie complémentaire de 1840 fut loin d'avoir le retentissement
+et la popularité de celle de 1837. La nouveauté et l'à-propos lui
+faisaient défaut. La gauche voulut bien en savoir gré au ministère,
+mais en n'y voyant qu'un à-compte. Elle attendait des satisfactions
+plus positives. Ce qu'elle voulait, c'étaient des places. Le président
+du conseil, pour donner, en cette matière, un gage éclatant de sa
+bonne volonté, fit offrir à M. Dupont de l'Eure un siége à la Cour de
+cassation. On sait ce qu'était le personnage: sa médiocrité notoire ne
+permettait pas d'attribuer sa nomination à autre chose qu'à ses
+opinions politiques; engagé depuis vingt-cinq ans dans l'opposition la
+plus étroite et la plus avancée, se posant en républicain, il
+dépassait M. Odilon Barrot et appartenait au groupe radical. L'idée de
+cette nomination plut fort aux députés de la gauche. Elle n'avait pas
+seulement à leurs yeux l'avantage d'ouvrir violemment une brèche dans
+la citadelle des fonctions publiques; elle mettait en outre à l'aise
+beaucoup d'entre eux, à la fois impatients d'accepter les faveurs du
+cabinet et embarrassés par leurs anciennes poses d'austérité
+démocratique; l'exemple d'un homme auquel, dans l'impossibilité de lui
+prêter aucune autre valeur, on avait fait un renom de rigidité et même
+de brutalité puritaines, les eût couverts, et là où cet austère aurait
+passé, tout le monde pouvait passer à sa suite. Par malheur, les
+radicaux, ayant deviné ce calcul, agirent fortement sur M. Dupont de
+l'Eure, et obtinrent de lui qu'il repoussât l'offre qui lui était
+faite. Au lieu donc de l'encouragement espéré, la gauche recevait une
+leçon, que la presse républicaine ne négligea pas de souligner avec
+force railleries. Quant à M. Thiers, il sortait de cette tentative,
+avec la figure un peu penaude d'un séducteur éconduit. Pour comble,
+vers cette même <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> époque, c'est-à-dire à la fin d'avril et au
+commencement de mai, éclatèrent à la fois plusieurs révélations
+compromettantes sur les moyens employés par le président du conseil
+pour payer le zèle de ses amis de la presse et pour désarmer ses
adversaires. On racontait, en citant des chiffres et des noms, l'achat
-de tel journal, la subvention accordée à telle revue, les missions
-lucratives données à tels écrivains dont l'opposition était
-gênante<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>. Et l'on trouvait piquant de rapprocher de ces faits les
-accusations de «corruption», dirigées naguère par M. Thiers et ses
-amis contre le ministère du 15 avril. Ces petits scandales
-alimentèrent quelque temps la polémique des journaux: plus tard même,
-M. Garnier-Pagès les porta à la tribune, et, malgré tout son esprit,
-le président du conseil ne put y faire qu'une réponse peu
+de tel journal, la subvention accordée à telle revue, les missions
+lucratives données à tels écrivains dont l'opposition était
+gênante<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>. Et l'on trouvait piquant de rapprocher de ces faits les
+accusations de «corruption», dirigées naguère par M. Thiers et ses
+amis contre le ministère du 15 avril. Ces petits scandales
+alimentèrent quelque temps la polémique des journaux: plus tard même,
+M. Garnier-Pagès les porta à la tribune, et, malgré tout son esprit,
+le président du conseil ne put y faire qu'une réponse peu
concluante<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>.</p>
-<p>Ce n'étaient pas les seules contrariétés de M. Thiers. Dans sa
+<p>Ce n'étaient pas les seules contrariétés de M. Thiers. Dans sa
situation, tout lui devenait embarras. On le vit bien au cours des
-incidents amenés par ce qu'on appela alors «la proposition Remilly».
-Quelques explications sont nécessaires pour en faire comprendre
-l'origine et la portée. Depuis longues années, la réforme
-parlementaire figurait à côté de la réforme électorale, sur le
+incidents amenés par ce qu'on appela alors «la proposition Remilly».
+Quelques explications sont nécessaires pour en faire comprendre
+l'origine et la portée. Depuis longues années, la réforme
+parlementaire figurait à côté de la réforme électorale, sur le
programme de la gauche; si la seconde avait pour but l'extension du
-nombre des électeurs, la première tendait à diminuer dans la Chambre
-le nombre des fonctionnaires, ou même à les éliminer complétement. Le
-régime représentatif, en pénétrant tardivement sur le sol français, y
-avait trouvé une ancienne et puissante organisation administrative.
-Par leur notoriété, par leur crédit, par leur habitude des affaires
-publiques, les fonctionnaires se trouvèrent tout naturellement
-désignés aux suffrages des électeurs, et, une fois élus, ils ne
-furent pas les moins <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> capables des députés. Toutefois, si
-cette présence des fonctionnaires au parlement offrait des avantages,
-elle avait aussi des inconvénients. D'une part, l'indépendance du
-député à l'égard du pouvoir n'était-elle pas en péril, quand il
-pouvait être tenté d'acheter, par quelque complaisance, une place ou
+nombre des électeurs, la première tendait à diminuer dans la Chambre
+le nombre des fonctionnaires, ou même à les éliminer complétement. Le
+régime représentatif, en pénétrant tardivement sur le sol français, y
+avait trouvé une ancienne et puissante organisation administrative.
+Par leur notoriété, par leur crédit, par leur habitude des affaires
+publiques, les fonctionnaires se trouvèrent tout naturellement
+désignés aux suffrages des électeurs, et, une fois élus, ils ne
+furent pas les moins <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> capables des députés. Toutefois, si
+cette présence des fonctionnaires au parlement offrait des avantages,
+elle avait aussi des inconvénients. D'une part, l'indépendance du
+député à l'égard du pouvoir n'était-elle pas en péril, quand il
+pouvait être tenté d'acheter, par quelque complaisance, une place ou
un avancement? D'autre part, le fonctionnaire, membre de la Chambre,
-n'était-il pas trop distrait de sa fonction, et n'avait-il pas, sur
-ses collègues non députés, une supériorité d'influence et de faveur
-qui se traduisait par des passe-droits? Dès la Restauration, le parti
-libéral avait fait grand bruit de ces abus. Ce fut même pour lui
+n'était-il pas trop distrait de sa fonction, et n'avait-il pas, sur
+ses collègues non députés, une supériorité d'influence et de faveur
+qui se traduisait par des passe-droits? Dès la Restauration, le parti
+libéral avait fait grand bruit de ces abus. Ce fut même pour lui
donner satisfaction que la Charte de 1830 et la loi du 14 septembre
-suivant soumirent à la réélection les députés promus à des fonctions
-publiques salariées, et que la loi du 15 avril 1831 édicta des
-incompatibilités entre certaines fonctions et le mandat législatif.
-Malgré ces restrictions, le nombre des fonctionnaires députés allait
+suivant soumirent à la réélection les députés promus à des fonctions
+publiques salariées, et que la loi du 15 avril 1831 édicta des
+incompatibilités entre certaines fonctions et le mandat législatif.
+Malgré ces restrictions, le nombre des fonctionnaires députés allait
sans cesse croissant: on en comptait 130 en 1828, 140 en 1832, 150 en
1839. Aussi l'opposition poussait-elle plus fort que jamais le cri de
-la «réforme parlementaire». Un député de la gauche, M. Gauguier, s'en
-était même fait une spécialité; chaque année, il reproduisait sa
-proposition. Le remède qu'il voulait appliquer était incorrect et un
-peu grossier: c'était la suppression du traitement attaché aux
-fonctions pendant la durée des sessions; on sait qu'alors les députés
-ne recevaient aucune indemnité. Présentée onze fois de 1830 à 1839,
-cette proposition fut onze fois écartée.</p>
-
-<p>Autant l'opposition s'obstinait à demander la réforme, autant le parti
-conservateur persistait à la repousser. Il se décidait par des raisons
-d'ordre inégal. Tout d'abord, la plupart des députés fonctionnaires
-votaient avec lui, et il répugnait à se mutiler lui-même. Par une
-considération semblable, le gouvernement hésitait à se priver d'un
-moyen d'influence sur les membres de la Chambre. C'étaient là les
-motifs inférieurs; il y en avait de plus élevés. La Chambre,
-disait-on, devait représenter la société telle qu'elle se comportait;
-or, surtout en France et avec le régime du suffrage restreint, cette
-représentation n'était plus exacte et complète, si l'on en écartait
-les fonctionnaires. Même en Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> où pourtant le
-personnel administratif était beaucoup moins nombreux, soixante-dix de
-ses membres siégeaient aux Communes. Chez nous, qui n'avions pas,
-comme nos voisins d'outre-Manche, une classe élevée pour la vie
+la «réforme parlementaire». Un député de la gauche, M. Gauguier, s'en
+était même fait une spécialité; chaque année, il reproduisait sa
+proposition. Le remède qu'il voulait appliquer était incorrect et un
+peu grossier: c'était la suppression du traitement attaché aux
+fonctions pendant la durée des sessions; on sait qu'alors les députés
+ne recevaient aucune indemnité. Présentée onze fois de 1830 à 1839,
+cette proposition fut onze fois écartée.</p>
+
+<p>Autant l'opposition s'obstinait à demander la réforme, autant le parti
+conservateur persistait à la repousser. Il se décidait par des raisons
+d'ordre inégal. Tout d'abord, la plupart des députés fonctionnaires
+votaient avec lui, et il répugnait à se mutiler lui-même. Par une
+considération semblable, le gouvernement hésitait à se priver d'un
+moyen d'influence sur les membres de la Chambre. C'étaient là les
+motifs inférieurs; il y en avait de plus élevés. La Chambre,
+disait-on, devait représenter la société telle qu'elle se comportait;
+or, surtout en France et avec le régime du suffrage restreint, cette
+représentation n'était plus exacte et complète, si l'on en écartait
+les fonctionnaires. Même en Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> où pourtant le
+personnel administratif était beaucoup moins nombreux, soixante-dix de
+ses membres siégeaient aux Communes. Chez nous, qui n'avions pas,
+comme nos voisins d'outre-Manche, une classe élevée pour la vie
publique, les fonctionnaires ne formaient-ils pas la partie de la
-nation la plus habituée à s'occuper des affaires générales et le
-faisant avec le plus de détachement des intérêts privés? Leur présence
-à la Chambre n'était-elle pas, dans un pays sans aristocratie, où tout
-se trouvait déraciné et comme mobilisé par la révolution, le seul
+nation la plus habituée à s'occuper des affaires générales et le
+faisant avec le plus de détachement des intérêts privés? Leur présence
+à la Chambre n'était-elle pas, dans un pays sans aristocratie, où tout
+se trouvait déraciné et comme mobilisé par la révolution, le seul
moyen de garder quelques traditions et un peu d'esprit de suite? Leur
-compétence ne pouvait être contestée; il semblait peu conforme au bon
-sens de n'admettre que les avocats à la confection des lois et d'en
-écarter les magistrats, ou bien de faire décider les questions
-militaires par des commerçants, à l'exclusion de tout officier. On
-croyait découvrir, et l'on dénonçait volontiers, au fond de la thèse
-de l'opposition, un retour vers les idées de 1791, vers cette
-séparation absolue du législatif et de l'exécutif, que l'expérience
-avait condamnée et dont le dernier mot serait de prendre les ministres
-hors du parlement. Les fonctionnaires éloignés, par qui seraient-ils
-remplacés? Serait-ce par ces <em>politicians</em> qui commençaient déjà à
-être la plaie de la démocratie américaine, classe nouvelle faisant son
-métier des élections et y cherchant sa fortune? Estimait-on que ce fût
-le moyen de relever la moralité de la Chambre? Enfin, la réforme
-parlementaire apparaissait à tous comme un acheminement vers cette
-réforme électorale dont le nom seul suffisait alors à effrayer
-l'opinion conservatrice. On le voit, la question était tout au moins
-plus complexe et plus embarrassante que ne le prétendait l'opposition.
-La vérité était que la France se trouvait en face d'un problème
-absolument nouveau: la conciliation d'un régime de liberté politique
-avec la centralisation administrative. L'heure n'était pas sonnée des
-transactions où se trouve d'ordinaire la solution de semblables
-problèmes. Chaque parti restait sur son terrain, l'un réclamant avec
-passion, l'autre repoussant avec terreur la réforme parlementaire.</p>
-
-<p>On conçoit dès lors quel fut l'étonnement lorsque, le <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> 28
-mars 1840, deux jours après le vote des fonds secrets, un député de
-l'opposition conservatrice, esprit «flottant et curieux de
-popularité<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>», M. Remilly, vint déposer un projet de réforme
-parlementaire. Son système était autre que celui de M. Gauguier: il
-proposait de décider que les députés «ne pourraient être promus à des
-fonctions salariées ni obtenir d'avancement pendant le cours de la
-législature et de l'année qui suivrait.» Était-ce donc que le parti
-conservateur se convertissait à la réforme qu'il avait si longtemps
-combattue? Non; c'était, sous l'empire du dépit causé par le vote des
-fonds secrets, une malice à l'adresse des députés de la gauche et de
-M. Thiers. Quelques esprits sages cependant se demandèrent tout de
+compétence ne pouvait être contestée; il semblait peu conforme au bon
+sens de n'admettre que les avocats à la confection des lois et d'en
+écarter les magistrats, ou bien de faire décider les questions
+militaires par des commerçants, à l'exclusion de tout officier. On
+croyait découvrir, et l'on dénonçait volontiers, au fond de la thèse
+de l'opposition, un retour vers les idées de 1791, vers cette
+séparation absolue du législatif et de l'exécutif, que l'expérience
+avait condamnée et dont le dernier mot serait de prendre les ministres
+hors du parlement. Les fonctionnaires éloignés, par qui seraient-ils
+remplacés? Serait-ce par ces <em>politicians</em> qui commençaient déjà à
+être la plaie de la démocratie américaine, classe nouvelle faisant son
+métier des élections et y cherchant sa fortune? Estimait-on que ce fût
+le moyen de relever la moralité de la Chambre? Enfin, la réforme
+parlementaire apparaissait à tous comme un acheminement vers cette
+réforme électorale dont le nom seul suffisait alors à effrayer
+l'opinion conservatrice. On le voit, la question était tout au moins
+plus complexe et plus embarrassante que ne le prétendait l'opposition.
+La vérité était que la France se trouvait en face d'un problème
+absolument nouveau: la conciliation d'un régime de liberté politique
+avec la centralisation administrative. L'heure n'était pas sonnée des
+transactions où se trouve d'ordinaire la solution de semblables
+problèmes. Chaque parti restait sur son terrain, l'un réclamant avec
+passion, l'autre repoussant avec terreur la réforme parlementaire.</p>
+
+<p>On conçoit dès lors quel fut l'étonnement lorsque, le <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> 28
+mars 1840, deux jours après le vote des fonds secrets, un député de
+l'opposition conservatrice, esprit «flottant et curieux de
+popularité<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>», M. Remilly, vint déposer un projet de réforme
+parlementaire. Son système était autre que celui de M. Gauguier: il
+proposait de décider que les députés «ne pourraient être promus à des
+fonctions salariées ni obtenir d'avancement pendant le cours de la
+législature et de l'année qui suivrait.» Était-ce donc que le parti
+conservateur se convertissait à la réforme qu'il avait si longtemps
+combattue? Non; c'était, sous l'empire du dépit causé par le vote des
+fonds secrets, une malice à l'adresse des députés de la gauche et de
+M. Thiers. Quelques esprits sages cependant se demandèrent tout de
suite si l'on ne risquait pas de payer bien cher le plaisir de vexer
-ses adversaires. De ce nombre était le <cite>Journal des Débats</cite>. «Ce
-serait le parti conservateur, disait-il, qui, pour début d'opposition,
-irait ressusciter, après l'avoir tant de fois rejetée sans vouloir
-même en écouter les développements, la proposition de M. Gauguier!
-Rien ne serait plus contraire à ses principes et au rôle sérieux et
+ses adversaires. De ce nombre était le <cite>Journal des Débats</cite>. «Ce
+serait le parti conservateur, disait-il, qui, pour début d'opposition,
+irait ressusciter, après l'avoir tant de fois rejetée sans vouloir
+même en écouter les développements, la proposition de M. Gauguier!
+Rien ne serait plus contraire à ses principes et au rôle sérieux et
digne qui lui convient. On craint, il est vrai, que la gauche
n'envahisse les places; on penserait lui jouer un bon tour en coupant
-les vivres à son ambition, et il est facile de voir, nous en
+les vivres à son ambition, et il est facile de voir, nous en
convenons, que la proposition de M. Remilly a mis dans un risible
-embarras ces héros de désintéressement qui croient toucher au moment
-de recevoir en ce monde la récompense de leur longue vertu... Comme
-épigramme, la proposition de M. Remilly peut être bonne et
-spirituelle. Mais les épigrammes ne sont à leur place que dans la
-salle des conférences; on ne propose pas quelque chose d'aussi sérieux
-qu'une loi, pour le plaisir de rire de la position embarrassée de ses
+embarras ces héros de désintéressement qui croient toucher au moment
+de recevoir en ce monde la récompense de leur longue vertu... Comme
+épigramme, la proposition de M. Remilly peut être bonne et
+spirituelle. Mais les épigrammes ne sont à leur place que dans la
+salle des conférences; on ne propose pas quelque chose d'aussi sérieux
+qu'une loi, pour le plaisir de rire de la position embarrassée de ses
adversaires... Vous embarrassez la gauche aujourd'hui, soit! Mais
-vous, hommes conservateurs, vous serez bien plus embarrassés, quand la
-Chambre, privée des lumières que lui apportent les fonctionnaires
-publics, se jettera à corps perdu dans les voies hasardeuses de la
-théorie. La proposition de M. Remilly ouvre la voie... nous voilà en
-pleine réforme électorale.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> Le premier mouvement de M. Thiers fut de chercher à étouffer
-dans son germe cette malencontreuse proposition. Il tâcha de décider
-les bureaux de la Chambre à en refuser «la lecture». Mais il ne fut
-suivi ni par les conservateurs, heureux de lui faire pièce, ni par la
-gauche, qui ne voulait pas avoir l'air de désavouer son passé<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>.
-Aussi cette lecture fut-elle votée à une grande majorité (7 avril).
-Dans le bureau dont faisait partie le président du conseil, et bien
-que celui-ci eût pris plusieurs fois la parole, il n'y eut que trois
-voix dans son sens. Instruit par cet échec, M. Thiers se retourna
-lestement, et, quand vint en séance publique le débat sur la prise en
-considération, il l'appuya hautement, obtenant ainsi les félicitations
-de M. Odilon Barrot, qui, au fond, ne désirait pas plus que le
-ministre de voir aboutir la proposition. Malgré les protestations
-très-vives de M. Dupin et de quelques autres fonctionnaires députés,
-cette prise en considération fut votée, comme l'avait été la lecture,
-à une grande majorité (24 avril). Cependant certains conservateurs
-s'effrayaient de plus en plus des conséquences de l'espièglerie de M.
-Remilly. Le <cite>Journal des Débats</cite> multipliait ses avertissements, et,
-de Londres, M. Guizot écrivait au duc de Broglie: «Quand le cabinet
-s'est formé, il m'a écrit en propres termes qu'il se formait sur cette
-idée: <em>point de réforme électorale, point de dissolution</em>, et il
-glisse de jour en jour dans la réforme et la dissolution.» M. Guizot
+vous, hommes conservateurs, vous serez bien plus embarrassés, quand la
+Chambre, privée des lumières que lui apportent les fonctionnaires
+publics, se jettera à corps perdu dans les voies hasardeuses de la
+théorie. La proposition de M. Remilly ouvre la voie... nous voilà en
+pleine réforme électorale.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> Le premier mouvement de M. Thiers fut de chercher à étouffer
+dans son germe cette malencontreuse proposition. Il tâcha de décider
+les bureaux de la Chambre à en refuser «la lecture». Mais il ne fut
+suivi ni par les conservateurs, heureux de lui faire pièce, ni par la
+gauche, qui ne voulait pas avoir l'air de désavouer son passé<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>.
+Aussi cette lecture fut-elle votée à une grande majorité (7 avril).
+Dans le bureau dont faisait partie le président du conseil, et bien
+que celui-ci eût pris plusieurs fois la parole, il n'y eut que trois
+voix dans son sens. Instruit par cet échec, M. Thiers se retourna
+lestement, et, quand vint en séance publique le débat sur la prise en
+considération, il l'appuya hautement, obtenant ainsi les félicitations
+de M. Odilon Barrot, qui, au fond, ne désirait pas plus que le
+ministre de voir aboutir la proposition. Malgré les protestations
+très-vives de M. Dupin et de quelques autres fonctionnaires députés,
+cette prise en considération fut votée, comme l'avait été la lecture,
+à une grande majorité (24 avril). Cependant certains conservateurs
+s'effrayaient de plus en plus des conséquences de l'espièglerie de M.
+Remilly. Le <cite>Journal des Débats</cite> multipliait ses avertissements, et,
+de Londres, M. Guizot écrivait au duc de Broglie: «Quand le cabinet
+s'est formé, il m'a écrit en propres termes qu'il se formait sur cette
+idée: <em>point de réforme électorale, point de dissolution</em>, et il
+glisse de jour en jour dans la réforme et la dissolution.» M. Guizot
expliquait comment, en effet, le vote de la proposition Remilly
-entraînerait une dissolution, et il ajoutait: «Il faut que cette
-proposition meure dans la commission... Pensez bien à ceci, je vous
-prie. Voyez ce que vous pouvez faire, jusqu'à quel point vous pouvez
-agir sur le cabinet. Épuisez votre pouvoir; forcez-les d'épuiser le
-leur, pour n'en pas venir à cette extrémité. J'en suis très-préoccupé
-moi-même, préoccupé avec un déplaisir infini<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>.» Sur ce point du
-<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> moins, et malgré son adhésion apparente à la proposition, M.
-Thiers se trouvait avoir le même intérêt et le même désir que M.
-Guizot. Il s'appliqua et réussit à faire entrer dans la commission
-nommée, le 2 mai, pour examiner la proposition, des compères qui, tout
-en feignant, comme lui, d'être pour la réforme, étaient résolus à
-faire traîner les choses en longueur. Cette intervention du
-gouvernement reçut même une publicité dont le président du conseil se
-serait volontiers passé. L'un de ses collègues, M. Jaubert, que sa
-franchise indisciplinée rendait peu propre aux man&oelig;uvres
-souterraines, avait envoyé à plusieurs députés, une lettre les
-invitant à se rendre exactement à leurs bureaux pour aider le
-ministère à «enterrer» la proposition Remilly. Quelques-uns des
-destinataires s'offusquèrent d'une invitation si peu voilée et la
-dénoncèrent dans les bureaux de la Chambre; la lettre fut même
+entraînerait une dissolution, et il ajoutait: «Il faut que cette
+proposition meure dans la commission... Pensez bien à ceci, je vous
+prie. Voyez ce que vous pouvez faire, jusqu'à quel point vous pouvez
+agir sur le cabinet. Épuisez votre pouvoir; forcez-les d'épuiser le
+leur, pour n'en pas venir à cette extrémité. J'en suis très-préoccupé
+moi-même, préoccupé avec un déplaisir infini<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>.» Sur ce point du
+<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> moins, et malgré son adhésion apparente à la proposition, M.
+Thiers se trouvait avoir le même intérêt et le même désir que M.
+Guizot. Il s'appliqua et réussit à faire entrer dans la commission
+nommée, le 2 mai, pour examiner la proposition, des compères qui, tout
+en feignant, comme lui, d'être pour la réforme, étaient résolus à
+faire traîner les choses en longueur. Cette intervention du
+gouvernement reçut même une publicité dont le président du conseil se
+serait volontiers passé. L'un de ses collègues, M. Jaubert, que sa
+franchise indisciplinée rendait peu propre aux man&oelig;uvres
+souterraines, avait envoyé à plusieurs députés, une lettre les
+invitant à se rendre exactement à leurs bureaux pour aider le
+ministère à «enterrer» la proposition Remilly. Quelques-uns des
+destinataires s'offusquèrent d'une invitation si peu voilée et la
+dénoncèrent dans les bureaux de la Chambre; la lettre fut même
reproduite par les journaux, qui en firent grand tapage. Cette
-divulgation mettait en assez fâcheuse lumière le double jeu des
-ministres. La gauche devait à ses principes de paraître indignée; du
-reste, elle était réellement mécontente, sinon de la man&oelig;uvre, au
-moins de la maladresse avec laquelle on l'avait laissé surprendre.
-Quant aux conservateurs, ils prirent plaisir à montrer le gouvernement
-réduit à «user de tous les petits expédients de la politique de
-coulisses.» Le <cite>Journal des Débats</cite> résumait ainsi la situation: «Le
-ministère va de gauche à droite et de droite à gauche, le même jour et
-à la même heure. Il n'a ni plan, ni système, ni volonté, ni majorité
-assurée nulle part. C'est un perpétuel solliciteur de votes
-contradictoires. Il n'achète un succès qu'en faisant des concessions
-de principes au côté droit et en votant avec le côté gauche... Certes,
-si nous avions dans l'âme ce scepticisme politique inauguré le 1<sup>er</sup>
-mars, nous pourrions nous donner le plaisir de contempler ce ministère
-vagabond, ce gouvernement gouverné par tout le monde. Mais c'est là un
-spectacle dont le parti radical a seul le droit de se réjouir et qui
-nous inspire encore plus d'affliction que de pitié.»</p>
-
-<p>Si nous avons exposé avec quelques détails les vicissitudes de la
+divulgation mettait en assez fâcheuse lumière le double jeu des
+ministres. La gauche devait à ses principes de paraître indignée; du
+reste, elle était réellement mécontente, sinon de la man&oelig;uvre, au
+moins de la maladresse avec laquelle on l'avait laissé surprendre.
+Quant aux conservateurs, ils prirent plaisir à montrer le gouvernement
+réduit à «user de tous les petits expédients de la politique de
+coulisses.» Le <cite>Journal des Débats</cite> résumait ainsi la situation: «Le
+ministère va de gauche à droite et de droite à gauche, le même jour et
+à la même heure. Il n'a ni plan, ni système, ni volonté, ni majorité
+assurée nulle part. C'est un perpétuel solliciteur de votes
+contradictoires. Il n'achète un succès qu'en faisant des concessions
+de principes au côté droit et en votant avec le côté gauche... Certes,
+si nous avions dans l'âme ce scepticisme politique inauguré le 1<sup>er</sup>
+mars, nous pourrions nous donner le plaisir de contempler ce ministère
+vagabond, ce gouvernement gouverné par tout le monde. Mais c'est là un
+spectacle dont le parti radical a seul le droit de se réjouir et qui
+nous inspire encore plus d'affliction que de pitié.»</p>
+
+<p>Si nous avons exposé avec quelques détails les vicissitudes de la
proposition Remilly, ce n'est pas seulement parce qu'elles <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>
-occupèrent alors beaucoup l'opinion, c'est aussi, et surtout parce
+occupèrent alors beaucoup l'opinion, c'est aussi, et surtout parce
qu'elles montrent bien la situation de M. Thiers, contraint d'ajourner
-ou d'esquiver toutes les questions, exposé, s'il se prononçait dans un
-sens ou dans l'autre, à compromettre des sympathies dont il croyait ne
-pouvoir se passer ou des principes qu'il savait nécessaires,
-impuissant à faire un pas sans risquer de voir son armée se débander
-par un bout ou par l'autre. Cette sorte d'immobilité, imposée par le
-souci d'un équilibre si difficile, eût été fâcheuse pour tout
-ministre; elle l'était plus encore pour M. Thiers. Il avait, par
-nature, besoin de remuer, et la curiosité du public, éveillée par son
-seul avénement, attendait de lui plus de mouvement que de tout autre.
-On s'étonnait, qu'au pouvoir depuis deux mois, il n'eût encore rien
-fait, sauf quelques exercices de bascule qui commençaient à paraître
-monotones. De là une impression de déception à laquelle le prestige du
-ministre ne pouvait longtemps résister. Les opposants se sentaient
-encouragés; le ton des journaux conservateurs ou radicaux était chaque
-jour plus dédaigneux. «Ce ministère d'escamoteurs, s'écriait le
-<cite>National</cite> du 6 mai, ne s'est guère signalé jusqu'à présent que par la
-pauvreté de ses actes, unie à la prodigalité de ses promesses.» Il
-n'était pas jusqu'aux journaux de la gauche ministérielle qui, pour ne
-pas paraître complices de ces «escamotages», ne se fissent exigeants
-et grondeurs. «Il y aurait duperie, disait le <cite>Siècle</cite>, à soutenir un
-cabinet qui ne changerait rien à la situation.»</p>
-
-<p>Comment sortir de cette impasse? Une dissolution eût-elle remédié au
-mal? M. Thiers aurait-il eu chance de trouver une majorité dans des
-élections nouvelles? C'était douteux. En tout cas, il ne pouvait même
-pas l'essayer. Le Roi, en effet, tout en continuant à laisser liberté
-entière à son cabinet, et même en traitant M. Thiers sur un pied de
-confiance familière, était décidé à ne pas lui accorder la dissolution
-s'il la lui demandait, et à accepter sa démission plutôt que de lui
-laisser faire des élections avec le concours et sous l'influence de la
-gauche. C'était son droit de roi constitutionnel. Il était si résolu
+ou d'esquiver toutes les questions, exposé, s'il se prononçait dans un
+sens ou dans l'autre, à compromettre des sympathies dont il croyait ne
+pouvoir se passer ou des principes qu'il savait nécessaires,
+impuissant à faire un pas sans risquer de voir son armée se débander
+par un bout ou par l'autre. Cette sorte d'immobilité, imposée par le
+souci d'un équilibre si difficile, eût été fâcheuse pour tout
+ministre; elle l'était plus encore pour M. Thiers. Il avait, par
+nature, besoin de remuer, et la curiosité du public, éveillée par son
+seul avénement, attendait de lui plus de mouvement que de tout autre.
+On s'étonnait, qu'au pouvoir depuis deux mois, il n'eût encore rien
+fait, sauf quelques exercices de bascule qui commençaient à paraître
+monotones. De là une impression de déception à laquelle le prestige du
+ministre ne pouvait longtemps résister. Les opposants se sentaient
+encouragés; le ton des journaux conservateurs ou radicaux était chaque
+jour plus dédaigneux. «Ce ministère d'escamoteurs, s'écriait le
+<cite>National</cite> du 6 mai, ne s'est guère signalé jusqu'à présent que par la
+pauvreté de ses actes, unie à la prodigalité de ses promesses.» Il
+n'était pas jusqu'aux journaux de la gauche ministérielle qui, pour ne
+pas paraître complices de ces «escamotages», ne se fissent exigeants
+et grondeurs. «Il y aurait duperie, disait le <cite>Siècle</cite>, à soutenir un
+cabinet qui ne changerait rien à la situation.»</p>
+
+<p>Comment sortir de cette impasse? Une dissolution eût-elle remédié au
+mal? M. Thiers aurait-il eu chance de trouver une majorité dans des
+élections nouvelles? C'était douteux. En tout cas, il ne pouvait même
+pas l'essayer. Le Roi, en effet, tout en continuant à laisser liberté
+entière à son cabinet, et même en traitant M. Thiers sur un pied de
+confiance familière, était décidé à ne pas lui accorder la dissolution
+s'il la lui demandait, et à accepter sa démission plutôt que de lui
+laisser faire des élections avec le concours et sous l'influence de la
+gauche. C'était son droit de roi constitutionnel. Il était si résolu
sur ce point que, vers la fin d'avril, il en entretint <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> le
-maréchal Soult, et lui demanda si, dans ce cas, il pouvait compter sur
-lui pour former un cabinet. Le maréchal ne refusa pas, mais indiqua
-que M. Guizot devrait alors être chargé du ministère des affaires
-étrangères. Louis-Philippe, loin de faire aucune objection, prit la
-main du maréchal et le remercia. «Ceci, dit-il, sera ma ressource en
-cas de mésaventure.» L'incident fut aussitôt communiqué par M.
-Duchâtel à M. Guizot.</p>
-
-<p>M. Thiers pouvait ignorer le détail de ces démarches, mais il
-connaissait la résolution du Roi. Si donc il laissait parfois ses
-journaux menacer les conservateurs de la dissolution, il savait, à
-part lui, que cette menace était vaine. Et cependant, plus que tout
-autre, il comprenait l'humiliation et le péril du <i lang="la">statu quo</i>. Plein
-de ressources, si ses idées n'étaient pas toutes également bonnes, il
-était du moins rarement à court. À défaut d'une solution des
-difficultés inextricables qui l'enserraient de toutes parts, il lui
-vint à l'esprit de chercher, sur un tout autre terrain, hors des
-questions alors débattues, une diversion qui s'emparât vivement,
-violemment, des imaginations et les jetât dans une direction nouvelle.
+maréchal Soult, et lui demanda si, dans ce cas, il pouvait compter sur
+lui pour former un cabinet. Le maréchal ne refusa pas, mais indiqua
+que M. Guizot devrait alors être chargé du ministère des affaires
+étrangères. Louis-Philippe, loin de faire aucune objection, prit la
+main du maréchal et le remercia. «Ceci, dit-il, sera ma ressource en
+cas de mésaventure.» L'incident fut aussitôt communiqué par M.
+Duchâtel à M. Guizot.</p>
+
+<p>M. Thiers pouvait ignorer le détail de ces démarches, mais il
+connaissait la résolution du Roi. Si donc il laissait parfois ses
+journaux menacer les conservateurs de la dissolution, il savait, à
+part lui, que cette menace était vaine. Et cependant, plus que tout
+autre, il comprenait l'humiliation et le péril du <i lang="la">statu quo</i>. Plein
+de ressources, si ses idées n'étaient pas toutes également bonnes, il
+était du moins rarement à court. À défaut d'une solution des
+difficultés inextricables qui l'enserraient de toutes parts, il lui
+vint à l'esprit de chercher, sur un tout autre terrain, hors des
+questions alors débattues, une diversion qui s'emparât vivement,
+violemment, des imaginations et les jetât dans une direction nouvelle.
Cette diversion, sans doute, ne supprimerait pas les impuissances et
-les misères de la situation; mais elle les ferait oublier pendant
-quelque temps. Après, on verrait.</p>
+les misères de la situation; mais elle les ferait oublier pendant
+quelque temps. Après, on verrait.</p>
<h4>VII</h4>
<p>Le 12 mai, au milieu d'une discussion sur les sucres qui, depuis
-plusieurs jours, occupait la Chambre des députés, M. de Rémusat,
-ministre de l'intérieur, demanda la parole, et, sans que rien eût fait
-prévoir une telle communication, déposa une demande de crédit d'un
-million dont il exposa ainsi les motifs: «Le Roi a ordonné à S. A. R.
-Mgr le prince de Joinville de se rendre, avec sa frégate, à l'île de
-Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'empereur
-Napoléon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir
-dignement <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> sur la terre de France.» Après avoir rapporté
+plusieurs jours, occupait la Chambre des députés, M. de Rémusat,
+ministre de l'intérieur, demanda la parole, et, sans que rien eût fait
+prévoir une telle communication, déposa une demande de crédit d'un
+million dont il exposa ainsi les motifs: «Le Roi a ordonné à S. A. R.
+Mgr le prince de Joinville de se rendre, avec sa frégate, à l'île de
+Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'empereur
+Napoléon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir
+dignement <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> sur la terre de France.» Après avoir rapporté
comment on avait obtenu le consentement de l'Angleterre, le ministre
-indiquait que le corps de Napoléon serait déposé aux Invalides. «Il
-faut, dit-il, que cette sépulture auguste soit placée dans un lieu
-silencieux et sacré, où puissent le visiter avec recueillement ceux
-qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l'infortune. Il
-fut empereur et roi, il fut le souverain légitime de notre pays; à ce
-titre, il pouvait être inhumé à Saint-Denis; mais il ne faut pas à
-Napoléon la sépulture ordinaire des rois. Il faut qu'il règne et qu'il
-commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la
-patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la
-défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe. L'art élèvera sous le
-dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées,
-un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce
-monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet
-aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps.
-Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire.» M. de
-Rémusat terminait ainsi: «La monarchie de 1830 est l'unique et
-légitime héritière de tous les souvenirs dont la France
-s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui
-la première a rallié toutes les forces et concilié tous les v&oelig;ux de
-la révolution française, d'élever et d'honorer sans crainte la statue
-et la tombe d'un héros populaire. Car il y a une chose, une seule, qui
-ne redoute pas la comparaison avec la gloire: c'est la liberté<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>!»</p>
-
-<p>La soudaineté de la nouvelle, la façon dont elle était annoncée et
-jusqu'à cette vibration inaccoutumée dans la parole de M. de Rémusat;
-la sonorité que ce nom de Napoléon conservait encore après un quart de
-siècle, au grand étonnement de ceux-là mêmes qui ne s'attendaient pas
-à faire un si grand bruit en le prononçant; tant de souvenirs
-magiques ou tragiques, depuis <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> les Pyramides jusqu'à
-Sainte-Hélène, aussitôt évoqués dans toutes les imaginations; le
-contraste entre l'éclat de ces souvenirs et les misères parlementaires
+indiquait que le corps de Napoléon serait déposé aux Invalides. «Il
+faut, dit-il, que cette sépulture auguste soit placée dans un lieu
+silencieux et sacré, où puissent le visiter avec recueillement ceux
+qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l'infortune. Il
+fut empereur et roi, il fut le souverain légitime de notre pays; à ce
+titre, il pouvait être inhumé à Saint-Denis; mais il ne faut pas à
+Napoléon la sépulture ordinaire des rois. Il faut qu'il règne et qu'il
+commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la
+patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la
+défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe. L'art élèvera sous le
+dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées,
+un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce
+monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet
+aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps.
+Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire.» M. de
+Rémusat terminait ainsi: «La monarchie de 1830 est l'unique et
+légitime héritière de tous les souvenirs dont la France
+s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui
+la première a rallié toutes les forces et concilié tous les v&oelig;ux de
+la révolution française, d'élever et d'honorer sans crainte la statue
+et la tombe d'un héros populaire. Car il y a une chose, une seule, qui
+ne redoute pas la comparaison avec la gloire: c'est la liberté<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>!»</p>
+
+<p>La soudaineté de la nouvelle, la façon dont elle était annoncée et
+jusqu'à cette vibration inaccoutumée dans la parole de M. de Rémusat;
+la sonorité que ce nom de Napoléon conservait encore après un quart de
+siècle, au grand étonnement de ceux-là mêmes qui ne s'attendaient pas
+à faire un si grand bruit en le prononçant; tant de souvenirs
+magiques ou tragiques, depuis <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> les Pyramides jusqu'à
+Sainte-Hélène, aussitôt évoqués dans toutes les imaginations; le
+contraste entre l'éclat de ces souvenirs et les misères parlementaires
au milieu desquelles ils faisaient irruption; une sorte d'illusion
-patriotique qui faisait voir dans la restitution de la dépouille
-mortelle du vaincu de Waterloo, une revanche de la défaite qui, depuis
-vingt-cinq ans, pesait si lourdement sur l'âme de la France,&mdash;tout
-cela produisit une émotion extraordinaire dont il est aujourd'hui
-difficile de se faire une idée. Dans la Chambre, les affaires comme la
-politique parurent tout à coup oubliées, les c&oelig;urs battirent à
-l'unisson et une acclamation générale salua M. de Rémusat lorsqu'il
-descendit de la tribune. Les députés d'ordinaire les moins portés à la
-sensibilité étaient entraînés comme les autres. M. Thiers
-s'attendrissait et s'enorgueillissait d'un tel résultat. «N'est-ce pas
-une belle chose?» s'écriait-il en s'adressant à son voisin<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.</p>
-
-<p>L'effet fut peut-être plus grand encore hors de la Chambre. Pendant
+patriotique qui faisait voir dans la restitution de la dépouille
+mortelle du vaincu de Waterloo, une revanche de la défaite qui, depuis
+vingt-cinq ans, pesait si lourdement sur l'âme de la France,&mdash;tout
+cela produisit une émotion extraordinaire dont il est aujourd'hui
+difficile de se faire une idée. Dans la Chambre, les affaires comme la
+politique parurent tout à coup oubliées, les c&oelig;urs battirent à
+l'unisson et une acclamation générale salua M. de Rémusat lorsqu'il
+descendit de la tribune. Les députés d'ordinaire les moins portés à la
+sensibilité étaient entraînés comme les autres. M. Thiers
+s'attendrissait et s'enorgueillissait d'un tel résultat. «N'est-ce pas
+une belle chose?» s'écriait-il en s'adressant à son voisin<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.</p>
+
+<p>L'effet fut peut-être plus grand encore hors de la Chambre. Pendant
que les feuilles de gauche faisaient ressortir l'importance de cet
-hommage rendu à la «légitimité» de Napoléon<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>, et affectaient de
+hommage rendu à la «légitimité» de Napoléon<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>, et affectaient de
voir dans cette mesure la promesse d'une sorte de revanche de
-Waterloo, presque le préliminaire d'une marche sur le Rhin<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>, le
-<cite>Journal des Débats</cite>, malgré son peu de goût à louer le cabinet,
-qualifiait le projet de «vraiment national» et déclarait «s'associer
-complétement à cette noble pensée<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>.» Les radicaux eux-mêmes
-s'unissaient à l'émotion générale, sauf à <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> tâcher de la
-détourner contre la monarchie<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>. Partout on ne parlait que de
-Napoléon. Par l'effet d'une sorte de communication électrique,
-l'émotion gagna des régions où d'ordinaire l'on ne s'occupait pas de
-ce qui se passait à la Chambre et où même on lisait peu les journaux.
-Pas une chaumière où la nouvelle ne pénétrât, devenant aussitôt le
-sujet de tous les entretiens, fournissant prétexte aux récits du
-passé, aux évocations des légendes guerrières. Dans les imaginations
-populaires, le «retour des cendres» prenait des proportions étranges,
-et semblait avoir quelque chose du retour de l'île d'Elbe. L'intention
-du président du conseil avait été de distraire la France de ses
-pensées du moment: il y avait, certes, réussi mieux qu'il ne s'y
-attendait, peut-être même plus qu'il ne le désirait<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>.</p>
-
-<p>M. Thiers s'était toujours fort occupé de la gloire de Napoléon.
-Ministre, il avait mis un zèle particulier à rétablir la statue de
-l'Empereur sur la colonne Vendôme et à terminer l'Arc de triomphe de
-l'Étoile<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>. Écrivain, il avait entrepris l'histoire du Consulat et
-de l'Empire. Dans ses discours comme dans ses écrits, il évoquait avec
-complaisance le souvenir des grandeurs impériales. Ayant rencontré à
-Florence, en 1837, le roi Jérôme, il se prit d'une affection très-vive
-pour le prince qui avait, à ses yeux, le prestige d'être le dernier
-frère de l'Empereur. «Je suis, lui écrivait-il le 21 juillet 1837,
-l'un des Français de ce temps les plus attachés à la glorieuse mémoire
-de Napoléon.» Et il ajoutait, dans une autre lettre au même prince, en
-1839: «Le temps viendra, je l'espère, où notre gouvernement sentira ce
-qu'il doit de soins à la famille de Napoléon. Pour moi, c'est une
-dette sacrée que je serais heureux de voir acquitter par la
-France<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>.» Dans ces sentiments, il y avait, à côté d'impressions
-<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> et d'entraînements très-sincères, une part de tactique. Nous
-avons déjà noté plusieurs fois, chez M. Thiers, la prétention d'être
-le plus «national» des hommes d'État de la monarchie nouvelle. La
-dévotion napoléonienne lui semblait faire partie de ce rôle, comme,
-sous la Restauration, il lui avait paru convenir à ses débuts
-d'opposant libéral, de réhabiliter la Révolution. On comprend dès lors
-que M. Thiers, à la recherche d'un coup de théâtre, ait pensé à
-ramener en France les cendres de Napoléon. Cette idée d'ailleurs était
-dans l'air depuis une dizaine d'années. En 1830, aussitôt après la
-révolution, une première pétition avait été adressée à la Chambre pour
-demander que le corps de l'Empereur fût réclamé à l'Angleterre et
-déposé sous la colonne Vendôme. Appuyée par le général Lamarque, mais
-combattue par M. Charles de Lameth<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>, la pétition avait été
-écartée<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>. Ce fut même pour Victor Hugo, alors l'un des pontifes de
-la religion napoléonienne, l'occasion d'imprécations poétiques contre
-ces «trois cents avocats» qui osaient «chicaner un tombeau» au grand
-Empereur. Et, s'adressant à ce dernier, il lui disait:</p>
+Waterloo, presque le préliminaire d'une marche sur le Rhin<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>, le
+<cite>Journal des Débats</cite>, malgré son peu de goût à louer le cabinet,
+qualifiait le projet de «vraiment national» et déclarait «s'associer
+complétement à cette noble pensée<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>.» Les radicaux eux-mêmes
+s'unissaient à l'émotion générale, sauf à <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> tâcher de la
+détourner contre la monarchie<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>. Partout on ne parlait que de
+Napoléon. Par l'effet d'une sorte de communication électrique,
+l'émotion gagna des régions où d'ordinaire l'on ne s'occupait pas de
+ce qui se passait à la Chambre et où même on lisait peu les journaux.
+Pas une chaumière où la nouvelle ne pénétrât, devenant aussitôt le
+sujet de tous les entretiens, fournissant prétexte aux récits du
+passé, aux évocations des légendes guerrières. Dans les imaginations
+populaires, le «retour des cendres» prenait des proportions étranges,
+et semblait avoir quelque chose du retour de l'île d'Elbe. L'intention
+du président du conseil avait été de distraire la France de ses
+pensées du moment: il y avait, certes, réussi mieux qu'il ne s'y
+attendait, peut-être même plus qu'il ne le désirait<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>.</p>
+
+<p>M. Thiers s'était toujours fort occupé de la gloire de Napoléon.
+Ministre, il avait mis un zèle particulier à rétablir la statue de
+l'Empereur sur la colonne Vendôme et à terminer l'Arc de triomphe de
+l'Étoile<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>. Écrivain, il avait entrepris l'histoire du Consulat et
+de l'Empire. Dans ses discours comme dans ses écrits, il évoquait avec
+complaisance le souvenir des grandeurs impériales. Ayant rencontré à
+Florence, en 1837, le roi Jérôme, il se prit d'une affection très-vive
+pour le prince qui avait, à ses yeux, le prestige d'être le dernier
+frère de l'Empereur. «Je suis, lui écrivait-il le 21 juillet 1837,
+l'un des Français de ce temps les plus attachés à la glorieuse mémoire
+de Napoléon.» Et il ajoutait, dans une autre lettre au même prince, en
+1839: «Le temps viendra, je l'espère, où notre gouvernement sentira ce
+qu'il doit de soins à la famille de Napoléon. Pour moi, c'est une
+dette sacrée que je serais heureux de voir acquitter par la
+France<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>.» Dans ces sentiments, il y avait, à côté d'impressions
+<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> et d'entraînements très-sincères, une part de tactique. Nous
+avons déjà noté plusieurs fois, chez M. Thiers, la prétention d'être
+le plus «national» des hommes d'État de la monarchie nouvelle. La
+dévotion napoléonienne lui semblait faire partie de ce rôle, comme,
+sous la Restauration, il lui avait paru convenir à ses débuts
+d'opposant libéral, de réhabiliter la Révolution. On comprend dès lors
+que M. Thiers, à la recherche d'un coup de théâtre, ait pensé à
+ramener en France les cendres de Napoléon. Cette idée d'ailleurs était
+dans l'air depuis une dizaine d'années. En 1830, aussitôt après la
+révolution, une première pétition avait été adressée à la Chambre pour
+demander que le corps de l'Empereur fût réclamé à l'Angleterre et
+déposé sous la colonne Vendôme. Appuyée par le général Lamarque, mais
+combattue par M. Charles de Lameth<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>, la pétition avait été
+écartée<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>. Ce fut même pour Victor Hugo, alors l'un des pontifes de
+la religion napoléonienne, l'occasion d'imprécations poétiques contre
+ces «trois cents avocats» qui osaient «chicaner un tombeau» au grand
+Empereur. Et, s'adressant à ce dernier, il lui disait:</p>
<p class="poem10">
- Dors, nous t'irons chercher! Le jour viendra peut-être;<br>
- Car nous t'avons pour dieu, sans t'avoir eu pour maître<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>.</p>
+ Dors, nous t'irons chercher! Le jour viendra peut-être;<br>
+ Car nous t'avons pour dieu, sans t'avoir eu pour maître<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>.</p>
-<p class="noindent">L'année suivante, nouvelle pétition: cette fois, malgré l'opposition
-de La Fayette, la Chambre avait voté le renvoi aux ministres<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>. Le
-même fait s'était reproduit en 1834. Depuis lors, la question avait
+<p class="noindent">L'année suivante, nouvelle pétition: cette fois, malgré l'opposition
+de La Fayette, la Chambre avait voté le renvoi aux ministres<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>. Le
+même fait s'était reproduit en 1834. Depuis lors, la question avait
paru sommeiller.</p>
-<p>Quand, en 1840, M. Thiers s'avisa subitement de la réveiller, ce fut
-au duc d'Orléans qu'il s'en ouvrit d'abord. L'idée ne pouvait manquer
+<p>Quand, en 1840, M. Thiers s'avisa subitement de la réveiller, ce fut
+au duc d'Orléans qu'il s'en ouvrit d'abord. L'idée ne pouvait manquer
de sourire au patriotisme du prince, qui en parla <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> au Roi.
-Celui-ci, d'âge et de caractère plus rassis, manifesta d'abord quelque
-répugnance et quelque hésitation. N'était-il pas permis, au lendemain
+Celui-ci, d'âge et de caractère plus rassis, manifesta d'abord quelque
+répugnance et quelque hésitation. N'était-il pas permis, au lendemain
de la tentative de Strasbourg, de ne pas regarder comme absolument
inoffensive une si retentissante glorification de l'Empereur? Lorsque
-l'opposition reprochait amèrement à la politique royale sa modestie
-pacifique, cette évocation d'un passé de guerre et de gloire ne
-risquait-elle pas de fournir prétexte à un parallèle désobligeant, ou
-tout au moins d'exciter des prétentions que notre diplomatie ne
-pouvait alors satisfaire? Enfin, au dehors, en présence des
-complications chaque jour plus inquiétantes de la question d'Orient,
-le nom de Napoléon ne paraîtrait-il pas une sorte de menace qui
-augmenterait encore les défiances des autres puissances et les
-encouragerait à reformer contre nous la vieille coalition? On conçoit
-que toutes ces objections se soient présentées à l'esprit de
-Louis-Philippe. Mais ce politique qui avait des côtés railleurs et
-sceptiques, en avait aussi de «sensibles»: c'était comme les
-différentes marques du dix-huitième siècle auquel il se rattachait par
-son éducation. Il mettait une sorte de coquetterie à s'associer
-vivement à tout sentiment généreux. Étranger à cette jalousie
-rétrospective qu'éprouvent d'ordinaire les gouvernements nouveaux à
-l'endroit de leurs prédécesseurs, il se faisait honneur d'exalter
-indistinctement «toutes les gloires de la France»: ce sont les mots
-mêmes qu'il inscrivait au fronton de Versailles, et, loyalement fidèle
-à cette devise, il rendait hommage, dans son musée, à toutes les
-grandeurs anciennes ou récentes, sans se demander s'il n'éveillait pas
-ainsi, pour la vieille royauté des Bourbons ou pour l'empire moderne
+l'opposition reprochait amèrement à la politique royale sa modestie
+pacifique, cette évocation d'un passé de guerre et de gloire ne
+risquait-elle pas de fournir prétexte à un parallèle désobligeant, ou
+tout au moins d'exciter des prétentions que notre diplomatie ne
+pouvait alors satisfaire? Enfin, au dehors, en présence des
+complications chaque jour plus inquiétantes de la question d'Orient,
+le nom de Napoléon ne paraîtrait-il pas une sorte de menace qui
+augmenterait encore les défiances des autres puissances et les
+encouragerait à reformer contre nous la vieille coalition? On conçoit
+que toutes ces objections se soient présentées à l'esprit de
+Louis-Philippe. Mais ce politique qui avait des côtés railleurs et
+sceptiques, en avait aussi de «sensibles»: c'était comme les
+différentes marques du dix-huitième siècle auquel il se rattachait par
+son éducation. Il mettait une sorte de coquetterie à s'associer
+vivement à tout sentiment généreux. Étranger à cette jalousie
+rétrospective qu'éprouvent d'ordinaire les gouvernements nouveaux à
+l'endroit de leurs prédécesseurs, il se faisait honneur d'exalter
+indistinctement «toutes les gloires de la France»: ce sont les mots
+mêmes qu'il inscrivait au fronton de Versailles, et, loyalement fidèle
+à cette devise, il rendait hommage, dans son musée, à toutes les
+grandeurs anciennes ou récentes, sans se demander s'il n'éveillait pas
+ainsi, pour la vieille royauté des Bourbons ou pour l'empire moderne
des Bonaparte, des sympathies que pouvaient exploiter les ennemis de
-la monarchie de Juillet<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>. On eût dit même que, dans cette
-glorification si désintéressée du passé, il avait une complaisance
-particulière pour Napoléon. Qui compterait tous les hommages rendus,
-depuis 1840, à cette redoutable mémoire? Peut-être était-ce
+la monarchie de Juillet<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>. On eût dit même que, dans cette
+glorification si désintéressée du passé, il avait une complaisance
+particulière pour Napoléon. Qui compterait tous les hommages rendus,
+depuis 1840, à cette redoutable mémoire? Peut-être était-ce
imprudent; mais il <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> y avait bien quelque grandeur dans la
-sécurité avec laquelle le roi constitutionnel et pacifique s'exposait
-à toutes les comparaisons, confiant dans le bienfait fécond de la
-paix, dans la supériorité et le prestige du gouvernement libre.
-Louis-Philippe ne fit donc pas une longue résistance à l'idée de M.
-Thiers. D'ailleurs, cette idée était de celles qu'on pouvait ne pas
-soulever; mais, une fois soulevée, il était malaisé de l'écarter:
+sécurité avec laquelle le roi constitutionnel et pacifique s'exposait
+à toutes les comparaisons, confiant dans le bienfait fécond de la
+paix, dans la supériorité et le prestige du gouvernement libre.
+Louis-Philippe ne fit donc pas une longue résistance à l'idée de M.
+Thiers. D'ailleurs, cette idée était de celles qu'on pouvait ne pas
+soulever; mais, une fois soulevée, il était malaisé de l'écarter:
d'autant que le ministre, soucieux de se faire honneur de son
-initiative, n'était pas homme à taire l'obstacle devant lequel il
-aurait été obligé de s'arrêter. Le Roi pouvait-il se faire accuser par
-l'opposition de laisser volontairement un tel trophée aux mains de
-l'Angleterre? Aussi, après quelques hésitations, avait-il pris
-promptement son parti, et, le 1<sup>er</sup> mai, en recevant, à l'occasion de
-la Saint-Philippe, les compliments de ses ministres: «Je veux, dit-il
-à M. Thiers, vous faire mon cadeau de fête. Vous désiriez faire
-rapporter en France les restes mortels de Napoléon; j'y consens.
-Entendez-vous à ce sujet avec le cabinet britannique. Nous enverrons
-Joinville à Sainte-Hélène.»</p>
-
-<p>Louis-Philippe gagné, M. Thiers avait dû, avant de rien dire aux
-Chambres françaises, obtenir le consentement de l'Angleterre. Ce fut
-l'affaire de M. Guizot, qui ne s'attendait pas à pareille mission. «Si
-vous réussissez, lui écrivait le président du conseil, cela vous fera
-autant d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
-personnelle du succès... Le Roi y tient autant que moi, et ce n'est
-pas peu dire.» À la première ouverture, lord Palmerston, fort surpris,
+initiative, n'était pas homme à taire l'obstacle devant lequel il
+aurait été obligé de s'arrêter. Le Roi pouvait-il se faire accuser par
+l'opposition de laisser volontairement un tel trophée aux mains de
+l'Angleterre? Aussi, après quelques hésitations, avait-il pris
+promptement son parti, et, le 1<sup>er</sup> mai, en recevant, à l'occasion de
+la Saint-Philippe, les compliments de ses ministres: «Je veux, dit-il
+à M. Thiers, vous faire mon cadeau de fête. Vous désiriez faire
+rapporter en France les restes mortels de Napoléon; j'y consens.
+Entendez-vous à ce sujet avec le cabinet britannique. Nous enverrons
+Joinville à Sainte-Hélène.»</p>
+
+<p>Louis-Philippe gagné, M. Thiers avait dû, avant de rien dire aux
+Chambres françaises, obtenir le consentement de l'Angleterre. Ce fut
+l'affaire de M. Guizot, qui ne s'attendait pas à pareille mission. «Si
+vous réussissez, lui écrivait le président du conseil, cela vous fera
+autant d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
+personnelle du succès... Le Roi y tient autant que moi, et ce n'est
+pas peu dire.» À la première ouverture, lord Palmerston, fort surpris,
ne put cacher un sourire railleur qui trahissait ce qu'il pensait de
-cette politique sentimentale. Toutefois, il n'hésita pas, et, deux
-jours après, le consentement était donné. Le ministre anglais se
-montrait d'autant plus empressé à ne pas nous refuser cette
-satisfaction un peu vaine, qu'il nous faisait alors échec sur le
-terrain des réalités, et s'apprêtait à nous jouer un méchant tour. Il
-croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait là plus
-d'embarras que de force. «Le gouvernement français, écrivait-il à son
-frère, le 13 mai 1840, nous a demandé de rapporter de Sainte-Hélène
-les cendres <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> de Napoléon. Nous avons accordé cette permission.
-Voilà une requête bien française! (<i lang="en">This is a thoroughly french
-request.</i>) Mais il aurait été absurde de notre part de ne pas
-l'accorder. Aussi nous sommes-nous fait un mérite de l'accorder
-promptement et de bonne grâce<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>.» En même temps, il adressait à son
-ambassadeur à Paris une dépêche ostensible, où il le chargeait
-d'assurer M. Thiers du «plaisir» avec lequel il avait accédé à sa
-demande. «Le gouvernement de Sa Majesté, ajoutait-il, espère que la
-promptitude de cette réponse sera considérée en France comme une
-preuve de son désir d'effacer toute trace de ces animosités nationales
-qui, pendant la vie de l'Empereur, armèrent l'une contre l'autre la
-nation française et la nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté
+cette politique sentimentale. Toutefois, il n'hésita pas, et, deux
+jours après, le consentement était donné. Le ministre anglais se
+montrait d'autant plus empressé à ne pas nous refuser cette
+satisfaction un peu vaine, qu'il nous faisait alors échec sur le
+terrain des réalités, et s'apprêtait à nous jouer un méchant tour. Il
+croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait là plus
+d'embarras que de force. «Le gouvernement français, écrivait-il à son
+frère, le 13 mai 1840, nous a demandé de rapporter de Sainte-Hélène
+les cendres <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> de Napoléon. Nous avons accordé cette permission.
+Voilà une requête bien française! (<i lang="en">This is a thoroughly french
+request.</i>) Mais il aurait été absurde de notre part de ne pas
+l'accorder. Aussi nous sommes-nous fait un mérite de l'accorder
+promptement et de bonne grâce<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>.» En même temps, il adressait à son
+ambassadeur à Paris une dépêche ostensible, où il le chargeait
+d'assurer M. Thiers du «plaisir» avec lequel il avait accédé à sa
+demande. «Le gouvernement de Sa Majesté, ajoutait-il, espère que la
+promptitude de cette réponse sera considérée en France comme une
+preuve de son désir d'effacer toute trace de ces animosités nationales
+qui, pendant la vie de l'Empereur, armèrent l'une contre l'autre la
+nation française et la nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté
a la confiance que, si de pareils sentiments existent encore quelque
-part, ils seront ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les
-restes de Napoléon.» Nobles paroles que, quelques jours après, M. de
-Rémusat citait dans son exposé des motifs, et qui soulevaient les
-applaudissements de la Chambre française<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>.</p>
-
-<p>Lord Palmerston ne se trompait pas, en prévoyant les embarras que
-cette affaire causerait au gouvernement français. L'émotion et
-l'excitation produites par la communication de M. de Rémusat à la
-Chambre des députés, loin de se calmer les jours suivants, ne firent
-qu'augmenter. Seulement l'unanimité dans l'approbation, cette sorte de
+part, ils seront ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les
+restes de Napoléon.» Nobles paroles que, quelques jours après, M. de
+Rémusat citait dans son exposé des motifs, et qui soulevaient les
+applaudissements de la Chambre française<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>.</p>
+
+<p>Lord Palmerston ne se trompait pas, en prévoyant les embarras que
+cette affaire causerait au gouvernement français. L'émotion et
+l'excitation produites par la communication de M. de Rémusat à la
+Chambre des députés, loin de se calmer les jours suivants, ne firent
+qu'augmenter. Seulement l'unanimité dans l'approbation, cette sorte de
baiser Lamourette dont le spectacle avait attendri M. Thiers, ne dura
-pas. Les bonapartistes, qui voulaient tourner à leur profit
+pas. Les bonapartistes, qui voulaient tourner à leur profit
l'agitation des esprits, se plaignirent qu'on n'en faisait pas encore
-assez. <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Envoyer une frégate, quelle mesquinerie! il fallait
-toute une escadre. On avait annoncé l'intention de faire voyager le
-corps par eau du Havre à Paris: c'est qu'on avait peur de le mettre en
+assez. <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Envoyer une frégate, quelle mesquinerie! il fallait
+toute une escadre. On avait annoncé l'intention de faire voyager le
+corps par eau du Havre à Paris: c'est qu'on avait peur de le mettre en
contact avec les populations et de provoquer ainsi des ovations trop
-redoutables. L'église des Invalides ne paraissait pas un mausolée
-assez extraordinaire et assez unique: le corps devait être placé sous
-la colonne Vendôme. Enfin le gouvernement prétendait déposer sur le
-tombeau l'épée d'Austerlitz: on lui déniait le droit de disposer d'une
-relique qu'il n'était pas digne de toucher et qui d'ailleurs était la
-propriété des héritiers de Napoléon. Ces exagérations bonapartistes
-trouvaient un écho passionné dans la presse de gauche. Sous l'action
-de ces polémiques, l'opinion, surtout dans les classes populaires,
-s'échauffait chaque jour davantage. Par un contre-coup naturel, dans
-des régions plus hautes et plus froides, on se prenait à raisonner
-l'entraînement de la première heure et à se demander avec inquiétude
-où l'on allait. N'avait-on travaillé qu'à préparer une explosion à la
-fois césarienne et révolutionnaire? Le danger du moment n'était pas le
-seul dont on fût troublé: que pourrait être, après plusieurs mois
-d'une pareille excitation, la cérémonie même du retour des cendres,
+redoutables. L'église des Invalides ne paraissait pas un mausolée
+assez extraordinaire et assez unique: le corps devait être placé sous
+la colonne Vendôme. Enfin le gouvernement prétendait déposer sur le
+tombeau l'épée d'Austerlitz: on lui déniait le droit de disposer d'une
+relique qu'il n'était pas digne de toucher et qui d'ailleurs était la
+propriété des héritiers de Napoléon. Ces exagérations bonapartistes
+trouvaient un écho passionné dans la presse de gauche. Sous l'action
+de ces polémiques, l'opinion, surtout dans les classes populaires,
+s'échauffait chaque jour davantage. Par un contre-coup naturel, dans
+des régions plus hautes et plus froides, on se prenait à raisonner
+l'entraînement de la première heure et à se demander avec inquiétude
+où l'on allait. N'avait-on travaillé qu'à préparer une explosion à la
+fois césarienne et révolutionnaire? Le danger du moment n'était pas le
+seul dont on fût troublé: que pourrait être, après plusieurs mois
+d'une pareille excitation, la cérémonie même du retour des cendres,
avec l'immense concours de population qui en serait l'accompagnement?
-On sentait donc la nécessité de jeter un peu d'eau sur ce feu. Le
-<cite>Journal des Débats</cite> s'y essaya et, sans retirer son approbation à la
-mesure, il s'éleva contre les excès d'un enthousiasme fanatique. Il ne
-faut pas, disait-il, dénaturer le projet, confondre, dans l'hommage
-rendu, le régime impérial qui n'est pas à regretter, avec l'Empereur
-qu'il convient d'honorer<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>. Mais ces distinctions soulevèrent des
-protestations indignées de la part des journaux de gauche et de centre
-gauche. «Dans le culte de reconnaissance que nous rendons à la mémoire
-de l'Empereur, s'écria le <cite>Courrier français</cite>, nous ne séparons pas ce
-que le ciel a uni...; le conquérant, le législateur, l'administrateur,
-le missionnaire de la révolution française, voilà ce que <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>
-nous voulons honorer;» et il ne s'agit pas seulement d'un hommage,
-mais d'une «expiation à laquelle la France tout entière est
-intéressée». Le <cite>Siècle</cite> s'exprimait de même. Le <cite>Constitutionnel</cite>
-blâmait aussi les «réserves hypocrites du <cite>Journal des Débats</cite>». Tel
-était, du reste, le diapason auquel les journaux se trouvaient montés,
-que le <cite>Siècle</cite> parlait de la «sublime agonie de Sainte-Hélène, aussi
-résignée que celle du Christ, et qui avait duré plus longtemps»<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.</p>
-
-<p>On put croire un moment que la Chambre se laisserait entraîner dans la
-même voie. La commission chargée d'examiner le crédit d'un million
-demandé par le gouvernement, le porta d'enthousiasme à deux millions,
-ajouta aux honneurs projetés l'érection d'une statue équestre, et se
+On sentait donc la nécessité de jeter un peu d'eau sur ce feu. Le
+<cite>Journal des Débats</cite> s'y essaya et, sans retirer son approbation à la
+mesure, il s'éleva contre les excès d'un enthousiasme fanatique. Il ne
+faut pas, disait-il, dénaturer le projet, confondre, dans l'hommage
+rendu, le régime impérial qui n'est pas à regretter, avec l'Empereur
+qu'il convient d'honorer<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>. Mais ces distinctions soulevèrent des
+protestations indignées de la part des journaux de gauche et de centre
+gauche. «Dans le culte de reconnaissance que nous rendons à la mémoire
+de l'Empereur, s'écria le <cite>Courrier français</cite>, nous ne séparons pas ce
+que le ciel a uni...; le conquérant, le législateur, l'administrateur,
+le missionnaire de la révolution française, voilà ce que <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>
+nous voulons honorer;» et il ne s'agit pas seulement d'un hommage,
+mais d'une «expiation à laquelle la France tout entière est
+intéressée». Le <cite>Siècle</cite> s'exprimait de même. Le <cite>Constitutionnel</cite>
+blâmait aussi les «réserves hypocrites du <cite>Journal des Débats</cite>». Tel
+était, du reste, le diapason auquel les journaux se trouvaient montés,
+que le <cite>Siècle</cite> parlait de la «sublime agonie de Sainte-Hélène, aussi
+résignée que celle du Christ, et qui avait duré plus longtemps»<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.</p>
+
+<p>On put croire un moment que la Chambre se laisserait entraîner dans la
+même voie. La commission chargée d'examiner le crédit d'un million
+demandé par le gouvernement, le porta d'enthousiasme à deux millions,
+ajouta aux honneurs projetés l'érection d'une statue équestre, et se
fit donner par le ministre l'assurance que d'autres navires
-accompagneraient la frégate montée par le prince de Joinville. Le
-rapport, rédigé par le maréchal Clauzel, semblait découpé dans
-quelqu'un des journaux que nous venons de citer. «Napoléon, y
+accompagneraient la frégate montée par le prince de Joinville. Le
+rapport, rédigé par le maréchal Clauzel, semblait découpé dans
+quelqu'un des journaux que nous venons de citer. «Napoléon, y
lisait-on, n'est pas seulement pour nous le grand capitaine; nous
-voyons en lui le souverain et le législateur.» Et, après avoir bien
-indiqué qu'il poursuivait l'apothéose sans réserve de celui qu'il
-appelait «le héros national», le rapporteur daignait féliciter le Roi
-de son «empressement» à «consacrer cette illustre mémoire».</p>
-
-<p>En séance (26 mai), la discussion fut courte. Après une escarmouche
-entre deux députés de la gauche, M. Glais-Bizoin et M. Gauguier, le
-premier protestant contre le rétablissement du «culte napoléonien», le
-second déclarant que «Dieu avait paru étonné du génie surhumain de
-Napoléon» et vouant à «l'ignominie» ceux qui osaient critiquer un tel
-homme, M. de Lamartine demanda la parole. Presque seul des poëtes de
-son temps, il avait su résister à la fascination qui égarait alors
-tant d'imaginations; dès 1821, dans sa belle «méditation» sur
-Bonaparte, il n'avait tu ni ses fautes, ni même ses crimes. Aussi se
-trouva-t-il l'esprit plus libre que d'autres, en 1840, pour voir à
-quels dangers on s'exposait. «Les cendres de Napoléon ne sont <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>
-pas éteintes, écrivait-il à un de ses amis, et l'on en souffle les
-étincelles.» M. Thiers, informé de ces dispositions, avait tâché de
-détourner un si brillant contradicteur d'intervenir dans la
-discussion. «Non, répondit ce dernier, il faut décourager les
-imitateurs de Napoléon.&mdash;Oh! dit le ministre, quelqu'un peut-il songer
-à l'imiter?&mdash;Vous avez raison, reprit M. de Lamartine, je voulais dire
-les parodistes de Napoléon<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>.» Le mot avait eu grand succès dans
-les salons où l'on n'aimait pas M. Thiers. Ces préliminaires étaient
-plus ou moins connus du monde parlementaire; aussi la curiosité
-fut-elle vivement excitée quand le poëte orateur parut à la tribune.
-Bien que désapprouvant au fond la mesure, il n'alla pas jusqu'à la
-combattre. «Ce n'est pas sans un certain regret, dit-il, que je vois
-les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher
-au milieu de l'Océan, où l'admiration et la pitié de l'univers
-allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers
-l'abîme de ses malheurs... Mais le jour où l'on offrait à la France de
-lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour
+voyons en lui le souverain et le législateur.» Et, après avoir bien
+indiqué qu'il poursuivait l'apothéose sans réserve de celui qu'il
+appelait «le héros national», le rapporteur daignait féliciter le Roi
+de son «empressement» à «consacrer cette illustre mémoire».</p>
+
+<p>En séance (26 mai), la discussion fut courte. Après une escarmouche
+entre deux députés de la gauche, M. Glais-Bizoin et M. Gauguier, le
+premier protestant contre le rétablissement du «culte napoléonien», le
+second déclarant que «Dieu avait paru étonné du génie surhumain de
+Napoléon» et vouant à «l'ignominie» ceux qui osaient critiquer un tel
+homme, M. de Lamartine demanda la parole. Presque seul des poëtes de
+son temps, il avait su résister à la fascination qui égarait alors
+tant d'imaginations; dès 1821, dans sa belle «méditation» sur
+Bonaparte, il n'avait tu ni ses fautes, ni même ses crimes. Aussi se
+trouva-t-il l'esprit plus libre que d'autres, en 1840, pour voir à
+quels dangers on s'exposait. «Les cendres de Napoléon ne sont <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>
+pas éteintes, écrivait-il à un de ses amis, et l'on en souffle les
+étincelles.» M. Thiers, informé de ces dispositions, avait tâché de
+détourner un si brillant contradicteur d'intervenir dans la
+discussion. «Non, répondit ce dernier, il faut décourager les
+imitateurs de Napoléon.&mdash;Oh! dit le ministre, quelqu'un peut-il songer
+à l'imiter?&mdash;Vous avez raison, reprit M. de Lamartine, je voulais dire
+les parodistes de Napoléon<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>.» Le mot avait eu grand succès dans
+les salons où l'on n'aimait pas M. Thiers. Ces préliminaires étaient
+plus ou moins connus du monde parlementaire; aussi la curiosité
+fut-elle vivement excitée quand le poëte orateur parut à la tribune.
+Bien que désapprouvant au fond la mesure, il n'alla pas jusqu'à la
+combattre. «Ce n'est pas sans un certain regret, dit-il, que je vois
+les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher
+au milieu de l'Océan, où l'admiration et la pitié de l'univers
+allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers
+l'abîme de ses malheurs... Mais le jour où l'on offrait à la France de
+lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour
la recevoir....Recevons-la donc avec recueillement, mais sans
-fanatisme..... Je vais faire un aveu pénible; qu'il retombe tout
-entier sur moi, j'en accepte l'impopularité d'un jour. Quoique
+fanatisme..... Je vais faire un aveu pénible; qu'il retombe tout
+entier sur moi, j'en accepte l'impopularité d'un jour. Quoique
admirateur de ce grand homme, je n'ai pas un enthousiasme sans
-souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette
-mémoire. Je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte
+souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette
+mémoire. Je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte
de la force, que l'on voit, depuis quelque temps, se substituer, dans
-l'esprit de la nation, à la religion sérieuse de la liberté. Je ne
-crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de
-surexciter les bouillonnements déjà trop impétueux du sang français
-qu'on nous représente comme impatient de couler après une trêve de
+l'esprit de la nation, à la religion sérieuse de la liberté. Je ne
+crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de
+surexciter les bouillonnements déjà trop impétueux du sang français
+qu'on nous représente comme impatient de couler après une trêve de
vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du
-monde, pouvait être la honte des nations... Nous, qui prenons la
-liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne
-séduisons <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien
-mieux ce qui l'éblouit que ce qui le sert. N'effaçons pas tant,
+monde, pouvait être la honte des nations... Nous, qui prenons la
+liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne
+séduisons <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien
+mieux ce qui l'éblouit que ce qui le sert. N'effaçons pas tant,
n'amoindrissons pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie
-nouvelle, représentative, pacifique. Elle finirait par disparaître aux
-yeux du peuple.» L'orateur avait entendu sans doute «les ministres
-assurer que ce trône ne se rapetisserait pas devant un pareil tombeau,
-que ces ovations, que ces cortéges, que ces couronnements posthumes de
-ce qu'ils appelaient une légitimité, que ce grand mouvement donné, par
-l'impulsion même du gouvernement, au sentiment des masses, que cet
-ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles
-prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires,
-ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du
-succès, tout cela n'avait aucun danger pour l'avenir de la monarchie
-représentative.» Mais, malgré ces assurances il demeurait inquiet et
-il invitait la France, en honorant cette grande mémoire, à bien faire
-voir «qu'elle ne voulait susciter de cette cendre, ni la guerre, ni la
-tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des
-imitateurs».</p>
-
-<p>L'effet fut grand. Personne ne se trouva en état de répondre à cette
-parole, magnifique comme toujours, et cette fois admirablement sensée.
-M. Odilon Barrot se borna à donner, en quelques phrases assez ternes,
-son adhésion à la mesure proposée. Quant à M. Thiers, trop embarrassé
-de ce que devenait le mouvement dont il avait donné le signal, pour en
-prendre la défense contre M. de Lamartine, mais n'osant pas davantage
-le désavouer, il resta muet sur son banc. Ce fut à peine si, après la
-clôture, il intervint d'un mot pour déclarer qu'il adhérait à
-l'augmentation de crédits proposée par la commission; il tâchait, à la
-vérité, d'en diminuer la portée politique en l'expliquant par
-l'insuffisance des devis primitifs. En dépit du ministre et à
-l'étonnement général, il se trouva, dans la Chambre, une majorité pour
+nouvelle, représentative, pacifique. Elle finirait par disparaître aux
+yeux du peuple.» L'orateur avait entendu sans doute «les ministres
+assurer que ce trône ne se rapetisserait pas devant un pareil tombeau,
+que ces ovations, que ces cortéges, que ces couronnements posthumes de
+ce qu'ils appelaient une légitimité, que ce grand mouvement donné, par
+l'impulsion même du gouvernement, au sentiment des masses, que cet
+ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles
+prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires,
+ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du
+succès, tout cela n'avait aucun danger pour l'avenir de la monarchie
+représentative.» Mais, malgré ces assurances il demeurait inquiet et
+il invitait la France, en honorant cette grande mémoire, à bien faire
+voir «qu'elle ne voulait susciter de cette cendre, ni la guerre, ni la
+tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des
+imitateurs».</p>
+
+<p>L'effet fut grand. Personne ne se trouva en état de répondre à cette
+parole, magnifique comme toujours, et cette fois admirablement sensée.
+M. Odilon Barrot se borna à donner, en quelques phrases assez ternes,
+son adhésion à la mesure proposée. Quant à M. Thiers, trop embarrassé
+de ce que devenait le mouvement dont il avait donné le signal, pour en
+prendre la défense contre M. de Lamartine, mais n'osant pas davantage
+le désavouer, il resta muet sur son banc. Ce fut à peine si, après la
+clôture, il intervint d'un mot pour déclarer qu'il adhérait à
+l'augmentation de crédits proposée par la commission; il tâchait, à la
+vérité, d'en diminuer la portée politique en l'expliquant par
+l'insuffisance des devis primitifs. En dépit du ministre et à
+l'étonnement général, il se trouva, dans la Chambre, une majorité pour
repousser les conclusions de la commission et revenir au chiffre
-primitivement proposé, majorité assez hétérogène, composée de
-conservateurs inquiets pour la monarchie et de libéraux de gauche
-inquiets pour la liberté. Aucun de <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> ceux qui composaient cette
-majorité n'ignorait qu'en fait le crédit d'un million serait sûrement
-dépassé; mais leur vote était une façon d'adhérer aux paroles de M. de
-Lamartine; c'était aussi une leçon à l'adresse de M. Thiers.</p>
-
-<p>La décision de la Chambre souleva un immense cri de colère dans toute
+primitivement proposé, majorité assez hétérogène, composée de
+conservateurs inquiets pour la monarchie et de libéraux de gauche
+inquiets pour la liberté. Aucun de <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> ceux qui composaient cette
+majorité n'ignorait qu'en fait le crédit d'un million serait sûrement
+dépassé; mais leur vote était une façon d'adhérer aux paroles de M. de
+Lamartine; c'était aussi une leçon à l'adresse de M. Thiers.</p>
+
+<p>La décision de la Chambre souleva un immense cri de colère dans toute
la presse de gauche et de centre gauche. Pendant que le <cite>Journal des
-Débats</cite>, presque seul à se féliciter, disait d'un accent triomphant:
-«La Chambre nous a vengés», le <cite>Constitutionnel</cite> déclarait «cette
-séance déplorable»; le <cite>Temps</cite> ajoutait: «La discussion a commencé par
-le ridicule et fini par la honte»; le <cite>Courrier français</cite> flétrissait
-la majorité qui «avait donné raison aux détracteurs de Napoléon» et
-«détruit l'effet de la réparation que le ministère avait proposée»; il
-reprochait à M. Barrot et à M. Thiers de s'être laissé «paralyser,» et
-déplorait surtout qu'un «grand nombre» des députés de la gauche
-figurassent dans la majorité; «on ne doit pas quitter le drapeau des
-bleus, disait-il à ces dissidents; quand on est de souche
-révolutionnaire, répudier les lois, l'ordre, les batailles et
-l'administration de l'Empire, c'est presque renier sa croyance<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>».
+Débats</cite>, presque seul à se féliciter, disait d'un accent triomphant:
+«La Chambre nous a vengés», le <cite>Constitutionnel</cite> déclarait «cette
+séance déplorable»; le <cite>Temps</cite> ajoutait: «La discussion a commencé par
+le ridicule et fini par la honte»; le <cite>Courrier français</cite> flétrissait
+la majorité qui «avait donné raison aux détracteurs de Napoléon» et
+«détruit l'effet de la réparation que le ministère avait proposée»; il
+reprochait à M. Barrot et à M. Thiers de s'être laissé «paralyser,» et
+déplorait surtout qu'un «grand nombre» des députés de la gauche
+figurassent dans la majorité; «on ne doit pas quitter le drapeau des
+bleus, disait-il à ces dissidents; quand on est de souche
+révolutionnaire, répudier les lois, l'ordre, les batailles et
+l'administration de l'Empire, c'est presque renier sa croyance<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>».
L'occasion parut bonne aux Bonaparte pour se mettre en avant, et
-l'ex-roi Joseph, frère aîné de Napoléon, qui vivait à Londres sous le
-nom de comte de Survilliers, écrivit au maréchal Clauzel une lettre,
-aussitôt publiée, où il offrait deux millions, l'un pour les débris de
-la garde, l'autre pour remplacer le crédit refusé par la Chambre; il
-est vrai que ces deux millions étaient en papier, en rescriptions ou
-délégations provenant de la liste civile de l'Empereur, c'est-à-dire
-en créances non reconnues par l'État français: libéralité peu coûteuse
-à celui qui la proposait, et peu profitable à ceux auxquels on
-l'offrait. En même temps, une souscription fut ouverte par le
-<cite>Constitutionnel</cite>, le <cite>Messager</cite>, le <cite>Courrier français</cite>, le <cite>Siècle</cite>,
-le <cite>Temps</cite>, le <cite>Commerce</cite>, pour réunir les deux millions refusés par
-la Chambre. Vainement dénonçait-on au ministère ce qu'il y avait de
-peu constitutionnel à provoquer <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> une protestation contre une
-décision législative, vainement l'avertissait-on que «cette
-souscription tuerait la Chambre si elle réussissait», vainement lui
-montrait-on, dans le comité de souscription, «un noyau de pensées et
-de sentiments bonapartistes», dangereux dès maintenant, plus dangereux
-encore au jour des funérailles<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>, M. Thiers ne voulait même pas ou
-ne pouvait empêcher les journaux qui semblaient entièrement à sa
-dévotion, de prendre part à cette campagne. Plus que jamais il était
-débordé; aussi le <cite>Journal des Débats</cite> répondait-il à un sentiment
-devenu assez général, quand il adressait au président du conseil cette
-sévère remontrance: «Ce n'est pas tout de concevoir une grande pensée,
-mais dont l'exécution a incontestablement ses embarras et ses dangers.
-On ne jette pas, dans un pays, une idée comme celle de ramener les
-cendres de Napoléon, pour l'abandonner à tous les caprices des
-partis... Le gouvernement devait avoir tout calculé, prévu... Mais, au
-lieu de faire la loi aux partis et de leur imposer l'exécution de son
-plan, il va à la dérive, laissant modifier son projet par une
+l'ex-roi Joseph, frère aîné de Napoléon, qui vivait à Londres sous le
+nom de comte de Survilliers, écrivit au maréchal Clauzel une lettre,
+aussitôt publiée, où il offrait deux millions, l'un pour les débris de
+la garde, l'autre pour remplacer le crédit refusé par la Chambre; il
+est vrai que ces deux millions étaient en papier, en rescriptions ou
+délégations provenant de la liste civile de l'Empereur, c'est-à-dire
+en créances non reconnues par l'État français: libéralité peu coûteuse
+à celui qui la proposait, et peu profitable à ceux auxquels on
+l'offrait. En même temps, une souscription fut ouverte par le
+<cite>Constitutionnel</cite>, le <cite>Messager</cite>, le <cite>Courrier français</cite>, le <cite>Siècle</cite>,
+le <cite>Temps</cite>, le <cite>Commerce</cite>, pour réunir les deux millions refusés par
+la Chambre. Vainement dénonçait-on au ministère ce qu'il y avait de
+peu constitutionnel à provoquer <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> une protestation contre une
+décision législative, vainement l'avertissait-on que «cette
+souscription tuerait la Chambre si elle réussissait», vainement lui
+montrait-on, dans le comité de souscription, «un noyau de pensées et
+de sentiments bonapartistes», dangereux dès maintenant, plus dangereux
+encore au jour des funérailles<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>, M. Thiers ne voulait même pas ou
+ne pouvait empêcher les journaux qui semblaient entièrement à sa
+dévotion, de prendre part à cette campagne. Plus que jamais il était
+débordé; aussi le <cite>Journal des Débats</cite> répondait-il à un sentiment
+devenu assez général, quand il adressait au président du conseil cette
+sévère remontrance: «Ce n'est pas tout de concevoir une grande pensée,
+mais dont l'exécution a incontestablement ses embarras et ses dangers.
+On ne jette pas, dans un pays, une idée comme celle de ramener les
+cendres de Napoléon, pour l'abandonner à tous les caprices des
+partis... Le gouvernement devait avoir tout calculé, prévu... Mais, au
+lieu de faire la loi aux partis et de leur imposer l'exécution de son
+plan, il va à la dérive, laissant modifier son projet par une
commission, puis modifier le projet de la commission par la Chambre,
-et finissant par livrer la question à qui? aux partis eux-mêmes qu'on
-érige en tribunal d'appel contre un vote législatif<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>.»</p>
-
-<p>Cependant il fut bientôt visible que cette souscription, commencée à
-si grand fracas et jugée un moment si menaçante, n'aurait qu'un
-résultat misérable. Au bout de quelques jours, on n'en était qu'à
-vingt-cinq mille francs, et rien n'indiquait qu'en persévérant, on
-réussirait mieux. En outre, parmi les députés de la gauche, les
-divergences qui s'étaient déjà produites lors du vote, devenaient
+et finissant par livrer la question à qui? aux partis eux-mêmes qu'on
+érige en tribunal d'appel contre un vote législatif<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>.»</p>
+
+<p>Cependant il fut bientôt visible que cette souscription, commencée à
+si grand fracas et jugée un moment si menaçante, n'aurait qu'un
+résultat misérable. Au bout de quelques jours, on n'en était qu'à
+vingt-cinq mille francs, et rien n'indiquait qu'en persévérant, on
+réussirait mieux. En outre, parmi les députés de la gauche, les
+divergences qui s'étaient déjà produites lors du vote, devenaient
chaque jour plus profondes et plus aigres. Certains d'entre eux, de
-moins en moins disposés à se laisser compromettre dans ce réveil
-bonapartiste, menaçaient d'une protestation publique. Fort embarrassé
-et inquiet, mais ne voulant pas prendre sur lui l'impopularité
-d'arrêter cette souscription, M. Thiers obtint de M. Odilon Barrot,
-toujours dévoué, qu'il <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> écrivît une lettre pour la
-déconseiller. Les journaux saisirent l'occasion offerte de sortir de
-l'impasse où ils s'étaient fourvoyés, et annoncèrent, le 1<sup>er</sup> juin,
+moins en moins disposés à se laisser compromettre dans ce réveil
+bonapartiste, menaçaient d'une protestation publique. Fort embarrassé
+et inquiet, mais ne voulant pas prendre sur lui l'impopularité
+d'arrêter cette souscription, M. Thiers obtint de M. Odilon Barrot,
+toujours dévoué, qu'il <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> écrivît une lettre pour la
+déconseiller. Les journaux saisirent l'occasion offerte de sortir de
+l'impasse où ils s'étaient fourvoyés, et annoncèrent, le 1<sup>er</sup> juin,
l'abandon de la souscription. Leur ressentiment contre ceux qui ne les
-avaient pas suivis fut d'autant plus vif que leur insuccès avait été
-plus mortifiant<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>. Toutefois, après quelques jours d'amères
-récriminations, le silence finit par se faire, et, au moins dans la
-presse et à la tribune, on ne parla plus de Napoléon.</p>
-
-<p>Le résultat le plus clair de la campagne, si brillamment mise en train
-par M. Thiers, était donc, au bout de quelques semaines, d'avoir agité
-les esprits, réveillé des idées dangereuses pour la monarchie et la
-liberté, alarmé les conservateurs, jeté la division et le désarroi
-dans la gauche, et exposé le cabinet à son premier échec
-parlementaire. C'était tout le contraire de ce que le président du
-conseil avait espéré de sa diversion. Loin d'avoir supprimé ou rejeté
-au second plan ses embarras, il se trouvait les avoir aggravés. Son
-renom d'habileté en était ébranlé, et, parmi ceux-là mêmes qui
-attendaient le plus de lui, quelques-uns en venaient à se demander
-s'il n'était pas un étourdi téméraire. Avait-il produit meilleur effet
-hors frontières? Moins exclusivement préoccupé de la popularité qu'il
-cherchait à obtenir ainsi en France, plus attentif à suivre, en
-Europe, l'effort de ceux qui travaillaient à éveiller contre nous les
-susceptibilités et les défiances des puissances, il se fût aperçu que
-les démarches et les paroles par lesquelles il croyait seulement
-donner une satisfaction platonique à l'amour-propre national,
-retentissaient comme une menace aux oreilles d'étrangers déjà
-prévenus, et compliquaient singulièrement les difficultés de la crise
-où les événements d'Orient avaient jeté notre diplomatie. Ces
-chancelleries du continent, qui s'étaient déjà figuré, l'année
-précédente, que le maréchal Soult voulait «guerroyer» et «chercher les
-traces de Napoléon», trouvaient naturellement à s'effaroucher plus
+avaient pas suivis fut d'autant plus vif que leur insuccès avait été
+plus mortifiant<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>. Toutefois, après quelques jours d'amères
+récriminations, le silence finit par se faire, et, au moins dans la
+presse et à la tribune, on ne parla plus de Napoléon.</p>
+
+<p>Le résultat le plus clair de la campagne, si brillamment mise en train
+par M. Thiers, était donc, au bout de quelques semaines, d'avoir agité
+les esprits, réveillé des idées dangereuses pour la monarchie et la
+liberté, alarmé les conservateurs, jeté la division et le désarroi
+dans la gauche, et exposé le cabinet à son premier échec
+parlementaire. C'était tout le contraire de ce que le président du
+conseil avait espéré de sa diversion. Loin d'avoir supprimé ou rejeté
+au second plan ses embarras, il se trouvait les avoir aggravés. Son
+renom d'habileté en était ébranlé, et, parmi ceux-là mêmes qui
+attendaient le plus de lui, quelques-uns en venaient à se demander
+s'il n'était pas un étourdi téméraire. Avait-il produit meilleur effet
+hors frontières? Moins exclusivement préoccupé de la popularité qu'il
+cherchait à obtenir ainsi en France, plus attentif à suivre, en
+Europe, l'effort de ceux qui travaillaient à éveiller contre nous les
+susceptibilités et les défiances des puissances, il se fût aperçu que
+les démarches et les paroles par lesquelles il croyait seulement
+donner une satisfaction platonique à l'amour-propre national,
+retentissaient comme une menace aux oreilles d'étrangers déjà
+prévenus, et compliquaient singulièrement les difficultés de la crise
+où les événements d'Orient avaient jeté notre diplomatie. Ces
+chancelleries du continent, qui s'étaient déjà figuré, l'année
+précédente, que le maréchal Soult voulait «guerroyer» et «chercher les
+traces de Napoléon», trouvaient naturellement à s'effaroucher plus
encore de l'attitude prise par son <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> successeur<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>. Le vieux
-roi de Prusse, malgré sa modération et sa sympathie pour la royauté de
-Juillet, disait au général de Ségur: «Ah! la France! Dieu veuille
-qu'elle soit sage! Et cette translation des cendres de Napoléon,
-est-ce que vous n'êtes pas inquiet de l'effet qu'elle va produire?
-Pour moi, je vous avoue que j'en suis effrayé.» Ces alarmes et ces
-méfiances des puissances se manifestaient parfois trop ouvertement
-pour que M. Thiers pût les ignorer; mais il affectait d'en être plus
-fier qu'embarrassé. Ses journaux y montraient un hommage rendu à «son
-ardent amour de la dignité nationale», à sa volonté de donner «à la
-révolution de Juillet une noble et forte attitude au dehors».</p>
-
-<p>Cependant, les négociations continuaient avec l'Angleterre, pour
-régler les mesures d'exécution. Quand tout fut convenu, et que, le 7
-juillet, la frégate la <i>Belle Poule</i> mit à la voile pour
-Sainte-Hélène, sous les ordres du prince de Joinville, l'attention
-publique était ailleurs. Seuls quelques esprits prévoyants pensaient
-encore avec inquiétude à la grande émotion du retour. «De loin,
-écrivait alors Henri Heine, s'avance vers nous, à pas mesurés et de
-plus en plus menaçants, le corps du géant de Sainte-Hélène.» Mais bien
-des événements se passeront avant que ce revenant ne débarque, et,
-quand il arrivera, le ministère du 1<sup>er</sup> mars ne sera plus là pour le
+roi de Prusse, malgré sa modération et sa sympathie pour la royauté de
+Juillet, disait au général de Ségur: «Ah! la France! Dieu veuille
+qu'elle soit sage! Et cette translation des cendres de Napoléon,
+est-ce que vous n'êtes pas inquiet de l'effet qu'elle va produire?
+Pour moi, je vous avoue que j'en suis effrayé.» Ces alarmes et ces
+méfiances des puissances se manifestaient parfois trop ouvertement
+pour que M. Thiers pût les ignorer; mais il affectait d'en être plus
+fier qu'embarrassé. Ses journaux y montraient un hommage rendu à «son
+ardent amour de la dignité nationale», à sa volonté de donner «à la
+révolution de Juillet une noble et forte attitude au dehors».</p>
+
+<p>Cependant, les négociations continuaient avec l'Angleterre, pour
+régler les mesures d'exécution. Quand tout fut convenu, et que, le 7
+juillet, la frégate la <i>Belle Poule</i> mit à la voile pour
+Sainte-Hélène, sous les ordres du prince de Joinville, l'attention
+publique était ailleurs. Seuls quelques esprits prévoyants pensaient
+encore avec inquiétude à la grande émotion du retour. «De loin,
+écrivait alors Henri Heine, s'avance vers nous, à pas mesurés et de
+plus en plus menaçants, le corps du géant de Sainte-Hélène.» Mais bien
+des événements se passeront avant que ce revenant ne débarque, et,
+quand il arrivera, le ministère du 1<sup>er</sup> mars ne sera plus là pour le
recevoir.</p>
<h4>VIII</h4>
-<p>Toujours en quête de diversions aux difficultés de sa situation
+<p>Toujours en quête de diversions aux difficultés de sa situation
parlementaire, M. Thiers en trouvait parfois de moins bruyantes et de
-plus utiles que l'évocation des souvenirs napoléoniens: telles
-étaient les nombreuses lois d'affaires vers lesquelles <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> il
-tâchait d'attirer l'activité du parlement et l'attention du public.
-C'est le mérite, parfois un peu oublié, des Chambres de la monarchie
-de Juillet, qu'au moment où on les croit absorbées, entravées,
-stérilisées par les dissensions et les intrigues politiques,
-l'&oelig;uvre législative se poursuive, souvent un peu dans l'ombre et
-sans grand bruit, mais généralement intelligente et féconde. Rarement
-les lois ont été plus sagement faites et plus soigneusement rédigées;
+plus utiles que l'évocation des souvenirs napoléoniens: telles
+étaient les nombreuses lois d'affaires vers lesquelles <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> il
+tâchait d'attirer l'activité du parlement et l'attention du public.
+C'est le mérite, parfois un peu oublié, des Chambres de la monarchie
+de Juillet, qu'au moment où on les croit absorbées, entravées,
+stérilisées par les dissensions et les intrigues politiques,
+l'&oelig;uvre législative se poursuive, souvent un peu dans l'ombre et
+sans grand bruit, mais généralement intelligente et féconde. Rarement
+les lois ont été plus sagement faites et plus soigneusement rédigées;
la meilleure preuve n'en est-elle pas dans ce fait que beaucoup des
-dispositions organiques qui nous régissent encore, datent de cette
-époque? Sans doute il ne saurait entrer dans le plan d'une histoire
-politique d'analyser ces lois, de raconter en détail les débats d'où
-elles sont sorties: ces renseignements se trouvent dans les traités
-spéciaux de jurisprudence ou d'administration; mais ce qui nous
-appartient, c'est de mentionner l'importance des résultats obtenus, et
-de rappeler qu'on ne saurait, en les négligeant, juger équitablement
-le régime et les hommes.</p>
+dispositions organiques qui nous régissent encore, datent de cette
+époque? Sans doute il ne saurait entrer dans le plan d'une histoire
+politique d'analyser ces lois, de raconter en détail les débats d'où
+elles sont sorties: ces renseignements se trouvent dans les traités
+spéciaux de jurisprudence ou d'administration; mais ce qui nous
+appartient, c'est de mentionner l'importance des résultats obtenus, et
+de rappeler qu'on ne saurait, en les négligeant, juger équitablement
+le régime et les hommes.</p>
<p>Pour ne parler que de la session qui nous occupe en ce moment, celle
-de 1840, le ministère du 1<sup>er</sup> mars, réussit en quelques mois à mener
-à bonne fin et à faire voter par les deux Chambres plusieurs lois,
-dont quelques-unes importaient grandement à la prospérité matérielle
-du pays: prorogation jusqu'en 1867 du privilége de la Banque de France
-qui était près d'expirer; abolition du monopole pour la fabrication du
-sel; impulsion donnée à la construction, déjà trop retardée, des
-chemins de fer, et subventions accordées, sous différentes formes, aux
-compagnies concessionnaires hors d'état de remplir leurs obligations;
-création ou achèvement de divers canaux et amélioration de la
-navigation de plusieurs rivières; établissement d'un service de
-bateaux à vapeur entre nos grands ports et l'Amérique. Les deux
+de 1840, le ministère du 1<sup>er</sup> mars, réussit en quelques mois à mener
+à bonne fin et à faire voter par les deux Chambres plusieurs lois,
+dont quelques-unes importaient grandement à la prospérité matérielle
+du pays: prorogation jusqu'en 1867 du privilége de la Banque de France
+qui était près d'expirer; abolition du monopole pour la fabrication du
+sel; impulsion donnée à la construction, déjà trop retardée, des
+chemins de fer, et subventions accordées, sous différentes formes, aux
+compagnies concessionnaires hors d'état de remplir leurs obligations;
+création ou achèvement de divers canaux et amélioration de la
+navigation de plusieurs rivières; établissement d'un service de
+bateaux à vapeur entre nos grands ports et l'Amérique. Les deux
Chambres eurent aussi une discussion importante sur cette question de
-la conversion des rentes qui, depuis le jour où elle s'était trouvée
-si malheureusement mêlée à la chute du ministère du 11 octobre, avait
-été plusieurs fois soulevée, sans pouvoir jamais aboutir. En 1840,
+la conversion des rentes qui, depuis le jour où elle s'était trouvée
+si malheureusement mêlée à la chute du ministère du 11 octobre, avait
+été plusieurs fois soulevée, sans pouvoir jamais aboutir. En 1840,
comme en 1836 et 1838, la conversion trouva bon accueil au <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>
-Palais-Bourbon, et échoua au Luxembourg; les pairs, en la repoussant,
-se conformaient à la pensée connue du Roi et peut-être subissaient son
-influence. Louis-Philippe était fort animé sur ce sujet; il redoutait
-beaucoup pour son gouvernement le mécontentement possible des
+Palais-Bourbon, et échoua au Luxembourg; les pairs, en la repoussant,
+se conformaient à la pensée connue du Roi et peut-être subissaient son
+influence. Louis-Philippe était fort animé sur ce sujet; il redoutait
+beaucoup pour son gouvernement le mécontentement possible des
rentiers, et ne se rendait pas suffisamment compte de l'avantage
-qu'une telle mesure pouvait avoir pour les finances de l'État. Que ce
-fût par ménagement pour la couronne ou par l'effet de ses propres
-hésitations, le cabinet soutint mollement la mesure, surtout devant la
-Chambre des pairs. Indiquons encore, parmi les problèmes toujours
-débattus et jamais résolus d'une façon définitive, l'inextricable
-question des sucres qui occupa, sans résultat satisfaisant, plusieurs
-séances des deux assemblées. Enfin signalons, dans la Chambre des
-pairs, la discussion, très-approfondie et très-honorable pour les
-législateurs de ce temps, de deux lois qui ne devaient être soumises à
-l'autre Chambre que dans la session suivante: c'était la loi sur
-l'expropriation pour cause d'utilité publique et celle sur le travail
-des enfants dans les manufactures, destinées l'une et l'autre à
-résoudre des problèmes nés récemment de la transformation économique,
-et à opérer, en des matières particulièrement graves, la conciliation
-toujours fort délicate des droits et des devoirs de l'État avec ceux
-de la propriété et de la famille.</p>
-
-<p>L'initiative de plusieurs de ces lois avait été prise par le ministère
-du 12 mai; mais c'était le cabinet du 1<sup>er</sup> mars qui en avait pressé
-l'examen, soutenu et dirigé la discussion. Chacun de ses membres
+qu'une telle mesure pouvait avoir pour les finances de l'État. Que ce
+fût par ménagement pour la couronne ou par l'effet de ses propres
+hésitations, le cabinet soutint mollement la mesure, surtout devant la
+Chambre des pairs. Indiquons encore, parmi les problèmes toujours
+débattus et jamais résolus d'une façon définitive, l'inextricable
+question des sucres qui occupa, sans résultat satisfaisant, plusieurs
+séances des deux assemblées. Enfin signalons, dans la Chambre des
+pairs, la discussion, très-approfondie et très-honorable pour les
+législateurs de ce temps, de deux lois qui ne devaient être soumises à
+l'autre Chambre que dans la session suivante: c'était la loi sur
+l'expropriation pour cause d'utilité publique et celle sur le travail
+des enfants dans les manufactures, destinées l'une et l'autre à
+résoudre des problèmes nés récemment de la transformation économique,
+et à opérer, en des matières particulièrement graves, la conciliation
+toujours fort délicate des droits et des devoirs de l'État avec ceux
+de la propriété et de la famille.</p>
+
+<p>L'initiative de plusieurs de ces lois avait été prise par le ministère
+du 12 mai; mais c'était le cabinet du 1<sup>er</sup> mars qui en avait pressé
+l'examen, soutenu et dirigé la discussion. Chacun de ses membres
prenait sa part de cette &oelig;uvre. Entre tous, le ministre des travaux
-publics, le comte Jaubert, profitait de l'excellent état des finances
-pour beaucoup entreprendre; on eût presque dit que l'ancien
-doctrinaire cherchait, par cette activité un peu fiévreuse, à étourdir
-les scrupules que devait parfois éveiller chez lui la politique du
-président du conseil.<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a> Ce n'est pas cependant que M. Thiers fût
-disposé à laisser toute la charge et tout l'honneur aux ministres
-spéciaux. Il mettait, au <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> contraire, comme il avait déjà fait
-en 1836, son amour-propre à se substituer à eux, à intervenir de sa
+publics, le comte Jaubert, profitait de l'excellent état des finances
+pour beaucoup entreprendre; on eût presque dit que l'ancien
+doctrinaire cherchait, par cette activité un peu fiévreuse, à étourdir
+les scrupules que devait parfois éveiller chez lui la politique du
+président du conseil.<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a> Ce n'est pas cependant que M. Thiers fût
+disposé à laisser toute la charge et tout l'honneur aux ministres
+spéciaux. Il mettait, au <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> contraire, comme il avait déjà fait
+en 1836, son amour-propre à se substituer à eux, à intervenir de sa
personne sur les sujets les plus divers et souvent les plus
-techniques. Ouvrez la collection des discours qu'il a prononcés à
-cette époque: vous en trouverez, à quelques jours de distance, sur la
-conversion de la rente, sur la question des sucres, sur le privilége
-de la Banque, sur la colonisation, sur la garantie d'intérêts à
-accorder au chemin de fer d'Orléans, sur la navigation intérieure, sur
-les paquebots transatlantiques. Cette prodigieuse facilité à parler de
-tout si hardiment et si agréablement, cette universelle compétence ne
+techniques. Ouvrez la collection des discours qu'il a prononcés à
+cette époque: vous en trouverez, à quelques jours de distance, sur la
+conversion de la rente, sur la question des sucres, sur le privilége
+de la Banque, sur la colonisation, sur la garantie d'intérêts à
+accorder au chemin de fer d'Orléans, sur la navigation intérieure, sur
+les paquebots transatlantiques. Cette prodigieuse facilité à parler de
+tout si hardiment et si agréablement, cette universelle compétence ne
contribuaient pas peu au prestige du premier ministre<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>; si elle
-n'en imposait pas toujours également au petit nombre des gens qui
-connaissaient à fond la question particulière, elle éblouissait les
-ignorants et les superficiels qui forment la masse des assemblées.
-Souvent, du reste, dans ces débats, M. Thiers servait utilement la
+n'en imposait pas toujours également au petit nombre des gens qui
+connaissaient à fond la question particulière, elle éblouissait les
+ignorants et les superficiels qui forment la masse des assemblées.
+Souvent, du reste, dans ces débats, M. Thiers servait utilement la
cause du bon sens et de la tradition contre les utopies envieuses et
-ruineuses de la gauche: témoin le très-remarquable discours par lequel
-il justifia la prorogation du privilége de la Banque contre les
-détracteurs jaloux de la prétendue «aristocratie financière»; en cette
-circonstance, son succès fut si complet qu'au moment du vote, il n'y
+ruineuses de la gauche: témoin le très-remarquable discours par lequel
+il justifia la prorogation du privilége de la Banque contre les
+détracteurs jaloux de la prétendue «aristocratie financière»; en cette
+circonstance, son succès fut si complet qu'au moment du vote, il n'y
eut pas plus de 58 boules noires dans l'urne. M. Thiers attirait ainsi
-tous les regards. Des membres du cabinet, on ne voyait guère que lui,
-on n'entendait que lui. Les autres ministres en étaient mortifiés et
+tous les regards. Des membres du cabinet, on ne voyait guère que lui,
+on n'entendait que lui. Les autres ministres en étaient mortifiés et
se plaignaient parfois tout bas de leur chef, mais sans rien faire
-pour reprendre leur rang. M. de Rémusat lui-même, que sa brillante
-intelligence eût pu faire prétendre à un rôle considérable et sur
-lequel les conservateurs avaient compté pour faire contre-poids aux
-tendances du président du conseil vers la gauche, s'était laissé, dès
+pour reprendre leur rang. M. de Rémusat lui-même, que sa brillante
+intelligence eût pu faire prétendre à un rôle considérable et sur
+lequel les conservateurs avaient compté pour faire contre-poids aux
+tendances du président du conseil vers la gauche, s'était laissé, dès
le premier jour, absorber, dominer, annuler. Il s'en apercevait, en
-plaisantait le premier et croyait ainsi sauver sa dignité. M. Thiers
-avait pris, du <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> reste, l'habitude de ne pas se gêner avec ses
-collègues, rudoyant ceux qui témoignaient quelque velléité
-d'indépendance et ne s'inquiétant pas de ménager leur amour-propre.
-C'est ainsi qu'un jour, à dîner chez M. de Rémusat et en présence de
+plaisantait le premier et croyait ainsi sauver sa dignité. M. Thiers
+avait pris, du <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> reste, l'habitude de ne pas se gêner avec ses
+collègues, rudoyant ceux qui témoignaient quelque velléité
+d'indépendance et ne s'inquiétant pas de ménager leur amour-propre.
+C'est ainsi qu'un jour, à dîner chez M. de Rémusat et en présence de
M. Cousin, il fit, contre les politiques philosophes, une sortie assez
-semblable au morceau de Napoléon contre les idéologues, et chanta,
-avec un égoïsme naïf, une sorte d'hymne sur le plaisir de présider un
-ministère dont il était le maître et avec lequel il n'avait pas à
+semblable au morceau de Napoléon contre les idéologues, et chanta,
+avec un égoïsme naïf, une sorte d'hymne sur le plaisir de présider un
+ministère dont il était le maître et avec lequel il n'avait pas à
compter<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>.</p>
-<p>En même temps qu'il cherchait à se poser en homme d'affaires, ayant la
-sollicitude et l'intelligence des intérêts matériels, M. Thiers se
-plaisait à faire vibrer, de temps à autre, des cordes plus hautes et
-plus généreuses. À ce titre, on ne peut passer sous silence le
-discours qu'il prononça sur les crédits demandés pour l'Algérie.
-Lorsque le moment sera venu de reprendre le récit des guerres
-africaines, nous aurons occasion de dire l'origine et les conséquences
-de ce débat; quant à présent, il importe seulement de mettre en
-lumière la netteté et la fierté patriotique avec lesquelles le
-ministre proclama la nécessité, pour le gouvernement français, de «se
-maintenir» et de «se maintenir grandement en Afrique», rejeta, comme
-un «système absurde», «l'occupation restreinte» et déclara bien haut
-qu'il fallait «faire une guerre heureuse à Abd-el-Kader». Aucun
-ministre n'avait encore parlé sur ce ton de l'&oelig;uvre de la France au
-delà de la Méditerranée. Le président du conseil termina ces
-déclarations par quelques phrases d'une portée plus générale, bien
+<p>En même temps qu'il cherchait à se poser en homme d'affaires, ayant la
+sollicitude et l'intelligence des intérêts matériels, M. Thiers se
+plaisait à faire vibrer, de temps à autre, des cordes plus hautes et
+plus généreuses. À ce titre, on ne peut passer sous silence le
+discours qu'il prononça sur les crédits demandés pour l'Algérie.
+Lorsque le moment sera venu de reprendre le récit des guerres
+africaines, nous aurons occasion de dire l'origine et les conséquences
+de ce débat; quant à présent, il importe seulement de mettre en
+lumière la netteté et la fierté patriotique avec lesquelles le
+ministre proclama la nécessité, pour le gouvernement français, de «se
+maintenir» et de «se maintenir grandement en Afrique», rejeta, comme
+un «système absurde», «l'occupation restreinte» et déclara bien haut
+qu'il fallait «faire une guerre heureuse à Abd-el-Kader». Aucun
+ministre n'avait encore parlé sur ce ton de l'&oelig;uvre de la France au
+delà de la Méditerranée. Le président du conseil termina ces
+déclarations par quelques phrases d'une portée plus générale, bien
faites pour caresser la fibre nationale, mais aussi pour donner, au
-dehors, à notre politique une sorte de physionomie belliqueuse.
-«N'est-ce pas, disait-il, une chose utile pour une nation que de se
+dehors, à notre politique une sorte de physionomie belliqueuse.
+«N'est-ce pas, disait-il, une chose utile pour une nation que de se
battre quelque part?... Voyez l'Angleterre et la Russie, ces deux
-grandes puissances; elles vont à Khiva, elles vont en Chine, elles se
-font des armées, elles donnent des preuves de force et d'existence!
-Et la France, cette puissance qui a tant besoin de <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> son épée,
+grandes puissances; elles vont à Khiva, elles vont en Chine, elles se
+font des armées, elles donnent des preuves de force et d'existence!
+Et la France, cette puissance qui a tant besoin de <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> son épée,
cette puissance si remuante et si belliqueuse, la France ne ferait
-rien!... Messieurs, voilà vingt-cinq ans que l'Europe est en paix.
-C'est la trêve la plus longue que l'on ait vue. Après vingt-cinq ans
+rien!... Messieurs, voilà vingt-cinq ans que l'Europe est en paix.
+C'est la trêve la plus longue que l'on ait vue. Après vingt-cinq ans
de paix, le sang bouillonne dans les veines. Eh bien! les grandes
nations ne se ruent plus les unes sur les autres; mais elles se
-portent chez les peuples barbares. Les Russes vont à Khiva, les
-Anglais en Chine, nous allons en Algérie. Je suis charmé que la France
-aussi fasse parler d'elle, se fasse une bonne renommée, se fasse des
-soldats!» Ces idées, d'ailleurs, n'étaient pas nouvelles chez M.
-Thiers; il les avait déjà exprimées, quelques semaines auparavant,
-dans le salon du duc de Broglie, où il s'était rencontré avec certains
-adversaires de l'Algérie, entre autres M. Duvergier de Hauranne et M.
-d'Haubersaert. Ceux-ci avaient objecté la quantité de millions et
-d'hommes absorbés dans cette entreprise: «Eh bien! s'était écrié M.
-Thiers, vous êtes bien heureux, dans notre pauvre temps où chacun ne
-pense qu'à son pot-au-feu, où l'on jette les hauts cris quand il
-s'agit d'emporter une mauvaise bicoque comme Anvers, où on lésine sur
-le budget, où on fait des économies de bouts de chandelles, vous êtes
+portent chez les peuples barbares. Les Russes vont à Khiva, les
+Anglais en Chine, nous allons en Algérie. Je suis charmé que la France
+aussi fasse parler d'elle, se fasse une bonne renommée, se fasse des
+soldats!» Ces idées, d'ailleurs, n'étaient pas nouvelles chez M.
+Thiers; il les avait déjà exprimées, quelques semaines auparavant,
+dans le salon du duc de Broglie, où il s'était rencontré avec certains
+adversaires de l'Algérie, entre autres M. Duvergier de Hauranne et M.
+d'Haubersaert. Ceux-ci avaient objecté la quantité de millions et
+d'hommes absorbés dans cette entreprise: «Eh bien! s'était écrié M.
+Thiers, vous êtes bien heureux, dans notre pauvre temps où chacun ne
+pense qu'à son pot-au-feu, où l'on jette les hauts cris quand il
+s'agit d'emporter une mauvaise bicoque comme Anvers, où on lésine sur
+le budget, où on fait des économies de bouts de chandelles, vous êtes
bien heureux d'avoir encore quelque chose qui maintienne le moral de
-votre armée et qui vous arrache quelques écus! Vous êtes bien heureux
-d'avoir quelque chose qui touche, qui remue, qui ébranle! Est-ce nos
-mauvaises discussions, est-ce notre gouvernement représentatif, dans
-le pauvre état où il est, qui relèvera les âmes des petites passions
-qui les possèdent, de ce scepticisme qui les ronge? Non, ce que nous
-faisons à Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au
-pays; mais, quand le pays apprend qu'on s'est battu à Mazagran et
-qu'on a vaincu à Meserghin, les enfants s'émeuvent et les femmes
+votre armée et qui vous arrache quelques écus! Vous êtes bien heureux
+d'avoir quelque chose qui touche, qui remue, qui ébranle! Est-ce nos
+mauvaises discussions, est-ce notre gouvernement représentatif, dans
+le pauvre état où il est, qui relèvera les âmes des petites passions
+qui les possèdent, de ce scepticisme qui les ronge? Non, ce que nous
+faisons à Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au
+pays; mais, quand le pays apprend qu'on s'est battu à Mazagran et
+qu'on a vaincu à Meserghin, les enfants s'émeuvent et les femmes
pleurent. Est-ce trop de soixante millions pour maintenir ce qui reste
-de sentiments moraux et de passions désintéressées, pour empêcher la
+de sentiments moraux et de passions désintéressées, pour empêcher la
France de s'accroupir sur sa chaufferette? Est-ce que vous craignez de
manquer jamais de banquiers? Est-ce que vous avez peur de voir F...
-prodigue, L... désintéressé? Sans Alger, savez-vous quelle pensée
+prodigue, L... désintéressé? Sans Alger, savez-vous quelle pensée
impertinente l'Europe pourrait concevoir sur de <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> pauvres
-petits soldats comme les nôtres? car nous ne sommes pas beaux hommes
+petits soldats comme les nôtres? car nous ne sommes pas beaux hommes
en France, dit-il en se regardant. Mais quand ces pauvres petits
-soldats arrivent en Afrique, on leur dit: Vous êtes les successeurs de
-l'armée de Napoléon, et ils vont se battre tant qu'ils
+soldats arrivent en Afrique, on leur dit: Vous êtes les successeurs de
+l'armée de Napoléon, et ils vont se battre tant qu'ils
peuvent.&mdash;Est-ce assez de coups de fusil comme cela?&mdash;Non, il en faut
-davantage pour être les soldats de Napoléon.&mdash;Eh bien! en voilà encore
+davantage pour être les soldats de Napoléon.&mdash;Eh bien! en voilà encore
et toujours. Ils meurent, ils se consument de maladie. Eh bien! tant
mieux, ceux qui reviennent en sont plus forts et plus aguerris.
Savez-vous ce qu'il y a d'horreurs, de souffrances, de maladies, sous
-ces beaux noms de Napoléon et de César? Savez-vous ce qu'il y a
-d'enfants massacrés, de femmes violées, sous les souvenirs poétiques
-de Rivoli et de Castiglione? Et puis, quand tout cela s'éloigne, ça
-fait de la grandeur et de la gloire<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>.» La voix de M. Thiers
-s'était graduellement animée: il marchait de long en large devant la
-cheminée et semblait presque hors de lui-même. «C'est singulier, dit
+ces beaux noms de Napoléon et de César? Savez-vous ce qu'il y a
+d'enfants massacrés, de femmes violées, sous les souvenirs poétiques
+de Rivoli et de Castiglione? Et puis, quand tout cela s'éloigne, ça
+fait de la grandeur et de la gloire<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>.» La voix de M. Thiers
+s'était graduellement animée: il marchait de long en large devant la
+cheminée et semblait presque hors de lui-même. «C'est singulier, dit
en sortant un des auditeurs, je ne suis pas de son avis, mais ce petit
-homme me rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de
-paroles de l'Empereur, les jours où il n'était pas
-très-raisonnable<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>.»</p>
+homme me rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de
+paroles de l'Empereur, les jours où il n'était pas
+très-raisonnable<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>.»</p>
<h4>IX</h4>
-<p>Si désireux qu'il fût d'éluder les questions politiques, M. Thiers n'y
-pouvait parvenir toujours. Le 16 mai, la Chambre avait à statuer sur
-diverses pétitions relatives à la réforme électorale. La commission
-concluait à l'ordre du jour pour celles qui demandaient le suffrage
-universel ou l'extension du droit de vote à tous les gardes nationaux;
-elle proposait de renvoyer au ministre celles qui réclamaient des
-modifications moins radicales, telles qu'une légère augmentation du
-nombre des électeurs, le suffrage à deux degrés ou le vote au
-chef-lieu du département. <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> M. Arago, au nom du parti radical,
-soutint les pétitions dans un discours qui fit alors un certain bruit.
-François Arago a été l'une des plus fameuses victimes de la maladie
-étrange qui a sévi sur plusieurs savants de notre siècle; nous voulons
-parler de cette sorte de perversion du goût qui leur fait trouver plus
-d'attraits à jouer un second rôle dans la politique qu'à occuper le
-premier rang dans la science, et qui les conduit à préférer la plus
-vulgaire des popularités ou le plus banal des honneurs, à la vraie
-gloire, la seule enviable et durable<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>. Ses débuts comme astronome
-avaient été singulièrement heureux et brillants. Déjà célèbre et
-membre de l'Institut à vingt-trois ans, il avait encore accru, depuis
-lors, par d'importantes découvertes, son renom dans le monde de la
-science. Mais les suffrages de cette élite, suffrages lents, froids,
-presque silencieux, ne contentaient pas une nature méridionale, avide
-de mouvement, de bruit, de mise en scène, impatiente de se sentir en
+<p>Si désireux qu'il fût d'éluder les questions politiques, M. Thiers n'y
+pouvait parvenir toujours. Le 16 mai, la Chambre avait à statuer sur
+diverses pétitions relatives à la réforme électorale. La commission
+concluait à l'ordre du jour pour celles qui demandaient le suffrage
+universel ou l'extension du droit de vote à tous les gardes nationaux;
+elle proposait de renvoyer au ministre celles qui réclamaient des
+modifications moins radicales, telles qu'une légère augmentation du
+nombre des électeurs, le suffrage à deux degrés ou le vote au
+chef-lieu du département. <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> M. Arago, au nom du parti radical,
+soutint les pétitions dans un discours qui fit alors un certain bruit.
+François Arago a été l'une des plus fameuses victimes de la maladie
+étrange qui a sévi sur plusieurs savants de notre siècle; nous voulons
+parler de cette sorte de perversion du goût qui leur fait trouver plus
+d'attraits à jouer un second rôle dans la politique qu'à occuper le
+premier rang dans la science, et qui les conduit à préférer la plus
+vulgaire des popularités ou le plus banal des honneurs, à la vraie
+gloire, la seule enviable et durable<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>. Ses débuts comme astronome
+avaient été singulièrement heureux et brillants. Déjà célèbre et
+membre de l'Institut à vingt-trois ans, il avait encore accru, depuis
+lors, par d'importantes découvertes, son renom dans le monde de la
+science. Mais les suffrages de cette élite, suffrages lents, froids,
+presque silencieux, ne contentaient pas une nature méridionale, avide
+de mouvement, de bruit, de mise en scène, impatiente de se sentir en
communication directe avec le public, d'agir sur lui et de s'enivrer
-de ses louanges. Ne nous a-t-il pas lui-même laissé entrevoir ce côté
-de son âme, quand, dans sa notice sur Thomas Young, il a plaint le pur
-savant d'être privé des applaudissements populaires et de ne trouver,
-dans toute l'Europe, que huit ou dix personnes en état de l'apprécier?
-Aussi, pour son compte, ne resta-t-il pas isolé sur les cimes désertes
-et lointaines où se font les grandes découvertes. On le vit bientôt
-descendre en des régions plus voisines de la foule, et chercher, dans
-l'exposition et la vulgarisation éloquente de la science, une renommée
-moins haute, mais plus étendue. Cela même ne lui suffit pas longtemps,
+de ses louanges. Ne nous a-t-il pas lui-même laissé entrevoir ce côté
+de son âme, quand, dans sa notice sur Thomas Young, il a plaint le pur
+savant d'être privé des applaudissements populaires et de ne trouver,
+dans toute l'Europe, que huit ou dix personnes en état de l'apprécier?
+Aussi, pour son compte, ne resta-t-il pas isolé sur les cimes désertes
+et lointaines où se font les grandes découvertes. On le vit bientôt
+descendre en des régions plus voisines de la foule, et chercher, dans
+l'exposition et la vulgarisation éloquente de la science, une renommée
+moins haute, mais plus étendue. Cela même ne lui suffit pas longtemps,
et 1830 lui ayant offert l'occasion de se jeter dans la politique, il
-se fit élire député par ses compatriotes des Pyrénées-Orientales:
-<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> il avait alors quarante-quatre ans. La direction de ses idées
-et surtout la fougue de son tempérament le portaient aux opinions
-avancées. Au début cependant, loin de prendre, à l'égard de la
-monarchie nouvelle, l'attitude d'un ennemi irréconciliable, il eut des
-rapports assez intimes avec la famille royale, et donna même quelques
-leçons d'astronomie et de mathématiques au duc d'Orléans. Mais, au
-bout de peu de temps, ayant cru avoir à se plaindre du «Château», il
-rompit ces relations, ne garda plus aucun ménagement dans son
-opposition et se posa ouvertement en républicain<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>. Avec sa haute
+se fit élire député par ses compatriotes des Pyrénées-Orientales:
+<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> il avait alors quarante-quatre ans. La direction de ses idées
+et surtout la fougue de son tempérament le portaient aux opinions
+avancées. Au début cependant, loin de prendre, à l'égard de la
+monarchie nouvelle, l'attitude d'un ennemi irréconciliable, il eut des
+rapports assez intimes avec la famille royale, et donna même quelques
+leçons d'astronomie et de mathématiques au duc d'Orléans. Mais, au
+bout de peu de temps, ayant cru avoir à se plaindre du «Château», il
+rompit ces relations, ne garda plus aucun ménagement dans son
+opposition et se posa ouvertement en républicain<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>. Avec sa haute
stature, sa chevelure encore noire et flottante, son large front, ses
-yeux ardents, ombragés de puissants sourcils, M. Arago faisait figure
-à la tribune. Sa parole ne manquait ni de force, ni de chaleur, ni
-d'originalité; c'étaient la mesure et le jugement qui faisaient
-défaut. On l'écoutait avec déférence dans les questions techniques où
-il apportait son autorité de savant; quand le tribun était seul en
-scène, il provoquait parfois des murmures d'impatience: de là, pour
+yeux ardents, ombragés de puissants sourcils, M. Arago faisait figure
+à la tribune. Sa parole ne manquait ni de force, ni de chaleur, ni
+d'originalité; c'étaient la mesure et le jugement qui faisaient
+défaut. On l'écoutait avec déférence dans les questions techniques où
+il apportait son autorité de savant; quand le tribun était seul en
+scène, il provoquait parfois des murmures d'impatience: de là, pour
cet amour-propre hautain, des froissements qui augmentaient encore son
-animosité contre les hommes et les institutions. Les radicaux, trop
-heureux de se parer d'une si grande renommée, s'empressaient à le
+animosité contre les hommes et les institutions. Les radicaux, trop
+heureux de se parer d'une si grande renommée, s'empressaient à le
consoler par leurs applaudissements, et, chaque jour, s'emparaient
-plus complétement de sa vie et de son nom. Ainsi devait-il être
-conduit à figurer, vieux, malade, quelque peu dégoûté et effrayé de
-son entourage, dans le gouvernement provisoire de 1848, et, après sa
-mort, survenue en 1853, il s'est trouvé, par une sorte de châtiment
-posthume, que la notoriété très-discutée de l'homme de parti avait
-rejeté presque dans l'ombre le légitime renom du savant.</p>
-
-<p>Le discours du 16 mai 1840 fut un des gages les plus éclatants donnés
-par M. Arago aux opinions avancées. Non content de s'y poser en
-précurseur du suffrage universel, il tendit la main aux socialistes,
-et présenta la réforme électorale comme le préliminaire d'une réforme
+plus complétement de sa vie et de son nom. Ainsi devait-il être
+conduit à figurer, vieux, malade, quelque peu dégoûté et effrayé de
+son entourage, dans le gouvernement provisoire de 1848, et, après sa
+mort, survenue en 1853, il s'est trouvé, par une sorte de châtiment
+posthume, que la notoriété très-discutée de l'homme de parti avait
+rejeté presque dans l'ombre le légitime renom du savant.</p>
+
+<p>Le discours du 16 mai 1840 fut un des gages les plus éclatants donnés
+par M. Arago aux opinions avancées. Non content de s'y poser en
+précurseur du suffrage universel, il tendit la main aux socialistes,
+et présenta la réforme électorale comme le préliminaire d'une réforme
sociale dont il affirmait l'urgence. Puis, <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> faisant une sombre
-peinture des souffrances de «la population manufacturière», il
-proclama solennellement la nécessité d'y remédier par une «nouvelle
-organisation du travail». C'était la formule même dont se servaient
-alors les écoles socialistes; non que l'orateur adhérât au système de
-l'une de ces écoles, ou fût en état d'en proposer un à soi: il se
-bornait à déclarer que le régime actuel était caduc et devait être
-radicalement transformé. «À l'époque de Turgot, disait-il, le principe
-du laisser-faire et du laisser-passer était un progrès. Ce principe a
-fait son temps; il est vicieux, en présence des machines puissantes
-que l'intelligence de l'homme a créées. Si vous ne modifiez pas ce
+peinture des souffrances de «la population manufacturière», il
+proclama solennellement la nécessité d'y remédier par une «nouvelle
+organisation du travail». C'était la formule même dont se servaient
+alors les écoles socialistes; non que l'orateur adhérât au système de
+l'une de ces écoles, ou fût en état d'en proposer un à soi: il se
+bornait à déclarer que le régime actuel était caduc et devait être
+radicalement transformé. «À l'époque de Turgot, disait-il, le principe
+du laisser-faire et du laisser-passer était un progrès. Ce principe a
+fait son temps; il est vicieux, en présence des machines puissantes
+que l'intelligence de l'homme a créées. Si vous ne modifiez pas ce
principe, il arrivera, dans notre pays, de grands malheurs, de grandes
-misères.» Cette déclaration marque une date non-seulement dans la vie
+misères.» Cette déclaration marque une date non-seulement dans la vie
politique de M. Arago, mais aussi dans l'histoire du parti radical.
-Réduit à une infime minorité dans le parlement, abandonné par la
-gauche dynastique, qui était devenue momentanément ministérielle, ce
+Réduit à une infime minorité dans le parlement, abandonné par la
+gauche dynastique, qui était devenue momentanément ministérielle, ce
parti sentait plus que jamais le besoin de chercher sa force hors du
-pays légal. D'émeute, de conspiration politique, il ne pouvait plus
-être question; on avait perdu les illusions de 1832 ou de 1834, et le
-misérable avortement de l'attentat du 12 mai 1839 était fait pour
-décourager les plus téméraires. Mais, à défaut d'un coup de force, les
-meneurs du radicalisme crurent avoir moyen d'arriver au même but par
-une agitation à longue échéance. De là l'importance qu'ils
-commencèrent à donner à la réforme électorale, leur propagande en
-faveur de l'universalité ou tout au moins de la large extension du
-suffrage, et leur appel fait aux masses privées du droit de vote.
-Seulement, ils s'aperçurent tout de suite que le peuple,&mdash;même celui
-des villes,&mdash;ne s'intéresserait guère à une revendication purement
+pays légal. D'émeute, de conspiration politique, il ne pouvait plus
+être question; on avait perdu les illusions de 1832 ou de 1834, et le
+misérable avortement de l'attentat du 12 mai 1839 était fait pour
+décourager les plus téméraires. Mais, à défaut d'un coup de force, les
+meneurs du radicalisme crurent avoir moyen d'arriver au même but par
+une agitation à longue échéance. De là l'importance qu'ils
+commencèrent à donner à la réforme électorale, leur propagande en
+faveur de l'universalité ou tout au moins de la large extension du
+suffrage, et leur appel fait aux masses privées du droit de vote.
+Seulement, ils s'aperçurent tout de suite que le peuple,&mdash;même celui
+des villes,&mdash;ne s'intéresserait guère à une revendication purement
politique, et que le moindre grain de mil, autrement dit le moindre
-espoir d'une amélioration dans son sort matériel, ferait bien mieux
+espoir d'une amélioration dans son sort matériel, ferait bien mieux
son affaire. Si l'on voulait avoir chance de le remuer, on devait donc
lui offrir, non plus un simple changement de gouvernement, mais aussi
-une transformation de l'organisation sociale: ce n'était pas assez
-pour <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> les radicaux d'être devenus démocrates, il leur fallait
-paraître plus ou moins socialistes. Le discours de M. Arago montra
-qu'ils ne reculaient pas devant cette évolution.</p>
-
-<p>M. Thiers, alors dans tout l'orgueil du succès qu'avait obtenu, au
-premier moment, l'annonce du «retour des cendres<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>», crut pouvoir
-le prendre de haut avec les pétitionnaires et leur avocat. «On vous a
-parlé, dit-il, de souveraineté nationale, entendue comme souveraineté
+une transformation de l'organisation sociale: ce n'était pas assez
+pour <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> les radicaux d'être devenus démocrates, il leur fallait
+paraître plus ou moins socialistes. Le discours de M. Arago montra
+qu'ils ne reculaient pas devant cette évolution.</p>
+
+<p>M. Thiers, alors dans tout l'orgueil du succès qu'avait obtenu, au
+premier moment, l'annonce du «retour des cendres<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>», crut pouvoir
+le prendre de haut avec les pétitionnaires et leur avocat. «On vous a
+parlé, dit-il, de souveraineté nationale, entendue comme souveraineté
du nombre. C'est le principe le plus dangereux et le plus funeste
-qu'on puisse alléguer en présence d'une société. En langage
-constitutionnel, quand vous dites souveraineté nationale, vous dites
-la souveraineté du Roi, des deux Chambres, exprimant la souveraineté
-de la nation par des votes réguliers, par l'exercice de leurs droits
-constitutionnels. De souveraineté nationale, je n'en connais pas
-d'autre. Quiconque, à la porte de cette assemblée, dit: J'ai un droit,
-ment; il n'y a de droits que ceux que la loi a reconnus.» Le président
-du conseil ne repoussait pas seulement les pétitions radicales tendant
-au suffrage universel; il repoussait aussi les pétitions plus modérées
-que la commission avait proposé de renvoyer au ministère. Jugeant
-superflu de les discuter en détail, il déclara qu'il «n'était pas
-partisan de la réforme électorale» et rappela qu'il l'avait exclue du
-programme ministériel. Sur «l'organisation du travail», M. Thiers se
-contenta aussi de quelques mots de réponse. «Je tiens pour dangereux,
-pour très-dangereux, dit-il, les hommes qui persuaderaient à ce peuple
+qu'on puisse alléguer en présence d'une société. En langage
+constitutionnel, quand vous dites souveraineté nationale, vous dites
+la souveraineté du Roi, des deux Chambres, exprimant la souveraineté
+de la nation par des votes réguliers, par l'exercice de leurs droits
+constitutionnels. De souveraineté nationale, je n'en connais pas
+d'autre. Quiconque, à la porte de cette assemblée, dit: J'ai un droit,
+ment; il n'y a de droits que ceux que la loi a reconnus.» Le président
+du conseil ne repoussait pas seulement les pétitions radicales tendant
+au suffrage universel; il repoussait aussi les pétitions plus modérées
+que la commission avait proposé de renvoyer au ministère. Jugeant
+superflu de les discuter en détail, il déclara qu'il «n'était pas
+partisan de la réforme électorale» et rappela qu'il l'avait exclue du
+programme ministériel. Sur «l'organisation du travail», M. Thiers se
+contenta aussi de quelques mots de réponse. «Je tiens pour dangereux,
+pour très-dangereux, dit-il, les hommes qui persuaderaient à ce peuple
que ce n'est pas en travaillant, mais que c'est en se donnant
certaines institutions qu'ils seront meilleurs, qu'ils seront plus
heureux. Il n'y a rien de plus dangereux. Dites au peuple qu'en
-changeant les institutions politiques, il aura le bien-être, vous le
-rendrez anarchiste et pas autre chose.» M. Garnier-Pagès, qui répondit
-longuement et âprement au ministre, était de l'extrême gauche comme M.
-Arago; il n'apportait donc rien de nouveau dans le débat. Mais quelle
+changeant les institutions politiques, il aura le bien-être, vous le
+rendrez anarchiste et pas autre chose.» M. Garnier-Pagès, qui répondit
+longuement et âprement au ministre, était de l'extrême gauche comme M.
+Arago; il n'apportait donc rien de nouveau dans le débat. Mais quelle
serait l'attitude de la gauche dynastique? Elle aussi avait fait,
-depuis une <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> année, grand bruit de la réforme électorale<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>.
-N'était-il pas à prévoir qu'elle appuierait les conclusions de la
+depuis une <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> année, grand bruit de la réforme électorale<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>.
+N'était-il pas à prévoir qu'elle appuierait les conclusions de la
commission, ou qu'au moins elle ne laisserait pas passer, sans une
-réserve, sans une explication, la fin de non-recevoir opposée par M.
-Thiers? Elle se tut cependant. Les provocations ironiques du général
-Bugeaud, déclarant «qu'il ne voyait plus que des ombres à l'ancienne
-gauche», ne parvinrent même pas à la faire sortir de ce silence à la
-fois docile et embarrassé. L'ordre du jour, demandé par le ministre,
-fut voté sans difficulté sur toutes les pétitions. Le lendemain, le
-<cite>Journal des Débats</cite> félicitait M. Thiers de «n'avoir pas craint de
-mécontenter ses amis de la gauche»; il constatait, du reste, que
-celle-ci s'était montrée «fort tiède pour les pétitions». «M. Odilon
-Barrot, ajoutait-il, s'est à peine soulevé de son banc en leur faveur;
-il n'a pas parlé.»</p>
-
-<p>La brève déclaration du président du conseil pouvait suffire pour
-décider le vote de la Chambre, non pour arrêter l'agitation du dehors,
-que les radicaux avaient surtout en vue. Leurs journaux s'appliquèrent
-à louer bruyamment M. Arago «de s'être fait le mandataire des classes
-torturées par la misère et par la faim, d'avoir appelé de tous ses
+réserve, sans une explication, la fin de non-recevoir opposée par M.
+Thiers? Elle se tut cependant. Les provocations ironiques du général
+Bugeaud, déclarant «qu'il ne voyait plus que des ombres à l'ancienne
+gauche», ne parvinrent même pas à la faire sortir de ce silence à la
+fois docile et embarrassé. L'ordre du jour, demandé par le ministre,
+fut voté sans difficulté sur toutes les pétitions. Le lendemain, le
+<cite>Journal des Débats</cite> félicitait M. Thiers de «n'avoir pas craint de
+mécontenter ses amis de la gauche»; il constatait, du reste, que
+celle-ci s'était montrée «fort tiède pour les pétitions». «M. Odilon
+Barrot, ajoutait-il, s'est à peine soulevé de son banc en leur faveur;
+il n'a pas parlé.»</p>
+
+<p>La brève déclaration du président du conseil pouvait suffire pour
+décider le vote de la Chambre, non pour arrêter l'agitation du dehors,
+que les radicaux avaient surtout en vue. Leurs journaux s'appliquèrent
+à louer bruyamment M. Arago «de s'être fait le mandataire des classes
+torturées par la misère et par la faim, d'avoir appelé de tous ses
v&oelig;ux l'organisation du travail et de l'industrie, et de ne voir,
-dans la réforme politique, qu'un moyen d'obtenir les réformes sociales
-réclamées par l'esprit du siècle<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>». Il se trouvait précisément
-que, depuis quelque temps, certaines régions populaires étaient dans
-un singulier état de fermentation. Quiconque se fût alors distrait un
+dans la réforme politique, qu'un moyen d'obtenir les réformes sociales
+réclamées par l'esprit du siècle<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>». Il se trouvait précisément
+que, depuis quelque temps, certaines régions populaires étaient dans
+un singulier état de fermentation. Quiconque se fût alors distrait un
moment du bruit un peu factice des luttes parlementaires, pour porter
-son attention au delà et au-dessous, eût entendu sortir du monde
-ouvrier certaines rumeurs confuses et menaçantes. Au mois d'avril,
-Henri Heine avait eu l'idée de parcourir les ateliers du faubourg
-Saint-Marceau; bien que son esprit, à la fois sceptique et audacieux,
-ne s'effarouchât ni ne s'inquiétât aisément, il était revenu épouvanté
-de ce qu'il avait vu. «J'y trouvai, écrivit-il, plusieurs nouvelles
-éditions des discours de <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Robespierre et des pamphlets de
-Marat, dans les livraisons à deux sous, l'<cite>Histoire de la Révolution</cite>,
+son attention au delà et au-dessous, eût entendu sortir du monde
+ouvrier certaines rumeurs confuses et menaçantes. Au mois d'avril,
+Henri Heine avait eu l'idée de parcourir les ateliers du faubourg
+Saint-Marceau; bien que son esprit, à la fois sceptique et audacieux,
+ne s'effarouchât ni ne s'inquiétât aisément, il était revenu épouvanté
+de ce qu'il avait vu. «J'y trouvai, écrivit-il, plusieurs nouvelles
+éditions des discours de <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Robespierre et des pamphlets de
+Marat, dans les livraisons à deux sous, l'<cite>Histoire de la Révolution</cite>,
par Cabet, <cite>la Doctrine et la conjuration de Babeuf</cite>, par Buonarotti,
-etc..., écrits qui avaient comme une odeur de sang; et j'entendis
-chanter des chansons qui semblaient avoir été composées dans l'enfer
-et dont les refrains témoignaient d'une fureur, d'une exaspération qui
-faisaient frémir. Non, dans notre sphère délicate, on ne peut se faire
-aucune idée du ton démoniaque qui domine dans ces couplets horribles;
+etc..., écrits qui avaient comme une odeur de sang; et j'entendis
+chanter des chansons qui semblaient avoir été composées dans l'enfer
+et dont les refrains témoignaient d'une fureur, d'une exaspération qui
+faisaient frémir. Non, dans notre sphère délicate, on ne peut se faire
+aucune idée du ton démoniaque qui domine dans ces couplets horribles;
il faut les avoir entendus de ses propres oreilles, surtout dans ces
-immenses usines où l'on travaille les métaux, et où, pendant leurs
+immenses usines où l'on travaille les métaux, et où, pendant leurs
chants, ces figures d'hommes demi-nus et sombres battent la mesure,
-avec leurs grands marteaux de fer, sur l'enclume cyclopéenne. Un tel
-accompagnement est du plus grand effet, de même que l'illumination de
-ces étranges salles de concert, quand les étincelles en furie
+avec leurs grands marteaux de fer, sur l'enclume cyclopéenne. Un tel
+accompagnement est du plus grand effet, de même que l'illumination de
+ces étranges salles de concert, quand les étincelles en furie
jaillissent de la fournaise. Rien que passion et flamme, flamme et
-passion<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>.» On comprend l'effet que devait produire sur des esprits
-ainsi excités la parole d'un député considérable, d'un bourgeois
+passion<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>.» On comprend l'effet que devait produire sur des esprits
+ainsi excités la parole d'un député considérable, d'un bourgeois
illustre tel que M. Arago, condamnant, en pleine Chambre,
l'organisation actuelle du travail. Le 24 mai, un millier d'ouvriers
-se rendirent à l'Observatoire pour remercier l'astronome démocrate
-d'avoir «parlé, avec noblesse, courage et vérité, des souffrances du
-peuple et de ses vertus».&mdash;«Nos v&oelig;ux, dirent-ils, sont grands, mais
+se rendirent à l'Observatoire pour remercier l'astronome démocrate
+d'avoir «parlé, avec noblesse, courage et vérité, des souffrances du
+peuple et de ses vertus».&mdash;«Nos v&oelig;ux, dirent-ils, sont grands, mais
ils sont justes, car ils se fondent sur le droit qu'a tout membre de
-la société de vivre en travaillant et d'obtenir, dans la répartition
-des fruits du travail, une part proportionnée à ses besoins.....
-Qu'ils le sachent bien, nos prétendus hommes d'État,&mdash;eux à qui il
+la société de vivre en travaillant et d'obtenir, dans la répartition
+des fruits du travail, une part proportionnée à ses besoins.....
+Qu'ils le sachent bien, nos prétendus hommes d'État,&mdash;eux à qui il
n'appartient pas, suivant leur aveu, de donner du travail aux
ouvriers<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>,&mdash;qu'ils le sachent bien, le peuple a vu, dans un
-<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> tel déni de justice, la preuve de leur impuissance radicale
+<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> tel déni de justice, la preuve de leur impuissance radicale
en face d'un mal trop grand, d'une situation trop effrayante. Ceux
-qui, s'élevant au-dessus des querelles frivoles qui absorbent
+qui, s'élevant au-dessus des querelles frivoles qui absorbent
aujourd'hui toute l'attention des hommes politiques, auront, comme
vous, le courage d'aborder les questions sociales qui nous touchent,
-ceux-là peuvent compter sur notre reconnaissance et notre appui.» M.
+ceux-là peuvent compter sur notre reconnaissance et notre appui.» M.
Arago remercia les ouvriers avec effusion, leur recommanda la
-modération et promit de «ne jamais déserter la sainte mission qu'il
-s'était donnée, celle de défendre, avec ardeur et persévérance, les
-intérêts des classes ouvrières».</p>
-
-<p>En même temps, pour prolonger dans le pays le bruit ainsi commencé
-autour de la réforme électorale et de la réforme sociale, les radicaux
-décidèrent d'entreprendre une campagne de banquets démocratiques. Le
-premier eut lieu à Paris, le 2 juin; plusieurs suivirent, soit dans la
-même ville, soit dans les départements, avec accompagnement de
-discours révolutionnaires. L'un de ces banquets, celui du huitième
-arrondissement, avait été fixé au 14 juillet, fête de l'anniversaire
+modération et promit de «ne jamais déserter la sainte mission qu'il
+s'était donnée, celle de défendre, avec ardeur et persévérance, les
+intérêts des classes ouvrières».</p>
+
+<p>En même temps, pour prolonger dans le pays le bruit ainsi commencé
+autour de la réforme électorale et de la réforme sociale, les radicaux
+décidèrent d'entreprendre une campagne de banquets démocratiques. Le
+premier eut lieu à Paris, le 2 juin; plusieurs suivirent, soit dans la
+même ville, soit dans les départements, avec accompagnement de
+discours révolutionnaires. L'un de ces banquets, celui du huitième
+arrondissement, avait été fixé au 14 juillet, fête de l'anniversaire
de la prise de la Bastille, et plus de trois mille convives s'y
-étaient inscrits, la plupart gardes nationaux du quartier. Préoccupée
-de ce nombre et de cette date, l'autorité fit défense au propriétaire
-du local choisi de recevoir plus de mille personnes. Aux réclamations
-qui lui furent adressées, le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,
-répondit qu'il avait le pouvoir d'accorder ou de refuser
+étaient inscrits, la plupart gardes nationaux du quartier. Préoccupée
+de ce nombre et de cette date, l'autorité fit défense au propriétaire
+du local choisi de recevoir plus de mille personnes. Aux réclamations
+qui lui furent adressées, le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,
+répondit qu'il avait le pouvoir d'accorder ou de refuser
l'autorisation, suivant les circonstances. Le cabinet de M. Thiers
-invoquait donc alors et exerçait sans scrupule le droit dont
-l'opposition devait, en février 1848, tant reprocher à M. Guizot de
-faire usage. Le banquet fut ajourné. Il eut lieu, le 31 août suivant,
-dans la plaine de Châtillon, et plusieurs milliers de démocrates y
+invoquait donc alors et exerçait sans scrupule le droit dont
+l'opposition devait, en février 1848, tant reprocher à M. Guizot de
+faire usage. Le banquet fut ajourné. Il eut lieu, le 31 août suivant,
+dans la plaine de Châtillon, et plusieurs milliers de démocrates y
prirent part.</p>
-<p>Ces manifestations étaient principalement politiques: dans les toasts
-portés, on retrouvait tous les cris de guerre du parti radical, et
-d'abord ceux par lesquels il réclamait une large extension du
-suffrage. Cependant une place y était toujours faite <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> au
-socialisme. La thèse habituelle des orateurs, dont les paroles étaient
-soumises préalablement à l'approbation des comités, consistait à
-présenter la réforme sociale comme étroitement liée à la réforme
-électorale, celle-ci étant le moyen, celle-là le but. Au banquet du
-douzième arrondissement, en présence de M. Arago et de M. Laffitte, et
+<p>Ces manifestations étaient principalement politiques: dans les toasts
+portés, on retrouvait tous les cris de guerre du parti radical, et
+d'abord ceux par lesquels il réclamait une large extension du
+suffrage. Cependant une place y était toujours faite <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> au
+socialisme. La thèse habituelle des orateurs, dont les paroles étaient
+soumises préalablement à l'approbation des comités, consistait à
+présenter la réforme sociale comme étroitement liée à la réforme
+électorale, celle-ci étant le moyen, celle-là le but. Au banquet du
+douzième arrondissement, en présence de M. Arago et de M. Laffitte, et
en quelque sorte sous leur patronage, M. Goudchaux, banquier et futur
ministre des finances en 1848, proclama, dans une langue qui ne valait
-guère mieux que les idées exprimées, «la nécessité de régénérer le
-travail, soumis aujourd'hui à l'exploitation de l'homme par l'homme,
-exploitation qui crée des positions dissemblables à des hommes ayant
-les mêmes droits et qui, par cette exploitation, sont réellement
-classés en deux catégories, seigneurs et serfs»; comme moyen pratique,
-il paraissait ne proposer, pour le moment, qu'un développement des
-sociétés coopératives, mais les mots dont il se servait, les colères
-et les espérances que ces mots devaient éveiller, portaient beaucoup
-plus loin. Après M. Goudchaux, M. Arago vint réclamer l'honneur
-d'avoir le premier, à la tribune, «distinctement articulé ces paroles
-pleines d'avenir: <em>Il faut organiser le travail</em>». Dans le banquet du
-onzième arrondissement, un orateur déclara que «celui qui ne
-travaillait pas, dérobait au travailleur son existence et devait être,
-tôt ou tard, dépouillé de ses honteux priviléges par celui dont il
-dévorait la substance»; et il terminait en buvant «à la réalisation
-des grandes idées égalitaires».</p>
-
-<p>Ce fut bien pis encore dans le banquet qui eut lieu à Belleville, le
-1<sup>er</sup> juillet; il était organisé par les communistes qui, mécontents
-de n'avoir pas vu leur toast agréé dans le banquet du douzième
-arrondissement, voulaient avoir leur réunion à eux. Devant douze cents
-convives, les doctrines les plus détestables et les plus menaçantes
-pour la société, la famille, la propriété, furent audacieusement
-proclamées. Qu'elles osassent ainsi s'étaler, c'était déjà un signe
-des temps; l'accueil fait à cette manifestation par l'organe le plus
-considérable du parti républicain eût dû paraître un symptôme plus
-instructif et plus inquiétant encore. Au fond, les écrivains du
-<cite>National</cite> désapprouvaient <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> les communistes, les redoutaient
-et se sentaient d'ailleurs détestés et jalousés par eux, au moins
-autant que les bourgeois conservateurs. Ils n'osèrent pas cependant
-répudier nettement le banquet de Belleville. Répondant à la presse
-ministérielle qui concluait de cet événement que les radicaux étaient
-divisés, le <cite>National</cite>, loin d'accepter cette division et de s'en
-faire honneur, se crut obligé de la nier. «Le parti démocratique,
-dit-il, est uni pour poursuivre l'émancipation complète du pays...
-Nous savons bien que, dans le champ des réformes sociales, tous les
-esprits, toutes les imaginations se donnent carrière. Mille systèmes
-naissent et meurent chaque jour; chacun bâtit son petit édifice...
-Ici, la bonne foi et le désintéressement; là, le charlatanisme et
+guère mieux que les idées exprimées, «la nécessité de régénérer le
+travail, soumis aujourd'hui à l'exploitation de l'homme par l'homme,
+exploitation qui crée des positions dissemblables à des hommes ayant
+les mêmes droits et qui, par cette exploitation, sont réellement
+classés en deux catégories, seigneurs et serfs»; comme moyen pratique,
+il paraissait ne proposer, pour le moment, qu'un développement des
+sociétés coopératives, mais les mots dont il se servait, les colères
+et les espérances que ces mots devaient éveiller, portaient beaucoup
+plus loin. Après M. Goudchaux, M. Arago vint réclamer l'honneur
+d'avoir le premier, à la tribune, «distinctement articulé ces paroles
+pleines d'avenir: <em>Il faut organiser le travail</em>». Dans le banquet du
+onzième arrondissement, un orateur déclara que «celui qui ne
+travaillait pas, dérobait au travailleur son existence et devait être,
+tôt ou tard, dépouillé de ses honteux priviléges par celui dont il
+dévorait la substance»; et il terminait en buvant «à la réalisation
+des grandes idées égalitaires».</p>
+
+<p>Ce fut bien pis encore dans le banquet qui eut lieu à Belleville, le
+1<sup>er</sup> juillet; il était organisé par les communistes qui, mécontents
+de n'avoir pas vu leur toast agréé dans le banquet du douzième
+arrondissement, voulaient avoir leur réunion à eux. Devant douze cents
+convives, les doctrines les plus détestables et les plus menaçantes
+pour la société, la famille, la propriété, furent audacieusement
+proclamées. Qu'elles osassent ainsi s'étaler, c'était déjà un signe
+des temps; l'accueil fait à cette manifestation par l'organe le plus
+considérable du parti républicain eût dû paraître un symptôme plus
+instructif et plus inquiétant encore. Au fond, les écrivains du
+<cite>National</cite> désapprouvaient <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> les communistes, les redoutaient
+et se sentaient d'ailleurs détestés et jalousés par eux, au moins
+autant que les bourgeois conservateurs. Ils n'osèrent pas cependant
+répudier nettement le banquet de Belleville. Répondant à la presse
+ministérielle qui concluait de cet événement que les radicaux étaient
+divisés, le <cite>National</cite>, loin d'accepter cette division et de s'en
+faire honneur, se crut obligé de la nier. «Le parti démocratique,
+dit-il, est uni pour poursuivre l'émancipation complète du pays...
+Nous savons bien que, dans le champ des réformes sociales, tous les
+esprits, toutes les imaginations se donnent carrière. Mille systèmes
+naissent et meurent chaque jour; chacun bâtit son petit édifice...
+Ici, la bonne foi et le désintéressement; là, le charlatanisme et
l'exploitation. Et qu'est-ce donc que cela prouve? C'est que la
-société entière est en travail, c'est que, sous vos couches
-officielles, où vous donnez l'exemple des intrigues et du désordre,
-règne une fermentation universelle qui atteste le besoin qu'a la
-société actuelle de sa transformation et de son progrès...
+société entière est en travail, c'est que, sous vos couches
+officielles, où vous donnez l'exemple des intrigues et du désordre,
+règne une fermentation universelle qui atteste le besoin qu'a la
+société actuelle de sa transformation et de son progrès...
Non-seulement cette agitation n'a rien d'effrayant, mais, sous un
-rapport, toutes les tentatives des sectaires ont un côté utile.
-Laissons passage à l'extravagance; peut-être porte-t-elle en croupe
-quelque idée que la nation voudra recueillir... Si de nobles
-sentiments se font jour à travers les utopies, pourquoi tout condamner
-et flétrir sans discernement? Si, parmi les esprits qui rêvent, il y a
-des c&oelig;urs qui palpitent à toutes les émotions de la patrie, si elle
-peut trouver là de l'abnégation pour la servir, du courage pour la
-défendre, pourquoi les envelopper dans un ostracisme injuste? Le parti
-démocratique ne rompt pas son unité pour si peu.» Nul, dès lors, ne
-pourra être surpris de voir, au 24 février 1848, le jour où les hommes
-du <cite>National</cite> deviendront par surprise les maîtres de la France, les
-socialistes partager avec eux le pouvoir. Pour en revenir à 1840, la
-faiblesse des radicaux ne leur valait même pas d'être bien traités par
-ceux qu'ils se refusaient à répudier. Peu de temps après le banquet de
-Belleville, le 24 juillet, on célébrait, à Saint-Mandé, l'anniversaire
-de la mort de Carrel. À la suite d'un discours de M. Bastide,
-<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> gérant du <cite>National</cite>, un étudiant prit la parole, au nom des
-communistes, et reprocha violemment au journal républicain d'avoir
-dévié des doctrines de l'homme qui avait fait sa gloire. Il en résulta
-une violente altercation et même une sorte de rixe. Le <cite>National</cite>
-donna naturellement à entendre, le lendemain matin, que cet incident
-était l'&oelig;uvre de la police.</p>
+rapport, toutes les tentatives des sectaires ont un côté utile.
+Laissons passage à l'extravagance; peut-être porte-t-elle en croupe
+quelque idée que la nation voudra recueillir... Si de nobles
+sentiments se font jour à travers les utopies, pourquoi tout condamner
+et flétrir sans discernement? Si, parmi les esprits qui rêvent, il y a
+des c&oelig;urs qui palpitent à toutes les émotions de la patrie, si elle
+peut trouver là de l'abnégation pour la servir, du courage pour la
+défendre, pourquoi les envelopper dans un ostracisme injuste? Le parti
+démocratique ne rompt pas son unité pour si peu.» Nul, dès lors, ne
+pourra être surpris de voir, au 24 février 1848, le jour où les hommes
+du <cite>National</cite> deviendront par surprise les maîtres de la France, les
+socialistes partager avec eux le pouvoir. Pour en revenir à 1840, la
+faiblesse des radicaux ne leur valait même pas d'être bien traités par
+ceux qu'ils se refusaient à répudier. Peu de temps après le banquet de
+Belleville, le 24 juillet, on célébrait, à Saint-Mandé, l'anniversaire
+de la mort de Carrel. À la suite d'un discours de M. Bastide,
+<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> gérant du <cite>National</cite>, un étudiant prit la parole, au nom des
+communistes, et reprocha violemment au journal républicain d'avoir
+dévié des doctrines de l'homme qui avait fait sa gloire. Il en résulta
+une violente altercation et même une sorte de rixe. Le <cite>National</cite>
+donna naturellement à entendre, le lendemain matin, que cet incident
+était l'&oelig;uvre de la police.</p>
<h4>X</h4>
-<p>Il avait dû être déplaisant à la gauche ministérielle de paraître
-abandonner, ou tout au moins ajourner, la réforme électorale. Ce ne
+<p>Il avait dû être déplaisant à la gauche ministérielle de paraître
+abandonner, ou tout au moins ajourner, la réforme électorale. Ce ne
fut pas le seul sacrifice de ce genre que lui demanda M. Thiers:
-celui-ci, en effet, était tout aussi désireux de se débarrasser de la
-réforme parlementaire, autre article du programme de l'ancienne
-opposition. On a déjà vu comment il était parvenu à faire élire, pour
+celui-ci, en effet, était tout aussi désireux de se débarrasser de la
+réforme parlementaire, autre article du programme de l'ancienne
+opposition. On a déjà vu comment il était parvenu à faire élire, pour
examiner la proposition Remilly, une commission en apparence favorable
-à la mesure, en réalité chargée de l'ajourner<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>. Cette commission,
-nommée le 2 mai, conclut à l'adoption d'un projet de réforme, mais
-elle ne déposa son rapport que le 15 juin, alors que la préoccupation
-unique des députés était de prendre au plus tôt leurs vacances. À
+à la mesure, en réalité chargée de l'ajourner<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>. Cette commission,
+nommée le 2 mai, conclut à l'adoption d'un projet de réforme, mais
+elle ne déposa son rapport que le 15 juin, alors que la préoccupation
+unique des députés était de prendre au plus tôt leurs vacances. À
peine une voix, dans la Chambre, demanda-t-elle, sans insister, que la
-discussion du projet fût fixée entre le budget des recettes et celui
-des dépenses. La majorité, entrant dans le jeu du ministère, la
-renvoya après les deux budgets: c'était, au su de tous, un ajournement
-indéfini. Pour le coup, le souhait du comte Jaubert était accompli, et
-la proposition était dûment «enterrée».</p>
+discussion du projet fût fixée entre le budget des recettes et celui
+des dépenses. La majorité, entrant dans le jeu du ministère, la
+renvoya après les deux budgets: c'était, au su de tous, un ajournement
+indéfini. Pour le coup, le souhait du comte Jaubert était accompli, et
+la proposition était dûment «enterrée».</p>
<p>Toutefois, pouvait-on compter que la gauche montrerait longtemps
-encore une pareille complaisance? Il était visible qu'elle devenait
-chaque jour plus gênée et plus maussade. Les radicaux ne se faisaient
-pas faute de railler sa duperie et <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> de flétrir sa «trahison».
-En outre, les divers incidents, provoqués par la proposition du retour
-des cendres de l'Empereur, avaient amené une scission dans son sein.
-Plusieurs députés de ce groupe, en révolte contre M. Odilon Barrot,
-avaient pris attitude d'opposition ouverte à l'égard du ministère.
-C'étaient d'abord ceux qu'on appelait les «saints», en tête desquels
+encore une pareille complaisance? Il était visible qu'elle devenait
+chaque jour plus gênée et plus maussade. Les radicaux ne se faisaient
+pas faute de railler sa duperie et <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> de flétrir sa «trahison».
+En outre, les divers incidents, provoqués par la proposition du retour
+des cendres de l'Empereur, avaient amené une scission dans son sein.
+Plusieurs députés de ce groupe, en révolte contre M. Odilon Barrot,
+avaient pris attitude d'opposition ouverte à l'égard du ministère.
+C'étaient d'abord ceux qu'on appelait les «saints», en tête desquels
marchaient MM. de Tocqueville, de Beaumont, de Corcelle, et qui se
-plaignaient un peu naïvement que la gauche ne se préoccupât pas
-davantage d'appliquer ses doctrines. C'étaient ensuite des politiques
-moins austères et plus agités, faciles sur les principes et
-très-ombrageux dans leurs préventions. L'un de ces derniers, M.
-Lherbette, personnage de mince autorité, mais de parole âpre et
-d'allure remuante, ne manquait pas une occasion de soulever les débats
-les plus désagréables à M. Thiers: un jour, il l'interpellait sur la
-fameuse lettre par laquelle M. Jaubert avait invité les amis du
-cabinet à «enterrer» la proposition Remilly; un autre jour, il
-dénonçait les moyens plus ou moins avouables par lesquels le président
-du conseil s'était rendu maître des journaux. «Je le dis hautement,
-s'écria-t-il, grâce à l'accaparement de la presse par le ministère,
-notre côté, celui de la gauche constitutionnelle, n'a plus d'organes;
-il faut que le pays le sache.» Ces attaques embarrassaient les
-ministériels de gauche, qui n'osaient riposter à la tribune et qui se
-défendaient mollement dans la presse. Le <cite>Siècle</cite> en était réduit à se
-plaindre un peu piteusement du «déchaînement auquel M. Odilon Barrot
-était en butte», de «la fureur qui s'était tournée contre lui», et il
-ajoutait, quelques jours après, sous forme d'excuse: «Nous n'avons pas
-demandé au ministère tout ce qui était dans nos v&oelig;ux, et il est
-loin d'avoir fait tout ce que nous lui avons demandé; mais qui est en
-mesure de gouverner à sa place et de donner à l'opinion publique une
-satisfaction plus complète<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>?»</p>
+plaignaient un peu naïvement que la gauche ne se préoccupât pas
+davantage d'appliquer ses doctrines. C'étaient ensuite des politiques
+moins austères et plus agités, faciles sur les principes et
+très-ombrageux dans leurs préventions. L'un de ces derniers, M.
+Lherbette, personnage de mince autorité, mais de parole âpre et
+d'allure remuante, ne manquait pas une occasion de soulever les débats
+les plus désagréables à M. Thiers: un jour, il l'interpellait sur la
+fameuse lettre par laquelle M. Jaubert avait invité les amis du
+cabinet à «enterrer» la proposition Remilly; un autre jour, il
+dénonçait les moyens plus ou moins avouables par lesquels le président
+du conseil s'était rendu maître des journaux. «Je le dis hautement,
+s'écria-t-il, grâce à l'accaparement de la presse par le ministère,
+notre côté, celui de la gauche constitutionnelle, n'a plus d'organes;
+il faut que le pays le sache.» Ces attaques embarrassaient les
+ministériels de gauche, qui n'osaient riposter à la tribune et qui se
+défendaient mollement dans la presse. Le <cite>Siècle</cite> en était réduit à se
+plaindre un peu piteusement du «déchaînement auquel M. Odilon Barrot
+était en butte», de «la fureur qui s'était tournée contre lui», et il
+ajoutait, quelques jours après, sous forme d'excuse: «Nous n'avons pas
+demandé au ministère tout ce qui était dans nos v&oelig;ux, et il est
+loin d'avoir fait tout ce que nous lui avons demandé; mais qui est en
+mesure de gouverner à sa place et de donner à l'opinion publique une
+satisfaction plus complète<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>?»</p>
<p>La gauche trouvait-elle au moins une compensation dans la
-distribution des places? C'était, on le sait, ce qui lui tenait le
+distribution des places? C'était, on le sait, ce qui lui tenait le
<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> plus au c&oelig;ur. M. Thiers en faisait sans doute assez sur ce
point pour fournir occasion aux plaintes des conservateurs. Certaines
-de ses nominations témoignaient surtout d'un sans gêne dans le
-favoritisme, d'un parti pris de se faire une clientèle personnelle,
-d'un dédain pour les usages et la hiérarchie qu'on n'avait peut-être
-vus encore à ce degré chez aucun ministre. Mais il était loin de
-donner ainsi à la gauche tout ce qu'il lui avait, sinon promis, du
-moins laissé espérer. Après tout, il se sentait homme de gouvernement
-et n'entendait pas désorganiser l'administration. C'était surtout dans
-les préfectures que la gauche attendait un renouvellement presque
-complet: il y avait là d'anciennes ou de récentes rancunes
-électorales, impatientes de recevoir satisfaction. Le ministre de
-l'intérieur, M. de Rémusat, n'était pas encore assez loin du moment où
-il marchait avec M. Guizot, pour être bien pressé d'obéir à ces
-exigences; il s'appliqua, au contraire, à les éluder. Tout d'abord,
-sous prétexte d'étudier le personnel, il retarda pendant plus de trois
-mois sa décision, et quand enfin, le 5 juin, le mouvement préfectoral,
-depuis si longtemps annoncé, parut au <cite>Moniteur</cite>, la gauche s'aperçut
-avec désappointement qu'un seul préfet était destitué, un autre nommé
-conseiller d'État, et treize changés de résidence; parmi les
-sous-préfets on ne comptait que sept destitutions et vingt mutations.
-Pour le coup, les journaux ne purent cacher leur mécontentement. Le
-<cite>Siècle</cite>, tout en consentant à «tenir compte des intentions et des
-difficultés,» déclarait «ne pas accepter, comme une satisfaction
-politique, un mouvement dont la signification était aussi effacée.» Le
-<cite>Courrier français</cite> disait: «Cette mesure assure l'impunité à la
-plupart des magistrats qui avaient audacieusement trempé dans les
-tripotages électoraux du 15 avril... À force de vouloir contenter tout
+de ses nominations témoignaient surtout d'un sans gêne dans le
+favoritisme, d'un parti pris de se faire une clientèle personnelle,
+d'un dédain pour les usages et la hiérarchie qu'on n'avait peut-être
+vus encore à ce degré chez aucun ministre. Mais il était loin de
+donner ainsi à la gauche tout ce qu'il lui avait, sinon promis, du
+moins laissé espérer. Après tout, il se sentait homme de gouvernement
+et n'entendait pas désorganiser l'administration. C'était surtout dans
+les préfectures que la gauche attendait un renouvellement presque
+complet: il y avait là d'anciennes ou de récentes rancunes
+électorales, impatientes de recevoir satisfaction. Le ministre de
+l'intérieur, M. de Rémusat, n'était pas encore assez loin du moment où
+il marchait avec M. Guizot, pour être bien pressé d'obéir à ces
+exigences; il s'appliqua, au contraire, à les éluder. Tout d'abord,
+sous prétexte d'étudier le personnel, il retarda pendant plus de trois
+mois sa décision, et quand enfin, le 5 juin, le mouvement préfectoral,
+depuis si longtemps annoncé, parut au <cite>Moniteur</cite>, la gauche s'aperçut
+avec désappointement qu'un seul préfet était destitué, un autre nommé
+conseiller d'État, et treize changés de résidence; parmi les
+sous-préfets on ne comptait que sept destitutions et vingt mutations.
+Pour le coup, les journaux ne purent cacher leur mécontentement. Le
+<cite>Siècle</cite>, tout en consentant à «tenir compte des intentions et des
+difficultés,» déclarait «ne pas accepter, comme une satisfaction
+politique, un mouvement dont la signification était aussi effacée.» Le
+<cite>Courrier français</cite> disait: «Cette mesure assure l'impunité à la
+plupart des magistrats qui avaient audacieusement trempé dans les
+tripotages électoraux du 15 avril... À force de vouloir contenter tout
le monde, on a fini par ne pouvoir plus satisfaire personne... Les
-intérêts conservateurs ont prévalu presque partout... On voit
-maintenant où en est la réaction parlementaire du 1<sup>er</sup> mars. Il y a
+intérêts conservateurs ont prévalu presque partout... On voit
+maintenant où en est la réaction parlementaire du 1<sup>er</sup> mars. Il y a
des choses que le cabinet ne peut pas faire, et ce sont les choses que
-nous avions le plus souhaitées.» Quelques jours après, rappelant
-toute la liberté d'action que la gauche avait laissée au ministère,
-<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> il ajoutait: «Nous avons le droit de déplorer sa faiblesse...
-On n'est un grand ministre qu'à la condition de déclarer, comme
-Richelieu, en entrant au pouvoir par la brèche, que la politique du
-pays est changée<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>.»</p>
-
-<p>Si M. Thiers trompait ainsi les espérances des partisans de M. Odilon
-Barrot, réussissait-il par là même à rassurer les amis de M. Guizot et
-de M. Molé? Non; ceux-ci étaient toujours en méfiance. Si peu que le
-ministère eût fait de mutations administratives, elles étaient
-commentées avec humeur et inquiétude par les députés conservateurs, et
-d'ailleurs ceux-ci se rendaient compte que, dans chaque département,
-toute la faveur et tout le crédit étaient passés à leurs adversaires.
-Bien que la législation fût demeurée fermée à tous les articles du
+nous avions le plus souhaitées.» Quelques jours après, rappelant
+toute la liberté d'action que la gauche avait laissée au ministère,
+<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> il ajoutait: «Nous avons le droit de déplorer sa faiblesse...
+On n'est un grand ministre qu'à la condition de déclarer, comme
+Richelieu, en entrant au pouvoir par la brèche, que la politique du
+pays est changée<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>.»</p>
+
+<p>Si M. Thiers trompait ainsi les espérances des partisans de M. Odilon
+Barrot, réussissait-il par là même à rassurer les amis de M. Guizot et
+de M. Molé? Non; ceux-ci étaient toujours en méfiance. Si peu que le
+ministère eût fait de mutations administratives, elles étaient
+commentées avec humeur et inquiétude par les députés conservateurs, et
+d'ailleurs ceux-ci se rendaient compte que, dans chaque département,
+toute la faveur et tout le crédit étaient passés à leurs adversaires.
+Bien que la législation fût demeurée fermée à tous les articles du
programme de la gauche, on n'en avait pas moins le sentiment que
-l'action parlementaire du cabinet tendait à désorganiser l'ancienne
-majorité au profit de l'ancienne opposition. La facilité même avec
-laquelle cette dernière laissait contredire ses idées, ajourner ses
-réformes, paraissait suspecte aux conservateurs. «Elle s'entend avec
-le ministère, disaient-ils, pour arriver à la fin de la session sans
-nous effaroucher, en gagnant même quelques-uns des nôtres. Puis, les
-Chambres dispersées, nous verrons se faire contre nous, d'abord
-l'épuration des fonctionnaires, et ensuite la dissolution de la
-Chambre. C'est parce qu'on lui a promis ce dénoûment, que la gauche
-est si patiente.» La dissolution était ce que l'on redoutait le plus
-au centre droit. «Soyez sûr, écrivait M. Duchâtel à M. Guizot, que la
+l'action parlementaire du cabinet tendait à désorganiser l'ancienne
+majorité au profit de l'ancienne opposition. La facilité même avec
+laquelle cette dernière laissait contredire ses idées, ajourner ses
+réformes, paraissait suspecte aux conservateurs. «Elle s'entend avec
+le ministère, disaient-ils, pour arriver à la fin de la session sans
+nous effaroucher, en gagnant même quelques-uns des nôtres. Puis, les
+Chambres dispersées, nous verrons se faire contre nous, d'abord
+l'épuration des fonctionnaires, et ensuite la dissolution de la
+Chambre. C'est parce qu'on lui a promis ce dénoûment, que la gauche
+est si patiente.» La dissolution était ce que l'on redoutait le plus
+au centre droit. «Soyez sûr, écrivait M. Duchâtel à M. Guizot, que la
dissolution est au fond de la situation actuelle. On prend des
-renseignements de tous les <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> côtés; on s'y prépare le plus
-mystérieusement que l'on peut. On envoie aux journaux des départements
+renseignements de tous les <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> côtés; on s'y prépare le plus
+mystérieusement que l'on peut. On envoie aux journaux des départements
des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux effets probables
-d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser; mais le
-pourra-t-il?» Plus approchait la clôture de la session, plus, en dépit
-des dénégations des ministres, ces inquiétudes devenaient vives. Le
-bruit courait même qu'on n'attendait que la séparation du parlement
+d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser; mais le
+pourra-t-il?» Plus approchait la clôture de la session, plus, en dépit
+des dénégations des ministres, ces inquiétudes devenaient vives. Le
+bruit courait même qu'on n'attendait que la séparation du parlement
pour faire entrer M. Odilon Barrot dans le cabinet. Ce bruit parvint,
-à Londres, aux oreilles de M. Guizot, et celui-ci, malgré son parti
-pris de réserve, fit avertir M. de Rémusat par le duc de Broglie que,
-dans ce cas, il ne resterait pas ambassadeur. «La dissolution de la
+à Londres, aux oreilles de M. Guizot, et celui-ci, malgré son parti
+pris de réserve, fit avertir M. de Rémusat par le duc de Broglie que,
+dans ce cas, il ne resterait pas ambassadeur. «La dissolution de la
Chambre ou l'admission de la gauche dans le gouvernement, dit-il, ce
-sont pour moi les cas de retraite que j'ai prévus et indiqués dès le
-premier moment». M. de Rémusat répondit: «Guizot devrait bien
-contrôler un peu mieux sa correspondance et croire ce que nous lui
-écrivons. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas un mot de
-fondé dans ses suppositions. Ce n'est pas, même en ce moment, la
-tendance du cabinet de porter Barrot à la présidence l'année
-prochaine<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>.» M. Thiers avait sans doute eu connaissance de cette
+sont pour moi les cas de retraite que j'ai prévus et indiqués dès le
+premier moment». M. de Rémusat répondit: «Guizot devrait bien
+contrôler un peu mieux sa correspondance et croire ce que nous lui
+écrivons. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas un mot de
+fondé dans ses suppositions. Ce n'est pas, même en ce moment, la
+tendance du cabinet de porter Barrot à la présidence l'année
+prochaine<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>.» M. Thiers avait sans doute eu connaissance de cette
plainte de M. Guizot, quand il terminait l'une des nombreuses lettres
-qu'il écrivait alors à son ambassadeur, par ces mots un peu ironiques:
-«Je vous souhaite mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur
-les affaires intérieures de la France; nous ne voulons pas la
-dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en votre absence.»</p>
-
-<p>Bien qu'imparfaitement rassuré, M. Guizot n'en continua pas moins à
-prêcher à ses amis la patience et la modération. Il avait sur ce point
-des idées très-réfléchies qu'il exposa, un jour, en ces termes, à M.
-Duchâtel: «Je crois qu'il importe infiniment de ne pas se tromper sur
-le moment de la réaction et sur la position à prendre pour la diriger.
-Il ne faut rentrer au pouvoir qu'appelés par une nécessité évidente,
-palpable. Je ne connais rien de pis que les remèdes qui viennent trop
-tôt: ils ne guérissent pas le <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> malade et ils perdent le
-médecin. Il faut, quand nous nous rengagerons, que le péril soit assez
-pressant, assez clair, pour que nos amis s'engagent bien eux-mêmes
-avec nous, et à des conditions honorables et fortes pour nous. Les
-partis ne se laissent sauver que lorsqu'ils se croient perdus.» Ces
-conseils n'étaient qu'à demi entendus. Sans doute les conservateurs
-n'avaient ni l'occasion, ni le moyen, ni la volonté d'entreprendre
-dans la Chambre une campagne décisive; mais leurs journaux étaient
-toujours fort agressifs. Les avances que M. Thiers cherchait parfois à
-faire aux divers groupes de l'ancienne majorité étaient d'ordinaire
-assez rudement rebutées: c'est ainsi que, vers la fin de la session,
-ayant offert des places à M. Villemain, ancien membre du cabinet du 12
-mai, et à M. Martin du Nord, ancien collègue de M. Molé, il essuya des
+qu'il écrivait alors à son ambassadeur, par ces mots un peu ironiques:
+«Je vous souhaite mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur
+les affaires intérieures de la France; nous ne voulons pas la
+dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en votre absence.»</p>
+
+<p>Bien qu'imparfaitement rassuré, M. Guizot n'en continua pas moins à
+prêcher à ses amis la patience et la modération. Il avait sur ce point
+des idées très-réfléchies qu'il exposa, un jour, en ces termes, à M.
+Duchâtel: «Je crois qu'il importe infiniment de ne pas se tromper sur
+le moment de la réaction et sur la position à prendre pour la diriger.
+Il ne faut rentrer au pouvoir qu'appelés par une nécessité évidente,
+palpable. Je ne connais rien de pis que les remèdes qui viennent trop
+tôt: ils ne guérissent pas le <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> malade et ils perdent le
+médecin. Il faut, quand nous nous rengagerons, que le péril soit assez
+pressant, assez clair, pour que nos amis s'engagent bien eux-mêmes
+avec nous, et à des conditions honorables et fortes pour nous. Les
+partis ne se laissent sauver que lorsqu'ils se croient perdus.» Ces
+conseils n'étaient qu'à demi entendus. Sans doute les conservateurs
+n'avaient ni l'occasion, ni le moyen, ni la volonté d'entreprendre
+dans la Chambre une campagne décisive; mais leurs journaux étaient
+toujours fort agressifs. Les avances que M. Thiers cherchait parfois à
+faire aux divers groupes de l'ancienne majorité étaient d'ordinaire
+assez rudement rebutées: c'est ainsi que, vers la fin de la session,
+ayant offert des places à M. Villemain, ancien membre du cabinet du 12
+mai, et à M. Martin du Nord, ancien collègue de M. Molé, il essuya des
refus que les commentaires des journaux rendirent plus significatif
encore. Aussi le <cite>Constitutionnel</cite> du 17 juillet constatait-il, non
-sans amertume, que «toutes les tentatives, plus ou moins heureuses,
-faites pour ramener le parti conservateur» avaient échoué, et que ce
+sans amertume, que «toutes les tentatives, plus ou moins heureuses,
+faites pour ramener le parti conservateur» avaient échoué, et que ce
parti continuait son opposition plus ardemment que jamais: il en
-concluait à la nécessité de se montrer plus ferme. «Que le ministère,
-disait-il, sache avoir des amis et des ennemis.»</p>
-
-<p>Telle était la situation, en juillet, à la fin de la session. Sans
-doute, à force d'adresse, d'activité, de talent, M. Thiers était resté
-debout pendant quatre mois. Il avait, sur un terrain difficile, évité
-toutes les chutes, mais à la condition de se réduire à une sorte
-d'inaction politique, bien contraire à sa nature; il n'avait pu tenter
+concluait à la nécessité de se montrer plus ferme. «Que le ministère,
+disait-il, sache avoir des amis et des ennemis.»</p>
+
+<p>Telle était la situation, en juillet, à la fin de la session. Sans
+doute, à force d'adresse, d'activité, de talent, M. Thiers était resté
+debout pendant quatre mois. Il avait, sur un terrain difficile, évité
+toutes les chutes, mais à la condition de se réduire à une sorte
+d'inaction politique, bien contraire à sa nature; il n'avait pu tenter
aucune des grandes entreprises par lesquelles il semblait devoir
-justifier son avénement et répondre à l'attente du public. Pour le
-moment, et à ne pas regarder au delà des quelques mois de vacances
-parlementaires, le ministère ne paraissait pas en péril; mais personne
+justifier son avénement et répondre à l'attente du public. Pour le
+moment, et à ne pas regarder au delà des quelques mois de vacances
+parlementaires, le ministère ne paraissait pas en péril; mais personne
ne le croyait solide et n'avait foi dans son avenir. On ne voyait pas
-quels ennemis seraient, à l'heure actuelle, en état de le renverser et
-de le remplacer; mais on ne voyait pas davantage où se trouvaient ses
-amis, ceux qui le reconnaissaient et étaient résolus à le soutenir
-comme le représentant véritable et permanent de leurs idées et
-<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de leurs intérêts. En réalité, après tant d'ingénieuses
-man&oelig;uvres, il ne possédait pas plus une majorité à lui qu'au jour
-où il avait pris le pouvoir, et, comme l'écrivait un observateur, «la
-position politique du ministère était encore à trouver». Chacun
-surtout se rendait compte que les expédients au moyen desquels M.
-Thiers avait vécu jusqu'alors étaient usés au regard de la gauche
+quels ennemis seraient, à l'heure actuelle, en état de le renverser et
+de le remplacer; mais on ne voyait pas davantage où se trouvaient ses
+amis, ceux qui le reconnaissaient et étaient résolus à le soutenir
+comme le représentant véritable et permanent de leurs idées et
+<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de leurs intérêts. En réalité, après tant d'ingénieuses
+man&oelig;uvres, il ne possédait pas plus une majorité à lui qu'au jour
+où il avait pris le pouvoir, et, comme l'écrivait un observateur, «la
+position politique du ministère était encore à trouver». Chacun
+surtout se rendait compte que les expédients au moyen desquels M.
+Thiers avait vécu jusqu'alors étaient usés au regard de la gauche
aussi bien que du centre; c'est le propre, en effet, de ces jeux de
-bascule de n'avoir que des succès de courte durée, et, par là, ils ne
-sauraient jamais égaler et remplacer la grande politique. Aussi
-l'impression générale était-elle alors que M. Thiers ne pourrait
-aborder, dans ces conditions, la rentrée des Chambres. «La session
-s'est close médiocrement pour le cabinet, écrivait M. Villemain à M.
-Guizot; il y avait, à la Chambre des députés, diminution de confiance,
-quoique la confiance n'eût jamais été grande. Le parti nécessaire, le
-centre, n'était pas hostile, mais froid et assez sévère dans ses
-jugements. La gauche était humble, mais une partie avait de l'humeur
+bascule de n'avoir que des succès de courte durée, et, par là, ils ne
+sauraient jamais égaler et remplacer la grande politique. Aussi
+l'impression générale était-elle alors que M. Thiers ne pourrait
+aborder, dans ces conditions, la rentrée des Chambres. «La session
+s'est close médiocrement pour le cabinet, écrivait M. Villemain à M.
+Guizot; il y avait, à la Chambre des députés, diminution de confiance,
+quoique la confiance n'eût jamais été grande. Le parti nécessaire, le
+centre, n'était pas hostile, mais froid et assez sévère dans ses
+jugements. La gauche était humble, mais une partie avait de l'humeur
et, sans les journaux, en aurait eu davantage. La session prochaine
-retrouvera les choses dans le même état, et plutôt aggravées. Les
-conquêtes individuelles seront assez rares et péniblement compensées.
-Il y aura de l'impossible à satisfaire la gauche, ou à la conserver
-aussi bénigne sans la satisfaire.» Ceux qui étaient le plus dévoués au
-ministère ne cachaient pas leurs inquiétudes, tel M. Duvergier de
-Hauranne, qui, tout en affirmant à M. Guizot que l'existence du
-cabinet était assurée pour la durée des vacances, reconnaissait que
-les difficultés renaîtraient au début de la session prochaine; il
-ajoutait même: «J'avoue qu'à cette époque ces difficultés pourront
-être grandes.» Quant au duc de Broglie, tout en constatant que la
-session finissait paisiblement, «que toutes les grandes lois avaient
-passé», il notait que ceux des députés des centres qui étaient revenus
-individuellement au ministère, «ne lui voulaient pas de bien, ne lui
-souhaitaient pas d'avenir et étaient prêts à se réjouir de sa
-chute<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> M. Thiers était trop perspicace pour ne pas voir un danger
-qui frappait ainsi tout le monde, amis et adversaires. Il n'était pas
-homme non plus à s'y laisser acculer sans rien entreprendre pour y
-échapper. Tous ceux qui le connaissaient s'attendaient donc à le voir
+retrouvera les choses dans le même état, et plutôt aggravées. Les
+conquêtes individuelles seront assez rares et péniblement compensées.
+Il y aura de l'impossible à satisfaire la gauche, ou à la conserver
+aussi bénigne sans la satisfaire.» Ceux qui étaient le plus dévoués au
+ministère ne cachaient pas leurs inquiétudes, tel M. Duvergier de
+Hauranne, qui, tout en affirmant à M. Guizot que l'existence du
+cabinet était assurée pour la durée des vacances, reconnaissait que
+les difficultés renaîtraient au début de la session prochaine; il
+ajoutait même: «J'avoue qu'à cette époque ces difficultés pourront
+être grandes.» Quant au duc de Broglie, tout en constatant que la
+session finissait paisiblement, «que toutes les grandes lois avaient
+passé», il notait que ceux des députés des centres qui étaient revenus
+individuellement au ministère, «ne lui voulaient pas de bien, ne lui
+souhaitaient pas d'avenir et étaient prêts à se réjouir de sa
+chute<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> M. Thiers était trop perspicace pour ne pas voir un danger
+qui frappait ainsi tout le monde, amis et adversaires. Il n'était pas
+homme non plus à s'y laisser acculer sans rien entreprendre pour y
+échapper. Tous ceux qui le connaissaient s'attendaient donc à le voir
profiter de l'intervalle des sessions pour chercher l'occasion de
-quelque coup d'éclat qui le sortit des embarras actuels et donnât une
-autre direction aux esprits. Ne lui savait-on pas le goût des
-diversions? Chacun pressentait du nouveau et de l'imprévu, tout en
-ignorant quel il serait. «Personne, écrivait alors un observateur, ne
-devine ce que pourra inventer le président du conseil; mais on ne sera
-surpris par quoi que ce soit, tant on est habitué à tout attendre de
-M. Thiers<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>.» Le passé permettait cependant de faire quelques
+quelque coup d'éclat qui le sortit des embarras actuels et donnât une
+autre direction aux esprits. Ne lui savait-on pas le goût des
+diversions? Chacun pressentait du nouveau et de l'imprévu, tout en
+ignorant quel il serait. «Personne, écrivait alors un observateur, ne
+devine ce que pourra inventer le président du conseil; mais on ne sera
+surpris par quoi que ce soit, tant on est habitué à tout attendre de
+M. Thiers<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>.» Le passé permettait cependant de faire quelques
pronostics. Ceux qui se rappelaient comment, en 1836, au milieu
d'embarras analogues, M. Thiers avait voulu jeter la France dans une
intervention militaire en Espagne, ne devaient-ils pas supposer que,
cette fois encore, l'aventureux ministre chercherait au dehors la
diversion dont il avait besoin? Les complications, chaque jour plus
-graves, des affaires d'Orient allaient le dispenser de faire naître
-une occasion. Le 15 juillet, le jour même où les Chambres françaises
-se séparaient pour leurs vacances annuelles, l'Angleterre, la Russie,
-l'Autriche et la Prusse signaient, à l'insu et à l'exclusion de la
-France, un traité pour régler la question orientale.</p>
+graves, des affaires d'Orient allaient le dispenser de faire naître
+une occasion. Le 15 juillet, le jour même où les Chambres françaises
+se séparaient pour leurs vacances annuelles, l'Angleterre, la Russie,
+l'Autriche et la Prusse signaient, à l'insu et à l'exclusion de la
+France, un traité pour régler la question orientale.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> CHAPITRE III<br>
-<span class="smcap">LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.</span><br>
+<span class="smcap">LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.</span><br>
<span class="smaller">Mars-Juillet 1840.</span></h3>
<p class="resume">
I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du temps,
- ramener l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser
- sous main à un arrangement direct entre le sultan et le
+ ramener l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser
+ sous main à un arrangement direct entre le sultan et le
pacha.&mdash;II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
- gouvernement français. Son argumentation avec lord Palmerston.
+ gouvernement français. Son argumentation avec lord Palmerston.
Peu d'effet produit sur ce dernier.&mdash;III. Obstacles que lord
- Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses alliés.
- Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de Prusse.
- Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres de
+ Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses alliés.
+ Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de Prusse.
+ Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres de
transaction.&mdash;IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte
et le pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord
- Palmerston pousse à faire une convention sans la France. La
- Russie, l'Autriche et la Prusse y sont disposées. Résistances
- dans l'intérieur du cabinet anglais. On se cache de M. Guizot. Ce
- qu'il écrit à M. Thiers. Signature du traité sans avertissement
- préalable à l'ambassadeur de France. Stipulations du traité.
+ Palmerston pousse à faire une convention sans la France. La
+ Russie, l'Autriche et la Prusse y sont disposées. Résistances
+ dans l'intérieur du cabinet anglais. On se cache de M. Guizot. Ce
+ qu'il écrit à M. Thiers. Signature du traité sans avertissement
+ préalable à l'ambassadeur de France. Stipulations du traité.
<cite>Memorandum</cite> de lord Palmerston. Conclusion.</p>
<h4>I</h4>
<p>En suivant M. Thiers dans sa politique parlementaire, nous avons perdu
-de vue les négociations sur la question d'Orient. C'est, du reste, ce
-qui était arrivé alors au public français. Cependant, pour n'avoir pas
-occupé le parlement et la presse, ces négociations n'en avaient pas
-moins continué, dans l'ombre et le mystère des chancelleries, et
-s'étaient, de jour en jour, approchées du dénoûment qui devait si
-désagréablement rappeler l'attention publique sur ce sujet. Il
-convient d'en reprendre le récit au point où nous l'avions laissé. On
-se rappelle quel était le dernier état des choses à la chute du
-ministère du 12 mai: la Russie venait de renvoyer M. de Brünnow en
-<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> Angleterre, avec instructions de tout céder pour séparer les
-puissances de la France; celle-ci s'obstinait, au contraire, à
-soutenir les prétentions de Méhémet-Ali; tout concourait donc à
-consommer notre isolement; seulement, la prudence ou l'hésitation de
-quelques-uns des alliés, ralentissait un peu les événements que lord
-Palmerston et M. de Brünnow eussent volontiers précipités, et pour le
-moment les négociations de Londres étaient suspendues, sous prétexte
-d'attendre l'arrivée d'un plénipotentiaire turc. Si le nouveau
-ministère français eût voulu dégager notre politique des complications
-périlleuses où elle s'était fourvoyée, ce retard lui aurait donné le
-temps d'accomplir son évolution. Mais nous avons déjà vu que, dans ses
-premières déclarations devant les Chambres, M. Thiers, loin d'oser
-annoncer quelque mouvement de retraite, avait cru nécessaire de
-promettre qu'il ne serait pas moins égyptien que ses
-prédécesseurs<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>. Il avait seulement émis la prétention d'être plus
-habile et plus heureux dans la poursuite du même but. Par quels
-moyens? Il ne l'avait pas dit à la tribune. Rien de plus légitime
-qu'une telle discrétion. Mais le ministre était évidemment plus
-explicite avec ses agents diplomatiques. Cherchons à découvrir, par
-les instructions données à ces derniers, le plan qu'il entendait
-suivre dans cette difficile négociation.</p>
-
-<p>L'idée qui tout d'abord se dégage avec le plus de netteté est le désir
+de vue les négociations sur la question d'Orient. C'est, du reste, ce
+qui était arrivé alors au public français. Cependant, pour n'avoir pas
+occupé le parlement et la presse, ces négociations n'en avaient pas
+moins continué, dans l'ombre et le mystère des chancelleries, et
+s'étaient, de jour en jour, approchées du dénoûment qui devait si
+désagréablement rappeler l'attention publique sur ce sujet. Il
+convient d'en reprendre le récit au point où nous l'avions laissé. On
+se rappelle quel était le dernier état des choses à la chute du
+ministère du 12 mai: la Russie venait de renvoyer M. de Brünnow en
+<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> Angleterre, avec instructions de tout céder pour séparer les
+puissances de la France; celle-ci s'obstinait, au contraire, à
+soutenir les prétentions de Méhémet-Ali; tout concourait donc à
+consommer notre isolement; seulement, la prudence ou l'hésitation de
+quelques-uns des alliés, ralentissait un peu les événements que lord
+Palmerston et M. de Brünnow eussent volontiers précipités, et pour le
+moment les négociations de Londres étaient suspendues, sous prétexte
+d'attendre l'arrivée d'un plénipotentiaire turc. Si le nouveau
+ministère français eût voulu dégager notre politique des complications
+périlleuses où elle s'était fourvoyée, ce retard lui aurait donné le
+temps d'accomplir son évolution. Mais nous avons déjà vu que, dans ses
+premières déclarations devant les Chambres, M. Thiers, loin d'oser
+annoncer quelque mouvement de retraite, avait cru nécessaire de
+promettre qu'il ne serait pas moins égyptien que ses
+prédécesseurs<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>. Il avait seulement émis la prétention d'être plus
+habile et plus heureux dans la poursuite du même but. Par quels
+moyens? Il ne l'avait pas dit à la tribune. Rien de plus légitime
+qu'une telle discrétion. Mais le ministre était évidemment plus
+explicite avec ses agents diplomatiques. Cherchons à découvrir, par
+les instructions données à ces derniers, le plan qu'il entendait
+suivre dans cette difficile négociation.</p>
+
+<p>L'idée qui tout d'abord se dégage avec le plus de netteté est le désir
de gagner du temps. Reculer autant que possible la reprise des
-pourparlers de Londres, les faire ensuite traîner en longueur,
+pourparlers de Londres, les faire ensuite traîner en longueur,
affecter de se dire sans parti pris, s'abstenir de faire aucune
-proposition, critiquer celles d'autrui «avec mesure et patience», sans
-se prononcer et de façon à retarder toute solution définitive, laisser
-entrevoir que «si l'on voulait violenter la politique de la France, la
-France résisterait», telle est la tactique recommandée par le ministre
-à ses ambassadeurs près les diverses cours<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>. Pour n'être pas
-déraisonnable et paraître <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> indiquée par les circonstances,
-cette tactique n'était pas sans risque. Pendant que nous refuserions
-ainsi systématiquement de rien conclure, n'était-il pas à craindre que
-les autres puissances, impatientées, n'en finissent sans nous? En tout
-cas, ce n'était qu'un expédient temporaire. Qu'y avait-il au bout de
-cette politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées? Ce
-temps que l'on cherchait à gagner, qu'en prétendait-on faire? S'il
+proposition, critiquer celles d'autrui «avec mesure et patience», sans
+se prononcer et de façon à retarder toute solution définitive, laisser
+entrevoir que «si l'on voulait violenter la politique de la France, la
+France résisterait», telle est la tactique recommandée par le ministre
+à ses ambassadeurs près les diverses cours<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>. Pour n'être pas
+déraisonnable et paraître <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> indiquée par les circonstances,
+cette tactique n'était pas sans risque. Pendant que nous refuserions
+ainsi systématiquement de rien conclure, n'était-il pas à craindre que
+les autres puissances, impatientées, n'en finissent sans nous? En tout
+cas, ce n'était qu'un expédient temporaire. Qu'y avait-il au bout de
+cette politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées? Ce
+temps que l'on cherchait à gagner, qu'en prétendait-on faire? S'il
fallait en croire la conversation que M. Thiers a eue plus
-tard,&mdash;après 1848,&mdash;avec un Anglais, son secret dessein était de
-guetter le moment où l'opinion française, distraite ou fatiguée de son
-engouement égyptien, eût permis de consentir une transaction, pour le
-moment impossible<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>. Mais, dans les documents de l'époque, on ne
-trouve rien qui confirme cette explication donnée après coup. Le
-ministre, sans doute, y paraissait désirer un accord avec
-l'Angleterre, mais l'attendait des concessions de cette dernière; il
-ne désespérait pas de vaincre par son habileté un antagonisme qu'il
-prétendait avoir été surtout provoqué par la maladresse de ses
-prédécesseurs; et puis il se flattait que lord Palmerston accorderait
-à un partisan déclaré de l'alliance anglaise ce qu'il avait refusé au
-ministère du 12 mai, plus ou moins compromis dans les alliances
-continentales. C'était pour mener à fin cette conversion de
+tard,&mdash;après 1848,&mdash;avec un Anglais, son secret dessein était de
+guetter le moment où l'opinion française, distraite ou fatiguée de son
+engouement égyptien, eût permis de consentir une transaction, pour le
+moment impossible<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>. Mais, dans les documents de l'époque, on ne
+trouve rien qui confirme cette explication donnée après coup. Le
+ministre, sans doute, y paraissait désirer un accord avec
+l'Angleterre, mais l'attendait des concessions de cette dernière; il
+ne désespérait pas de vaincre par son habileté un antagonisme qu'il
+prétendait avoir été surtout provoqué par la maladresse de ses
+prédécesseurs; et puis il se flattait que lord Palmerston accorderait
+à un partisan déclaré de l'alliance anglaise ce qu'il avait refusé au
+ministère du 12 mai, plus ou moins compromis dans les alliances
+continentales. C'était pour mener à fin cette conversion de
l'Angleterre que M. Thiers jugeait utile de retarder toute solution.
-Pendant ce temps, d'ailleurs, les amours-propres engagés auraient le
-temps de se calmer. Aussi écrivait-il, le 12 mars, à M. de Barante:
-«Il ne faut point afficher d'espérances ni de projets personnels à
+Pendant ce temps, d'ailleurs, les amours-propres engagés auraient le
+temps de se calmer. Aussi écrivait-il, le 12 mars, à M. de Barante:
+«Il ne faut point afficher d'espérances ni de projets personnels à
notre cabinet; nous dirons notre mot quand il le faudra, mais il n'est
-pas nécessaire de nous presser; jusque-là, de la douceur et des
-raisonnements, les meilleurs possibles.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> C'est surtout avec l'Angleterre que M. Thiers prétendait
-ainsi employer la «douceur» et les «raisonnements». Plus que jamais,
-il était convaincu que le ministère précédent avait commis «une grande
-faute» en se liant au concert européen. La note du 27 juillet lui
-paraissait surtout regrettable. «C'est, disait-il, l'ornière dans
-laquelle le char a échoué.» Seulement, il ne pouvait faire que ce
-concert n'eût été accepté, bien plus, provoqué par la France, et que
-cette note ne portât même la signature de l'amiral Roussin, devenu son
-collègue dans le cabinet du 1<sup>er</sup> mars. Il reconnaissait donc
-l'impossibilité de répudier ouvertement un engagement si formel et si
-récent<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>, mais ne renonçait pas à s'en dégager peu à peu et sans
-bruit, par quelqu'une de ces voies détournées, obliques, qu'on ne
-saurait sans doute interdire à la diplomatie, mais dans lesquelles il
-est d'ordinaire fâcheux de se laisser surprendre. Telle était la
-répugnance de M. Thiers pour ce concert européen, qu'il recommandait à
-M. Guizot «de se refuser à toute délibération commune avec les quatre
+pas nécessaire de nous presser; jusque-là, de la douceur et des
+raisonnements, les meilleurs possibles.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> C'est surtout avec l'Angleterre que M. Thiers prétendait
+ainsi employer la «douceur» et les «raisonnements». Plus que jamais,
+il était convaincu que le ministère précédent avait commis «une grande
+faute» en se liant au concert européen. La note du 27 juillet lui
+paraissait surtout regrettable. «C'est, disait-il, l'ornière dans
+laquelle le char a échoué.» Seulement, il ne pouvait faire que ce
+concert n'eût été accepté, bien plus, provoqué par la France, et que
+cette note ne portât même la signature de l'amiral Roussin, devenu son
+collègue dans le cabinet du 1<sup>er</sup> mars. Il reconnaissait donc
+l'impossibilité de répudier ouvertement un engagement si formel et si
+récent<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>, mais ne renonçait pas à s'en dégager peu à peu et sans
+bruit, par quelqu'une de ces voies détournées, obliques, qu'on ne
+saurait sans doute interdire à la diplomatie, mais dans lesquelles il
+est d'ordinaire fâcheux de se laisser surprendre. Telle était la
+répugnance de M. Thiers pour ce concert européen, qu'il recommandait à
+M. Guizot «de se refuser à toute délibération commune avec les quatre
puissances, et de n'avoir en quelque sorte de rapports officiels
-qu'avec les ministres de la Reine». On cherche vainement quel avantage
-il comptait trouver à demeurer en tête-à-tête avec lord Palmerston,
-qui était de tous le plus animé contre la France, et à ne pas admettre
-en tiers, dans la conversation, les représentants de l'Autriche et de
-la Prusse, dont les sentiments étaient plus conciliants. Heureusement,
-notre ambassadeur sut ne pas prendre à la lettre cette partie de ses
+qu'avec les ministres de la Reine». On cherche vainement quel avantage
+il comptait trouver à demeurer en tête-à-tête avec lord Palmerston,
+qui était de tous le plus animé contre la France, et à ne pas admettre
+en tiers, dans la conversation, les représentants de l'Autriche et de
+la Prusse, dont les sentiments étaient plus conciliants. Heureusement,
+notre ambassadeur sut ne pas prendre à la lettre cette partie de ses
instructions.</p>
-<p>La politique de M. Thiers n'était pas uniquement fondée sur l'espoir
-d'un accord avec l'Angleterre; il poursuivait simultanément, mais avec
-plus de mystère, un autre dessein: c'était de revenir à cet
+<p>La politique de M. Thiers n'était pas uniquement fondée sur l'espoir
+d'un accord avec l'Angleterre; il poursuivait simultanément, mais avec
+plus de mystère, un autre dessein: c'était de revenir à cet
arrangement direct entre le sultan et le pacha, qu'il regrettait tant
-d'avoir vu empêché par la note du 27 juillet<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>. N'était-ce pas
-s'exposer au reproche de manquer à l'engagement <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> pris par
-cette note? N'était-ce pas surtout paraître jouer un double jeu,
-temporiser à Londres tout en agissant sous main en Orient? Notre
-ministre croyait échapper à ce reproche en ayant soin de ne pas
-prendre ouvertement l'initiative d'une négociation entre le sultan et
-Méhémet-Ali; il se bornait à leur adresser à tous deux le «conseil
-très-pressant» de «s'accorder directement», et à les décourager de
-rien attendre du concert européen<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>. «Je tire le câble des deux
-côtés pour rapprocher les deux parties, écrivait-il; mais je n'entame
-aucune négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de
-duplicité.» Sans doute, si le coup eût réussi, il eût fait faire aux
-puissances dont nous estimions avoir à nous plaindre, à l'Angleterre
-surtout, une figure fort penaude: comme revanche d'amour-propre, c'eût
-été complet, si complet même qu'on aurait pu se demander s'il était
-d'une prudente politique d'infliger à l'Europe entière une telle
-mortification et de s'exposer aux représailles qui suivraient tôt ou
-tard. Mais y avait-il des chances sérieuses de succès? Une telle
-entreprise, avec tout ce qu'elle comportait de démarches complexes et
-lointaines à Constantinople et à Alexandrie, pouvait-elle s'accomplir
-assez secrètement pour n'être pas devinée par les autres cabinets,
+d'avoir vu empêché par la note du 27 juillet<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>. N'était-ce pas
+s'exposer au reproche de manquer à l'engagement <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> pris par
+cette note? N'était-ce pas surtout paraître jouer un double jeu,
+temporiser à Londres tout en agissant sous main en Orient? Notre
+ministre croyait échapper à ce reproche en ayant soin de ne pas
+prendre ouvertement l'initiative d'une négociation entre le sultan et
+Méhémet-Ali; il se bornait à leur adresser à tous deux le «conseil
+très-pressant» de «s'accorder directement», et à les décourager de
+rien attendre du concert européen<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>. «Je tire le câble des deux
+côtés pour rapprocher les deux parties, écrivait-il; mais je n'entame
+aucune négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de
+duplicité.» Sans doute, si le coup eût réussi, il eût fait faire aux
+puissances dont nous estimions avoir à nous plaindre, à l'Angleterre
+surtout, une figure fort penaude: comme revanche d'amour-propre, c'eût
+été complet, si complet même qu'on aurait pu se demander s'il était
+d'une prudente politique d'infliger à l'Europe entière une telle
+mortification et de s'exposer aux représailles qui suivraient tôt ou
+tard. Mais y avait-il des chances sérieuses de succès? Une telle
+entreprise, avec tout ce qu'elle comportait de démarches complexes et
+lointaines à Constantinople et à Alexandrie, pouvait-elle s'accomplir
+assez secrètement pour n'être pas devinée par les autres cabinets,
assez rapidement pour que ceux-ci n'eussent pas le temps de se mettre
en garde?</p>
<h4>II</h4>
-<p>Londres était le siége principal des négociations<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>. C'était donc à
-M. Guizot, qui venait d'y être nommé ambassadeur de France, qu'il
-appartenait d'exécuter, pour la plus grande part, <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> le plan de
-M. Thiers. Il était nouveau dans ce rôle, n'ayant pas encore fait de
-diplomatie et n'étant même jamais venu en Angleterre<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>. L'éclat de
-son renom, sa haute expérience des choses politiques, son importance
-parlementaire, l'éloquence de sa parole, faisaient de lui un
+<p>Londres était le siége principal des négociations<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>. C'était donc à
+M. Guizot, qui venait d'y être nommé ambassadeur de France, qu'il
+appartenait d'exécuter, pour la plus grande part, <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> le plan de
+M. Thiers. Il était nouveau dans ce rôle, n'ayant pas encore fait de
+diplomatie et n'étant même jamais venu en Angleterre<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>. L'éclat de
+son renom, sa haute expérience des choses politiques, son importance
+parlementaire, l'éloquence de sa parole, faisaient de lui un
ambassadeur hors pair. Nul ne pouvait davantage honorer la France, ni
-avoir plus d'autorité auprès du gouvernement et du public anglais.
-Possédait-il au même degré les autres qualités du diplomate, la
-souplesse de l'allure, la finesse et la sûreté de l'observation? Plus
-tard, les amis de M. Thiers ont tâché de rejeter la responsabilité de
-l'échec final sur le défaut de clairvoyance de M. Guizot. Celui-ci
-s'est défendu dans ses <cite>Mémoires</cite>, en citant les nombreux passages de
-ses lettres et de ses dépêches où il avertissait des dangers de la
-situation. Sa justification paraît généralement concluante; s'il a eu
-aussi ses illusions, elles ont été plutôt moindres que celles de son
+avoir plus d'autorité auprès du gouvernement et du public anglais.
+Possédait-il au même degré les autres qualités du diplomate, la
+souplesse de l'allure, la finesse et la sûreté de l'observation? Plus
+tard, les amis de M. Thiers ont tâché de rejeter la responsabilité de
+l'échec final sur le défaut de clairvoyance de M. Guizot. Celui-ci
+s'est défendu dans ses <cite>Mémoires</cite>, en citant les nombreux passages de
+ses lettres et de ses dépêches où il avertissait des dangers de la
+situation. Sa justification paraît généralement concluante; s'il a eu
+aussi ses illusions, elles ont été plutôt moindres que celles de son
gouvernement. Pourrait-on affirmer cependant qu'un ambassadeur moins
-imposant et moins éloquent n'eût pas quelquefois mieux pénétré ce
-qu'on voulait nous cacher? Ce côté investigateur,&mdash;nous dirions
+imposant et moins éloquent n'eût pas quelquefois mieux pénétré ce
+qu'on voulait nous cacher? Ce côté investigateur,&mdash;nous dirions
presque: policier,&mdash;de la diplomatie est celui qui s'improvise le plus
difficilement. Les grands orateurs y sont moins propres que d'autres;
-ils s'écoutent trop eux-mêmes pour bien écouter leurs interlocuteurs
-et surtout pour prêter l'oreille à tous les petits bruits qui
-pourraient leur servir d'indices; ils sont disposés à croire la partie
-gagnée, quand ils ont conscience d'avoir victorieusement réfuté les
+ils s'écoutent trop eux-mêmes pour bien écouter leurs interlocuteurs
+et surtout pour prêter l'oreille à tous les petits bruits qui
+pourraient leur servir d'indices; ils sont disposés à croire la partie
+gagnée, quand ils ont conscience d'avoir victorieusement réfuté les
contradictions. Ajoutons qu'il y avait, chez M. Guizot, une
-disposition naturelle à l'optimisme et à la confiance, qui n'était
+disposition naturelle à l'optimisme et à la confiance, qui n'était
pas <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> la meilleure condition pour traiter avec lord Palmerston.
-Cette disposition avait dû être encore augmentée par les succès
-personnels de l'ambassadeur auprès de la société anglaise. Grâce à sa
-renommée, à ses opinions, à sa religion même, il recevait des diverses
-classes l'accueil le plus flatteur; partout, objet d'une curiosité
-sympathique, il n'était pas jusqu'à ses dîners, apprêtés par le
-célèbre Louis, l'ancien cuisinier de M. de Talleyrand, qui ne fussent
-aussi goûtés par les ladies de l'aristocratie que ses <i lang="en">speechs</i> de
-<i lang="en">Mansion House</i> par les bourgeois de la Cité. Ce nuage d'admiration au
-milieu duquel il vivait à Londres ne risquait-il pas parfois de lui
+Cette disposition avait dû être encore augmentée par les succès
+personnels de l'ambassadeur auprès de la société anglaise. Grâce à sa
+renommée, à ses opinions, à sa religion même, il recevait des diverses
+classes l'accueil le plus flatteur; partout, objet d'une curiosité
+sympathique, il n'était pas jusqu'à ses dîners, apprêtés par le
+célèbre Louis, l'ancien cuisinier de M. de Talleyrand, qui ne fussent
+aussi goûtés par les ladies de l'aristocratie que ses <i lang="en">speechs</i> de
+<i lang="en">Mansion House</i> par les bourgeois de la Cité. Ce nuage d'admiration au
+milieu duquel il vivait à Londres ne risquait-il pas parfois de lui
voiler un peu les man&oelig;uvres que poursuivait, pendant ce temps, la
-malice résolue et obstinée du chef du <i lang="en">Foreign-Office</i><a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>?</p>
+malice résolue et obstinée du chef du <i lang="en">Foreign-Office</i><a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>?</p>
<p>M. Guizot n'avait, pour son compte, aucune objection de fond au plan
-qu'on le chargeait d'exécuter à Londres. Il partageait alors
-l'engouement général pour le pacha. Cependant, dès le début, avec une
-remarquable sagacité, il mit en garde M. Thiers contre certains
-risques de sa tactique. Tout en comprenant, par exemple, l'intérêt de
-«gagner du temps», il rappelait que le «ministère anglais croyait les
-circonstances favorables pour régler les affaires d'Orient, et voulait
-sérieusement en profiter»; puis il ajoutait: «Si, de notre côté, nous
+qu'on le chargeait d'exécuter à Londres. Il partageait alors
+l'engouement général pour le pacha. Cependant, dès le début, avec une
+remarquable sagacité, il mit en garde M. Thiers contre certains
+risques de sa tactique. Tout en comprenant, par exemple, l'intérêt de
+«gagner du temps», il rappelait que le «ministère anglais croyait les
+circonstances favorables pour régler les affaires d'Orient, et voulait
+sérieusement en profiter»; puis il ajoutait: «Si, de notre côté, nous
ne paraissions vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les
-difficultés en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par
-quelque résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous
-et avec d'autres plutôt que de ne rien faire.» Il revenait souvent sur
+difficultés en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par
+quelque résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous
+et avec d'autres plutôt que de ne rien faire.» Il revenait souvent sur
cet avertissement, sans, il est vrai, faire partager au gouvernement
-français son prévoyant souci. Le Roi lui-même, ordinairement plus
-perspicace, disait au général Baudrand, qui avait mission de le
-répéter à l'ambassadeur: <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> «M. Guizot paraît trop préoccupé des
+français son prévoyant souci. Le Roi lui-même, ordinairement plus
+perspicace, disait au général Baudrand, qui avait mission de le
+répéter à l'ambassadeur: <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> «M. Guizot paraît trop préoccupé des
dispositions de l'Angleterre, qui lui semblent douteuses envers nous.
-Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront sur les
-affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous.
-Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront
+Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront sur les
+affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous.
+Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront
jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres
puissances, sans que la France soit une des parties contractantes. Je
-voudrais que notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.»
-M. Guizot ne se rendit pas. «La politique anglaise, répondit-il au
-général Baudrand, s'engage quelquefois légèrement et bien
-témérairement dans les questions extérieures. Dans cette affaire-ci,
-d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent les
-penchants de l'Angleterre et se montrent prêtes à faire ce qu'elle
-voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons <em>non</em>... Ce
-n'est pas une situation bien commode, ni parfaitement sûre... Il faut
-toujours craindre quelque coup fourré et soudain.»</p>
-
-<p>En même temps qu'il avertissait son gouvernement, M. Guizot
-s'efforçait de ramener le cabinet anglais à nos vues. Dans ses
-conversations avec lord Palmerston, son thème était celui-ci: «Nous
-n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir, le même que celui
+voudrais que notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.»
+M. Guizot ne se rendit pas. «La politique anglaise, répondit-il au
+général Baudrand, s'engage quelquefois légèrement et bien
+témérairement dans les questions extérieures. Dans cette affaire-ci,
+d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent les
+penchants de l'Angleterre et se montrent prêtes à faire ce qu'elle
+voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons <em>non</em>... Ce
+n'est pas une situation bien commode, ni parfaitement sûre... Il faut
+toujours craindre quelque coup fourré et soudain.»</p>
+
+<p>En même temps qu'il avertissait son gouvernement, M. Guizot
+s'efforçait de ramener le cabinet anglais à nos vues. Dans ses
+conversations avec lord Palmerston, son thème était celui-ci: «Nous
+n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir, le même que celui
de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse; nous voulons
-l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. Entre le sultan et
-le pacha, la répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan
-possédait la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent
-à la rendre, nous dirons: Soit. C'est là, selon nous, une petite
-question. Mais si l'on tente de résoudre cette petite question par la
-force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt
-s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le
-théâtre. Le pacha est très-fort et très-résolu. Il résistera; il
-résistera à tout risque. Sa résistance amènera l'intervention en
-Orient des puissances et surtout de la Russie, qui sera seule en état
-d'y envoyer des soldats. Moyen assuré de mettre l'empire ottoman en
-pièces et l'Europe en feu. Le czar peut y trouver son compte: tout
-emploi de la force dans le Levant tourne à son avantage, et toute
+l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. Entre le sultan et
+le pacha, la répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan
+possédait la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent
+à la rendre, nous dirons: Soit. C'est là, selon nous, une petite
+question. Mais si l'on tente de résoudre cette petite question par la
+force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt
+s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le
+théâtre. Le pacha est très-fort et très-résolu. Il résistera; il
+résistera à tout risque. Sa résistance amènera l'intervention en
+Orient des puissances et surtout de la Russie, qui sera seule en état
+d'y envoyer des soldats. Moyen assuré de mettre l'empire ottoman en
+pièces et l'Europe en feu. Le czar peut y trouver son compte: tout
+emploi de la force dans le Levant tourne à son avantage, et toute
grande secousse, <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> en ces parages ouvre des chances dont il
-est, plus qu'un autre, en état de tirer profit. Mais ce n'est pas
-l'intérêt de la France, et il ne semble pas que ce soit davantage
-l'intérêt de l'Angleterre. Les deux nations n'ont-elles pas la même
-préoccupation en ce qui regarde la Turquie: empêcher que la Russie ne
-s'en empare matériellement ou moralement? Un dissentiment sur un point
-secondaire leur fera-t-il perdre de vue leur commune étoile?»</p>
-
-<p>Dans la situation prise par le gouvernement français, ce langage était
-le meilleur qu'on pût tenir en son nom, et M. Guizot y apportait toute
+est, plus qu'un autre, en état de tirer profit. Mais ce n'est pas
+l'intérêt de la France, et il ne semble pas que ce soit davantage
+l'intérêt de l'Angleterre. Les deux nations n'ont-elles pas la même
+préoccupation en ce qui regarde la Turquie: empêcher que la Russie ne
+s'en empare matériellement ou moralement? Un dissentiment sur un point
+secondaire leur fera-t-il perdre de vue leur commune étoile?»</p>
+
+<p>Dans la situation prise par le gouvernement français, ce langage était
+le meilleur qu'on pût tenir en son nom, et M. Guizot y apportait toute
sa puissance d'argumentation, tout son art de parole. Il faisait
-cependant peu d'effet sur lord Palmerston. «La paix n'est pas possible
-en Orient, répondait ce dernier, tant que le pacha possédera la Syrie;
+cependant peu d'effet sur lord Palmerston. «La paix n'est pas possible
+en Orient, répondait ce dernier, tant que le pacha possédera la Syrie;
il est ainsi trop fort et le sultan trop faible: pour l'empire
-ottoman, la Syrie est une question vitale.» Quant à la Russie, le
-ministre anglais, loin de se laisser inquiéter sur ses desseins,
-affectait de croire à sa loyauté; il se félicitait de la modération
-avec laquelle elle ajournait son ancienne politique et renonçait à son
-protectorat exclusif sur la Porte. Pourquoi même s'émouvoir de son
-intervention possible en cas de résistance du pacha? Elle
-n'interviendrait alors qu'au nom de l'Europe. De méfiance et de
+ottoman, la Syrie est une question vitale.» Quant à la Russie, le
+ministre anglais, loin de se laisser inquiéter sur ses desseins,
+affectait de croire à sa loyauté; il se félicitait de la modération
+avec laquelle elle ajournait son ancienne politique et renonçait à son
+protectorat exclusif sur la Porte. Pourquoi même s'émouvoir de son
+intervention possible en cas de résistance du pacha? Elle
+n'interviendrait alors qu'au nom de l'Europe. De méfiance et de
jalousie, lord Palmerston n'en ressentait que contre la France. Il
-prétendait avoir été toujours trompé par elle, spécialement par
+prétendait avoir été toujours trompé par elle, spécialement par
Louis-Philippe, dont sa haine faisait une sorte de fourbe<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>. Le
vrai danger en Orient lui paraissait venir, non de l'ambition du czar,
-mais de celle du gouvernement français. «Nous ne nous cachons rien,
-<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> n'est-ce pas? se laissait-il aller à dire dès l'un de ses
+mais de celle du gouvernement français. «Nous ne nous cachons rien,
+<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> n'est-ce pas? se laissait-il aller à dire dès l'un de ses
premiers entretiens avec M. Guizot. Est-ce que la France ne serait pas
-bien aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance
-nouvelle et indépendante qui fût presque sa création et devînt
-nécessairement son alliée? Vous avez la régence d'Alger. Entre vous et
-votre alliée d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres
-États de Tunis et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de
-la côte d'Asie sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe
+bien aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance
+nouvelle et indépendante qui fût presque sa création et devînt
+nécessairement son alliée? Vous avez la régence d'Alger. Entre vous et
+votre alliée d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres
+États de Tunis et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de
+la côte d'Asie sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe
d'Alexandrette, seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre
-influence. Cela ne peut nous convenir<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>.» Ce qui empêchait
+influence. Cela ne peut nous convenir<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>.» Ce qui empêchait
d'ailleurs notre argumentation de faire effet sur lord Palmerston,
-c'est qu'il contestait absolument la donnée de fait sur laquelle elle
-reposait. Loin de croire à la résistance du pacha et aux dangers qui
-en résulteraient, il garantissait sa prompte et facile soumission; il
-jugeait que ce pouvoir, si rapidement grandi en Égypte, était
-précaire, personnel, plus ambitieux que solide, et il voyait dans
-Méhémet-Ali un de ces aventuriers orientaux aussi prompts à se
-résigner à un grand revers qu'à tenter une audacieuse entreprise. Sur
-ce sujet, en dépit des affirmations contraires qui avaient cours
+c'est qu'il contestait absolument la donnée de fait sur laquelle elle
+reposait. Loin de croire à la résistance du pacha et aux dangers qui
+en résulteraient, il garantissait sa prompte et facile soumission; il
+jugeait que ce pouvoir, si rapidement grandi en Égypte, était
+précaire, personnel, plus ambitieux que solide, et il voyait dans
+Méhémet-Ali un de ces aventuriers orientaux aussi prompts à se
+résigner à un grand revers qu'à tenter une audacieuse entreprise. Sur
+ce sujet, en dépit des affirmations contraires qui avaient cours
non-seulement en France, mais en Autriche et jusqu'en Angleterre, il
-ne laissait pas voir un seul instant de doute. La véhémence agitée du
+ne laissait pas voir un seul instant de doute. La véhémence agitée du
pacha, loin de lui en imposer, lui paraissait trahir plus de faiblesse
que d'audace<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>.</p>
-<p>Quant à l'inconvénient de mécontenter la France, le ministre anglais
-n'y voyait même pas un motif d'hésiter; s'il pensait à notre
-irritation, c'était pour peser, d'un esprit très-libre et <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>
-d'un c&oelig;ur très-froid, les raisons qui devaient la rendre
-impuissante. «Que les Français disent ce qu'ils voudront, écrivait-il
+<p>Quant à l'inconvénient de mécontenter la France, le ministre anglais
+n'y voyait même pas un motif d'hésiter; s'il pensait à notre
+irritation, c'était pour peser, d'un esprit très-libre et <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>
+d'un c&oelig;ur très-froid, les raisons qui devaient la rendre
+impuissante. «Que les Français disent ce qu'ils voudront, écrivait-il
au comte Granville, ils ne peuvent pas faire la guerre aux quatre
-puissances pour soutenir Méhémet-Ali. Voudraient-ils risquer une
-guerre maritime? Où trouveraient-ils des navires pour tenir tête à la
+puissances pour soutenir Méhémet-Ali. Voudraient-ils risquer une
+guerre maritime? Où trouveraient-ils des navires pour tenir tête à la
flotte anglaise seule, sans parler de la flotte russe, qui, en pareil
-cas, se joindrait à nous? Que deviendrait Alger, si la France était en
-lutte avec une puissance qui lui fût supérieure sur mer?
+cas, se joindrait à nous? Que deviendrait Alger, si la France était en
+lutte avec une puissance qui lui fût supérieure sur mer?
Risqueront-ils une guerre continentale? Et pourquoi? Pourraient-ils
-aider Méhémet-Ali en marchant sur le Rhin, et ne seraient-ils pas
-ramenés en arrière aussi vite qu'ils seraient venus? L'intérieur
-est-il si tranquille et si uni que Louis-Philippe aimât à voir les
-trois puissances du continent armées contre lui, et les deux
-prétendants à son trône, le Bourbon et le Bonaparte, trouvant, pour
-leurs prétentions, appuis au dedans et au dehors? C'est impossible. La
+aider Méhémet-Ali en marchant sur le Rhin, et ne seraient-ils pas
+ramenés en arrière aussi vite qu'ils seraient venus? L'intérieur
+est-il si tranquille et si uni que Louis-Philippe aimât à voir les
+trois puissances du continent armées contre lui, et les deux
+prétendants à son trône, le Bourbon et le Bonaparte, trouvant, pour
+leurs prétentions, appuis au dedans et au dehors? C'est impossible. La
France peut parler haut, mais ne peut pas faire la guerre pour une
-telle cause. Il serait peu sage de méconnaître les forces de cette
-nation et les fâcheux résultats d'une guerre avec elle, dans le cas où
-elle aurait un intérêt national et une cause juste à soutenir; mais il
-serait également fâcheux de se laisser intimider par des paroles ou
-des rodomontades, dans le cas où une calme vue des choses doit nous
+telle cause. Il serait peu sage de méconnaître les forces de cette
+nation et les fâcheux résultats d'une guerre avec elle, dans le cas où
+elle aurait un intérêt national et une cause juste à soutenir; mais il
+serait également fâcheux de se laisser intimider par des paroles ou
+des rodomontades, dans le cas où une calme vue des choses doit nous
convaincre que la France serait seule la victime d'une guerre
-entreprise par elle, précipitamment, par caprice et sans juste
-motif<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>.»</p>
+entreprise par elle, précipitamment, par caprice et sans juste
+motif<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>.»</p>
<h4>III</h4>
-<p>Si décidé, si passionné que fût lord Palmerston, il ne lui était pas
-aisé de faire marcher à son pas tous ses collègues. Plusieurs années
-après, repassant en esprit les événements de cette époque, il
-écrivait: «Les plus grandes difficultés que j'ai eu à <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>
-surmonter dans toute la négociation provenaient des intrigues sans
-principes qui se produisaient dans notre propre camp<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>.» Déjà on a
-eu occasion de noter les répugnances de plusieurs des ministres
-anglais à rompre avec la France pour se rapprocher de la Russie. M.
-Guizot s'était tout de suite aperçu de ces sentiments, et il
-s'attachait à les entretenir, tout en ménageant les susceptibilités de
-lord Palmerston. Habitué de <i lang="en">Holland House</i>, il n'avait pas à
-échauffer les sympathies françaises du maître de la maison; peut-être
-même celui-ci les exprimait-il trop ouvertement pour un ministre de la
-Reine, et était-ce la raison pour laquelle ces sympathies se
-trouvaient n'être pas aussi efficaces que sincères. Lord Clarendon
-s'affichait aussi comme notre ami<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>. Aussi Palmerston écrira-t-il
-un peu plus tard: «Guizot a été trompé par le sot langage (<i lang="en">the
+<p>Si décidé, si passionné que fût lord Palmerston, il ne lui était pas
+aisé de faire marcher à son pas tous ses collègues. Plusieurs années
+après, repassant en esprit les événements de cette époque, il
+écrivait: «Les plus grandes difficultés que j'ai eu à <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>
+surmonter dans toute la négociation provenaient des intrigues sans
+principes qui se produisaient dans notre propre camp<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>.» Déjà on a
+eu occasion de noter les répugnances de plusieurs des ministres
+anglais à rompre avec la France pour se rapprocher de la Russie. M.
+Guizot s'était tout de suite aperçu de ces sentiments, et il
+s'attachait à les entretenir, tout en ménageant les susceptibilités de
+lord Palmerston. Habitué de <i lang="en">Holland House</i>, il n'avait pas à
+échauffer les sympathies françaises du maître de la maison; peut-être
+même celui-ci les exprimait-il trop ouvertement pour un ministre de la
+Reine, et était-ce la raison pour laquelle ces sympathies se
+trouvaient n'être pas aussi efficaces que sincères. Lord Clarendon
+s'affichait aussi comme notre ami<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>. Aussi Palmerston écrira-t-il
+un peu plus tard: «Guizot a été trompé par le sot langage (<i lang="en">the
foolish language</i>) de Holland et de Clarendon, qui, dans leurs
-conversations, parlaient en faveur de Méhémet-Ali<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>.» Lord
-Lansdowne et lord John Russell, bien que moins décidés et moins
-expansifs, assuraient amicalement notre ambassadeur de leur désir de
-«finir l'affaire d'Orient de concert avec la France». Dès son arrivée
-à Londres, M. Guizot avait eu soin de se mettre en rapport avec le
-chef du cabinet, lord Melbourne: celui-ci l'avait écouté, étendu
+conversations, parlaient en faveur de Méhémet-Ali<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>.» Lord
+Lansdowne et lord John Russell, bien que moins décidés et moins
+expansifs, assuraient amicalement notre ambassadeur de leur désir de
+«finir l'affaire d'Orient de concert avec la France». Dès son arrivée
+à Londres, M. Guizot avait eu soin de se mettre en rapport avec le
+chef du cabinet, lord Melbourne: celui-ci l'avait écouté, étendu
mollement dans son fauteuil, avec un sourire qui pouvait aussi bien
-témoigner de sa bienveillance que de son insouciance, donnant souvent
+témoigner de sa bienveillance que de son insouciance, donnant souvent
des marques d'approbation, questionnant en homme qui serait heureux
-d'obtenir une bonne réponse, et montrant personnellement le désir
-sincère d'un accord, sans indiquer qu'il eût trouvé le moyen de le
-faire, et surtout qu'il fût résolu à l'imposer autour de lui; en
+d'obtenir une bonne réponse, et montrant personnellement le désir
+sincère d'un accord, sans indiquer qu'il eût trouvé le moyen de le
+faire, et surtout qu'il fût résolu à l'imposer autour de lui; en
somme, le premier ministre avait paru sortir de cette conversation,
-suivant <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> l'expression même de son interlocuteur, «plutôt
-rejeté dans une indécision favorable que ramené à notre sentiment». En
+suivant <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> l'expression même de son interlocuteur, «plutôt
+rejeté dans une indécision favorable que ramené à notre sentiment». En
dehors du cabinet, la France comptait aussi des amis utiles. De ce
-nombre était M. Charles Greville, clerc du conseil privé, personnage
-fort répandu dans la haute société politique anglaise; il voyait
-fréquemment M. Guizot et était pour lui un précieux informateur<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>.
-Lord Grey recherchait notre ambassadeur pour lui dire: «Nous ne devons
-pas nous séparer de vous; sans vous, nous ne pouvons rien faire de
-bon.» Le beau-frère de lord Grey, M. Ellice, membre très-actif des
+nombre était M. Charles Greville, clerc du conseil privé, personnage
+fort répandu dans la haute société politique anglaise; il voyait
+fréquemment M. Guizot et était pour lui un précieux informateur<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>.
+Lord Grey recherchait notre ambassadeur pour lui dire: «Nous ne devons
+pas nous séparer de vous; sans vous, nous ne pouvons rien faire de
+bon.» Le beau-frère de lord Grey, M. Ellice, membre très-actif des
Communes, s'employait ouvertement dans notre sens. L'illustre chef des
-tories, le duc de Wellington, demeuré, quoique tout cassé par l'âge,
-l'homme le plus considérable de l'Angleterre, déclarait «que, dans
-l'arrangement à intervenir, les limites des territoires importaient
-assez peu, qu'il fallait avant tout un arrangement agréé des cinq
-puissances, et que toute séparation de l'une d'elles serait un mal
-plus grave que telle ou telle concession territoriale». Enfin, les
+tories, le duc de Wellington, demeuré, quoique tout cassé par l'âge,
+l'homme le plus considérable de l'Angleterre, déclarait «que, dans
+l'arrangement à intervenir, les limites des territoires importaient
+assez peu, qu'il fallait avant tout un arrangement agréé des cinq
+puissances, et que toute séparation de l'une d'elles serait un mal
+plus grave que telle ou telle concession territoriale». Enfin, les
radicaux de la Chambre basse et les whigs qui les avoisinaient se
-montraient de plus en plus choqués et effrayés à l'idée de substituer
-l'alliance russe à l'alliance française et de risquer une guerre en
-Orient pour enlever la Syrie à Méhémet-Ali.</p>
+montraient de plus en plus choqués et effrayés à l'idée de substituer
+l'alliance russe à l'alliance française et de risquer une guerre en
+Orient pour enlever la Syrie à Méhémet-Ali.</p>
-<p>Tous ces symptômes pouvaient faire croire que lord Palmerston serait
-empêché de pousser ses desseins jusqu'au bout. M. Guizot mettait
+<p>Tous ces symptômes pouvaient faire croire que lord Palmerston serait
+empêché de pousser ses desseins jusqu'au bout. M. Guizot mettait
cependant en garde M. Thiers contre de trop prompts espoirs. Il
montrait le chef du <i lang="en">Foreign-Office</i> s'obstinant d'autant plus dans
-ses idées qu'il les voyait plus combattues. «Il sent, écrivait notre
-ambassadeur, que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des
-idées différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé,
-s'élèvent, se répandent et modifient ou du moins ébranlent les
+ses idées qu'il les voyait plus combattues. «Il sent, écrivait notre
+ambassadeur, que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des
+idées différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé,
+s'élèvent, se répandent et modifient ou du moins ébranlent les
convictions et les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente... Il
-agit et fait agir auprès de ses collègues ébranlés.» M. Guizot
-ajoutait, avec une sagacité très-fine et très-sûre: «Sachez bien que
+agit et fait agir auprès de ses collègues ébranlés.» M. Guizot
+ajoutait, avec une sagacité très-fine et très-sûre: «Sachez bien que
lord <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Palmerston est influent dans le cabinet, comme tous les
-hommes actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent qu'il n'a
-pas raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à ce qu'il
+hommes actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent qu'il n'a
+pas raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à ce qu'il
fait, il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi, prendre
-de la peine. Bien peu d'hommes s'y décident.»</p>
-
-<p>Ce n'était pas seulement par ses collègues que lord Palmerston avait
-peine à se faire suivre, c'était aussi par ses alliés du continent,
-par ceux-là que M. Thiers aurait voulu tenir à l'écart. Sans doute, à
-Vienne et à Berlin, on n'était pas devenu plus favorable à
-Méhémet-Ali; mais on trouvait le ministre anglais passionné et
-casse-cou; on était disposé à nous croire, quand nous dénoncions les
-moyens coercitifs proposés par lui comme étant inefficaces contre le
-pacha et menaçants pour la paix européenne; on se demandait avec
-trouble si l'on ne s'était pas laissé engager dans une fort périlleuse
-aventure. M. de Metternich s'épanchait tristement avec le comte
-Apponyi sur la témérité de lord Palmerston: «Il va de l'avant,
-écrivait-il, sans même s'être assuré de l'appui, qui avant tout lui
-serait nécessaire, de ses propres collègues... Ses idées sur les
+de la peine. Bien peu d'hommes s'y décident.»</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement par ses collègues que lord Palmerston avait
+peine à se faire suivre, c'était aussi par ses alliés du continent,
+par ceux-là que M. Thiers aurait voulu tenir à l'écart. Sans doute, à
+Vienne et à Berlin, on n'était pas devenu plus favorable à
+Méhémet-Ali; mais on trouvait le ministre anglais passionné et
+casse-cou; on était disposé à nous croire, quand nous dénoncions les
+moyens coercitifs proposés par lui comme étant inefficaces contre le
+pacha et menaçants pour la paix européenne; on se demandait avec
+trouble si l'on ne s'était pas laissé engager dans une fort périlleuse
+aventure. M. de Metternich s'épanchait tristement avec le comte
+Apponyi sur la témérité de lord Palmerston: «Il va de l'avant,
+écrivait-il, sans même s'être assuré de l'appui, qui avant tout lui
+serait nécessaire, de ses propres collègues... Ses idées sur les
moyens comminatoires n'ont pas le sens commun. Je crois le lui avoir
-démontré par ma dernière expédition<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>.» Le chancelier avait, en
-effet, envoyé à Londres un long mémoire où il discutait et critiquait
-les procédés de coercition préconisés par le <i lang="en">Foreign-Office</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.</p>
-
-<p>Vers la même époque, dans le courant d'avril, les représentants de
-l'Autriche et de la Prusse à Londres, le baron de Neumann et le baron
-de Bülow, vinrent d'eux-mêmes entretenir M. Guizot et lui laissèrent
-voir leur inquiétude, leur désir de trouver une transaction que chacun
-pût accepter sans s'infliger un démenti. «Pourquoi, disait le baron de
-Bülow, n'accorderait-on pas, par exemple, à Méhémet-Ali l'hérédité de
-l'Égypte et le gouvernement viager de la Syrie? Voilà une transaction
-possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. Il faut les <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>
-chercher.» Le ministre de Prusse donnait même à entendre qu'on irait
-peut-être jusqu'à la Syrie héréditaire, si la France consentait, en
-cas de résistance du pacha, à se joindre aux autres puissances pour le
-mettre à la raison. Le baron de Neumann fit des ouvertures analogues.
-«Mon gouvernement, disait-il à notre ambassadeur, désire autant que le
-vôtre le maintien de la paix en Orient; il est fort peu enclin à
-l'emploi des moyens de contrainte; il en connaît, comme vous, les
-difficultés et les périls; ce qui importe, c'est qu'il y ait
+démontré par ma dernière expédition<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>.» Le chancelier avait, en
+effet, envoyé à Londres un long mémoire où il discutait et critiquait
+les procédés de coercition préconisés par le <i lang="en">Foreign-Office</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.</p>
+
+<p>Vers la même époque, dans le courant d'avril, les représentants de
+l'Autriche et de la Prusse à Londres, le baron de Neumann et le baron
+de Bülow, vinrent d'eux-mêmes entretenir M. Guizot et lui laissèrent
+voir leur inquiétude, leur désir de trouver une transaction que chacun
+pût accepter sans s'infliger un démenti. «Pourquoi, disait le baron de
+Bülow, n'accorderait-on pas, par exemple, à Méhémet-Ali l'hérédité de
+l'Égypte et le gouvernement viager de la Syrie? Voilà une transaction
+possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. Il faut les <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>
+chercher.» Le ministre de Prusse donnait même à entendre qu'on irait
+peut-être jusqu'à la Syrie héréditaire, si la France consentait, en
+cas de résistance du pacha, à se joindre aux autres puissances pour le
+mettre à la raison. Le baron de Neumann fit des ouvertures analogues.
+«Mon gouvernement, disait-il à notre ambassadeur, désire autant que le
+vôtre le maintien de la paix en Orient; il est fort peu enclin à
+l'emploi des moyens de contrainte; il en connaît, comme vous, les
+difficultés et les périls; ce qui importe, c'est qu'il y ait
arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement efficace ne peut
-avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'Empereur mon maître
-et le roi de Prusse le désirent également. Qu'une transaction, agréée
-par vous, soit donc proposée; elle peut l'être de plusieurs manières;
-nous serons fort disposés à l'appuyer, et lord Palmerston lui-même y
-sera amené.» Sans doute, on ne devait pas faire un très-grand fond sur
-l'énergie avec laquelle ces deux diplomates auraient agi sur lord
-Palmerston; la même disposition un peu craintive qui les poussait à se
-montrer conciliants avec M. Guizot, les eût fait, en un autre moment,
-se soumettre à l'impérieuse résolution du ministre anglais<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>. Leurs
-avances n'en avaient pas moins une réelle importance et pouvaient
-servir de point de départ à des négociations qui eussent
-très-heureusement modifié notre situation. Lié par ses instructions,
-M. Guizot se borna à répondre que le gouvernement français n'aurait,
-pour son compte, aucune objection à cette distribution des
+avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'Empereur mon maître
+et le roi de Prusse le désirent également. Qu'une transaction, agréée
+par vous, soit donc proposée; elle peut l'être de plusieurs manières;
+nous serons fort disposés à l'appuyer, et lord Palmerston lui-même y
+sera amené.» Sans doute, on ne devait pas faire un très-grand fond sur
+l'énergie avec laquelle ces deux diplomates auraient agi sur lord
+Palmerston; la même disposition un peu craintive qui les poussait à se
+montrer conciliants avec M. Guizot, les eût fait, en un autre moment,
+se soumettre à l'impérieuse résolution du ministre anglais<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>. Leurs
+avances n'en avaient pas moins une réelle importance et pouvaient
+servir de point de départ à des négociations qui eussent
+très-heureusement modifié notre situation. Lié par ses instructions,
+M. Guizot se borna à répondre que le gouvernement français n'aurait,
+pour son compte, aucune objection à cette distribution des
territoires, seulement qu'il ne savait si le pacha s'en contenterait;
-or il fallait avant tout, disait-il, que la transaction fût agréée à
-Alexandrie comme à Constantinople, et que l'exécution en fût toute
-pacifique. C'était subordonner la politique de la France aux
-fantaisies ambitieuses de Méhémet-Ali: À Paris, M. Thiers, toujours
-fort monté contre la Prusse et surtout contre l'Autriche, <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> se
-montra moins favorable encore aux ouvertures de leurs représentants; à
-son avis, les perpétuelles tergiversations de ces puissances, depuis
-un an, ne permettaient pas d'attacher beaucoup de valeur à un retour
+or il fallait avant tout, disait-il, que la transaction fût agréée à
+Alexandrie comme à Constantinople, et que l'exécution en fût toute
+pacifique. C'était subordonner la politique de la France aux
+fantaisies ambitieuses de Méhémet-Ali: À Paris, M. Thiers, toujours
+fort monté contre la Prusse et surtout contre l'Autriche, <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> se
+montra moins favorable encore aux ouvertures de leurs représentants; à
+son avis, les perpétuelles tergiversations de ces puissances, depuis
+un an, ne permettaient pas d'attacher beaucoup de valeur à un retour
si incomplet. Il ne chargea donc notre ambassadeur de leur donner
aucun encouragement.</p>
-<p>Les ministres d'Autriche et de Prusse ne se rebutèrent pas. Le 5 mai,
+<p>Les ministres d'Autriche et de Prusse ne se rebutèrent pas. Le 5 mai,
le baron de Neumann revint trouver M. Guizot avec des propositions
-plus précises, qu'il disait avoir espoir de faire accepter à lord
-Palmerston. Il s'agissait de laisser à Méhémet-Ali la presque totalité
-du pachalik d'Acre, y compris cette place même, que, dans les
-propositions un moment faites et si vite retirées au mois d'octobre
-précédent, le gouvernement anglais avait tenu à réserver au sultan.
-Cette concession serait-elle faite à titre héréditaire? Sur ce point,
-M. de Neumann ne pouvait répondre nettement; toutefois, bien qu'il
-prévît de grosses difficultés de la part du ministre anglais, il
-croyait qu'on irait jusqu'à l'hérédité. Le surlendemain, lord
-Palmerston, fort à contre-c&oelig;ur, et agissant sous la pression de ses
-collègues, fit la même ouverture à notre ambassadeur, sans parler, il
-est vrai, de l'hérédité. Cette fois, nous n'étions plus en présence
-d'une velléité plus ou moins efficace de la diplomatie autrichienne,
+plus précises, qu'il disait avoir espoir de faire accepter à lord
+Palmerston. Il s'agissait de laisser à Méhémet-Ali la presque totalité
+du pachalik d'Acre, y compris cette place même, que, dans les
+propositions un moment faites et si vite retirées au mois d'octobre
+précédent, le gouvernement anglais avait tenu à réserver au sultan.
+Cette concession serait-elle faite à titre héréditaire? Sur ce point,
+M. de Neumann ne pouvait répondre nettement; toutefois, bien qu'il
+prévît de grosses difficultés de la part du ministre anglais, il
+croyait qu'on irait jusqu'à l'hérédité. Le surlendemain, lord
+Palmerston, fort à contre-c&oelig;ur, et agissant sous la pression de ses
+collègues, fit la même ouverture à notre ambassadeur, sans parler, il
+est vrai, de l'hérédité. Cette fois, nous n'étions plus en présence
+d'une velléité plus ou moins efficace de la diplomatie autrichienne,
mais d'une proposition faite au nom des trois puissances. M. Guizot
-répondit qu'il allait la transmettre à son gouvernement, mais que
+répondit qu'il allait la transmettre à son gouvernement, mais que
celui-ci aurait besoin de temps pour savoir si cet arrangement serait
-accepté par Méhémet. M. Thiers ne jugea même pas nécessaire de poser
-la question à Alexandrie: «Nous trouvons le partage de la Syrie
-inacceptable pour le pacha, écrivit-il, le 11 mai, à M. Guizot.
-Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à
-le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.
-Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie!»</p>
+accepté par Méhémet. M. Thiers ne jugea même pas nécessaire de poser
+la question à Alexandrie: «Nous trouvons le partage de la Syrie
+inacceptable pour le pacha, écrivit-il, le 11 mai, à M. Guizot.
+Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à
+le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.
+Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie!»</p>
<p>Si les tentatives de transaction n'aboutissaient pas, elles
-produisaient du moins un temps d'arrêt dans les négociations de M. de
-Brünnow et de lord Palmerston. Ces négociations ne paraissaient point
-avoir fait un pas depuis le mois de janvier. À Saint-Pétersbourg,
-selon les rapports de M. de Barante, on <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> s'inquiétait de ces
-retards; après avoir cru un moment tenir le succès de sa man&oelig;uvre,
-le gouvernement russe commençait à en désespérer et prenait presque
-son parti d'un accord avec la France<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>. D'ailleurs, à cette même
-époque, il voyait d'autres affaires se traiter entre Londres et Paris
-dans des conditions de bonne entente, d'amitié cordiale, qui
-semblaient écarter tout présage de rupture.</p>
+produisaient du moins un temps d'arrêt dans les négociations de M. de
+Brünnow et de lord Palmerston. Ces négociations ne paraissaient point
+avoir fait un pas depuis le mois de janvier. À Saint-Pétersbourg,
+selon les rapports de M. de Barante, on <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> s'inquiétait de ces
+retards; après avoir cru un moment tenir le succès de sa man&oelig;uvre,
+le gouvernement russe commençait à en désespérer et prenait presque
+son parti d'un accord avec la France<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>. D'ailleurs, à cette même
+époque, il voyait d'autres affaires se traiter entre Londres et Paris
+dans des conditions de bonne entente, d'amitié cordiale, qui
+semblaient écarter tout présage de rupture.</p>
<p>Ce fut alors, en effet, au commencement du mois de mai, que se
-négocia, entre les deux gouvernements, la restitution à la France de
-la dépouille mortelle de Napoléon. On sait avec quelle bonne grâce, un
+négocia, entre les deux gouvernements, la restitution à la France de
+la dépouille mortelle de Napoléon. On sait avec quelle bonne grâce, un
peu railleuse, lord Palmerston accueillit ce qu'il appelait une
-«requête bien française», heureux de nous donner cette satisfaction
+«requête bien française», heureux de nous donner cette satisfaction
d'apparat, et de masquer ainsi les mauvais desseins dont il
poursuivait ailleurs l'accomplissement<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>. Dans une autre affaire,
-ce fut l'Angleterre qui reçut un bon office du gouvernement français.
-Elle devait à l'humeur batailleuse de lord Palmerston d'avoir
-plusieurs querelles à la fois sur les bras: guerres avec la Chine et
+ce fut l'Angleterre qui reçut un bon office du gouvernement français.
+Elle devait à l'humeur batailleuse de lord Palmerston d'avoir
+plusieurs querelles à la fois sur les bras: guerres avec la Chine et
l'Afghanistan, rupture diplomatique avec le Portugal, contestation
-avec les États-Unis, et enfin conflit avec Naples à propos des soufres
-de Sicile. Par la dureté hautaine de la diplomatie britannique et par
-la fierté obstinée du roi de Naples<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>, ce dernier conflit s'était à
-ce point envenimé, qu'il semblait n'y avoir plus place qu'aux moyens
-violents. Déjà la flotte de l'amiral Stopford donnait une chasse peu
+avec les États-Unis, et enfin conflit avec Naples à propos des soufres
+de Sicile. Par la dureté hautaine de la diplomatie britannique et par
+la fierté obstinée du roi de Naples<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>, ce dernier conflit s'était à
+ce point envenimé, qu'il semblait n'y avoir plus place qu'aux moyens
+violents. Déjà la flotte de l'amiral Stopford donnait une chasse peu
glorieuse aux barques napolitaines, et des rassemblements de troupes
-se faisaient sur toutes les côtes de l'Italie méridionale. Certes, la
-partie n'était pas égale; elle l'était même si peu, que le
+se faisaient sur toutes les côtes de l'Italie méridionale. Certes, la
+partie n'était pas égale; elle l'était même si peu, que le
gouvernement anglais avait, aux yeux de toute l'Europe, la figure
-fâcheuse d'un puissant qui abuse de sa force contre un faible. Bien
-qu'étranger, pour sa part, aux scrupules chevaleresques, lord
-Palmerston se rendait compte de cette <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> impression générale et
-en était fort ennuyé: il désirait vivement mettre fin à une affaire si
-mal engagée, d'autant que les vaisseaux employés à bloquer les ports
-des Deux-Siciles, étaient destinés, dans sa pensée, à des opérations
+fâcheuse d'un puissant qui abuse de sa force contre un faible. Bien
+qu'étranger, pour sa part, aux scrupules chevaleresques, lord
+Palmerston se rendait compte de cette <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> impression générale et
+en était fort ennuyé: il désirait vivement mettre fin à une affaire si
+mal engagée, d'autant que les vaisseaux employés à bloquer les ports
+des Deux-Siciles, étaient destinés, dans sa pensée, à des opérations
autrement importantes en Orient. Il accepta donc avec empressement la
-médiation que lui offrit, au courant d'avril, le gouvernement
-français. Celui-ci s'était décidé à intervenir par un double motif:
-d'une part, il lui convenait, particulièrement en ce moment, de
-montrer que l'Angleterre lui était unie et recourait à lui dans ses
-embarras; d'autre part, cette ingérence dans les affaires d'un État
-italien lui paraissait de nature à augmenter, dans la Péninsule,
-l'influence de la France, au détriment de celle de l'Autriche, et
-l'humeur visible de M. de Metternich prouvait que le calcul n'était
-pas mauvais<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>. Les négociations rencontrèrent plus d'un obstacle; à
-chaque retard, le ministre anglais témoignait de son anxieuse
-impatience. M. Thiers surmonta les difficultés, les unes après les
-autres, avec une adroite et patiente fermeté, et tout fut heureusement
-terminé dans les premiers jours de juillet. Les titres que notre
-gouvernement crut avoir ainsi acquis à la gratitude de ses voisins,
-contribuèrent à augmenter sa trompeuse sécurité. Quant à lord
-Palmerston, il ne tira de là qu'une conclusion, c'est que ses
-vaisseaux étaient libres et que, dès lors, il était mieux armé pour
-nous faire échec en Orient; en effet, cette même flotte de l'amiral
-Stopford, que notre médiation venait de relever de sa faction dans les
-eaux napolitaines, allait, dans quelques semaines, être employée à
-bombarder Beyrouth et à chasser de Syrie les troupes du pacha, notre
-protégé<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>.</p>
-
-<p>Toutefois, avant de pouvoir réaliser son dessein, le chef du
-<i lang="en">Foreign-Office</i> se vit obligé, vers le milieu de juin, de nous
+médiation que lui offrit, au courant d'avril, le gouvernement
+français. Celui-ci s'était décidé à intervenir par un double motif:
+d'une part, il lui convenait, particulièrement en ce moment, de
+montrer que l'Angleterre lui était unie et recourait à lui dans ses
+embarras; d'autre part, cette ingérence dans les affaires d'un État
+italien lui paraissait de nature à augmenter, dans la Péninsule,
+l'influence de la France, au détriment de celle de l'Autriche, et
+l'humeur visible de M. de Metternich prouvait que le calcul n'était
+pas mauvais<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>. Les négociations rencontrèrent plus d'un obstacle; à
+chaque retard, le ministre anglais témoignait de son anxieuse
+impatience. M. Thiers surmonta les difficultés, les unes après les
+autres, avec une adroite et patiente fermeté, et tout fut heureusement
+terminé dans les premiers jours de juillet. Les titres que notre
+gouvernement crut avoir ainsi acquis à la gratitude de ses voisins,
+contribuèrent à augmenter sa trompeuse sécurité. Quant à lord
+Palmerston, il ne tira de là qu'une conclusion, c'est que ses
+vaisseaux étaient libres et que, dès lors, il était mieux armé pour
+nous faire échec en Orient; en effet, cette même flotte de l'amiral
+Stopford, que notre médiation venait de relever de sa faction dans les
+eaux napolitaines, allait, dans quelques semaines, être employée à
+bombarder Beyrouth et à chasser de Syrie les troupes du pacha, notre
+protégé<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>.</p>
+
+<p>Toutefois, avant de pouvoir réaliser son dessein, le chef du
+<i lang="en">Foreign-Office</i> se vit obligé, vers le milieu de juin, de nous
offrir <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> encore une transaction. C'est que sa politique
-antifrançaise inquiétait et mécontentait de plus en plus une bonne
-partie de ses collègues. On parlait de discussions très-animées au
-sein du conseil des ministres, et il n'était pas jusqu'à lord
-Melbourne qui, paraissant sortir de son indolence irrésolue, ne vînt
-dire à M. Guizot: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon; tout ce
-que nous ferions en nous divisant serait mauvais et dangereux.» Si
-habitué que fût lord Palmerston à en prendre à son aise avec les
-autres ministres, il crut nécessaire de ne pas paraître rebelle à
-toute conciliation; il renouvela donc à notre ambassadeur la
-proposition, déjà faite quelques semaines auparavant, de partager la
-Syrie entre le sultan et le pacha, et demanda à connaître la réponse
-«positive» du gouvernement français. Il s'attendait probablement à un
-refus et comptait en tirer parti pour vaincre les résistances qu'il
-rencontrait autour de lui. Son espérance ne fut pas trompée. M. Thiers
-persista à déclarer cette proposition «inadmissible». «Le pacha,
-dit-il, n'accordera jamais ce qu'on lui demande là... Nous ne nous
-ferons donc pas les coopérateurs d'un projet sans raison, sans chance
-de succès, et qui ne peut être exécuté que par la force. Or, la force,
-nous ne la voulons pas et nous n'y croyons pas.»</p>
-
-<p>À la même époque, M. de Neumann s'abouchait de nouveau avec M. Guizot
+antifrançaise inquiétait et mécontentait de plus en plus une bonne
+partie de ses collègues. On parlait de discussions très-animées au
+sein du conseil des ministres, et il n'était pas jusqu'à lord
+Melbourne qui, paraissant sortir de son indolence irrésolue, ne vînt
+dire à M. Guizot: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon; tout ce
+que nous ferions en nous divisant serait mauvais et dangereux.» Si
+habitué que fût lord Palmerston à en prendre à son aise avec les
+autres ministres, il crut nécessaire de ne pas paraître rebelle à
+toute conciliation; il renouvela donc à notre ambassadeur la
+proposition, déjà faite quelques semaines auparavant, de partager la
+Syrie entre le sultan et le pacha, et demanda à connaître la réponse
+«positive» du gouvernement français. Il s'attendait probablement à un
+refus et comptait en tirer parti pour vaincre les résistances qu'il
+rencontrait autour de lui. Son espérance ne fut pas trompée. M. Thiers
+persista à déclarer cette proposition «inadmissible». «Le pacha,
+dit-il, n'accordera jamais ce qu'on lui demande là... Nous ne nous
+ferons donc pas les coopérateurs d'un projet sans raison, sans chance
+de succès, et qui ne peut être exécuté que par la force. Or, la force,
+nous ne la voulons pas et nous n'y croyons pas.»</p>
+
+<p>À la même époque, M. de Neumann s'abouchait de nouveau avec M. Guizot
et lui faisait des offres plus avantageuses encore. Impatient d'en
-finir, ne cachant ni son inquiétude ni son irritation contre lord
-Palmerston, il se déclara résolu à agir fortement sur ce dernier pour
-lui faire accepter une combinaison donnant au pacha l'Égypte
-héréditaire et toute la Syrie viagère; il croyait, du reste, pouvoir
+finir, ne cachant ni son inquiétude ni son irritation contre lord
+Palmerston, il se déclara résolu à agir fortement sur ce dernier pour
+lui faire accepter une combinaison donnant au pacha l'Égypte
+héréditaire et toute la Syrie viagère; il croyait, du reste, pouvoir
compter sur l'appui d'une partie des ministres anglais. Plusieurs
-symptômes indiquaient que c'était là l'effort suprême de ceux qui
-désiraient l'accord. Notre ambassadeur comprit la gravité de la
-situation et écrivit aussitôt, <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> le 24 juin, à M. Thiers: «Nous
-touchons peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont je
+symptômes indiquaient que c'était là l'effort suprême de ceux qui
+désiraient l'accord. Notre ambassadeur comprit la gravité de la
+situation et écrivit aussitôt, <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> le 24 juin, à M. Thiers: «Nous
+touchons peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont je
vous parlais, et qui consiste, de la part de l'Autriche et de la
-Prusse, à déclarer à lord Palmerston qu'il faut se résigner à laisser
-viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France cette grande
+Prusse, à déclarer à lord Palmerston qu'il faut se résigner à laisser
+viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France cette grande
concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, en ce moment.
-Les collègues de lord Palmerston, d'une part, les ministres d'Autriche
-et de Prusse, de l'autre, pèsent sur lui pour l'y décider. S'ils l'y
-décident, en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir
-remporté une grande victoire et être arrivés à des propositions
-d'arrangement raisonnables. Il importe donc extrêmement que je
-connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de mon langage peut
-dépendre ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
-revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue
-et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les
-rengagerait brusquement dans son système et leur ferait adopter, à
-quatre, son projet de retirer au pacha la Syrie.» Sans affirmer que,
-dans ce cas, «l'arrangement à quatre» fût certain, M. Guizot le
-donnait pour «possible». L'ambassadeur inclinait manifestement à se
-contenter de ce qu'il appelait cette «grande concession». Tel ne fut
-pas le sentiment de M. Thiers: dans tout ce qui lui était transmis, il
-ne vit que l'embarras, la division, le désarroi de ceux qu'il
-prétendait amener à ses idées; et il se flatta, en tenant ferme, de
-les contraindre à une capitulation complète. Il hésitait néanmoins à
-répondre par un refus trop net, et préférait prolonger son attitude
-critique et expectante. «Quand je vous parlais, écrivit-il à M.
-Guizot, le 30 juin, d'une grande conquête qui changerait notre
-attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie
-héréditaire. Toutefois, j'ai consulté le cabinet; on délibère, on
-penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de
-vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.»</p>
+Les collègues de lord Palmerston, d'une part, les ministres d'Autriche
+et de Prusse, de l'autre, pèsent sur lui pour l'y décider. S'ils l'y
+décident, en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir
+remporté une grande victoire et être arrivés à des propositions
+d'arrangement raisonnables. Il importe donc extrêmement que je
+connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de mon langage peut
+dépendre ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
+revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue
+et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les
+rengagerait brusquement dans son système et leur ferait adopter, à
+quatre, son projet de retirer au pacha la Syrie.» Sans affirmer que,
+dans ce cas, «l'arrangement à quatre» fût certain, M. Guizot le
+donnait pour «possible». L'ambassadeur inclinait manifestement à se
+contenter de ce qu'il appelait cette «grande concession». Tel ne fut
+pas le sentiment de M. Thiers: dans tout ce qui lui était transmis, il
+ne vit que l'embarras, la division, le désarroi de ceux qu'il
+prétendait amener à ses idées; et il se flatta, en tenant ferme, de
+les contraindre à une capitulation complète. Il hésitait néanmoins à
+répondre par un refus trop net, et préférait prolonger son attitude
+critique et expectante. «Quand je vous parlais, écrivit-il à M.
+Guizot, le 30 juin, d'une grande conquête qui changerait notre
+attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie
+héréditaire. Toutefois, j'ai consulté le cabinet; on délibère, on
+penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de
+vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.»</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> IV</h4>
-<p>Quel était le secret de l'obstination avec laquelle M. Thiers se
-refusait à toutes les transactions? Sans doute, c'était, pour une
-bonne part, l'illusion, déjà tant de fois signalée, sur la puissance
-du pacha et sur l'impossibilité d'un accord entre l'Angleterre et la
-Russie. Mais, seul, ce motif n'eût peut-être pas suffi. On sait que,
-dès son arrivée au pouvoir, l'une des arrière-pensées du ministre du
-1<sup>er</sup> mars, l'une de ses visées secrètes, avait été de revenir à cet
+<p>Quel était le secret de l'obstination avec laquelle M. Thiers se
+refusait à toutes les transactions? Sans doute, c'était, pour une
+bonne part, l'illusion, déjà tant de fois signalée, sur la puissance
+du pacha et sur l'impossibilité d'un accord entre l'Angleterre et la
+Russie. Mais, seul, ce motif n'eût peut-être pas suffi. On sait que,
+dès son arrivée au pouvoir, l'une des arrière-pensées du ministre du
+1<sup>er</sup> mars, l'une de ses visées secrètes, avait été de revenir à cet
arrangement direct, entre le sultan et le pacha, que les puissances
-avaient une première fois empêché par la note du 27 juillet. On n'a
-pas oublié non plus que nos agents avaient reçu recommandation d'y
-pousser par les moyens détournés à leur disposition, tout en se
+avaient une première fois empêché par la note du 27 juillet. On n'a
+pas oublié non plus que nos agents avaient reçu recommandation d'y
+pousser par les moyens détournés à leur disposition, tout en se
gardant d'en prendre ouvertement et officiellement l'initiative. Plus
-la prolongation du <i lang="la">statu quo</i> devenait intolérable et dangereuse pour
-l'empire ottoman, plus on se flattait, à Paris, que le sultan se
-déciderait, pour en finir, à s'entendre avec son vassal. Cependant les
-semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'était encore venu justifier
-cette espérance, quand, vers la fin de mai, le bruit se répandit à
+la prolongation du <i lang="la">statu quo</i> devenait intolérable et dangereuse pour
+l'empire ottoman, plus on se flattait, à Paris, que le sultan se
+déciderait, pour en finir, à s'entendre avec son vassal. Cependant les
+semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'était encore venu justifier
+cette espérance, quand, vers la fin de mai, le bruit se répandit à
Constantinople que le grand vizir, Khosrew-Pacha, de tout temps ennemi
-mortel de Méhémet-Ali, allait être destitué.</p>
+mortel de Méhémet-Ali, allait être destitué.</p>
-<p>Les représentants de la France en Turquie et en Égypte, convaincus que
-cette disgrâce ferait disparaître le principal obstacle à un
-accommodement direct, redoublèrent d'activité. Ce fut notre consul
-général à Alexandrie, M. Cochelet, qui porta à Méhémet la première
+<p>Les représentants de la France en Turquie et en Égypte, convaincus que
+cette disgrâce ferait disparaître le principal obstacle à un
+accommodement direct, redoublèrent d'activité. Ce fut notre consul
+général à Alexandrie, M. Cochelet, qui porta à Méhémet la première
nouvelle de la chute imminente de Khosrew. Le vieux pacha fit un bond
sur son divan; sa figure prit une expression de joie extraordinaire,
-et des larmes vinrent dans ses yeux. Devançant les conseils que notre
-consul allait lui donner, il vint à lui, le frappa sur la poitrine de
+et des larmes vinrent dans ses yeux. Devançant les conseils que notre
+consul allait lui donner, il vint à lui, le frappa sur la poitrine de
la paume de la main, lui serra les deux poignets et lui dit: <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>
-«Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution du
-grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier
-secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de mon
-respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de me
+«Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution du
+grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier
+secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de mon
+respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de me
permettre de lui renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de
-Moustoueh-Pacha (l'amiral égyptien). Je la prierai de consentir à ce
-que mon fils, Saïd-Bey, vienne à bord de la flotte pour se jeter à ses
-pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha (le nouveau grand vizir), et une
+Moustoueh-Pacha (l'amiral égyptien). Je la prierai de consentir à ce
+que mon fils, Saïd-Bey, vienne à bord de la flotte pour se jeter à ses
+pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha (le nouveau grand vizir), et une
fois que les relations de bonne intelligence et d'harmonie seront
-rétablies, je m'arrangerai avec la Porte.» Et comme le consul lui
-recommandait d'être modéré dans ses prétentions: «Laissez-moi faire,
+rétablies, je m'arrangerai avec la Porte.» Et comme le consul lui
+recommandait d'être modéré dans ses prétentions: «Laissez-moi faire,
reprit le pacha; lorsque je serai en rapport avec la Porte, nous nous
-arrangerons ensemble très-certainement.<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>» Le 16 juin, aussitôt
-qu'on eut reçu à Alexandrie la confirmation de la destitution de
+arrangerons ensemble très-certainement.<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>» Le 16 juin, aussitôt
+qu'on eut reçu à Alexandrie la confirmation de la destitution de
Khosrew, Sami-Bey s'embarqua pour Constantinople. Dans cette ville,
-les esprits paraissaient disposés à répondre par de très-larges
+les esprits paraissaient disposés à répondre par de très-larges
concessions au renvoi de la flotte.</p>
-<p>À cette nouvelle, grande fut l'émotion de M. Thiers. Ne touchait-il
-pas au but? Il expédia sur-le-champ M. Eugène Périer à Alexandrie,
-pour dire au pacha «de se hâter», pour l'avertir «qu'à Londres on
-était irrité contre lui, que l'on pouvait passer à des résolutions
-extrêmes», et pour l'inviter à se contenter de la Syrie viagère. En
-même temps, il donnait instruction à notre ambassadeur près le sultan
-de seconder la mission de Sami-Bey et de prêcher la modération au
-Divan, en évitant toutefois de «prendre la négociation à son compte et
-comme une entreprise française». Enfin, il informait M. Guizot de ces
-événements, de ce qu'il en attendait, et lui recommandait de les tenir
-aussi longtemps que possible cachés aux autres puissances, à lord
-Palmerston notamment. «Il importe, lui écrivait-il, de ne pas faire
-connaître la proposition du pacha à Londres, pour que les Anglais
-n'aillent pas empêcher un arrangement direct. La nouvelle sera
-bientôt connue, mais <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> pas avant huit jours. Dans l'intervalle,
-les Anglais ne pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils
-arriveront trop tard s'ils veulent écrire à Constantinople<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>.</p>
-
-<p>Vaine recommandation! notre secret avait été tout de suite éventé.
-L'avis de ce qui se préparait en Orient était arrivé à Londres de deux
-côtés: de Constantinople, par lord Ponsonby, dont l'animosité
-clairvoyante avait deviné notre plan; de Paris, par le comte Apponyi,
-qui avait eu connaissance des dépêches de notre consul. L'impression
-fut vive parmi les représentants des divers cabinets; ils virent là un
-coup monté par la France pour se soustraire à l'engagement formel pris
-par la note du 27 juillet, pour régler à elle seule les affaires
-d'Orient et pour «mystifier» les autres puissances. Lord Palmerston
-fut le plus irrité de tous. Cette campagne, qui était son &oelig;uvre
-personnelle, où il avait dépensé toute sa passion et engagé hardiment
-toute sa responsabilité, dont il attendait tant de satisfaction pour
-les préventions et les jalousies anglaises, tant d'importance pour
-lui-même, allait-il donc en sortir non-seulement battu, mais joué au
-point d'être quelque peu ridicule? «On se serait bien moqué de nous si
-l'arrangement direct avait réussi», disait-il plus tard à M. Guizot.
-Il n'était pas homme à prendre son parti d'un tel fiasco, ni à
-pardonner à qui lui en faisait courir le risque. Aussi résolut-il
-non-seulement de faire échouer l'arrangement direct, mais aussi de
-profiter de l'émotion de ses collègues et de ses alliés pour leur
-arracher ce qu'il n'avait pu jusqu'ici obtenir d'eux, c'est-à-dire une
+<p>À cette nouvelle, grande fut l'émotion de M. Thiers. Ne touchait-il
+pas au but? Il expédia sur-le-champ M. Eugène Périer à Alexandrie,
+pour dire au pacha «de se hâter», pour l'avertir «qu'à Londres on
+était irrité contre lui, que l'on pouvait passer à des résolutions
+extrêmes», et pour l'inviter à se contenter de la Syrie viagère. En
+même temps, il donnait instruction à notre ambassadeur près le sultan
+de seconder la mission de Sami-Bey et de prêcher la modération au
+Divan, en évitant toutefois de «prendre la négociation à son compte et
+comme une entreprise française». Enfin, il informait M. Guizot de ces
+événements, de ce qu'il en attendait, et lui recommandait de les tenir
+aussi longtemps que possible cachés aux autres puissances, à lord
+Palmerston notamment. «Il importe, lui écrivait-il, de ne pas faire
+connaître la proposition du pacha à Londres, pour que les Anglais
+n'aillent pas empêcher un arrangement direct. La nouvelle sera
+bientôt connue, mais <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> pas avant huit jours. Dans l'intervalle,
+les Anglais ne pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils
+arriveront trop tard s'ils veulent écrire à Constantinople<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>.</p>
+
+<p>Vaine recommandation! notre secret avait été tout de suite éventé.
+L'avis de ce qui se préparait en Orient était arrivé à Londres de deux
+côtés: de Constantinople, par lord Ponsonby, dont l'animosité
+clairvoyante avait deviné notre plan; de Paris, par le comte Apponyi,
+qui avait eu connaissance des dépêches de notre consul. L'impression
+fut vive parmi les représentants des divers cabinets; ils virent là un
+coup monté par la France pour se soustraire à l'engagement formel pris
+par la note du 27 juillet, pour régler à elle seule les affaires
+d'Orient et pour «mystifier» les autres puissances. Lord Palmerston
+fut le plus irrité de tous. Cette campagne, qui était son &oelig;uvre
+personnelle, où il avait dépensé toute sa passion et engagé hardiment
+toute sa responsabilité, dont il attendait tant de satisfaction pour
+les préventions et les jalousies anglaises, tant d'importance pour
+lui-même, allait-il donc en sortir non-seulement battu, mais joué au
+point d'être quelque peu ridicule? «On se serait bien moqué de nous si
+l'arrangement direct avait réussi», disait-il plus tard à M. Guizot.
+Il n'était pas homme à prendre son parti d'un tel fiasco, ni à
+pardonner à qui lui en faisait courir le risque. Aussi résolut-il
+non-seulement de faire échouer l'arrangement direct, mais aussi de
+profiter de l'émotion de ses collègues et de ses alliés pour leur
+arracher ce qu'il n'avait pu jusqu'ici obtenir d'eux, c'est-à-dire une
convention conclue entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la
-Prusse, et fondée sur cette triple base: exclusion de la France; la
-Syrie entière ou presque entière au sultan; coercition contre le pacha
+Prusse, et fondée sur cette triple base: exclusion de la France; la
+Syrie entière ou presque entière au sultan; coercition contre le pacha
s'il ne se soumettait pas tout de suite. Ainsi s'engageait entre lord
-Palmerston et M. Thiers une partie dont l'enjeu était, des deux côtés,
-singulièrement redoutable. On eût dit une lutte de vitesse. Lequel
-arriverait le premier? Serait-ce le ministre français poursuivant, à
+Palmerston et M. Thiers une partie dont l'enjeu était, des deux côtés,
+singulièrement redoutable. On eût dit une lutte de vitesse. Lequel
+arriverait le premier? Serait-ce le ministre français poursuivant, à
Constantinople, l'accommodement du sultan <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> et du pacha, ou le
-ministre anglais poursuivant, à Londres, la convention à quatre?</p>
+ministre anglais poursuivant, à Londres, la convention à quatre?</p>
<p>Il fut tout de suite visible que M. Thiers n'avait pas l'avance. En
-Turquie, les efforts de nos agents étaient contrariés par les menées
-de lord Ponsonby; loin d'aboutir promptement, comme il eût été
-nécessaire, l'arrangement direct perdait chaque jour de ses chances;
-Sami-Bey, d'abord bien reçu au Divan, voyait les empressements du
-premier jour se changer en froideurs; on ne répondait plus à ses
-offres que par des ajournements. À cette époque, d'ailleurs, et avec
-un à-propos assez bien calculé, l'ambassade anglaise parvenait à faire
-éclater, dans les montagnes du Liban, une insurrection contre la
-domination égyptienne. Il y avait plusieurs mois qu'elle y travaillait
-par ses agents secrets ou patents<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>. Cette tentative devait être
-facilement réprimée; mais, pour le moment, grossie par les rapports
-anglais, elle servit d'argument très-efficace pour dissuader le sultan
+Turquie, les efforts de nos agents étaient contrariés par les menées
+de lord Ponsonby; loin d'aboutir promptement, comme il eût été
+nécessaire, l'arrangement direct perdait chaque jour de ses chances;
+Sami-Bey, d'abord bien reçu au Divan, voyait les empressements du
+premier jour se changer en froideurs; on ne répondait plus à ses
+offres que par des ajournements. À cette époque, d'ailleurs, et avec
+un à-propos assez bien calculé, l'ambassade anglaise parvenait à faire
+éclater, dans les montagnes du Liban, une insurrection contre la
+domination égyptienne. Il y avait plusieurs mois qu'elle y travaillait
+par ses agents secrets ou patents<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>. Cette tentative devait être
+facilement réprimée; mais, pour le moment, grossie par les rapports
+anglais, elle servit d'argument très-efficace pour dissuader le sultan
de traiter avec le pacha et de lui abandonner la Syrie.</p>
-<p>Pendant ce temps, à Londres, lord Palmerston gagnait du terrain auprès
-de ceux qu'il voulait convertir à ses idées. «L'Europe, leur
-disait-il, s'est engagée d'honneur, par la note du 27 juillet, à
-régler les affaires d'Orient; elle ne peut les laisser en souffrance.
-Pourquoi se croire tenu à des égards <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> envers la France?
-Celle-ci a voulu avoir une politique séparée et personnelle: les
-autres puissances peuvent bien en faire autant.» Ardent, pressant,
-impérieux, il tâchait d'échauffer les esprits, de piquer les
-amours-propres, d'irriter les jalousies, en dénonçant ce qu'il
-appelait nos intrigues, notre duplicité et notre ambition. Et surtout,
-sachant qu'il avait affaire à des timides, il se portait fort d'un
-succès facile, et en donnait pour garant cette insurrection du Liban
+<p>Pendant ce temps, à Londres, lord Palmerston gagnait du terrain auprès
+de ceux qu'il voulait convertir à ses idées. «L'Europe, leur
+disait-il, s'est engagée d'honneur, par la note du 27 juillet, à
+régler les affaires d'Orient; elle ne peut les laisser en souffrance.
+Pourquoi se croire tenu à des égards <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> envers la France?
+Celle-ci a voulu avoir une politique séparée et personnelle: les
+autres puissances peuvent bien en faire autant.» Ardent, pressant,
+impérieux, il tâchait d'échauffer les esprits, de piquer les
+amours-propres, d'irriter les jalousies, en dénonçant ce qu'il
+appelait nos intrigues, notre duplicité et notre ambition. Et surtout,
+sachant qu'il avait affaire à des timides, il se portait fort d'un
+succès facile, et en donnait pour garant cette insurrection du Liban
dont on venait d'apprendre l'explosion. Il se gardait, il est vrai,
-d'avouer qu'elle était une machination anglaise. À ceux qui le
-prétendaient, il opposait même un démenti indigné qu'il renouvelait
-peu après, en ces termes, devant la Chambre des communes: «Quelles que
-soient les causes de la révolte, les Syriens n'ont été soulevés ni à
-l'instigation des autorités anglaises, ni par des officiers anglais.»
-C'était certainement un des plus hardis mensonges dont pût user un
-ministre. Celui qui osait le commettre n'était-il pas bien venu à se
-plaindre de la mauvaise foi du gouvernement français?</p>
-
-<p>Lord Palmerston ne paraît pas avoir eu beaucoup de peine à entraîner
-les puissances continentales. La Russie était toute convertie
-d'avance. Quant à l'Autriche et à la Prusse, depuis longtemps
-inquiétées par les allures de M. Thiers, vivement blessées de sa
-tentative d'enlever au concert européen le règlement des affaires
-d'Orient, elles étaient disposées à prêter l'oreille aux insinuations
-du chef du <i lang="en">Foreign-Office</i>, et il lui fut aisé de réveiller en elles,
-contre la prépotence révolutionnaire de la France, cette méfiance dont
-ne s'étaient jamais complétement débarrassés les anciens tenants de la
-Sainte-Alliance. «Si nous cédions au gouvernement français, en cette
+d'avouer qu'elle était une machination anglaise. À ceux qui le
+prétendaient, il opposait même un démenti indigné qu'il renouvelait
+peu après, en ces termes, devant la Chambre des communes: «Quelles que
+soient les causes de la révolte, les Syriens n'ont été soulevés ni à
+l'instigation des autorités anglaises, ni par des officiers anglais.»
+C'était certainement un des plus hardis mensonges dont pût user un
+ministre. Celui qui osait le commettre n'était-il pas bien venu à se
+plaindre de la mauvaise foi du gouvernement français?</p>
+
+<p>Lord Palmerston ne paraît pas avoir eu beaucoup de peine à entraîner
+les puissances continentales. La Russie était toute convertie
+d'avance. Quant à l'Autriche et à la Prusse, depuis longtemps
+inquiétées par les allures de M. Thiers, vivement blessées de sa
+tentative d'enlever au concert européen le règlement des affaires
+d'Orient, elles étaient disposées à prêter l'oreille aux insinuations
+du chef du <i lang="en">Foreign-Office</i>, et il lui fut aisé de réveiller en elles,
+contre la prépotence révolutionnaire de la France, cette méfiance dont
+ne s'étaient jamais complétement débarrassés les anciens tenants de la
+Sainte-Alliance. «Si nous cédions au gouvernement français, en cette
occasion, leur disait-il, nous ferions de lui le dictateur de
-l'Europe, et son insolence ne connaîtrait plus de bornes<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>.» Ce
-n'était pas que les cabinets de Vienne et de Berlin s'engageassent
+l'Europe, et son insolence ne connaîtrait plus de bornes<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>.» Ce
+n'était pas que les cabinets de Vienne et de Berlin s'engageassent
avec grand entrain dans la politique du ministre anglais, ni qu'ils
-fussent pleinement rassurés par ses promesses de succès facile; mais
+fussent pleinement rassurés par ses promesses de succès facile; mais
ils <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> le suivaient en vertu de cette loi qui veut que toute
-volonté énergique et passionnée impose son ascendant aux caractères
-indécis, craintifs et faibles.</p>
-
-<p>Lord Palmerston rencontra un peu plus de difficultés dans le sein même
-du cabinet anglais. Néanmoins, elles ne l'arrêtèrent pas longtemps. Si
-habitué qu'il fût à diriger à peu près sans contrôle les affaires de
-son département, il ne pouvait conclure un traité sans en aviser ses
-collègues. Aussi, le 4 juillet, à la fin du conseil de cabinet,
-annonça-t-il, d'un ton nonchalant et comme la chose la plus naturelle
-du monde, qu'il avait, depuis un certain temps déjà, engagé une
-négociation sur les bases antérieurement fixées, et qu'il venait de
-rédiger un traité dont il estimait convenable de donner connaissance
-au ministère. À cette nouvelle soudaine, les physionomies se
+volonté énergique et passionnée impose son ascendant aux caractères
+indécis, craintifs et faibles.</p>
+
+<p>Lord Palmerston rencontra un peu plus de difficultés dans le sein même
+du cabinet anglais. Néanmoins, elles ne l'arrêtèrent pas longtemps. Si
+habitué qu'il fût à diriger à peu près sans contrôle les affaires de
+son département, il ne pouvait conclure un traité sans en aviser ses
+collègues. Aussi, le 4 juillet, à la fin du conseil de cabinet,
+annonça-t-il, d'un ton nonchalant et comme la chose la plus naturelle
+du monde, qu'il avait, depuis un certain temps déjà, engagé une
+négociation sur les bases antérieurement fixées, et qu'il venait de
+rédiger un traité dont il estimait convenable de donner connaissance
+au ministère. À cette nouvelle soudaine, les physionomies se
rembrunirent, et personne n'ouvrit la bouche, sauf lord Holland, qui
-déclara ne pouvoir participer à aucune mesure risquant d'amener une
-rupture entre l'Angleterre et la France. Là-dessus, on se sépara, en
-renvoyant la discussion au conseil suivant. Cette première scène avait
-fait voir à lord Palmerston combien sa politique répugnait à ses
-collègues. Les uns, comme Clarendon et Holland, étaient ouvertement
-hostiles au traité. Plusieurs autres, indécis, troublés, désiraient
-qu'on ne précipitât rien et qu'on attendît les nouvelles de la
-démarche faite à Constantinople par Sami-Bey: cet ajournement
+déclara ne pouvoir participer à aucune mesure risquant d'amener une
+rupture entre l'Angleterre et la France. Là-dessus, on se sépara, en
+renvoyant la discussion au conseil suivant. Cette première scène avait
+fait voir à lord Palmerston combien sa politique répugnait à ses
+collègues. Les uns, comme Clarendon et Holland, étaient ouvertement
+hostiles au traité. Plusieurs autres, indécis, troublés, désiraient
+qu'on ne précipitât rien et qu'on attendît les nouvelles de la
+démarche faite à Constantinople par Sami-Bey: cet ajournement
contrariait autant lord Palmerston qu'un refus absolu; car il
-s'agissait précisément pour lui de gagner de vitesse ceux qui
-négociaient l'arrangement direct. Pour triompher de ces hésitations,
-il résolut de recourir aux grands moyens<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>. Le 5 juillet 1840,
-c'est-à-dire le lendemain du conseil dont il vient d'être parlé, il
-écrivit à lord Melbourne: «La divergence <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> qui paraît exister
+s'agissait précisément pour lui de gagner de vitesse ceux qui
+négociaient l'arrangement direct. Pour triompher de ces hésitations,
+il résolut de recourir aux grands moyens<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>. Le 5 juillet 1840,
+c'est-à-dire le lendemain du conseil dont il vient d'être parlé, il
+écrivit à lord Melbourne: «La divergence <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> qui paraît exister
entre quelques membres du cabinet et moi sur la question turque, et
-l'extrême importance que j'attache à cette question, m'ont conduit,
-après réflexion, à la conviction qu'il est de mon devoir, envers
-moi-même comme envers mes collègues, de vous délivrer, vous et
-d'autres, de la nécessité de décider entre mes vues et celles de
-certains membres du cabinet, en plaçant, comme je le fais en ce
-moment, ma démission entre vos mains.» Il rappelait sa conduite depuis
-la note du 27 juillet, puis il posait ainsi la question: «Il s'agit
-maintenant de décider si les quatre puissances, n'ayant pas réussi à
-persuader à la France de se joindre à elles, veulent ou ne veulent pas
+l'extrême importance que j'attache à cette question, m'ont conduit,
+après réflexion, à la conviction qu'il est de mon devoir, envers
+moi-même comme envers mes collègues, de vous délivrer, vous et
+d'autres, de la nécessité de décider entre mes vues et celles de
+certains membres du cabinet, en plaçant, comme je le fais en ce
+moment, ma démission entre vos mains.» Il rappelait sa conduite depuis
+la note du 27 juillet, puis il posait ainsi la question: «Il s'agit
+maintenant de décider si les quatre puissances, n'ayant pas réussi à
+persuader à la France de se joindre à elles, veulent ou ne veulent pas
poursuivre, sans la France, l'accomplissement de leurs desseins... Mon
opinion sur cette question est nette et absolue. Je crois que le but
-proposé est de la plus haute importance pour les intérêts de
-l'Angleterre, pour la conservation de l'équilibre général et pour le
+proposé est de la plus haute importance pour les intérêts de
+l'Angleterre, pour la conservation de l'équilibre général et pour le
maintien de la paix en Europe. Je trouve les trois puissances
-entièrement prêtes à se rallier à mes vues sur cette matière, si ces
-vues doivent être celles du gouvernement britannique... J'estime que
-si nous nous retirons et si nous nous refusons à cette coopération
+entièrement prêtes à se rallier à mes vues sur cette matière, si ces
+vues doivent être celles du gouvernement britannique... J'estime que
+si nous nous retirons et si nous nous refusons à cette coopération
avec l'Autriche, la Russie et la Prusse, dans cette affaire, parce que
-la France se tient à l'écart, nous donnerons à notre pays l'humiliante
-position d'être tenus en lisières par la France. Ce serait reconnaître
-que, même soutenus par les trois puissances du continent, nous n'osons
-nous engager dans aucun système politique en opposition avec la
-volonté de la France... Or il me semble que ceci est un principe qui
-ne sied pas à notre puissance et à notre position.» Le ministre
+la France se tient à l'écart, nous donnerons à notre pays l'humiliante
+position d'être tenus en lisières par la France. Ce serait reconnaître
+que, même soutenus par les trois puissances du continent, nous n'osons
+nous engager dans aucun système politique en opposition avec la
+volonté de la France... Or il me semble que ceci est un principe qui
+ne sied pas à notre puissance et à notre position.» Le ministre
montrait que si l'Angleterre se retirait, la Russie en profiterait
-pour «renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi sous quelque forme encore
-plus répréhensible», et il concluait ainsi: «Le résultat final sera la
-division effective de l'empire ottoman en deux États séparés, dont
-l'un sera dans la dépendance de la France, l'autre un satellite de la
-Russie, dans chacun desquels notre influence politique sera annulée,
-nos intérêts commerciaux seront sacrifiés. Je ne sache pas que j'aie
-jamais eu une <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> conviction plus arrêtée sur aucun sujet d'une
-importance égale, et je suis très-sûr que si mon jugement sur cette
-question est erroné, il ne peut être que de peu de valeur sur les
-autres<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>.» Le lendemain, dans une nouvelle lettre qui confirmait la
-première, lord Palmerston ajoutait: «Les nouvelles reçues d'Égypte et
-de Syrie, depuis deux jours, montrent que loin que Méhémet-Ali ait les
+pour «renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi sous quelque forme encore
+plus répréhensible», et il concluait ainsi: «Le résultat final sera la
+division effective de l'empire ottoman en deux États séparés, dont
+l'un sera dans la dépendance de la France, l'autre un satellite de la
+Russie, dans chacun desquels notre influence politique sera annulée,
+nos intérêts commerciaux seront sacrifiés. Je ne sache pas que j'aie
+jamais eu une <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> conviction plus arrêtée sur aucun sujet d'une
+importance égale, et je suis très-sûr que si mon jugement sur cette
+question est erroné, il ne peut être que de peu de valeur sur les
+autres<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>.» Le lendemain, dans une nouvelle lettre qui confirmait la
+première, lord Palmerston ajoutait: «Les nouvelles reçues d'Égypte et
+de Syrie, depuis deux jours, montrent que loin que Méhémet-Ali ait les
moyens de soulever la Turquie contre le sultan, la Syrie s'est
-soulevée contre lui, et l'Égypte est vraisemblablement sur le point de
-suivre son exemple. Il semble bien clair que si, à cette époque, ses
-communications par mer avaient été coupées entre l'Égypte et la Syrie,
-ses difficultés intérieures auraient été telles qu'elles l'eussent
-probablement rendu beaucoup plus raisonnable<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>.» L'effet fut ce
+soulevée contre lui, et l'Égypte est vraisemblablement sur le point de
+suivre son exemple. Il semble bien clair que si, à cette époque, ses
+communications par mer avaient été coupées entre l'Égypte et la Syrie,
+ses difficultés intérieures auraient été telles qu'elles l'eussent
+probablement rendu beaucoup plus raisonnable<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>.» L'effet fut ce
qu'attendait l'auteur de cet habile plaidoyer. Lord Melbourne lui
-répondit en le priant d'écarter ses idées de retraite, et envoya toute
-cette correspondance à l'un des dissidents, lord Clarendon. Celui-ci
-protesta du chagrin qu'il éprouvait à faire de l'opposition à son
-collègue et offrit de se retirer lui-même. «Pour Dieu, qu'il n'y ait
-pas de démission du tout!» s'écria le premier ministre, convaincu que
-son cabinet ébranlé ne résisterait pas à une telle secousse. Il fut
-alors suggéré que Clarendon et Holland pourraient dégager leur
-responsabilité, en mentionnant leur opposition dans une note annexée
+répondit en le priant d'écarter ses idées de retraite, et envoya toute
+cette correspondance à l'un des dissidents, lord Clarendon. Celui-ci
+protesta du chagrin qu'il éprouvait à faire de l'opposition à son
+collègue et offrit de se retirer lui-même. «Pour Dieu, qu'il n'y ait
+pas de démission du tout!» s'écria le premier ministre, convaincu que
+son cabinet ébranlé ne résisterait pas à une telle secousse. Il fut
+alors suggéré que Clarendon et Holland pourraient dégager leur
+responsabilité, en mentionnant leur opposition dans une note annexée
aux registres du conseil: ils firent ainsi, et remirent copie de cette
-note à la Reine. Quant aux autres ministres, ils suivirent docilement
-lord Palmerston, qui put dès lors agir à sa guise.</p>
-
-<p>En même temps qu'il déployait beaucoup d'activité et d'énergie pour
-faire prévaloir ses vues, le chef du <i lang="en">Foreign-Office</i> s'attachait à
-envelopper ses négociations d'un mystère que nous ne pussions pas
-pénétrer. Non-seulement il gardait le secret, mais il l'obtenait de
-tous ceux avec qui il traitait. Suivant le mot de M. Guizot, «on se
-cachait de la France». Notre ambassadeur, cependant, s'apercevait bien
-qu'il se tramait quelque chose et tâchait d'y mettre obstacle. Se
-rendant compte qu'on nous en <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> voulait surtout à cause de la
-tentative d'arrangement direct, il protestait qu'elle n'était pas
-l'&oelig;uvre de la France: cette dénégation, qui reposait, à la vérité,
+note à la Reine. Quant aux autres ministres, ils suivirent docilement
+lord Palmerston, qui put dès lors agir à sa guise.</p>
+
+<p>En même temps qu'il déployait beaucoup d'activité et d'énergie pour
+faire prévaloir ses vues, le chef du <i lang="en">Foreign-Office</i> s'attachait à
+envelopper ses négociations d'un mystère que nous ne pussions pas
+pénétrer. Non-seulement il gardait le secret, mais il l'obtenait de
+tous ceux avec qui il traitait. Suivant le mot de M. Guizot, «on se
+cachait de la France». Notre ambassadeur, cependant, s'apercevait bien
+qu'il se tramait quelque chose et tâchait d'y mettre obstacle. Se
+rendant compte qu'on nous en <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> voulait surtout à cause de la
+tentative d'arrangement direct, il protestait qu'elle n'était pas
+l'&oelig;uvre de la France: cette dénégation, qui reposait, à la vérité,
sur une distinction un peu subtile entre l'initiative officielle et
-les incitations indirectes, rencontrait quelque incrédulité. «Il
-serait bien étrange, ajoutait M. Guizot, de voir les puissances
-s'opposer au rétablissement de la paix, ne pas vouloir qu'elle
-revienne si elles ne la ramènent de leurs propres mains, et se jeter
-une seconde fois entre le suzerain et le vassal pour les séparer au
-moment où ils se rapprochent. Il y a un an, cette intervention se
-concevait; on pouvait craindre que la Porte, épuisée, abattue par sa
-défaite de la veille, ne se livrât, pieds et poings liés, au pacha et
-n'acceptât des conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui,
-après ce qui s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de
-l'appui, quand le pacha prend lui-même, avec une modération empressée,
-l'initiative du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on
-alléguer pour s'y opposer? Ce serait un inconcevable spectacle. Il est
+les incitations indirectes, rencontrait quelque incrédulité. «Il
+serait bien étrange, ajoutait M. Guizot, de voir les puissances
+s'opposer au rétablissement de la paix, ne pas vouloir qu'elle
+revienne si elles ne la ramènent de leurs propres mains, et se jeter
+une seconde fois entre le suzerain et le vassal pour les séparer au
+moment où ils se rapprochent. Il y a un an, cette intervention se
+concevait; on pouvait craindre que la Porte, épuisée, abattue par sa
+défaite de la veille, ne se livrât, pieds et poings liés, au pacha et
+n'acceptât des conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui,
+après ce qui s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de
+l'appui, quand le pacha prend lui-même, avec une modération empressée,
+l'initiative du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on
+alléguer pour s'y opposer? Ce serait un inconcevable spectacle. Il est
impossible que l'Europe, qui, depuis un an, parle de la paix de
-l'Orient comme de son seul v&oelig;u, entrave la paix qui commence à se
-rétablir d'elle-même entre les Orientaux.» Ces arguments étaient-ils
-de nature à agir sur les puissances? En tous cas, leur auteur n'avait
-que peu d'occasions de les développer; par une sorte de mot d'ordre,
-lord Palmerston et ses complices évitaient toute explication sérieuse
+l'Orient comme de son seul v&oelig;u, entrave la paix qui commence à se
+rétablir d'elle-même entre les Orientaux.» Ces arguments étaient-ils
+de nature à agir sur les puissances? En tous cas, leur auteur n'avait
+que peu d'occasions de les développer; par une sorte de mot d'ordre,
+lord Palmerston et ses complices évitaient toute explication sérieuse
avec l'ambassadeur de France.</p>
<p>M. Guizot avait soin d'avertir son gouvernement du danger qui le
-menaçait, et lui envoyait, presque jour par jour, les renseignements
-qu'il pouvait recueillir. En dépit des man&oelig;uvres auxquelles on
-recourait pour tout lui cacher, il était parvenu à découvrir assez
-exactement le dessein de lord Palmerston et l'impulsion subite donnée
-au projet d'une convention à quatre<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>. Seulement il s'exagérait
-l'obstacle résultant des divisions du cabinet anglais, et surtout,
-comptant sur les égards dus à un allié, il était persuadé que le
-traité, ainsi préparé en dehors de <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> la France, lui serait
-communiqué avant la conclusion définitive, avec mise en demeure de
-dire si elle voulait ou non y adhérer; il en concluait que nous
-pouvions attendre, sans trop de péril, jusqu'à la dernière heure, les
-nouvelles à venir de Constantinople. D'ailleurs il avait été mis,
-intentionnellement peut-être, sur une fausse piste; il s'imaginait que
-les puissances commenceraient par répondre à la communication du
-plénipotentiaire ottoman, en renouvelant les promesses de la note du
-27 juillet 1839, et que c'était sur la rédaction de cette réponse
-qu'on délibérait en ce moment. Il se trouvait encore sous l'empire de
-cette erreur, quand il écrivait, le 14 juillet, à M. Thiers: «Je
-crois, sans en être parfaitement sûr, que le projet de note collective
-à quatre, en réponse à la note de Chéhib-Effendi, a été adopté dans le
-conseil de samedi. La réserve est extrême depuis quelques jours... On
-prépare, soit sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des
-propositions qu'on nous communiquera quand on aura tout arrangé,&mdash;si
-on arrange tout,&mdash;pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Une
-circonstance particulière avait contribué à accroître cette trompeuse
-sécurité. On sait que la mission des ambassadeurs cesse par le seul
-fait de la mort du prince qu'ils représentent; or, Frédéric-Guillaume
-III étant mort le 7 juin, M. Guizot s'était assuré que M. de Bülow
-n'avait pas reçu les lettres de créance du nouveau roi de Prusse, et
-qu'il était, par suite, sans pouvoirs réguliers pour signer aucun acte
+menaçait, et lui envoyait, presque jour par jour, les renseignements
+qu'il pouvait recueillir. En dépit des man&oelig;uvres auxquelles on
+recourait pour tout lui cacher, il était parvenu à découvrir assez
+exactement le dessein de lord Palmerston et l'impulsion subite donnée
+au projet d'une convention à quatre<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>. Seulement il s'exagérait
+l'obstacle résultant des divisions du cabinet anglais, et surtout,
+comptant sur les égards dus à un allié, il était persuadé que le
+traité, ainsi préparé en dehors de <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> la France, lui serait
+communiqué avant la conclusion définitive, avec mise en demeure de
+dire si elle voulait ou non y adhérer; il en concluait que nous
+pouvions attendre, sans trop de péril, jusqu'à la dernière heure, les
+nouvelles à venir de Constantinople. D'ailleurs il avait été mis,
+intentionnellement peut-être, sur une fausse piste; il s'imaginait que
+les puissances commenceraient par répondre à la communication du
+plénipotentiaire ottoman, en renouvelant les promesses de la note du
+27 juillet 1839, et que c'était sur la rédaction de cette réponse
+qu'on délibérait en ce moment. Il se trouvait encore sous l'empire de
+cette erreur, quand il écrivait, le 14 juillet, à M. Thiers: «Je
+crois, sans en être parfaitement sûr, que le projet de note collective
+à quatre, en réponse à la note de Chéhib-Effendi, a été adopté dans le
+conseil de samedi. La réserve est extrême depuis quelques jours... On
+prépare, soit sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des
+propositions qu'on nous communiquera quand on aura tout arrangé,&mdash;si
+on arrange tout,&mdash;pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Une
+circonstance particulière avait contribué à accroître cette trompeuse
+sécurité. On sait que la mission des ambassadeurs cesse par le seul
+fait de la mort du prince qu'ils représentent; or, Frédéric-Guillaume
+III étant mort le 7 juin, M. Guizot s'était assuré que M. de Bülow
+n'avait pas reçu les lettres de créance du nouveau roi de Prusse, et
+qu'il était, par suite, sans pouvoirs réguliers pour signer aucun acte
au nom de son gouvernement.</p>
-<p>À Paris, tout en croyant avoir du temps devant soi, M. Thiers sentait
-qu'un grand péril était proche; il ne voyait pas là, cependant, une
-raison de rien changer à sa conduite. «Je trouve fort graves les
-nouvelles que vous m'envoyez, écrivait-il, le 16 juillet, à M. Guizot;
-mais il ne faut pas s'en émouvoir, et tenir bon... Il faut attendre
+<p>À Paris, tout en croyant avoir du temps devant soi, M. Thiers sentait
+qu'un grand péril était proche; il ne voyait pas là, cependant, une
+raison de rien changer à sa conduite. «Je trouve fort graves les
+nouvelles que vous m'envoyez, écrivait-il, le 16 juillet, à M. Guizot;
+mais il ne faut pas s'en émouvoir, et tenir bon... Il faut attendre
avec tout le sang-froid que vous savez garder sur votre visage comme
-dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, vous et moi, traversé un
-plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons pas faire autrement. À
-l'origine, on eût pu tenir une autre conduite; <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> depuis la note
-du 27 juillet 1839, il n'est plus temps.»</p>
-
-<p>M. Thiers ne savait pas parler si juste en disant qu'il «n'était plus
-temps». Au moment où il écrivait cette lettre, tout se trouvait déjà
-conclu et signé à Londres depuis vingt-quatre heures. Telle avait été
-la précipitation, qu'on n'avait pas attendu les pouvoirs réguliers du
-plénipotentiaire prussien et qu'on s'était contenté de l'assurance par
-lui donnée que son gouvernement ne le désavouerait pas. Loin d'avoir
-averti la France et de lui avoir demandé son dernier mot, comme M.
+dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, vous et moi, traversé un
+plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons pas faire autrement. À
+l'origine, on eût pu tenir une autre conduite; <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> depuis la note
+du 27 juillet 1839, il n'est plus temps.»</p>
+
+<p>M. Thiers ne savait pas parler si juste en disant qu'il «n'était plus
+temps». Au moment où il écrivait cette lettre, tout se trouvait déjà
+conclu et signé à Londres depuis vingt-quatre heures. Telle avait été
+la précipitation, qu'on n'avait pas attendu les pouvoirs réguliers du
+plénipotentiaire prussien et qu'on s'était contenté de l'assurance par
+lui donnée que son gouvernement ne le désavouerait pas. Loin d'avoir
+averti la France et de lui avoir demandé son dernier mot, comme M.
Guizot s'y attendait et comme semblait l'exiger une alliance non
-encore rompue, on avait redoublé de soin pour la tromper sur ce qui se
-faisait. Que gagnait-on à ce mauvais procédé? Dans l'état d'esprit où
-il était, le gouvernement français, mis en demeure d'adhérer à la
-convention préparée, s'y fût très-probablement refusé<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>: le
-résultat dernier eût donc été toujours de signer à quatre comme on
-venait de le faire; seulement la France aurait été isolée en
-connaissance de cause, par sa propre volonté, sans avoir les mêmes
-motifs et le même droit de se plaindre. Il fallait davantage à lord
+encore rompue, on avait redoublé de soin pour la tromper sur ce qui se
+faisait. Que gagnait-on à ce mauvais procédé? Dans l'état d'esprit où
+il était, le gouvernement français, mis en demeure d'adhérer à la
+convention préparée, s'y fût très-probablement refusé<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>: le
+résultat dernier eût donc été toujours de signer à quatre comme on
+venait de le faire; seulement la France aurait été isolée en
+connaissance de cause, par sa propre volonté, sans avoir les mêmes
+motifs et le même droit de se plaindre. Il fallait davantage à lord
Palmerston, qui semblait, en cette circonstance, poursuivre, outre
-l'exécution d'un plan diplomatique, la satisfaction d'une vengeance
+l'exécution d'un plan diplomatique, la satisfaction d'une vengeance
personnelle: plus il blessait au vif celui qu'il accusait d'avoir
-voulu le mystifier, plus cette vengeance lui paraissait complète et
-agréable. Et voilà comment il n'avait pas hésité à compliquer une
-opération déjà fort déplaisante à la France, par un procédé plus
-offensant encore que la mesure en elle-même.</p>
+voulu le mystifier, plus cette vengeance lui paraissait complète et
+agréable. Et voilà comment il n'avait pas hésité à compliquer une
+opération déjà fort déplaisante à la France, par un procédé plus
+offensant encore que la mesure en elle-même.</p>
-<p>Le traité ainsi conclu le 15 juillet se composait de quatre pièces
-séparées<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>. L'instrument principal était une convention par
+<p>Le traité ainsi conclu le 15 juillet se composait de quatre pièces
+séparées<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>. L'instrument principal était une convention par
laquelle les quatre puissances s'engageaient envers la Porte <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>
-à lui donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et
-à protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce
-dernier. La seconde pièce était un acte séparé par lequel le sultan
+à lui donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et
+à protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce
+dernier. La seconde pièce était un acte séparé par lequel le sultan
indiquait quelles conditions il avait l'intention d'accorder au pacha:
-il devait lui proposer d'abord l'Égypte à titre héréditaire et la plus
+il devait lui proposer d'abord l'Égypte à titre héréditaire et la plus
grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre en viager; si, dans les
-dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accepté, l'offre du
-pachalik d'Acre serait retirée et la concession réduite à l'Égypte
-seule; si, après un nouveau délai de dix jours, le pacha ne s'était
-pas encore soumis, l'offre entière serait non avenue. Suivaient
-ensuite deux protocoles, l'un sur une question de détail sans intérêt
-historique, l'autre, intitulé <em>Protocole réservé</em>, qui décidait
-l'exécution immédiate de la convention, sans attendre les
-ratifications. Pour justifier cette hâte insolite, le protocole
-invoquait «l'état actuel des choses en Syrie», c'est-à-dire
-l'insurrection fomentée par les agents de lord Ponsonby. Parmi les
-stipulations dont l'exécution immédiate était ainsi prescrite, se
+dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accepté, l'offre du
+pachalik d'Acre serait retirée et la concession réduite à l'Égypte
+seule; si, après un nouveau délai de dix jours, le pacha ne s'était
+pas encore soumis, l'offre entière serait non avenue. Suivaient
+ensuite deux protocoles, l'un sur une question de détail sans intérêt
+historique, l'autre, intitulé <em>Protocole réservé</em>, qui décidait
+l'exécution immédiate de la convention, sans attendre les
+ratifications. Pour justifier cette hâte insolite, le protocole
+invoquait «l'état actuel des choses en Syrie», c'est-à-dire
+l'insurrection fomentée par les agents de lord Ponsonby. Parmi les
+stipulations dont l'exécution immédiate était ainsi prescrite, se
trouvait celle par laquelle la reine d'Angleterre et l'empereur
-d'Autriche s'engageaient à faire intercepter par leurs flottes, les
-communications entre l'Égypte et la Syrie, et à «donner toute
-l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui
-manifesteraient leur fidélité à leur souverain». En effet, lord
-Palmerston qui, dès le 13 juillet, avait fait avertir, à Naples,
-l'amiral Stopford de se préparer à soutenir les Syriens<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>, lui
-expédiait, le 15 juillet, un courrier avec ordre d'agir immédiatement.
+d'Autriche s'engageaient à faire intercepter par leurs flottes, les
+communications entre l'Égypte et la Syrie, et à «donner toute
+l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui
+manifesteraient leur fidélité à leur souverain». En effet, lord
+Palmerston qui, dès le 13 juillet, avait fait avertir, à Naples,
+l'amiral Stopford de se préparer à soutenir les Syriens<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>, lui
+expédiait, le 15 juillet, un courrier avec ordre d'agir immédiatement.
En apprenant le passage de ce courrier par Paris, M. Thiers, bien que
-non encore avisé de la signature du traité, eut le pressentiment qu'il
-y avait là quelque danger pour le pacha, et il mit aussitôt en
-mouvement le télégraphe aérien, afin de faire parvenir le plus
-rapidement possible à Alexandrie l'avis de mettre en sûreté la flotte
-égyptienne qui croisait sur les côtes de Syrie. Bien lui en prit, car,
-s'il fallait en croire certains bruits, le courrier portait à lord
+non encore avisé de la signature du traité, eut le pressentiment qu'il
+y avait là quelque danger pour le pacha, et il mit aussitôt en
+mouvement le télégraphe aérien, afin de faire parvenir le plus
+rapidement possible à Alexandrie l'avis de mettre en sûreté la flotte
+égyptienne qui croisait sur les côtes de Syrie. Bien lui en prit, car,
+s'il fallait en croire certains bruits, le courrier portait à lord
<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Stopford l'instruction de s'emparer de cette flotte<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>.
N'oublions pas que les vaisseaux anglais au moyen desquels on
-cherchait à frapper, à notre insu, ce coup contre le protégé de la
-France, étaient ceux-là mêmes qui, quelques jours auparavant, se
-trouvaient encore immobilisés dans les eaux des Deux-Siciles, et qui
-devaient leur liberté au succès de notre amicale médiation.</p>
+cherchait à frapper, à notre insu, ce coup contre le protégé de la
+France, étaient ceux-là mêmes qui, quelques jours auparavant, se
+trouvaient encore immobilisés dans les eaux des Deux-Siciles, et qui
+devaient leur liberté au succès de notre amicale médiation.</p>
-<p>Ce ne fut que le 17 juillet, deux jours après la signature du traité,
+<p>Ce ne fut que le 17 juillet, deux jours après la signature du traité,
et quand il croyait avoir pris de l'avance pour les mesures
-d'exécution, que lord Palmerston pria M. Guizot de passer au
+d'exécution, que lord Palmerston pria M. Guizot de passer au
<i lang="en">Foreign-Office</i>, et lui donna lecture d'un <i lang="la">memorandum</i> l'informant
-de ce qui venait d'être fait. Ce document, où l'on tâchait
+de ce qui venait d'être fait. Ce document, où l'on tâchait
d'envelopper sous des formes presque caressantes la notification d'un
acte aussi malveillant, rappelait d'abord comment les quatre
-puissances, n'ayant pu s'entendre avec la France, s'étaient trouvées
-placées en face de ces deux partis, ou d'abandonner aux chances de
+puissances, n'ayant pu s'entendre avec la France, s'étaient trouvées
+placées en face de ces deux partis, ou d'abandonner aux chances de
l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement
-d'arranger», ou bien «de marcher en avant sans la coopération de la
-France»; comment elles avaient «cru de leur devoir d'opter pour la
-dernière de ces alternatives», et avaient «conclu avec le sultan une
-convention destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les
-complications actuellement existantes dans le Levant». Le <i lang="la">memorandum</i>
-témoignait du «vif regret» que les puissances éprouvaient «à se
-trouver momentanément séparées de la France» et de leur espoir que
-cette séparation serait de courte durée; il terminait en lui demandant
-son «appui moral» pour obtenir la soumission du pacha. M. Guizot,
+d'arranger», ou bien «de marcher en avant sans la coopération de la
+France»; comment elles avaient «cru de leur devoir d'opter pour la
+dernière de ces alternatives», et avaient «conclu avec le sultan une
+convention destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les
+complications actuellement existantes dans le Levant». Le <i lang="la">memorandum</i>
+témoignait du «vif regret» que les puissances éprouvaient «à se
+trouver momentanément séparées de la France» et de leur espoir que
+cette séparation serait de courte durée; il terminait en lui demandant
+son «appui moral» pour obtenir la soumission du pacha. M. Guizot,
surpris, sentit la situation trop grave pour s'engager avant d'avoir
-reçu les instructions de son gouvernement. Il écouta en silence, se
-borna ensuite à relever froidement certains passages qui présentaient
-d'une façon inexacte le rôle et le langage de son gouvernement, mais
-ne discuta pas le fond. D'ailleurs, communication ne lui était pas
-faite du traité<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>; ce fut à peine <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> si, après la lecture du
-<i lang="la">memorandum</i>, quelques indications sommaires lui furent données sur
-les conditions faites par le sultan au pacha. «Nous ne pouvons montrer
-la convention tant qu'elle n'a pas été ratifiée», écrivait, peu après,
-lord Palmerston à son frère<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>. Singulier scrupule, en vérité, de la
-part de celui qui croyait pouvoir exécuter cette convention avant
-toute ratification! La vraie raison n'était-elle pas précisément qu'on
-voulait nous dissimuler cette exécution immédiate et se ménager ainsi
-plus de chances de faire un coup de surprise? En tout cas, c'était un
-mauvais procédé de plus envers nous; on eût dit que lord Palmerston
-s'appliquait à ne nous en épargner aucun.</p>
-
-<p>Dans cette histoire de la question d'Orient, la signature du traité du
-15 juillet marque une date importante et comme la séparation entre
-deux périodes distinctes. Avant d'aborder la seconde de ces périodes
-et de raconter la crise redoutable née de ce traité, ne convient-il
-pas de se recueillir un moment, d'essayer de juger le passé, et, dans
+reçu les instructions de son gouvernement. Il écouta en silence, se
+borna ensuite à relever froidement certains passages qui présentaient
+d'une façon inexacte le rôle et le langage de son gouvernement, mais
+ne discuta pas le fond. D'ailleurs, communication ne lui était pas
+faite du traité<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>; ce fut à peine <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> si, après la lecture du
+<i lang="la">memorandum</i>, quelques indications sommaires lui furent données sur
+les conditions faites par le sultan au pacha. «Nous ne pouvons montrer
+la convention tant qu'elle n'a pas été ratifiée», écrivait, peu après,
+lord Palmerston à son frère<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>. Singulier scrupule, en vérité, de la
+part de celui qui croyait pouvoir exécuter cette convention avant
+toute ratification! La vraie raison n'était-elle pas précisément qu'on
+voulait nous dissimuler cette exécution immédiate et se ménager ainsi
+plus de chances de faire un coup de surprise? En tout cas, c'était un
+mauvais procédé de plus envers nous; on eût dit que lord Palmerston
+s'appliquait à ne nous en épargner aucun.</p>
+
+<p>Dans cette histoire de la question d'Orient, la signature du traité du
+15 juillet marque une date importante et comme la séparation entre
+deux périodes distinctes. Avant d'aborder la seconde de ces périodes
+et de raconter la crise redoutable née de ce traité, ne convient-il
+pas de se recueillir un moment, d'essayer de juger le passé, et, dans
ce dessein, de faire, pour ainsi dire, l'examen de conscience des
-principaux acteurs de ce drame diplomatique? Commençons par le
-gouvernement français. Combien, en juillet 1840, il est loin de ses
-espérances de juillet 1839, alors qu'il se félicitait d'avoir
-substitué, aux vieux restes de la Sainte-Alliance formée contre lui,
-un nouveau concert européen où il comptait jouer l'un des premiers
-rôles, alors qu'il croyait avoir placé la Russie, son ennemie la plus
-acharnée depuis 1830, dans l'alternative de capituler ou de s'isoler!
-Maintenant, c'est lui, au contraire qui est isolé; il s'est brouillé
-avec son alliée de dix ans, l'Angleterre; il a rejeté vers la Russie
-les cabinets de Vienne et de Berlin, qui s'en éloignaient pour venir à
+principaux acteurs de ce drame diplomatique? Commençons par le
+gouvernement français. Combien, en juillet 1840, il est loin de ses
+espérances de juillet 1839, alors qu'il se félicitait d'avoir
+substitué, aux vieux restes de la Sainte-Alliance formée contre lui,
+un nouveau concert européen où il comptait jouer l'un des premiers
+rôles, alors qu'il croyait avoir placé la Russie, son ennemie la plus
+acharnée depuis 1830, dans l'alternative de capituler ou de s'isoler!
+Maintenant, c'est lui, au contraire qui est isolé; il s'est brouillé
+avec son alliée de dix ans, l'Angleterre; il a rejeté vers la Russie
+les cabinets de Vienne et de Berlin, qui s'en éloignaient pour venir à
lui, et il a vu quatre grandes puissances nouer, en dehors de lui,
-sinon contre lui, une alliance qui semble la résurrection de la
-coalition de 1813. La cause d'un mécompte si complet et si prompt
-saute aujourd'hui à tous les yeux. C'est que, placée en face de
+sinon contre lui, une alliance qui semble la résurrection de la
+coalition de 1813. La cause d'un mécompte si complet et si prompt
+saute aujourd'hui à tous les yeux. C'est que, placée en face de
questions multiples et complexes, la <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> France n'a pas su mettre
-chacune à son rang; elle s'est exagéré l'importance de la question des
-agrandissements du pacha, qui n'était que secondaire, au point de
-perdre de vue la question qui, à l'origine, lui avait apparu avec
-raison comme la principale, celle de sa rentrée dans le concert des
-puissances; et elle est arrivée à confondre son intérêt, non pas même
-avec l'intérêt vrai de Méhémet-Ali, ce qui eût été déjà peu
-admissible, mais avec les prétentions de ce faux Alexandre<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>. Cette
-grave erreur de direction a été compliquée d'erreurs particulières,
-d'illusions sur la force du pacha, sur les hésitations ou les
-répugnances du cabinet anglais, sur les dispositions des autres
-puissances. Toutes ces fautes ne sont pas celles d'un ministère plutôt
-que d'un autre; commencées par le ministère du 12 mai, elles ont été
-continuées par le ministère du 1<sup>er</sup> mars, chacun d'eux repoussant
-obstinément les chances, plusieurs fois offertes, de sortir
-honorablement et même brillamment de la mauvaise voie où la France
-était fourvoyée. Le Roi lui-même a eu sa part des illusions générales.
-Quant au parlement et à l'opinion, loin d'être innocents, ils sont les
+chacune à son rang; elle s'est exagéré l'importance de la question des
+agrandissements du pacha, qui n'était que secondaire, au point de
+perdre de vue la question qui, à l'origine, lui avait apparu avec
+raison comme la principale, celle de sa rentrée dans le concert des
+puissances; et elle est arrivée à confondre son intérêt, non pas même
+avec l'intérêt vrai de Méhémet-Ali, ce qui eût été déjà peu
+admissible, mais avec les prétentions de ce faux Alexandre<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>. Cette
+grave erreur de direction a été compliquée d'erreurs particulières,
+d'illusions sur la force du pacha, sur les hésitations ou les
+répugnances du cabinet anglais, sur les dispositions des autres
+puissances. Toutes ces fautes ne sont pas celles d'un ministère plutôt
+que d'un autre; commencées par le ministère du 12 mai, elles ont été
+continuées par le ministère du 1<sup>er</sup> mars, chacun d'eux repoussant
+obstinément les chances, plusieurs fois offertes, de sortir
+honorablement et même brillamment de la mauvaise voie où la France
+était fourvoyée. Le Roi lui-même a eu sa part des illusions générales.
+Quant au parlement et à l'opinion, loin d'être innocents, ils sont les
principaux coupables; par la surexcitation de l'orgueil national, ils
-ont aggravé au dehors les difficultés du gouvernement, en même temps
+ont aggravé au dehors les difficultés du gouvernement, en même temps
qu'ils lui interdisaient tout retour de sagesse.</p>
-<p>Si, pour être un grand politique, il suffisait de bien savoir ce que
-l'on veut, de marcher vers son but avec adresse et résolution, et d'y
-arriver non-seulement malgré ses adversaires, mais malgré ses alliés
-et même malgré ses collègues, en bernant et mortifiant les uns, en
-dominant et entraînant les autres,&mdash;lord Palmerston se fût montré tel
+<p>Si, pour être un grand politique, il suffisait de bien savoir ce que
+l'on veut, de marcher vers son but avec adresse et résolution, et d'y
+arriver non-seulement malgré ses adversaires, mais malgré ses alliés
+et même malgré ses collègues, en bernant et mortifiant les uns, en
+dominant et entraînant les autres,&mdash;lord Palmerston se fût montré tel
dans cette campagne diplomatique. Mais ce titre de grand politique
-exige plus encore; il faut que le but ait été placé aussi haut qu'il
-devait l'être, qu'au lieu de s'abaisser à poursuivre la satisfaction
-d'une passion secondaire et passagère, on ait eu en vue l'avantage
-supérieur et permanent du pays. Or est-ce là ce qu'a fait le promoteur
-du traité du 15 juillet? Que l'Angleterre eût intérêt à ne pas
-<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> laisser la prépondérance française s'établir en Égypte, on le
-comprend. Mais son intérêt était aussi de ne pas rompre l'alliance
-occidentale et libérale; il était surtout de ne pas compliquer
+exige plus encore; il faut que le but ait été placé aussi haut qu'il
+devait l'être, qu'au lieu de s'abaisser à poursuivre la satisfaction
+d'une passion secondaire et passagère, on ait eu en vue l'avantage
+supérieur et permanent du pays. Or est-ce là ce qu'a fait le promoteur
+du traité du 15 juillet? Que l'Angleterre eût intérêt à ne pas
+<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> laisser la prépondérance française s'établir en Égypte, on le
+comprend. Mais son intérêt était aussi de ne pas rompre l'alliance
+occidentale et libérale; il était surtout de ne pas compliquer
gratuitement une telle rupture par des offenses qui risquaient de
provoquer une guerre, et qui, en tout cas, devaient laisser de longs
et dangereux ressentiments. En somme, lord Palmerston avait fait
-preuve d'une vue très-nette, mais très-courte, de plus d'adresse
-inférieure que de grande habileté. S'il ne s'était pas trompé sur le
-détail et le procédé, il s'était trompé sur la direction générale,
-aveuglé par sa jalousie contre la France, comme nous l'étions par
+preuve d'une vue très-nette, mais très-courte, de plus d'adresse
+inférieure que de grande habileté. S'il ne s'était pas trompé sur le
+détail et le procédé, il s'était trompé sur la direction générale,
+aveuglé par sa jalousie contre la France, comme nous l'étions par
notre engouement pour le pacha.</p>
-<p>La Russie venait de se donner le plaisir, très-goûté par l'empereur
-Nicolas, d'isoler et de mortifier la France de Juillet; mais c'était
-en renonçant à la prépondérance orientale, qui avait été de tout temps
+<p>La Russie venait de se donner le plaisir, très-goûté par l'empereur
+Nicolas, d'isoler et de mortifier la France de Juillet; mais c'était
+en renonçant à la prépondérance orientale, qui avait été de tout temps
l'objet premier, presque exclusif, de sa politique, et pour laquelle,
-notamment, elle avait combattu en 1828, négocié en 1833. Y avait-elle
-au moins gagné de rompre à tout jamais cette alliance occidentale où
-elle n'avait pas tort, en effet, de voir le principal obstacle à ses
-desseins sur Constantinople? La guerre de Crimée devait répondre à
+notamment, elle avait combattu en 1828, négocié en 1833. Y avait-elle
+au moins gagné de rompre à tout jamais cette alliance occidentale où
+elle n'avait pas tort, en effet, de voir le principal obstacle à ses
+desseins sur Constantinople? La guerre de Crimée devait répondre à
cette question.</p>
-<p>Quant à l'Autriche, après avoir rêvé, au début de cette crise, une
-grande politique, celle d'un concert européen dont le siége eût été à
-Vienne, et avec lequel elle eût fait échec à la Russie en Orient, elle
-avait, devant la division de la France et de l'Angleterre, renoncé à
-ses projets, et, abdiquant humblement toute prétention à une
-initiative quelconque, elle s'était mise à la remorque de lord
-Palmerston et du czar; depuis lors, docile et inquiète, elle servait
-des passions qui n'étaient pas les siennes, s'associait à des
-aventures qui l'effrayaient, et, avec l'amour de l'immobilité,
-participait à des actes qui risquaient de mettre en branle toute
-l'Europe. Ce que nous disons de l'Autriche s'applique aussi à la
-Prusse, avec cette réserve que le gouvernement de Berlin avait dans la
-question orientale moins d'intérêt, d'action, et, par suite, aussi
-moins de responsabilité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Nulle puissance donc qui puisse être satisfaite et fière de
+<p>Quant à l'Autriche, après avoir rêvé, au début de cette crise, une
+grande politique, celle d'un concert européen dont le siége eût été à
+Vienne, et avec lequel elle eût fait échec à la Russie en Orient, elle
+avait, devant la division de la France et de l'Angleterre, renoncé à
+ses projets, et, abdiquant humblement toute prétention à une
+initiative quelconque, elle s'était mise à la remorque de lord
+Palmerston et du czar; depuis lors, docile et inquiète, elle servait
+des passions qui n'étaient pas les siennes, s'associait à des
+aventures qui l'effrayaient, et, avec l'amour de l'immobilité,
+participait à des actes qui risquaient de mettre en branle toute
+l'Europe. Ce que nous disons de l'Autriche s'applique aussi à la
+Prusse, avec cette réserve que le gouvernement de Berlin avait dans la
+question orientale moins d'intérêt, d'action, et, par suite, aussi
+moins de responsabilité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Nulle puissance donc qui puisse être satisfaite et fière de
sa conduite. Toutes ont commis des fautes. Aucune n'a fait de grande
-et haute politique. Le résultat, nous allions dire le châtiment, est
-une situation singulièrement tendue, obscure, périlleuse pour tous.
+et haute politique. Le résultat, nous allions dire le châtiment, est
+une situation singulièrement tendue, obscure, périlleuse pour tous.
Personne ne peut savoir ce qui en va sortir, et si ce ne sera pas la
-ruine de cette longue paix dont l'Europe jouissait depuis 1815 et à
-laquelle elle n'avait jamais été plus attachée.</p>
+ruine de cette longue paix dont l'Europe jouissait depuis 1815 et à
+laquelle elle n'avait jamais été plus attachée.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> CHAPITRE IV<br>
<span class="smcap">LA GUERRE EN VUE.</span><br>
<span class="smaller">(Juillet-Octobre 1840.)</span></h3>
<p class="resume">
- I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur
- le public. Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir
- l'opinion.&mdash;II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée.&mdash;III.
+ I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur
+ le public. Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir
+ l'opinion.&mdash;II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée.&mdash;III.
Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son attitude
dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord
- extérieur du Roi et de son ministre.&mdash;IV. Les armements. Attitude
- diplomatique de M. Thiers. Langage de M. Guizot à Londres. Lord
- Palmerston persiste dans sa politique, malgré les hésitations de
- ses collègues. Débats à la Chambre des communes.&mdash;V. Inquiétudes
+ extérieur du Roi et de son ministre.&mdash;IV. Les armements. Attitude
+ diplomatique de M. Thiers. Langage de M. Guizot à Londres. Lord
+ Palmerston persiste dans sa politique, malgré les hésitations de
+ ses collègues. Débats à la Chambre des communes.&mdash;V. Inquiétudes
de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice du roi
- des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston.
- Le <i lang="la">memorandum</i> anglais du 31 août.&mdash;VI. Louis-Napoléon réfugié à
- Londres. Ses menées pour s'allier à la gauche et débaucher
- l'armée. Expédition de Boulogne. Impression du public. Le
- procès.&mdash;VII. Continuation des armements. Fortifications de
- Paris. M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en
- Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux ambassadeurs. La
- presse. Les journaux ministériels et radicaux. Excitation ou
- inquiétude du public. Les grèves. L'Europe est à la merci des
- incidents.&mdash;VIII. Les premières mesures d'exécution contre le
+ des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston.
+ Le <i lang="la">memorandum</i> anglais du 31 août.&mdash;VI. Louis-Napoléon réfugié à
+ Londres. Ses menées pour s'allier à la gauche et débaucher
+ l'armée. Expédition de Boulogne. Impression du public. Le
+ procès.&mdash;VII. Continuation des armements. Fortifications de
+ Paris. M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en
+ Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux ambassadeurs. La
+ presse. Les journaux ministériels et radicaux. Excitation ou
+ inquiétude du public. Les grèves. L'Europe est à la merci des
+ incidents.&mdash;VIII. Les premières mesures d'exécution contre le
pacha. Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de
- transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. Divisions
- dans le sein du cabinet anglais.&mdash;IX. Déchéance du pacha et
- bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston triomphe. Mécompte de
- M. Thiers. Explosion belliqueuse en France. Premiers symptômes de
- réaction pacifique. Les journaux poussent à la guerre.&mdash;X. Que
- serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer
+ transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. Divisions
+ dans le sein du cabinet anglais.&mdash;IX. Déchéance du pacha et
+ bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston triomphe. Mécompte de
+ M. Thiers. Explosion belliqueuse en France. Premiers symptômes de
+ réaction pacifique. Les journaux poussent à la guerre.&mdash;X. Que
+ serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer
concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. Dispositions
- de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Confédération
+ de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Confédération
germanique. Puissant mouvement d'opinion contre la France, en
- Allemagne. Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de
- l'idée allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas
- de guerre, se fût retrouvée en face de la coalition. La
- propagande révolutionnaire n'eût pas été une force contre
- l'Europe, et elle eût été un danger pour la France.&mdash;XI. M.
+ Allemagne. Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de
+ l'idée allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas
+ de guerre, se fût retrouvée en face de la coalition. La
+ propagande révolutionnaire n'eût pas été une force contre
+ l'Europe, et elle eût été un danger pour la France.&mdash;XI. M.
Thiers penche vers une attitude belliqueuse. Divisions du
- cabinet. Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission.
+ cabinet. Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission.
Transaction entre le prince et ses conseillers. La note du 8
octobre.&mdash;XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,
- l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction pacifique
+ l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction pacifique
se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. L'attentat de
- Darmès. Désaccord entre le <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> Roi et le cabinet sur le
- discours du trône. Démission du ministère. Les résultats de la
+ Darmès. Désaccord entre le <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> Roi et le cabinet sur le
+ discours du trône. Démission du ministère. Les résultats de la
seconde administration de M. Thiers. Service rendu par
Louis-Philippe.</p>
<h4>I</h4>
-<p>«Je suis curieux de savoir comment Thiers a pris notre convention,
-écrivait, le 21 juillet 1840, lord Palmerston à M. Bulwer, son chargé
-d'affaires. Sans aucun doute, cela a dû le mettre très en colère;
-c'est un coup pour la France; mais elle se l'est attiré par son
-obstination.» Et plus loin: «Thiers commencera probablement par faire
-le bravache; mais nous ne sommes pas gens à nous laisser épouvanter
-par des menaces<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>.» Grandes furent, en effet, à la nouvelle du
-traité du 15 juillet, la surprise et l'émotion du ministre français;
-il n'était pas seulement blessé de l'offense faite à son pays: il se
-sentait personnellement atteint, se rendant compte du tort fait à son
-renom d'habileté. Toutefois, il se montra d'abord plus calme que ne
-s'y attendait lord Palmerston. Ainsi, du moins, il apparut à M. Bulwer
-dans l'entretien où, pour la première fois, il fut question entre eux
-du traité. «M. Thiers était naturellement très-déconcerté, rapporte le
+<p>«Je suis curieux de savoir comment Thiers a pris notre convention,
+écrivait, le 21 juillet 1840, lord Palmerston à M. Bulwer, son chargé
+d'affaires. Sans aucun doute, cela a dû le mettre très en colère;
+c'est un coup pour la France; mais elle se l'est attiré par son
+obstination.» Et plus loin: «Thiers commencera probablement par faire
+le bravache; mais nous ne sommes pas gens à nous laisser épouvanter
+par des menaces<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>.» Grandes furent, en effet, à la nouvelle du
+traité du 15 juillet, la surprise et l'émotion du ministre français;
+il n'était pas seulement blessé de l'offense faite à son pays: il se
+sentait personnellement atteint, se rendant compte du tort fait à son
+renom d'habileté. Toutefois, il se montra d'abord plus calme que ne
+s'y attendait lord Palmerston. Ainsi, du moins, il apparut à M. Bulwer
+dans l'entretien où, pour la première fois, il fut question entre eux
+du traité. «M. Thiers était naturellement très-déconcerté, rapporte le
diplomate anglais; il me parla de l'effet qui serait produit sur
-l'opinion publique en France, me pria de ne rien dire jusqu'à ce qu'il
-eût pris ses mesures pour prévenir quelque violente explosion, et
+l'opinion publique en France, me pria de ne rien dire jusqu'à ce qu'il
+eût pris ses mesures pour prévenir quelque violente explosion, et
m'entretint sur ce sujet, je dois lui rendre cette justice, avec plus
-de regret que d'irritation<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>.» M. de Sainte-Aulaire, qui avait reçu
-l'ordre de retourner immédiatement à Vienne, eut aussi, dans ces
-premiers jours, une longue conversation avec le président du conseil.
-M. Thiers lui parut se rendre compte «qu'engager la France dans une
-lutte où elle se trouverait seule contre toute l'Europe, ce serait
-encourir une terrible responsabilité, et qu'un sentiment de vanité
-blessée, une infatuation systématique <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> en faveur de
-Méhémet-Ali ne justifierait pas le ministre coupable d'une telle
-audace». Aussi déclarait-il «s'abstenir de prendre une résolution
-extrême». «Je ne ferai au début, disait-il, que le strict nécessaire,
-et resterai bien en deçà de ce que réclamera le sentiment national
-quand le traité de Londres sera connu en France». Il annonçait même ne
-pas vouloir convoquer les Chambres, de «peur d'être entraîné par
-elles<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>». Il tenait un langage semblable à ses autres ambassadeurs.
-Tout en leur recommandant de se montrer tristes, sévères, inquiétants,
-de laisser voir que nous avions ressenti l'offense, il les détournait
-de tout ce qui eût pu provoquer une rupture violente. «Se plaindre,
-écrivait-il le 21 juillet à M. Guizot, est peu digne de la part d'un
-gouvernement aussi haut placé que celui de la France; mais il faut
-prendre acte d'une telle conduite... Désormais la France est libre de
-choisir ses amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le
-conseil des circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher
-cette indépendance de relations que la France sans doute n'avait
-jamais abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son
-alliance avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter
+de regret que d'irritation<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>.» M. de Sainte-Aulaire, qui avait reçu
+l'ordre de retourner immédiatement à Vienne, eut aussi, dans ces
+premiers jours, une longue conversation avec le président du conseil.
+M. Thiers lui parut se rendre compte «qu'engager la France dans une
+lutte où elle se trouverait seule contre toute l'Europe, ce serait
+encourir une terrible responsabilité, et qu'un sentiment de vanité
+blessée, une infatuation systématique <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> en faveur de
+Méhémet-Ali ne justifierait pas le ministre coupable d'une telle
+audace». Aussi déclarait-il «s'abstenir de prendre une résolution
+extrême». «Je ne ferai au début, disait-il, que le strict nécessaire,
+et resterai bien en deçà de ce que réclamera le sentiment national
+quand le traité de Londres sera connu en France». Il annonçait même ne
+pas vouloir convoquer les Chambres, de «peur d'être entraîné par
+elles<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>». Il tenait un langage semblable à ses autres ambassadeurs.
+Tout en leur recommandant de se montrer tristes, sévères, inquiétants,
+de laisser voir que nous avions ressenti l'offense, il les détournait
+de tout ce qui eût pu provoquer une rupture violente. «Se plaindre,
+écrivait-il le 21 juillet à M. Guizot, est peu digne de la part d'un
+gouvernement aussi haut placé que celui de la France; mais il faut
+prendre acte d'une telle conduite... Désormais la France est libre de
+choisir ses amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le
+conseil des circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher
+cette indépendance de relations que la France sans doute n'avait
+jamais abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son
+alliance avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter
d'autres convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en
-particulier, n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous
-le répète, ne faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que
-vous avez montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement. Il
-faut que cette froideur soit soutenue.» Le président du conseil
-ajoutait, toujours à la même date: «Ayez soin, en faisant sentir notre
-juste mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je
+particulier, n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous
+le répète, ne faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que
+vous avez montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement. Il
+faut que cette froideur soit soutenue.» Le président du conseil
+ajoutait, toujours à la même date: «Ayez soin, en faisant sentir notre
+juste mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je
ne sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous
-ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout
+ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout
cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure
-et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point
-motivé; d'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande
-étourderie anglaise. En attendant, <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> il faut prendre position
-et voir venir avec sang-froid<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>.»</p>
-
-<p>Si désireux que fût M. Thiers de retarder le moment où le public
-français serait mis au courant de ce qui venait d'être fait à Londres,
-une telle nouvelle ne pouvait demeurer longtemps cachée: elle commença
-à s'ébruiter dans Paris, le 25 juillet; le 26, les journaux
-l'annoncèrent explicitement. L'effet en fut d'autant plus considérable
-que les esprits n'y étaient nullement préparés. Absorbés par les
-incidents de la politique intérieure, ils avaient, depuis plusieurs
-mois, à peu près perdu de vue les affaires d'Orient, dont il n'était
-plus question ni à la tribune ni dans la presse. Voici qu'ils y
-étaient brusquement ramenés, non point pour voir la France jouer le
-rôle prépondérant, solennellement promis, un an auparavant, par le
+et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point
+motivé; d'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande
+étourderie anglaise. En attendant, <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> il faut prendre position
+et voir venir avec sang-froid<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>.»</p>
+
+<p>Si désireux que fût M. Thiers de retarder le moment où le public
+français serait mis au courant de ce qui venait d'être fait à Londres,
+une telle nouvelle ne pouvait demeurer longtemps cachée: elle commença
+à s'ébruiter dans Paris, le 25 juillet; le 26, les journaux
+l'annoncèrent explicitement. L'effet en fut d'autant plus considérable
+que les esprits n'y étaient nullement préparés. Absorbés par les
+incidents de la politique intérieure, ils avaient, depuis plusieurs
+mois, à peu près perdu de vue les affaires d'Orient, dont il n'était
+plus question ni à la tribune ni dans la presse. Voici qu'ils y
+étaient brusquement ramenés, non point pour voir la France jouer le
+rôle prépondérant, solennellement promis, un an auparavant, par le
rapport de M. Jouffroy, mais pour apprendre que toutes les puissances
-s'étaient coalisées en se cachant de nous et dans le dessein d'écraser
-notre protégé, le pacha d'Égypte. Pour des imaginations que l'on
-venait précisément d'échauffer en soufflant sur les cendres
-napoléoniennes, la déception était douloureuse, irritante. «C'est le
-traité de Chaumont», disait-on en répétant un mot attribué au maréchal
-Soult. L'alarme générale se manifesta par une baisse extraordinaire à
-la Bourse<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>. Toutefois, si inquiet que l'on fût, la colère
-dominait. Les autres questions s'étaient subitement évanouies devant
-celle qui apparaissait comme la «question nationale». Tous les partis,
-réunis dans un même sentiment, ne rivalisaient que de susceptibilité
-patriotique. Les témoignages contemporains sont unanimes. «Je n'avais
+s'étaient coalisées en se cachant de nous et dans le dessein d'écraser
+notre protégé, le pacha d'Égypte. Pour des imaginations que l'on
+venait précisément d'échauffer en soufflant sur les cendres
+napoléoniennes, la déception était douloureuse, irritante. «C'est le
+traité de Chaumont», disait-on en répétant un mot attribué au maréchal
+Soult. L'alarme générale se manifesta par une baisse extraordinaire à
+la Bourse<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>. Toutefois, si inquiet que l'on fût, la colère
+dominait. Les autres questions s'étaient subitement évanouies devant
+celle qui apparaissait comme la «question nationale». Tous les partis,
+réunis dans un même sentiment, ne rivalisaient que de susceptibilité
+patriotique. Les témoignages contemporains sont unanimes. «Je n'avais
pas vu, depuis longtemps, une semblable explosion de sentiment
-national», lisons-nous, à la date du 27 juillet, sur le journal intime
+national», lisons-nous, à la date du 27 juillet, sur le journal intime
d'un observateur exact et clairvoyant; et il ajoutait, le lendemain:
-«Les têtes se montent de plus en plus<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>.» Henri Heine écrivait de
-Paris, le 27 juillet: «Les mauvaises nouvelles arrivent coup sur
-coup. Mais la dernière <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> et la pire de toutes, la coalition
+«Les têtes se montent de plus en plus<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>.» Henri Heine écrivait de
+Paris, le 27 juillet: «Les mauvaises nouvelles arrivent coup sur
+coup. Mais la dernière <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> et la pire de toutes, la coalition
entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, contre le
-pacha d'Égypte, a plutôt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier
-que de la consternation... Les sentiments et les intérêts nationaux
-blessés opèrent maintenant une suspension d'armes entre les partis
-belligérants. À l'exception des légitimistes, tous les Français se
+pacha d'Égypte, a plutôt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier
+que de la consternation... Les sentiments et les intérêts nationaux
+blessés opèrent maintenant une suspension d'armes entre les partis
+belligérants. À l'exception des légitimistes, tous les Français se
rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d'ordre commun
-est: «Guerre à la perfide Albion!» Et, le 28 juillet: «Peut-être cent
-cinquante députés qui se trouvent encore à Paris se sont prononcés
-pour la guerre de la façon la plus déterminée, en cas que l'honneur
-national offensé exigeât ce sacrifice<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>.» «Le public est
+est: «Guerre à la perfide Albion!» Et, le 28 juillet: «Peut-être cent
+cinquante députés qui se trouvent encore à Paris se sont prononcés
+pour la guerre de la façon la plus déterminée, en cas que l'honneur
+national offensé exigeât ce sacrifice<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>.» «Le public est
incroyablement belliqueux, rapportait, le 30 juillet, l'un des
-correspondants de M. Guizot; les têtes les plus froides, les
-caractères les plus timides sont emportés par le mouvement général;
-tous les députés que je vois se prononcent sans exception pour un
-grand développement de forces; les plus pacifiques sont las de cette
-question de guerre qu'on éloigne toujours et qui toujours se remontre.
-Il faut en finir, dit-on, et cette disposition a réagi sur nos
-anniversaires de ce mois; il y avait, le 28, soixante à quatre-vingt
-mille hommes sous les armes, et tout le monde était heureux de voir
-tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le Roi a paru au balcon des
-Tuileries, il a été salué par des acclamations réellement très-vives,
-et quand l'orchestre a exécuté la <em>Marseillaise</em>, il y a eu un
-véritable entraînement<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>.» Le 2 août, le duc de Broglie résumait
-ainsi l'état des esprits: «Il y a chez tous, sans exception, un grand
-sentiment d'indignation, une indignation sérieuse, réelle, et une
-conviction non moins sérieuse qu'il ne faut plus compter que sur
-soi-même et qu'il y a lieu de se mettre en défense; c'est un sentiment
+correspondants de M. Guizot; les têtes les plus froides, les
+caractères les plus timides sont emportés par le mouvement général;
+tous les députés que je vois se prononcent sans exception pour un
+grand développement de forces; les plus pacifiques sont las de cette
+question de guerre qu'on éloigne toujours et qui toujours se remontre.
+Il faut en finir, dit-on, et cette disposition a réagi sur nos
+anniversaires de ce mois; il y avait, le 28, soixante à quatre-vingt
+mille hommes sous les armes, et tout le monde était heureux de voir
+tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le Roi a paru au balcon des
+Tuileries, il a été salué par des acclamations réellement très-vives,
+et quand l'orchestre a exécuté la <em>Marseillaise</em>, il y a eu un
+véritable entraînement<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>.» Le 2 août, le duc de Broglie résumait
+ainsi l'état des esprits: «Il y a chez tous, sans exception, un grand
+sentiment d'indignation, une indignation sérieuse, réelle, et une
+conviction non moins sérieuse qu'il ne faut plus compter que sur
+soi-même et qu'il y a lieu de se mettre en défense; c'est un sentiment
aussi vrai que celui qui a suivi les premiers jours de 1830 et
-favorisé l'expédition d'Anvers; il a le même caractère
-d'unanimité<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>.» Toujours à cette date, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> M. Léon Faucher
-écrivait à un Anglais, ami de la France, M. Reeve: «Je n'avais jamais
-vu, depuis 1830, un enthousiasme aussi prononcé ni aussi soutenu.
+favorisé l'expédition d'Anvers; il a le même caractère
+d'unanimité<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>.» Toujours à cette date, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> M. Léon Faucher
+écrivait à un Anglais, ami de la France, M. Reeve: «Je n'avais jamais
+vu, depuis 1830, un enthousiasme aussi prononcé ni aussi soutenu.
C'est l'esprit national se montrant sans bravade... Tenez pour certain
-que si le gouvernement ne répondait pas par une attitude énergique au
-traité de Londres, il serait renversé par une révolution<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>.»</p>
-
-<p>Le langage des journaux répondait à ces sentiments: on eût dit autant
-de clairons sonnant la charge. «La France, disait le <cite>Siècle</cite> du 28
-juillet, entend que l'on compte avec elle, fût-on Russe ou Anglais,
-pour régler les affaires de l'Europe, et elle se lèverait tout entière
-pour se répandre au delà de ses frontières, comme il est déjà arrivé
-une fois, plutôt que de se résigner à ce rôle passif auquel ses alliés
-d'hier, comme ses anciens ennemis, veulent insolemment la réduire.» On
-lisait dans le <cite>Temps</cite> du même jour: «L'Europe est bien faible contre
+que si le gouvernement ne répondait pas par une attitude énergique au
+traité de Londres, il serait renversé par une révolution<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>.»</p>
+
+<p>Le langage des journaux répondait à ces sentiments: on eût dit autant
+de clairons sonnant la charge. «La France, disait le <cite>Siècle</cite> du 28
+juillet, entend que l'on compte avec elle, fût-on Russe ou Anglais,
+pour régler les affaires de l'Europe, et elle se lèverait tout entière
+pour se répandre au delà de ses frontières, comme il est déjà arrivé
+une fois, plutôt que de se résigner à ce rôle passif auquel ses alliés
+d'hier, comme ses anciens ennemis, veulent insolemment la réduire.» On
+lisait dans le <cite>Temps</cite> du même jour: «L'Europe est bien faible contre
nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la
-guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. Que
-si l'on nous pousse à promener de nouveau le drapeau tricolore de
+guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. Que
+si l'on nous pousse à promener de nouveau le drapeau tricolore de
capitale en capitale, nous ne le ferons plus, cette fois, pour
-accumuler contre nous les représailles des peuples, mais bien plutôt
-pour favoriser leur affranchissement.» Il n'était pas jusqu'au sage
-<cite>Journal des Débats</cite> qui ne déclarât, le 29 juillet: «Le traité est
+accumuler contre nous les représailles des peuples, mais bien plutôt
+pour favoriser leur affranchissement.» Il n'était pas jusqu'au sage
+<cite>Journal des Débats</cite> qui ne déclarât, le 29 juillet: «Le traité est
une insolence que la France ne supportera pas; son honneur le lui
-défend.» Et il ajoutait, en rappelant la situation de l'Irlande: «À ce
+défend.» Et il ajoutait, en rappelant la situation de l'Irlande: «À ce
terrible jeu des batailles, ce n'est pas nous qui avons le plus de
-risques à courir.» Il disait encore, deux jours après: «La France ne
+risques à courir.» Il disait encore, deux jours après: «La France ne
reculera pas... La France ne peut pas reculer, parce que ce serait se
laisser mettre au rang des puissances de second ordre... Il est
-nécessaire qu'elle se prépare à la guerre.» Les radicaux du
+nécessaire qu'elle se prépare à la guerre.» Les radicaux du
<cite>National</cite>, contemplaient, avec une sorte de satisfaction railleuse,
-cette effervescence guerrière. «On a pu voir, au milieu de cette
-agitation, disaient-ils, combien les traités de 1815 pèsent à notre
+cette effervescence guerrière. «On a pu voir, au milieu de cette
+agitation, disaient-ils, combien les traités de 1815 pèsent à notre
pays, combien il serait heureux d'en effacer les souillures... Si
-<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> nous avions un autre gouvernement, la guerre serait acceptée
-déjà, car on nous l'a déclarée.» Seulement le <cite>National</cite> ajoutait
-qu'il fallait, pour la faire, porter la révolution en Italie, dans les
-États du Rhin, dans l'Allemagne entière, en Pologne, et il mettait au
-défi la monarchie d'avoir cette hardiesse: «Les conditions de la
+<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> nous avions un autre gouvernement, la guerre serait acceptée
+déjà, car on nous l'a déclarée.» Seulement le <cite>National</cite> ajoutait
+qu'il fallait, pour la faire, porter la révolution en Italie, dans les
+États du Rhin, dans l'Allemagne entière, en Pologne, et il mettait au
+défi la monarchie d'avoir cette hardiesse: «Les conditions de la
guerre, concluait-il, nous les connaissons tous, et vous aussi
-peut-être... C'est pour cela qu'il vous est défendu de la tenter.» Une
-seule feuille essayait de se soustraire à cet entraînement général,
-c'était la <cite>Presse</cite>, inspirée par M. Molé et M. de Lamartine. «Et
-pourquoi, s'il vous plaît, la guerre? demandait-elle, le 31 juillet.
-Parce que M. Thiers est un aimable étourdi. Il sait bien faire les
-coalitions; il ne sait pas les prévoir... Jadis, toutes les puissances
-de l'Europe se coalisèrent pour se venger de Napoléon. Aujourd'hui,
-les mêmes puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers.» Mais
-le public ne se sentait pas disposé à sourire de ces malices; tout
-entier à son indignation patriotique, il eût plutôt traité de lâches
-et de traîtres ceux qui ne s'y associaient pas.</p>
+peut-être... C'est pour cela qu'il vous est défendu de la tenter.» Une
+seule feuille essayait de se soustraire à cet entraînement général,
+c'était la <cite>Presse</cite>, inspirée par M. Molé et M. de Lamartine. «Et
+pourquoi, s'il vous plaît, la guerre? demandait-elle, le 31 juillet.
+Parce que M. Thiers est un aimable étourdi. Il sait bien faire les
+coalitions; il ne sait pas les prévoir... Jadis, toutes les puissances
+de l'Europe se coalisèrent pour se venger de Napoléon. Aujourd'hui,
+les mêmes puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers.» Mais
+le public ne se sentait pas disposé à sourire de ces malices; tout
+entier à son indignation patriotique, il eût plutôt traité de lâches
+et de traîtres ceux qui ne s'y associaient pas.</p>
<p>M. Thiers trouvait donc, dans l'opinion, des impressions plus vives
-que n'avaient été tout d'abord les siennes propres; ni le public, ni
-la presse ne semblaient disposés à garder la réserve expectante, le
-tranquille sang-froid qu'il avait jugé convenir à la situation. Dans
-quelle mesure en fut-il contrarié? On aurait peine à le dire. En tout
-cas, il ne paraît pas avoir eu, un moment, l'idée de se poser en
-modérateur. Dès le premier jour, au contraire, les journaux officieux
-s'appliquèrent à ne se laisser dépasser en véhémence par aucun autre.
-Peut-être, après tout, M. Thiers regardait-il cette explosion
+que n'avaient été tout d'abord les siennes propres; ni le public, ni
+la presse ne semblaient disposés à garder la réserve expectante, le
+tranquille sang-froid qu'il avait jugé convenir à la situation. Dans
+quelle mesure en fut-il contrarié? On aurait peine à le dire. En tout
+cas, il ne paraît pas avoir eu, un moment, l'idée de se poser en
+modérateur. Dès le premier jour, au contraire, les journaux officieux
+s'appliquèrent à ne se laisser dépasser en véhémence par aucun autre.
+Peut-être, après tout, M. Thiers regardait-il cette explosion
d'indignation nationale comme une diversion utile, et aimait-il mieux
-voir les esprits s'échauffer contre les mauvais procédés de
-l'Angleterre que de s'entendre demander compte de sa mésaventure
-diplomatique. À un point de vue moins personnel, il ne lui déplaisait
-pas que ceux qui s'étaient mal conduits envers nous ressentissent
-quelque inquiétude. La leçon lui paraissait nécessaire. Selon lui, la
-faiblesse des ministères précédents avait répandu, en Europe, l'idée
-que «la France n'avait de résistance <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> sur rien<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>»; il se
-félicitait de ce qui pouvait troubler cette impertinente sécurité.
+voir les esprits s'échauffer contre les mauvais procédés de
+l'Angleterre que de s'entendre demander compte de sa mésaventure
+diplomatique. À un point de vue moins personnel, il ne lui déplaisait
+pas que ceux qui s'étaient mal conduits envers nous ressentissent
+quelque inquiétude. La leçon lui paraissait nécessaire. Selon lui, la
+faiblesse des ministères précédents avait répandu, en Europe, l'idée
+que «la France n'avait de résistance <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> sur rien<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>»; il se
+félicitait de ce qui pouvait troubler cette impertinente sécurité.
Ajoutons enfin qu'il craignait de faire la figure un peu piteuse des
-gens trompés: devenir menaçant a souvent paru, en pareil cas, la seule
-chance de ne pas être ridicule; c'est ce qui faisait dire à M. de
-Rémusat, peu après la signature du traité: «Le moyen de ne pas être
-humilié est de se montrer offensé.» Était-ce là un sentiment juste de
-la dignité nationale ou un faux calcul d'amour-propre? M. de
-Tocqueville exprimait une idée qui avait quelque rapport avec celle de
-M. de Rémusat, quand il écrivait à M. Stuart Mill: «Pour maintenir un
-peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le nôtre, dans l'état
-d'âme qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser
-croire qu'il doit aisément prendre son parti qu'on tienne peu compte
-de lui. Après la manière dont le gouvernement anglais a agi à notre
-égard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reçue eût été, de la
-part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'éteindre, une
+gens trompés: devenir menaçant a souvent paru, en pareil cas, la seule
+chance de ne pas être ridicule; c'est ce qui faisait dire à M. de
+Rémusat, peu après la signature du traité: «Le moyen de ne pas être
+humilié est de se montrer offensé.» Était-ce là un sentiment juste de
+la dignité nationale ou un faux calcul d'amour-propre? M. de
+Tocqueville exprimait une idée qui avait quelque rapport avec celle de
+M. de Rémusat, quand il écrivait à M. Stuart Mill: «Pour maintenir un
+peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le nôtre, dans l'état
+d'âme qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser
+croire qu'il doit aisément prendre son parti qu'on tienne peu compte
+de lui. Après la manière dont le gouvernement anglais a agi à notre
+égard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reçue eût été, de la
+part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'éteindre, une
passion nationale dont nous aurons besoin quelque jour. L'orgueil
-national est le plus grand sentiment qui nous reste<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>.» Sans doute,
-ce peut être un devoir pour le gouvernement d'entretenir cette
-susceptibilité patriotique; mais c'est son devoir non moins étroit de
-la diriger quand elle s'égare, de la contenir quand elle est
-excessive. Si, comme le prétendait M. de Rémusat, le moyen de ne pas
-être humilié d'un mauvais procédé est de s'en montrer offensé, on peut
-dire aussi qu'en faisant trop d'éclat de son irritation, on grossit
+national est le plus grand sentiment qui nous reste<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>.» Sans doute,
+ce peut être un devoir pour le gouvernement d'entretenir cette
+susceptibilité patriotique; mais c'est son devoir non moins étroit de
+la diriger quand elle s'égare, de la contenir quand elle est
+excessive. Si, comme le prétendait M. de Rémusat, le moyen de ne pas
+être humilié d'un mauvais procédé est de s'en montrer offensé, on peut
+dire aussi qu'en faisant trop d'éclat de son irritation, on grossit
l'offense. Il semble parfois, dans ces questions diplomatiques, qu'un
-pays soit offensé dans la mesure où il proclame lui-même qu'il l'est.
-En tout cas, se fâcher très-haut, sans être assuré d'obtenir et résolu
-à exiger, coûte que coûte, une satisfaction proportionnée à
-l'irritation qu'on témoigne, c'est s'exposer à une humiliation plus
-grande que celle de l'injure et amoindrir cet «orgueil national» que
+pays soit offensé dans la mesure où il proclame lui-même qu'il l'est.
+En tout cas, se fâcher très-haut, sans être assuré d'obtenir et résolu
+à exiger, coûte que coûte, une satisfaction proportionnée à
+l'irritation qu'on témoigne, c'est s'exposer à une humiliation plus
+grande que celle de l'injure et amoindrir cet «orgueil national» que
M. de Tocqueville <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> avait souci de garder intact. Estimait-on
-que les questions posées en juillet 1840 ne valaient pas, pour la
+que les questions posées en juillet 1840 ne valaient pas, pour la
France, le risque d'une guerre contre toute l'Europe? Il importait
-alors, non-seulement à notre sécurité, mais surtout à notre dignité,
+alors, non-seulement à notre sécurité, mais surtout à notre dignité,
de ne pas parler de l'offense ressentie, comme on parle de celles
-qu'il faut laver dans le sang. Il y avait là une mesure à garder
-soigneusement, et, si l'opinion échauffée la dépassait, c'était au
+qu'il faut laver dans le sang. Il y avait là une mesure à garder
+soigneusement, et, si l'opinion échauffée la dépassait, c'était au
gouvernement d'user de son influence pour l'y ramener.</p>
-<p>Ce devoir, M. Thiers ne paraît pas en avoir compris alors
-l'importance, ou du moins il crut impossible de le remplir. Ce n'était
-pas qu'il eût pris le parti de régler sa conduite sur les emportements
+<p>Ce devoir, M. Thiers ne paraît pas en avoir compris alors
+l'importance, ou du moins il crut impossible de le remplir. Ce n'était
+pas qu'il eût pris le parti de régler sa conduite sur les emportements
de l'opinion et de monter sa diplomatie au ton des journaux. Non,
-toujours résolu à ne pas faire un <i lang="la">casus belli</i> de la seule signature
-du traité, il s'était fait un plan de politique expectante par lequel
-il comptait obtenir une revanche, sinon très-prompte, du moins
-assurée, de l'offense du 15 juillet. C'est ce plan dont il importe
-d'abord de se faire une idée exacte.</p>
+toujours résolu à ne pas faire un <i lang="la">casus belli</i> de la seule signature
+du traité, il s'était fait un plan de politique expectante par lequel
+il comptait obtenir une revanche, sinon très-prompte, du moins
+assurée, de l'offense du 15 juillet. C'est ce plan dont il importe
+d'abord de se faire une idée exacte.</p>
<h4>II</h4>
-<p>Tous les calculs de M. Thiers reposaient entièrement sur la confiance
-dans la force et dans la résolution du pacha, confiance alors si
-répandue en France et si absolue, qu'elle ne se discutait même
-pas<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>. Plus tard, quand les événements eurent apporté au
-gouvernement français un complet démenti, M. de Rémusat, interrogé sur
-la cause d'une si grosse erreur, répondait: «Comment voulez-vous que
-nous ayons deviné la vérité? Sans parler de l'opinion politique qui,
-vous le savez, s'était attachée, depuis plusieurs années, à grandir
-Méhémet-Ali et <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Ibrahim, nous trouvions, dans les cartons des
-ministères, une foule de renseignements recueillis par nos
-prédécesseurs et plus concluants les uns que les autres. De plus, le
-Roi, qui avait suivi cette affaire depuis le début et qui
-naturellement devait connaître les faits mieux que nous, nous
-affirmait qu'il n'y avait rien à craindre et que le pacha était en
-état de résister à l'Europe<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>.» Louis-Philippe, en effet, avait ou
+<p>Tous les calculs de M. Thiers reposaient entièrement sur la confiance
+dans la force et dans la résolution du pacha, confiance alors si
+répandue en France et si absolue, qu'elle ne se discutait même
+pas<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>. Plus tard, quand les événements eurent apporté au
+gouvernement français un complet démenti, M. de Rémusat, interrogé sur
+la cause d'une si grosse erreur, répondait: «Comment voulez-vous que
+nous ayons deviné la vérité? Sans parler de l'opinion politique qui,
+vous le savez, s'était attachée, depuis plusieurs années, à grandir
+Méhémet-Ali et <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Ibrahim, nous trouvions, dans les cartons des
+ministères, une foule de renseignements recueillis par nos
+prédécesseurs et plus concluants les uns que les autres. De plus, le
+Roi, qui avait suivi cette affaire depuis le début et qui
+naturellement devait connaître les faits mieux que nous, nous
+affirmait qu'il n'y avait rien à craindre et que le pacha était en
+état de résister à l'Europe<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>.» Louis-Philippe, en effet, avait ou
affectait d'avoir la plus haute opinion de la puissance de
-Méhémet-Ali. «C'est un second Alexandre, disait-il souvent au chargé
-d'affaires d'Angleterre; je n'ai pas une armée capable de lutter avec
-celle qu'il pourrait amener sur le champ de bataille<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a>.»</p>
-
-<p>De cette foi dans le pacha, M. Thiers déduisait toute une série de
-prévisions qu'il exposait à peu près en ces termes, dans les
-communications verbales ou écrites avec ses collègues et ses agents
-diplomatiques<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>: «Le pacha résistera. Que feront les quatre alliés
-pour vaincre cette résistance? Ils ont jugé eux-mêmes la question si
-embarrassante qu'ils n'ont pas osé se la poser: entre eux, rien n'a
-été prévu, rien n'a été réglé à ce sujet. Les mesures
-maritimes,&mdash;blocus des côtes, bombardement de quelques villes,&mdash;seront
-de nul effet: il suffira à l'armée égyptienne de se concentrer dans
-l'intérieur des terres. Tentera-t-on de débarquer des troupes pour
-aller l'y chercher? Où trouver ce corps de débarquement? L'Angleterre
-ne l'a pas. L'Autriche et la Prusse semblent résolues à ne pas le
-fournir. La Turquie n'a plus d'armée, et l'on sait d'ailleurs ce que
+Méhémet-Ali. «C'est un second Alexandre, disait-il souvent au chargé
+d'affaires d'Angleterre; je n'ai pas une armée capable de lutter avec
+celle qu'il pourrait amener sur le champ de bataille<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a>.»</p>
+
+<p>De cette foi dans le pacha, M. Thiers déduisait toute une série de
+prévisions qu'il exposait à peu près en ces termes, dans les
+communications verbales ou écrites avec ses collègues et ses agents
+diplomatiques<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>: «Le pacha résistera. Que feront les quatre alliés
+pour vaincre cette résistance? Ils ont jugé eux-mêmes la question si
+embarrassante qu'ils n'ont pas osé se la poser: entre eux, rien n'a
+été prévu, rien n'a été réglé à ce sujet. Les mesures
+maritimes,&mdash;blocus des côtes, bombardement de quelques villes,&mdash;seront
+de nul effet: il suffira à l'armée égyptienne de se concentrer dans
+l'intérieur des terres. Tentera-t-on de débarquer des troupes pour
+aller l'y chercher? Où trouver ce corps de débarquement? L'Angleterre
+ne l'a pas. L'Autriche et la Prusse semblent résolues à ne pas le
+fournir. La Turquie n'a plus d'armée, et l'on sait d'ailleurs ce que
valent ses soldats en face de ceux d'Ibrahim. Et puis, s'il ne s'agit
-que d'un corps peu considérable, comme une escadre peut en transporter
-à pareille distance, les quatre-vingt mille hommes d'Ibrahim auront
-bientôt fait de le jeter à la mer. L'Angleterre se résoudra-t-elle
-donc à prier la Russie d'envoyer par terre, à travers l'Arménie, une
-armée en Syrie? Mais cette armée, prise à revers par les populations
-du Caucase, arriverait, <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> déjà épuisée, devant les Égyptiens,
-dix fois plus nombreux. Rien de tout cela n'est sérieux. Ajoutez que
+que d'un corps peu considérable, comme une escadre peut en transporter
+à pareille distance, les quatre-vingt mille hommes d'Ibrahim auront
+bientôt fait de le jeter à la mer. L'Angleterre se résoudra-t-elle
+donc à prier la Russie d'envoyer par terre, à travers l'Arménie, une
+armée en Syrie? Mais cette armée, prise à revers par les populations
+du Caucase, arriverait, <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> déjà épuisée, devant les Égyptiens,
+dix fois plus nombreux. Rien de tout cela n'est sérieux. Ajoutez que
la mauvaise saison est proche: avec l'hiver, nul moyen de tenir la mer
-devant une côte sans abri; nul moyen de faire traverser, à une armée
-nombreuse, les montagnes d'Arménie. Il est donc, en tout cas, certain
-que rien ne pourra être accompli avant le printemps. Eh bien, pendant
-ces longs mois d'attente, en présence de ces difficultés, de ces
-impossibilités d'exécution, n'est-il pas très-probable que la division
-éclatera entre les puissances, ou que tout au moins quelques-unes
-hésiteront et se retireront? Ne verra-t-on pas reparaître forcément,
-entre l'Angleterre et la Russie, l'opposition d'intérêts qui est au
+devant une côte sans abri; nul moyen de faire traverser, à une armée
+nombreuse, les montagnes d'Arménie. Il est donc, en tout cas, certain
+que rien ne pourra être accompli avant le printemps. Eh bien, pendant
+ces longs mois d'attente, en présence de ces difficultés, de ces
+impossibilités d'exécution, n'est-il pas très-probable que la division
+éclatera entre les puissances, ou que tout au moins quelques-unes
+hésiteront et se retireront? Ne verra-t-on pas reparaître forcément,
+entre l'Angleterre et la Russie, l'opposition d'intérêts qui est au
fond des choses, et chacune de ces deux puissances ne sera-t-elle pas
-plus disposée à jalouser qu'à seconder l'action de l'autre? L'Autriche
-et la Prusse, qui ne se sont engagées que sur la promesse d'une
-exécution facile et prompte, ne chercheront-elles pas à se dérober?
+plus disposée à jalouser qu'à seconder l'action de l'autre? L'Autriche
+et la Prusse, qui ne se sont engagées que sur la promesse d'une
+exécution facile et prompte, ne chercheront-elles pas à se dérober?
Dans la Chambre des communes, et jusque dans le sein du cabinet
-britannique, ne sera-t-il pas demandé à lord Palmerston un compte
-sévère de l'imbroglio inextricable, stérile et périlleux, où il aura
-engagé son pays et l'Europe? Au jour où se manifesteront ces
-incertitudes, ces regrets, ces discordes, quand les coalisés du 15
-juillet auront abouti à cette mortification de se trouver impuissants
-en face d'un pacha d'Égypte, et que lord Palmerston aura été convaincu
-d'une immense étourderie, alors ce sera l'occasion pour la France, qui
-aura vu ses prévisions justifiées, de faire dans les conseils
-européens une rentrée triomphante qui la vengera de tous les
-déplaisirs passés.» Cette argumentation n'était pas mal construite, à
-une condition, cependant, c'est que la base en fût solide; or cette
-base, on vient de le voir, était la foi dans la résistance du pacha.</p>
+britannique, ne sera-t-il pas demandé à lord Palmerston un compte
+sévère de l'imbroglio inextricable, stérile et périlleux, où il aura
+engagé son pays et l'Europe? Au jour où se manifesteront ces
+incertitudes, ces regrets, ces discordes, quand les coalisés du 15
+juillet auront abouti à cette mortification de se trouver impuissants
+en face d'un pacha d'Égypte, et que lord Palmerston aura été convaincu
+d'une immense étourderie, alors ce sera l'occasion pour la France, qui
+aura vu ses prévisions justifiées, de faire dans les conseils
+européens une rentrée triomphante qui la vengera de tous les
+déplaisirs passés.» Cette argumentation n'était pas mal construite, à
+une condition, cependant, c'est que la base en fût solide; or cette
+base, on vient de le voir, était la foi dans la résistance du pacha.</p>
<p>Cette sorte de dissolution sans violence de la coalition, cette
-faillite par impuissance était, aux yeux de M. Thiers, l'éventualité
-la plus probable et la plus désirable. Toutefois, ce n'était pas la
-seule qu'il eût en vue. Il prévoyait aussi le cas où le pacha, poussé
-à bout, ne se contenterait pas de garder la défensive, et où, passant
+faillite par impuissance était, aux yeux de M. Thiers, l'éventualité
+la plus probable et la plus désirable. Toutefois, ce n'était pas la
+seule qu'il eût en vue. Il prévoyait aussi le cas où le pacha, poussé
+à bout, ne se contenterait pas de garder la défensive, et où, passant
le Taurus, il marcherait sur Constantinople. <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Du coup, disait
le ministre, l'empire ottoman tomberait en morceaux, son partage
-serait inévitable et l'Europe ébranlée jusqu'en ses fondements; la
-France ne pourrait demeurer immobile. «C'est alors, continuait M.
+serait inévitable et l'Europe ébranlée jusqu'en ses fondements; la
+France ne pourrait demeurer immobile. «C'est alors, continuait M.
Thiers, que commencerait le grand jeu. En approchant du Bosphore,
-l'armée égyptienne aurait chance de rencontrer des armées européennes
-qui rendraient la partie plus égale, mais, en ce cas aussi, les armées
-françaises paraîtraient sur le Rhin et au delà des Alpes. C'est là
-qu'est marquée leur place de combat, c'est là qu'elles défendraient
-l'Égypte et la Syrie, et ce secours ne serait pas moins efficace pour
-Méhémet-Ali que des flottes et des armées envoyées à son aide sur les
-côtes de la Méditerranée. L'Autriche et la Prusse, placées alors en
-première ligne, dans une lutte où elles s'engageraient sans intérêt et
+l'armée égyptienne aurait chance de rencontrer des armées européennes
+qui rendraient la partie plus égale, mais, en ce cas aussi, les armées
+françaises paraîtraient sur le Rhin et au delà des Alpes. C'est là
+qu'est marquée leur place de combat, c'est là qu'elles défendraient
+l'Égypte et la Syrie, et ce secours ne serait pas moins efficace pour
+Méhémet-Ali que des flottes et des armées envoyées à son aide sur les
+côtes de la Méditerranée. L'Autriche et la Prusse, placées alors en
+première ligne, dans une lutte où elles s'engageraient sans intérêt et
sans passion, payeraient cher leur complaisance pour l'Angleterre et
la Russie, et elles apprendraient qu'il y a bien aussi quelque danger
-à braver le ressentiment de la France<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>.» Le président du conseil
-répétait avec insistance que, «quoi qu'il arrivât en Orient, la France
-n'y tirerait pas un coup de canon», et que, si elle était obligée
+à braver le ressentiment de la France<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>.» Le président du conseil
+répétait avec insistance que, «quoi qu'il arrivât en Orient, la France
+n'y tirerait pas un coup de canon», et que, si elle était obligée
d'agir par les armes, elle porterait tout son effort en Allemagne et
surtout en Italie. On voit que M. Thiers, tout en repoussant la guerre
-immédiate, la croyait possible dans certaines éventualités; sans la
-désirer, il l'acceptait, et il prévoyait qu'elle serait alors générale
-et européenne.</p>
-
-<p>En attendant l'heure, dans tous les cas lointaine, de cette rentrée
-diplomatique ou militaire, le président du conseil était décidé à
-garder son attitude expectante, laissant aller les événements, dont il
-espérait la justification de ses pronostics, observant, chez les
-autres puissances, les embarras et les divisions d'où devait sortir
-l'occasion prévue. Toutefois, ce n'était pas, dans sa pensée, une
-attente inerte: il voulait l'employer à armer la France.
-«L'expectative armée et fortement armée, disait-il, voilà notre
-politique<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>.» Au lendemain de 1830, sous le coup du péril
-extérieur et intérieur, l'armée, qui ne comptait, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> sous la
+immédiate, la croyait possible dans certaines éventualités; sans la
+désirer, il l'acceptait, et il prévoyait qu'elle serait alors générale
+et européenne.</p>
+
+<p>En attendant l'heure, dans tous les cas lointaine, de cette rentrée
+diplomatique ou militaire, le président du conseil était décidé à
+garder son attitude expectante, laissant aller les événements, dont il
+espérait la justification de ses pronostics, observant, chez les
+autres puissances, les embarras et les divisions d'où devait sortir
+l'occasion prévue. Toutefois, ce n'était pas, dans sa pensée, une
+attente inerte: il voulait l'employer à armer la France.
+«L'expectative armée et fortement armée, disait-il, voilà notre
+politique<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>.» Au lendemain de 1830, sous le coup du péril
+extérieur et intérieur, l'armée, qui ne comptait, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> sous la
Restauration, que deux cent trente et un mille hommes et quarante-six
-mille chevaux, avait été tout à coup portée à quatre cent
+mille chevaux, avait été tout à coup portée à quatre cent
trente-quatre mille hommes et quatre-vingt-dix mille chevaux, et le
-budget de la guerre élevé de 187 millions à 373. Mais, une fois
-rassuré sur la paix du dehors et du dedans, le gouvernement avait mis
-fin aux armements extraordinaires, et les dépenses, bien que demeurées
-supérieures à celles de 1829, s'étaient notablement réduites. L'armée
-continentale avait d'autant plus souffert de ces réductions que
-l'Algérie exigeait chaque jour plus d'hommes et de matériel, et
-tendait, par suite, à absorber presque toutes les ressources
-très-péniblement obtenues des Chambres; l'esprit d'économie, qui
-était, en ce temps, l'une des vertus, mais qui devenait parfois l'une
-des manies du régime parlementaire<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>, n'était pas, en ce qui
-concernait notre état militaire, toujours d'accord avec l'intérêt
-national. Les forteresses étaient désarmées, les casernes
-insuffisantes, les arsenaux mal garnis; on n'avait même pas le nombre
-de fusils nécessaire. Au moment donc où la France fut surprise par le
-traité du 15 juillet, son armée n'était pas en mesure de soutenir une
-grande lutte européenne. M. Thiers résolut de la mettre, non encore
+budget de la guerre élevé de 187 millions à 373. Mais, une fois
+rassuré sur la paix du dehors et du dedans, le gouvernement avait mis
+fin aux armements extraordinaires, et les dépenses, bien que demeurées
+supérieures à celles de 1829, s'étaient notablement réduites. L'armée
+continentale avait d'autant plus souffert de ces réductions que
+l'Algérie exigeait chaque jour plus d'hommes et de matériel, et
+tendait, par suite, à absorber presque toutes les ressources
+très-péniblement obtenues des Chambres; l'esprit d'économie, qui
+était, en ce temps, l'une des vertus, mais qui devenait parfois l'une
+des manies du régime parlementaire<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>, n'était pas, en ce qui
+concernait notre état militaire, toujours d'accord avec l'intérêt
+national. Les forteresses étaient désarmées, les casernes
+insuffisantes, les arsenaux mal garnis; on n'avait même pas le nombre
+de fusils nécessaire. Au moment donc où la France fut surprise par le
+traité du 15 juillet, son armée n'était pas en mesure de soutenir une
+grande lutte européenne. M. Thiers résolut de la mettre, non encore
sur le pied de guerre, mais sur ce qu'il appelait le pied de paix
-armée. Cette mesure, qu'il jugeait indispensable pour se préparer aux
-éventualités du printemps, il la jugeait aussi immédiatement utile
+armée. Cette mesure, qu'il jugeait indispensable pour se préparer aux
+éventualités du printemps, il la jugeait aussi immédiatement utile
comme avertissement comminatoire aux puissances. De plus, quelle que
-dût être l'issue de la crise, il trouvait bon d'en profiter pour
-donner à la France un armement complet. «Nos préparatifs, écrivait M.
-de Rémusat, ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution sans
+dût être l'issue de la crise, il trouvait bon d'en profiter pour
+donner à la France un armement complet. «Nos préparatifs, écrivait M.
+de Rémusat, ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution sans
emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion de
-rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour soutenir
-son rang<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>.»</p>
+rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour soutenir
+son rang<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>.»</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> III</h4>
-<p>M. Thiers avait pu arrêter son plan sans avoir à s'en expliquer devant
-les Chambres, alors en vacances. Mais, à défaut du parlement, la
-couronne était là, et quelle que fût la prétention du ministre du
-1<sup>er</sup> mars à gouverner seul, il ne pouvait décider, sans le Roi, des
-destinées du pays, dans une crise si redoutable. Nulle part l'offense
-du traité du 15 juillet n'avait été ressentie plus vivement que dans
+<p>M. Thiers avait pu arrêter son plan sans avoir à s'en expliquer devant
+les Chambres, alors en vacances. Mais, à défaut du parlement, la
+couronne était là, et quelle que fût la prétention du ministre du
+1<sup>er</sup> mars à gouverner seul, il ne pouvait décider, sans le Roi, des
+destinées du pays, dans une crise si redoutable. Nulle part l'offense
+du traité du 15 juillet n'avait été ressentie plus vivement que dans
la famille royale, non-seulement par les jeunes princes et princesses,
-le duc d'Orléans en tête, dont l'ardeur guerrière fut tout de suite
-enflammée<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>, mais même par le vieux Roi. À la première nouvelle de
-ce qui s'était passé à Londres, il éclata avec une telle véhémence,
+le duc d'Orléans en tête, dont l'ardeur guerrière fut tout de suite
+enflammée<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>, mais même par le vieux Roi. À la première nouvelle de
+ce qui s'était passé à Londres, il éclata avec une telle véhémence,
que la Reine dut faire fermer la porte de son cabinet pour qu'on
-n'entendît pas sa voix dans la galerie. «Depuis dix ans, s'écriait-il,
-je forme la digue contre la révolution, aux dépens de ma popularité,
-de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de
-l'Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance!
-Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>?» Tandis
-que M. Thiers en voulait surtout à l'Angleterre, dans laquelle il
-avait espéré, le ressentiment de Louis-Philippe se portait
+n'entendît pas sa voix dans la galerie. «Depuis dix ans, s'écriait-il,
+je forme la digue contre la révolution, aux dépens de ma popularité,
+de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de
+l'Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance!
+Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>?» Tandis
+que M. Thiers en voulait surtout à l'Angleterre, dans laquelle il
+avait espéré, le ressentiment de Louis-Philippe se portait
principalement contre l'Autriche et la Prusse, auxquelles il avait
-fait tant d'avances depuis plusieurs années, et sur lesquelles il
-s'était habitué à compter. Aussi ne put-il se retenir d'apostropher
-rudement les ambassadeurs de ces puissances, la première fois qu'il
-les vit après la signature du traité. <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> «Vous êtes des
-ingrats», leur dit-il avec une extrême véhémence; et, après leur avoir
-rappelé tout ce qu'il avait fait et risqué pour maintenir la paix:
-«Mais, cette fois, ne croyez pas que je me sépare de mon ministère et
+fait tant d'avances depuis plusieurs années, et sur lesquelles il
+s'était habitué à compter. Aussi ne put-il se retenir d'apostropher
+rudement les ambassadeurs de ces puissances, la première fois qu'il
+les vit après la signature du traité. <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> «Vous êtes des
+ingrats», leur dit-il avec une extrême véhémence; et, après leur avoir
+rappelé tout ce qu'il avait fait et risqué pour maintenir la paix:
+«Mais, cette fois, ne croyez pas que je me sépare de mon ministère et
de mon pays; vous voulez la guerre, vous l'aurez, et, s'il le faut, je
-démusellerai le tigre. Il me connaît, et je sais jouer avec lui. Nous
-verrons s'il vous respectera comme moi<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>.»</p>
-
-<p>Ce prince, si facilement accusé d'être trop peu susceptible pour ce
-qui touchait à la dignité de la France, se montrait donc, au premier
-abord, plus animé, plus menaçant que M. Thiers. C'est qu'en dépit des
-calomnies de l'opposition, sa sensibilité patriotique était des plus
-vives. C'est aussi que, très-circonspect dans l'action, il avait
-parfois la parole un peu intempérante. Faut-il ajouter que tout, dans
-ces scènes, n'était peut-être pas entraînement irréfléchi, et qu'en se
-laissant aller à une irritation très-sincère, ce fin politique visait
-à produire, au dehors et au dedans, un effet calculé? Au dehors,
-convaincu que la résistance du pacha serait invincible, il espérait,
+démusellerai le tigre. Il me connaît, et je sais jouer avec lui. Nous
+verrons s'il vous respectera comme moi<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ce prince, si facilement accusé d'être trop peu susceptible pour ce
+qui touchait à la dignité de la France, se montrait donc, au premier
+abord, plus animé, plus menaçant que M. Thiers. C'est qu'en dépit des
+calomnies de l'opposition, sa sensibilité patriotique était des plus
+vives. C'est aussi que, très-circonspect dans l'action, il avait
+parfois la parole un peu intempérante. Faut-il ajouter que tout, dans
+ces scènes, n'était peut-être pas entraînement irréfléchi, et qu'en se
+laissant aller à une irritation très-sincère, ce fin politique visait
+à produire, au dehors et au dedans, un effet calculé? Au dehors,
+convaincu que la résistance du pacha serait invincible, il espérait,
en parlant fort, intimider des puissances qu'il croyait assez
-irrésolues et condamnées à de prochains déboires, à d'inextricables
-embarras, à d'inévitables divisions. Au dedans, persuadé que M.
+irrésolues et condamnées à de prochains déboires, à d'inextricables
+embarras, à d'inévitables divisions. Au dedans, persuadé que M.
Thiers, mis en face des faits, n'oserait se jeter dans une guerre
folle, mais craignant de sa part une man&oelig;uvre que les souvenirs de
la coalition ne rendaient pas improbable, il voulait lui enlever tout
-prétexte de rejeter sur la couronne seule la responsabilité d'une
-politique pacifique, déplaisante à l'amour-propre national<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>.</p>
+prétexte de rejeter sur la couronne seule la responsabilité d'une
+politique pacifique, déplaisante à l'amour-propre national<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>.</p>
<p>Pendant qu'il prenait cette attitude devant les diplomates <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>
-étrangers et le public français, le Roi se montrait, dans les
-délibérations intimes du gouvernement, ému sans doute, anxieux, mais
-résolu. Très-peu de jours après la divulgation du traité, M. Thiers,
-qui habitait alors à Auteuil, reçut, à six heures du matin, un message
-du duc d'Orléans, qui le mandait d'urgence à Saint-Cloud. En arrivant,
-il trouva le Roi entouré de sa famille, le visage serein, bien qu'un
-peu fatigué; le duc d'Orléans était radieux. «Vous ne serez pas
-surpris, dit Louis-Philippe à son ministre, d'apprendre que nous avons
-passé la nuit entière à causer de la situation. Nous sommes demeurés
-tous d'accord que la France ne doit rien céder du terrain où elle
-s'est placée, et que l'Europe doit être avertie que nous ne reculerons
-pas. Persévérons donc; je me confie à vous. Agissez avec fermeté, mais
+étrangers et le public français, le Roi se montrait, dans les
+délibérations intimes du gouvernement, ému sans doute, anxieux, mais
+résolu. Très-peu de jours après la divulgation du traité, M. Thiers,
+qui habitait alors à Auteuil, reçut, à six heures du matin, un message
+du duc d'Orléans, qui le mandait d'urgence à Saint-Cloud. En arrivant,
+il trouva le Roi entouré de sa famille, le visage serein, bien qu'un
+peu fatigué; le duc d'Orléans était radieux. «Vous ne serez pas
+surpris, dit Louis-Philippe à son ministre, d'apprendre que nous avons
+passé la nuit entière à causer de la situation. Nous sommes demeurés
+tous d'accord que la France ne doit rien céder du terrain où elle
+s'est placée, et que l'Europe doit être avertie que nous ne reculerons
+pas. Persévérons donc; je me confie à vous. Agissez avec fermeté, mais
avec prudence, et surtout, autant que l'honneur le permettra,
-épargnons à notre pays l'horrible fléau de la guerre.» M. Thiers
-répondit, sans être d'ailleurs contredit, que le moyen le plus sûr
-d'éviter cette guerre était de montrer à tous que nous ne la
-craignions pas. L'entretien se prolongea fort cordial. Au moment où le
+épargnons à notre pays l'horrible fléau de la guerre.» M. Thiers
+répondit, sans être d'ailleurs contredit, que le moyen le plus sûr
+d'éviter cette guerre était de montrer à tous que nous ne la
+craignions pas. L'entretien se prolongea fort cordial. Au moment où le
ministre allait se retirer, la Reine, lui montrant ses fils, ne put
-retenir ce cri de mère: «Au moins soyez prudent, car la guerre me les
-prendrait tous, et combien m'en rendriez-vous<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>?» M. Thiers sortit
-profondément remué de cette entrevue. À la même époque, le duc de
-Broglie écrivait, après une conversation avec Louis-Philippe: «J'ai
-trouvé le Roi très-résolu, très-clairvoyant... Nous avons causé à
-fond, épuisé toutes les chances, été à toutes les extrémités, je ne
-l'ai pas vu faiblir un seul instant<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>.»</p>
-
-<p>Toutefois, à y regarder d'un peu près, on eût pu, dès cette première
+retenir ce cri de mère: «Au moins soyez prudent, car la guerre me les
+prendrait tous, et combien m'en rendriez-vous<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>?» M. Thiers sortit
+profondément remué de cette entrevue. À la même époque, le duc de
+Broglie écrivait, après une conversation avec Louis-Philippe: «J'ai
+trouvé le Roi très-résolu, très-clairvoyant... Nous avons causé à
+fond, épuisé toutes les chances, été à toutes les extrémités, je ne
+l'ai pas vu faiblir un seul instant<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>.»</p>
+
+<p>Toutefois, à y regarder d'un peu près, on eût pu, dès cette première
heure, discerner un principe de dissidence entre la politique du
monarque et celle de son ministre. Tant qu'il ne s'agissait que de se
plaindre haut et de menacer, Louis-Philippe ne s'y refusait pas; il
-approuvait aussi les armements, et sa prévoyance royale saisissait
-très-volontiers cette occasion de renforcer l'état militaire de la
-France. Mais il entendait bien <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> ne pas dépasser certaines
-bornes. Il était dores et déjà résolu à ne pas laisser la guerre
-sortir de la crise actuelle, tandis que M. Thiers, sans être décidé à
-faire cette guerre, en acceptait l'éventualité. De là des réserves
-prudentes, inquiètes, qui se faisaient jour soudainement dans la
-conversation du Roi, au moment même où sa sensibilité patriotique
-venait de s'épancher avec le plus d'impétuosité. Bien qu'elles
-semblassent parfois détonner avec le reste, il n'y avait là ni
-duplicité ni même contradiction. Cette variété d'accent tenait au
-laisser-aller, aux habitudes prime-sautières de la parole royale, et
-aussi à cette vivacité, à cette mobilité d'imagination qui
-s'alliaient, chez ce prince, à un esprit politique très-réfléchi,
-très-froid et très-calculateur. Dans les derniers jours de juillet, M.
+approuvait aussi les armements, et sa prévoyance royale saisissait
+très-volontiers cette occasion de renforcer l'état militaire de la
+France. Mais il entendait bien <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> ne pas dépasser certaines
+bornes. Il était dores et déjà résolu à ne pas laisser la guerre
+sortir de la crise actuelle, tandis que M. Thiers, sans être décidé à
+faire cette guerre, en acceptait l'éventualité. De là des réserves
+prudentes, inquiètes, qui se faisaient jour soudainement dans la
+conversation du Roi, au moment même où sa sensibilité patriotique
+venait de s'épancher avec le plus d'impétuosité. Bien qu'elles
+semblassent parfois détonner avec le reste, il n'y avait là ni
+duplicité ni même contradiction. Cette variété d'accent tenait au
+laisser-aller, aux habitudes prime-sautières de la parole royale, et
+aussi à cette vivacité, à cette mobilité d'imagination qui
+s'alliaient, chez ce prince, à un esprit politique très-réfléchi,
+très-froid et très-calculateur. Dans les derniers jours de juillet, M.
de Sainte-Aulaire, qui venait de recevoir les instructions du
-président du conseil et de l'entendre développer son plan, eut une
-audience du Roi; celui-ci lui fit les mêmes recommandations que le
-ministre, et M. de Sainte-Aulaire fût sorti convaincu de leur parfait
-accord si, au moment de lui donner congé, le prince n'eût ajouté:
-«Vous voilà bien endoctriné, mon cher ambassadeur; votre thème
-officiel est excellent. Pour votre gouverne particulière, il faut
-cependant que vous sachiez que je ne me laisserai pas entraîner trop
+président du conseil et de l'entendre développer son plan, eut une
+audience du Roi; celui-ci lui fit les mêmes recommandations que le
+ministre, et M. de Sainte-Aulaire fût sorti convaincu de leur parfait
+accord si, au moment de lui donner congé, le prince n'eût ajouté:
+«Vous voilà bien endoctriné, mon cher ambassadeur; votre thème
+officiel est excellent. Pour votre gouverne particulière, il faut
+cependant que vous sachiez que je ne me laisserai pas entraîner trop
loin par mon petit ministre. Au fond, il veut la guerre, et moi je ne
la veux pas; et quand il ne me laissera plus d'autres ressources, je
-le briserai plutôt que de rompre avec toute l'Europe<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>.»</p>
+le briserai plutôt que de rompre avec toute l'Europe<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>.»</p>
-<p>M. Thiers se rendait-il compte de cette arrière-pensée de
+<p>M. Thiers se rendait-il compte de cette arrière-pensée de
Louis-Philippe? En tout cas, il ne s'en tourmentait pas beaucoup,
-persuadé qu'il lui suffirait, à l'heure venue, d'ouvrir les fenêtres
-et d'appeler le pays à l'aide, pour avoir raison de toutes les
-résistances. La veille même du jour où M. de Sainte-Aulaire s'était
-rendu aux Tuileries, il avait vu le président du conseil et lui avait
-demandé s'il était assuré que le Roi le suivrait jusqu'au bout. «Pour
-le moment, il se montre très-animé, répondit M. Thiers; et s'il est
-pris de quelque défaillance pendant <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> l'action, il sera
-soutenu, entraîné même par le flot de l'opinion, qu'aucune digue ne
-pourra contenir<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>.» D'ailleurs, le désaccord n'était qu'éventuel;
-il portait sur une hypothèse lointaine que les deux parties espéraient
-ne pas voir se présenter: elles comptaient bien que la résistance du
-pacha et les embarras des puissances fourniraient à la France
-l'occasion de prendre sa revanche, sans qu'il fût question de guerre.
-En attendant, elles étaient d'accord sur la conduite immédiate et
-avaient intérêt à faire montre de cet accord, le prince pour sa
-popularité, le ministre pour son autorité, tous deux pour rendre leur
-politique plus efficace au regard de l'étranger. Louis-Philippe disait
-bien haut: «Je suis content de M. Thiers; il ne m'a proposé que des
+persuadé qu'il lui suffirait, à l'heure venue, d'ouvrir les fenêtres
+et d'appeler le pays à l'aide, pour avoir raison de toutes les
+résistances. La veille même du jour où M. de Sainte-Aulaire s'était
+rendu aux Tuileries, il avait vu le président du conseil et lui avait
+demandé s'il était assuré que le Roi le suivrait jusqu'au bout. «Pour
+le moment, il se montre très-animé, répondit M. Thiers; et s'il est
+pris de quelque défaillance pendant <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> l'action, il sera
+soutenu, entraîné même par le flot de l'opinion, qu'aucune digue ne
+pourra contenir<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>.» D'ailleurs, le désaccord n'était qu'éventuel;
+il portait sur une hypothèse lointaine que les deux parties espéraient
+ne pas voir se présenter: elles comptaient bien que la résistance du
+pacha et les embarras des puissances fourniraient à la France
+l'occasion de prendre sa revanche, sans qu'il fût question de guerre.
+En attendant, elles étaient d'accord sur la conduite immédiate et
+avaient intérêt à faire montre de cet accord, le prince pour sa
+popularité, le ministre pour son autorité, tous deux pour rendre leur
+politique plus efficace au regard de l'étranger. Louis-Philippe disait
+bien haut: «Je suis content de M. Thiers; il ne m'a proposé que des
choses fort raisonnables. Il est aussi prudent que moi, et je suis
-aussi national que lui. Nous nous entendons très-bien<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>.» Et
-pendant ce temps, le président du conseil affectait de répéter à tous,
-particulièrement aux ambassadeurs étrangers, que le Roi était plus
-belliqueux que lui, et qu'il avait peine à le contenir. Ces propos se
-répandaient dans le public, et, dès le 29 juillet, Henri Heine, après
-avoir raconté l'explosion belliqueuse dont il était le témoin à Paris,
-disait: «Ce qui est surtout important, c'est que Louis-Philippe semble
-s'être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront,
-et qu'il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive...
-M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine à apaiser la bouillante
-indignation du Roi.» Il est vrai que Heine ajoutait: «Ou bien, cette
-ardeur guerrière, n'est-ce qu'une ruse de l'Ulysse moderne<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>?»</p>
+aussi national que lui. Nous nous entendons très-bien<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>.» Et
+pendant ce temps, le président du conseil affectait de répéter à tous,
+particulièrement aux ambassadeurs étrangers, que le Roi était plus
+belliqueux que lui, et qu'il avait peine à le contenir. Ces propos se
+répandaient dans le public, et, dès le 29 juillet, Henri Heine, après
+avoir raconté l'explosion belliqueuse dont il était le témoin à Paris,
+disait: «Ce qui est surtout important, c'est que Louis-Philippe semble
+s'être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront,
+et qu'il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive...
+M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine à apaiser la bouillante
+indignation du Roi.» Il est vrai que Heine ajoutait: «Ou bien, cette
+ardeur guerrière, n'est-ce qu'une ruse de l'Ulysse moderne<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>?»</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> IV</h4>
-<p>Le président du conseil ne perdit pas un jour pour exécuter le plan
-qu'il avait conçu. Dès le 29 juillet, le <cite>Moniteur</cite> annonça les
-premières mesures d'armement. Les jeunes soldats disponibles des
-classes de 1836 à 1839 furent aussitôt appelés sous les drapeaux, et
-l'on ouvrit par voie extraordinaire des crédits considérables pour
-l'accroissement de l'effectif et du matériel des armées de terre et de
-mer. Aux diplomates étrangers qui venaient demander des explications
-sur ces mesures, M. Thiers, réservé, froid, se bornait à répondre que,
-dans l'isolement où on l'avait mise, la France n'avait plus qu'à se
-régler sur ce qu'elle se devait à elle-même; il ajoutait qu'elle se
-préparait aux dangers de la situation qu'on lui avait faite, et que sa
-conduite à venir dépendrait de celle qu'on tiendrait envers elle.
-Toutes ses démarches, toutes ses paroles, visaient à être ainsi
-tranquillement inquiétantes, menaçantes sans provocation. Avec son
-habituelle activité, il trouva le loisir d'écrire, sur la question
-d'Orient, dans la <cite>Revue des Deux Mondes</cite> du 1<sup>er</sup> août, un article
-non signé, mais dont l'auteur fut tout de suite deviné; cet article se
-terminait ainsi: «Il y a un mot, un mot décisif qu'il faut dire à
-l'Europe, avec calme, mais avec une invincible résolution: Si
-certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre à
-outrance, la guerre, quel que soit le ministère.» En même temps, il
-veillait à ce que ses ambassadeurs près les diverses cours
-conformassent leur attitude à la sienne. «J'ai reçu toutes vos
-excellentes lettres, écrivait-il le 31 juillet à M. Guizot; je ne vous
-dis qu'un mot en réponse: <em>Tenez ferme</em>. Soyez froid et sévère,
-excepté avec ceux qui sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre
-conduite, sinon à la rendre plus ferme encore, s'il est
-possible<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>.» C'étaient les mêmes recommandations <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> qu'il
-adressait verbalement à M. de Sainte-Aulaire sur le point de partir
-pour Vienne<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>. À Saint-Pétersbourg, il faisait parvenir un langage
-plus menaçant encore. «Qu'on y prenne garde, écrivait-il à M. de
-Barante dès le 23 juillet, la France, si elle entre en lice, ne pourra
-y entrer que d'une manière terrible, avec des moyens extraordinaires
-et funestes à tous; la face du monde pourra en être changée.» Et il
-donnait à entendre que, dans ce cas, la Pologne serait soulevée<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>.</p>
-
-<p>Londres demeurait toujours le principal centre des négociations. M.
+<p>Le président du conseil ne perdit pas un jour pour exécuter le plan
+qu'il avait conçu. Dès le 29 juillet, le <cite>Moniteur</cite> annonça les
+premières mesures d'armement. Les jeunes soldats disponibles des
+classes de 1836 à 1839 furent aussitôt appelés sous les drapeaux, et
+l'on ouvrit par voie extraordinaire des crédits considérables pour
+l'accroissement de l'effectif et du matériel des armées de terre et de
+mer. Aux diplomates étrangers qui venaient demander des explications
+sur ces mesures, M. Thiers, réservé, froid, se bornait à répondre que,
+dans l'isolement où on l'avait mise, la France n'avait plus qu'à se
+régler sur ce qu'elle se devait à elle-même; il ajoutait qu'elle se
+préparait aux dangers de la situation qu'on lui avait faite, et que sa
+conduite à venir dépendrait de celle qu'on tiendrait envers elle.
+Toutes ses démarches, toutes ses paroles, visaient à être ainsi
+tranquillement inquiétantes, menaçantes sans provocation. Avec son
+habituelle activité, il trouva le loisir d'écrire, sur la question
+d'Orient, dans la <cite>Revue des Deux Mondes</cite> du 1<sup>er</sup> août, un article
+non signé, mais dont l'auteur fut tout de suite deviné; cet article se
+terminait ainsi: «Il y a un mot, un mot décisif qu'il faut dire à
+l'Europe, avec calme, mais avec une invincible résolution: Si
+certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre à
+outrance, la guerre, quel que soit le ministère.» En même temps, il
+veillait à ce que ses ambassadeurs près les diverses cours
+conformassent leur attitude à la sienne. «J'ai reçu toutes vos
+excellentes lettres, écrivait-il le 31 juillet à M. Guizot; je ne vous
+dis qu'un mot en réponse: <em>Tenez ferme</em>. Soyez froid et sévère,
+excepté avec ceux qui sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre
+conduite, sinon à la rendre plus ferme encore, s'il est
+possible<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>.» C'étaient les mêmes recommandations <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> qu'il
+adressait verbalement à M. de Sainte-Aulaire sur le point de partir
+pour Vienne<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>. À Saint-Pétersbourg, il faisait parvenir un langage
+plus menaçant encore. «Qu'on y prenne garde, écrivait-il à M. de
+Barante dès le 23 juillet, la France, si elle entre en lice, ne pourra
+y entrer que d'une manière terrible, avec des moyens extraordinaires
+et funestes à tous; la face du monde pourra en être changée.» Et il
+donnait à entendre que, dans ce cas, la Pologne serait soulevée<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>.</p>
+
+<p>Londres demeurait toujours le principal centre des négociations. M.
Guizot y faisait la figure et y tenait le langage prescrits par son
ministre. Dans un premier entretien avec lord Palmerston, il se
-plaignit gravement et sévèrement du passé. «Non-seulement on ne nous a
-pas dit ce qu'on faisait, déclara-t-il, non-seulement on s'est caché
-de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantées de la
-façon dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, milord, que les
-choses se passent entre d'anciens et intimes alliés? L'alliance de la
-France et de l'Angleterre a donné dix ans de paix à l'Europe; le
-ministère whig, permettez-moi de le dire, est né sous son drapeau et y
-a puisé, depuis dix ans, quelque chose de sa force. Je crains bien que
-cette alliance ne reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce
-qui vient de se passer ne donne pas à votre cabinet autant de force,
-ni à l'Europe autant de paix... M. Canning, dans un discours très-beau
-et très-célèbre, a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains
-l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette
-clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu
+plaignit gravement et sévèrement du passé. «Non-seulement on ne nous a
+pas dit ce qu'on faisait, déclara-t-il, non-seulement on s'est caché
+de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantées de la
+façon dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, milord, que les
+choses se passent entre d'anciens et intimes alliés? L'alliance de la
+France et de l'Angleterre a donné dix ans de paix à l'Europe; le
+ministère whig, permettez-moi de le dire, est né sous son drapeau et y
+a puisé, depuis dix ans, quelque chose de sa force. Je crains bien que
+cette alliance ne reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce
+qui vient de se passer ne donne pas à votre cabinet autant de force,
+ni à l'Europe autant de paix... M. Canning, dans un discours très-beau
+et très-célèbre, a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains
+l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette
+clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu
s'en servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et
-moins assurée. Ne donnez pas, en France, aux passions nationales, de
-sérieux motifs et une redoutable impulsion.» Puis, après avoir indiqué
-tous ses pronostics sur les embarras, les impossibilités et les périls
-auxquels il fallait s'attendre dans l'exécution du traité du 15
-juillet: «Nous nous lavons les mains de cet avenir. La France s'y
-conduira en toute liberté, ayant toujours en vue la paix, le <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>
-maintien de l'équilibre actuel en Europe, le soin de sa dignité et de
-ses propres intérêts.» En même temps qu'il tenait ce langage à lord
+moins assurée. Ne donnez pas, en France, aux passions nationales, de
+sérieux motifs et une redoutable impulsion.» Puis, après avoir indiqué
+tous ses pronostics sur les embarras, les impossibilités et les périls
+auxquels il fallait s'attendre dans l'exécution du traité du 15
+juillet: «Nous nous lavons les mains de cet avenir. La France s'y
+conduira en toute liberté, ayant toujours en vue la paix, le <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>
+maintien de l'équilibre actuel en Europe, le soin de sa dignité et de
+ses propres intérêts.» En même temps qu'il tenait ce langage à lord
Palmerston, M. Guizot avait soin de ne pas rassurer ceux qui, autour
-de lui, demandaient, inquiets: Que fera la France? «L'affaire sera
+de lui, demandaient, inquiets: Que fera la France? «L'affaire sera
longue et difficile, disait-il. La France ne sait pas ce qu'elle fera,
mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent pas
ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous
-dans les ténèbres.» Notre ambassadeur, du reste, ne demandait rien, ne
-faisait aucune proposition nouvelle, et quelque diplomate, effrayé de
+dans les ténèbres.» Notre ambassadeur, du reste, ne demandait rien, ne
+faisait aucune proposition nouvelle, et quelque diplomate, effrayé de
l'avenir, venait-il lui faire des ouvertures conciliantes, il
-l'écoutait froidement, sans le rebuter, mais plus occupé d'augmenter
-son inquiétude que d'aller au-devant de sa bonne volonté. Il était
-visible que le gouvernement français n'éprouvait aucune hâte d'entrer
-en pourparlers et qu'il préférait attendre les événements, comptant y
+l'écoutait froidement, sans le rebuter, mais plus occupé d'augmenter
+son inquiétude que d'aller au-devant de sa bonne volonté. Il était
+visible que le gouvernement français n'éprouvait aucune hâte d'entrer
+en pourparlers et qu'il préférait attendre les événements, comptant y
trouver la confirmation de ses pronostics et la revanche de ses
mortifications<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>.</p>
-<p>Si cette attitude d'expectative menaçante ne laissait pas que
-d'émouvoir certains esprits, soit en Angleterre, soit sur le
-continent, un homme du moins ne s'en montrait aucunement troublé,
-c'était lord Palmerston. Comme on demandait un jour à M. Guizot, au
+<p>Si cette attitude d'expectative menaçante ne laissait pas que
+d'émouvoir certains esprits, soit en Angleterre, soit sur le
+continent, un homme du moins ne s'en montrait aucunement troublé,
+c'était lord Palmerston. Comme on demandait un jour à M. Guizot, au
sortir d'un entretien avec le chef du <i lang="en">Foreign-Office</i>, s'il avait
-fait quelque impression sur son interlocuteur: «Pas la plus légère»,
-répondit-il<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>. La raison en est bien simple: c'est que lord
-Palmerston persistait à ne pas croire à cette résistance du pacha sur
-laquelle était fondée toute notre argumentation; quand nous
-paraissions vouloir attendre les événements, loin de s'en inquiéter,
-il s'en félicitait, car, lui aussi, il espérait y rencontrer le
+fait quelque impression sur son interlocuteur: «Pas la plus légère»,
+répondit-il<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>. La raison en est bien simple: c'est que lord
+Palmerston persistait à ne pas croire à cette résistance du pacha sur
+laquelle était fondée toute notre argumentation; quand nous
+paraissions vouloir attendre les événements, loin de s'en inquiéter,
+il s'en félicitait, car, lui aussi, il espérait y rencontrer le
triomphe de sa politique. Dans ses conversations avec notre
-ambassadeur, s'il se défendait d'avoir eu l'intention d'offenser la
-France, il ne témoignait ni regret, ni velléité de concession, et se
-montrait, au contraire, froidement résolu à aller jusqu'au bout. Sa
-correspondance avec M. Bulwer, chargé d'affaires à Paris, respirait
-une confiance imperturbable <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> dans le succès de son plan, un
-mépris hautain de nos menaces. «Vous dites, lui écrivait-il, que
-Thiers est un ami chaud, mais un dangereux ennemi; cela peut être,
-mais nous sommes trop forts pour être influencés par de telles
-considérations. Je doute, d'ailleurs, qu'on puisse se fier à Thiers
+ambassadeur, s'il se défendait d'avoir eu l'intention d'offenser la
+France, il ne témoignait ni regret, ni velléité de concession, et se
+montrait, au contraire, froidement résolu à aller jusqu'au bout. Sa
+correspondance avec M. Bulwer, chargé d'affaires à Paris, respirait
+une confiance imperturbable <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> dans le succès de son plan, un
+mépris hautain de nos menaces. «Vous dites, lui écrivait-il, que
+Thiers est un ami chaud, mais un dangereux ennemi; cela peut être,
+mais nous sommes trop forts pour être influencés par de telles
+considérations. Je doute, d'ailleurs, qu'on puisse se fier à Thiers
comme ami, et, me sachant dans mon droit, je ne le crains pas comme
-ennemi. La manière de prendre tout ce qu'il peut dire est de
-considérer le traité comme un <em>fait accompli</em>, comme une décision
-irrévocable, comme un pas fait sur lequel on ne peut revenir.» Presque
-à chaque ligne de sa correspondance, on retrouve cette affirmation,
-«que la France demeurera tranquille et ne fera pas la guerre<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>».
-Ses compatriotes eux-mêmes ne pouvaient comprendre une telle
-assurance. «Je n'ai jamais été plus étonné, écrivait alors un membre
-de la haute société politique d'Angleterre, qu'en lisant les lettres
+ennemi. La manière de prendre tout ce qu'il peut dire est de
+considérer le traité comme un <em>fait accompli</em>, comme une décision
+irrévocable, comme un pas fait sur lequel on ne peut revenir.» Presque
+à chaque ligne de sa correspondance, on retrouve cette affirmation,
+«que la France demeurera tranquille et ne fera pas la guerre<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>».
+Ses compatriotes eux-mêmes ne pouvaient comprendre une telle
+assurance. «Je n'ai jamais été plus étonné, écrivait alors un membre
+de la haute société politique d'Angleterre, qu'en lisant les lettres
de Palmerston, dont le ton est si audacieux, si hardi et si confiant.
-Quand on considère l'immensité de l'enjeu dans la partie qu'il joue,
+Quand on considère l'immensité de l'enjeu dans la partie qu'il joue,
quand on voit qu'il peut allumer la guerre dans toute l'Europe et que
-la guerre, si elle a lieu, sera entièrement son &oelig;uvre, on est
-stupéfait qu'il ne paraisse pas affecté plus sérieusement par la
-gravité des circonstances, et qu'il ne regarde pas avec plus d'anxiété
-(sinon d'appréhension) les résultats possibles; mais il cause, sur le
-ton le plus dégagé, de la clameur qui s'est élevée à Paris, de son
-entière conviction que le cabinet français ne pense nullement à faire
+la guerre, si elle a lieu, sera entièrement son &oelig;uvre, on est
+stupéfait qu'il ne paraisse pas affecté plus sérieusement par la
+gravité des circonstances, et qu'il ne regarde pas avec plus d'anxiété
+(sinon d'appréhension) les résultats possibles; mais il cause, sur le
+ton le plus dégagé, de la clameur qui s'est élevée à Paris, de son
+entière conviction que le cabinet français ne pense nullement à faire
la guerre, et que, s'il la faisait, ses flottes seraient
-instantanément balayées et ses armées partout battues. Il ajoute que
+instantanément balayées et ses armées partout battues. Il ajoute que
si ce cabinet essayait de faire une guerre d'opinion et de surexciter
-les éléments de la révolution dans les autres contrées, de plus
-fatales représailles seraient exercées contre la France, où les
-carlistes et les bonapartistes, aidés par l'intervention étrangère,
-renverseraient le trône de Louis-Philippe... Il peut arriver que les
+les éléments de la révolution dans les autres contrées, de plus
+fatales représailles seraient exercées contre la France, où les
+carlistes et les bonapartistes, aidés par l'intervention étrangère,
+renverseraient le trône de Louis-Philippe... Il peut arriver que les
choses tournent suivant l'attente de Palmerston. C'est un homme
-favorisé d'une bonne fortune extraordinaire, et sa devise semble être
+favorisé d'une bonne fortune extraordinaire, et sa devise semble être
celle de Danton: De l'audace, encore de l'audace et toujours <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>
de l'audace. Mais il y a, dans son ton, une faconde, une imperturbable
-suffisance, et une légèreté dans la discussion d'intérêts d'une si
-effrayante grandeur, qui me convainquent qu'il est très-dangereux de
-confier à un tel homme la direction sans contrôle de nos relations
-extérieures<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>.»</p>
-
-<p>Lord Palmerston rencontrait cependant, dans son pays même, des
-difficultés qui eussent embarrassé un esprit moins résolu. La
-divulgation du traité du 15 juillet avait causé en Angleterre une
-surprise où dominaient le déplaisir et l'inquiétude. La passion du
-ministre contre la France ne paraissait pas trouver d'écho chez ses
+suffisance, et une légèreté dans la discussion d'intérêts d'une si
+effrayante grandeur, qui me convainquent qu'il est très-dangereux de
+confier à un tel homme la direction sans contrôle de nos relations
+extérieures<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>.»</p>
+
+<p>Lord Palmerston rencontrait cependant, dans son pays même, des
+difficultés qui eussent embarrassé un esprit moins résolu. La
+divulgation du traité du 15 juillet avait causé en Angleterre une
+surprise où dominaient le déplaisir et l'inquiétude. La passion du
+ministre contre la France ne paraissait pas trouver d'écho chez ses
compatriotes. Beaucoup de ceux-ci, au contraire, s'alarmaient de voir,
-pour une question qui ne les intéressait pas, rompre l'alliance des
-deux grandes puissances libérales et mettre en péril la paix
-européenne. Si les journaux directement inspirés par le chef du
+pour une question qui ne les intéressait pas, rompre l'alliance des
+deux grandes puissances libérales et mettre en péril la paix
+européenne. Si les journaux directement inspirés par le chef du
<i lang="en">Foreign-Office</i> nous faisaient une guerre haineuse et violente,
-plusieurs autres, le <cite>Times</cite> en tête, blâmaient le traité: on sentait
-même que leur opposition eût été plus vive encore, si leur sentiment
-national n'avait été souvent blessé par les attaques de la presse
-parisienne<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>. En même temps, les radicaux provoquaient, dans toutes
-les grandes villes, d'immenses meetings où l'on déclarait «désavouer
-hautement toute participation à l'insulte faite à la nation
-française», et où des orateurs proclamaient, aux applaudissements de
-leur auditoire, que «s'il y avait à choisir entre M. Thiers et une
-armée française, d'une part, et lord Palmerston et une armée russe, de
-l'autre, il fallait se joindre à la France et à M. Thiers». Sans doute
+plusieurs autres, le <cite>Times</cite> en tête, blâmaient le traité: on sentait
+même que leur opposition eût été plus vive encore, si leur sentiment
+national n'avait été souvent blessé par les attaques de la presse
+parisienne<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>. En même temps, les radicaux provoquaient, dans toutes
+les grandes villes, d'immenses meetings où l'on déclarait «désavouer
+hautement toute participation à l'insulte faite à la nation
+française», et où des orateurs proclamaient, aux applaudissements de
+leur auditoire, que «s'il y avait à choisir entre M. Thiers et une
+armée française, d'une part, et lord Palmerston et une armée russe, de
+l'autre, il fallait se joindre à la France et à M. Thiers». Sans doute
ces meetings n'avaient pas, sur la direction des affaires, l'influence
qu'eussent voulu leur attribuer certains de nos journaux; mais il n'en
-était pas moins vrai que l'opinion anglaise était troublée et
+était pas moins vrai que l'opinion anglaise était troublée et
nullement satisfaite.</p>
-<p>Cet état d'esprit eût dû d'autant plus préoccuper lord Palmerston que
-le parlement n'était pas encore en vacances et que <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> tout y
-faisait prévoir une interpellation. Quelle n'en pouvait pas être
-l'issue, étant données les dispositions des partis? Les radicaux
-étaient ouvertement mécontents. Les whigs, s'ils hésitaient à ébranler
-un ministère tenant en main leur drapeau, s'inquiétaient de l'atteinte
-portée à cette alliance française qui avait été jusqu'ici le premier
-article de leur programme. Les tories modérés, sympathiques aussi à
-cette alliance, se réservaient, attendant les événements, prêts à
+<p>Cet état d'esprit eût dû d'autant plus préoccuper lord Palmerston que
+le parlement n'était pas encore en vacances et que <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> tout y
+faisait prévoir une interpellation. Quelle n'en pouvait pas être
+l'issue, étant données les dispositions des partis? Les radicaux
+étaient ouvertement mécontents. Les whigs, s'ils hésitaient à ébranler
+un ministère tenant en main leur drapeau, s'inquiétaient de l'atteinte
+portée à cette alliance française qui avait été jusqu'ici le premier
+article de leur programme. Les tories modérés, sympathiques aussi à
+cette alliance, se réservaient, attendant les événements, prêts à
profiter de tout ce qui leur fournirait une arme contre le cabinet.
-Seuls, les tories extrêmes se félicitaient hautement du coup frappé
-contre l'ennemi héréditaire. En face d'un parlement dont les
+Seuls, les tories extrêmes se félicitaient hautement du coup frappé
+contre l'ennemi héréditaire. En face d'un parlement dont les
dispositions apparaissaient ainsi au moins froides et incertaines,
-lord Palmerston n'avait même pas l'avantage de se sentir fermement
-appuyé par ses collègues. Il voyait, en effet, renaître dans le sein
-du cabinet les oppositions et les hésitations qu'il avait dominées au
-moment de la signature du traité. Dans un long entretien qu'ils
+lord Palmerston n'avait même pas l'avantage de se sentir fermement
+appuyé par ses collègues. Il voyait, en effet, renaître dans le sein
+du cabinet les oppositions et les hésitations qu'il avait dominées au
+moment de la signature du traité. Dans un long entretien qu'ils
eurent, le 28 juillet, avec M. Guizot, lord Melbourne et lord Russell
-ne dissimulèrent pas leurs alarmes; lord Melbourne, notamment, sans
-abandonner son ministre des affaires étrangères, ne semblait guère
-compter sur le succès facile promis par ce dernier. «Si cet espoir est
-trompé, disait-il à notre ambassadeur, on ne poussera pas l'entreprise
-à bout.» Aussi nous demandait-il de reprendre la proposition tendant à
-attribuer la Syrie héréditaire au pacha, «lorsque ce dernier aurait
-fait preuve de résistance et que la confiance de lord Palmerston
-commencerait à être déjouée». Puis il ajoutait: «La France, qui n'aura
-pas voulu aider les quatre puissances à marcher, les aidera à
-s'arrêter<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>.»</p>
-
-<p>Lord Palmerston, cependant, prétendait ne rien changer à sa conduite.
-Il s'était habitué à exercer une sorte de despotisme au
+ne dissimulèrent pas leurs alarmes; lord Melbourne, notamment, sans
+abandonner son ministre des affaires étrangères, ne semblait guère
+compter sur le succès facile promis par ce dernier. «Si cet espoir est
+trompé, disait-il à notre ambassadeur, on ne poussera pas l'entreprise
+à bout.» Aussi nous demandait-il de reprendre la proposition tendant à
+attribuer la Syrie héréditaire au pacha, «lorsque ce dernier aurait
+fait preuve de résistance et que la confiance de lord Palmerston
+commencerait à être déjouée». Puis il ajoutait: «La France, qui n'aura
+pas voulu aider les quatre puissances à marcher, les aidera à
+s'arrêter<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>.»</p>
+
+<p>Lord Palmerston, cependant, prétendait ne rien changer à sa conduite.
+Il s'était habitué à exercer une sorte de despotisme au
<i lang="en">Foreign-Office</i>, allant droit son chemin, sans s'occuper de ses
-collègues, plus disposé à malmener qu'à écouter les dissidents<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>,
-<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> en imposant par sa laborieuse activité<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>, par son
-intrépidité tenace, par son audace heureuse et par une belle humeur
-confiante qui se mêlait étrangement chez lui à un caractère agressif,
-impertinent et querelleur; du reste, fort adroit à franchir les
-défilés parlementaires où il paraissait s'engager à l'étourdie,
-sachant alors unir la ruse à la hardiesse, et se faire retors et
-dissimulé, sans cesser au fond d'être impérieux. On le vit bien à la
-façon dont il se tira des interpellations sur le traité du 15 juillet.
-À entendre les explications qu'il donna, les 6 et 7 août, personne ne
-tenait plus que lui à l'alliance française; il affirmait que cette
-alliance subsistait et n'était pas atteinte par une dissidence
-partielle, momentanée, «peu importante», et qui n'aurait aucune
-conséquence fâcheuse; d'ailleurs, ajoutait-il, ce n'étaient pas les
-puissances qui se séparaient de la France, mais la France qui avait
-repoussé toutes les propositions qu'on lui avait faites. Le ministre
-se gardait d'avouer que le traité avait été conclu à l'insu et en
-cachette de notre représentant. Il se refusa à en produire le texte:
-«Ce traité n'aura, dit-il, toute sa force que lorsqu'il aura été
-ratifié, et jusque-là il est impossible de le communiquer.» Ce qui ne
-l'empêchait pas, en ce moment même, de le faire exécuter sans attendre
-la ratification. On se fera, du reste, une idée de la bonne foi qui
-présidait à ces explications, en se rappelant que ce sont ces mêmes
-discours où lord Palmerston affirmait n'être pour rien dans
-l'insurrection de Syrie. Mais peu lui importait de s'exposer à être
-convaincu plus tard d'avoir parlé sans sincérité; il ne voyait que le
-but actuel; or, ce but, il l'atteignit: il échappa à tout vote de
-blâme, et la prorogation du parlement, qui eut lieu quelques jours
-après, le 10 août, le délivra, pour un temps, de toute préoccupation
-de ce côté.</p>
+collègues, plus disposé à malmener qu'à écouter les dissidents<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>,
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> en imposant par sa laborieuse activité<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>, par son
+intrépidité tenace, par son audace heureuse et par une belle humeur
+confiante qui se mêlait étrangement chez lui à un caractère agressif,
+impertinent et querelleur; du reste, fort adroit à franchir les
+défilés parlementaires où il paraissait s'engager à l'étourdie,
+sachant alors unir la ruse à la hardiesse, et se faire retors et
+dissimulé, sans cesser au fond d'être impérieux. On le vit bien à la
+façon dont il se tira des interpellations sur le traité du 15 juillet.
+À entendre les explications qu'il donna, les 6 et 7 août, personne ne
+tenait plus que lui à l'alliance française; il affirmait que cette
+alliance subsistait et n'était pas atteinte par une dissidence
+partielle, momentanée, «peu importante», et qui n'aurait aucune
+conséquence fâcheuse; d'ailleurs, ajoutait-il, ce n'étaient pas les
+puissances qui se séparaient de la France, mais la France qui avait
+repoussé toutes les propositions qu'on lui avait faites. Le ministre
+se gardait d'avouer que le traité avait été conclu à l'insu et en
+cachette de notre représentant. Il se refusa à en produire le texte:
+«Ce traité n'aura, dit-il, toute sa force que lorsqu'il aura été
+ratifié, et jusque-là il est impossible de le communiquer.» Ce qui ne
+l'empêchait pas, en ce moment même, de le faire exécuter sans attendre
+la ratification. On se fera, du reste, une idée de la bonne foi qui
+présidait à ces explications, en se rappelant que ce sont ces mêmes
+discours où lord Palmerston affirmait n'être pour rien dans
+l'insurrection de Syrie. Mais peu lui importait de s'exposer à être
+convaincu plus tard d'avoir parlé sans sincérité; il ne voyait que le
+but actuel; or, ce but, il l'atteignit: il échappa à tout vote de
+blâme, et la prorogation du parlement, qui eut lieu quelques jours
+après, le 10 août, le délivra, pour un temps, de toute préoccupation
+de ce côté.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> V</h4>
-<p>Même débarrassé des Chambres, lord Palmerston n'était pas au terme de
-ses difficultés. Ses alliés du continent laissaient voir plus d'un
-signe d'hésitation et d'inquiétude. À Vienne, à Berlin, même à
-Saint-Pétersbourg, on s'attendait, de la part du pacha, à la
-résistance annoncée par la France, et l'on ne croyait pas au succès
+<p>Même débarrassé des Chambres, lord Palmerston n'était pas au terme de
+ses difficultés. Ses alliés du continent laissaient voir plus d'un
+signe d'hésitation et d'inquiétude. À Vienne, à Berlin, même à
+Saint-Pétersbourg, on s'attendait, de la part du pacha, à la
+résistance annoncée par la France, et l'on ne croyait pas au succès
facile promis par le ministre anglais<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>. Si le czar prenait
volontiers son parti des complications qui pouvaient ainsi se
-produire, il n'en était pas de même des cours d'Autriche et de Prusse.
-M. de Metternich, tout en tâchant de faire bonne figure et de prendre
-de haut les menaces de M. Thiers, était au fond assez troublé de
-l'impression produite en France, de nos armements et de la possibilité
-d'une explosion révolutionnaire<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. L'audace passionnée de lord
-Palmerston ne l'alarmait pas moins. Effrayé tout à la fois de son
-adversaire et de son allié, il ne demandait qu'à sortir décemment
-d'une aventure <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> qui devenait si périlleuse. Il avait réuni
-chez lui, au château de K&oelig;nigswart, les ambassadeurs des quatre
+produire, il n'en était pas de même des cours d'Autriche et de Prusse.
+M. de Metternich, tout en tâchant de faire bonne figure et de prendre
+de haut les menaces de M. Thiers, était au fond assez troublé de
+l'impression produite en France, de nos armements et de la possibilité
+d'une explosion révolutionnaire<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. L'audace passionnée de lord
+Palmerston ne l'alarmait pas moins. Effrayé tout à la fois de son
+adversaire et de son allié, il ne demandait qu'à sortir décemment
+d'une aventure <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> qui devenait si périlleuse. Il avait réuni
+chez lui, au château de K&oelig;nigswart, les ambassadeurs des quatre
grandes puissances, et tous les entretiens qu'il avait avec eux
-tendaient à trouver une base d'accommodement. Non qu'il crût possible
-de rien proposer tout de suite; mais il se préparait pour le moment où
-la résistance du pacha aurait donné un premier démenti aux prédictions
-de lord Palmerston. «Les engagements pris par les quatre puissances
-avec la Porte, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, ne peuvent être
-changés sans occasion ni prétexte. Aujourd'hui la balle est lancée, il
+tendaient à trouver une base d'accommodement. Non qu'il crût possible
+de rien proposer tout de suite; mais il se préparait pour le moment où
+la résistance du pacha aurait donné un premier démenti aux prédictions
+de lord Palmerston. «Les engagements pris par les quatre puissances
+avec la Porte, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, ne peuvent être
+changés sans occasion ni prétexte. Aujourd'hui la balle est lancée, il
faut la laisser rebondir. Attendons... Ni vous ni moi ne pouvons
-prévoir, dans une telle affaire, quelles conséquences aura la
-résistance du pacha. Il est raisonnable d'attendre le jugement de la
-fortune et de laisser à chacun la part qu'elle lui fera.» Puis, après
-avoir indiqué sur quelles bases il pourrait proposer alors une
-entente: «En attendant, ne me faites pas parler. Je ne puis m'engager
-à adopter telle ou telle conduite; mais vous pouvez répondre de mes
+prévoir, dans une telle affaire, quelles conséquences aura la
+résistance du pacha. Il est raisonnable d'attendre le jugement de la
+fortune et de laisser à chacun la part qu'elle lui fera.» Puis, après
+avoir indiqué sur quelles bases il pourrait proposer alors une
+entente: «En attendant, ne me faites pas parler. Je ne puis m'engager
+à adopter telle ou telle conduite; mais vous pouvez répondre de mes
intentions. Je vous donne ma parole d'honneur qu'elles ne sont pas
-autres que les vôtres. J'ai toujours pensé que la France ne pouvait
-pas être mise en dehors d'une grande affaire européenne... Il ne
+autres que les vôtres. J'ai toujours pensé que la France ne pouvait
+pas être mise en dehors d'une grande affaire européenne... Il ne
s'agit que de trouver un joint, une transition pour remettre les cinq
-puissances ensemble. J'y travaillerai de mon mieux.» En transmettant
-cette conversation à son gouvernement, notre ambassadeur avait soin de
-le mettre en garde contre certaines illusions. «Ne comptez pas, lui
-disait-il, que jamais l'Autriche se sépare de l'Angleterre et de la
-Russie pour venir se joindre à nous. Les armées françaises seraient à
+puissances ensemble. J'y travaillerai de mon mieux.» En transmettant
+cette conversation à son gouvernement, notre ambassadeur avait soin de
+le mettre en garde contre certaines illusions. «Ne comptez pas, lui
+disait-il, que jamais l'Autriche se sépare de l'Angleterre et de la
+Russie pour venir se joindre à nous. Les armées françaises seraient à
Vienne que vous ne l'obtiendriez pas. Mais, dans le conseil des
-quatre, quand il y aura à choisir entre une mesure extrême et une
-mesure modérée, la voix de l'Autriche appartiendra à la modération, et
+quatre, quand il y aura à choisir entre une mesure extrême et une
+mesure modérée, la voix de l'Autriche appartiendra à la modération, et
elle profitera de toutes les circonstances pour amener une
-conciliation.» En tout cas, comme le faisait observer M. de
-Sainte-Aulaire, la conduite du cabinet de Vienne dépendait avant tout
-de ce que serait la résistance de Méhémet-Ali<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> M. de
-Metternich ne cachait pas son état d'esprit au gouvernement anglais.
-Il déclarait à l'ambassadeur de la Reine qu'il ne donnerait ni argent
-ni soldats pour l'exécution du traité, et que «si ce traité pouvait
-tomber tranquillement à terre, ce serait une très-bonne chose». Aussi
-écrivait-on de Vienne à lord Palmerston que le chancelier «était à
-bout», qu'il «cherchait, jour et nuit, comment il pourrait <em>se tirer
-d'affaire</em>», et qu'il était résolu à «empêcher la guerre par tous les
-moyens, sans s'inquiéter de savoir s'il lui en reviendrait quelque
-part d'humiliation ou si l'objet même du traité se trouverait ainsi
-complétement manqué<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>».</p>
-
-<p>À la cour de Prusse, mêmes sentiments. «Ici, écrivait de Berlin le
+conciliation.» En tout cas, comme le faisait observer M. de
+Sainte-Aulaire, la conduite du cabinet de Vienne dépendait avant tout
+de ce que serait la résistance de Méhémet-Ali<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> M. de
+Metternich ne cachait pas son état d'esprit au gouvernement anglais.
+Il déclarait à l'ambassadeur de la Reine qu'il ne donnerait ni argent
+ni soldats pour l'exécution du traité, et que «si ce traité pouvait
+tomber tranquillement à terre, ce serait une très-bonne chose». Aussi
+écrivait-on de Vienne à lord Palmerston que le chancelier «était à
+bout», qu'il «cherchait, jour et nuit, comment il pourrait <em>se tirer
+d'affaire</em>», et qu'il était résolu à «empêcher la guerre par tous les
+moyens, sans s'inquiéter de savoir s'il lui en reviendrait quelque
+part d'humiliation ou si l'objet même du traité se trouverait ainsi
+complétement manqué<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>».</p>
+
+<p>À la cour de Prusse, mêmes sentiments. «Ici, écrivait de Berlin le
ministre de France, nous redoutons que l'Angleterre ne pousse
-l'exécution trop vivement. Nous sommes embarrassés de ce que nous
-avons fait. Nous en acceptons à regret la solidarité; nous savons
-très-peu de gré à M. de Bülow<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a> de son &oelig;uvre, et nous voudrions
-pouvoir nous replacer au point de départ; nous agirions d'autre sorte.
-Notre espoir est que rien ne sera précipité et qu'à l'aide des délais
-d'une exécution molle et inefficace et de la simple défensive de
-Méhémet-Ali, M. de Metternich parviendra à découvrir quelque expédient
-qui nous tire de peine<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>.»</p>
-
-<p>À Londres, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse, toutes les fois
+l'exécution trop vivement. Nous sommes embarrassés de ce que nous
+avons fait. Nous en acceptons à regret la solidarité; nous savons
+très-peu de gré à M. de Bülow<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a> de son &oelig;uvre, et nous voudrions
+pouvoir nous replacer au point de départ; nous agirions d'autre sorte.
+Notre espoir est que rien ne sera précipité et qu'à l'aide des délais
+d'une exécution molle et inefficace et de la simple défensive de
+Méhémet-Ali, M. de Metternich parviendra à découvrir quelque expédient
+qui nous tire de peine<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>.»</p>
+
+<p>À Londres, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse, toutes les fois
qu'ils rencontraient M. Guizot ou, en son absence, M. de Bourqueney,
-ne manquaient pas d'exprimer leur désir de faire rentrer le
-gouvernement français dans la négociation, s'excusant, non sans
-quelque embarras, du mauvais procédé auquel ils s'étaient associés
-pour ne pas se séparer de l'Angleterre. Le ministre de Prusse ajoutait
-même, évidemment non sans avoir pris l'avis de son collègue
-autrichien: «La difficulté sera extrême pour en finir à Londres
-directement avec lord Palmerston, et en restant dans l'ornière où
-nous sommes <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> engagés. Il faut non-seulement vous faire rentrer
-dans l'affaire, mais la déplacer... C'est à Vienne qu'il faut la
-porter. Le prince de Metternich n'est pas engagé comme lord
+ne manquaient pas d'exprimer leur désir de faire rentrer le
+gouvernement français dans la négociation, s'excusant, non sans
+quelque embarras, du mauvais procédé auquel ils s'étaient associés
+pour ne pas se séparer de l'Angleterre. Le ministre de Prusse ajoutait
+même, évidemment non sans avoir pris l'avis de son collègue
+autrichien: «La difficulté sera extrême pour en finir à Londres
+directement avec lord Palmerston, et en restant dans l'ornière où
+nous sommes <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> engagés. Il faut non-seulement vous faire rentrer
+dans l'affaire, mais la déplacer... C'est à Vienne qu'il faut la
+porter. Le prince de Metternich n'est pas engagé comme lord
Palmerston... Les vues pacifiques, la politique de transaction,
-prévaudront plus aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de
-Metternich s'est tenu, depuis quelque temps, fort à l'écart; mais,
-n'en doutez pas, si la solution de l'affaire d'Orient pouvait être son
-testament politique, il en serait charmé et il ferait tout pour y
-réussir<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>.»</p>
+prévaudront plus aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de
+Metternich s'est tenu, depuis quelque temps, fort à l'écart; mais,
+n'en doutez pas, si la solution de l'affaire d'Orient pouvait être son
+testament politique, il en serait charmé et il ferait tout pour y
+réussir<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>.»</p>
<p>Quels que fussent au fond les regrets de l'Autriche et de la Prusse,
-on ne pouvait attendre d'elles une initiative un peu résolue; et puis
-tous leurs projets de transaction étaient subordonnés à la résistance
-du pacha. Mais la politique de conciliation avait alors à Londres un
-champion plus décidé et plus pressé: c'était le roi des Belges.
-Comprenant quels risques une guerre ferait courir à son jeune État et
-à son jeune trône, bien placé par ses liens intimes avec les familles
+on ne pouvait attendre d'elles une initiative un peu résolue; et puis
+tous leurs projets de transaction étaient subordonnés à la résistance
+du pacha. Mais la politique de conciliation avait alors à Londres un
+champion plus décidé et plus pressé: c'était le roi des Belges.
+Comprenant quels risques une guerre ferait courir à son jeune État et
+à son jeune trône, bien placé par ses liens intimes avec les familles
royales de France et d'Angleterre, comme par son renom personnel, pour
-se faire écouter à Paris et à Londres, il chercha et crut avoir trouvé
-un moyen de couper court aux embarras du présent et aux périls de
-l'avenir. Ce moyen consistait à remplacer la convention du 15 juillet
-par un traité entre les <em>cinq</em> puissances, traité garantissant
-l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. Il écrivit sur ce
-thème au roi des Français et à M. Thiers. Si désireux que ce dernier
-fût de laisser les événements suivre leur cours, il ne pouvait
-éconduire sans façon un tel négociateur. Louis-Philippe, d'ailleurs,
-ne l'eût pas permis. Il fut donc répondu, au nom du gouvernement
-français, qu'une telle proposition serait acceptable, à une condition:
-c'est qu'en garantissant, dans son état actuel, l'intégrité de
-l'empire ottoman, le nouveau traité s'appliquerait au pacha comme au
-sultan, assurerait au premier les territoires dont il était en
-possession par l'arrangement de Kutaièh, en ne les lui conservant, du
-reste, qu'à titre viager, et supprimerait entièrement le traité du 15
-juillet. Il était indiqué, en outre, très-nettement <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> que la
-France ne prenait aucune initiative, qu'elle n'avait rien à demander
-ni à offrir, sa dignité ne lui permettant pas de reparaître dans une
-affaire qu'on avait essayé de régler sans elle, avant que les autres
-puissances n'eussent senti elles-mêmes la nécessité de sa
-présence<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>.</p>
-
-<p>Le roi des Belges accepta pleinement cette façon de poser la question
-et se mit aussitôt en campagne à Londres, ou plutôt à Windsor, où il
-se trouvait l'hôte de la jeune reine Victoria. Tout parut d'abord lui
-réussir. La Reine était de c&oelig;ur avec lui, bien qu'elle ne pût
-désavouer ouvertement son cabinet<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>. Léopold gagna aussi l'appui de
-lord Wellington et le décida à parler à lord Melbourne; celui-ci en
-fut troublé au point qu'il prit, contre son habitude, une physionomie
-toute soucieuse; il écrivait, peu après, à lord John Russell «qu'il ne
-pouvait ni manger, ni boire, ni dormir<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>», signe, chez cet aimable
-indifférent, d'une préoccupation tout à fait extraordinaire. Plusieurs
-autres membres du cabinet n'étaient pas moins émus, d'autant qu'à
-cette action secrète des conversations de cour se joignaient l'alarme
-et la méfiance croissante d'une partie de l'opinion anglaise; celle-ci
-paraissait avoir de plus en plus peur que la paix ne fût mise en
-péril, et, sous cette impression, la Bourse baissait rapidement. Lord
+se faire écouter à Paris et à Londres, il chercha et crut avoir trouvé
+un moyen de couper court aux embarras du présent et aux périls de
+l'avenir. Ce moyen consistait à remplacer la convention du 15 juillet
+par un traité entre les <em>cinq</em> puissances, traité garantissant
+l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. Il écrivit sur ce
+thème au roi des Français et à M. Thiers. Si désireux que ce dernier
+fût de laisser les événements suivre leur cours, il ne pouvait
+éconduire sans façon un tel négociateur. Louis-Philippe, d'ailleurs,
+ne l'eût pas permis. Il fut donc répondu, au nom du gouvernement
+français, qu'une telle proposition serait acceptable, à une condition:
+c'est qu'en garantissant, dans son état actuel, l'intégrité de
+l'empire ottoman, le nouveau traité s'appliquerait au pacha comme au
+sultan, assurerait au premier les territoires dont il était en
+possession par l'arrangement de Kutaièh, en ne les lui conservant, du
+reste, qu'à titre viager, et supprimerait entièrement le traité du 15
+juillet. Il était indiqué, en outre, très-nettement <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> que la
+France ne prenait aucune initiative, qu'elle n'avait rien à demander
+ni à offrir, sa dignité ne lui permettant pas de reparaître dans une
+affaire qu'on avait essayé de régler sans elle, avant que les autres
+puissances n'eussent senti elles-mêmes la nécessité de sa
+présence<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>.</p>
+
+<p>Le roi des Belges accepta pleinement cette façon de poser la question
+et se mit aussitôt en campagne à Londres, ou plutôt à Windsor, où il
+se trouvait l'hôte de la jeune reine Victoria. Tout parut d'abord lui
+réussir. La Reine était de c&oelig;ur avec lui, bien qu'elle ne pût
+désavouer ouvertement son cabinet<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>. Léopold gagna aussi l'appui de
+lord Wellington et le décida à parler à lord Melbourne; celui-ci en
+fut troublé au point qu'il prit, contre son habitude, une physionomie
+toute soucieuse; il écrivait, peu après, à lord John Russell «qu'il ne
+pouvait ni manger, ni boire, ni dormir<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>», signe, chez cet aimable
+indifférent, d'une préoccupation tout à fait extraordinaire. Plusieurs
+autres membres du cabinet n'étaient pas moins émus, d'autant qu'à
+cette action secrète des conversations de cour se joignaient l'alarme
+et la méfiance croissante d'une partie de l'opinion anglaise; celle-ci
+paraissait avoir de plus en plus peur que la paix ne fût mise en
+péril, et, sous cette impression, la Bourse baissait rapidement. Lord
Wellington ne se contentait pas d'endoctriner lord Melbourne; il
-allait partout répétant son blâme de la politique de lord Palmerston
-et disait à M. Guizot, dans le salon de la Reine, assez haut pour être
-entendu de tous: «Moi, j'ai une ancienne idée de politique bien
-simple, mais bien arrêtée, c'est qu'on ne peut rien faire dans le
+allait partout répétant son blâme de la politique de lord Palmerston
+et disait à M. Guizot, dans le salon de la Reine, assez haut pour être
+entendu de tous: «Moi, j'ai une ancienne idée de politique bien
+simple, mais bien arrêtée, c'est qu'on ne peut rien faire dans le
monde pacifiquement qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle
compromet la paix. Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec
-la France<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>.» M. de Neumann et M. de Bülow appuyaient <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> les
-démarches de Léopold. Enfin, parmi les ambassadeurs anglais près les
+la France<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>.» M. de Neumann et M. de Bülow appuyaient <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> les
+démarches de Léopold. Enfin, parmi les ambassadeurs anglais près les
diverses cours, plusieurs se montraient inquiets de la politique de
-leur ministre: non-seulement lord Granville, ambassadeur à Paris, mais
-son chargé d'affaires, M. Bulwer, qui, malgré son intimité avec lord
+leur ministre: non-seulement lord Granville, ambassadeur à Paris, mais
+son chargé d'affaires, M. Bulwer, qui, malgré son intimité avec lord
Palmerston, le trouvait trop dur pour la France<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>, et aussi lord
-Beauvale, ambassadeur à Vienne, qui déclarait «la convention du 15
-juillet inexécutable<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.»</p>
+Beauvale, ambassadeur à Vienne, qui déclarait «la convention du 15
+juillet inexécutable<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.»</p>
-<p>Le roi des Belges semblait donc avoir conquis ou ébranlé tous ceux sur
+<p>Le roi des Belges semblait donc avoir conquis ou ébranlé tous ceux sur
lesquels il voulait agir; tous, en effet, sauf lord Palmerston.
Celui-ci demeurait entier dans sa passion et sa confiance, ne se
laissant pas un seul moment troubler par l'agitation qui
-l'enveloppait, tenant tête à tous les alarmés et à tous les mécontents
-du dehors comme du dedans. Vainement Léopold eut-il avec lui, le 19
-août, une conversation de plus de deux heures, il n'obtint à peu près
-rien. «L'obstination est grande, racontait-il aussitôt après à M.
-Guizot; il y a de l'amour-propre blessé, de la personnalité inquiète;
-les noms propres se mêlent aux arguments, les récriminations aux
-raisons. Lord Palmerston persiste, d'ailleurs, à dire que Méhémet-Ali
-cédera.» Toutefois, le royal négociateur ne se décourageait pas. «Je
-continuerai, dit-il; il faut de la patience et marcher pas à pas.» De
-nouveaux efforts n'eurent pas plus de succès. Quelques jours après, en
-effet, lord Palmerston abordant lui-même ce sujet avec M. Guizot, lui
-déclarait qu'il ne pourrait être question du traité général proposé
-par le roi des Belges, avant que le traité partiel, conclu entre les
-puissances, eût «suivi son cours et atteint son but»; pour le moment,
-il fallait «attendre les événements». Et, comme l'ambassadeur de
-France lui répondait que cette exécution du traité partiel pouvait
-soulever de grandes difficultés, de redoutables périls, compromettre
-la paix de l'Europe: «Je sais que vous pensez ainsi, répliqua le
-ministre anglais. On verra; si les événements vous donnent raison,
-alors comme alors.»</p>
+l'enveloppait, tenant tête à tous les alarmés et à tous les mécontents
+du dehors comme du dedans. Vainement Léopold eut-il avec lui, le 19
+août, une conversation de plus de deux heures, il n'obtint à peu près
+rien. «L'obstination est grande, racontait-il aussitôt après à M.
+Guizot; il y a de l'amour-propre blessé, de la personnalité inquiète;
+les noms propres se mêlent aux arguments, les récriminations aux
+raisons. Lord Palmerston persiste, d'ailleurs, à dire que Méhémet-Ali
+cédera.» Toutefois, le royal négociateur ne se décourageait pas. «Je
+continuerai, dit-il; il faut de la patience et marcher pas à pas.» De
+nouveaux efforts n'eurent pas plus de succès. Quelques jours après, en
+effet, lord Palmerston abordant lui-même ce sujet avec M. Guizot, lui
+déclarait qu'il ne pourrait être question du traité général proposé
+par le roi des Belges, avant que le traité partiel, conclu entre les
+puissances, eût «suivi son cours et atteint son but»; pour le moment,
+il fallait «attendre les événements». Et, comme l'ambassadeur de
+France lui répondait que cette exécution du traité partiel pouvait
+soulever de grandes difficultés, de redoutables périls, compromettre
+la paix de l'Europe: «Je sais que vous pensez ainsi, répliqua le
+ministre anglais. On verra; si les événements vous donnent raison,
+alors comme alors.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Cependant tant d'obstination faisait mauvais effet.
-Précisément à cette époque, on apprit que la fameuse insurrection de
+Précisément à cette époque, on apprit que la fameuse insurrection de
Syrie, celle dont lord Palmerston avait fait tant de bruit, venait
-d'être facilement réprimée par Ibrahim. Le crédit du ministre s'en
-trouvait quelque peu diminué. Il en eut le sentiment et jugea prudent,
-sans fléchir au fond, de modifier son mode de résistance; au lieu de
-faire front, il rusa. On put croire, dans les derniers jours d'août,
-que, cédant aux instances du roi Léopold, de lord Melbourne et de
-plusieurs autres ministres, il se résignait à entrer dans la voie de
-la conciliation. «Eh bien, oui, disait-il, je ferai le premier pas
-(<i lang="en">I'll move the first</i>)<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>.» Il convint avec ses collègues qu'il
-enverrait à lord Granville une dépêche qui donnerait sur le passé des
-explications atténuantes, de nature à calmer les susceptibilités de la
-France, et qui indiquerait la nécessité d'un traité à cinq pour régler
-la situation générale de l'empire ottoman. Mais, quand cette longue
-dépêche, datée du 31 août, fut communiquée, le 3 septembre, à M.
-Thiers, il apparut qu'elle était seulement une discussion fort aigre
-du passé<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>. «Ces vingt pages, écrivait le surlendemain
-Louis-Philippe au roi des Belges, ne contiennent que l'énumération des
+d'être facilement réprimée par Ibrahim. Le crédit du ministre s'en
+trouvait quelque peu diminué. Il en eut le sentiment et jugea prudent,
+sans fléchir au fond, de modifier son mode de résistance; au lieu de
+faire front, il rusa. On put croire, dans les derniers jours d'août,
+que, cédant aux instances du roi Léopold, de lord Melbourne et de
+plusieurs autres ministres, il se résignait à entrer dans la voie de
+la conciliation. «Eh bien, oui, disait-il, je ferai le premier pas
+(<i lang="en">I'll move the first</i>)<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>.» Il convint avec ses collègues qu'il
+enverrait à lord Granville une dépêche qui donnerait sur le passé des
+explications atténuantes, de nature à calmer les susceptibilités de la
+France, et qui indiquerait la nécessité d'un traité à cinq pour régler
+la situation générale de l'empire ottoman. Mais, quand cette longue
+dépêche, datée du 31 août, fut communiquée, le 3 septembre, à M.
+Thiers, il apparut qu'elle était seulement une discussion fort aigre
+du passé<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>. «Ces vingt pages, écrivait le surlendemain
+Louis-Philippe au roi des Belges, ne contiennent que l'énumération des
griefs des <i lang="en">four powers</i> contre la France, des contradictions entre
-nos actes et nos promesses, etc., et après avoir subi cette rude
-épreuve de patience, on ne trouve au bout ni une ouverture ni une
-proposition, rien, absolument rien que l'annonce que le traité sera
-exécuté<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>.» Était-ce simplement, chez lord Palmerston,
-l'entraînement naturel et irréfléchi d'un esprit essentiellement
-argumentateur, querelleur, possédé de la manie de prouver qu'il avait
-toujours eu raison? N'était-ce pas aussi une man&oelig;uvre calculée pour
-jouer ceux qui s'imaginaient l'avoir forcé à faire une avance? En tout
-cas, le résultat fut complet, et lord Palmerston, put se vanter
-d'avoir mis à néant la tentative de transaction poursuivie par le roi
-Léopold.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Pour découvrir, en effet, dans cette dépêche, une ouverture
-acceptable, il eût fallu être plus disposé à un rapprochement immédiat
-que ne l'était alors M. Thiers. Le ministre français croyait toujours
-que les événements d'Orient allaient donner raison à ses pronostics et
-que Méhémet-Ali réservait une déconvenue terrible à l'Angleterre et à
-ses alliés. Quelques jours avant de recevoir la dépêche de lord
-Palmerston, il écrivait à M. Guizot: «Le pacha est capable, sur une
+nos actes et nos promesses, etc., et après avoir subi cette rude
+épreuve de patience, on ne trouve au bout ni une ouverture ni une
+proposition, rien, absolument rien que l'annonce que le traité sera
+exécuté<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>.» Était-ce simplement, chez lord Palmerston,
+l'entraînement naturel et irréfléchi d'un esprit essentiellement
+argumentateur, querelleur, possédé de la manie de prouver qu'il avait
+toujours eu raison? N'était-ce pas aussi une man&oelig;uvre calculée pour
+jouer ceux qui s'imaginaient l'avoir forcé à faire une avance? En tout
+cas, le résultat fut complet, et lord Palmerston, put se vanter
+d'avoir mis à néant la tentative de transaction poursuivie par le roi
+Léopold.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Pour découvrir, en effet, dans cette dépêche, une ouverture
+acceptable, il eût fallu être plus disposé à un rapprochement immédiat
+que ne l'était alors M. Thiers. Le ministre français croyait toujours
+que les événements d'Orient allaient donner raison à ses pronostics et
+que Méhémet-Ali réservait une déconvenue terrible à l'Angleterre et à
+ses alliés. Quelques jours avant de recevoir la dépêche de lord
+Palmerston, il écrivait à M. Guizot: «Le pacha est capable, sur une
menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de mettre le feu aux
-poudres. En preuve, il vous envoie une dépêche de Cochelet. Vous
-verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel homme! Vous verrez
-si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difficulté de <em>la
-Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire</em>, j'avais raison, et si je
+poudres. En preuve, il vous envoie une dépêche de Cochelet. Vous
+verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel homme! Vous verrez
+si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difficulté de <em>la
+Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire</em>, j'avais raison, et si je
connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez pour certain que
-s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou sur tel point du
-pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus et fait
+s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou sur tel point du
+pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus et fait
sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont sensibles au danger de la
-guerre doivent être abordés avec cette confidence.» Et il ajoutait
-d'un ton qui n'était pas celui d'un homme en recherche d'un
-accommodement: «Nous attendons le nouveau <i lang="la">memorandum</i>. La réponse ne
-m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.» Aussi, dès le 4
-septembre, la dépêche connue, M. Thiers écrivait à son ambassadeur à
-Londres: «La fameuse note n'arrange rien, elle empirerait la situation
-plutôt qu'elle ne l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles.
-C'est exactement le <i lang="la">memorandum</i> du 17 juillet, augmenté de
-récriminations sur le passé... Cela interprété au vrai signifie
-qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali,
-l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française
-contre les Russes. On n'est pas plus accommodant, en vérité, et nous
+guerre doivent être abordés avec cette confidence.» Et il ajoutait
+d'un ton qui n'était pas celui d'un homme en recherche d'un
+accommodement: «Nous attendons le nouveau <i lang="la">memorandum</i>. La réponse ne
+m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.» Aussi, dès le 4
+septembre, la dépêche connue, M. Thiers écrivait à son ambassadeur à
+Londres: «La fameuse note n'arrange rien, elle empirerait la situation
+plutôt qu'elle ne l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles.
+C'est exactement le <i lang="la">memorandum</i> du 17 juillet, augmenté de
+récriminations sur le passé... Cela interprété au vrai signifie
+qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali,
+l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française
+contre les Russes. On n'est pas plus accommodant, en vérité, et nous
aurions bien tort de nous plaindre. Toutefois, il ne faut pas prendre
-ceci en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette
-note ajouterait au mauvais procédé si nous voulions prendre les choses
-en mauvaise part; car, lorsque le traité du 15 juillet nous a si
-vivement blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span>
-l'exécution on se mettra avec nous, c'est redoubler le mal<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>.»</p>
+ceci en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette
+note ajouterait au mauvais procédé si nous voulions prendre les choses
+en mauvaise part; car, lorsque le traité du 15 juillet nous a si
+vivement blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span>
+l'exécution on se mettra avec nous, c'est redoubler le mal<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>.»</p>
<p>Les deux adversaires se retrouvaient donc l'un en face de l'autre,
chacun sur son terrain primitif, attendant tout, celui-ci, de la
-résistance de Méhémet-Ali, celui-là, de sa soumission immédiate. Le
-résultat dépendait de ce qui allait se passer en Orient. Si les
-retards et les complications annoncés par M. Thiers se produisaient,
-la situation de lord Palmerston deviendrait très-mauvaise. Si, au
-contraire, les mesures coercitives employées contre le pacha
-obtenaient le prompt succès prédit par le ministre anglais, ce serait
-à la France de se trouver en passe dangereuse. On eût dit deux joueurs
+résistance de Méhémet-Ali, celui-là, de sa soumission immédiate. Le
+résultat dépendait de ce qui allait se passer en Orient. Si les
+retards et les complications annoncés par M. Thiers se produisaient,
+la situation de lord Palmerston deviendrait très-mauvaise. Si, au
+contraire, les mesures coercitives employées contre le pacha
+obtenaient le prompt succès prédit par le ministre anglais, ce serait
+à la France de se trouver en passe dangereuse. On eût dit deux joueurs
dont chacun a mis audacieusement tout son enjeu sur une seule carte.
-Laquelle allait être retournée? Ils ne pouvaient se dissimuler à
-eux-mêmes la gravité redoutable d'une telle partie; mais l'un et
-l'autre se croyaient assurés de gagner. Entre les deux, cependant, il
-y a une différence. La force dans laquelle lord Palmerston mettait sa
-confiance était, après tout, une force dont il disposait: c'était
+Laquelle allait être retournée? Ils ne pouvaient se dissimuler à
+eux-mêmes la gravité redoutable d'une telle partie; mais l'un et
+l'autre se croyaient assurés de gagner. Entre les deux, cependant, il
+y a une différence. La force dans laquelle lord Palmerston mettait sa
+confiance était, après tout, une force dont il disposait: c'était
celle des vaisseaux anglais. La force sur laquelle M. Thiers jouait
-toute la politique de la France était celle d'un pouvoir étranger,
-d'un pacha turc. Il est vrai qu'en croyant à cette force, il se
-sentait en communion avec l'opinion régnante dans son pays, tandis que
-c'était à l'encontre de ses alliés, de sa souveraine, de plusieurs de
-ses collègues et d'une bonne partie de ses compatriotes, que le
+toute la politique de la France était celle d'un pouvoir étranger,
+d'un pacha turc. Il est vrai qu'en croyant à cette force, il se
+sentait en communion avec l'opinion régnante dans son pays, tandis que
+c'était à l'encontre de ses alliés, de sa souveraine, de plusieurs de
+ses collègues et d'une bonne partie de ses compatriotes, que le
ministre anglais proclamait sa foi dans la prompte soumission de
-Méhémet-Ali.</p>
+Méhémet-Ali.</p>
<h4>VI</h4>
<p>Au beau milieu de cette crise, tandis que tous les regards et toutes
-les pensées étaient tournés vers l'Orient, on apprit subitement que le
-prince Louis-Napoléon, auquel presque personne ne songeait, avait
-débarqué, le 6 août, à Boulogne, <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> pour recommencer la
-pitoyable échauffourée de Strasbourg.</p>
-
-<p>Contraint, en 1838, à la suite des réclamations de M. Molé, de quitter
-la Suisse<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>, le fils de la reine Hortense s'était réfugié en
-Angleterre. Il y avait poussé plus activement que jamais ses menées
+les pensées étaient tournés vers l'Orient, on apprit subitement que le
+prince Louis-Napoléon, auquel presque personne ne songeait, avait
+débarqué, le 6 août, à Boulogne, <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> pour recommencer la
+pitoyable échauffourée de Strasbourg.</p>
+
+<p>Contraint, en 1838, à la suite des réclamations de M. Molé, de quitter
+la Suisse<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>, le fils de la reine Hortense s'était réfugié en
+Angleterre. Il y avait poussé plus activement que jamais ses menées
contre la monarchie de Juillet. L'une de ses principales
-préoccupations était toujours de lier partie avec la gauche. Dans ce
-dessein, il publia sous ce titre: <cite>Idées napoléoniennes</cite>, une brochure
-où l'Empereur était présenté comme n'ayant eu d'autre souci que de
-fonder la liberté et d'améliorer le sort des classes laborieuses. Le
-journal <cite>le Capitole</cite>, fondé à Paris, en juin 1838, avec le concours
+préoccupations était toujours de lier partie avec la gauche. Dans ce
+dessein, il publia sous ce titre: <cite>Idées napoléoniennes</cite>, une brochure
+où l'Empereur était présenté comme n'ayant eu d'autre souci que de
+fonder la liberté et d'améliorer le sort des classes laborieuses. Le
+journal <cite>le Capitole</cite>, fondé à Paris, en juin 1838, avec le concours
d'un aventurier, le marquis de Crouy-Chanel, et d'un sieur Durand,
-mêlé aux intrigues de la diplomatie russe, eut pour mission de faire
-campagne avec les radicaux, tout en étant l'organe officiel de la
-propagande napoléonienne. La faction trouva en outre moyen de gagner
+mêlé aux intrigues de la diplomatie russe, eut pour mission de faire
+campagne avec les radicaux, tout en étant l'organe officiel de la
+propagande napoléonienne. La faction trouva en outre moyen de gagner
l'appui, plus ou moins ouvert, d'une feuille de gauche, le <cite>Commerce</cite>,
-alors dirigée par M. Mauguin; celui-ci, aigri, peu considéré, ruiné,
-ne s'était pas montré insensible à certaines séductions. Des
-pourparlers furent même engagés avec les hommes du <cite>National</cite>, qui
-chargèrent un de leurs amis, M. Degeorge, d'aller conférer avec le
-prince; mais on ne put s'entendre, chaque partie prétendant se servir
-de l'autre pour faire prévaloir sa cause particulière. Il n'y avait
-pas jusqu'aux sociétés secrètes, notamment celle des <em>Saisons</em>, où les
-agents bonapartistes n'eussent cherché, vainement il est vrai, des
-alliés.</p>
-
-<p>En même temps, par des distributions de brochures dans les casernes,
-par des promesses de grades ou même d'argent prodiguées aux officiers,
-le prétendant tâchait de créer, dans l'armée, des foyers de révolte et
-de trahison. C'était principalement sur les garnisons de Paris et du
+alors dirigée par M. Mauguin; celui-ci, aigri, peu considéré, ruiné,
+ne s'était pas montré insensible à certaines séductions. Des
+pourparlers furent même engagés avec les hommes du <cite>National</cite>, qui
+chargèrent un de leurs amis, M. Degeorge, d'aller conférer avec le
+prince; mais on ne put s'entendre, chaque partie prétendant se servir
+de l'autre pour faire prévaloir sa cause particulière. Il n'y avait
+pas jusqu'aux sociétés secrètes, notamment celle des <em>Saisons</em>, où les
+agents bonapartistes n'eussent cherché, vainement il est vrai, des
+alliés.</p>
+
+<p>En même temps, par des distributions de brochures dans les casernes,
+par des promesses de grades ou même d'argent prodiguées aux officiers,
+le prétendant tâchait de créer, dans l'armée, des foyers de révolte et
+de trahison. C'était principalement sur les garnisons de Paris et du
Nord que portait cet effort de corruption. On se flattait d'avoir
-conquis ou tout au moins ébranlé des personnages considérables;
-seulement, il faut toujours rabattre des illusions d'émigrés. Quant
-aux procédés <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> employés, on en peut juger par un fait révélé
-plus tard devant la Cour des pairs. L'un des agents d'embauchage était
-un ancien chef d'escadron, M. Le Duff de Mésonan, fort irrité d'avoir
-été mis à la retraite en 1838, et devenu conspirateur par dépit.
-Parcourant fréquemment la région du Nord, il avait paru plusieurs fois
-à Lille, et s'était mis en rapport avec le maréchal de camp Magnan,
+conquis ou tout au moins ébranlé des personnages considérables;
+seulement, il faut toujours rabattre des illusions d'émigrés. Quant
+aux procédés <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> employés, on en peut juger par un fait révélé
+plus tard devant la Cour des pairs. L'un des agents d'embauchage était
+un ancien chef d'escadron, M. Le Duff de Mésonan, fort irrité d'avoir
+été mis à la retraite en 1838, et devenu conspirateur par dépit.
+Parcourant fréquemment la région du Nord, il avait paru plusieurs fois
+à Lille, et s'était mis en rapport avec le maréchal de camp Magnan,
qui y commandait. Il se crut bien accueilli par lui et osa lui
-communiquer une lettre signée: «Napoléon-Louis», qui était ainsi
-conçue: «Mon cher commandant, il est important que vous voyiez tout de
-suite le général en question. Vous savez que c'est un homme
-d'exécution que j'ai noté comme devant être un jour maréchal de
+communiquer une lettre signée: «Napoléon-Louis», qui était ainsi
+conçue: «Mon cher commandant, il est important que vous voyiez tout de
+suite le général en question. Vous savez que c'est un homme
+d'exécution que j'ai noté comme devant être un jour maréchal de
France. Vous lui offrirez 100,000 francs de ma part, et 300,000 francs
-que je déposerai chez un banquier, à son choix, à Paris, pour le cas
-où il viendrait à perdre son commandement.» Le général Magnan a,
-depuis, solennellement affirmé qu'il avait repoussé cette ouverture
-avec indignation. M. de Mésonan ne le comprit pas ainsi, ou feignit de
-ne pas le comprendre; il eut même, plus tard, une nouvelle entrevue
-avec le général, et celui-ci était regardé, autour du prétendant,
-comme un de ceux sur lesquels on pouvait compter, au moins après un
-premier succès.</p>
-
-<p>Le retentissement considérable qu'eut en France la proposition de
-ramener les restes de Napoléon I<sup>er</sup> ne contribua pas peu à exciter
-les ambitions et à encourager les illusions de son neveu. Se remuant
-beaucoup pour attirer les regards et faire parler de lui, il tâchait
-de répandre l'idée qu'il était <i lang="la">persona grata</i> auprès des
-gouvernements européens, se targuait des relations qu'il avait en
-effet avec M. de Brünnow et la cour de Russie, laissait ou même
-faisait répandre la nouvelle qu'il voyait lord Melbourne et lord
-Palmerston. «Le parti se pavane, fait grand bruit de lui-même,
-écrivait de Londres, le 30 juin 1840, M. Guizot à M. de Rémusat. Le
-prince Louis est sans cesse au parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa
-loge, ses aides de camp se tiennent debout derrière lui. Ils parlent
+que je déposerai chez un banquier, à son choix, à Paris, pour le cas
+où il viendrait à perdre son commandement.» Le général Magnan a,
+depuis, solennellement affirmé qu'il avait repoussé cette ouverture
+avec indignation. M. de Mésonan ne le comprit pas ainsi, ou feignit de
+ne pas le comprendre; il eut même, plus tard, une nouvelle entrevue
+avec le général, et celui-ci était regardé, autour du prétendant,
+comme un de ceux sur lesquels on pouvait compter, au moins après un
+premier succès.</p>
+
+<p>Le retentissement considérable qu'eut en France la proposition de
+ramener les restes de Napoléon I<sup>er</sup> ne contribua pas peu à exciter
+les ambitions et à encourager les illusions de son neveu. Se remuant
+beaucoup pour attirer les regards et faire parler de lui, il tâchait
+de répandre l'idée qu'il était <i lang="la">persona grata</i> auprès des
+gouvernements européens, se targuait des relations qu'il avait en
+effet avec M. de Brünnow et la cour de Russie, laissait ou même
+faisait répandre la nouvelle qu'il voyait lord Melbourne et lord
+Palmerston. «Le parti se pavane, fait grand bruit de lui-même,
+écrivait de Londres, le 30 juin 1840, M. Guizot à M. de Rémusat. Le
+prince Louis est sans cesse au parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa
+loge, ses aides de camp se tiennent debout derrière lui. Ils parlent
haut et beaucoup; ils racontent leurs projets, leurs correspondances.
-<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> L'étalage des espérances est fastueux.» L'attention du
-gouvernement français était donc en éveil. Il lui était revenu,
+<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> L'étalage des espérances est fastueux.» L'attention du
+gouvernement français était donc en éveil. Il lui était revenu,
d'autre part, quelques indices des tentatives d'embauchage; il savait,
-par exemple, que «Lille était fort travaillé». Toutefois il n'avait
-découvert rien de précis sur les desseins du prince: il avait
-seulement le sentiment un peu vague qu'un coup se préparait, soit pour
-la rentrée des cendres, soit même pour une époque plus proche. «Je
-crois à une tentative», écrivait M. de Rémusat, le 12 juillet 1840.</p>
-
-<p>L'émotion et l'agitation produites en France par la divulgation du
-traité du 15 juillet parurent à l'aventureux prétendant une occasion
-qu'il fallait aussitôt saisir. Imperturbablement confiant dans son nom
-et dans son étoile, toujours hanté des souvenirs de 1815, il résolut
-de se jeter, avec une poignée de partisans, sur un point de la côte
-française, pour y recommencer le retour de l'île d'Elbe. Boulogne fut
-choisi à cause de sa proximité et aussi parce que l'un des officiers
-du 42<sup>e</sup> de ligne, dont un détachement y tenait garnison, le lieutenant
-Aladenise, était du complot. Débarquer avant le jour, enlever les
+par exemple, que «Lille était fort travaillé». Toutefois il n'avait
+découvert rien de précis sur les desseins du prince: il avait
+seulement le sentiment un peu vague qu'un coup se préparait, soit pour
+la rentrée des cendres, soit même pour une époque plus proche. «Je
+crois à une tentative», écrivait M. de Rémusat, le 12 juillet 1840.</p>
+
+<p>L'émotion et l'agitation produites en France par la divulgation du
+traité du 15 juillet parurent à l'aventureux prétendant une occasion
+qu'il fallait aussitôt saisir. Imperturbablement confiant dans son nom
+et dans son étoile, toujours hanté des souvenirs de 1815, il résolut
+de se jeter, avec une poignée de partisans, sur un point de la côte
+française, pour y recommencer le retour de l'île d'Elbe. Boulogne fut
+choisi à cause de sa proximité et aussi parce que l'un des officiers
+du 42<sup>e</sup> de ligne, dont un détachement y tenait garnison, le lieutenant
+Aladenise, était du complot. Débarquer avant le jour, enlever les
soldats du 42<sup>e</sup>, s'emparer de la ville et des cinq mille fusils
-enfermés dans le château, de là se porter sur les places du Nord où
-l'on se croyait assuré du concours du général Magnan, et enfin gagner
-Paris, en entraînant toutes les troupes sur le passage, tel était le
-plan ou plutôt le rêve du prince. Les préparatifs se firent en grand
-secret. Un paquebot à vapeur fut loué par un tiers, sous prétexte de
-partie de plaisir. Avec une presse à main, on imprima, à l'avance, des
-proclamations à l'armée, au peuple français, aux habitants du
-Pas-de-Calais, ainsi qu'un décret prononçant la «déchéance de la
-dynastie des Bourbons d'Orléans», nommant M. Thiers président du
-gouvernement provisoire et le maréchal Clausel commandant en chef de
-l'armée de Paris. Le 3 août, tout le matériel fut transporté à bord,
-argent, armes, munitions, uniformes, chevaux, voitures et jusqu'à un
-aigle vivant auquel un rôle était sans doute réservé dans le drame qui
-allait se jouer. À minuit, le prince s'embarqua et alla prendre, sur
+enfermés dans le château, de là se porter sur les places du Nord où
+l'on se croyait assuré du concours du général Magnan, et enfin gagner
+Paris, en entraînant toutes les troupes sur le passage, tel était le
+plan ou plutôt le rêve du prince. Les préparatifs se firent en grand
+secret. Un paquebot à vapeur fut loué par un tiers, sous prétexte de
+partie de plaisir. Avec une presse à main, on imprima, à l'avance, des
+proclamations à l'armée, au peuple français, aux habitants du
+Pas-de-Calais, ainsi qu'un décret prononçant la «déchéance de la
+dynastie des Bourbons d'Orléans», nommant M. Thiers président du
+gouvernement provisoire et le maréchal Clausel commandant en chef de
+l'armée de Paris. Le 3 août, tout le matériel fut transporté à bord,
+argent, armes, munitions, uniformes, chevaux, voitures et jusqu'à un
+aigle vivant auquel un rôle était sans doute réservé dans le drame qui
+allait se jouer. À minuit, le prince s'embarqua et alla prendre, sur
divers <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> points de la Tamise, ses compagnons, au nombre d'une
-soixantaine. Parmi eux, étaient quelques anciens officiers, le colonel
-Vaudrey et le commandant Parquin, qui tous deux avaient pris part à
+soixantaine. Parmi eux, étaient quelques anciens officiers, le colonel
+Vaudrey et le commandant Parquin, qui tous deux avaient pris part à
l'attentat de Strasbourg; les colonels Voisin et Bouffet-Montauban, le
-commandant de Mésonan, enfin le plus élevé en grade, le général
-Montholon, compagnon de l'Empereur à Sainte-Hélène. Le gros de cette
-armée d'invasion se composait d'une trentaine de soldats libérés que
-l'on avait engagés en France, à titre de domestiques. Ajoutez enfin
+commandant de Mésonan, enfin le plus élevé en grade, le général
+Montholon, compagnon de l'Empereur à Sainte-Hélène. Le gros de cette
+armée d'invasion se composait d'une trentaine de soldats libérés que
+l'on avait engagés en France, à titre de domestiques. Ajoutez enfin
quelques amis personnels du prince, comme M. Fialin de Persigny et le
-docteur Conneau. Divers incidents prolongèrent la traversée, et ce ne
-fut que le 6 août, de grand matin, que le paquebot mouilla en face de
-Vimereux, à quatre kilomètres de Boulogne.</p>
-
-<p>Débarqués sur la plage, les conjurés y trouvent seulement trois de
-leurs partisans, dont le lieutenant Aladenise. Peu d'instants après,
-surviennent quelques douaniers qui, malgré toutes les instances et
-toutes les promesses d'argent, refusent de se joindre à l'expédition.
-On se hâte vers Boulogne, où l'on arrive à cinq heures du matin.
-Premier échec devant le petit poste de la rue d'Alton; le sergent qui
-le commande résiste aux caresses et aux menaces. Les conjurés sont
-contraints de passer outre et arrivent à la caserne du 42<sup>e</sup>. Ici se
-reproduisent les scènes dont le quartier Finckmatt, à Strasbourg,
-avait été le théâtre en 1836. Le lieutenant Aladenise fait descendre
-dans la cour les soldats à peine réveillés, leur annonce que
-Louis-Philippe a cessé de régner, et leur présente le neveu de
-Napoléon entouré d'officiers aux brillants uniformes. Ces soldats ne
+docteur Conneau. Divers incidents prolongèrent la traversée, et ce ne
+fut que le 6 août, de grand matin, que le paquebot mouilla en face de
+Vimereux, à quatre kilomètres de Boulogne.</p>
+
+<p>Débarqués sur la plage, les conjurés y trouvent seulement trois de
+leurs partisans, dont le lieutenant Aladenise. Peu d'instants après,
+surviennent quelques douaniers qui, malgré toutes les instances et
+toutes les promesses d'argent, refusent de se joindre à l'expédition.
+On se hâte vers Boulogne, où l'on arrive à cinq heures du matin.
+Premier échec devant le petit poste de la rue d'Alton; le sergent qui
+le commande résiste aux caresses et aux menaces. Les conjurés sont
+contraints de passer outre et arrivent à la caserne du 42<sup>e</sup>. Ici se
+reproduisent les scènes dont le quartier Finckmatt, à Strasbourg,
+avait été le théâtre en 1836. Le lieutenant Aladenise fait descendre
+dans la cour les soldats à peine réveillés, leur annonce que
+Louis-Philippe a cessé de régner, et leur présente le neveu de
+Napoléon entouré d'officiers aux brillants uniformes. Ces soldats ne
savent trop que penser ni que faire; quelques cris de: <em>Vive
-l'Empereur!</em> accueillent les paroles du prince. Mais bientôt les
-officiers, prévenus en ville, accourent à la caserne, parviennent,
-malgré les violences des conjurés, à joindre leurs hommes; ceux-ci se
-retrouvent à la voix de leurs chefs et se rangent derrière eux. Dès
-lors, la partie est perdue pour le prince. À ce moment, au milieu du
-tumulte, il lève un pistolet; le coup part. Est-ce par mégarde? La
-balle va se loger dans le cou d'un grenadier, après lui avoir coupé
-la lèvre et brisé trois <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> dents. Ce coup de feu, loin d'être le
-signal d'une lutte désespérée, précipite la retraite des conjurés.
-Déçus du côté de l'armée, ils tâchent de soulever le peuple, sans plus
-de succès. Bientôt, devant les gardes nationaux qui se rassemblent de
+l'Empereur!</em> accueillent les paroles du prince. Mais bientôt les
+officiers, prévenus en ville, accourent à la caserne, parviennent,
+malgré les violences des conjurés, à joindre leurs hommes; ceux-ci se
+retrouvent à la voix de leurs chefs et se rangent derrière eux. Dès
+lors, la partie est perdue pour le prince. À ce moment, au milieu du
+tumulte, il lève un pistolet; le coup part. Est-ce par mégarde? La
+balle va se loger dans le cou d'un grenadier, après lui avoir coupé
+la lèvre et brisé trois <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> dents. Ce coup de feu, loin d'être le
+signal d'une lutte désespérée, précipite la retraite des conjurés.
+Déçus du côté de l'armée, ils tâchent de soulever le peuple, sans plus
+de succès. Bientôt, devant les gardes nationaux qui se rassemblent de
toutes parts, ils se dispersent. Les uns se cachent dans la ville ou
-s'enfuient dans la campagne, où ils sont bientôt arrêtés. Le prince et
-quelques autres se jettent dans une barque, espérant gagner leur
+s'enfuient dans la campagne, où ils sont bientôt arrêtés. Le prince et
+quelques autres se jettent dans une barque, espérant gagner leur
paquebot. Accourent les gardes nationaux, qui leur crient de
-s'arrêter; n'obtenant pas de réponse, ils font feu sur la barque, qui
-chavire; l'un des fuyards est tué d'une balle, un second est blessé,
-un troisième se noie; le prince et tous les survivants sont faits
+s'arrêter; n'obtenant pas de réponse, ils font feu sur la barque, qui
+chavire; l'un des fuyards est tué d'une balle, un second est blessé,
+un troisième se noie; le prince et tous les survivants sont faits
prisonniers.</p>
-<p>À la nouvelle de cet attentat et de son pitoyable avortement,
-«l'impression du public, comme l'écrivait alors un témoin, fut celle
-d'une indignation méprisante<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>». Sauf les feuilles radicales, qui
-affectèrent de couvrir le vaincu de leur protection hautaine<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>,
-tous les autres journaux raillèrent et flétrirent sa conduite dans les
+<p>À la nouvelle de cet attentat et de son pitoyable avortement,
+«l'impression du public, comme l'écrivait alors un témoin, fut celle
+d'une indignation méprisante<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>». Sauf les feuilles radicales, qui
+affectèrent de couvrir le vaincu de leur protection hautaine<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>,
+tous les autres journaux raillèrent et flétrirent sa conduite dans les
termes les plus durs. Le <cite>Constitutionnel</cite>, d'ordinaire sympathique au
-bonapartisme, disait: «Dans cette misérable affaire, l'odieux le
-dispute au ridicule, la parodie se mêle au meurtre, et, tout couvert
-qu'il est de sang, Louis Bonaparte aura la honte de n'être qu'un
-criminel grotesque... Si un brave soldat n'était tombé victime de son
-dévouement, on n'aurait guère que des rires de pitié pour cet
-extravagant jeune homme qui croit nous rendre Napoléon, parce qu'il
-fait des proclamations hyperboliques et qu'il traîne un aigle vivant.»
-Et ce même journal exprimait la conviction générale, quand il
-ajoutait: «Un prétendant au moins est à jamais tombé sous les sifflets
-du pays<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>.» M. de Chateaubriand proclamait, dans une lettre datée
-du 18 août, que «l'entreprise du prince Louis avait ôté à l'arrivée
-des cendres une partie de son danger». L'aide de camp du maréchal
-Soult, resté à Paris pour le tenir au courant des événements, lui
-écrivait, le 22 août: «L'indifférence <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> complète avec laquelle
-la tentative de Louis Bonaparte a été accueillie à Paris est le seul
-motif qui m'ait engagé à ne pas vous écrire tout exprès pour vous
-entretenir de cet événement, dont on ne s'est pas occupé un seul
-instant avec intérêt et auquel on n'attache aucune importance<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>.»
-Quant aux délicats, ils n'avaient pas assez de dédain pour celui que
-M. Doudan appelait «ce petit nigaud impérial<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>». À l'étranger,
-l'impression fut la même. M. de Metternich traitait fort
-dédaigneusement cette tentative: «Je ne vous parle pas de
-l'échauffourée de Louis Bonaparte, écrivait-il à son ambassadeur à
+bonapartisme, disait: «Dans cette misérable affaire, l'odieux le
+dispute au ridicule, la parodie se mêle au meurtre, et, tout couvert
+qu'il est de sang, Louis Bonaparte aura la honte de n'être qu'un
+criminel grotesque... Si un brave soldat n'était tombé victime de son
+dévouement, on n'aurait guère que des rires de pitié pour cet
+extravagant jeune homme qui croit nous rendre Napoléon, parce qu'il
+fait des proclamations hyperboliques et qu'il traîne un aigle vivant.»
+Et ce même journal exprimait la conviction générale, quand il
+ajoutait: «Un prétendant au moins est à jamais tombé sous les sifflets
+du pays<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>.» M. de Chateaubriand proclamait, dans une lettre datée
+du 18 août, que «l'entreprise du prince Louis avait ôté à l'arrivée
+des cendres une partie de son danger». L'aide de camp du maréchal
+Soult, resté à Paris pour le tenir au courant des événements, lui
+écrivait, le 22 août: «L'indifférence <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> complète avec laquelle
+la tentative de Louis Bonaparte a été accueillie à Paris est le seul
+motif qui m'ait engagé à ne pas vous écrire tout exprès pour vous
+entretenir de cet événement, dont on ne s'est pas occupé un seul
+instant avec intérêt et auquel on n'attache aucune importance<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>.»
+Quant aux délicats, ils n'avaient pas assez de dédain pour celui que
+M. Doudan appelait «ce petit nigaud impérial<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>». À l'étranger,
+l'impression fut la même. M. de Metternich traitait fort
+dédaigneusement cette tentative: «Je ne vous parle pas de
+l'échauffourée de Louis Bonaparte, écrivait-il à son ambassadeur à
Paris. Je n'ai pas le temps de m'occuper de toutes les folies de ce
-bas monde. Veuillez toutefois féliciter le Roi en mon nom<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>.» Le
-chancelier ne se privait pas du plaisir d'ajouter: «Mais que dire du
-titre d'<em>empereur légitime</em> que M. de Rémusat avait si généreusement
-départi à Napoléon I<sup>er</sup>? Si M. de Rémusat a eu raison, il est clair
-que Louis Bonaparte n'a pas eu tort<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>.» Lord Palmerston éprouvait
-le besoin de se défendre vivement d'avoir eu aucun rapport avec «cet
-insensé<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>». Enfin, le père du prétendant, l'ex-roi de Hollande
-«déclarait», dans une lettre publique, «que son fils était tombé, pour
-la troisième fois, dans un piége épouvantable, dans un effroyable
+bas monde. Veuillez toutefois féliciter le Roi en mon nom<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>.» Le
+chancelier ne se privait pas du plaisir d'ajouter: «Mais que dire du
+titre d'<em>empereur légitime</em> que M. de Rémusat avait si généreusement
+départi à Napoléon I<sup>er</sup>? Si M. de Rémusat a eu raison, il est clair
+que Louis Bonaparte n'a pas eu tort<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>.» Lord Palmerston éprouvait
+le besoin de se défendre vivement d'avoir eu aucun rapport avec «cet
+insensé<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>». Enfin, le père du prétendant, l'ex-roi de Hollande
+«déclarait», dans une lettre publique, «que son fils était tombé, pour
+la troisième fois, dans un piége épouvantable, dans un effroyable
guet-apens, puisqu'il est impossible qu'un homme qui n'est pas
-dépourvu de moyens et de bon sens se soit jeté de gaieté de c&oelig;ur
-dans un tel précipice<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>.»</p>
+dépourvu de moyens et de bon sens se soit jeté de gaieté de c&oelig;ur
+dans un tel précipice<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>.»</p>
-<p>Las de montrer une longanimité qui avait été si mal récompensée, et
+<p>Las de montrer une longanimité qui avait été si mal récompensée, et
craignant de voir se renouveler le scandale de l'acquittement de
-Strasbourg en 1838, le gouvernement se décida à <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> comprendre le
+Strasbourg en 1838, le gouvernement se décida à <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> comprendre le
prince dans l'instruction judiciaire ouverte au sujet du nouvel
attentat, et le traduisit avec ses complices devant la Cour des pairs.
-Les débats du procès commencèrent le 28 septembre. Prenant une pose
-devenue familière, depuis dix ans, à tous les conspirateurs poursuivis
-en justice, le prince prétendit être un vaincu, non un accusé, et
-termina ainsi sa déclaration: «Je représente devant vous un principe,
-une cause, une défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple;
-la cause, celle de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous
-l'avez reconnu; la cause, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez
-la venger. Non, il n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne
-veux pas croire que je puisse être dévoué à porter la peine des
-défections d'autrui. Représentant d'une cause politique, je ne puis
-accepter, comme juge de mes volontés et de mes actes, une juridiction
+Les débats du procès commencèrent le 28 septembre. Prenant une pose
+devenue familière, depuis dix ans, à tous les conspirateurs poursuivis
+en justice, le prince prétendit être un vaincu, non un accusé, et
+termina ainsi sa déclaration: «Je représente devant vous un principe,
+une cause, une défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple;
+la cause, celle de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous
+l'avez reconnu; la cause, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez
+la venger. Non, il n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne
+veux pas croire que je puisse être dévoué à porter la peine des
+défections d'autrui. Représentant d'une cause politique, je ne puis
+accepter, comme juge de mes volontés et de mes actes, une juridiction
politique. Vos formes n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre,
-il n'y a qu'un vainqueur et un vaincu. Si vous êtes les hommes du
-vainqueur, je n'ai pas de justice à attendre de vous, et je ne veux
-pas de votre générosité.» M. Berryer, qui assistait le prince comme
-avocat, fut, suivant son habitude, particulièrement habile à concilier
+il n'y a qu'un vainqueur et un vaincu. Si vous êtes les hommes du
+vainqueur, je n'ai pas de justice à attendre de vous, et je ne veux
+pas de votre générosité.» M. Berryer, qui assistait le prince comme
+avocat, fut, suivant son habitude, particulièrement habile à concilier
sa situation personnelle avec les exigences de la cause dont il
-s'était chargé. Dans l'impossibilité de trouver une justification ou
-seulement une excuse sérieuse, il s'écria: «N'est-ce pas là une de ces
-situations uniques dans le monde, où il ne peut y avoir un jugement,
-mais un acte politique?... Quand tant de choses saintes et précieuses
-ont péri, laissez au moins au peuple la justice, afin qu'il ne
-confonde pas un arrêt avec un acte de gouvernement... On veut vous
+s'était chargé. Dans l'impossibilité de trouver une justification ou
+seulement une excuse sérieuse, il s'écria: «N'est-ce pas là une de ces
+situations uniques dans le monde, où il ne peut y avoir un jugement,
+mais un acte politique?... Quand tant de choses saintes et précieuses
+ont péri, laissez au moins au peuple la justice, afin qu'il ne
+confonde pas un arrêt avec un acte de gouvernement... On veut vous
faire juges, on veut vous faire prononcer une peine contre le neveu de
-l'Empereur; mais qui êtes-vous donc? Comtes, barons, vous qui fûtes
-ministres, généraux, sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos
-titres, vos honneurs?» En fin de compte, l'arrêt, prononcé le 6
-octobre, condamna le prince Louis-Napoléon Bonaparte à
-l'emprisonnement perpétuel dans une forteresse du territoire, et ses
-complices, au nombre de quatorze, à des peines variant de la
-déportation à deux ans de prison. Aussitôt <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> après le jugement,
-le prince Louis Bonaparte fut conduit au château de Ham, où avaient
-été enfermés les ministres de Charles X; il obtint d'avoir pour
-compagnons de captivité le général Montholon et le docteur Conneau.</p>
-
-<p>L'opinion s'était montrée fort indifférente aux débats et à leur
-issue. L'attention des hommes politiques se trouvait absorbée par les
+l'Empereur; mais qui êtes-vous donc? Comtes, barons, vous qui fûtes
+ministres, généraux, sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos
+titres, vos honneurs?» En fin de compte, l'arrêt, prononcé le 6
+octobre, condamna le prince Louis-Napoléon Bonaparte à
+l'emprisonnement perpétuel dans une forteresse du territoire, et ses
+complices, au nombre de quatorze, à des peines variant de la
+déportation à deux ans de prison. Aussitôt <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> après le jugement,
+le prince Louis Bonaparte fut conduit au château de Ham, où avaient
+été enfermés les ministres de Charles X; il obtint d'avoir pour
+compagnons de captivité le général Montholon et le docteur Conneau.</p>
+
+<p>L'opinion s'était montrée fort indifférente aux débats et à leur
+issue. L'attention des hommes politiques se trouvait absorbée par les
incidents chaque jour plus graves du conflit oriental. Quant au
-public, il s'occupait alors d'un tout autre procès criminel, de celui
-qui se déroulait avec mille vicissitudes devant la cour d'assises de
-la Corrèze: il s'agissait d'une femme, madame Lafarge, poursuivie pour
-avoir empoisonné son mari. Partout, on ne parlait que de cette
-affaire, chacun prenant parti, avec passion, pour ou contre l'accusée,
-recueillant les dépositions, étudiant les expertises, les
-contre-expertises, prêtant l'oreille aux plaidoiries, et attendant le
-verdict avec une fiévreuse curiosité. Dans cette émotion générale, le
-prétendant de Boulogne, le condamné de la Cour des pairs était
-oublié<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>. D'ailleurs, à quoi bon s'inquiéter de lui? N'était-il
-pas, aux yeux de tous, un homme absolument fini? Vanité des prévisions
-humaines! Quelques années plus tard, l'aventureux conspirateur de
-Strasbourg et de Boulogne sera à la tête du gouvernement de la France.
-Ramené alors sous les murs du château de Ham, il y prononcera ces
-paroles remarquables: «Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je
-suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me
-glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un
-gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus
-justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace
-d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un
-changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un
-emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma
-patrie<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>.»</p>
+public, il s'occupait alors d'un tout autre procès criminel, de celui
+qui se déroulait avec mille vicissitudes devant la cour d'assises de
+la Corrèze: il s'agissait d'une femme, madame Lafarge, poursuivie pour
+avoir empoisonné son mari. Partout, on ne parlait que de cette
+affaire, chacun prenant parti, avec passion, pour ou contre l'accusée,
+recueillant les dépositions, étudiant les expertises, les
+contre-expertises, prêtant l'oreille aux plaidoiries, et attendant le
+verdict avec une fiévreuse curiosité. Dans cette émotion générale, le
+prétendant de Boulogne, le condamné de la Cour des pairs était
+oublié<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>. D'ailleurs, à quoi bon s'inquiéter de lui? N'était-il
+pas, aux yeux de tous, un homme absolument fini? Vanité des prévisions
+humaines! Quelques années plus tard, l'aventureux conspirateur de
+Strasbourg et de Boulogne sera à la tête du gouvernement de la France.
+Ramené alors sous les murs du château de Ham, il y prononcera ces
+paroles remarquables: «Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je
+suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me
+glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un
+gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus
+justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace
+d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un
+changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un
+emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma
+patrie<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>.»</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> VII</h4>
-<p>Cependant M. Thiers demeurait fidèle au plan qu'il avait arrêté dès le
-début de la crise. «Il faut se conduire habilement, c'est-à-dire
-prudemment, écrivait-il, le 22 août, à M. de Barante. Le premier acte
-de prudence c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu'à aucune autre
-époque, mais sans bruit, sans jactance. Le second acte, c'est
+<p>Cependant M. Thiers demeurait fidèle au plan qu'il avait arrêté dès le
+début de la crise. «Il faut se conduire habilement, c'est-à-dire
+prudemment, écrivait-il, le 22 août, à M. de Barante. Le premier acte
+de prudence c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu'à aucune autre
+époque, mais sans bruit, sans jactance. Le second acte, c'est
d'observer, d'attendre et de saisir l'occasion. Cette occasion sera
-une division entre les puissances, quelque hésitation de la part d'une
-ou deux d'entre elles, l'imprévu, enfin, toujours si fécond dans les
-situations extraordinaires<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>.» Les mesures d'armement se
-succédaient, rapides<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>. Aucune considération d'économie, aucun
-scrupule de responsabilité n'arrêtaient l'impétueux ministre. Il
-n'hésitait pas à pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites l'usage des
-crédits extraordinaires, ouverts sans intervention des Chambres. Tel
-fut le cas des ordonnances qui créèrent douze nouveaux régiments
+une division entre les puissances, quelque hésitation de la part d'une
+ou deux d'entre elles, l'imprévu, enfin, toujours si fécond dans les
+situations extraordinaires<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>.» Les mesures d'armement se
+succédaient, rapides<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>. Aucune considération d'économie, aucun
+scrupule de responsabilité n'arrêtaient l'impétueux ministre. Il
+n'hésitait pas à pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites l'usage des
+crédits extraordinaires, ouverts sans intervention des Chambres. Tel
+fut le cas des ordonnances qui créèrent douze nouveaux régiments
d'infanterie, six de cavalerie, et dix bataillons de chasseurs;
-c'était modifier la composition de l'armée et engager des dépenses
-permanentes par simple décision du pouvoir exécutif. M. Thiers fut
-plus hardi encore, en ordonnant de même l'érection des fortifications
+c'était modifier la composition de l'armée et engager des dépenses
+permanentes par simple décision du pouvoir exécutif. M. Thiers fut
+plus hardi encore, en ordonnant de même l'érection des fortifications
de Paris.</p>
-<p>On n'a pas oublié tout le bruit qui s'était fait, en 1833, au sujet
-des «forts détachés», devenus, dans l'imagination populaire, autant de
-nouvelles bastilles destinées à bombarder la capitale, et comment,
-devant cette émotion, qui venait s'ajouter <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> aux objections des
-prêcheurs d'économie, le gouvernement s'était cru obligé d'interrompre
-les travaux alors commencés<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>. Depuis cette époque, il n'avait pas
-osé reprendre la question devant les Chambres; toutefois, il l'avait
-fait étudier. Une grande commission avait été nommée, en 1836, par le
-maréchal Maison, à l'effet de prononcer entre les deux systèmes
-rivaux, celui de l'enceinte continue et celui des forts détachés:
-après trois ans d'examen, la commission avait conclu à la réunion des
-deux systèmes. Tel était l'état de la question en 1840. À la première
-nouvelle du traité du 15 juillet, le duc d'Orléans manda l'un de ses
-aides de camp, qui appartenait à l'arme du génie, M. de
-Chabaud-Latour, et, après lui avoir fait dessiner sur place un croquis
+<p>On n'a pas oublié tout le bruit qui s'était fait, en 1833, au sujet
+des «forts détachés», devenus, dans l'imagination populaire, autant de
+nouvelles bastilles destinées à bombarder la capitale, et comment,
+devant cette émotion, qui venait s'ajouter <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> aux objections des
+prêcheurs d'économie, le gouvernement s'était cru obligé d'interrompre
+les travaux alors commencés<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>. Depuis cette époque, il n'avait pas
+osé reprendre la question devant les Chambres; toutefois, il l'avait
+fait étudier. Une grande commission avait été nommée, en 1836, par le
+maréchal Maison, à l'effet de prononcer entre les deux systèmes
+rivaux, celui de l'enceinte continue et celui des forts détachés:
+après trois ans d'examen, la commission avait conclu à la réunion des
+deux systèmes. Tel était l'état de la question en 1840. À la première
+nouvelle du traité du 15 juillet, le duc d'Orléans manda l'un de ses
+aides de camp, qui appartenait à l'arme du génie, M. de
+Chabaud-Latour, et, après lui avoir fait dessiner sur place un croquis
approximatif de l'enceinte et des forts, l'emmena chez M. Thiers. Le
-président du conseil, entrant vivement dans les idées du prince et de
-son aide de camp, donna six jours à ce dernier pour tracer un plan et
-un devis plus précis, puis, muni de ces documents, saisit le conseil
+président du conseil, entrant vivement dans les idées du prince et de
+son aide de camp, donna six jours à ce dernier pour tracer un plan et
+un devis plus précis, puis, muni de ces documents, saisit le conseil
des ministres du projet. Le Roi, qui, de tout temps, avait voulu
-assurer la défense de Paris, mais dont le désir avait été entravé par
-les sottes préventions du public, fut enchanté de voir une telle
-&oelig;uvre prise en main par un ministère «qui le couvrait», comme il
-disait malicieusement à un diplomate étranger<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>. Bien qu'inclinant
-personnellement à croire que les forts suffisaient, il ne s'obstina
-pas dans cette manière de voir; un jour, à l'issue d'une des
-nombreuses conférences qu'il avait avec le duc d'Orléans, M. Thiers,
+assurer la défense de Paris, mais dont le désir avait été entravé par
+les sottes préventions du public, fut enchanté de voir une telle
+&oelig;uvre prise en main par un ministère «qui le couvrait», comme il
+disait malicieusement à un diplomate étranger<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>. Bien qu'inclinant
+personnellement à croire que les forts suffisaient, il ne s'obstina
+pas dans cette manière de voir; un jour, à l'issue d'une des
+nombreuses conférences qu'il avait avec le duc d'Orléans, M. Thiers,
le ministre de la guerre et le commandant de Chabaud, il dit gaiement
-à son fils: «Allons, Chartres, nous adoptons ton projet. Je le sais
-bien, pour que nous venions à bout de faire les fortifications de
-Paris, il faut qu'on crie dans les rues: <em>À bas Louis-Philippe! Vive
-l'enceinte continue!</em>» Le <cite>Moniteur</cite> annonça, le 13 septembre, la
-décision prise, et les travaux furent aussitôt commencés, sous la
-direction du général Dode de la Brunerie. «Nous avons réuni les deux
-systèmes, écrivait M. Thiers à <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> M. Guizot. Tous deux sont
-bons; réunis, ils sont meilleurs et n'ont qu'un inconvénient, à mon
-avis, fort accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est pris,
+à son fils: «Allons, Chartres, nous adoptons ton projet. Je le sais
+bien, pour que nous venions à bout de faire les fortifications de
+Paris, il faut qu'on crie dans les rues: <em>À bas Louis-Philippe! Vive
+l'enceinte continue!</em>» Le <cite>Moniteur</cite> annonça, le 13 septembre, la
+décision prise, et les travaux furent aussitôt commencés, sous la
+direction du général Dode de la Brunerie. «Nous avons réuni les deux
+systèmes, écrivait M. Thiers à <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> M. Guizot. Tous deux sont
+bons; réunis, ils sont meilleurs et n'ont qu'un inconvénient, à mon
+avis, fort accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est pris,
non pas avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que notre
-sûreté est là, et que c'est le moyen de rendre une catastrophe
-impossible.»</p>
+sûreté est là, et que c'est le moyen de rendre une catastrophe
+impossible.»</p>
-<p>M. Thiers prenait goût à ce rôle d'organisateur d'armées, à ce
+<p>M. Thiers prenait goût à ce rôle d'organisateur d'armées, à ce
remuement d'hommes et de millions<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>. Ne se rapprochait-il pas ainsi
-du grand capitaine qu'il avait accompagné en esprit sur tant de champs
-de bataille, et qui régnait en maître sur son imagination? Raconter
-les campagnes du premier consul, c'était déjà bien; les continuer, ne
+du grand capitaine qu'il avait accompagné en esprit sur tant de champs
+de bataille, et qui régnait en maître sur son imagination? Raconter
+les campagnes du premier consul, c'était déjà bien; les continuer, ne
serait-ce pas mieux encore? Les contemporains raillaient souvent cette
-tendance à prendre Napoléon pour modèle<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>. Le président du conseil
+tendance à prendre Napoléon pour modèle<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>. Le président du conseil
passait, chaque jour, trois ou quatre heures dans les bureaux des
-ministères de la guerre et de la marine, prétendant tout décider par
-lui-même, enseignant aux officiers leur métier, et réduisant les deux
-ministres spéciaux au rôle de commis. Ou bien il couvrait son parquet
-de cartes géographiques et là, étendu sur le ventre, s'occupait à
-ficher des épingles noires et vertes dans le papier, tout comme avait
-fait Napoléon. À ce régime, son imagination se montait; excitation
-dont il savait d'autant moins se défendre qu'il s'y mêlait un
-sentiment patriotique très-vif et très-sincère. Comment laisser sans
-emploi une année créée avec tant d'activité? Un jour que, dans le
-conseil, on avait récapitulé nos forces militaires, le Roi se leva et,
-posant la main sur le bras de son président du conseil: «Ah! mes chers
-ministres, s'écria-t-il, qu'il est beau d'avoir tant de forces à sa
-disposition <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> et de ne pas s'en servir!» M. Thiers n'eût pas
-tenu ce langage; il était plutôt disposé à s'en moquer. Non qu'il fût
-dores et déjà résolu à la guerre. À la fois tenté et effrayé,
-l'anxiété dominait dans son esprit. «Le ciel m'est témoin, écrivait-il
-à M. de Barante, que je désire ardemment la paix; cependant je crois
-que nous ferions beaucoup de mal à tout le monde. Du reste, cette
+ministères de la guerre et de la marine, prétendant tout décider par
+lui-même, enseignant aux officiers leur métier, et réduisant les deux
+ministres spéciaux au rôle de commis. Ou bien il couvrait son parquet
+de cartes géographiques et là, étendu sur le ventre, s'occupait à
+ficher des épingles noires et vertes dans le papier, tout comme avait
+fait Napoléon. À ce régime, son imagination se montait; excitation
+dont il savait d'autant moins se défendre qu'il s'y mêlait un
+sentiment patriotique très-vif et très-sincère. Comment laisser sans
+emploi une année créée avec tant d'activité? Un jour que, dans le
+conseil, on avait récapitulé nos forces militaires, le Roi se leva et,
+posant la main sur le bras de son président du conseil: «Ah! mes chers
+ministres, s'écria-t-il, qu'il est beau d'avoir tant de forces à sa
+disposition <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> et de ne pas s'en servir!» M. Thiers n'eût pas
+tenu ce langage; il était plutôt disposé à s'en moquer. Non qu'il fût
+dores et déjà résolu à la guerre. À la fois tenté et effrayé,
+l'anxiété dominait dans son esprit. «Le ciel m'est témoin, écrivait-il
+à M. de Barante, que je désire ardemment la paix; cependant je crois
+que nous ferions beaucoup de mal à tout le monde. Du reste, cette
confiance ne m'aveugle pas. Je trouve le jeu trop hasardeux pour y
-mettre, si je puis faire autrement.» Et à M. de Sainte-Aulaire: «Je
-sais bien que si la guerre éclate, mes ennemis diront que c'est moi
-qui l'ai donnée à la France. Une guerre où nous serions seuls contre
+mettre, si je puis faire autrement.» Et à M. de Sainte-Aulaire: «Je
+sais bien que si la guerre éclate, mes ennemis diront que c'est moi
+qui l'ai donnée à la France. Une guerre où nous serions seuls contre
tout le monde, cela est effroyable. Mais je sais aussi que, si la
-France se laisse offenser, mettre de côté, traiter comme le fut
-autrefois Louis XV, elle descend dans l'échelle des nations... Mieux
-vaut la guerre avec ses horreurs<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>.» Il était toutefois visible
+France se laisse offenser, mettre de côté, traiter comme le fut
+autrefois Louis XV, elle descend dans l'échelle des nations... Mieux
+vaut la guerre avec ses horreurs<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>.» Il était toutefois visible
que, dans cette sorte de conflit entre des impressions contraires,
-c'étaient les belliqueuses qui, avec le temps, gagnaient du terrain. À
-force de préparer la guerre, le ministre finissait par s'y habituer,
-par y croire, presque par la désirer. «M. Thiers, écrivait alors un
-des fonctionnaires du ministère des affaires étrangères, parle avec
-enthousiasme de l'immensité de nos préparatifs et dit, à qui veut
-l'entendre, qu'avant le printemps nous serons en état de faire avec
-avantage la guerre à l'Europe.» Aussi le même témoin ajoutait-il: «On
-s'effraye de sa légèreté extrême, de ses emportements, de la jactance
-de ses propos, et de cet enivrement qui dépasse ce qu'on pourrait
-imaginer<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>.» Tous les instincts aventureux du président du conseil
+c'étaient les belliqueuses qui, avec le temps, gagnaient du terrain. À
+force de préparer la guerre, le ministre finissait par s'y habituer,
+par y croire, presque par la désirer. «M. Thiers, écrivait alors un
+des fonctionnaires du ministère des affaires étrangères, parle avec
+enthousiasme de l'immensité de nos préparatifs et dit, à qui veut
+l'entendre, qu'avant le printemps nous serons en état de faire avec
+avantage la guerre à l'Europe.» Aussi le même témoin ajoutait-il: «On
+s'effraye de sa légèreté extrême, de ses emportements, de la jactance
+de ses propos, et de cet enivrement qui dépasse ce qu'on pourrait
+imaginer<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>.» Tous les instincts aventureux du président du conseil
(et Dieu sait qu'il n'en manquait pas chez ce brillant enfant de la
-Provence!) se donnaient carrière. À la date du 5 septembre, l'un de
-ses confidents, M. Léon Faucher, écrivait à un Anglais de ses amis:
-«Thiers croit à la guerre, et s'y prépare<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>.»</p>
-
-<p>Notre ministre paraissait avoir choisi par avance le théâtre de cette
-guerre éventuelle. Il ne parlait plus de la porter en <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>
-Allemagne, comme il avait fait au lendemain du traité. Aux
-représentants des petits États de la Confédération germanique qui
-s'inquiétaient: «Mais soyez donc tranquilles, disait-il, nous
+Provence!) se donnaient carrière. À la date du 5 septembre, l'un de
+ses confidents, M. Léon Faucher, écrivait à un Anglais de ses amis:
+«Thiers croit à la guerre, et s'y prépare<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>.»</p>
+
+<p>Notre ministre paraissait avoir choisi par avance le théâtre de cette
+guerre éventuelle. Il ne parlait plus de la porter en <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>
+Allemagne, comme il avait fait au lendemain du traité. Aux
+représentants des petits États de la Confédération germanique qui
+s'inquiétaient: «Mais soyez donc tranquilles, disait-il, nous
n'enverrons aucun corps sur le Rhin, nous n'attaquerons pas
-l'Allemagne.» Seulement, il ajoutait aussitôt: «Il en est autrement de
-l'Autriche. Nous connaissons son côté faible: là, nous l'attaquerons.»
-Ce «côté faible» était l'Italie. Dès le mois d'août, M. Thiers fit des
-ouvertures au Piémont, pour l'attirer dans notre jeu, tâchant de
-réveiller ses ambitions séculaires. «Je pense, disait-il au
-représentant de Charles-Albert, que vous n'avez aucune idée de vous
-étendre de ce côté-ci des Alpes, tandis que vous pourriez très-bien
-cueillir l'artichaut de l'autre côté.» À Berlin, M. Bresson disait à
-l'envoyé sarde: «Liez-vous donc à nous, qui pouvons tout aussi bien
+l'Allemagne.» Seulement, il ajoutait aussitôt: «Il en est autrement de
+l'Autriche. Nous connaissons son côté faible: là, nous l'attaquerons.»
+Ce «côté faible» était l'Italie. Dès le mois d'août, M. Thiers fit des
+ouvertures au Piémont, pour l'attirer dans notre jeu, tâchant de
+réveiller ses ambitions séculaires. «Je pense, disait-il au
+représentant de Charles-Albert, que vous n'avez aucune idée de vous
+étendre de ce côté-ci des Alpes, tandis que vous pourriez très-bien
+cueillir l'artichaut de l'autre côté.» À Berlin, M. Bresson disait à
+l'envoyé sarde: «Liez-vous donc à nous, qui pouvons tout aussi bien
vous donner et vous prendre quelque chose, tandis que les autres ne
peuvent que prendre. Vous aimeriez avoir la Lombardie; nous seuls
-pourrons vous la donner.» Des menaces se mêlaient à ces caresses et à
-ces promesses: «Si l'on ne se joint pas à nous, déclarait M. Thiers,
-on sera les premiers à payer les pots cassés. Ce serait une niaiserie
-de vouloir respecter les pays qui sont des grandes routes.»
-Charles-Albert, fort embarrassé, chercha à éluder toute réponse
-positive: il était dans les traditions de sa maison de ne jamais
-abattre son jeu d'avance. Toutefois, il laissa voir dès lors que, s'il
-lui fallait sortir de sa neutralité, ses préférences politiques le
-porteraient plutôt vers l'Autriche absolutiste que vers la France de
-1830. Il demanda même au cabinet de Vienne, comme prix de son alliance
-éventuelle, de lui garantir la possession de la Savoie; mais sa
-demande ne fut pas accueillie. «Nous sommes innocents de ce qui peut
-se passer au delà des Alpes», répondit le prince Schwarzenberg<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a>.
-Le gouvernement sarde n'était pas, en Italie, le seul dont le ministre
-français cherchât à gagner le concours: le roi de Naples reçut aussi
+pourrons vous la donner.» Des menaces se mêlaient à ces caresses et à
+ces promesses: «Si l'on ne se joint pas à nous, déclarait M. Thiers,
+on sera les premiers à payer les pots cassés. Ce serait une niaiserie
+de vouloir respecter les pays qui sont des grandes routes.»
+Charles-Albert, fort embarrassé, chercha à éluder toute réponse
+positive: il était dans les traditions de sa maison de ne jamais
+abattre son jeu d'avance. Toutefois, il laissa voir dès lors que, s'il
+lui fallait sortir de sa neutralité, ses préférences politiques le
+porteraient plutôt vers l'Autriche absolutiste que vers la France de
+1830. Il demanda même au cabinet de Vienne, comme prix de son alliance
+éventuelle, de lui garantir la possession de la Savoie; mais sa
+demande ne fut pas accueillie. «Nous sommes innocents de ce qui peut
+se passer au delà des Alpes», répondit le prince Schwarzenberg<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a>.
+Le gouvernement sarde n'était pas, en Italie, le seul dont le ministre
+français cherchât à gagner le concours: le roi de Naples reçut aussi
des ouvertures et parut mieux les accueillir<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> Ces démarches de notre diplomatie ne pouvaient demeurer
-ignorées de l'Autriche. À Paris, du reste, on ne désirait pas qu'elles
+<p><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> Ces démarches de notre diplomatie ne pouvaient demeurer
+ignorées de l'Autriche. À Paris, du reste, on ne désirait pas qu'elles
le fussent, car on comptait sur elles pour intimider le cabinet de
-Vienne. Le Roi se prêtait volontiers, pour sa part, à cette tactique
-comminatoire. «Tenons bon, disait-il souvent, et nous les ferons
-<em>bouquer</em>.» Il calculait, en conséquence, son langage aux
-ambassadeurs. «Comte Crotti, disait-il un jour, avec une extrême
-animation, à l'envoyé sarde, voulez-vous savoir où l'on en viendrait
-sans ma vigilance, sans ma fermeté? À la dictature de Thiers ou du
-maréchal Clausel et à la révolution partout... Les puissances y
-perdront leurs dents, car Méhémet-Ali est inattaquable... Je ferai,
-certes, tout ce qui dépend de moi pour que la guerre n'arrive pas;
-mais je le crois à peine possible. Alors l'empereur de Russie aura
-atteint son but. Reste à savoir s'il tirera de la guerre le parti
-qu'il en attend. Même s'il m'expulse du trône, ce qu'il désirerait, et
+Vienne. Le Roi se prêtait volontiers, pour sa part, à cette tactique
+comminatoire. «Tenons bon, disait-il souvent, et nous les ferons
+<em>bouquer</em>.» Il calculait, en conséquence, son langage aux
+ambassadeurs. «Comte Crotti, disait-il un jour, avec une extrême
+animation, à l'envoyé sarde, voulez-vous savoir où l'on en viendrait
+sans ma vigilance, sans ma fermeté? À la dictature de Thiers ou du
+maréchal Clausel et à la révolution partout... Les puissances y
+perdront leurs dents, car Méhémet-Ali est inattaquable... Je ferai,
+certes, tout ce qui dépend de moi pour que la guerre n'arrive pas;
+mais je le crois à peine possible. Alors l'empereur de Russie aura
+atteint son but. Reste à savoir s'il tirera de la guerre le parti
+qu'il en attend. Même s'il m'expulse du trône, ce qu'il désirerait, et
d'un seul coup de pied (ici le Roi fit du pied le mouvement), il
-n'aura fait que favoriser tous les révolutionnaires, ébranler tous les
-trônes.» Et un autre jour: «Je n'ai rien contre la Prusse; mais, quant
-aux poltrons qui se cachent derrière les autres (ceci s'adressait à la
-cour de Vienne), nous saurons bien les atteindre<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>.» Vers la fin
-d'août, il renouvela la scène qu'il avait déjà faite à l'ambassadeur
-d'Autriche dans les derniers jours de juillet. «Les puissances, lui
+n'aura fait que favoriser tous les révolutionnaires, ébranler tous les
+trônes.» Et un autre jour: «Je n'ai rien contre la Prusse; mais, quant
+aux poltrons qui se cachent derrière les autres (ceci s'adressait à la
+cour de Vienne), nous saurons bien les atteindre<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>.» Vers la fin
+d'août, il renouvela la scène qu'il avait déjà faite à l'ambassadeur
+d'Autriche dans les derniers jours de juillet. «Les puissances, lui
dit-il, se trompent lourdement, si elles comptent sur ma patience
-illimitée; cette patience trouvera son terme en même temps que celle
+illimitée; cette patience trouvera son terme en même temps que celle
de la nation, qui n'est pas bien grande. Au surplus, ce n'est pas la
-première impertinence qu'on m'ait faite; si je n'ai pas paru me
+première impertinence qu'on m'ait faite; si je n'ai pas paru me
ressentir des autres, ce n'est pas faute de les apercevoir, mais parce
-que je les ai méprisées. On eût dû comprendre, cependant, que moi
+que je les ai méprisées. On eût dû comprendre, cependant, que moi
seul, bien plus que cet empereur de Russie dont on a tant de peur,
-j'ai la puissance de préserver l'Europe d'un débordement
-révolutionnaire; seul, entre tous les souverains actuels, je me sens
-en mesure de tenir tête à la gravité des conjonctures.» Le tout
-accompagné de <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> menaces dédaigneuses, de traits acérés contre
-M. de Metternich, d'éclats de voix qui retentissaient jusque dans la
-pièce voisine, où était la Reine avec la cour. M. de Rothschild, qui
-s'y trouvait également, laissait voir son trouble. Comme, en sortant
+j'ai la puissance de préserver l'Europe d'un débordement
+révolutionnaire; seul, entre tous les souverains actuels, je me sens
+en mesure de tenir tête à la gravité des conjonctures.» Le tout
+accompagné de <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> menaces dédaigneuses, de traits acérés contre
+M. de Metternich, d'éclats de voix qui retentissaient jusque dans la
+pièce voisine, où était la Reine avec la cour. M. de Rothschild, qui
+s'y trouvait également, laissait voir son trouble. Comme, en sortant
du cabinet royal, le comte Apponyi priait la Reine de calmer le Roi,
-elle répondit «qu'elle ne se mêlait nullement d'affaires, mais qu'en
-ce qui touchait l'honneur français, elle était aussi susceptible que
-le Roi et plus animée.» L'ambassadeur autrichien alla se plaindre à M.
-Thiers: «À qui le dites-vous? répondit celui-ci, non sans malice; je
-fais ce que je peux pour le calmer<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>.» Cette scène eut un tel
-retentissement, que les journaux en donnèrent le récit plus ou moins
-exact, mettant en scène Louis-Philippe et lui faisant honneur de son
+elle répondit «qu'elle ne se mêlait nullement d'affaires, mais qu'en
+ce qui touchait l'honneur français, elle était aussi susceptible que
+le Roi et plus animée.» L'ambassadeur autrichien alla se plaindre à M.
+Thiers: «À qui le dites-vous? répondit celui-ci, non sans malice; je
+fais ce que je peux pour le calmer<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>.» Cette scène eut un tel
+retentissement, que les journaux en donnèrent le récit plus ou moins
+exact, mettant en scène Louis-Philippe et lui faisant honneur de son
patriotisme. Les Tuileries, d'ailleurs, entendaient parfois un langage
-plus menaçant encore: c'était celui du duc d'Orléans, qui disait tout
-haut, vers la fin d'août, «que, dans l'état actuel des esprits, la
-guerre était nécessaire pour la France, et qu'il la désirait
-ardemment<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>.» Quelques semaines plus tard, faisant allusion aux
-émeutes que faisait craindre, à Paris, l'excitation populaire: «J'aime
-mieux, s'écriait-il, succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que
-dans un ruisseau de la rue Saint-Denis!»</p>
-
-<p>Si, à la cour, on était à ce point animé, que ne devait pas être
+plus menaçant encore: c'était celui du duc d'Orléans, qui disait tout
+haut, vers la fin d'août, «que, dans l'état actuel des esprits, la
+guerre était nécessaire pour la France, et qu'il la désirait
+ardemment<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>.» Quelques semaines plus tard, faisant allusion aux
+émeutes que faisait craindre, à Paris, l'excitation populaire: «J'aime
+mieux, s'écriait-il, succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que
+dans un ruisseau de la rue Saint-Denis!»</p>
+
+<p>Si, à la cour, on était à ce point animé, que ne devait pas être
l'emportement de la presse! Une bonne partie des journaux de Paris et
-de la province ne semblaient occupés qu'à menacer l'Europe d'une
-guerre et de plusieurs révolutions, avec des allusions souvent peu
-voilées aux frontières du Rhin. C'était surtout avec les feuilles
-anglaises que s'échangeaient, à travers la Manche, de véhémentes
-invectives, d'amères récriminations. «La discussion, disait le
-<cite>Constitutionnel</cite>, n'est presque plus engagée de parti à parti; elle
-l'est de peuple à peuple<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>.» La presse semblait comme une seconde
-puissance qui négociait, déclamait, menaçait à côté de la puissance
-exécutive, parlant <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> plus haut et frappant plus fort. Le
-conflit diplomatique n'en était ni simplifié ni moins dangereux. Dès
-le 2 août, le duc de Broglie, quoique favorable alors à la politique
-de M. Thiers, exprimait le v&oelig;u que «l'action de la presse se
-régularisât un peu». «Il faut éviter, ajoutait-il, de rallier contre
-nous toute l'Angleterre autour de Palmerston et d'inquiéter l'Europe à
-ce point qu'on fasse d'une alliance bancroche sur un point spécial une
-alliance solide sur la généralité même des choses<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>.» Le 8 août, M.
-Duchâtel écrivait: «Les bavardages des journalistes ne conviennent pas
-aux hommes d'État, et, par susceptibilité pour soi-même, il ne faut
+de la province ne semblaient occupés qu'à menacer l'Europe d'une
+guerre et de plusieurs révolutions, avec des allusions souvent peu
+voilées aux frontières du Rhin. C'était surtout avec les feuilles
+anglaises que s'échangeaient, à travers la Manche, de véhémentes
+invectives, d'amères récriminations. «La discussion, disait le
+<cite>Constitutionnel</cite>, n'est presque plus engagée de parti à parti; elle
+l'est de peuple à peuple<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>.» La presse semblait comme une seconde
+puissance qui négociait, déclamait, menaçait à côté de la puissance
+exécutive, parlant <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> plus haut et frappant plus fort. Le
+conflit diplomatique n'en était ni simplifié ni moins dangereux. Dès
+le 2 août, le duc de Broglie, quoique favorable alors à la politique
+de M. Thiers, exprimait le v&oelig;u que «l'action de la presse se
+régularisât un peu». «Il faut éviter, ajoutait-il, de rallier contre
+nous toute l'Angleterre autour de Palmerston et d'inquiéter l'Europe à
+ce point qu'on fasse d'une alliance bancroche sur un point spécial une
+alliance solide sur la généralité même des choses<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>.» Le 8 août, M.
+Duchâtel écrivait: «Les bavardages des journalistes ne conviennent pas
+aux hommes d'État, et, par susceptibilité pour soi-même, il ne faut
pas provoquer justement l'amour-propre des autres... Tout en nous
-montrant dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher
+montrant dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher
contre nous par point d'honneur. Maintenons notre honneur, ne blessons
-pas celui des autres<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>.» Le 15 août, c'est M. de Barante qui, de
-Saint-Pétersbourg, jugeait ainsi la situation: «Il y a un désir si
+pas celui des autres<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>.» Le 15 août, c'est M. de Barante qui, de
+Saint-Pétersbourg, jugeait ainsi la situation: «Il y a un désir si
universel de la paix, que je ne craindrais point, si l'orgueil
-français et l'orgueil anglais ne se trouvaient en présence. Tous deux
-sont âpres et peu accoutumés à reculer.» Le même diplomate écrivait
-encore le 1<sup>er</sup> septembre: «Je suis confondu et affligé des
-fanfaronnades des journaux... Je ne puis supposer que le ministère ait
-lâché cette meute qui accroît les difficultés d'une situation déjà
-périlleuse... Notre dignité en souffre. C'est irriter sans
-intimider<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>.»</p>
-
-<p>M. Thiers se défendait d'être pour quelque chose dans ces violences.
-«J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse», écrivait-il à M.
-de Barante, le 23 août<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>. Mais il avait plus de peine qu'un autre à
-se dégager pleinement de cette compromettante solidarité; il
-souffrait, en cette circonstance, de la part qu'il avait donnée aux
-journaux dans son action politique et des liens qu'il avait laissés
-s'établir entre eux et le gouvernement. Ajoutez que les feuilles
-officieuses, celles où les cabinets étrangers <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> pouvaient se
-croire autorisés à chercher la pensée du ministère français, celles
-dont les rédacteurs recevaient, de notoriété générale, les confidences
-et les inspirations du président du conseil, étaient, pour la plupart,
+français et l'orgueil anglais ne se trouvaient en présence. Tous deux
+sont âpres et peu accoutumés à reculer.» Le même diplomate écrivait
+encore le 1<sup>er</sup> septembre: «Je suis confondu et affligé des
+fanfaronnades des journaux... Je ne puis supposer que le ministère ait
+lâché cette meute qui accroît les difficultés d'une situation déjà
+périlleuse... Notre dignité en souffre. C'est irriter sans
+intimider<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>.»</p>
+
+<p>M. Thiers se défendait d'être pour quelque chose dans ces violences.
+«J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse», écrivait-il à M.
+de Barante, le 23 août<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>. Mais il avait plus de peine qu'un autre à
+se dégager pleinement de cette compromettante solidarité; il
+souffrait, en cette circonstance, de la part qu'il avait donnée aux
+journaux dans son action politique et des liens qu'il avait laissés
+s'établir entre eux et le gouvernement. Ajoutez que les feuilles
+officieuses, celles où les cabinets étrangers <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> pouvaient se
+croire autorisés à chercher la pensée du ministère français, celles
+dont les rédacteurs recevaient, de notoriété générale, les confidences
+et les inspirations du président du conseil, étaient, pour la plupart,
des feuilles de gauche, et avaient pris, dans l'opposition, l'habitude
-de traiter les affaires étrangères sur un ton peu fait pour rassurer
-l'Europe. «Il faut convenir, disait le <cite>Journal des Débats</cite>, que le
-langage de nos journaux ministériels n'est que trop propre à nous
-représenter, au dehors, sous ce faux jour de tapageurs et de
-brouillons. Ne sachant pas être dignes et fermes, ils prennent des
-airs fanfarons. C'est le malheur, c'est la fatalité, c'est la punition
-des ministres du I<sup>er</sup> mars de traîner à leur suite les organes d'un
-parti qui ne peut pas se défaire de ses habitudes d'agitation. La
-gauche a fait beaucoup de sacrifices au ministère actuel; mais la
-dernière chose qu'un parti sacrifie, c'est son langage. Quand on a
-parlé si longtemps propagande, guerre de principes, révolution
-universelle, il est difficile de revenir à des formes de discussion
-plus modérées<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>.» Aussi M. de Tocqueville, qui pourtant appartenait
-alors à la gauche et qui penchait personnellement vers une politique
-belliqueuse<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>, écrivait-il, le 9 août, à son ami M. de Beaumont:
-«Je n'approuve point le langage de la presse officielle; ces airs de
-matamores ne signifient rien. Ne saurait-on être fermes, forts et
-préparés à tout, sans jactance et sans menace? Il faut faire,
-assurément, la guerre dans telle conjoncture, aisée à prévoir; mais
-une pareille guerre ne doit pas être désirée ni provoquée, car nous ne
-saurions en commencer une avec plus de chances contre nous<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>.»</p>
-
-<p>Naturellement, le langage de la presse radicale était pire encore que
-celui de la presse ministérielle. Le <cite>National</cite> évoquait 1792, et
+de traiter les affaires étrangères sur un ton peu fait pour rassurer
+l'Europe. «Il faut convenir, disait le <cite>Journal des Débats</cite>, que le
+langage de nos journaux ministériels n'est que trop propre à nous
+représenter, au dehors, sous ce faux jour de tapageurs et de
+brouillons. Ne sachant pas être dignes et fermes, ils prennent des
+airs fanfarons. C'est le malheur, c'est la fatalité, c'est la punition
+des ministres du I<sup>er</sup> mars de traîner à leur suite les organes d'un
+parti qui ne peut pas se défaire de ses habitudes d'agitation. La
+gauche a fait beaucoup de sacrifices au ministère actuel; mais la
+dernière chose qu'un parti sacrifie, c'est son langage. Quand on a
+parlé si longtemps propagande, guerre de principes, révolution
+universelle, il est difficile de revenir à des formes de discussion
+plus modérées<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>.» Aussi M. de Tocqueville, qui pourtant appartenait
+alors à la gauche et qui penchait personnellement vers une politique
+belliqueuse<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>, écrivait-il, le 9 août, à son ami M. de Beaumont:
+«Je n'approuve point le langage de la presse officielle; ces airs de
+matamores ne signifient rien. Ne saurait-on être fermes, forts et
+préparés à tout, sans jactance et sans menace? Il faut faire,
+assurément, la guerre dans telle conjoncture, aisée à prévoir; mais
+une pareille guerre ne doit pas être désirée ni provoquée, car nous ne
+saurions en commencer une avec plus de chances contre nous<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>.»</p>
+
+<p>Naturellement, le langage de la presse radicale était pire encore que
+celui de la presse ministérielle. Le <cite>National</cite> évoquait 1792, et
levait ouvertement le drapeau de la guerre de <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> propagande et
-de l'insurrection universelle; il demandait qu'on devançât la
-coalition sur le Rhin comme en Italie, et prétendait avoir reçu
+de l'insurrection universelle; il demandait qu'on devançât la
+coalition sur le Rhin comme en Italie, et prétendait avoir reçu
d'Allemagne, de Belgique, de Hollande, de Suisse, des rapports qui
-garantissaient à la France le concours des peuples contre les rois de
-l'Europe. En même temps, il travaillait à tourner contre la monarchie
-de Juillet, autant que contre l'étranger, l'irritation du sentiment
-national: «Vous avez pris, disait-il au gouvernement, la couardise
-pour de l'habileté. Vous vous félicitiez de la paix acquise au prix de
+garantissaient à la France le concours des peuples contre les rois de
+l'Europe. En même temps, il travaillait à tourner contre la monarchie
+de Juillet, autant que contre l'étranger, l'irritation du sentiment
+national: «Vous avez pris, disait-il au gouvernement, la couardise
+pour de l'habileté. Vous vous félicitiez de la paix acquise au prix de
vos bassesses. Aujourd'hui, vous recueillez le prix de vos ignominies.
-Vous êtes traînés comme des poltrons à la queue de l'Europe. Elle vous
-rejette, vous méprise et vous insulte... La guerre n'est pas possible
+Vous êtes traînés comme des poltrons à la queue de l'Europe. Elle vous
+rejette, vous méprise et vous insulte... La guerre n'est pas possible
pour Louis-Philippe, car la guerre, pour lui, c'est le suicide... Si
-M. Thiers ne veut pas se joindre à la trahison, s'il est autre chose
-qu'un brouillon qui se sert des événements pour agir sur les fonds
+M. Thiers ne veut pas se joindre à la trahison, s'il est autre chose
+qu'un brouillon qui se sert des événements pour agir sur les fonds
publics<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>, il pressera toutes les mesures d'armements, au lieu de
-les arrêter... Si quelque influence fatale domine le ministère, qu'il
-la désigne en s'éloignant.» Du reste, tout en excitant ainsi M. Thiers
-contre la couronne, le <cite>National</cite> n'était pas disposé à le ménager; il
-l'accusait sans cesse de «reculade», le traitait de «fanfaron de
-dictature», dont «la <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> fatuité impertinente était pire
-peut-être qu'une audacieuse et manifeste trahison». Et il lui criait:
-«Pourquoi donc êtes-vous là plutôt que M. Molé? Avec lui, nous aurions
+les arrêter... Si quelque influence fatale domine le ministère, qu'il
+la désigne en s'éloignant.» Du reste, tout en excitant ainsi M. Thiers
+contre la couronne, le <cite>National</cite> n'était pas disposé à le ménager; il
+l'accusait sans cesse de «reculade», le traitait de «fanfaron de
+dictature», dont «la <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> fatuité impertinente était pire
+peut-être qu'une audacieuse et manifeste trahison». Et il lui criait:
+«Pourquoi donc êtes-vous là plutôt que M. Molé? Avec lui, nous aurions
la honte et la paix; avec vous, nous n'avons pas moins la honte, et la
-paix est de plus en plus compromise.»</p>
+paix est de plus en plus compromise.»</p>
-<p>Aux articles de journaux se joignaient des écrits de moins courte
+<p>Aux articles de journaux se joignaient des écrits de moins courte
haleine. Un homme de talent, encore peu connu, M. Edgard Quinet,
-publiait sous ce titre: «1815 et 1840», une brochure toute brûlante de
-passion patriotique et guerrière, où il demandait la destruction des
-traités de Vienne et la conquête des frontières du Rhin, rêvant, du
-reste, non sans quelque naïveté, de persuader à l'Allemagne que ce
-serait son plus grand bien. «La bataille de la Révolution française,
-disait-il, a duré trente ans. Victorieux au commencement et pendant
-presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée, vers
-le dernier moment. Cette bataille séculaire ressemble à celle de
-Waterloo, heureuse, glorieuse, jusqu'à la dernière minute qui décide
-de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815; on a cru qu'elle
-allait la reprendre en 1830. Il n'en a point été ainsi. Ce grand corps
-blessé ne s'est relevé que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans, nous
-voilà courbés sous des fourches caudines, nous efforçant de faire
-bonne contenance... Si la Révolution a été vaincue en 1815, le droit
-public, fondé sur les traités de Vienne, est la marque légale,
-palpable, permanente, de cette défaite. Soumis aux traités écrits avec
-le sang de Waterloo, nous sommes encore légalement, pour le monde, les
-vaincus de Waterloo.» C'est la revanche de cette grande défaite que M.
-Quinet veut poursuivre par la guerre, guerre immense, terrible, où il
-ne nous faudra compter que sur nous-mêmes» et où «nous ne pourrons
-reculer sans périr». Puis l'auteur s'écriait: «Mettez donc la main sur
-le c&oelig;ur. Êtes-vous d'humeur à faire de chacune de nos cités, s'il
-le faut, une Saragosse française? Sentez-vous la terre frémir sous vos
-pas et, dans vos poitrines, la force nécessaire pour décupler celle du
-pays?... Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la
-guerre. Sauvez la France!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Le bruit de ces déclamations, venant s'ajouter à celui des
-armements, jetait le trouble dans les esprits. Il semblait à tous que
-la France fût à la veille d'événements redoutables. Par moments même,
-dans tel département, la nouvelle se répandait que la guerre venait
-d'être déclarée, et il fallait que le préfet la démentît
-officiellement. Ce n'était partout que clameurs contre l'Anglais,
-chants de la <cite>Marseillaise</cite>. On intercalait dans les pièces de théâtre
-des phrases belliqueuses, aussitôt saisies et applaudies<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>. Cette
-effervescence pouvait n'avoir pas de trop graves inconvénients, si la
-résistance victorieuse du pacha devait prochainement donner raison à
-notre politique et mettre fin à la crise d'une façon flatteuse pour
-notre amour-propre. Mais si cette prévision était trompée, que
-ferait-on de cette opinion surchauffée? Comment la contenir ou la
-satisfaire? D'ailleurs, tout semblait alors concourir à exciter les
+publiait sous ce titre: «1815 et 1840», une brochure toute brûlante de
+passion patriotique et guerrière, où il demandait la destruction des
+traités de Vienne et la conquête des frontières du Rhin, rêvant, du
+reste, non sans quelque naïveté, de persuader à l'Allemagne que ce
+serait son plus grand bien. «La bataille de la Révolution française,
+disait-il, a duré trente ans. Victorieux au commencement et pendant
+presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée, vers
+le dernier moment. Cette bataille séculaire ressemble à celle de
+Waterloo, heureuse, glorieuse, jusqu'à la dernière minute qui décide
+de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815; on a cru qu'elle
+allait la reprendre en 1830. Il n'en a point été ainsi. Ce grand corps
+blessé ne s'est relevé que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans, nous
+voilà courbés sous des fourches caudines, nous efforçant de faire
+bonne contenance... Si la Révolution a été vaincue en 1815, le droit
+public, fondé sur les traités de Vienne, est la marque légale,
+palpable, permanente, de cette défaite. Soumis aux traités écrits avec
+le sang de Waterloo, nous sommes encore légalement, pour le monde, les
+vaincus de Waterloo.» C'est la revanche de cette grande défaite que M.
+Quinet veut poursuivre par la guerre, guerre immense, terrible, où il
+ne nous faudra compter que sur nous-mêmes» et où «nous ne pourrons
+reculer sans périr». Puis l'auteur s'écriait: «Mettez donc la main sur
+le c&oelig;ur. Êtes-vous d'humeur à faire de chacune de nos cités, s'il
+le faut, une Saragosse française? Sentez-vous la terre frémir sous vos
+pas et, dans vos poitrines, la force nécessaire pour décupler celle du
+pays?... Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la
+guerre. Sauvez la France!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Le bruit de ces déclamations, venant s'ajouter à celui des
+armements, jetait le trouble dans les esprits. Il semblait à tous que
+la France fût à la veille d'événements redoutables. Par moments même,
+dans tel département, la nouvelle se répandait que la guerre venait
+d'être déclarée, et il fallait que le préfet la démentît
+officiellement. Ce n'était partout que clameurs contre l'Anglais,
+chants de la <cite>Marseillaise</cite>. On intercalait dans les pièces de théâtre
+des phrases belliqueuses, aussitôt saisies et applaudies<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>. Cette
+effervescence pouvait n'avoir pas de trop graves inconvénients, si la
+résistance victorieuse du pacha devait prochainement donner raison à
+notre politique et mettre fin à la crise d'une façon flatteuse pour
+notre amour-propre. Mais si cette prévision était trompée, que
+ferait-on de cette opinion surchauffée? Comment la contenir ou la
+satisfaire? D'ailleurs, tout semblait alors concourir à exciter les
esprits. Le parti radical continuait plus bruyamment que jamais, par
-toute la France, sa campagne de banquets réformistes et
-socialistes<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>. Les deux agitations révolutionnaire et belliqueuse
+toute la France, sa campagne de banquets réformistes et
+socialistes<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>. Les deux agitations révolutionnaire et belliqueuse
se mariaient pour ainsi dire. Au retour tumultueux du banquet de
-Châtillon, dans la soirée du 31 août, on cria: <em>Mort aux Anglais!</em> et
+Châtillon, dans la soirée du 31 août, on cria: <em>Mort aux Anglais!</em> et
la police craignit un moment une attaque contre l'ambassade
-d'Angleterre<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a>. Vainement les journaux ministériels, le <cite>Siècle</cite> et
-le <cite>Courrier</cite>, représentaient-ils que cette agitation des partis
-extrêmes était peu opportune à l'heure où il convenait de réunir
-toutes les opinions contre l'étranger: le <cite>National</cite> répondait «que si
-le ministère était de bonne foi dans ses manifestations patriotiques,
-il ne pouvait qu'applaudir à un tel élan de l'esprit révolutionnaire,
+d'Angleterre<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a>. Vainement les journaux ministériels, le <cite>Siècle</cite> et
+le <cite>Courrier</cite>, représentaient-ils que cette agitation des partis
+extrêmes était peu opportune à l'heure où il convenait de réunir
+toutes les opinions contre l'étranger: le <cite>National</cite> répondait «que si
+le ministère était de bonne foi dans ses manifestations patriotiques,
+il ne pouvait qu'applaudir à un tel élan de l'esprit révolutionnaire,
parce qu'il y trouverait un point d'appui; que si, au contraire, il
-jouait la comédie, ou si seulement il était faible et incertain, les
-amis du pays devaient voir avec satisfaction tout ce qui tendait à le
-surveiller et à le stimuler.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> À cette même époque, comme pour montrer que tout était
-ébranlé et troublé à la fois, éclatait, à Paris, un mouvement de
-grèves comme on n'en avait pas encore connu de pareil. Les tailleurs
-donnèrent le signal; d'autres suivirent. Les ouvriers réclamaient une
+jouait la comédie, ou si seulement il était faible et incertain, les
+amis du pays devaient voir avec satisfaction tout ce qui tendait à le
+surveiller et à le stimuler.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> À cette même époque, comme pour montrer que tout était
+ébranlé et troublé à la fois, éclatait, à Paris, un mouvement de
+grèves comme on n'en avait pas encore connu de pareil. Les tailleurs
+donnèrent le signal; d'autres suivirent. Les ouvriers réclamaient une
augmentation des salaires ou tout au moins une diminution des heures
-de travail. Bien que, dans la législation d'alors, le seul fait de la
-coalition constituât un délit, le gouvernement montra d'abord quelque
-tolérance, fermant les yeux sur les réunions illégales des grévistes,
-en autorisant même formellement quelques-unes. Loin d'être calmée par
-ces ménagements, l'agitation ne fit que croître: les grèves
-s'étendirent; on établit, pour les soutenir, des caisses de secours;
-une véritable pression, des violences même furent exercées sur les
-ouvriers qui répugnaient à quitter leurs ateliers. La police, ne
+de travail. Bien que, dans la législation d'alors, le seul fait de la
+coalition constituât un délit, le gouvernement montra d'abord quelque
+tolérance, fermant les yeux sur les réunions illégales des grévistes,
+en autorisant même formellement quelques-unes. Loin d'être calmée par
+ces ménagements, l'agitation ne fit que croître: les grèves
+s'étendirent; on établit, pour les soutenir, des caisses de secours;
+une véritable pression, des violences même furent exercées sur les
+ouvriers qui répugnaient à quitter leurs ateliers. La police, ne
pouvant plus longtemps fermer les yeux, usa de la force pour dissoudre
-les réunions et fit d'assez nombreuses arrestations. Par contre, la
-presse radicale prit en main la cause des grévistes, attribuant tous
-les conflits qui se produisaient «à la mauvaise organisation du
-travail, aux préférences de la loi pour les puissants, à sa sévérité
-pour les faibles». «Notre parti, disait le <cite>National</cite> du 30 août,
+les réunions et fit d'assez nombreuses arrestations. Par contre, la
+presse radicale prit en main la cause des grévistes, attribuant tous
+les conflits qui se produisaient «à la mauvaise organisation du
+travail, aux préférences de la loi pour les puissants, à sa sévérité
+pour les faibles». «Notre parti, disait le <cite>National</cite> du 30 août,
sympathise avec les ouvriers, parce que leur cause est juste... Il
-faut que les conditions du travail soient changées; il faut que le
-crédit se réorganise; il faut enfin une autre base à l'ordre social
-tout entier.» Le <cite>National</cite> eût été sans doute fort gêné d'indiquer
-quelle serait cette nouvelle société; il se tirait d'embarras en
-concluant à une vaste enquête. À la fin d'août, la grève avait gagné
-les tailleurs de pierre, les maçons, les charpentiers, les
-mécaniciens, les charrons, les vidangeurs, les cotonniers, les
+faut que les conditions du travail soient changées; il faut que le
+crédit se réorganise; il faut enfin une autre base à l'ordre social
+tout entier.» Le <cite>National</cite> eût été sans doute fort gêné d'indiquer
+quelle serait cette nouvelle société; il se tirait d'embarras en
+concluant à une vaste enquête. À la fin d'août, la grève avait gagné
+les tailleurs de pierre, les maçons, les charpentiers, les
+mécaniciens, les charrons, les vidangeurs, les cotonniers, les
bonnetiers, les cordonniers, les ouvriers en papiers peints. Des
-désordres qui se produisirent, le 31 août au soir, au retour du
-banquet de Châtillon, furent une excitation nouvelle pour les
-ouvriers, dont l'attitude devint de plus en plus menaçante. On les
-vit, le lendemain et les jours suivants, se réunir en grand nombre,
-dès le matin, aux diverses barrières de Paris, à Vaugirard, à Pantin,
-à Ménilmontant, à Saint-Mandé. Après avoir <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> entendu les
-discours enflammés des meneurs auxquels tâchaient de se mêler les
-chefs des sociétés secrètes, des bandes se formaient, qui parcouraient
-la ville, forçant les ouvriers qui travaillaient encore à faire grève.
-Le 3 septembre, plusieurs sergents de ville qui cherchaient à empêcher
+désordres qui se produisirent, le 31 août au soir, au retour du
+banquet de Châtillon, furent une excitation nouvelle pour les
+ouvriers, dont l'attitude devint de plus en plus menaçante. On les
+vit, le lendemain et les jours suivants, se réunir en grand nombre,
+dès le matin, aux diverses barrières de Paris, à Vaugirard, à Pantin,
+à Ménilmontant, à Saint-Mandé. Après avoir <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> entendu les
+discours enflammés des meneurs auxquels tâchaient de se mêler les
+chefs des sociétés secrètes, des bandes se formaient, qui parcouraient
+la ville, forçant les ouvriers qui travaillaient encore à faire grève.
+Le 3 septembre, plusieurs sergents de ville qui cherchaient à empêcher
une violence de ce genre dans la fabrique d'armes de M. Pihet, furent
-frappés mortellement à coups de poignard. Des rassemblements
+frappés mortellement à coups de poignard. Des rassemblements
obstruaient la circulation sur certains points des boulevards ou des
-quais. Les choses tournaient de plus en plus à l'émeute; Paris prenait
-une physionomie inquiétante; les travaux se trouvaient presque partout
+quais. Les choses tournaient de plus en plus à l'émeute; Paris prenait
+une physionomie inquiétante; les travaux se trouvaient presque partout
interrompus, et la Bourse baissait d'un franc en un seul jour. Le
-gouvernement comprit qu'il n'était que temps de faire preuve
-d'énergie. Le préfet de police fit afficher la loi sur les
-attroupements et y joignit un «avis aux ouvriers», promettant
-protection à ceux qui voulaient travailler et adressant des
-avertissements sévères aux perturbateurs et aux embaucheurs. Les
+gouvernement comprit qu'il n'était que temps de faire preuve
+d'énergie. Le préfet de police fit afficher la loi sur les
+attroupements et y joignit un «avis aux ouvriers», promettant
+protection à ceux qui voulaient travailler et adressant des
+avertissements sévères aux perturbateurs et aux embaucheurs. Les
troupes furent mises sur pied pour agir de concert avec la garde
-municipale; des charges de cavalerie, sabre au poing, dispersèrent les
-rassemblements, tandis que la police opérait de nombreuses
-arrestations. La presse radicale cria, naturellement, à la cruauté, et
-accusa le ministère de vouloir provoquer une sédition pour distraire
-le public des embarras et des humiliations de sa politique extérieure.</p>
-
-<p>Cependant le désordre continuait toujours; il fut même bientôt visible
-que les meneurs, croyant la population suffisamment échauffée,
+municipale; des charges de cavalerie, sabre au poing, dispersèrent les
+rassemblements, tandis que la police opérait de nombreuses
+arrestations. La presse radicale cria, naturellement, à la cruauté, et
+accusa le ministère de vouloir provoquer une sédition pour distraire
+le public des embarras et des humiliations de sa politique extérieure.</p>
+
+<p>Cependant le désordre continuait toujours; il fut même bientôt visible
+que les meneurs, croyant la population suffisamment échauffée,
allaient tenter un coup de force. En effet, le 7 septembre au matin,
-les ébénistes du faubourg Saint-Antoine quittent en masse leurs
-ateliers; d'autres corps d'état se joignent à eux. Ils résistent aux
+les ébénistes du faubourg Saint-Antoine quittent en masse leurs
+ateliers; d'autres corps d'état se joignent à eux. Ils résistent aux
sergents de ville et aux gardes municipaux qui veulent les disperser.
-Bientôt toutes les rues qui vont de la Bastille aux extrémités du
-faubourg sont encombrées. Un omnibus qui passe est renversé, et, sur
+Bientôt toutes les rues qui vont de la Bastille aux extrémités du
+faubourg sont encombrées. Un omnibus qui passe est renversé, et, sur
trois ou quatre points, on commence des barricades. Des rassemblements
se forment sur la place Maubert et dans le faubourg Saint-Marceau.
-Mais le gouvernement est sur ses gardes; <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> il a réuni dans
-Paris des forces considérables. En très-peu de temps, suivant un plan
-tracé par le maréchal Gérard, les troupes occupent en nombre les
-points menacés; le rappel est battu dans tous les quartiers, pour
-faire prendre les armes aux gardes nationaux. Ce grand déploiement de
-force décourage les perturbateurs, qui, d'ailleurs, n'ont pas de chefs
-capables de les mener à la bataille. L'émeute est étouffée en son
+Mais le gouvernement est sur ses gardes; <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> il a réuni dans
+Paris des forces considérables. En très-peu de temps, suivant un plan
+tracé par le maréchal Gérard, les troupes occupent en nombre les
+points menacés; le rappel est battu dans tous les quartiers, pour
+faire prendre les armes aux gardes nationaux. Ce grand déploiement de
+force décourage les perturbateurs, qui, d'ailleurs, n'ont pas de chefs
+capables de les mener à la bataille. L'émeute est étouffée en son
germe. Les jours suivants, les ouvriers, convaincus que la lutte
serait impossible, se tiennent cois. C'est ensuite affaire aux
-tribunaux de juger les nombreux individus arrêtés. Ils en condamnent
-plusieurs à des peines légères, ce qui fournit occasion à la presse
-radicale d'attaquer les juges, comme naguère elle a attaqué la police.
-En même temps, cette presse, tirant argument de ce que les grévistes
-se sont heurtés à la résistance du gouvernement, répète, avec plus de
-force, que la révolution politique est le préliminaire indispensable
-de la révolution sociale<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>. Toutefois, si l'ordre matériel se
-trouvait rétabli, la paix n'était pas faite dans les esprits: beaucoup
-d'ouvriers sortaient de là, aigris, pleins de ressentiments, plus que
-jamais préparés à être la proie des sophistes du socialisme. M. Louis
+tribunaux de juger les nombreux individus arrêtés. Ils en condamnent
+plusieurs à des peines légères, ce qui fournit occasion à la presse
+radicale d'attaquer les juges, comme naguère elle a attaqué la police.
+En même temps, cette presse, tirant argument de ce que les grévistes
+se sont heurtés à la résistance du gouvernement, répète, avec plus de
+force, que la révolution politique est le préliminaire indispensable
+de la révolution sociale<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>. Toutefois, si l'ordre matériel se
+trouvait rétabli, la paix n'était pas faite dans les esprits: beaucoup
+d'ouvriers sortaient de là, aigris, pleins de ressentiments, plus que
+jamais préparés à être la proie des sophistes du socialisme. M. Louis
Blanc saisit cette occasion pour lancer une brochure sur
-l'<cite>Organisation du travail</cite>, qu'il adressa tout spécialement aux
-grévistes. Cet écrit, devenu bientôt tristement fameux, devait faire
+l'<cite>Organisation du travail</cite>, qu'il adressa tout spécialement aux
+grévistes. Cet écrit, devenu bientôt tristement fameux, devait faire
de grands ravages dans le monde populaire: il y aura lieu d'en
reparler plus tard.</p>
-<p>La menace de la guerre sociale, venant s'ajouter à celle de la guerre
-étrangère, ne contribuait pas peu à donner je ne sais quoi de sinistre
-à la situation. Aussi l'alarme était-elle grande. «Une inquiétude
-générale suspend toute entreprise, disait le <cite>National</cite>; les travaux
-de la paix ne peuvent plus s'exécuter.» Nous lisons, vers la même
-époque, dans le journal qu'écrivait l'une des princesses royales pour
-le prince de Joinville, alors en route vers Sainte-Hélène:
-«L'inquiétude des esprits est extrême relativement à la guerre; les
-fonds descendent <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> avec une effrayante rapidité<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>.» Le
-<cite>Journal des Débats</cite> en venait à dire: «Mieux vaudrait avoir la guerre
-tout de suite que d'en avoir la menace suspendue sur la tête... Ce
-qu'il y aurait de pis au monde, ce serait la prolongation indéfinie de
+<p>La menace de la guerre sociale, venant s'ajouter à celle de la guerre
+étrangère, ne contribuait pas peu à donner je ne sais quoi de sinistre
+à la situation. Aussi l'alarme était-elle grande. «Une inquiétude
+générale suspend toute entreprise, disait le <cite>National</cite>; les travaux
+de la paix ne peuvent plus s'exécuter.» Nous lisons, vers la même
+époque, dans le journal qu'écrivait l'une des princesses royales pour
+le prince de Joinville, alors en route vers Sainte-Hélène:
+«L'inquiétude des esprits est extrême relativement à la guerre; les
+fonds descendent <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> avec une effrayante rapidité<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>.» Le
+<cite>Journal des Débats</cite> en venait à dire: «Mieux vaudrait avoir la guerre
+tout de suite que d'en avoir la menace suspendue sur la tête... Ce
+qu'il y aurait de pis au monde, ce serait la prolongation indéfinie de
l'incertitude actuelle. S'il faut faire la guerre, faisons-la. Mais ne
-nous abandonnons pas à la merci des événements. Les esprits
-s'échaufferont; le gouvernement ne sera plus le maître.» Ce dernier
-péril, le plus grave de tous, était signalé par M. Thiers lui-même,
-dans une conversation avec un diplomate étranger. «En France,
-disait-il, la guerre et la paix ne dépendent pas du gouvernement;
-elles dépendent de la nation, et il n'est que trop vrai que celle-ci
-pourrait un jour entraîner le gouvernement plus loin qu'il ne se l'est
-proposé<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>.»</p>
-
-<p>Ce n'était pas le seul côté par lequel la France courût risque d'être
-conduite à la guerre sans l'avoir voulue. Elle avait alors, dans les
-eaux du Levant, une flotte très-belle et très-nombreuse, aux mains de
-chefs hardis, confiante dans sa force et se sentant même supérieure à
-la flotte anglaise qui man&oelig;uvrait à coté d'elle<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. Déjà, à
-l'époque de la bonne harmonie diplomatique, on eût pu facilement
-discerner, entre ces deux flottes, plus d'un symptôme de rivalité
-jalouse<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>. Les relations s'étaient <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> tendues encore, depuis
+nous abandonnons pas à la merci des événements. Les esprits
+s'échaufferont; le gouvernement ne sera plus le maître.» Ce dernier
+péril, le plus grave de tous, était signalé par M. Thiers lui-même,
+dans une conversation avec un diplomate étranger. «En France,
+disait-il, la guerre et la paix ne dépendent pas du gouvernement;
+elles dépendent de la nation, et il n'est que trop vrai que celle-ci
+pourrait un jour entraîner le gouvernement plus loin qu'il ne se l'est
+proposé<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ce n'était pas le seul côté par lequel la France courût risque d'être
+conduite à la guerre sans l'avoir voulue. Elle avait alors, dans les
+eaux du Levant, une flotte très-belle et très-nombreuse, aux mains de
+chefs hardis, confiante dans sa force et se sentant même supérieure à
+la flotte anglaise qui man&oelig;uvrait à coté d'elle<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. Déjà, à
+l'époque de la bonne harmonie diplomatique, on eût pu facilement
+discerner, entre ces deux flottes, plus d'un symptôme de rivalité
+jalouse<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>. Les relations s'étaient <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> tendues encore, depuis
que les politiques se trouvaient en conflit, et, pour leur compte, nos
-marins, loin de redouter une rupture, la désiraient et
-l'espéraient<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>. Dans de telles conditions, le seul voisinage de ces
-deux formidables escadres n'était-il pas un péril quotidien? Une
+marins, loin de redouter une rupture, la désiraient et
+l'espéraient<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>. Dans de telles conditions, le seul voisinage de ces
+deux formidables escadres n'était-il pas un péril quotidien? Une
contestation entre deux navires, une simple querelle de matelots
-pouvait être l'étincelle qui mettrait le feu aux poudres. M. Thiers
-avouait n'être pas, sous ce rapport, sans inquiétude, et se faisait
-honneur d'avoir «donné des ordres pour rendre nos marins
-circonspects». Bien plus, il avait rappelé l'amiral Lalande et l'avait
-remplacé par l'amiral Hugon, fort énergique également, mais moins
-téméraire. Toutefois, chacun avait le sentiment que, contre un danger
-de ce genre, les plus soigneuses précautions étaient d'une bien
-incertaine efficacité, et, comme le disait M. Guizot, dans une phrase
-qui fut alors très-répétée: «L'Europe était à la merci des incidents
-et des subalternes.»</p>
-
-<p>Aussi comprend-on que les esprits clairvoyants témoignassent, à cette
-époque, d'une réelle inquiétude. M. Duchâtel écrivait, le 8 août, à M.
-Guizot: «La situation me paraît inquiétante... Nous sommes, comme en
-1831, sur la lame d'un couteau, et le défilé n'est pas facile à
-passer<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a>.» Peu après, à la date du 15 août, nous lisons, dans une
-lettre intime de M. de Barante: «Depuis dix ans, le repos de l'Europe
-n'a jamais été dans un tel péril<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>.» M. Thiers lui-même déclarait,
-le 22 août, que «la situation était fort grave», et que «bien des
-accidents pouvaient se produire qui amèneraient une
-catastrophe<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>». «Aurons-nous la guerre?» se <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> demandait
-Henri Heine quelques jours plus tard. Et il répondait: «Pas à présent;
-mais le mauvais démon est de nouveau déchaîné, et il possède les âmes.
-Le ministère français a agi très-légèrement et très-imprudemment, en
+pouvait être l'étincelle qui mettrait le feu aux poudres. M. Thiers
+avouait n'être pas, sous ce rapport, sans inquiétude, et se faisait
+honneur d'avoir «donné des ordres pour rendre nos marins
+circonspects». Bien plus, il avait rappelé l'amiral Lalande et l'avait
+remplacé par l'amiral Hugon, fort énergique également, mais moins
+téméraire. Toutefois, chacun avait le sentiment que, contre un danger
+de ce genre, les plus soigneuses précautions étaient d'une bien
+incertaine efficacité, et, comme le disait M. Guizot, dans une phrase
+qui fut alors très-répétée: «L'Europe était à la merci des incidents
+et des subalternes.»</p>
+
+<p>Aussi comprend-on que les esprits clairvoyants témoignassent, à cette
+époque, d'une réelle inquiétude. M. Duchâtel écrivait, le 8 août, à M.
+Guizot: «La situation me paraît inquiétante... Nous sommes, comme en
+1831, sur la lame d'un couteau, et le défilé n'est pas facile à
+passer<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a>.» Peu après, à la date du 15 août, nous lisons, dans une
+lettre intime de M. de Barante: «Depuis dix ans, le repos de l'Europe
+n'a jamais été dans un tel péril<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>.» M. Thiers lui-même déclarait,
+le 22 août, que «la situation était fort grave», et que «bien des
+accidents pouvaient se produire qui amèneraient une
+catastrophe<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>». «Aurons-nous la guerre?» se <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> demandait
+Henri Heine quelques jours plus tard. Et il répondait: «Pas à présent;
+mais le mauvais démon est de nouveau déchaîné, et il possède les âmes.
+Le ministère français a agi très-légèrement et très-imprudemment, en
soufflant de suite, de toute la force de ses poumons, dans la
-trompette guerrière, et en mettant l'Europe entière sur pied par ses
-roulements de tambour. Comme le pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers
-a ouvert la bouteille d'où sortit le terrible démon. Il ne s'effraya
+trompette guerrière, et en mettant l'Europe entière sur pied par ses
+roulements de tambour. Comme le pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers
+a ouvert la bouteille d'où sortit le terrible démon. Il ne s'effraya
pas peu de sa forme colossale, et il voudrait maintenant le faire
-rentrer dans sa prison par des paroles de ruse<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Go to footnote 406"><span class="smaller">[406]</span></a>.» En tout cas, on
+rentrer dans sa prison par des paroles de ruse<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Go to footnote 406"><span class="smaller">[406]</span></a>.» En tout cas, on
avait, chaque jour davantage, le sentiment que le n&oelig;ud de la
-question n'était plus en Occident, mais en Orient, et l'on prêtait
-anxieusement l'oreille à tous les bruits venant de ces régions
-lointaines. «Les événements ne sont plus à Londres, écrivait M.
-Guizot; ils sont en Égypte et en Syrie. Je ne les fais plus; je les
-attends<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>.»</p>
+question n'était plus en Occident, mais en Orient, et l'on prêtait
+anxieusement l'oreille à tous les bruits venant de ces régions
+lointaines. «Les événements ne sont plus à Londres, écrivait M.
+Guizot; ils sont en Égypte et en Syrie. Je ne les fais plus; je les
+attends<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>.»</p>
<h4>VIII</h4>
-<p>Pendant qu'en Europe notre diplomatie tournait dans le même cercle et
-attendait que le temps fit naître les difficultés sur lesquelles elle
+<p>Pendant qu'en Europe notre diplomatie tournait dans le même cercle et
+attendait que le temps fit naître les difficultés sur lesquelles elle
fondait l'espoir de sa revanche, lord Palmerston, imperturbablement
confiant dans la prompte soumission du pacha, pressait, en Orient,
-l'exécution du traité du 15 juillet. Sous l'impulsion de lord
-Ponsonby, la politique turque prenait une allure rapide et impétueuse
-qui ne lui était pas habituelle. Bien que le traité ne fût toujours
-pas ratifié, la Porte faisait faire à Méhémet-Ali les premières
-sommations, et avant même que celles-ci fussent arrivées à leur
-adresse, sir Charles Napier se présentait, le 14 août, devant
+l'exécution du traité du 15 juillet. Sous l'impulsion de lord
+Ponsonby, la politique turque prenait une allure rapide et impétueuse
+qui ne lui était pas habituelle. Bien que le traité ne fût toujours
+pas ratifié, la Porte faisait faire à Méhémet-Ali les premières
+sommations, et avant même que celles-ci fussent arrivées à leur
+adresse, sir Charles Napier se présentait, le 14 août, devant
Beyrouth, avec une partie de l'escadre anglaise, enjoignait aux
-Égyptiens d'évacuer cette ville, saisissait les petits navires qui se
+Égyptiens d'évacuer cette ville, saisissait les petits navires qui se
trouvaient sous sa <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> main et n'avait pas scrupule d'appeler
-ouvertement les Syriens à la révolte, les soldats du pacha à la
-désertion<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>.</p>
+ouvertement les Syriens à la révolte, les soldats du pacha à la
+désertion<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>.</p>
-<p>La nouvelle de la démarche de sir Charles Napier arriva à Paris le 5
+<p>La nouvelle de la démarche de sir Charles Napier arriva à Paris le 5
septembre. Connue du public le 6, elle augmenta encore la
-surexcitation des esprits. Une telle précipitation dans la violence
-surprenait et irritait d'autant plus qu'on nous avait tenu secrète
-jusqu'alors la clause qui permettait d'exécuter le traité sans
-attendre les ratifications. «Ces faits sont d'une immense gravité»,
-déclarait, le 7 septembre, le <cite>Journal des Débats</cite>, et il demandait la
-convocation des Chambres. M. Guizot fut chargé de porter au
-gouvernement anglais de très-vives réclamations; lord Palmerston lui
-répondit par la clause de l'exécution immédiate, sans expliquer, il
-est vrai, comment on avait usé de la force contre Méhémet-Ali, avant
-même qu'il eût été mis en demeure de dire s'il acceptait ou refusait
-les conditions du traité.</p>
-
-<p>En même temps qu'arrivaient à Alexandrie les premières sommations de
-la Porte, débarquait dans cette ville un envoyé spécial de M. Thiers,
-le comte Walewski; il avait mission de conseiller Méhémet-Ali, dans
-cette crise redoutable pour lui comme pour nous, d'empêcher ses coups
-de tête et de lui recommander un grand esprit de conciliation. Frappé
+surexcitation des esprits. Une telle précipitation dans la violence
+surprenait et irritait d'autant plus qu'on nous avait tenu secrète
+jusqu'alors la clause qui permettait d'exécuter le traité sans
+attendre les ratifications. «Ces faits sont d'une immense gravité»,
+déclarait, le 7 septembre, le <cite>Journal des Débats</cite>, et il demandait la
+convocation des Chambres. M. Guizot fut chargé de porter au
+gouvernement anglais de très-vives réclamations; lord Palmerston lui
+répondit par la clause de l'exécution immédiate, sans expliquer, il
+est vrai, comment on avait usé de la force contre Méhémet-Ali, avant
+même qu'il eût été mis en demeure de dire s'il acceptait ou refusait
+les conditions du traité.</p>
+
+<p>En même temps qu'arrivaient à Alexandrie les premières sommations de
+la Porte, débarquait dans cette ville un envoyé spécial de M. Thiers,
+le comte Walewski; il avait mission de conseiller Méhémet-Ali, dans
+cette crise redoutable pour lui comme pour nous, d'empêcher ses coups
+de tête et de lui recommander un grand esprit de conciliation. Frappé
de la promptitude et de la vigueur avec lesquelles agissaient la Porte
-et ses alliés, M. Walewski invita le pacha à transiger, et lui suggéra
+et ses alliés, M. Walewski invita le pacha à transiger, et lui suggéra
d'offrir la restitution d'Adana, de Candie et des villes saintes, si
-l'on voulait lui laisser l'Égypte héréditaire et la Syrie en viager.
-C'était précisément la combinaison que M. Thiers avait refusée, ou au
-moins éludée, peu avant le 15 juillet. Méhémet, qui, malgré ses
-bravades, avait déjà conscience de sa faiblesse, suivit le conseil de
-notre envoyé, non sans se faire habilement <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> un mérite de sa
-déférence. Dès le 25 août, il fit connaître aux consuls sur quel
-nouveau terrain il était disposé à se placer. Le 30, M. Walewski
-s'embarquait pour Constantinople; il s'était aperçu que les choses
-pressaient, et avait pris sur lui d'aller négocier, auprès du Divan,
-la prompte acceptation de la transaction proposée par le pacha.</p>
-
-<p>Instruit, vers le 17 septembre, de la démarche de son envoyé, M.
-Thiers, loin de la désapprouver, y entra vivement. Il informa aussitôt
-ses ambassadeurs de la «grande concession» faite par le pacha, et
-demanda à la Porte, ainsi qu'aux cabinets de Londres, de Vienne et de
-Berlin, de donner sans retard leur assentiment à «des propositions si
-conciliantes». «Dans ces circonstances, ajoutait-il, le gouvernement
-du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des susceptibilités trop bien
-justifiées cependant, n'hésite pas à faire un appel à la sagesse des
-cours alliées.» C'était sortir de la réserve expectante où M. Thiers
-avait jusqu'ici jugé que l'intérêt et la dignité de la France
-l'obligeaient à se renfermer. Commençait-il à éprouver quelque doute
-sur la force et la volonté de résistance du pacha? Divers indices
-tendraient à le faire croire<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>.</p>
-
-<p>Le ministre français n'hésita pas à appuyer cet appel à la «sagesse»
-des puissances par des menaces plus ou moins voilées. «Repousser ces
-conditions, écrivait-il à M. Guizot dans une dépêche destinée à être
-montrée, ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de
-défendre par les armes son existence politique... Les puissances se
-verraient obligées de recourir à des moyens extrêmes, et, parmi ces
-moyens, il en est qui peut-être rencontreraient quelques obstacles de
+l'on voulait lui laisser l'Égypte héréditaire et la Syrie en viager.
+C'était précisément la combinaison que M. Thiers avait refusée, ou au
+moins éludée, peu avant le 15 juillet. Méhémet, qui, malgré ses
+bravades, avait déjà conscience de sa faiblesse, suivit le conseil de
+notre envoyé, non sans se faire habilement <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> un mérite de sa
+déférence. Dès le 25 août, il fit connaître aux consuls sur quel
+nouveau terrain il était disposé à se placer. Le 30, M. Walewski
+s'embarquait pour Constantinople; il s'était aperçu que les choses
+pressaient, et avait pris sur lui d'aller négocier, auprès du Divan,
+la prompte acceptation de la transaction proposée par le pacha.</p>
+
+<p>Instruit, vers le 17 septembre, de la démarche de son envoyé, M.
+Thiers, loin de la désapprouver, y entra vivement. Il informa aussitôt
+ses ambassadeurs de la «grande concession» faite par le pacha, et
+demanda à la Porte, ainsi qu'aux cabinets de Londres, de Vienne et de
+Berlin, de donner sans retard leur assentiment à «des propositions si
+conciliantes». «Dans ces circonstances, ajoutait-il, le gouvernement
+du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des susceptibilités trop bien
+justifiées cependant, n'hésite pas à faire un appel à la sagesse des
+cours alliées.» C'était sortir de la réserve expectante où M. Thiers
+avait jusqu'ici jugé que l'intérêt et la dignité de la France
+l'obligeaient à se renfermer. Commençait-il à éprouver quelque doute
+sur la force et la volonté de résistance du pacha? Divers indices
+tendraient à le faire croire<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>.</p>
+
+<p>Le ministre français n'hésita pas à appuyer cet appel à la «sagesse»
+des puissances par des menaces plus ou moins voilées. «Repousser ces
+conditions, écrivait-il à M. Guizot dans une dépêche destinée à être
+montrée, ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de
+défendre par les armes son existence politique... Les puissances se
+verraient obligées de recourir à des moyens extrêmes, et, parmi ces
+moyens, il en est qui peut-être rencontreraient quelques obstacles de
notre part; il en est d'autres auxquels nous nous opposerions
-très-certainement; on ne doit se faire, à cet égard, aucune
-illusion<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Go to footnote 410"><span class="smaller">[410]</span></a>.» C'était, sans le préciser, il est vrai, poser un
-<i lang="la">casus belli</i>. M. Thiers crut pouvoir être plus menaçant encore dans
-une <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> conversation qu'il eut, à Auteuil, le 18 septembre, avec
-M. Bulwer. Après lui avoir fait connaître les termes de la transaction
-négociée par M. Walewski: «La France, dit-il, trouve ces conditions
+très-certainement; on ne doit se faire, à cet égard, aucune
+illusion<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Go to footnote 410"><span class="smaller">[410]</span></a>.» C'était, sans le préciser, il est vrai, poser un
+<i lang="la">casus belli</i>. M. Thiers crut pouvoir être plus menaçant encore dans
+une <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> conversation qu'il eut, à Auteuil, le 18 septembre, avec
+M. Bulwer. Après lui avoir fait connaître les termes de la transaction
+négociée par M. Walewski: «La France, dit-il, trouve ces conditions
raisonnables et justes. Si votre gouvernement veut agir avec nous,
pour persuader au sultan et aux autres puissances d'accepter ces
conditions, il y aura de nouveau entre nous une <em>entente cordiale</em>. Si
-non, après les concessions obtenues de Méhémet-Ali par notre
-influence, nous sommes tenus de le soutenir.» Puis, regardant M.
-Bulwer entre les yeux: «Vous comprenez, mon cher, la gravité de ce que
-je viens de dire.»&mdash;«Parfaitement», répondit le diplomate anglais en
-demeurant à dessein imperturbable. Toutefois, à la fin de l'entretien,
-notre ministre ajouta: «Ce que je vous ai dit, c'est M. Thiers, non le
-président du conseil, qui l'a dit. Je n'ai consulté ni mes collègues
-ni le Roi. Mais je désirais que vous connussiez la tendance de mes
-opinions personnelles.» M. Bulwer ne voulut pas envoyer à Londres le
-récit d'un entretien si grave, sans l'avoir soumis à M. Thiers; il lui
-apporta donc, quelques heures après, l'ébauche de sa dépêche.
-Celle-ci, non sans malice, commençait par avertir le gouvernement
-anglais que la conversation dont il allait lui être rendu compte
+non, après les concessions obtenues de Méhémet-Ali par notre
+influence, nous sommes tenus de le soutenir.» Puis, regardant M.
+Bulwer entre les yeux: «Vous comprenez, mon cher, la gravité de ce que
+je viens de dire.»&mdash;«Parfaitement», répondit le diplomate anglais en
+demeurant à dessein imperturbable. Toutefois, à la fin de l'entretien,
+notre ministre ajouta: «Ce que je vous ai dit, c'est M. Thiers, non le
+président du conseil, qui l'a dit. Je n'ai consulté ni mes collègues
+ni le Roi. Mais je désirais que vous connussiez la tendance de mes
+opinions personnelles.» M. Bulwer ne voulut pas envoyer à Londres le
+récit d'un entretien si grave, sans l'avoir soumis à M. Thiers; il lui
+apporta donc, quelques heures après, l'ébauche de sa dépêche.
+Celle-ci, non sans malice, commençait par avertir le gouvernement
+anglais que la conversation dont il allait lui être rendu compte
n'exprimait que le sentiment personnel de M. Thiers; puis elle
-ajoutait: «Vous ne devez pas avoir la moindre appréhension que le Roi
-adhère jamais à un tel programme; et si M. Thiers offre sa démission
-sur cette question, elle sera acceptée sans aucune hésitation.»
-Suivait le récit de l'entretien. Le président du conseil lut la
-dépêche, non probablement sans se mordre un peu les lèvres. «Mon cher
-Bulwer, dit-il, comment pouvez-vous vous tromper ainsi? Vous gâtez une
-belle carrière. Le Roi est bien plus belliqueux que moi. Mais ne
-compromettons pas l'avenir plus qu'il n'est nécessaire; n'envoyez pas
-votre dépêche; faites seulement connaître d'une façon générale à lord
-Palmerston ce que vous pensez de notre conversation.» Il comprenait
-sans doute qu'il s'était avancé un peu à la légère<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411" title="Go to footnote 411"><span class="smaller">[411]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> La transaction rencontra tout de suite un adversaire résolu
-dans lord Palmerston. Loin d'être adouci par les dispositions
+ajoutait: «Vous ne devez pas avoir la moindre appréhension que le Roi
+adhère jamais à un tel programme; et si M. Thiers offre sa démission
+sur cette question, elle sera acceptée sans aucune hésitation.»
+Suivait le récit de l'entretien. Le président du conseil lut la
+dépêche, non probablement sans se mordre un peu les lèvres. «Mon cher
+Bulwer, dit-il, comment pouvez-vous vous tromper ainsi? Vous gâtez une
+belle carrière. Le Roi est bien plus belliqueux que moi. Mais ne
+compromettons pas l'avenir plus qu'il n'est nécessaire; n'envoyez pas
+votre dépêche; faites seulement connaître d'une façon générale à lord
+Palmerston ce que vous pensez de notre conversation.» Il comprenait
+sans doute qu'il s'était avancé un peu à la légère<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411" title="Go to footnote 411"><span class="smaller">[411]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> La transaction rencontra tout de suite un adversaire résolu
+dans lord Palmerston. Loin d'être adouci par les dispositions
conciliantes du pacha, il y voyait un indice de faiblesse, et cette
faiblesse l'encourageait. Quant aux menaces, elles ne l'intimidaient
-pas. «Si Thiers, écrivait-il à M. Bulwer, reprend jamais avec vous le
+pas. «Si Thiers, écrivait-il à M. Bulwer, reprend jamais avec vous le
ton comminatoire, si vague qu'il soit, ripostez et allez jusqu'aux
-dernières limites de ce que je vais vous dire: avertissez-le, de la
-façon la plus amicale et la plus inoffensive possible, que si la
+dernières limites de ce que je vais vous dire: avertissez-le, de la
+façon la plus amicale et la plus inoffensive possible, que si la
France jette le gant, nous ne refuserons pas de le ramasser; que si
elle commence la guerre, elle perdra certainement ses vaisseaux, ses
-colonies, son commerce, avant d'en voir la fin; que son armée
-d'Algérie cessera de lui donner du tracas, et que Méhémet-Ali sera
-jeté dans le Nil. J'ai toujours fait ainsi quand Guizot ou Bourqueney
-commençaient à faire les bravaches, et j'ai observé que cela agissait
-chaque fois comme un sédatif.» Le ministre anglais faisait ensuite un
-fastueux étalage de ses armements maritimes. Du reste, il comptait
-qu'on n'en viendrait pas à ces extrémités. «Vous pensez, écrivait-il à
-son chargé d'affaires, que Thiers pourrait passer le Rubicon. Je
-persiste à croire qu'il ne le voudra pas ou ne le pourra pas<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Go to footnote 412"><span class="smaller">[412]</span></a>.»</p>
-
-<p>À Londres, tout le monde n'était pas aussi âprement réfractaire à la
-conciliation. L'ouverture de M. Thiers eut même pour effet de ranimer,
+colonies, son commerce, avant d'en voir la fin; que son armée
+d'Algérie cessera de lui donner du tracas, et que Méhémet-Ali sera
+jeté dans le Nil. J'ai toujours fait ainsi quand Guizot ou Bourqueney
+commençaient à faire les bravaches, et j'ai observé que cela agissait
+chaque fois comme un sédatif.» Le ministre anglais faisait ensuite un
+fastueux étalage de ses armements maritimes. Du reste, il comptait
+qu'on n'en viendrait pas à ces extrémités. «Vous pensez, écrivait-il à
+son chargé d'affaires, que Thiers pourrait passer le Rubicon. Je
+persiste à croire qu'il ne le voudra pas ou ne le pourra pas<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Go to footnote 412"><span class="smaller">[412]</span></a>.»</p>
+
+<p>À Londres, tout le monde n'était pas aussi âprement réfractaire à la
+conciliation. L'ouverture de M. Thiers eut même pour effet de ranimer,
dans le cabinet anglais, l'opposition intestine contre laquelle lord
-Palmerston avait eu déjà à lutter<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Go to footnote 413"><span class="smaller">[413]</span></a>. Cette fois, ce fut lord John
-Russell, l'un des membres les plus influents du ministère, qui se mit
-en avant; il avait approuvé le traité du 15 juillet; mais il
-s'effrayait de la façon dont on l'exécutait, et était blessé de
-l'attitude prise au <i lang="en">Foreign-Office</i> de tout décider sans consulter ni
-même avertir les autres ministres. Au su des propositions nouvelles
+Palmerston avait eu déjà à lutter<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Go to footnote 413"><span class="smaller">[413]</span></a>. Cette fois, ce fut lord John
+Russell, l'un des membres les plus influents du ministère, qui se mit
+en avant; il avait approuvé le traité du 15 juillet; mais il
+s'effrayait de la façon dont on l'exécutait, et était blessé de
+l'attitude prise au <i lang="en">Foreign-Office</i> de tout décider sans consulter ni
+même avertir les autres ministres. Au su des propositions nouvelles
faites par la France, il requit lord <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> Melbourne de convoquer
-un conseil de cabinet qui fut fixé au 27 septembre<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Go to footnote 414"><span class="smaller">[414]</span></a>; il ne cachait
-pas son intention de critiquer à fond la politique suivie, résolu à se
-démettre, si le conseil lui donnait tort, et prêt à prendre le
-portefeuille des affaires étrangères si lord Palmerston se retirait.
-Celui-ci n'avait pas encore eu à soutenir un aussi redoutable assaut,
-et l'anxiété était grande parmi les rares personnes au courant de ce
-qui se préparait. Cependant le ministre menacé ne paraissait disposé à
-rien céder; dans ses conversations, il traitait la transaction offerte
-de proposition «absurde» qui ne «méritait pas d'arrêter un moment
-l'attention», affirmait à tout venant que Méhémet était à bout de
-ressources, et persistait à garantir un succès prompt et facile. De
+un conseil de cabinet qui fut fixé au 27 septembre<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Go to footnote 414"><span class="smaller">[414]</span></a>; il ne cachait
+pas son intention de critiquer à fond la politique suivie, résolu à se
+démettre, si le conseil lui donnait tort, et prêt à prendre le
+portefeuille des affaires étrangères si lord Palmerston se retirait.
+Celui-ci n'avait pas encore eu à soutenir un aussi redoutable assaut,
+et l'anxiété était grande parmi les rares personnes au courant de ce
+qui se préparait. Cependant le ministre menacé ne paraissait disposé à
+rien céder; dans ses conversations, il traitait la transaction offerte
+de proposition «absurde» qui ne «méritait pas d'arrêter un moment
+l'attention», affirmait à tout venant que Méhémet était à bout de
+ressources, et persistait à garantir un succès prompt et facile. De
plus, pour effacer le bon effet de notre attitude conciliante, il
-prétendait que, livré à lui-même, le pacha eût été disposé à céder
-beaucoup plus et que notre intervention à Alexandrie n'avait tendu
-qu'à empêcher ces concessions<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Go to footnote 415"><span class="smaller">[415]</span></a>. À la vérité, il fut bientôt
-contraint, non-seulement devant nos démentis formels<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Go to footnote 416"><span class="smaller">[416]</span></a>, mais devant
-les rapports de ses propres agents, de reconnaître un peu piteusement
+prétendait que, livré à lui-même, le pacha eût été disposé à céder
+beaucoup plus et que notre intervention à Alexandrie n'avait tendu
+qu'à empêcher ces concessions<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Go to footnote 415"><span class="smaller">[415]</span></a>. À la vérité, il fut bientôt
+contraint, non-seulement devant nos démentis formels<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Go to footnote 416"><span class="smaller">[416]</span></a>, mais devant
+les rapports de ses propres agents, de reconnaître un peu piteusement
que cette imputation reposait sur de faux bruits<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417" title="Go to footnote 417"><span class="smaller">[417]</span></a>. Loin de pousser
au conflit, M. Thiers donnait en ce moment des preuves nouvelles de sa
-modération: à la demande de ceux qui formaient à Londres «le parti de
-la paix», il consentait à déclarer qu'au cas où la transaction
-proposée serait <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> acceptée, la France en garantirait
-l'exécution par le pacha et s'associerait, s'il était besoin, aux
+modération: à la demande de ceux qui formaient à Londres «le parti de
+la paix», il consentait à déclarer qu'au cas où la transaction
+proposée serait <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> acceptée, la France en garantirait
+l'exécution par le pacha et s'associerait, s'il était besoin, aux
mesures coercitives prises par les autres puissances.</p>
-<p>Enfin vint le jour indiqué pour le conseil de cabinet. Ce fut une
-vraie scène de comédie. «On eût payé sa place pour y assister»,
-écrivait alors M. Greville. La séance ouverte, il y eut d'abord,
+<p>Enfin vint le jour indiqué pour le conseil de cabinet. Ce fut une
+vraie scène de comédie. «On eût payé sa place pour y assister»,
+écrivait alors M. Greville. La séance ouverte, il y eut d'abord,
pendant quelque temps, un silence de mort; chacun attendait ce que
-dirait «le premier». Son avis, dans l'état de division du ministère,
-devait être décisif. Mais, avec sa bravoure accoutumée, lord
-Melbourne, n'avait qu'une pensée, se dérober. Voyant cependant qu'il
-lui fallait dire quelque chose, il commença: «Nous avons à examiner à
-quelle époque le parlement pourrait être prorogé.» Là-dessus, lord
+dirait «le premier». Son avis, dans l'état de division du ministère,
+devait être décisif. Mais, avec sa bravoure accoutumée, lord
+Melbourne, n'avait qu'une pensée, se dérober. Voyant cependant qu'il
+lui fallait dire quelque chose, il commença: «Nous avons à examiner à
+quelle époque le parlement pourrait être prorogé.» Là-dessus, lord
Russell rappela brusquement qu'il y avait une autre question, qui
-était de savoir si avant peu on ne serait pas en guerre; et, se
-tournant vers lord Melbourne: «J'aimerais, dit-il, à connaître votre
-opinion sur ce sujet.» Pas de réponse. Après une autre longue pause,
-quelqu'un demanda à lord Palmerston quelles étaient ses dernières
+était de savoir si avant peu on ne serait pas en guerre; et, se
+tournant vers lord Melbourne: «J'aimerais, dit-il, à connaître votre
+opinion sur ce sujet.» Pas de réponse. Après une autre longue pause,
+quelqu'un demanda à lord Palmerston quelles étaient ses dernières
nouvelles. Celui-ci tira de sa poche un paquet de lettres et de
-rapports qu'il se mit à lire; ce qui fournit au «premier» l'occasion
-de s'endormir profondément dans sen fauteuil, moyen sûr d'échapper à
-la nécessité de se prononcer. La lecture finie, nouveau silence. Lord
-John, voyant l'impossibilité de rien tirer de son chef, prit le parti
-d'aborder lui-même la question, et la traita à fond. Lord Palmerston
-répondit par une véhémente philippique contre la France, disant
-qu'elle était faible et mal préparée, que toutes les puissances de
-l'Europe étaient unies contre elle, que la Prusse avait deux cent
+rapports qu'il se mit à lire; ce qui fournit au «premier» l'occasion
+de s'endormir profondément dans sen fauteuil, moyen sûr d'échapper à
+la nécessité de se prononcer. La lecture finie, nouveau silence. Lord
+John, voyant l'impossibilité de rien tirer de son chef, prit le parti
+d'aborder lui-même la question, et la traita à fond. Lord Palmerston
+répondit par une véhémente philippique contre la France, disant
+qu'elle était faible et mal préparée, que toutes les puissances de
+l'Europe étaient unies contre elle, que la Prusse avait deux cent
mille hommes sur le Rhin, enfin, suivant le mot de lord Holland,
-«montrant toute la violence de 93». Lord Russell, mis en demeure de
-préciser ses conclusions, demanda d'abord qu'on remerciât tout de
-suite la France des efforts qu'elle avait faits pour amener le pacha à
-des concessions; ensuite qu'on réunît les ambassadeurs des autres
-puissances et qu'on leur fît connaître qu'en face de la situation
-nouvelle créée par la médiation de la France, l'avis <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> de
-l'Angleterre était de rouvrir les négociations. Une discussion
-s'ensuivit. Holland et Clarendon appuyèrent lord Russell; Minto et
-Macaulay défendirent lord Palmerston. Lord Melbourne, cependant, se
-taisait toujours. Dans l'impossibilité de s'entendre, on profita de
+«montrant toute la violence de 93». Lord Russell, mis en demeure de
+préciser ses conclusions, demanda d'abord qu'on remerciât tout de
+suite la France des efforts qu'elle avait faits pour amener le pacha à
+des concessions; ensuite qu'on réunît les ambassadeurs des autres
+puissances et qu'on leur fît connaître qu'en face de la situation
+nouvelle créée par la médiation de la France, l'avis <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> de
+l'Angleterre était de rouvrir les négociations. Une discussion
+s'ensuivit. Holland et Clarendon appuyèrent lord Russell; Minto et
+Macaulay défendirent lord Palmerston. Lord Melbourne, cependant, se
+taisait toujours. Dans l'impossibilité de s'entendre, on profita de
l'absence de l'un des ministres, lord Morpeth, pour renvoyer la suite
-de la délibération au 1<sup>er</sup> octobre.</p>
+de la délibération au 1<sup>er</sup> octobre.</p>
<p>Dans l'intervalle des deux conseils, le mouvement contre lord
-Palmerston parut grandir encore. Cinq ou six de ses collègues
-déclaraient être résolus à se démettre si sa politique triomphait.
+Palmerston parut grandir encore. Cinq ou six de ses collègues
+déclaraient être résolus à se démettre si sa politique triomphait.
L'opinion anglaise s'alarmait des menaces de guerre. Le <cite>Times</cite> se
-prononçait fortement pour l'entente avec le cabinet de Paris et pour
+prononçait fortement pour l'entente avec le cabinet de Paris et pour
l'approbation des propositions du pacha. On rapportait ce propos de M.
-de Neumann, le chargé d'affaires d'Autriche: «Plût à Dieu que le
-sultan acceptât les dernières propositions de Méhémet-Ali, car cela
-nous tirerait d'un grand embarras!» Enfin la reine elle-même,
-endoctrinée par son oncle, le roi des Belges, écrivait que son désir
-était de voir tenter un rapprochement avec la France. Quant à
-l'infortuné lord Melbourne, il s'était enfui à la campagne pour
-échapper aux deux partis: une fois de plus, il avait perdu l'appétit
-et le sommeil. «Jamais, écrivait un témoin, on n'a vu une image aussi
-mélancolique de l'indécision, de la faiblesse et de la pusillanimité.»
-M. Guizot, qui avait fort habilement noué des relations avec les
-partisans de la conciliation, était tenu au courant de leurs projets
-et de leurs démarches.</p>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup> octobre, le cabinet se trouva de nouveau réuni. À l'attitude
-de ses collègues et même de lord Melbourne, lord Palmerston comprit
-qu'en persistant à tout repousser de front, il briserait le cabinet.
+de Neumann, le chargé d'affaires d'Autriche: «Plût à Dieu que le
+sultan acceptât les dernières propositions de Méhémet-Ali, car cela
+nous tirerait d'un grand embarras!» Enfin la reine elle-même,
+endoctrinée par son oncle, le roi des Belges, écrivait que son désir
+était de voir tenter un rapprochement avec la France. Quant à
+l'infortuné lord Melbourne, il s'était enfui à la campagne pour
+échapper aux deux partis: une fois de plus, il avait perdu l'appétit
+et le sommeil. «Jamais, écrivait un témoin, on n'a vu une image aussi
+mélancolique de l'indécision, de la faiblesse et de la pusillanimité.»
+M. Guizot, qui avait fort habilement noué des relations avec les
+partisans de la conciliation, était tenu au courant de leurs projets
+et de leurs démarches.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> octobre, le cabinet se trouva de nouveau réuni. À l'attitude
+de ses collègues et même de lord Melbourne, lord Palmerston comprit
+qu'en persistant à tout repousser de front, il briserait le cabinet.
Il modifia donc sa tactique, et, sans cesser d'affirmer sa confiance
-dans le succès des opérations entreprises en Orient, il s'offrit à
-faire quelque communication à la France, si tel était le désir du
-cabinet. Ses collègues furent surpris et charmés d'un changement de
+dans le succès des opérations entreprises en Orient, il s'offrit à
+faire quelque communication à la France, si tel était le désir du
+cabinet. Ses collègues furent surpris et charmés d'un changement de
ton si complet, et l'accord se fit tout de suite sur la proposition de
-lord Palmerston. Était-ce que ce dernier fût converti à la
+lord Palmerston. Était-ce que ce dernier fût converti à la
conciliation? Pour se convaincre du contraire, il suffisait de lire,
-dès le lendemain, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> l'article d'une violence sans mesure contre
-la France que ce ministre avait inspiré et même, disait-on, rédigé,
-dans le <cite>Morning Chronicle</cite>. Quel était donc le secret de la
+dès le lendemain, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> l'article d'une violence sans mesure contre
+la France que ce ministre avait inspiré et même, disait-on, rédigé,
+dans le <cite>Morning Chronicle</cite>. Quel était donc le secret de la
concession apparente faite par lui dans le conseil de cabinet? Tout en
-se disant prêt à faire une communication à la France, il avait
-indiqué, comme allant de soi, que cette démarche devrait être
-préalablement approuvée par les représentants des trois puissances
-alliées. Or il savait pertinemment pouvoir compter sur le refus de
-l'ambassadeur de Russie. En effet, à la première ouverture qui lui fut
-faite, M. de Brünnow déclara n'être pas en mesure de se prononcer
+se disant prêt à faire une communication à la France, il avait
+indiqué, comme allant de soi, que cette démarche devrait être
+préalablement approuvée par les représentants des trois puissances
+alliées. Or il savait pertinemment pouvoir compter sur le refus de
+l'ambassadeur de Russie. En effet, à la première ouverture qui lui fut
+faite, M. de Brünnow déclara n'être pas en mesure de se prononcer
avant d'avoir pris l'avis de sa cour; il ajouta que l'Angleterre
-pouvait agir à son gré, mais que le czar serait extrêmement blessé, si
-quelque démarche de ce genre était faite sans qu'il l'eût connue et
-approuvée. Il fallait plusieurs semaines pour avoir la réponse de
-Saint-Pétersbourg; la «communication» à la France était retardée
+pouvait agir à son gré, mais que le czar serait extrêmement blessé, si
+quelque démarche de ce genre était faite sans qu'il l'eût connue et
+approuvée. Il fallait plusieurs semaines pour avoir la réponse de
+Saint-Pétersbourg; la «communication» à la France était retardée
d'autant. Lord Palmerston, qui savait quelles instructions il avait
-données à lord Ponsonby et aux commandants de la flotte anglaise,
-pensait bien n'avoir pas besoin d'un si long délai pour recevoir
-d'Orient quelque nouvelle qui plaçât le cabinet en face d'un fait
-accompli. Il ne se trompait pas. Les choses allèrent même plus vite
-encore qu'il ne l'espérait. Dès le 3 octobre, c'est-à-dire le
-lendemain du jour où il avait fait connaître à ses collègues les
-objections de M. de Brünnow, arrivait à Londres la nouvelle que
-Beyrouth n'avait pu résister à la flotte anglaise et que le sultan
-venait de prononcer la déchéance de Méhémet-Ali.</p>
+données à lord Ponsonby et aux commandants de la flotte anglaise,
+pensait bien n'avoir pas besoin d'un si long délai pour recevoir
+d'Orient quelque nouvelle qui plaçât le cabinet en face d'un fait
+accompli. Il ne se trompait pas. Les choses allèrent même plus vite
+encore qu'il ne l'espérait. Dès le 3 octobre, c'est-à-dire le
+lendemain du jour où il avait fait connaître à ses collègues les
+objections de M. de Brünnow, arrivait à Londres la nouvelle que
+Beyrouth n'avait pu résister à la flotte anglaise et que le sultan
+venait de prononcer la déchéance de Méhémet-Ali.</p>
<h4>IX</h4>
<p>Lord Ponsonby, en effet, justifiant la confiance de son chef, n'avait
-rien négligé pour précipiter les événements à Constantinople et en
-Syrie. Il avait fait repousser par le Divan la transaction apportée
-par M. Walewski, et avait même arraché, le 14 septembre, à la Porte,
-un firman de déchéance contre le <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> pacha. Vainement
-quelques-uns des ambassadeurs hésitaient-ils à aller si loin: il les
-avait entraînés en prenant sur lui de déclarer que l'Angleterre se
-chargeait à elle seule d'exécuter la sentence de déposition<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Go to footnote 418"><span class="smaller">[418]</span></a>. En
-même temps, une escadre anglaise, renforcée de quelques bâtiments
-autrichiens, jetait, le 11 septembre, sur la côte de Syrie, tout près
-de Beyrouth, un corps de débarquement qui s'y établissait solidement:
+rien négligé pour précipiter les événements à Constantinople et en
+Syrie. Il avait fait repousser par le Divan la transaction apportée
+par M. Walewski, et avait même arraché, le 14 septembre, à la Porte,
+un firman de déchéance contre le <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> pacha. Vainement
+quelques-uns des ambassadeurs hésitaient-ils à aller si loin: il les
+avait entraînés en prenant sur lui de déclarer que l'Angleterre se
+chargeait à elle seule d'exécuter la sentence de déposition<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Go to footnote 418"><span class="smaller">[418]</span></a>. En
+même temps, une escadre anglaise, renforcée de quelques bâtiments
+autrichiens, jetait, le 11 septembre, sur la côte de Syrie, tout près
+de Beyrouth, un corps de débarquement qui s'y établissait solidement:
ce petit corps se composait de quinze cents Anglais, trois mille Turcs
-et quatre à cinq mille Albanais. Le même jour, la flotte bombardait et
-détruisait à demi la ville de Beyrouth, mais sans l'occuper. L'armée
-d'Ibrahim, campée sur les hauteurs voisines, assista immobile au
-débarquement et au bombardement, ne pouvant ou n'osant rien faire pour
+et quatre à cinq mille Albanais. Le même jour, la flotte bombardait et
+détruisait à demi la ville de Beyrouth, mais sans l'occuper. L'armée
+d'Ibrahim, campée sur les hauteurs voisines, assista immobile au
+débarquement et au bombardement, ne pouvant ou n'osant rien faire pour
s'y opposer. Une telle inertie surprend de la part des vainqueurs de
-Nézib; elle serait même absolument inexplicable, si l'on ne savait que
-cette armée, comme toutes les créations du pacha, avait plus de façade
-que de fond. Contrairement, d'ailleurs, à ce qu'on s'imaginait en
-France, Ibrahim était dans une position difficile; sans communications
-assurées avec l'Égypte, au milieu de populations hostiles et excitées
-de toutes parts à la révolte, à la tête de troupes dont une partie, la
-partie syrienne, n'était que trop disposée à écouter les appels à la
-désertion, il se sentait quelque peu intimidé à l'idée de se mettre en
-guerre ouverte avec les puissances européennes, et se demandait s'il
-ne contrarierait pas ainsi les man&oelig;uvres diplomatiques de son père.
-Toujours est-il qu'il n'essaya aucune résistance. À ne considérer que
-les résultats matériels, on eût pu soutenir que ce premier succès des
-alliés n'était pas décisif: l'armée d'Ibrahim, non encore entamée,
-demeurait bien supérieure en nombre au petit corps débarqué, et les
-Anglais n'avaient pas même pris possession de Beyrouth. Mais les
-Égyptiens venaient de donner la mesure de leur faiblesse, et le
-fatalisme oriental, toujours prompt à se soumettre aux arrêts de la
-fortune, en concluait que la cause de Méhémet-Ali était perdue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> Ainsi, au moment même où le gouvernement anglais témoignait
-de son désir d'atténuer l'exécution du traité du 15 juillet, il se
-trouvait que cette exécution était déjà, par le fait de lord
-Palmerston et de ses agents, poussée à ses conséquences extrêmes, si
-extrêmes que le gouvernement britannique dut tout de suite ramener les
-choses un peu en arrière. En effet, à peine connue, la déchéance
-prononcée contre le pacha parut généralement une mesure violente,
-passionnée, excessive. M. de Metternich, entre autres, s'en montait
-fort mécontent. «Ce n'est conforme ni à la lettre ni à l'esprit des
-protocoles du 15 juillet», disait-il à M. de Sainte-Aulaire, et il en
-avait tout de suite écrit à Londres, sur un ton tellement vif que
-l'ambassadeur anglais à Vienne s'était demandé avec inquiétude si
-l'Autriche n'allait pas se séparer de l'Angleterre dans la question
-orientale<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Go to footnote 419"><span class="smaller">[419]</span></a>. Là n'était pas, d'ailleurs, le seul grief du
-chancelier, qui se montrait de plus en plus effarouché des procédés de
-lord Palmerston. «Il a reconnu une fois le bon droit dans sa carrière
-de whig, disait-il; mais il prétend le faire triompher à la manière
-des joueurs qui veulent faire sauter la banque<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Go to footnote 420"><span class="smaller">[420]</span></a>.» Devant cette
-désapprobation, le chef du <i lang="en">Foreign-Office</i> jugea prudent d'atténuer,
-en ce qui concernait la déchéance, les brutalités de lord Ponsonby, et
-il chargea le comte Granville de déclarer au gouvernement français que
-cette déchéance n'était pas «un acte définitif et qui devait
-nécessairement être exécuté, mais une mesure de coercition destinée à
-retirer au pacha tout pouvoir légal, à agir sur son esprit pour
-l'amener à céder, et qui, n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il
+Nézib; elle serait même absolument inexplicable, si l'on ne savait que
+cette armée, comme toutes les créations du pacha, avait plus de façade
+que de fond. Contrairement, d'ailleurs, à ce qu'on s'imaginait en
+France, Ibrahim était dans une position difficile; sans communications
+assurées avec l'Égypte, au milieu de populations hostiles et excitées
+de toutes parts à la révolte, à la tête de troupes dont une partie, la
+partie syrienne, n'était que trop disposée à écouter les appels à la
+désertion, il se sentait quelque peu intimidé à l'idée de se mettre en
+guerre ouverte avec les puissances européennes, et se demandait s'il
+ne contrarierait pas ainsi les man&oelig;uvres diplomatiques de son père.
+Toujours est-il qu'il n'essaya aucune résistance. À ne considérer que
+les résultats matériels, on eût pu soutenir que ce premier succès des
+alliés n'était pas décisif: l'armée d'Ibrahim, non encore entamée,
+demeurait bien supérieure en nombre au petit corps débarqué, et les
+Anglais n'avaient pas même pris possession de Beyrouth. Mais les
+Égyptiens venaient de donner la mesure de leur faiblesse, et le
+fatalisme oriental, toujours prompt à se soumettre aux arrêts de la
+fortune, en concluait que la cause de Méhémet-Ali était perdue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> Ainsi, au moment même où le gouvernement anglais témoignait
+de son désir d'atténuer l'exécution du traité du 15 juillet, il se
+trouvait que cette exécution était déjà, par le fait de lord
+Palmerston et de ses agents, poussée à ses conséquences extrêmes, si
+extrêmes que le gouvernement britannique dut tout de suite ramener les
+choses un peu en arrière. En effet, à peine connue, la déchéance
+prononcée contre le pacha parut généralement une mesure violente,
+passionnée, excessive. M. de Metternich, entre autres, s'en montait
+fort mécontent. «Ce n'est conforme ni à la lettre ni à l'esprit des
+protocoles du 15 juillet», disait-il à M. de Sainte-Aulaire, et il en
+avait tout de suite écrit à Londres, sur un ton tellement vif que
+l'ambassadeur anglais à Vienne s'était demandé avec inquiétude si
+l'Autriche n'allait pas se séparer de l'Angleterre dans la question
+orientale<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Go to footnote 419"><span class="smaller">[419]</span></a>. Là n'était pas, d'ailleurs, le seul grief du
+chancelier, qui se montrait de plus en plus effarouché des procédés de
+lord Palmerston. «Il a reconnu une fois le bon droit dans sa carrière
+de whig, disait-il; mais il prétend le faire triompher à la manière
+des joueurs qui veulent faire sauter la banque<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Go to footnote 420"><span class="smaller">[420]</span></a>.» Devant cette
+désapprobation, le chef du <i lang="en">Foreign-Office</i> jugea prudent d'atténuer,
+en ce qui concernait la déchéance, les brutalités de lord Ponsonby, et
+il chargea le comte Granville de déclarer au gouvernement français que
+cette déchéance n'était pas «un acte définitif et qui devait
+nécessairement être exécuté, mais une mesure de coercition destinée à
+retirer au pacha tout pouvoir légal, à agir sur son esprit pour
+l'amener à céder, et qui, n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il
revenait sur ses premiers refus, un accommodement le maintenant en
-possession de l'Égypte». Le comte Apponyi fit également savoir à M.
-Thiers que, dans l'esprit de son gouvernement, cette déchéance
-«n'était qu'une mesure comminatoire sans conséquence effective et
-nécessaire<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Go to footnote 421"><span class="smaller">[421]</span></a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> <i lang="en">Napier for ever!</i> s'était écrié lord Palmerston à la
-nouvelle du bombardement de Beyrouth<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Go to footnote 422"><span class="smaller">[422]</span></a>. Avait-il été un homme
-d'État perspicace ou n'était-il qu'un téméraire heureux? Toujours
-est-il que, grâce à sir Charles Napier, l'événement lui donnait
+possession de l'Égypte». Le comte Apponyi fit également savoir à M.
+Thiers que, dans l'esprit de son gouvernement, cette déchéance
+«n'était qu'une mesure comminatoire sans conséquence effective et
+nécessaire<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Go to footnote 421"><span class="smaller">[421]</span></a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> <i lang="en">Napier for ever!</i> s'était écrié lord Palmerston à la
+nouvelle du bombardement de Beyrouth<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Go to footnote 422"><span class="smaller">[422]</span></a>. Avait-il été un homme
+d'État perspicace ou n'était-il qu'un téméraire heureux? Toujours
+est-il que, grâce à sir Charles Napier, l'événement lui donnait
raison, justifiant ses plus hardis pronostics et trompant les
-prévisions générales<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Go to footnote 423"><span class="smaller">[423]</span></a>. Il triomphait donc, et n'était pas homme à
-le faire discrètement: dans les salons politiques, sa joie et celle de
-ses amis insultaient à la déconvenue de lord Russell et des autres
-opposants. Ceux-ci, sans être rassurés sur la politique suivie, ne
-jugeaient plus possible de la combattre et se sentaient réduits au
-silence. La partie du public anglais qui jusqu'alors s'était montrée
-inquiète des procédés de son ministre, se prenait à les admirer depuis
-qu'ils réussissaient, et lui savait gré de la satisfaction donnée à
+prévisions générales<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Go to footnote 423"><span class="smaller">[423]</span></a>. Il triomphait donc, et n'était pas homme à
+le faire discrètement: dans les salons politiques, sa joie et celle de
+ses amis insultaient à la déconvenue de lord Russell et des autres
+opposants. Ceux-ci, sans être rassurés sur la politique suivie, ne
+jugeaient plus possible de la combattre et se sentaient réduits au
+silence. La partie du public anglais qui jusqu'alors s'était montrée
+inquiète des procédés de son ministre, se prenait à les admirer depuis
+qu'ils réussissaient, et lui savait gré de la satisfaction donnée à
l'amour-propre national: changement complet et subit qui se trahit
-aussitôt dans le langage des journaux. «<i lang="en">Palmerston has completely
-gained his point</i>», disait mélancoliquement l'un des hommes qui, à
-Londres, avaient le plus désiré un rapprochement avec la France<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Go to footnote 424"><span class="smaller">[424]</span></a>.</p>
-
-<p>Ce qui faisait le triomphe de lord Palmerston était un cruel mécompte
-pour M. Thiers. Il avait joué toute sa partie sur la prévision que
-Méhémet-Ali se défendrait efficacement. Or l'action ne faisait que
-commencer, et déjà elle lui apportait un démenti. Sans doute son
-erreur avait été l'erreur de tous en France, Chambres, royauté,
-opinion. Mais il devait s'attendre qu'on s'en prît principalement à
-lui. Le public n'est jamais plus pressé de chercher un bouc émissaire
-que quand il se sent une part de responsabilité. Et puis
-n'appartenait-il pas au ministre d'être mieux informé que les autres,
-et un gouvernement n'a-t-il pas toujours tort de se tromper, fût-ce en
+aussitôt dans le langage des journaux. «<i lang="en">Palmerston has completely
+gained his point</i>», disait mélancoliquement l'un des hommes qui, à
+Londres, avaient le plus désiré un rapprochement avec la France<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Go to footnote 424"><span class="smaller">[424]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce qui faisait le triomphe de lord Palmerston était un cruel mécompte
+pour M. Thiers. Il avait joué toute sa partie sur la prévision que
+Méhémet-Ali se défendrait efficacement. Or l'action ne faisait que
+commencer, et déjà elle lui apportait un démenti. Sans doute son
+erreur avait été l'erreur de tous en France, Chambres, royauté,
+opinion. Mais il devait s'attendre qu'on s'en prît principalement à
+lui. Le public n'est jamais plus pressé de chercher un bouc émissaire
+que quand il se sent une part de responsabilité. Et puis
+n'appartenait-il pas au ministre d'être mieux informé que les autres,
+et un gouvernement n'a-t-il pas toujours tort de se tromper, fût-ce en
nombreuse compagnie? On trouvait, du reste, que ce genre d'accident
-arrivait trop souvent à M. Thiers, dans la politique étrangère. Déjà,
-quelques <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> mois auparavant, il avait dirigé toute sa diplomatie
+arrivait trop souvent à M. Thiers, dans la politique étrangère. Déjà,
+quelques <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> mois auparavant, il avait dirigé toute sa diplomatie
dans la confiance que les puissances ne se concerteraient jamais sans
-nous, et le traité du 15 juillet avait été signé à notre insu. On se
-rappelait qu'il n'avait pas été plus heureux lors de son premier
-ministère: il s'était imaginé qu'il pourrait enlever de vive force la
-main d'une archiduchesse pour le duc d'Orléans, et avait exposé le
-jeune et brillant héritier du trône à un refus pénible; ensuite, il
-avait soutenu que sans une nouvelle expédition d'Espagne, on ne
+nous, et le traité du 15 juillet avait été signé à notre insu. On se
+rappelait qu'il n'avait pas été plus heureux lors de son premier
+ministère: il s'était imaginé qu'il pourrait enlever de vive force la
+main d'une archiduchesse pour le duc d'Orléans, et avait exposé le
+jeune et brillant héritier du trône à un refus pénible; ensuite, il
+avait soutenu que sans une nouvelle expédition d'Espagne, on ne
pourrait avoir raison du carlisme, et, en septembre 1839, bien qu'il
-n'y eût eu aucune intervention armée de la France, don Carlos avait
-été expulsé de la Péninsule.</p>
-
-<p>Si mortifiant que fût pour lui-même le nouveau mécompte de sa
-diplomatie, M. Thiers devait être plus préoccupé encore de l'effet
-produit sur l'opinion qu'il avait laissée si imprudemment s'échauffer.
-Jamais seau d'eau glacée, jeté sur une barre de fer rougie à blanc,
-n'avait produit une telle éruption de vapeurs brûlantes. On sut, le 2
-octobre, à Paris, le bombardement de Beyrouth et la déchéance du
-pacha; dès le lendemain, Henri Heine écrivait: «Depuis hier soir, il
-règne ici une agitation qui surpasse toute idée. Le tonnerre du canon
-de Beyrouth trouve son écho dans tous les c&oelig;urs français. Moi-même,
-je suis comme étourdi; des appréhensions terribles pénètrent dans mon
-âme... Devant les bureaux de recrutement, on fait queue aujourd'hui,
-comme devant les théâtres, quand on y donne une pièce marquante: une
-foule innombrable de jeunes gens se font enrôler comme volontaires. Le
+n'y eût eu aucune intervention armée de la France, don Carlos avait
+été expulsé de la Péninsule.</p>
+
+<p>Si mortifiant que fût pour lui-même le nouveau mécompte de sa
+diplomatie, M. Thiers devait être plus préoccupé encore de l'effet
+produit sur l'opinion qu'il avait laissée si imprudemment s'échauffer.
+Jamais seau d'eau glacée, jeté sur une barre de fer rougie à blanc,
+n'avait produit une telle éruption de vapeurs brûlantes. On sut, le 2
+octobre, à Paris, le bombardement de Beyrouth et la déchéance du
+pacha; dès le lendemain, Henri Heine écrivait: «Depuis hier soir, il
+règne ici une agitation qui surpasse toute idée. Le tonnerre du canon
+de Beyrouth trouve son écho dans tous les c&oelig;urs français. Moi-même,
+je suis comme étourdi; des appréhensions terribles pénètrent dans mon
+âme... Devant les bureaux de recrutement, on fait queue aujourd'hui,
+comme devant les théâtres, quand on y donne une pièce marquante: une
+foule innombrable de jeunes gens se font enrôler comme volontaires. Le
jardin et les arcades du Palais-Royal fourmillent d'ouvriers qui se
-lisent les journaux d'une mine très-grave.» Heine ajoutait, le 7
-octobre: «L'agitation des c&oelig;urs s'accroît de moment en moment...
-Avant-hier soir, le parterre, au Grand Opéra, demanda que l'orchestre
-entonnât la <cite>Marseillaise</cite>. Comme un commissaire de police s'opposa à
-cette demande<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Go to footnote 425"><span class="smaller">[425]</span></a>, on se mit à chanter sans accompagnement, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>
-mais avec une colère si haletante, que les paroles restèrent à demi
-accrochées dans le gosier; c'étaient des accents inintelligibles...
-Pour aujourd'hui, le préfet de police a donné à tous les théâtres la
+lisent les journaux d'une mine très-grave.» Heine ajoutait, le 7
+octobre: «L'agitation des c&oelig;urs s'accroît de moment en moment...
+Avant-hier soir, le parterre, au Grand Opéra, demanda que l'orchestre
+entonnât la <cite>Marseillaise</cite>. Comme un commissaire de police s'opposa à
+cette demande<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Go to footnote 425"><span class="smaller">[425]</span></a>, on se mit à chanter sans accompagnement, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>
+mais avec une colère si haletante, que les paroles restèrent à demi
+accrochées dans le gosier; c'étaient des accents inintelligibles...
+Pour aujourd'hui, le préfet de police a donné à tous les théâtres la
permission de jouer l'hymne de Marseille, et je ne regarde pas cette
concession comme une chose insignifiante... L'orage approche de plus
-en plus. Dans les airs, on entend déjà retentir les coups d'aile et
-les boucliers d'airain des Walkyries, les déesses sorcières qui
-décident du sort des batailles<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Go to footnote 426"><span class="smaller">[426]</span></a>.» Tous les observateurs
-contemporains étaient frappés, comme Henri Heine, de ce que l'un d'eux
-appelait «l'effet prodigieux produit à Paris et en France par le
-bombardement de Beyrouth<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Go to footnote 427"><span class="smaller">[427]</span></a>». Ils constataient que «l'on parlait de
-la guerre comme d'une chose inévitable» et que «la perspective d'une
-lutte contre l'Europe entière n'effrayait pas beaucoup les masses».
-Certains esprits, d'ailleurs, semblaient chercher, dans ce rêve
-belliqueux, un moyen d'échapper, coûte que coûte, au malaise irrité de
-l'heure présente, une diversion violente à la mortification qu'ils
-ressentaient de s'être si complétement trompés. Il était visible que
-partout cette agitation prenait une physionomie révolutionnaire. On
-n'entendait que la <cite>Marseillaise</cite>, et les scènes de l'Opéra se
+en plus. Dans les airs, on entend déjà retentir les coups d'aile et
+les boucliers d'airain des Walkyries, les déesses sorcières qui
+décident du sort des batailles<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Go to footnote 426"><span class="smaller">[426]</span></a>.» Tous les observateurs
+contemporains étaient frappés, comme Henri Heine, de ce que l'un d'eux
+appelait «l'effet prodigieux produit à Paris et en France par le
+bombardement de Beyrouth<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Go to footnote 427"><span class="smaller">[427]</span></a>». Ils constataient que «l'on parlait de
+la guerre comme d'une chose inévitable» et que «la perspective d'une
+lutte contre l'Europe entière n'effrayait pas beaucoup les masses».
+Certains esprits, d'ailleurs, semblaient chercher, dans ce rêve
+belliqueux, un moyen d'échapper, coûte que coûte, au malaise irrité de
+l'heure présente, une diversion violente à la mortification qu'ils
+ressentaient de s'être si complétement trompés. Il était visible que
+partout cette agitation prenait une physionomie révolutionnaire. On
+n'entendait que la <cite>Marseillaise</cite>, et les scènes de l'Opéra se
reproduisaient dans plusieurs villes de province. Les radicaux
-cherchèrent à provoquer une manifestation dans la garde nationale de
-Paris: le prétexte était de se plaindre que le gouvernement ne fît pas
-exercer cette garde nationale à la petite guerre; de demander la
-réorganisation et la prompte mobilisation de toutes les milices
-citoyennes de France; enfin de réclamer le rétablissement de
-l'ancienne artillerie parisienne, licenciée, peu après 1830, parce
-qu'elle était un foyer de conspiration républicaine. Les mesures
-prises par le gouvernement empêchèrent la manifestation projetée; mais
-les meneurs publièrent dans les journaux, au nom d'un certain nombre
-d'officiers et de soldats de la garde nationale, une déclaration où
-l'on revendiquait pour elle le droit de «protester publiquement
-contre la conduite du gouvernement», et <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> où l'on flétrissait
-«la politique déshonorante suivie envers la coalition».</p>
-
-<p>À entendre tous ces manifestants, la France avait reçu une offense
-après laquelle il n'était même plus permis d'hésiter. On eût dit qu'un
-<i lang="la">casus belli</i>, préalablement posé par notre diplomatie, venait de se
-trouver réalisé. Sans doute, à raisonner les choses de sang-froid, il
-eût été facile d'établir qu'il n'en était rien. Le gouvernement
-français, en effet, n'avait jamais dit aux autres puissances: «Ne
-touchez pas aux possessions du pacha, ou vous aurez affaire à moi.» Il
-leur avait, au contraire, répété à satiété que la répartition des
+cherchèrent à provoquer une manifestation dans la garde nationale de
+Paris: le prétexte était de se plaindre que le gouvernement ne fît pas
+exercer cette garde nationale à la petite guerre; de demander la
+réorganisation et la prompte mobilisation de toutes les milices
+citoyennes de France; enfin de réclamer le rétablissement de
+l'ancienne artillerie parisienne, licenciée, peu après 1830, parce
+qu'elle était un foyer de conspiration républicaine. Les mesures
+prises par le gouvernement empêchèrent la manifestation projetée; mais
+les meneurs publièrent dans les journaux, au nom d'un certain nombre
+d'officiers et de soldats de la garde nationale, une déclaration où
+l'on revendiquait pour elle le droit de «protester publiquement
+contre la conduite du gouvernement», et <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> où l'on flétrissait
+«la politique déshonorante suivie envers la coalition».</p>
+
+<p>À entendre tous ces manifestants, la France avait reçu une offense
+après laquelle il n'était même plus permis d'hésiter. On eût dit qu'un
+<i lang="la">casus belli</i>, préalablement posé par notre diplomatie, venait de se
+trouver réalisé. Sans doute, à raisonner les choses de sang-froid, il
+eût été facile d'établir qu'il n'en était rien. Le gouvernement
+français, en effet, n'avait jamais dit aux autres puissances: «Ne
+touchez pas aux possessions du pacha, ou vous aurez affaire à moi.» Il
+leur avait, au contraire, répété à satiété que la répartition des
territoires entre le sultan et le pacha le touchait peu; seulement,
-qu'il était impossible de réduire par la force Méhémet-Ali, que les
+qu'il était impossible de réduire par la force Méhémet-Ali, que les
mesures coercitives seraient inefficaces, dangereuses, qu'elles
-aboutiraient à une intervention de la Russie et que nous ne pourrions
-supporter cette intervention. L'Europe ne s'était pas arrêtée à nos
-observations, et l'événement donnait tort à notre prophétie. C'était
-pour nous un désagrément, un mécompte: ce n'était pas une offense
-nouvelle, nous obligeant à tirer l'épée. Notre situation n'avait-elle
-pas, d'ailleurs, une frappante analogie avec celle où s'était trouvée
-l'Angleterre elle-même, lors de la guerre d'Espagne, sous la
-Restauration? Cette puissance avait tout fait, dans le congrès de
-Vérone, pour détourner les autres cabinets d'approuver et la France
-d'entreprendre une expédition au delà des Pyrénées; elle avait
-notamment cherché à nous décourager par les prophéties les plus
-sombres sur l'issue d'une telle tentative. Malgré ses efforts, elle
-avait eu la mortification de voir ses anciens alliés, à la tête
-desquels elle venait de combattre et de vaincre, quelques années
-auparavant, à Waterloo, ne pas tenir compte de ses avis, de ses
+aboutiraient à une intervention de la Russie et que nous ne pourrions
+supporter cette intervention. L'Europe ne s'était pas arrêtée à nos
+observations, et l'événement donnait tort à notre prophétie. C'était
+pour nous un désagrément, un mécompte: ce n'était pas une offense
+nouvelle, nous obligeant à tirer l'épée. Notre situation n'avait-elle
+pas, d'ailleurs, une frappante analogie avec celle où s'était trouvée
+l'Angleterre elle-même, lors de la guerre d'Espagne, sous la
+Restauration? Cette puissance avait tout fait, dans le congrès de
+Vérone, pour détourner les autres cabinets d'approuver et la France
+d'entreprendre une expédition au delà des Pyrénées; elle avait
+notamment cherché à nous décourager par les prophéties les plus
+sombres sur l'issue d'une telle tentative. Malgré ses efforts, elle
+avait eu la mortification de voir ses anciens alliés, à la tête
+desquels elle venait de combattre et de vaincre, quelques années
+auparavant, à Waterloo, ne pas tenir compte de ses avis, de ses
protestations, et, au contraire, faire cause commune avec le
-gouvernement français; l'expédition avait été décidée malgré elle, et,
-au sortir du congrès, elle s'était trouvée seule de son côté, en face
+gouvernement français; l'expédition avait été décidée malgré elle, et,
+au sortir du congrès, elle s'était trouvée seule de son côté, en face
de toutes les puissances. La question d'Espagne, par les souvenirs qui
-s'y rattachaient, comme par la proximité du théâtre où elle se
-débattait, était, pour nos voisins, beaucoup <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> plus
-intéressante, plus irritante que ne pouvait être pour nous la question
-de la Syrie. Aussi la colère avait-elle été grande outre-Manche. Elle
-s'était accrue encore, quand le succès militaire des Français au delà
-des Pyrénées était venu démentir les pronostics du cabinet
-britannique, aussi complétement que le succès de la flotte anglaise
-dans le Levant devait plus tard démentir les nôtres. Sous l'empire de
-ce désappointement, beaucoup de voix s'étaient élevées, à Londres et
-dans les comtés, pour demander qu'on recourût aux armes. M. Canning
-occupait alors le pouvoir: il n'était, certes, pas de la race des
-timides et n'avait pas appris, à l'école de Pitt, une crainte exagérée
-de la guerre. Il refusa cependant de sortir de la neutralité où il
-s'était renfermé dès le premier jour: la réussite d'une entreprise
-qu'il avait blâmée, dont il avait mal auguré, lui était, certes,
-désagréable; néanmoins, il ne se jugeait pas pour cela tenu de jeter
-l'Angleterre dans une lutte où elle eût été seule contre toute
-l'Europe. Sauf les mauvais procédés tout gratuits par lesquels lord
-Palmerston aggrava, en 1840, le déplaisir de notre isolement, ne
-semblait-il pas que l'Angleterre avait eu à subir, en 1823, tout ce
+s'y rattachaient, comme par la proximité du théâtre où elle se
+débattait, était, pour nos voisins, beaucoup <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> plus
+intéressante, plus irritante que ne pouvait être pour nous la question
+de la Syrie. Aussi la colère avait-elle été grande outre-Manche. Elle
+s'était accrue encore, quand le succès militaire des Français au delà
+des Pyrénées était venu démentir les pronostics du cabinet
+britannique, aussi complétement que le succès de la flotte anglaise
+dans le Levant devait plus tard démentir les nôtres. Sous l'empire de
+ce désappointement, beaucoup de voix s'étaient élevées, à Londres et
+dans les comtés, pour demander qu'on recourût aux armes. M. Canning
+occupait alors le pouvoir: il n'était, certes, pas de la race des
+timides et n'avait pas appris, à l'école de Pitt, une crainte exagérée
+de la guerre. Il refusa cependant de sortir de la neutralité où il
+s'était renfermé dès le premier jour: la réussite d'une entreprise
+qu'il avait blâmée, dont il avait mal auguré, lui était, certes,
+désagréable; néanmoins, il ne se jugeait pas pour cela tenu de jeter
+l'Angleterre dans une lutte où elle eût été seule contre toute
+l'Europe. Sauf les mauvais procédés tout gratuits par lesquels lord
+Palmerston aggrava, en 1840, le déplaisir de notre isolement, ne
+semblait-il pas que l'Angleterre avait eu à subir, en 1823, tout ce
que nous subissions dix-sept ans plus tard? Pourquoi nous montrer plus
susceptibles?&mdash;Mais que pouvaient ces raisonnements diplomatiques ou
-ces souvenirs historiques sur des esprits surexcités? Impossible de
-les faire sortir de cette idée que la France avait pris fait et cause
-pour le pacha et qu'elle se déshonorerait en le laissant dépouiller.
-Ce n'était pas la moindre des fautes commises par le gouvernement,
-d'avoir agi et parlé de telle sorte que cette impression se fût
+ces souvenirs historiques sur des esprits surexcités? Impossible de
+les faire sortir de cette idée que la France avait pris fait et cause
+pour le pacha et qu'elle se déshonorerait en le laissant dépouiller.
+Ce n'était pas la moindre des fautes commises par le gouvernement,
+d'avoir agi et parlé de telle sorte que cette impression se fût
naturellement produite.</p>
-<p>Il ne faudrait pas croire, cependant, que les agités et les
+<p>Il ne faudrait pas croire, cependant, que les agités et les
effervescents exprimassent le sentiment unanime du pays. Dans le parti
-conservateur, beaucoup de ceux qui, au lendemain du traité du 15
-juillet, s'étaient d'abord laissé entraîner dans le mouvement,
-témoignaient maintenant, dans leurs conversations, dans leurs lettres,
-d'une grande inquiétude. De Londres, M. Guizot leur donnait l'exemple;
-il en venait à se demander s'il ne serait pas bientôt obligé de
-répudier publiquement une <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> politique dont l'inspiration lui
-paraissait suspecte et l'issue effrayante. «La France ne doit pas
-faire la guerre pour conserver la Syrie au pacha», écrivait-il à ses
-amis, et il ajoutait, le 2 octobre, dans une lettre adressée au duc de
-Broglie: «Le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie
-viagère est refusée, c'est la guerre. Cela peut n'être rien, ou n'être
-qu'un langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce peut
-aussi être quelque chose, quelque chose de fort grave et tout autre
-chose que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc de
-très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce que
-vous voyez<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Go to footnote 428"><span class="smaller">[428]</span></a>.» Le monde politique n'était pas le seul où se
-manifestât une répulsion inquiète contre toute aventure belliqueuse.
-Les intérêts souffraient, s'alarmaient et s'irritaient. La Bourse
+conservateur, beaucoup de ceux qui, au lendemain du traité du 15
+juillet, s'étaient d'abord laissé entraîner dans le mouvement,
+témoignaient maintenant, dans leurs conversations, dans leurs lettres,
+d'une grande inquiétude. De Londres, M. Guizot leur donnait l'exemple;
+il en venait à se demander s'il ne serait pas bientôt obligé de
+répudier publiquement une <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> politique dont l'inspiration lui
+paraissait suspecte et l'issue effrayante. «La France ne doit pas
+faire la guerre pour conserver la Syrie au pacha», écrivait-il à ses
+amis, et il ajoutait, le 2 octobre, dans une lettre adressée au duc de
+Broglie: «Le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie
+viagère est refusée, c'est la guerre. Cela peut n'être rien, ou n'être
+qu'un langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce peut
+aussi être quelque chose, quelque chose de fort grave et tout autre
+chose que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc de
+très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce que
+vous voyez<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Go to footnote 428"><span class="smaller">[428]</span></a>.» Le monde politique n'était pas le seul où se
+manifestât une répulsion inquiète contre toute aventure belliqueuse.
+Les intérêts souffraient, s'alarmaient et s'irritaient. La Bourse
baissait de 4 francs sur le seul effet produit par les nouvelles de
-Beyrouth. Les affaires étaient arrêtées. Suivant l'expression même du
-<cite>Journal des Débats</cite>, c'était «une sorte de panique universelle». Tout
-n'était pas également noble et louable dans les éléments dont se
-formait la réaction pacifique. À la sollicitude patriotique, aux
-réflexions d'une sagesse virile, aux inspirations du bon sens, se
-mêlaient, pour une part, la préoccupation du bien-être matériel,
-l'égoïsme terre à terre, l'énervement, la fatigue, la lâcheté publique
-et privée. C'est par là que cette réaction éveillait quelquefois le
-sévère dégoût d'un Tocqueville<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Go to footnote 429"><span class="smaller">[429]</span></a> ou le sarcasme sceptique d'un
+Beyrouth. Les affaires étaient arrêtées. Suivant l'expression même du
+<cite>Journal des Débats</cite>, c'était «une sorte de panique universelle». Tout
+n'était pas également noble et louable dans les éléments dont se
+formait la réaction pacifique. À la sollicitude patriotique, aux
+réflexions d'une sagesse virile, aux inspirations du bon sens, se
+mêlaient, pour une part, la préoccupation du bien-être matériel,
+l'égoïsme terre à terre, l'énervement, la fatigue, la lâcheté publique
+et privée. C'est par là que cette réaction éveillait quelquefois le
+sévère dégoût d'un Tocqueville<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Go to footnote 429"><span class="smaller">[429]</span></a> ou le sarcasme sceptique d'un
Doudan<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Go to footnote 430"><span class="smaller">[430]</span></a>. Mais, quelles qu'en fussent <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> la cause et la
-moralité, elle croissait avec l'agitation belliqueuse, réalisant ainsi
-le pronostic très-fin que M. de Lavergne avait indiqué, dès le 17
-août, dans une lettre à M. Guizot: «Les choses iront à la guerre tant
-que tout le monde croira la paix inébranlable, et elles reviendront à
-la paix dès que tout le monde verra la guerre imminente.»</p>
-
-<p>Toutefois s'il y avait déjà un parti de la paix, ce n'était pas lui
-qui tenait alors le milieu du pavé et qui avait le verbe le plus haut.
-Il était encore timide, sans conscience de sa force. Les belliqueux,
-au contraire, semblaient avoir l'opinion entière, parce qu'ils en
+moralité, elle croissait avec l'agitation belliqueuse, réalisant ainsi
+le pronostic très-fin que M. de Lavergne avait indiqué, dès le 17
+août, dans une lettre à M. Guizot: «Les choses iront à la guerre tant
+que tout le monde croira la paix inébranlable, et elles reviendront à
+la paix dès que tout le monde verra la guerre imminente.»</p>
+
+<p>Toutefois s'il y avait déjà un parti de la paix, ce n'était pas lui
+qui tenait alors le milieu du pavé et qui avait le verbe le plus haut.
+Il était encore timide, sans conscience de sa force. Les belliqueux,
+au contraire, semblaient avoir l'opinion entière, parce qu'ils en
avaient la partie remuante et bruyante. Presque toute la presse
-faisait campagne avec eux, à l'exception du <cite>Journal des Débats</cite>,
-désabusé de ses velléités guerrières et devenu le champion de la paix
-menacée. Ce n'était pas seulement le <cite>National</cite> qui disait: «Marchez
-sur le Rhin, déchirez les traités de 1815, proclamez hardiment les
-principes qui doivent changer la face du monde, criez à l'Allemagne, à
-l'Italie, à l'Espagne, à la Pologne, que votre oriflamme est le
-symbole de l'égalité et de la fraternité humaines.» Les journaux
-ministériels, loin de chercher à éteindre le feu, semblaient plutôt
-vouloir souffler dessus pour l'aviver. «Le gouvernement, lisait-on
-dans le <cite>Siècle</cite> du 3 octobre, a nos flottes, nos armées à sa
-disposition, et ce n'est point désormais pour les laisser inactives.
+faisait campagne avec eux, à l'exception du <cite>Journal des Débats</cite>,
+désabusé de ses velléités guerrières et devenu le champion de la paix
+menacée. Ce n'était pas seulement le <cite>National</cite> qui disait: «Marchez
+sur le Rhin, déchirez les traités de 1815, proclamez hardiment les
+principes qui doivent changer la face du monde, criez à l'Allemagne, à
+l'Italie, à l'Espagne, à la Pologne, que votre oriflamme est le
+symbole de l'égalité et de la fraternité humaines.» Les journaux
+ministériels, loin de chercher à éteindre le feu, semblaient plutôt
+vouloir souffler dessus pour l'aviver. «Le gouvernement, lisait-on
+dans le <cite>Siècle</cite> du 3 octobre, a nos flottes, nos armées à sa
+disposition, et ce n'est point désormais pour les laisser inactives.
Qu'il choisisse le lieu et le moment... Mais qu'on sache bien que la
-nation française se regarde comme offensée..., qu'elle a entendu le
-canon de Beyrouth et qu'elle y répondra sur le continent, s'il le
-faut, comme dans la Méditerranée.» Même note dans le <cite>Courrier
-français</cite>, qui voyait approcher le moment «où il faudrait déchaîner la
-force révolutionnaire». Le <cite>Constitutionnel</cite>, malgré une velléité
-passagère de prudence, embouchait aussi la trompette. «Le sentiment de
-l'honneur blessé est unanime dans Paris, déclarait-il le 4 octobre...
-Il y a une limite, nous a-t-on dit, à laquelle le gouvernement aura
-<span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> le devoir d'arrêter les puissances. Eh bien, le sentiment
-général nous paraît être que cette limite est atteinte.» Il
-avertissait M. Thiers que s'il faiblissait, il serait abandonné de ses
-amis. «Le péril de la honte, concluait-il, est plus menaçant pour les
-gouvernements que le péril de la guerre.» Même du côté conservateur,
-la <cite>Presse</cite>, naguère si pacifique, se croyait obligée de suivre le
-mouvement général. «Puisque les fautes du gouvernement, disait-elle,
-nous ont placés entre une guerre insensée et une paix ignominieuse, le
-choix ne saurait être douteux; il faut déclarer la guerre et convoquer
-immédiatement les Chambres.» Les feuilles légitimistes tenaient un
-langage analogue. Cette quasi-unanimité produisait d'autant plus
-d'effet qu'en l'absence des Chambres, la presse semblait avoir qualité
-pour exprimer la volonté nationale.</p>
-
-<p>En somme, l'émotion produite par les nouvelles de Beyrouth avait fait
-faire un grand pas dans le chemin qui conduisait à la guerre. «La
-situation n'a jamais été, à beaucoup près, aussi grave», écrivait M.
-Thiers à M. Guizot, et celui-ci répétait de son côté à lord
-Palmerston: «Personne ne peut plus répondre de l'avenir<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Go to footnote 431"><span class="smaller">[431]</span></a>.» De
-Paris, lord Granville envoyait à son gouvernement cet avertissement:
-«Je crois que la guerre n'est pas improbable<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Go to footnote 432"><span class="smaller">[432]</span></a>», et il recevait en
-réponse des instructions pour l'enlèvement des archives de
-l'ambassade, au cas de rupture diplomatique<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Go to footnote 433"><span class="smaller">[433]</span></a>. Vu de Vienne, l'état
-général ne paraissait pas plus rassurant, et, le 5 octobre, M. de
-Sainte-Aulaire écrivait à ses amis: «La situation est diablement
-critique; nous allons peut-être voir craquer entre nos mains toute la
-machine européenne... Ma conviction personnelle est que, si avant un
+nation française se regarde comme offensée..., qu'elle a entendu le
+canon de Beyrouth et qu'elle y répondra sur le continent, s'il le
+faut, comme dans la Méditerranée.» Même note dans le <cite>Courrier
+français</cite>, qui voyait approcher le moment «où il faudrait déchaîner la
+force révolutionnaire». Le <cite>Constitutionnel</cite>, malgré une velléité
+passagère de prudence, embouchait aussi la trompette. «Le sentiment de
+l'honneur blessé est unanime dans Paris, déclarait-il le 4 octobre...
+Il y a une limite, nous a-t-on dit, à laquelle le gouvernement aura
+<span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> le devoir d'arrêter les puissances. Eh bien, le sentiment
+général nous paraît être que cette limite est atteinte.» Il
+avertissait M. Thiers que s'il faiblissait, il serait abandonné de ses
+amis. «Le péril de la honte, concluait-il, est plus menaçant pour les
+gouvernements que le péril de la guerre.» Même du côté conservateur,
+la <cite>Presse</cite>, naguère si pacifique, se croyait obligée de suivre le
+mouvement général. «Puisque les fautes du gouvernement, disait-elle,
+nous ont placés entre une guerre insensée et une paix ignominieuse, le
+choix ne saurait être douteux; il faut déclarer la guerre et convoquer
+immédiatement les Chambres.» Les feuilles légitimistes tenaient un
+langage analogue. Cette quasi-unanimité produisait d'autant plus
+d'effet qu'en l'absence des Chambres, la presse semblait avoir qualité
+pour exprimer la volonté nationale.</p>
+
+<p>En somme, l'émotion produite par les nouvelles de Beyrouth avait fait
+faire un grand pas dans le chemin qui conduisait à la guerre. «La
+situation n'a jamais été, à beaucoup près, aussi grave», écrivait M.
+Thiers à M. Guizot, et celui-ci répétait de son côté à lord
+Palmerston: «Personne ne peut plus répondre de l'avenir<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Go to footnote 431"><span class="smaller">[431]</span></a>.» De
+Paris, lord Granville envoyait à son gouvernement cet avertissement:
+«Je crois que la guerre n'est pas improbable<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Go to footnote 432"><span class="smaller">[432]</span></a>», et il recevait en
+réponse des instructions pour l'enlèvement des archives de
+l'ambassade, au cas de rupture diplomatique<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Go to footnote 433"><span class="smaller">[433]</span></a>. Vu de Vienne, l'état
+général ne paraissait pas plus rassurant, et, le 5 octobre, M. de
+Sainte-Aulaire écrivait à ses amis: «La situation est diablement
+critique; nous allons peut-être voir craquer entre nos mains toute la
+machine européenne... Ma conviction personnelle est que, si avant un
mois un arrangement, n'est pas fait ou en bon chemin, la guerre est
-inévitable<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Go to footnote 434"><span class="smaller">[434]</span></a>.» Enfin, toujours à la même date, nous lisons sur le
-journal qu'une des princesses royales écrivait pour le prince de
-Joinville: «En deux jours, nous avons fait un grand et triste <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>
-chemin... Nous voilà dans un moment de crise, le plus grave que nous
-ayons eu à traverser depuis dix ans. Au dedans, l'opinion est en émoi,
-chez les uns excitation révolutionnaire, alarme chez les autres, et à
-nos portes la guerre étrangère, la guerre contre toute l'Europe. Dieu
-seul peut nous sauver<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Go to footnote 435"><span class="smaller">[435]</span></a>!»</p>
+inévitable<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Go to footnote 434"><span class="smaller">[434]</span></a>.» Enfin, toujours à la même date, nous lisons sur le
+journal qu'une des princesses royales écrivait pour le prince de
+Joinville: «En deux jours, nous avons fait un grand et triste <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>
+chemin... Nous voilà dans un moment de crise, le plus grave que nous
+ayons eu à traverser depuis dix ans. Au dedans, l'opinion est en émoi,
+chez les uns excitation révolutionnaire, alarme chez les autres, et à
+nos portes la guerre étrangère, la guerre contre toute l'Europe. Dieu
+seul peut nous sauver<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Go to footnote 435"><span class="smaller">[435]</span></a>!»</p>
<h4>X</h4>
<p>La France allait-elle se jeter dans la guerre ou du moins s'y laisser
-glisser? Jusqu'alors le gouvernement avait pu, avec une sécurité
-relative, s'associer à l'agitation belliqueuse. Les démarches dans ce
-sens ne lui paraissaient pas avoir d'effet immédiat; les menaces
-n'étaient qu'à terme, et à terme lointain. Il croyait avoir du temps
-devant lui, et comptait bien qu'avant l'heure des grandes résolutions,
-se produirait, en Orient ou ailleurs, quelque événement qui
-dispenserait de les prendre. Désormais, plus d'espoir de ce genre,
-plus de délai; les menaces devaient être aussitôt réalisées. Si l'on
+glisser? Jusqu'alors le gouvernement avait pu, avec une sécurité
+relative, s'associer à l'agitation belliqueuse. Les démarches dans ce
+sens ne lui paraissaient pas avoir d'effet immédiat; les menaces
+n'étaient qu'à terme, et à terme lointain. Il croyait avoir du temps
+devant lui, et comptait bien qu'avant l'heure des grandes résolutions,
+se produirait, en Orient ou ailleurs, quelque événement qui
+dispenserait de les prendre. Désormais, plus d'espoir de ce genre,
+plus de délai; les menaces devaient être aussitôt réalisées. Si l'on
penchait vers la guerre, c'est tout de suite qu'on y tombait; si l'on
-voulait y échapper, c'est tout de suite qu'il fallait s'en détourner.
-Le moment était donc venu de se demander ce que serait cette guerre et
-quelles en étaient les chances.</p>
-
-<p>Tout d'abord la France pouvait-elle espérer quelque chose d'une guerre
-maritime, localisée en Orient? Sans doute sa flotte du Levant était
-égale, supérieure peut-être à celle qui portait en ces parages le
-pavillon de l'Angleterre. En cas de lutte, un premier succès était
-possible<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Go to footnote 436"><span class="smaller">[436]</span></a>. Mais après? On ne refusera pas de s'en rapporter au
-jugement d'un jeune marin, qui n'était <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> certes suspect ni de
-timidité ni de tiédeur. «Admettons, écrivait quelques années plus tard
-le prince de Joinville, que le Dieu des batailles eût été favorable à
-la France. On eût poussé des cris de joie par tout le royaume; on
-n'eût pas songé que le triomphe devait être de courte durée... Je veux
+voulait y échapper, c'est tout de suite qu'il fallait s'en détourner.
+Le moment était donc venu de se demander ce que serait cette guerre et
+quelles en étaient les chances.</p>
+
+<p>Tout d'abord la France pouvait-elle espérer quelque chose d'une guerre
+maritime, localisée en Orient? Sans doute sa flotte du Levant était
+égale, supérieure peut-être à celle qui portait en ces parages le
+pavillon de l'Angleterre. En cas de lutte, un premier succès était
+possible<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Go to footnote 436"><span class="smaller">[436]</span></a>. Mais après? On ne refusera pas de s'en rapporter au
+jugement d'un jeune marin, qui n'était <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> certes suspect ni de
+timidité ni de tiédeur. «Admettons, écrivait quelques années plus tard
+le prince de Joinville, que le Dieu des batailles eût été favorable à
+la France. On eût poussé des cris de joie par tout le royaume; on
+n'eût pas songé que le triomphe devait être de courte durée... Je veux
supposer ce qui est sans exemple: j'accorde que vingt vaisseaux et
-quinze mille matelots anglais prisonniers puissent être ramenés dans
+quinze mille matelots anglais prisonniers puissent être ramenés dans
Toulon par notre escadre triomphante. La victoire en sera-t-elle plus
-décisive?... Au bout d'un mois, une, deux, trois escadres, aussi
-puissamment organisées que celle que nous leur aurons enlevée, seront
-devant nos ports. Qu'aurons-nous à leur opposer? Rien que des
-débris... Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous
-semblait promise en 1840, eût été, pour la marine française, le
-commencement d'une nouvelle ruine. Nous étions à bout de ressources;
-notre matériel n'était pas assez riche pour réparer, du jour au
+décisive?... Au bout d'un mois, une, deux, trois escadres, aussi
+puissamment organisées que celle que nous leur aurons enlevée, seront
+devant nos ports. Qu'aurons-nous à leur opposer? Rien que des
+débris... Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous
+semblait promise en 1840, eût été, pour la marine française, le
+commencement d'une nouvelle ruine. Nous étions à bout de ressources;
+notre matériel n'était pas assez riche pour réparer, du jour au
lendemain, le mal que nos vingt vaisseaux auraient souffert, et notre
-personnel eût offert le spectacle d'une impuissance plus désolante
-encore<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Go to footnote 437"><span class="smaller">[437]</span></a>.»</p>
-
-<p>Restait la guerre continentale. C'est en effet la seule à laquelle eût
-jamais pensé M. Thiers. On n'a pas oublié qu'il avait même choisi
-éventuellement son adversaire, l'Autriche, et son champ de bataille,
-l'Italie. Croyait-il donc sérieusement pouvoir limiter ainsi la lutte
-et la réduire à une sorte de duel en champ clos avec une seule
-puissance? Si tel avait été un moment son espoir, lord Palmerston
-s'était chargé de le ramener à une appréciation plus vraie de la
-situation. «Une idée de Thiers, écrivait-il le 22 septembre à M.
-Bulwer, semble être qu'il pourrait attaquer l'Autriche, et laisser de
-côté les autres puissances. Je vous prie de le détromper sur ce point
+personnel eût offert le spectacle d'une impuissance plus désolante
+encore<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Go to footnote 437"><span class="smaller">[437]</span></a>.»</p>
+
+<p>Restait la guerre continentale. C'est en effet la seule à laquelle eût
+jamais pensé M. Thiers. On n'a pas oublié qu'il avait même choisi
+éventuellement son adversaire, l'Autriche, et son champ de bataille,
+l'Italie. Croyait-il donc sérieusement pouvoir limiter ainsi la lutte
+et la réduire à une sorte de duel en champ clos avec une seule
+puissance? Si tel avait été un moment son espoir, lord Palmerston
+s'était chargé de le ramener à une appréciation plus vraie de la
+situation. «Une idée de Thiers, écrivait-il le 22 septembre à M.
+Bulwer, semble être qu'il pourrait attaquer l'Autriche, et laisser de
+côté les autres puissances. Je vous prie de le détromper sur ce point
et de lui faire comprendre que l'Angleterre n'a pas l'habitude de
-lâcher ses alliés. Si la France attaque l'Autriche à raison du traité,
-elle aura affaire à l'Angleterre aussi bien qu'à l'Autriche, et je
-n'ai pas le plus léger doute qu'elle n'ait aussi sur les bras la
-Prusse et la Russie<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Go to footnote 438"><span class="smaller">[438]</span></a>.» Lord Palmerston pouvait parler au nom
-<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> de son pays: depuis le succès de Beyrouth, il était assuré
-d'être suivi. D'ailleurs, la véhémence même des attaques de notre
-presse contre la politique britannique irritait l'opinion au delà du
-détroit, et celle-ci, par amour-propre national, se trouvait conduite
-à prendre pour elle la querelle de son gouvernement.</p>
-
-<p>Le ministre anglais s'avançait-il trop en se portant garant de la
-Russie et de la Prusse? En Russie, sans doute, à ne considérer que la
-haute société, on eût trouvé des sentiments amis pour la France<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Go to footnote 439"><span class="smaller">[439]</span></a>;
-M. de Nesselrode lui-même, quoique assez étranger pour sa part à ces
-sentiments<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Go to footnote 440"><span class="smaller">[440]</span></a>, était, par modération d'esprit, très-désireux
-d'écarter les chances de guerre. Mais la Russie, c'était le Czar, dont
-on n'ignorait pas l'animosité contre le gouvernement de 1830.
-L'immobilité que l'autocrate avait gardée depuis le traité du 15
+lâcher ses alliés. Si la France attaque l'Autriche à raison du traité,
+elle aura affaire à l'Angleterre aussi bien qu'à l'Autriche, et je
+n'ai pas le plus léger doute qu'elle n'ait aussi sur les bras la
+Prusse et la Russie<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Go to footnote 438"><span class="smaller">[438]</span></a>.» Lord Palmerston pouvait parler au nom
+<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> de son pays: depuis le succès de Beyrouth, il était assuré
+d'être suivi. D'ailleurs, la véhémence même des attaques de notre
+presse contre la politique britannique irritait l'opinion au delà du
+détroit, et celle-ci, par amour-propre national, se trouvait conduite
+à prendre pour elle la querelle de son gouvernement.</p>
+
+<p>Le ministre anglais s'avançait-il trop en se portant garant de la
+Russie et de la Prusse? En Russie, sans doute, à ne considérer que la
+haute société, on eût trouvé des sentiments amis pour la France<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Go to footnote 439"><span class="smaller">[439]</span></a>;
+M. de Nesselrode lui-même, quoique assez étranger pour sa part à ces
+sentiments<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Go to footnote 440"><span class="smaller">[440]</span></a>, était, par modération d'esprit, très-désireux
+d'écarter les chances de guerre. Mais la Russie, c'était le Czar, dont
+on n'ignorait pas l'animosité contre le gouvernement de 1830.
+L'immobilité que l'autocrate avait gardée depuis le traité du 15
juillet ne devait pas nous donner le change sur ses vrais
-sentiments<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Go to footnote 441"><span class="smaller">[441]</span></a>. Il ne désirait point entreprendre seul, sans l'Europe
-et peut-être contre elle, une guerre d'Orient; il ne s'y sentait pas
-prêt. Mais une guerre d'Occident contre la France révolutionnaire,
-sorte de croisade où il reprendrait, à la tête de l'Europe
-monarchique, le rôle d'Alexandre en 1814 et 1815, une telle guerre
-avait toujours été son rêve depuis dix ans, et il s'y fut jeté avec
-joie. Si jusqu'alors il était demeuré calme, s'il n'avait fait que peu
-de préparatifs, c'est que les dispositions de l'Autriche et de la
-Prusse ne lui laissaient pas espérer la réalisation de cette heureuse
-<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> chance et qu'il ne voulait pas se faire inutilement, auprès
+sentiments<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Go to footnote 441"><span class="smaller">[441]</span></a>. Il ne désirait point entreprendre seul, sans l'Europe
+et peut-être contre elle, une guerre d'Orient; il ne s'y sentait pas
+prêt. Mais une guerre d'Occident contre la France révolutionnaire,
+sorte de croisade où il reprendrait, à la tête de l'Europe
+monarchique, le rôle d'Alexandre en 1814 et 1815, une telle guerre
+avait toujours été son rêve depuis dix ans, et il s'y fut jeté avec
+joie. Si jusqu'alors il était demeuré calme, s'il n'avait fait que peu
+de préparatifs, c'est que les dispositions de l'Autriche et de la
+Prusse ne lui laissaient pas espérer la réalisation de cette heureuse
+<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> chance et qu'il ne voulait pas se faire inutilement, auprès
de ces puissances, le renom d'un brouillon et d'un turbulent. Faute de
-mieux, il se contentait alors de nous avoir mis «en mauvaise posture».
-Mais, au cas où nous-mêmes provoquerions cette guerre, il ne serait
-pas le dernier à l'accepter. Ne le vit-on pas, en effet, aussitôt que
-la situation parut s'aggraver, à la fin de septembre et surtout au
-commencement d'octobre, sortir de son immobilité, morigéner les cours
+mieux, il se contentait alors de nous avoir mis «en mauvaise posture».
+Mais, au cas où nous-mêmes provoquerions cette guerre, il ne serait
+pas le dernier à l'accepter. Ne le vit-on pas, en effet, aussitôt que
+la situation parut s'aggraver, à la fin de septembre et surtout au
+commencement d'octobre, sortir de son immobilité, morigéner les cours
de Berlin et de Vienne sur ce qu'elles n'armaient pas, et trahir,
-devant les diplomates étrangers, l'impatience avec laquelle il
-attendait la «conflagration générale» qui lui fournirait l'occasion
-«d'étouffer la révolution dans son berceau<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Go to footnote 442"><span class="smaller">[442]</span></a>»?</p>
+devant les diplomates étrangers, l'impatience avec laquelle il
+attendait la «conflagration générale» qui lui fournirait l'occasion
+«d'étouffer la révolution dans son berceau<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Go to footnote 442"><span class="smaller">[442]</span></a>»?</p>
-<p>À la différence de la Russie, la Prusse n'avait ni intérêt ni passion
+<p>À la différence de la Russie, la Prusse n'avait ni intérêt ni passion
dans la question; en outre, par ses traditions et sa situation, elle
semblait la rivale naturelle et l'antagoniste de l'empire d'Autriche.
-C'était pour elle que notre diplomatie avait le plus de ménagements:
-ménagements, il est vrai, singulièrement contrariés par les sorties de
-nos journaux sur les frontières du Rhin ou sur l'émancipation du
+C'était pour elle que notre diplomatie avait le plus de ménagements:
+ménagements, il est vrai, singulièrement contrariés par les sorties de
+nos journaux sur les frontières du Rhin ou sur l'émancipation du
peuple allemand. Avions-nous donc quelque chance d'obtenir la
-neutralité de cette puissance? Aucune. Dans les premiers jours
+neutralité de cette puissance? Aucune. Dans les premiers jours
d'octobre, sous le coup des menaces de la France, des pourparlers
-s'engagèrent aussitôt entre Vienne et Berlin; ils aboutirent, après
-quelques semaines, à une déclaration du roi de Prusse, «portant qu'il
-considérerait toute attaque de la France contre les possessions
-autrichiennes en Italie, comme dirigée contre lui-même<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Go to footnote 443"><span class="smaller">[443]</span></a>.» M. de
-Metternich avait raison de signaler à ses agents diplomatiques
-l'extrême importance d'une telle déclaration<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Go to footnote 444"><span class="smaller">[444]</span></a>. Notre gouvernement
-ignorait sans doute cette négociation, demeurée secrète entre les deux
+s'engagèrent aussitôt entre Vienne et Berlin; ils aboutirent, après
+quelques semaines, à une déclaration du roi de Prusse, «portant qu'il
+considérerait toute attaque de la France contre les possessions
+autrichiennes en Italie, comme dirigée contre lui-même<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Go to footnote 443"><span class="smaller">[443]</span></a>.» M. de
+Metternich avait raison de signaler à ses agents diplomatiques
+l'extrême importance d'une telle déclaration<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Go to footnote 444"><span class="smaller">[444]</span></a>. Notre gouvernement
+ignorait sans doute cette négociation, demeurée secrète entre les deux
chancelleries; mais les communications de M. Bresson, son ministre
-près la cour de Berlin devaient l'avoir éclairé sur les habitudes de
-dépendance contractées, depuis trente ans, par cette cour envers
-<span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> l'Autriche et la Russie. La Prusse eût difficilement résisté
-à l'une de ces deux puissances; à toutes les deux réunies,
+près la cour de Berlin devaient l'avoir éclairé sur les habitudes de
+dépendance contractées, depuis trente ans, par cette cour envers
+<span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> l'Autriche et la Russie. La Prusse eût difficilement résisté
+à l'une de ces deux puissances; à toutes les deux réunies,
jamais<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Go to footnote 445"><span class="smaller">[445]</span></a>. Ajoutons qu'il venait de se produire, dans ce pays, un
-changement qui y diminuait encore le crédit de la France. Le 8 juin,
-était mort le vieux roi Frédéric-Guillaume III, qui avait donné plus
-d'une fois à notre jeune monarchie des gages de sa modération et même
-de sa sympathie. Son fils et successeur, Frédéric-Guillaume IV, était
-dans des sentiments tout différents. Imagination ardente, facilement
-enthousiaste, mais inquiète, capricieuse et qui devait finir par la
-folie, il avait puisé, dans la culture allemande dont il était tout
-imprégné<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Go to footnote 446"><span class="smaller">[446]</span></a>, aussi bien que dans les souvenirs du mouvement de 1813
+changement qui y diminuait encore le crédit de la France. Le 8 juin,
+était mort le vieux roi Frédéric-Guillaume III, qui avait donné plus
+d'une fois à notre jeune monarchie des gages de sa modération et même
+de sa sympathie. Son fils et successeur, Frédéric-Guillaume IV, était
+dans des sentiments tout différents. Imagination ardente, facilement
+enthousiaste, mais inquiète, capricieuse et qui devait finir par la
+folie, il avait puisé, dans la culture allemande dont il était tout
+imprégné<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Go to footnote 446"><span class="smaller">[446]</span></a>, aussi bien que dans les souvenirs du mouvement de 1813
auquel il avait pris part, la haine de la France: il voyait en elle
-l'ennemie héréditaire (<i lang="de">Erbfeind</i>) et la détentrice illégitime d'une
+l'ennemie héréditaire (<i lang="de">Erbfeind</i>) et la détentrice illégitime d'une
partie de la terre germanique<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447" title="Go to footnote 447"><span class="smaller">[447]</span></a>. Par-dessus tout adversaire de la
-révolution et même du libéralisme<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Go to footnote 448"><span class="smaller">[448]</span></a>, piétiste scrupuleux et
-mystique, <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> dévot du moyen âge, rêvant je ne sais quelle
-restauration archéologique, mi-féodale et mi-théocratique, il avait la
+révolution et même du libéralisme<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Go to footnote 448"><span class="smaller">[448]</span></a>, piétiste scrupuleux et
+mystique, <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> dévot du moyen âge, rêvant je ne sais quelle
+restauration archéologique, mi-féodale et mi-théocratique, il avait la
terreur et l'horreur de la France de Juillet et de Voltaire. 1830
-l'avait indigné et effrayé. Six ans plus tard, quand il n'était encore
+l'avait indigné et effrayé. Six ans plus tard, quand il n'était encore
que prince royal, la seule nouvelle que les fils de Louis-Philippe
-étaient invités à Berlin et qu'à Vienne on les «attendait à bras
-ouverts», l'avait jeté dans une humeur noire. «Tout cela m'est si dur,
-écrivait-il, que j'en pleurerais<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Go to footnote 449"><span class="smaller">[449]</span></a>.» Une fois roi, ses sentiments
-ne changèrent pas. Peu après son avénement, causant à Londres avec le
-baron Stockmar, il laissait voir son désir de faire partout échec à
-notre influence. «En France, ajoutait-il, il n'y a plus ni religion ni
-morale: c'est un état social entièrement pourri, comme celui des
-Romains avant la chute de l'Empire; je crois que la France s'écroulera
-de la même manière<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Go to footnote 450"><span class="smaller">[450]</span></a>.» Il célébrait l'anniversaire de la bataille
-de Leipzig avec des discours appropriés, et, fort occupé de
-l'achèvement de la cathédrale de Cologne, enfouissait sous le porche
+étaient invités à Berlin et qu'à Vienne on les «attendait à bras
+ouverts», l'avait jeté dans une humeur noire. «Tout cela m'est si dur,
+écrivait-il, que j'en pleurerais<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Go to footnote 449"><span class="smaller">[449]</span></a>.» Une fois roi, ses sentiments
+ne changèrent pas. Peu après son avénement, causant à Londres avec le
+baron Stockmar, il laissait voir son désir de faire partout échec à
+notre influence. «En France, ajoutait-il, il n'y a plus ni religion ni
+morale: c'est un état social entièrement pourri, comme celui des
+Romains avant la chute de l'Empire; je crois que la France s'écroulera
+de la même manière<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Go to footnote 450"><span class="smaller">[450]</span></a>.» Il célébrait l'anniversaire de la bataille
+de Leipzig avec des discours appropriés, et, fort occupé de
+l'achèvement de la cathédrale de Cologne, enfouissait sous le porche
cette inscription: <i lang="la">Post Franco-Gallorum invasionem</i>. Aussi, M.
-Bresson pouvait-il bientôt écrire, au sujet des dispositions du
-nouveau roi à notre égard: «Le fond, chez lui, est malveillant. C'est
-toujours l'esprit de 1813, la première empreinte reçue... En toute
+Bresson pouvait-il bientôt écrire, au sujet des dispositions du
+nouveau roi à notre égard: «Le fond, chez lui, est malveillant. C'est
+toujours l'esprit de 1813, la première empreinte reçue... En toute
question qui nous touchera, comptons, avec une certitude presque
-infaillible, qu'il se rangera contre nous. Son très-regrettable père
-constituait un tout autre élément dans la politique européenne<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451" title="Go to footnote 451"><span class="smaller">[451]</span></a>.»</p>
-
-<p>Enfin, il n'était pas jusqu'aux petits États de l'Allemagne qui, bien
-qu'étrangers au traité du 15 juillet et sans intérêt en Orient,
-n'eussent fini par s'émouvoir de nos armements et de nos menaces de
-guerre continentale. Vainement notre diplomatie cherchait-elle à les
-attirer dans l'orbite de la France, ils se tournaient, effrayés, vers
-les deux grandes puissances allemandes et gourmandaient même leur
-quiétude et leur immobilité<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452" title="Go to footnote 452"><span class="smaller">[452]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Ces plaintes décidèrent
-l'Autriche et la Prusse à se concerter sur les moyens de mettre en
-branle la machine lourde et compliquée qu'on appelait la Confédération
-germanique<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Go to footnote 453"><span class="smaller">[453]</span></a>. «Tant qu'il sera question du conflit qui existe entre
-la Porte et Méhémet-Ali, écrivait, le 9 octobre, M. de Metternich au
-roi de Prusse, la Confédération n'aura rien à voir dans l'affaire.
-Mais si la question devient <em>européenne</em>, au lieu de rester spéciale,
-il faudra que la Confédération agisse en puissance appelée à jouer un
-rôle important dans le grand conseil.» Et il prévoyait l'éventualité
-prochaine où elle aurait «le devoir de demander à la France à qui
-s'adressaient ses menaces». De ces pourparlers, sortit assez
-promptement une convention secrète entre l'Autriche et la Prusse,
-déterminant «la manière dont l'armée de la Confédération devrait être,
-le cas échéant, employée contre la France»; il était entendu en outre
-que le gouvernement de Berlin proposerait, en temps et lieu, à la
-Confédération de se déclarer atteinte par toute attaque contre les
+infaillible, qu'il se rangera contre nous. Son très-regrettable père
+constituait un tout autre élément dans la politique européenne<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451" title="Go to footnote 451"><span class="smaller">[451]</span></a>.»</p>
+
+<p>Enfin, il n'était pas jusqu'aux petits États de l'Allemagne qui, bien
+qu'étrangers au traité du 15 juillet et sans intérêt en Orient,
+n'eussent fini par s'émouvoir de nos armements et de nos menaces de
+guerre continentale. Vainement notre diplomatie cherchait-elle à les
+attirer dans l'orbite de la France, ils se tournaient, effrayés, vers
+les deux grandes puissances allemandes et gourmandaient même leur
+quiétude et leur immobilité<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452" title="Go to footnote 452"><span class="smaller">[452]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Ces plaintes décidèrent
+l'Autriche et la Prusse à se concerter sur les moyens de mettre en
+branle la machine lourde et compliquée qu'on appelait la Confédération
+germanique<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Go to footnote 453"><span class="smaller">[453]</span></a>. «Tant qu'il sera question du conflit qui existe entre
+la Porte et Méhémet-Ali, écrivait, le 9 octobre, M. de Metternich au
+roi de Prusse, la Confédération n'aura rien à voir dans l'affaire.
+Mais si la question devient <em>européenne</em>, au lieu de rester spéciale,
+il faudra que la Confédération agisse en puissance appelée à jouer un
+rôle important dans le grand conseil.» Et il prévoyait l'éventualité
+prochaine où elle aurait «le devoir de demander à la France à qui
+s'adressaient ses menaces». De ces pourparlers, sortit assez
+promptement une convention secrète entre l'Autriche et la Prusse,
+déterminant «la manière dont l'armée de la Confédération devrait être,
+le cas échéant, employée contre la France»; il était entendu en outre
+que le gouvernement de Berlin proposerait, en temps et lieu, à la
+Confédération de se déclarer atteinte par toute attaque contre les
possessions italiennes de l'Autriche<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Go to footnote 454"><span class="smaller">[454]</span></a>. En attendant, les divers
-États de l'Allemagne, suivant l'exemple de la Prusse, interdisaient
-l'exportation des chevaux en France: mesure fort gênante pour nos
-armements et que la presse officieuse de Paris avait vainement tâché
-de prévenir, en déclarant bruyamment à l'avance qu'elle y verrait
-l'équivalent d'une déclaration de guerre. L'un de nos agents
-diplomatiques près l'une des petites cours germaniques écrivait,
+États de l'Allemagne, suivant l'exemple de la Prusse, interdisaient
+l'exportation des chevaux en France: mesure fort gênante pour nos
+armements et que la presse officieuse de Paris avait vainement tâché
+de prévenir, en déclarant bruyamment à l'avance qu'elle y verrait
+l'équivalent d'une déclaration de guerre. L'un de nos agents
+diplomatiques près l'une des petites cours germaniques écrivait,
quelques semaines plus tard, le 3 novembre, alors que M. Thiers
-n'était plus au pouvoir: «Je crois être sûr qu'on était au moment
-d'ordonner quelques armements en Allemagne; ils n'ont été différés que
-par la crise ministérielle qui s'est déclarée chez nous<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Go to footnote 455"><span class="smaller">[455]</span></a>.» Les
-cours allemandes se sentaient d'ailleurs poussées par leurs peuples:
-mouvement d'opinion singulièrement puissant et passionné alors mal vu
+n'était plus au pouvoir: «Je crois être sûr qu'on était au moment
+d'ordonner quelques armements en Allemagne; ils n'ont été différés que
+par la crise ministérielle qui s'est déclarée chez nous<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Go to footnote 455"><span class="smaller">[455]</span></a>.» Les
+cours allemandes se sentaient d'ailleurs poussées par leurs peuples:
+mouvement d'opinion singulièrement puissant et passionné alors mal vu
et mal compris de la France, mais qui <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> devait avoir de trop
-redoutables suites pour qu'il n'y ait pas intérêt à s'y arrêter
-quelque temps, à en rechercher l'origine, le caractère et le
-développement. Aussi bien, les événements actuels projettent-ils sur
-ce passé une lumière qui manquait aux contemporains.</p>
-
-<p>La lutte dont l'Allemagne avait été le sanglant théâtre, au
-commencement du siècle, avait laissé, des deux côtés du Rhin, des
-impressions bien différentes. «La conscience française, a-t-on écrit,
+redoutables suites pour qu'il n'y ait pas intérêt à s'y arrêter
+quelque temps, à en rechercher l'origine, le caractère et le
+développement. Aussi bien, les événements actuels projettent-ils sur
+ce passé une lumière qui manquait aux contemporains.</p>
+
+<p>La lutte dont l'Allemagne avait été le sanglant théâtre, au
+commencement du siècle, avait laissé, des deux côtés du Rhin, des
+impressions bien différentes. «La conscience française, a-t-on écrit,
est courte et vive; la conscience allemande est longue, tenace,
-profonde. Le Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu'il a
+profonde. Le Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu'il a
fait et celui qu'on lui a fait; l'Allemand est rancunier, peu
-généreux; il comprend médiocrement la gloire, le point d'honneur; il
-ne connaît pas le pardon<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456" title="Go to footnote 456"><span class="smaller">[456]</span></a>.» C'est ainsi que l'Allemand gardait,
-des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, un ressentiment que la
-revanche de la dernière heure n'avait aucunement désarmé et que les
-années, en s'écoulant, n'effaçaient pas. Il avait, du reste, contre
+généreux; il comprend médiocrement la gloire, le point d'honneur; il
+ne connaît pas le pardon<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456" title="Go to footnote 456"><span class="smaller">[456]</span></a>.» C'est ainsi que l'Allemand gardait,
+des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, un ressentiment que la
+revanche de la dernière heure n'avait aucunement désarmé et que les
+années, en s'écoulant, n'effaçaient pas. Il avait, du reste, contre
nous, des griefs plus anciens encore: il nous en voulait de l'avoir
-raillé au dix-huitième siècle, d'avoir conquis l'Alsace et ravagé le
-Palatinat au dix-septième. Jusqu'où ne remontait pas cette rancune
-archéologique? Henri Heine racontait, en 1835, qu'à G&oelig;ttingue, dans
-une brasserie, «un jeune Vieille-Allemagne avait déclaré qu'il fallait
-venger dans le sang des Français celui de Konradin de Hohenstaufen,
-qu'ils avaient décapité à Naples». Et, peu après, un savant des bords
-du Rhin, interrogé par M. Quinet sur le but poursuivi par ses
-compatriotes, lui répondait gravement: «Nous voulons revenir au traité
-de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.»</p>
-
-<p>Le Français n'avait pas conscience de la haine dont il était l'objet.
-Comme on l'a dit avec raison, l'Allemagne, malgré sa proximité, n'a
-été longtemps pour nous qu'une grande inconnue<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457" title="Go to footnote 457"><span class="smaller">[457]</span></a>. Cela tenait au
-caractère profond, complexe et sourd des mouvements de l'esprit
-allemand, à notre ignorance de la <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> langue, au défaut de
-sympathie de notre génie prompt, clair et parfois un peu superficiel,
-pour un génie abstrait, confus et obscur. Ajoutez qu'à l'époque dont
+raillé au dix-huitième siècle, d'avoir conquis l'Alsace et ravagé le
+Palatinat au dix-septième. Jusqu'où ne remontait pas cette rancune
+archéologique? Henri Heine racontait, en 1835, qu'à G&oelig;ttingue, dans
+une brasserie, «un jeune Vieille-Allemagne avait déclaré qu'il fallait
+venger dans le sang des Français celui de Konradin de Hohenstaufen,
+qu'ils avaient décapité à Naples». Et, peu après, un savant des bords
+du Rhin, interrogé par M. Quinet sur le but poursuivi par ses
+compatriotes, lui répondait gravement: «Nous voulons revenir au traité
+de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.»</p>
+
+<p>Le Français n'avait pas conscience de la haine dont il était l'objet.
+Comme on l'a dit avec raison, l'Allemagne, malgré sa proximité, n'a
+été longtemps pour nous qu'une grande inconnue<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457" title="Go to footnote 457"><span class="smaller">[457]</span></a>. Cela tenait au
+caractère profond, complexe et sourd des mouvements de l'esprit
+allemand, à notre ignorance de la <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> langue, au défaut de
+sympathie de notre génie prompt, clair et parfois un peu superficiel,
+pour un génie abstrait, confus et obscur. Ajoutez qu'à l'époque dont
nous parlons, il n'y avait, outre-Rhin, ni journaux exprimant
-librement la pensée nationale, ni capitale unique où l'on pût observer
-cette pensée pour ainsi dire concentrée et résumée. Comment d'ailleurs
-eussions-nous soupçonné, chez nos voisins, des ressentiments que nous
-n'éprouvions pas? Si nous nous souvenions encore de Waterloo et
-parlions parfois de le venger, c'était aux Anglais seuls que nous nous
-en prenions: on eût dit que nous avions oublié la part de Blücher dans
-la fatale journée. Bien plus, par un sentiment nouveau dans notre
-histoire, nous nous étions pris, depuis 1815, d'un engouement attendri
-pour cette Allemagne, autrefois dédaignée. Sur la foi de madame de
-Staël<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458" title="Go to footnote 458"><span class="smaller">[458]</span></a>, nous nous la figurions comme une nation patriarcale,
-sentimentale, rêveuse, foyer de la pensée pure et du chaste amour,
-inapte aux réalités vulgaires, amoureuse de justice, incapable de ruse
-et de violence, dépaysée au milieu des passions et des convoitises du
-monde, et y ressentant comme la nostalgie de l'idéal. L'imagination de
-nos poètes et de nos artistes se plaisait dans la compagnie des
-Marguerite, des Mignon, des Charlotte, des Dorothée, pendant que nos
+librement la pensée nationale, ni capitale unique où l'on pût observer
+cette pensée pour ainsi dire concentrée et résumée. Comment d'ailleurs
+eussions-nous soupçonné, chez nos voisins, des ressentiments que nous
+n'éprouvions pas? Si nous nous souvenions encore de Waterloo et
+parlions parfois de le venger, c'était aux Anglais seuls que nous nous
+en prenions: on eût dit que nous avions oublié la part de Blücher dans
+la fatale journée. Bien plus, par un sentiment nouveau dans notre
+histoire, nous nous étions pris, depuis 1815, d'un engouement attendri
+pour cette Allemagne, autrefois dédaignée. Sur la foi de madame de
+Staël<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458" title="Go to footnote 458"><span class="smaller">[458]</span></a>, nous nous la figurions comme une nation patriarcale,
+sentimentale, rêveuse, foyer de la pensée pure et du chaste amour,
+inapte aux réalités vulgaires, amoureuse de justice, incapable de ruse
+et de violence, dépaysée au milieu des passions et des convoitises du
+monde, et y ressentant comme la nostalgie de l'idéal. L'imagination de
+nos poètes et de nos artistes se plaisait dans la compagnie des
+Marguerite, des Mignon, des Charlotte, des Dorothée, pendant que nos
philosophes s'obscurcissaient au contact de Kant et de Hegel, ou que
nos savants exaltaient et suivaient la science allemande. L'un des
-ministres du 1<sup>er</sup> mars, M. Cousin, avait beaucoup contribué à
-répandre en France cet engouement germanique. Vainement Henri Heine
-était-il venu, avec un éclat de rire sardonique, déchirer l'image
-brillante et généreuse tracée par madame de Staël<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459" title="Go to footnote 459"><span class="smaller">[459]</span></a>, et avait-il
-fait apparaître à la place une réalité beaucoup moins poétique, une
-race forte, rude, aux appétits violents, aux âpres convoitises,
-«soupirant après des mets plus solides que le sang et la chair
-mystiques», impatiente de jouir, de posséder et de dominer; vainement
-nous criait-il: «Prenez garde, on ne vous aime pas en Allemagne, vous
-autres Français», et nous faisait-il l'énumération <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> de l'armée
-terrible, implacable, qui se lèverait un jour contre nous, rien ne
-pouvait nous ébranler; nous restions, malgré tout, «teutomanes<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460" title="Go to footnote 460"><span class="smaller">[460]</span></a>».</p>
-
-<p>Tels étaient les sentiments respectifs des deux peuples, quand, à la
-suite du traité du 15 juillet 1840, l'écho de nos bruits de guerre
-parvint en Allemagne, y apportant quelques phrases sur les frontières
-du Rhin, bravades jetées à la légère et sans passion<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461" title="Go to footnote 461"><span class="smaller">[461]</span></a>. Il n'en
-fallut pas davantage pour y provoquer comme une éruption de cette
-gallophobie, demeurée jusqu'alors à peu près souterraine. «Toutes les
-fureurs de 1813 firent explosion, a raconté depuis un Français qui se
-trouvait alors à l'Université de Heidelberg. Je n'avais aucune idée
+ministres du 1<sup>er</sup> mars, M. Cousin, avait beaucoup contribué à
+répandre en France cet engouement germanique. Vainement Henri Heine
+était-il venu, avec un éclat de rire sardonique, déchirer l'image
+brillante et généreuse tracée par madame de Staël<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459" title="Go to footnote 459"><span class="smaller">[459]</span></a>, et avait-il
+fait apparaître à la place une réalité beaucoup moins poétique, une
+race forte, rude, aux appétits violents, aux âpres convoitises,
+«soupirant après des mets plus solides que le sang et la chair
+mystiques», impatiente de jouir, de posséder et de dominer; vainement
+nous criait-il: «Prenez garde, on ne vous aime pas en Allemagne, vous
+autres Français», et nous faisait-il l'énumération <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> de l'armée
+terrible, implacable, qui se lèverait un jour contre nous, rien ne
+pouvait nous ébranler; nous restions, malgré tout, «teutomanes<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460" title="Go to footnote 460"><span class="smaller">[460]</span></a>».</p>
+
+<p>Tels étaient les sentiments respectifs des deux peuples, quand, à la
+suite du traité du 15 juillet 1840, l'écho de nos bruits de guerre
+parvint en Allemagne, y apportant quelques phrases sur les frontières
+du Rhin, bravades jetées à la légère et sans passion<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461" title="Go to footnote 461"><span class="smaller">[461]</span></a>. Il n'en
+fallut pas davantage pour y provoquer comme une éruption de cette
+gallophobie, demeurée jusqu'alors à peu près souterraine. «Toutes les
+fureurs de 1813 firent explosion, a raconté depuis un Français qui se
+trouvait alors à l'Université de Heidelberg. Je n'avais aucune idée
d'une telle violence... Je devais croire que la France nouvelle, par
-sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait
-effacé ces souvenirs des jours de haine. Il n'en était rien. Chaque
-jour, dans la salle du muséum, des gazettes, venues de toutes les
-villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Défis,
-insultes, calomnies se succédaient comme des feux de peloton. L'odieux
-<i lang="la">crescendo</i> allait s'exaltant d'heure en heure<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462" title="Go to footnote 462"><span class="smaller">[462]</span></a>.» De lourdes et
-savantes brochures remontaient jusqu'à Arminius pour faire le procès
-des Gaulois. La conclusion générale était qu'il fallait reprendre
-l'Alsace et la Lorraine. Si l'on retrouvait là toute la passion, toute
-la violence de 1813, rien ne rappelait l'éclat épique des productions
-littéraires de cette époque, des polémiques de G&oelig;rres, des poésies
-de K&oelig;rner, des chansons de Arndt, des sonnets de Rückert. En 1840,
-tout est plus grossier. Dans ce fatras, un seul morceau se détache, le
-chant de Becker: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463" title="Go to footnote 463"><span class="smaller">[463]</span></a>!»
-La poésie est <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> médiocre; l'auteur était un inconnu, petit
-employé dans je ne sais quelle administration publique à Cologne; mais
-la passion nationale vint donner à ses vers un accent et une portée
-qu'ils n'auraient pas eus par eux-mêmes. Du coup, la célébrité de
-Nicolas Becker fit pâlir les grands noms de 1813; le roi de Bavière
-lui envoya une coupe avec des vers de sa façon, et le roi de Prusse
+sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait
+effacé ces souvenirs des jours de haine. Il n'en était rien. Chaque
+jour, dans la salle du muséum, des gazettes, venues de toutes les
+villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Défis,
+insultes, calomnies se succédaient comme des feux de peloton. L'odieux
+<i lang="la">crescendo</i> allait s'exaltant d'heure en heure<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462" title="Go to footnote 462"><span class="smaller">[462]</span></a>.» De lourdes et
+savantes brochures remontaient jusqu'à Arminius pour faire le procès
+des Gaulois. La conclusion générale était qu'il fallait reprendre
+l'Alsace et la Lorraine. Si l'on retrouvait là toute la passion, toute
+la violence de 1813, rien ne rappelait l'éclat épique des productions
+littéraires de cette époque, des polémiques de G&oelig;rres, des poésies
+de K&oelig;rner, des chansons de Arndt, des sonnets de Rückert. En 1840,
+tout est plus grossier. Dans ce fatras, un seul morceau se détache, le
+chant de Becker: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463" title="Go to footnote 463"><span class="smaller">[463]</span></a>!»
+La poésie est <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> médiocre; l'auteur était un inconnu, petit
+employé dans je ne sais quelle administration publique à Cologne; mais
+la passion nationale vint donner à ses vers un accent et une portée
+qu'ils n'auraient pas eus par eux-mêmes. Du coup, la célébrité de
+Nicolas Becker fit pâlir les grands noms de 1813; le roi de Bavière
+lui envoya une coupe avec des vers de sa façon, et le roi de Prusse
1,000 thalers avec une promesse d'avancement. Plus de soixante
compositeurs mirent en musique cette sorte de <em>Marseillaise</em>
-germanique, et de la Baltique aux Alpes, du Rhin à la Vistule, des
-voix innombrables chantèrent d'un ton farouche: «Ils ne l'auront pas,
-le libre Rhin allemand!»</p>
+germanique, et de la Baltique aux Alpes, du Rhin à la Vistule, des
+voix innombrables chantèrent d'un ton farouche: «Ils ne l'auront pas,
+le libre Rhin allemand!»</p>
-<p>Surpris par cette explosion, les Français n'y comprenaient rien. Henri
+<p>Surpris par cette explosion, les Français n'y comprenaient rien. Henri
Heine rapporte qu'il rencontra alors, sur le boulevard des Italiens,
-M. Cousin, arrêté devant une boutique d'estampes, à contempler des
-compositions d'Overbeck. «Le monde était sorti de ses gonds, dit
+M. Cousin, arrêté devant une boutique d'estampes, à contempler des
+compositions d'Overbeck. «Le monde était sorti de ses gonds, dit
Heine, le tonnerre du canon de Beyrouth soulevait, comme un tocsin,
tout l'enthousiasme guerrier de l'Orient et de l'Occident; les
-pyramides d'Égypte tremblaient; en deçà et au delà du Rhin, on
+pyramides d'Égypte tremblaient; en deçà et au delà du Rhin, on
aiguisait les sabres,&mdash;et Victor Cousin, alors ministre de France,
-admirant les paisibles et pieuses têtes des saints d'Overbeck, parlait
+admirant les paisibles et pieuses têtes des saints d'Overbeck, parlait
avec ravissement de l'art allemand et de la science allemande, de
-notre profondeur d'âme et d'esprit, de notre amour de la justice et de
-notre humanité. «Mais, au nom du ciel! dit-il soudain, en
-s'interrompant lui-même, et comme s'il s'éveillait d'un rêve, que
-signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup, en
-Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous, Français?» Et le
-ministre philosophe se perdait en conjectures, ne parvenant pas à
-s'expliquer cette colère<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464" title="Go to footnote 464"><span class="smaller">[464]</span></a>. Quant au public, il ne s'en apercevait
-même pas. Les journaux de Paris, tout <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> absorbés par leurs
-polémiques contre la presse anglaise, répondaient à peine aux attaques
-bien autrement violentes qui leur venaient de l'Est; on eût presque
+notre profondeur d'âme et d'esprit, de notre amour de la justice et de
+notre humanité. «Mais, au nom du ciel! dit-il soudain, en
+s'interrompant lui-même, et comme s'il s'éveillait d'un rêve, que
+signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup, en
+Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous, Français?» Et le
+ministre philosophe se perdait en conjectures, ne parvenant pas à
+s'expliquer cette colère<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464" title="Go to footnote 464"><span class="smaller">[464]</span></a>. Quant au public, il ne s'en apercevait
+même pas. Les journaux de Paris, tout <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> absorbés par leurs
+polémiques contre la presse anglaise, répondaient à peine aux attaques
+bien autrement violentes qui leur venaient de l'Est; on eût presque
dit qu'ils les ignoraient. Personne ne lisait, en France, les
brochures de combat qui pullulaient en Allemagne. Les vers de Becker
-eux-mêmes ne parurent pas, pendant quelque temps, avoir franchi la
-frontière. Ce fut seulement plus tard, en juin 1841, que Musset, agacé
-par ce grand bruit de voix tudesques chantant à pleine bouche et sur
+eux-mêmes ne parurent pas, pendant quelque temps, avoir franchi la
+frontière. Ce fut seulement plus tard, en juin 1841, que Musset, agacé
+par ce grand bruit de voix tudesques chantant à pleine bouche et sur
un ton de menace, riposta par ses strophes du <em>Rhin allemand</em>,
-cinglantes comme une volée de coups de cravache, mais témoignant de
-plus d'impertinence railleuse que d'animosité profonde. À la même
-date, Lamartine répondit, lui aussi, au chant de guerre du Tyrtée
+cinglantes comme une volée de coups de cravache, mais témoignant de
+plus d'impertinence railleuse que d'animosité profonde. À la même
+date, Lamartine répondit, lui aussi, au chant de guerre du Tyrtée
prussien, mais par une <em>Marseillaise de la paix</em>, hymne d'amour et de
-fraternité internationale, où notre poëte répudiait toute visée «sur
-le libre Rhin» et s'écriait:</p>
+fraternité internationale, où notre poëte répudiait toute visée «sur
+le libre Rhin» et s'écriait:</p>
<p class="poem10">
Vivent les nobles fils de la grave Allemagne!</p>
-<p class="noindent">Appel un peu naïf qui devait provoquer de la part de ces «nobles fils»
+<p class="noindent">Appel un peu naïf qui devait provoquer de la part de ces «nobles fils»
un redoublement d'injures contre la France<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465" title="Go to footnote 465"><span class="smaller">[465]</span></a>.</p>
-<p>Et cependant, à y regarder d'un peu près, les Français de 1840 eussent
+<p>Et cependant, à y regarder d'un peu près, les Français de 1840 eussent
pu discerner, dans l'agitation d'outre-Rhin, quelque chose de plus
-menaçant encore pour leur pays qu'une explosion de haine. En 1813,
-l'Allemagne, soulevée par notre invasion, n'avait pas seulement poussé
-un cri de nationalité et d'unité<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466" title="Go to footnote 466"><span class="smaller">[466]</span></a>. Alors était apparue, pour la
-première fois, l'idée d'une grande patrie allemande, réunissant et
-absorbant toutes les petites patries particulières, et même
-revendiquant, contre les États voisins, les territoires où elle
-prétendait reconnaître l'empreinte germanique. Mais, en 1815, au lieu
-de l'unité attendue, le congrès de Vienne avait consacré, dans
-l'organisation de la Confédération germanique, ce que M. Saint-Marc
-<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> Girardin a spirituellement appelé «le mal de la petitesse et
-de la dislocation»; au lieu de la liberté promise, les gouvernements
-allemands, soutenus par la Sainte-Alliance, s'étaient appliqués à
-rétablir leur pouvoir absolu et avaient traité en ennemis, ou du moins
-en suspects, les patriotes de 1813. Sous le coup de cette déception,
-l'idée de l'unité parut s'effacer ou être reléguée au second plan. Les
-plus ardents, tournant toute leur colère contre leurs princes,
-s'absorbèrent dans la lutte pour la liberté locale, lutte morcelée sur
-cent théâtres différents et prenant ainsi un caractère plus
-autonomique qu'unitaire; ils s'y trouvaient même amenés à se servir
-des idées françaises, heureux et presque reconnaissants, quand leur
-venait d'Occident un souffle de liberté plus vif ou, comme en 1830, un
-vent de tempête révolutionnaire<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467" title="Go to footnote 467"><span class="smaller">[467]</span></a>: du reste, malgré ce secours, ils
-ne faisaient pas grand progrès. Pendant ce temps, la masse de la
-nation, découragée, dégoûtée de la politique, revenait à l'étude, et,
-comme a dit M. Klaczko, se «replongeait dans les immensités de la
-pensée, pour y chercher l'oubli». Les uns, devenus dévots du
-romantisme, «se mettaient à genoux devant l'idéal». Les autres,
-occupés à refaire toutes les connaissances humaines d'après le verbe
+menaçant encore pour leur pays qu'une explosion de haine. En 1813,
+l'Allemagne, soulevée par notre invasion, n'avait pas seulement poussé
+un cri de nationalité et d'unité<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466" title="Go to footnote 466"><span class="smaller">[466]</span></a>. Alors était apparue, pour la
+première fois, l'idée d'une grande patrie allemande, réunissant et
+absorbant toutes les petites patries particulières, et même
+revendiquant, contre les États voisins, les territoires où elle
+prétendait reconnaître l'empreinte germanique. Mais, en 1815, au lieu
+de l'unité attendue, le congrès de Vienne avait consacré, dans
+l'organisation de la Confédération germanique, ce que M. Saint-Marc
+<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> Girardin a spirituellement appelé «le mal de la petitesse et
+de la dislocation»; au lieu de la liberté promise, les gouvernements
+allemands, soutenus par la Sainte-Alliance, s'étaient appliqués à
+rétablir leur pouvoir absolu et avaient traité en ennemis, ou du moins
+en suspects, les patriotes de 1813. Sous le coup de cette déception,
+l'idée de l'unité parut s'effacer ou être reléguée au second plan. Les
+plus ardents, tournant toute leur colère contre leurs princes,
+s'absorbèrent dans la lutte pour la liberté locale, lutte morcelée sur
+cent théâtres différents et prenant ainsi un caractère plus
+autonomique qu'unitaire; ils s'y trouvaient même amenés à se servir
+des idées françaises, heureux et presque reconnaissants, quand leur
+venait d'Occident un souffle de liberté plus vif ou, comme en 1830, un
+vent de tempête révolutionnaire<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467" title="Go to footnote 467"><span class="smaller">[467]</span></a>: du reste, malgré ce secours, ils
+ne faisaient pas grand progrès. Pendant ce temps, la masse de la
+nation, découragée, dégoûtée de la politique, revenait à l'étude, et,
+comme a dit M. Klaczko, se «replongeait dans les immensités de la
+pensée, pour y chercher l'oubli». Les uns, devenus dévots du
+romantisme, «se mettaient à genoux devant l'idéal». Les autres,
+occupés à refaire toutes les connaissances humaines d'après le verbe
de Hegel, s'enfouissaient pour ainsi dire dans cette colossale
-besogne, étrangers aux bruits du dehors, broyant tous les sentiments,
+besogne, étrangers aux bruits du dehors, broyant tous les sentiments,
sous la formidable meule de la nouvelle dialectique, et apprenant de
-cette philosophie l'indifférence suprême, produite par la prétention
+cette philosophie l'indifférence suprême, produite par la prétention
de tout comprendre. Henri Heine a fait, avec son <em>humour</em> habituelle,
-le portrait de cette Allemagne «immobile et livrée à un profond
-sommeil». «Je la parcourus, jeune encore, dit-il, et observai ces
-hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages; j'étudiai leur
-physionomie; je leur mis la main sur le c&oelig;ur, et ils commencèrent à
-parler dans leur sommeil somnambulique: discours entrecoupés dans
-lesquels ils me révélaient leurs plus secrètes pensées. Les gardiens
-du peuple, bien enveloppés dans leurs robes de chambre d'hermine,
-leurs bonnets d'or bien enfoncés <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> sur les oreilles, étendus
-dans de grands fauteuils de velours rouge, dormaient aussi et même
+le portrait de cette Allemagne «immobile et livrée à un profond
+sommeil». «Je la parcourus, jeune encore, dit-il, et observai ces
+hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages; j'étudiai leur
+physionomie; je leur mis la main sur le c&oelig;ur, et ils commencèrent à
+parler dans leur sommeil somnambulique: discours entrecoupés dans
+lesquels ils me révélaient leurs plus secrètes pensées. Les gardiens
+du peuple, bien enveloppés dans leurs robes de chambre d'hermine,
+leurs bonnets d'or bien enfoncés <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> sur les oreilles, étendus
+dans de grands fauteuils de velours rouge, dormaient aussi et même
ronflaient de grand c&oelig;ur. Cheminant ainsi avec le havre-sac et le
-bâton, je dis et je chantai à haute voix ce que j'avais découvert sur
+bâton, je dis et je chantai à haute voix ce que j'avais découvert sur
la figure de ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des soupirs
de leurs c&oelig;urs. Tout demeura tranquille autour de moi, et je
-n'entendis que l'écho de mes propres paroles.» Sans doute, comme le
-donne à entendre Heine, la grande idée allemande, la passion unitaire
-n'était pas morte, mais enfin elle sommeillait.</p>
-
-<p>Prolonger ce sommeil, tel était notre intérêt manifeste, telle devait
-être notre politique. Nos gouvernements s'y étaient appliqués depuis
-vingt-cinq ans, quand, tout à coup, dans l'émotion causée par le
-traité du 15 juillet, il se fit un tel bruit en France, que, sans y
-penser, on se trouva avoir réveillé le dormeur. Celui-ci se redressa,
-avec un grognement menaçant. Alors reparurent, au delà du Rhin, ces
-grands mots d'unité allemande, de patrie allemande, de gloire
-allemande, que les princes proscrivaient naguère comme suspects de
-sédition et que les peuples semblaient avoir oubliés. On s'exalta à
-les prononcer, à les répéter, à les crier, à les chanter. Il fut
-bientôt visible qu'un changement immense s'accomplissait, que
-l'Allemagne contemplative et immobile s'effaçait pour laisser
-apparaître une Allemagne active, ambitieuse, farouche, impatiente de
-jouir, de dominer, de tenir le premier rôle parmi les maîtres du monde
-réel. Au bout de quelques mois, la crise orientale était finie; les
-derniers bruits de guerre s'éteignaient en France; personne n'y
-parlait plus du Rhin ni même ne se souvenait de la colère germanique;
-mais, chez nos voisins, l'agitation unitaire survivait à la cause
+n'entendis que l'écho de mes propres paroles.» Sans doute, comme le
+donne à entendre Heine, la grande idée allemande, la passion unitaire
+n'était pas morte, mais enfin elle sommeillait.</p>
+
+<p>Prolonger ce sommeil, tel était notre intérêt manifeste, telle devait
+être notre politique. Nos gouvernements s'y étaient appliqués depuis
+vingt-cinq ans, quand, tout à coup, dans l'émotion causée par le
+traité du 15 juillet, il se fit un tel bruit en France, que, sans y
+penser, on se trouva avoir réveillé le dormeur. Celui-ci se redressa,
+avec un grognement menaçant. Alors reparurent, au delà du Rhin, ces
+grands mots d'unité allemande, de patrie allemande, de gloire
+allemande, que les princes proscrivaient naguère comme suspects de
+sédition et que les peuples semblaient avoir oubliés. On s'exalta à
+les prononcer, à les répéter, à les crier, à les chanter. Il fut
+bientôt visible qu'un changement immense s'accomplissait, que
+l'Allemagne contemplative et immobile s'effaçait pour laisser
+apparaître une Allemagne active, ambitieuse, farouche, impatiente de
+jouir, de dominer, de tenir le premier rôle parmi les maîtres du monde
+réel. Au bout de quelques mois, la crise orientale était finie; les
+derniers bruits de guerre s'éteignaient en France; personne n'y
+parlait plus du Rhin ni même ne se souvenait de la colère germanique;
+mais, chez nos voisins, l'agitation unitaire survivait à la cause
accidentelle qui l'avait produite. Journaux et livres, science et art,
-manifestations des peuples et des princes, tout contribuait à grossir
-le courant vers une patrie une, sous l'hégémonie de la Prusse, à
-aviver la haine et le mépris de la France. L'anniversaire de la
-bataille de Leipzig devenait la grande fête nationale<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468" title="Go to footnote 468"><span class="smaller">[468]</span></a>. Ce
-mouvement <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> ne devait plus s'arrêter, et notre génération ne
-sait que trop jusqu'où il a conduit l'Allemagne, la France et le
+manifestations des peuples et des princes, tout contribuait à grossir
+le courant vers une patrie une, sous l'hégémonie de la Prusse, à
+aviver la haine et le mépris de la France. L'anniversaire de la
+bataille de Leipzig devenait la grande fête nationale<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468" title="Go to footnote 468"><span class="smaller">[468]</span></a>. Ce
+mouvement <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> ne devait plus s'arrêter, et notre génération ne
+sait que trop jusqu'où il a conduit l'Allemagne, la France et le
monde.</p>
-<p>Histoire étrange que celle de cette unité allemande, si funeste à
-notre grandeur, et qui semble cependant n'avoir toujours progressé que
-par notre fait, aussi bien à l'origine, en 1813, que plus tard, en
-1848, en 1866, en 1870. Entre ces dates néfastes de l'imprévoyance
-française, il convient d'inscrire 1840. Le ministère du 1<sup>er</sup> mars,
+<p>Histoire étrange que celle de cette unité allemande, si funeste à
+notre grandeur, et qui semble cependant n'avoir toujours progressé que
+par notre fait, aussi bien à l'origine, en 1813, que plus tard, en
+1848, en 1866, en 1870. Entre ces dates néfastes de l'imprévoyance
+française, il convient d'inscrire 1840. Le ministère du 1<sup>er</sup> mars,
qui ne nous rappelle, en France, qu'un accident passager de notre
-politique, marque une époque dans l'histoire de nos voisins. Ceux-ci
-ne s'y trompent pas. «Ce fut là le jour de la conception de
-l'Allemagne», écrivait récemment un Prussien<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469" title="Go to footnote 469"><span class="smaller">[469]</span></a>. Dès novembre 1840,
-au milieu même des événements, M. de Metternich, après avoir noté que,
-dans tous les pays germaniques, «le sentiment national était monté
-comme en 1813 et 1814», ajoutait: «M. Thiers aime à être comparé à
-Napoléon; eh bien, en ce qui concerne l'Allemagne, la ressemblance est
-parfaite et la palme appartient même à M. Thiers. Il lui a suffi d'un
-court espace de temps pour conduire ce pays là où dix années
-d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470" title="Go to footnote 470"><span class="smaller">[470]</span></a>.» Un peu plus
-tard, en 1854, rappelant ses souvenirs de 1840, Henri Heine écrivait:
-«M. Thiers, par son bruyant tambourinage, réveilla de son sommeil
-léthargique notre bonne Allemagne et la fit entrer dans le grand
+politique, marque une époque dans l'histoire de nos voisins. Ceux-ci
+ne s'y trompent pas. «Ce fut là le jour de la conception de
+l'Allemagne», écrivait récemment un Prussien<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469" title="Go to footnote 469"><span class="smaller">[469]</span></a>. Dès novembre 1840,
+au milieu même des événements, M. de Metternich, après avoir noté que,
+dans tous les pays germaniques, «le sentiment national était monté
+comme en 1813 et 1814», ajoutait: «M. Thiers aime à être comparé à
+Napoléon; eh bien, en ce qui concerne l'Allemagne, la ressemblance est
+parfaite et la palme appartient même à M. Thiers. Il lui a suffi d'un
+court espace de temps pour conduire ce pays là où dix années
+d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470" title="Go to footnote 470"><span class="smaller">[470]</span></a>.» Un peu plus
+tard, en 1854, rappelant ses souvenirs de 1840, Henri Heine écrivait:
+«M. Thiers, par son bruyant tambourinage, réveilla de son sommeil
+léthargique notre bonne Allemagne et la fit entrer dans le grand
mouvement de la vie politique de l'Europe; il battait si fort la diane
que nous ne pouvions plus nous rendormir, et, depuis, nous sommes
-restés sur pied. Si jamais nous devenons un peuple, <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> M. Thiers
+restés sur pied. Si jamais nous devenons un peuple, <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> M. Thiers
peut bien dire qu'il n'y a pas nui, et l'histoire allemande lui
-tiendra compte de ce mérite<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471" title="Go to footnote 471"><span class="smaller">[471]</span></a>.»</p>
+tiendra compte de ce mérite<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471" title="Go to footnote 471"><span class="smaller">[471]</span></a>.»</p>
-<p>En 1840, notre gouvernement était trop mal informé des choses
-d'outre-Rhin pour discerner toute la portée de ce mouvement unitaire.
+<p>En 1840, notre gouvernement était trop mal informé des choses
+d'outre-Rhin pour discerner toute la portée de ce mouvement unitaire.
Du moins, en devait-il voir et entendre assez pour ne pas douter que
-la Confédération germanique ne fît au besoin cause commune avec les
-quatre puissances. Comme l'écrivait alors M. de Metternich,
-«l'Allemagne tout entière était prête à accepter la guerre, et cela
-<em>de peuple à peuple</em><a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472" title="Go to footnote 472"><span class="smaller">[472]</span></a>.» Au cas donc où la France en appellerait
+la Confédération germanique ne fît au besoin cause commune avec les
+quatre puissances. Comme l'écrivait alors M. de Metternich,
+«l'Allemagne tout entière était prête à accepter la guerre, et cela
+<em>de peuple à peuple</em><a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472" title="Go to footnote 472"><span class="smaller">[472]</span></a>.» Au cas donc où la France en appellerait
aux armes, elle rencontrerait devant elle, au grand complet, cette
-vieille coalition qui avait tenté de se reformer après 1830, mais que
+vieille coalition qui avait tenté de se reformer après 1830, mais que
notre alliance avec l'Angleterre et notre prudente sagesse avaient
-fait alors avorter; non pas la coalition incertaine, mal armée, de
-1792, mais celle de la fin de l'Empire, passionnée, résolue, sûre
-d'elle-même et de ses forces. Nos ambassadeurs ne manquaient pas d'en
-avertir M. Thiers. Dès le 8 août, M. de Barante lui écrivait de
-Saint-Pétersbourg: «Si nous faisions grand bruit en parlant de
-bouleversement général, de conquête, de guerre d'invasion, nous nous
-trouverions aussitôt en face de l'Europe de 1813. Le même esprit y
-règne et se réveille à la moindre idée de nos prétentions ambitieuses.
-Les souvenirs sont encore tout vifs<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473" title="Go to footnote 473"><span class="smaller">[473]</span></a>.» Lord Palmerston, dans les
-dépêches qu'il faisait communiquer au gouvernement français, lui
-donnait, sous forme de menaces, des avertissements non moins utiles à
-méditer. «Si la voie ouverte par M. Thiers continuait à être <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>
+fait alors avorter; non pas la coalition incertaine, mal armée, de
+1792, mais celle de la fin de l'Empire, passionnée, résolue, sûre
+d'elle-même et de ses forces. Nos ambassadeurs ne manquaient pas d'en
+avertir M. Thiers. Dès le 8 août, M. de Barante lui écrivait de
+Saint-Pétersbourg: «Si nous faisions grand bruit en parlant de
+bouleversement général, de conquête, de guerre d'invasion, nous nous
+trouverions aussitôt en face de l'Europe de 1813. Le même esprit y
+règne et se réveille à la moindre idée de nos prétentions ambitieuses.
+Les souvenirs sont encore tout vifs<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473" title="Go to footnote 473"><span class="smaller">[473]</span></a>.» Lord Palmerston, dans les
+dépêches qu'il faisait communiquer au gouvernement français, lui
+donnait, sous forme de menaces, des avertissements non moins utiles à
+méditer. «Si la voie ouverte par M. Thiers continuait à être <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>
suivie, disait-il, l'Europe devrait penser que les desseins actuels de
-la France sont semblables à ceux qui, pendant la République et
-l'Empire, forcèrent l'Europe à s'unir pour résister à ses agressions;
-dans ce cas, l'Europe pourrait se convaincre de la nécessité de
-prévenir ces desseins par une combinaison de moyens défensifs pareils
-à ceux qu'elle employa alors pour protéger ses libertés<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474" title="Go to footnote 474"><span class="smaller">[474]</span></a>.»</p>
-
-<p>Il est vrai qu'à entendre ceux qui, en France, poussaient à la guerre,
-à lire leurs journaux, nous avions en main une arme puissante,
-terrible, nous permettant de braver la coalition: c'était la
-propagande révolutionnaire. L'Europe prétendait revenir à 1813; nous
-lui répondrions en revenant à 1792. Libre à elle de refaire une
+la France sont semblables à ceux qui, pendant la République et
+l'Empire, forcèrent l'Europe à s'unir pour résister à ses agressions;
+dans ce cas, l'Europe pourrait se convaincre de la nécessité de
+prévenir ces desseins par une combinaison de moyens défensifs pareils
+à ceux qu'elle employa alors pour protéger ses libertés<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474" title="Go to footnote 474"><span class="smaller">[474]</span></a>.»</p>
+
+<p>Il est vrai qu'à entendre ceux qui, en France, poussaient à la guerre,
+à lire leurs journaux, nous avions en main une arme puissante,
+terrible, nous permettant de braver la coalition: c'était la
+propagande révolutionnaire. L'Europe prétendait revenir à 1813; nous
+lui répondrions en revenant à 1792. Libre à elle de refaire une
Sainte-Alliance; il nous suffirait de jeter un appel, pour que partout
-les peuples opprimés secouassent leur joug, brisassent leurs fers. Ces
-déclamations nous sont connues; elles avaient cours parmi les
-«patriotes» de 1830 et de 1831; ce programme est celui que
-développaient alors, avec accompagnement d'émeutes dans la rue, les
-Lamarque et les Mauguin, celui contre lequel Casimir Périer livrait le
-tragique combat qui lui coûta la vie et lui donna la gloire. C'est en
-triomphant, non sans peine ni péril, de cette politique de propagande,
-que la monarchie de Juillet avait fondé son pouvoir en France, acquis
-son crédit en Europe. On prétendait donc lui arracher le reniement de
-cette ancienne victoire. On voulait qu'après dix ans de règne
-pacifique, bien assise chez elle, considérée de ses voisins, à une
-époque de tranquillité générale, elle arborât subitement ce drapeau de
-révolution qu'elle avait eu le courage d'écarter, dans l'incertitude
-de ses premiers jours, quand tout, chez elle et autour d'elle, était
+les peuples opprimés secouassent leur joug, brisassent leurs fers. Ces
+déclamations nous sont connues; elles avaient cours parmi les
+«patriotes» de 1830 et de 1831; ce programme est celui que
+développaient alors, avec accompagnement d'émeutes dans la rue, les
+Lamarque et les Mauguin, celui contre lequel Casimir Périer livrait le
+tragique combat qui lui coûta la vie et lui donna la gloire. C'est en
+triomphant, non sans peine ni péril, de cette politique de propagande,
+que la monarchie de Juillet avait fondé son pouvoir en France, acquis
+son crédit en Europe. On prétendait donc lui arracher le reniement de
+cette ancienne victoire. On voulait qu'après dix ans de règne
+pacifique, bien assise chez elle, considérée de ses voisins, à une
+époque de tranquillité générale, elle arborât subitement ce drapeau de
+révolution qu'elle avait eu le courage d'écarter, dans l'incertitude
+de ses premiers jours, quand tout, chez elle et autour d'elle, était
trouble et exaltation. Ne voyait-on pas qu'elle y perdrait tout
d'abord son honneur?</p>
-<p>Et pour quel profit? Cette arme de la guerre révolutionnaire
-était-elle aussi efficace, aussi puissante qu'on le prétendait? Quelle
-réalité y avait-il derrière ces menaces déclamatoires? Depuis
-l'époque légendaire de 1792 que l'on évoquait, bien des <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>
-changements s'étaient accomplis chez nous et autour de nous. «En
-France, aujourd'hui, écrivait M. Guizot, le 13 octobre 1840, je crois
-à la violence révolutionnaire, je ne crois pas à l'élan
-révolutionnaire de la nation<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475" title="Go to footnote 475"><span class="smaller">[475]</span></a>.» Le mot était profond et vrai. Les
-haines, les convoitises, l'esprit de discorde, de révolte et
+<p>Et pour quel profit? Cette arme de la guerre révolutionnaire
+était-elle aussi efficace, aussi puissante qu'on le prétendait? Quelle
+réalité y avait-il derrière ces menaces déclamatoires? Depuis
+l'époque légendaire de 1792 que l'on évoquait, bien des <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>
+changements s'étaient accomplis chez nous et autour de nous. «En
+France, aujourd'hui, écrivait M. Guizot, le 13 octobre 1840, je crois
+à la violence révolutionnaire, je ne crois pas à l'élan
+révolutionnaire de la nation<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475" title="Go to footnote 475"><span class="smaller">[475]</span></a>.» Le mot était profond et vrai. Les
+haines, les convoitises, l'esprit de discorde, de révolte et
d'anarchie, fermentaient toujours dans certains bas-fonds et
-menaçaient la société. Mais un mouvement puissant, général, soulevant
-le peuple entier, le poussant à accomplir par la force, au dedans ou
-au dehors, une grande transformation, on l'eût vainement cherché. Par
-contre, il s'était répandu, dans ce peuple, des préoccupations et des
-habitudes de bien-être qui le rendaient plus que jamais soucieux de sa
-tranquillité, réfractaire aux aventures. La gauche elle-même, cette
-gauche qui criait si fort, était, au fond, fatiguée comme la nation
-entière; il y avait chez elle moins de passion que de routine
-révolutionnaire; elle n'était pas plus en mesure de réaliser ses
-menaces que de tenir ses promesses. Et puis, en Europe, où
-pouvions-nous nous flatter que notre appel à la révolte trouvât écho?
-Au delà du Rhin, on l'a vu, la nation était notre ennemie plus encore
+menaçaient la société. Mais un mouvement puissant, général, soulevant
+le peuple entier, le poussant à accomplir par la force, au dedans ou
+au dehors, une grande transformation, on l'eût vainement cherché. Par
+contre, il s'était répandu, dans ce peuple, des préoccupations et des
+habitudes de bien-être qui le rendaient plus que jamais soucieux de sa
+tranquillité, réfractaire aux aventures. La gauche elle-même, cette
+gauche qui criait si fort, était, au fond, fatiguée comme la nation
+entière; il y avait chez elle moins de passion que de routine
+révolutionnaire; elle n'était pas plus en mesure de réaliser ses
+menaces que de tenir ses promesses. Et puis, en Europe, où
+pouvions-nous nous flatter que notre appel à la révolte trouvât écho?
+Au delà du Rhin, on l'a vu, la nation était notre ennemie plus encore
que les gouvernements. Si les Italiens et les Polonais n'avaient pas
-contre nous les mêmes préventions, les uns étaient «énervés», les
-autres «écrasés<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476" title="Go to footnote 476"><span class="smaller">[476]</span></a>», et il n'y avait pas à attendre de ce côté un
-concours considérable. D'ailleurs, à l'étranger, autant qu'en France,
-le sentiment dominant était la lassitude des secousses passées, le
+contre nous les mêmes préventions, les uns étaient «énervés», les
+autres «écrasés<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476" title="Go to footnote 476"><span class="smaller">[476]</span></a>», et il n'y avait pas à attendre de ce côté un
+concours considérable. D'ailleurs, à l'étranger, autant qu'en France,
+le sentiment dominant était la lassitude des secousses passées, le
besoin de repos. M. de Barante ne cessait d'en avertir M. Thiers.
-«Peut-être en 1830, disait-il, la propagande pouvait-elle faire des
-révolutions; aujourd'hui, elle ne ferait que des émeutes et aurait
-contre elle tout ce qui a intérêt à l'ordre public... En somme, il n'y
-a nulle analogie entre le temps présent et les souvenirs de 1792. À
-cet égard, toute illusion serait dangereuse<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477" title="Go to footnote 477"><span class="smaller">[477]</span></a>.»</p>
-
-<p>Pour être impuissante contre nos ennemis, l'arme de la guerre
-<span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> révolutionnaire n'eût pas été inoffensive pour nous-mêmes.
-Elle n'était pas de celles qu'une monarchie, surtout une monarchie
-d'origine récente et encore contestée, pût manier sans risque de se
-blesser, peut-être mortellement. Les passions soulevées eussent, avant
-même de passer la frontière, exigé satisfaction à l'intérieur. La
-France avait grande chance d'être la seule ou tout au moins la
-première victime de la révolution qu'elle aurait tenté de déchaîner
-sur le monde. C'était d'ailleurs la conséquence de nos bouleversements
-successifs et de l'état troublé, instable, où ils avaient réduit notre
-pays, que les grandes émotions, bonnes ou mauvaises, y prenaient
-facilement une forme révolutionnaire. Tout se tournait en
+«Peut-être en 1830, disait-il, la propagande pouvait-elle faire des
+révolutions; aujourd'hui, elle ne ferait que des émeutes et aurait
+contre elle tout ce qui a intérêt à l'ordre public... En somme, il n'y
+a nulle analogie entre le temps présent et les souvenirs de 1792. À
+cet égard, toute illusion serait dangereuse<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477" title="Go to footnote 477"><span class="smaller">[477]</span></a>.»</p>
+
+<p>Pour être impuissante contre nos ennemis, l'arme de la guerre
+<span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> révolutionnaire n'eût pas été inoffensive pour nous-mêmes.
+Elle n'était pas de celles qu'une monarchie, surtout une monarchie
+d'origine récente et encore contestée, pût manier sans risque de se
+blesser, peut-être mortellement. Les passions soulevées eussent, avant
+même de passer la frontière, exigé satisfaction à l'intérieur. La
+France avait grande chance d'être la seule ou tout au moins la
+première victime de la révolution qu'elle aurait tenté de déchaîner
+sur le monde. C'était d'ailleurs la conséquence de nos bouleversements
+successifs et de l'état troublé, instable, où ils avaient réduit notre
+pays, que les grandes émotions, bonnes ou mauvaises, y prenaient
+facilement une forme révolutionnaire. Tout se tournait en
<em>Marseillaise</em>. Les agitateurs politiques le savaient bien; aussi
-étaient-ils à l'affût des diverses émotions, prêts à s'en emparer, à
-les pervertir, pour les faire servir à leurs desseins de renversement.
-Ainsi avaient-ils fait maintes fois des aspirations libérales; ainsi
-cherchaient-ils à faire des susceptibilités patriotiques: perfide
-man&oelig;uvre qui condamnait les hommes d'ordre à paraître combattre les
-sentiments les plus nobles, ici la liberté, là le patriotisme. En
-octobre 1840, à lire les journaux, à considérer la physionomie de la
-population, à entendre ses chants, à assister à ses démonstrations
-diverses, il était de plus en plus manifeste que l'agitation
-républicaine, radicale, démagogique, croissait avec l'agitation
-belliqueuse, qu'elle s'en servait, que toutes deux se mêlaient, et que
-la première tendait à dominer la seconde. Aussi pouvait-on augurer des
-désordres qu'amènerait la guerre elle-même, par ceux que produisait
-déjà la seule menace de cette guerre. Les contemporains avaient bien
-le sentiment du danger<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478" title="Go to footnote 478"><span class="smaller">[478]</span></a>. «La guerre est encore le moindre des maux
-que je redoute, disait Henri Heine, le 3 octobre. À Paris, il peut se
-passer des scènes près desquelles tous les actes de l'ancienne
-révolution ne ressembleraient qu'à des rêves sereins d'une nuit
-d'été. Les Français seront dans une mauvaise <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> position, si la
-majorité des baïonnettes l'emporte ici<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479" title="Go to footnote 479"><span class="smaller">[479]</span></a>.» De Londres, M. Guizot ne
-pouvait s'empêcher d'écrire à M. de Broglie: «Je suis inquiet du
+étaient-ils à l'affût des diverses émotions, prêts à s'en emparer, à
+les pervertir, pour les faire servir à leurs desseins de renversement.
+Ainsi avaient-ils fait maintes fois des aspirations libérales; ainsi
+cherchaient-ils à faire des susceptibilités patriotiques: perfide
+man&oelig;uvre qui condamnait les hommes d'ordre à paraître combattre les
+sentiments les plus nobles, ici la liberté, là le patriotisme. En
+octobre 1840, à lire les journaux, à considérer la physionomie de la
+population, à entendre ses chants, à assister à ses démonstrations
+diverses, il était de plus en plus manifeste que l'agitation
+républicaine, radicale, démagogique, croissait avec l'agitation
+belliqueuse, qu'elle s'en servait, que toutes deux se mêlaient, et que
+la première tendait à dominer la seconde. Aussi pouvait-on augurer des
+désordres qu'amènerait la guerre elle-même, par ceux que produisait
+déjà la seule menace de cette guerre. Les contemporains avaient bien
+le sentiment du danger<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478" title="Go to footnote 478"><span class="smaller">[478]</span></a>. «La guerre est encore le moindre des maux
+que je redoute, disait Henri Heine, le 3 octobre. À Paris, il peut se
+passer des scènes près desquelles tous les actes de l'ancienne
+révolution ne ressembleraient qu'à des rêves sereins d'une nuit
+d'été. Les Français seront dans une mauvaise <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> position, si la
+majorité des baïonnettes l'emporte ici<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479" title="Go to footnote 479"><span class="smaller">[479]</span></a>.» De Londres, M. Guizot ne
+pouvait s'empêcher d'écrire à M. de Broglie: «Je suis inquiet du
dedans plus encore que du dehors. Nous retournons vers 1831, vers
-l'esprit révolutionnaire exploitant l'entraînement national<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480" title="Go to footnote 480"><span class="smaller">[480]</span></a>.» Le
-<cite>Journal des Débats</cite> disait: «Le travail des factions pour s'emparer
-de la question extérieure et la changer en une question de révolution
-intérieure, est patent... Il faut que le pays le sache: il court en ce
-moment deux dangers, un danger extérieur et un danger intérieur...
+l'esprit révolutionnaire exploitant l'entraînement national<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480" title="Go to footnote 480"><span class="smaller">[480]</span></a>.» Le
+<cite>Journal des Débats</cite> disait: «Le travail des factions pour s'emparer
+de la question extérieure et la changer en une question de révolution
+intérieure, est patent... Il faut que le pays le sache: il court en ce
+moment deux dangers, un danger extérieur et un danger intérieur...
L'agitation des esprits ouvre aux factions une chance inattendue; la
-guerre est un noble prétexte; une révolution est leur but<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481" title="Go to footnote 481"><span class="smaller">[481]</span></a>.»</p>
+guerre est un noble prétexte; une révolution est leur but<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481" title="Go to footnote 481"><span class="smaller">[481]</span></a>.»</p>
-<p>Après ce long examen, nous pouvons conclure. Nulle chance de s'en
-tenir à une guerre limitée et politique; elle serait forcément
-générale contre toute l'Europe coalisée, gouvernements et peuples;
-elle serait révolutionnaire avec tous les risques et sans les forces
-de la révolution. La France se trouvait donc placée en face de cette
-perspective: l'écrasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'eût été
-1870 et 1871 trente ans plus tôt.</p>
+<p>Après ce long examen, nous pouvons conclure. Nulle chance de s'en
+tenir à une guerre limitée et politique; elle serait forcément
+générale contre toute l'Europe coalisée, gouvernements et peuples;
+elle serait révolutionnaire avec tous les risques et sans les forces
+de la révolution. La France se trouvait donc placée en face de cette
+perspective: l'écrasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'eût été
+1870 et 1871 trente ans plus tôt.</p>
<h4>XI</h4>
-<p>Entre la politique belliqueuse, si violemment réclamée par la partie
+<p>Entre la politique belliqueuse, si violemment réclamée par la partie
bruyante de l'opinion, et la politique pacifique que la situation de
-la France et de l'Europe semblait imposer, le <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> ministère
-devait choisir. Impossible d'éviter ou d'ajourner ce choix. Les
-événements qui se précipitaient en Orient, l'émotion extrême qu'ils
-soulevaient en France, exigeaient qu'un parti fût pris, sans perdre
-une heure, sans laisser la moindre équivoque. M. Thiers le comprenait,
-et il en éprouvait une singulière angoisse. Sa belle humeur,
-d'ordinaire un peu légère et présomptueuse, s'était évanouie. «Si vous
-saviez, disait-il plus tard, de quels sentiments on est animé, quand
-d'une erreur de votre esprit peut résulter le malheur du pays!...
-J'étais plein d'une anxiété cruelle.» Il avait trop d'intelligence
-pour n'être pas frappé du péril manifeste d'une telle guerre. Mais, en
-même temps, il était troublé du tapage des journaux et de
-l'effervescence de l'opinion. Après s'être avancé comme il l'avait
-fait, reculer ou seulement s'arrêter lui semblait difficile. Des
-motifs d'ordre très-inégal agissaient sur lui: d'abord, la
-susceptibilité patriotique, le sentiment que la France ne pourrait
-laisser le champ libre aux autres puissances, sans déchoir; ensuite,
-l'amour-propre, l'irritation de son insuccès, l'excitation d'esprit,
+la France et de l'Europe semblait imposer, le <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> ministère
+devait choisir. Impossible d'éviter ou d'ajourner ce choix. Les
+événements qui se précipitaient en Orient, l'émotion extrême qu'ils
+soulevaient en France, exigeaient qu'un parti fût pris, sans perdre
+une heure, sans laisser la moindre équivoque. M. Thiers le comprenait,
+et il en éprouvait une singulière angoisse. Sa belle humeur,
+d'ordinaire un peu légère et présomptueuse, s'était évanouie. «Si vous
+saviez, disait-il plus tard, de quels sentiments on est animé, quand
+d'une erreur de votre esprit peut résulter le malheur du pays!...
+J'étais plein d'une anxiété cruelle.» Il avait trop d'intelligence
+pour n'être pas frappé du péril manifeste d'une telle guerre. Mais, en
+même temps, il était troublé du tapage des journaux et de
+l'effervescence de l'opinion. Après s'être avancé comme il l'avait
+fait, reculer ou seulement s'arrêter lui semblait difficile. Des
+motifs d'ordre très-inégal agissaient sur lui: d'abord, la
+susceptibilité patriotique, le sentiment que la France ne pourrait
+laisser le champ libre aux autres puissances, sans déchoir; ensuite,
+l'amour-propre, l'irritation de son insuccès, l'excitation d'esprit,
suite naturelle de la campagne qu'il menait depuis deux mois, le souci
-de sa popularité et de son renom de ministre «national», sa dépendance
-envers la gauche, un certain goût des aventures et la séduction d'un
-grand rôle militaire. Il cherchait d'ailleurs à se persuader qu'il lui
+de sa popularité et de son renom de ministre «national», sa dépendance
+envers la gauche, un certain goût des aventures et la séduction d'un
+grand rôle militaire. Il cherchait d'ailleurs à se persuader qu'il lui
suffirait d'armer; que l'Europe redoutait trop la guerre pour
-l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait décidés, et qu'elle
-deviendrait aussitôt très-coulante, si une fois nous étions
-sérieusement menaçants. Quant à l'agitation révolutionnaire, il ne la
-pouvait nier; mais, disait-il, elle était inévitable aux approches de
-toute guerre, et si cette perspective suffisait pour nous arrêter, la
-France serait à la merci de l'étranger.</p>
+l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait décidés, et qu'elle
+deviendrait aussitôt très-coulante, si une fois nous étions
+sérieusement menaçants. Quant à l'agitation révolutionnaire, il ne la
+pouvait nier; mais, disait-il, elle était inévitable aux approches de
+toute guerre, et si cette perspective suffisait pour nous arrêter, la
+France serait à la merci de l'étranger.</p>
<p>Ces raisons ne rassuraient pas cependant tous les autres ministres. Si
-habitués qu'ils fussent à s'effacer derrière le président du conseil,
-plusieurs d'entre eux se troublaient à la pensée d'une responsabilité
-qui menaçait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus
-pacifiques étaient les ministres de la guerre et de la marine, le
-général Cubières et l'amiral Roussin; <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> le premier disait tout
-haut, trop haut même parfois, que nous ne serions pas prêts avant un
-an; le second, s'autorisant de l'expérience acquise pendant son
-ambassade à Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun
-fond sur l'armée et la flotte du pacha. M. Cousin était aussi fort
-animé contre la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur
-éloquente<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482" title="Go to footnote 482"><span class="smaller">[482]</span></a>. D'autres se montraient hésitants et mal à l'aise. Dans
-ces conditions, un accord était difficile. «La confusion règne aux
-alentours du cabinet, écrivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les
-ministres se réunissent par groupes et tiennent conseils sur conseils;
-ils ne savent plus ce qu'ils ont à faire et ne peuvent se décider sur
-rien<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483" title="Go to footnote 483"><span class="smaller">[483]</span></a>.» Ajoutez, pour augmenter le désarroi, que les journaux de
-gauche, informés des divisions du ministère, intervenaient bruyamment
-dans ses délibérations, et lançaient les menaces les plus terribles
-contre «ceux qui faibliraient». Ces menaces n'étaient pas sans effet
-sur le président du conseil; elles le faisaient pencher de plus en
-plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrière.
-Seulement, quand il s'agissait de préciser en quoi elle consisterait,
+habitués qu'ils fussent à s'effacer derrière le président du conseil,
+plusieurs d'entre eux se troublaient à la pensée d'une responsabilité
+qui menaçait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus
+pacifiques étaient les ministres de la guerre et de la marine, le
+général Cubières et l'amiral Roussin; <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> le premier disait tout
+haut, trop haut même parfois, que nous ne serions pas prêts avant un
+an; le second, s'autorisant de l'expérience acquise pendant son
+ambassade à Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun
+fond sur l'armée et la flotte du pacha. M. Cousin était aussi fort
+animé contre la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur
+éloquente<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482" title="Go to footnote 482"><span class="smaller">[482]</span></a>. D'autres se montraient hésitants et mal à l'aise. Dans
+ces conditions, un accord était difficile. «La confusion règne aux
+alentours du cabinet, écrivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les
+ministres se réunissent par groupes et tiennent conseils sur conseils;
+ils ne savent plus ce qu'ils ont à faire et ne peuvent se décider sur
+rien<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483" title="Go to footnote 483"><span class="smaller">[483]</span></a>.» Ajoutez, pour augmenter le désarroi, que les journaux de
+gauche, informés des divisions du ministère, intervenaient bruyamment
+dans ses délibérations, et lançaient les menaces les plus terribles
+contre «ceux qui faibliraient». Ces menaces n'étaient pas sans effet
+sur le président du conseil; elles le faisaient pencher de plus en
+plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrière.
+Seulement, quand il s'agissait de préciser en quoi elle consisterait,
son embarras devenait grand. Augmenter les armements en leur donnant
-une publicité comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec
-annonce qu'elle s'opposerait par la force à toute attaque des alliés
-contre l'Égypte, recommencer en Orient une sorte d'expédition d'Ancône
-et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces idées
-étaient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans
-indication de ce que l'on ferait après et du but auquel on tendait. En
-somme, M. Thiers désirait faire quelque chose, mais ne savait pas
-bien quoi<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484" title="Go to footnote 484"><span class="smaller">[484]</span></a>. Il n'osait pas <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> avouer aux autres, ni même
-s'avouer à lui-même qu'il marchait à la guerre; mais, sans la vouloir,
-il inclinait à faire ce qui l'y eût conduit fatalement. De tous les
-partis, c'était certainement le plus mauvais.</p>
-
-<p>Ce fut en cet état d'esprit que les ministres se réunirent aux
-Tuileries, pour arrêter définitivement avec le Roi la conduite à
-suivre. Louis-Philippe, à la différence de beaucoup d'autres en cette
-heure de trouble, savait très-nettement ce qu'il voulait et surtout ce
-qu'il ne voulait pas. Nul n'avait été plus animé et plus impétueux, au
-lendemain du 15 juillet. Convaincu que Méhémet-Ali résisterait
+une publicité comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec
+annonce qu'elle s'opposerait par la force à toute attaque des alliés
+contre l'Égypte, recommencer en Orient une sorte d'expédition d'Ancône
+et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces idées
+étaient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans
+indication de ce que l'on ferait après et du but auquel on tendait. En
+somme, M. Thiers désirait faire quelque chose, mais ne savait pas
+bien quoi<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484" title="Go to footnote 484"><span class="smaller">[484]</span></a>. Il n'osait pas <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> avouer aux autres, ni même
+s'avouer à lui-même qu'il marchait à la guerre; mais, sans la vouloir,
+il inclinait à faire ce qui l'y eût conduit fatalement. De tous les
+partis, c'était certainement le plus mauvais.</p>
+
+<p>Ce fut en cet état d'esprit que les ministres se réunirent aux
+Tuileries, pour arrêter définitivement avec le Roi la conduite à
+suivre. Louis-Philippe, à la différence de beaucoup d'autres en cette
+heure de trouble, savait très-nettement ce qu'il voulait et surtout ce
+qu'il ne voulait pas. Nul n'avait été plus animé et plus impétueux, au
+lendemain du 15 juillet. Convaincu que Méhémet-Ali résisterait
efficacement et que l'union des quatre puissances ne durerait pas, il
-avait cru sans danger et au contraire profitable à la paix, de
-s'abandonner à sa très-sincère irritation et de le prendre de haut
-avec l'Europe. L'événement lui donnant tort, il ne mettait pas son
-amour-propre à s'obstiner dans son erreur; pour s'être trompé une
-fois, il ne se croyait pas condamné à se tromper encore; pour avoir
-contribué à exciter les esprits, il ne se jugeait pas tenu de les
-suivre jusqu'à l'abîme, mais se faisait au contraire un devoir de les
-en détourner. Dès le début, d'ailleurs, nous l'avons vu très-décidé à
-ne pas se laisser entraîner à la guerre, et disposé à surveiller son
-ministère tout en s'associant à sa politique. M. de Rémusat, avec sa
-finesse accoutumée, avait pénétré le fond de la pensée royale; le 21
-septembre, il écrivait à un de ses amis: «Notre situation avec le Roi
-est actuellement bonne. Il a du goût pour son ministère, quoiqu'il ne
+avait cru sans danger et au contraire profitable à la paix, de
+s'abandonner à sa très-sincère irritation et de le prendre de haut
+avec l'Europe. L'événement lui donnant tort, il ne mettait pas son
+amour-propre à s'obstiner dans son erreur; pour s'être trompé une
+fois, il ne se croyait pas condamné à se tromper encore; pour avoir
+contribué à exciter les esprits, il ne se jugeait pas tenu de les
+suivre jusqu'à l'abîme, mais se faisait au contraire un devoir de les
+en détourner. Dès le début, d'ailleurs, nous l'avons vu très-décidé à
+ne pas se laisser entraîner à la guerre, et disposé à surveiller son
+ministère tout en s'associant à sa politique. M. de Rémusat, avec sa
+finesse accoutumée, avait pénétré le fond de la pensée royale; le 21
+septembre, il écrivait à un de ses amis: «Notre situation avec le Roi
+est actuellement bonne. Il a du goût pour son ministère, quoiqu'il ne
lui porte pas une confiance absolue... Il jouit de sa
-quasi-popularité... Cependant, quand il croira la paix immédiatement
-menacée, il nous plantera là; il ne nous le cache guère... Il ne
-prendra pas aisément l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors les
-liens seront brisés en un moment<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485" title="Go to footnote 485"><span class="smaller">[485]</span></a>.» Ces sentiments de
-Louis-Philippe étaient connus à l'étranger. De Vienne, M. de
-Metternich y faisait directement appel, en passant par-dessus la tête
-des ministres français<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486" title="Go to footnote 486"><span class="smaller">[486]</span></a>. À Londres, <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> les amis de la paix y
-trouvaient une raison de se rassurer<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487" title="Go to footnote 487"><span class="smaller">[487]</span></a>. Il n'était pas jusqu'à lord
-Palmerston qui, malgré ses préventions, ne fît entrer dans les
-éléments de sa décision la confiance en la sagesse royale, sauf à
-satisfaire sa haine en donnant à cette confiance une forme méprisante
-qui pût fournir, en France, une arme aux ennemis de la monarchie de
+quasi-popularité... Cependant, quand il croira la paix immédiatement
+menacée, il nous plantera là; il ne nous le cache guère... Il ne
+prendra pas aisément l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors les
+liens seront brisés en un moment<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485" title="Go to footnote 485"><span class="smaller">[485]</span></a>.» Ces sentiments de
+Louis-Philippe étaient connus à l'étranger. De Vienne, M. de
+Metternich y faisait directement appel, en passant par-dessus la tête
+des ministres français<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486" title="Go to footnote 486"><span class="smaller">[486]</span></a>. À Londres, <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> les amis de la paix y
+trouvaient une raison de se rassurer<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487" title="Go to footnote 487"><span class="smaller">[487]</span></a>. Il n'était pas jusqu'à lord
+Palmerston qui, malgré ses préventions, ne fît entrer dans les
+éléments de sa décision la confiance en la sagesse royale, sauf à
+satisfaire sa haine en donnant à cette confiance une forme méprisante
+qui pût fournir, en France, une arme aux ennemis de la monarchie de
Juillet<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488" title="Go to footnote 488"><span class="smaller">[488]</span></a>.</p>
-<p>Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministère proposa
-de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement à une
-rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hésita pas; il
-s'y refusa formellement, déclarant qu'il «ne voulait pas d'une guerre
+<p>Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministère proposa
+de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement à une
+rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hésita pas; il
+s'y refusa formellement, déclarant qu'il «ne voulait pas d'une guerre
qui serait, en Europe, la lutte d'un contre quatre, et qui
-déchaînerait, en France, la révolution<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489" title="Go to footnote 489"><span class="smaller">[489]</span></a>». «Puisque l'Angleterre et
-ses alliés, ajoutait-il, nous déclarent qu'ils limiteront les
-hostilités au développement nécessaire pour faire évacuer la Syrie et
-qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, je ne vois pas qu'il
-y ait là pour nous de <i lang="la">casus belli</i>. La France n'a point garanti la
-possession de la Syrie à Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin
+déchaînerait, en France, la révolution<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489" title="Go to footnote 489"><span class="smaller">[489]</span></a>». «Puisque l'Angleterre et
+ses alliés, ajoutait-il, nous déclarent qu'ils limiteront les
+hostilités au développement nécessaire pour faire évacuer la Syrie et
+qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, je ne vois pas qu'il
+y ait là pour nous de <i lang="la">casus belli</i>. La France n'a point garanti la
+possession de la Syrie à Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin
d'approuver l'agression des puissances, et encore plus loin de vouloir
-leur prêter aucun appui, ni moral, ni matériel, je ne crois pas que
-son honneur soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait
+leur prêter aucun appui, ni moral, ni matériel, je ne crois pas que
+son honneur soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait
seule contre le monde entier, uniquement pour maintenir Ibrahim en
-Syrie. On objecte que les alliés vont attaquer l'Égypte. Nous verrons
-alors ce que nous aurons à faire... Dans l'état actuel des choses,
-nous n'avons qu'à attendre, en regardant bien.» Les ministres
-répondirent par l'offre de leur <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> démission. On eût même dit
+Syrie. On objecte que les alliés vont attaquer l'Égypte. Nous verrons
+alors ce que nous aurons à faire... Dans l'état actuel des choses,
+nous n'avons qu'à attendre, en regardant bien.» Les ministres
+répondirent par l'offre de leur <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> démission. On eût même dit
qu'ils saisissaient avec une sorte d'empressement cette occasion de se
-retirer. Il ne leur déplaisait pas sans doute d'échapper à la
-responsabilité de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout
-en gardant aux yeux du pays, le bénéfice de leur attitude patriotique.
-Par contre, autour du Roi, on s'émut de voir ainsi une crise
-ministérielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations
-du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquiétait fort d'être en
-quelque sorte dénoncé au pays, par cette démission des ministres,
-comme n'ayant pas le souci de l'honneur français. «M. Thiers,
-disait-il, va être le ministre national, tandis que je serai le Roi de
-l'étranger!» On paraissait même craindre qu'avec l'excitation des
-esprits et le réveil des passions révolutionnaires, cet événement ne
-fût le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de régicide.
-Aussi de graves représentations, des instances émues furent-elles
-aussitôt adressées de toutes parts à M. Thiers. On le conjura
-d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence fût un peu
-calmée. La Reine, dit-on, daigna faire elle-même appel aux sentiments
-d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gardés
+retirer. Il ne leur déplaisait pas sans doute d'échapper à la
+responsabilité de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout
+en gardant aux yeux du pays, le bénéfice de leur attitude patriotique.
+Par contre, autour du Roi, on s'émut de voir ainsi une crise
+ministérielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations
+du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquiétait fort d'être en
+quelque sorte dénoncé au pays, par cette démission des ministres,
+comme n'ayant pas le souci de l'honneur français. «M. Thiers,
+disait-il, va être le ministre national, tandis que je serai le Roi de
+l'étranger!» On paraissait même craindre qu'avec l'excitation des
+esprits et le réveil des passions révolutionnaires, cet événement ne
+fût le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de régicide.
+Aussi de graves représentations, des instances émues furent-elles
+aussitôt adressées de toutes parts à M. Thiers. On le conjura
+d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence fût un peu
+calmée. La Reine, dit-on, daigna faire elle-même appel aux sentiments
+d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gardés
pour la monarchie de Juillet. L'intervention la plus efficace, en
cette circonstance, fut celle du duc de Broglie, dont nous avons eu
plusieurs fois occasion de noter les relations avec le cabinet du
-1<sup>er</sup> mars. Un sens très-vif de la fierté nationale et une certaine
-méfiance à l'égard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord incliné
-vers une politique analogue à celle du ministère; mais sa prudence
-commençait à s'alarmer<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490" title="Go to footnote 490"><span class="smaller">[490]</span></a>. Aussi, quand M. Thiers menaça de
-découvrir la royauté en donnant sa démission, il l'en détourna
-vivement. «Voulez-vous donc jouer les Espartero et vous faire ramener
-au pouvoir par une émeute?» lui demanda-t-il, et il le pressa de
-chercher un terrain de transaction sur lequel il pût s'entendre avec
-la couronne. Soit qu'ils fussent réellement touchés dans leur
-sentiment monarchique, soit qu'ils <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> n'osassent résister à de
-telles instances, les ministres retirèrent leur démission<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491" title="Go to footnote 491"><span class="smaller">[491]</span></a>.</p>
-
-<p>Restait à trouver la transaction: ce n'était pas chose facile. Les
-conseils se succédaient sans aboutir, parfois singulièrement
+1<sup>er</sup> mars. Un sens très-vif de la fierté nationale et une certaine
+méfiance à l'égard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord incliné
+vers une politique analogue à celle du ministère; mais sa prudence
+commençait à s'alarmer<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490" title="Go to footnote 490"><span class="smaller">[490]</span></a>. Aussi, quand M. Thiers menaça de
+découvrir la royauté en donnant sa démission, il l'en détourna
+vivement. «Voulez-vous donc jouer les Espartero et vous faire ramener
+au pouvoir par une émeute?» lui demanda-t-il, et il le pressa de
+chercher un terrain de transaction sur lequel il pût s'entendre avec
+la couronne. Soit qu'ils fussent réellement touchés dans leur
+sentiment monarchique, soit qu'ils <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> n'osassent résister à de
+telles instances, les ministres retirèrent leur démission<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491" title="Go to footnote 491"><span class="smaller">[491]</span></a>.</p>
+
+<p>Restait à trouver la transaction: ce n'était pas chose facile. Les
+conseils se succédaient sans aboutir, parfois singulièrement
dramatiques; le souverain et le chef du cabinet y faisaient assaut
-d'éloquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour.
-Tout en s'étant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se
+d'éloquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour.
+Tout en s'étant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se
faisait pas faute de parler fort mal du Roi devant sa petite cour de
journalistes<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492" title="Go to footnote 492"><span class="smaller">[492]</span></a>. Ses propos, parfois outrageants, circulaient de
-bouche en bouche<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493" title="Go to footnote 493"><span class="smaller">[493]</span></a>, et l'écho s'en trouvait, le lendemain, dans les
-feuilles de centre gauche ou de gauche<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494" title="Go to footnote 494"><span class="smaller">[494]</span></a>. Dès le 4 octobre, le
-<cite>Constitutionnel</cite> donnait à entendre que le premier ministre voulait
+bouche en bouche<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493" title="Go to footnote 493"><span class="smaller">[493]</span></a>, et l'écho s'en trouvait, le lendemain, dans les
+feuilles de centre gauche ou de gauche<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494" title="Go to footnote 494"><span class="smaller">[494]</span></a>. Dès le 4 octobre, le
+<cite>Constitutionnel</cite> donnait à entendre que le premier ministre voulait
sauver l'honneur de la France, mais qu'il rencontrait un obstacle dans
-la royauté. Les jours suivants, cette polémique continua, en
-s'aggravant<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495" title="Go to footnote 495"><span class="smaller">[495]</span></a>. Il en résultait pour le prince une situation assez
-dangereuse. «J'admire son courage, écrivait alors Henri Heine; avec
+la royauté. Les jours suivants, cette polémique continua, en
+s'aggravant<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495" title="Go to footnote 495"><span class="smaller">[495]</span></a>. Il en résultait pour le prince une situation assez
+dangereuse. «J'admire son courage, écrivait alors Henri Heine; avec
chaque heure <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment
-national froissé s'accroît le danger qui menace le trône bien plus
-terriblement que tous les canons des alliés<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496" title="Go to footnote 496"><span class="smaller">[496]</span></a>.» Mais si
-Louis-Philippe se voyait dénoncé par les journaux aux colères des
-patriotes, il ne lui échappait pas que, d'un autre côté, la réaction
-pacifique était de jour en jour plus étendue, quoique encore un peu
-timide et silencieuse. Il sentait que cette réaction se tournait vers
-lui et attendait tout de sa sagesse et de sa fermeté. M. Villemain
-exprimait la pensée de beaucoup, quand il écrivait à M. Guizot: «La
+national froissé s'accroît le danger qui menace le trône bien plus
+terriblement que tous les canons des alliés<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496" title="Go to footnote 496"><span class="smaller">[496]</span></a>.» Mais si
+Louis-Philippe se voyait dénoncé par les journaux aux colères des
+patriotes, il ne lui échappait pas que, d'un autre côté, la réaction
+pacifique était de jour en jour plus étendue, quoique encore un peu
+timide et silencieuse. Il sentait que cette réaction se tournait vers
+lui et attendait tout de sa sagesse et de sa fermeté. M. Villemain
+exprimait la pensée de beaucoup, quand il écrivait à M. Guizot: «La
paix depuis dix ans est une force acquise au Roi et par le Roi. Le nom
-du Roi et son action personnelle doivent servir encore à la
-maintenir.» Des hommes politiques, des financiers, des industriels,
-des généraux même accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de
-l'État de préserver la France du péril auquel l'exposait la témérité
-du cabinet. «La guerre n'est pas populaire», venait lui dire un
-député, et celui-ci y mettait même une insistance si peu vaillante,
-que Louis-Philippe répondait sévèrement: «S'il faut la faire, la
-guerre sera populaire<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497" title="Go to footnote 497"><span class="smaller">[497]</span></a>.» C'est que ce prince, tout ami de la paix
-qu'il fût, ne goûtait pas certains des sentiments qui faisaient
-repousser la guerre. «Vous me trouvez trop pacifique, disait-il à ses
+du Roi et son action personnelle doivent servir encore à la
+maintenir.» Des hommes politiques, des financiers, des industriels,
+des généraux même accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de
+l'État de préserver la France du péril auquel l'exposait la témérité
+du cabinet. «La guerre n'est pas populaire», venait lui dire un
+député, et celui-ci y mettait même une insistance si peu vaillante,
+que Louis-Philippe répondait sévèrement: «S'il faut la faire, la
+guerre sera populaire<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497" title="Go to footnote 497"><span class="smaller">[497]</span></a>.» C'est que ce prince, tout ami de la paix
+qu'il fût, ne goûtait pas certains des sentiments qui faisaient
+repousser la guerre. «Vous me trouvez trop pacifique, disait-il à ses
ministres. Eh bien! je le suis encore moins que le pays. Vous ne savez
-pas jusqu'où la pacificomanie conduira ce pays-ci<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498" title="Go to footnote 498"><span class="smaller">[498]</span></a>.»</p>
+pas jusqu'où la pacificomanie conduira ce pays-ci<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498" title="Go to footnote 498"><span class="smaller">[498]</span></a>.»</p>
<p>Cette lutte entre le Roi et le ministre ne pouvait se prolonger
-indéfiniment. L'incertitude était trop pénible à tous. «Une décision,
-une décision à tout prix, tel est le cri du peuple entier», écrivait
-alors un spectateur<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499" title="Go to footnote 499"><span class="smaller">[499]</span></a>. Sous la pression de l'impatience générale et
-du péril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution,
-acceptée à la fois des deux parties. Elle consistait à abandonner la
-Syrie à la fortune de la guerre, <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> mais en déclarant à l'Europe
-que la France n'admettrait pas qu'il fût touché à l'Égypte. Le duc de
-Broglie, qui avait suggéré cette solution, semblait s'être inspiré de
+indéfiniment. L'incertitude était trop pénible à tous. «Une décision,
+une décision à tout prix, tel est le cri du peuple entier», écrivait
+alors un spectateur<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499" title="Go to footnote 499"><span class="smaller">[499]</span></a>. Sous la pression de l'impatience générale et
+du péril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution,
+acceptée à la fois des deux parties. Elle consistait à abandonner la
+Syrie à la fortune de la guerre, <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> mais en déclarant à l'Europe
+que la France n'admettrait pas qu'il fût touché à l'Égypte. Le duc de
+Broglie, qui avait suggéré cette solution, semblait s'être inspiré de
la conduite suivie par l'Angleterre en 1823: alors, tout en nous
-laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait posé
-un <i lang="la">casus belli</i> pour le cas où notre intervention s'étendrait en
-Portugal. Cette sorte d'<i lang="la">ultimatum</i> de la politique française fut
-formulé dans une note expédiée, le 8 octobre, à nos ambassadeurs près
-les quatre puissances: les termes en sont intéressants à connaître,
-car notre diplomatie ne devait jamais s'en départir. «La France,
-lisait-on dans cette note, se croit obligée de déclarer que la
-déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une
-atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la
-guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent
-séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'Égypte;
-mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence
-de Méhémet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Disposée à prendre
-part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double
-garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se
-borne, dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait
-consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à
-Constantinople. Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs
-des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en
-ce point nous ne les trouverions pas en désaccord avec nous. Nous
-regretterions ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne
-saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le
-maintien de l'équilibre européen. La France espère qu'on approuvera en
+laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait posé
+un <i lang="la">casus belli</i> pour le cas où notre intervention s'étendrait en
+Portugal. Cette sorte d'<i lang="la">ultimatum</i> de la politique française fut
+formulé dans une note expédiée, le 8 octobre, à nos ambassadeurs près
+les quatre puissances: les termes en sont intéressants à connaître,
+car notre diplomatie ne devait jamais s'en départir. «La France,
+lisait-on dans cette note, se croit obligée de déclarer que la
+déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une
+atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la
+guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent
+séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'Égypte;
+mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence
+de Méhémet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Disposée à prendre
+part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double
+garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se
+borne, dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait
+consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à
+Constantinople. Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs
+des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en
+ce point nous ne les trouverions pas en désaccord avec nous. Nous
+regretterions ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne
+saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le
+maintien de l'équilibre européen. La France espère qu'on approuvera en
Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son
-désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer, en
-Orient, à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir
-l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes
-puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale
-ambition<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500" title="Go to footnote 500"><span class="smaller">[500]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Le fond était net: mais la forme était
-modérée. Plusieurs des ministres avaient demandé d'abord que le <i lang="la">casus
-belli</i> fût formulé d'une façon plus agressive. Mais, au moment même où
-le conseil délibérait, lord Granville, informé de ce qui s'y passait
-et désireux de seconder les amis de la paix, était venu trouver M.
-Thiers pour lui faire des déclarations rassurantes sur les
-conséquences de la déchéance. «Les puissances, lui avait-il dit
-formellement, ne veulent pas pousser les choses jusqu'au bout.»
-Rendant compte, le 8 octobre, à lord Palmerston de sa démarche,
-l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait: «La conséquence de cette
-communication a été plus de modération dans les termes de la
-note<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501" title="Go to footnote 501"><span class="smaller">[501]</span></a>.»</p>
-
-<p>On conçoit les raisons qui avaient permis au Roi et à M. Thiers,
-malgré leurs vues si opposées, de se réunir sur ce terrain nouveau.
-Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mérite de ne pas
-laisser toute liberté aux autres puissances: pour n'être pas formulé
-expressément et offensivement, le <i lang="la">casus belli</i> était posé sans
-équivoque; sans doute il ne portait que sur l'Égypte, mais ce n'était,
-de notre part, l'abandon d'aucune position antérieurement prise; comme
-l'écrivait, à ce propos, M. Thiers lui-même, «le gouvernement français
-avait toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne
-résidait pas, à ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins
-considérable des territoires que conserveraient le sultan et le
-pacha<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502" title="Go to footnote 502"><span class="smaller">[502]</span></a>. Quant à Louis-Philippe, il voyait, dans cette note,
+désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer, en
+Orient, à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir
+l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes
+puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale
+ambition<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500" title="Go to footnote 500"><span class="smaller">[500]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Le fond était net: mais la forme était
+modérée. Plusieurs des ministres avaient demandé d'abord que le <i lang="la">casus
+belli</i> fût formulé d'une façon plus agressive. Mais, au moment même où
+le conseil délibérait, lord Granville, informé de ce qui s'y passait
+et désireux de seconder les amis de la paix, était venu trouver M.
+Thiers pour lui faire des déclarations rassurantes sur les
+conséquences de la déchéance. «Les puissances, lui avait-il dit
+formellement, ne veulent pas pousser les choses jusqu'au bout.»
+Rendant compte, le 8 octobre, à lord Palmerston de sa démarche,
+l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait: «La conséquence de cette
+communication a été plus de modération dans les termes de la
+note<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501" title="Go to footnote 501"><span class="smaller">[501]</span></a>.»</p>
+
+<p>On conçoit les raisons qui avaient permis au Roi et à M. Thiers,
+malgré leurs vues si opposées, de se réunir sur ce terrain nouveau.
+Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mérite de ne pas
+laisser toute liberté aux autres puissances: pour n'être pas formulé
+expressément et offensivement, le <i lang="la">casus belli</i> était posé sans
+équivoque; sans doute il ne portait que sur l'Égypte, mais ce n'était,
+de notre part, l'abandon d'aucune position antérieurement prise; comme
+l'écrivait, à ce propos, M. Thiers lui-même, «le gouvernement français
+avait toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne
+résidait pas, à ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins
+considérable des territoires que conserveraient le sultan et le
+pacha<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502" title="Go to footnote 502"><span class="smaller">[502]</span></a>. Quant à Louis-Philippe, il voyait, dans cette note,
l'avantage, sinon de supprimer toutes les chances de guerre, du moins
de les diminuer notablement; le champ des aventures se trouvait
-circonscrit. Et puis n'était-il pas garanti contre le risque de voir
-se réaliser le <i lang="la">casus belli</i> posé, puisque les puissances déclaraient
-n'avoir aucune intention d'exécuter la déchéance contre Méhémet-Ali?
-Or le Roi n'était pas homme à refuser à la France le plaisir de mettre
-la main sur le pommeau de son épée, s'il avait assurance qu'elle ne
-<span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> serait pas ainsi sérieusement exposée à la tirer du fourreau.</p>
-
-<p>En même temps que cette attitude était arrêtée, le Roi et son
-ministère s'accordèrent aussi pour prendre quelques mesures
-importantes. La première fut la convocation des Chambres pour le 28
-octobre: c'était faire entrevoir la possibilité de déterminations
-graves, notamment en ce qui concernait le développement de nos
-armements; mais c'était aussi donner satisfaction aux conservateurs,
+circonscrit. Et puis n'était-il pas garanti contre le risque de voir
+se réaliser le <i lang="la">casus belli</i> posé, puisque les puissances déclaraient
+n'avoir aucune intention d'exécuter la déchéance contre Méhémet-Ali?
+Or le Roi n'était pas homme à refuser à la France le plaisir de mettre
+la main sur le pommeau de son épée, s'il avait assurance qu'elle ne
+<span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> serait pas ainsi sérieusement exposée à la tirer du fourreau.</p>
+
+<p>En même temps que cette attitude était arrêtée, le Roi et son
+ministère s'accordèrent aussi pour prendre quelques mesures
+importantes. La première fut la convocation des Chambres pour le 28
+octobre: c'était faire entrevoir la possibilité de déterminations
+graves, notamment en ce qui concernait le développement de nos
+armements; mais c'était aussi donner satisfaction aux conservateurs,
qui accusaient, depuis quelque temps, M. Thiers, de jouer au
dictateur, de substituer les journaux au parlement et de s'imposer par
-ce moyen à la couronne<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503" title="Go to footnote 503"><span class="smaller">[503]</span></a>. L'autre mesure fut le rappel, dans les
+ce moyen à la couronne<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503" title="Go to footnote 503"><span class="smaller">[503]</span></a>. L'autre mesure fut le rappel, dans les
eaux de Toulon, de l'escadre du Levant, alors dans le golfe de
-Salamine: d'une part, si les événements devaient tourner à la guerre,
+Salamine: d'une part, si les événements devaient tourner à la guerre,
il paraissait plus avantageux d'avoir nos forces maritimes, au bout du
-télégraphe, pour les lancer partout où leur action serait jugée utile;
-d'autre part, en éloignant nos vaisseaux du théâtre où opéraient ceux
-de l'Angleterre, on évitait que la politique de la France et la paix
-du monde fussent à la merci d'une querelle de matelots, querelle que
+télégraphe, pour les lancer partout où leur action serait jugée utile;
+d'autre part, en éloignant nos vaisseaux du théâtre où opéraient ceux
+de l'Angleterre, on évitait que la politique de la France et la paix
+du monde fussent à la merci d'une querelle de matelots, querelle que
l'excitation des deux marines pouvait justement faire craindre. La
-décision était donc sage: toutefois, au moment où elle fut prise, elle
+décision était donc sage: toutefois, au moment où elle fut prise, elle
avait une apparence de reculade: il n'en fallait pas tant pour fournir
-prétexte aux attaques de la presse et produire dans le public «une de
+prétexte aux attaques de la presse et produire dans le public «une de
ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le pouvoir,
-même quand il a raison<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504" title="Go to footnote 504"><span class="smaller">[504]</span></a>».</p>
+même quand il a raison<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504" title="Go to footnote 504"><span class="smaller">[504]</span></a>».</p>
<h4>XII</h4>
-<p>Les ministres anglais étaient réunis en conseil, quand leur parvint la
-note du 8 octobre. Ils furent agréablement surpris de la trouver si
-modérée: le fracas de nos manifestations belliqueuses <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> leur
-avait fait attendre tout autre chose. Cet étonnement ne laissait même
-pas que de se traduire par un sourire légèrement railleur. Nous leur
+<p>Les ministres anglais étaient réunis en conseil, quand leur parvint la
+note du 8 octobre. Ils furent agréablement surpris de la trouver si
+modérée: le fracas de nos manifestations belliqueuses <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> leur
+avait fait attendre tout autre chose. Cet étonnement ne laissait même
+pas que de se traduire par un sourire légèrement railleur. Nous leur
faisions un peu l'effet d'une montagne qui accouche d'une souris<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505" title="Go to footnote 505"><span class="smaller">[505]</span></a>.
-Toutefois, ils n'écoutèrent pas lord Palmerston, qui arguait de notre
-modération pour pousser plus loin ses avantages, et qui parlait déjà
-de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte viagère: ils repoussèrent «ce
-marchandage», plus digne «d'un colporteur que d'un homme d'État<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506" title="Go to footnote 506"><span class="smaller">[506]</span></a>»,
-et arrêtèrent, au contraire, qu'il serait répondu au gouvernement
-français sur «un ton conciliant». Cette décision fut prise le 10
-octobre. Lord Palmerston, habitué à n'agir qu'à sa tête, chercha à en
-éluder ou tout au moins à en ajourner l'exécution. À ceux qui le
-pressaient, il répondait qu'on allait prochainement recevoir la
-nouvelle de l'évacuation totale de la Syrie et qu'on serait alors en
-meilleure situation pour négocier. Il fallut l'intervention de la
-Reine elle-même, toujours conseillée par le roi des Belges<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507" title="Go to footnote 507"><span class="smaller">[507]</span></a>, pour
-décider enfin l'obstiné et impérieux ministre à faire quelque
-chose<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508" title="Go to footnote 508"><span class="smaller">[508]</span></a>. Le 15 octobre, il expédia, de plus ou moins bonne grâce,
-<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> à lord Ponsonby des instructions l'invitant à «recommander
-fortement au sultan», au cas où Méhémet-Ali se soumettrait,
-«non-seulement de le rétablir comme pacha d'Égypte, mais de lui donner
-aussi l'investiture héréditaire de ce pachalik<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509" title="Go to footnote 509"><span class="smaller">[509]</span></a>». Communication de
-ces instructions fut aussitôt donnée au gouvernement français; le
-cabinet anglais lui montrait par là le compte qu'il tenait des désirs
+Toutefois, ils n'écoutèrent pas lord Palmerston, qui arguait de notre
+modération pour pousser plus loin ses avantages, et qui parlait déjà
+de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte viagère: ils repoussèrent «ce
+marchandage», plus digne «d'un colporteur que d'un homme d'État<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506" title="Go to footnote 506"><span class="smaller">[506]</span></a>»,
+et arrêtèrent, au contraire, qu'il serait répondu au gouvernement
+français sur «un ton conciliant». Cette décision fut prise le 10
+octobre. Lord Palmerston, habitué à n'agir qu'à sa tête, chercha à en
+éluder ou tout au moins à en ajourner l'exécution. À ceux qui le
+pressaient, il répondait qu'on allait prochainement recevoir la
+nouvelle de l'évacuation totale de la Syrie et qu'on serait alors en
+meilleure situation pour négocier. Il fallut l'intervention de la
+Reine elle-même, toujours conseillée par le roi des Belges<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507" title="Go to footnote 507"><span class="smaller">[507]</span></a>, pour
+décider enfin l'obstiné et impérieux ministre à faire quelque
+chose<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508" title="Go to footnote 508"><span class="smaller">[508]</span></a>. Le 15 octobre, il expédia, de plus ou moins bonne grâce,
+<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> à lord Ponsonby des instructions l'invitant à «recommander
+fortement au sultan», au cas où Méhémet-Ali se soumettrait,
+«non-seulement de le rétablir comme pacha d'Égypte, mais de lui donner
+aussi l'investiture héréditaire de ce pachalik<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509" title="Go to footnote 509"><span class="smaller">[509]</span></a>». Communication de
+ces instructions fut aussitôt donnée au gouvernement français; le
+cabinet anglais lui montrait par là le compte qu'il tenait des désirs
et aussi des menaces contenus dans la note du 8 octobre.</p>
-<p>Si l'on pouvait ainsi apercevoir quelques symptômes de détente dans la
-politique des cabinets étrangers, par contre, aucun apaisement ne se
+<p>Si l'on pouvait ainsi apercevoir quelques symptômes de détente dans la
+politique des cabinets étrangers, par contre, aucun apaisement ne se
produisait, en France, dans la partie remuante et parlante de
-l'opinion. L'agitation belliqueuse y prenait un caractère de plus en
-plus ouvertement révolutionnaire. Les violences factieuses de la
-presse dépassaient toute mesure. Le <cite>Journal des Débats</cite> n'exagérait
-pas, quand il s'écriait, le 13 octobre: «Qu'on lise les journaux
-radicaux, ceux de Paris et des départements! Y a-t-il encore des lois,
+l'opinion. L'agitation belliqueuse y prenait un caractère de plus en
+plus ouvertement révolutionnaire. Les violences factieuses de la
+presse dépassaient toute mesure. Le <cite>Journal des Débats</cite> n'exagérait
+pas, quand il s'écriait, le 13 octobre: «Qu'on lise les journaux
+radicaux, ceux de Paris et des départements! Y a-t-il encore des lois,
une charte, une monarchie, une France? Y a-t-il un gouvernement? Ou
-bien sommes-nous déjà en pleine anarchie? De tous côtés, ce sont des
-exaltations furieuses, un incroyable débordement de passions qui ne
-connaissent plus de frein. Quiconque est soupçonné d'être favorable à
-la paix, on le dénonce comme un traître, un lâche, un ennemi de la
-France, et ce sont les journaux ministériels eux-mêmes qui donnent ce
-scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La Charte, on déclare
-tout haut qu'on ne s'en inquiète pas. La royauté, on l'insulte sans
+bien sommes-nous déjà en pleine anarchie? De tous côtés, ce sont des
+exaltations furieuses, un incroyable débordement de passions qui ne
+connaissent plus de frein. Quiconque est soupçonné d'être favorable à
+la paix, on le dénonce comme un traître, un lâche, un ennemi de la
+France, et ce sont les journaux ministériels eux-mêmes qui donnent ce
+scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La Charte, on déclare
+tout haut qu'on ne s'en inquiète pas. La royauté, on l'insulte sans
mesure, sans pudeur. Les Chambres, on les menace; on leur montre en
-perspective la colère du peuple... Le parti révolutionnaire parle en
-maître... Voilà comment se préparent par les violences de la parole
-les violences de l'action!» À cette même date, dans un pamphlet
-intitulé: <cite>Le pays et le gouvernement</cite>, M. de Lamennais employait
-toutes les ressources de sa rhétorique, si étrangement mélangée de
-colère et de pitié, à exaspérer le pauvre contre le riche, le
-prolétaire contre la société, comme <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> si la perspective d'une
-guerre étrangère l'eût encouragé à provoquer en même temps une guerre
-sociale<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510" title="Go to footnote 510"><span class="smaller">[510]</span></a>. Ces excitations produisaient leur effet. À Paris et dans
+perspective la colère du peuple... Le parti révolutionnaire parle en
+maître... Voilà comment se préparent par les violences de la parole
+les violences de l'action!» À cette même date, dans un pamphlet
+intitulé: <cite>Le pays et le gouvernement</cite>, M. de Lamennais employait
+toutes les ressources de sa rhétorique, si étrangement mélangée de
+colère et de pitié, à exaspérer le pauvre contre le riche, le
+prolétaire contre la société, comme <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> si la perspective d'une
+guerre étrangère l'eût encouragé à provoquer en même temps une guerre
+sociale<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510" title="Go to footnote 510"><span class="smaller">[510]</span></a>. Ces excitations produisaient leur effet. À Paris et dans
beaucoup de villes de province, la rue prenait un aspect sinistre;
-chants, cris, promenades, manifestations diverses, tout présageait
-l'émeute. Le 12 octobre, il fallut disperser par la force un
-rassemblement formé devant le ministère de la guerre. D'autres
-tentatives de désordre se produisaient dans les départements. Aussi,
-pendant que le <cite>National</cite> se félicitait que la «Révolution eût repris
-son énergie», le <cite>Journal des Débats</cite> s'écriait, épouvanté: «Je ne
-sais quel air de révolution s'est répandu sur tout le pays<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511" title="Go to footnote 511"><span class="smaller">[511]</span></a>.»</p>
-
-<p>Mais plus l'anarchie se montrait à nu, plus elle faisait peur et
-horreur. À mesure que les belliqueux de 1840 trahissaient leur
-ressemblance avec ceux de 1831, le parti de la résistance se
-retrouvait, lui aussi, animé des sentiments qui l'avaient autrefois
-jeté dans les bras de Casimir Périer, et cherchait sous quel chef il
-pourrait recommencer le même combat contre le même ennemi. Pour ne pas
-faire encore autant de bruit que les prétendus patriotes, ces
-pacifiques étaient néanmoins bien revenus de leur première timidité.
-On en pouvait juger par l'énergie vraiment désespérée avec laquelle le
-<cite>Journal des Débats</cite> sonnait le tocsin de la royauté, de la patrie, de
-la société en péril. À ce bruit, les bourgeois se réveillaient; la
+chants, cris, promenades, manifestations diverses, tout présageait
+l'émeute. Le 12 octobre, il fallut disperser par la force un
+rassemblement formé devant le ministère de la guerre. D'autres
+tentatives de désordre se produisaient dans les départements. Aussi,
+pendant que le <cite>National</cite> se félicitait que la «Révolution eût repris
+son énergie», le <cite>Journal des Débats</cite> s'écriait, épouvanté: «Je ne
+sais quel air de révolution s'est répandu sur tout le pays<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511" title="Go to footnote 511"><span class="smaller">[511]</span></a>.»</p>
+
+<p>Mais plus l'anarchie se montrait à nu, plus elle faisait peur et
+horreur. À mesure que les belliqueux de 1840 trahissaient leur
+ressemblance avec ceux de 1831, le parti de la résistance se
+retrouvait, lui aussi, animé des sentiments qui l'avaient autrefois
+jeté dans les bras de Casimir Périer, et cherchait sous quel chef il
+pourrait recommencer le même combat contre le même ennemi. Pour ne pas
+faire encore autant de bruit que les prétendus patriotes, ces
+pacifiques étaient néanmoins bien revenus de leur première timidité.
+On en pouvait juger par l'énergie vraiment désespérée avec laquelle le
+<cite>Journal des Débats</cite> sonnait le tocsin de la royauté, de la patrie, de
+la société en péril. À ce bruit, les bourgeois se réveillaient; la
crainte leur donnait du courage: ils ne se sentaient plus seuls, et,
-osant parler à leur tour «des volontés de la nation», ils signifiaient
-très-haut qu'elle repoussait la guerre.</p>
+osant parler à leur tour «des volontés de la nation», ils signifiaient
+très-haut qu'elle repoussait la guerre.</p>
<p>Entre ces deux courants, qui se heurtaient si violemment, la situation
de M. Thiers devenait de plus en plus fausse. Il ne pouvait inspirer
-confiance à la réaction pacifique; celle-ci se <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> faisait contre
-lui, le craignait, le maudissait, avec excès même, car elle s'en
-prenait à lui non-seulement de ses fautes, qui étaient grandes, mais
-de tous les malheurs d'une situation dont il n'était pas seul
-responsable. D'autre part, si aventureux que fût le ministre, il ne
-pouvait être davantage l'homme du mouvement belliqueux: il n'était pas
-assez décidé à faire bon marché de la sécurité du pays et de l'avenir
-de la monarchie. Vainement déployait-il tout son art à caresser les
+confiance à la réaction pacifique; celle-ci se <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> faisait contre
+lui, le craignait, le maudissait, avec excès même, car elle s'en
+prenait à lui non-seulement de ses fautes, qui étaient grandes, mais
+de tous les malheurs d'une situation dont il n'était pas seul
+responsable. D'autre part, si aventureux que fût le ministre, il ne
+pouvait être davantage l'homme du mouvement belliqueux: il n'était pas
+assez décidé à faire bon marché de la sécurité du pays et de l'avenir
+de la monarchie. Vainement déployait-il tout son art à caresser les
journalistes, les gardant longtemps dans son cabinet, leur prodiguant
-ses confidences, les recevant à sa table, il était visible que ce jeu
-était à bout. Des grondements menaçants se faisaient entendre dans la
-presse de gauche, naguère ministérielle. Quant aux feuilles radicales
-qui tendaient de plus en plus à prendre la tête du parti de la guerre,
+ses confidences, les recevant à sa table, il était visible que ce jeu
+était à bout. Des grondements menaçants se faisaient entendre dans la
+presse de gauche, naguère ministérielle. Quant aux feuilles radicales
+qui tendaient de plus en plus à prendre la tête du parti de la guerre,
il y avait longtemps qu'elles maltraitaient le ministre du 1<sup>er</sup> mars
-comme un simple conservateur. La révolution, à les entendre, aimait
-mieux un adversaire déclaré qu'un enfant bâtard qui n'appelait sa mère
+comme un simple conservateur. La révolution, à les entendre, aimait
+mieux un adversaire déclaré qu'un enfant bâtard qui n'appelait sa mère
qu'aux jours des dangers personnels et la reniait quand son ambition
-était satisfaite<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512" title="Go to footnote 512"><span class="smaller">[512]</span></a>.</p>
+était satisfaite<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512" title="Go to footnote 512"><span class="smaller">[512]</span></a>.</p>
-<p>Cette double attaque du dedans, s'ajoutant aux embarras et aux périls
-du dehors, faisait plus que jamais désirer à M. Thiers et à ses
-collègues de s'en aller<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513" title="Go to footnote 513"><span class="smaller">[513]</span></a>. Le duc de Broglie, bien placé pour
-connaître le fond des c&oelig;urs, écrivait à M. Guizot: «Le cabinet ne
+<p>Cette double attaque du dedans, s'ajoutant aux embarras et aux périls
+du dehors, faisait plus que jamais désirer à M. Thiers et à ses
+collègues de s'en aller<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513" title="Go to footnote 513"><span class="smaller">[513]</span></a>. Le duc de Broglie, bien placé pour
+connaître le fond des c&oelig;urs, écrivait à M. Guizot: «Le cabinet ne
demande pas mieux que de se retirer. Le gros des ministres trouve la
-charge trop lourde, et leur chef sera charmé de passer le fardeau à
-d'autres, en gardant la popularité pour lui<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514" title="Go to footnote 514"><span class="smaller">[514]</span></a>.» Telle avait déjà
-été la tactique de M. Thiers en 1836. On eût dit qu'au pouvoir, sa
-préoccupation principale fût de soigner sa sortie, et que le ministre
-s'inquiétât avant tout de la figure que pourrait faire, le lendemain,
-le député de l'opposition. En 1840, il tenait à ce que sa retraite
-parût celle, non <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> d'un présomptueux maladroit qui recule,
-impuissant et effrayé, devant les difficultés qu'il a soulevées, mais
-d'un patriote auquel la lâcheté d'autrui ne permet pas de défendre
-jusqu'au bout l'honneur national. Être l'homme qui jette son pays dans
-une guerre désastreuse, c'est une effroyable responsabilité; mais
+charge trop lourde, et leur chef sera charmé de passer le fardeau à
+d'autres, en gardant la popularité pour lui<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514" title="Go to footnote 514"><span class="smaller">[514]</span></a>.» Telle avait déjà
+été la tactique de M. Thiers en 1836. On eût dit qu'au pouvoir, sa
+préoccupation principale fût de soigner sa sortie, et que le ministre
+s'inquiétât avant tout de la figure que pourrait faire, le lendemain,
+le député de l'opposition. En 1840, il tenait à ce que sa retraite
+parût celle, non <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> d'un présomptueux maladroit qui recule,
+impuissant et effrayé, devant les difficultés qu'il a soulevées, mais
+d'un patriote auquel la lâcheté d'autrui ne permet pas de défendre
+jusqu'au bout l'honneur national. Être l'homme qui jette son pays dans
+une guerre désastreuse, c'est une effroyable responsabilité; mais
avoir voulu une guerre qui ne se fait pas peut fournir l'occasion
d'une pose flatteuse.</p>
-<p>D'ailleurs l'accord momentané qui s'était conclu sur la note du 8
-octobre n'avait pas supprimé toutes les causes de dissidence entre le
-Roi et son ministre. À peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que
-cette dissidence réapparaissait. M. Thiers voulait pousser plus avant
-encore les préparatifs militaires; dès le 9 octobre, il écrivait à M.
-Guizot: «La position s'aggravant d'heure en heure, les armements
-doivent être accélérés en proportion. Nous demanderons aux Chambres
+<p>D'ailleurs l'accord momentané qui s'était conclu sur la note du 8
+octobre n'avait pas supprimé toutes les causes de dissidence entre le
+Roi et son ministre. À peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que
+cette dissidence réapparaissait. M. Thiers voulait pousser plus avant
+encore les préparatifs militaires; dès le 9 octobre, il écrivait à M.
+Guizot: «La position s'aggravant d'heure en heure, les armements
+doivent être accélérés en proportion. Nous demanderons aux Chambres
cent cinquante mille hommes sur la classe de 1841; nous les
demanderons par anticipation: notre chiffre sera alors de six cent
trente-neuf mille hommes. Les bataillons mobiles de garde nationale
-seront organisés sur le papier. Et si un moment vient où le c&oelig;ur de
-la nation n'y tienne plus, devant un acte intolérable, devant une des
-cent éventualités de la question, nous nous adresserons aux Chambres
-et au Roi, et ils décideront<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515" title="Go to footnote 515"><span class="smaller">[515]</span></a>.» Précisant davantage son
-arrière-pensée, M. Thiers ajoutait: «La France, une fois son armement
-complété, fera certainement la guerre, si la conférence n'accorde pas
-à Méhémet plus que le traité<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516" title="Go to footnote 516"><span class="smaller">[516]</span></a>.» Il ne faisait pas mystère de son
-dessein aux gouvernements étrangers, et donnait à entendre à lord
-Granville que «la guerre était inévitable, si les quatre puissances,
-au moment de l'arrangement définitif entre Méhémet et le sultan,
-refusaient d'accorder quelque chose à la France<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517" title="Go to footnote 517"><span class="smaller">[517]</span></a>.» Louis-Philippe,
-au contraire, arguant des dispositions conciliantes manifestées par
-les alliés, de l'égard qu'ils avaient au <i lang="la">casus belli</i> <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span>
-implicitement posé dans la note du 8 octobre, et notamment des
-instructions envoyées, le 15 octobre, à lord Ponsonby, répugnait à de
-nouveaux armements qui avaient, à ses yeux, le double inconvénient
-d'exciter encore en France l'effervescence des esprits et de paraître
-provoquer l'étranger. Tout ce qui lui revenait d'ailleurs
+seront organisés sur le papier. Et si un moment vient où le c&oelig;ur de
+la nation n'y tienne plus, devant un acte intolérable, devant une des
+cent éventualités de la question, nous nous adresserons aux Chambres
+et au Roi, et ils décideront<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515" title="Go to footnote 515"><span class="smaller">[515]</span></a>.» Précisant davantage son
+arrière-pensée, M. Thiers ajoutait: «La France, une fois son armement
+complété, fera certainement la guerre, si la conférence n'accorde pas
+à Méhémet plus que le traité<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516" title="Go to footnote 516"><span class="smaller">[516]</span></a>.» Il ne faisait pas mystère de son
+dessein aux gouvernements étrangers, et donnait à entendre à lord
+Granville que «la guerre était inévitable, si les quatre puissances,
+au moment de l'arrangement définitif entre Méhémet et le sultan,
+refusaient d'accorder quelque chose à la France<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517" title="Go to footnote 517"><span class="smaller">[517]</span></a>.» Louis-Philippe,
+au contraire, arguant des dispositions conciliantes manifestées par
+les alliés, de l'égard qu'ils avaient au <i lang="la">casus belli</i> <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span>
+implicitement posé dans la note du 8 octobre, et notamment des
+instructions envoyées, le 15 octobre, à lord Ponsonby, répugnait à de
+nouveaux armements qui avaient, à ses yeux, le double inconvénient
+d'exciter encore en France l'effervescence des esprits et de paraître
+provoquer l'étranger. Tout ce qui lui revenait d'ailleurs
d'Angleterre, d'Allemagne, les renseignements que lui transmettait le
roi des Belges, lui montraient que ces armements seraient pris par les
-puissances comme une menace à laquelle elles répondraient par une
-menace contraire. Mieux valait, à son avis, attendre dans une attitude
-froide et digne. Mais c'était précisément cette expectative immobile
+puissances comme une menace à laquelle elles répondraient par une
+menace contraire. Mieux valait, à son avis, attendre dans une attitude
+froide et digne. Mais c'était précisément cette expectative immobile
que ne permettait pas aux ministres l'opinion dont ils
-dépendaient<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518" title="Go to footnote 518"><span class="smaller">[518]</span></a>. Il était donc visible que le Roi et son <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span>
-cabinet obéissaient à des inspirations absolument opposées et qu'entre
-eux le désaccord éclaterait au premier incident.</p>
-
-<p>Telle était la situation quand, le 15 octobre, à six heures du soir,
-au moment où la voiture royale passait sur le quai des Tuileries, une
-forte explosion se fit entendre: la voiture fut enveloppée d'un nuage
-de fumée. Un homme, accroupi au pied d'un réverbère, venait de tirer
-un coup de carabine sur le Roi. L'arme, trop chargée, ayant éclaté,
-personne n'avait été atteint dans la voiture: seuls deux valets de
+dépendaient<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518" title="Go to footnote 518"><span class="smaller">[518]</span></a>. Il était donc visible que le Roi et son <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span>
+cabinet obéissaient à des inspirations absolument opposées et qu'entre
+eux le désaccord éclaterait au premier incident.</p>
+
+<p>Telle était la situation quand, le 15 octobre, à six heures du soir,
+au moment où la voiture royale passait sur le quai des Tuileries, une
+forte explosion se fit entendre: la voiture fut enveloppée d'un nuage
+de fumée. Un homme, accroupi au pied d'un réverbère, venait de tirer
+un coup de carabine sur le Roi. L'arme, trop chargée, ayant éclaté,
+personne n'avait été atteint dans la voiture: seuls deux valets de
pied et l'un des gardes nationaux de l'escorte se trouvaient
-légèrement blessés. L'assassin, dont la main était mutilée, ne chercha
-pas à s'enfuir. «Votre nom? lui demanda-t-on.&mdash;Conspirateur.&mdash;Votre
+légèrement blessés. L'assassin, dont la main était mutilée, ne chercha
+pas à s'enfuir. «Votre nom? lui demanda-t-on.&mdash;Conspirateur.&mdash;Votre
profession?&mdash;Exterminateur des tyrans.&mdash;Ne vous repentez-vous pas?&mdash;Je
-ne me repens que de n'avoir pas réussi. Maudite carabine! Je le tenais
-pourtant bien, mais je l'avais trop chargée.» Et le misérable
-s'impatientait qu'on ne s'occupât pas assez vite de ses blessures: «On
-aurait, dit-il, le temps de mourir avant d'être pansé.» Ce nouveau
-régicide s'appelait Darmès; frotteur de son état, fanatique dépravé et
-grossier, il avait dissipé son petit avoir dans la débauche et était
-affilié aux sociétés communistes<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519" title="Go to footnote 519"><span class="smaller">[519]</span></a>.</p>
-
-<p>Si habituée que fût, hélas! la France à de semblables crimes, l'effet
-produit par l'attentat de Darmès fut immense. «À la lettre, cette
-nouvelle a consterné Paris, écrivait un témoin. Le parti de l'anarchie
-a eu lui-même un instant de stupeur qui lui a fermé la bouche.... Où
-allons-nous? Chacun se le demande, et la seule réponse que chacun
-puisse faire, c'est que jamais nous n'avons été si malades depuis dix
-ans<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520" title="Go to footnote 520"><span class="smaller">[520]</span></a>.» On eût dit que bien des gens, naguère distraits ou
-aveuglés, entrevoyaient à la lueur sinistre de ce coup de feu, comme
-dans une nuit sombre subitement déchirée par un éclair, la révolution
-qui s'avançait, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> hideuse, menaçante. C'est que le danger avait
-pris, pour ainsi dire, une forme matérielle, tangible, la seule qui
-touchât les esprits vulgaires. L'inquiétude, qui, chez beaucoup, avait
-été jusque-là incertaine et latente, se précisa et fit explosion. Avec
-l'énergie irritée que l'effroi donne par moments à ces masses
-conservatrices, d'ordinaire inertes et molles, un cri de réprobation
-s'éleva contre la politique qui avait conduit le pays à une telle
-extrémité. Du coup, la paix eut cause gagnée, et le ministère fut
-condamné<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521" title="Go to footnote 521"><span class="smaller">[521]</span></a>. Vainement celui-ci chercha-t-il à désarmer les colères,
+ne me repens que de n'avoir pas réussi. Maudite carabine! Je le tenais
+pourtant bien, mais je l'avais trop chargée.» Et le misérable
+s'impatientait qu'on ne s'occupât pas assez vite de ses blessures: «On
+aurait, dit-il, le temps de mourir avant d'être pansé.» Ce nouveau
+régicide s'appelait Darmès; frotteur de son état, fanatique dépravé et
+grossier, il avait dissipé son petit avoir dans la débauche et était
+affilié aux sociétés communistes<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519" title="Go to footnote 519"><span class="smaller">[519]</span></a>.</p>
+
+<p>Si habituée que fût, hélas! la France à de semblables crimes, l'effet
+produit par l'attentat de Darmès fut immense. «À la lettre, cette
+nouvelle a consterné Paris, écrivait un témoin. Le parti de l'anarchie
+a eu lui-même un instant de stupeur qui lui a fermé la bouche.... Où
+allons-nous? Chacun se le demande, et la seule réponse que chacun
+puisse faire, c'est que jamais nous n'avons été si malades depuis dix
+ans<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520" title="Go to footnote 520"><span class="smaller">[520]</span></a>.» On eût dit que bien des gens, naguère distraits ou
+aveuglés, entrevoyaient à la lueur sinistre de ce coup de feu, comme
+dans une nuit sombre subitement déchirée par un éclair, la révolution
+qui s'avançait, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> hideuse, menaçante. C'est que le danger avait
+pris, pour ainsi dire, une forme matérielle, tangible, la seule qui
+touchât les esprits vulgaires. L'inquiétude, qui, chez beaucoup, avait
+été jusque-là incertaine et latente, se précisa et fit explosion. Avec
+l'énergie irritée que l'effroi donne par moments à ces masses
+conservatrices, d'ordinaire inertes et molles, un cri de réprobation
+s'éleva contre la politique qui avait conduit le pays à une telle
+extrémité. Du coup, la paix eut cause gagnée, et le ministère fut
+condamné<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521" title="Go to footnote 521"><span class="smaller">[521]</span></a>. Vainement celui-ci chercha-t-il à désarmer les colères,
en ordonnant tardivement, le 19 et le 20 octobre, des perquisitions,
des visites domiciliaires, des saisies et des poursuites contre les
-auteurs de plusieurs publications démagogiques, entre autres contre M.
+auteurs de plusieurs publications démagogiques, entre autres contre M.
de Lamennais; il y gagna seulement de faire crier les radicaux, sans
-retrouver la confiance définitivement perdue des conservateurs.</p>
+retrouver la confiance définitivement perdue des conservateurs.</p>
-<p>Aux Tuileries, la première impression produite par ce nouvel attentat,
-avait été, naturellement, très-douloureuse. «Le Roi est d'une profonde
-tristesse, écrivait une des princesses. Voir se rouvrir une carrière
-de crimes qu'on croyait fermée! Être ainsi frappé d'impuissance et
-d'ignominie devant l'étranger, quand ce ne serait pas trop de tout
+<p>Aux Tuileries, la première impression produite par ce nouvel attentat,
+avait été, naturellement, très-douloureuse. «Le Roi est d'une profonde
+tristesse, écrivait une des princesses. Voir se rouvrir une carrière
+de crimes qu'on croyait fermée! Être ainsi frappé d'impuissance et
+d'ignominie devant l'étranger, quand ce ne serait pas trop de tout
l'ascendant que pourrait avoir la France unie et calme! Je vous le
-répète, pour ce motif et d'autres que vous savez mieux que moi, le Roi
-est navré au fond du c&oelig;ur. La pauvre Reine fait pitié; elle a
-trouvé des accents de reconnaissance pour remercier Dieu de cette
+répète, pour ce motif et d'autres que vous savez mieux que moi, le Roi
+est navré au fond du c&oelig;ur. La pauvre Reine fait pitié; elle a
+trouvé des accents de reconnaissance pour remercier Dieu de cette
nouvelle marque de protection dont il couvre les jours du Roi. Mais
-cette pieuse effusion ne peut être aujourd'hui le sentiment dominant
-de son âme. Le serrement douloureux qui l'oppresse et amène sans
-cesse des larmes au bord de ses paupières, est <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> visible à tous
-les regards. Elle n'a plus de sommeil<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522" title="Go to footnote 522"><span class="smaller">[522]</span></a>...» Louis-Philippe,
+cette pieuse effusion ne peut être aujourd'hui le sentiment dominant
+de son âme. Le serrement douloureux qui l'oppresse et amène sans
+cesse des larmes au bord de ses paupières, est <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> visible à tous
+les regards. Elle n'a plus de sommeil<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522" title="Go to footnote 522"><span class="smaller">[522]</span></a>...» Louis-Philippe,
cependant, avait trop conscience de ses devoirs de souverain pour
-s'abandonner à de stériles gémissements. Avec son habituel coup
-d'&oelig;il, il aperçut tout de suite l'effet produit sur l'opinion,
-l'impulsion décisive donnée à la réaction pacifique et conservatrice,
-et il en conclut que désormais il ne serait plus livré sans appui aux
+s'abandonner à de stériles gémissements. Avec son habituel coup
+d'&oelig;il, il aperçut tout de suite l'effet produit sur l'opinion,
+l'impulsion décisive donnée à la réaction pacifique et conservatrice,
+et il en conclut que désormais il ne serait plus livré sans appui aux
clameurs de l'opposition, s'il rompait avec M. Thiers sur la question
-de guerre. Sans doute, quelques amis le détournaient encore de se
-découvrir, de prendre sur lui l'impopularité d'une semblable rupture;
-ils l'engageaient à laisser son ministre aux prises avec des
-difficultés dont il ne pourrait sortir, et à s'en rapporter aux
+de guerre. Sans doute, quelques amis le détournaient encore de se
+découvrir, de prendre sur lui l'impopularité d'une semblable rupture;
+ils l'engageaient à laisser son ministre aux prises avec des
+difficultés dont il ne pourrait sortir, et à s'en rapporter aux
Chambres, qui n'y manqueraient pas, du soin de le jeter bas<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523" title="Go to footnote 523"><span class="smaller">[523]</span></a>. Mais
-cette attente, si elle épargnait des ennuis au Roi, aggravait les
-périls du pays; pendant ce délai, risquaient de se produire au dehors
-telles complications, au dedans tels désordres, dont les conséquences
-pouvaient être graves, irréparables. N'était-ce pas, dès lors, pour la
-couronne, le cas d'intervenir, sans préoccupation mesquine et
-craintive de sa propre responsabilité? Louis-Philippe en jugea ainsi.
+cette attente, si elle épargnait des ennuis au Roi, aggravait les
+périls du pays; pendant ce délai, risquaient de se produire au dehors
+telles complications, au dedans tels désordres, dont les conséquences
+pouvaient être graves, irréparables. N'était-ce pas, dès lors, pour la
+couronne, le cas d'intervenir, sans préoccupation mesquine et
+craintive de sa propre responsabilité? Louis-Philippe en jugea ainsi.
Il crut que non-seulement la France conservatrice, mais que l'Europe
-pacifique comptait sur lui, et son parti fut tout de suite arrêté,
-sans hésitation, sans équivoque. D'ailleurs, à ce moment même, il
-recevait des encouragements du côté où sans doute il en attendait le
+pacifique comptait sur lui, et son parti fut tout de suite arrêté,
+sans hésitation, sans équivoque. D'ailleurs, à ce moment même, il
+recevait des encouragements du côté où sans doute il en attendait le
moins: ce fut en effet l'un des membres du cabinet qui vint le trouver
-pour lui dire: «Renvoyez-nous, Sire, il est temps; nous ne pouvons
-plus rien, et nous empêchons tout<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524" title="Go to footnote 524"><span class="smaller">[524]</span></a>.» Louis-Philippe ne cacha pas
-sa résolution aux chefs du parti conservateur. <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> L'un d'eux, M.
-Duchâtel, étant allé le 18 octobre à Saint-Cloud, rendit ainsi compte
-de sa visite, le lendemain, à M. Guizot: «J'ai causé longtemps avec le
-Roi; l'attentat ne l'a pas troublé; il est ferme, décidé. Il a la
+pour lui dire: «Renvoyez-nous, Sire, il est temps; nous ne pouvons
+plus rien, et nous empêchons tout<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524" title="Go to footnote 524"><span class="smaller">[524]</span></a>.» Louis-Philippe ne cacha pas
+sa résolution aux chefs du parti conservateur. <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> L'un d'eux, M.
+Duchâtel, étant allé le 18 octobre à Saint-Cloud, rendit ainsi compte
+de sa visite, le lendemain, à M. Guizot: «J'ai causé longtemps avec le
+Roi; l'attentat ne l'a pas troublé; il est ferme, décidé. Il a la
tenue que vous lui avez vue dans ses bons jours... Il m'a dit que ses
ministres paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela
-se détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à
-la main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son
-espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult,
-vous, moi, Villemain, etc. En résumé, le Roi sent que le cabinet ne
-peut plus aller; il est décidé à s'en séparer à la première
-occasion<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525" title="Go to footnote 525"><span class="smaller">[525]</span></a>.»</p>
+se détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à
+la main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son
+espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult,
+vous, moi, Villemain, etc. En résumé, le Roi sent que le cabinet ne
+peut plus aller; il est décidé à s'en séparer à la première
+occasion<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525" title="Go to footnote 525"><span class="smaller">[525]</span></a>.»</p>
<p>Cette occasion ne tarda pas. On se rappelle que les Chambres avaient
-été convoquées pour le 28 octobre. Force était de préparer un discours
-du trône. Chez les pacifiques comme chez les belliqueux, on attendait
-ce document avec une curiosité anxieuse. Les journaux de gauche, fort
-mécontents de la note du 8 octobre, dont le texte venait de leur être
-révélé par un journal anglais<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526" title="Go to footnote 526"><span class="smaller">[526]</span></a>, signifiaient à M. Thiers qu'il lui
-fallait réparer cette faiblesse en faisant tenir à la couronne un
-langage énergique<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527" title="Go to footnote 527"><span class="smaller">[527]</span></a>. Mais Louis-Philippe n'était pas d'humeur à
+été convoquées pour le 28 octobre. Force était de préparer un discours
+du trône. Chez les pacifiques comme chez les belliqueux, on attendait
+ce document avec une curiosité anxieuse. Les journaux de gauche, fort
+mécontents de la note du 8 octobre, dont le texte venait de leur être
+révélé par un journal anglais<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526" title="Go to footnote 526"><span class="smaller">[526]</span></a>, signifiaient à M. Thiers qu'il lui
+fallait réparer cette faiblesse en faisant tenir à la couronne un
+langage énergique<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527" title="Go to footnote 527"><span class="smaller">[527]</span></a>. Mais Louis-Philippe n'était pas d'humeur à
laisser proclamer, sous son nom et par sa bouche, une politique qui ne
-serait pas la sienne. Le 20 octobre, M. de Rémusat apporta au conseil
-et lut devant le Roi le projet de discours qu'il avait rédigé d'accord
-avec ses collègues. Après avoir rappelé le traité du 15 juillet et les
-armements de la France, il ajoutait: «Les événements qui se pressent
+serait pas la sienne. Le 20 octobre, M. de Rémusat apporta au conseil
+et lut devant le Roi le projet de discours qu'il avait rédigé d'accord
+avec ses collègues. Après avoir rappelé le traité du 15 juillet et les
+armements de la France, il ajoutait: «Les événements qui se pressent
pourraient amener des complications plus graves. Les mesures prises
jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il
-importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour
-lesquelles le concours des deux Chambres est nécessaire. Elles
-penseront, <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> comme moi, que la France, qui n'a pas été la
-première à livrer le repos du monde à la fortune des armes, doit se
-tenir prête à agir, le jour où elle croirait l'équilibre européen
-sérieusement menacé.» Le projet se terminait ainsi: «Vous voulez,
+importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour
+lesquelles le concours des deux Chambres est nécessaire. Elles
+penseront, <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> comme moi, que la France, qui n'a pas été la
+première à livrer le repos du monde à la fortune des armes, doit se
+tenir prête à agir, le jour où elle croirait l'équilibre européen
+sérieusement menacé.» Le projet se terminait ainsi: «Vous voulez,
comme moi, que la France soit grande et forte. Aucun sacrifice ne vous
-coûterait pour lui conserver, dans le monde, le rang qui lui
-appartient. Elle n'en veut pas déchoir. La France est fortement
-attachée à la paix, mais elle ne l'achèterait pas à un prix indigne
-d'elle, et votre Roi, qui a mis sa gloire à la conserver au monde,
-veut laisser intact à son fils ce dépôt sacré d'indépendance et
-d'honneur national que la révolution française a mis dans ses mains.»
-Sauf cette dernière invocation à la révolution, mise là pour
-satisfaire la gauche, ce langage était mesuré et digne. Il n'en
-donnait pas moins à l'opinion comme à notre diplomatie une orientation
-belliqueuse: c'était l'attitude et l'accent d'un gouvernement qui
+coûterait pour lui conserver, dans le monde, le rang qui lui
+appartient. Elle n'en veut pas déchoir. La France est fortement
+attachée à la paix, mais elle ne l'achèterait pas à un prix indigne
+d'elle, et votre Roi, qui a mis sa gloire à la conserver au monde,
+veut laisser intact à son fils ce dépôt sacré d'indépendance et
+d'honneur national que la révolution française a mis dans ses mains.»
+Sauf cette dernière invocation à la révolution, mise là pour
+satisfaire la gauche, ce langage était mesuré et digne. Il n'en
+donnait pas moins à l'opinion comme à notre diplomatie une orientation
+belliqueuse: c'était l'attitude et l'accent d'un gouvernement qui
jugeait le moment venu d'armer sur le pied de guerre. Le Roi fit
-aussitôt des objections qui indiquaient une opinion contraire fort
-arrêtée, et, tirant de sa poche un papier couvert de sa grosse
-écriture, il se mit à lire un discours d'une note absolument
-différente. La discussion fut courte. M. Thiers parla avec modération,
-en homme qui s'attendait à être congédié et qui au fond le désirait.
-Le désaccord constaté, les ministres offrirent leur démission: le
+aussitôt des objections qui indiquaient une opinion contraire fort
+arrêtée, et, tirant de sa poche un papier couvert de sa grosse
+écriture, il se mit à lire un discours d'une note absolument
+différente. La discussion fut courte. M. Thiers parla avec modération,
+en homme qui s'attendait à être congédié et qui au fond le désirait.
+Le désaccord constaté, les ministres offrirent leur démission: le
prince l'accepta, non sans beaucoup de paroles aimables et
-affectueuses. Le lendemain, le duc de Broglie, mandé chez le Roi, lui
+affectueuses. Le lendemain, le duc de Broglie, mandé chez le Roi, lui
proposa son intervention pour le raccommoder avec son cabinet et
-rajuster le projet de discours; Louis-Philippe déclina cette
-offre<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528" title="Go to footnote 528"><span class="smaller">[528]</span></a>. Son parti était pris. Le même jour, il appelait le
-maréchal Soult et pressait M. Guizot de venir à Paris.</p>
+rajuster le projet de discours; Louis-Philippe déclina cette
+offre<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528" title="Go to footnote 528"><span class="smaller">[528]</span></a>. Son parti était pris. Le même jour, il appelait le
+maréchal Soult et pressait M. Guizot de venir à Paris.</p>
-<p>Décidément, il est écrit que M. Thiers ne pourra jamais rester
-longtemps à la tête du gouvernement. Comme en 1836, il lui a suffi de
+<p>Décidément, il est écrit que M. Thiers ne pourra jamais rester
+longtemps à la tête du gouvernement. Comme en 1836, il lui a suffi de
quelques mois pour se rendre impossible. Pendant cette si courte
-administration, a-t-il du moins employé sa <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> merveilleuse
-intelligence, son ambition patriotique, à accomplir quelque &oelig;uvre
-qui honore sa mémoire? Le bilan est facile adresser; dans la politique
-intérieure, rien ou à peu près rien, sauf quelques exercices stériles
-de bascule parlementaire et le dangereux coup de théâtre du «retour
-des cendres»; dans la politique extérieure, la paix mise en péril.
-Non, sans doute, qu'on puisse justement lui imputer tous les mécomptes
+administration, a-t-il du moins employé sa <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> merveilleuse
+intelligence, son ambition patriotique, à accomplir quelque &oelig;uvre
+qui honore sa mémoire? Le bilan est facile adresser; dans la politique
+intérieure, rien ou à peu près rien, sauf quelques exercices stériles
+de bascule parlementaire et le dangereux coup de théâtre du «retour
+des cendres»; dans la politique extérieure, la paix mise en péril.
+Non, sans doute, qu'on puisse justement lui imputer tous les mécomptes
de la crise orientale. Il convient de ne jamais oublier que les fautes
-avaient été commencées avant lui, et que, dans celles qu'il a commises
-lui-même, il a eu beaucoup de complices. Seulement, force est bien de
-reconnaître qu'il n'a pas su saisir les occasions de réparer le mal
-fait avant lui, qu'au contraire il l'a singulièrement aggravé par ses
-erreurs diplomatiques et sa téméraire étourderie, par sa recherche de
-la popularité et ses complaisances révolutionnaires. Et maintenant, à
-l'heure où il quitte le pouvoir, que laisse-t-il derrière lui? En
-France, la grande victoire remportée par Casimir Périer sur l'anarchie
-et la guerre remise en question; l'opinion fiévreuse et inquiète; les
-passions en fermentation et les intérêts en souffrance; les finances à
-ce point engagées que l'équilibre budgétaire en est pour longtemps
-détruit; une situation diplomatique telle, que ses successeurs
-semblent placés entre une folie désastreuse pour les intérêts vitaux
-du pays et une apparence de retraite mortifiante pour la fierté
+avaient été commencées avant lui, et que, dans celles qu'il a commises
+lui-même, il a eu beaucoup de complices. Seulement, force est bien de
+reconnaître qu'il n'a pas su saisir les occasions de réparer le mal
+fait avant lui, qu'au contraire il l'a singulièrement aggravé par ses
+erreurs diplomatiques et sa téméraire étourderie, par sa recherche de
+la popularité et ses complaisances révolutionnaires. Et maintenant, à
+l'heure où il quitte le pouvoir, que laisse-t-il derrière lui? En
+France, la grande victoire remportée par Casimir Périer sur l'anarchie
+et la guerre remise en question; l'opinion fiévreuse et inquiète; les
+passions en fermentation et les intérêts en souffrance; les finances à
+ce point engagées que l'équilibre budgétaire en est pour longtemps
+détruit; une situation diplomatique telle, que ses successeurs
+semblent placés entre une folie désastreuse pour les intérêts vitaux
+du pays et une apparence de retraite mortifiante pour la fierté
nationale; le patriotisme compromis, la prudence devenue suspecte,
-pénible, et, par suite, un malaise qui doit longtemps peser sur notre
-politique extérieure; en Europe, les gouvernements et les peuples,
-alarmés par nous, excités, irrités contre nous, sans que nous les
-ayons intimidés, et, pour couronner cette belle &oelig;uvre, le réveil de
-l'unité allemande, qui désormais ne se rendormira plus.</p>
+pénible, et, par suite, un malaise qui doit longtemps peser sur notre
+politique extérieure; en Europe, les gouvernements et les peuples,
+alarmés par nous, excités, irrités contre nous, sans que nous les
+ayons intimidés, et, pour couronner cette belle &oelig;uvre, le réveil de
+l'unité allemande, qui désormais ne se rendormira plus.</p>
<p>Si M. Thiers n'a pas fait pis encore, s'il ne nous a pas conduits
-jusqu'à la guerre, il le doit au Roi, qui l'arrêta. Avec quelle
-justesse de coup d'&oelig;il, quelle adresse et quelle sûreté de main le
-prince a dénoué cette crise si compliquée et si périlleuse, les
-contemporains en ont été frappés. «Il est notre maître à tous»,
-disait alors l'un des ministres démissionnaires, <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> M. Cousin;
-et, de l'étranger, M. Charles Greville, en écrivant son journal
-intime, ne pouvait contenir son admiration pour «cette merveilleuse
-sagacité qui faisait de Louis-Philippe l'homme le plus habile de
-France, et grâce à laquelle, tôt ou tard, il arrivait toujours à ses
-fins<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529" title="Go to footnote 529"><span class="smaller">[529]</span></a>». Le Roi avait pris sa part, d'abord des erreurs
-diplomatiques, ensuite des entraînements patriotiques; mais ces
-fautes, si fâcheuses qu'aient été leurs conséquences au dedans et au
-dehors, ne sont-elles pas rachetées par l'intervention décisive de la
-dernière heure? Intervention d'autant plus méritoire que, sur le
-moment, elle était déplaisante et même dangereuse pour celui qui
+jusqu'à la guerre, il le doit au Roi, qui l'arrêta. Avec quelle
+justesse de coup d'&oelig;il, quelle adresse et quelle sûreté de main le
+prince a dénoué cette crise si compliquée et si périlleuse, les
+contemporains en ont été frappés. «Il est notre maître à tous»,
+disait alors l'un des ministres démissionnaires, <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> M. Cousin;
+et, de l'étranger, M. Charles Greville, en écrivant son journal
+intime, ne pouvait contenir son admiration pour «cette merveilleuse
+sagacité qui faisait de Louis-Philippe l'homme le plus habile de
+France, et grâce à laquelle, tôt ou tard, il arrivait toujours à ses
+fins<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529" title="Go to footnote 529"><span class="smaller">[529]</span></a>». Le Roi avait pris sa part, d'abord des erreurs
+diplomatiques, ensuite des entraînements patriotiques; mais ces
+fautes, si fâcheuses qu'aient été leurs conséquences au dedans et au
+dehors, ne sont-elles pas rachetées par l'intervention décisive de la
+dernière heure? Intervention d'autant plus méritoire que, sur le
+moment, elle était déplaisante et même dangereuse pour celui qui
l'entreprenait. Louis-Philippe voyait ce danger personnel: seulement,
-il voyait aussi le péril du pays, et il n'hésita pas. Le 22 octobre,
-après avoir informé M. Dupin de la crise qui venait d'éclater dans le
+il voyait aussi le péril du pays, et il n'hésita pas. Le 22 octobre,
+après avoir informé M. Dupin de la crise qui venait d'éclater dans le
conseil des ministres, il ajoutait avec une rare noblesse d'accent et
-d'idées: «Cela n'est pas encore publié, mais les journaux vont
-travestir ces débats et travailler la crédulité publique sur mon
-compte de la manière la plus cruelle. N'importe! j'ai la conscience
-que je tiens mon serment royal, en me dévouant pour préserver la
+d'idées: «Cela n'est pas encore publié, mais les journaux vont
+travestir ces débats et travailler la crédulité publique sur mon
+compte de la manière la plus cruelle. N'importe! j'ai la conscience
+que je tiens mon serment royal, en me dévouant pour préserver la
France d'une guerre qui, selon moi, serait <em>sans cause et sans but</em>,
-par conséquent sans justification aux yeux de Dieu et des hommes. Je
-ne fléchirai pas plus devant les clameurs factices dont on s'efforce
-de nous assaillir que devant les balles des assassins<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530" title="Go to footnote 530"><span class="smaller">[530]</span></a>.» Le Roi
-courait un risque plus grand encore que celui d'être mal jugé par
-l'opinion de son temps, c'était que l'histoire n'aperçût pas tout le
-bienfait de son intervention. Après cette &oelig;uvre, purement négative,
-qui consistait à empêcher une faute, à prévenir un péril, rien ne
-restait debout qui fût comme le monument du service rendu; les ingrats
-ou seulement les distraits avaient beau jeu à dire qu'ils ne voyaient
-rien. Toutefois, de la part de notre génération, une telle injustice
-n'est pas à craindre. Elle a de douloureux points de comparaison qui
-lui permettent, hélas! de mesurer l'étendue et la profondeur du péril
-dont ses <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> pères ont été préservés, il y a près d'un
-demi-siècle. Nous avons pu dire que la guerre en 1840, dans les
-conditions où elle se présentait, eût été 1870 et 1871 trente ans plus
-tôt. Eh bien, refaisons par la pensée les événements de cette dernière
-époque: supposons à la place de Napoléon III un souverain qui ait, par
-son intervention personnelle, empêché la guerre, et faisons le compte
-du mal qui eût été ainsi épargné à la patrie. Ce souverain que la
+par conséquent sans justification aux yeux de Dieu et des hommes. Je
+ne fléchirai pas plus devant les clameurs factices dont on s'efforce
+de nous assaillir que devant les balles des assassins<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530" title="Go to footnote 530"><span class="smaller">[530]</span></a>.» Le Roi
+courait un risque plus grand encore que celui d'être mal jugé par
+l'opinion de son temps, c'était que l'histoire n'aperçût pas tout le
+bienfait de son intervention. Après cette &oelig;uvre, purement négative,
+qui consistait à empêcher une faute, à prévenir un péril, rien ne
+restait debout qui fût comme le monument du service rendu; les ingrats
+ou seulement les distraits avaient beau jeu à dire qu'ils ne voyaient
+rien. Toutefois, de la part de notre génération, une telle injustice
+n'est pas à craindre. Elle a de douloureux points de comparaison qui
+lui permettent, hélas! de mesurer l'étendue et la profondeur du péril
+dont ses <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> pères ont été préservés, il y a près d'un
+demi-siècle. Nous avons pu dire que la guerre en 1840, dans les
+conditions où elle se présentait, eût été 1870 et 1871 trente ans plus
+tôt. Eh bien, refaisons par la pensée les événements de cette dernière
+époque: supposons à la place de Napoléon III un souverain qui ait, par
+son intervention personnelle, empêché la guerre, et faisons le compte
+du mal qui eût été ainsi épargné à la patrie. Ce souverain que la
France n'a pas eu en 1870, elle l'avait en 1840.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> CHAPITRE V<br>
@@ -10793,4454 +10753,4454 @@ France n'a pas eu en 1870, elle l'avait en 1840.</p>
<span class="smaller">(Octobre 1840-juillet 1841.)</span></h3>
<p class="resume">
- I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier
- s'était, dans les derniers temps, séparé de la politique de M.
- Thiers. Composition du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il
+ I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier
+ s'était, dans les derniers temps, séparé de la politique de M.
+ Thiers. Composition du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il
rencontre. Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous
- les conservateurs? On ne croit pas généralement à sa durée.
- Confiance de M. Guizot.&mdash;II. Discours du trône. Rétablissement de
- l'ordre matériel. M. Guizot tâche de se faire offrir par les
- puissances des concessions qui permettent à la France de rentrer
- dans le concert européen. Dispositions des diverses puissances.
- Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien céder. Le
+ les conservateurs? On ne croit pas généralement à sa durée.
+ Confiance de M. Guizot.&mdash;II. Discours du trône. Rétablissement de
+ l'ordre matériel. M. Guizot tâche de se faire offrir par les
+ puissances des concessions qui permettent à la France de rentrer
+ dans le concert européen. Dispositions des diverses puissances.
+ Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien céder. Le
<i lang="la">memorandum</i> anglais du 2 novembre. Efforts des partisans de la
- conciliation à Londres. Les revers des Égyptiens en Syrie mettent
- fin à ces efforts. Désappointement du gouvernement français.
- L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord
+ conciliation à Londres. Les revers des Égyptiens en Syrie mettent
+ fin à ces efforts. Désappointement du gouvernement français.
+ L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord
Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais envers la
- France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et
- d'expectative.&mdash;III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours
- de M. Guizot.&mdash;IV. Premiers votes de la Chambre des députés.
+ France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et
+ d'expectative.&mdash;III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours
+ de M. Guizot.&mdash;IV. Premiers votes de la Chambre des députés.
Dispositions de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse.&mdash;V.
- Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont
- à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque
- de M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs.
+ Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont
+ à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque
+ de M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs.
L'amendement de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu.
Dans quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?&mdash;VI.
- Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de
- l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M.
- Guizot.&mdash;VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux
- observations des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les
+ Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de
+ l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M.
+ Guizot.&mdash;VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux
+ observations des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les
fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions
hostiles ou incertaines dans une partie de la gauche, dans la
- majorité et même dans le cabinet. La discussion. Discours
- équivoque du maréchal Soult. Trouble qui en résulte. Discours de
- M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat sur l'amendement du général
- Schneider. Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention
- décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent
- un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus.&mdash;VIII.
+ majorité et même dans le cabinet. La discussion. Discours
+ équivoque du maréchal Soult. Trouble qui en résulte. Discours de
+ M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat sur l'amendement du général
+ Schneider. Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention
+ décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent
+ un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus.&mdash;VIII.
Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de
- provoquer une grande discussion pour raffermir la majorité?
+ provoquer une grande discussion pour raffermir la majorité?
Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet
- produit. La discussion. Le ministère se dérobe. Discours de M.
- Thiers. Réponse de M. Guizot. Le vote.&mdash;IX. Attaques de la presse
- contre le Roi. Les prétendues lettres de Louis-Philippe publiées
+ produit. La discussion. Le ministère se dérobe. Discours de M.
+ Thiers. Réponse de M. Guizot. Le vote.&mdash;IX. Attaques de la presse
+ contre le Roi. Les prétendues lettres de Louis-Philippe publiées
par la <em>France</em>. La Contemporaine. Acquittement de la <em>France</em>.
- Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi.
- Le faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à la
+ Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi.
+ Le faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à la
Chambre. Silence de l'opposition. <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> Le bruit
- s'éteint.&mdash;X. Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore
- Napier et Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit
- approuvée par le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby,
- déclare la convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier
- 1841 par laquelle la conférence engage le sultan à accorder
- l'hérédité au pacha.&mdash;XI. La France doit-elle entrer dans le
- concert européen et à quelles conditions? Négociations. Le
- gouvernement français obtient satisfaction sur les points
- essentiels. Difficultés sur les clauses de la convention.
- Rédaction des actes. Hatti-shériff n'accordant au pacha qu'une
- hérédité illusoire. Parafe des actes préparés à Londres.&mdash;XII. La
- discussion des crédits supplémentaires de 1840 et de 1841.
+ s'éteint.&mdash;X. Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore
+ Napier et Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit
+ approuvée par le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby,
+ déclare la convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier
+ 1841 par laquelle la conférence engage le sultan à accorder
+ l'hérédité au pacha.&mdash;XI. La France doit-elle entrer dans le
+ concert européen et à quelles conditions? Négociations. Le
+ gouvernement français obtient satisfaction sur les points
+ essentiels. Difficultés sur les clauses de la convention.
+ Rédaction des actes. Hatti-shériff n'accordant au pacha qu'une
+ hérédité illusoire. Parafe des actes préparés à Londres.&mdash;XII. La
+ discussion des crédits supplémentaires de 1840 et de 1841.
Attaque de M. Thiers. M. Guizot refuse de discuter les
- négociations en cours. Le bilan financier du ministère du 1<sup>er</sup>
- mars.&mdash;XIII. Nouveaux efforts de lord Ponsonby pour empêcher la
- Porte de faire des concessions à Méhémet-Ali. Action contraire de
+ négociations en cours. Le bilan financier du ministère du 1<sup>er</sup>
+ mars.&mdash;XIII. Nouveaux efforts de lord Ponsonby pour empêcher la
+ Porte de faire des concessions à Méhémet-Ali. Action contraire de
M. de Metternich. M. Guizot persiste dans son attitude.
- Modification du hatti-shériff. Le gouvernement français est
- disposé à signer. Difficultés soulevées par lord Palmerston.
- Irritation et faiblesse des puissances allemandes. Méhémet-Ali
- accepte le hatti-shériff modifié. Signature du protocole de
- clôture et de la convention des détroits.&mdash;XIV. Conclusion.</p>
+ Modification du hatti-shériff. Le gouvernement français est
+ disposé à signer. Difficultés soulevées par lord Palmerston.
+ Irritation et faiblesse des puissances allemandes. Méhémet-Ali
+ accepte le hatti-shériff modifié. Signature du protocole de
+ clôture et de la convention des détroits.&mdash;XIV. Conclusion.</p>
<h4>I</h4>
-<p>L'interrègne ministériel ouvert par la démission du ministère du
-1<sup>er</sup> mars ne pouvait se prolonger sans péril. Le Roi se trouvait
-absolument à découvert, en butte aux polémiques les plus dangereuses;
-déjà les journaux de gauche annonçaient ouvertement son abdication. En
-même temps, divers symptômes semblaient indiquer que les fauteurs de
+<p>L'interrègne ministériel ouvert par la démission du ministère du
+1<sup>er</sup> mars ne pouvait se prolonger sans péril. Le Roi se trouvait
+absolument à découvert, en butte aux polémiques les plus dangereuses;
+déjà les journaux de gauche annonçaient ouvertement son abdication. En
+même temps, divers symptômes semblaient indiquer que les fauteurs de
trouble jugeaient l'occasion favorable pour tenter quelque mauvais
coup. Les promenades nocturnes, avec chants de <em>Marseillaise</em>,
-prenaient un caractère de plus en plus tumultueux, et, dans la soirée
-du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement, à coups de
+prenaient un caractère de plus en plus tumultueux, et, dans la soirée
+du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement, à coups de
poignard, un sous-officier de la garde municipale. Les rapports de
-police étaient inquiétants. Dans le public, circulaient des bruits de
-sédition prochaine, des menaces de régicide<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531" title="Go to footnote 531"><span class="smaller">[531]</span></a>. L'une des princesses
-royales écrivait le 24 octobre: «L'état de l'opinion donne tout à
-craindre, et l'on s'attend à la plus redoutable émeute que nous ayons
-vue encore, si par malheur la crise se prolonge<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532" title="Go to footnote 532"><span class="smaller">[532]</span></a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction à donner à
-ses démarches. Depuis longtemps il avait décidé à part lui et même
-laissé voir à quelques personnes de quel côté, en cas de rupture avec
-M. Thiers, il chercherait de nouveaux ministres<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533" title="Go to footnote 533"><span class="smaller">[533]</span></a>. Aussi à peine
-les démissions lui eurent-elles été remises, qu'il manda le maréchal
-Soult aux Tuileries et écrivit à Londres pour presser M. Guizot de
-revenir à Paris.</p>
-
-<p>La presse de gauche affecta d'être surprise et scandalisée de voir un
-ambassadeur appelé à prendre la place de son ministre: elle prétendit
-montrer là une inconvenance et même une sorte de trahison domestique.
+police étaient inquiétants. Dans le public, circulaient des bruits de
+sédition prochaine, des menaces de régicide<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531" title="Go to footnote 531"><span class="smaller">[531]</span></a>. L'une des princesses
+royales écrivait le 24 octobre: «L'état de l'opinion donne tout à
+craindre, et l'on s'attend à la plus redoutable émeute que nous ayons
+vue encore, si par malheur la crise se prolonge<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532" title="Go to footnote 532"><span class="smaller">[532]</span></a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction à donner à
+ses démarches. Depuis longtemps il avait décidé à part lui et même
+laissé voir à quelques personnes de quel côté, en cas de rupture avec
+M. Thiers, il chercherait de nouveaux ministres<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533" title="Go to footnote 533"><span class="smaller">[533]</span></a>. Aussi à peine
+les démissions lui eurent-elles été remises, qu'il manda le maréchal
+Soult aux Tuileries et écrivit à Londres pour presser M. Guizot de
+revenir à Paris.</p>
+
+<p>La presse de gauche affecta d'être surprise et scandalisée de voir un
+ambassadeur appelé à prendre la place de son ministre: elle prétendit
+montrer là une inconvenance et même une sorte de trahison domestique.
Tel ne fut pas le sentiment de M. Thiers, du moins au premier moment;
-car, en transmettant à M. Guizot l'appel du souverain, il lui
-écrivait: «Vous êtes, <em>naturellement</em>, l'un des hommes auquel le Roi a
-le plus pensé dans cette occasion.» Loin de s'être lié
-indissolublement au cabinet en consentant à rester à Londres après le
-1<sup>er</sup> mars 1840, M. Guizot avait tout de suite posé ses conditions,
-et il était demeuré, depuis, à l'égard de M. Thiers, dans l'état d'un
-surveillant un peu inquiet, prompt à le faire avertir qu'il ne
+car, en transmettant à M. Guizot l'appel du souverain, il lui
+écrivait: «Vous êtes, <em>naturellement</em>, l'un des hommes auquel le Roi a
+le plus pensé dans cette occasion.» Loin de s'être lié
+indissolublement au cabinet en consentant à rester à Londres après le
+1<sup>er</sup> mars 1840, M. Guizot avait tout de suite posé ses conditions,
+et il était demeuré, depuis, à l'égard de M. Thiers, dans l'état d'un
+surveillant un peu inquiet, prompt à le faire avertir qu'il ne
pourrait pas le suivre dans telle direction, accepter telle mesure. Au
-début, ses alarmes avaient porté exclusivement sur la politique
-intérieure. Dans les questions étrangères, et spécialement dans
-l'affaire égyptienne, il avait commencé par donner son concours sans
+début, ses alarmes avaient porté exclusivement sur la politique
+intérieure. Dans les questions étrangères, et spécialement dans
+l'affaire égyptienne, il avait commencé par donner son concours sans
faire d'objection, prenant sa part des erreurs et des illusions du
-gouvernement. Mais vers la seconde moitié de septembre, devant le
-bruit croissant de guerre et surtout de révolution qui lui arrivait de
-France, il se rendit compte que M. Thiers était débordé, entraîné.
-Voulant que son sentiment fût connu de ses amis et du gouvernement, il
+gouvernement. Mais vers la seconde moitié de septembre, devant le
+bruit croissant de guerre et surtout de révolution qui lui arrivait de
+France, il se rendit compte que M. Thiers était débordé, entraîné.
+Voulant que son sentiment fût connu de ses amis et du gouvernement, il
s'en ouvrit au duc de Broglie et lui adressa successivement, le 23
-septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres où il témoignait chaque
-fois une inquiétude plus vive, une opposition plus résolue à la
-politique qui lui paraissait prévaloir<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534" title="Go to footnote 534"><span class="smaller">[534]</span></a>. De Paris, ses amis le
-tenaient au courant du désaccord <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> entre les ministres et le
-Roi, et aussi de la résolution témoignée par ce dernier de lui
-proposer la succession de M. Thiers. M. Duchâtel le pressait de saisir
-l'occasion qui ne tarderait pas à lui être offerte, ajoutant qu'il
-«n'était pas donné tous les jours de sauver son pays». De tels appels
+septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres où il témoignait chaque
+fois une inquiétude plus vive, une opposition plus résolue à la
+politique qui lui paraissait prévaloir<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534" title="Go to footnote 534"><span class="smaller">[534]</span></a>. De Paris, ses amis le
+tenaient au courant du désaccord <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> entre les ministres et le
+Roi, et aussi de la résolution témoignée par ce dernier de lui
+proposer la succession de M. Thiers. M. Duchâtel le pressait de saisir
+l'occasion qui ne tarderait pas à lui être offerte, ajoutant qu'il
+«n'était pas donné tous les jours de sauver son pays». De tels appels
ne risquaient pas de trouver M. Guizot insensible. Sentant venir cette
-heure qu'il attendait patiemment depuis les douloureux déboires de la
-coalition, il voulait sans doute éviter tout ce qui pourrait le faire
-accuser de précipiter la crise, de provoquer la chute du ministère
-dont il se trouvait l'agent; mais il était bien décidé à ne pas
-laisser échapper le grand rôle qui se présentait, à ne pas refuser à
-la monarchie et au pays en péril le secours dont ils avaient
+heure qu'il attendait patiemment depuis les douloureux déboires de la
+coalition, il voulait sans doute éviter tout ce qui pourrait le faire
+accuser de précipiter la crise, de provoquer la chute du ministère
+dont il se trouvait l'agent; mais il était bien décidé à ne pas
+laisser échapper le grand rôle qui se présentait, à ne pas refuser à
+la monarchie et au pays en péril le secours dont ils avaient
besoin<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535" title="Go to footnote 535"><span class="smaller">[535]</span></a>.</p>
-<p>Aussi, quand il reçut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un
-moment d'hésitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26
-à Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la nécessité de
-ramener vers la paix la politique qu'on avait laissée dériver vers la
-guerre; mais il prit ses précautions pour que la réaction n'allât pas
-trop loin. Dès le lendemain de son arrivée, il était heureux
+<p>Aussi, quand il reçut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un
+moment d'hésitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26
+à Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la nécessité de
+ramener vers la paix la politique qu'on avait laissée dériver vers la
+guerre; mais il prit ses précautions pour que la réaction n'allât pas
+trop loin. Dès le lendemain de son arrivée, il était heureux
d'annoncer au duc de Broglie qu'il avait fait accepter au Roi les
-conditions suivantes: «1<sup>o</sup> maintien de la note du 8 octobre; 2<sup>o</sup>
-liberté pour les ministres de rédiger le discours du trône; 3<sup>o</sup>
-permission de parler éventuellement des armements à continuer; 4<sup>o</sup>
-promesse d'occuper Candie si les Russes entraient à
-Constantinople<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536" title="Go to footnote 536"><span class="smaller">[536]</span></a>.» Sur les <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> questions de personnes, tout
-fut décidé en deux jours: chacun sentait le péril du moindre retard.
-M. Guizot prit le ministère des affaires étrangères; mais il se
-contenta d'être l'homme considérable, la personnification politique du
-cabinet, sans aspirer à en être le chef nominal. Il laissa ce titre au
-ministre de la guerre. Qu'un tel président du conseil pût être parfois
-incommode, il le savait par expérience; mais, dans la crise présente,
-ce grand nom guerrier lui paraissait utile à la tête d'un ministère
-pacifique. D'ailleurs, pour le moment, le maréchal se montrait facile,
-et témoignait qu'il comprenait l'importance de M. Guizot; il le
-laissait à peu près tout décider à sa guise, lui réclamant seulement
+conditions suivantes: «1<sup>o</sup> maintien de la note du 8 octobre; 2<sup>o</sup>
+liberté pour les ministres de rédiger le discours du trône; 3<sup>o</sup>
+permission de parler éventuellement des armements à continuer; 4<sup>o</sup>
+promesse d'occuper Candie si les Russes entraient à
+Constantinople<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536" title="Go to footnote 536"><span class="smaller">[536]</span></a>.» Sur les <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> questions de personnes, tout
+fut décidé en deux jours: chacun sentait le péril du moindre retard.
+M. Guizot prit le ministère des affaires étrangères; mais il se
+contenta d'être l'homme considérable, la personnification politique du
+cabinet, sans aspirer à en être le chef nominal. Il laissa ce titre au
+ministre de la guerre. Qu'un tel président du conseil pût être parfois
+incommode, il le savait par expérience; mais, dans la crise présente,
+ce grand nom guerrier lui paraissait utile à la tête d'un ministère
+pacifique. D'ailleurs, pour le moment, le maréchal se montrait facile,
+et témoignait qu'il comprenait l'importance de M. Guizot; il le
+laissait à peu près tout décider à sa guise, lui réclamant seulement
le portefeuille des travaux publics pour M. Teste, qui devait lui
-servir de porte-parole; on le lui concéda. M. Guizot eut soin de faire
-attribuer à ses amis personnels, M. Duchâtel, M. Humann et M.
-Villemain, les portefeuilles de l'intérieur, des finances et de
+servir de porte-parole; on le lui concéda. M. Guizot eut soin de faire
+attribuer à ses amis personnels, M. Duchâtel, M. Humann et M.
+Villemain, les portefeuilles de l'intérieur, des finances et de
l'instruction publique. M. Martin du Nord, M. Cunin-Gridaine et
-l'amiral Duperré, appelés aux ministères de la justice, du commerce et
-de la marine, représentaient le centre proprement dit, celui qui avait
-soutenu M. Molé contre la coalition. Cette fraction, la plus nombreuse
-du parti conservateur, avait donc sa part dans ce ministère d'union,
-part, il est vrai, moins considérable que celle du centre droit. Ces
-divers personnages étaient des hommes d'expérience, ayant fait leurs
-preuves; tous avaient déjà été ministres, quelques-uns plusieurs
-fois<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537" title="Go to footnote 537"><span class="smaller">[537]</span></a>. En dépit des rôles divers joués par eux à l'heure troublée
-de la coalition, l'ensemble ne laissait pas que d'être suffisamment
-homogène: leur accord était complet sur l'&oelig;uvre du moment; ils
-voulaient tous sortir la France de la passe mauvaise où le ministère
-précédent l'avait engagée, écarter le péril de guerre et réprimer
-l'agitation révolutionnaire, raffermir la paix au dehors et l'ordre
+l'amiral Duperré, appelés aux ministères de la justice, du commerce et
+de la marine, représentaient le centre proprement dit, celui qui avait
+soutenu M. Molé contre la coalition. Cette fraction, la plus nombreuse
+du parti conservateur, avait donc sa part dans ce ministère d'union,
+part, il est vrai, moins considérable que celle du centre droit. Ces
+divers personnages étaient des hommes d'expérience, ayant fait leurs
+preuves; tous avaient déjà été ministres, quelques-uns plusieurs
+fois<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537" title="Go to footnote 537"><span class="smaller">[537]</span></a>. En dépit des rôles divers joués par eux à l'heure troublée
+de la coalition, l'ensemble ne laissait pas que d'être suffisamment
+homogène: leur accord était complet sur l'&oelig;uvre du moment; ils
+voulaient tous sortir la France de la passe mauvaise où le ministère
+précédent l'avait engagée, écarter le péril de guerre et réprimer
+l'agitation révolutionnaire, raffermir la paix au dehors et l'ordre
au dedans, et le <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> faire sans que l'honneur national ni la
-liberté politique eussent à en souffrir. Comme aimaient alors à le
+liberté politique eussent à en souffrir. Comme aimaient alors à le
dire les membres et les amis du cabinet, la France se retrouvait dans
-la même situation qu'au commencement de 1831, à la chute du ministère
-Laffitte; il fallait recommencer Casimir Périer<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538" title="Go to footnote 538"><span class="smaller">[538]</span></a>. On trouvait
-avantage à abriter, sous ce grand nom, une politique raisonnable sans
-doute, utile, nécessaire, mais peu flatteuse pour l'imagination et
+la même situation qu'au commencement de 1831, à la chute du ministère
+Laffitte; il fallait recommencer Casimir Périer<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538" title="Go to footnote 538"><span class="smaller">[538]</span></a>. On trouvait
+avantage à abriter, sous ce grand nom, une politique raisonnable sans
+doute, utile, nécessaire, mais peu flatteuse pour l'imagination et
l'amour-propre. Le Roi, qui acceptait pleinement ce programme, ne fit
-objection à aucun des noms proposés, et les ordonnances furent signées
+objection à aucun des noms proposés, et les ordonnances furent signées
le 29 octobre.</p>
-<p>Le nouveau cabinet devait s'attendre à un choc redoutable avec toutes
-les passions qu'il venait refréner. Aussi ne fut-il pas surpris d'être
-salué par un cri de colère et de haine, parti de tous les journaux de
-gauche. «Le ministère de l'étranger», tel fut le nom sous lequel on
-tâcha de l'écraser. «Depuis que les traités de 1815 ont été conclus,
+<p>Le nouveau cabinet devait s'attendre à un choc redoutable avec toutes
+les passions qu'il venait refréner. Aussi ne fut-il pas surpris d'être
+salué par un cri de colère et de haine, parti de tous les journaux de
+gauche. «Le ministère de l'étranger», tel fut le nom sous lequel on
+tâcha de l'écraser. «Depuis que les traités de 1815 ont été conclus,
disait le <cite>National</cite>, jamais conspiration de nos gouvernants avec
-l'étranger n'avait été aussi flagrante.» Et pour mieux imprimer au
-cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'éveiller des
-préventions encore très-vivaces, la presse opposante évoquait le
-souvenir du voyage que M. Guizot avait fait à Gand pendant les
-Cent-Jours, et celui des compliments académiques qu'au lendemain de la
-première invasion, M. Villemain avait adressés à l'empereur de Russie
+l'étranger n'avait été aussi flagrante.» Et pour mieux imprimer au
+cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'éveiller des
+préventions encore très-vivaces, la presse opposante évoquait le
+souvenir du voyage que M. Guizot avait fait à Gand pendant les
+Cent-Jours, et celui des compliments académiques qu'au lendemain de la
+première invasion, M. Villemain avait adressés à l'empereur de Russie
et au roi de Prusse<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a><a href="#footnote539" title="Go to footnote 539"><span class="smaller">[539]</span></a>.</p>
-<p>Pour lutter contre une opposition qui se révélait, dès le <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span>
-début, si implacable et si exaspérée, le ministère comptait tout
+<p>Pour lutter contre une opposition qui se révélait, dès le <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span>
+début, si implacable et si exaspérée, le ministère comptait tout
d'abord sur la couronne. Louis-Philippe avait le sentiment trop vif
-des dangers de l'heure présente, et aussi de la responsabilité assumée
-par lui en rompant avec M. Thiers et ses collègues, pour ne pas être
-résolu à donner un appui sans réserve, sans arrière-pensée, à ceux qui
-les remplaçaient. Il mit même tout de suite une sorte d'affectation
-dans les témoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il
-accordait à M. Guizot, de façon à bien faire voir à tous et
-spécialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder
-rancune à l'illustre doctrinaire de son rôle dans la coalition. Le
-ministère était-il assuré de rencontrer un appui aussi décidé, aussi
+des dangers de l'heure présente, et aussi de la responsabilité assumée
+par lui en rompant avec M. Thiers et ses collègues, pour ne pas être
+résolu à donner un appui sans réserve, sans arrière-pensée, à ceux qui
+les remplaçaient. Il mit même tout de suite une sorte d'affectation
+dans les témoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il
+accordait à M. Guizot, de façon à bien faire voir à tous et
+spécialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder
+rancune à l'illustre doctrinaire de son rôle dans la coalition. Le
+ministère était-il assuré de rencontrer un appui aussi décidé, aussi
absolu dans toutes les fractions du parti conservateur? Plus d'un
-symptôme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en
-étant fort animés contre M. Thiers, n'avaient pas pardonné à M. Guizot
-son opposition à M. Molé. C'était avec chagrin et méfiance qu'ils
+symptôme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en
+étant fort animés contre M. Thiers, n'avaient pas pardonné à M. Guizot
+son opposition à M. Molé. C'était avec chagrin et méfiance qu'ils
sentaient, entre ses mains, la cause pacifique et conservatrice qui
-était la leur, et la présence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine
-dans le cabinet ne suffisait pas à les désarmer. On devinait leurs
-sentiments au langage de la <cite>Presse</cite>, qui ne soutenait le ministère
-qu'avec une répugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrède, dans
-le <cite>Courrier de Bordeaux</cite>, prédisait aux conservateurs «qu'en
-chargeant de réparer les maux de la France celui qui en était le
-principal auteur, ils préparaient de nouvelles calamités.» D'ailleurs,
-l'ancien chef des 221, M. Molé, ne cachait pas qu'il était
-personnellement fort blessé d'avoir été laissé de côté lors des
-pourparlers ministériels<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540" title="Go to footnote 540"><span class="smaller">[540]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> D'autres conservateurs, et ce n'étaient pas ceux qui avaient
-le c&oelig;ur le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'était trompé
-complétement sur le pacha, que pousser plus avant dans la même voie
-conduirait à la guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet
-aveu leur était pénible, cette déception leur était douloureuse;
-encore tout agités des excitations de la veille, ils s'irritaient des
-échecs des Égyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se
-sentaient humiliés de paraître reculer devant l'Europe, et la
-promptitude effarée, l'emportement peureux avec lesquels une partie de
-ceux qui avaient crié le plus fort au début lâchaient pied depuis que
-l'affaire devenait sérieuse, augmentait encore cette humiliation, en y
-mêlant un certain sentiment de dégoût indigné. «Aujourd'hui,
+était la leur, et la présence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine
+dans le cabinet ne suffisait pas à les désarmer. On devinait leurs
+sentiments au langage de la <cite>Presse</cite>, qui ne soutenait le ministère
+qu'avec une répugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrède, dans
+le <cite>Courrier de Bordeaux</cite>, prédisait aux conservateurs «qu'en
+chargeant de réparer les maux de la France celui qui en était le
+principal auteur, ils préparaient de nouvelles calamités.» D'ailleurs,
+l'ancien chef des 221, M. Molé, ne cachait pas qu'il était
+personnellement fort blessé d'avoir été laissé de côté lors des
+pourparlers ministériels<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540" title="Go to footnote 540"><span class="smaller">[540]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> D'autres conservateurs, et ce n'étaient pas ceux qui avaient
+le c&oelig;ur le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'était trompé
+complétement sur le pacha, que pousser plus avant dans la même voie
+conduirait à la guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet
+aveu leur était pénible, cette déception leur était douloureuse;
+encore tout agités des excitations de la veille, ils s'irritaient des
+échecs des Égyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se
+sentaient humiliés de paraître reculer devant l'Europe, et la
+promptitude effarée, l'emportement peureux avec lesquels une partie de
+ceux qui avaient crié le plus fort au début lâchaient pied depuis que
+l'affaire devenait sérieuse, augmentait encore cette humiliation, en y
+mêlant un certain sentiment de dégoût indigné. «Aujourd'hui,
disaient-ils avec amertume, l'Europe sait que nos fusils ne sont pas
-chargés; c'est cent fois pis que si l'on eût cédé dès le début.» Ils
-n'en concluaient pas sans doute à suivre une autre politique que celle
+chargés; c'est cent fois pis que si l'on eût cédé dès le début.» Ils
+n'en concluaient pas sans doute à suivre une autre politique que celle
du cabinet; mais, s'ils ne pouvaient contester que cette politique ne
-fût raisonnable, ils la trouvaient déplaisante; comme l'a dit à ce
-propos M. Guizot, «la prudence qui vient après le péril est une vertu
-triste». De ces sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas
-bien eux-mêmes, résultaient un malaise, un mécontentement, de soi et
-des autres qui pesaient lourdement sur la situation et qui n'étaient
-pas faits pour faciliter la tâche du gouvernement.</p>
-
-<p>Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficultés.
-On croyait généralement que le ministère était sacrifié d'avance et
-qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pût avoir la majorité
-au début sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger
-une fois passé, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque
+fût raisonnable, ils la trouvaient déplaisante; comme l'a dit à ce
+propos M. Guizot, «la prudence qui vient après le péril est une vertu
+triste». De ces sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas
+bien eux-mêmes, résultaient un malaise, un mécontentement, de soi et
+des autres qui pesaient lourdement sur la situation et qui n'étaient
+pas faits pour faciliter la tâche du gouvernement.</p>
+
+<p>Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficultés.
+On croyait généralement que le ministère était sacrifié d'avance et
+qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pût avoir la majorité
+au début sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger
+une fois passé, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque
autre question, et ne fallait-il pas s'attendre que l'opinion lui
-gardât moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne
-à la fois si nécessaire et si pénible? Comme le disait alors l'un des
-doctrinaires dissidents, «aussitôt qu'on aura bu le vin qui est dans
-cette <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> bouteille, on la cassera». C'était également le
-sentiment des cabinets étrangers. «Aux yeux de l'Europe entière,
-écrivait M. de Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de
+gardât moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne
+à la fois si nécessaire et si pénible? Comme le disait alors l'un des
+doctrinaires dissidents, «aussitôt qu'on aura bu le vin qui est dans
+cette <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> bouteille, on la cassera». C'était également le
+sentiment des cabinets étrangers. «Aux yeux de l'Europe entière,
+écrivait M. de Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de
trois mois. Cela n'est pas commode pour diriger des
-négociations<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541" title="Go to footnote 541"><span class="smaller">[541]</span></a>.» L'impression générale de malaise et d'insécurité
-était telle que la monarchie elle-même paraissait menacée. Ce n'était
+négociations<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541" title="Go to footnote 541"><span class="smaller">[541]</span></a>.» L'impression générale de malaise et d'insécurité
+était telle que la monarchie elle-même paraissait menacée. Ce n'était
pas seulement M. Edgar Quinet qui disait, dans une de ses lettres, le
-29 octobre: «On croit la dynastie perdue<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542" title="Go to footnote 542"><span class="smaller">[542]</span></a>.» M. de Tocqueville
-écrivait à M. Reeve, le 7 novembre: «La nation est irritée contre le
-prince qui la gouverne; elle se croit, à tort ou à raison,
-profondément humiliée et déchue du rang qu'elle doit tenir en Europe,
-et est tout près de ces résolutions désespérées que de pareilles
-impressions font naître chez un peuple orgueilleux, inquiet, irritable
-comme le nôtre. Là est le péril, le péril unique. Ce n'est pas la
-guerre qui est à craindre pour le gouvernement; c'est d'abord le
-renversement du gouvernement et, après, la guerre... Jamais, depuis
-1830, le danger n'a été aussi grand. Le radicalisme s'appuie
-momentanément sur l'orgueil national blessé: cela lui donne une force
-qu'il n'avait point encore eue<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543" title="Go to footnote 543"><span class="smaller">[543]</span></a>.»</p>
-
-<p>En dépit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tâche avec une
-confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficultés, mais
+29 octobre: «On croit la dynastie perdue<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542" title="Go to footnote 542"><span class="smaller">[542]</span></a>.» M. de Tocqueville
+écrivait à M. Reeve, le 7 novembre: «La nation est irritée contre le
+prince qui la gouverne; elle se croit, à tort ou à raison,
+profondément humiliée et déchue du rang qu'elle doit tenir en Europe,
+et est tout près de ces résolutions désespérées que de pareilles
+impressions font naître chez un peuple orgueilleux, inquiet, irritable
+comme le nôtre. Là est le péril, le péril unique. Ce n'est pas la
+guerre qui est à craindre pour le gouvernement; c'est d'abord le
+renversement du gouvernement et, après, la guerre... Jamais, depuis
+1830, le danger n'a été aussi grand. Le radicalisme s'appuie
+momentanément sur l'orgueil national blessé: cela lui donne une force
+qu'il n'avait point encore eue<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543" title="Go to footnote 543"><span class="smaller">[543]</span></a>.»</p>
+
+<p>En dépit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tâche avec une
+confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficultés, mais
elles ne lui paraissaient au-dessus ni de son courage ni de ses
-forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. «Les pays libres,
-disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux à trois ponts;
-ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les
+forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. «Les pays libres,
+disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux à trois ponts;
+ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les
vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font
avancer. J'aime cette vie et ce spectacle... Cela vaut la peine de
-vivre; si peu de choses méritent qu'on en dise autant!» Et plus tard,
-rappelant précisément son entrée au pouvoir en octobre 1840, il
-écrivait: «J'ai goût aux entreprises à la fois sensées et difficiles,
+vivre; si peu de choses méritent qu'on en dise autant!» Et plus tard,
+rappelant précisément son entrée au pouvoir en octobre 1840, il
+écrivait: «J'ai goût aux entreprises à la fois sensées et difficiles,
et je ne connais point de <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> plus profond plaisir que celui de
-lutter pour une grande vérité, nouvelle encore et mal comprise.» Du
+lutter pour une grande vérité, nouvelle encore et mal comprise.» Du
reste, tout en sachant qu'il s'exposait, il n'avait pas le sentiment
-qu'il se sacrifiât. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie
-publique une disposition optimiste, toujours prompte et obstinée à
-croire au succès. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de
-l'homme d'État dont il prétendait recommencer l'&oelig;uvre. Casimir
-Périer, suivant l'expression même de M. Guizot, était «hardi avec
-doute, presque tristesse»; il «espérait peu en entreprenant beaucoup»,
-et semblait, au milieu même de ses héroïques victoires, obsédé d'idées
-sinistres et funèbres. M. Guizot avait reçu du ciel, au contraire, une
-facilité d'espoir et de contentement qu'il devait conserver même au
-milieu des plus profondes défaites. En octobre 1840, il ne se sentait
+qu'il se sacrifiât. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie
+publique une disposition optimiste, toujours prompte et obstinée à
+croire au succès. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de
+l'homme d'État dont il prétendait recommencer l'&oelig;uvre. Casimir
+Périer, suivant l'expression même de M. Guizot, était «hardi avec
+doute, presque tristesse»; il «espérait peu en entreprenant beaucoup»,
+et semblait, au milieu même de ses héroïques victoires, obsédé d'idées
+sinistres et funèbres. M. Guizot avait reçu du ciel, au contraire, une
+facilité d'espoir et de contentement qu'il devait conserver même au
+milieu des plus profondes défaites. En octobre 1840, il ne se sentait
pas seulement le courage de combattre, mais la confiance de vaincre;
-il se croyait de force à dompter les révolutionnaires et, ce qui était
-peut-être plus difficile, à s'imposer aux conservateurs. Vainement,
-autour de lui, lui prédisait-on une chute prochaine, il comptait bien
-garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il fût, eût-il
-pu croire à la possibilité de le conserver jusqu'en 1848?</p>
+il se croyait de force à dompter les révolutionnaires et, ce qui était
+peut-être plus difficile, à s'imposer aux conservateurs. Vainement,
+autour de lui, lui prédisait-on une chute prochaine, il comptait bien
+garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il fût, eût-il
+pu croire à la possibilité de le conserver jusqu'en 1848?</p>
<h4>II</h4>
-<p>L'ouverture de la session, primitivement fixée au 28 octobre, avait
-été, à cause de la crise ministérielle, reportée au 5 novembre. Le
-discours du trône, sans désavouer le passé ni désarmer pour l'avenir,
-donna à la politique extérieure une orientation nettement
-pacifique<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544" title="Go to footnote 544"><span class="smaller">[544]</span></a>; à l'intérieur, tout en se prononçant <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> pour «le
-ferme maintien des libertés publiques», il annonça la répression des
-«passions anarchiques».</p>
-
-<p>Sur ce dernier point, l'action du ministère s'exerça tout de suite et
-avec succès. Dès le 6 novembre, une circulaire du garde des sceaux,
-presque aussitôt publiée, signalait à la vigilance des procureurs
-généraux les excès de la presse et aussi «ces manifestations bruyantes
-qui se couvraient mensongèrement du nom d'élans patriotiques et qui
-recélaient trop souvent des pensées de révolte et de sédition».
-Conformément à ces prescriptions, des poursuites furent dirigées
+<p>L'ouverture de la session, primitivement fixée au 28 octobre, avait
+été, à cause de la crise ministérielle, reportée au 5 novembre. Le
+discours du trône, sans désavouer le passé ni désarmer pour l'avenir,
+donna à la politique extérieure une orientation nettement
+pacifique<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544" title="Go to footnote 544"><span class="smaller">[544]</span></a>; à l'intérieur, tout en se prononçant <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> pour «le
+ferme maintien des libertés publiques», il annonça la répression des
+«passions anarchiques».</p>
+
+<p>Sur ce dernier point, l'action du ministère s'exerça tout de suite et
+avec succès. Dès le 6 novembre, une circulaire du garde des sceaux,
+presque aussitôt publiée, signalait à la vigilance des procureurs
+généraux les excès de la presse et aussi «ces manifestations bruyantes
+qui se couvraient mensongèrement du nom d'élans patriotiques et qui
+recélaient trop souvent des pensées de révolte et de sédition».
+Conformément à ces prescriptions, des poursuites furent dirigées
contre plusieurs journaux; la continuation des banquets fut interdite.
-Ce langage, ces actes répandirent partout l'impression que le
-gouvernement était résolu à ne pas tolérer le désordre, et il n'en
-fallut pas davantage pour faire perdre promptement à la rue sa
-physionomie inquiétante. Au bout de quelques jours, les chants et les
-promenades tumultueuses avaient cessé. À la date du 1<sup>er</sup> novembre,
-avant que la fermeté du nouveau cabinet eût encore produit son effet,
-un observateur écrivait sur son journal intime: «Il règne dans les
-esprits une sombre inquiétude. On s'attend à une émeute, et la police
-croit en remarquer déjà les signes précurseurs. Paris est sillonné de
-patrouilles.» Et le lendemain: «Les promenades de jeunes gens et
-d'ouvriers chantant la <cite>Marseillaise</cite> continuent tous les soirs.»
-Quelques jours se passent, et le même témoin constate que cette
-agitation a presque entièrement disparu. «Ce serait injuste, dit-il à
-ce propos, de prétendre que le ministère du 1<sup>er</sup> mars l'entretenait
-à dessein; mais l'incertitude de sa marche, le ton de ses journaux
-paralysaient l'action des autorités, qui, craignant de n'être pas
+Ce langage, ces actes répandirent partout l'impression que le
+gouvernement était résolu à ne pas tolérer le désordre, et il n'en
+fallut pas davantage pour faire perdre promptement à la rue sa
+physionomie inquiétante. Au bout de quelques jours, les chants et les
+promenades tumultueuses avaient cessé. À la date du 1<sup>er</sup> novembre,
+avant que la fermeté du nouveau cabinet eût encore produit son effet,
+un observateur écrivait sur son journal intime: «Il règne dans les
+esprits une sombre inquiétude. On s'attend à une émeute, et la police
+croit en remarquer déjà les signes précurseurs. Paris est sillonné de
+patrouilles.» Et le lendemain: «Les promenades de jeunes gens et
+d'ouvriers chantant la <cite>Marseillaise</cite> continuent tous les soirs.»
+Quelques jours se passent, et le même témoin constate que cette
+agitation a presque entièrement disparu. «Ce serait injuste, dit-il à
+ce propos, de prétendre que le ministère du 1<sup>er</sup> mars l'entretenait
+à dessein; mais l'incertitude de sa marche, le ton de ses journaux
+paralysaient l'action des autorités, qui, craignant de n'être pas
soutenues, n'osaient et ne pouvaient se mettre en opposition avec les
agitateurs. Pour raffermir l'ordre, il a suffi de le vouloir
-fortement<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545" title="Go to footnote 545"><span class="smaller">[545]</span></a>.»</p>
-
-<p>Le problème extérieur n'était pas aussi facile à résoudre<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a><a href="#footnote546" title="Go to footnote 546"><span class="smaller">[546]</span></a>.
-<span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> Dans sa circulaire de prise de possession, envoyée les 2 et 4
-novembre à tous nos représentants au dehors, M. Guizot, tout en
-proclamant que «la politique du gouvernement avait pour but le
-maintien de la paix», n'indiquait aucune solution précise aux
-difficultés pendantes; il se bornait à marquer, dans les termes les
+fortement<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545" title="Go to footnote 545"><span class="smaller">[545]</span></a>.»</p>
+
+<p>Le problème extérieur n'était pas aussi facile à résoudre<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a><a href="#footnote546" title="Go to footnote 546"><span class="smaller">[546]</span></a>.
+<span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> Dans sa circulaire de prise de possession, envoyée les 2 et 4
+novembre à tous nos représentants au dehors, M. Guizot, tout en
+proclamant que «la politique du gouvernement avait pour but le
+maintien de la paix», n'indiquait aucune solution précise aux
+difficultés pendantes; il se bornait à marquer, dans les termes les
moins provocants possible, l'attitude d'isolement et d'expectative
-armée qui était imposée à la France par les derniers événements<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a><a href="#footnote547" title="Go to footnote 547"><span class="smaller">[547]</span></a>.
-C'est qu'en effet, après les procédés dont nous avions eu à nous
-plaindre, il ne paraissait pas convenir à notre dignité de prendre
+armée qui était imposée à la France par les derniers événements<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a><a href="#footnote547" title="Go to footnote 547"><span class="smaller">[547]</span></a>.
+C'est qu'en effet, après les procédés dont nous avions eu à nous
+plaindre, il ne paraissait pas convenir à notre dignité de prendre
l'initiative d'un rapprochement et de solliciter ouvertement des
-concessions qui pouvaient nous être refusées. Mais ce que M. Guizot ne
-voulait pas faire officiellement, il ne renonçait pas à le tenter par
-des moyens indirects. Son désir, sinon son espoir, était que les
-puissances, par égard pour un ministère qui se mettait en travers du
-mouvement belliqueux et révolutionnaire, lui offrissent, en Syrie par
+concessions qui pouvaient nous être refusées. Mais ce que M. Guizot ne
+voulait pas faire officiellement, il ne renonçait pas à le tenter par
+des moyens indirects. Son désir, sinon son espoir, était que les
+puissances, par égard pour un ministère qui se mettait en travers du
+mouvement belliqueux et révolutionnaire, lui offrissent, en Syrie par
exemple, quelques concessions satisfaisantes pour l'amour-propre
-national; il les accepterait aussitôt, et la France reprendrait sa
-place dans le concert européen. Le ministère rêvait même d'arriver à
-ce résultat avant la discussion de l'Adresse dans la Chambre des
-députés. Quel succès pour la politique pacifique, si elle pouvait
-débuter au parlement en se faisant honneur d'avoir obtenu, du premier
-coup, des avantages refusés aux menaces de la politique belliqueuse!
-Sans doute, on avait très-peu de temps devant soi: à peine deux ou
-trois semaines. Mais cette brièveté du délai pouvait servir à forcer
-la main aux cabinets étrangers. Après tout, ceux-ci n'étaient-ils pas
-les premiers intéressés à fournir au ministère du 29 octobre les
-moyens de trouver une majorité et d'apaiser l'opinion?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> Cette idée s'était présentée à l'esprit de M. Guizot aussitôt
-qu'il avait été question pour lui de prendre le pouvoir. Sur le point
-de quitter Londres, dans ses dernières conversations avec les
-ministres anglais, il leur avait laissé voir ce qu'il attendait
-d'eux<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a><a href="#footnote548" title="Go to footnote 548"><span class="smaller">[548]</span></a>. «Donnez-moi quelque chose à dire, répétait-il avec
-insistance à lord Clarendon, si peu que ce soit, pourvu que ce soit
+national; il les accepterait aussitôt, et la France reprendrait sa
+place dans le concert européen. Le ministère rêvait même d'arriver à
+ce résultat avant la discussion de l'Adresse dans la Chambre des
+députés. Quel succès pour la politique pacifique, si elle pouvait
+débuter au parlement en se faisant honneur d'avoir obtenu, du premier
+coup, des avantages refusés aux menaces de la politique belliqueuse!
+Sans doute, on avait très-peu de temps devant soi: à peine deux ou
+trois semaines. Mais cette brièveté du délai pouvait servir à forcer
+la main aux cabinets étrangers. Après tout, ceux-ci n'étaient-ils pas
+les premiers intéressés à fournir au ministère du 29 octobre les
+moyens de trouver une majorité et d'apaiser l'opinion?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> Cette idée s'était présentée à l'esprit de M. Guizot aussitôt
+qu'il avait été question pour lui de prendre le pouvoir. Sur le point
+de quitter Londres, dans ses dernières conversations avec les
+ministres anglais, il leur avait laissé voir ce qu'il attendait
+d'eux<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a><a href="#footnote548" title="Go to footnote 548"><span class="smaller">[548]</span></a>. «Donnez-moi quelque chose à dire, répétait-il avec
+insistance à lord Clarendon, si peu que ce soit, pourvu que ce soit
satisfaisant. Si je n'ai pas quelque chose de ce genre, je ne serai
pas capable de calmer les esprits et de prendre en mains le
-gouvernement<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a><a href="#footnote549" title="Go to footnote 549"><span class="smaller">[549]</span></a>.» Aussitôt ministre, tout en évitant les ouvertures
-officielles, il refit les mêmes insinuations aux ambassadeurs
-étrangers, notamment à lord Granville. En même temps il écrivait, vers
-le 4 novembre, à M. de Bourqueney, notre chargé d'affaires à Londres:
-«Vous recevrez une circulaire que j'adresse à tous mes agents. J'y ai
-essayé de marquer avec précision l'attitude que le cabinet veut
-prendre et qu'il gardera. Mais ce ne sont là que des paroles: il faut
-des résultats. On les attend du cabinet. Il s'est formé pour maintenir
+gouvernement<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a><a href="#footnote549" title="Go to footnote 549"><span class="smaller">[549]</span></a>.» Aussitôt ministre, tout en évitant les ouvertures
+officielles, il refit les mêmes insinuations aux ambassadeurs
+étrangers, notamment à lord Granville. En même temps il écrivait, vers
+le 4 novembre, à M. de Bourqueney, notre chargé d'affaires à Londres:
+«Vous recevrez une circulaire que j'adresse à tous mes agents. J'y ai
+essayé de marquer avec précision l'attitude que le cabinet veut
+prendre et qu'il gardera. Mais ce ne sont là que des paroles: il faut
+des résultats. On les attend du cabinet. Il s'est formé pour maintenir
la paix et pour trouver aux embarras de la question d'Orient quelque
issue; pour vivre, il faut qu'il satisfasse aux causes qui l'ont fait
-naître. La difficulté est extrême: l'exaltation du pays n'a pas
-diminué... Pour que le succès vienne à la raison, il faut qu'on
-m'aide... Je l'ai souvent dit à Londres, je le répète de Paris. Le
+naître. La difficulté est extrême: l'exaltation du pays n'a pas
+diminué... Pour que le succès vienne à la raison, il faut qu'on
+m'aide... Je l'ai souvent dit à Londres, je le répète de Paris. Le
sentiment de la France,&mdash;je dis de la France et non pas des brouillons
-et des factions,&mdash;est qu'elle a été traitée légèrement, qu'on a
-sacrifié légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt secondaire,
-son alliance, son amitié, son concours. Là est le grand mal qu'a fait
-la convention du 15 juillet, là est le grand obstacle à la politique
-de la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il faut
-prouver à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on
-attache à son alliance, à son amitié, à son concours, beaucoup de
+et des factions,&mdash;est qu'elle a été traitée légèrement, qu'on a
+sacrifié légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt secondaire,
+son alliance, son amitié, son concours. Là est le grand mal qu'a fait
+la convention du 15 juillet, là est le grand obstacle à la politique
+de la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il faut
+prouver à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on
+attache à son alliance, à son amitié, à son concours, beaucoup de
prix, assez de prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas
-l'étendue, c'est le fait même du sacrifice qui importe.
-Qu'indépendamment de la convention <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> du 15 juillet, quelque
-chose soit donné, évidemment donné, au désir de rentrer en bonne
+l'étendue, c'est le fait même du sacrifice qui importe.
+Qu'indépendamment de la convention <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> du 15 juillet, quelque
+chose soit donné, évidemment donné, au désir de rentrer en bonne
intelligence avec la France et de la voir rentrer dans l'affaire: la
-paix pourra être maintenue et l'harmonie générale rétablie en Europe.
-Si on vous dit que cela se peut, je suis prêt à faire les démarches
-nécessaires pour atteindre ce but; mais je ne veux pas me mettre en
-mouvement sans savoir si le but est possible à atteindre. Si on vous
+paix pourra être maintenue et l'harmonie générale rétablie en Europe.
+Si on vous dit que cela se peut, je suis prêt à faire les démarches
+nécessaires pour atteindre ce but; mais je ne veux pas me mettre en
+mouvement sans savoir si le but est possible à atteindre. Si on vous
dit que cela ne se peut pas, qu'on entend s'en tenir rigoureusement
-aux premières stipulations du traité..., la situation restera violente
-et précaire; le cabinet se tiendra immobile, dans l'isolement et
-l'attente. Je ne réponds pas de l'avenir... La politique de
-transaction est préférable à la politique d'isolement, s'il y a
-réellement transaction; mais, si la transaction n'est de notre part
-qu'abandon, l'isolement vaut mieux<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a><a href="#footnote550" title="Go to footnote 550"><span class="smaller">[550]</span></a>.»</p>
-
-<p>Le Roi appuyait chaudement M. Guizot dans cette campagne. Peut-être
-même y apportait-il plus d'ardeur et d'espoir de réussir. Il faisait
-connaître ses désirs à M. de Metternich par des voies indirectes<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a><a href="#footnote551" title="Go to footnote 551"><span class="smaller">[551]</span></a>.
-En même temps, il agissait sur le gouvernement anglais au moyen du roi
-des Belges. Ainsi écrivait-il à ce dernier, le 6 novembre: «Qu'on
-sache donc bien à Londres quelle est la nature de la lutte dans
-laquelle nous sommes engagés <i lang="en">neck or nothing</i>! Cette lutte n'est ni
+aux premières stipulations du traité..., la situation restera violente
+et précaire; le cabinet se tiendra immobile, dans l'isolement et
+l'attente. Je ne réponds pas de l'avenir... La politique de
+transaction est préférable à la politique d'isolement, s'il y a
+réellement transaction; mais, si la transaction n'est de notre part
+qu'abandon, l'isolement vaut mieux<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a><a href="#footnote550" title="Go to footnote 550"><span class="smaller">[550]</span></a>.»</p>
+
+<p>Le Roi appuyait chaudement M. Guizot dans cette campagne. Peut-être
+même y apportait-il plus d'ardeur et d'espoir de réussir. Il faisait
+connaître ses désirs à M. de Metternich par des voies indirectes<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a><a href="#footnote551" title="Go to footnote 551"><span class="smaller">[551]</span></a>.
+En même temps, il agissait sur le gouvernement anglais au moyen du roi
+des Belges. Ainsi écrivait-il à ce dernier, le 6 novembre: «Qu'on
+sache donc bien à Londres quelle est la nature de la lutte dans
+laquelle nous sommes engagés <i lang="en">neck or nothing</i>! Cette lutte n'est ni
plus ni moins que la paix ou la guerre; et, si c'est la guerre, que
-lord Palmerston et ceux qui n'y voient peut-être des dangers que pour
-la France, sachent bien que, quels que puissent être les premiers
-succès d'un côté ou de l'autre, les vainqueurs seront aussi
-immaniables que les vaincus; que jamais on ne refera ni un congrès de
-Vienne, ni une nouvelle délimitation de l'Europe; l'état actuel de
-toutes les têtes humaines ne s'accommodera de rien et bouleversera
-tout. <i lang="en">The world shall be unkinged</i>; l'Angleterre ruinée prendra pour
-son type le gouvernement modèle des États-Unis, et le continent
-prendra pour le sien l'Amérique espagnole... Ne nous y <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span>
-trompons pas: le point de départ, c'est le renversement ou la
-consolidation du ministère actuel. S'il est renversé, point d'illusion
-sur ce qui le remplace, c'est la guerre à tout prix, suivie d'un 93
-perfectionné; s'il est consolidé, c'est la paix qui triomphe, et ce
-n'est que par la paix qu'il peut l'être; mais il faut se dépêcher, car
-vous savez que ces têtes gauloises sont mobiles. On va soutenir ce
-ministère, parce qu'on croit qu'il apportera la paix; mais, s'il ne
-l'apporte pas tout de suite, on ne tardera pas à croire qu'il ne
+lord Palmerston et ceux qui n'y voient peut-être des dangers que pour
+la France, sachent bien que, quels que puissent être les premiers
+succès d'un côté ou de l'autre, les vainqueurs seront aussi
+immaniables que les vaincus; que jamais on ne refera ni un congrès de
+Vienne, ni une nouvelle délimitation de l'Europe; l'état actuel de
+toutes les têtes humaines ne s'accommodera de rien et bouleversera
+tout. <i lang="en">The world shall be unkinged</i>; l'Angleterre ruinée prendra pour
+son type le gouvernement modèle des États-Unis, et le continent
+prendra pour le sien l'Amérique espagnole... Ne nous y <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span>
+trompons pas: le point de départ, c'est le renversement ou la
+consolidation du ministère actuel. S'il est renversé, point d'illusion
+sur ce qui le remplace, c'est la guerre à tout prix, suivie d'un 93
+perfectionné; s'il est consolidé, c'est la paix qui triomphe, et ce
+n'est que par la paix qu'il peut l'être; mais il faut se dépêcher, car
+vous savez que ces têtes gauloises sont mobiles. On va soutenir ce
+ministère, parce qu'on croit qu'il apportera la paix; mais, s'il ne
+l'apporte pas tout de suite, on ne tardera pas à croire qu'il ne
l'apportera pas du tout, et alors on croira aussi que la guerre est
-inévitable, et qu'il faut l'entamer bien vite pour prendre les devants
-sur ceux qu'on appellera tout de suite les ennemis. Dépêchons-nous
+inévitable, et qu'il faut l'entamer bien vite pour prendre les devants
+sur ceux qu'on appellera tout de suite les ennemis. Dépêchons-nous
donc de conclure un arrangement que les cinq puissances puissent
signer, car alors, croyez-moi, c'en est fait de la guerre pour
-longtemps.» Le Roi ne faisait pas mystère des «conditions que son
-cabinet accepterait immédiatement». C'était la concession à
-Méhémet-Ali de l'Égypte héréditaire, du pachalik d'Acre et de Candie
-en viager. «Si on veut signer ce que dessus, concluait-il, faisons-le
-vite. Dites-moi un mot approbatif de Londres, et c'est fait<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a><a href="#footnote552" title="Go to footnote 552"><span class="smaller">[552]</span></a>.»</p>
-
-<p>Ces appels indirects, mais si pressants, avaient-ils chance d'être
-entendus? Pour répondre, il convient de se rendre un compte exact des
-dispositions des diverses puissances. À Vienne, ces dispositions
-étaient favorables. De plus en plus troublé de l'aventure où il
-s'était laissé engager en signant le traité du 15 juillet, M. de
-Metternich avait hâte d'en sortir. Il témoignait la satisfaction que
-lui causait la constitution du nouveau ministère, reconnaissait la
-nécessité de le seconder dans ses difficultés intérieures<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a><a href="#footnote553" title="Go to footnote 553"><span class="smaller">[553]</span></a>,
-mettait grand soin à se montrer aimable avec M. de
-Sainte-Aulaire<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a><a href="#footnote554" title="Go to footnote 554"><span class="smaller">[554]</span></a>, et renvoyait à Londres son ambassadeur, le prince
-Esterhazy, avec mission formelle d'amortir les conséquences du traité
+longtemps.» Le Roi ne faisait pas mystère des «conditions que son
+cabinet accepterait immédiatement». C'était la concession à
+Méhémet-Ali de l'Égypte héréditaire, du pachalik d'Acre et de Candie
+en viager. «Si on veut signer ce que dessus, concluait-il, faisons-le
+vite. Dites-moi un mot approbatif de Londres, et c'est fait<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a><a href="#footnote552" title="Go to footnote 552"><span class="smaller">[552]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ces appels indirects, mais si pressants, avaient-ils chance d'être
+entendus? Pour répondre, il convient de se rendre un compte exact des
+dispositions des diverses puissances. À Vienne, ces dispositions
+étaient favorables. De plus en plus troublé de l'aventure où il
+s'était laissé engager en signant le traité du 15 juillet, M. de
+Metternich avait hâte d'en sortir. Il témoignait la satisfaction que
+lui causait la constitution du nouveau ministère, reconnaissait la
+nécessité de le seconder dans ses difficultés intérieures<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a><a href="#footnote553" title="Go to footnote 553"><span class="smaller">[553]</span></a>,
+mettait grand soin à se montrer aimable avec M. de
+Sainte-Aulaire<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a><a href="#footnote554" title="Go to footnote 554"><span class="smaller">[554]</span></a>, et renvoyait à Londres son ambassadeur, le prince
+Esterhazy, avec mission formelle d'amortir les conséquences du traité
du 15 juillet et de chercher un moyen de faire rentrer la France dans
-le concert européen<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a><a href="#footnote555" title="Go to footnote 555"><span class="smaller">[555]</span></a>. Mêmes dispositions <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> à Berlin et
-mêmes instructions à M. de Bülow, qui avait aussitôt, avec M. de
+le concert européen<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a><a href="#footnote555" title="Go to footnote 555"><span class="smaller">[555]</span></a>. Mêmes dispositions <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> à Berlin et
+mêmes instructions à M. de Bülow, qui avait aussitôt, avec M. de
Bourqueney, les conversations les plus expansives sur les moyens de
-faire cesser l'isolement de la France<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a><a href="#footnote556" title="Go to footnote 556"><span class="smaller">[556]</span></a>. Toutefois, le passé
-permettait-il de compter absolument sur l'efficacité de ces bonnes
-dispositions, si sincères qu'elles fussent? Que de fois, depuis un an,
-on avait vu les deux puissances allemandes s'associer à des actes
-qu'elles déploraient! M. Guizot n'avait-il pas pu s'apercevoir,
-pendant son ambassade, du changement qui s'opérait dans l'attitude de
-M. de Neumann et de M. de Bülow, lorsqu'ils passaient des entretiens
-confidentiels à la solennité des conférences, et comment la présence
-de lord Palmerston rendait aussitôt leur langage contraint et timide?</p>
-
-<p>Tout autres étaient les sentiments du gouvernement russe. Le czar
-avait abandonné sa prépotence en Orient, accepté le protectorat
-européen à Constantinople, pour le plaisir de rompre l'alliance des
+faire cesser l'isolement de la France<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a><a href="#footnote556" title="Go to footnote 556"><span class="smaller">[556]</span></a>. Toutefois, le passé
+permettait-il de compter absolument sur l'efficacité de ces bonnes
+dispositions, si sincères qu'elles fussent? Que de fois, depuis un an,
+on avait vu les deux puissances allemandes s'associer à des actes
+qu'elles déploraient! M. Guizot n'avait-il pas pu s'apercevoir,
+pendant son ambassade, du changement qui s'opérait dans l'attitude de
+M. de Neumann et de M. de Bülow, lorsqu'ils passaient des entretiens
+confidentiels à la solennité des conférences, et comment la présence
+de lord Palmerston rendait aussitôt leur langage contraint et timide?</p>
+
+<p>Tout autres étaient les sentiments du gouvernement russe. Le czar
+avait abandonné sa prépotence en Orient, accepté le protectorat
+européen à Constantinople, pour le plaisir de rompre l'alliance des
puissances occidentales et de mortifier la France de Juillet; on ne
-pouvait s'attendre qu'il renonçât volontiers à ce qui était la seule
+pouvait s'attendre qu'il renonçât volontiers à ce qui était la seule
compensation de son sacrifice. Il laissait voir aux Anglais qui
-l'approchaient le chagrin que lui ferait éprouver une réconciliation
+l'approchaient le chagrin que lui ferait éprouver une réconciliation
avec la France<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a><a href="#footnote557" title="Go to footnote 557"><span class="smaller">[557]</span></a>. Toutefois, suivant une remarque que nous avons
-déjà eu occasion de faire, si passionné qu'il fût, il ne se sentait
-pas prêt pour l'emploi des moyens extrêmes et redoutait de se faire en
-Europe, particulièrement en Allemagne, le renom d'un artisan de
-discorde. Aussi pouvait-on être assuré qu'il n'oserait pas opposer de
-<i lang="la">veto</i> à toute pacification décidée par les trois autres puissances,
+déjà eu occasion de faire, si passionné qu'il fût, il ne se sentait
+pas prêt pour l'emploi des moyens extrêmes et redoutait de se faire en
+Europe, particulièrement en Allemagne, le renom d'un artisan de
+discorde. Aussi pouvait-on être assuré qu'il n'oserait pas opposer de
+<i lang="la">veto</i> à toute pacification décidée par les trois autres puissances,
et que, notamment, il ne repousserait rien de ce qu'aurait <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span>
-accepté l'Angleterre. C'est ce qui faisait écrire à M. de Barante: «En
-ce moment, comme dans tout le cours de la négociation, lord Palmerston
+accepté l'Angleterre. C'est ce qui faisait écrire à M. de Barante: «En
+ce moment, comme dans tout le cours de la négociation, lord Palmerston
conserve le blanc seing de l'empereur de Russie... Celui-ci ne se
-refusera point à ce qui sera voulu sérieusement par l'Angleterre,
-l'Autriche et la Prusse.» Et encore: «Si lord Palmerston vous
-alléguait comme difficulté l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de
-bonne foi. Il sait très-bien qu'elle voudra tout ce qu'il
-décidera<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a><a href="#footnote558" title="Go to footnote 558"><span class="smaller">[558]</span></a>.»</p>
+refusera point à ce qui sera voulu sérieusement par l'Angleterre,
+l'Autriche et la Prusse.» Et encore: «Si lord Palmerston vous
+alléguait comme difficulté l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de
+bonne foi. Il sait très-bien qu'elle voudra tout ce qu'il
+décidera<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a><a href="#footnote558" title="Go to footnote 558"><span class="smaller">[558]</span></a>.»</p>
<p>En somme, ni les bonnes dispositions de l'Autriche et de la Prusse, ni
-les mauvaises de la Russie n'étaient de force à résister à une
-résolution contraire de l'Angleterre. Tout dépendait de cette
-dernière, c'est-à-dire de lord Palmerston. Car telle était alors la
-situation étrange de ce pays, où l'on était habitué à croire l'opinion
-maîtresse, que tout ce qui regardait la politique étrangère s'y
-décidait par la volonté d'un seul ministre. C'est donc le sentiment
-particulier de ce ministre qu'il faut avant tout connaître. Si lord
-Palmerston eût été un véritable homme d'État, il n'eût pas hésité à
+les mauvaises de la Russie n'étaient de force à résister à une
+résolution contraire de l'Angleterre. Tout dépendait de cette
+dernière, c'est-à-dire de lord Palmerston. Car telle était alors la
+situation étrange de ce pays, où l'on était habitué à croire l'opinion
+maîtresse, que tout ce qui regardait la politique étrangère s'y
+décidait par la volonté d'un seul ministre. C'est donc le sentiment
+particulier de ce ministre qu'il faut avant tout connaître. Si lord
+Palmerston eût été un véritable homme d'État, il n'eût pas hésité à
accueillir les ouvertures de notre gouvernement. Il avait atteint
-pleinement son but en Orient; le prestige du pacha y était détruit; la
-politique britannique y avait notoirement prévalu. Seulement, le
-ministre anglais, se brouillant du même coup avec la France, avait
-privé son pays d'une alliance populaire, naturelle et profitable,
-l'avait exposé à des ressentiments incommodes, périlleux même, et
-avait jeté le trouble et l'inquiétude dans l'Europe, qui lui en savait
-très-mauvais gré. Eh bien, par une fortune inouïe, une occasion se
-présentait immédiatement de renouer cette alliance, d'amortir ces
+pleinement son but en Orient; le prestige du pacha y était détruit; la
+politique britannique y avait notoirement prévalu. Seulement, le
+ministre anglais, se brouillant du même coup avec la France, avait
+privé son pays d'une alliance populaire, naturelle et profitable,
+l'avait exposé à des ressentiments incommodes, périlleux même, et
+avait jeté le trouble et l'inquiétude dans l'Europe, qui lui en savait
+très-mauvais gré. Eh bien, par une fortune inouïe, une occasion se
+présentait immédiatement de renouer cette alliance, d'amortir ces
ressentiments, de rassurer l'Europe, et cela sans grand sacrifice, car
la France demandait moins encore une concession effective qu'une
satisfaction morale, nous allions dire une politesse. Lord Palmerston
-ne devait-il pas saisir cette occasion avec franchise, résolution,
-bonne grâce, et se charger, au nom de l'Angleterre, de mener à fin
-cette sorte de transaction et de réconciliation? N'était-ce pas le
-meilleur moyen de confirmer la prépondérance <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> passagère que sa
-nation venait d'acquérir en Europe, et lui-même n'ajoutait-il pas
-ainsi à son renom de lutteur hardi, tenace et heureux, l'honneur qui
-était alors le plus apprécié des gouvernements et des peuples, celui
-d'être un pacificateur généreux? Il y avait là de quoi séduire une
+ne devait-il pas saisir cette occasion avec franchise, résolution,
+bonne grâce, et se charger, au nom de l'Angleterre, de mener à fin
+cette sorte de transaction et de réconciliation? N'était-ce pas le
+meilleur moyen de confirmer la prépondérance <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> passagère que sa
+nation venait d'acquérir en Europe, et lui-même n'ajoutait-il pas
+ainsi à son renom de lutteur hardi, tenace et heureux, l'honneur qui
+était alors le plus apprécié des gouvernements et des peuples, celui
+d'être un pacificateur généreux? Il y avait là de quoi séduire une
ambition un peu grande. Mais, quoique fort intelligent et fort habile,
-lord Palmerston n'était pas capable de voir les choses d'aussi haut.
-Âprement et mesquinement querelleur, sa diplomatie consistait à
-argumenter à outrance pour convaincre les autres qu'ils avaient tort;
-sa politique n'avait guère d'autre objet que d'user sans mesure de ses
-avantages et de faire le plus de mal possible à ceux qu'il croyait
-avoir à sa merci; enfin, son patriotisme se confondait avec
-l'assouvissement de passions, de haines, de rancunes qui étaient plus
+lord Palmerston n'était pas capable de voir les choses d'aussi haut.
+Âprement et mesquinement querelleur, sa diplomatie consistait à
+argumenter à outrance pour convaincre les autres qu'ils avaient tort;
+sa politique n'avait guère d'autre objet que d'user sans mesure de ses
+avantages et de faire le plus de mal possible à ceux qu'il croyait
+avoir à sa merci; enfin, son patriotisme se confondait avec
+l'assouvissement de passions, de haines, de rancunes qui étaient plus
personnelles encore que nationales<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a><a href="#footnote559" title="Go to footnote 559"><span class="smaller">[559]</span></a>.</p>
-<p>Dès les premières insinuations que lui avait faites M. Guizot en
-quittant Londres, lord Palmerston avait laissé voir ses dispositions
-revêches<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a><a href="#footnote560" title="Go to footnote 560"><span class="smaller">[560]</span></a>, et, le 29 octobre, jour de la constitution du nouveau
-cabinet français, il écrivait à lord Granville: «Louis-Philippe semble
-vous avoir tenu le même langage que Flahault et Guizot tenaient ici,
-particulièrement qu'il est nécessaire, afin d'aider le Roi à maintenir
-la paix et à dompter le parti de la guerre, que nous fassions à sa
-prière des concessions que nous avons refusées aux menaces de Thiers.
-Mais c'est tout à fait impossible, et vous ne sauriez trop tôt ou trop
-fortement l'expliquer à toutes les parties intéressées... Nous ne
-pouvons pas compromettre les intérêts de l'Europe par complaisance
+<p>Dès les premières insinuations que lui avait faites M. Guizot en
+quittant Londres, lord Palmerston avait laissé voir ses dispositions
+revêches<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a><a href="#footnote560" title="Go to footnote 560"><span class="smaller">[560]</span></a>, et, le 29 octobre, jour de la constitution du nouveau
+cabinet français, il écrivait à lord Granville: «Louis-Philippe semble
+vous avoir tenu le même langage que Flahault et Guizot tenaient ici,
+particulièrement qu'il est nécessaire, afin d'aider le Roi à maintenir
+la paix et à dompter le parti de la guerre, que nous fassions à sa
+prière des concessions que nous avons refusées aux menaces de Thiers.
+Mais c'est tout à fait impossible, et vous ne sauriez trop tôt ou trop
+fortement l'expliquer à toutes les parties intéressées... Nous ne
+pouvons pas compromettre les intérêts de l'Europe par complaisance
pour Louis-Philippe ou pour Guizot plus que par crainte de Thiers. Si
-nous cédions, la nation française croirait que nous cédons à ses
-menaces et non aux prières de Louis-Philippe. Ce serait <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span>
-d'ailleurs déplorable que les puissances fissent le sacrifice de leurs
-intérêts les plus importants pour apaiser les organisateurs d'émeutes
-à Paris ou faire taire les journaux républicains. J'ajoute que nous
-sommes en train de réussir pleinement en Syrie, que nous aurons
-bientôt placé toute cette contrée entre les mains du sultan, et ce
-serait, en vérité, être bien enfant de cesser d'agir quand il ne faut
-qu'un peu de persévérance pour l'emporter sur tous les points. Je puis
-vous assurer que vous servirez plus utilement les intérêts de la paix
-en tenant un langage ferme et hardi au gouvernement français et aux
-Français eux-mêmes... La seule manière possible de tenir de telles
+nous cédions, la nation française croirait que nous cédons à ses
+menaces et non aux prières de Louis-Philippe. Ce serait <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span>
+d'ailleurs déplorable que les puissances fissent le sacrifice de leurs
+intérêts les plus importants pour apaiser les organisateurs d'émeutes
+à Paris ou faire taire les journaux républicains. J'ajoute que nous
+sommes en train de réussir pleinement en Syrie, que nous aurons
+bientôt placé toute cette contrée entre les mains du sultan, et ce
+serait, en vérité, être bien enfant de cesser d'agir quand il ne faut
+qu'un peu de persévérance pour l'emporter sur tous les points. Je puis
+vous assurer que vous servirez plus utilement les intérêts de la paix
+en tenant un langage ferme et hardi au gouvernement français et aux
+Français eux-mêmes... La seule manière possible de tenir de telles
gens en respect est de leur faire clairement comprendre qu'on ne
-cédera pas d'un pouce et qu'on est en état de repousser la force par
+cédera pas d'un pouce et qu'on est en état de repousser la force par
la force. Quelques-uns de nos amis whigs ont fait beaucoup de mal en
-s'abandonnant à des alarmes sans fondement et en tenant ce qu'on
+s'abandonnant à des alarmes sans fondement et en tenant ce qu'on
appelle un langage conciliant... Mon opinion est que nous n'aurons pas
-la guerre avec la France en ce moment, mais nous devons préparer nos
-esprits à l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Français ont le désir
-d'étendre leurs possessions territoriales aux dépens des autres
+la guerre avec la France en ce moment, mais nous devons préparer nos
+esprits à l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Français ont le désir
+d'étendre leurs possessions territoriales aux dépens des autres
nations, et ils sentent tous ce que le <cite>National</cite> a dit une fois, que
-l'Angleterre est un obstacle à de tels projets... C'est un malheur que
-le caractère d'un grand et puissant peuple, placé au centre de
+l'Angleterre est un obstacle à de tels projets... C'est un malheur que
+le caractère d'un grand et puissant peuple, placé au centre de
l'Europe, soit ainsi fait; mais c'est l'affaire des autres nations de
-ne pas fermer les yeux à la vérité et de prendre prudemment leurs
-précautions<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a><a href="#footnote561" title="Go to footnote 561"><span class="smaller">[561]</span></a>.» Cette lettre, dans sa roideur sèche et presque
+ne pas fermer les yeux à la vérité et de prendre prudemment leurs
+précautions<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a><a href="#footnote561" title="Go to footnote 561"><span class="smaller">[561]</span></a>.» Cette lettre, dans sa roideur sèche et presque
brutale, est bien significative; elle trahit toute la passion de lord
Palmerston contre la France; elle montre aussi que l'avantage
-politique de renouer l'alliance brisée ne se présentait même pus à son
+politique de renouer l'alliance brisée ne se présentait même pus à son
esprit.</p>
-<p>Ce n'était pas seulement dans des lettres intimes que lord Palmerston
-témoignait de ses sentiments réfractaires à toute conciliation. On se
-rappelle que, le 31 août, il avait fait remettre à M. Thiers un long
-<i lang="la">memorandum</i> contenant la critique amère de <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> la politique
-française<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a><a href="#footnote562" title="Go to footnote 562"><span class="smaller">[562]</span></a>. Ce document ayant été publié dans les journaux et
-ayant exercé une certaine action sur l'opinion anglaise, M. Thiers
-s'était décidé, un peu tardivement, le 3 octobre, à y faire une
-réponse étendue, habile, qui fut envoyée en même temps que la fameuse
-note du 8 octobre, et que le ministre français eut soin de faire
-paraître aussitôt dans le <cite>Times</cite><a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a><a href="#footnote563" title="Go to footnote 563"><span class="smaller">[563]</span></a>. Lord Palmerston, dans une
-controverse, ne se résignait jamais à ne pas avoir le dernier mot. Il
-se mit donc à l'&oelig;uvre pour réfuter la réponse de M. Thiers, et le
-fit avec son aigreur habituelle. Son travail terminé seulement le 2
-novembre, il l'adressa à M. Guizot, marquant ainsi que le changement
-de ministère ne devait modifier ni le fond des choses, ni même le ton
-de la polémique. Bien plus, dans ce <i lang="la">memorandum</i>, il semblait revenir
-sur des concessions déjà faites à la France, et retirer la déclaration
-par laquelle les puissances avaient en quelque sorte désavoué la
-déchéance prononcée contre le pacha. En effet, au cours de son
-argumentation contre les thèses de M. Thiers, il contestait au
-gouvernement français le droit d'intervenir par les armes pour
-maintenir le pacha en Égypte, si la Porte jugeait à propos de le
-destituer. «Le sultan, disait-il, comme souverain de l'empire turc, a
-seul le droit de décider auquel de ses sujets il confiera le
-gouvernement de telle ou telle partie de ses États; les puissances
-étrangères, quelles que soient à cet égard leurs idées, ne peuvent
+<p>Ce n'était pas seulement dans des lettres intimes que lord Palmerston
+témoignait de ses sentiments réfractaires à toute conciliation. On se
+rappelle que, le 31 août, il avait fait remettre à M. Thiers un long
+<i lang="la">memorandum</i> contenant la critique amère de <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> la politique
+française<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a><a href="#footnote562" title="Go to footnote 562"><span class="smaller">[562]</span></a>. Ce document ayant été publié dans les journaux et
+ayant exercé une certaine action sur l'opinion anglaise, M. Thiers
+s'était décidé, un peu tardivement, le 3 octobre, à y faire une
+réponse étendue, habile, qui fut envoyée en même temps que la fameuse
+note du 8 octobre, et que le ministre français eut soin de faire
+paraître aussitôt dans le <cite>Times</cite><a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a><a href="#footnote563" title="Go to footnote 563"><span class="smaller">[563]</span></a>. Lord Palmerston, dans une
+controverse, ne se résignait jamais à ne pas avoir le dernier mot. Il
+se mit donc à l'&oelig;uvre pour réfuter la réponse de M. Thiers, et le
+fit avec son aigreur habituelle. Son travail terminé seulement le 2
+novembre, il l'adressa à M. Guizot, marquant ainsi que le changement
+de ministère ne devait modifier ni le fond des choses, ni même le ton
+de la polémique. Bien plus, dans ce <i lang="la">memorandum</i>, il semblait revenir
+sur des concessions déjà faites à la France, et retirer la déclaration
+par laquelle les puissances avaient en quelque sorte désavoué la
+déchéance prononcée contre le pacha. En effet, au cours de son
+argumentation contre les thèses de M. Thiers, il contestait au
+gouvernement français le droit d'intervenir par les armes pour
+maintenir le pacha en Égypte, si la Porte jugeait à propos de le
+destituer. «Le sultan, disait-il, comme souverain de l'empire turc, a
+seul le droit de décider auquel de ses sujets il confiera le
+gouvernement de telle ou telle partie de ses États; les puissances
+étrangères, quelles que soient à cet égard leurs idées, ne peuvent
donner au sultan que des avis, et aucune d'elles n'est en droit de
-l'entraver dans l'exercice discrétionnaire de l'un des attributs
-inhérents et essentiels de la souveraineté indépendante.» N'était-ce
-pas détruire en fait le conseil donné à la Porte de révoquer la
-déchéance du pacha? Lord Palmerston mit le comble à son mauvais
-procédé en faisant publier, dès le 10 novembre, le nouveau
-<i lang="la">memorandum</i> dans le <cite>Morning Chronicle</cite>. L'effet fut déplorable en
-France. Tous les journaux de gauche et de centre gauche ne manquèrent
-pas de jeter ce document <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> à la tête du cabinet. «Vous parlez
-timidement, lui disaient-ils, voilà pourquoi l'on vous répond avec
-insolence. On sait que vous ne voulez pas résister, et l'on en profite
-pour pousser plus loin ses avantages contre vous.» M. Guizot, surpris
-et attristé, écrivait, le 14 novembre, à M. de Bourqueney: «Nos
-adversaires exploitent l'effet produit par cette pièce; nos propres
-amis en sont troublés. C'est la première communication que lord
-Palmerston ait adressée au nouveau cabinet. En quoi diffère-t-elle de
-ce qu'il aurait écrit à l'ancien? Comment cette dépêche a-t-elle été
-publiée dans le <cite>Morning Chronicle</cite>, et avec tant d'empressement?
-Témoignez, mon cher baron, et au cabinet anglais et à nos amis à
+l'entraver dans l'exercice discrétionnaire de l'un des attributs
+inhérents et essentiels de la souveraineté indépendante.» N'était-ce
+pas détruire en fait le conseil donné à la Porte de révoquer la
+déchéance du pacha? Lord Palmerston mit le comble à son mauvais
+procédé en faisant publier, dès le 10 novembre, le nouveau
+<i lang="la">memorandum</i> dans le <cite>Morning Chronicle</cite>. L'effet fut déplorable en
+France. Tous les journaux de gauche et de centre gauche ne manquèrent
+pas de jeter ce document <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> à la tête du cabinet. «Vous parlez
+timidement, lui disaient-ils, voilà pourquoi l'on vous répond avec
+insolence. On sait que vous ne voulez pas résister, et l'on en profite
+pour pousser plus loin ses avantages contre vous.» M. Guizot, surpris
+et attristé, écrivait, le 14 novembre, à M. de Bourqueney: «Nos
+adversaires exploitent l'effet produit par cette pièce; nos propres
+amis en sont troublés. C'est la première communication que lord
+Palmerston ait adressée au nouveau cabinet. En quoi diffère-t-elle de
+ce qu'il aurait écrit à l'ancien? Comment cette dépêche a-t-elle été
+publiée dans le <cite>Morning Chronicle</cite>, et avec tant d'empressement?
+Témoignez, mon cher baron, et au cabinet anglais et à nos amis à
Londres, le sentiment que je vous exprime et le mal qu'on nous
-fait<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a><a href="#footnote564" title="Go to footnote 564"><span class="smaller">[564]</span></a>.»</p>
-
-<p>On vient de voir l'allusion de M. Guizot à «nos amis de Londres». Dans
-une autre lettre, tout en recommandant à M. de Bourqueney «de traiter
-bien réellement avec lord Palmerston, et non pas contre lui», il
-l'invitait à «ne rien négliger pour que l'atmosphère où vivait le
-ministre anglais pesât sur lui dans notre sens». C'est qu'en effet,
-malgré tant de déconvenues et de défaillances, le «parti de la paix»,
-existait toujours outre-Manche, et il avait même trouvé, dans le
-changement de ministère en France, une occasion de se ranimer et de
+fait<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a><a href="#footnote564" title="Go to footnote 564"><span class="smaller">[564]</span></a>.»</p>
+
+<p>On vient de voir l'allusion de M. Guizot à «nos amis de Londres». Dans
+une autre lettre, tout en recommandant à M. de Bourqueney «de traiter
+bien réellement avec lord Palmerston, et non pas contre lui», il
+l'invitait à «ne rien négliger pour que l'atmosphère où vivait le
+ministre anglais pesât sur lui dans notre sens». C'est qu'en effet,
+malgré tant de déconvenues et de défaillances, le «parti de la paix»,
+existait toujours outre-Manche, et il avait même trouvé, dans le
+changement de ministère en France, une occasion de se ranimer et de
tenter de nouveaux efforts<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a><a href="#footnote565" title="Go to footnote 565"><span class="smaller">[565]</span></a>. Lord Clarendon proclamait bien haut
-que «le cabinet qui venait de se former à Paris, pour le maintien de
+que «le cabinet qui venait de se former à Paris, pour le maintien de
la paix, ne pouvait vivre qu'avec un sacrifice des puissances
-signataires du traité du 15 juillet». Lord Lansdowne insistait
-vivement pour l'adoption d'une «mesure immédiate ayant une tendance
-pacifique». Lord Russell menaçait de sa démission si lord Ponsonby
-n'était pas rappelé. Lord Melbourne louait fort la conduite et le
+signataires du traité du 15 juillet». Lord Lansdowne insistait
+vivement pour l'adoption d'une «mesure immédiate ayant une tendance
+pacifique». Lord Russell menaçait de sa démission si lord Ponsonby
+n'était pas rappelé. Lord Melbourne louait fort la conduite et le
langage de M. Guizot. En somme, le plus grand nombre des ministres
-étaient d'avis de faire quelque chose pour <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> la France. Tel
-était aussi le sentiment de la Reine. Les journaux anglais exaltaient
-la sagesse de Louis-Philippe et demandaient qu'on lui proposât une
+étaient d'avis de faire quelque chose pour <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> la France. Tel
+était aussi le sentiment de la Reine. Les journaux anglais exaltaient
+la sagesse de Louis-Philippe et demandaient qu'on lui proposât une
solution acceptable. Enfin, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse
-s'agitaient avec le sincère désir de trouver cette solution.</p>
-
-<p>Si puissant, si général que parût cet effort vers la conciliation,
-nous savons par expérience que la volonté de lord Palmerston était
-plus forte encore. M. Charles Greville, qui assistait de près à toutes
-ces démarches, écrivait sur son journal, à la date du 7 novembre:
-«Bien que telle soit la disposition de l'Autriche et aussi de la
-Prusse, quoique la Reine soit ardemment désireuse de voir la paix et
-la tranquillité rétablies, que presque tout, sinon tout le cabinet
-incline à un arrangement avec la France, et que la France elle-même
-soit prête à répondre aux moindres avances faites dans un esprit
-conciliant, la résolution personnelle de Palmerston l'emportera
+s'agitaient avec le sincère désir de trouver cette solution.</p>
+
+<p>Si puissant, si général que parût cet effort vers la conciliation,
+nous savons par expérience que la volonté de lord Palmerston était
+plus forte encore. M. Charles Greville, qui assistait de près à toutes
+ces démarches, écrivait sur son journal, à la date du 7 novembre:
+«Bien que telle soit la disposition de l'Autriche et aussi de la
+Prusse, quoique la Reine soit ardemment désireuse de voir la paix et
+la tranquillité rétablies, que presque tout, sinon tout le cabinet
+incline à un arrangement avec la France, et que la France elle-même
+soit prête à répondre aux moindres avances faites dans un esprit
+conciliant, la résolution personnelle de Palmerston l'emportera
probablement sur toutes les autres opinions et inclinations. Il
repoussera ou ajournera chacune des propositions qui seront faites,
-et, si l'une d'elles est adoptée malgré lui, il s'arrangera pour la
-faire avorter dans l'exécution, pour n'écarter aucune difficulté et
-pour en créer même où il n'y en aura pas. Ce qu'il y a de plus
+et, si l'une d'elles est adoptée malgré lui, il s'arrangera pour la
+faire avorter dans l'exécution, pour n'écarter aucune difficulté et
+pour en créer même où il n'y en aura pas. Ce qu'il y a de plus
extraordinaire dans toute cette affaire, c'est de voir un groupe
-d'hommes consentir à faire route avec un autre homme qui non-seulement
-ne leur inspire aucune confiance, mais qu'ils croient être
-politiquement malhonnête et traître (<i lang="en">dishonest and treacherous</i>), et
-de les voir discuter sérieusement avec lui l'adoption de certaines
-mesures, avec la certitude qu'il ne les exécutera pas loyalement. On
-dirait Jonathan Wild<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a><a href="#footnote566" title="Go to footnote 566"><span class="smaller">[566]</span></a> et son compagnon jouant ensemble à Newgate.»
-Tout se passa en effet comme le prévoyait M. Greville. Lord Palmerston
+d'hommes consentir à faire route avec un autre homme qui non-seulement
+ne leur inspire aucune confiance, mais qu'ils croient être
+politiquement malhonnête et traître (<i lang="en">dishonest and treacherous</i>), et
+de les voir discuter sérieusement avec lui l'adoption de certaines
+mesures, avec la certitude qu'il ne les exécutera pas loyalement. On
+dirait Jonathan Wild<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a><a href="#footnote566" title="Go to footnote 566"><span class="smaller">[566]</span></a> et son compagnon jouant ensemble à Newgate.»
+Tout se passa en effet comme le prévoyait M. Greville. Lord Palmerston
le prit d'abord de haut avec les conciliateurs. Puis, quand ceux-ci
-lui parurent gagner du terrain, il changea de tactique, se prêta à
-discuter, feignit de céder à demi, consentit même à demander au
-gouvernement français de «faire connaître ses désirs et ses idées»,
-s'excusa presque, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> auprès de M. de Bourqueney, du ton du
-<i lang="la">memorandum</i> du 2 novembre, et lui déclara n'avoir voulu rétracter
-aucune de ses déclarations antérieures sur la déchéance du pacha;
-seulement, il s'arrangeait pour que les choses traînassent en
-longueur, persuadé que, pendant ce temps, les événements se
-précipiteraient en Syrie et viendraient, une fois de plus, placer ses
-contradicteurs en présence de faits accomplis.</p>
-
-<p>Cet espoir ne fut pas trompé. Pendant que les diplomates discutaient
-sur la portion de la Syrie que l'on pourrait, par égard pour la
-France, laisser au pacha, chaque courrier d'Orient annonçait un revers
-des Égyptiens. Ainsi savait-on, dès le 2 novembre, que l'insurrection
-avait éclaté de nouveau, au commencement d'octobre, dans toutes les
-montagnes du Liban,&mdash;insurrection fomentée par les agents anglais,
-armée avec des fusils anglais, payée avec l'or anglais,&mdash;et qu'elle
-prenait même cette fois une gravité particulière par la défection de
-l'émir Beschir, qui gouvernait toute cette contrée au nom de
-Méhémet-Ali. Bientôt après, on apprenait que la flotte britannique
-avait bombardé et réduit Saïda et Sour, occupé Beyrouth; que l'armée
-d'Ibrahim, affaiblie par les désertions, harcelée par les populations,
-démoralisée, n'opposait nulle part de résistance sérieuse, et que,
-partout où elle entrait en contact avec le petit corps turco-anglais,
-elle était battue. Enfin, d'après les nouvelles arrivées le 14
-novembre, les Égyptiens ne possédaient plus, sur la côte, dans la
-dernière moitié d'octobre, que Tripoli et Saint-Jean d'Acre, et leur
-armée, en retraite sur Damas et Balbeck, se trouvait aux prises avec
-les insurgés. Encore tout indiquait-il qu'on n'était pas au terme de
+lui parurent gagner du terrain, il changea de tactique, se prêta à
+discuter, feignit de céder à demi, consentit même à demander au
+gouvernement français de «faire connaître ses désirs et ses idées»,
+s'excusa presque, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> auprès de M. de Bourqueney, du ton du
+<i lang="la">memorandum</i> du 2 novembre, et lui déclara n'avoir voulu rétracter
+aucune de ses déclarations antérieures sur la déchéance du pacha;
+seulement, il s'arrangeait pour que les choses traînassent en
+longueur, persuadé que, pendant ce temps, les événements se
+précipiteraient en Syrie et viendraient, une fois de plus, placer ses
+contradicteurs en présence de faits accomplis.</p>
+
+<p>Cet espoir ne fut pas trompé. Pendant que les diplomates discutaient
+sur la portion de la Syrie que l'on pourrait, par égard pour la
+France, laisser au pacha, chaque courrier d'Orient annonçait un revers
+des Égyptiens. Ainsi savait-on, dès le 2 novembre, que l'insurrection
+avait éclaté de nouveau, au commencement d'octobre, dans toutes les
+montagnes du Liban,&mdash;insurrection fomentée par les agents anglais,
+armée avec des fusils anglais, payée avec l'or anglais,&mdash;et qu'elle
+prenait même cette fois une gravité particulière par la défection de
+l'émir Beschir, qui gouvernait toute cette contrée au nom de
+Méhémet-Ali. Bientôt après, on apprenait que la flotte britannique
+avait bombardé et réduit Saïda et Sour, occupé Beyrouth; que l'armée
+d'Ibrahim, affaiblie par les désertions, harcelée par les populations,
+démoralisée, n'opposait nulle part de résistance sérieuse, et que,
+partout où elle entrait en contact avec le petit corps turco-anglais,
+elle était battue. Enfin, d'après les nouvelles arrivées le 14
+novembre, les Égyptiens ne possédaient plus, sur la côte, dans la
+dernière moitié d'octobre, que Tripoli et Saint-Jean d'Acre, et leur
+armée, en retraite sur Damas et Balbeck, se trouvait aux prises avec
+les insurgés. Encore tout indiquait-il qu'on n'était pas au terme de
cet effondrement.</p>
-<p>Ces succès, dont la rapidité surprenait tout le monde, sauf lord
-Palmerston, démontèrent complétement ceux qui tâchaient d'imposer à ce
-dernier quelque concession en dehors du traité du 15 juillet. Leurs
-plans de transaction avaient toujours reposé sur la conviction que le
-pacha pourrait défendre la Syrie au moins pendant tout l'hiver. Les
-cabinets allemands furent les premiers à lâcher pied. Dès le 8
-novembre, arrivait à Londres une dépêche de M. de Metternich,
-déclarant qu'il ne <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> pouvait pas être question maintenant d'une
-concession en Syrie<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a><a href="#footnote567" title="Go to footnote 567"><span class="smaller">[567]</span></a>. «Ne laissons plus d'illusion à la France sur
-cette région, écrivait le chancelier; elle est irrévocablement perdue,
-perdue tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne
-de ce côté. Que Méhémet-Ali se soumette sans retard, ou la question
-d'Égypte est soulevée.» Même effet sur la Prusse. «M. de Bülow est
+<p>Ces succès, dont la rapidité surprenait tout le monde, sauf lord
+Palmerston, démontèrent complétement ceux qui tâchaient d'imposer à ce
+dernier quelque concession en dehors du traité du 15 juillet. Leurs
+plans de transaction avaient toujours reposé sur la conviction que le
+pacha pourrait défendre la Syrie au moins pendant tout l'hiver. Les
+cabinets allemands furent les premiers à lâcher pied. Dès le 8
+novembre, arrivait à Londres une dépêche de M. de Metternich,
+déclarant qu'il ne <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> pouvait pas être question maintenant d'une
+concession en Syrie<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a><a href="#footnote567" title="Go to footnote 567"><span class="smaller">[567]</span></a>. «Ne laissons plus d'illusion à la France sur
+cette région, écrivait le chancelier; elle est irrévocablement perdue,
+perdue tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne
+de ce côté. Que Méhémet-Ali se soumette sans retard, ou la question
+d'Égypte est soulevée.» Même effet sur la Prusse. «M. de Bülow est
hors de selle, rapportait, le 8 novembre, M. de Bourqueney; il m'a dit
-ce matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche
-analogue à celle de M. de Metternich; voilà, comme il le reconnaît
-lui-même, sa mission à néant.» Le même M. de Bülow disait à notre
-chargé d'affaires, quelques jours plus tard, le 13 novembre: «Les
-événements ont été trop vite; ma mission a échoué en Syrie avant de
-commencer à Londres<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a><a href="#footnote568" title="Go to footnote 568"><span class="smaller">[568]</span></a>.» Le parti de la paix en Angleterre n'était
-pas moins découragé; questionné, le 11 novembre, par M. de Bourqueney
-sur ce qu'il y avait à faire, M. Charles Greville lui disait: «Bien
-qu'il y ait toujours, chez mes amis, le même désir d'une
-réconciliation avec la France, la même préoccupation d'aider M.
-Guizot, quand ils en viennent à se demander ce qui est possible et ce
-qui serait justifiable, ils ne peuvent trouver aucun expédient pour
-faire face aux immenses difficultés pratiques de la situation. Les
-événements ont marché avec une telle rapidité, et changé si
-complétement la position de la question, que les concessions,
-considérées antérieurement comme raisonnables, ne sont plus possibles.
+ce matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche
+analogue à celle de M. de Metternich; voilà, comme il le reconnaît
+lui-même, sa mission à néant.» Le même M. de Bülow disait à notre
+chargé d'affaires, quelques jours plus tard, le 13 novembre: «Les
+événements ont été trop vite; ma mission a échoué en Syrie avant de
+commencer à Londres<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a><a href="#footnote568" title="Go to footnote 568"><span class="smaller">[568]</span></a>.» Le parti de la paix en Angleterre n'était
+pas moins découragé; questionné, le 11 novembre, par M. de Bourqueney
+sur ce qu'il y avait à faire, M. Charles Greville lui disait: «Bien
+qu'il y ait toujours, chez mes amis, le même désir d'une
+réconciliation avec la France, la même préoccupation d'aider M.
+Guizot, quand ils en viennent à se demander ce qui est possible et ce
+qui serait justifiable, ils ne peuvent trouver aucun expédient pour
+faire face aux immenses difficultés pratiques de la situation. Les
+événements ont marché avec une telle rapidité, et changé si
+complétement la position de la question, que les concessions,
+considérées antérieurement comme raisonnables, ne sont plus possibles.
Tous comprennent qu'ils ne peuvent rien offrir en Syrie. Il se
-pourrait, en effet, qu'au moment où ils offriraient quelque ville ou
-quelque territoire, le gouvernement ottoman en fût déjà redevenu
-maître. La justice envers la nation, l'honneur et la fidélité envers
-nos alliés, particulièrement envers le sultan, ne nous permettent de
-faire aucune concession dans cette région.» Sur la demande de M. de
-Bourqueney, M. Greville écrivit dans le même sens à M. Guizot, sans
-lui rien déguiser. Tel était, du reste, le sentiment général en
+pourrait, en effet, qu'au moment où ils offriraient quelque ville ou
+quelque territoire, le gouvernement ottoman en fût déjà redevenu
+maître. La justice envers la nation, l'honneur et la fidélité envers
+nos alliés, particulièrement envers le sultan, ne nous permettent de
+faire aucune concession dans cette région.» Sur la demande de M. de
+Bourqueney, M. Greville écrivit dans le même sens à M. Guizot, sans
+lui rien déguiser. Tel était, du reste, le sentiment général en
Angleterre, et le duc de Wellington exprimait tout haut les <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span>
-mêmes idées<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a><a href="#footnote569" title="Go to footnote 569"><span class="smaller">[569]</span></a>. Par contre, lord Palmerston, sentant n'avoir plus à
-se gêner, se montrait plus absolu, plus roide que jamais dans ses
-refus. «J'ai dit à M. de Bourqueney, écrivait-il à lord Granville le
+mêmes idées<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a><a href="#footnote569" title="Go to footnote 569"><span class="smaller">[569]</span></a>. Par contre, lord Palmerston, sentant n'avoir plus à
+se gêner, se montrait plus absolu, plus roide que jamais dans ses
+refus. «J'ai dit à M. de Bourqueney, écrivait-il à lord Granville le
13 novembre, que je tromperais M. Guizot, si je lui laissais supposer
-que le gouvernement de Sa Majesté pourrait consentir à ce qui n'est
-pas le traité. Le traité étant conclu, il faut qu'il s'exécute.» Il
-donnait à entendre, non sans une intention sarcastique et dédaigneuse,
-que notre mauvaise humeur importait peu à l'Europe. «On ne voit pas
-bien, disait-il dans la même dépêche, les dangereuses conséquences
-qui, selon M. Guizot, résulteraient pour le monde de la
-non-coopération de la France à cette pacification.» Bien plus, dans
-une dépêche du 13 novembre, il déniait formellement à notre
-gouvernement le droit de «délibérer sur l'exécution d'un traité auquel
-il était étranger<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a><a href="#footnote570" title="Go to footnote 570"><span class="smaller">[570]</span></a>».</p>
-
-<p>Le désappointement fut grand en France. Tandis que Louis-Philippe se
-plaignait amèrement au roi des Belges d'avoir vu si mal accueillir ses
-ouvertures<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a><a href="#footnote571" title="Go to footnote 571"><span class="smaller">[571]</span></a>, M. Guizot déclarait froidement et tristement à lord
+que le gouvernement de Sa Majesté pourrait consentir à ce qui n'est
+pas le traité. Le traité étant conclu, il faut qu'il s'exécute.» Il
+donnait à entendre, non sans une intention sarcastique et dédaigneuse,
+que notre mauvaise humeur importait peu à l'Europe. «On ne voit pas
+bien, disait-il dans la même dépêche, les dangereuses conséquences
+qui, selon M. Guizot, résulteraient pour le monde de la
+non-coopération de la France à cette pacification.» Bien plus, dans
+une dépêche du 13 novembre, il déniait formellement à notre
+gouvernement le droit de «délibérer sur l'exécution d'un traité auquel
+il était étranger<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a><a href="#footnote570" title="Go to footnote 570"><span class="smaller">[570]</span></a>».</p>
+
+<p>Le désappointement fut grand en France. Tandis que Louis-Philippe se
+plaignait amèrement au roi des Belges d'avoir vu si mal accueillir ses
+ouvertures<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a><a href="#footnote571" title="Go to footnote 571"><span class="smaller">[571]</span></a>, M. Guizot déclarait froidement et tristement à lord
Granville qu'il ne croyait plus pouvoir faire aucune communication sur
-ce sujet au cabinet anglais, et que le gouvernement français
-attendrait les événements, prêt à tenir la conduite qu'ils lui
-imposeraient<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a><a href="#footnote572" title="Go to footnote 572"><span class="smaller">[572]</span></a>. Toutefois, s'il était forcé de battre en retraite
-sur la question de Syrie, la résignation de notre ministre n'allait
-pas jusqu'à accepter que le pacha fût dépouillé de l'Égypte. Plus d'un
-indice lui avait fait connaître que lord Palmerston, sans être décidé
-au renversement complet de Méhémet-Ali, n'en repoussait pas cependant
-l'idée, quand les circonstances semblaient la rendre réalisable; déjà
-cette arrière-pensée avait percé dans le <i lang="la">memorandum</i> du 2 novembre,
-et, depuis, elle s'était manifestée plus vivement, à mesure
-qu'arrivaient les nouvelles des succès remportés en Syrie<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a><a href="#footnote573" title="Go to footnote 573"><span class="smaller">[573]</span></a>.
-Toutes les <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> fois qu'il voyait poindre cette idée, M. de
-Bourqueney faisait aussitôt sentir l'opposition de la France. «Je dis
-très-haut et très-ferme, écrivait-il à M. Guizot, que le traité de
-juillet n'a pas mis l'Égypte en question, qu'il en faudrait un nouveau
-pour cela et que c'est sans doute assez d'un seul traité conclu sans
-la France<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a><a href="#footnote574" title="Go to footnote 574"><span class="smaller">[574]</span></a>.» Un autre jour, lord Palmerston ayant cherché à
-établir que si le pacha refusait de se soumettre, les opérations
-pourraient être continuées contre l'Égypte rebelle, M. de Bourqueney
-l'arrêta net. «Le traité du 15 juillet, lui dit-il, n'a rien stipulé
-pour le cas dont vous me parlez; je ne puis consentir à le discuter.»
-Et comme le ministre insistait: «Non, milord, reprit notre chargé
+ce sujet au cabinet anglais, et que le gouvernement français
+attendrait les événements, prêt à tenir la conduite qu'ils lui
+imposeraient<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a><a href="#footnote572" title="Go to footnote 572"><span class="smaller">[572]</span></a>. Toutefois, s'il était forcé de battre en retraite
+sur la question de Syrie, la résignation de notre ministre n'allait
+pas jusqu'à accepter que le pacha fût dépouillé de l'Égypte. Plus d'un
+indice lui avait fait connaître que lord Palmerston, sans être décidé
+au renversement complet de Méhémet-Ali, n'en repoussait pas cependant
+l'idée, quand les circonstances semblaient la rendre réalisable; déjà
+cette arrière-pensée avait percé dans le <i lang="la">memorandum</i> du 2 novembre,
+et, depuis, elle s'était manifestée plus vivement, à mesure
+qu'arrivaient les nouvelles des succès remportés en Syrie<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a><a href="#footnote573" title="Go to footnote 573"><span class="smaller">[573]</span></a>.
+Toutes les <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> fois qu'il voyait poindre cette idée, M. de
+Bourqueney faisait aussitôt sentir l'opposition de la France. «Je dis
+très-haut et très-ferme, écrivait-il à M. Guizot, que le traité de
+juillet n'a pas mis l'Égypte en question, qu'il en faudrait un nouveau
+pour cela et que c'est sans doute assez d'un seul traité conclu sans
+la France<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a><a href="#footnote574" title="Go to footnote 574"><span class="smaller">[574]</span></a>.» Un autre jour, lord Palmerston ayant cherché à
+établir que si le pacha refusait de se soumettre, les opérations
+pourraient être continuées contre l'Égypte rebelle, M. de Bourqueney
+l'arrêta net. «Le traité du 15 juillet, lui dit-il, n'a rien stipulé
+pour le cas dont vous me parlez; je ne puis consentir à le discuter.»
+Et comme le ministre insistait: «Non, milord, reprit notre chargé
d'affaires, il faudrait pour cela un nouveau et plus grave
-traité<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a><a href="#footnote575" title="Go to footnote 575"><span class="smaller">[575]</span></a>.»</p>
-
-<p>Le gouvernement français défendait donc l'Égypte, et, tout en évitant
-de poser prématurément un <i lang="la">casus belli</i> qui eût pu paraître une
-provocation peu en harmonie avec son attitude générale, il montrait à
-tous qu'il n'abandonnait rien de la note du 8 octobre. Peut-être même
-n'avait-il pas encore perdu absolument tout espoir du côté de la
-Syrie; sans doute il n'y avait rien à faire pour le moment: mais ne
-restait-il pas, dans l'avenir, une dernière chance? Cette chance était
-que les alliés ne pussent s'emparer de Saint-Jean d'Acre avant l'hiver
-et que l'autorité du pacha se maintînt ainsi dans le sud de la Syrie.
-Quand M. Greville avait déclaré impossible tout arrangement immédiat,
-M. de Bourqueney s'était rejeté sur cette hypothèse et y avait
-indiqué, sans être contredit, une base éventuelle de
-transaction<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a><a href="#footnote576" title="Go to footnote 576"><span class="smaller">[576]</span></a>. Or, si faibles qu'eussent été jusqu'ici les
-Égyptiens, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> ne pouvait-on pas espérer qu'ils résisteraient
-dans une place dont Bonaparte lui-même n'avait pu s'emparer en 1799?
-D'ailleurs la saison mauvaise s'avançait et rendait de plus en plus
-difficiles les opérations de la flotte. On en était fort préoccupé à
-Londres. Le 15 novembre, lord John Russell annonçait à un de ses amis
-avoir reçu des nouvelles de l'amiral Stopford, et il concluait de ces
-nouvelles que l'entreprise allait être forcément interrompue et
-renvoyée au printemps prochain; très-inquiet des conséquences que cet
+traité<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a><a href="#footnote575" title="Go to footnote 575"><span class="smaller">[575]</span></a>.»</p>
+
+<p>Le gouvernement français défendait donc l'Égypte, et, tout en évitant
+de poser prématurément un <i lang="la">casus belli</i> qui eût pu paraître une
+provocation peu en harmonie avec son attitude générale, il montrait à
+tous qu'il n'abandonnait rien de la note du 8 octobre. Peut-être même
+n'avait-il pas encore perdu absolument tout espoir du côté de la
+Syrie; sans doute il n'y avait rien à faire pour le moment: mais ne
+restait-il pas, dans l'avenir, une dernière chance? Cette chance était
+que les alliés ne pussent s'emparer de Saint-Jean d'Acre avant l'hiver
+et que l'autorité du pacha se maintînt ainsi dans le sud de la Syrie.
+Quand M. Greville avait déclaré impossible tout arrangement immédiat,
+M. de Bourqueney s'était rejeté sur cette hypothèse et y avait
+indiqué, sans être contredit, une base éventuelle de
+transaction<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a><a href="#footnote576" title="Go to footnote 576"><span class="smaller">[576]</span></a>. Or, si faibles qu'eussent été jusqu'ici les
+Égyptiens, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> ne pouvait-on pas espérer qu'ils résisteraient
+dans une place dont Bonaparte lui-même n'avait pu s'emparer en 1799?
+D'ailleurs la saison mauvaise s'avançait et rendait de plus en plus
+difficiles les opérations de la flotte. On en était fort préoccupé à
+Londres. Le 15 novembre, lord John Russell annonçait à un de ses amis
+avoir reçu des nouvelles de l'amiral Stopford, et il concluait de ces
+nouvelles que l'entreprise allait être forcément interrompue et
+renvoyée au printemps prochain; très-inquiet des conséquences que cet
ajournement pouvait avoir en Orient et en Europe, il paraissait
-disposé, dans ce cas, à transiger moyennant l'attribution au pacha de
-tout ou partie du pachalik d'Acre, et il ajoutait que tel était le
-sentiment de lord Melbourne<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a><a href="#footnote577" title="Go to footnote 577"><span class="smaller">[577]</span></a>. Mais ce n'était pas celui de lord
-Palmerston, qui déclarait au contraire bien haut que le traité serait
-exécuté immédiatement et jusqu'au bout, dussent les vaisseaux tenir la
-mer tout l'hiver. Et il ne se contentait pas de le dire à Londres; il
-avait envoyé aux amiraux des ordres dans ce sens.</p>
-
-<p>L'événement justifia encore une fois son audacieuse obstination. Le 23
-novembre, arriva la nouvelle que Saint-Jean d'Acre était pris. Stimulé
-par les impérieuses injonctions de lord Palmerston, l'amiral Stopford
-s'était résolu à jouer le tout pour le tout et à tenter de terminer
+disposé, dans ce cas, à transiger moyennant l'attribution au pacha de
+tout ou partie du pachalik d'Acre, et il ajoutait que tel était le
+sentiment de lord Melbourne<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a><a href="#footnote577" title="Go to footnote 577"><span class="smaller">[577]</span></a>. Mais ce n'était pas celui de lord
+Palmerston, qui déclarait au contraire bien haut que le traité serait
+exécuté immédiatement et jusqu'au bout, dussent les vaisseaux tenir la
+mer tout l'hiver. Et il ne se contentait pas de le dire à Londres; il
+avait envoyé aux amiraux des ordres dans ce sens.</p>
+
+<p>L'événement justifia encore une fois son audacieuse obstination. Le 23
+novembre, arriva la nouvelle que Saint-Jean d'Acre était pris. Stimulé
+par les impérieuses injonctions de lord Palmerston, l'amiral Stopford
+s'était résolu à jouer le tout pour le tout et à tenter de terminer
brusquement l'entreprise par un hardi et puissant coup de main. Le 2
-novembre, une flotte formidable, comptant vingt bâtiments de guerre,
-dont sept vaisseaux de ligne, était réunie devant Saint-Jean d'Acre.
-Le bombardement commença aussitôt. Les assaillants avaient quatre cent
-soixante-dix-huit gros canons, tandis que les assiégés ne leur en
-opposaient que soixante-douze de médiocre calibre. Soixante-mille
-boulets furent lancés en quelques heures. Tout fut brisé, bouleversé
-par cet ouragan de fer et de feu. L'explosion du principal magasin à
-poudre compléta l'&oelig;uvre de destruction. Avant la fin de la journée,
-les survivants de la garnison évacuaient la ville ruinée, et les
-Anglais y débarquaient en <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> maîtres. Le pacha comprit que la
-Syrie était définitivement perdue, et peu après il envoya aux restes
-de l'armée d'Ibrahim l'ordre de rentrer en Égypte.</p>
-
-<p>Le triomphe de lord Palmerston était complet. «Force est de
-reconnaître, écrivait alors l'un de ceux qui, en Angleterre, avaient
-le plus critiqué ce ministre, qu'il a vraiment droit d'être fier de
-son succès. Ses collègues n'ont plus qu'à s'incliner... Quoi qu'on
+novembre, une flotte formidable, comptant vingt bâtiments de guerre,
+dont sept vaisseaux de ligne, était réunie devant Saint-Jean d'Acre.
+Le bombardement commença aussitôt. Les assaillants avaient quatre cent
+soixante-dix-huit gros canons, tandis que les assiégés ne leur en
+opposaient que soixante-douze de médiocre calibre. Soixante-mille
+boulets furent lancés en quelques heures. Tout fut brisé, bouleversé
+par cet ouragan de fer et de feu. L'explosion du principal magasin à
+poudre compléta l'&oelig;uvre de destruction. Avant la fin de la journée,
+les survivants de la garnison évacuaient la ville ruinée, et les
+Anglais y débarquaient en <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> maîtres. Le pacha comprit que la
+Syrie était définitivement perdue, et peu après il envoya aux restes
+de l'armée d'Ibrahim l'ordre de rentrer en Égypte.</p>
+
+<p>Le triomphe de lord Palmerston était complet. «Force est de
+reconnaître, écrivait alors l'un de ceux qui, en Angleterre, avaient
+le plus critiqué ce ministre, qu'il a vraiment droit d'être fier de
+son succès. Ses collègues n'ont plus qu'à s'incliner... Quoi qu'on
puisse dire ou penser de sa politique, il est impossible de ne pas
-rendre justice à la vigueur de l'exécution. M. Pitt (Chatham) n'aurait
-pu montrer plus de décision et de ressources. Il n'a voulu entendre
-parler ni de délais ni de difficultés, a envoyé des ordres
-péremptoires d'attaquer Acre et a pourvu, avec grand soin, dans ses
-instructions, à toutes les éventualités. Nul doute que c'était la
-prise d'Acre qui devait décider de la campagne, et certainement elle
-est due encore plus à Palmerston qu'aux chefs de notre flotte et de
-notre armée. Elle est probablement due à lui seul<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a><a href="#footnote578" title="Go to footnote 578"><span class="smaller">[578]</span></a>.»</p>
-
-<p>Un tel succès ne rendait pas le ministre anglais plus disposé à la
-conciliation envers le gouvernement français. Celui-ci, contraint de
-renoncer à apporter aux Chambres, comme don de joyeux avénement,
-quelque arrangement assurant au pacha une partie de la Syrie, désirait
-au moins leur annoncer que l'Égypte était sauve, et,&mdash;ce qui lui
-paraissait fort important,&mdash;qu'elle l'était grâce à la France. Sur ce
-dernier point, M. de Metternich était venu, dès le début, au-devant de
-nos désirs. «Je reconnais la nécessité, écrivait-il au comte Apponyi
-le 8 novembre, que le gouvernement français puisse dire au pays: C'est
-moi qui ai sauvé le pacha d'Égypte. Tout le monde se joindra à cette
-prétention, et nous les premiers<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a><a href="#footnote579" title="Go to footnote 579"><span class="smaller">[579]</span></a>.» Et quelques jours après, il
-disait à M. de Sainte-Aulaire: «Pour le compte de l'Autriche, je vous
-déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte et
-qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve
-quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il
-peut la proclamer <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> avec la certitude de n'être pas démenti par
-moi.» Mais tel était l'acharnement mesquin de lord Palmerston, que,
-même au milieu de son plein triomphe, il prétendait nous disputer
-cette petite consolation d'amour-propre. En écrivant à M. Bulwer, il
+rendre justice à la vigueur de l'exécution. M. Pitt (Chatham) n'aurait
+pu montrer plus de décision et de ressources. Il n'a voulu entendre
+parler ni de délais ni de difficultés, a envoyé des ordres
+péremptoires d'attaquer Acre et a pourvu, avec grand soin, dans ses
+instructions, à toutes les éventualités. Nul doute que c'était la
+prise d'Acre qui devait décider de la campagne, et certainement elle
+est due encore plus à Palmerston qu'aux chefs de notre flotte et de
+notre armée. Elle est probablement due à lui seul<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a><a href="#footnote578" title="Go to footnote 578"><span class="smaller">[578]</span></a>.»</p>
+
+<p>Un tel succès ne rendait pas le ministre anglais plus disposé à la
+conciliation envers le gouvernement français. Celui-ci, contraint de
+renoncer à apporter aux Chambres, comme don de joyeux avénement,
+quelque arrangement assurant au pacha une partie de la Syrie, désirait
+au moins leur annoncer que l'Égypte était sauve, et,&mdash;ce qui lui
+paraissait fort important,&mdash;qu'elle l'était grâce à la France. Sur ce
+dernier point, M. de Metternich était venu, dès le début, au-devant de
+nos désirs. «Je reconnais la nécessité, écrivait-il au comte Apponyi
+le 8 novembre, que le gouvernement français puisse dire au pays: C'est
+moi qui ai sauvé le pacha d'Égypte. Tout le monde se joindra à cette
+prétention, et nous les premiers<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a><a href="#footnote579" title="Go to footnote 579"><span class="smaller">[579]</span></a>.» Et quelques jours après, il
+disait à M. de Sainte-Aulaire: «Pour le compte de l'Autriche, je vous
+déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte et
+qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve
+quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il
+peut la proclamer <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> avec la certitude de n'être pas démenti par
+moi.» Mais tel était l'acharnement mesquin de lord Palmerston, que,
+même au milieu de son plein triomphe, il prétendait nous disputer
+cette petite consolation d'amour-propre. En écrivant à M. Bulwer, il
exposa, dans les termes les plus roides, ses raisons pour ne pas
-autoriser M. Guizot à déclarer que l'intervention de la France avait
-décidé les alliés à accorder l'Égypte à Méhémet-Ali. «Le désir des
-Français, répétait-il quelques jours plus tard, est que le règlement
-final de la question d'Orient ne paraisse pas avoir été arrêté sans
-leur concours; mais j'ai justement le désir qu'il paraisse en être
-ainsi<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a><a href="#footnote580" title="Go to footnote 580"><span class="smaller">[580]</span></a>.»</p>
+autoriser M. Guizot à déclarer que l'intervention de la France avait
+décidé les alliés à accorder l'Égypte à Méhémet-Ali. «Le désir des
+Français, répétait-il quelques jours plus tard, est que le règlement
+final de la question d'Orient ne paraisse pas avoir été arrêté sans
+leur concours; mais j'ai justement le désir qu'il paraisse en être
+ainsi<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a><a href="#footnote580" title="Go to footnote 580"><span class="smaller">[580]</span></a>.»</p>
<p>Il y avait, dans ces lettres, quelque chose de plus grave que le refus
-lui-même,&mdash;refus qui ne devait pas empêcher M. Guizot de faire, en
-pleine Chambre, la déclaration dont ne voulait pas lord
-Palmerston,&mdash;c'étaient les motifs invoqués par le ministre anglais. Il
-y laissait voir de nouveau son arrière-pensée d'enlever l'Égypte au
-pacha. «Nous avons informé la France, disait-il, que nous avions
-conseillé au sultan de laisser Méhémet-Ali en Égypte s'il se
-soumettait dans un certain délai; mais nous avons aussi expliqué que,
-si Méhémet ne se soumettait pas, il devrait supporter les conséquences
-et courir les chances qui l'attendaient.» Cette façon de voir devait
-d'autant plus nous préoccuper qu'il ne s'agissait plus d'éventualités
-lointaines; les opérations étant terminées en Syrie, c'était tout de
-suite que le pacha pouvait se voir attaquer en Égypte. M. Guizot,
-moins disposé que jamais à abandonner le terrain de la note du 8
-octobre, et sachant toute la mauvaise volonté de lord Palmerston,
-chercha des garanties auprès des puissances allemandes. Par nos
+lui-même,&mdash;refus qui ne devait pas empêcher M. Guizot de faire, en
+pleine Chambre, la déclaration dont ne voulait pas lord
+Palmerston,&mdash;c'étaient les motifs invoqués par le ministre anglais. Il
+y laissait voir de nouveau son arrière-pensée d'enlever l'Égypte au
+pacha. «Nous avons informé la France, disait-il, que nous avions
+conseillé au sultan de laisser Méhémet-Ali en Égypte s'il se
+soumettait dans un certain délai; mais nous avons aussi expliqué que,
+si Méhémet ne se soumettait pas, il devrait supporter les conséquences
+et courir les chances qui l'attendaient.» Cette façon de voir devait
+d'autant plus nous préoccuper qu'il ne s'agissait plus d'éventualités
+lointaines; les opérations étant terminées en Syrie, c'était tout de
+suite que le pacha pouvait se voir attaquer en Égypte. M. Guizot,
+moins disposé que jamais à abandonner le terrain de la note du 8
+octobre, et sachant toute la mauvaise volonté de lord Palmerston,
+chercha des garanties auprès des puissances allemandes. Par nos
conseils et sur notre demande, le prince Esterhazy, ambassadeur
-d'Autriche à Londres, obtint de lord Palmerston la promesse formelle
-qu'aucun ordre d'agir contre l'Égypte ne serait envoyé à la flotte
-anglaise sans que la conférence de Londres eût été convoquée et
-consultée<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a><a href="#footnote581" title="Go to footnote 581"><span class="smaller">[581]</span></a>. Le prince de Metternich disait en même temps à notre
-ambassadeur: «Assurez M. Guizot que <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> nous agirons pour que
-tout s'arrête à la Syrie<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a><a href="#footnote582" title="Go to footnote 582"><span class="smaller">[582]</span></a>.» Toutefois, nous connaissions trop et
+d'Autriche à Londres, obtint de lord Palmerston la promesse formelle
+qu'aucun ordre d'agir contre l'Égypte ne serait envoyé à la flotte
+anglaise sans que la conférence de Londres eût été convoquée et
+consultée<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a><a href="#footnote581" title="Go to footnote 581"><span class="smaller">[581]</span></a>. Le prince de Metternich disait en même temps à notre
+ambassadeur: «Assurez M. Guizot que <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> nous agirons pour que
+tout s'arrête à la Syrie<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a><a href="#footnote582" title="Go to footnote 582"><span class="smaller">[582]</span></a>.» Toutefois, nous connaissions trop et
la faiblesse des cabinets allemands, et la mauvaise foi de lord
-Palmerston, et les coups de tête de lord Ponsonby, pour nous fier
-entièrement à de telles garanties. Il était d'ailleurs difficile de
-répondre aux ministres anglais, quand ils nous disaient, comme M.
-Macaulay: «En continuant les hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son
-côté, la chance de reconquérir la Syrie; si nous n'avions pas, du
-nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il n'y aurait ni égalité, ni
-justice, ni politique.» Aussi, sans vouloir admettre diplomatiquement
-que la résistance de Méhémet donnât aux puissances le droit
-d'intervenir en Égypte, nous rendions-nous compte que sa soumission
-pouvait seule nous donner pleine sécurité. D'ailleurs, après son
-désastre en Syrie et dans le mauvais état de ses affaires, le pacha ne
-pouvait raisonnablement espérer de meilleures conditions que celles
-qui lui étaient offertes et qui lui assuraient l'hérédité de l'Égypte.
-Le gouvernement français n'hésita donc pas à lui recommander de les
+Palmerston, et les coups de tête de lord Ponsonby, pour nous fier
+entièrement à de telles garanties. Il était d'ailleurs difficile de
+répondre aux ministres anglais, quand ils nous disaient, comme M.
+Macaulay: «En continuant les hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son
+côté, la chance de reconquérir la Syrie; si nous n'avions pas, du
+nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il n'y aurait ni égalité, ni
+justice, ni politique.» Aussi, sans vouloir admettre diplomatiquement
+que la résistance de Méhémet donnât aux puissances le droit
+d'intervenir en Égypte, nous rendions-nous compte que sa soumission
+pouvait seule nous donner pleine sécurité. D'ailleurs, après son
+désastre en Syrie et dans le mauvais état de ses affaires, le pacha ne
+pouvait raisonnablement espérer de meilleures conditions que celles
+qui lui étaient offertes et qui lui assuraient l'hérédité de l'Égypte.
+Le gouvernement français n'hésita donc pas à lui recommander de les
accepter sans retard<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a><a href="#footnote583" title="Go to footnote 583"><span class="smaller">[583]</span></a>.</p>
-<p>Telle était, vers la fin de novembre, l'issue peu heureuse des
-premières tentatives de M. Guizot. Tout en évitant de compromettre la
-dignité de la France par des ouvertures officielles, il avait essayé
-de se servir de la satisfaction causée par l'avénement d'un ministère
-pacifique, pour enlever une concession qui lui permît de reprendre
-immédiatement une place honorable dans le concert des puissances. Son
-effort avait échoué par la mauvaise volonté de lord Palmerston et
-surtout par la déroute des Égyptiens. Non-seulement il n'avait rien
-obtenu en Syrie, mais il se voyait réduit à lutter pour l'Égypte et
-n'était pas assuré de la conserver au pacha. Sans se laisser démonter
-par cette première déception, il continua à vouloir et à espérer la
-paix; seulement, au lieu d'une guérison subite qui eût fait
-disparaître tout d'un coup le malaise dont souffraient la France et
+<p>Telle était, vers la fin de novembre, l'issue peu heureuse des
+premières tentatives de M. Guizot. Tout en évitant de compromettre la
+dignité de la France par des ouvertures officielles, il avait essayé
+de se servir de la satisfaction causée par l'avénement d'un ministère
+pacifique, pour enlever une concession qui lui permît de reprendre
+immédiatement une place honorable dans le concert des puissances. Son
+effort avait échoué par la mauvaise volonté de lord Palmerston et
+surtout par la déroute des Égyptiens. Non-seulement il n'avait rien
+obtenu en Syrie, mais il se voyait réduit à lutter pour l'Égypte et
+n'était pas assuré de la conserver au pacha. Sans se laisser démonter
+par cette première déception, il continua à vouloir et à espérer la
+paix; seulement, au lieu d'une guérison subite qui eût fait
+disparaître tout d'un coup le malaise dont souffraient la France et
l'Europe, il lui fallait se contenter d'une convalescence lente,
-pénible et, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> par cela même sujette à bien des accidents. Il
-régla en conséquence son attitude diplomatique. Refusant d'approuver
-ce qui se faisait et ne voulant pas cependant soulever de querelle à
-ce sujet, également soucieux de sauvegarder la dignité de la France et
+pénible et, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> par cela même sujette à bien des accidents. Il
+régla en conséquence son attitude diplomatique. Refusant d'approuver
+ce qui se faisait et ne voulant pas cependant soulever de querelle à
+ce sujet, également soucieux de sauvegarder la dignité de la France et
la paix du monde, il prit le parti de se renfermer, pour un temps,
-dans cette politique d'isolement et de paix armée qu'il avait déjà
-indiquée dans sa première circulaire, et il en marqua ainsi les
-caractères dans des lettres écrites à ses principaux ambassadeurs: «Il
-n'y a en ce moment rien de plus à faire qu'une attitude à prendre et
-un langage à tenir. L'isolement n'est pas une situation qu'on
-choisisse de propos délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour
-toujours; mais quand on y est, il faut y vivre avec tranquillité,
-jusqu'à ce qu'on en puisse sortir avec profit... Nous verrons venir.
-Nous n'avons nul dessein de rester étrangers aux affaires générales de
-l'Europe. Nous croyons qu'il nous est bon d'en être, et qu'il est bon
-pour tous que nous en soyons. Nous sommes très-sûrs que nous y
-rentrerons. La France est trop grande pour qu'on ne sente pas bientôt
+dans cette politique d'isolement et de paix armée qu'il avait déjà
+indiquée dans sa première circulaire, et il en marqua ainsi les
+caractères dans des lettres écrites à ses principaux ambassadeurs: «Il
+n'y a en ce moment rien de plus à faire qu'une attitude à prendre et
+un langage à tenir. L'isolement n'est pas une situation qu'on
+choisisse de propos délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour
+toujours; mais quand on y est, il faut y vivre avec tranquillité,
+jusqu'à ce qu'on en puisse sortir avec profit... Nous verrons venir.
+Nous n'avons nul dessein de rester étrangers aux affaires générales de
+l'Europe. Nous croyons qu'il nous est bon d'en être, et qu'il est bon
+pour tous que nous en soyons. Nous sommes très-sûrs que nous y
+rentrerons. La France est trop grande pour qu'on ne sente pas bientôt
le vide de son absence. Nous attendrons qu'on le sente en effet et
-qu'on nous le dise. J'ai un dégoût immense de la fanfaronnade; mais la
-tranquillité de l'attente et la liberté du choix nous conviennent
-bien.» Il disait encore: «J'ai toujours en perspective le
-rétablissement du concert européen; mais nous l'attendrons; et c'est
-pour l'attendre avec sécurité comme avec convenance que nous avons
-fait nos armements<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a><a href="#footnote584" title="Go to footnote 584"><span class="smaller">[584]</span></a>.» M. Guizot devait, pendant près de huit mois,
-au milieu des difficultés qui naîtront au dehors ou au dedans,
-maintenir, avec sang-froid, mesure et fermeté, l'attitude qu'il
-définissait ainsi au début.</p>
+qu'on nous le dise. J'ai un dégoût immense de la fanfaronnade; mais la
+tranquillité de l'attente et la liberté du choix nous conviennent
+bien.» Il disait encore: «J'ai toujours en perspective le
+rétablissement du concert européen; mais nous l'attendrons; et c'est
+pour l'attendre avec sécurité comme avec convenance que nous avons
+fait nos armements<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a><a href="#footnote584" title="Go to footnote 584"><span class="smaller">[584]</span></a>.» M. Guizot devait, pendant près de huit mois,
+au milieu des difficultés qui naîtront au dehors ou au dedans,
+maintenir, avec sang-froid, mesure et fermeté, l'attitude qu'il
+définissait ainsi au début.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> III</h4>
-<p>Pendant que s'évanouissaient, l'une après l'autre, toutes les chances
-d'obtenir immédiatement une solution satisfaisante des difficultés
-extérieures, l'heure était venue pour le ministère de soutenir, dans
-les Chambres, la grande bataille de l'Adresse<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a><a href="#footnote585" title="Go to footnote 585"><span class="smaller">[585]</span></a>. Force lui était de
-l'aborder, en n'apportant au pays, en compensation de ses déboires
-actuels, que des assurances un peu vagues, des espérances lointaines
-et incertaines. Encore devait-il se féliciter que le secret de ses
-premiers pourparlers et du mécompte qui les avait suivis, n'eût pas
-été du tout ébruité. Une seule chose était connue du public, la
-succession accablante des revers subis par les Égyptiens en Syrie, et
-ces revers n'étaient pas faits pour augmenter rétrospectivement le
-crédit de la politique de M. Thiers, tout entière fondée sur la foi
-dans la résistance du pacha; d'autant que, survenus pendant le
-ministère du 1<sup>er</sup> mars, ou du moins avant que sa chute ne fût connue
-en Orient, ils ne pouvaient aucunement être imputés à ses successeurs.</p>
-
-<p>M. Guizot se sentait prêt à aborder, le c&oelig;ur haut et confiant,
-cette grande lutte de tribune. Loin de redouter les débats
-parlementaires, il les désirait, comme étant le vrai moyen de
-redresser l'esprit public, de guérir son malaise et «de relever la
-bonne politique à son juste rang, malgré le fardeau qu'elle avait à
-soulever». Avant même d'avoir pris possession du pouvoir, au moment où
-il allait quitter Londres, il avait écrit au duc de Broglie: «J'ai
+<p>Pendant que s'évanouissaient, l'une après l'autre, toutes les chances
+d'obtenir immédiatement une solution satisfaisante des difficultés
+extérieures, l'heure était venue pour le ministère de soutenir, dans
+les Chambres, la grande bataille de l'Adresse<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a><a href="#footnote585" title="Go to footnote 585"><span class="smaller">[585]</span></a>. Force lui était de
+l'aborder, en n'apportant au pays, en compensation de ses déboires
+actuels, que des assurances un peu vagues, des espérances lointaines
+et incertaines. Encore devait-il se féliciter que le secret de ses
+premiers pourparlers et du mécompte qui les avait suivis, n'eût pas
+été du tout ébruité. Une seule chose était connue du public, la
+succession accablante des revers subis par les Égyptiens en Syrie, et
+ces revers n'étaient pas faits pour augmenter rétrospectivement le
+crédit de la politique de M. Thiers, tout entière fondée sur la foi
+dans la résistance du pacha; d'autant que, survenus pendant le
+ministère du 1<sup>er</sup> mars, ou du moins avant que sa chute ne fût connue
+en Orient, ils ne pouvaient aucunement être imputés à ses successeurs.</p>
+
+<p>M. Guizot se sentait prêt à aborder, le c&oelig;ur haut et confiant,
+cette grande lutte de tribune. Loin de redouter les débats
+parlementaires, il les désirait, comme étant le vrai moyen de
+redresser l'esprit public, de guérir son malaise et «de relever la
+bonne politique à son juste rang, malgré le fardeau qu'elle avait à
+soulever». Avant même d'avoir pris possession du pouvoir, au moment où
+il allait quitter Londres, il avait écrit au duc de Broglie: «J'ai
confiance dans les Chambres. J'ai toujours vu, dans les moments
-très-critiques, le sentiment du <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> péril, du devoir et de la
-responsabilité s'emparer des Chambres et leur donner un courage, des
-forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqué, comme à tout le
-monde. C'est ce qui est arrivé en 1831... Sommes-nous à la veille
-d'une seconde épreuve?... Ma confiance est à la même adresse; c'est
-par les Chambres, par leur appui, par la discussion complète et
-sincère dans leur sein, qu'on peut éclairer le pays et conjurer le
-péril, si on le peut<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a><a href="#footnote586" title="Go to footnote 586"><span class="smaller">[586]</span></a>.»</p>
-
-<p>À la Chambre des pairs, la cause de la paix était trop sûrement gagnée
-d'avance pour que la discussion de l'Adresse eût beaucoup d'importance
-et d'intérêt. Commencée le 17 novembre, cette discussion était
-terminée le 18. Toutefois M. Guizot profita de ce qu'il se trouvait
-dans un milieu sympathique et calme, pour y faire un exposé de la
-grave question sur laquelle il prévoyait avoir à soutenir bientôt,
-dans une autre enceinte, des débats plus troublés; non qu'il voulût
-abattre son jeu diplomatique à la tribune; au contraire, dès les
-premiers mots, il prévenait qu'il serait obligé de garder «la plus
-grande réserve»; mais il croyait l'occasion favorable pour donner à
-l'esprit public, sur les événements d'Orient, la direction qui lui
-paraissait conforme à la vérité des choses et aux intérêts du pays.</p>
-
-<p>M. Guizot le proclame tout de suite: sa politique tend à la paix.
-«L'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les puissances en
-Europe, dit-il, c'est le maintien de la paix partout et toujours.» On
-verra bientôt le parti que l'opposition devait chercher à tirer de ces
+très-critiques, le sentiment du <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> péril, du devoir et de la
+responsabilité s'emparer des Chambres et leur donner un courage, des
+forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqué, comme à tout le
+monde. C'est ce qui est arrivé en 1831... Sommes-nous à la veille
+d'une seconde épreuve?... Ma confiance est à la même adresse; c'est
+par les Chambres, par leur appui, par la discussion complète et
+sincère dans leur sein, qu'on peut éclairer le pays et conjurer le
+péril, si on le peut<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a><a href="#footnote586" title="Go to footnote 586"><span class="smaller">[586]</span></a>.»</p>
+
+<p>À la Chambre des pairs, la cause de la paix était trop sûrement gagnée
+d'avance pour que la discussion de l'Adresse eût beaucoup d'importance
+et d'intérêt. Commencée le 17 novembre, cette discussion était
+terminée le 18. Toutefois M. Guizot profita de ce qu'il se trouvait
+dans un milieu sympathique et calme, pour y faire un exposé de la
+grave question sur laquelle il prévoyait avoir à soutenir bientôt,
+dans une autre enceinte, des débats plus troublés; non qu'il voulût
+abattre son jeu diplomatique à la tribune; au contraire, dès les
+premiers mots, il prévenait qu'il serait obligé de garder «la plus
+grande réserve»; mais il croyait l'occasion favorable pour donner à
+l'esprit public, sur les événements d'Orient, la direction qui lui
+paraissait conforme à la vérité des choses et aux intérêts du pays.</p>
+
+<p>M. Guizot le proclame tout de suite: sa politique tend à la paix.
+«L'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les puissances en
+Europe, dit-il, c'est le maintien de la paix partout et toujours.» On
+verra bientôt le parti que l'opposition devait chercher à tirer de ces
derniers mots. Seulement, cette paix, le ministre s'attache, par la
-noblesse de son langage, par la hauteur de ses considérations, à la
-dégager de ce je ne sais quoi d'égoïste, de terre à terre, de
-grossier, que lui prêtaient ses adversaires, et qu'en effet certains
+noblesse de son langage, par la hauteur de ses considérations, à la
+dégager de ce je ne sais quoi d'égoïste, de terre à terre, de
+grossier, que lui prêtaient ses adversaires, et qu'en effet certains
de ses partisans semblaient parfois lui donner. Nul talent n'est plus
-propre que celui de M. Guizot à grandir et à élever ainsi les idées
-qu'il voulait défendre. L'orateur discute ensuite, l'une après
-l'autre, les raisons invoquées par <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> ceux qui voulaient que la
-France prît une attitude belliqueuse. D'abord, nos intérêts en Orient:
-il n'a pas de peine à établir que la question de la Syrie n'est pas,
-pour la France, «un intérêt dont la guerre doive sortir». Autre motif:
-l'injure reçue. C'est la partie la plus délicate et la plus pénible du
-sujet. Comment paraître justifier ou excuser des procédés dont
+propre que celui de M. Guizot à grandir et à élever ainsi les idées
+qu'il voulait défendre. L'orateur discute ensuite, l'une après
+l'autre, les raisons invoquées par <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> ceux qui voulaient que la
+France prît une attitude belliqueuse. D'abord, nos intérêts en Orient:
+il n'a pas de peine à établir que la question de la Syrie n'est pas,
+pour la France, «un intérêt dont la guerre doive sortir». Autre motif:
+l'injure reçue. C'est la partie la plus délicate et la plus pénible du
+sujet. Comment paraître justifier ou excuser des procédés dont
l'amour-propre national a tant souffert? Et M. Guizot ne doit-il pas
-trouver particulièrement dur de s'exposer lui-même, pour détourner de
-lord Palmerston les ressentiments français, au moment où ce ministre
+trouver particulièrement dur de s'exposer lui-même, pour détourner de
+lord Palmerston les ressentiments français, au moment où ce ministre
vient de lui donner, dans le secret des derniers pourparlers, des
preuves nouvelles de sa malveillance? Mais il ne s'agit pas de faire
-payer à un homme d'État étranger ses mauvais procédés; il s'agit
-d'empêcher, en France, l'opinion de s'égarer dans une voie dangereuse.
-La thèse de l'orateur est qu'il y a eu «manque d'égards», mais non
-«insulte politique». «On n'a jamais voulu, dit-il, dans tout le cours
-de l'affaire,&mdash;je prie la Chambre de faire quelque attention à ces
-paroles que je prononce après y avoir bien pensé,&mdash;on n'a jamais voulu
-ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
+payer à un homme d'État étranger ses mauvais procédés; il s'agit
+d'empêcher, en France, l'opinion de s'égarer dans une voie dangereuse.
+La thèse de l'orateur est qu'il y a eu «manque d'égards», mais non
+«insulte politique». «On n'a jamais voulu, dit-il, dans tout le cours
+de l'affaire,&mdash;je prie la Chambre de faire quelque attention à ces
+paroles que je prononce après y avoir bien pensé,&mdash;on n'a jamais voulu
+ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
avait pas moyen de s'entendre avec elle sur les bases de la
-transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à
+transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à
quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
-fait avec tous les égards auxquels elle avait droit; c'est un tort,
-sans doute, un tort dont nous sommes fondés à nous plaindre; mais, je
-le demande aux hommes les plus délicats, les plus susceptibles en fait
+fait avec tous les égards auxquels elle avait droit; c'est un tort,
+sans doute, un tort dont nous sommes fondés à nous plaindre; mais, je
+le demande aux hommes les plus délicats, les plus susceptibles en fait
d'honneur national, et qui cependant conservent et doivent conserver
-leur jugement dans l'appréciation des faits, est-ce là un cas de
-guerre<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a><a href="#footnote587" title="Go to footnote 587"><span class="smaller">[587]</span></a>?» M. Guizot <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> discute enfin un troisième et dernier
-motif invoqué par les partisans d'une politique belliqueuse: l'intérêt
-de notre influence dans le monde. «Messieurs, s'écrie-t-il, il ne faut
+leur jugement dans l'appréciation des faits, est-ce là un cas de
+guerre<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a><a href="#footnote587" title="Go to footnote 587"><span class="smaller">[587]</span></a>?» M. Guizot <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> discute enfin un troisième et dernier
+motif invoqué par les partisans d'une politique belliqueuse: l'intérêt
+de notre influence dans le monde. «Messieurs, s'écrie-t-il, il ne faut
pas que la France se trompe sur ses moyens d'influence en Europe; je
-crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos esprits, beaucoup de
-préjugés et de routine; nous avons eu, pendant longtemps, deux grands
-moyens d'influence en Europe: la révolution et la guerre. Je ne les
-accuse pas; ils ont été pendant longtemps nécessaires... Mais enfin,
-la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en Europe, sont
-usés pour la France. Elle se ferait un tort immense, si elle
-persistait à les employer. Ses moyens d'influence, aujourd'hui, c'est
+crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos esprits, beaucoup de
+préjugés et de routine; nous avons eu, pendant longtemps, deux grands
+moyens d'influence en Europe: la révolution et la guerre. Je ne les
+accuse pas; ils ont été pendant longtemps nécessaires... Mais enfin,
+la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en Europe, sont
+usés pour la France. Elle se ferait un tort immense, si elle
+persistait à les employer. Ses moyens d'influence, aujourd'hui, c'est
la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement au sein d'une grande
-liberté... Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas à notre patrie de
-territoires à conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de
-grandes vengeances à exercer. Non; que la France prospère, qu'elle
-vive libre, intelligente, animée sans trouble, et nous n'aurons pas à
-nous plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde.»</p>
-
-<p>L'inspiration de ce discours était haute, l'intention patriotique, et
-l'orateur avait au fond mille fois raison. Peut-être, en la forme,
-n'avait-il pas toujours tenu un compte suffisant des susceptibilités
-alors éveillées, même dans les parties sages de l'opinion. Peut-être
-sa courageuse volonté de réagir contre les entraînements belliqueux
-l'avait-elle porté à être un peu trop lyrique dans son chant de paix,
-à se montrer un peu trop impartial dans l'indication des torts
+liberté... Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas à notre patrie de
+territoires à conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de
+grandes vengeances à exercer. Non; que la France prospère, qu'elle
+vive libre, intelligente, animée sans trouble, et nous n'aurons pas à
+nous plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde.»</p>
+
+<p>L'inspiration de ce discours était haute, l'intention patriotique, et
+l'orateur avait au fond mille fois raison. Peut-être, en la forme,
+n'avait-il pas toujours tenu un compte suffisant des susceptibilités
+alors éveillées, même dans les parties sages de l'opinion. Peut-être
+sa courageuse volonté de réagir contre les entraînements belliqueux
+l'avait-elle porté à être un peu trop lyrique dans son chant de paix,
+à se montrer un peu trop impartial dans l'indication des torts
respectifs de l'Angleterre et de la France. La presse opposante en
-profita pour tâcher de présenter ce manifeste comme un acte de
+profita pour tâcher de présenter ce manifeste comme un acte de
platitude honteuse. Oubliant volontairement que le ministre, en
-parlant, au début <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> de sa harangue, «du maintien de la paix
-partout, toujours», avait montré là «l'intérêt supérieur de l'Europe,
-de toutes les puissances en Europe», elle feignait de croire qu'il
-avait voulu ainsi faire de la paix à tout prix la règle particulière
-de la politique française<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a><a href="#footnote588" title="Go to footnote 588"><span class="smaller">[588]</span></a>. Ce fut un prétexte à indignations
-tapageuses, plus faciles qu'une sérieuse discussion. «On dit,
+parlant, au début <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> de sa harangue, «du maintien de la paix
+partout, toujours», avait montré là «l'intérêt supérieur de l'Europe,
+de toutes les puissances en Europe», elle feignait de croire qu'il
+avait voulu ainsi faire de la paix à tout prix la règle particulière
+de la politique française<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a><a href="#footnote588" title="Go to footnote 588"><span class="smaller">[588]</span></a>. Ce fut un prétexte à indignations
+tapageuses, plus faciles qu'une sérieuse discussion. «On dit,
lisait-on dans le <cite>Constitutionnel</cite>, que M. Guizot ne s'est jamais
-élevé si haut. Nous disons, nous, qu'on n'a jamais mis le gouvernement
-français si bas.» Le <cite>Commerce</cite> ajoutait: «Nous cherchons en vain dans
-notre mémoire les actes des ministres les plus pusillanimes ou les
+élevé si haut. Nous disons, nous, qu'on n'a jamais mis le gouvernement
+français si bas.» Le <cite>Commerce</cite> ajoutait: «Nous cherchons en vain dans
+notre mémoire les actes des ministres les plus pusillanimes ou les
plus perfides qui aient jamais perdu ou trahi une nation; et nous ne
-trouvons rien de semblable à l'excès d'avilissement, à l'audace de
-bassesse déployée aujourd'hui par M. Guizot.» Enfin, le <cite>National</cite>
-s'écriait ironiquement: «L'étranger peut faire à sa fantaisie... Nous
-abandonnons à la Russie et à l'Angleterre cette guenille qu'on nomme
-la victoire, et nous répéterons dans la boue ce nouveau cantique de
-gloire: La paix partout! la paix toujours!»</p>
+trouvons rien de semblable à l'excès d'avilissement, à l'audace de
+bassesse déployée aujourd'hui par M. Guizot.» Enfin, le <cite>National</cite>
+s'écriait ironiquement: «L'étranger peut faire à sa fantaisie... Nous
+abandonnons à la Russie et à l'Angleterre cette guenille qu'on nomme
+la victoire, et nous répéterons dans la boue ce nouveau cantique de
+gloire: La paix partout! la paix toujours!»</p>
<h4>IV</h4>
-<p>La discussion à la Chambre des pairs n'avait été qu'une sorte de
-préliminaire. C'est à la Chambre des députés que devait se livrer la
-vraie bataille. Rarement débat avait été attendu avec autant de
-curiosité, d'émotion anxieuse. Non-seulement la France entière, mais
-toute l'Europe politique était attentive à ce qui allait se passer au
-Palais-Bourbon<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a><a href="#footnote589" title="Go to footnote 589"><span class="smaller">[589]</span></a>. Le drame d'ailleurs <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> ne se présentait pas
+<p>La discussion à la Chambre des pairs n'avait été qu'une sorte de
+préliminaire. C'est à la Chambre des députés que devait se livrer la
+vraie bataille. Rarement débat avait été attendu avec autant de
+curiosité, d'émotion anxieuse. Non-seulement la France entière, mais
+toute l'Europe politique était attentive à ce qui allait se passer au
+Palais-Bourbon<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a><a href="#footnote589" title="Go to footnote 589"><span class="smaller">[589]</span></a>. Le drame d'ailleurs <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> ne se présentait pas
sans quelque grandeur. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait vu trop
-souvent depuis quelques années, d'un de ces débats pour ainsi dire
-artificiels, funestes au crédit du régime parlementaire, et au fond
-desquels on ne pouvait découvrir que la rivalité de certains partis ou
-même l'ambition de certains hommes. Il semblait qu'on fût reporté à
-ces temps tragiques de Casimir Périer où l'enjeu de la partie engagée
-à la tribune était la paix du monde.</p>
-
-<p>Dans quelles dispositions la Chambre était-elle revenue de vacances,
-et quelle réponse se préparait-elle à faire au discours de la
-couronne? Sans doute c'était bien cette même Chambre qui avait naguère
+souvent depuis quelques années, d'un de ces débats pour ainsi dire
+artificiels, funestes au crédit du régime parlementaire, et au fond
+desquels on ne pouvait découvrir que la rivalité de certains partis ou
+même l'ambition de certains hommes. Il semblait qu'on fût reporté à
+ces temps tragiques de Casimir Périer où l'enjeu de la partie engagée
+à la tribune était la paix du monde.</p>
+
+<p>Dans quelles dispositions la Chambre était-elle revenue de vacances,
+et quelle réponse se préparait-elle à faire au discours de la
+couronne? Sans doute c'était bien cette même Chambre qui avait naguère
applaudi l'ambitieux rapport de M. Jouffroy et qui, depuis lors,
-n'avait jamais paru admettre qu'on pût rien rabattre des prétentions
-du pacha. Mais, dans ces derniers temps, les événements de Syrie, la
-peur de la guerre et de la révolution avaient changé bien des points
-de vue. Ajoutons que, dans cette assemblée issue de la coalition, les
-partis étaient singulièrement morcelés, inconsistants, mobiles, et
+n'avait jamais paru admettre qu'on pût rien rabattre des prétentions
+du pacha. Mais, dans ces derniers temps, les événements de Syrie, la
+peur de la guerre et de la révolution avaient changé bien des points
+de vue. Ajoutons que, dans cette assemblée issue de la coalition, les
+partis étaient singulièrement morcelés, inconsistants, mobiles, et
qu'on les avait vus, depuis dix-huit mois, se combiner successivement
-de façon à former des majorités passagères au service des politiques
-et des ministères les plus différents. Les statisticiens
-parlementaires la décomposaient ainsi: d'une part, environ 175 députés
-du centre, 25 doctrinaires et 10 royalistes ralliés, soit 210
-partisans avérés d'une politique pacifique; d'autre part, 30 radicaux,
+de façon à former des majorités passagères au service des politiques
+et des ministères les plus différents. Les statisticiens
+parlementaires la décomposaient ainsi: d'une part, environ 175 députés
+du centre, 25 doctrinaires et 10 royalistes ralliés, soit 210
+partisans avérés d'une politique pacifique; d'autre part, 30 radicaux,
100 membres de la gauche dynastique et 10 royalistes de la nuance de
-M. Berryer, soit 140 opposants décidés. Entre les deux, une centaine
-de députés du centre gauche. On savait que ceux-ci se partageraient:
-mais comment? où se ferait la coupure? De là dépendait la majorité.</p>
+M. Berryer, soit 140 opposants décidés. Entre les deux, une centaine
+de députés du centre gauche. On savait que ceux-ci se partageraient:
+mais comment? où se ferait la coupure? De là dépendait la majorité.</p>
<p>Les premiers indices furent favorables aux conservateurs et aux
-pacifiques. Dès le 6 novembre, lors de la nomination du président et
-des vice-présidents, tous les candidats ministériels avaient été élus
-d'emblée à une forte majorité, ce qui ne <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> s'était pas encore
-vu depuis 1830. Trois jours après, on nommait dans les bureaux la
-commission chargée de préparer l'Adresse; sur les neuf membres, sept
-étaient favorables à la politique du discours royal. Ces votes
+pacifiques. Dès le 6 novembre, lors de la nomination du président et
+des vice-présidents, tous les candidats ministériels avaient été élus
+d'emblée à une forte majorité, ce qui ne <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> s'était pas encore
+vu depuis 1830. Trois jours après, on nommait dans les bureaux la
+commission chargée de préparer l'Adresse; sur les neuf membres, sept
+étaient favorables à la politique du discours royal. Ces votes
s'expliquaient par ce double fait: d'abord que tous les anciens 221
-s'étaient décidés ou résignés à soutenir le cabinet, au moins pour le
+s'étaient décidés ou résignés à soutenir le cabinet, au moins pour le
moment; ensuite que la fraction du centre gauche qui suivait M.
-Dufaure et les flottants de la nuance de M. Dupin s'étaient unis aux
-conservateurs pour faire tête à M. Thiers et à la gauche. Ces succès
-paraissaient de bon augure, et le Roi s'en réjouissait fort. «Ici,
-écrivait-il au roi des Belges, il y a un revirement admirable dans
-l'opinion. Les bureaux d'hier ont été excellents; les discours
-belliqueux ont été très-mal accueillis dans tous, et la volonté de la
-paix y était, au contraire, très-nettement et très-rondement avouée.
-Le soir, mon salon ne désemplit pas de toutes les bénédictions qu'on
-m'apporte d'avoir résisté<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a><a href="#footnote590" title="Go to footnote 590"><span class="smaller">[590]</span></a>.» Toutefois, on ne pouvait encore
-considérer la bataille comme gagnée. Avec une telle Chambre, les
-surprises, les retours étaient possibles. Et puis, le vote n'était pas
+Dufaure et les flottants de la nuance de M. Dupin s'étaient unis aux
+conservateurs pour faire tête à M. Thiers et à la gauche. Ces succès
+paraissaient de bon augure, et le Roi s'en réjouissait fort. «Ici,
+écrivait-il au roi des Belges, il y a un revirement admirable dans
+l'opinion. Les bureaux d'hier ont été excellents; les discours
+belliqueux ont été très-mal accueillis dans tous, et la volonté de la
+paix y était, au contraire, très-nettement et très-rondement avouée.
+Le soir, mon salon ne désemplit pas de toutes les bénédictions qu'on
+m'apporte d'avoir résisté<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a><a href="#footnote590" title="Go to footnote 590"><span class="smaller">[590]</span></a>.» Toutefois, on ne pouvait encore
+considérer la bataille comme gagnée. Avec une telle Chambre, les
+surprises, les retours étaient possibles. Et puis, le vote n'était pas
tout. Comment se comporterait la discussion? Quelle figure y ferait
-chaque parti? Dans quel état en sortirait la politique de la France?
-La victoire du ministère serait-elle seulement une victoire numérique
-et précaire, ou une victoire morale et définitive?</p>
-
-<p>Tout indiquait que l'attaque serait d'une violence extrême, de la part
-non-seulement de la gauche, mais de l'ancien ministère. M. Thiers
-avait eu, un moment, l'inspiration d'un rôle plus sage et plus digne.
-Le 22 octobre, en transmettant à M. Guizot l'appel du Roi, il avait
-ajouté en son nom personnel: «Ne croyez pas que je serai pour vous un
-obstacle; le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus
-grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci,
-je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a><a href="#footnote591" title="Go to footnote 591"><span class="smaller">[591]</span></a>.» Mais,
-après quelques jours, rien ne restait de ces bonnes dispositions; tout
-entier à la lutte, le ministre déchu s'exprimait avec une colère
-<span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> et un mépris sans mesure sur ses successeurs et sur le Roi.
-Ce n'était pas faute, cependant, de s'entendre recommander une
-conduite absolument différente, par un homme au jugement duquel il
+chaque parti? Dans quel état en sortirait la politique de la France?
+La victoire du ministère serait-elle seulement une victoire numérique
+et précaire, ou une victoire morale et définitive?</p>
+
+<p>Tout indiquait que l'attaque serait d'une violence extrême, de la part
+non-seulement de la gauche, mais de l'ancien ministère. M. Thiers
+avait eu, un moment, l'inspiration d'un rôle plus sage et plus digne.
+Le 22 octobre, en transmettant à M. Guizot l'appel du Roi, il avait
+ajouté en son nom personnel: «Ne croyez pas que je serai pour vous un
+obstacle; le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus
+grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci,
+je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a><a href="#footnote591" title="Go to footnote 591"><span class="smaller">[591]</span></a>.» Mais,
+après quelques jours, rien ne restait de ces bonnes dispositions; tout
+entier à la lutte, le ministre déchu s'exprimait avec une colère
+<span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> et un mépris sans mesure sur ses successeurs et sur le Roi.
+Ce n'était pas faute, cependant, de s'entendre recommander une
+conduite absolument différente, par un homme au jugement duquel il
paraissait alors attacher une grande importance: nous voulons parler
du duc de Broglie. Ce dernier avait ressenti du changement de cabinet
-une impression assez mélangée: d'une part, il s'attristait de voir la
-politique française battre, pour ainsi dire, en retraite devant
+une impression assez mélangée: d'une part, il s'attristait de voir la
+politique française battre, pour ainsi dire, en retraite devant
l'Europe; d'autre part, il se sentait un grand poids de moins de
-n'avoir plus à répondre des fautes du ministère du 1<sup>er</sup> mars. Ne
-voulant pour son compte ni maudire le passé ni entraver le présent, il
+n'avoir plus à répondre des fautes du ministère du 1<sup>er</sup> mars. Ne
+voulant pour son compte ni maudire le passé ni entraver le présent, il
se montrait dans les salons des nouveaux ministres, tout en continuant
-à recevoir les anciens chez lui, employant tous ses efforts à
-prévenir, entre les uns et les autres, une rupture trop violente et
-trop profonde. Il tâcha surtout de contenir M. Thiers. «Vous avez eu
-bonne intention et beaucoup d'habileté, lui dit-il, et cependant il
-vous a été impossible de conserver le pouvoir, parce que vous n'aviez
+à recevoir les anciens chez lui, employant tous ses efforts à
+prévenir, entre les uns et les autres, une rupture trop violente et
+trop profonde. Il tâcha surtout de contenir M. Thiers. «Vous avez eu
+bonne intention et beaucoup d'habileté, lui dit-il, et cependant il
+vous a été impossible de conserver le pouvoir, parce que vous n'aviez
avec vous que cinq ou six journaux, et pas une des personnes qui font
-le lest des gouvernements et pèsent sur le pays. Vous aviez dompté la
-gauche, et, toute domptée qu'elle était, elle vous entraînait.
-Apprenez, par cet exemple, à ne plus revenir au pouvoir avec de
-pareils soutiens et sans l'appoint nécessaire. Vous avez deux
-conduites à tenir. Une opposition vive vous concilie la gauche, mais
-vous éloigne du pouvoir; faites-vous l'homme de la gauche, et vous ne
-rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez,
-tenez-vous tranquille, soyez modéré, et, dans six mois, les cartes
-vous reviennent<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a><a href="#footnote592" title="Go to footnote 592"><span class="smaller">[592]</span></a>.» Pendant que le duc lui parlait ainsi, M. Thiers
-paraissait touché au point d'avoir les larmes aux yeux. Mais, à peine
-était-il revenu au milieu de son entourage habituel, que la passion
-reprenait le dessus. Il fut bientôt manifeste que son attitude serait
-celle d'un chef d'opposition résolu à une lutte à outrance.</p>
-
-<p>Dès la lecture du projet d'Adresse, le 23 novembre, on eut comme un
-avant-goût des dispositions violentes de la gauche. <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Ce
-projet, nettement pacifique, était l'écho du discours du trône.
-Peut-être eût-il convenu de dire les mêmes choses avec un accent plus
-généreux, plus vibrant. Mais M. Dupin avait tenu la plume, et il
-n'était pas dans sa nature d'élever ce à quoi il touchait. Le fond des
-idées était, du reste, irréprochable. «La paix donc, s'il se peut,
-faisait-on dire en terminant à la Chambre, une paix honorable et sûre,
-qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre
-premier v&oelig;u. Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces
+le lest des gouvernements et pèsent sur le pays. Vous aviez dompté la
+gauche, et, toute domptée qu'elle était, elle vous entraînait.
+Apprenez, par cet exemple, à ne plus revenir au pouvoir avec de
+pareils soutiens et sans l'appoint nécessaire. Vous avez deux
+conduites à tenir. Une opposition vive vous concilie la gauche, mais
+vous éloigne du pouvoir; faites-vous l'homme de la gauche, et vous ne
+rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez,
+tenez-vous tranquille, soyez modéré, et, dans six mois, les cartes
+vous reviennent<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a><a href="#footnote592" title="Go to footnote 592"><span class="smaller">[592]</span></a>.» Pendant que le duc lui parlait ainsi, M. Thiers
+paraissait touché au point d'avoir les larmes aux yeux. Mais, à peine
+était-il revenu au milieu de son entourage habituel, que la passion
+reprenait le dessus. Il fut bientôt manifeste que son attitude serait
+celle d'un chef d'opposition résolu à une lutte à outrance.</p>
+
+<p>Dès la lecture du projet d'Adresse, le 23 novembre, on eut comme un
+avant-goût des dispositions violentes de la gauche. <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Ce
+projet, nettement pacifique, était l'écho du discours du trône.
+Peut-être eût-il convenu de dire les mêmes choses avec un accent plus
+généreux, plus vibrant. Mais M. Dupin avait tenu la plume, et il
+n'était pas dans sa nature d'élever ce à quoi il touchait. Le fond des
+idées était, du reste, irréprochable. «La paix donc, s'il se peut,
+faisait-on dire en terminant à la Chambre, une paix honorable et sûre,
+qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre
+premier v&oelig;u. Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces
conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits
-méconnus, son territoire menacé ou ses intérêts sérieusement compromis
-l'exigent, parlez alors, Sire, et, à votre voix, les Français se
-lèveront comme un seul homme. Le pays n'hésitera devant aucun
-sacrifice, et le concours national vous est assuré.» Après ces mots:
-<em>son territoire menacé</em>, la gauche éclata en cris d'indignation,
+méconnus, son territoire menacé ou ses intérêts sérieusement compromis
+l'exigent, parlez alors, Sire, et, à votre voix, les Français se
+lèveront comme un seul homme. Le pays n'hésitera devant aucun
+sacrifice, et le concours national vous est assuré.» Après ces mots:
+<em>son territoire menacé</em>, la gauche éclata en cris d'indignation,
feignant de comprendre que la commission n'admettait la guerre que
dans ce cas, et on put croire, pendant un certain temps, que ces
-clameurs ne permettraient même pas de finir la lecture. Ce malentendu,
-nullement involontaire, ressemblait fort à celui qui s'était déjà
-produit, quelques jours auparavant, à propos de la phrase de M. Guizot
+clameurs ne permettraient même pas de finir la lecture. Ce malentendu,
+nullement involontaire, ressemblait fort à celui qui s'était déjà
+produit, quelques jours auparavant, à propos de la phrase de M. Guizot
sur la paix partout et toujours. On se flattait, par ces tapages
-calculés, de troubler et d'intimider à l'avance la majorité.</p>
+calculés, de troubler et d'intimider à l'avance la majorité.</p>
<h4>V</h4>
-<p>Le débat s'ouvrit le 25 novembre. À peine fut-il engagé que son
-caractère apparut manifeste: c'était un duel entre M. Guizot et M.
+<p>Le débat s'ouvrit le 25 novembre. À peine fut-il engagé que son
+caractère apparut manifeste: c'était un duel entre M. Guizot et M.
Thiers. Pendant les quatre premiers jours, les deux champions
-occupèrent, à tour de rôle, presque constamment la tribune. Combat de
-géants! s'écrient les spectateurs, partagés entre l'admiration
-qu'éveillent en eux de si beaux coups d'éloquence et la tristesse de
-voir ces deux grands esprits, dont l'union avait été, de 1831 à 1836,
-si féconde pour le pays, employer <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> toute leur force à
-s'entre-détruire. L'un et l'autre sont arrivés à l'apogée de leur
-talent. M. Guizot, sans avoir rien perdu de son élévation grave et
-imposante, s'est pleinement dégagé de la roideur et de la sécheresse
-professorales. Rien de plus parfait, de plus puissant que son débit,
+occupèrent, à tour de rôle, presque constamment la tribune. Combat de
+géants! s'écrient les spectateurs, partagés entre l'admiration
+qu'éveillent en eux de si beaux coups d'éloquence et la tristesse de
+voir ces deux grands esprits, dont l'union avait été, de 1831 à 1836,
+si féconde pour le pays, employer <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> toute leur force à
+s'entre-détruire. L'un et l'autre sont arrivés à l'apogée de leur
+talent. M. Guizot, sans avoir rien perdu de son élévation grave et
+imposante, s'est pleinement dégagé de la roideur et de la sécheresse
+professorales. Rien de plus parfait, de plus puissant que son débit,
son geste et toute son action oratoire. Sa parole est devenue plus
-souple, plus chaude, plus vibrante. Il sait remuer profondément ceux
-qu'autrefois il se bornait à éclairer. Il a acquis la promptitude dans
-l'improvisation et le sang-froid dans la riposte. Il s'est fait à
-l'agitation violente du nouveau forum, et y a trouvé même un milieu
-merveilleusement propre au développement de son éloquence: dans cette
-mêlée, le philosophe austère et serein s'est révélé homme de lutte;
-ses éclats de passion sont superbes et terribles. Personne, a-t-on pu
-dire justement<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a><a href="#footnote593" title="Go to footnote 593"><span class="smaller">[593]</span></a>, n'exprime comme lui la colère et le dédain. Il
-n'est jamais plus beau que quand, adossé à la tribune, la tête
-renversée, le front pâle, l'&oelig;il en feu, les bras croisés, il
-reçoit, comme un roc immobile, l'écume impuissante des passions que
-l'opiniâtreté hautaine de sa parole a rendues furieuses, ou bien
-quand, reprenant l'offensive, le geste menaçant, il anéantit ces
-outrages à ses pieds, avec un mépris irrité et une fierté vengeresse.
-M. Thiers n'est pas arrivé à une moindre perfection. Il est devenu
-complétement maître du genre si nouveau qu'il a créé, de cette sorte
+souple, plus chaude, plus vibrante. Il sait remuer profondément ceux
+qu'autrefois il se bornait à éclairer. Il a acquis la promptitude dans
+l'improvisation et le sang-froid dans la riposte. Il s'est fait à
+l'agitation violente du nouveau forum, et y a trouvé même un milieu
+merveilleusement propre au développement de son éloquence: dans cette
+mêlée, le philosophe austère et serein s'est révélé homme de lutte;
+ses éclats de passion sont superbes et terribles. Personne, a-t-on pu
+dire justement<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a><a href="#footnote593" title="Go to footnote 593"><span class="smaller">[593]</span></a>, n'exprime comme lui la colère et le dédain. Il
+n'est jamais plus beau que quand, adossé à la tribune, la tête
+renversée, le front pâle, l'&oelig;il en feu, les bras croisés, il
+reçoit, comme un roc immobile, l'écume impuissante des passions que
+l'opiniâtreté hautaine de sa parole a rendues furieuses, ou bien
+quand, reprenant l'offensive, le geste menaçant, il anéantit ces
+outrages à ses pieds, avec un mépris irrité et une fierté vengeresse.
+M. Thiers n'est pas arrivé à une moindre perfection. Il est devenu
+complétement maître du genre si nouveau qu'il a créé, de cette sorte
de causerie alerte, abondante, universellement intelligente, charmante
-de verve, de fraîcheur et de naturel. Il y apporte plus d'aisance
-encore que dans le passé, plus d'ampleur et d'autorité. Il a même ses
-mouvements d'émotion éloquente, soit que la colère de la lutte
+de verve, de fraîcheur et de naturel. Il y apporte plus d'aisance
+encore que dans le passé, plus d'ampleur et d'autorité. Il a même ses
+mouvements d'émotion éloquente, soit que la colère de la lutte
l'enflamme, soit qu'il veuille sonner quelque fanfare patriotique. Ces
-morceaux, dont le relief est augmenté par la simplicité familière de
-l'ensemble, ne détonnent pas cependant avec ce qui les entoure: c'est
-toujours le même accent naturel, bien que momentanément élevé ou
-échauffé. Le contraste absolu des deux champions ajoute encore à
-l'intérêt dramatique de leur combat singulier. M. Guizot, sévère,
-<span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> dominateur, impérieux, parle de haut aux gens, daignant les
-élever jusqu'à lui, mais sans les mettre tout à fait à leur aise. M.
-Thiers, insinuant, séduisant, câlin, en communication constante et
+morceaux, dont le relief est augmenté par la simplicité familière de
+l'ensemble, ne détonnent pas cependant avec ce qui les entoure: c'est
+toujours le même accent naturel, bien que momentanément élevé ou
+échauffé. Le contraste absolu des deux champions ajoute encore à
+l'intérêt dramatique de leur combat singulier. M. Guizot, sévère,
+<span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> dominateur, impérieux, parle de haut aux gens, daignant les
+élever jusqu'à lui, mais sans les mettre tout à fait à leur aise. M.
+Thiers, insinuant, séduisant, câlin, en communication constante et
facile avec ses auditeurs, on allait presque dire ses interlocuteurs,
-paraît se mettre de plain-pied avec eux. M. Guizot, dédaigneux des
-épisodes, ne se permettant et ne permettant aux autres aucune
-distraction, ordonne ses discours comme une thèse philosophique,
-compose par masses, procède par généralisation, a pour dialectique
-habituelle d'élever toutes les questions qu'il traite, et, quand il a
-des points faibles dans sa cause, il s'attache à les faire disparaître
-derrière quelque grande idée. M. Thiers, abondant, même parfois
-diffus, se plaît aux diversions, aux longueurs et aux redites, sans
-cesser néanmoins de paraître toujours vif et rapide; il entre dans les
-détails les plus minutieux, ouvre des vues sur les quatre coins de
-l'horizon, mêle tout, anecdotes, exposés techniques, considérations
+paraît se mettre de plain-pied avec eux. M. Guizot, dédaigneux des
+épisodes, ne se permettant et ne permettant aux autres aucune
+distraction, ordonne ses discours comme une thèse philosophique,
+compose par masses, procède par généralisation, a pour dialectique
+habituelle d'élever toutes les questions qu'il traite, et, quand il a
+des points faibles dans sa cause, il s'attache à les faire disparaître
+derrière quelque grande idée. M. Thiers, abondant, même parfois
+diffus, se plaît aux diversions, aux longueurs et aux redites, sans
+cesser néanmoins de paraître toujours vif et rapide; il entre dans les
+détails les plus minutieux, ouvre des vues sur les quatre coins de
+l'horizon, mêle tout, anecdotes, exposés techniques, considérations
morales, saillies de bon sens, mouvements de passion, plein d'aisance
-et d'agrément dans ces mille détours, ne semblant que suivre ses
+et d'agrément dans ces mille détours, ne semblant que suivre ses
caprices, n'ayant rien de l'ordonnance classique du discours, et
-cependant finissant toujours, avec une habileté consommée, par amener
-son auditoire au but qu'il veut atteindre. M. Guizot semble réunir
-tous les dons extérieurs de l'orateur idéal: un profil d'une beauté
-sculpturale, le front haut et sillonné, le teint pâle, les tempes
-amaigries, des yeux où brille un feu contenu mais ardent, la bouche
-fine, ferme et fière, une voix sonore, profonde, au besoin
+cependant finissant toujours, avec une habileté consommée, par amener
+son auditoire au but qu'il veut atteindre. M. Guizot semble réunir
+tous les dons extérieurs de l'orateur idéal: un profil d'une beauté
+sculpturale, le front haut et sillonné, le teint pâle, les tempes
+amaigries, des yeux où brille un feu contenu mais ardent, la bouche
+fine, ferme et fière, une voix sonore, profonde, au besoin
tragique<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a><a href="#footnote594" title="Go to footnote 594"><span class="smaller">[594]</span></a>, une puissance de geste et de regard capable d'en
-imposer aux plus violents tumultes, tant de dignité et de hauteur dans
-le maintien qu'on ne s'aperçoit même pas qu'il est de petite et frêle
+imposer aux plus violents tumultes, tant de dignité et de hauteur dans
+le maintien qu'on ne s'aperçoit même pas qu'il est de petite et frêle
stature. M. Thiers, au contraire, avec sa figure de petit bourgeois,
-ses lunettes, sa moue mélangée de bonhomie et de malice, n'a rien du
-masque <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> héroïque de l'orateur: pas de geste, seulement
-quelques tics du bras ou du buste; une voix grêle et clairette, une
-taille courte et ramassée, avec un dandinement qui n'est pas fait pour
-donner plus de majesté à la démarche: et malgré tout, à la tribune, il
-produit un tel effet qu'on en vient à douter lequel est le plus
-éloquent de lui ou de M. Guizot.</p>
-
-<p>Si le débat se résumait, pour ainsi dire, dans le duel de M. Guizot et
-de M. Thiers, ce n'était pas que la Chambre en fût seulement
-spectatrice; elle y était partie. Sa passion venait s'ajouter à celle
-des deux champions. On eût dit un ch&oelig;ur farouche, tumultueux, qui
+ses lunettes, sa moue mélangée de bonhomie et de malice, n'a rien du
+masque <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> héroïque de l'orateur: pas de geste, seulement
+quelques tics du bras ou du buste; une voix grêle et clairette, une
+taille courte et ramassée, avec un dandinement qui n'est pas fait pour
+donner plus de majesté à la démarche: et malgré tout, à la tribune, il
+produit un tel effet qu'on en vient à douter lequel est le plus
+éloquent de lui ou de M. Guizot.</p>
+
+<p>Si le débat se résumait, pour ainsi dire, dans le duel de M. Guizot et
+de M. Thiers, ce n'était pas que la Chambre en fût seulement
+spectatrice; elle y était partie. Sa passion venait s'ajouter à celle
+des deux champions. On eût dit un ch&oelig;ur farouche, tumultueux, qui
accompagnait et, par moments, couvrait presque la voix des acteurs
-principaux. Dès la première séance, à peine M. Guizot eut-il commencé
-à parler que les vociférations de la gauche éclatèrent: c'était le
-même parti pris de violence que naguère pendant la lecture du projet
+principaux. Dès la première séance, à peine M. Guizot eut-il commencé
+à parler que les vociférations de la gauche éclatèrent: c'était le
+même parti pris de violence que naguère pendant la lecture du projet
d'Adresse. L'un lui rappelle que, lors de la coalition, il a soutenu,
-sur la politique extérieure, les thèses qu'il combat aujourd'hui<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a><a href="#footnote595" title="Go to footnote 595"><span class="smaller">[595]</span></a>.
-L'autre lui jette cette phrase: «Nous n'avons pas été à Gand!» La
+sur la politique extérieure, les thèses qu'il combat aujourd'hui<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a><a href="#footnote595" title="Go to footnote 595"><span class="smaller">[595]</span></a>.
+L'autre lui jette cette phrase: «Nous n'avons pas été à Gand!» La
plupart crient pour ne rien dire. Le tapage est effroyable. Le
-ministre, dont chaque phrase est hachée par des hurlements injurieux,
-fait extérieurement fière figure, mais au fond ne laisse pas que
-d'être un peu désorienté; il s'engage dans des justifications assez
-embarrassées de sa conduite en 1815 et en 1839. Bientôt, cependant, la
-violence même de ses adversaires lui fouette le sang; il se retrouve,
-sort de la défensive et pousse l'attaque avec vigueur. Le tumulte est,
-sinon apaisé, du moins dominé, et l'orateur a conquis de vive force la
-liberté de sa parole. Sans doute, dans le reste du débat, il aura
-encore à lutter contre les interrupteurs; mais ceux-ci n'oseront plus
-essayer d'étouffer sa voix.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> Bien que les conservateurs écoutassent plus décemment les
-discours de M. Thiers, ils témoignaient, eux aussi, une animosité
-singulièrement passionnée; ceux d'entre eux qui avaient donné un
+ministre, dont chaque phrase est hachée par des hurlements injurieux,
+fait extérieurement fière figure, mais au fond ne laisse pas que
+d'être un peu désorienté; il s'engage dans des justifications assez
+embarrassées de sa conduite en 1815 et en 1839. Bientôt, cependant, la
+violence même de ses adversaires lui fouette le sang; il se retrouve,
+sort de la défensive et pousse l'attaque avec vigueur. Le tumulte est,
+sinon apaisé, du moins dominé, et l'orateur a conquis de vive force la
+liberté de sa parole. Sans doute, dans le reste du débat, il aura
+encore à lutter contre les interrupteurs; mais ceux-ci n'oseront plus
+essayer d'étouffer sa voix.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> Bien que les conservateurs écoutassent plus décemment les
+discours de M. Thiers, ils témoignaient, eux aussi, une animosité
+singulièrement passionnée; ceux d'entre eux qui avaient donné un
moment dans le mouvement belliqueux ne se montraient pas les moins
-implacables à faire de l'ancien ministre la victime expiatoire d'une
+implacables à faire de l'ancien ministre la victime expiatoire d'une
faute dont ils sentaient avoir leur part. On semblait impatient de lui
-infliger une sorte d'éclatant supplice politique. Quelques-uns
-demandaient qu'on le mît en jugement. Le mot courant était qu'il
-fallait profiter de la discussion pour le tuer «moralement», de telle
-sorte qu'il ne pût jamais se relever. On a souvent remarqué que, quand
+infliger une sorte d'éclatant supplice politique. Quelques-uns
+demandaient qu'on le mît en jugement. Le mot courant était qu'il
+fallait profiter de la discussion pour le tuer «moralement», de telle
+sorte qu'il ne pût jamais se relever. On a souvent remarqué que, quand
elles ont eu peur, les parties d'ordinaire les plus calmes et les plus
-inoffensives de la nation deviennent presque féroces. Il y avait un
-peu de cela dans l'exaspération dont le ministre du 1<sup>er</sup> mars était
+inoffensives de la nation deviennent presque féroces. Il y avait un
+peu de cela dans l'exaspération dont le ministre du 1<sup>er</sup> mars était
alors l'objet.</p>
<p>Toute une partie de la discussion, non la moins longue ni la moins
-âpre, se passa en récriminations rétrospectives sur les négociations
-qui avaient précédé le traité du 15 juillet, principalement sur la
-façon dont M. Guizot avait rempli son rôle d'ambassadeur. Ce fut une
-succession, bientôt assez déplaisante, d'attaques et d'apologies
-toutes personnelles. On vit les deux adversaires ne pas hésiter, pour
-les besoins de leur cause particulière, à vider les cartons du
-ministère, venant lire à la tribune les dépêches officielles et même
-les lettres privées, livrant les secrets d'État, sans paraître même
-s'apercevoir, dans leur étrange acharnement, de la surprise pénible
+âpre, se passa en récriminations rétrospectives sur les négociations
+qui avaient précédé le traité du 15 juillet, principalement sur la
+façon dont M. Guizot avait rempli son rôle d'ambassadeur. Ce fut une
+succession, bientôt assez déplaisante, d'attaques et d'apologies
+toutes personnelles. On vit les deux adversaires ne pas hésiter, pour
+les besoins de leur cause particulière, à vider les cartons du
+ministère, venant lire à la tribune les dépêches officielles et même
+les lettres privées, livrant les secrets d'État, sans paraître même
+s'apercevoir, dans leur étrange acharnement, de la surprise pénible
qu'ils provoquaient ainsi en France<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a><a href="#footnote596" title="Go to footnote 596"><span class="smaller">[596]</span></a> et hors de France<a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a><a href="#footnote597" title="Go to footnote 597"><span class="smaller">[597]</span></a>: le
-tout pour arriver à <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> bien établir devant l'étranger, qui
-écoutait et auquel une telle démonstration ne pouvait déplaire, que si
-la France se trouvait dans une situation fâcheuse, elle le devait à
-l'incapacité, si ce n'était même à la déloyauté de tous ceux qui, à
-des titres différents, avaient mis la main à ses affaires.</p>
-
-<p>Laissons ces misères et arrivons vite à une partie plus intéressante
-du débat, celle qui porta sur la question de paix ou de guerre. M.
-Thiers, principalement préoccupé de sa popularité actuelle dans la
-gauche<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a><a href="#footnote598" title="Go to footnote 598"><span class="smaller">[598]</span></a>, se donna après coup une attitude beaucoup plus résolument
-belliqueuse qu'il ne l'avait eue au pouvoir. En réponse à la
-distinction que M. Guizot avait faite, à la Chambre des pairs, entre
-l'injure et le manque d'égards, il proclama qu'il y avait eu, au 15
-juillet, injure pour la France. «On a prononcé, dit-il, le mot de
-tromperie, eh bien, je l'accepte. Oui, après dix ans d'alliance, cette
-conduite à notre égard est une indigne tromperie... La France a senti
+tout pour arriver à <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> bien établir devant l'étranger, qui
+écoutait et auquel une telle démonstration ne pouvait déplaire, que si
+la France se trouvait dans une situation fâcheuse, elle le devait à
+l'incapacité, si ce n'était même à la déloyauté de tous ceux qui, à
+des titres différents, avaient mis la main à ses affaires.</p>
+
+<p>Laissons ces misères et arrivons vite à une partie plus intéressante
+du débat, celle qui porta sur la question de paix ou de guerre. M.
+Thiers, principalement préoccupé de sa popularité actuelle dans la
+gauche<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a><a href="#footnote598" title="Go to footnote 598"><span class="smaller">[598]</span></a>, se donna après coup une attitude beaucoup plus résolument
+belliqueuse qu'il ne l'avait eue au pouvoir. En réponse à la
+distinction que M. Guizot avait faite, à la Chambre des pairs, entre
+l'injure et le manque d'égards, il proclama qu'il y avait eu, au 15
+juillet, injure pour la France. «On a prononcé, dit-il, le mot de
+tromperie, eh bien, je l'accepte. Oui, après dix ans d'alliance, cette
+conduite à notre égard est une indigne tromperie... La France a senti
cet affront. Quoi! l'on voudrait que seul je l'aie senti? M. Thiers a
-seul pu entraîner son pays! Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne
+seul pu entraîner son pays! Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne
vous rappelle pas, je ne puis pas rappeler combien parmi vous il y a
-eu d'hommes, que leur sympathie d'opinion n'amenait pas à moi, qui
-sont venus me dire: Soutenez la dignité de la France; soutenez-la
+eu d'hommes, que leur sympathie d'opinion n'amenait pas à moi, qui
+sont venus me dire: Soutenez la dignité de la France; soutenez-la
jusqu'au bout. (<i>Mouvement.</i>) Et aujourd'hui, on voudrait n'avoir pas
senti tout cela; on est presque honteux des bons sentiments que l'on a
-éprouvés! (<i>Bruit.</i>) Eh bien, Messieurs, ces sentiments, moi, je les
-ai éprouvés profondément, je ne les désavoue pas, et, après les avoir
-éprouvés très-sincèrement et comme un Français, comme un bon Français
+éprouvés! (<i>Bruit.</i>) Eh bien, Messieurs, ces sentiments, moi, je les
+ai éprouvés profondément, je ne les désavoue pas, et, après les avoir
+éprouvés très-sincèrement et comme un Français, comme un bon Français
le devait, j'ai voulu suivre jusqu'au bout, entendez-moi bien, la
conduite que de tels sentiments, quand on les a ressentis, doivent
-inspirer... (<i>Mouvement.</i>) Je ne puis pas songer à ces jours terribles
-sans être profondément ému... Je savais bien que j'allais peut-être
-faire couler le sang de dix <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> générations; mais je me disais:
+inspirer... (<i>Mouvement.</i>) Je ne puis pas songer à ces jours terribles
+sans être profondément ému... Je savais bien que j'allais peut-être
+faire couler le sang de dix <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> générations; mais je me disais:
Si la France recule, l'Europe le sait; les Chambres, le gouvernement,
-tout le monde s'est engagé: si elle recule, elle descend de son rang.»
-La conséquence d'un tel langage, c'était la guerre. Seulement, la
-guerre immédiate étant impossible, M. Thiers disait l'avoir ajournée
+tout le monde s'est engagé: si elle recule, elle descend de son rang.»
+La conséquence d'un tel langage, c'était la guerre. Seulement, la
+guerre immédiate étant impossible, M. Thiers disait l'avoir ajournée
au printemps. En attendant, il voulait armer la France, et cet
-armement prenait, dans son discours, des proportions étonnantes: il ne
-s'agissait plus de cinq cent mille ni même de six cent mille soldats,
-mais d'un total de neuf cent trente-neuf mille hommes. Ainsi armé, il
-comptait venir dire aux puissances: ou la modification du traité ou la
-guerre. Dans cette guerre, la France eût été sans doute seule contre
-toute l'Europe; M. Thiers ne le niait pas; mais elle en eût été
-quitte, selon lui, pour recommencer «un de ces grands actes d'énergie
-qu'elle avait faits si magnifiquement au commencement du siècle». En
-tout cas, ajoutait-il, «je me suis dit que, s'il y avait une faiblesse
-à faire, la ferait qui voudrait, mais que ce ne serait ni moi ni mes
-collègues». Tout en se posant ainsi comme ayant seul osé regarder
+armement prenait, dans son discours, des proportions étonnantes: il ne
+s'agissait plus de cinq cent mille ni même de six cent mille soldats,
+mais d'un total de neuf cent trente-neuf mille hommes. Ainsi armé, il
+comptait venir dire aux puissances: ou la modification du traité ou la
+guerre. Dans cette guerre, la France eût été sans doute seule contre
+toute l'Europe; M. Thiers ne le niait pas; mais elle en eût été
+quitte, selon lui, pour recommencer «un de ces grands actes d'énergie
+qu'elle avait faits si magnifiquement au commencement du siècle». En
+tout cas, ajoutait-il, «je me suis dit que, s'il y avait une faiblesse
+à faire, la ferait qui voudrait, mais que ce ne serait ni moi ni mes
+collègues». Tout en se posant ainsi comme ayant seul osé regarder
l'Europe en face, M. Thiers indiquait que son courage patriotique
-avait été constamment entravé, annulé, par la faiblesse de
-Louis-Philippe. Il ne nommait pas ce dernier, mais le désignait avec
-une perfide clarté. Quand il faisait l'éloge du roi de Naples, «ce
-petit roi» qui avait eu le c&oelig;ur assez grand pour vouloir résister à
-lord Palmerston, chacun comprenait que c'était pour le mettre en
+avait été constamment entravé, annulé, par la faiblesse de
+Louis-Philippe. Il ne nommait pas ce dernier, mais le désignait avec
+une perfide clarté. Quand il faisait l'éloge du roi de Naples, «ce
+petit roi» qui avait eu le c&oelig;ur assez grand pour vouloir résister à
+lord Palmerston, chacun comprenait que c'était pour le mettre en
opposition avec Louis-Philippe, et la gauche, afin de souligner
-l'intention de l'orateur, applaudissait bruyamment, en criant-: «Bravo
-pour le roi de Naples!» «Savez-vous, demandait M. Thiers, où était ma
-faiblesse? On doutait, en Europe, que la résolution de la France fût
+l'intention de l'orateur, applaudissait bruyamment, en criant-: «Bravo
+pour le roi de Naples!» «Savez-vous, demandait M. Thiers, où était ma
+faiblesse? On doutait, en Europe, que la résolution de la France fût
soutenue jusqu'au bout... On croyait que, lorsque les armements
-seraient poussés au dernier terme, le cabinet n'existerait plus.» Et,
+seraient poussés au dernier terme, le cabinet n'existerait plus.» Et,
revenant avec insistance sur cette insinuation, il ne se lassait pas
-de dénoncer à la tête du gouvernement un parti pris de faiblesse. De
-là, à l'entendre, cette affirmation méprisante de lord Palmerston,
-«que la France, après avoir montré de la mauvaise humeur, se tairait
-et céderait». Il avait voulu lutter <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> contre ce parti pris,
-donner un démenti à cette affirmation: la puissance malfaisante et
-défaillante, qu'il ne nommait toujours pas, l'avait une fois de plus
-emporté sur lui, pour la honte de la France. Et alors il s'écriait,
-aux acclamations de la gauche: «Qu'on me condamne, qu'on m'exclue à
+de dénoncer à la tête du gouvernement un parti pris de faiblesse. De
+là, à l'entendre, cette affirmation méprisante de lord Palmerston,
+«que la France, après avoir montré de la mauvaise humeur, se tairait
+et céderait». Il avait voulu lutter <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> contre ce parti pris,
+donner un démenti à cette affirmation: la puissance malfaisante et
+défaillante, qu'il ne nommait toujours pas, l'avait une fois de plus
+emporté sur lui, pour la honte de la France. Et alors il s'écriait,
+aux acclamations de la gauche: «Qu'on me condamne, qu'on m'exclue à
jamais du pouvoir, j'y consens volontiers; mais quand je vois mon pays
-ainsi humilié, je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse, et je
-m'écrie: Quoi qu'il arrive, sachons être toujours ce qu'ont été nos
-pères, et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a
-toujours occupé en Europe!»</p>
-
-<p>Après s'être donné ce rôle dans le passé, M. Thiers s'efforçait de
-discréditer par avance la politique de sagesse et de modération à
-laquelle ses successeurs étaient condamnés pour réparer ses fautes.
-Cette paix qu'il ne pouvait pas, qu'au fond même il ne voulait pas
-empêcher, il tâchait du moins de la rendre douloureuse au patriotisme,
-et, dans ce dessein, fouillait en quelque sorte de sa parole aiguë,
-les blessures encore à vif de l'orgueil national. «Le discours de la
-couronne, déclarait-il, a dit que l'on espère la paix; il n'a pas dit
+ainsi humilié, je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse, et je
+m'écrie: Quoi qu'il arrive, sachons être toujours ce qu'ont été nos
+pères, et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a
+toujours occupé en Europe!»</p>
+
+<p>Après s'être donné ce rôle dans le passé, M. Thiers s'efforçait de
+discréditer par avance la politique de sagesse et de modération à
+laquelle ses successeurs étaient condamnés pour réparer ses fautes.
+Cette paix qu'il ne pouvait pas, qu'au fond même il ne voulait pas
+empêcher, il tâchait du moins de la rendre douloureuse au patriotisme,
+et, dans ce dessein, fouillait en quelque sorte de sa parole aiguë,
+les blessures encore à vif de l'orgueil national. «Le discours de la
+couronne, déclarait-il, a dit que l'on espère la paix; il n'a pas dit
assez. On est certain de la paix... Je ne calomnie personne. Qu'on me
permette de dire les choses telles qu'elles sont: le cabinet du 29
-octobre a été formé pour la paix et la paix certaine... Ce calme,
-calme triste dont vous vous vantez, savez-vous à quoi il tient? Il
-tient à ce que le pays sait bien que la question est résolue. Il sait
-que la question est résolue pour la paix...» Et alors il avertissait
-la France «qu'elle avait ainsi perdu toute l'influence qu'elle pouvait
-avoir dans la Méditerranée». Après avoir longuement insisté sur cette
-déchéance, répété à satiété cette même phrase, il ajoutait: «Il y a
-pis que cela; les pertes matérielles, on en revient. Si vous l'aviez
-voulu, nous serions revenus des traités de 1815... (<i>Bravo! à gauche.
+octobre a été formé pour la paix et la paix certaine... Ce calme,
+calme triste dont vous vous vantez, savez-vous à quoi il tient? Il
+tient à ce que le pays sait bien que la question est résolue. Il sait
+que la question est résolue pour la paix...» Et alors il avertissait
+la France «qu'elle avait ainsi perdu toute l'influence qu'elle pouvait
+avoir dans la Méditerranée». Après avoir longuement insisté sur cette
+déchéance, répété à satiété cette même phrase, il ajoutait: «Il y a
+pis que cela; les pertes matérielles, on en revient. Si vous l'aviez
+voulu, nous serions revenus des traités de 1815... (<i>Bravo! à gauche.
Agitation au centre.</i>) Mais aujourd'hui qu'on sait qu'on a pu vous
-intimider, aujourd'hui qu'après avoir dit que vous résisteriez vous ne
-résistez pas, le secret est connu, et la coalition, vous la
+intimider, aujourd'hui qu'après avoir dit que vous résisteriez vous ne
+résistez pas, le secret est connu, et la coalition, vous la
retrouverez souvent... Je ne voudrais pas affliger mon pays; il m'en
-coûte de remplir le triste rôle que je remplis ici. Savez-vous ce
-qu'il faut lui dire: que s'il <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> veut rester étranger aux
+coûte de remplir le triste rôle que je remplis ici. Savez-vous ce
+qu'il faut lui dire: que s'il <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> veut rester étranger aux
grandes questions, il fait bien de se conduire comme il fait
-aujourd'hui; s'il ne veut que sauver <em>son territoire menacé</em>, pour
-parler le langage de l'Adresse (<i>Vive adhésion à gauche. Réclamations
-au centre</i>), il n'y a pas de danger peut-être dans la conduite qu'il
-tient; mais, s'il a la prétention de se mêler aux grandes questions de
+aujourd'hui; s'il ne veut que sauver <em>son territoire menacé</em>, pour
+parler le langage de l'Adresse (<i>Vive adhésion à gauche. Réclamations
+au centre</i>), il n'y a pas de danger peut-être dans la conduite qu'il
+tient; mais, s'il a la prétention de se mêler aux grandes questions de
l'Europe, il faut, en se conduisant comme on l'a fait pour lui, qu'il
-y renonce pour longtemps. Qu'il proportionne son énergie à ses
-prétentions ou qu'il réduise ses prétentions, non pas à l'énergie
-qu'il a, mais à l'énergie qu'on lui suppose. (<i>Vive approbation à
-gauche.</i>)»</p>
-
-<p>L'attaque avait été perfide et redoutable: la défense fut habile et
-résolue. Le ministre, cependant, dans un tel débat, était plus gêné
-que le député: il devait calculer l'effet de chacune de ses phrases,
-non-seulement sur le parlement dont il cherchait à conquérir les
-votes, mais sur les chancelleries avec lesquelles il continuait à
-négocier. De plus, en face d'une opinion réellement mortifiée, la
-thèse de la prudence était beaucoup plus ingrate que celle du
-patriotisme belliqueux, surtout quand celui qui défendait cette
-dernière thèse ne courait pas le risque d'être mis en demeure de
+y renonce pour longtemps. Qu'il proportionne son énergie à ses
+prétentions ou qu'il réduise ses prétentions, non pas à l'énergie
+qu'il a, mais à l'énergie qu'on lui suppose. (<i>Vive approbation à
+gauche.</i>)»</p>
+
+<p>L'attaque avait été perfide et redoutable: la défense fut habile et
+résolue. Le ministre, cependant, dans un tel débat, était plus gêné
+que le député: il devait calculer l'effet de chacune de ses phrases,
+non-seulement sur le parlement dont il cherchait à conquérir les
+votes, mais sur les chancelleries avec lesquelles il continuait à
+négocier. De plus, en face d'une opinion réellement mortifiée, la
+thèse de la prudence était beaucoup plus ingrate que celle du
+patriotisme belliqueux, surtout quand celui qui défendait cette
+dernière thèse ne courait pas le risque d'être mis en demeure de
traduire ses paroles en actes. Quelques semaines plus tard, dans une
-autre discussion, M. Guizot a noté lui-même, avec une mélancolie
-fière, le désavantage de son rôle. «J'envie quelquefois, disait-il,
+autre discussion, M. Guizot a noté lui-même, avec une mélancolie
+fière, le désavantage de son rôle. «J'envie quelquefois, disait-il,
les orateurs de l'opposition. Quand ils sont tristes, quand ils
sympathisent vivement avec des sentiments nationaux, ils peuvent venir
-ici épancher librement toutes ces tristesses, exprimer librement
-toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs plus sévères sont
-imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner leur pays. Quand le
-pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis aux hommes qui
+ici épancher librement toutes ces tristesses, exprimer librement
+toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs plus sévères sont
+imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner leur pays. Quand le
+pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis aux hommes qui
gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments qui
-l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin d'être
-rassuré, il faut parler, à cette tribune, avec fermeté et confiance.
-Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des regrets.
+l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin d'être
+rassuré, il faut parler, à cette tribune, avec fermeté et confiance.
+Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des regrets.
Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que d'autres ont le
-plaisir de les répandre.»</p>
+plaisir de les répandre.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> M. Guizot marqua tout de suite comment il entendait riposter
-aux attaques de son adversaire. «Messieurs, commença-t-il, l'honorable
-M. Thiers disait tout à l'heure: sous le ministère du 29 octobre, la
-question est résolue, la paix est certaine. L'honorable M. Thiers n'a
-dit que la moitié de la vérité: sous le ministère du 1<sup>er</sup> mars, la
-question était résolue, la guerre était certaine.» Et pour appuyer
+aux attaques de son adversaire. «Messieurs, commença-t-il, l'honorable
+M. Thiers disait tout à l'heure: sous le ministère du 29 octobre, la
+question est résolue, la paix est certaine. L'honorable M. Thiers n'a
+dit que la moitié de la vérité: sous le ministère du 1<sup>er</sup> mars, la
+question était résolue, la guerre était certaine.» Et pour appuyer
cette affirmation, il s'emparait non-seulement des actes de son
-prédécesseur, mais des paroles qu'il venait de prononcer.
-«Croyez-vous, demandait-il, que les neuf cent cinquante mille hommes
-dont parlait tout à l'heure M. Thiers soient un moyen de garder la
-paix? C'est un moyen de faire la guerre, de la rendre à peu près
-infaillible... Voilà le vrai de la situation: vous êtes tombé parce
-que vous poussiez à la guerre. Nous sommes arrivés au pouvoir, parce
-que nous espérions maintenir la paix.» Le ministre reprit avec succès
-la même idée, les jours suivants. Entre temps, il proclama, aux
-applaudissements du centre, «le service immense rendu par la couronne
-au pays, service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs
-fois dans de semblables occasions». Mais ce fut surtout le quatrième
-jour que, se dégageant et des récriminations personnelles et des
-controverses sur le passé, il porta à son adversaire les coups
-décisifs. Il commença par rappeler,&mdash;ce que l'on semblait trop
-oublier,&mdash;qu'il y avait eu «des faits accomplis» depuis le traité du
-15 juillet; c'était, en Orient, l'effondrement complet des Égyptiens,
-survenu pendant que M. Thiers occupait le pouvoir, et sans qu'il eût
-rien fait pour l'empêcher; c'étaient, en Occident, les réserves
-diplomatiques et les armements de précaution du dernier cabinet. «Nous
+prédécesseur, mais des paroles qu'il venait de prononcer.
+«Croyez-vous, demandait-il, que les neuf cent cinquante mille hommes
+dont parlait tout à l'heure M. Thiers soient un moyen de garder la
+paix? C'est un moyen de faire la guerre, de la rendre à peu près
+infaillible... Voilà le vrai de la situation: vous êtes tombé parce
+que vous poussiez à la guerre. Nous sommes arrivés au pouvoir, parce
+que nous espérions maintenir la paix.» Le ministre reprit avec succès
+la même idée, les jours suivants. Entre temps, il proclama, aux
+applaudissements du centre, «le service immense rendu par la couronne
+au pays, service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs
+fois dans de semblables occasions». Mais ce fut surtout le quatrième
+jour que, se dégageant et des récriminations personnelles et des
+controverses sur le passé, il porta à son adversaire les coups
+décisifs. Il commença par rappeler,&mdash;ce que l'on semblait trop
+oublier,&mdash;qu'il y avait eu «des faits accomplis» depuis le traité du
+15 juillet; c'était, en Orient, l'effondrement complet des Égyptiens,
+survenu pendant que M. Thiers occupait le pouvoir, et sans qu'il eût
+rien fait pour l'empêcher; c'étaient, en Occident, les réserves
+diplomatiques et les armements de précaution du dernier cabinet. «Nous
avons maintenu les armements, dit le ministre, les armements de paix;
-nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition, aucune
-concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la position
-isolée, digne, expectante que l'on avait prise, avec raison.»
-Naturellement M. Guizot n'avait pas à faire confidence à la Chambre
-des efforts indirects qu'il venait de tenter, sans succès, pour se
-faire offrir une concession en Syrie, ni des inquiétudes qu'il
-pouvait avoir sur <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> l'Égypte. Ne révélant qu'un point des
-récentes négociations, il annonça qu'en ce moment même les puissances
-offraient au pacha, s'il se soumettait, de lui assurer l'Égypte
-héréditaire; et il ajouta, sans s'inquiéter du déplaisir qu'en
-ressentirait lord Palmerston<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a><a href="#footnote599" title="Go to footnote 599"><span class="smaller">[599]</span></a>: «... Offre qui lui est faite, je
-n'hésite pas à le dire, surtout en considération de la France.» Il
-concluait ensuite: «Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre,
-pendant la durée et sous l'action du cabinet du 1<sup>er</sup> mars, le pacha
-a perdu la Syrie tout entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait
-la réserve du pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik
-héréditaire est offert à Méhémet-Ali au nom des puissances. Dans cet
-état des faits, des faits accomplis et diplomatiques, que voulez-vous
-qu'on fasse? Lui donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte
-héréditaire, dans l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec neuf
+nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition, aucune
+concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la position
+isolée, digne, expectante que l'on avait prise, avec raison.»
+Naturellement M. Guizot n'avait pas à faire confidence à la Chambre
+des efforts indirects qu'il venait de tenter, sans succès, pour se
+faire offrir une concession en Syrie, ni des inquiétudes qu'il
+pouvait avoir sur <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> l'Égypte. Ne révélant qu'un point des
+récentes négociations, il annonça qu'en ce moment même les puissances
+offraient au pacha, s'il se soumettait, de lui assurer l'Égypte
+héréditaire; et il ajouta, sans s'inquiéter du déplaisir qu'en
+ressentirait lord Palmerston<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a><a href="#footnote599" title="Go to footnote 599"><span class="smaller">[599]</span></a>: «... Offre qui lui est faite, je
+n'hésite pas à le dire, surtout en considération de la France.» Il
+concluait ensuite: «Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre,
+pendant la durée et sous l'action du cabinet du 1<sup>er</sup> mars, le pacha
+a perdu la Syrie tout entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait
+la réserve du pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik
+héréditaire est offert à Méhémet-Ali au nom des puissances. Dans cet
+état des faits, des faits accomplis et diplomatiques, que voulez-vous
+qu'on fasse? Lui donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte
+héréditaire, dans l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec neuf
cent cinquante mille hommes, vous lui ferez rendre la Syrie? (<i>Rires
-approbatifs au centre.</i>) Voilà la question réelle, voilà la question
+approbatifs au centre.</i>) Voilà la question réelle, voilà la question
pratique. Il faut choisir entre deux politiques, entre celle qui,
acceptant la position que vous avez prise, acceptant les faits
-accomplis sous votre administration, acceptant la réserve que vous
-avez faite, se contente de cette réserve et donne au pacha,
-sincèrement, sans détour, le conseil de s'en contenter, et une
+accomplis sous votre administration, acceptant la réserve que vous
+avez faite, se contente de cette réserve et donne au pacha,
+sincèrement, sans détour, le conseil de s'en contenter, et une
politique qui, remettant en question les faits accomplis, remettant en
question la position que vous avez prise, remettant en question les
-limites dans lesquelles vous vous êtes vous-même renfermé, donnerait
+limites dans lesquelles vous vous êtes vous-même renfermé, donnerait
au pacha le conseil de continuer je ne sais quelle guerre, non en
-Syrie, où il ne sera bientôt plus, mais en Égypte même, dans l'espoir
-que, par une guerre générale, dans six mois, vous serez en état de lui
+Syrie, où il ne sera bientôt plus, mais en Égypte même, dans l'espoir
+que, par une guerre générale, dans six mois, vous serez en état de lui
faire recouvrer la Syrie. Il n'y a pas d'autre question politique que
-celle-là. Tout le reste est du passé, un passé qui nous est
-étranger... Je ne rentre pas dans le passé. Je crois que ce qui
-importe au pays, c'est de mettre un terme à une situation difficile et
-périlleuse; et on ne peut le faire qu'en acceptant et les faits
-accomplis et les réserves qui ont été faites <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> au profit du
-pacha. Voilà la politique du cabinet...» Ce discours fut comme un jet
-franc et vif de lumière sur le problème que venaient d'obscurcir,
-pendant plusieurs jours, d'interminables discussions rétrospectives.
-La Chambre fut heureuse de se sentir ramenée d'une main si ferme à la
-question «pratique et actuelle», et d'y voir si clair.</p>
-
-<p>L'incomparable éclat de la lutte engagée entre les deux grands
-orateurs rejeta nécessairement dans l'ombre tout le reste du débat. M.
-Odilon Barrot, qui se croyait appelé, comme il l'a écrit depuis avec
-une présomption naïve, à «couvrir» et à «relever» M. Thiers<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a><a href="#footnote600" title="Go to footnote 600"><span class="smaller">[600]</span></a>,
-essaya de répondre au dernier discours de M. Guizot; il montra une
+celle-là. Tout le reste est du passé, un passé qui nous est
+étranger... Je ne rentre pas dans le passé. Je crois que ce qui
+importe au pays, c'est de mettre un terme à une situation difficile et
+périlleuse; et on ne peut le faire qu'en acceptant et les faits
+accomplis et les réserves qui ont été faites <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> au profit du
+pacha. Voilà la politique du cabinet...» Ce discours fut comme un jet
+franc et vif de lumière sur le problème que venaient d'obscurcir,
+pendant plusieurs jours, d'interminables discussions rétrospectives.
+La Chambre fut heureuse de se sentir ramenée d'une main si ferme à la
+question «pratique et actuelle», et d'y voir si clair.</p>
+
+<p>L'incomparable éclat de la lutte engagée entre les deux grands
+orateurs rejeta nécessairement dans l'ombre tout le reste du débat. M.
+Odilon Barrot, qui se croyait appelé, comme il l'a écrit depuis avec
+une présomption naïve, à «couvrir» et à «relever» M. Thiers<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a><a href="#footnote600" title="Go to footnote 600"><span class="smaller">[600]</span></a>,
+essaya de répondre au dernier discours de M. Guizot; il montra une
telle inintelligence de la question qu'il excita l'impatience de la
-gauche elle-même, et que, pour se tirer d'affaire, il n'eut d'autre
-ressource que de se jeter dans les personnalités et de reprendre
-l'éternelle histoire du voyage à Gand: il eut ainsi la satisfaction de
-soulever un nouveau tumulte, mais se fit rappeler qu'il avait été
+gauche elle-même, et que, pour se tirer d'affaire, il n'eut d'autre
+ressource que de se jeter dans les personnalités et de reprendre
+l'éternelle histoire du voyage à Gand: il eut ainsi la satisfaction de
+soulever un nouveau tumulte, mais se fit rappeler qu'il avait été
volontaire royaliste en 1815. M. Thiers ne fut pas mieux servi par ses
-anciens collègues, notamment par M. le comte Jaubert, qui se livra aux
+anciens collègues, notamment par M. le comte Jaubert, qui se livra aux
sorties les plus furieuses et les plus compromettantes contre
-l'Angleterre ou, pour parler son langage, contre «l'Anglais<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a><a href="#footnote601" title="Go to footnote 601"><span class="smaller">[601]</span></a>». M.
+l'Angleterre ou, pour parler son langage, contre «l'Anglais<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a><a href="#footnote601" title="Go to footnote 601"><span class="smaller">[601]</span></a>». M.
Guizot trouva, au contraire, quelque secours dans une harangue du
-général Bugeaud, assez décousue, mais pleine de verdeur et de bon
-sens<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a><a href="#footnote602" title="Go to footnote 602"><span class="smaller">[602]</span></a>. Notons enfin un très-éloquent discours de M. Berryer.
-L'occasion était belle, en effet, pour l'orateur <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> légitimiste,
+général Bugeaud, assez décousue, mais pleine de verdeur et de bon
+sens<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a><a href="#footnote602" title="Go to footnote 602"><span class="smaller">[602]</span></a>. Notons enfin un très-éloquent discours de M. Berryer.
+L'occasion était belle, en effet, pour l'orateur <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> légitimiste,
de reprendre toutes les accusations de M. Thiers et d'en accabler la
-monarchie de Juillet: il s'attacha à bien donner à la France le
-sentiment douloureux et irrité qu'elle était humiliée, diminuée, et
-qu'elle l'était par le fait du Roi. Il finit même par faire au
-gouvernement ce reproche, étrange dans la bouche d'un royaliste, de se
-méfier trop de la passion révolutionnaire et de ne pas comprendre ce
-qui s'y trouvait de force patriotique. Cette thèse et cette tactique
-sont déjà connues: M. Berryer y avait eu plus d'une fois recours; mais
-jamais la flamme de sa parole n'avait été plus éclatante et plus
-brûlante. La gauche l'acclama, et, le lendemain, toute la presse
+monarchie de Juillet: il s'attacha à bien donner à la France le
+sentiment douloureux et irrité qu'elle était humiliée, diminuée, et
+qu'elle l'était par le fait du Roi. Il finit même par faire au
+gouvernement ce reproche, étrange dans la bouche d'un royaliste, de se
+méfier trop de la passion révolutionnaire et de ne pas comprendre ce
+qui s'y trouvait de force patriotique. Cette thèse et cette tactique
+sont déjà connues: M. Berryer y avait eu plus d'une fois recours; mais
+jamais la flamme de sa parole n'avait été plus éclatante et plus
+brûlante. La gauche l'acclama, et, le lendemain, toute la presse
opposante, depuis le <cite>Constitutionnel</cite> jusqu'au <cite>National</cite>, porta aux
nues son discours.</p>
-<p>De cette discussion, qui s'était prolongée pendant huit séances, la
-majorité sortait éclairée sur la folie périlleuse de la politique
-préconisée par M. Thiers. Mais tout ce qui lui avait été dit et répété
-si éloquemment sur l'humiliation de la France lui laissait un certain
-sentiment de malaise. Ce fut par égard pour ce sentiment qu'à la
-dernière heure, la commission de l'Adresse apporta, avec l'adhésion
-complète du ministère, une rédaction nouvelle d'une note un peu plus
-fière que le premier projet de M. Dupin. On y disait que «la France
-s'était vivement émue des événements qui venaient de s'accomplir en
-Orient». La phrase si attaquée sur le <em>territoire menacé</em> était
-remplacée par cette déclaration générale: «La France, à l'état de paix
-armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de
-l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté
-atteinte<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a><a href="#footnote603" title="Go to footnote 603"><span class="smaller">[603]</span></a>.» L'opposition songea un moment à voir, dans cette
-modification de forme, son triomphe et la condamnation du ministère.
-Mais elle ne persista pas dans cette man&oelig;uvre, un peu puérile, et
-M. Odilon Barrot présenta un amendement exprimant plus ou moins
-nettement la pensée de la gauche. Ce <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> fut pour M. Thiers
-l'occasion d'un suprême effort. Laissant de côté tous ses grands plans
-de campagne et son armée de neuf cent mille hommes, il donna à
-l'amendement une portée restreinte et modeste: à l'entendre, c'était
-seulement la répétition parlementaire de l'<i lang="la">ultimatum</i> contenu dans la
+<p>De cette discussion, qui s'était prolongée pendant huit séances, la
+majorité sortait éclairée sur la folie périlleuse de la politique
+préconisée par M. Thiers. Mais tout ce qui lui avait été dit et répété
+si éloquemment sur l'humiliation de la France lui laissait un certain
+sentiment de malaise. Ce fut par égard pour ce sentiment qu'à la
+dernière heure, la commission de l'Adresse apporta, avec l'adhésion
+complète du ministère, une rédaction nouvelle d'une note un peu plus
+fière que le premier projet de M. Dupin. On y disait que «la France
+s'était vivement émue des événements qui venaient de s'accomplir en
+Orient». La phrase si attaquée sur le <em>territoire menacé</em> était
+remplacée par cette déclaration générale: «La France, à l'état de paix
+armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de
+l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté
+atteinte<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a><a href="#footnote603" title="Go to footnote 603"><span class="smaller">[603]</span></a>.» L'opposition songea un moment à voir, dans cette
+modification de forme, son triomphe et la condamnation du ministère.
+Mais elle ne persista pas dans cette man&oelig;uvre, un peu puérile, et
+M. Odilon Barrot présenta un amendement exprimant plus ou moins
+nettement la pensée de la gauche. Ce <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> fut pour M. Thiers
+l'occasion d'un suprême effort. Laissant de côté tous ses grands plans
+de campagne et son armée de neuf cent mille hommes, il donna à
+l'amendement une portée restreinte et modeste: à l'entendre, c'était
+seulement la répétition parlementaire de l'<i lang="la">ultimatum</i> contenu dans la
note du 8 octobre, l'affirmation que la Chambre voulait assurer quand
-même l'Égypte au pacha; puis, avec une éloquence nerveuse, pressante,
-il plaça le ministère en face de ce dilemme, ou d'avouer qu'il était
-résigné à sacrifier aussi l'Égypte, ou de laisser la Chambre poser ce
+même l'Égypte au pacha; puis, avec une éloquence nerveuse, pressante,
+il plaça le ministère en face de ce dilemme, ou d'avouer qu'il était
+résigné à sacrifier aussi l'Égypte, ou de laisser la Chambre poser ce
<i lang="la">casus belli</i>. La situation devenait embarrassante pour M. Guizot.
-Céder à M. Thiers, c'était lui permettre de se dire vainqueur; et
-puis, si décidé que fût le ministre à défendre l'Égypte, il ne lui
-plaisait guère de voir la France s'engager à fond sur un terrain où
-elle avait eu déjà et où elle pouvait encore rencontrer tant de
-fâcheuses surprises. D'autre part, il ne voulait pas non plus, devant
-le pays et devant l'étranger, avoir l'air d'abandonner la note du 8
-octobre. Il s'en tira fort habilement. «En fait, déclara-t-il dans une
-dernière réplique, il n'y a pas de question. Ce que la note du 8
-octobre a dit est fait. Ce que la note du 8 octobre a demandé est
-accompli... À l'heure qu'il est, l'offre de l'Égypte héréditaire est
-portée au pacha par les puissances, et, je n'hésite pas à le redire,
-surtout en considération de la France. Que venez-vous donc demander
+Céder à M. Thiers, c'était lui permettre de se dire vainqueur; et
+puis, si décidé que fût le ministre à défendre l'Égypte, il ne lui
+plaisait guère de voir la France s'engager à fond sur un terrain où
+elle avait eu déjà et où elle pouvait encore rencontrer tant de
+fâcheuses surprises. D'autre part, il ne voulait pas non plus, devant
+le pays et devant l'étranger, avoir l'air d'abandonner la note du 8
+octobre. Il s'en tira fort habilement. «En fait, déclara-t-il dans une
+dernière réplique, il n'y a pas de question. Ce que la note du 8
+octobre a dit est fait. Ce que la note du 8 octobre a demandé est
+accompli... À l'heure qu'il est, l'offre de l'Égypte héréditaire est
+portée au pacha par les puissances, et, je n'hésite pas à le redire,
+surtout en considération de la France. Que venez-vous donc demander
aujourd'hui? Vous venez demander que la France exige par la menace ce
-qui est obtenu par l'influence... Il s'agit de se donner à soi-même la
-satisfaction puérile d'avoir écrit un cas de guerre. Messieurs, un
-gouvernement prudent, une Chambre prudente n'écrivent pas des cas de
+qui est obtenu par l'influence... Il s'agit de se donner à soi-même la
+satisfaction puérile d'avoir écrit un cas de guerre. Messieurs, un
+gouvernement prudent, une Chambre prudente n'écrivent pas des cas de
guerre; il les pratiquent, quand le moment arrive... J'estime
-très-médiocrement ces cas de guerre qui apparaissent longtemps
-d'avance, ainsi que les courages qui viennent longtemps après.
-(<i>Bravo! au centre.</i>)» Cette réplique eut un grand succès et enleva le
-vote. L'amendement fut repoussé à une forte majorité, et l'ensemble de
-l'Adresse adopté par 247 voix contre 161.</p>
-
-<p>M. Thiers était bien complétement battu. Il le devait en grande
-partie à lui-même, à son langage dans le débat. Il avait <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span>
-trouvé moyen d'inquiéter par ses allures belliqueuses et
-révolutionnaires, sans cependant en imposer par ce plan de guerre au
+très-médiocrement ces cas de guerre qui apparaissent longtemps
+d'avance, ainsi que les courages qui viennent longtemps après.
+(<i>Bravo! au centre.</i>)» Cette réplique eut un grand succès et enleva le
+vote. L'amendement fut repoussé à une forte majorité, et l'ensemble de
+l'Adresse adopté par 247 voix contre 161.</p>
+
+<p>M. Thiers était bien complétement battu. Il le devait en grande
+partie à lui-même, à son langage dans le débat. Il avait <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span>
+trouvé moyen d'inquiéter par ses allures belliqueuses et
+révolutionnaires, sans cependant en imposer par ce plan de guerre au
printemps que la Chambre n'avait pu entendre exposer sans sourire et
-dont les journaux s'étaient gaussés<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a><a href="#footnote604" title="Go to footnote 604"><span class="smaller">[604]</span></a>. On l'avait jugé un homme
-d'État à la fois peu sérieux et dangereux. M. de Lamartine écrivait
-alors à un ami: «Rien ne peut vous donner une idée de la
-démonétisation de M. Thiers.» La plupart des conservateurs
-ressentaient, à l'égard du ministre tombé, un sentiment mêlé d'effroi,
-d'indignation et de dédain, et leurs journaux l'exprimaient sans
-ménagement aucun. Il paraissait très-dur à M. Thiers d'être frappé par
-cette presse dont il s'était tant servi contre les autres. Il en
-souffrait parfois jusqu'à verser des larmes de tristesse et de
-colère<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a><a href="#footnote605" title="Go to footnote 605"><span class="smaller">[605]</span></a>. Au cours de la discussion, il s'en était plaint, à la
+dont les journaux s'étaient gaussés<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a><a href="#footnote604" title="Go to footnote 604"><span class="smaller">[604]</span></a>. On l'avait jugé un homme
+d'État à la fois peu sérieux et dangereux. M. de Lamartine écrivait
+alors à un ami: «Rien ne peut vous donner une idée de la
+démonétisation de M. Thiers.» La plupart des conservateurs
+ressentaient, à l'égard du ministre tombé, un sentiment mêlé d'effroi,
+d'indignation et de dédain, et leurs journaux l'exprimaient sans
+ménagement aucun. Il paraissait très-dur à M. Thiers d'être frappé par
+cette presse dont il s'était tant servi contre les autres. Il en
+souffrait parfois jusqu'à verser des larmes de tristesse et de
+colère<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a><a href="#footnote605" title="Go to footnote 605"><span class="smaller">[605]</span></a>. Au cours de la discussion, il s'en était plaint, à la
tribune, avec un accent de douloureuse amertume<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a><a href="#footnote606" title="Go to footnote 606"><span class="smaller">[606]</span></a>.</p>
-<p>À l'étranger, l'attitude de M. Thiers avait eu des effets plus
-déplorables encore. Il ne s'était pas seulement nui à lui-même, il
-avait nui gravement à la France. Toute cette mise en scène
-belliqueuse semblait, en effet, donner raison à ceux qui, depuis
-<span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> quelques mois, dénonçaient notre gouvernement comme menaçant
-la paix de l'Europe. Lord Palmerston sentit aussitôt l'avantage qu'il
-pouvait en tirer, et se fit honneur de son opposition à une politique
+<p>À l'étranger, l'attitude de M. Thiers avait eu des effets plus
+déplorables encore. Il ne s'était pas seulement nui à lui-même, il
+avait nui gravement à la France. Toute cette mise en scène
+belliqueuse semblait, en effet, donner raison à ceux qui, depuis
+<span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> quelques mois, dénonçaient notre gouvernement comme menaçant
+la paix de l'Europe. Lord Palmerston sentit aussitôt l'avantage qu'il
+pouvait en tirer, et se fit honneur de son opposition à une politique
qui se vantait d'avoir eu de si mauvais desseins<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a><a href="#footnote607" title="Go to footnote 607"><span class="smaller">[607]</span></a>. Les adversaires
-anglais du chef du <i lang="en">Foreign Office</i> déclaraient que sa politique et
-ses actes étaient justifiés par les révélations de M. Thiers<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a><a href="#footnote608" title="Go to footnote 608"><span class="smaller">[608]</span></a>.» M.
-Desages, que sa haute situation au ministère des affaires étrangères
+anglais du chef du <i lang="en">Foreign Office</i> déclaraient que sa politique et
+ses actes étaient justifiés par les révélations de M. Thiers<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a><a href="#footnote608" title="Go to footnote 608"><span class="smaller">[608]</span></a>.» M.
+Desages, que sa haute situation au ministère des affaires étrangères
mettait bien au courant de toutes les choses d'Europe, disait, peu
-après, à ce propos, au duc de Broglie: «Depuis ses discours, M. Thiers
-est tenu plus que jamais, au dehors, pour le représentant de la guerre
-révolutionnaire et de tous les souvenirs impériaux; à ce point que sa
-rentrée aux affaires amènerait une guerre immédiate. En Allemagne, son
-langage a contribué à monter plus encore les esprits contre la France,
-à aviver la passion de 1813. En Angleterre, depuis cette affreuse
-discussion, tout le monde commence à trouver que lord Palmerston a eu
-raison de rompre avec de pareils brouillons<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a><a href="#footnote609" title="Go to footnote 609"><span class="smaller">[609]</span></a>.» Enfin, de
-Saint-Pétersbourg, M. de Barante écrivait: «La manière dont on a
-cherché à justifier, à glorifier une politique d'illusion, a achevé le
+après, à ce propos, au duc de Broglie: «Depuis ses discours, M. Thiers
+est tenu plus que jamais, au dehors, pour le représentant de la guerre
+révolutionnaire et de tous les souvenirs impériaux; à ce point que sa
+rentrée aux affaires amènerait une guerre immédiate. En Allemagne, son
+langage a contribué à monter plus encore les esprits contre la France,
+à aviver la passion de 1813. En Angleterre, depuis cette affreuse
+discussion, tout le monde commence à trouver que lord Palmerston a eu
+raison de rompre avec de pareils brouillons<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a><a href="#footnote609" title="Go to footnote 609"><span class="smaller">[609]</span></a>.» Enfin, de
+Saint-Pétersbourg, M. de Barante écrivait: «La manière dont on a
+cherché à justifier, à glorifier une politique d'illusion, a achevé le
mal de cette politique, en resserrant les n&oelig;uds de toutes les
-alliances hostilement défensives<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a><a href="#footnote610" title="Go to footnote 610"><span class="smaller">[610]</span></a>.»</p>
-
-<p>M. Guizot avait-il gagné tout ce qu'avait perdu M. Thiers? Sans doute,
-la victoire de l'Adresse apparaissait être bien sa victoire. En France
-comme à l'étranger, l'effet en était considérable. Toutefois, s'il
-avait vaincu l'opposition, il n'était pas encore assuré de dominer la
-majorité. Au milieu même de son triomphe, il avait le sentiment de
-cette incertitude; mais il ne s'en décourageait pas, et, envisageant
-d'un regard viril les difficultés qui lui restaient à vaincre de ce
-côté, il écrivait à M. de Barante: «Je sors d'une grande lutte. La
-bataille est, je crois, bien gagnée. Mais je ne me fais aucune
-illusion; cette <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> bataille-là n'est que le commencement d'une
+alliances hostilement défensives<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a><a href="#footnote610" title="Go to footnote 610"><span class="smaller">[610]</span></a>.»</p>
+
+<p>M. Guizot avait-il gagné tout ce qu'avait perdu M. Thiers? Sans doute,
+la victoire de l'Adresse apparaissait être bien sa victoire. En France
+comme à l'étranger, l'effet en était considérable. Toutefois, s'il
+avait vaincu l'opposition, il n'était pas encore assuré de dominer la
+majorité. Au milieu même de son triomphe, il avait le sentiment de
+cette incertitude; mais il ne s'en décourageait pas, et, envisageant
+d'un regard viril les difficultés qui lui restaient à vaincre de ce
+côté, il écrivait à M. de Barante: «Je sors d'une grande lutte. La
+bataille est, je crois, bien gagnée. Mais je ne me fais aucune
+illusion; cette <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> bataille-là n'est que le commencement d'une
longue et rude campagne. Depuis 1836, depuis la chute du cabinet du 11
octobre, le parti gouvernemental est dissous, et le gouvernement
-flottant, abaissé, énervé. Le grand péril où nous sommes arrivés par
+flottant, abaissé, énervé. Le grand péril où nous sommes arrivés par
cette voie nous en fera-t-il sortir? Ressaisirons-nous le bien d'une
-majorité vraie et durable, par l'évidence du mal que nous a fait son
-absence? Je l'espère et j'y travaillerai sans relâche. C'est commencé.
-La Chambre est coupée en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation
-oscillatoire entre le centre et la gauche, qui a tout gâté depuis
-quatre ans, même le bien. Mais tout cela n'est qu'un commencement. Du
-reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquiétudes. Le
+majorité vraie et durable, par l'évidence du mal que nous a fait son
+absence? Je l'espère et j'y travaillerai sans relâche. C'est commencé.
+La Chambre est coupée en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation
+oscillatoire entre le centre et la gauche, qui a tout gâté depuis
+quatre ans, même le bien. Mais tout cela n'est qu'un commencement. Du
+reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquiétudes. Le
monde en est plein, les esprits en sont pleins. Je crois le bien
-possible, probable même, à travers des obstacles, des embarras, des
-ennuis, des échecs innombrables. Cela me suffit et cela doit suffire à
+possible, probable même, à travers des obstacles, des embarras, des
+ennuis, des échecs innombrables. Cela me suffit et cela doit suffire à
tous les hommes de sens. La condition humaine n'est pas plus douce que
-cela<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a><a href="#footnote611" title="Go to footnote 611"><span class="smaller">[611]</span></a>.»</p>
+cela<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a><a href="#footnote611" title="Go to footnote 611"><span class="smaller">[611]</span></a>.»</p>
<h4>VI</h4>
-<p>La discussion de l'Adresse avait prouvé que la politique belliqueuse
-était condamnée par la représentation nationale. Une occasion allait
-se présenter de voir si elle avait plus de crédit sur le peuple
-lui-même. Après l'épreuve du parlement, celle de la rue.</p>
-
-<p>Le 30 novembre 1840, la frégate <i>la Belle Poule</i>, sous les ordres du
-prince de Joinville, avait mouillé en vue de Cherbourg, rapportant de
-Sainte-Hélène le corps de Napoléon. Restait maintenant à le
-transporter à la sépulture qui l'attendait sous le dôme des Invalides.
-Au mois de mai précédent, quand cette question «du retour des cendres»
-avait été si inopinément soulevée par M. Thiers, les esprits
-prévoyants s'étaient aussitôt <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> préoccupés de ce que serait le
-jour de la rentrée dans Paris, de ce que produirait la rencontre de ce
+<p>La discussion de l'Adresse avait prouvé que la politique belliqueuse
+était condamnée par la représentation nationale. Une occasion allait
+se présenter de voir si elle avait plus de crédit sur le peuple
+lui-même. Après l'épreuve du parlement, celle de la rue.</p>
+
+<p>Le 30 novembre 1840, la frégate <i>la Belle Poule</i>, sous les ordres du
+prince de Joinville, avait mouillé en vue de Cherbourg, rapportant de
+Sainte-Hélène le corps de Napoléon. Restait maintenant à le
+transporter à la sépulture qui l'attendait sous le dôme des Invalides.
+Au mois de mai précédent, quand cette question «du retour des cendres»
+avait été si inopinément soulevée par M. Thiers, les esprits
+prévoyants s'étaient aussitôt <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> préoccupés de ce que serait le
+jour de la rentrée dans Paris, de ce que produirait la rencontre de ce
cercueil redoutable avec le peuple debout pour le recevoir. Les
-événements survenus depuis lors, l'irritation patriotique et
-l'agitation révolutionnaire provoquées par le traité du 15 juillet,
-n'étaient point faits pour diminuer le danger. Que ne pourrait pas
-inspirer à des esprits excités et souffrants le contraste entre les
-souvenirs de victoire évoqués par la vue de ce mort et les
+événements survenus depuis lors, l'irritation patriotique et
+l'agitation révolutionnaire provoquées par le traité du 15 juillet,
+n'étaient point faits pour diminuer le danger. Que ne pourrait pas
+inspirer à des esprits excités et souffrants le contraste entre les
+souvenirs de victoire évoqués par la vue de ce mort et les
humiliations qu'au dire de M. Thiers et de ses amis, Louis-Philippe
-avait attirées à la France par sa faiblesse! Le langage des journaux
-de gauche témoignait qu'ils trouvaient l'occasion favorable et
-voulaient en profiter. Plus approchait la cérémonie, plus ils
-s'attachaient à échauffer, à irriter les esprits, poussant la garde
-nationale à crier: «À bas les traîtres!» et préparant visiblement ce
-qu'on appelle, en langage révolutionnaire, une «journée<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a><a href="#footnote612" title="Go to footnote 612"><span class="smaller">[612]</span></a>». Le
-gouvernement n'était nullement rassuré, et le <cite>Journal des Débats</cite>
-avouait ses alarmes<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a><a href="#footnote613" title="Go to footnote 613"><span class="smaller">[613]</span></a>. Il n'était pas jusqu'aux cabinets étrangers
-qui ne s'attendissent à voir éclater, en cette circonstance, quelque
-émeute ou même une révolution<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a><a href="#footnote614" title="Go to footnote 614"><span class="smaller">[614]</span></a>.</p>
-
-<p>En dépit de ses inquiétudes, le ministère ne voulut se montrer ni
-craintif ni mesquin; il n'épargna rien pour donner à la cérémonie le
-plus d'importance et d'éclat possible. Il fut décidé que le corps
-serait amené par eau jusqu'à Courbevoie, et que l'entrée dans Paris se
-ferait par l'arc de triomphe de l'Étoile et par les Champs-Élysées:
-c'était accorder largement à la foule la place pour se développer. Un
-temple grec fut élevé <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> à Courbevoie, à l'endroit où devait
-avoir lieu le débarquement; on dressa le long du parcours d'immenses
-statues de plâtre doré et des colonnes avec des aigles; sur le sommet
-de l'arc de triomphe, était figurée l'apothéose de l'Empereur. Pour
+avait attirées à la France par sa faiblesse! Le langage des journaux
+de gauche témoignait qu'ils trouvaient l'occasion favorable et
+voulaient en profiter. Plus approchait la cérémonie, plus ils
+s'attachaient à échauffer, à irriter les esprits, poussant la garde
+nationale à crier: «À bas les traîtres!» et préparant visiblement ce
+qu'on appelle, en langage révolutionnaire, une «journée<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a><a href="#footnote612" title="Go to footnote 612"><span class="smaller">[612]</span></a>». Le
+gouvernement n'était nullement rassuré, et le <cite>Journal des Débats</cite>
+avouait ses alarmes<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a><a href="#footnote613" title="Go to footnote 613"><span class="smaller">[613]</span></a>. Il n'était pas jusqu'aux cabinets étrangers
+qui ne s'attendissent à voir éclater, en cette circonstance, quelque
+émeute ou même une révolution<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a><a href="#footnote614" title="Go to footnote 614"><span class="smaller">[614]</span></a>.</p>
+
+<p>En dépit de ses inquiétudes, le ministère ne voulut se montrer ni
+craintif ni mesquin; il n'épargna rien pour donner à la cérémonie le
+plus d'importance et d'éclat possible. Il fut décidé que le corps
+serait amené par eau jusqu'à Courbevoie, et que l'entrée dans Paris se
+ferait par l'arc de triomphe de l'Étoile et par les Champs-Élysées:
+c'était accorder largement à la foule la place pour se développer. Un
+temple grec fut élevé <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> à Courbevoie, à l'endroit où devait
+avoir lieu le débarquement; on dressa le long du parcours d'immenses
+statues de plâtre doré et des colonnes avec des aigles; sur le sommet
+de l'arc de triomphe, était figurée l'apothéose de l'Empereur. Pour
porter le cercueil, on construisit un char gigantesque de cinquante
-pieds de haut, tout orné de velours, d'or et de sculptures; seize
-chevaux devaient y être attelés. Cette mise en scène était, à la
-vérité, plus brillante que vraiment grandiose et émouvante; elle
-sentait trop le décor d'opéra, trahissant ainsi ce qu'il y avait d'un
-peu faux ou tout au moins de factice dans cette cérémonie; pour
-presque tous ceux qui y prenaient part, il ne s'agissait guère que
-d'une grande représentation politique; nous aurions dit: une comédie,
-si la mort n'y eût figuré<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a><a href="#footnote615" title="Go to footnote 615"><span class="smaller">[615]</span></a>. Le prince de Joinville avait été mieux
-inspiré pour tout ce qu'il avait eu à régler comme chef de
-l'expédition maritime. Le voyage à Sainte-Hélène, le tête-à-tête avec
-le mort pendant une longue traversée, dans la solitude de l'Océan, les
-réflexions qu'il avait dû faire alors sur cette destinée si
-extraordinaire et si tragique, la sincérité d'émotion qui est le
-privilége d'une jeunesse généreuse, lui avaient donné le sens juste du
-genre de grandeur qui convenait à de telles funérailles. Il le prouva
-dans un incident qui précéda de peu de jours l'entrée dans Paris. Pour
-remonter la Seine, on avait préparé un bateau pompeusement orné;
-aussitôt qu'il en fut informé, le prince fit supprimer tous les
-ornements; son ordre portait: «Le bateau <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> sera peint en noir;
-à la tête de mât, flottera le pavillon impérial; sur le pont, à
-l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre rapporté de
-Sainte-Hélène; l'encens fumera; à la tête, s'élèvera la croix; le
-prêtre se tiendra devant l'autel; mon état-major et moi derrière; les
-matelots seront en armes; le canon, tiré à l'arrière, annoncera le
-bateau portant les dépouilles mortelles de l'Empereur. Point d'autre
-décoration.» Comme on l'écrivait alors, le prince «avait compris que
-le pont d'un vaisseau était assez dignement paré, quand il avait à son
-bord le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu». Eût-on pu agir
-de même pour l'entrée à Paris? Qui sait si la frivolité déçue du
-badaud n'eût pas alors accusé le gouvernement d'avoir marchandé
-jalousement les honneurs à la dépouille impériale?</p>
-
-<p>Les divers préparatifs avaient demandé du temps. Parti de Cherbourg le
-8 décembre, le funèbre convoi ne fit son entrée dans Paris que le 15.
-Il gelait à 14 degrés; la Seine charriait des glaçons, un vent de
-nord-est coupait les visages. Malgré tout, une multitude immense,
-telle qu'on n'en avait peut-être jamais vu de pareille, encombrait les
+pieds de haut, tout orné de velours, d'or et de sculptures; seize
+chevaux devaient y être attelés. Cette mise en scène était, à la
+vérité, plus brillante que vraiment grandiose et émouvante; elle
+sentait trop le décor d'opéra, trahissant ainsi ce qu'il y avait d'un
+peu faux ou tout au moins de factice dans cette cérémonie; pour
+presque tous ceux qui y prenaient part, il ne s'agissait guère que
+d'une grande représentation politique; nous aurions dit: une comédie,
+si la mort n'y eût figuré<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a><a href="#footnote615" title="Go to footnote 615"><span class="smaller">[615]</span></a>. Le prince de Joinville avait été mieux
+inspiré pour tout ce qu'il avait eu à régler comme chef de
+l'expédition maritime. Le voyage à Sainte-Hélène, le tête-à-tête avec
+le mort pendant une longue traversée, dans la solitude de l'Océan, les
+réflexions qu'il avait dû faire alors sur cette destinée si
+extraordinaire et si tragique, la sincérité d'émotion qui est le
+privilége d'une jeunesse généreuse, lui avaient donné le sens juste du
+genre de grandeur qui convenait à de telles funérailles. Il le prouva
+dans un incident qui précéda de peu de jours l'entrée dans Paris. Pour
+remonter la Seine, on avait préparé un bateau pompeusement orné;
+aussitôt qu'il en fut informé, le prince fit supprimer tous les
+ornements; son ordre portait: «Le bateau <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> sera peint en noir;
+à la tête de mât, flottera le pavillon impérial; sur le pont, à
+l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre rapporté de
+Sainte-Hélène; l'encens fumera; à la tête, s'élèvera la croix; le
+prêtre se tiendra devant l'autel; mon état-major et moi derrière; les
+matelots seront en armes; le canon, tiré à l'arrière, annoncera le
+bateau portant les dépouilles mortelles de l'Empereur. Point d'autre
+décoration.» Comme on l'écrivait alors, le prince «avait compris que
+le pont d'un vaisseau était assez dignement paré, quand il avait à son
+bord le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu». Eût-on pu agir
+de même pour l'entrée à Paris? Qui sait si la frivolité déçue du
+badaud n'eût pas alors accusé le gouvernement d'avoir marchandé
+jalousement les honneurs à la dépouille impériale?</p>
+
+<p>Les divers préparatifs avaient demandé du temps. Parti de Cherbourg le
+8 décembre, le funèbre convoi ne fit son entrée dans Paris que le 15.
+Il gelait à 14 degrés; la Seine charriait des glaçons, un vent de
+nord-est coupait les visages. Malgré tout, une multitude immense,
+telle qu'on n'en avait peut-être jamais vu de pareille, encombrait les
abords du parcours. Qu'allait-il sortir d'un tel rassemblement? Le
gouvernement attendait, anxieux. Il n'en sortit rien. Cette population
-n'était venue que pour voir un spectacle extraordinaire. Elle acclama
+n'était venue que pour voir un spectacle extraordinaire. Elle acclama
les marins de la <i>Belle Poule</i> qui entouraient le char, la hache
-d'abordage sur l'épaule, et dont l'air hardi, la simplicité militaire
+d'abordage sur l'épaule, et dont l'air hardi, la simplicité militaire
tranchaient avec le reste. Les vieux soldats de l'Empire, dans leurs
-costumes légendaires, eurent aussi un succès d'émotion. Mais
-l'ensemble était froid et banal, froid comme la température, banal
-comme le décor. N'était-il pas bien significatif que, des innombrables
-pièces de vers composés pour la circonstance, pas une n'eût été animée
-d'un souffle vrai et ne fût allée à l'âme de la nation. En tout cas,
-dans cette grande excitation de la curiosité populaire, ce qui était
-le plus oublié, c'était la politique du moment. À peine, dans chaque
-légion de la garde nationale, se trouva-t-il, de loin en loin, une
-cinquantaine d'individus pour crier nonchalamment: «À bas Guizot! À
-bas l'homme de Gand! À bas les traîtres! À bas les Anglais!» Ces cris
-ne se <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> propagèrent pas et se perdirent dans l'indifférence
-générale. Ce fut juste assez pour montrer que l'on avait tenté une
-manifestation et que la population s'y était refusée. Vers deux
-heures, le convoi arriva devant l'hôtel des Invalides. Aux sons d'une
-marche à la fois funèbre et triomphale, au bruit du canon qui tonnait
-au dehors, le cercueil, porté sur les épaules des marins et des
-soldats, fit son entrée dans l'église, où l'attendaient le Roi, la
+costumes légendaires, eurent aussi un succès d'émotion. Mais
+l'ensemble était froid et banal, froid comme la température, banal
+comme le décor. N'était-il pas bien significatif que, des innombrables
+pièces de vers composés pour la circonstance, pas une n'eût été animée
+d'un souffle vrai et ne fût allée à l'âme de la nation. En tout cas,
+dans cette grande excitation de la curiosité populaire, ce qui était
+le plus oublié, c'était la politique du moment. À peine, dans chaque
+légion de la garde nationale, se trouva-t-il, de loin en loin, une
+cinquantaine d'individus pour crier nonchalamment: «À bas Guizot! À
+bas l'homme de Gand! À bas les traîtres! À bas les Anglais!» Ces cris
+ne se <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> propagèrent pas et se perdirent dans l'indifférence
+générale. Ce fut juste assez pour montrer que l'on avait tenté une
+manifestation et que la population s'y était refusée. Vers deux
+heures, le convoi arriva devant l'hôtel des Invalides. Aux sons d'une
+marche à la fois funèbre et triomphale, au bruit du canon qui tonnait
+au dehors, le cercueil, porté sur les épaules des marins et des
+soldats, fit son entrée dans l'église, où l'attendaient le Roi, la
famille royale, les ministres, les Chambres, les hauts fonctionnaires.
-«Sire, dit le prince de Joinville au Roi en baissant son épée, je vous
-présente le corps de l'empereur Napoléon.&mdash;Je le reçois au nom de la
-France», répondit Louis-Philippe; et, remettant au général Bertrand
-l'épée de Napoléon, il lui dit: «Général Bertrand, je vous charge de
-placer l'épée de l'Empereur sur son cercueil.» Puis au général
-Gourgaud: «Général Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de
-l'Empereur.» Le service religieux fut ensuite célébré. À cinq heures,
-tout était terminé, et la foule se dispersait paisiblement.</p>
-
-<p>Les ministres rentrèrent chez eux, singulièrement soulagés et presque
-surpris d'avoir vu se passer sans encombre cette inquiétante journée.
-Le <cite>Journal des Débats</cite>, d'autant plus triomphant qu'il avait été plus
-alarmé, railla la déconvenue de «ces journaux parlementaires qui
-avaient espéré regagner dans les rues ce qu'ils avaient perdu dans les
-Chambres». Et il ajoutait: «Le 15 décembre a montré que le
-gouvernement était fort de la confiance du peuple, car ses ennemis
-avaient mis tout en &oelig;uvre pour l'égarer et le corrompre, et ils ont
-échoué. Ils avaient remué ciel et terre pour tirer une démonstration
+«Sire, dit le prince de Joinville au Roi en baissant son épée, je vous
+présente le corps de l'empereur Napoléon.&mdash;Je le reçois au nom de la
+France», répondit Louis-Philippe; et, remettant au général Bertrand
+l'épée de Napoléon, il lui dit: «Général Bertrand, je vous charge de
+placer l'épée de l'Empereur sur son cercueil.» Puis au général
+Gourgaud: «Général Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de
+l'Empereur.» Le service religieux fut ensuite célébré. À cinq heures,
+tout était terminé, et la foule se dispersait paisiblement.</p>
+
+<p>Les ministres rentrèrent chez eux, singulièrement soulagés et presque
+surpris d'avoir vu se passer sans encombre cette inquiétante journée.
+Le <cite>Journal des Débats</cite>, d'autant plus triomphant qu'il avait été plus
+alarmé, railla la déconvenue de «ces journaux parlementaires qui
+avaient espéré regagner dans les rues ce qu'ils avaient perdu dans les
+Chambres». Et il ajoutait: «Le 15 décembre a montré que le
+gouvernement était fort de la confiance du peuple, car ses ennemis
+avaient mis tout en &oelig;uvre pour l'égarer et le corrompre, et ils ont
+échoué. Ils avaient remué ciel et terre pour tirer une démonstration
politique d'un grand acte de reconnaissance nationale, et ils ont
-échoué<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a><a href="#footnote616" title="Go to footnote 616"><span class="smaller">[616]</span></a>.» M. Guizot eut soin de se faire honneur de ce succès
-auprès des gouvernements étrangers qui en avaient douté. Dès le
-lendemain de la cérémonie, il donnait les instructions suivantes à ses
-ambassadeurs: «Je dois vous faire remarquer et vous inviter à faire
-remarquer à votre tour le caractère politique de cette journée, qui a
-prouvé, par le témoignage d'un <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> million d'hommes réunis entre
+échoué<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a><a href="#footnote616" title="Go to footnote 616"><span class="smaller">[616]</span></a>.» M. Guizot eut soin de se faire honneur de ce succès
+auprès des gouvernements étrangers qui en avaient douté. Dès le
+lendemain de la cérémonie, il donnait les instructions suivantes à ses
+ambassadeurs: «Je dois vous faire remarquer et vous inviter à faire
+remarquer à votre tour le caractère politique de cette journée, qui a
+prouvé, par le témoignage d'un <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> million d'hommes réunis entre
le palais des Tuileries et le pont de Neuilly, combien la population
-de Paris et de la France est éloignée de tout dessein turbulent, de
+de Paris et de la France est éloignée de tout dessein turbulent, de
toute tentative anarchique, et les repousse, par sa seule attitude, au
-milieu même des circonstances les plus propres à exalter les
-sentiments nationaux<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a><a href="#footnote617" title="Go to footnote 617"><span class="smaller">[617]</span></a>.» Et, deux jours après, il écrivait au baron
-Mounier, alors en mission officieuse à Londres: «Nous voilà, mon cher
-ami, hors du second défilé. Napoléon et un million de Français se sont
-trouvés en contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est
-pas sorti une étincelle. Nous avons plus raison que nous ne croyons.
-Malgré tant de mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce
-pays-ci veut l'ordre, la paix, le bon gouvernement. Les bouffées
-révolutionnaires y sont factices et courtes. Elles emporteraient
-toutes choses, si on ne leur résistait pas; mais, quand on leur
-résiste, elles s'arrêtent, comme ces grands feux de paille que les
-enfants attisent dans les rues et où personne n'apporte de solides
-aliments. Le spectacle de mardi était beau: c'était un pur spectacle.
-Nos adversaires s'en étaient promis deux choses, une émeute contre moi
-et une démonstration d'humeur guerrière. L'un et l'autre dessein ont
-échoué... Le désappointement est grand, car le travail avait été
-très-actif. Mardi soir, personne n'aurait pu se douter de ce qui
-s'était passé le matin. On n'en parle déjà plus. Les difficultés
-générales du gouvernement subsistent, toujours les mêmes et immenses.
-Les incidents menaçants se sont dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte
-et Napoléon aux Invalides<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a><a href="#footnote618" title="Go to footnote 618"><span class="smaller">[618]</span></a>.» M. Guizot pouvait en effet se
-féliciter, et cependant, quand on le voit ainsi persuadé que ce nom de
-Napoléon, si légèrement évoqué par M. Thiers, n'était plus désormais
-qu'un souvenir scellé dans le tombeau de l'église des Invalides, on ne
-peut s'empêcher de songer au démenti que l'événement devait bientôt
-lui donner. Sans doute, il serait puéril d'expliquer par le «retour
-des cendres» la fortune étonnante du prince qui, oublié de tous,
-subissait alors sa peine dans le château de Ham; toutefois, on
+milieu même des circonstances les plus propres à exalter les
+sentiments nationaux<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a><a href="#footnote617" title="Go to footnote 617"><span class="smaller">[617]</span></a>.» Et, deux jours après, il écrivait au baron
+Mounier, alors en mission officieuse à Londres: «Nous voilà, mon cher
+ami, hors du second défilé. Napoléon et un million de Français se sont
+trouvés en contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est
+pas sorti une étincelle. Nous avons plus raison que nous ne croyons.
+Malgré tant de mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce
+pays-ci veut l'ordre, la paix, le bon gouvernement. Les bouffées
+révolutionnaires y sont factices et courtes. Elles emporteraient
+toutes choses, si on ne leur résistait pas; mais, quand on leur
+résiste, elles s'arrêtent, comme ces grands feux de paille que les
+enfants attisent dans les rues et où personne n'apporte de solides
+aliments. Le spectacle de mardi était beau: c'était un pur spectacle.
+Nos adversaires s'en étaient promis deux choses, une émeute contre moi
+et une démonstration d'humeur guerrière. L'un et l'autre dessein ont
+échoué... Le désappointement est grand, car le travail avait été
+très-actif. Mardi soir, personne n'aurait pu se douter de ce qui
+s'était passé le matin. On n'en parle déjà plus. Les difficultés
+générales du gouvernement subsistent, toujours les mêmes et immenses.
+Les incidents menaçants se sont dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte
+et Napoléon aux Invalides<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a><a href="#footnote618" title="Go to footnote 618"><span class="smaller">[618]</span></a>.» M. Guizot pouvait en effet se
+féliciter, et cependant, quand on le voit ainsi persuadé que ce nom de
+Napoléon, si légèrement évoqué par M. Thiers, n'était plus désormais
+qu'un souvenir scellé dans le tombeau de l'église des Invalides, on ne
+peut s'empêcher de songer au démenti que l'événement devait bientôt
+lui donner. Sans doute, il serait puéril d'expliquer par le «retour
+des cendres» la fortune étonnante du prince qui, oublié de tous,
+subissait alors sa peine dans le château de Ham; toutefois, on
<span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> ne saurait aujourd'hui le contester: par de telles
-cérémonies, la monarchie de Juillet servait, avec une générosité un
-peu naïve et que l'Empire n'aurait pas eue à sa place, une cause qui
-n'était pas la sienne<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a><a href="#footnote619" title="Go to footnote 619"><span class="smaller">[619]</span></a>.</p>
+cérémonies, la monarchie de Juillet servait, avec une générosité un
+peu naïve et que l'Empire n'aurait pas eue à sa place, une cause qui
+n'était pas la sienne<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a><a href="#footnote619" title="Go to footnote 619"><span class="smaller">[619]</span></a>.</p>
<h4>VII</h4>
<p>M. Guizot avait, par son attitude dans la discussion de l'Adresse,
-donné un gage à la paix européenne; il en donnait un autre au
-sentiment national, en maintenant la France à l'état de paix armée.
-«J'ai toujours eu en perspective le rétablissement du concert
-européen, écrivait-il le 10 décembre à M. de Sainte-Aulaire. Mais nous
-l'attendrons, et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
-convenance que nous avons fait nos armements. Ils étaient nécessaires.
-Notre matériel, notre cavalerie, notre artillerie, nos arsenaux, nos
-places fortes n'étaient pas dans un état satisfaisant. Ils le sont
-désormais, et ils resteront tels qu'il nous convient. La position
-permanente de notre établissement militaire, celle qui ne s'improvise
-pas, sortira de cette crise grandement améliorée. Quant à notre force
+donné un gage à la paix européenne; il en donnait un autre au
+sentiment national, en maintenant la France à l'état de paix armée.
+«J'ai toujours eu en perspective le rétablissement du concert
+européen, écrivait-il le 10 décembre à M. de Sainte-Aulaire. Mais nous
+l'attendrons, et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
+convenance que nous avons fait nos armements. Ils étaient nécessaires.
+Notre matériel, notre cavalerie, notre artillerie, nos arsenaux, nos
+places fortes n'étaient pas dans un état satisfaisant. Ils le sont
+désormais, et ils resteront tels qu'il nous convient. La position
+permanente de notre établissement militaire, celle qui ne s'improvise
+pas, sortira de cette crise grandement améliorée. Quant à notre force
en hommes, nous la garderons sur le pied actuel aussi longtemps que la
-situation actuelle se prolongera<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a><a href="#footnote620" title="Go to footnote 620"><span class="smaller">[620]</span></a>.» M. Guizot disait encore, le 18
-décembre, dans une lettre à M. de Bourqueney: «Notre isolement nous
-oblige, et pour notre sûreté et pour la satisfaction des esprits en
-France, à maintenir nos armements actuels. Nous les avons arrêtés à la
-limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est formé. Le
-cabinet précédent voulait les pousser <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> plus loin; nous avons
-déclaré que nous ne le ferions point; mais, pour que nous puissions
-réduire nos armements actuels, il faut que notre situation soit
-changée, de manière que la disposition des esprits change aussi et se
-calme<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a><a href="#footnote621" title="Go to footnote 621"><span class="smaller">[621]</span></a>.»</p>
-
-<p>Bien que l'accroissement de nos forces militaires fût présenté comme
-étant «purement de précaution et pacifique», il ne laissait pas que
-d'émouvoir l'Europe. On s'en préoccupait surtout outre-Rhin, où les
-esprits continuaient à être fort excités contre la France; les
-journaux allemands en parlaient avec un mélange d'inquiétude affectée
-et de colère superbe. Stimulés par ce mouvement d'opinion, les
-gouvernements de Vienne et de Berlin se décidèrent à faire une
-démarche auprès du cabinet français. M. d'Arnim et le comte Apponyi
+situation actuelle se prolongera<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a><a href="#footnote620" title="Go to footnote 620"><span class="smaller">[620]</span></a>.» M. Guizot disait encore, le 18
+décembre, dans une lettre à M. de Bourqueney: «Notre isolement nous
+oblige, et pour notre sûreté et pour la satisfaction des esprits en
+France, à maintenir nos armements actuels. Nous les avons arrêtés à la
+limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est formé. Le
+cabinet précédent voulait les pousser <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> plus loin; nous avons
+déclaré que nous ne le ferions point; mais, pour que nous puissions
+réduire nos armements actuels, il faut que notre situation soit
+changée, de manière que la disposition des esprits change aussi et se
+calme<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a><a href="#footnote621" title="Go to footnote 621"><span class="smaller">[621]</span></a>.»</p>
+
+<p>Bien que l'accroissement de nos forces militaires fût présenté comme
+étant «purement de précaution et pacifique», il ne laissait pas que
+d'émouvoir l'Europe. On s'en préoccupait surtout outre-Rhin, où les
+esprits continuaient à être fort excités contre la France; les
+journaux allemands en parlaient avec un mélange d'inquiétude affectée
+et de colère superbe. Stimulés par ce mouvement d'opinion, les
+gouvernements de Vienne et de Berlin se décidèrent à faire une
+démarche auprès du cabinet français. M. d'Arnim et le comte Apponyi
vinrent successivement trouver M. Guizot; ils se plaignirent d'abord
-«des efforts de la presse radicale pour faire de la propagande
-révolutionnaire en Allemagne»; puis, passant aux armements, ils
-représentèrent «que la France n'était menacée par personne, que ses
-armements avaient excité des inquiétudes en Allemagne, et que, s'ils
-étaient maintenus, les puissances se verraient peut-être obligées
-d'armer à leur tour.» M. Guizot refusa d'examiner la question des
-journaux. «Quant aux armements, dit-il, ils n'ont rien d'hostile pour
-l'Allemagne, rien de menaçant pour la paix. Ils nous sont commandés
-par notre situation isolée et par l'état des esprits en France. C'est
-un devoir pour le gouvernement du Roi de mettre sa prévoyance en
-rapport avec cette situation et de donner à la sollicitude, à la
-susceptibilité nationale, satisfaction et sécurité... Que les causes
+«des efforts de la presse radicale pour faire de la propagande
+révolutionnaire en Allemagne»; puis, passant aux armements, ils
+représentèrent «que la France n'était menacée par personne, que ses
+armements avaient excité des inquiétudes en Allemagne, et que, s'ils
+étaient maintenus, les puissances se verraient peut-être obligées
+d'armer à leur tour.» M. Guizot refusa d'examiner la question des
+journaux. «Quant aux armements, dit-il, ils n'ont rien d'hostile pour
+l'Allemagne, rien de menaçant pour la paix. Ils nous sont commandés
+par notre situation isolée et par l'état des esprits en France. C'est
+un devoir pour le gouvernement du Roi de mettre sa prévoyance en
+rapport avec cette situation et de donner à la sollicitude, à la
+susceptibilité nationale, satisfaction et sécurité... Que les causes
qui ont rendu ces mesures indispensables cessent absolument, sans
-doute nous ne prolongerons pas gratuitement un état de choses si
-onéreux. Mais tant que nous serons obligés de rester dans l'isolement
-qui nous a paru nécessaire pour protéger notre dignité et nos
-intérêts, nous maintiendrons les armements de précaution qui y
-correspondent.» Les représentants de la Prusse et de l'Autriche
-n'insistèrent <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> pas, et laissèrent voir, plus ou moins
-explicitement, qu'ils s'attendaient à cette réponse<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a><a href="#footnote622" title="Go to footnote 622"><span class="smaller">[622]</span></a>. Ils avaient
+doute nous ne prolongerons pas gratuitement un état de choses si
+onéreux. Mais tant que nous serons obligés de rester dans l'isolement
+qui nous a paru nécessaire pour protéger notre dignité et nos
+intérêts, nous maintiendrons les armements de précaution qui y
+correspondent.» Les représentants de la Prusse et de l'Autriche
+n'insistèrent <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> pas, et laissèrent voir, plus ou moins
+explicitement, qu'ils s'attendaient à cette réponse<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a><a href="#footnote622" title="Go to footnote 622"><span class="smaller">[622]</span></a>. Ils avaient
agi pour donner satisfaction aux populations allemandes, mais sans
avoir aucune envie d'en faire sortir un conflit<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a><a href="#footnote623" title="Go to footnote 623"><span class="smaller">[623]</span></a>. Lord Palmerston
-et le Czar se plaignirent même, à cette occasion, de la mollesse des
+et le Czar se plaignirent même, à cette occasion, de la mollesse des
cabinets de Vienne et de Berlin dans leurs rapports avec la
France<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a><a href="#footnote624" title="Go to footnote 624"><span class="smaller">[624]</span></a>.</p>
-<p>Plusieurs des mesures d'armement prises par le ministère du 1<sup>er</sup>
-mars et maintenues par le ministère du 29 octobre, nécessitaient
-l'intervention des Chambres. Tel était le cas notamment de ce grand
+<p>Plusieurs des mesures d'armement prises par le ministère du 1<sup>er</sup>
+mars et maintenues par le ministère du 29 octobre, nécessitaient
+l'intervention des Chambres. Tel était le cas notamment de ce grand
travail des fortifications de Paris, que M. Thiers avait si hardiment
-décidé et engagé par simple ordonnance. Ses successeurs pouvaient être
-tentés de ne pas prendre à leur charge une entreprise très-coûteuse,
-peu populaire, et dont ils risquaient de n'avoir guère que l'embarras,
-tandis que l'honneur en resterait au cabinet précédent. Mais le souci
-supérieur de la défense nationale et aussi la volonté très-décidée du
-Roi leur interdirent toute hésitation; dès le 12 décembre, ils
-déposaient un projet de loi tendant à ouvrir pour ce travail un crédit
+décidé et engagé par simple ordonnance. Ses successeurs pouvaient être
+tentés de ne pas prendre à leur charge une entreprise très-coûteuse,
+peu populaire, et dont ils risquaient de n'avoir guère que l'embarras,
+tandis que l'honneur en resterait au cabinet précédent. Mais le souci
+supérieur de la défense nationale et aussi la volonté très-décidée du
+Roi leur interdirent toute hésitation; dès le 12 décembre, ils
+déposaient un projet de loi tendant à ouvrir pour ce travail un crédit
de cent quarante millions. Il apparut tout de suite qu'on allait avoir
un spectacle assez piquant au lendemain de la terrible bataille de
-l'Adresse, celui de M. Thiers soutenant la même cause que M. Guizot.
-M. Thiers, en effet, laissant de côté pour un moment toutes les
-man&oelig;uvres d'opposition, témoignait n'avoir qu'une préoccupation, le
-succès de la loi. L'intérêt engagé lui paraissait au-dessus de tous
+l'Adresse, celui de M. Thiers soutenant la même cause que M. Guizot.
+M. Thiers, en effet, laissant de côté pour un moment toutes les
+man&oelig;uvres d'opposition, témoignait n'avoir qu'une préoccupation, le
+succès de la loi. L'intérêt engagé lui paraissait au-dessus de tous
les calculs de parti; et puis il se rendait compte que le ministre qui
-avait commencé les travaux sans approbation législative, encourrait
-les plus lourdes responsabilités si le parlement refusait de ratifier
-son initiative. Dans son zèle, il se fit même nommer rapporteur, et
-déposa, le 13 janvier 1841, sous forme de rapport, tout un traité
-historique, stratégique, topographique et financier sur les
+avait commencé les travaux sans approbation législative, encourrait
+les plus lourdes responsabilités si le parlement refusait de ratifier
+son initiative. Dans son zèle, il se fit même nommer rapporteur, et
+déposa, le 13 janvier 1841, sous forme de rapport, tout un traité
+historique, stratégique, topographique et financier sur les
fortifications de Paris.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> Du moment que le ministre de la veille et celui du jour
-étaient d'accord, ne semblait-il pas que le vote de la loi fût chose
-faite? Il s'en fallait de beaucoup. Un regard jeté sur les journaux
+étaient d'accord, ne semblait-il pas que le vote de la loi fût chose
+faite? Il s'en fallait de beaucoup. Un regard jeté sur les journaux
suffisait pour faire voir que, dans tous les partis, les
fortifications rencontraient des adversaires<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a><a href="#footnote625" title="Go to footnote 625"><span class="smaller">[625]</span></a>. Ces journaux
-reflétaient exactement les dispositions du parlement. Parmi les
-députés de la gauche, si le plus grand nombre suivait M. Thiers,
-d'autres, fidèles à leurs anciennes préventions, voyaient toujours,
-dans les fortifications, une menace contre la liberté des émeutes
-parisiennes. Du côté des conservateurs, la mauvaise volonté était
-peut-être plus générale encore; cette entreprise leur semblait une
-partie intégrante de la politique belliqueuse qu'ils entendaient
-répudier entièrement; ils craignaient que la guerre, devenue ainsi
-moins dangereuse, ne tentât davantage l'opinion<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a><a href="#footnote626" title="Go to footnote 626"><span class="smaller">[626]</span></a>. Toute réaction
-tend naturellement à s'exagérer; c'est ce qui arrivait alors à la
-réaction pacifique de 1841; on eût dit que, chez plusieurs, la terreur
-de la guerre ne laissait pas complétement intact le sens du
-patriotisme. L'appui donné à la loi par M. Thiers contribuait à la
-rendre plus suspecte, et telle était l'animosité de certains députés
+reflétaient exactement les dispositions du parlement. Parmi les
+députés de la gauche, si le plus grand nombre suivait M. Thiers,
+d'autres, fidèles à leurs anciennes préventions, voyaient toujours,
+dans les fortifications, une menace contre la liberté des émeutes
+parisiennes. Du côté des conservateurs, la mauvaise volonté était
+peut-être plus générale encore; cette entreprise leur semblait une
+partie intégrante de la politique belliqueuse qu'ils entendaient
+répudier entièrement; ils craignaient que la guerre, devenue ainsi
+moins dangereuse, ne tentât davantage l'opinion<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a><a href="#footnote626" title="Go to footnote 626"><span class="smaller">[626]</span></a>. Toute réaction
+tend naturellement à s'exagérer; c'est ce qui arrivait alors à la
+réaction pacifique de 1841; on eût dit que, chez plusieurs, la terreur
+de la guerre ne laissait pas complétement intact le sens du
+patriotisme. L'appui donné à la loi par M. Thiers contribuait à la
+rendre plus suspecte, et telle était l'animosité de certains députés
du centre contre l'ancien ministre du 1<sup>er</sup> mars, qu'ils eussent
-repoussé la loi des fortifications rien que pour le plaisir de lui
-infliger un échec personnel. Il fallait aussi compter avec l'épouvante
-causée aux financiers par la perspective d'une si énorme dépense.
-Faut-il enfin parler de l'objection quelque peu puérile de ceux qui
-prétendaient que Paris fortifié serait Paris <em>bêtifié</em><a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a><a href="#footnote627" title="Go to footnote 627"><span class="smaller">[627]</span></a>?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> Pour dominer ces hésitations, pour surmonter ces résistances,
-il eût fallu une action très-énergique du cabinet. Or quelques-uns des
-ministres partageaient plus ou moins les répugnances des
-conservateurs. M. Humann paraissait fort contrarié de voir grossir le
-déficit de son budget, et sans combattre ouvertement l'idée de
-fortifier Paris, il avait toujours un mot à lancer à l'encontre. Fait
-plus grave encore, le maréchal Soult, qui, par son glorieux passé
-comme par sa situation éminente, semblait avoir le plus d'autorité en
-cette affaire, ne cachait pas son peu de goût pour une partie
+repoussé la loi des fortifications rien que pour le plaisir de lui
+infliger un échec personnel. Il fallait aussi compter avec l'épouvante
+causée aux financiers par la perspective d'une si énorme dépense.
+Faut-il enfin parler de l'objection quelque peu puérile de ceux qui
+prétendaient que Paris fortifié serait Paris <em>bêtifié</em><a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a><a href="#footnote627" title="Go to footnote 627"><span class="smaller">[627]</span></a>?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> Pour dominer ces hésitations, pour surmonter ces résistances,
+il eût fallu une action très-énergique du cabinet. Or quelques-uns des
+ministres partageaient plus ou moins les répugnances des
+conservateurs. M. Humann paraissait fort contrarié de voir grossir le
+déficit de son budget, et sans combattre ouvertement l'idée de
+fortifier Paris, il avait toujours un mot à lancer à l'encontre. Fait
+plus grave encore, le maréchal Soult, qui, par son glorieux passé
+comme par sa situation éminente, semblait avoir le plus d'autorité en
+cette affaire, ne cachait pas son peu de goût pour une partie
essentielle du projet, celle qui ajoutait l'enceinte continue aux
-forts détachés; ces derniers lui paraissaient suffire. Il avait même
-expressément réservé cette opinion personnelle dans l'exposé des
+forts détachés; ces derniers lui paraissaient suffire. Il avait même
+expressément réservé cette opinion personnelle dans l'exposé des
motifs<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a><a href="#footnote628" title="Go to footnote 628"><span class="smaller">[628]</span></a>, et, depuis lors, il faisait volontiers, dans son salon,
-des conférences stratégiques pour prouver que l'on pouvait défendre
+des conférences stratégiques pour prouver que l'on pouvait défendre
Paris par de grandes man&oelig;uvres sans l'entourer de remparts. Presque
-seul dans le cabinet, le ministre des affaires étrangères était résolu
-à soutenir tout le projet. Or, s'il avait de l'influence sur une
+seul dans le cabinet, le ministre des affaires étrangères était résolu
+à soutenir tout le projet. Or, s'il avait de l'influence sur une
partie des conservateurs, d'autres, au contraire, lui eussent fait
-échec sans trop de regret. À en croire certains bruits, M. Molé avait
-jugé l'occasion favorable pour tenter de renverser M. Guizot et de
-prendre sa place; on prétendait qu'il avait, dans ce dessein, partie
-liée avec M. Dufaure et M. Passy. Ce qui est certain, c'est que
-l'ancien ministre du 15 avril ne ménageait pas le projet dans ses
+échec sans trop de regret. À en croire certains bruits, M. Molé avait
+jugé l'occasion favorable pour tenter de renverser M. Guizot et de
+prendre sa place; on prétendait qu'il avait, dans ce dessein, partie
+liée avec M. Dufaure et M. Passy. Ce qui est certain, c'est que
+l'ancien ministre du 15 avril ne ménageait pas le projet dans ses
conversations: il affectait de prendre en main cette politique
-pacifique qu'il reprochait à M. Guizot de ne pas oser défendre
-complétement<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a><a href="#footnote629" title="Go to footnote 629"><span class="smaller">[629]</span></a>. Si attaqué ou si insuffisamment <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> soutenu
-qu'il fût du côté conservateur, le projet y rencontrait cependant un
-puissant appui: c'était celui du Roi. Louis-Philippe proclamait
-très-haut l'importance qu'il attachait aux fortifications, et, se
-livrant personnellement à un travail actif de propagande, il invitait
-à dîner les députés récalcitrants ou hésitants, pour les «chambrer».
-Mais l'action royale suffisait-elle à contre-balancer tant
-d'influences contraires? En somme, la situation était très-confuse,
-très-obscure: partisans et adversaires de la loi siégeaient pêle-mêle
-dans toutes les parties de l'Assemblée. Personne ne pouvait prévoir ce
-qui sortirait de là. M. Guizot, néanmoins, avec son optimisme
+pacifique qu'il reprochait à M. Guizot de ne pas oser défendre
+complétement<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a><a href="#footnote629" title="Go to footnote 629"><span class="smaller">[629]</span></a>. Si attaqué ou si insuffisamment <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> soutenu
+qu'il fût du côté conservateur, le projet y rencontrait cependant un
+puissant appui: c'était celui du Roi. Louis-Philippe proclamait
+très-haut l'importance qu'il attachait aux fortifications, et, se
+livrant personnellement à un travail actif de propagande, il invitait
+à dîner les députés récalcitrants ou hésitants, pour les «chambrer».
+Mais l'action royale suffisait-elle à contre-balancer tant
+d'influences contraires? En somme, la situation était très-confuse,
+très-obscure: partisans et adversaires de la loi siégeaient pêle-mêle
+dans toutes les parties de l'Assemblée. Personne ne pouvait prévoir ce
+qui sortirait de là. M. Guizot, néanmoins, avec son optimisme
habituel, assurait que tout irait bien.</p>
-<p>La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés, le 21 janvier 1841;
-elle devait se prolonger jusqu'au 1<sup>er</sup> février. L'opinion, fort
-attentive, en suivait anxieusement les péripéties; peu de questions
-avaient autant occupé et partagé les esprits. De nombreux orateurs
-combattirent l'idée même de fortifier Paris: le discours le plus
+<p>La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés, le 21 janvier 1841;
+elle devait se prolonger jusqu'au 1<sup>er</sup> février. L'opinion, fort
+attentive, en suivait anxieusement les péripéties; peu de questions
+avaient autant occupé et partagé les esprits. De nombreux orateurs
+combattirent l'idée même de fortifier Paris: le discours le plus
retentissant dans ce sens fut celui de M. de Lamartine. Mais le danger
ne venait pas de ces adversaires patents; il venait de ceux qui, en la
-forme, demandaient seulement la modification du système proposé:
+forme, demandaient seulement la modification du système proposé:
danger d'autant plus grand que les auteurs de cette man&oelig;uvre
-semblaient appuyés par le président du conseil lui-même. Dès la
-seconde journée, le maréchal Soult prononça un long discours où, tout
-en disant se rallier au projet comme ministre, il s'efforçait de
-démontrer, comme militaire, que les forts avancés étaient seuls utiles
-et que l'enceinte fortifiée ne servait à rien. L'émotion fut grande.
-Si l'enceinte était abandonnée, la gauche ne voudrait plus d'un
-projet restreint à ces «forts détachés» si longtemps maudits <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span>
+semblaient appuyés par le président du conseil lui-même. Dès la
+seconde journée, le maréchal Soult prononça un long discours où, tout
+en disant se rallier au projet comme ministre, il s'efforçait de
+démontrer, comme militaire, que les forts avancés étaient seuls utiles
+et que l'enceinte fortifiée ne servait à rien. L'émotion fut grande.
+Si l'enceinte était abandonnée, la gauche ne voudrait plus d'un
+projet restreint à ces «forts détachés» si longtemps maudits <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span>
par elle, et il n'y aurait plus chance de faire rien adopter. D'autre
-part, comment espérer que les conservateurs, déjà si hésitants, se
-rallieraient à l'enceinte continue, si elle était combattue par le
+part, comment espérer que les conservateurs, déjà si hésitants, se
+rallieraient à l'enceinte continue, si elle était combattue par le
premier ministre? La commission demanda le renvoi au lendemain pour
s'entendre avec le gouvernement. Les adversaires du projet se
-flattaient déjà d'avoir bataille gagnée. Mais, le soir même, le Roi
-écrivait au maréchal sur un ton si ferme, que celui-ci, qui avait
-appris à obéir sous Napoléon, se rendit auprès de la commission et lui
-fit d'un air grognon les déclarations qu'elle désirait. Le rapporteur
-put dès lors affirmer à la Chambre que le président du conseil
-adhérait au projet tout entier et ne voyait dans l'addition de
-l'enceinte aux ouvrages détachés qu'une force de plus.</p>
+flattaient déjà d'avoir bataille gagnée. Mais, le soir même, le Roi
+écrivait au maréchal sur un ton si ferme, que celui-ci, qui avait
+appris à obéir sous Napoléon, se rendit auprès de la commission et lui
+fit d'un air grognon les déclarations qu'elle désirait. Le rapporteur
+put dès lors affirmer à la Chambre que le président du conseil
+adhérait au projet tout entier et ne voyait dans l'addition de
+l'enceinte aux ouvrages détachés qu'une force de plus.</p>
<p>Cet incident laissait un grand trouble dans les esprits. Les
-hésitations ou les répugnances du centre s'en trouvaient accrues; ceux
-qui rêvaient de substituer M. Molé à M. Guizot entrevoyaient le
-concours possible du maréchal Soult. À gauche, les partisans du projet
-accusaient le ministère de trahir; M. Guizot lui-même était soupçonné
-de ne pas jouer franc jeu; on s'étonnait qu'il n'eût pas encore pris
-la parole pour proclamer la volonté du gouvernement. Le <cite>Journal des
-Débats</cite>, malgré son désir de servir le cabinet, ne pouvait s'empêcher
-d'exprimer sa surprise. «Il a paru à tout le monde, dit-il, que M. le
-maréchal avait parlé contre le projet de loi en discussion, ou du
-moins contre une partie désormais nécessaire de ce projet, nous
-voulons dire contre l'enceinte continue.» Et le journal ajoutait: «La
-loi a été ébranlée peut-être: c'est au ministère à la raffermir par la
-fermeté et la netteté de son langage... Qu'il y prenne garde: si l'on
-pouvait douter de sa sincérité, le rejet et l'adoption de la loi
-seraient également pour lui un échec.» M. Guizot en était plus
-convaincu que personne; mais il sentait les difficultés que lui
-créaient les dispositions fort douteuses d'une grande partie des
-conservateurs et même de plusieurs de ses collègues. Bien que
-sincèrement résolu à servir de son mieux la cause des fortifications,
-il craignait de provoquer un éclat, et retardait le moment d'une
-intervention <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> périlleuse. Cette inaction encourageait les
-man&oelig;uvres hostiles: on sut bientôt que, dans les coulisses, se
-préparait un amendement proposant la suppression de l'enceinte
-continue, et que l'auteur de cet amendement était le général
-Schneider, connu pour être le familier du maréchal et pour avoir été
+hésitations ou les répugnances du centre s'en trouvaient accrues; ceux
+qui rêvaient de substituer M. Molé à M. Guizot entrevoyaient le
+concours possible du maréchal Soult. À gauche, les partisans du projet
+accusaient le ministère de trahir; M. Guizot lui-même était soupçonné
+de ne pas jouer franc jeu; on s'étonnait qu'il n'eût pas encore pris
+la parole pour proclamer la volonté du gouvernement. Le <cite>Journal des
+Débats</cite>, malgré son désir de servir le cabinet, ne pouvait s'empêcher
+d'exprimer sa surprise. «Il a paru à tout le monde, dit-il, que M. le
+maréchal avait parlé contre le projet de loi en discussion, ou du
+moins contre une partie désormais nécessaire de ce projet, nous
+voulons dire contre l'enceinte continue.» Et le journal ajoutait: «La
+loi a été ébranlée peut-être: c'est au ministère à la raffermir par la
+fermeté et la netteté de son langage... Qu'il y prenne garde: si l'on
+pouvait douter de sa sincérité, le rejet et l'adoption de la loi
+seraient également pour lui un échec.» M. Guizot en était plus
+convaincu que personne; mais il sentait les difficultés que lui
+créaient les dispositions fort douteuses d'une grande partie des
+conservateurs et même de plusieurs de ses collègues. Bien que
+sincèrement résolu à servir de son mieux la cause des fortifications,
+il craignait de provoquer un éclat, et retardait le moment d'une
+intervention <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> périlleuse. Cette inaction encourageait les
+man&oelig;uvres hostiles: on sut bientôt que, dans les coulisses, se
+préparait un amendement proposant la suppression de l'enceinte
+continue, et que l'auteur de cet amendement était le général
+Schneider, connu pour être le familier du maréchal et pour avoir été
son ministre de la guerre dans le cabinet du 12 mai.</p>
-<p>Si gêné qu'il fût, M. Guizot comprit qu'il ne pouvait pas laisser
-clore la discussion générale sans s'expliquer, sinon sur les
-amendements qui n'étaient pas encore en discussion, du moins sur les
+<p>Si gêné qu'il fût, M. Guizot comprit qu'il ne pouvait pas laisser
+clore la discussion générale sans s'expliquer, sinon sur les
+amendements qui n'étaient pas encore en discussion, du moins sur les
questions politiques que soulevait le projet. Il prit donc la parole
-dans la séance du 25 janvier. Sentant que le point capital était de
-rassurer les conservateurs inquiets, il établit que les fortifications
-de Paris, loin d'être «l'instrument d'une politique turbulente et
-belliqueuse», étaient une «garantie de paix». «Un moment, dit-il, la
-politique du 1<sup>er</sup> mars a pu faire croire à la France, je n'examine
-pas si c'est à tort ou à raison, que la mesure avait un autre but,
+dans la séance du 25 janvier. Sentant que le point capital était de
+rassurer les conservateurs inquiets, il établit que les fortifications
+de Paris, loin d'être «l'instrument d'une politique turbulente et
+belliqueuse», étaient une «garantie de paix». «Un moment, dit-il, la
+politique du 1<sup>er</sup> mars a pu faire croire à la France, je n'examine
+pas si c'est à tort ou à raison, que la mesure avait un autre but,
qu'elle aurait d'autres effets; mais, au fond et aujourd'hui, il n'en
-est rien...» Et alors, rappelant le souvenir laissé, en France et à
-l'étranger, par les invasions de 1814 et de 1815, il ajouta: «La
+est rien...» Et alors, rappelant le souvenir laissé, en France et à
+l'étranger, par les invasions de 1814 et de 1815, il ajouta: «La
mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations en
-France, de les refroidir en Allemagne. Elle a pour effet de donner à
-la France la sécurité qui lui manque dans sa mémoire et d'ajouter pour
-l'Europe, à la guerre contre la France, des difficultés auxquelles
+France, de les refroidir en Allemagne. Elle a pour effet de donner à
+la France la sécurité qui lui manque dans sa mémoire et d'ajouter pour
+l'Europe, à la guerre contre la France, des difficultés auxquelles
l'Europe ne croit pas assez... Elle nous tranquillisera, nous; elle
-fera tomber les souvenirs présomptueux des étrangers.» Toutefois, si
-M. Guizot tenait à rassurer les pacifiques, il ne voulait pas ôter aux
+fera tomber les souvenirs présomptueux des étrangers.» Toutefois, si
+M. Guizot tenait à rassurer les pacifiques, il ne voulait pas ôter aux
fortifications ce qu'elles avaient, au regard des autres puissances,
-de fier et de fort. «En même temps qu'elles sont une garantie de paix,
+de fier et de fort. «En même temps qu'elles sont une garantie de paix,
disait-il, elles sont une preuve de force. Elles prouvent que la
-France a la ferme résolution de maintenir son indépendance et sa
-dignité; c'est un acte d'énergie morale... Dans les circonstances
-actuelles, après ce qui s'est passé depuis un an en Europe..., c'est
-une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» Jusque-là, tout
-allait bien et l'on ne pouvait défendre plus utilement le projet,
+France a la ferme résolution de maintenir son indépendance et sa
+dignité; c'est un acte d'énergie morale... Dans les circonstances
+actuelles, après ce qui s'est passé depuis un an en Europe..., c'est
+une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» Jusque-là, tout
+allait bien et l'on ne pouvait défendre plus utilement le projet,
quand, <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> tout d'un coup, vers la fin, touchant seulement d'un
-mot ce qu'il appelait les questions de système, M. Guizot s'écria:
-«Les questions de système! je déclare que je n'en suis pas juge, et
+mot ce qu'il appelait les questions de système, M. Guizot s'écria:
+«Les questions de système! je déclare que je n'en suis pas juge, et
que je me trouverais presque ridicule d'en parler: je n'y entends
-rien. Ce que je demande, c'est une manière efficace, la plus efficace,
-de fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une fortification de
-Paris vraiment efficace, je le trouverai bon.» (<i>Sensation
-prolongée.</i>) Ces paroles furent aussitôt interprétées, contrairement,
+rien. Ce que je demande, c'est une manière efficace, la plus efficace,
+de fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une fortification de
+Paris vraiment efficace, je le trouverai bon.» (<i>Sensation
+prolongée.</i>) Ces paroles furent aussitôt interprétées, contrairement,
sans aucun doute, aux intentions de l'orateur, comme un blanc seing
-donné aux auteurs d'amendements. Les intrigues en reçurent un
-encouragement singulier. «Vous le voyez, disait-on, le ministère ne
-tient pas plus à l'enceinte continue qu'aux forts. Il n'est pas en
-cause dans tout ceci.»</p>
+donné aux auteurs d'amendements. Les intrigues en reçurent un
+encouragement singulier. «Vous le voyez, disait-on, le ministère ne
+tient pas plus à l'enceinte continue qu'aux forts. Il n'est pas en
+cause dans tout ceci.»</p>
<p>Le lendemain, 28 janvier, ce fut au tour de M. Thiers de venir faire,
-comme rapporteur, le résumé de la discussion générale. Il aurait eu
-beau jeu à embarrasser le ministère, en signalant les contradictions,
-les incertitudes et les équivoques de son attitude; mais il n'eût pu
+comme rapporteur, le résumé de la discussion générale. Il aurait eu
+beau jeu à embarrasser le ministère, en signalant les contradictions,
+les incertitudes et les équivoques de son attitude; mais il n'eût pu
le faire sans compromettre le sort de la loi qu'il voulait avant tout
-faire voter. Il résista donc à la tentation. Sa première parole fut
-pour déclarer qu'il «écarterait toute politique». Puis, après avoir
-rappelé l'initiative qu'il avait prise: «C'eût été un scandale,
-dit-il, pour mes collègues et pour moi, non-seulement de laisser
-passer le projet sous nos yeux, mais même de le défendre faiblement,
-lorsque le ministère du 29 octobre le présentait. Je le remercie de
-l'avoir présenté; je ne demande pas qu'il nous remercie parce que nous
-venons le soutenir. Si j'ai désiré être membre de la commission, si
-j'ai ensuite cherché à être rapporteur, c'est que je croyais que le
-succès de la mesure dépendait de la conciliation des opinions et des
-systèmes.» Cela dit, M. Thiers discuta avec son abondance infatigable
-et son universelle compétence toutes les raisons invoquées, tour à
-tour historien, géomètre, géologue, ingénieur, tacticien, général en
-chef, administrateur des vivres, faisant même la leçon, en passant, au
-maréchal Soult sur les combats qu'il avait livrés, et prétendant lui
-prouver qu'il n'entendait rien à la façon dont il les avait gagnés;
-mais, malgré <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> tout, merveilleusement intelligent, intéressant
-et persuasif. Il ne termina pas sans déclarer d'une façon formelle que
-l'adoption de l'amendement dont il était question serait «la ruine du
-projet». «Je sais bien ce qui se passe dans les esprits, ajouta-t-il;
-si un système exclusif prévalait, c'est-à-dire si l'enceinte était
-mise de côté au profit des forts, ou si les forts étaient mis de côté
-au profit de l'enceinte, il y a une portion nécessaire de la majorité
-pour faire passer le projet qui se retirerait à l'instant même.»</p>
-
-<p>La discussion générale fut close après ce discours, et, le 27 janvier,
-commença le débat sur l'amendement du général Schneider. Pendant trois
-jours, il se prolongea sans qu'on pût en prévoir l'issue. Parmi les
-orateurs qui parlèrent pour l'amendement, signalons M. de Lamartine,
-M. Mauguin, M. Dufaure, qui eut un grand succès, et M. Passy. Se
-distinguèrent en sens contraire, M. de Rémusat, M. Odilon Barrot et M.
-Thiers, ce dernier toujours soigneux de s'en tenir à la cause
-elle-même et de ne laisser rien paraître de l'homme de parti. Pendant
-ce temps, les ministres restaient silencieux à leurs bancs. On eût dit
-que la bataille se livrait par-dessus leurs têtes et qu'ils avaient
-cédé la direction de la Chambre aux anciens ministres du 1<sup>er</sup> mars.
-Vainement pressait-on M. Guizot de parler. «On ne peut pas faire tout
-en un jour», répondait-il. Plus que jamais, cette attitude du cabinet
+faire voter. Il résista donc à la tentation. Sa première parole fut
+pour déclarer qu'il «écarterait toute politique». Puis, après avoir
+rappelé l'initiative qu'il avait prise: «C'eût été un scandale,
+dit-il, pour mes collègues et pour moi, non-seulement de laisser
+passer le projet sous nos yeux, mais même de le défendre faiblement,
+lorsque le ministère du 29 octobre le présentait. Je le remercie de
+l'avoir présenté; je ne demande pas qu'il nous remercie parce que nous
+venons le soutenir. Si j'ai désiré être membre de la commission, si
+j'ai ensuite cherché à être rapporteur, c'est que je croyais que le
+succès de la mesure dépendait de la conciliation des opinions et des
+systèmes.» Cela dit, M. Thiers discuta avec son abondance infatigable
+et son universelle compétence toutes les raisons invoquées, tour à
+tour historien, géomètre, géologue, ingénieur, tacticien, général en
+chef, administrateur des vivres, faisant même la leçon, en passant, au
+maréchal Soult sur les combats qu'il avait livrés, et prétendant lui
+prouver qu'il n'entendait rien à la façon dont il les avait gagnés;
+mais, malgré <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> tout, merveilleusement intelligent, intéressant
+et persuasif. Il ne termina pas sans déclarer d'une façon formelle que
+l'adoption de l'amendement dont il était question serait «la ruine du
+projet». «Je sais bien ce qui se passe dans les esprits, ajouta-t-il;
+si un système exclusif prévalait, c'est-à-dire si l'enceinte était
+mise de côté au profit des forts, ou si les forts étaient mis de côté
+au profit de l'enceinte, il y a une portion nécessaire de la majorité
+pour faire passer le projet qui se retirerait à l'instant même.»</p>
+
+<p>La discussion générale fut close après ce discours, et, le 27 janvier,
+commença le débat sur l'amendement du général Schneider. Pendant trois
+jours, il se prolongea sans qu'on pût en prévoir l'issue. Parmi les
+orateurs qui parlèrent pour l'amendement, signalons M. de Lamartine,
+M. Mauguin, M. Dufaure, qui eut un grand succès, et M. Passy. Se
+distinguèrent en sens contraire, M. de Rémusat, M. Odilon Barrot et M.
+Thiers, ce dernier toujours soigneux de s'en tenir à la cause
+elle-même et de ne laisser rien paraître de l'homme de parti. Pendant
+ce temps, les ministres restaient silencieux à leurs bancs. On eût dit
+que la bataille se livrait par-dessus leurs têtes et qu'ils avaient
+cédé la direction de la Chambre aux anciens ministres du 1<sup>er</sup> mars.
+Vainement pressait-on M. Guizot de parler. «On ne peut pas faire tout
+en un jour», répondait-il. Plus que jamais, cette attitude du cabinet
paraissait suspecte aux partisans des fortifications; on racontait que
-M. Teste pérorait dans les couloirs contre la loi, que M. Duchâtel
-avait serré la main à M. Dufaure après son discours, et que certains
-députés, connus pour être des ministériels dévoués, recrutaient
-ouvertement des adhérents pour la proposition du général Schneider. Le
-duc d'Orléans, déjà assez mal disposé contre le cabinet, ne cachait
+M. Teste pérorait dans les couloirs contre la loi, que M. Duchâtel
+avait serré la main à M. Dufaure après son discours, et que certains
+députés, connus pour être des ministériels dévoués, recrutaient
+ouvertement des adhérents pour la proposition du général Schneider. Le
+duc d'Orléans, déjà assez mal disposé contre le cabinet, ne cachait
pas son indignation. Une telle situation ne pouvait se prolonger
-indéfiniment; elle risquait de compromettre non-seulement le sort du
-projet, mais la considération du gouvernement.</p>
+indéfiniment; elle risquait de compromettre non-seulement le sort du
+projet, mais la considération du gouvernement.</p>
-<p>Ce fut une nouvelle intervention du maréchal Soult qui amena le
-dénoûment. Le 31 janvier, interpellé par M. Thiers, le maréchal se
-décida à s'expliquer: singulières explications qui embrouillèrent
+<p>Ce fut une nouvelle intervention du maréchal Soult qui amena le
+dénoûment. Le 31 janvier, interpellé par M. Thiers, le maréchal se
+décida à s'expliquer: singulières explications qui embrouillèrent
<span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> la question plus encore. Chacune de ses phrases trahissait
-une animosité passionnée contre M. Thiers et le désir secret de voir
-voter l'amendement. Des murmures éclatèrent; la confusion était au
-comble. M. Billault fit une réponse d'avocat, habile, vive, pressante,
-mettant à nu la situation équivoque du cabinet, raillant le maréchal,
-sommant les ministres politiques de monter à la tribune. M. Guizot
-avait retardé le plus possible une intervention qu'il sentait
-embarrassante et périlleuse; mais, le moment étant venu où elle
-s'imposait, il s'en tira avec hardiesse et habileté. Tout d'abord,
+une animosité passionnée contre M. Thiers et le désir secret de voir
+voter l'amendement. Des murmures éclatèrent; la confusion était au
+comble. M. Billault fit une réponse d'avocat, habile, vive, pressante,
+mettant à nu la situation équivoque du cabinet, raillant le maréchal,
+sommant les ministres politiques de monter à la tribune. M. Guizot
+avait retardé le plus possible une intervention qu'il sentait
+embarrassante et périlleuse; mais, le moment étant venu où elle
+s'imposait, il s'en tira avec hardiesse et habileté. Tout d'abord,
revenant sur les paroles de son premier discours, il fit cette
-déclaration: «Je ne suis pas juge, je persiste à le dire, je ne suis
-pas juge compétent, éclairé, de la question de système; mais il m'est
-évident que le système proposé par le projet de loi est le plus
+déclaration: «Je ne suis pas juge, je persiste à le dire, je ne suis
+pas juge compétent, éclairé, de la question de système; mais il m'est
+évident que le système proposé par le projet de loi est le plus
efficace de tous. Je le maintiens donc, tel que le gouvernement l'a
-proposé.» Puis, abordant le cas du maréchal: «Je tiens, dit-il, à la
-clarté des situations encore plus qu'à celle des idées, et à la
-conséquence dans la conduite encore plus que dans le raisonnement. Que
+proposé.» Puis, abordant le cas du maréchal: «Je tiens, dit-il, à la
+clarté des situations encore plus qu'à celle des idées, et à la
+conséquence dans la conduite encore plus que dans le raisonnement. Que
la Chambre me permette, sans que personne s'en offense, de dire, au
sujet de ce qui se passe en ce moment, tout ce que je pense. La
situation est trop grave pour que je n'essaye pas de la mettre, dans
-sa nudité, sous les yeux de la Chambre; c'est le seul moyen d'en
-sortir. M. le président du conseil avait, il y a quelques années,
-exprimé, sur les moyens de fortifier Paris, une opinion qui a droit au
+sa nudité, sous les yeux de la Chambre; c'est le seul moyen d'en
+sortir. M. le président du conseil avait, il y a quelques années,
+exprimé, sur les moyens de fortifier Paris, une opinion qui a droit au
respect de la Chambre et de la France, car personne ne peut, sur une
-pareille question, présenter ses idées avec autant d'autorité que lui.
-Qu'a-t-il fait naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion
-de ses collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du Roi, le
-projet de loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont
-jugé le meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de
-son ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un
-débat s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra,
-j'en suis sûr, de le dire sans détours: il n'est pas étonnant qu'il
-n'apporte pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a
-si souvent déployée ailleurs; il n'est pas étonnant <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> qu'il ne
-soit pas aussi exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des
-batailles... Mais le projet de loi qu'il a présenté au nom du
+pareille question, présenter ses idées avec autant d'autorité que lui.
+Qu'a-t-il fait naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion
+de ses collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du Roi, le
+projet de loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont
+jugé le meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de
+son ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un
+débat s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra,
+j'en suis sûr, de le dire sans détours: il n'est pas étonnant qu'il
+n'apporte pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a
+si souvent déployée ailleurs; il n'est pas étonnant <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> qu'il ne
+soit pas aussi exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des
+batailles... Mais le projet de loi qu'il a présenté au nom du
gouvernement reste entier; c'est toujours le projet du gouvernement;
-le cabinet le maintient; M. le président du conseil le maintient
-lui-même, comme la pensée, l'acte, l'intention permanente du cabinet.
-Il vient de le redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon tour; je
-persiste à dire que, dans la conviction du gouvernement du Roi, le
-projet de loi tout entier est techniquement la manière la plus
-efficace, et politiquement la seule manière efficace de résoudre la
-grande question sur laquelle nous délibérons.» Après avoir replacé,
-avec cette vigueur polie, le maréchal sur le terrain d'où il avait
-paru s'éloigner, M. Guizot s'occupa de la majorité; il sentait bien
-les difficultés que lui créaient, de ce côté, les répugnances des
+le cabinet le maintient; M. le président du conseil le maintient
+lui-même, comme la pensée, l'acte, l'intention permanente du cabinet.
+Il vient de le redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon tour; je
+persiste à dire que, dans la conviction du gouvernement du Roi, le
+projet de loi tout entier est techniquement la manière la plus
+efficace, et politiquement la seule manière efficace de résoudre la
+grande question sur laquelle nous délibérons.» Après avoir replacé,
+avec cette vigueur polie, le maréchal sur le terrain d'où il avait
+paru s'éloigner, M. Guizot s'occupa de la majorité; il sentait bien
+les difficultés que lui créaient, de ce côté, les répugnances des
pacifiques contre les fortifications, et les dispositions ombrageuses
-des anciens 221 à son égard; procédant avec une adresse pleine de
-ménagements, évitant toute apparence de vouloir violenter «la liberté»
-de cette majorité, il sut dire tout ce qui pouvait attirer le plus de
-suffrages au projet, sans donner aux votes contraires, qu'il prévoyait
-malgré tout assez nombreux, le caractère d'une scission politique.
+des anciens 221 à son égard; procédant avec une adresse pleine de
+ménagements, évitant toute apparence de vouloir violenter «la liberté»
+de cette majorité, il sut dire tout ce qui pouvait attirer le plus de
+suffrages au projet, sans donner aux votes contraires, qu'il prévoyait
+malgré tout assez nombreux, le caractère d'une scission politique.
C'est dans ces occasions qu'on pouvait bien mesurer tout ce que la
-parole de l'éloquent doctrinaire avait acquis d'habileté et de
+parole de l'éloquent doctrinaire avait acquis d'habileté et de
souplesse.</p>
-<p>Ce discours décida du vote: l'amendement fut rejeté par 236 voix
-contre 175, et l'ensemble de la loi fut adopté le lendemain par 237
-voix contre 162. La minorité ne comptait guère qu'une quarantaine de
-membres de la gauche: le reste, 130 à 140 voix, venait du centre; ce
-chiffre élevé montre que M. Guizot ne s'était pas exagéré les
-difficultés qu'il rencontrait dans sa propre majorité. C'était M.
-Thiers qui avait amené le plus de suffrages au projet; les journaux
-opposants ne se firent pas faute de le remarquer. Mais c'était M.
-Guizot qui, à la dernière heure, avait apporté l'appoint sans lequel
-la loi eût succombé. Le Roi le comprit, et remercia aussitôt son
-ministre du «grand service» qu'il avait ainsi rendu à la France et à
-la couronne. En revenant à son banc, aussitôt après son discours,
-<span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> M. Guizot avait dit à M. Duchâtel: «Je crois la loi
-sauvée.&mdash;Oui, répondit le ministre de l'intérieur, mais vous pourriez
-bien avoir tué le cabinet.» Il n'en fut rien: le maréchal tenait plus
-à la durée du ministère qu'au rejet de l'enceinte continue. Il affecta
-donc, avec une bonne humeur un peu narquoise, de féliciter M. Guizot
-de l'adresse avec laquelle il avait tiré le gouvernement d'embarras.
-Dans le centre, les irritations cherchèrent moins à se dissimuler.</p>
-
-<p>Les adversaires des fortifications résolurent de tenter un suprême
-effort à la Chambre des pairs. Ils remportèrent un premier succès,
-lors de la nomination de la commission, qui, se trouvant en majorité
-hostile au projet, choisit comme président M. Molé, le meneur de cette
-campagne, et conclut à un amendement analogue à celui du général
-Schneider. La discussion en séance publique fut d'une longueur et d'un
-acharnement inaccoutumés au Luxembourg<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a><a href="#footnote630" title="Go to footnote 630"><span class="smaller">[630]</span></a>. M. Molé y prononça un
-grand discours: sa thèse était que le gouvernement français créerait
+<p>Ce discours décida du vote: l'amendement fut rejeté par 236 voix
+contre 175, et l'ensemble de la loi fut adopté le lendemain par 237
+voix contre 162. La minorité ne comptait guère qu'une quarantaine de
+membres de la gauche: le reste, 130 à 140 voix, venait du centre; ce
+chiffre élevé montre que M. Guizot ne s'était pas exagéré les
+difficultés qu'il rencontrait dans sa propre majorité. C'était M.
+Thiers qui avait amené le plus de suffrages au projet; les journaux
+opposants ne se firent pas faute de le remarquer. Mais c'était M.
+Guizot qui, à la dernière heure, avait apporté l'appoint sans lequel
+la loi eût succombé. Le Roi le comprit, et remercia aussitôt son
+ministre du «grand service» qu'il avait ainsi rendu à la France et à
+la couronne. En revenant à son banc, aussitôt après son discours,
+<span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> M. Guizot avait dit à M. Duchâtel: «Je crois la loi
+sauvée.&mdash;Oui, répondit le ministre de l'intérieur, mais vous pourriez
+bien avoir tué le cabinet.» Il n'en fut rien: le maréchal tenait plus
+à la durée du ministère qu'au rejet de l'enceinte continue. Il affecta
+donc, avec une bonne humeur un peu narquoise, de féliciter M. Guizot
+de l'adresse avec laquelle il avait tiré le gouvernement d'embarras.
+Dans le centre, les irritations cherchèrent moins à se dissimuler.</p>
+
+<p>Les adversaires des fortifications résolurent de tenter un suprême
+effort à la Chambre des pairs. Ils remportèrent un premier succès,
+lors de la nomination de la commission, qui, se trouvant en majorité
+hostile au projet, choisit comme président M. Molé, le meneur de cette
+campagne, et conclut à un amendement analogue à celui du général
+Schneider. La discussion en séance publique fut d'une longueur et d'un
+acharnement inaccoutumés au Luxembourg<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a><a href="#footnote630" title="Go to footnote 630"><span class="smaller">[630]</span></a>. M. Molé y prononça un
+grand discours: sa thèse était que le gouvernement français créerait
le danger de guerre en paraissant y croire et en prenant une
-«résolution aussi désespérée» que celle de fortifier Paris. Mais il
-rencontra des adversaires considérables: le duc de Broglie, qui rompit
-à cette occasion le silence qu'il gardait depuis longtemps; le
-maréchal Soult, qui fut plus net qu'au Palais-Bourbon; M. Duchâtel,
-qui traita surtout la question financière, et M. Guizot, qui développa
-de nouveau, avec une grande force, les considérations de haute
-politique qu'il avait déjà fait valoir devant la Chambre des députés.
-«La France veut sincèrement la paix, dit-il; mais si la sécurité et la
-dignité de la France étaient compromises par la paix ou au sein de la
-paix, l'amour sincère de la France pour la paix en pourrait être
-altéré.» Il termina en pesant plus fortement sur la Chambre haute
-qu'il n'avait osé le faire sur la Chambre basse. Il déclara nettement
-qu'amender le projet, c'était le ruiner. «Bien plus, ajouta-t-il en
-terminant, le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément
+«résolution aussi désespérée» que celle de fortifier Paris. Mais il
+rencontra des adversaires considérables: le duc de Broglie, qui rompit
+à cette occasion le silence qu'il gardait depuis longtemps; le
+maréchal Soult, qui fut plus net qu'au Palais-Bourbon; M. Duchâtel,
+qui traita surtout la question financière, et M. Guizot, qui développa
+de nouveau, avec une grande force, les considérations de haute
+politique qu'il avait déjà fait valoir devant la Chambre des députés.
+«La France veut sincèrement la paix, dit-il; mais si la sécurité et la
+dignité de la France étaient compromises par la paix ou au sein de la
+paix, l'amour sincère de la France pour la paix en pourrait être
+altéré.» Il termina en pesant plus fortement sur la Chambre haute
+qu'il n'avait osé le faire sur la Chambre basse. Il déclara nettement
+qu'amender le projet, c'était le ruiner. «Bien plus, ajouta-t-il en
+terminant, le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément
affaibli en France et en Europe. (<i>Mouvement <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> en sens
-divers.</i>) Oui, Messieurs, en France et en Europe. Voilà quel serait le
-résultat de votre délibération. La France aurait perdu tous les
-avantages de la loi; elle aurait substitué à ces avantages des risques
+divers.</i>) Oui, Messieurs, en France et en Europe. Voilà quel serait le
+résultat de votre délibération. La France aurait perdu tous les
+avantages de la loi; elle aurait substitué à ces avantages des risques
politiques immenses. Pourquoi Messieurs? Pour supprimer quelques
-fossés et quelques bastions! Permettez-moi de le dire, cela est
-impossible.» Le tempérament de la Chambre des pairs ne lui permettait
-pas de résister à un langage si pressant et si ferme. L'amendement de
-la commission fut repoussé par 148 voix contre 91.</p>
-
-<p>En même temps qu'il écartait dans les Chambres les obstacles élevés
-contre le projet de fortifier Paris, M. Guizot, non moins attentif à
-son rôle diplomatique qu'à son rôle parlementaire, veillait à ce que
-la mesure produisît au dehors l'effet qui convenait à notre politique
-et particulièrement aux négociations alors en cours sur les affaires
-d'Orient. Aussitôt la loi votée dans la Chambre des députés, il avait
-écrit à ses ambassadeurs: «J'ai mis une extrême importance à restituer
-au projet son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de
-force... Appliquez-vous constamment, dans votre langage, à lui
-maintenir ce caractère: point de menace et point de crainte; ni
-inquiétants ni inquiets; très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un
-acte, pas un mot de votre part ne déroge à ce double caractère de
-notre politique. C'est pour nous la seule manière de retrouver à la
-fois de la sécurité et de l'influence<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a><a href="#footnote631" title="Go to footnote 631"><span class="smaller">[631]</span></a>.» Revenant sur ces mêmes
-idées après le vote de la Chambre des pairs, il ajoutait: «Je vous
-engage à ne négliger aucune occasion de faire ressortir dans vos
-entretiens le caractère de la mesure. Il nous importe que ce qu'elle a
-en même temps de grand et de pacifique soit partout compris<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a><a href="#footnote632" title="Go to footnote 632"><span class="smaller">[632]</span></a>.»</p>
+fossés et quelques bastions! Permettez-moi de le dire, cela est
+impossible.» Le tempérament de la Chambre des pairs ne lui permettait
+pas de résister à un langage si pressant et si ferme. L'amendement de
+la commission fut repoussé par 148 voix contre 91.</p>
+
+<p>En même temps qu'il écartait dans les Chambres les obstacles élevés
+contre le projet de fortifier Paris, M. Guizot, non moins attentif à
+son rôle diplomatique qu'à son rôle parlementaire, veillait à ce que
+la mesure produisît au dehors l'effet qui convenait à notre politique
+et particulièrement aux négociations alors en cours sur les affaires
+d'Orient. Aussitôt la loi votée dans la Chambre des députés, il avait
+écrit à ses ambassadeurs: «J'ai mis une extrême importance à restituer
+au projet son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de
+force... Appliquez-vous constamment, dans votre langage, à lui
+maintenir ce caractère: point de menace et point de crainte; ni
+inquiétants ni inquiets; très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un
+acte, pas un mot de votre part ne déroge à ce double caractère de
+notre politique. C'est pour nous la seule manière de retrouver à la
+fois de la sécurité et de l'influence<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a><a href="#footnote631" title="Go to footnote 631"><span class="smaller">[631]</span></a>.» Revenant sur ces mêmes
+idées après le vote de la Chambre des pairs, il ajoutait: «Je vous
+engage à ne négliger aucune occasion de faire ressortir dans vos
+entretiens le caractère de la mesure. Il nous importe que ce qu'elle a
+en même temps de grand et de pacifique soit partout compris<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a><a href="#footnote632" title="Go to footnote 632"><span class="smaller">[632]</span></a>.»</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> VIII</h4>
-<p>Les péripéties de la discussion de la loi des fortifications au
+<p>Les péripéties de la discussion de la loi des fortifications au
Palais-Bourbon n'avaient pas affermi la situation parlementaire du
-cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une portée politique,
+cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une portée politique,
n'avait pu se faire suivre par une grande partie de ceux qui avaient
-voté l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en
-conclure que le ministère était sans majorité. Pour le moment, il est
-vrai, l'opposition se bornait à cette constatation, sans songer
-sérieusement à pousser les choses plus avant dans la Chambre; M.
+voté l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en
+conclure que le ministère était sans majorité. Pour le moment, il est
+vrai, l'opposition se bornait à cette constatation, sans songer
+sérieusement à pousser les choses plus avant dans la Chambre; M.
Thiers se rendait compte que toute offensive ouverte de sa part
-l'exposerait à une éclatante défaite: il n'avait donc, pour la session
-présente, d'autre ambition que de maintenir l'équivoque et
-l'incertitude résultant du dernier débat. Certains conservateurs
-devinaient cette tactique: leur avis était que le ministère devait à
+l'exposerait à une éclatante défaite: il n'avait donc, pour la session
+présente, d'autre ambition que de maintenir l'équivoque et
+l'incertitude résultant du dernier débat. Certains conservateurs
+devinaient cette tactique: leur avis était que le ministère devait à
tout risque sortir de cette situation, et, dans ce dessein, provoquer,
-sur la politique générale, un grand débat qui fût comme une répétition
-de l'Adresse. «Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce
+sur la politique générale, un grand débat qui fût comme une répétition
+de l'Adresse. «Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce
n'est pas la discussion, c'est l'intrigue; ce n'est pas une mort
violente, c'est une lente dissolution. Les grandes discussions, comme
-les grands intérêts, rapprochent les opinions et les concentrent;
-elles élèvent les esprits et les arrachent à ces préoccupations
-personnelles qui sont le fléau de toutes les assemblées. Dans un
-gouvernement qui a pour base une majorité, si l'on veut que cette
-majorité subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les
+les grands intérêts, rapprochent les opinions et les concentrent;
+elles élèvent les esprits et les arrachent à ces préoccupations
+personnelles qui sont le fléau de toutes les assemblées. Dans un
+gouvernement qui a pour base une majorité, si l'on veut que cette
+majorité subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les
grands principes, les grands motifs sous l'influence desquels elle
-s'est formée. Il faut l'émouvoir, la passionner pour le bien. Casimir
-Périer n'a pas formé sa majorité, en dissimulant les côtés de sa
-politique qui pouvaient déplaire aux esprits timides; il avait du
-courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forçait les indécis à se
-décider. S'il perdait de <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> cette façon quelques voix, celles
-qu'il avait étaient sûres<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a><a href="#footnote633" title="Go to footnote 633"><span class="smaller">[633]</span></a>.»</p>
-
-<p>D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considérant le
-peu d'homogénéité de la majorité qui s'était réunie, sous la pression
-d'un grand péril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du
-tempérament moral et des idées politiques qu'elle devait à la
-coalition, des préventions et des ressentiments qu'y rencontrait le
-ministère, jugeaient impossible de procéder avec elle par coup
-d'éclat, de vaincre ses répugnances, de dominer ses divisions par un
-effort soudain et de haute lutte. «Loin de là, disaient-ils, ce qu'il
-faut pour réussir, ce sont des soins, de l'habileté, de la patience.
+s'est formée. Il faut l'émouvoir, la passionner pour le bien. Casimir
+Périer n'a pas formé sa majorité, en dissimulant les côtés de sa
+politique qui pouvaient déplaire aux esprits timides; il avait du
+courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forçait les indécis à se
+décider. S'il perdait de <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> cette façon quelques voix, celles
+qu'il avait étaient sûres<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a><a href="#footnote633" title="Go to footnote 633"><span class="smaller">[633]</span></a>.»</p>
+
+<p>D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considérant le
+peu d'homogénéité de la majorité qui s'était réunie, sous la pression
+d'un grand péril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du
+tempérament moral et des idées politiques qu'elle devait à la
+coalition, des préventions et des ressentiments qu'y rencontrait le
+ministère, jugeaient impossible de procéder avec elle par coup
+d'éclat, de vaincre ses répugnances, de dominer ses divisions par un
+effort soudain et de haute lutte. «Loin de là, disaient-ils, ce qu'il
+faut pour réussir, ce sont des soins, de l'habileté, de la patience.
Laissez aux habitudes gouvernementales le temps de se reformer, aux
-exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu à peu les votes,
-arrachés d'abord par les nécessités du moment, seront accordés par
-entraînement et par conviction. Le talent est un grand séducteur, et
-le succès prépare le succès. Les conscrits, qui se sont mis en route à
-contre-c&oelig;ur, prennent goût à la guerre et se passionnent pour leurs
+exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu à peu les votes,
+arrachés d'abord par les nécessités du moment, seront accordés par
+entraînement et par conviction. Le talent est un grand séducteur, et
+le succès prépare le succès. Les conscrits, qui se sont mis en route à
+contre-c&oelig;ur, prennent goût à la guerre et se passionnent pour leurs
chefs, lorsqu'ils ont, sous leur direction, fait une campagne heureuse
-et obtenu des succès qu'ils n'espéraient pas. Quant à l'exemple de
-Casimir Périer, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie
-entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'armée
-parlementaire était sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est,
+et obtenu des succès qu'ils n'espéraient pas. Quant à l'exemple de
+Casimir Périer, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie
+entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'armée
+parlementaire était sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est,
pour ainsi dire, en garnison: elle s'ennuie, elle disserte au lieu
-d'agir, elle ergote au lieu d'obéir. On a beau lui dire que l'ennemi
-est toujours là, qu'il est toujours le même, elle n'en croit rien,
+d'agir, elle ergote au lieu d'obéir. On a beau lui dire que l'ennemi
+est toujours là, qu'il est toujours le même, elle n'en croit rien,
surtout depuis qu'elle pense en avoir bien fini avec les menaces de
-guerre. Et puis, elle a traversé tant de ministères, elle a vu arborer
-tant de drapeaux, qu'elle est tombée dans une sorte d'incrédulité
-politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel état d'esprit serait
-s'exposer à de graves accidents. Enfoncez l'éperon dans les flancs
-d'un coursier abîmé de fatigue ou rétif, il succombe ou vous renverse;
-ménagez ses forces et son humeur, il achèvera tant bien que mal la
-carrière<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a><a href="#footnote634" title="Go to footnote 634"><span class="smaller">[634]</span></a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> Le gouvernement eut bientôt à faire son choix entre ces deux
-conduites si différentes. Il avait déposé, le 2 février, une demande
-de fonds secrets. L'occasion parut favorable à ceux qui désiraient
+guerre. Et puis, elle a traversé tant de ministères, elle a vu arborer
+tant de drapeaux, qu'elle est tombée dans une sorte d'incrédulité
+politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel état d'esprit serait
+s'exposer à de graves accidents. Enfoncez l'éperon dans les flancs
+d'un coursier abîmé de fatigue ou rétif, il succombe ou vous renverse;
+ménagez ses forces et son humeur, il achèvera tant bien que mal la
+carrière<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a><a href="#footnote634" title="Go to footnote 634"><span class="smaller">[634]</span></a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> Le gouvernement eut bientôt à faire son choix entre ces deux
+conduites si différentes. Il avait déposé, le 2 février, une demande
+de fonds secrets. L'occasion parut favorable à ceux qui désiraient
provoquer une grande discussion et mettre la Chambre en demeure de
-voter l'Adresse. Se trouvant précisément en majorité dans la
-commission, ils donnèrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy,
-d'agrandir le débat et de formuler à ce propos tout le programme de la
-politique conservatrice. L'ancien philosophe, qui avait décidément le
-goût des rapports retentissants, accepta volontiers cette tâche. Tout
-d'abord, il marqua le mal dont on souffrait et en dénonça la cause.
-«La stabilité et le repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a,
-en France, de lendemain bien déterminé pour personne; le présent
-chancelle toujours, l'avenir y demeure une éternelle énigme. De là, un
-découragement permanent pour tous les bons principes, une espérance
+voter l'Adresse. Se trouvant précisément en majorité dans la
+commission, ils donnèrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy,
+d'agrandir le débat et de formuler à ce propos tout le programme de la
+politique conservatrice. L'ancien philosophe, qui avait décidément le
+goût des rapports retentissants, accepta volontiers cette tâche. Tout
+d'abord, il marqua le mal dont on souffrait et en dénonça la cause.
+«La stabilité et le repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a,
+en France, de lendemain bien déterminé pour personne; le présent
+chancelle toujours, l'avenir y demeure une éternelle énigme. De là, un
+découragement permanent pour tous les bons principes, une espérance
sans cesse renaissante pour les mauvais. On se plaint de voir la lie
-de la société en battre avec acharnement les fondements. Cette audace
-est l'ouvrage de la Chambre; elle est la conséquence directe de
-l'instabilité des majorités. Et d'où vient cette instabilité? De ce
-qu'un jour, croyant les grandes questions décidées, chacun s'est mis à
-regarder dans ses principes, en a découvert les nuances et s'est
-passionné pour ces nuances, comme il s'était auparavant passionné pour
-les principes mêmes. Ce jour-là, les deux grands drapeaux de la
-majorité et de l'opposition ont été déchirés en lambeaux: il y a eu
+de la société en battre avec acharnement les fondements. Cette audace
+est l'ouvrage de la Chambre; elle est la conséquence directe de
+l'instabilité des majorités. Et d'où vient cette instabilité? De ce
+qu'un jour, croyant les grandes questions décidées, chacun s'est mis à
+regarder dans ses principes, en a découvert les nuances et s'est
+passionné pour ces nuances, comme il s'était auparavant passionné pour
+les principes mêmes. Ce jour-là, les deux grands drapeaux de la
+majorité et de l'opposition ont été déchirés en lambeaux: il y a eu
autant de fractions dans la Chambre que de nuances dans les opinions,
-et le moment est venu où chacun de nous a pu craindre de devenir à soi
-seul un parti tout entier. La manière dont le mal s'est produit
-indique le remède. C'est en descendant aux nuances dans les principes
-que la majorité s'est décomposée; c'est en remontant à ce qu'ils ont
-d'essentiel, c'est en le dégageant et en le formulant nettement, c'est
-en s'y ralliant et en forçant le cabinet à s'y tenir qu'elle se
-reformera.» Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait
+et le moment est venu où chacun de nous a pu craindre de devenir à soi
+seul un parti tout entier. La manière dont le mal s'est produit
+indique le remède. C'est en descendant aux nuances dans les principes
+que la majorité s'est décomposée; c'est en remontant à ce qu'ils ont
+d'essentiel, c'est en le dégageant et en le formulant nettement, c'est
+en s'y ralliant et en forçant le cabinet à s'y tenir qu'elle se
+reformera.» Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait
toutes les garanties pour cette &oelig;uvre de reconstitution. Quelle
-doit être sa politique et celle de la majorité? À l'extérieur, une
-<span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> politique de paix, une «politique européenne», soucieuse «du
-bon droit, de la justice, de l'intérêt commun des peuples». «Sans
-doute, disait M. Jouffroy, la France, dans le passé, a dû sa grandeur
-à la politique contraire, à la politique égoïste et étroitement
-nationale; mais c'était au temps où il n'y avait pas place dans le
-monde pour une autre; c'était au temps de l'antagonisme des nations.»
-À l'intérieur, le rapport demandait l'exécution des lois protectrices
-du bon ordre. Sur la réforme électorale et sur les lois de septembre,
-il se prononçait pour le strict maintien du <i lang="la">statu quo</i>, non pas qu'il
-prétendît consacrer l'immutabilité de cette partie de notre
-législation; «mais, disait-il, nos m&oelig;urs sont fort en arrière de
-nos lois, et nous sommes à peine au niveau des institutions que nous
-avons». C'était autour de ces principes, et pour l'application de
-cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorité
-réelle et durable.</p>
-
-<p>Déposé le 18 février, ce rapport fit aussitôt grand bruit. Les
-journaux de gauche poussèrent un cri de colère: invectives et
-sarcasmes tombèrent dru sur M. Jouffroy. En même temps qu'elle
-cherchait ainsi à troubler et à effrayer les timides, l'opposition
-tâchait de se rendre favorables tous les fatigués, tous les amis du
-repos quand même, en se donnant la figure d'une personne fort
-tranquille qui n'eût demandé qu'à demeurer en paix et que l'on venait,
-au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer à la
-bataille. En outre, pour inquiéter la fraction du centre gauche qui
-s'était ralliée au ministère, elle affectait de voir dans le programme
-de politique intérieure exposé par M. Jouffroy un manifeste de
-réaction à outrance. Si violentes que fussent ces colères, si habiles
-que fussent ces man&oelig;uvres, le <cite>Journal des Débats</cite> avait beau jeu à
-les railler. «Voyez, en effet, quel crime, s'écriait-il, sous un
-gouvernement de délibération et de majorité, de provoquer une
-discussion complète, de ne pas laisser à l'intrigue le temps de
-décomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers
-travaillaient par ordre à mettre en doute l'existence de la majorité.
+doit être sa politique et celle de la majorité? À l'extérieur, une
+<span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> politique de paix, une «politique européenne», soucieuse «du
+bon droit, de la justice, de l'intérêt commun des peuples». «Sans
+doute, disait M. Jouffroy, la France, dans le passé, a dû sa grandeur
+à la politique contraire, à la politique égoïste et étroitement
+nationale; mais c'était au temps où il n'y avait pas place dans le
+monde pour une autre; c'était au temps de l'antagonisme des nations.»
+À l'intérieur, le rapport demandait l'exécution des lois protectrices
+du bon ordre. Sur la réforme électorale et sur les lois de septembre,
+il se prononçait pour le strict maintien du <i lang="la">statu quo</i>, non pas qu'il
+prétendît consacrer l'immutabilité de cette partie de notre
+législation; «mais, disait-il, nos m&oelig;urs sont fort en arrière de
+nos lois, et nous sommes à peine au niveau des institutions que nous
+avons». C'était autour de ces principes, et pour l'application de
+cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorité
+réelle et durable.</p>
+
+<p>Déposé le 18 février, ce rapport fit aussitôt grand bruit. Les
+journaux de gauche poussèrent un cri de colère: invectives et
+sarcasmes tombèrent dru sur M. Jouffroy. En même temps qu'elle
+cherchait ainsi à troubler et à effrayer les timides, l'opposition
+tâchait de se rendre favorables tous les fatigués, tous les amis du
+repos quand même, en se donnant la figure d'une personne fort
+tranquille qui n'eût demandé qu'à demeurer en paix et que l'on venait,
+au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer à la
+bataille. En outre, pour inquiéter la fraction du centre gauche qui
+s'était ralliée au ministère, elle affectait de voir dans le programme
+de politique intérieure exposé par M. Jouffroy un manifeste de
+réaction à outrance. Si violentes que fussent ces colères, si habiles
+que fussent ces man&oelig;uvres, le <cite>Journal des Débats</cite> avait beau jeu à
+les railler. «Voyez, en effet, quel crime, s'écriait-il, sous un
+gouvernement de délibération et de majorité, de provoquer une
+discussion complète, de ne pas laisser à l'intrigue le temps de
+décomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers
+travaillaient par ordre à mettre en doute l'existence de la majorité.
Qui l'a vue? Eh <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> bien, vous allez savoir s'il y en a une!
-L'occasion est belle... Vous auriez mieux aimé, je le conçois, en
-rester sur la question des fortifications. Là, par un rapprochement
-nécessaire, mais fâcheux, les opinions s'étaient mêlées et confondues.
+L'occasion est belle... Vous auriez mieux aimé, je le conçois, en
+rester sur la question des fortifications. Là, par un rapprochement
+nécessaire, mais fâcheux, les opinions s'étaient mêlées et confondues.
Aujourd'hui, le rapport de M. Jouffroy et la discussion que ce rapport
-rend inévitable vont apporter la lumière dans ce chaos. Les opinions
-vont se débrouiller. C'est ce qui vous fâche, n'est-ce pas?» Mais il
-était un symptôme plus inquiétant que l'irritation de la gauche:
-c'était l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la
-majorité ministérielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy était
-visiblement de mauvaise humeur et plus porté à combattre qu'à accepter
+rend inévitable vont apporter la lumière dans ce chaos. Les opinions
+vont se débrouiller. C'est ce qui vous fâche, n'est-ce pas?» Mais il
+était un symptôme plus inquiétant que l'irritation de la gauche:
+c'était l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la
+majorité ministérielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy était
+visiblement de mauvaise humeur et plus porté à combattre qu'à accepter
un pareil programme. Parmi les anciens 221, soit fatigue, soit
-méfiance à l'égard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire,
-on paraissait désagréablement surpris de cette sorte d'appel aux armes
-et peu disposé à y répondre. «Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient
-dans les couloirs de la Chambre certains députés du centre. Faut-il
-chaque jour remettre tout en question, recommencer de déplorables
-débats? Qu'attend-on de cette répétition tardive de l'Adresse, de
-cette colère à froid? Si le ministère veut nous faire croire à sa vie,
-qu'il vive; à sa durée, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une
-nouvelle session aura commencé sous sa direction, alors nous pourrons
-croire qu'il n'est pas tout à fait impossible, dans notre pays,
-d'avoir une administration durable. Jusque-là, que les ministres se
+méfiance à l'égard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire,
+on paraissait désagréablement surpris de cette sorte d'appel aux armes
+et peu disposé à y répondre. «Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient
+dans les couloirs de la Chambre certains députés du centre. Faut-il
+chaque jour remettre tout en question, recommencer de déplorables
+débats? Qu'attend-on de cette répétition tardive de l'Adresse, de
+cette colère à froid? Si le ministère veut nous faire croire à sa vie,
+qu'il vive; à sa durée, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une
+nouvelle session aura commencé sous sa direction, alors nous pourrons
+croire qu'il n'est pas tout à fait impossible, dans notre pays,
+d'avoir une administration durable. Jusque-là, que les ministres se
contentent de mener une vie modeste, prudente, et, sans fuir les
-débats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient à tout le
-monde, à commencer par les membres du cabinet; il convient au pays
-aussi.»</p>
+débats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient à tout le
+monde, à commencer par les membres du cabinet; il convient au pays
+aussi.»</p>
-<p>Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait été fait
-à l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuvé et encouragé?
+<p>Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait été fait
+à l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuvé et encouragé?
En tout cas, l'accueil qui lui fut fait leur donna cette conviction,
-qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'être pas
-suivis par toute leur armée, et que, loin de confirmer le résultat de
-l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-être même le détruiraient.
-Aussi, quand le débat public s'ouvrit, le <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> 25 février, y
-arrivèrent-ils décidés à ne pas lui donner le caractère et les
-proportions indiquées par M. Jouffroy. On put même croire un moment
-que les fonds secrets seraient votés sans discussion. Ce fut un membre
-de la gauche, M. Portalis, qui réclama. «Je ne croyais pas assister à
-une comédie en venant à cette séance», dit-il, et il demanda si le
-ministère entendait renier ou approuver le rapport de la commission.
-M. Guizot, évidemment embarrassé, déclara en quelques mots qu'il ne
-répondrait pas, s'en référant à la discussion de l'Adresse, ne
-désavouant pas M. Jouffroy, mais évitant de le suivre. C'était une
-attitude fort différente de celle qu'avait espérée et annoncée le
-<cite>Journal des Débats</cite>. «Nous n'accusons personne, disait-il
-mélancoliquement après cette première séance. Hélas! le ministère, la
+qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'être pas
+suivis par toute leur armée, et que, loin de confirmer le résultat de
+l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-être même le détruiraient.
+Aussi, quand le débat public s'ouvrit, le <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> 25 février, y
+arrivèrent-ils décidés à ne pas lui donner le caractère et les
+proportions indiquées par M. Jouffroy. On put même croire un moment
+que les fonds secrets seraient votés sans discussion. Ce fut un membre
+de la gauche, M. Portalis, qui réclama. «Je ne croyais pas assister à
+une comédie en venant à cette séance», dit-il, et il demanda si le
+ministère entendait renier ou approuver le rapport de la commission.
+M. Guizot, évidemment embarrassé, déclara en quelques mots qu'il ne
+répondrait pas, s'en référant à la discussion de l'Adresse, ne
+désavouant pas M. Jouffroy, mais évitant de le suivre. C'était une
+attitude fort différente de celle qu'avait espérée et annoncée le
+<cite>Journal des Débats</cite>. «Nous n'accusons personne, disait-il
+mélancoliquement après cette première séance. Hélas! le ministère, la
Chambre, tous les partis portent encore les tristes cicatrices de ces
-longues divisions qui ont jeté le trouble dans les meilleurs esprits.
-Le souvenir du passé pèse sur le présent; tout le monde semble mal à
-l'aise<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a><a href="#footnote635" title="Go to footnote 635"><span class="smaller">[635]</span></a>.»</p>
+longues divisions qui ont jeté le trouble dans les meilleurs esprits.
+Le souvenir du passé pèse sur le présent; tout le monde semble mal à
+l'aise<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a><a href="#footnote635" title="Go to footnote 635"><span class="smaller">[635]</span></a>.»</p>
-<p>M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le débat à
-fond; mais, sans attendre peut-être un résultat immédiat et positif,
-il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait à lui
+<p>M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le débat à
+fond; mais, sans attendre peut-être un résultat immédiat et positif,
+il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait à lui
d'embarrasser le cabinet, de se rapprocher un peu de la partie de la
-majorité qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter
-ainsi un germe de division et de décomposition. Tout son discours fut
-calculé dans ce dessein. Le champion menaçant de la politique
-belliqueuse, l'organisateur de l'armée de 950,000 hommes, le
-«révolutionnaire» se faisant honneur de l'appui de la gauche n'eût pas
+majorité qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter
+ainsi un germe de division et de décomposition. Tout son discours fut
+calculé dans ce dessein. Le champion menaçant de la politique
+belliqueuse, l'organisateur de l'armée de 950,000 hommes, le
+«révolutionnaire» se faisant honneur de l'appui de la gauche n'eût pas
eu chance d'attirer les amis de M. Dufaure. Aussi est-ce, cette fois,
-un tout autre personnage qui se met en scène. Sur la politique
-extérieure, il reconnaît presque qu'il a pu se tromper; il regrette
-qu'on ait «magnifié» la question d'Égypte; il affirme ne s'y être jeté
-qu'à contre-c&oelig;ur et pour tenir les engagements contractés avant
-lui. «Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que
-l'on ne revienne plus nous présenter cet épouvantail <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> de la
-guerre.» L'orateur affirme et répète à satiété que la question n'est
-pas, et même n'a jamais été entre la guerre et la paix; qu'elle est
-uniquement entre ceux qui, répudiant, comme le rapporteur, «la
-politique exclusivement française», veulent se hâter de rentrer dans
-le concert européen, et ceux qui préfèrent attendre dans l'attitude
-d'isolement et de paix armée. M. Thiers est de ces derniers; sa
-politique, devenue subitement modeste, ne demande pas davantage. «J'ai
-reproché, dit-il, au ministère, dans le débat de l'Adresse, de s'être
-prêté à un revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli
-la considération du pays; mais, cela fait, ce revirement produit,
-cette situation acceptée, si le cabinet ne se hâte pas de rentrer dans
-le concert européen et d'ajouter à notre politique le dernier échec
+un tout autre personnage qui se met en scène. Sur la politique
+extérieure, il reconnaît presque qu'il a pu se tromper; il regrette
+qu'on ait «magnifié» la question d'Égypte; il affirme ne s'y être jeté
+qu'à contre-c&oelig;ur et pour tenir les engagements contractés avant
+lui. «Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que
+l'on ne revienne plus nous présenter cet épouvantail <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> de la
+guerre.» L'orateur affirme et répète à satiété que la question n'est
+pas, et même n'a jamais été entre la guerre et la paix; qu'elle est
+uniquement entre ceux qui, répudiant, comme le rapporteur, «la
+politique exclusivement française», veulent se hâter de rentrer dans
+le concert européen, et ceux qui préfèrent attendre dans l'attitude
+d'isolement et de paix armée. M. Thiers est de ces derniers; sa
+politique, devenue subitement modeste, ne demande pas davantage. «J'ai
+reproché, dit-il, au ministère, dans le débat de l'Adresse, de s'être
+prêté à un revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli
+la considération du pays; mais, cela fait, ce revirement produit,
+cette situation acceptée, si le cabinet ne se hâte pas de rentrer dans
+le concert européen et d'ajouter à notre politique le dernier échec
qu'elle puisse recevoir, oh! ce n'est pas moi qui le tourmenterai...
-Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait à faire
-aujourd'hui, en restant immobiles, prêts à tout événement; si vous
-réparez vos négligences à l'égard de notre organisation militaire, oh!
+Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait à faire
+aujourd'hui, en restant immobiles, prêts à tout événement; si vous
+réparez vos négligences à l'égard de notre organisation militaire, oh!
mon Dieu! loin de vous combattre, je vous aiderai souvent, je ferai
-comme j'ai fait il y a un mois.» De même, à l'intérieur, M. Thiers
-bornait son programme à deux réformes d'une portée restreinte: 1<sup>o</sup> la
-définition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de
-soustraire au jury et de déférer à la Cour des pairs; 2<sup>o</sup>
-l'élargissement des incompatibilités. Mais, en même temps, il
-insistait sur cette idée, bien faite pour inquiéter certaines parties
-moyennes et flottantes du monde parlementaire, que «le pouvoir était
-placé à l'une des extrémités de la Chambre». «J'ai vu deux fois,
-ajoutait-il, tenter cette expérience de recomposer une majorité en se
-mettant à l'une des extrémités, à l'extrémité de droite, comme le
-propose M. le rapporteur, et jamais on n'a réussi. Dans le cabinet du
-6 septembre, ce n'était, certes, ni les hommes de talent ni les hommes
-éclairés qui manquaient; il y avait M. le comte Molé et M. Guizot. Eh
-bien! on a échoué. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi,
-la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essayé de faire
+comme j'ai fait il y a un mois.» De même, à l'intérieur, M. Thiers
+bornait son programme à deux réformes d'une portée restreinte: 1<sup>o</sup> la
+définition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de
+soustraire au jury et de déférer à la Cour des pairs; 2<sup>o</sup>
+l'élargissement des incompatibilités. Mais, en même temps, il
+insistait sur cette idée, bien faite pour inquiéter certaines parties
+moyennes et flottantes du monde parlementaire, que «le pouvoir était
+placé à l'une des extrémités de la Chambre». «J'ai vu deux fois,
+ajoutait-il, tenter cette expérience de recomposer une majorité en se
+mettant à l'une des extrémités, à l'extrémité de droite, comme le
+propose M. le rapporteur, et jamais on n'a réussi. Dans le cabinet du
+6 septembre, ce n'était, certes, ni les hommes de talent ni les hommes
+éclairés qui manquaient; il y avait M. le comte Molé et M. Guizot. Eh
+bien! on a échoué. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi,
+la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essayé de faire
aujourd'hui avec un rapport. On a voulu amener une grande partie de
-la Chambre à ce qu'on appelle un évangile, et il s'est <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> trouvé
-que cet évangile ne convenait pas à tout le monde. Quant à moi, je
-suis convaincu que, pour avoir une majorité, il faut se placer non pas
-à l'une des extrémités de la Chambre, mais au véritable milieu, celui
-où j'avais essayé de placer le pouvoir. Vous avez tenté de faire la
-majorité en arrière; je crois qu'il faut la faire en avant.»</p>
-
-<p>La man&oelig;uvre de M. Thiers était habile. La réponse qu'y fit M.
-Guizot, deux jours après, ne le fut pas moins. Après avoir tout
-d'abord déclaré qu'il ne pouvait, dans l'état des affaires, rien dire
-sur la question extérieure, et avoir annoncé qu'il ne s'expliquerait
-pas plus complétement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitôt
-l'offensive, et dénonça la campagne faite, depuis trois jours, «pour
-porter dans la majorité le trouble et la désunion.» Il railla M.
-Thiers, «se faisant tout petit», tout pacifique, pour «abuser cette
-majorité». Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez
+la Chambre à ce qu'on appelle un évangile, et il s'est <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> trouvé
+que cet évangile ne convenait pas à tout le monde. Quant à moi, je
+suis convaincu que, pour avoir une majorité, il faut se placer non pas
+à l'une des extrémités de la Chambre, mais au véritable milieu, celui
+où j'avais essayé de placer le pouvoir. Vous avez tenté de faire la
+majorité en arrière; je crois qu'il faut la faire en avant.»</p>
+
+<p>La man&oelig;uvre de M. Thiers était habile. La réponse qu'y fit M.
+Guizot, deux jours après, ne le fut pas moins. Après avoir tout
+d'abord déclaré qu'il ne pouvait, dans l'état des affaires, rien dire
+sur la question extérieure, et avoir annoncé qu'il ne s'expliquerait
+pas plus complétement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitôt
+l'offensive, et dénonça la campagne faite, depuis trois jours, «pour
+porter dans la majorité le trouble et la désunion.» Il railla M.
+Thiers, «se faisant tout petit», tout pacifique, pour «abuser cette
+majorité». Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez
pas! Et, rappelant le langage de l'ancien ministre du 1<sup>er</sup> mars dans
-la discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engagée entre
-la guerre et la paix: «Laissez-moi croire, s'écria-t-il, que tout ce
-que nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une
-insignifiante comédie!» La tactique des adversaires ainsi dévoilée, le
-ministre indiquait pourquoi il devait se refuser à toutes les paroles,
-à toutes les explications qui serviraient cette tactique et aideraient
-à diviser la majorité nouvelle. «Cette majorité, continua-t-il, a été
-formée par la nécessité, en présence d'un grand danger, pour rétablir,
-au dehors, la pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans,
-la pratique d'une politique ferme, conséquente, favorable à
-l'affermissement et à l'exercice du pouvoir. Elle s'est constituée
-dans des intentions sincères qui ne redoutent aucune clarté... J'ai
-bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rétabli à
-l'apparition de cette majorité, si les espérances du pays se
-rattachent à son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui
-sont attachés, simples députés ou ministres, prennent leur majorité au
-sérieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvénient
-momentané, une contrariété vive; pour moi, par exemple, la
-contrariété <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu,
-du rapport de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attaché à la
-majorité et voulant son succès, a dû faire ce sacrifice. Voilà ce qui
-a gouverné notre conduite; et comme toute majorité a des éléments
+la discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engagée entre
+la guerre et la paix: «Laissez-moi croire, s'écria-t-il, que tout ce
+que nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une
+insignifiante comédie!» La tactique des adversaires ainsi dévoilée, le
+ministre indiquait pourquoi il devait se refuser à toutes les paroles,
+à toutes les explications qui serviraient cette tactique et aideraient
+à diviser la majorité nouvelle. «Cette majorité, continua-t-il, a été
+formée par la nécessité, en présence d'un grand danger, pour rétablir,
+au dehors, la pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans,
+la pratique d'une politique ferme, conséquente, favorable à
+l'affermissement et à l'exercice du pouvoir. Elle s'est constituée
+dans des intentions sincères qui ne redoutent aucune clarté... J'ai
+bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rétabli à
+l'apparition de cette majorité, si les espérances du pays se
+rattachent à son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui
+sont attachés, simples députés ou ministres, prennent leur majorité au
+sérieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvénient
+momentané, une contrariété vive; pour moi, par exemple, la
+contrariété <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu,
+du rapport de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attaché à la
+majorité et voulant son succès, a dû faire ce sacrifice. Voilà ce qui
+a gouverné notre conduite; et comme toute majorité a des éléments
divers qui ont leurs droits, leur honneur, qui se respectent
mutuellement, nous avons eu, les uns pour les autres, ce juste respect
-de ne pas élever des questions qui ne nous étaient pas impérieusement
-commandées, de ne pas entrer dans des débats que l'état actuel des
-faits, les nécessités de la politique ne nous imposaient pas. Votre
-commission, Messieurs, qui n'était pas un cabinet, votre honorable
-rapporteur, qui n'était pas chargé du poids du gouvernement, a pu
-très-légitimement, et je dirai plus, a pu utilement venir exposer ici
-sa politique extérieure et sa politique intérieure, l'ensemble de ses
-idées, de ses intentions. Nous n'aurions pas dû faire cela; puisque
-nous ne devions pas le faire, nous ne devions pas le discuter.» Puis
-il terminait ainsi: «La majorité tout entière veut rester unie; elle
+de ne pas élever des questions qui ne nous étaient pas impérieusement
+commandées, de ne pas entrer dans des débats que l'état actuel des
+faits, les nécessités de la politique ne nous imposaient pas. Votre
+commission, Messieurs, qui n'était pas un cabinet, votre honorable
+rapporteur, qui n'était pas chargé du poids du gouvernement, a pu
+très-légitimement, et je dirai plus, a pu utilement venir exposer ici
+sa politique extérieure et sa politique intérieure, l'ensemble de ses
+idées, de ses intentions. Nous n'aurions pas dû faire cela; puisque
+nous ne devions pas le faire, nous ne devions pas le discuter.» Puis
+il terminait ainsi: «La majorité tout entière veut rester unie; elle
sait qu'elle le peut, car elle sait que sur toutes les questions qui
-sont à l'ordre du jour, sur les questions de conduite, sur les
-questions qu'il faut vraiment résoudre pour agir aujourd'hui, pour
-agir demain, elle sait qu'elle est du même avis, qu'elle se conduira
+sont à l'ordre du jour, sur les questions de conduite, sur les
+questions qu'il faut vraiment résoudre pour agir aujourd'hui, pour
+agir demain, elle sait qu'elle est du même avis, qu'elle se conduira
unanimement. Et si jamais il lui arrivait des dissentiments
-intérieurs, elle serait sincère alors comme elle l'est aujourd'hui;
+intérieurs, elle serait sincère alors comme elle l'est aujourd'hui;
nous parlerions, au besoin, comme nous savons au besoin nous taire.
-(<i>Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au centre.</i>)»</p>
-
-<p>On ne pouvait se dérober avec une allure plus fière, ni dire plus
-éloquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considérable sur la
-majorité, où l'on comprenait mieux que partout ailleurs la nécessité
-d'une semblable attitude, et où l'on savait gré au ministre d'y
-apporter à la fois tant d'adresse et de dignité. On put d'ailleurs
-comprendre les motifs qui avaient dicté cette conduite, quand M.
-Dufaure vint ensuite déclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport
+(<i>Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au centre.</i>)»</p>
+
+<p>On ne pouvait se dérober avec une allure plus fière, ni dire plus
+éloquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considérable sur la
+majorité, où l'on comprenait mieux que partout ailleurs la nécessité
+d'une semblable attitude, et où l'on savait gré au ministre d'y
+apporter à la fois tant d'adresse et de dignité. On put d'ailleurs
+comprendre les motifs qui avaient dicté cette conduite, quand M.
+Dufaure vint ensuite déclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport
de la commission, il voterait pour le cabinet. Il estimait que la
-révision des lois de septembre et la réforme électorale
-s'imposeraient tôt ou tard, mais <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> qu'un homme politique devait
+révision des lois de septembre et la réforme électorale
+s'imposeraient tôt ou tard, mais <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> qu'un homme politique devait
savoir, sinon abandonner ses opinions, du moins en ajourner la
-réalisation. À son avis, le cabinet fournissait des garanties
+réalisation. À son avis, le cabinet fournissait des garanties
suffisantes sur les quatre questions dominantes du moment, la
-direction à donner à notre diplomatie, l'organisation militaire, le
-développement des forces navales et la reconstitution des finances. La
-déclaration de M. Dufaure assurait le succès du ministère, et les
-fonds secrets furent en effet votés par 235 voix contre 145. L'Adresse
-avait réuni 247 voix contre 161.</p>
-
-<p>Ce n'était pas sans doute la victoire à la Périer qu'avait rêvée le
-<cite>Journal des Débats</cite> et qu'avait cru préparer M. Jouffroy: peut-être
-le tempérament d'une Chambre née de la coalition ne permettait-il pas
-d'obtenir davantage. Après tout, la man&oelig;uvre de l'opposition avait
-été déjouée, la majorité était restée unie. Le temps seul pouvait
-donner à cette majorité plus de cohésion, d'homogénéité, au ministère
-plus d'autorité et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action
-du temps et était résolu à la seconder. Tout en ménageant, pour le
-moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tâche d'y
-remédier, et l'on pouvait être assuré qu'il ne se prêterait pas
-longtemps à éluder les débats de doctrine.</p>
+direction à donner à notre diplomatie, l'organisation militaire, le
+développement des forces navales et la reconstitution des finances. La
+déclaration de M. Dufaure assurait le succès du ministère, et les
+fonds secrets furent en effet votés par 235 voix contre 145. L'Adresse
+avait réuni 247 voix contre 161.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sans doute la victoire à la Périer qu'avait rêvée le
+<cite>Journal des Débats</cite> et qu'avait cru préparer M. Jouffroy: peut-être
+le tempérament d'une Chambre née de la coalition ne permettait-il pas
+d'obtenir davantage. Après tout, la man&oelig;uvre de l'opposition avait
+été déjouée, la majorité était restée unie. Le temps seul pouvait
+donner à cette majorité plus de cohésion, d'homogénéité, au ministère
+plus d'autorité et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action
+du temps et était résolu à la seconder. Tout en ménageant, pour le
+moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tâche d'y
+remédier, et l'on pouvait être assuré qu'il ne se prêterait pas
+longtemps à éluder les débats de doctrine.</p>
<h4>IX</h4>
-<p>Le ministère ne se laissait pas absorber entièrement par l'action
-parlementaire. Il s'était donné aussi pour tâche de mettre fin, dans
-le pays, à l'agitation mauvaise que la politique du dernier cabinet y
-avait provoquée et laissée grandir. Dès le début de son
-administration, il était parvenu assez vite à rétablir l'ordre
-extérieur dans la rue. Mais l'esprit de sédition s'était réfugié dans
-la presse, y entretenant une sorte d'émeute morale plus difficile à
-atteindre et à réprimer que l'émeute matérielle. Le cabinet n'hésitait
-pas à entreprendre de nombreuses poursuites de presse; ce n'était pas
-toujours avec grand <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> profit. Si nous l'avons vu tout à l'heure
-embarrassé dans sa lutte contre l'opposition de la Chambre, par
-l'incertitude de la majorité, il l'était plus encore dans sa lutte
-contre la presse factieuse, par les défaillances du jury. Un incident
-qui fit alors grand scandale montra une fois de plus à quel point
-cette juridiction pouvait être non-seulement inefficace contre les
+<p>Le ministère ne se laissait pas absorber entièrement par l'action
+parlementaire. Il s'était donné aussi pour tâche de mettre fin, dans
+le pays, à l'agitation mauvaise que la politique du dernier cabinet y
+avait provoquée et laissée grandir. Dès le début de son
+administration, il était parvenu assez vite à rétablir l'ordre
+extérieur dans la rue. Mais l'esprit de sédition s'était réfugié dans
+la presse, y entretenant une sorte d'émeute morale plus difficile à
+atteindre et à réprimer que l'émeute matérielle. Le cabinet n'hésitait
+pas à entreprendre de nombreuses poursuites de presse; ce n'était pas
+toujours avec grand <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> profit. Si nous l'avons vu tout à l'heure
+embarrassé dans sa lutte contre l'opposition de la Chambre, par
+l'incertitude de la majorité, il l'était plus encore dans sa lutte
+contre la presse factieuse, par les défaillances du jury. Un incident
+qui fit alors grand scandale montra une fois de plus à quel point
+cette juridiction pouvait être non-seulement inefficace contre les
ennemis du gouvernement, mais dangereuse pour le gouvernement
-lui-même.</p>
+lui-même.</p>
-<p>L'une des conséquences de la dernière crise avait été de découvrir le
+<p>L'une des conséquences de la dernière crise avait été de découvrir le
Roi et de le rendre personnellement le point de mire des attaques de
-la presse<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a><a href="#footnote636" title="Go to footnote 636"><span class="smaller">[636]</span></a>. Et quelles attaques! C'était bien pis que de l'accuser
-de tyrannie: on contestait son patriotisme. Comment s'en étonner?
-L'opposition parlementaire n'avait-elle pas montré la première que
-c'était là, à ce point particulièrement sensible, qu'il fallait viser
-la royauté? Après tout, les journaux ne faisaient que répéter plus
-brutalement ce que M. Thiers avait donné à entendre à la tribune.
+la presse<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a><a href="#footnote636" title="Go to footnote 636"><span class="smaller">[636]</span></a>. Et quelles attaques! C'était bien pis que de l'accuser
+de tyrannie: on contestait son patriotisme. Comment s'en étonner?
+L'opposition parlementaire n'avait-elle pas montré la première que
+c'était là, à ce point particulièrement sensible, qu'il fallait viser
+la royauté? Après tout, les journaux ne faisaient que répéter plus
+brutalement ce que M. Thiers avait donné à entendre à la tribune.
Quand un ministre d'hier insinuait que Louis-Philippe n'avait ni le
souci ni le sens de l'honneur national, que ne devait-on pas attendre
-d'écrivains sans responsabilité? Et quand des hommes, se disant amis
+d'écrivains sans responsabilité? Et quand des hommes, se disant amis
de la monarchie nouvelle, donnaient contre elle le signal d'une
-campagne si meurtrière, n'était-il pas certain qu'ils seraient suivis,
-dépassés, par ceux qui s'avouaient les ennemis mortels de cette
-monarchie, par les radicaux d'une part et les légitimistes de l'autre?</p>
+campagne si meurtrière, n'était-il pas certain qu'ils seraient suivis,
+dépassés, par ceux qui s'avouaient les ennemis mortels de cette
+monarchie, par les radicaux d'une part et les légitimistes de l'autre?</p>
-<p>Ces derniers ne furent pas les moins audacieux, et ils eurent même un
+<p>Ces derniers ne furent pas les moins audacieux, et ils eurent même un
moment le triste honneur de mener l'attaque. Le 11 janvier 1841, la
-<cite>Gazette de France</cite> publiait trois lettres qu'elle disait avoir été
-écrites en 1807 et 1808 par Louis-Philippe, alors réfugié en Sicile et
-en Sardaigne. Ces lettres, dont l'authenticité n'a jamais été ni
-formellement prouvée ni officiellement contestée<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a><a href="#footnote637" title="Go to footnote 637"><span class="smaller">[637]</span></a>, exprimaient
-contre Napoléon et en faveur des <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> armées qui le combattaient
-des sentiments qui étaient, à cette époque, ceux de tous les princes
-français émigrés. On eût pu concevoir que des républicains s'en
-fissent un grief; mais n'était-il pas étrange qu'un journal
-légitimiste, défenseur attitré de l'émigration, prétendît trouver là
+<cite>Gazette de France</cite> publiait trois lettres qu'elle disait avoir été
+écrites en 1807 et 1808 par Louis-Philippe, alors réfugié en Sicile et
+en Sardaigne. Ces lettres, dont l'authenticité n'a jamais été ni
+formellement prouvée ni officiellement contestée<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a><a href="#footnote637" title="Go to footnote 637"><span class="smaller">[637]</span></a>, exprimaient
+contre Napoléon et en faveur des <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> armées qui le combattaient
+des sentiments qui étaient, à cette époque, ceux de tous les princes
+français émigrés. On eût pu concevoir que des républicains s'en
+fissent un grief; mais n'était-il pas étrange qu'un journal
+légitimiste, défenseur attitré de l'émigration, prétendît trouver là
une note infamante? L'opinion eut-elle le sentiment de cette
-inconséquence? Toujours est-il que la publication de la <cite>Gazette de
+inconséquence? Toujours est-il que la publication de la <cite>Gazette de
France</cite> ne produisit pas grand effet. Mais quelques jours plus tard,
-le 24 janvier, une feuille de même couleur, la <cite>France</cite>, publia trois
-autres lettres que Louis-Philippe, disait-elle, avait écrites
-postérieurement à 1830: elle n'en indiquait ni les dates exactes ni
-les destinataires. Dans la première, le Roi confirmait l'engagement
-d'évacuer l'Algérie, engagement qu'il disait avoir été pris envers
+le 24 janvier, une feuille de même couleur, la <cite>France</cite>, publia trois
+autres lettres que Louis-Philippe, disait-elle, avait écrites
+postérieurement à 1830: elle n'en indiquait ni les dates exactes ni
+les destinataires. Dans la première, le Roi confirmait l'engagement
+d'évacuer l'Algérie, engagement qu'il disait avoir été pris envers
l'Angleterre par Charles X; dans la seconde, il se faisait honneur
-auprès de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, d'avoir facilité
-l'écrasement de la Pologne; dans la troisième, il présentait les
-fortifications de Paris comme étant dirigées contre la population de
-cette ville. Tout, dans ces lettres, ne fût-ce que leur forme plate,
+auprès de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, d'avoir facilité
+l'écrasement de la Pologne; dans la troisième, il présentait les
+fortifications de Paris comme étant dirigées contre la population de
+cette ville. Tout, dans ces lettres, ne fût-ce que leur forme plate,
vulgaire et sottement compromettante, trahissait une falsification
-maladroite. Mais l'opposition n'y regardait pas de si près. Ses
-journaux firent un énorme tapage autour de ces prétendues révélations,
-surtout de celle qui avait trait à l'évacuation de l'Algérie. Le
-public en était troublé; à force d'avoir entendu dire, et de si haut,
-que le Roi n'avait pas le sentiment français, beaucoup de gens en
-étaient venus à prêter l'oreille à des accusations dont, en d'autres
-temps, l'odieuse invraisemblance leur eût fait hausser les épaules. Le
+maladroite. Mais l'opposition n'y regardait pas de si près. Ses
+journaux firent un énorme tapage autour de ces prétendues révélations,
+surtout de celle qui avait trait à l'évacuation de l'Algérie. Le
+public en était troublé; à force d'avoir entendu dire, et de si haut,
+que le Roi n'avait pas le sentiment français, beaucoup de gens en
+étaient venus à prêter l'oreille à des accusations dont, en d'autres
+temps, l'odieuse invraisemblance leur eût fait hausser les épaules. Le
scandale prit tout de suite de telles proportions, que le gouvernement
-jugea nécessaire d'annoncer que les auteurs de cette publication
+jugea nécessaire d'annoncer que les auteurs de cette publication
seraient poursuivis pour crime de faux et pour offense envers la
personne du Roi.</p>
-<p>Pendant que la justice commençait son instruction, la curiosité
-publique, fort excitée, faisait aussi son enquête et ne tardait pas à
-découvrir où la <cite>Gazette de France</cite> d'abord, la <cite>France</cite> ensuite,
-étaient allées chercher les pièces par lesquelles elles se <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span>
-flattaient de faire tant de mal à la monarchie de Juillet. Vivait
-alors à Londres une courtisane sur le retour, se faisant appeler Ida
-de Saint-Elme, et plus connue à Paris sous le nom de la Contemporaine.
-Jadis la maîtresse de plusieurs généraux, entre autres de Moreau et de
-Ney, tombée dans la misère sous la Restauration et publiant alors sous
-son nom des mémoires fabriqués par d'autres et remplis de faussetés,
-elle avait fini, en 1834, par s'échouer en Angleterre, et, à bout
-d'expédients, avait tâché de trouver dans le chantage politique les
-ressources que son âge ne lui permettait plus de chercher ailleurs.
-Pour faire connaître aux intéressés l'honnête commerce qu'elle
-entreprenait, elle fit imprimer et distribuer un prospectus développé,
-intitulé la <cite>Poire couronnée</cite>; elle y avait inséré quelques extraits
-de lettres attribuées à Louis-Philippe, notamment de celles qui
-devaient être publiées en 1840, avec tant de fracas, et en annonçait
-beaucoup d'autres. Cette tentative de scandale passa inaperçue, et la
+<p>Pendant que la justice commençait son instruction, la curiosité
+publique, fort excitée, faisait aussi son enquête et ne tardait pas à
+découvrir où la <cite>Gazette de France</cite> d'abord, la <cite>France</cite> ensuite,
+étaient allées chercher les pièces par lesquelles elles se <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span>
+flattaient de faire tant de mal à la monarchie de Juillet. Vivait
+alors à Londres une courtisane sur le retour, se faisant appeler Ida
+de Saint-Elme, et plus connue à Paris sous le nom de la Contemporaine.
+Jadis la maîtresse de plusieurs généraux, entre autres de Moreau et de
+Ney, tombée dans la misère sous la Restauration et publiant alors sous
+son nom des mémoires fabriqués par d'autres et remplis de faussetés,
+elle avait fini, en 1834, par s'échouer en Angleterre, et, à bout
+d'expédients, avait tâché de trouver dans le chantage politique les
+ressources que son âge ne lui permettait plus de chercher ailleurs.
+Pour faire connaître aux intéressés l'honnête commerce qu'elle
+entreprenait, elle fit imprimer et distribuer un prospectus développé,
+intitulé la <cite>Poire couronnée</cite>; elle y avait inséré quelques extraits
+de lettres attribuées à Louis-Philippe, notamment de celles qui
+devaient être publiées en 1840, avec tant de fracas, et en annonçait
+beaucoup d'autres. Cette tentative de scandale passa inaperçue, et la
Contemporaine ne trouva pas tout d'abord acheteur pour sa marchandise.
-Mais, quelques années après, elle fut plus heureuse et entra en marché
-avec les deux journaux légitimistes, fournissant à l'un des lettres
-qui étaient peut-être vraies, à l'autre des lettres qui étaient
+Mais, quelques années après, elle fut plus heureuse et entra en marché
+avec les deux journaux légitimistes, fournissant à l'un des lettres
+qui étaient peut-être vraies, à l'autre des lettres qui étaient
certainement fausses. Comment une telle alliance parut-elle
-acceptable, une telle caution suffisante aux représentants d'une
+acceptable, une telle caution suffisante aux représentants d'une
opinion qui se piquait d'avoir, plus que tout autre, le sens de
-l'honneur chevaleresque? C'est ce qu'on ne parviendrait pas à
-comprendre, si l'on ne savait, par plus d'une expérience, jusqu'où
+l'honneur chevaleresque? C'est ce qu'on ne parviendrait pas à
+comprendre, si l'on ne savait, par plus d'une expérience, jusqu'où
peut aller l'esprit de parti. Il est permis de croire que, parmi les
-légitimistes, ceux qui avaient le c&oelig;ur haut et l'esprit libre se
+légitimistes, ceux qui avaient le c&oelig;ur haut et l'esprit libre se
sentaient, au fond, honteux de voir quelques-uns des leurs se
-compromettre en de telles promiscuités. M. Rossi exprimait le
-sentiment de beaucoup de gens, quand il s'indignait de «voir l'arène
-politique contaminée par les impostures d'une prostituée<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a><a href="#footnote638" title="Go to footnote 638"><span class="smaller">[638]</span></a>».</p>
+compromettre en de telles promiscuités. M. Rossi exprimait le
+sentiment de beaucoup de gens, quand il s'indignait de «voir l'arène
+politique contaminée par les impostures d'une prostituée<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a><a href="#footnote638" title="Go to footnote 638"><span class="smaller">[638]</span></a>».</p>
<p>Cependant l'instruction judiciaire se suivait contre MM. de Montour
-et Lubis, gérant et rédacteur en chef de la <cite>France</cite>. <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> Sommés
-de produire les prétendus originaux, les accusés déclarèrent se
-réserver de le faire devant le jury et ne vouloir rien montrer d'ici
-là. Ce refus ôtait toute base juridique à l'accusation de faux: du
-moment où les pièces n'étaient pas produites, comment prouver quelles
-étaient fabriquées? Force fut donc d'abandonner cette partie de la
-poursuite et de s'en tenir à la prévention d'offense au Roi; le gérant
+et Lubis, gérant et rédacteur en chef de la <cite>France</cite>. <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> Sommés
+de produire les prétendus originaux, les accusés déclarèrent se
+réserver de le faire devant le jury et ne vouloir rien montrer d'ici
+là. Ce refus ôtait toute base juridique à l'accusation de faux: du
+moment où les pièces n'étaient pas produites, comment prouver quelles
+étaient fabriquées? Force fut donc d'abandonner cette partie de la
+poursuite et de s'en tenir à la prévention d'offense au Roi; le gérant
resta seul en cause.</p>
-<p>Retardée par ces incidents de procédure, l'affaire ne vint devant le
-jury que le 24 avril. M<sup>e</sup> Berryer était au banc de la défense: dans la
-salle, plusieurs notabilités légitimistes. Le prévenu fut mis
+<p>Retardée par ces incidents de procédure, l'affaire ne vint devant le
+jury que le 24 avril. M<sup>e</sup> Berryer était au banc de la défense: dans la
+salle, plusieurs notabilités légitimistes. Le prévenu fut mis
solennellement en demeure de faire la production qu'il avait si
-obstinément réservée pour ce moment. Mais il eût été bien empêché de
-produire quelque pièce: il n'avait rien. Dans le marché conclu avec la
-Contemporaine, la rédaction de la <cite>France</cite> ne s'était même pas assuré
-la possession d'une apparence d'original. Après tout, cette négligence
-était peut-être une habileté, car elle avait enlevé à l'accusation le
-moyen d'établir matériellement le faux. Dans ces conditions, M<sup>e</sup>
-Berryer plaida non la réalité, ni même la vraisemblance des lettres,
-mais uniquement la bonne foi de son client: étrange bonne foi, qui ne
-pouvait être que la foi dans la Contemporaine! En effet, l'avocat
-argua surtout de ce qu'une partie des lettres avait déjà été publiée,
-quelques années auparavant, dans le prospectus de cette intrigante. Il
+obstinément réservée pour ce moment. Mais il eût été bien empêché de
+produire quelque pièce: il n'avait rien. Dans le marché conclu avec la
+Contemporaine, la rédaction de la <cite>France</cite> ne s'était même pas assuré
+la possession d'une apparence d'original. Après tout, cette négligence
+était peut-être une habileté, car elle avait enlevé à l'accusation le
+moyen d'établir matériellement le faux. Dans ces conditions, M<sup>e</sup>
+Berryer plaida non la réalité, ni même la vraisemblance des lettres,
+mais uniquement la bonne foi de son client: étrange bonne foi, qui ne
+pouvait être que la foi dans la Contemporaine! En effet, l'avocat
+argua surtout de ce qu'une partie des lettres avait déjà été publiée,
+quelques années auparavant, dans le prospectus de cette intrigante. Il
ajouta que M. de la Rochejaquelein, dont on regrette de voir le nom
-mêlé à une telle affaire, avait vu l'un des originaux aux mains de
-cette femme et que cet écrit lui avait paru authentique. Pour
+mêlé à une telle affaire, avait vu l'un des originaux aux mains de
+cette femme et que cet écrit lui avait paru authentique. Pour
expliquer la non-production de ces originaux, l'avocat raconta que la
-Contemporaine, se croyant menacée à Londres d'une accusation de faux,
-ne voulait pas se dessaisir des pièces, par crainte d'être «pendue» si
-elle n'était plus en mesure de les produire devant la justice
+Contemporaine, se croyant menacée à Londres d'une accusation de faux,
+ne voulait pas se dessaisir des pièces, par crainte d'être «pendue» si
+elle n'était plus en mesure de les produire devant la justice
anglaise. Ces arguments, recouverts, il est vrai, du talent de M<sup>e</sup>
Berryer, suffirent pour persuader le jury parisien, et, par six voix
-contre six, le gérant de la <cite>France</cite> fut acquitté.</p>
+contre six, le gérant de la <cite>France</cite> fut acquitté.</p>
-<p>Les journaux légitimistes et radicaux poussèrent un cri de triomphe.
-La veille, devant le jury, on n'avait sollicité qu'un <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> verdict
+<p>Les journaux légitimistes et radicaux poussèrent un cri de triomphe.
+La veille, devant le jury, on n'avait sollicité qu'un <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> verdict
d'indulgence en plaidant modestement la bonne foi. Maintenant on
-changeait de ton: le verdict était la condamnation du Roi; c'était la
-justice du pays proclamant souverainement que Louis-Philippe était
-l'auteur de ces lettres et qu'on avait bien agi en lui jetant à la
-tête sa honte et sa trahison. Des <i lang="la">fac-simile</i> lithographiques furent
-répandus à profusion. La <cite>France</cite> publia à cent mille exemplaires le
-compte rendu de son procès, comme elle eût fait d'un bulletin de
-victoire. L'avocat général, dans son réquisitoire, du reste assez
-maladroit, s'était écrié: «Il résulterait de ces lettres que le Roi,
-élu en 1830, pour répondre aux sympathies patriotiques, les aurait
+changeait de ton: le verdict était la condamnation du Roi; c'était la
+justice du pays proclamant souverainement que Louis-Philippe était
+l'auteur de ces lettres et qu'on avait bien agi en lui jetant à la
+tête sa honte et sa trahison. Des <i lang="la">fac-simile</i> lithographiques furent
+répandus à profusion. La <cite>France</cite> publia à cent mille exemplaires le
+compte rendu de son procès, comme elle eût fait d'un bulletin de
+victoire. L'avocat général, dans son réquisitoire, du reste assez
+maladroit, s'était écrié: «Il résulterait de ces lettres que le Roi,
+élu en 1830, pour répondre aux sympathies patriotiques, les aurait
trahies de tout point!... Comment donc faudrait-il appeler le Roi qui
-aurait écrit de pareilles choses? Il faudrait bien dire de lui que
+aurait écrit de pareilles choses? Il faudrait bien dire de lui que
c'est un de ces tyrans qui ne marchent que par la voie de la
-dissimulation, qui établissent leur empire non pas sur la sincérité de
-leur langage, mais sur la violation de tous leurs engagements!» Les
-journaux reproduisaient ces phrases, affectant de croire qu'après la
-décision du jury, les hypothèses oratoires de l'avocat général étaient
-devenues des réalités, et que, de par sa magistrature, Louis-Philippe
-était un traître. Les journaux de la gauche dite dynastique, avec des
-formes plus hypocrites, faisaient écho à tout ce bruit, tellement
-occupés à le tourner contre le ministère, qu'ils ne paraissaient même
-pas s'inquiéter de savoir si la monarchie n'en était pas la première
+dissimulation, qui établissent leur empire non pas sur la sincérité de
+leur langage, mais sur la violation de tous leurs engagements!» Les
+journaux reproduisaient ces phrases, affectant de croire qu'après la
+décision du jury, les hypothèses oratoires de l'avocat général étaient
+devenues des réalités, et que, de par sa magistrature, Louis-Philippe
+était un traître. Les journaux de la gauche dite dynastique, avec des
+formes plus hypocrites, faisaient écho à tout ce bruit, tellement
+occupés à le tourner contre le ministère, qu'ils ne paraissaient même
+pas s'inquiéter de savoir si la monarchie n'en était pas la première
victime. Quant aux conservateurs, ils s'indignaient, s'effrayaient.
-Cette malheureuse affaire était le sujet de toutes les polémiques, de
-toutes les conversations. Jamais les ennemis de la royauté de Juillet
-n'étaient parvenus à causer un tel scandale. Infortuné Roi! quel moyen
-avait-il de se défendre contre cette nouvelle forme de régicide? Henri
-Heine, qui n'avait pour ce prince aucune sympathie particulière, se
-sentait obligé de le plaindre. Il le montrait ne pouvant ni poursuivre
-une réparation judiciaire, ni se battre en duel, ni écrire aux
-journaux sur un ton courroucé, «car, hélas! ajoutait-il, les rois ne
-sauraient s'abaisser à employer de tels moyens de défense, et ils sont
-contraints de supporter avec une longanimité silencieuse tous les
-mensonges <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> qu'on se plaît à répandre sur leur compte.
-J'éprouve la plus profonde compassion pour le royal martyr dont la
-couronne est la cible des flèches les plus envenimées et dont le
-sceptre, quand il s'agit de sa propre défense, ou de punir un
+Cette malheureuse affaire était le sujet de toutes les polémiques, de
+toutes les conversations. Jamais les ennemis de la royauté de Juillet
+n'étaient parvenus à causer un tel scandale. Infortuné Roi! quel moyen
+avait-il de se défendre contre cette nouvelle forme de régicide? Henri
+Heine, qui n'avait pour ce prince aucune sympathie particulière, se
+sentait obligé de le plaindre. Il le montrait ne pouvant ni poursuivre
+une réparation judiciaire, ni se battre en duel, ni écrire aux
+journaux sur un ton courroucé, «car, hélas! ajoutait-il, les rois ne
+sauraient s'abaisser à employer de tels moyens de défense, et ils sont
+contraints de supporter avec une longanimité silencieuse tous les
+mensonges <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> qu'on se plaît à répandre sur leur compte.
+J'éprouve la plus profonde compassion pour le royal martyr dont la
+couronne est la cible des flèches les plus envenimées et dont le
+sceptre, quand il s'agit de sa propre défense, ou de punir un
calomniateur, lui est moins utile que ne le serait une canne
-ordinaire<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a><a href="#footnote639" title="Go to footnote 639"><span class="smaller">[639]</span></a>.»</p>
+ordinaire<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a><a href="#footnote639" title="Go to footnote 639"><span class="smaller">[639]</span></a>.»</p>
<p>Et pourtant chaque jour faisait surgir une preuve nouvelle de la
-falsification. Tel fut, entre autres, le résultat d'une découverte
-faite, peu après le verdict du jury, dans le livre oublié d'un
-écrivain républicain, <cite>Louis-Philippe et la contre-révolution</cite>, publié
-en 1834 par M. Sarrans. Là se trouvait, sous la forme d'une réponse
-verbale qui aurait été faite en 1830, par Louis-Philippe, à
-l'ambassadeur d'Angleterre, le texte même, à un mot près, de la plus
-importante des lettres attribuées au Roi, celle sur l'évacuation
-d'Alger. Or comment admettre que le Roi, écrivant une lettre en 1830,
-eût trouvé sous sa plume exactement les mêmes mots dont un historien
-devait se servir en 1834 pour donner le sens d'une réponse verbale?
-N'était-il pas, dès lors, clair comme le jour que la Contemporaine
-avait fabriqué sa lettre en copiant une page de M. Sarrans? La
-découverte parut même si décisive, qu'une note la mentionnant fut
-aussitôt envoyée par huissier à tous les journaux qui avaient
-reproduit les fausses pièces; cette note se terminait ainsi: «Nous
-n'avons pas besoin de dire que la conversation rapportée par M.
-Sarrans n'est pas plus vraie que la lettre de la Contemporaine.»</p>
-
-<p>Il semblait que la calomnie dût être confondue; mais non: elle
-s'obstinait à ne pas lâcher la proie dont elle s'était emparée. Loin
+falsification. Tel fut, entre autres, le résultat d'une découverte
+faite, peu après le verdict du jury, dans le livre oublié d'un
+écrivain républicain, <cite>Louis-Philippe et la contre-révolution</cite>, publié
+en 1834 par M. Sarrans. Là se trouvait, sous la forme d'une réponse
+verbale qui aurait été faite en 1830, par Louis-Philippe, à
+l'ambassadeur d'Angleterre, le texte même, à un mot près, de la plus
+importante des lettres attribuées au Roi, celle sur l'évacuation
+d'Alger. Or comment admettre que le Roi, écrivant une lettre en 1830,
+eût trouvé sous sa plume exactement les mêmes mots dont un historien
+devait se servir en 1834 pour donner le sens d'une réponse verbale?
+N'était-il pas, dès lors, clair comme le jour que la Contemporaine
+avait fabriqué sa lettre en copiant une page de M. Sarrans? La
+découverte parut même si décisive, qu'une note la mentionnant fut
+aussitôt envoyée par huissier à tous les journaux qui avaient
+reproduit les fausses pièces; cette note se terminait ainsi: «Nous
+n'avons pas besoin de dire que la conversation rapportée par M.
+Sarrans n'est pas plus vraie que la lettre de la Contemporaine.»</p>
+
+<p>Il semblait que la calomnie dût être confondue; mais non: elle
+s'obstinait à ne pas lâcher la proie dont elle s'était emparée. Loin
de diminuer, le tapage allait croissant. Pendant que les uns
-continuaient à se servir des prétendues lettres, d'autres s'en
-allaient réveiller les vieilles histoires de la conspiration de Didier
-en 1816, et prétendaient que Louis-Philippe en avait été le complice.
-On eût dit qu'un appel général avait été fait à tous les faux
-témoignages pour déshonorer le Roi. Le 22 mai, une députation <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span>
-de «citoyens», dont plusieurs habillés en gardes nationaux, se
-présenta tumultueusement au Palais-Bourbon et y déposa une pétition
-que l'on prétendait être revêtue de cinq mille signatures et qui était
-ainsi conçue: «Messieurs les députés, des lettres qui seraient
-l'expression de la plus lâche et de la plus infâme trahison ont été
-attribuées au roi Louis-Philippe. La justice du pays a acquitté le
-journal qui les a publiées. Les ministres n'ont répondu que par de
-vagues démentis à l'imputation qu'ils laissent peser sur le chef de
-l'État. La conscience publique exige une enquête. Nous venons donc
-vous demander d'interpeller le ministère sur un fait qui touche aussi
-profondément à l'honneur, à la liberté et à l'indépendance de la
-nation.»</p>
-
-<p>Le ministère en était venu à désirer cette interpellation, comme le
+continuaient à se servir des prétendues lettres, d'autres s'en
+allaient réveiller les vieilles histoires de la conspiration de Didier
+en 1816, et prétendaient que Louis-Philippe en avait été le complice.
+On eût dit qu'un appel général avait été fait à tous les faux
+témoignages pour déshonorer le Roi. Le 22 mai, une députation <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span>
+de «citoyens», dont plusieurs habillés en gardes nationaux, se
+présenta tumultueusement au Palais-Bourbon et y déposa une pétition
+que l'on prétendait être revêtue de cinq mille signatures et qui était
+ainsi conçue: «Messieurs les députés, des lettres qui seraient
+l'expression de la plus lâche et de la plus infâme trahison ont été
+attribuées au roi Louis-Philippe. La justice du pays a acquitté le
+journal qui les a publiées. Les ministres n'ont répondu que par de
+vagues démentis à l'imputation qu'ils laissent peser sur le chef de
+l'État. La conscience publique exige une enquête. Nous venons donc
+vous demander d'interpeller le ministère sur un fait qui touche aussi
+profondément à l'honneur, à la liberté et à l'indépendance de la
+nation.»</p>
+
+<p>Le ministère en était venu à désirer cette interpellation, comme le
seul moyen de confondre en face la calomnie. Mais si les journaux
-radicaux ou légitimistes l'annonçaient de temps à autre, sur un ton de
-menace, ils ne trouvaient personne qui osât s'en charger: ce qui ne
-les empêchait pas, il est vrai, de prétendre que le gouvernement avait
-peur de s'expliquer. M. Guizot, voyant que la session tirait à sa fin,
-se décida alors à prendre les devants. Dans la séance du 27 mai, il
-saisit le prétexte du budget de l'Algérie, alors en délibération, pour
-monter à la tribune. «Depuis quelque temps, dit-il, d'insignes
-faussetés ont été laborieusement répandues au sujet de prétendus
-engagements que le gouvernement du Roi aurait contractés envers les
-puissances étrangères, ou telle puissance étrangère, pour l'abandon
-complet ou partiel de nos possessions d'Afrique. Si ces faussetés
-s'étaient produites à cette tribune, nous les aurions à l'instant même
-relevées et qualifiées comme elles le méritent. (<i>Interruptions
-diverses.</i>) On ne l'a pas fait. (<i>Une voix: On ne l'a pas osé.</i>)
-Personne n'a apporté ici les faussetés auxquelles je fais allusion;
-nous n'avons pas voulu, nous n'avons pas dû leur faire un honneur que
-personne ne leur accordait. Cependant, elles continuent à se montrer
-audacieusement ailleurs. La Chambre est près de se séparer; nous ne
-laisserons pas fermer cette enceinte sans donner à ces calomnies,
-quelles <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> qu'elles soient, le démenti le plus formel. Jamais,
-je le répète, par personne, envers personne, aucun engagement n'a été
-contracté ou indiqué. Toute assertion contraire est radicalement
-fausse ou calomnieuse.» L'accent méprisant de l'orateur ajoutait
-encore à la dureté du soufflet renfermé dans ces paroles. Les journaux
-allaient-ils être laissés sous le coup de cette flétrissure? Ils
-avaient de nombreux amis sur les bancs de la Chambre, à droite ou à
-gauche; ne s'en trouverait-il pas un qui les avouât, les justifiât, ou
-seulement essayât de plaider leur bonne foi; comme naguère devant le
-jury? L'heure n'était-elle pas venue, notamment pour les orateurs
-légitimistes, d'apporter les révélations écrasantes dont,
-prétendait-on, ils avaient les mains pleines?</p>
-
-<p>Un député de la droite, en effet, demanda la parole; c'était M. le duc
-de Valmy. Mais il se borna à affirmer, ce qui n'avait été contesté par
+radicaux ou légitimistes l'annonçaient de temps à autre, sur un ton de
+menace, ils ne trouvaient personne qui osât s'en charger: ce qui ne
+les empêchait pas, il est vrai, de prétendre que le gouvernement avait
+peur de s'expliquer. M. Guizot, voyant que la session tirait à sa fin,
+se décida alors à prendre les devants. Dans la séance du 27 mai, il
+saisit le prétexte du budget de l'Algérie, alors en délibération, pour
+monter à la tribune. «Depuis quelque temps, dit-il, d'insignes
+faussetés ont été laborieusement répandues au sujet de prétendus
+engagements que le gouvernement du Roi aurait contractés envers les
+puissances étrangères, ou telle puissance étrangère, pour l'abandon
+complet ou partiel de nos possessions d'Afrique. Si ces faussetés
+s'étaient produites à cette tribune, nous les aurions à l'instant même
+relevées et qualifiées comme elles le méritent. (<i>Interruptions
+diverses.</i>) On ne l'a pas fait. (<i>Une voix: On ne l'a pas osé.</i>)
+Personne n'a apporté ici les faussetés auxquelles je fais allusion;
+nous n'avons pas voulu, nous n'avons pas dû leur faire un honneur que
+personne ne leur accordait. Cependant, elles continuent à se montrer
+audacieusement ailleurs. La Chambre est près de se séparer; nous ne
+laisserons pas fermer cette enceinte sans donner à ces calomnies,
+quelles <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> qu'elles soient, le démenti le plus formel. Jamais,
+je le répète, par personne, envers personne, aucun engagement n'a été
+contracté ou indiqué. Toute assertion contraire est radicalement
+fausse ou calomnieuse.» L'accent méprisant de l'orateur ajoutait
+encore à la dureté du soufflet renfermé dans ces paroles. Les journaux
+allaient-ils être laissés sous le coup de cette flétrissure? Ils
+avaient de nombreux amis sur les bancs de la Chambre, à droite ou à
+gauche; ne s'en trouverait-il pas un qui les avouât, les justifiât, ou
+seulement essayât de plaider leur bonne foi; comme naguère devant le
+jury? L'heure n'était-elle pas venue, notamment pour les orateurs
+légitimistes, d'apporter les révélations écrasantes dont,
+prétendait-on, ils avaient les mains pleines?</p>
+
+<p>Un député de la droite, en effet, demanda la parole; c'était M. le duc
+de Valmy. Mais il se borna à affirmer, ce qui n'avait été contesté par
personne, que la Restauration n'avait pris, elle non plus, aucun
-engagement d'évacuer Alger: à l'accusation portée contre
-Louis-Philippe, pas même une allusion; aux démentis du ministre, pas
-l'ombre d'une réponse. M. Guizot remonta à la tribune. «Tout Français,
-dit-il, doit être heureux de trouver qu'à toutes les époques, par tous
-les gouvernements, l'intérêt et l'honneur de la France ont été
-défendus. Ce que j'ai dit, ce que je répète, c'est que, depuis 1830,
-les intérêts et l'honneur de la France ont été défendus, soutenus,
-spécialement dans la question dont il s'agit, hautement, nettement,
-sans une minute d'hésitation. On avait, dit-on, entendu prouver le
-contraire, je suis venu vous donner et je donne de nouveau à cette
-assertion le démenti le plus formel.» Pour la seconde fois, le
+engagement d'évacuer Alger: à l'accusation portée contre
+Louis-Philippe, pas même une allusion; aux démentis du ministre, pas
+l'ombre d'une réponse. M. Guizot remonta à la tribune. «Tout Français,
+dit-il, doit être heureux de trouver qu'à toutes les époques, par tous
+les gouvernements, l'intérêt et l'honneur de la France ont été
+défendus. Ce que j'ai dit, ce que je répète, c'est que, depuis 1830,
+les intérêts et l'honneur de la France ont été défendus, soutenus,
+spécialement dans la question dont il s'agit, hautement, nettement,
+sans une minute d'hésitation. On avait, dit-on, entendu prouver le
+contraire, je suis venu vous donner et je donne de nouveau à cette
+assertion le démenti le plus formel.» Pour la seconde fois, le
ministre jetait le gant. Mais personne ne le releva. M. Berryer,
-l'avocat de la <cite>France</cite> devant le jury, était là, sur son banc; les
-journaux royalistes avaient annoncé qu'il parlerait. Il se tint coi.
+l'avocat de la <cite>France</cite> devant le jury, était là, sur son banc; les
+journaux royalistes avaient annoncé qu'il parlerait. Il se tint coi.
Force fut de clore l'incident sur la parole du ministre et sur le
-silence peut-être plus décisif encore de toute l'opposition.</p>
+silence peut-être plus décisif encore de toute l'opposition.</p>
-<p>Le lendemain, les journaux essayèrent de payer d'audace; ils
-feignirent de croire qu'il ne s'était passé à la Chambre qu'une
-«comédie» sans portée, une façon d'escamotage. On eut <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span>
-l'aplomb d'écrire dans la <cite>Gazette de France</cite>: «La preuve que M.
-Guizot n'a rien dit, c'est que M. Berryer n'a pas parlé.» Il n'était
+<p>Le lendemain, les journaux essayèrent de payer d'audace; ils
+feignirent de croire qu'il ne s'était passé à la Chambre qu'une
+«comédie» sans portée, une façon d'escamotage. On eut <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span>
+l'aplomb d'écrire dans la <cite>Gazette de France</cite>: «La preuve que M.
+Guizot n'a rien dit, c'est que M. Berryer n'a pas parlé.» Il n'était
pas jusqu'aux feuilles du centre gauche et de la gauche dynastique
-qui, par animosité contre le ministre, ne cherchassent à diminuer la
-portée de son démenti. Efforts impuissants: cette fois, la conscience
-publique savait à quoi s'en tenir. Au bout de quelque temps, tout ce
-bruit s'éteignit, et il ne fut plus question des fameuses lettres.
-Toutefois, s'il ne restait rien de la calomnie elle-même, qui oserait
-affirmer qu'il ne restait rien des effets de la calomnie? Ce n'était
-pas impunément que le Roi avait été en quelque sorte à l'état d'accusé
-pendant plusieurs semaines, que son honneur patriotique avait été
-discuté, contesté. Le prestige monarchique, déjà si ébranlé en France,
-en avait reçu une nouvelle atteinte.</p>
+qui, par animosité contre le ministre, ne cherchassent à diminuer la
+portée de son démenti. Efforts impuissants: cette fois, la conscience
+publique savait à quoi s'en tenir. Au bout de quelque temps, tout ce
+bruit s'éteignit, et il ne fut plus question des fameuses lettres.
+Toutefois, s'il ne restait rien de la calomnie elle-même, qui oserait
+affirmer qu'il ne restait rien des effets de la calomnie? Ce n'était
+pas impunément que le Roi avait été en quelque sorte à l'état d'accusé
+pendant plusieurs semaines, que son honneur patriotique avait été
+discuté, contesté. Le prestige monarchique, déjà si ébranlé en France,
+en avait reçu une nouvelle atteinte.</p>
<h4>X</h4>
<p>Si grand bruit que fissent, dans le moment, toutes ces luttes de
-tribune ou ces polémiques de presse, le règlement de la question
-extérieure n'en demeurait pas moins la préoccupation principale du
-ministère. On se rappelle en quel état se trouvaient les négociations
-à la fin de novembre 1840<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a><a href="#footnote640" title="Go to footnote 640"><span class="smaller">[640]</span></a>. Il n'y avait plus aucune chance
-d'obtenir quelque concession qui permît à la France de rentrer
-immédiatement dans le concert européen. La Syrie était définitivement
-perdue; bien plus, l'Égypte était menacée. Sans doute si, cédant aux
-conseils de la France, le pacha se soumettait en acceptant l'hérédité
-de son pachalik, que les puissances se déclaraient prêtes à lui
-garantir, on pouvait espérer une solution prompte et pacifique de la
+tribune ou ces polémiques de presse, le règlement de la question
+extérieure n'en demeurait pas moins la préoccupation principale du
+ministère. On se rappelle en quel état se trouvaient les négociations
+à la fin de novembre 1840<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a><a href="#footnote640" title="Go to footnote 640"><span class="smaller">[640]</span></a>. Il n'y avait plus aucune chance
+d'obtenir quelque concession qui permît à la France de rentrer
+immédiatement dans le concert européen. La Syrie était définitivement
+perdue; bien plus, l'Égypte était menacée. Sans doute si, cédant aux
+conseils de la France, le pacha se soumettait en acceptant l'hérédité
+de son pachalik, que les puissances se déclaraient prêtes à lui
+garantir, on pouvait espérer une solution prompte et pacifique de la
crise. Mais s'il <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> ne se soumettait pas, la situation risquait
-de devenir très-tendue, très-critique, entre lord Palmerston, qui
-voulait, dans ce cas, attaquer l'Égypte, et le gouvernement français,
-qui, fidèle à sa note du 8 octobre, protestait d'avance contre ce qui
-lui paraissait une intolérable aggravation du traité du 15 juillet. Il
-y avait là un nouveau péril pour la paix européenne, et un péril
-très-prochain. Au train dont la flotte anglaise venait de mener les
-opérations de Syrie, ne pouvait-on pas recevoir, d'un jour à l'autre,
-la nouvelle qu'elle avait bombardé Alexandrie? Chacun prêtait
-l'oreille avec inquiétude aux bruits qui venaient d'Orient. M. de
-Metternich surtout était dans des transes mortelles, et il cherchait,
-sans aboutir, à prévenir diplomatiquement ces redoutables
-éventualités. «Il faut, écrivait-il à son ambassadeur à Londres,
-prévoir le cas où Méhémet ne se soumettrait pas. Le <i lang="la">quid faciendum</i>
-alors est à chercher.»</p>
-
-<p>Telle était l'anxiété générale quand, le 8 décembre 1840, on apprit à
+de devenir très-tendue, très-critique, entre lord Palmerston, qui
+voulait, dans ce cas, attaquer l'Égypte, et le gouvernement français,
+qui, fidèle à sa note du 8 octobre, protestait d'avance contre ce qui
+lui paraissait une intolérable aggravation du traité du 15 juillet. Il
+y avait là un nouveau péril pour la paix européenne, et un péril
+très-prochain. Au train dont la flotte anglaise venait de mener les
+opérations de Syrie, ne pouvait-on pas recevoir, d'un jour à l'autre,
+la nouvelle qu'elle avait bombardé Alexandrie? Chacun prêtait
+l'oreille avec inquiétude aux bruits qui venaient d'Orient. M. de
+Metternich surtout était dans des transes mortelles, et il cherchait,
+sans aboutir, à prévenir diplomatiquement ces redoutables
+éventualités. «Il faut, écrivait-il à son ambassadeur à Londres,
+prévoir le cas où Méhémet ne se soumettrait pas. Le <i lang="la">quid faciendum</i>
+alors est à chercher.»</p>
+
+<p>Telle était l'anxiété générale quand, le 8 décembre 1840, on apprit à
Londres qu'une de ces initiatives toutes personnelles, alors assez
-fréquentes chez les agents anglais, venait, en Orient même, de
-brusquer le dénoûment. Le 25 novembre, le commodore Napier était
-arrivé tout à coup devant Alexandrie avec plusieurs vaisseaux. Son
-prétexte était de réclamer la liberté de quelques prisonniers, son but
-réel de voir s'il ne pourrait pas déterminer Méhémet-Ali à une
-soumission immédiate. À une première communication, Boghos-Bey,
-ministre du pacha, répondit sur un ton qui parut encourageant. Faisant
+fréquentes chez les agents anglais, venait, en Orient même, de
+brusquer le dénoûment. Le 25 novembre, le commodore Napier était
+arrivé tout à coup devant Alexandrie avec plusieurs vaisseaux. Son
+prétexte était de réclamer la liberté de quelques prisonniers, son but
+réel de voir s'il ne pourrait pas déterminer Méhémet-Ali à une
+soumission immédiate. À une première communication, Boghos-Bey,
+ministre du pacha, répondit sur un ton qui parut encourageant. Faisant
alors des propositions plus directes, le commodore prit sur lui
-d'envoyer au pacha copie d'une dépêche de lord Palmerston où se
-montrait l'intention des puissances de laisser au pacha, au cas où il
-se soumettrait, l'Égypte héréditaire. Se déclarant ami et admirateur
-de Méhémet, il faisait briller à ses yeux la gloire de rétablir ainsi
-«le trône des Ptolémées». Boghos-Bey, sans repousser ces offres, eût
-désiré ajourner sa réponse; mais le commodore, élevant alors la voix,
-déclara qu'il ne consentait à interrompre les hostilités qu'à la
-condition d'une acceptation immédiate, donnant à entendre plus ou
+d'envoyer au pacha copie d'une dépêche de lord Palmerston où se
+montrait l'intention des puissances de laisser au pacha, au cas où il
+se soumettrait, l'Égypte héréditaire. Se déclarant ami et admirateur
+de Méhémet, il faisait briller à ses yeux la gloire de rétablir ainsi
+«le trône des Ptolémées». Boghos-Bey, sans repousser ces offres, eût
+désiré ajourner sa réponse; mais le commodore, élevant alors la voix,
+déclara qu'il ne consentait à interrompre les hostilités qu'à la
+condition d'une acceptation immédiate, donnant à entendre plus ou
moins clairement qu'en cas de refus, Alexandrie pourrait subir le
-même sort que Saint-Jean <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> d'Acre. Ce mélange de caresses et de
+même sort que Saint-Jean <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> d'Acre. Ce mélange de caresses et de
brusquerie, de promesses et de menaces produisit son effet, et, au
-bout de quelques heures, le diplomate improvisé enleva la signature
-d'une convention portant: 1<sup>o</sup> que le pacha donnerait immédiatement à
-ses troupes l'ordre d'évacuer la Syrie; 2<sup>o</sup> qu'il s'engagerait à
-restituer au sultan sa flotte, moyennant que la Porte lui accordât la
-possession héréditaire de l'Égypte; 3<sup>o</sup> qu'à ces conditions, les
-hostilités cesseraient et les puissances feraient leurs efforts pour
-amener la Porte à concéder l'hérédité du pachalik d'Égypte.</p>
-
-<p>Sans doute le procédé était fort incorrect de la part d'un officier
+bout de quelques heures, le diplomate improvisé enleva la signature
+d'une convention portant: 1<sup>o</sup> que le pacha donnerait immédiatement à
+ses troupes l'ordre d'évacuer la Syrie; 2<sup>o</sup> qu'il s'engagerait à
+restituer au sultan sa flotte, moyennant que la Porte lui accordât la
+possession héréditaire de l'Égypte; 3<sup>o</sup> qu'à ces conditions, les
+hostilités cesseraient et les puissances feraient leurs efforts pour
+amener la Porte à concéder l'hérédité du pachalik d'Égypte.</p>
+
+<p>Sans doute le procédé était fort incorrect de la part d'un officier
qui n'avait pas de pouvoirs pour traiter au nom des puissances et
-encore moins pour engager la Porte; ce procédé eût pu même devenir
-très-dangereux, si un refus du pacha eût amené le commodore à exécuter
-ses menaces contre Alexandrie. Mais enfin tout était bien qui
-finissait bien; le résultat avait été de réaliser les v&oelig;ux de
-l'Europe sans franchir les limites posées par la France. Aussi,
-quoique mêlée de beaucoup de surprise, l'impression dominante des
-plénipotentiaires, à Londres, fut-elle la satisfaction de voir clore
-une crise dangereuse, et se montrèrent-ils tous résolus à agir sur la
-Porte pour lui faire accepter cette solution. C'était, entre autres,
-le sentiment de lord Palmerston, qui écrivit dans ce sens à lord
-Ponsonby. Le gouvernement français ne pouvait participer à un acte qui
-était l'exécution du traité du 15 juillet, mais il n'avait rien à
-objecter à un tel dénoûment; au fond même, il le désirait. On croyait
-donc généralement en avoir fini avec la question égyptienne, et l'on
-jugeait le moment venu de s'occuper à résoudre la question européenne
+encore moins pour engager la Porte; ce procédé eût pu même devenir
+très-dangereux, si un refus du pacha eût amené le commodore à exécuter
+ses menaces contre Alexandrie. Mais enfin tout était bien qui
+finissait bien; le résultat avait été de réaliser les v&oelig;ux de
+l'Europe sans franchir les limites posées par la France. Aussi,
+quoique mêlée de beaucoup de surprise, l'impression dominante des
+plénipotentiaires, à Londres, fut-elle la satisfaction de voir clore
+une crise dangereuse, et se montrèrent-ils tous résolus à agir sur la
+Porte pour lui faire accepter cette solution. C'était, entre autres,
+le sentiment de lord Palmerston, qui écrivit dans ce sens à lord
+Ponsonby. Le gouvernement français ne pouvait participer à un acte qui
+était l'exécution du traité du 15 juillet, mais il n'avait rien à
+objecter à un tel dénoûment; au fond même, il le désirait. On croyait
+donc généralement en avoir fini avec la question égyptienne, et l'on
+jugeait le moment venu de s'occuper à résoudre la question européenne
en faisant rentrer la France dans le concert des puissances. Notre
-gouvernement recevait de plusieurs côtés, notamment de Vienne, des
-ouvertures à cet effet, et il était conduit à examiner dans quelles
-conditions il pourrait consentir à sortir de son isolement.</p>
+gouvernement recevait de plusieurs côtés, notamment de Vienne, des
+ouvertures à cet effet, et il était conduit à examiner dans quelles
+conditions il pourrait consentir à sortir de son isolement.</p>
-<p>La diplomatie avait à peine commencé à s'engager dans cette voie
-nouvelle, que, le 2 janvier 1841, arrivait à Londres la nouvelle que
-la Porte déclarait nulle et non avenue la <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> convention conclue
+<p>La diplomatie avait à peine commencé à s'engager dans cette voie
+nouvelle, que, le 2 janvier 1841, arrivait à Londres la nouvelle que
+la Porte déclarait nulle et non avenue la <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> convention conclue
par le commodore Napier. Elle n'en trouvait pas seulement la forme
inconvenante: le fond lui paraissait inacceptable. Elle ne se refusait
-pas, si les puissances le lui demandaient, et par déférence pour
-elles, à accorder «quelque faveur temporaire» au pacha, mais sans
-concession d'hérédité. Et tout cela était dit d'un ton singulièrement
-roide. L'inspirateur de cette attitude se devinait facilement: c'était
-lord Ponsonby. Le premier mouvement des ministres ottomans avait été
-d'acquiescer à la convention d'Alexandrie; mais l'ambassadeur anglais
-les en avait aussitôt impérieusement détournés<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a><a href="#footnote641" title="Go to footnote 641"><span class="smaller">[641]</span></a>; en même temps, il
-soutenait dans ses conférences avec les autres ambassadeurs, dans ses
-instructions à l'amiral Stopford, dans ses dépêches à lord Palmerston,
-qu'«aucun gouvernement, dans la situation de la Porte, ne pouvait
-tolérer un seul moment qu'un individu s'arrogeât le droit de traiter
-pour lui avec un pouvoir considéré, en droit ou en fait, comme un
-pouvoir rebelle». Décidément, les agents anglais n'en faisaient qu'à
+pas, si les puissances le lui demandaient, et par déférence pour
+elles, à accorder «quelque faveur temporaire» au pacha, mais sans
+concession d'hérédité. Et tout cela était dit d'un ton singulièrement
+roide. L'inspirateur de cette attitude se devinait facilement: c'était
+lord Ponsonby. Le premier mouvement des ministres ottomans avait été
+d'acquiescer à la convention d'Alexandrie; mais l'ambassadeur anglais
+les en avait aussitôt impérieusement détournés<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a><a href="#footnote641" title="Go to footnote 641"><span class="smaller">[641]</span></a>; en même temps, il
+soutenait dans ses conférences avec les autres ambassadeurs, dans ses
+instructions à l'amiral Stopford, dans ses dépêches à lord Palmerston,
+qu'«aucun gouvernement, dans la situation de la Porte, ne pouvait
+tolérer un seul moment qu'un individu s'arrogeât le droit de traiter
+pour lui avec un pouvoir considéré, en droit ou en fait, comme un
+pouvoir rebelle». Décidément, les agents anglais n'en faisaient qu'à
leur fantaisie, et, ce qui ne simplifiait pas les choses, leurs coups
-de tête étaient en sens contraire.</p>
+de tête étaient en sens contraire.</p>
<p>Les nouvelles de Constantinople et les lettres de lord Ponsonby eurent
pour effet de changer l'attitude de lord Palmerston. Dans ses
-conversations avec les plénipotentiaires et avec notre chargé
-d'affaires, il parut avoir subitement découvert des objections contre
-la concession de l'hérédité. Il n'y pensait pas naguère, quand il se
-félicitait de la solution apportée par la convention du commodore
-Napier. Mais on eût dit qu'une occasion s'étant offerte à lui
-d'embrouiller de nouveau la question, il n'avait pu s'empêcher de la
-saisir. La patience et la docilité des cabinets allemands commençaient
-à être à bout. M. de Metternich surtout fut vivement irrité de voir
-remettre une fois de plus en péril la pacification qu'il désirait tant
-et qu'il avait cru tenir. Il envoya à Londres des notes sévères, à
-Constantinople des instructions énergiques, menaçant là de rompre
-l'alliance à quatre, ici de retirer son appui <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> au sultan, si
-l'on ne concédait pas l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali. Le cabinet
-de Berlin suivait celui de Vienne. Il n'était pas jusqu'à M. de
-Brünnow qui ne parût, cette fois, désireux d'en finir. En même temps,
-le sentiment public en Angleterre se prononçait, avec une grande
+conversations avec les plénipotentiaires et avec notre chargé
+d'affaires, il parut avoir subitement découvert des objections contre
+la concession de l'hérédité. Il n'y pensait pas naguère, quand il se
+félicitait de la solution apportée par la convention du commodore
+Napier. Mais on eût dit qu'une occasion s'étant offerte à lui
+d'embrouiller de nouveau la question, il n'avait pu s'empêcher de la
+saisir. La patience et la docilité des cabinets allemands commençaient
+à être à bout. M. de Metternich surtout fut vivement irrité de voir
+remettre une fois de plus en péril la pacification qu'il désirait tant
+et qu'il avait cru tenir. Il envoya à Londres des notes sévères, à
+Constantinople des instructions énergiques, menaçant là de rompre
+l'alliance à quatre, ici de retirer son appui <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> au sultan, si
+l'on ne concédait pas l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali. Le cabinet
+de Berlin suivait celui de Vienne. Il n'était pas jusqu'à M. de
+Brünnow qui ne parût, cette fois, désireux d'en finir. En même temps,
+le sentiment public en Angleterre se prononçait, avec une grande
force, pour un rapprochement avec la France. On en put juger, dans les
-discussions qui eurent lieu le 26 janvier, à l'ouverture de la
-session, par les attaques violentes que les libéraux, comme lord
-Brougham, ou les radicaux, comme M. Hume, dirigèrent contre la
+discussions qui eurent lieu le 26 janvier, à l'ouverture de la
+session, par les attaques violentes que les libéraux, comme lord
+Brougham, ou les radicaux, comme M. Hume, dirigèrent contre la
politique du <i lang="en">Foreign Office</i>, et surtout par le langage tenu au nom
-des tories modérés, que l'on pressentait devoir remplacer
-prochainement le ministère. À la Chambre des lords, lord Wellington,
-tout en approuvant le traité du 15 juillet, mit une sorte
-d'affectation et de solennité à rappeler que, «pendant son ministère,
-il avait fait tous ses efforts pour que la France eût la véritable
-place qui lui appartenait dans le monde», ajoutant «que, sans cela, il
-ne saurait y avoir aucune sécurité pour la paix»; et il termina en
-exprimant «le désir que les nobles lords qui siégeaient parmi ses
+des tories modérés, que l'on pressentait devoir remplacer
+prochainement le ministère. À la Chambre des lords, lord Wellington,
+tout en approuvant le traité du 15 juillet, mit une sorte
+d'affectation et de solennité à rappeler que, «pendant son ministère,
+il avait fait tous ses efforts pour que la France eût la véritable
+place qui lui appartenait dans le monde», ajoutant «que, sans cela, il
+ne saurait y avoir aucune sécurité pour la paix»; et il termina en
+exprimant «le désir que les nobles lords qui siégeaient parmi ses
adversaires pussent ramener la France au sein des conseils de
-l'Europe». La situation du duc donna un grand retentissement à ses
-paroles. À la Chambre des communes, sir Robert Peel exprima des idées
-analogues; il y mêla même des critiques, sinon sur le but poursuivi,
-du moins sur les procédés employés, prodigua les politesses flatteuses
-à la France, se plaignit que le discours royal n'eût pas eu, pour
-elle, au moins une phrase de regret, et déclara que la paix ne serait
-pas raffermie tant qu'on n'aurait point son concours. «Le moment est
-donc venu, dit-il en terminant, d'inviter la France à coopérer, dans
-l'intérêt de la paix, avec les grandes puissances européennes.» Telle
+l'Europe». La situation du duc donna un grand retentissement à ses
+paroles. À la Chambre des communes, sir Robert Peel exprima des idées
+analogues; il y mêla même des critiques, sinon sur le but poursuivi,
+du moins sur les procédés employés, prodigua les politesses flatteuses
+à la France, se plaignit que le discours royal n'eût pas eu, pour
+elle, au moins une phrase de regret, et déclara que la paix ne serait
+pas raffermie tant qu'on n'aurait point son concours. «Le moment est
+donc venu, dit-il en terminant, d'inviter la France à coopérer, dans
+l'intérêt de la paix, avec les grandes puissances européennes.» Telle
fut l'impression produite par ce langage sur le parlement, que lord
-Palmerston, tout en tâchant de justifier ses procédés, feignit
-d'éprouver à notre sujet les mêmes sentiments que sir Robert Peel: il
-prétendit avoir été de tout temps le plus chaud partisan de l'alliance
-française, gémit sur un refroidissement, qu'il déclarait d'ailleurs
-être momentané, enfin proclama que «la France, maîtresse d'une grande
-puissance navale et <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> militaire, ne saurait être exclue des
-affaires de l'Europe, et qu'aucune transaction ne pouvait être
-complétement et sûrement réglée sans que, d'une manière ou d'une
-autre, elle y prît part.»</p>
+Palmerston, tout en tâchant de justifier ses procédés, feignit
+d'éprouver à notre sujet les mêmes sentiments que sir Robert Peel: il
+prétendit avoir été de tout temps le plus chaud partisan de l'alliance
+française, gémit sur un refroidissement, qu'il déclarait d'ailleurs
+être momentané, enfin proclama que «la France, maîtresse d'une grande
+puissance navale et <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> militaire, ne saurait être exclue des
+affaires de l'Europe, et qu'aucune transaction ne pouvait être
+complétement et sûrement réglée sans que, d'une manière ou d'une
+autre, elle y prît part.»</p>
<p>Ces manifestations de l'opinion anglaise, s'ajoutant aux
-représentations de M. de Metternich, firent comprendre à lord
+représentations de M. de Metternich, firent comprendre à lord
Palmerston qu'il ne pouvait plus longtemps soutenir lord Ponsonby dans
-ses man&oelig;uvres contre l'établissement héréditaire du pacha. Le 28 et
-le 29 janvier, il s'en expliqua verbalement avec le plénipotentiaire
-turc et, par lettre, avec lord Ponsonby lui-même. «Certainement,
-disait-il, il vaudrait beaucoup mieux que le sultan pût garder, pour
-le choix des gouverneurs futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il
-possède quant au choix des gouverneurs des autres provinces de son
+ses man&oelig;uvres contre l'établissement héréditaire du pacha. Le 28 et
+le 29 janvier, il s'en expliqua verbalement avec le plénipotentiaire
+turc et, par lettre, avec lord Ponsonby lui-même. «Certainement,
+disait-il, il vaudrait beaucoup mieux que le sultan pût garder, pour
+le choix des gouverneurs futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il
+possède quant au choix des gouverneurs des autres provinces de son
empire. Mais, dans toutes les affaires, il faut se contenter de ce qui
est praticable et ne pas compromettre ce qu'on a obtenu, en courant
-après ce qu'on ne peut atteindre... Le sultan n'a pas, quant à
-présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour rétablir
-son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses
-alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre
-puissances, en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les
-Égyptiens de la Syrie, de l'Arabie et de l'Asie... Si donc le sultan
+après ce qu'on ne peut atteindre... Le sultan n'a pas, quant à
+présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour rétablir
+son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses
+alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre
+puissances, en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les
+Égyptiens de la Syrie, de l'Arabie et de l'Asie... Si donc le sultan
s'adressait aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide,
-Méhémet-Ali en Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence
-deviendrait nécessaire. Eh bien, je puis vous dire d'avance le
-résultat de la délibération. Je sais parfaitement que les quatre
-puissances refuseront de venir en aide au sultan.» Il concluait donc
-que la Porte «devait mettre, sans autre délai, fin à cette affaire».
-Deux jours après, le 31 janvier, la conférence, réunie à Londres,
-adoptait une note collective invitant la Porte, «non-seulement à
-révoquer l'acte de destitution prononcée contre Méhémet-Ali, mais à
+Méhémet-Ali en Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence
+deviendrait nécessaire. Eh bien, je puis vous dire d'avance le
+résultat de la délibération. Je sais parfaitement que les quatre
+puissances refuseront de venir en aide au sultan.» Il concluait donc
+que la Porte «devait mettre, sans autre délai, fin à cette affaire».
+Deux jours après, le 31 janvier, la conférence, réunie à Londres,
+adoptait une note collective invitant la Porte, «non-seulement à
+révoquer l'acte de destitution prononcée contre Méhémet-Ali, mais à
lui accorder la promesse que ses descendants en ligne directe seraient
-nommés successivement par le sultan au pachalik d'Égypte».</p>
-
-<p>Le gouvernement français, tout en suivant attentivement ces <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span>
-fluctuations, tout en encourageant la résistance de M. de Metternich,
-était demeuré étranger à ces négociations. Même pour limiter les
-résultats du traité du 15 juillet, il ne voulait faire aucune démarche
-qui parût être une adhésion à ce traité. Ce n'en était pas moins son
-attitude qui avait sauvé l'Égypte. Pourquoi, en effet, M. de
-Metternich avait-il pris en main, avec une énergie si nouvelle chez
-lui, la cause du pacha, pour lequel il n'avait jamais caché son peu de
-sympathie? Comme il le proclamait lui-même, il n'avait agi que par
-égard pour la France; il se sentait obligé de faire quelque chose en
-retour du service que le ministère du 29 octobre rendait à la cause de
-la paix européenne, et, en même-temps, ému de nos armements, du quant
-à soi où se renfermait notre politique, de la fermeté avec laquelle
-nous maintenions la note du 8 octobre, il se préoccupait des
-complications auxquelles on s'exposerait, si aucun compte n'était tenu
-de l'espèce d'ultimatum renfermé dans cette note. C'est ainsi que,
-sans éclat irritant, sans provocation tapageuse, le ministère s'était
-trouvé contre-carrer efficacement, sur le point qui nous avait
+nommés successivement par le sultan au pachalik d'Égypte».</p>
+
+<p>Le gouvernement français, tout en suivant attentivement ces <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span>
+fluctuations, tout en encourageant la résistance de M. de Metternich,
+était demeuré étranger à ces négociations. Même pour limiter les
+résultats du traité du 15 juillet, il ne voulait faire aucune démarche
+qui parût être une adhésion à ce traité. Ce n'en était pas moins son
+attitude qui avait sauvé l'Égypte. Pourquoi, en effet, M. de
+Metternich avait-il pris en main, avec une énergie si nouvelle chez
+lui, la cause du pacha, pour lequel il n'avait jamais caché son peu de
+sympathie? Comme il le proclamait lui-même, il n'avait agi que par
+égard pour la France; il se sentait obligé de faire quelque chose en
+retour du service que le ministère du 29 octobre rendait à la cause de
+la paix européenne, et, en même-temps, ému de nos armements, du quant
+à soi où se renfermait notre politique, de la fermeté avec laquelle
+nous maintenions la note du 8 octobre, il se préoccupait des
+complications auxquelles on s'exposerait, si aucun compte n'était tenu
+de l'espèce d'ultimatum renfermé dans cette note. C'est ainsi que,
+sans éclat irritant, sans provocation tapageuse, le ministère s'était
+trouvé contre-carrer efficacement, sur le point qui nous avait
toujours paru le plus essentiel, les mauvais desseins de lord
-Palmerston et de lord Ponsonby. Comme l'a dit à ce propos M. Guizot,
-«la France absente pesait sur les esprits autant que présente elle eût
-pu influer sur les délibérations».</p>
+Palmerston et de lord Ponsonby. Comme l'a dit à ce propos M. Guizot,
+«la France absente pesait sur les esprits autant que présente elle eût
+pu influer sur les délibérations».</p>
<h4>XI</h4>
-<p>Persuadées que l'imbroglio égyptien était cette fois définitivement
-terminé par la note du 31 janvier, les puissances allemandes reprirent
-leurs démarches en vue de faire rentrer la France dans le concert
-européen. Leur projet était de nous inviter à signer avec les autres
-cabinets quelque acte général sur la question d'Orient. Quel en serait
-l'objet précis? On parlait, par exemple, de confirmer ainsi la vieille
-règle de l'empire ottoman, qui fermait les détroits des Dardanelles
-et du Bosphore <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> aux navires de guerre étrangers. Y
-ajouterait-on d'autres stipulations d'un intérêt plus actuel? Sur ce
-point, les idées étaient loin d'être arrêtées. À vrai dire, la seule
-chose qui importait aux cabinets de Vienne et de Berlin, c'était qu'il
-y eût signature à cinq: ce qui serait signé ne leur paraissait que
+<p>Persuadées que l'imbroglio égyptien était cette fois définitivement
+terminé par la note du 31 janvier, les puissances allemandes reprirent
+leurs démarches en vue de faire rentrer la France dans le concert
+européen. Leur projet était de nous inviter à signer avec les autres
+cabinets quelque acte général sur la question d'Orient. Quel en serait
+l'objet précis? On parlait, par exemple, de confirmer ainsi la vieille
+règle de l'empire ottoman, qui fermait les détroits des Dardanelles
+et du Bosphore <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> aux navires de guerre étrangers. Y
+ajouterait-on d'autres stipulations d'un intérêt plus actuel? Sur ce
+point, les idées étaient loin d'être arrêtées. À vrai dire, la seule
+chose qui importait aux cabinets de Vienne et de Berlin, c'était qu'il
+y eût signature à cinq: ce qui serait signé ne leur paraissait que
secondaire.</p>
-<p>Prévenu des ouvertures qui allaient lui être faites, le gouvernement
-français avait dû se demander quelle réponse il y donnerait. Il
+<p>Prévenu des ouvertures qui allaient lui être faites, le gouvernement
+français avait dû se demander quelle réponse il y donnerait. Il
rencontrait, en cette occasion comme en plusieurs autres, quelque
-difficulté à concilier les exigences de la politique intérieure et
-celles de la politique extérieure. En France, du moins dans les
-parties de l'opinion où avait été vivement sentie la mortification du
-traité du 15 juillet, l'idée d'une rentrée prochaine dans le concert
-européen était mal vue. Il semblait que ce fût oublier trop facilement
-un passé blessant, et que le souci de la dignité nationale exigeât un
-peu plus de ressentiment, de bouderie menaçante. Aussi, quand
-l'opposition voulait exciter les esprits contre le ministère, elle lui
+difficulté à concilier les exigences de la politique intérieure et
+celles de la politique extérieure. En France, du moins dans les
+parties de l'opinion où avait été vivement sentie la mortification du
+traité du 15 juillet, l'idée d'une rentrée prochaine dans le concert
+européen était mal vue. Il semblait que ce fût oublier trop facilement
+un passé blessant, et que le souci de la dignité nationale exigeât un
+peu plus de ressentiment, de bouderie menaçante. Aussi, quand
+l'opposition voulait exciter les esprits contre le ministère, elle lui
reprochait, comme M. Thiers dans la discussion des fonds secrets<a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a><a href="#footnote642" title="Go to footnote 642"><span class="smaller">[642]</span></a>,
-d'être trop empressé à rentrer en relation avec les autres puissances,
+d'être trop empressé à rentrer en relation avec les autres puissances,
et de ne pas oser maintenir la France dans son isolement.</p>
-<p>Par contre, à regarder l'étranger, il semblait que nous ne pussions
-sans inconvénient rebuter les avances qui nous étaient faites. Ainsi
-que l'écrivait M. de Bourqueney, le 12 février, il ne fallait pas
-croire qu'il y eût, chez toutes les puissances, «une égale sincérité,
-une égale ardeur pour arriver aux <em>cinq signatures sur le papier</em>».
-Lord Palmerston, sous la pression de ses alliés et de son parlement,
-n'avait pu se refuser à paraître nous tendre la main; mais il n'eût
-sans doute pas été fâché de pouvoir dire que nous ne voulions pas la
-prendre. Cela était plus vrai encore de la Russie: M. de Brünnow se
-montrait opposé à toute demande en vue de se rapprocher de la France,
-et M. de Nesselrode disait à l'ambassadeur de la <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> Reine, «que
-la Russie n'avait pas fait tant de concessions à l'Angleterre pour que
-celle-ci fît des concessions à la France». Seules, l'Autriche et la
-Prusse désiraient sincèrement et vivement notre rentrée dans le
-concert européen; mais plus elles étaient impatientes d'y parvenir,
-plus elles eussent été dépitées d'échouer par notre fait. Elles
+<p>Par contre, à regarder l'étranger, il semblait que nous ne pussions
+sans inconvénient rebuter les avances qui nous étaient faites. Ainsi
+que l'écrivait M. de Bourqueney, le 12 février, il ne fallait pas
+croire qu'il y eût, chez toutes les puissances, «une égale sincérité,
+une égale ardeur pour arriver aux <em>cinq signatures sur le papier</em>».
+Lord Palmerston, sous la pression de ses alliés et de son parlement,
+n'avait pu se refuser à paraître nous tendre la main; mais il n'eût
+sans doute pas été fâché de pouvoir dire que nous ne voulions pas la
+prendre. Cela était plus vrai encore de la Russie: M. de Brünnow se
+montrait opposé à toute demande en vue de se rapprocher de la France,
+et M. de Nesselrode disait à l'ambassadeur de la <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> Reine, «que
+la Russie n'avait pas fait tant de concessions à l'Angleterre pour que
+celle-ci fît des concessions à la France». Seules, l'Autriche et la
+Prusse désiraient sincèrement et vivement notre rentrée dans le
+concert européen; mais plus elles étaient impatientes d'y parvenir,
+plus elles eussent été dépitées d'échouer par notre fait. Elles
estimaient faire beaucoup pour nous en sauvant le pacha, qu'elles
-n'aimaient pas, et en tenant tête à lord Palmerston et au Czar qui les
-intimidaient. Dès lors elles croyaient avoir droit à quelque chose en
+n'aimaient pas, et en tenant tête à lord Palmerston et au Czar qui les
+intimidaient. Dès lors elles croyaient avoir droit à quelque chose en
retour de notre part, et nous en auraient voulu de ne pas l'obtenir.
-Elles se seraient regardées d'ailleurs comme étant les premières
-menacées par la persistance de nos armements, et auraient cherché à se
-garantir de ce péril en se rapprochant davantage de la Russie et de
-l'Angleterre. Ainsi, de la mauvaise volonté plus ou moins patente des
-uns et du dépit des autres pouvait sortir la confirmation d'une
-alliance à quatre contre la France isolée, armée et suspecte.
-L'accident du 15 juillet deviendrait l'état permanent de l'Europe, et
-un tel état serait gros de complications. Que ne pourrait-il pas
-arriver, si le premier acte de la nouvelle coalition était de soulever
-la question du désarmement? Or était-ce une hypothèse en l'air?
-n'avait-on pas vu déjà, en novembre, les cabinets allemands nous
-adresser à ce sujet des observations, et ne colportait-on pas une
-lettre de lord Wellington contre la paix armée et les cinq cent mille
-hommes de la France? Nos représentants à l'étranger étaient
-très-frappés de ce péril; ils en avertissaient M. Guizot et
-insistaient pour qu'il le conjurât en ne retardant pas sa rentrée dans
-le concert européen. «Voici, écrivait M. de Bourqueney le 12 février,
-le danger en présence duquel nous sommes. Si les uns nous trouvent
-froids, les autres défiants, on se réunira à quatre, on fera un
-protocole de clôture, et tout sera dit ici comme acte diplomatique. On
+Elles se seraient regardées d'ailleurs comme étant les premières
+menacées par la persistance de nos armements, et auraient cherché à se
+garantir de ce péril en se rapprochant davantage de la Russie et de
+l'Angleterre. Ainsi, de la mauvaise volonté plus ou moins patente des
+uns et du dépit des autres pouvait sortir la confirmation d'une
+alliance à quatre contre la France isolée, armée et suspecte.
+L'accident du 15 juillet deviendrait l'état permanent de l'Europe, et
+un tel état serait gros de complications. Que ne pourrait-il pas
+arriver, si le premier acte de la nouvelle coalition était de soulever
+la question du désarmement? Or était-ce une hypothèse en l'air?
+n'avait-on pas vu déjà, en novembre, les cabinets allemands nous
+adresser à ce sujet des observations, et ne colportait-on pas une
+lettre de lord Wellington contre la paix armée et les cinq cent mille
+hommes de la France? Nos représentants à l'étranger étaient
+très-frappés de ce péril; ils en avertissaient M. Guizot et
+insistaient pour qu'il le conjurât en ne retardant pas sa rentrée dans
+le concert européen. «Voici, écrivait M. de Bourqueney le 12 février,
+le danger en présence duquel nous sommes. Si les uns nous trouvent
+froids, les autres défiants, on se réunira à quatre, on fera un
+protocole de clôture, et tout sera dit ici comme acte diplomatique. On
n'en affirmera pas moins que la France n'a plus le droit de se dire
-isolée... Rappelez-vous, Monsieur, la situation de juin 1840. Il y eut
-aussi un moment où vous sentîtes que vous alliez être débordé par une
-entente à quatre: je vois poindre le même danger sous une autre
-forme. Alors, <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> c'était un traité à inaugurer; il s'agit
-aujourd'hui de l'enterrer en rendant tout autre traité impossible.» De
-Russie, M. de Barante envoyait, à la même époque, un avertissement
-semblable. «Si une délibération commune, écrivait-il, ne ramène pas
-l'Europe à la politique antérieure, si la situation de la paix armée
+isolée... Rappelez-vous, Monsieur, la situation de juin 1840. Il y eut
+aussi un moment où vous sentîtes que vous alliez être débordé par une
+entente à quatre: je vois poindre le même danger sous une autre
+forme. Alors, <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> c'était un traité à inaugurer; il s'agit
+aujourd'hui de l'enterrer en rendant tout autre traité impossible.» De
+Russie, M. de Barante envoyait, à la même époque, un avertissement
+semblable. «Si une délibération commune, écrivait-il, ne ramène pas
+l'Europe à la politique antérieure, si la situation de la paix armée
se prolonge, si les esprits s'obstinent et s'irritent sur le
-désarmement, je ne serais pas surpris qu'un beau matin, un traité
-d'alliance défensive ne se trouvât signé par les quatre puissances.»</p>
+désarmement, je ne serais pas surpris qu'un beau matin, un traité
+d'alliance défensive ne se trouvât signé par les quatre puissances.»</p>
-<p>M. Guizot comprenait la gravité du péril que lui signalaient ainsi ses
+<p>M. Guizot comprenait la gravité du péril que lui signalaient ainsi ses
ambassadeurs; mais il n'avait pas le sentiment moins vif des
-susceptibilités de l'opinion française. Après avoir mûrement considéré
-ces deux faces si différentes de la question, il prit son parti et
-l'exposa avec une grande netteté dans les instructions qu'il envoya à
-ses agents. Conformément à ses premières déclarations, il continuait à
-accepter franchement l'attitude de l'isolement comme «étant, dans
-l'état des faits, la plus convenable pour la dignité ou la sûreté du
-pays»; il se disait nullement pressé d'en sortir et prêt à y
-«persister sans inquiétude pour son propre compte, sans agression ni
+susceptibilités de l'opinion française. Après avoir mûrement considéré
+ces deux faces si différentes de la question, il prit son parti et
+l'exposa avec une grande netteté dans les instructions qu'il envoya à
+ses agents. Conformément à ses premières déclarations, il continuait à
+accepter franchement l'attitude de l'isolement comme «étant, dans
+l'état des faits, la plus convenable pour la dignité ou la sûreté du
+pays»; il se disait nullement pressé d'en sortir et prêt à y
+«persister sans inquiétude pour son propre compte, sans agression ni
menace pour personne, aussi longtemps que les circonstances
-l'exigeraient». Cependant il ne prétendait pas en faire «la base
-permanente de sa politique» et ne repoussait pas l'éventualité d'une
-rentrée dans le concert des puissances. Il admettait que cette rentrée
-se produisît sous la forme de quelque acte signé avec les autres
-cabinets pour régler tout ou partie des problèmes européens soulevés
-par la question d'Orient; mais son adhésion à un tel acte était
-subordonnée aux conditions suivantes: 1<sup>o</sup> que l'initiative fût prise
-par les autres puissances, et que ceux qui avaient manqué à la France
-en se passant d'elle trop facilement témoignassent par leur démarche
-qu'ils avaient besoin d'elle; 2<sup>o</sup> que l'Égypte héréditaire fût
-définitivement assurée au pacha, et qu'il eût ainsi été fait droit aux
-demandes de la note du 8 octobre; 3<sup>o</sup> que le traité du 15 juillet fût
-un acte accompli, terminé, dont il ne fût plus question et qui
-n'appartînt plus qu'au passé; car, ayant blâmé ce traité, la France
-ne pouvait, à <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> aucun degré, prendre part à son exécution, ni
-même entrer en communauté d'action avec des puissances qui seraient
-encore occupées de cette exécution; 4<sup>o</sup> que la clôture du traité du 15
-juillet fût préalablement constatée par un protocole signé des quatre
-alliés et porté officiellement à notre connaissance; 5<sup>o</sup> enfin, qu'on
-ne soulevât pas la question du désarmement. C'étaient là les
-conditions que M. Guizot jugeait essentielles à notre honneur et dont
-il était résolu à ne pas se départir, de quelque péril qu'on le
-menaçât. Quant à l'acte lui-même, quelles stipulations
+l'exigeraient». Cependant il ne prétendait pas en faire «la base
+permanente de sa politique» et ne repoussait pas l'éventualité d'une
+rentrée dans le concert des puissances. Il admettait que cette rentrée
+se produisît sous la forme de quelque acte signé avec les autres
+cabinets pour régler tout ou partie des problèmes européens soulevés
+par la question d'Orient; mais son adhésion à un tel acte était
+subordonnée aux conditions suivantes: 1<sup>o</sup> que l'initiative fût prise
+par les autres puissances, et que ceux qui avaient manqué à la France
+en se passant d'elle trop facilement témoignassent par leur démarche
+qu'ils avaient besoin d'elle; 2<sup>o</sup> que l'Égypte héréditaire fût
+définitivement assurée au pacha, et qu'il eût ainsi été fait droit aux
+demandes de la note du 8 octobre; 3<sup>o</sup> que le traité du 15 juillet fût
+un acte accompli, terminé, dont il ne fût plus question et qui
+n'appartînt plus qu'au passé; car, ayant blâmé ce traité, la France
+ne pouvait, à <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> aucun degré, prendre part à son exécution, ni
+même entrer en communauté d'action avec des puissances qui seraient
+encore occupées de cette exécution; 4<sup>o</sup> que la clôture du traité du 15
+juillet fût préalablement constatée par un protocole signé des quatre
+alliés et porté officiellement à notre connaissance; 5<sup>o</sup> enfin, qu'on
+ne soulevât pas la question du désarmement. C'étaient là les
+conditions que M. Guizot jugeait essentielles à notre honneur et dont
+il était résolu à ne pas se départir, de quelque péril qu'on le
+menaçât. Quant à l'acte lui-même, quelles stipulations
contiendrait-il? Se rendant compte que la clause de la fermeture des
-détroits ne faisait que confirmer une règle existant de longue date et
-naguère encore rappelée dans le traité du 15 juillet 1840, notre
-ministre ne cachait pas son désir d'y voir adjoindre d'autres articles
-plus importants et plus intéressants: par exemple, l'affirmation de
-l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman; quelques
-garanties pour les populations chrétiennes de la Syrie ou pour
-Jérusalem; la liberté ou la neutralité des routes d'Asie par Suez et
-par l'Euphrate. En somme, il désirait que «l'acte eût autant de
-consistance et fût aussi plein qu'il se pouvait». Ce n'étaient là,
+détroits ne faisait que confirmer une règle existant de longue date et
+naguère encore rappelée dans le traité du 15 juillet 1840, notre
+ministre ne cachait pas son désir d'y voir adjoindre d'autres articles
+plus importants et plus intéressants: par exemple, l'affirmation de
+l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman; quelques
+garanties pour les populations chrétiennes de la Syrie ou pour
+Jérusalem; la liberté ou la neutralité des routes d'Asie par Suez et
+par l'Euphrate. En somme, il désirait que «l'acte eût autant de
+consistance et fût aussi plein qu'il se pouvait». Ce n'étaient là,
toutefois, que des <i lang="la">desiderata</i> et non des conditions absolues comme
-celles que nous avons tout d'abord indiquées. Quoique moins
-indifférent que l'Autriche et la Prusse au contenu de l'acte, plus
-désireux qu'elles d'en faire quelque &oelig;uvre de grande, sérieuse et
-prévoyante politique, il tenait surtout à ce que l'acte lui-même fût
-signé et vînt «mettre un terme à l'état de tension universelle».</p>
-
-<p>Quand le gouvernement français eut ainsi fixé ses résolutions et qu'il
-en eut informé ses agents diplomatiques, les négociations s'engagèrent
-à Londres et marchèrent rapidement. Il fut bientôt visible que, malgré
-la résistance de M. de Brünnow, nous aurions satisfaction sur tous les
-points qui, selon M. Guizot, importaient essentiellement à notre
-dignité. Les difficultés s'élevèrent sur les stipulations à insérer
-dans l'acte. La clôture des détroits était acceptée par tous, mais la
-déclaration relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'empire
-<span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> ottoman était hautement repoussée par le plénipotentiaire
-russe comme impliquant un soupçon contre sa cour, et lord Palmerston
-avait alors partie trop intimement liée avec la Russie pour ne pas
-appuyer cette résistance. Le ministre anglais ne se prêtait pas non
-plus à parler dans le traité soit des routes de Suez et de l'Euphrate,
-soit des populations chrétiennes. La première clause, disait-il,
-prêterait à dire que l'Angleterre avait poursuivi un but intéressé; la
+celles que nous avons tout d'abord indiquées. Quoique moins
+indifférent que l'Autriche et la Prusse au contenu de l'acte, plus
+désireux qu'elles d'en faire quelque &oelig;uvre de grande, sérieuse et
+prévoyante politique, il tenait surtout à ce que l'acte lui-même fût
+signé et vînt «mettre un terme à l'état de tension universelle».</p>
+
+<p>Quand le gouvernement français eut ainsi fixé ses résolutions et qu'il
+en eut informé ses agents diplomatiques, les négociations s'engagèrent
+à Londres et marchèrent rapidement. Il fut bientôt visible que, malgré
+la résistance de M. de Brünnow, nous aurions satisfaction sur tous les
+points qui, selon M. Guizot, importaient essentiellement à notre
+dignité. Les difficultés s'élevèrent sur les stipulations à insérer
+dans l'acte. La clôture des détroits était acceptée par tous, mais la
+déclaration relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'empire
+<span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> ottoman était hautement repoussée par le plénipotentiaire
+russe comme impliquant un soupçon contre sa cour, et lord Palmerston
+avait alors partie trop intimement liée avec la Russie pour ne pas
+appuyer cette résistance. Le ministre anglais ne se prêtait pas non
+plus à parler dans le traité soit des routes de Suez et de l'Euphrate,
+soit des populations chrétiennes. La première clause, disait-il,
+prêterait à dire que l'Angleterre avait poursuivi un but intéressé; la
seconde ne comportait que des conseils, et des conseils se donnaient
-par note diplomatique plutôt qu'ils ne se formulaient dans des
-traités. M. de Bourqueney lutta pied à pied sur tous ces points, mais
-sans succès. Il n'était pas soutenu par les plénipotentiaires
+par note diplomatique plutôt qu'ils ne se formulaient dans des
+traités. M. de Bourqueney lutta pied à pied sur tous ces points, mais
+sans succès. Il n'était pas soutenu par les plénipotentiaires
allemands, soucieux de ne pas blesser le Czar. Tout au plus, en ce qui
-touchait l'intégrité de l'empire ottoman, notre chargé d'affaires
-espérait-il obtenir, à défaut d'un article du pacte, une phrase
-indirecte insérée dans le préambule.</p>
+touchait l'intégrité de l'empire ottoman, notre chargé d'affaires
+espérait-il obtenir, à défaut d'un article du pacte, une phrase
+indirecte insérée dans le préambule.</p>
<p>M. de Bourqueney n'en pressait pas moins M. Guizot de conclure sans
-exiger davantage; chaque jour moins rassuré sur les conséquences
+exiger davantage; chaque jour moins rassuré sur les conséquences
qu'aurait un refus ou un retard de notre part, il multipliait ses
-avertissements. «Trois au moins des quatre puissances, écrivait-il le
-22 février, regardent la phase dans laquelle nous venons d'entrer
-comme l'unique et dernière occasion de rendre à la France et,
-conséquemment, à elles-mêmes la situation normale qu'a troublée le
-traité du 15 juillet 1840. Cette occasion perdue sans retour, et
-perdue du fait de la France, jamais nous ne persuaderons à nos alliés
-qu'elle a échoué pour nous sur une forme de rédaction. On sera
-convaincu que nous avons laissé préparer une démarche de déférence
-envers nous, décidés d'avance à en confisquer la gloriole à notre
-profit, mais à en répudier les conséquences pratiques. Les rapports
-avec la France changeront brusquement de caractère. Les quatre cours
-ne voudront pas rester sous le ridicule d'avoir échoué dans leurs
-efforts de réconciliation avec la France. Elles se replieront sur ce
+avertissements. «Trois au moins des quatre puissances, écrivait-il le
+22 février, regardent la phase dans laquelle nous venons d'entrer
+comme l'unique et dernière occasion de rendre à la France et,
+conséquemment, à elles-mêmes la situation normale qu'a troublée le
+traité du 15 juillet 1840. Cette occasion perdue sans retour, et
+perdue du fait de la France, jamais nous ne persuaderons à nos alliés
+qu'elle a échoué pour nous sur une forme de rédaction. On sera
+convaincu que nous avons laissé préparer une démarche de déférence
+envers nous, décidés d'avance à en confisquer la gloriole à notre
+profit, mais à en répudier les conséquences pratiques. Les rapports
+avec la France changeront brusquement de caractère. Les quatre cours
+ne voudront pas rester sous le ridicule d'avoir échoué dans leurs
+efforts de réconciliation avec la France. Elles se replieront sur ce
qu'elles peuvent faire sans nous, et il n'y a pas de raisonnement qui
-empêche ce qui se fait sans nous d'avoir au moins l'air d'être fait
-contre nous.» Le 25 février, <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> notre chargé d'affaires revenait
-sur les mêmes idées avec plus d'insistance encore: «Voyez, disait-il à
-son ministre, ce que vous avez décidé dans votre sagesse: vous n'avez
-pas eu à prendre une décision plus grave. Je répète, parce que c'est
+empêche ce qui se fait sans nous d'avoir au moins l'air d'être fait
+contre nous.» Le 25 février, <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> notre chargé d'affaires revenait
+sur les mêmes idées avec plus d'insistance encore: «Voyez, disait-il à
+son ministre, ce que vous avez décidé dans votre sagesse: vous n'avez
+pas eu à prendre une décision plus grave. Je répète, parce que c'est
ma conviction, que, sur les quatre puissances, trois au moins croient
-avoir ouvert à la France une haute et honorable porte de rentrée dans
-le concert européen; mais enfin c'est à nous à examiner si nous la
-trouvons à notre taille, au risque de la fermer sans retour et de
-faire face, dès le lendemain, à une situation toute nouvelle.»</p>
+avoir ouvert à la France une haute et honorable porte de rentrée dans
+le concert européen; mais enfin c'est à nous à examiner si nous la
+trouvons à notre taille, au risque de la fermer sans retour et de
+faire face, dès le lendemain, à une situation toute nouvelle.»</p>
-<p>M. Guizot gardait tout son sang-froid, ne se montrant ni pressé ni
-hésitant<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a><a href="#footnote643" title="Go to footnote 643"><span class="smaller">[643]</span></a>. Une fois bien assuré qu'une discussion plus prolongée
+<p>M. Guizot gardait tout son sang-froid, ne se montrant ni pressé ni
+hésitant<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a><a href="#footnote643" title="Go to footnote 643"><span class="smaller">[643]</span></a>. Une fois bien assuré qu'une discussion plus prolongée
ne donnait chance de rien obtenir de plus et risquait de faire tout
-perdre, il prit son parti de se contenter de ce qui était possible. Il
-regrettait sans doute de ne pas faire le grand acte qu'il avait rêvé:
-c'était pour lui un désappointement de plus à ajouter à ceux que cette
-affaire lui avait déjà causés. Il se rendait compte en outre que
-l'opposition aurait beau jeu à soutenir que par son contenu le traité
-n'avait pas grande signification. Mais, malgré tout, il avait
-satisfaction sur les points qu'il s'était fixés à lui-même comme
-essentiels. «Du moment, écrivait-il le 28 février à M. Bourqueney, que
-nous n'avons pas fait les premières ouvertures, qu'on ne nous demande
-pas de sanctionner le traité du 15 juillet et qu'on ne nous parle pas
-de désarmement, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de
-reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur
-à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du Roi et de
-son conseil. Rompre toute coalition, apparente ou réelle, en dehors de
-nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie, des habitudes
-d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances à leur
-situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir nous-mêmes
-de la position d'isolement pour prendre la position d'indépendance,
-ce sont là, à <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> ne considérer que la question diplomatique, des
-résultats assez considérables pour être achetés au prix de quelques
-ennuis de discussion dans les Chambres.»</p>
-
-<p>Dès lors il n'y avait plus qu'à fixer la rédaction du traité et de ses
+perdre, il prit son parti de se contenter de ce qui était possible. Il
+regrettait sans doute de ne pas faire le grand acte qu'il avait rêvé:
+c'était pour lui un désappointement de plus à ajouter à ceux que cette
+affaire lui avait déjà causés. Il se rendait compte en outre que
+l'opposition aurait beau jeu à soutenir que par son contenu le traité
+n'avait pas grande signification. Mais, malgré tout, il avait
+satisfaction sur les points qu'il s'était fixés à lui-même comme
+essentiels. «Du moment, écrivait-il le 28 février à M. Bourqueney, que
+nous n'avons pas fait les premières ouvertures, qu'on ne nous demande
+pas de sanctionner le traité du 15 juillet et qu'on ne nous parle pas
+de désarmement, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de
+reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur
+à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du Roi et de
+son conseil. Rompre toute coalition, apparente ou réelle, en dehors de
+nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie, des habitudes
+d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances à leur
+situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir nous-mêmes
+de la position d'isolement pour prendre la position d'indépendance,
+ce sont là, à <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> ne considérer que la question diplomatique, des
+résultats assez considérables pour être achetés au prix de quelques
+ennuis de discussion dans les Chambres.»</p>
+
+<p>Dès lors il n'y avait plus qu'à fixer la rédaction du traité et de ses
annexes. Ce fut fait en quelques jours, et, le 5 mars, M. de
-Bourqueney envoyait à M. Guizot trois pièces qui n'attendaient plus
-que son adhésion. La première, sous la lettre A, était le protocole de
-la clôture du traité du 15 juillet: les quatre puissances, mentionnant
-la soumission de Méhémet-Ali, l'évacuation de la Syrie et les
-concessions que la Porte avait faites à son vassal (concessions dont
-on avait déjà la nouvelle indirecte et dont on attendait de jour en
-jour la nouvelle officielle), déclaraient le traité du 15 juillet
-terminé. La seconde, sous la lettre B, n'était également signée que
-par les quatre puissances: celles-ci prenaient acte de la clôture
-établie par la pièce précédente et déclaraient que, la question
-spéciale née du traité du 15 juillet étant <em>heureusement</em> terminée, il
-y avait pourtant, <em>dans ledit traité, un principe permanent,&mdash;la
-clôture des détroits,&mdash;auquel il importait de donner un caractère plus
-solennel encore</em> en invitant la France à y adhérer au moyen d'une
-convention qui l'établirait formellement et donnerait ainsi à l'Europe
+Bourqueney envoyait à M. Guizot trois pièces qui n'attendaient plus
+que son adhésion. La première, sous la lettre A, était le protocole de
+la clôture du traité du 15 juillet: les quatre puissances, mentionnant
+la soumission de Méhémet-Ali, l'évacuation de la Syrie et les
+concessions que la Porte avait faites à son vassal (concessions dont
+on avait déjà la nouvelle indirecte et dont on attendait de jour en
+jour la nouvelle officielle), déclaraient le traité du 15 juillet
+terminé. La seconde, sous la lettre B, n'était également signée que
+par les quatre puissances: celles-ci prenaient acte de la clôture
+établie par la pièce précédente et déclaraient que, la question
+spéciale née du traité du 15 juillet étant <em>heureusement</em> terminée, il
+y avait pourtant, <em>dans ledit traité, un principe permanent,&mdash;la
+clôture des détroits,&mdash;auquel il importait de donner un caractère plus
+solennel encore</em> en invitant la France à y adhérer au moyen d'une
+convention qui l'établirait formellement et donnerait ainsi à l'Europe
un <em>nouveau</em> gage de l'union des puissances. Venait enfin, sous la
-lettre C, le texte même de la convention, contenant dans son préambule
-la phrase suivante, à laquelle M. de Brünnow avait, à titre de
-compromis, fini par adhérer: «<em>Les puissances, désirant attester leur
-accord en donnant à S. H. le Sultan une preuve manifeste du respect
-qu'elles portent à ses droits souverains...</em>» La convention se
+lettre C, le texte même de la convention, contenant dans son préambule
+la phrase suivante, à laquelle M. de Brünnow avait, à titre de
+compromis, fini par adhérer: «<em>Les puissances, désirant attester leur
+accord en donnant à S. H. le Sultan une preuve manifeste du respect
+qu'elles portent à ses droits souverains...</em>» La convention se
composait de quatre articles: le premier consacrait le principe de la
-clôture des détroits; le second réservait au sultan le droit
-d'excepter de cette règle les bâtiments légers employés au service des
-légations; le troisième et le quatrième réglaient le délai pour les
-ratifications et engageaient les autres puissances à adhérer à ladite
-convention. En envoyant ces pièces, M. de Bourqueney écrivait à M.
-Guizot: «Je persiste à vous demander en grâce le coup de théâtre d'une
-rapide acceptation. À l'heure où je vous écris, Brünnow joue <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span>
-encore sur la carte de notre refus. Il sent que son rôle est fini le
-lendemain de notre signature.»</p>
-
-<p>Si frappé que pût être M. Guizot de l'insistance inquiète d'un agent
-dont il appréciait la clairvoyance, il ne perdait pas de vue, pour
-cela, l'autre face de la question; les exigences de la dignité
-nationale et les susceptibilités de l'opinion. Aussi, après examen,
-notifia-t-il à M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient
-dans les pièces envoyées de Londres. Le protocole B faisait de la
-clôture des détroits une conséquence du traité du 15 juillet et l'y
+clôture des détroits; le second réservait au sultan le droit
+d'excepter de cette règle les bâtiments légers employés au service des
+légations; le troisième et le quatrième réglaient le délai pour les
+ratifications et engageaient les autres puissances à adhérer à ladite
+convention. En envoyant ces pièces, M. de Bourqueney écrivait à M.
+Guizot: «Je persiste à vous demander en grâce le coup de théâtre d'une
+rapide acceptation. À l'heure où je vous écris, Brünnow joue <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span>
+encore sur la carte de notre refus. Il sent que son rôle est fini le
+lendemain de notre signature.»</p>
+
+<p>Si frappé que pût être M. Guizot de l'insistance inquiète d'un agent
+dont il appréciait la clairvoyance, il ne perdait pas de vue, pour
+cela, l'autre face de la question; les exigences de la dignité
+nationale et les susceptibilités de l'opinion. Aussi, après examen,
+notifia-t-il à M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient
+dans les pièces envoyées de Londres. Le protocole B faisait de la
+clôture des détroits une conséquence du traité du 15 juillet et l'y
rattachait indirectement; la France n'acceptait pas cette assertion;
-le traité du 15 juillet devait être considéré comme éteint tout
-entier. Les mots <em>heureusement terminés</em> ne pouvaient convenir à la
-France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un éloge à ce
+le traité du 15 juillet devait être considéré comme éteint tout
+entier. Les mots <em>heureusement terminés</em> ne pouvaient convenir à la
+France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un éloge à ce
qui venait de se passer. Observation analogue sur ces autres
expressions: les puissances veulent donner un <em>nouveau</em> gage, etc.
Enfin, pour exprimer plus clairement le sentiment qui portait la
-France à signer la nouvelle convention, M. Guizot désirait que, dans
-le préambule, on insérât ces mots: <em>pour consolider l'empire ottoman</em>.
-«Croyez, ajoutait le ministre, que je comprends le mérite de ce que
-vous appelez le coup de théâtre de l'acceptation immédiate, et
+France à signer la nouvelle convention, M. Guizot désirait que, dans
+le préambule, on insérât ces mots: <em>pour consolider l'empire ottoman</em>.
+«Croyez, ajoutait le ministre, que je comprends le mérite de ce que
+vous appelez le coup de théâtre de l'acceptation immédiate, et
j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il n'y avait pas moyen...
-Tout bien considéré, nous n'avons point montré d'empressement à
-négocier. Nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient
-d'être aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure.»
-M. de Bourqueney dut donc se remettre à l'&oelig;uvre. Après quelques
-jours de négociations difficiles, et malgré la très-vive résistance du
-plénipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui
-blessaient la France furent supprimés; l'addition qu'elle réclamait
-fut faite. Dans ce remaniement, les trois actes préparés furent réunis
-en deux: le protocole de clôture et la convention elle-même. Notre
-chargé d'affaires, heureux d'avoir réussi, s'attendait à recevoir, par
-retour du courrier, notre adhésion définitive.</p>
+Tout bien considéré, nous n'avons point montré d'empressement à
+négocier. Nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient
+d'être aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure.»
+M. de Bourqueney dut donc se remettre à l'&oelig;uvre. Après quelques
+jours de négociations difficiles, et malgré la très-vive résistance du
+plénipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui
+blessaient la France furent supprimés; l'addition qu'elle réclamait
+fut faite. Dans ce remaniement, les trois actes préparés furent réunis
+en deux: le protocole de clôture et la convention elle-même. Notre
+chargé d'affaires, heureux d'avoir réussi, s'attendait à recevoir, par
+retour du courrier, notre adhésion définitive.</p>
<p>La France avait en effet obtenu pleine satisfaction, et il semblait
-<span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> que tout fût enfin terminé. C'était compter sans lord
-Ponsonby. Pendant qu'à Londres on parvenait à lever les derniers
-obstacles à un accord, arrivaient d'Orient des nouvelles graves qui,
-une fois de plus, remettaient tout en suspens. Les négociations
+<span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> que tout fût enfin terminé. C'était compter sans lord
+Ponsonby. Pendant qu'à Londres on parvenait à lever les derniers
+obstacles à un accord, arrivaient d'Orient des nouvelles graves qui,
+une fois de plus, remettaient tout en suspens. Les négociations
suivies en Angleterre depuis quelques semaines supposaient que la
-Porte, se conformant à la note du 31 janvier, concédait l'hérédité au
-pacha et que le conflit turco-égyptien était ainsi terminé. On savait
-en effet qu'un hatti-shériff était préparé dans ce sens à
-Constantinople. Mais, quand le texte en parvint à Paris, le 9 mars, il
+Porte, se conformant à la note du 31 janvier, concédait l'hérédité au
+pacha et que le conflit turco-égyptien était ainsi terminé. On savait
+en effet qu'un hatti-shériff était préparé dans ce sens à
+Constantinople. Mais, quand le texte en parvint à Paris, le 9 mars, il
apparut tout de suite que, sous l'inspiration de l'ambassadeur
-d'Angleterre, l'hérédité avait été accompagnée de conditions qui la
-rendaient absolument illusoire: droit pour le sultan, à chaque
-vacance, de choisir, entre les héritiers mâles, celui qu'il voulait
-appeler au trône; obligation pour le pacha de percevoir tous les
-impôts au nom de la Porte, d'après le mode fixé par elle, et d'en
-verser un quart au trésor de l'empire; limitation à dix-huit cents
-hommes du chiffre de l'armée égyptienne, et nomination par le sultan
+d'Angleterre, l'hérédité avait été accompagnée de conditions qui la
+rendaient absolument illusoire: droit pour le sultan, à chaque
+vacance, de choisir, entre les héritiers mâles, celui qu'il voulait
+appeler au trône; obligation pour le pacha de percevoir tous les
+impôts au nom de la Porte, d'après le mode fixé par elle, et d'en
+verser un quart au trésor de l'empire; limitation à dix-huit cents
+hommes du chiffre de l'armée égyptienne, et nomination par le sultan
de tous les officiers au-dessus du grade d'adjudant; sans compter
-plusieurs autres règlements vexatoires destinés à bien montrer qu'on
-ne prétendait concéder au pacha et à sa race qu'un pouvoir absolument
-nominal. En même temps que ce document arrivait de Constantinople, les
-dépêches d'Alexandrie faisaient connaître que Méhémet-Ali, justement
-irrité, repoussait ces conditions et qu'il faisait entendre des
-menaces de guerre. «Tous les enfants de l'Égypte sont maintenant
-revenus,&mdash;disait-il à notre consul, en faisant allusion au retour
-récent des débris de l'armée de Syrie,&mdash;c'est à eux de voir s'ils
-veulent perdre le fruit de tout ce que j'ai fait pour eux.» Puis,
-s'adressant à un de ses généraux qui était présent: «Tu es jeune, tu
-sais manier le sabre; tu me verras encore te donner des leçons.»</p>
-
-<p>À Londres, la surprise fut grande. Les plénipotentiaires allemands
-étaient furieux de voir l'action commune des puissances ainsi
-impudemment contrariée par le représentant de l'une d'elles. Lord
-Palmerston essaya bien un moment de soutenir que le hatti-shériff
-était «le meilleur arrangement possible<a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a><a href="#footnote644" title="Go to footnote 644"><span class="smaller">[644]</span></a>»; <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> mais le
-mécontentement de ses collègues, les interpellations du parlement, les
-réclamations de ses alliés lui firent bientôt voir qu'en prenant à son
+plusieurs autres règlements vexatoires destinés à bien montrer qu'on
+ne prétendait concéder au pacha et à sa race qu'un pouvoir absolument
+nominal. En même temps que ce document arrivait de Constantinople, les
+dépêches d'Alexandrie faisaient connaître que Méhémet-Ali, justement
+irrité, repoussait ces conditions et qu'il faisait entendre des
+menaces de guerre. «Tous les enfants de l'Égypte sont maintenant
+revenus,&mdash;disait-il à notre consul, en faisant allusion au retour
+récent des débris de l'armée de Syrie,&mdash;c'est à eux de voir s'ils
+veulent perdre le fruit de tout ce que j'ai fait pour eux.» Puis,
+s'adressant à un de ses généraux qui était présent: «Tu es jeune, tu
+sais manier le sabre; tu me verras encore te donner des leçons.»</p>
+
+<p>À Londres, la surprise fut grande. Les plénipotentiaires allemands
+étaient furieux de voir l'action commune des puissances ainsi
+impudemment contrariée par le représentant de l'une d'elles. Lord
+Palmerston essaya bien un moment de soutenir que le hatti-shériff
+était «le meilleur arrangement possible<a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a><a href="#footnote644" title="Go to footnote 644"><span class="smaller">[644]</span></a>»; <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> mais le
+mécontentement de ses collègues, les interpellations du parlement, les
+réclamations de ses alliés lui firent bientôt voir qu'en prenant à son
compte ce nouveau tour de son ambassadeur, il se mettait dans une
-situation des plus fausses. Quant à M. Guizot, il conclut aussitôt de
-cet incident que les difficultés n'étaient pas aussi aplanies qu'on le
-croyait et que la question égyptienne n'était pas terminée. «Mettez en
-panne», écrivit-il à M. de Bourqueney. Et il ajoutait: «Notre
-situation, à nous, est invariable; dans la conduite, l'attente
-tranquille; dans le langage, la désapprobation mesurée, mais
-positive.»</p>
+situation des plus fausses. Quant à M. Guizot, il conclut aussitôt de
+cet incident que les difficultés n'étaient pas aussi aplanies qu'on le
+croyait et que la question égyptienne n'était pas terminée. «Mettez en
+panne», écrivit-il à M. de Bourqueney. Et il ajoutait: «Notre
+situation, à nous, est invariable; dans la conduite, l'attente
+tranquille; dans le langage, la désapprobation mesurée, mais
+positive.»</p>
<p>M. de Bourqueney ne prit pas facilement son parti de voir ajourner et
-compromettre le fruit de ses laborieuses négociations. Les
-plénipotentiaires allemands, qui n'avaient pas moins hâte d'en finir,
-persistaient à lui déclarer que le traité du 15 juillet était éteint,
-et que leurs gouvernements comptaient rester complétement étrangers à
-«l'incident purement intérieur» résultant des difficultés nouvelles
-élevées entre le sultan et le pacha. Lord Palmerston, avec un peu
-moins de précision, exprimait un sentiment analogue. Notre chargé
-d'affaires en concluait que les conditions exigées par nous se
+compromettre le fruit de ses laborieuses négociations. Les
+plénipotentiaires allemands, qui n'avaient pas moins hâte d'en finir,
+persistaient à lui déclarer que le traité du 15 juillet était éteint,
+et que leurs gouvernements comptaient rester complétement étrangers à
+«l'incident purement intérieur» résultant des difficultés nouvelles
+élevées entre le sultan et le pacha. Lord Palmerston, avec un peu
+moins de précision, exprimait un sentiment analogue. Notre chargé
+d'affaires en concluait que les conditions exigées par nous se
trouvaient toujours remplies et que nous pouvions signer. Il pressait
-vivement M. Guizot de le faire. «Je ne puis pas, lui écrivait-il le 13
+vivement M. Guizot de le faire. «Je ne puis pas, lui écrivait-il le 13
mars, me porter garant de maintenir intacte et de retrouver plus tard
la situation qu'ont faite les derniers huit jours et que s'emploieront
-à défaire les arrière-pensées et les mauvaises passions, si nous leur
-laissons le temps de se retremper au foyer d'où elles partent...
-Brünnow compte encore que nous ferons aboutir les mauvaises pensées de
+à défaire les arrière-pensées et les mauvaises passions, si nous leur
+laissons le temps de se retremper au foyer d'où elles partent...
+Brünnow compte encore que nous ferons aboutir les mauvaises pensées de
la Russie... Le prince Esterhazy vous supplie de prendre la situation
-actuelle dans la plus sérieuse considération; si l'avenir reste ouvert
-au chapitre des événements, il n'y a plus à répondre de quoi que ce
-soit.»</p>
+actuelle dans la plus sérieuse considération; si l'avenir reste ouvert
+au chapitre des événements, il n'y a plus à répondre de quoi que ce
+soit.»</p>
-<p>Malgré tant d'insistance et d'alarmes, M. Guizot tint bon. À son
+<p>Malgré tant d'insistance et d'alarmes, M. Guizot tint bon. À son
avis, quelles que fussent les bonnes dispositions des
-plénipotentiaires, <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> rien n'était terminé tant qu'il y avait en
-Orient une querelle entre le sultan et le pacha. Néanmoins, pour
-témoigner de son intention formelle d'adhérer au texte de la
-convention, sans prendre un engagement immédiat que les circonstances
+plénipotentiaires, <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> rien n'était terminé tant qu'il y avait en
+Orient une querelle entre le sultan et le pacha. Néanmoins, pour
+témoigner de son intention formelle d'adhérer au texte de la
+convention, sans prendre un engagement immédiat que les circonstances
ne permettaient pas, il proposa, par lettre du 14 mars, d'apposer aux
-actes préparés le parafe des plénipotentiaires et d'ajourner la
-signature au moment où le nouvel incident survenu serait arrangé.
-C'était là plus qu'une prise <i lang="la">ad referendum</i>; la transformation du
-parafe en signature serait obligatoire le jour où l'incertitude qui la
+actes préparés le parafe des plénipotentiaires et d'ajourner la
+signature au moment où le nouvel incident survenu serait arrangé.
+C'était là plus qu'une prise <i lang="la">ad referendum</i>; la transformation du
+parafe en signature serait obligatoire le jour où l'incertitude qui la
faisait ajourner aurait disparu. La proposition de M. Guizot fut
-aussitôt acceptée. M. de Brünnow, qui avait tenté de retarder cette
-acceptation, sous prétexte d'en référer à Saint-Pétersbourg, dut céder
-à la pression des autres plénipotentiaires. Lord Palmerston, devenu
-fort empressé, réunit aussitôt la conférence, et, le 15 mars au soir,
-les actes étaient parafés.</p>
-
-<p>Un grand pas se trouvait fait. L'impression générale en Europe était
-que la crise se trouvait virtuellement terminée et qu'en présence de
+aussitôt acceptée. M. de Brünnow, qui avait tenté de retarder cette
+acceptation, sous prétexte d'en référer à Saint-Pétersbourg, dut céder
+à la pression des autres plénipotentiaires. Lord Palmerston, devenu
+fort empressé, réunit aussitôt la conférence, et, le 15 mars au soir,
+les actes étaient parafés.</p>
+
+<p>Un grand pas se trouvait fait. L'impression générale en Europe était
+que la crise se trouvait virtuellement terminée et qu'en présence de
l'accord des puissances, la Porte ne saurait longtemps faire obstacle
-à la pacification définitive. Le Czar ressentait de ce dénoûment une
-mortification qu'il ne pouvait entièrement cacher, mais dont M. de
-Nesselrode tâchait de contre-balancer l'effet par un langage
+à la pacification définitive. Le Czar ressentait de ce dénoûment une
+mortification qu'il ne pouvait entièrement cacher, mais dont M. de
+Nesselrode tâchait de contre-balancer l'effet par un langage
conciliant. Lord Palmerston affectait de voir avec un entier
-contentement sanctionner la rentrée de la France dans le concert
-européen; lord Melbourne se félicitait, dans la Chambre des lords, le
-26 mars, «que toute mésintelligence eût heureusement cessé», et le duc
-de Wellington disait: «J'ai toujours déclaré, et le premier, qu'on ne
-ferait rien de solide sans la France.» Mais c'était surtout à Vienne
-et à Berlin qu'on éprouvait un véritable soulagement d'avoir mis, par
-un acte solennel, la politique générale à l'abri des périls qui la
-menaçaient. M. de Metternich se plaisait à témoigner sa satisfaction à
-notre représentant; après lui avoir indiqué comment le sultan serait
-obligé de faire droit aux réclamations du pacha: «Au bout du compte,
-ajouta-t-il, toutes ces difficultés ne sont que de misérables
-détails; l'affaire <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> d'Orient n'en est pas moins finie dans sa
-partie européenne, la seule importante; la partie égyptienne ou
-réglementaire ne peut manquer d'arriver aussi prochainement à une
-bonne solution.» Quant au gouvernement français, il attendait,
-toujours ferme sur le terrain où il s'était placé, prêt à témoigner à
-l'Europe de sa loyauté et de sa modération conciliante, mais résolu à
-ne rien sacrifier de ce qu'il avait jugé essentiel à la dignité du
+contentement sanctionner la rentrée de la France dans le concert
+européen; lord Melbourne se félicitait, dans la Chambre des lords, le
+26 mars, «que toute mésintelligence eût heureusement cessé», et le duc
+de Wellington disait: «J'ai toujours déclaré, et le premier, qu'on ne
+ferait rien de solide sans la France.» Mais c'était surtout à Vienne
+et à Berlin qu'on éprouvait un véritable soulagement d'avoir mis, par
+un acte solennel, la politique générale à l'abri des périls qui la
+menaçaient. M. de Metternich se plaisait à témoigner sa satisfaction à
+notre représentant; après lui avoir indiqué comment le sultan serait
+obligé de faire droit aux réclamations du pacha: «Au bout du compte,
+ajouta-t-il, toutes ces difficultés ne sont que de misérables
+détails; l'affaire <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> d'Orient n'en est pas moins finie dans sa
+partie européenne, la seule importante; la partie égyptienne ou
+réglementaire ne peut manquer d'arriver aussi prochainement à une
+bonne solution.» Quant au gouvernement français, il attendait,
+toujours ferme sur le terrain où il s'était placé, prêt à témoigner à
+l'Europe de sa loyauté et de sa modération conciliante, mais résolu à
+ne rien sacrifier de ce qu'il avait jugé essentiel à la dignité du
pays.</p>
<h4>XII</h4>
-<p>Si avancées que fussent les négociations, elles n'étaient pas
-terminées. Aussi M. Guizot ne jugeait-il pas l'heure encore venue de
+<p>Si avancées que fussent les négociations, elles n'étaient pas
+terminées. Aussi M. Guizot ne jugeait-il pas l'heure encore venue de
les soumettre aux Chambres. Usant d'un droit incontestable, il se
-refusait pour le moment à répondre à aucune question sur ce sujet.
-Jamais, d'ailleurs, une telle réserve n'avait été plus légitime, plus
-nécessaire. Depuis le commencement des affaires d'Orient, notre
-diplomatie n'avait déjà que trop souffert de s'être laissé envahir et
-dominer par les débats des Chambres et par les polémiques des
+refusait pour le moment à répondre à aucune question sur ce sujet.
+Jamais, d'ailleurs, une telle réserve n'avait été plus légitime, plus
+nécessaire. Depuis le commencement des affaires d'Orient, notre
+diplomatie n'avait déjà que trop souffert de s'être laissé envahir et
+dominer par les débats des Chambres et par les polémiques des
journaux. L'un de nos plus clairvoyants diplomates, M. de Barante,
-sentait vivement ce mal, quand il écrivait à son fils, le 7 janvier
-1841: «Notre politique, en se compliquant des jactances déclamatoires,
-s'est jetée dans le faux et a perdu toute habileté. Retirer tout
-doucement, par la gravité et la discrétion, les affaires extérieures
-de la fatale invasion de la tribune et de la presse est la tâche
-indispensable de tout ministre sensé<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a><a href="#footnote645" title="Go to footnote 645"><span class="smaller">[645]</span></a>.»</p>
+sentait vivement ce mal, quand il écrivait à son fils, le 7 janvier
+1841: «Notre politique, en se compliquant des jactances déclamatoires,
+s'est jetée dans le faux et a perdu toute habileté. Retirer tout
+doucement, par la gravité et la discrétion, les affaires extérieures
+de la fatale invasion de la tribune et de la presse est la tâche
+indispensable de tout ministre sensé<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a><a href="#footnote645" title="Go to footnote 645"><span class="smaller">[645]</span></a>.»</p>
<p>L'opposition supportait impatiemment ce silence et cherchait une
-occasion de le faire rompre. Elle crut l'avoir trouvée avec les deux
-projets que la Chambre fut appelée à discuter en mars et en avril,
-l'un ratifiant les crédits extraordinaires que le précédent ministère
+occasion de le faire rompre. Elle crut l'avoir trouvée avec les deux
+projets que la Chambre fut appelée à discuter en mars et en avril,
+l'un ratifiant les crédits extraordinaires que le précédent ministère
avait ouverts par ordonnances sur le <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> budget de 1840 pour
-armer la France, l'autre ouvrant des crédits supplémentaires sur le
-budget de 1841 pour continuer ces armements. Ce fut à propos du second
-de ces projets, dans la séance du 13 avril, que se fit le grand
-effort. Réunissant les indices que leur fournissaient les faits
+armer la France, l'autre ouvrant des crédits supplémentaires sur le
+budget de 1841 pour continuer ces armements. Ce fut à propos du second
+de ces projets, dans la séance du 13 avril, que se fit le grand
+effort. Réunissant les indices que leur fournissaient les faits
publics, les bruits de presse et leurs renseignements personnels, les
-adversaires du cabinet prétendaient que les négociations étaient
-terminées, que les «faits étaient consommés», mais qu'on «n'osait pas
-les avouer à la Chambre et au pays». Vivement engagée par M. Billault,
+adversaires du cabinet prétendaient que les négociations étaient
+terminées, que les «faits étaient consommés», mais qu'on «n'osait pas
+les avouer à la Chambre et au pays». Vivement engagée par M. Billault,
l'attaque fut soutenue par M. Thiers, qui prit deux fois la parole.
-Que voulait-il donc? Ancien ministre lui-même, il ne pouvait ignorer
-qu'un ministre a le droit de refuser le débat sur une négociation en
-cours; il ne pouvait non plus se flatter sérieusement de forcer un
-orateur aussi expérimenté que M. Guizot à dire ce qu'il avait résolu
-de taire. Voulait-il profiter de ce que le gouvernement n'était pas en
-mesure de rétablir la vérité des faits, pour les présenter sous un
-jour défavorable, et prévenir d'avance l'opinion contre l'issue
-inévitable de cette crise? En tout cas, il y mit une extrême passion.
-Jamais encore il n'avait été si personnellement agressif contre M.
+Que voulait-il donc? Ancien ministre lui-même, il ne pouvait ignorer
+qu'un ministre a le droit de refuser le débat sur une négociation en
+cours; il ne pouvait non plus se flatter sérieusement de forcer un
+orateur aussi expérimenté que M. Guizot à dire ce qu'il avait résolu
+de taire. Voulait-il profiter de ce que le gouvernement n'était pas en
+mesure de rétablir la vérité des faits, pour les présenter sous un
+jour défavorable, et prévenir d'avance l'opinion contre l'issue
+inévitable de cette crise? En tout cas, il y mit une extrême passion.
+Jamais encore il n'avait été si personnellement agressif contre M.
Guizot, et parfois ses arguments tournaient presque en injure.</p>
-<p>Faisant à sa façon l'exposé de ce qu'il prétendait avoir été la
+<p>Faisant à sa façon l'exposé de ce qu'il prétendait avoir été la
conduite diplomatique du cabinet, M. Thiers lui reprocha d'abord de
-n'avoir pas pu «obtenir que le pacha restât souverain de l'Égypte»,
-car, disait-il, «le pacha n'est plus rien, vous le savez comme moi»;
-il l'accusa ensuite de n'avoir même pas osé «maintenir la paix armée».
-«Une grande négociation, ajoutait-il, s'est faite sans vous et contre
-vous; on vous demandait d'y rester étranger jusqu'au bout; on vous
-demandait d'avoir au moins la dignité de ne pas venir, par votre
-assentiment, par un acte quelconque de votre part, réaliser vous-même
-cette espérance offensante que vous aviez entrevue sur le visage
-ironique du ministre d'Angleterre, cette espérance qu'après un peu
-d'humeur, la France finirait par se rendre et par se déclarer
-satisfaite. Je crois bien que vous n'avez pas poussé la résignation
-jusqu'à dire en termes formels que vous <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> étiez satisfaits;
-mais, si votre langage n'a pas dit que vous l'étiez, votre conduite le
-signifie.» Et alors il s'écriait, comme ne pouvant contenir son
-indignation méprisante: «Je n'attendais rien de vous, je le dis
-hautement: eh bien, vous avez dépassé mon attente. (<i>Bruit.</i>) Vous
-avez dépassé celle de vos ennemis... (<i>Longue interruption.</i>) Oui,
-vous avez dépassé celle de tout le monde.» Et plus loin, après avoir
-affirmé que le gouvernement était «rentré par un acte vain, sous le
-coup de la peur, dans le concert européen», il ajoutait: «Si la France
-est arrivée à ce point qu'elle ne peut pas, sans être menacée, dire
-qu'elle refuse sa signature à un acte, si la France en est là, elle a
-fait plus de pas en quatre mois, dans cette échelle descendante de sa
-politique, que je ne lui en ai vu faire depuis quatre ans.» M. Thiers
-terminait ainsi son second discours: «Je respecte un légitime orgueil
-dans un homme tel que vous. Je comprends que vous vous soyez flatté
+n'avoir pas pu «obtenir que le pacha restât souverain de l'Égypte»,
+car, disait-il, «le pacha n'est plus rien, vous le savez comme moi»;
+il l'accusa ensuite de n'avoir même pas osé «maintenir la paix armée».
+«Une grande négociation, ajoutait-il, s'est faite sans vous et contre
+vous; on vous demandait d'y rester étranger jusqu'au bout; on vous
+demandait d'avoir au moins la dignité de ne pas venir, par votre
+assentiment, par un acte quelconque de votre part, réaliser vous-même
+cette espérance offensante que vous aviez entrevue sur le visage
+ironique du ministre d'Angleterre, cette espérance qu'après un peu
+d'humeur, la France finirait par se rendre et par se déclarer
+satisfaite. Je crois bien que vous n'avez pas poussé la résignation
+jusqu'à dire en termes formels que vous <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> étiez satisfaits;
+mais, si votre langage n'a pas dit que vous l'étiez, votre conduite le
+signifie.» Et alors il s'écriait, comme ne pouvant contenir son
+indignation méprisante: «Je n'attendais rien de vous, je le dis
+hautement: eh bien, vous avez dépassé mon attente. (<i>Bruit.</i>) Vous
+avez dépassé celle de vos ennemis... (<i>Longue interruption.</i>) Oui,
+vous avez dépassé celle de tout le monde.» Et plus loin, après avoir
+affirmé que le gouvernement était «rentré par un acte vain, sous le
+coup de la peur, dans le concert européen», il ajoutait: «Si la France
+est arrivée à ce point qu'elle ne peut pas, sans être menacée, dire
+qu'elle refuse sa signature à un acte, si la France en est là, elle a
+fait plus de pas en quatre mois, dans cette échelle descendante de sa
+politique, que je ne lui en ai vu faire depuis quatre ans.» M. Thiers
+terminait ainsi son second discours: «Je respecte un légitime orgueil
+dans un homme tel que vous. Je comprends que vous vous soyez flatté
d'obtenir des concessions que nul autre n'aurait obtenues; je le
comprends. Mais cela ne vous est plus permis, monsieur le ministre,
-cela ne vous est plus permis, depuis que les puissances ont infligé à
-votre caractère ce hatti-shériff qui, à votre face, détruit de fond en
-comble la souveraineté de ce vice-roi que la France avait couvert de
-son égide. Depuis ce jour-là, tout orgueil de votre part serait
-déplacé, il serait ridicule.» Une telle violence dépassait le but;
-elle trahissait trop l'animosité personnelle, et la majorité en fut
-plus choquée qu'ébranlée.</p>
-
-<p>Certes, la tentation dut être grande, pour M. Guizot, de répondre par
-les faits réels à ces suppositions malveillantes, de montrer que, loin
-d'avoir consenti à sacrifier les droits du pacha sur l'Égypte, il
-avait au début refusé d'entrer en pourparlers tant que l'Égypte était
-menacée, et que maintenant il refusait de rien signer jusqu'à
-l'établissement définitif de l'autorité héréditaire du pacha; que,
-loin de s'être déclaré satisfait du traité du 15 juillet, il avait
-veillé avec autant de sollicitude que de fermeté à écarter tout ce qui
-pouvait paraître une participation à cet acte, une acceptation de ses
-conséquences, une reconnaissance de son existence; enfin que, loin
-d'avoir été <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> empressé à rentrer dans le concert européen, il
-s'était montré si exigeant, si méticuleux pour tout ce qu'il estimait
-importer à la dignité de la France, que ses agents inquiets l'avaient
-supplié de se montrer plus coulant. Mais le ministre résista à cette
-tentation. Il se borna à déclarer qu'une négociation s'était engagée
-pour «faire reprendre à la France, dans les affaires d'Orient, une
-place convenable sans l'associer à des actes auxquels elle n'avait pas
-cru devoir concourir, et pour consolider en Europe la paix générale
-sans porter à la dignité, aux intérêts particuliers et à
-l'indépendance de la politique de la France, aucune atteinte»; il
-ajouta qu'il espérait un résultat favorable et prochain, mais «qu'il
-n'y avait rien de définitivement conclu», et qu'il risquerait de
-compromettre cette négociation en acceptant la discussion à laquelle
+cela ne vous est plus permis, depuis que les puissances ont infligé à
+votre caractère ce hatti-shériff qui, à votre face, détruit de fond en
+comble la souveraineté de ce vice-roi que la France avait couvert de
+son égide. Depuis ce jour-là, tout orgueil de votre part serait
+déplacé, il serait ridicule.» Une telle violence dépassait le but;
+elle trahissait trop l'animosité personnelle, et la majorité en fut
+plus choquée qu'ébranlée.</p>
+
+<p>Certes, la tentation dut être grande, pour M. Guizot, de répondre par
+les faits réels à ces suppositions malveillantes, de montrer que, loin
+d'avoir consenti à sacrifier les droits du pacha sur l'Égypte, il
+avait au début refusé d'entrer en pourparlers tant que l'Égypte était
+menacée, et que maintenant il refusait de rien signer jusqu'à
+l'établissement définitif de l'autorité héréditaire du pacha; que,
+loin de s'être déclaré satisfait du traité du 15 juillet, il avait
+veillé avec autant de sollicitude que de fermeté à écarter tout ce qui
+pouvait paraître une participation à cet acte, une acceptation de ses
+conséquences, une reconnaissance de son existence; enfin que, loin
+d'avoir été <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> empressé à rentrer dans le concert européen, il
+s'était montré si exigeant, si méticuleux pour tout ce qu'il estimait
+importer à la dignité de la France, que ses agents inquiets l'avaient
+supplié de se montrer plus coulant. Mais le ministre résista à cette
+tentation. Il se borna à déclarer qu'une négociation s'était engagée
+pour «faire reprendre à la France, dans les affaires d'Orient, une
+place convenable sans l'associer à des actes auxquels elle n'avait pas
+cru devoir concourir, et pour consolider en Europe la paix générale
+sans porter à la dignité, aux intérêts particuliers et à
+l'indépendance de la politique de la France, aucune atteinte»; il
+ajouta qu'il espérait un résultat favorable et prochain, mais «qu'il
+n'y avait rien de définitivement conclu», et qu'il risquerait de
+compromettre cette négociation en acceptant la discussion à laquelle
on l'invitait. Vainement l'insistance de l'opposition l'obligea-t-elle
-à monter à trois reprises à la tribune, il ne se laissa pas entraîner
-sur le terrain où il ne voulait pas mettre les pieds. «Nous n'avons
-jamais éludé la discussion, dit-il avec un accent de fermeté hautaine;
-nous avons accepté les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous
-ont obligés à lutter contre une portion de nos amis et ceux qui ne
-nous engageaient que contre nos adversaires; nous les avons acceptés
+à monter à trois reprises à la tribune, il ne se laissa pas entraîner
+sur le terrain où il ne voulait pas mettre les pieds. «Nous n'avons
+jamais éludé la discussion, dit-il avec un accent de fermeté hautaine;
+nous avons accepté les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous
+ont obligés à lutter contre une portion de nos amis et ceux qui ne
+nous engageaient que contre nos adversaires; nous les avons acceptés
les uns et les autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne
-me ferez pas parler plus tôt que je ne le jugerai convenable aux
-intérêts du pays, pas plus que vous ne me ferez dévier un moment de la
-ligne de conduite que nous avons adoptée.» Aux suppositions perfides
-de son contradicteur, il répondit d'un mot que, «dans les assertions
-de M. Thiers, il y avait beaucoup et de graves inexactitudes». Chaque
-fois, du reste, qu'on l'obligeait ainsi à parler, il ne se faisait pas
-faute, comme par de légitimes représailles, de prendre à son tour
-l'offensive contre la politique belliqueuse de son adversaire, sûr de
-toucher ainsi une des cordes sensibles de la majorité.</p>
-
-<p>Celle-ci était d'autant moins bien disposée pour M. Thiers que les
+me ferez pas parler plus tôt que je ne le jugerai convenable aux
+intérêts du pays, pas plus que vous ne me ferez dévier un moment de la
+ligne de conduite que nous avons adoptée.» Aux suppositions perfides
+de son contradicteur, il répondit d'un mot que, «dans les assertions
+de M. Thiers, il y avait beaucoup et de graves inexactitudes». Chaque
+fois, du reste, qu'on l'obligeait ainsi à parler, il ne se faisait pas
+faute, comme par de légitimes représailles, de prendre à son tour
+l'offensive contre la politique belliqueuse de son adversaire, sûr de
+toucher ainsi une des cordes sensibles de la majorité.</p>
+
+<p>Celle-ci était d'autant moins bien disposée pour M. Thiers que les
lois en discussion attiraient alors son attention sur ce qu'on pouvait
-appeler la carte à payer de la politique du 1<sup>er</sup> mars. Ce n'étaient
-pas seulement les deux lois sur les crédits <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> supplémentaires
-de 1840 ou de 1841, crédits s'élevant à 330 millions et mettant en
-déficit considérable les budgets de ces deux années. C'était aussi la
-loi de finances qui présentait le budget de 1842 avec un découvert de
-115 millions<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a><a href="#footnote646" title="Go to footnote 646"><span class="smaller">[646]</span></a>. C'était enfin une loi de travaux publics qui
+appeler la carte à payer de la politique du 1<sup>er</sup> mars. Ce n'étaient
+pas seulement les deux lois sur les crédits <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> supplémentaires
+de 1840 ou de 1841, crédits s'élevant à 330 millions et mettant en
+déficit considérable les budgets de ces deux années. C'était aussi la
+loi de finances qui présentait le budget de 1842 avec un découvert de
+115 millions<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a><a href="#footnote646" title="Go to footnote 646"><span class="smaller">[646]</span></a>. C'était enfin une loi de travaux publics qui
comprenait, outre 220 millions de travaux civils, 276 millions de
travaux militaires ou maritimes, tels que fortifications, ports de
-guerre, établissements d'artillerie, casernements. Tout cela formait
-un total énorme, et, sans faire certaines distinctions qui eussent été
-équitables, beaucoup de gens se plaisaient à l'imputer en entier à M.
-Thiers. On en venait à dire dans les journaux et même à la tribune que
-sa politique coûtait un milliard à la France<a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a><a href="#footnote647" title="Go to footnote 647"><span class="smaller">[647]</span></a>.</p>
-
-<p>Le ministère du 29 octobre, sans s'approprier toutes ces assertions,
-n'était pas fâché de les voir porter à la tribune et laissait
-volontiers ses prédécesseurs aux prises avec ceux qui leur demandaient
-compte de la fortune publique compromise. S'il présentait les demandes
-de crédit, se chargeant ainsi de faire ratifier ou de continuer les
-dépenses engagées, il n'en dissimulait pas les gros chiffres, comme
+guerre, établissements d'artillerie, casernements. Tout cela formait
+un total énorme, et, sans faire certaines distinctions qui eussent été
+équitables, beaucoup de gens se plaisaient à l'imputer en entier à M.
+Thiers. On en venait à dire dans les journaux et même à la tribune que
+sa politique coûtait un milliard à la France<a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a><a href="#footnote647" title="Go to footnote 647"><span class="smaller">[647]</span></a>.</p>
+
+<p>Le ministère du 29 octobre, sans s'approprier toutes ces assertions,
+n'était pas fâché de les voir porter à la tribune et laissait
+volontiers ses prédécesseurs aux prises avec ceux qui leur demandaient
+compte de la fortune publique compromise. S'il présentait les demandes
+de crédit, se chargeant ainsi de faire ratifier ou de continuer les
+dépenses engagées, il n'en dissimulait pas les gros chiffres, comme
fait d'ordinaire tout gouvernement qui demande de l'argent; au
-contraire, il les étalait avec une franchise qui n'était pas sans
-malice. M. Humann entre <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> autres, de fort méchante humeur
-d'avoir reçu une situation financière si endommagée, ne manquait pas
-une occasion d'en renvoyer la responsabilité au ministère précédent.
-«Un pays qui vient d'être surexcité, disait-il, ne se calme pas d'un
-jour à l'autre; les erreurs des jours d'exaltation pèsent longtemps
-sur ses finances.» Un autre jour, il faisait un tableau fort sombre
-des charges qu'on avait accumulées sur le pays, puis il s'écriait, en
-se tournant vers M. Thiers et ses amis: «Vainement essayez-vous de
-rejeter sur vos successeurs ces conséquences dévorantes. Vous
-n'abuserez pas le pays: il sait que nous liquidons le passé, et que ce
-n'est pas à nous qu'il faut imputer les sacrifices que cette
-liquidation lui impose.»</p>
-
-<p>M. Thiers n'était pas homme à rester sous le coup de ces accusations.
-Il se défendait sur tous les points avec une habile vivacité, mettant
-de l'esprit, du mouvement et de la colère jusque dans l'arithmétique;
-quand il sentait que quelques gros chiffres ou quelques procédés
-arbitraires étaient difficiles à faire passer, il s'en tirait en
-faisant appel à l'orgueil national. «Si vous voulez rester puissance
-de premier ordre, s'écriait-il, il vous faut un état militaire
-considérable. Permettez-moi de le dire dans l'intérêt du pays: on
+contraire, il les étalait avec une franchise qui n'était pas sans
+malice. M. Humann entre <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> autres, de fort méchante humeur
+d'avoir reçu une situation financière si endommagée, ne manquait pas
+une occasion d'en renvoyer la responsabilité au ministère précédent.
+«Un pays qui vient d'être surexcité, disait-il, ne se calme pas d'un
+jour à l'autre; les erreurs des jours d'exaltation pèsent longtemps
+sur ses finances.» Un autre jour, il faisait un tableau fort sombre
+des charges qu'on avait accumulées sur le pays, puis il s'écriait, en
+se tournant vers M. Thiers et ses amis: «Vainement essayez-vous de
+rejeter sur vos successeurs ces conséquences dévorantes. Vous
+n'abuserez pas le pays: il sait que nous liquidons le passé, et que ce
+n'est pas à nous qu'il faut imputer les sacrifices que cette
+liquidation lui impose.»</p>
+
+<p>M. Thiers n'était pas homme à rester sous le coup de ces accusations.
+Il se défendait sur tous les points avec une habile vivacité, mettant
+de l'esprit, du mouvement et de la colère jusque dans l'arithmétique;
+quand il sentait que quelques gros chiffres ou quelques procédés
+arbitraires étaient difficiles à faire passer, il s'en tirait en
+faisant appel à l'orgueil national. «Si vous voulez rester puissance
+de premier ordre, s'écriait-il, il vous faut un état militaire
+considérable. Permettez-moi de le dire dans l'intérêt du pays: on
parle d'illusions; mais la plus grande de toutes, c'est de vouloir
-être grande puissance et de ne pas faire les efforts suffisants pour
-l'être. Je sais bien que ces vérités sont désagréables à entendre;
-mais il faut avoir le courage de les répéter sans cesse, pour que le
+être grande puissance et de ne pas faire les efforts suffisants pour
+l'être. Je sais bien que ces vérités sont désagréables à entendre;
+mais il faut avoir le courage de les répéter sans cesse, pour que le
pays les comprenne. Oui, il faut faire de grands efforts, ou devenir
modestes. Si vous voulez rester la grande nation,&mdash;rester, c'est trop
-dire!&mdash;si vous voulez le redevenir, il faut vous décider à de grands
-efforts!» M. Thiers s'attacha surtout à se décharger du fameux
+dire!&mdash;si vous voulez le redevenir, il faut vous décider à de grands
+efforts!» M. Thiers s'attacha surtout à se décharger du fameux
milliard sous lequel on voulait l'accabler. Ce fut vraiment un
spectacle curieux que de le voir prendre en main ce milliard, puis,
-après l'avoir manié, décomposé de toutes façons, le présenter réduit à
-189 millions, seule somme qu'il consentît à laisser mettre au compte
-de son administration. L'accusation à laquelle il répondait était
-exagérée: sa défense d'autre part prétendait trop prouver. Sans
-doute, parmi les dépenses comprises <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> dans ce milliard, s'il en
-était d'absolument stériles, prix des fautes et des entraînements de
-la politique du 1<sup>er</sup> mars, d'autres, telles que certaines réfections
-de matériel, mises en état ou constructions de places fortes,
-pouvaient être regardées comme la réparation nécessaire, urgente, de
-longues négligences antérieures. À ce point de vue, on conçoit donc
-que M. Thiers fît deux parts dans le milliard. Seulement, il réduisait
-trop la sienne. Si respectable que fût déjà le chiffre de 189
-millions, les erreurs de sa politique avaient coûté plus cher encore à
-la France. D'ailleurs, même pour les dépenses utiles qu'on avait eu le
-tort de ne pas faire avant 1840, M. Thiers n'était-il pas pour quelque
-chose dans la simultanéité coûteuse avec laquelle elles venaient
-d'être engagées et devaient être poursuivies. Entreprises
-successivement, en choisissant l'époque favorable, sans la
-préoccupation d'un danger immédiat, ces dépenses n'eussent-elles pas
-été moins fortes et l'équilibre budgétaire moins dérangé? Peut-être
-répondra-t-on que, sans un péril pressant, on eût difficilement trouvé
-un ministère capable de prendre une telle initiative et que les
-négligences se fussent indéfiniment prolongées.</p>
-
-<p>Si l'on peut, du reste, discuter sur la mesure des responsabilités de
+après l'avoir manié, décomposé de toutes façons, le présenter réduit à
+189 millions, seule somme qu'il consentît à laisser mettre au compte
+de son administration. L'accusation à laquelle il répondait était
+exagérée: sa défense d'autre part prétendait trop prouver. Sans
+doute, parmi les dépenses comprises <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> dans ce milliard, s'il en
+était d'absolument stériles, prix des fautes et des entraînements de
+la politique du 1<sup>er</sup> mars, d'autres, telles que certaines réfections
+de matériel, mises en état ou constructions de places fortes,
+pouvaient être regardées comme la réparation nécessaire, urgente, de
+longues négligences antérieures. À ce point de vue, on conçoit donc
+que M. Thiers fît deux parts dans le milliard. Seulement, il réduisait
+trop la sienne. Si respectable que fût déjà le chiffre de 189
+millions, les erreurs de sa politique avaient coûté plus cher encore à
+la France. D'ailleurs, même pour les dépenses utiles qu'on avait eu le
+tort de ne pas faire avant 1840, M. Thiers n'était-il pas pour quelque
+chose dans la simultanéité coûteuse avec laquelle elles venaient
+d'être engagées et devaient être poursuivies. Entreprises
+successivement, en choisissant l'époque favorable, sans la
+préoccupation d'un danger immédiat, ces dépenses n'eussent-elles pas
+été moins fortes et l'équilibre budgétaire moins dérangé? Peut-être
+répondra-t-on que, sans un péril pressant, on eût difficilement trouvé
+un ministère capable de prendre une telle initiative et que les
+négligences se fussent indéfiniment prolongées.</p>
+
+<p>Si l'on peut, du reste, discuter sur la mesure des responsabilités de
M. Thiers, il est du moins un fait incontestable, c'est le contraste
-de la situation financière qu'il a laissée à ses successeurs avec
-celle qu'il avait reçue de ses prédécesseurs. Rarement la fortune
-publique avait été en aussi bon état qu'au commencement de 1840. Le
-budget de 1839 s'était soldé, avec tous ceux qui le précédaient, par
-un excédant de recettes d'environ quinze millions. La liquidation de
-la révolution de Juillet était bien complétement terminée, et toute
+de la situation financière qu'il a laissée à ses successeurs avec
+celle qu'il avait reçue de ses prédécesseurs. Rarement la fortune
+publique avait été en aussi bon état qu'au commencement de 1840. Le
+budget de 1839 s'était soldé, avec tous ceux qui le précédaient, par
+un excédant de recettes d'environ quinze millions. La liquidation de
+la révolution de Juillet était bien complétement terminée, et toute
trace avait disparu des 900 millions de charges extraordinaires qui en
-avaient été la conséquence<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a><a href="#footnote648" title="Go to footnote 648"><span class="smaller">[648]</span></a>. La dette publique avait été ramenée
-par l'amortissement au chiffre de 1830. Le 5 pour 100 était monté à
-119 francs et le 3 pour 100 à 86 francs. On pouvait évaluer, pour
-l'avenir, à 80 millions, toutes les charges ordinaires payées,
-<span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> l'excédant réel des ressources de chaque exercice, excédant
-disponible pour les grands travaux. Après le ministère du 1<sup>er</sup> mars
-quel changement! Les déficits prévus des budgets de 1840, de 1841 et
-de 1842 sont évalués à environ 500 millions, auxquels il faut ajouter
-les 534 millions de dépenses votées pour les grands travaux militaires
-et civils. C'est donc un découvert de plus d'un milliard auquel on
-doit faire face. Les réserves de l'amortissement et les accroissements
-de revenus qui devaient, dans les combinaisons antérieures, fournir le
-gage des grands travaux publics, étant absorbés et au delà par les
-déficits, force est de recourir pour ces travaux à un emprunt de 450
-millions; or la crise avait atteint le crédit public: le 5 pour 100,
-naguère à 119 francs, était tombé presque au pair à la fin du
-ministère du 1<sup>er</sup> mars; et, si les cours se sont relevés avec le
-cabinet du 29 octobre, ils sont loin d'avoir regagné tout ce qu'ils
-avaient perdu. Aussi quand, le 18 septembre 1841, on émettra en 3 pour
-100 la première partie de l'emprunt, devra-t-on se contenter du cours
-modeste de 78 fr. 52 c. L'emprunt, les réserves de l'amortissement,
+avaient été la conséquence<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a><a href="#footnote648" title="Go to footnote 648"><span class="smaller">[648]</span></a>. La dette publique avait été ramenée
+par l'amortissement au chiffre de 1830. Le 5 pour 100 était monté à
+119 francs et le 3 pour 100 à 86 francs. On pouvait évaluer, pour
+l'avenir, à 80 millions, toutes les charges ordinaires payées,
+<span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> l'excédant réel des ressources de chaque exercice, excédant
+disponible pour les grands travaux. Après le ministère du 1<sup>er</sup> mars
+quel changement! Les déficits prévus des budgets de 1840, de 1841 et
+de 1842 sont évalués à environ 500 millions, auxquels il faut ajouter
+les 534 millions de dépenses votées pour les grands travaux militaires
+et civils. C'est donc un découvert de plus d'un milliard auquel on
+doit faire face. Les réserves de l'amortissement et les accroissements
+de revenus qui devaient, dans les combinaisons antérieures, fournir le
+gage des grands travaux publics, étant absorbés et au delà par les
+déficits, force est de recourir pour ces travaux à un emprunt de 450
+millions; or la crise avait atteint le crédit public: le 5 pour 100,
+naguère à 119 francs, était tombé presque au pair à la fin du
+ministère du 1<sup>er</sup> mars; et, si les cours se sont relevés avec le
+cabinet du 29 octobre, ils sont loin d'avoir regagné tout ce qu'ils
+avaient perdu. Aussi quand, le 18 septembre 1841, on émettra en 3 pour
+100 la première partie de l'emprunt, devra-t-on se contenter du cours
+modeste de 78 fr. 52 c. L'emprunt, les réserves de l'amortissement,
les accroissements probables de revenus ne suffisaient pas pour faire
-face aux découverts: à défaut d'impôts nouveaux, le ministre des
-finances voulut faire rendre davantage aux impôts existants, et
-ordonna, dans ce dessein, un recensement général des propriétés
-bâties, des portes et fenêtres et des valeurs locatives; on verra plus
+face aux découverts: à défaut d'impôts nouveaux, le ministre des
+finances voulut faire rendre davantage aux impôts existants, et
+ordonna, dans ce dessein, un recensement général des propriétés
+bâties, des portes et fenêtres et des valeurs locatives; on verra plus
tard quels incidents devait provoquer ce recensement. Toutes ces
-mesures, du reste, n'étaient que des palliatifs incomplets, et notre
-situation financière devait rester longtemps embarrassée. La
-liquidation de la crise de 1840 était plus lourde encore que n'avait
-été celle de la révolution de 1830.</p>
+mesures, du reste, n'étaient que des palliatifs incomplets, et notre
+situation financière devait rester longtemps embarrassée. La
+liquidation de la crise de 1840 était plus lourde encore que n'avait
+été celle de la révolution de 1830.</p>
<h4>XIII</h4>
-<p>Les Chambres se séparèrent le 25 juin, après le vote des diverses lois
-financières, sans que le gouvernement eût été en mesure de leur
-soumettre le résultat définitif des négociations. <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> M. Guizot
-en était contrarié; il écrivait peu auparavant à M. de Barante: «La
+<p>Les Chambres se séparèrent le 25 juin, après le vote des diverses lois
+financières, sans que le gouvernement eût été en mesure de leur
+soumettre le résultat définitif des négociations. <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> M. Guizot
+en était contrarié; il écrivait peu auparavant à M. de Barante: «La
session finit. Je ne crois pas que nos affaires de Londres soient
-assez conclues avant son terme, pour que je puisse avoir encore, à ce
-sujet, une explication à la tribune. Je le regrette; j'aime beaucoup
-mieux m'expliquer à la tribune que dans les journaux. Mais il n'y aura
-probablement pas moyen<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a><a href="#footnote649" title="Go to footnote 649"><span class="smaller">[649]</span></a>.» Quels événements avaient donc encore
-retardé, pendant plusieurs mois, la solution que naguère l'accord des
-puissances faisait croire si prochaine? C'était un nouveau coup de
-lord Ponsonby. Vers le milieu de mars, au moment même où, à Londres,
-les plénipotentiaires échangeaient leurs parafes, à Constantinople,
-l'ambassadeur d'Angleterre, consulté officiellement par la Porte sur
-la conduite à suivre envers Méhémet-Ali, répondait, sans tenir aucun
-compte des volontés de la conférence, que le pacha ne s'était pas
-réellement soumis et que le sultan n'avait pas dès lors à négocier
-avec un sujet rebelle. Les autres ambassadeurs avaient été également
-consultés; mais, intimidés par la résolution passionnée de leur
-collègue, ils n'avaient fait qu'une réponse embarrassée et dilatoire.
-À cette nouvelle, grande fut l'irritation de M. de Metternich. Il
-écrivit à son internonce à Constantinople d'insister pour que le
-hatti-shériff fût modifié dans le sens d'une hérédité réelle concédée
-au pacha: il lui ordonnait de faire cette démarche, de concert avec
+assez conclues avant son terme, pour que je puisse avoir encore, à ce
+sujet, une explication à la tribune. Je le regrette; j'aime beaucoup
+mieux m'expliquer à la tribune que dans les journaux. Mais il n'y aura
+probablement pas moyen<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a><a href="#footnote649" title="Go to footnote 649"><span class="smaller">[649]</span></a>.» Quels événements avaient donc encore
+retardé, pendant plusieurs mois, la solution que naguère l'accord des
+puissances faisait croire si prochaine? C'était un nouveau coup de
+lord Ponsonby. Vers le milieu de mars, au moment même où, à Londres,
+les plénipotentiaires échangeaient leurs parafes, à Constantinople,
+l'ambassadeur d'Angleterre, consulté officiellement par la Porte sur
+la conduite à suivre envers Méhémet-Ali, répondait, sans tenir aucun
+compte des volontés de la conférence, que le pacha ne s'était pas
+réellement soumis et que le sultan n'avait pas dès lors à négocier
+avec un sujet rebelle. Les autres ambassadeurs avaient été également
+consultés; mais, intimidés par la résolution passionnée de leur
+collègue, ils n'avaient fait qu'une réponse embarrassée et dilatoire.
+À cette nouvelle, grande fut l'irritation de M. de Metternich. Il
+écrivit à son internonce à Constantinople d'insister pour que le
+hatti-shériff fût modifié dans le sens d'une hérédité réelle concédée
+au pacha: il lui ordonnait de faire cette démarche, de concert avec
les autres ambassadeurs s'ils y consentaient, seul s'ils s'y
-refusaient, et, dans ce dernier cas, de «déclarer que Sa Majesté
-Impériale regarderait comme épuisée, pour sa part, la tâche dont elle
-s'était chargée par les engagements du 15 juillet, et qu'elle se
-considérerait, dès lors, comme rendue à une entière liberté de
-position et d'action».</p>
-
-<p>Cette difficulté imprévue confirma M. Guizot dans sa résolution
-d'ajourner toute signature. De Londres, les plénipotentiaires,
-effrayés et impatients d'en finir, le faisaient supplier d'accepter,
-sous une forme quelconque, leur déclaration que le traité du 15
-juillet était définitivement éteint et que les quatre puissances
-<span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> renonçaient à exercer une action sur le pacha; les diplomates
-autrichiens disaient à M. de Bourqueney, qui, pour son compte, était
-un peu troublé de ces avertissements: «Prenez garde, à Paris, de
-servir par vos délais la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg,
-qui ne veut pas du traité général à cinq, et celle de lord Palmerston,
-qui ne se laisse arracher qu'avec une extrême répugnance la tutelle de
-l'Orient à quatre, car c'est la sienne.» Malgré tout, M. Guizot tenait
-bon. «Je connais trop bien ma situation parlementaire, disait-il à M.
+refusaient, et, dans ce dernier cas, de «déclarer que Sa Majesté
+Impériale regarderait comme épuisée, pour sa part, la tâche dont elle
+s'était chargée par les engagements du 15 juillet, et qu'elle se
+considérerait, dès lors, comme rendue à une entière liberté de
+position et d'action».</p>
+
+<p>Cette difficulté imprévue confirma M. Guizot dans sa résolution
+d'ajourner toute signature. De Londres, les plénipotentiaires,
+effrayés et impatients d'en finir, le faisaient supplier d'accepter,
+sous une forme quelconque, leur déclaration que le traité du 15
+juillet était définitivement éteint et que les quatre puissances
+<span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> renonçaient à exercer une action sur le pacha; les diplomates
+autrichiens disaient à M. de Bourqueney, qui, pour son compte, était
+un peu troublé de ces avertissements: «Prenez garde, à Paris, de
+servir par vos délais la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg,
+qui ne veut pas du traité général à cinq, et celle de lord Palmerston,
+qui ne se laisse arracher qu'avec une extrême répugnance la tutelle de
+l'Orient à quatre, car c'est la sienne.» Malgré tout, M. Guizot tenait
+bon. «Je connais trop bien ma situation parlementaire, disait-il à M.
Bulwer, le 16 avril; je ne pourrais pas faire ce qu'on me demande, si
-j'y étais disposé.» Il écrivait à M. de Bourqueney, le 19:
-«L'abdication de Londres ne nous tirerait pas d'embarras, car elle
+j'y étais disposé.» Il écrivait à M. de Bourqueney, le 19:
+«L'abdication de Londres ne nous tirerait pas d'embarras, car elle
laisserait toute chose dans l'incertitude et la confusion. Ni le pacha
ni le sultan ne voudraient plus finir, et nous serions, l'Europe et
-nous, à la merci de je ne sais quelle lubie de je ne sais qui. Je
-comprends que cette situation déplaise. C'est précisément parce
-qu'elle déplaît qu'on fera ce qu'il faut pour y mettre un terme.» Et,
-le 22 avril, il ajoutait dans une dépêche officielle: «Résolus comme
-nous le sommes, et comme nous devons l'être, à demeurer complétement
-étrangers au traité du 15 juillet, nous ne pouvons penser à sortir de
-l'isolement dans lequel il nous a placés, que lorsque nous ne pourrons
-plus craindre que des conspirations nouvelles, suscitées par des
-difficultés auxquelles les puissances n'ont pu donner encore une
-solution définitive, ne les forcent, malgré elles, à reprendre sous
-une forme quelconque le système d'intervention auquel nous n'avons pas
-voulu nous associer.»</p>
-
-<p>Il semblait donc qu'on fût plus loin que jamais d'une solution. Mais,
+nous, à la merci de je ne sais quelle lubie de je ne sais qui. Je
+comprends que cette situation déplaise. C'est précisément parce
+qu'elle déplaît qu'on fera ce qu'il faut pour y mettre un terme.» Et,
+le 22 avril, il ajoutait dans une dépêche officielle: «Résolus comme
+nous le sommes, et comme nous devons l'être, à demeurer complétement
+étrangers au traité du 15 juillet, nous ne pouvons penser à sortir de
+l'isolement dans lequel il nous a placés, que lorsque nous ne pourrons
+plus craindre que des conspirations nouvelles, suscitées par des
+difficultés auxquelles les puissances n'ont pu donner encore une
+solution définitive, ne les forcent, malgré elles, à reprendre sous
+une forme quelconque le système d'intervention auquel nous n'avons pas
+voulu nous associer.»</p>
+
+<p>Il semblait donc qu'on fût plus loin que jamais d'une solution. Mais,
pendant ce temps, les menaces de M. de Metternich avaient produit leur
-effet à Constantinople; le 29 mars, le sultan retirait la direction
-des affaires étrangères à Reschid-Pacha, compromis par sa docilité
-envers lord Ponsonby, et la donnait à Riffat-Pacha, ancien ambassadeur
-en Autriche. Le premier acte du nouveau ministre était de demander à
-la conférence de Londres son avis sur les modifications à faire subir
-au hatti-shériff. Bientôt même, et sans attendre l'arrivée de cet
-avis, <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> que la faiblesse des plénipotentiaires allemands, la
-mauvaise humeur de lord Palmerston et l'hostilité de M. de Brünnow
-devaient, du reste, rendre assez équivoque, le gouvernement ottoman
-prenait le parti, le 19 avril, de changer les conditions imposées au
-pacha: l'hérédité par ordre de primogéniture était substituée au choix
-par le sultan; la nomination des officiers était abandonnée au pacha
+effet à Constantinople; le 29 mars, le sultan retirait la direction
+des affaires étrangères à Reschid-Pacha, compromis par sa docilité
+envers lord Ponsonby, et la donnait à Riffat-Pacha, ancien ambassadeur
+en Autriche. Le premier acte du nouveau ministre était de demander à
+la conférence de Londres son avis sur les modifications à faire subir
+au hatti-shériff. Bientôt même, et sans attendre l'arrivée de cet
+avis, <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> que la faiblesse des plénipotentiaires allemands, la
+mauvaise humeur de lord Palmerston et l'hostilité de M. de Brünnow
+devaient, du reste, rendre assez équivoque, le gouvernement ottoman
+prenait le parti, le 19 avril, de changer les conditions imposées au
+pacha: l'hérédité par ordre de primogéniture était substituée au choix
+par le sultan; la nomination des officiers était abandonnée au pacha
jusqu'au grade de colonel inclusivement; le tribut devait consister en
-une somme fixe réglée de gré à gré. Lord Ponsonby avait lutté jusqu'au
-bout pour empêcher ces concessions, mais il avait été vaincu.</p>
-
-<p>M. de Metternich était fier de sa campagne: se tournant aussitôt vers
-nous, il nous demanda, comme prix du service qu'il venait de rendre à
-notre client, de ne pas tarder plus longtemps à transformer en
-signature définitive le parafe des actes préparés à Londres. «Si la
-signature allait être refusée, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, je
-resterais fort compromis aux yeux de tous, par la responsabilité
-morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de ne pas me
+une somme fixe réglée de gré à gré. Lord Ponsonby avait lutté jusqu'au
+bout pour empêcher ces concessions, mais il avait été vaincu.</p>
+
+<p>M. de Metternich était fier de sa campagne: se tournant aussitôt vers
+nous, il nous demanda, comme prix du service qu'il venait de rendre à
+notre client, de ne pas tarder plus longtemps à transformer en
+signature définitive le parafe des actes préparés à Londres. «Si la
+signature allait être refusée, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, je
+resterais fort compromis aux yeux de tous, par la responsabilité
+morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de ne pas me
jouer ce mauvais tour... Il ne faut pas demander ou attendre ce que
-Méhémet-Ali pensera des nouvelles concessions de la Porte... Il
-témoignera d'autant moins d'empressement à accepter qu'on lui laissera
-l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa résistance...
-Dépêchons-nous de tirer une ligne entre le passé et l'avenir. Mon
-Dieu! il est bien impossible que des difficultés ne surgissent pas
-quelque jour: on ne bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas les
+Méhémet-Ali pensera des nouvelles concessions de la Porte... Il
+témoignera d'autant moins d'empressement à accepter qu'on lui laissera
+l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa résistance...
+Dépêchons-nous de tirer une ligne entre le passé et l'avenir. Mon
+Dieu! il est bien impossible que des difficultés ne surgissent pas
+quelque jour: on ne bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas les
laisser se compliquer du passif de l'ancienne affaire; quand elles se
-présenteront, on se concertera; chacun sera libre dans ses mouvements;
+présenteront, on se concertera; chacun sera libre dans ses mouvements;
ce sera une affaire nouvelle et non plus la continuation de celle que
-nous venons de régler... J'ai bonne confiance que M. Guizot partagera
-mon sentiment et qu'il ne se refusera pas à déclarer fini ce qui est
-fini.»</p>
-
-<p>Le 16 mai, aussitôt après avoir connu les modifications du
-hatti-shériff et reçu les communications de M. de Metternich, M.
-Guizot écrivit à M. de Bourqueney: «Nous n'avons plus aucune raison
-de nous refuser à la signature définitive. Les <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> modifications
-apportées sont les principales qu'ait réclamées Méhémet-Ali; ce qui
-reste encore à débattre est évidemment d'ordre purement intérieur et
-doit se régler entre le sultan et le pacha seuls.» Notre gouvernement
-croyait, d'ailleurs avec raison, que c'était dans ce tête-à-tête, et
-non dans la prolongation de l'intervention européenne, que le pacha
-devait chercher et avait chance de trouver une revanche. Dès le 27
-avril, avant même d'avoir su les modifications du hatti-shériff, M.
-Desages, le confident et le collaborateur de M. Guizot, écrivait au
-comte de Jarnac, alors gérant <i lang="la">ad interim</i> le consulat général
-d'Alexandrie: «Le premier des intérêts du pacha est que la conférence
-soit <em>irrévocablement</em> dissoute; et, dût-elle lui refuser une partie
-de ce qu'il demande, il devrait encore se hâter de répondre <i lang="la">amen</i>,
-pour être débarrassé des ingérences collectives de l'Europe dans ses
-rapports avec Constantinople. C'est sur ce dernier théâtre qu'il doit
-désormais travailler et refaire sa position, à l'aide de ces moyens
-qu'il lui coûte tant aujourd'hui d'avoir négligés ou méconnus depuis
+nous venons de régler... J'ai bonne confiance que M. Guizot partagera
+mon sentiment et qu'il ne se refusera pas à déclarer fini ce qui est
+fini.»</p>
+
+<p>Le 16 mai, aussitôt après avoir connu les modifications du
+hatti-shériff et reçu les communications de M. de Metternich, M.
+Guizot écrivit à M. de Bourqueney: «Nous n'avons plus aucune raison
+de nous refuser à la signature définitive. Les <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> modifications
+apportées sont les principales qu'ait réclamées Méhémet-Ali; ce qui
+reste encore à débattre est évidemment d'ordre purement intérieur et
+doit se régler entre le sultan et le pacha seuls.» Notre gouvernement
+croyait, d'ailleurs avec raison, que c'était dans ce tête-à-tête, et
+non dans la prolongation de l'intervention européenne, que le pacha
+devait chercher et avait chance de trouver une revanche. Dès le 27
+avril, avant même d'avoir su les modifications du hatti-shériff, M.
+Desages, le confident et le collaborateur de M. Guizot, écrivait au
+comte de Jarnac, alors gérant <i lang="la">ad interim</i> le consulat général
+d'Alexandrie: «Le premier des intérêts du pacha est que la conférence
+soit <em>irrévocablement</em> dissoute; et, dût-elle lui refuser une partie
+de ce qu'il demande, il devrait encore se hâter de répondre <i lang="la">amen</i>,
+pour être débarrassé des ingérences collectives de l'Europe dans ses
+rapports avec Constantinople. C'est sur ce dernier théâtre qu'il doit
+désormais travailler et refaire sa position, à l'aide de ces moyens
+qu'il lui coûte tant aujourd'hui d'avoir négligés ou méconnus depuis
huit ou dix ans. Acheter et caresser le sultan, ses entours et, par
-là, faire les ministres, c'est ce à quoi, en son lieu et place, je
-m'appliquerais sans relâche. Cela n'est pas si cher qu'on pourrait le
-croire<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a><a href="#footnote650" title="Go to footnote 650"><span class="smaller">[650]</span></a>.» M. Desages avait ajouté, pour mettre en garde le pacha
-contre certaines illusions: «Si les modifications au hatti-shériff
-nous paraissent convenables, nous tiendrons l'affaire pour terminée et
-nous passerons outre à la signature définitive de la convention
-relative aux détroits, sans attendre le bon plaisir de Méhémet-Ali.
-Nous ne recommencerons pas 1839 et 1840, c'est-à-dire que nous ne
-ferons pas dépendre nos déterminations des arrière-pensées, des
-finesses, des volontés ou des v&oelig;ux du vice-roi. Je vous expose cela
-un peu crûment, parce que nous avons cru remarquer, à la lecture de
-vos derniers rapports, que Méhémet-Ali spéculait toujours, au fond,
-sur notre résistance à accepter comme clôture complète <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> et
-définitive ce qu'il n'aurait pas accepté préalablement comme
-tel<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a><a href="#footnote651" title="Go to footnote 651"><span class="smaller">[651]</span></a>.»</p>
-
-<p>Du moment où la France était disposée à signer, il semblait qu'il n'y
-eût plus qu'à procéder à cette formalité, et, dans cette pensée, la
-conférence de Londres chargea lord Palmerston d'inviter notre
-représentant à se procurer les pouvoirs nécessaires. Convoqué, le 24
+là, faire les ministres, c'est ce à quoi, en son lieu et place, je
+m'appliquerais sans relâche. Cela n'est pas si cher qu'on pourrait le
+croire<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a><a href="#footnote650" title="Go to footnote 650"><span class="smaller">[650]</span></a>.» M. Desages avait ajouté, pour mettre en garde le pacha
+contre certaines illusions: «Si les modifications au hatti-shériff
+nous paraissent convenables, nous tiendrons l'affaire pour terminée et
+nous passerons outre à la signature définitive de la convention
+relative aux détroits, sans attendre le bon plaisir de Méhémet-Ali.
+Nous ne recommencerons pas 1839 et 1840, c'est-à-dire que nous ne
+ferons pas dépendre nos déterminations des arrière-pensées, des
+finesses, des volontés ou des v&oelig;ux du vice-roi. Je vous expose cela
+un peu crûment, parce que nous avons cru remarquer, à la lecture de
+vos derniers rapports, que Méhémet-Ali spéculait toujours, au fond,
+sur notre résistance à accepter comme clôture complète <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> et
+définitive ce qu'il n'aurait pas accepté préalablement comme
+tel<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a><a href="#footnote651" title="Go to footnote 651"><span class="smaller">[651]</span></a>.»</p>
+
+<p>Du moment où la France était disposée à signer, il semblait qu'il n'y
+eût plus qu'à procéder à cette formalité, et, dans cette pensée, la
+conférence de Londres chargea lord Palmerston d'inviter notre
+représentant à se procurer les pouvoirs nécessaires. Convoqué, le 24
mai, au <i lang="en">Foreign-Office</i>, M. de Bourqueney s'y rendit, convaincu qu'il
-avait seulement à prendre jour pour la signature. Quel ne fut pas son
-étonnement en entendant alors le ministre anglais, distinguer entre
-son opinion personnelle et celle de la conférence, déclarer que,
-«suivant son opinion personnelle, le traité du 15 juillet n'était pas
-éteint dans toutes ses conséquences possibles», et annoncer qu'en cas
-de résistance du pacha aux conditions nouvelles de la Porte, les
-quatre puissances signataires seraient dans la nécessité de faire
-quelque chose pour en déterminer l'acceptation!&mdash;Mais alors, la
-condition mise par la France à sa signature n'est pas réalisée, dit M.
-de Bourqueney.&mdash;Lord Palmerston se hâta d'en convenir, en homme qui
-paraissait n'avoir parlé que pour provoquer cette conclusion.</p>
-
-<p>La soirée ne s'était pas écoulée que le résultat de cet entretien
-était connu dans le monde diplomatique et y causait une vive émotion.
-Les plénipotentiaires allemands fulminaient contre lord Palmerston, ne
-reconnaissant dans son langage ni l'expression de leur pensée, ni
-l'accomplissement du mandat que la conférence lui avait donné, et
-s'indignant de «la légèreté avec laquelle il disposait de leurs
-cabinets». Leurs collègues à Paris ne témoignaient pas moins d'humeur,
-et cherchaient quels pouvaient être le mobile et le dessein du
-ministre anglais: le comte Apponyi voyait là un accès de jalousie
-contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim soupçonnait quelque
-secret désir de tenir encore l'Orient en trouble et l'Europe en
-alarme. Mêmes impressions à Vienne et à Berlin. Dans cette dernière
-ville, M. de Werther, ministre des affaires étrangères, <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span>
-disait à notre chargé d'affaires: «Que voulez-vous que nous fassions
-vis-à-vis d'un homme intraitable qui n'écoute aucun raisonnement, qui
-ne cède qu'à son humeur plus ou moins mauvaise et ne prend conseil que
-de ses préventions? Dans ma conviction, la soumission même du pacha ne
-ramènera pas lord Palmerston. Je ne sais quel prétexte d'ajournement
-il trouvera ou il inventera, mais vous verrez qu'il saura créer de
-nouveaux obstacles.»</p>
+avait seulement à prendre jour pour la signature. Quel ne fut pas son
+étonnement en entendant alors le ministre anglais, distinguer entre
+son opinion personnelle et celle de la conférence, déclarer que,
+«suivant son opinion personnelle, le traité du 15 juillet n'était pas
+éteint dans toutes ses conséquences possibles», et annoncer qu'en cas
+de résistance du pacha aux conditions nouvelles de la Porte, les
+quatre puissances signataires seraient dans la nécessité de faire
+quelque chose pour en déterminer l'acceptation!&mdash;Mais alors, la
+condition mise par la France à sa signature n'est pas réalisée, dit M.
+de Bourqueney.&mdash;Lord Palmerston se hâta d'en convenir, en homme qui
+paraissait n'avoir parlé que pour provoquer cette conclusion.</p>
+
+<p>La soirée ne s'était pas écoulée que le résultat de cet entretien
+était connu dans le monde diplomatique et y causait une vive émotion.
+Les plénipotentiaires allemands fulminaient contre lord Palmerston, ne
+reconnaissant dans son langage ni l'expression de leur pensée, ni
+l'accomplissement du mandat que la conférence lui avait donné, et
+s'indignant de «la légèreté avec laquelle il disposait de leurs
+cabinets». Leurs collègues à Paris ne témoignaient pas moins d'humeur,
+et cherchaient quels pouvaient être le mobile et le dessein du
+ministre anglais: le comte Apponyi voyait là un accès de jalousie
+contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim soupçonnait quelque
+secret désir de tenir encore l'Orient en trouble et l'Europe en
+alarme. Mêmes impressions à Vienne et à Berlin. Dans cette dernière
+ville, M. de Werther, ministre des affaires étrangères, <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span>
+disait à notre chargé d'affaires: «Que voulez-vous que nous fassions
+vis-à-vis d'un homme intraitable qui n'écoute aucun raisonnement, qui
+ne cède qu'à son humeur plus ou moins mauvaise et ne prend conseil que
+de ses préventions? Dans ma conviction, la soumission même du pacha ne
+ramènera pas lord Palmerston. Je ne sais quel prétexte d'ajournement
+il trouvera ou il inventera, mais vous verrez qu'il saura créer de
+nouveaux obstacles.»</p>
<p>M. Guizot, non moins surpris que les cabinets allemands, ne montra pas
-le même trouble: il reprit aussitôt, avec un sang-froid résolu, son
-attitude expectante, et refusa de signer tant que les doutes élevés
-par lord Palmerston ne seraient pas dissipés et que la conférence ne
-serait pas unanime à déclarer l'affaire turco-égyptienne
-définitivement terminée. À un certain point de vue, d'ailleurs, ces
-lenteurs ne lui déplaisaient pas. «Pour nos relations avec les
-Chambres, le public, la presse, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire le
-7 juin, elles ont plus d'avantage que d'inconvénient. Plus il est
-évident que nous n'avons ressenti ni témoigné aucun empressement,
-meilleure sera notre position le jour où nous discuterons tout ce que
-nous aurons dit et fait.» Sans récriminer contre personne, notre
-ministre avait bien soin de faire en sorte que toute la responsabilité
-de l'incident retombât sur lord Palmerston. «Je constate avec vous,
-disait-il au chargé d'affaires d'Angleterre, que ce n'est pas le
-gouvernement français qui retarde la signature de la convention; c'est
-le cabinet britannique.» Le chef du <i lang="en">Foreign-Office</i> ne laissait pas
-que d'être fort embarrassé de voir mettre ainsi en lumière la
-responsabilité qu'il avait dans ce nouveau retard. Son humeur en
+le même trouble: il reprit aussitôt, avec un sang-froid résolu, son
+attitude expectante, et refusa de signer tant que les doutes élevés
+par lord Palmerston ne seraient pas dissipés et que la conférence ne
+serait pas unanime à déclarer l'affaire turco-égyptienne
+définitivement terminée. À un certain point de vue, d'ailleurs, ces
+lenteurs ne lui déplaisaient pas. «Pour nos relations avec les
+Chambres, le public, la presse, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire le
+7 juin, elles ont plus d'avantage que d'inconvénient. Plus il est
+évident que nous n'avons ressenti ni témoigné aucun empressement,
+meilleure sera notre position le jour où nous discuterons tout ce que
+nous aurons dit et fait.» Sans récriminer contre personne, notre
+ministre avait bien soin de faire en sorte que toute la responsabilité
+de l'incident retombât sur lord Palmerston. «Je constate avec vous,
+disait-il au chargé d'affaires d'Angleterre, que ce n'est pas le
+gouvernement français qui retarde la signature de la convention; c'est
+le cabinet britannique.» Le chef du <i lang="en">Foreign-Office</i> ne laissait pas
+que d'être fort embarrassé de voir mettre ainsi en lumière la
+responsabilité qu'il avait dans ce nouveau retard. Son humeur en
devenait de jour en jour plus chagrine, sa conversation plus aigre,
ses communications plus agressives contre la France.</p>
-<p>Il semblait que ce fût aux plénipotentiaires allemands de contraindre
-lord Palmerston à en finir. L'&oelig;uvre était au-dessus de leur
-courage. Parlant très-mal du personnage quand celui-ci n'était pas là,
-ils n'osaient lui tenir tête en face. Ils projetaient des notes, les
-rédigeaient, puis, au moment de les signifier, y <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> renonçaient
-par crainte de provoquer un éclat de la part de leur irritable allié.
-Ils se rejetaient alors sur une démarche verbale; mais, quand ils
-sortaient de l'entretien, ils se trouvaient n'avoir à peu près rien
-dit. En fin de compte, ils attendaient des événements la solution
-qu'ils ne se sentaient pas l'énergie d'imposer.</p>
-
-<p>Jusqu'où la patience des deux cabinets allemands aurait-elle laissé
+<p>Il semblait que ce fût aux plénipotentiaires allemands de contraindre
+lord Palmerston à en finir. L'&oelig;uvre était au-dessus de leur
+courage. Parlant très-mal du personnage quand celui-ci n'était pas là,
+ils n'osaient lui tenir tête en face. Ils projetaient des notes, les
+rédigeaient, puis, au moment de les signifier, y <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> renonçaient
+par crainte de provoquer un éclat de la part de leur irritable allié.
+Ils se rejetaient alors sur une démarche verbale; mais, quand ils
+sortaient de l'entretien, ils se trouvaient n'avoir à peu près rien
+dit. En fin de compte, ils attendaient des événements la solution
+qu'ils ne se sentaient pas l'énergie d'imposer.</p>
+
+<p>Jusqu'où la patience des deux cabinets allemands aurait-elle laissé
cours aux caprices de lord Palmerston? Heureusement, pendant ce temps,
-Méhémet-Ali, trompant l'espérance malveillante de lord Ponsonby<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a><a href="#footnote652" title="Go to footnote 652"><span class="smaller">[652]</span></a>
-et se rendant aux conseils pressants du gouvernement français<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a><a href="#footnote653" title="Go to footnote 653"><span class="smaller">[653]</span></a>,
-apportait à cette Europe qu'il avait si longtemps troublée, la
-pacification que celle-ci semblait incapable d'opérer elle-même: il se
-décidait à accepter le hatti-shériff modifié, sauf à discuter
-ultérieurement le chiffre du tribut, qui n'était pas d'ailleurs fixé
-dans le document lui-même. Le 10 juin au matin, entouré de ses
-principaux officiers, il reçut les envoyés ottomans, prit de leurs
-mains le décret impérial, le porta à ses lèvres et à son front.
-Lecture en fut faite à haute voix, et des salves de canon annoncèrent
-à la population la fin du conflit oriental.</p>
-
-<p>La nouvelle de cet événement, arrivée en France le 28 juin, ne
+Méhémet-Ali, trompant l'espérance malveillante de lord Ponsonby<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a><a href="#footnote652" title="Go to footnote 652"><span class="smaller">[652]</span></a>
+et se rendant aux conseils pressants du gouvernement français<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a><a href="#footnote653" title="Go to footnote 653"><span class="smaller">[653]</span></a>,
+apportait à cette Europe qu'il avait si longtemps troublée, la
+pacification que celle-ci semblait incapable d'opérer elle-même: il se
+décidait à accepter le hatti-shériff modifié, sauf à discuter
+ultérieurement le chiffre du tribut, qui n'était pas d'ailleurs fixé
+dans le document lui-même. Le 10 juin au matin, entouré de ses
+principaux officiers, il reçut les envoyés ottomans, prit de leurs
+mains le décret impérial, le porta à ses lèvres et à son front.
+Lecture en fut faite à haute voix, et des salves de canon annoncèrent
+à la population la fin du conflit oriental.</p>
+
+<p>La nouvelle de cet événement, arrivée en France le 28 juin, ne
laissait plus place aux chicanes de lord Palmerston. Celui-ci, du
-reste, devait alors avoir l'esprit ailleurs. Le ministère whig avait
-été mis en minorité, la Chambre des communes dissoute, et tous les
-indices faisaient prévoir la victoire électorale des tories<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a><a href="#footnote654" title="Go to footnote 654"><span class="smaller">[654]</span></a>.
+reste, devait alors avoir l'esprit ailleurs. Le ministère whig avait
+été mis en minorité, la Chambre des communes dissoute, et tous les
+indices faisaient prévoir la victoire électorale des tories<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a><a href="#footnote654" title="Go to footnote 654"><span class="smaller">[654]</span></a>.
Mais rien ne pouvait distraire lord Palmerston de son <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span>
-animosité hargneuse contre la France: à ce moment même, il trouvait
-moyen, en discourant devant ses électeurs de Tiverton, de faire une
-sortie contre l'inhumanité de notre armée d'Afrique<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a><a href="#footnote655" title="Go to footnote 655"><span class="smaller">[655]</span></a>. Tout
-moribond que fût son pouvoir ministériel, il voulut l'employer à
-retarder le plus possible la solution de la crise européenne, et se
-refusa à rien signer tant qu'il n'aurait pas reçu par ses propres
+animosité hargneuse contre la France: à ce moment même, il trouvait
+moyen, en discourant devant ses électeurs de Tiverton, de faire une
+sortie contre l'inhumanité de notre armée d'Afrique<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a><a href="#footnote655" title="Go to footnote 655"><span class="smaller">[655]</span></a>. Tout
+moribond que fût son pouvoir ministériel, il voulut l'employer à
+retarder le plus possible la solution de la crise européenne, et se
+refusa à rien signer tant qu'il n'aurait pas reçu par ses propres
agents la confirmation des nouvelles d'Alexandrie. Attendait-il
-quelque frasque de lord Ponsonby? Ou bien espérait-il que le baron de
-Bülow, rappelé par son gouvernement pour aller présider la diète de
+quelque frasque de lord Ponsonby? Ou bien espérait-il que le baron de
+Bülow, rappelé par son gouvernement pour aller présider la diète de
Francfort, ne pourrait pas attendre le jour de la signature, et
-qu'ainsi de nouveaux pouvoirs étant nécessaires pour son successeur,
-un délai s'ensuivrait? Mais M. de Bülow prit le parti de rester
-jusqu'à l'arrivée des dépêches anglaises, et lord Ponsonby, cette fois
-impuissant, fut réduit à expédier à Londres, avec un laconisme qui
-trahissait sa méchante humeur, l'annonce de cette pacification dont il
-avait voulu douter jusqu'à la dernière heure. Lord Palmerston ne
-pouvait plus, dès lors, prolonger sa résistance. Le 13 juillet, les
-deux actes préparés et parafés quatre mois auparavant,&mdash;le protocole
-de clôture de la question égyptienne et la convention des
-détroits,&mdash;furent définitivement signés, le premier par les
-représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse, de la
-Russie et de la Turquie, le second, par ces cinq plénipotentiaires et
+qu'ainsi de nouveaux pouvoirs étant nécessaires pour son successeur,
+un délai s'ensuivrait? Mais M. de Bülow prit le parti de rester
+jusqu'à l'arrivée des dépêches anglaises, et lord Ponsonby, cette fois
+impuissant, fut réduit à expédier à Londres, avec un laconisme qui
+trahissait sa méchante humeur, l'annonce de cette pacification dont il
+avait voulu douter jusqu'à la dernière heure. Lord Palmerston ne
+pouvait plus, dès lors, prolonger sa résistance. Le 13 juillet, les
+deux actes préparés et parafés quatre mois auparavant,&mdash;le protocole
+de clôture de la question égyptienne et la convention des
+détroits,&mdash;furent définitivement signés, le premier par les
+représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse, de la
+Russie et de la Turquie, le second, par ces cinq plénipotentiaires et
par celui de la France.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> XIV</h4>
-<p>À la nouvelle de cette signature tant désirée et si longtemps
-retardée, grande fut la joie à Vienne et à Berlin. On avait eu
-très-peur et on jouissait d'être rassuré. «Il y a trente ans, disait
-M. de Metternich, que je ne me suis vu en une telle tranquillité
-d'esprit<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a><a href="#footnote656" title="Go to footnote 656"><span class="smaller">[656]</span></a>.» À Saint-Pétersbourg, le Czar était au fond mortifié,
-sans le laisser trop voir; mais M. de Nesselrode se félicitait
-sincèrement d'être débarrassé d'une affaire difficile et
-inquiétante<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a><a href="#footnote657" title="Go to footnote 657"><span class="smaller">[657]</span></a>. En Angleterre, les esprits étaient absorbés par la
-lutte électorale, qui tournait de plus en plus à l'avantage des
-tories; ce qui n'empêchait pas lord Palmerston de continuer sa guerre
-contre la France; pour se consoler de n'avoir pu empêcher la signature
-de la convention du 13 juillet, il tâchait de rendre cette convention
-déplaisante à l'opinion française. «Tout s'est accompli comme on
-l'avait annoncé, faisait-il dire dans ses journaux, et l'Europe a
-prouvé que, quand elle veut se passer de la France, elle le peut sans
-danger. Désormais le <i lang="la">statu quo</i> oriental, tel que l'a réglé le 15
-juillet, est pour tout le monde un point de départ reconnu et
-consacré... Certaines feuilles françaises prétendent voir dans la
-convention du 13 juillet un succès et un sujet d'orgueil pour la
+<p>À la nouvelle de cette signature tant désirée et si longtemps
+retardée, grande fut la joie à Vienne et à Berlin. On avait eu
+très-peur et on jouissait d'être rassuré. «Il y a trente ans, disait
+M. de Metternich, que je ne me suis vu en une telle tranquillité
+d'esprit<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a><a href="#footnote656" title="Go to footnote 656"><span class="smaller">[656]</span></a>.» À Saint-Pétersbourg, le Czar était au fond mortifié,
+sans le laisser trop voir; mais M. de Nesselrode se félicitait
+sincèrement d'être débarrassé d'une affaire difficile et
+inquiétante<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a><a href="#footnote657" title="Go to footnote 657"><span class="smaller">[657]</span></a>. En Angleterre, les esprits étaient absorbés par la
+lutte électorale, qui tournait de plus en plus à l'avantage des
+tories; ce qui n'empêchait pas lord Palmerston de continuer sa guerre
+contre la France; pour se consoler de n'avoir pu empêcher la signature
+de la convention du 13 juillet, il tâchait de rendre cette convention
+déplaisante à l'opinion française. «Tout s'est accompli comme on
+l'avait annoncé, faisait-il dire dans ses journaux, et l'Europe a
+prouvé que, quand elle veut se passer de la France, elle le peut sans
+danger. Désormais le <i lang="la">statu quo</i> oriental, tel que l'a réglé le 15
+juillet, est pour tout le monde un point de départ reconnu et
+consacré... Certaines feuilles françaises prétendent voir dans la
+convention du 13 juillet un succès et un sujet d'orgueil pour la
France. Ces feuilles devraient se souvenir que la France a fait des
-remontrances contre le traité de juillet, qu'elle a armé, qu'elle a
-crié, et qu'elle n'a rien fait de plus. Aujourd'hui, elle se présente,
+remontrances contre le traité de juillet, qu'elle a armé, qu'elle a
+crié, et qu'elle n'a rien fait de plus. Aujourd'hui, elle se présente,
accepte les faits accomplis et s'efforce d'entrer dans le char de la
Sainte-Alliance. C'est bien; mais ce qu'un ministre de France aurait
-de mieux à faire dans une telle situation, ce serait de se taire.» À
-cette impertinence voulue et perfidement destinée à fournir des
-arguments à M. Thiers et à ses amis, il y avait une réponse facile à
-faire: si la signature de la convention du <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> 13 juillet était
+de mieux à faire dans une telle situation, ce serait de se taire.» À
+cette impertinence voulue et perfidement destinée à fournir des
+arguments à M. Thiers et à ses amis, il y avait une réponse facile à
+faire: si la signature de la convention du <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> 13 juillet était
aussi humiliante pour notre pays, comment le chef du <i lang="en">Foreign-Office</i>
-s'était-il jusqu'à la dernière heure donné tant de mal pour
-l'empêcher?</p>
-
-<p>Qu'importent, après tout, les sentiments plus ou moins affectés de
-lord Palmerston? Considérons les choses au seul point de vue de la
-France. Tout d'abord la convention des détroits en elle-même
-était-elle aussi insignifiante qu'on voulait bien le dire? Si
-l'interdiction qu'elle formulait était depuis longtemps une règle de
-l'empire ottoman, il n'était pas sans intérêt de voir les puissances
-délibérer en commun sur un pareil sujet: on marquait ainsi clairement
-que la Turquie était soustraite à l'espèce de suzeraineté exclusive
-établie au profit de la Russie par le traité d'Unkiar-Skélessi et
-qu'elle se trouvait placée sous le protectorat de toutes les grandes
-puissances. Tel était, on s'en souvient, le but principal qu'à
-l'origine de la crise le gouvernement français avait donné à sa
-politique. Nous devions donc nous féliciter de l'avoir atteint. Il est
-vrai que, par la suite, ce but avait été un peu perdu de vue; il avait
-été rejeté au second plan par la question égyptienne et par le
-désaccord dont cette dernière question avait été l'occasion entre la
-France et les autres puissances. C'était donc surtout en tant qu'ils
-prononçaient la clôture du conflit entre le sultan et le pacha et
-mettaient fin à notre isolement, que les actes du 13 juillet fixaient
+s'était-il jusqu'à la dernière heure donné tant de mal pour
+l'empêcher?</p>
+
+<p>Qu'importent, après tout, les sentiments plus ou moins affectés de
+lord Palmerston? Considérons les choses au seul point de vue de la
+France. Tout d'abord la convention des détroits en elle-même
+était-elle aussi insignifiante qu'on voulait bien le dire? Si
+l'interdiction qu'elle formulait était depuis longtemps une règle de
+l'empire ottoman, il n'était pas sans intérêt de voir les puissances
+délibérer en commun sur un pareil sujet: on marquait ainsi clairement
+que la Turquie était soustraite à l'espèce de suzeraineté exclusive
+établie au profit de la Russie par le traité d'Unkiar-Skélessi et
+qu'elle se trouvait placée sous le protectorat de toutes les grandes
+puissances. Tel était, on s'en souvient, le but principal qu'à
+l'origine de la crise le gouvernement français avait donné à sa
+politique. Nous devions donc nous féliciter de l'avoir atteint. Il est
+vrai que, par la suite, ce but avait été un peu perdu de vue; il avait
+été rejeté au second plan par la question égyptienne et par le
+désaccord dont cette dernière question avait été l'occasion entre la
+France et les autres puissances. C'était donc surtout en tant qu'ils
+prononçaient la clôture du conflit entre le sultan et le pacha et
+mettaient fin à notre isolement, que les actes du 13 juillet fixaient
l'attention du public.</p>
-<p>À ce point de vue, force était bien de reconnaître que le pacha ne
-sortait pas de cette crise avec l'empire grandiose que nous avions à
-l'origine rêvé pour lui, ni même avec le domaine qu'avant le 15
-juillet nous avions été plusieurs fois en mesure de lui obtenir. Il
-subissait les conséquences inévitables de ses revers militaires et de
+<p>À ce point de vue, force était bien de reconnaître que le pacha ne
+sortait pas de cette crise avec l'empire grandiose que nous avions à
+l'origine rêvé pour lui, ni même avec le domaine qu'avant le 15
+juillet nous avions été plusieurs fois en mesure de lui obtenir. Il
+subissait les conséquences inévitables de ses revers militaires et de
nos erreurs diplomatiques. Mais enfin nous avions su limiter son
-échec; il conservait l'Égypte et en acquérait l'hérédité. C'est à nous
-qu'il le devait; c'est la politique pacifique du ministère du 29
-octobre qui, par un mélange habile de modération et de fermeté, de
+échec; il conservait l'Égypte et en acquérait l'hérédité. C'est à nous
+qu'il le devait; c'est la politique pacifique du ministère du 29
+octobre qui, par un mélange habile de modération et de fermeté, de
patience et de sang-froid, en se conciliant les uns et en s'imposant
-aux autres, avait préservé l'Égypte, mise sérieusement en péril par
-l'effondrement <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> de l'armée du pacha et par l'acharnement du
-cabinet anglais. Si M. Guizot n'avait pu supprimer le traité du 15
-juillet, qui était, au moment de son entrée au pouvoir, matériellement
-exécuté, il avait du moins arrêté le mal au point même où il l'avait
-trouvé accompli. Il avait empêché l'Europe de franchir les bornes
-posées par la note du 8 octobre 1840. L'essentiel était sauf, comme
-devaient le prouver les événements qui ont suivi. La puissance de
-Méhémet et de sa famille, ainsi concentrée dans des limites
-naturelles, gagnait en solidité ce qu'elle perdait en étendue. Si des
-événements récents ont singulièrement ébranlé le pouvoir des
-descendants de Méhémet-Ali, la dynastie fondée par lui n'en règne pas
+aux autres, avait préservé l'Égypte, mise sérieusement en péril par
+l'effondrement <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> de l'armée du pacha et par l'acharnement du
+cabinet anglais. Si M. Guizot n'avait pu supprimer le traité du 15
+juillet, qui était, au moment de son entrée au pouvoir, matériellement
+exécuté, il avait du moins arrêté le mal au point même où il l'avait
+trouvé accompli. Il avait empêché l'Europe de franchir les bornes
+posées par la note du 8 octobre 1840. L'essentiel était sauf, comme
+devaient le prouver les événements qui ont suivi. La puissance de
+Méhémet et de sa famille, ainsi concentrée dans des limites
+naturelles, gagnait en solidité ce qu'elle perdait en étendue. Si des
+événements récents ont singulièrement ébranlé le pouvoir des
+descendants de Méhémet-Ali, la dynastie fondée par lui n'en règne pas
moins encore au Caire. Qui pourrait affirmer que l'empire tout
-artificiel et superficiel dont le pacha avait un moment reculé les
-frontières jusqu'au pied du Taurus aurait eu la même durée? Que
-serait-il devenu, une fois aux prises avec les révoltes des
-populations, les ressentiments de la Turquie, l'hostilité de
-l'Angleterre et les charges d'un état militaire supérieur à ses
+artificiel et superficiel dont le pacha avait un moment reculé les
+frontières jusqu'au pied du Taurus aurait eu la même durée? Que
+serait-il devenu, une fois aux prises avec les révoltes des
+populations, les ressentiments de la Turquie, l'hostilité de
+l'Angleterre et les charges d'un état militaire supérieur à ses
moyens? Ajoutons que la France gardait son patronage sur cette terre
-d'Égypte dont les politiques clairvoyants devinaient déjà, même avant
+d'Égypte dont les politiques clairvoyants devinaient déjà, même avant
le percement de l'isthme de Suez, la grande importance politique,
-stratégique et économique. Que ne donnerait-elle pas aujourd'hui pour
-avoir encore dans cette région la situation que la monarchie avait su
-lui conserver en 1841, même au sortir d'une crise malheureuse et
+stratégique et économique. Que ne donnerait-elle pas aujourd'hui pour
+avoir encore dans cette région la situation que la monarchie avait su
+lui conserver en 1841, même au sortir d'une crise malheureuse et
difficile?</p>
-<p>La question européenne était résolue en même temps que la question
-égyptienne. Les actes du 13 juillet 1841 dissolvaient l'espèce de
-coalition que le traité du 15 juillet 1840 avait formée sinon contre
-la France, du moins en dehors d'elle; ils empêchaient que cet accident
-ne devînt un état normal et permanent. Notre rentrée dans le concert
-des puissances n'était pas triomphale. Comment eût-elle pu l'être
-après ce qui s'était passé? Mais elle était honorable. Au vu de tous,
+<p>La question européenne était résolue en même temps que la question
+égyptienne. Les actes du 13 juillet 1841 dissolvaient l'espèce de
+coalition que le traité du 15 juillet 1840 avait formée sinon contre
+la France, du moins en dehors d'elle; ils empêchaient que cet accident
+ne devînt un état normal et permanent. Notre rentrée dans le concert
+des puissances n'était pas triomphale. Comment eût-elle pu l'être
+après ce qui s'était passé? Mais elle était honorable. Au vu de tous,
nous n'y avions consenti qu'en nous faisant prier par les autres
-cabinets, embarrassés de notre absence, inquiets de notre isolement
-armé, et en imposant des conditions qui avaient été rigoureusement
-<span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> accomplies. En même temps que cette fermeté sauvegardait la
-dignité nationale, notre sagesse pacifique effaçait peu à peu les
-suspicions si promptement et si vivement réveillées au dehors par
-l'agitation belliqueuse et révolutionnaire du ministère précédent; et
-la sécurité ainsi rendue aux cours étrangères avait déjà pour effet de
+cabinets, embarrassés de notre absence, inquiets de notre isolement
+armé, et en imposant des conditions qui avaient été rigoureusement
+<span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> accomplies. En même temps que cette fermeté sauvegardait la
+dignité nationale, notre sagesse pacifique effaçait peu à peu les
+suspicions si promptement et si vivement réveillées au dehors par
+l'agitation belliqueuse et révolutionnaire du ministère précédent; et
+la sécurité ainsi rendue aux cours étrangères avait déjà pour effet de
laisser se produire entre elles les divisions qui seules pouvaient
-fournir à notre politique l'occasion d'une revanche.</p>
-
-<p>Sans doute, au début de cette affaire, de plus grandes ambitions
-s'étaient fait jour. En 1839, le fameux rapport de M. Jouffroy sur le
-crédit de 10 millions avait promis à l'orgueil national, soit en
-Orient, soit en Europe, des satisfactions bien autrement éclatantes.
-Mais c'était ce même M. Jouffroy qui, après la rude leçon des
-événements, écrivait à M. Guizot, vers la fin de 1841: «Nous nous
-sommes trompés, nous n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié
+fournir à notre politique l'occasion d'une revanche.</p>
+
+<p>Sans doute, au début de cette affaire, de plus grandes ambitions
+s'étaient fait jour. En 1839, le fameux rapport de M. Jouffroy sur le
+crédit de 10 millions avait promis à l'orgueil national, soit en
+Orient, soit en Europe, des satisfactions bien autrement éclatantes.
+Mais c'était ce même M. Jouffroy qui, après la rude leçon des
+événements, écrivait à M. Guizot, vers la fin de 1841: «Nous nous
+sommes trompés, nous n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié
les forces; nous avons fait trop de bruit: c'est triste; mais, la
-lumière venue, il n'y avait pas à hésiter. Vous avez fait acte de
-courage et de bon sens en arrêtant le pays dans une mauvaise voie.»
-Quand une affaire a été mal engagée, on ne saurait se flatter d'en
-sortir vainqueur. C'est déjà beaucoup d'en sortir indemne, en ayant
-écarté tous les périls, en ayant sauvegardé les intérêts essentiels et
-la dignité de la nation. Les généraux qui, recevant une situation
-compromise, savent réparer les échecs subis avant eux, ou même
-seulement empêcher qu'ils ne s'étendent, font une &oelig;uvre plus
+lumière venue, il n'y avait pas à hésiter. Vous avez fait acte de
+courage et de bon sens en arrêtant le pays dans une mauvaise voie.»
+Quand une affaire a été mal engagée, on ne saurait se flatter d'en
+sortir vainqueur. C'est déjà beaucoup d'en sortir indemne, en ayant
+écarté tous les périls, en ayant sauvegardé les intérêts essentiels et
+la dignité de la nation. Les généraux qui, recevant une situation
+compromise, savent réparer les échecs subis avant eux, ou même
+seulement empêcher qu'ils ne s'étendent, font une &oelig;uvre plus
ingrate, mais non moins salutaire que ceux qui ont l'heureuse chance
de gagner des batailles.</p>
-<p>Cette &oelig;uvre de réparation, le ministère avait eu à l'entreprendre
-ailleurs que dans la politique étrangère. À côté de la crise
-extérieure, et se mêlant à elle par plus d'un point, existait une
-crise intérieure. Nous ne parlons pas seulement du désordre matériel,
-un moment menaçant sous le cabinet précédent et promptement réprimé
-par ses successeurs. Nous faisons surtout allusion à cette sorte de
-maladie parlementaire qui avait précédé les complications
-internationales et contribué à les faire naître. Une partie des
+<p>Cette &oelig;uvre de réparation, le ministère avait eu à l'entreprendre
+ailleurs que dans la politique étrangère. À côté de la crise
+extérieure, et se mêlant à elle par plus d'un point, existait une
+crise intérieure. Nous ne parlons pas seulement du désordre matériel,
+un moment menaçant sous le cabinet précédent et promptement réprimé
+par ses successeurs. Nous faisons surtout allusion à cette sorte de
+maladie parlementaire qui avait précédé les complications
+internationales et contribué à les faire naître. Une partie des
fautes diplomatiques de 1840 n'a-t-elle <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> pas, en effet, son
-origine dans la coalition de 1839? Les symptômes de cette maladie ne
-nous sont que trop connus: décomposition des partis, absence d'une
-majorité, instabilité ministérielle, méfiance à l'égard de la légitime
-action de la royauté. Sur tous ces points, le ministère, bien
-qu'obligé parfois à des ménagements et empêché de procéder par coup
-d'éclat, a fait constamment effort pour remédier au mal, et il a
-obtenu d'importants résultats. N'en est-ce pas un que d'avoir duré et
-de s'être affermi, en dépit des prophètes qui, à ses débuts, lui
-accordaient à peine trois mois de vie? que d'avoir su trouver et
-garder une majorité dans cette assemblée issue de la coalition et
-depuis lors soumise à tant d'influences dissolvantes? que d'avoir
-constamment résisté aux attaques ouvertes comme aux man&oelig;uvres
-détournées d'une opposition conduite par un chef tel que M. Thiers? En
-somme, le pouvoir avait grandi et l'opposition était surprise et
-découragée de son propre discrédit. Les révoltés les plus audacieux
-avaient eux-mêmes le sentiment de cette force nouvelle acquise par le
-gouvernement, et Proudhon écrivait à un de ses amis, le 16 mai 1841:
-«Le pouvoir est très-fort, l'armée magnifique; pas de révolution
-possible pour cette année.» Et plus loin: «Le pouvoir rit de la rage
-impuissante des radicaux; en effet, il n'a rien à craindre... Il y en
-a peut-être encore pour bien des années; j'en souffre et j'en
-pleure<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a><a href="#footnote658" title="Go to footnote 658"><span class="smaller">[658]</span></a>.»</p>
-
-<p>À l'intérieur comme à l'extérieur, la guérison est donc, sinon
-complète,&mdash;le mal était trop grave pour disparaître en quelques
-mois,&mdash;du moins en bonne voie. Le mérite en revient à M. Guizot et à
-ses collègues. Il en revient aussi, ne l'oublions pas, au Roi. Depuis
-qu'il avait un cabinet en accord avec sa pensée, Louis-Philippe
-n'intervenait plus ouvertement, comme aux jours où il avait mis le
-holà aux entraînements de M. Thiers; mais, pour être cachée derrière
-celle de ses ministres, son action n'en était pas moins constante et
+origine dans la coalition de 1839? Les symptômes de cette maladie ne
+nous sont que trop connus: décomposition des partis, absence d'une
+majorité, instabilité ministérielle, méfiance à l'égard de la légitime
+action de la royauté. Sur tous ces points, le ministère, bien
+qu'obligé parfois à des ménagements et empêché de procéder par coup
+d'éclat, a fait constamment effort pour remédier au mal, et il a
+obtenu d'importants résultats. N'en est-ce pas un que d'avoir duré et
+de s'être affermi, en dépit des prophètes qui, à ses débuts, lui
+accordaient à peine trois mois de vie? que d'avoir su trouver et
+garder une majorité dans cette assemblée issue de la coalition et
+depuis lors soumise à tant d'influences dissolvantes? que d'avoir
+constamment résisté aux attaques ouvertes comme aux man&oelig;uvres
+détournées d'une opposition conduite par un chef tel que M. Thiers? En
+somme, le pouvoir avait grandi et l'opposition était surprise et
+découragée de son propre discrédit. Les révoltés les plus audacieux
+avaient eux-mêmes le sentiment de cette force nouvelle acquise par le
+gouvernement, et Proudhon écrivait à un de ses amis, le 16 mai 1841:
+«Le pouvoir est très-fort, l'armée magnifique; pas de révolution
+possible pour cette année.» Et plus loin: «Le pouvoir rit de la rage
+impuissante des radicaux; en effet, il n'a rien à craindre... Il y en
+a peut-être encore pour bien des années; j'en souffre et j'en
+pleure<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a><a href="#footnote658" title="Go to footnote 658"><span class="smaller">[658]</span></a>.»</p>
+
+<p>À l'intérieur comme à l'extérieur, la guérison est donc, sinon
+complète,&mdash;le mal était trop grave pour disparaître en quelques
+mois,&mdash;du moins en bonne voie. Le mérite en revient à M. Guizot et à
+ses collègues. Il en revient aussi, ne l'oublions pas, au Roi. Depuis
+qu'il avait un cabinet en accord avec sa pensée, Louis-Philippe
+n'intervenait plus ouvertement, comme aux jours où il avait mis le
+holà aux entraînements de M. Thiers; mais, pour être cachée derrière
+celle de ses ministres, son action n'en était pas moins constante et
efficace. Causant, en mai 1841, avec le comte Apponyi, ambassadeur
-d'Autriche, il lui disait: «M. de Metternich attribue tout ce qui
-<span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> s'est fait de bien à M. Guizot; je n'ai pas besoin de vous
-dire que je suis enchanté du suffrage donné par le prince de
-Metternich à M. Guizot; il est mérité, bien mérité, j'aime à en
-convenir; mais il ne faut jamais laisser croire à ces messieurs qu'ils
-peuvent réussir en quoi que ce soit sans le Roi, sans l'élément
-royal<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a><a href="#footnote659" title="Go to footnote 659"><span class="smaller">[659]</span></a>.» C'était peut-être une faiblesse chez Louis-Philippe de ne
-pas se contenter d'exercer une influence réelle, mais de vouloir aussi
-qu'elle fût connue et qu'on lui en sût gré. Il s'est créé ainsi plus
-d'embarras qu'il n'a ajouté à son importance, il a éveillé plus de
-défiance que de reconnaissance. Mais si, en raison des préventions de
-l'époque, il convenait que l'action royale demeurât voilée au moment
-où elle s'exerçait, il est de toute justice que l'histoire soulève ce
-voile et fasse honneur de cette action au prince et à l'institution
-monarchique. Aussi bien n'est-ce pas après la crise dont nous venons
-de raconter les péripéties que l'on pourrait être tenté de méconnaître
-le bienfait de la royauté.</p>
-
-<p class="p2 smaller center">FIN DU TOME QUATRIÈME.</p>
-
-<h3><span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> TABLE DES MATIÈRES</h3>
+d'Autriche, il lui disait: «M. de Metternich attribue tout ce qui
+<span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> s'est fait de bien à M. Guizot; je n'ai pas besoin de vous
+dire que je suis enchanté du suffrage donné par le prince de
+Metternich à M. Guizot; il est mérité, bien mérité, j'aime à en
+convenir; mais il ne faut jamais laisser croire à ces messieurs qu'ils
+peuvent réussir en quoi que ce soit sans le Roi, sans l'élément
+royal<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a><a href="#footnote659" title="Go to footnote 659"><span class="smaller">[659]</span></a>.» C'était peut-être une faiblesse chez Louis-Philippe de ne
+pas se contenter d'exercer une influence réelle, mais de vouloir aussi
+qu'elle fût connue et qu'on lui en sût gré. Il s'est créé ainsi plus
+d'embarras qu'il n'a ajouté à son importance, il a éveillé plus de
+défiance que de reconnaissance. Mais si, en raison des préventions de
+l'époque, il convenait que l'action royale demeurât voilée au moment
+où elle s'exerçait, il est de toute justice que l'histoire soulève ce
+voile et fasse honneur de cette action au prince et à l'institution
+monarchique. Aussi bien n'est-ce pas après la crise dont nous venons
+de raconter les péripéties que l'on pourrait être tenté de méconnaître
+le bienfait de la royauté.</p>
+
+<p class="p2 smaller center">FIN DU TOME QUATRIÈME.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> TABLE DES MATIÈRES</h3>
<div class="toc">
<p class="center">LIVRE IV<br>
-<span class="smaller">LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE</span><br>
+<span class="smaller">LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE</span><br>
<span class="small">(Mai 1839-Juillet 1841)</span></p>
<p>&nbsp;<span class="ralign10">Pages</span></p>
-<p><span class="smcap">Chapitre premier.&mdash;La question d'Orient et le ministère du 12 mai 1839</span>
- (mai 1839-février 1840)
+<p><span class="smcap">Chapitre premier.&mdash;La question d'Orient et le ministère du 12 mai 1839</span>
+ (mai 1839-février 1840)
<span class="ralign10"><a href="#page1">1</a></span></p>
-<p>I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre Mahmoud
- et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre la
- Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un conflit
- entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la France, de l'Angleterre,
- de la Russie, de l'Autriche. L'armée ottomane passe l'Euphrate,
+<p>I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre Mahmoud
+ et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre la
+ Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un conflit
+ entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la France, de l'Angleterre,
+ de la Russie, de l'Autriche. L'armée ottomane passe l'Euphrate,
le 21 avril 1839
<span class="ralign10"><a href="#page2">2</a></span></p>
-<p>II. Politique arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée
+<p>II. Politique arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée
en campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec
- l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
- indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à
+ l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
+ indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à
en tirer parti
<span class="ralign10"><a href="#page14">14</a></span></p>
-<p>III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est fait. M. Guizot le soutient.
- Irritation de M. Thiers. M. Sauzet président de la Chambre.
- M. Thiers impuissant à engager une campagne parlementaire. M. Dufaure
- et M. Villemain. Procès des émeutiers du 12 mai. Calme général.
+<p>III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est fait. M. Guizot le soutient.
+ Irritation de M. Thiers. M. Sauzet président de la Chambre.
+ M. Thiers impuissant à engager une campagne parlementaire. M. Dufaure
+ et M. Villemain. Procès des émeutiers du 12 mai. Calme général.
Faiblesse du cabinet
<span class="ralign10"><a href="#page26">26</a></span></p>
-<p>IV. Le crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de
+<p>IV. Le crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de
M. Jouffroy. La discussion
<span class="ralign10"><a href="#page44">44</a></span></p>
-<p>V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud. Défection de la flotte ottomane.
- La Porte disposée à traiter avec le pacha
+<p>V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud. Défection de la flotte ottomane.
+ La Porte disposée à traiter avec le pacha
<span class="ralign10"><a href="#page51">51</a></span></p>
-<p>VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des événements
- d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte d'un arrangement
- direct avec le pacha. Situation faite à la France par cette note
+<p>VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des événements
+ d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte d'un arrangement
+ direct avec le pacha. Situation faite à la France par cette note
<span class="ralign10"><a href="#page56">56</a></span></p>
<p>VII. Dissentiment croissant entre la France et l'Angleterre, sur la question
- égyptienne. L'Angleterre demande le concours des autres puissances.
- Empressement de la Russie à répondre à son appel. L'Autriche
- s'éloigne de nous et se rapproche du Czar. Le gouvernement
- français persiste néanmoins à soutenir les prétentions du pacha
+ égyptienne. L'Angleterre demande le concours des autres puissances.
+ Empressement de la Russie à répondre à son appel. L'Autriche
+ s'éloigne de nous et se rapproche du Czar. Le gouvernement
+ français persiste néanmoins à soutenir les prétentions du pacha
<span class="ralign10"><a href="#page61">61</a></span></p>
-<p>VIII. Mission de M. de Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston,
+<p>VIII. Mission de M. de Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston,
le cabinet anglais repousse les propositions russes et offre une transaction
- au gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences.
- <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> Ses illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la
+ au gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences.
+ <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> Ses illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la
France
<span class="ralign10"><a href="#page71">71</a></span></p>
<p>IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions des divers partis.
- Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses offres d'alliance à
- M. Molé. La gauche et la réforme électorale. Qu'attendre d'une
- Chambre ainsi composée?
+ Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses offres d'alliance à
+ M. Molé. La gauche et la réforme électorale. Qu'attendre d'une
+ Chambre ainsi composée?
<span class="ralign10"><a href="#page81">81</a></span></p>
-<p>X. L'Adresse de 1840. Le débat sur la politique intérieure et sur la
- question d'Orient. Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans
+<p>X. L'Adresse de 1840. Le débat sur la politique intérieure et sur la
+ question d'Orient. Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans
ses exigences pour le pacha
<span class="ralign10"><a href="#page86">86</a></span></p>
-<p>XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du duc de Nemours. Polémiques
- qui en résultent. Le projet est rejeté sans débat. Démission
- des ministres. La royauté elle-même est atteinte
+<p>XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du duc de Nemours. Polémiques
+ qui en résultent. Le projet est rejeté sans débat. Démission
+ des ministres. La royauté elle-même est atteinte
<span class="ralign10"><a href="#page95">95</a></span></p>
<p class="p2"><span class="smcap">Chapitre II.&mdash;Quatre mois de bascule parlementaire</span> (mars-juillet 1840)
<span class="ralign10"><a href="#page102">102</a></span></p>
-<p>I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres au duc
- de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un cabinet
- sous sa présidence. Il obtient le concours de deux doctrinaires. Composition
- du ministère du 1<sup>er</sup> mars
+<p>I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres au duc
+ de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un cabinet
+ sous sa présidence. Il obtient le concours de deux doctrinaires. Composition
+ du ministère du 1<sup>er</sup> mars
<span class="ralign10"><a href="#page102">102</a></span></p>
-<p>II. Le plan de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État
+<p>II. Le plan de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État
et M. Guizot reste ambassadeur. La gauche satisfaite et triomphante.
- Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le Roi et le ministère.
- M. Thiers et ses «conquêtes individuelles»
+ Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le Roi et le ministère.
+ M. Thiers et ses «conquêtes individuelles»
<span class="ralign10"><a href="#page111">111</a></span></p>
-<p>III. La loi des fonds secrets. Les conservateurs se disposent à livrer bataille.
- La discussion à la Chambre des députés: M. Thiers, M. de
- Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel. Victoire du ministère
+<p>III. La loi des fonds secrets. Les conservateurs se disposent à livrer bataille.
+ La discussion à la Chambre des députés: M. Thiers, M. de
+ Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel. Victoire du ministère
<span class="ralign10"><a href="#page123">123</a></span></p>
-<p>IV. Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du duc de Broglie.
+<p>IV. Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du duc de Broglie.
La discussion
<span class="ralign10"><a href="#page131">131</a></span></p>
<p>V. La question d'Orient dans la discussion des fonds secrets. Discours
- de M. Berryer. Déclaration de M. Thiers à la Chambre des pairs
+ de M. Berryer. Déclaration de M. Thiers à la Chambre des pairs
<span class="ralign10"><a href="#page136">136</a></span></p>
-<p>VI. Amnistie complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast.
- Place offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption. La
- proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a besoin
+<p>VI. Amnistie complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast.
+ Place offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption. La
+ proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a besoin
d'une diversion
<span class="ralign10"><a href="#page143">143</a></span></p>
<p>VII. Le gouvernement annonce qu'il va ramener en France les restes de
- Napoléon. Effet produit. Comment M. Thiers a été amené à cette
- idée et a obtenu le consentement du Roi. Négociations avec l'Angleterre.
- Les bonapartistes et les journaux de gauche. Rapport du maréchal
- Clauzel. Discours de M. de Lamartine. La Chambre réduit le
- crédit proposé par la commission et accepté par M. Thiers. Colères
- de la presse de gauche et tentative de souscription. Le ministère est
- débordé. Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion
- tentée par M. Thiers
+ Napoléon. Effet produit. Comment M. Thiers a été amené à cette
+ idée et a obtenu le consentement du Roi. Négociations avec l'Angleterre.
+ Les bonapartistes et les journaux de gauche. Rapport du maréchal
+ Clauzel. Discours de M. de Lamartine. La Chambre réduit le
+ crédit proposé par la commission et accepté par M. Thiers. Colères
+ de la presse de gauche et tentative de souscription. Le ministère est
+ débordé. Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion
+ tentée par M. Thiers
<span class="ralign10"><a href="#page153">153</a></span></p>
-<p>VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le président du conseil. Son discours
- sur l'Algérie
+<p>VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le président du conseil. Son discours
+ sur l'Algérie
<span class="ralign10"><a href="#page168">168</a></span></p>
-<p>IX. Les pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration
- sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le <cite>National</cite>
+<p>IX. Les pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration
+ sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le <cite>National</cite>
et les communistes
<span class="ralign10"><a href="#page174">174</a></span></p>
-<p>X. La proposition Remilly est définitivement «enterrée». Divisions
- dans l'ancienne opposition. Le mouvement préfectoral. Mécontentement
- de la gauche. Les conservateurs sont toujours méfiants et inquiets.
- Ils craignent la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le
- cabinet. Situation de M. Thiers à la fin de la session
+<p>X. La proposition Remilly est définitivement «enterrée». Divisions
+ dans l'ancienne opposition. Le mouvement préfectoral. Mécontentement
+ de la gauche. Les conservateurs sont toujours méfiants et inquiets.
+ Ils craignent la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le
+ cabinet. Situation de M. Thiers à la fin de la session
<span class="ralign10"><a href="#page184">184</a></span></p>
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> <span class="smcap">Chapitre III.&mdash;Le traité du 15 juillet 1840</span> (mars-juillet 1840)
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> <span class="smcap">Chapitre III.&mdash;Le traité du 15 juillet 1840</span> (mars-juillet 1840)
<span class="ralign10"><a href="#page192">192</a></span></p>
<p>I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du temps, ramener
- l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser sous
- main à un arrangement direct entre le sultan et le pacha
+ l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser sous
+ main à un arrangement direct entre le sultan et le pacha
<span class="ralign10"><a href="#page192">192</a></span></p>
-<p>II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au gouvernement français.
+<p>II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au gouvernement français.
Son argumentation avec lord Palmerston. Peu d'effet produit
sur ce dernier
<span class="ralign10"><a href="#page196">196</a></span></p>
-<p>III. Obstacles que lord Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses
- alliés. Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de
- Prusse. Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres
+<p>III. Obstacles que lord Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses
+ alliés. Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de
+ Prusse. Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres
de transaction
<span class="ralign10"><a href="#page202">202</a></span></p>
<p>IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte et le pacha. Espoir
- de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord Palmerston pousse à
+ de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord Palmerston pousse à
faire une convention sans la France. La Russie, l'Autriche et la
- Prusse y sont disposées. Résistances dans l'intérieur du cabinet anglais.
- On se cache de M. Guizot. Ce qu'il écrit à M. Thiers. Signature
- du traité sans avertissement préalable à l'ambassadeur de
- France. Stipulations du traité. <i lang="la">Memorandum</i> de lord Palmerston.
+ Prusse y sont disposées. Résistances dans l'intérieur du cabinet anglais.
+ On se cache de M. Guizot. Ce qu'il écrit à M. Thiers. Signature
+ du traité sans avertissement préalable à l'ambassadeur de
+ France. Stipulations du traité. <i lang="la">Memorandum</i> de lord Palmerston.
Conclusion
<span class="ralign10"><a href="#page212">212</a></span></p>
<p class="p2"><span class="smcap">Chapitre IV.&mdash;La guerre en vue</span> (juillet-octobre 1840)
<span class="ralign10"><a href="#page229">229</a></span></p>
-<p>I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur le public.
- Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir l'opinion
+<p>I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur le public.
+ Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir l'opinion
<span class="ralign10"><a href="#page230">230</a></span></p>
-<p>II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée
+<p>II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée
<span class="ralign10"><a href="#page237">237</a></span></p>
<p>III. Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son attitude dans
- le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord extérieur
+ le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord extérieur
du Roi et de son ministre
<span class="ralign10"><a href="#page242">242</a></span></p>
<p>IV. Les armements. Attitude diplomatique de M. Thiers. Langage de
- M. Guizot à Londres. Lord Palmerston persiste dans sa politique,
- malgré les hésitations de ses collègues. Débats à la Chambre des
+ M. Guizot à Londres. Lord Palmerston persiste dans sa politique,
+ malgré les hésitations de ses collègues. Débats à la Chambre des
communes
<span class="ralign10"><a href="#page247">247</a></span></p>
-<p>V. Inquiétudes de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice
- du roi des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston.
- Le <i lang="la">memorandum</i> anglais du 31 août
+<p>V. Inquiétudes de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice
+ du roi des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston.
+ Le <i lang="la">memorandum</i> anglais du 31 août
<span class="ralign10"><a href="#page254">254</a></span></p>
-<p>VI. Louis-Napoléon réfugié à Londres. Ses menées pour s'allier à la
- gauche et débaucher l'armée. Expédition de Boulogne. Impression
- du public. Le procès
+<p>VI. Louis-Napoléon réfugié à Londres. Ses menées pour s'allier à la
+ gauche et débaucher l'armée. Expédition de Boulogne. Impression
+ du public. Le procès
<span class="ralign10"><a href="#page262">262</a></span></p>
<p>VII. Continuation des armements. Fortifications de Paris. M. Thiers
- s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en Italie. Nouvelles scènes
- faites par le Roi aux ambassadeurs. La presse. Les journaux ministériels
- et radicaux. Excitation ou inquiétude du public. Les grèves.
- L'Europe est à la merci des incidents
+ s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en Italie. Nouvelles scènes
+ faites par le Roi aux ambassadeurs. La presse. Les journaux ministériels
+ et radicaux. Excitation ou inquiétude du public. Les grèves.
+ L'Europe est à la merci des incidents
<span class="ralign10"><a href="#page271">271</a></span></p>
-<p>VIII. Les premières mesures d'exécution contre le pacha. Celui-ci, sur le
+<p>VIII. Les premières mesures d'exécution contre le pacha. Celui-ci, sur le
conseil de M. Walewski, offre de transiger. Cette transaction est
- appuyée par M. Thiers. Divisions dans le sein du cabinet anglais
+ appuyée par M. Thiers. Divisions dans le sein du cabinet anglais
<span class="ralign10"><a href="#page288">288</a></span></p>
-<p>IX. Déchéance du pacha et bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston
- triomphe. Mécompte de M. Thiers. Explosion belliqueuse en
- France. Premiers symptômes de réaction pacifique. Les journaux
- poussent à la guerre
+<p>IX. Déchéance du pacha et bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston
+ triomphe. Mécompte de M. Thiers. Explosion belliqueuse en
+ France. Premiers symptômes de réaction pacifique. Les journaux
+ poussent à la guerre
<span class="ralign10"><a href="#page296">296</a></span></p>
-<p>X. Que serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer concentrer
+<p>X. Que serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer concentrer
la lutte entre la France et l'Autriche. Dispositions de l'Angleterre,
- de la Russie, de la Prusse, de la Confédération germanique.
+ de la Russie, de la Prusse, de la Confédération germanique.
<span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> Puissant mouvement d'opinion contre la France, en Allemagne.
- Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de l'idée
+ Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de l'idée
allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas de guerre,
- se fût retrouvée en face de la coalition. La propagande révolutionnaire
- n'eût pas été une force contre l'Europe, et elle eût été un
+ se fût retrouvée en face de la coalition. La propagande révolutionnaire
+ n'eût pas été une force contre l'Europe, et elle eût été un
danger pour la France
<span class="ralign10"><a href="#page307">307</a></span></p>
<p>XI. M. Thiers penche vers une attitude belliqueuse. Divisions du cabinet.
- Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission. Transaction
+ Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission. Transaction
entre le prince et ses conseillers. La note du 8 octobre
<span class="ralign10"><a href="#page323">323</a></span></p>
-<p>XII. Effet de cette note en Angleterre. En France, l'agitation révolutionnaire
- s'aggrave, et la réaction pacifique se fortifie. Situation mauvaise
- de M. Thiers. L'attentat de Darmès. Désaccord entre le Roi et le
- cabinet sur le discours du trône. Démission du ministère. Les résultats
+<p>XII. Effet de cette note en Angleterre. En France, l'agitation révolutionnaire
+ s'aggrave, et la réaction pacifique se fortifie. Situation mauvaise
+ de M. Thiers. L'attentat de Darmès. Désaccord entre le Roi et le
+ cabinet sur le discours du trône. Démission du ministère. Les résultats
de la seconde administration de M. Thiers. Service rendu par
Louis-Philippe
<span class="ralign10"><a href="#page336">336</a></span></p>
@@ -15248,145 +15208,145 @@ le bienfait de la royauté.</p>
<p class="p2"><span class="smcap">Chapitre V.&mdash;La paix raffermie</span> (octobre 1840-juillet 1841)
<span class="ralign10"><a href="#page351">351</a></span></p>
-<p>I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier s'était,
- dans les derniers temps, séparé de la politique de M. Thiers. Composition
- du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il rencontre.
+<p>I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier s'était,
+ dans les derniers temps, séparé de la politique de M. Thiers. Composition
+ du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il rencontre.
Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous les conservateurs?
- On ne croit pas généralement à sa durée. Confiance de
+ On ne croit pas généralement à sa durée. Confiance de
M. Guizot
<span class="ralign10"><a href="#page352">352</a></span></p>
-<p>II. Discours du trône. Rétablissement de l'ordre matériel. M. Guizot
- tâche de se faire offrir par les puissances des concessions qui permettent
- à la France de rentrer dans le concert européen. Dispositions
- des diverses puissances. Tout dépend de lord Palmerston. Ce
- dernier ne veut rien céder. Le <i lang="la">memorandum</i> anglais du 2 novembre.
- Efforts des partisans de la conciliation à Londres. Les revers des
- Égyptiens en Syrie mettent fin à ces efforts. Désappointement du
- gouvernement français. L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean
+<p>II. Discours du trône. Rétablissement de l'ordre matériel. M. Guizot
+ tâche de se faire offrir par les puissances des concessions qui permettent
+ à la France de rentrer dans le concert européen. Dispositions
+ des diverses puissances. Tout dépend de lord Palmerston. Ce
+ dernier ne veut rien céder. Le <i lang="la">memorandum</i> anglais du 2 novembre.
+ Efforts des partisans de la conciliation à Londres. Les revers des
+ Égyptiens en Syrie mettent fin à ces efforts. Désappointement du
+ gouvernement français. L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean
d'Acre. Lord Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais
- envers la France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et
+ envers la France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et
d'expectative
<span class="ralign10"><a href="#page360">360</a></span></p>
-<p>III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours de M. Guizot
+<p>III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours de M. Guizot
<span class="ralign10"><a href="#page382">382</a></span></p>
-<p>IV. Premiers votes de la Chambre des députés. Dispositions de M. Thiers.
+<p>IV. Premiers votes de la Chambre des députés. Dispositions de M. Thiers.
Lecture du projet d'Adresse
<span class="ralign10"><a href="#page386">386</a></span></p>
-<p>V. Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont
- à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque de
- M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs. L'amendement
+<p>V. Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont
+ à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque de
+ M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs. L'amendement
de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu. Dans
quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?
<span class="ralign10"><a href="#page390">390</a></span></p>
-<p>VI. Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de
- l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M. Guizot
+<p>VI. Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de
+ l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M. Guizot
<span class="ralign10"><a href="#page406">406</a></span></p>
-<p>VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux observations
- des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les fortifications de
+<p>VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux observations
+ des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les fortifications de
Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions hostiles ou incertaines
- dans une partie de la gauche, dans la majorité et même dans le cabinet.
- La discussion. Discours équivoque du maréchal Soult. Trouble
- qui en résulte. Discours de M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat
- sur l'amendement du général Schneider. Nouvelles équivoques du
- maréchal. Intervention décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires
- <span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> de la loi tentent un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils
+ dans une partie de la gauche, dans la majorité et même dans le cabinet.
+ La discussion. Discours équivoque du maréchal Soult. Trouble
+ qui en résulte. Discours de M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat
+ sur l'amendement du général Schneider. Nouvelles équivoques du
+ maréchal. Intervention décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires
+ <span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> de la loi tentent un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils
sont battus
<span class="ralign10"><a href="#page412">412</a></span></p>
<p>VIII. Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de provoquer
- une grande discussion pour raffermir la majorité? Rapport de
+ une grande discussion pour raffermir la majorité? Rapport de
M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet produit. La discussion.
- Le ministère se dérobe. Discours de M. Thiers. Réponse de
+ Le ministère se dérobe. Discours de M. Thiers. Réponse de
M. Guizot. Le vote
<span class="ralign10"><a href="#page426">426</a></span></p>
-<p>IX. Attaques de la presse contre le Roi. Les prétendues lettres de
- Louis-Philippe publiées par la <cite>France</cite>. La Contemporaine. Acquittement
- de la <cite>France</cite>. Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques
- contre le Roi. Le faux est cependant manifeste. Déclaration
- de M. Guizot à la Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit
- s'éteint
+<p>IX. Attaques de la presse contre le Roi. Les prétendues lettres de
+ Louis-Philippe publiées par la <cite>France</cite>. La Contemporaine. Acquittement
+ de la <cite>France</cite>. Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques
+ contre le Roi. Le faux est cependant manifeste. Déclaration
+ de M. Guizot à la Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit
+ s'éteint
<span class="ralign10"><a href="#page435">435</a></span></p>
<p>X. Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore Napier et
- Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit approuvée par
- le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby, déclare la convention
+ Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit approuvée par
+ le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby, déclare la convention
nulle et non avenue. Note du 31 janvier 1841 par laquelle la
- conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au pacha
+ conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au pacha
<span class="ralign10"><a href="#page444">444</a></span></p>
-<p>XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen et à quelles
- conditions? Négociations. Le gouvernement français obtient satisfaction
- sur les points essentiels. Difficultés sur les clauses de la convention.
- Rédaction des actes. Hatti-shériff n'accordant au pacha
- qu'une hérédité illusoire. Parafe des actes préparés à Londres
+<p>XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen et à quelles
+ conditions? Négociations. Le gouvernement français obtient satisfaction
+ sur les points essentiels. Difficultés sur les clauses de la convention.
+ Rédaction des actes. Hatti-shériff n'accordant au pacha
+ qu'une hérédité illusoire. Parafe des actes préparés à Londres
<span class="ralign10"><a href="#page450">450</a></span></p>
-<p>XII. La discussion des crédits supplémentaires de 1840 et de 1841. Attaque
- de M. Thiers. M. Guizot refuse de discuter les négociations en cours.
- Le bilan financier du ministère du 1<sup>er</sup> mars
+<p>XII. La discussion des crédits supplémentaires de 1840 et de 1841. Attaque
+ de M. Thiers. M. Guizot refuse de discuter les négociations en cours.
+ Le bilan financier du ministère du 1<sup>er</sup> mars
<span class="ralign10"><a href="#page462">462</a></span></p>
-<p>XIII. Nouveaux efforts de lord Ponsonby pour empêcher la Porte de faire
- des concessions à Méhémet-Ali. Action contraire de M. de Metternich.
- M. Guizot persiste dans son attitude. Modification du hatti-shériff.
- Le gouvernement français disposé à signer. Difficultés soulevées
+<p>XIII. Nouveaux efforts de lord Ponsonby pour empêcher la Porte de faire
+ des concessions à Méhémet-Ali. Action contraire de M. de Metternich.
+ M. Guizot persiste dans son attitude. Modification du hatti-shériff.
+ Le gouvernement français disposé à signer. Difficultés soulevées
par lord Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
- allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié. Signature
- du protocole de clôture et de la convention des détroits
+ allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié. Signature
+ du protocole de clôture et de la convention des détroits
<span class="ralign10"><a href="#page469">469</a></span></p>
<p>XIV. Conclusion
<span class="ralign10"><a href="#page478">478</a></span></p>
</div>
-<p class="p2 small center">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES</p>
+<p class="p2 small center">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES</p>
<h2>Notes</h2>
<div class="footnote">
<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
-<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § <span class="smcap">II</span>.</p>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § <span class="smcap">II</span>.</p>
<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
-<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: «Tout le mal vient du sultan, disait Méhémet-Ali à M. de
-Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le détrôner, mettre son fils à sa
-place. J'aurais été assister mon nouveau souverain pendant son
-enfance, et j'aurais laissé Ibrahim en Égypte.» (<cite>Mémoires inédits de
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: «Tout le mal vient du sultan, disait Méhémet-Ali à M. de
+Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le détrôner, mettre son fils à sa
+place. J'aurais été assister mon nouveau souverain pendant son
+enfance, et j'aurais laissé Ibrahim en Égypte.» (<cite>Mémoires inédits de
M. de Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
-<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
-<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § <span class="smcap">VII</span>.</p>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § <span class="smcap">VII</span>.</p>
<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Lettre de M. Thiers, en date du 15 avril 1836 (Cf. plus
haut, t. III, p. <a href="#page52">52</a>).</p>
<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
-<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Dépêches de M. Thiers à M. de Barante, 26 avril 1836; de
-M. Molé à M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14
-septembre 1838; de M. Molé à M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de
-M. de Montebello à M. de Barante, 12 avril 1839. (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Dépêches de M. Thiers à M. de Barante, 26 avril 1836; de
+M. Molé à M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14
+septembre 1838; de M. Molé à M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de
+M. de Montebello à M. de Barante, 12 avril 1839. (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Sur les origines de cette sympathie, cf. t. II, p. 357.</p>
<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
-<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire</cite> et lettre de
-M. de Barante à M. Molé, 22 août 1838. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire</cite> et lettre de
+M. de Barante à M. Molé, 22 août 1838. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
-<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Lettre de lord Palmerston à lord Granville, 8 juin 1838.
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Lettre de lord Palmerston à lord Granville, 8 juin 1838.
(<span class="smcap">Bulwer</span>, <cite>Life of Palmerston</cite>, t. II, p. 234.)</p>
<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
@@ -15396,398 +15356,398 @@ M. de Barante à M. Molé, 22 août 1838. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 147, 233, 235, 248, 250.</p>
<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
-<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Dépêche du 13 septembre 1839. (<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Dépêche du 13 septembre 1839. (<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte
Frankreichs</cite>, t. II, p. 386.)</p>
<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
-<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
-<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Lord Ponsonby disait à M. de Bois-le-Comte, en janvier
-1834: «Nous avons fait le serment de brûler la flotte russe à
-Sébastopol, et nous tiendrons ce serment.» (<cite>Mémoires inédits de M. de
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Lord Ponsonby disait à M. de Bois-le-Comte, en janvier
+1834: «Nous avons fait le serment de brûler la flotte russe à
+Sébastopol, et nous tiendrons ce serment.» (<cite>Mémoires inédits de M. de
Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
-<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, du 13
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, du 13
septembre 1838. (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 246.)</p>
<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Toutes les fois que les autres puissances lui parlaient
-d'établir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la
-sourde oreille. (Dépêche inédite de M. de Barante à M. Molé, en date
-du 17 décembre 1838.) En 1838, Méhémet-Ali ayant menacé de recourir
-aux armes, lord Palmerston invita aussitôt les représentants de la
-France, de l'Autriche et de la Russie à s'entendre avec lui, pour
-arrêter les moyens de coercition à employer contre le pacha. En
-réponse à cette communication, le gouvernement de Saint-Pétersbourg
-fit notifier à Paris et à Londres, «qu'il verrait sans méfiance les
-mesures prises par les puissances maritimes dans la Méditerranée, mais
-que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menacée à Constantinople,
-il pourvoirait à la sûreté de son alliée, comme il y était tenu par le
-traité d'Unkiar-Skélessi». Loin donc de s'associer à une action
-commune, le czar disait en quelque sorte à la France et à
-l'Angleterre: «Je ne me mêlerai pas de ce que vous ferez dans la
-Méditerranée; ne vous mêlez pas davantage de ce que je ferai dans la
-mer de Marmara.» (<cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
+d'établir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la
+sourde oreille. (Dépêche inédite de M. de Barante à M. Molé, en date
+du 17 décembre 1838.) En 1838, Méhémet-Ali ayant menacé de recourir
+aux armes, lord Palmerston invita aussitôt les représentants de la
+France, de l'Autriche et de la Russie à s'entendre avec lui, pour
+arrêter les moyens de coercition à employer contre le pacha. En
+réponse à cette communication, le gouvernement de Saint-Pétersbourg
+fit notifier à Paris et à Londres, «qu'il verrait sans méfiance les
+mesures prises par les puissances maritimes dans la Méditerranée, mais
+que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menacée à Constantinople,
+il pourvoirait à la sûreté de son alliée, comme il y était tenu par le
+traité d'Unkiar-Skélessi». Loin donc de s'associer à une action
+commune, le czar disait en quelque sorte à la France et à
+l'Angleterre: «Je ne me mêlerai pas de ce que vous ferez dans la
+Méditerranée; ne vous mêlez pas davantage de ce que je ferai dans la
+mer de Marmara.» (<cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
-<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Lettre à M. Bresson.&mdash;M. de Barante ajoutait, peu après,
-le 6 mai 1839, dans une dépêche à M. de Montebello: «On aime mieux
-attendre une époque où l'Europe, livrée à d'autres circonstances, ne
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Lettre à M. Bresson.&mdash;M. de Barante ajoutait, peu après,
+le 6 mai 1839, dans une dépêche à M. de Montebello: «On aime mieux
+attendre une époque où l'Europe, livrée à d'autres circonstances, ne
tiendrait plus, comme aujourd'hui, la puissance russe en observation,
-en surveillance assidue.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+en surveillance assidue.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
-<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février et 31
-mars 1839; lettre du même à M. Bresson, 15 avril 1839. (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février et 31
+mars 1839; lettre du même à M. Bresson, 15 avril 1839. (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
-<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: M. de Barante écrivait un peu plus tard: «M. de
-Nesselrode est un de ceux qui disent le moins la vérité à l'Empereur.
-Son caractère est timide; il aime son repos avant tout. Il est
-convaincu de l'inutilité d'une contradiction directe; il attend que
-les premières impressions se calment, se bornant à faire en sorte que
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: M. de Barante écrivait un peu plus tard: «M. de
+Nesselrode est un de ceux qui disent le moins la vérité à l'Empereur.
+Son caractère est timide; il aime son repos avant tout. Il est
+convaincu de l'inutilité d'une contradiction directe; il attend que
+les premières impressions se calment, se bornant à faire en sorte que
la politique de l'Empereur soit suivie avec prudence, sans
-détermination trop soudaine et trop risquée.» (Lettre à M. Guizot, du
-28 mai 1841. <cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+détermination trop soudaine et trop risquée.» (Lettre à M. Guizot, du
+28 mai 1841. <cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
-<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, 20 novembre 1838.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, 20 novembre 1838.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
-<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février 1839.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février 1839.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
-<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, était adressée à
-M. Thiers, que M. de Barante, trompé par un faux bruit, croyait alors
-être devenu ministre des affaires étrangères. M. de Barante ajoutait,
-le 8 juin 1839, dans une lettre au maréchal Soult: «Déjà, plus d'une
-fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de voir
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, était adressée à
+M. Thiers, que M. de Barante, trompé par un faux bruit, croyait alors
+être devenu ministre des affaires étrangères. M. de Barante ajoutait,
+le 8 juin 1839, dans une lettre au maréchal Soult: «Déjà, plus d'une
+fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de voir
se former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition
-pacifique, unie pour diminuer notre influence.» (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+pacifique, unie pour diminuer notre influence.» (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
-<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Cf. plus haut, t. II, p. <a href="#page359">359</a> et <a href="#page364">364</a>.&mdash;Faut-il croire
-qu'en septembre 1833, lors de l'entrevue de Münchengraetz, la cour de
-Vienne alla jusqu'à conclure secrètement avec la Russie un traité de
-partage éventuel? Le fait est rapporté par <span class="smcap">Martens</span>, dans un ouvrage
-intitulé: <cite>Die Russische Politik in der orientalischen Frage</cite>, et cité
+qu'en septembre 1833, lors de l'entrevue de Münchengraetz, la cour de
+Vienne alla jusqu'à conclure secrètement avec la Russie un traité de
+partage éventuel? Le fait est rapporté par <span class="smcap">Martens</span>, dans un ouvrage
+intitulé: <cite>Die Russische Politik in der orientalischen Frage</cite>, et cité
par <span class="smcap">Hillebrand</span>, t. II, p. 360.</p>
<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
-<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Par moments même, on eût pu croire que le cabinet de
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Par moments même, on eût pu croire que le cabinet de
Vienne allait tout de suite lier partie avec les puissances
-occidentales contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg; seulement,
-il s'arrêtait bientôt, comme effrayé de sa hardiesse et tremblant de
-n'être pas assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficultés
-s'étant élevées entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la
+occidentales contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg; seulement,
+il s'arrêtait bientôt, comme effrayé de sa hardiesse et tremblant de
+n'être pas assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficultés
+s'étant élevées entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la
saisie, dans la mer Noire, d'un navire anglais, le <i>Vixen</i>, M. de
-Metternich fit des avances à la première de ces puissances, puis les
-retira, croyant avoir lieu de douter de sa résolution. Comme on lui
-demandait compte de cette volte-face: «L'Autriche, répondit-il, ne
+Metternich fit des avances à la première de ces puissances, puis les
+retira, croyant avoir lieu de douter de sa résolution. Comme on lui
+demandait compte de cette volte-face: «L'Autriche, répondit-il, ne
pouvait pas se brouiller avec la Russie, pour une affaire sans valeur
-que l'Angleterre elle-même ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez
+que l'Angleterre elle-même ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez
certain que vous nous trouveriez au besoin, si vous aviez raison et
-volonté de soutenir votre droit.» Et il disait à M. de Sainte-Aulaire:
-«Les whigs sont de misérables fanfarons; jamais ils n'auront le
-courage de tirer un coup de canon. Malheur à qui s'engagerait avec eux
-dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.»
-(<cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
+volonté de soutenir votre droit.» Et il disait à M. de Sainte-Aulaire:
+«Les whigs sont de misérables fanfarons; jamais ils n'auront le
+courage de tirer un coup de canon. Malheur à qui s'engagerait avec eux
+dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.»
+(<cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
-<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Peu après, comme le chargé d'affaires de France à
-Londres se plaignait à lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby
-en cette circonstance, le ministre anglais se défendit en lisant les
-dépêches envoyées du <i lang="en">Foreign Office</i>, qui toutes concluaient à
-empêcher la guerre d'éclater. «Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Peu après, comme le chargé d'affaires de France à
+Londres se plaignait à lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby
+en cette circonstance, le ministre anglais se défendit en lisant les
+dépêches envoyées du <i lang="en">Foreign Office</i>, qui toutes concluaient à
+empêcher la guerre d'éclater. «Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais
vous nier que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je
-ne partage pas, a toujours été opposée au maintien du <i lang="la">statu quo</i> de
-Kutaièh; il préférait même les partis extrêmes, comme susceptibles au
-moins d'un dénouement favorable.» Lord Palmerston exprimait l'espoir,
-mais sans oser rien affirmer, «que l'ambassadeur avait fait passer ses
-opinions personnelles après ses instructions». (Dépêche de M. de
-Bourqueney au maréchal Soult, 9 juillet 1839, citée dans les <cite>Mémoires
+ne partage pas, a toujours été opposée au maintien du <i lang="la">statu quo</i> de
+Kutaièh; il préférait même les partis extrêmes, comme susceptibles au
+moins d'un dénouement favorable.» Lord Palmerston exprimait l'espoir,
+mais sans oser rien affirmer, «que l'ambassadeur avait fait passer ses
+opinions personnelles après ses instructions». (Dépêche de M. de
+Bourqueney au maréchal Soult, 9 juillet 1839, citée dans les <cite>Mémoires
de M. Guizot</cite>.)</p>
<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
-<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Rappelons la composition de ce cabinet: le maréchal
-Soult, ministre des affaires étrangères et président du conseil; M.
-Duchâtel, ministre de l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy,
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Rappelons la composition de ce cabinet: le maréchal
+Soult, ministre des affaires étrangères et président du conseil; M.
+Duchâtel, ministre de l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy,
des finances; M. Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des
-travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le général Schneider,
-de la guerre; l'amiral Duperré, de la marine.</p>
+travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le général Schneider,
+de la guerre; l'amiral Duperré, de la marine.</p>
<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
-<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 septembre 1839:
-«La politique extérieure est aujourd'hui purement et simplement celle
-du Roi». (<cite>Documents inédits.</cite>)&mdash;Un diplomate prussien disait de son
-côté: «On ne doit attacher aucune importance à ce que dit le maréchal,
-jusqu'à ce qu'il ait pris les ordres du Roi.» (<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 septembre 1839:
+«La politique extérieure est aujourd'hui purement et simplement celle
+du Roi». (<cite>Documents inédits.</cite>)&mdash;Un diplomate prussien disait de son
+côté: «On ne doit attacher aucune importance à ce que dit le maréchal,
+jusqu'à ce qu'il ait pris les ordres du Roi.» (<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte
Frankreichs</cite>, t. II, p. 371.)</p>
<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
-<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Ajoutons que, dans les bureaux mêmes de son ministère,
-le maréchal Soult possédait un employé supérieur qui devait, sans
+<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Ajoutons que, dans les bureaux mêmes de son ministère,
+le maréchal Soult possédait un employé supérieur qui devait, sans
bruit, sans faste, faire une bonne partie de la besogne du ministre:
-c'était le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de
-grande expérience et ayant précisément accompli une partie de sa
-carrière dans les postes du Levant.</p>
+c'était le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de
+grande expérience et ayant précisément accompli une partie de sa
+carrière dans les postes du Levant.</p>
<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
-<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles à la
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles à la
Chambre des pairs, le 6 janvier 1840.</p>
<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
-<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Lord Palmerston écrivait, le 8 juin 1838, à lord
-Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris: «Il ne faut pas oublier
-que le grand danger pour l'Europe est la possibilité d'une combinaison
-entre la France et la Russie; elle rencontre à présent un obstacle
+<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Lord Palmerston écrivait, le 8 juin 1838, à lord
+Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris: «Il ne faut pas oublier
+que le grand danger pour l'Europe est la possibilité d'une combinaison
+entre la France et la Russie; elle rencontre à présent un obstacle
dans les sentiments personnels de l'empereur; mais il peut ne pas en
-être toujours ainsi.» (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 235.)</p>
+être toujours ainsi.» (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 235.)</p>
<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
-<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur,
-le général Sébastiani, en congé pour cause de santé.</p>
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur,
+le général Sébastiani, en congé pour cause de santé.</p>
<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
-<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (<cite>Mémoires de
-M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (<cite>Mémoires de
+M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
-<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (<cite>Mémoires de
-M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (<cite>Mémoires de
+M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
-<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (<span class="smcap">Bulwer</span>,
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (<span class="smcap">Bulwer</span>,
t. II, p. 258.)</p>
<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
-<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (<cite>Mémoires
-de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (<cite>Mémoires
+de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
-<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
-<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (<cite>Mémoires de
-M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (<cite>Mémoires de
+M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait
-dans sa réponse à un <i lang="la">Memorandum</i> du cabinet anglais: «Lord Palmerston
-se rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à
-provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet
-français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le
-temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France
+dans sa réponse à un <i lang="la">Memorandum</i> du cabinet anglais: «Lord Palmerston
+se rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à
+provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet
+français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le
+temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France
surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le
-salut de l'empire turc.»</p>
+salut de l'empire turc.»</p>
<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
-<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>&mdash;Cf. aussi
-<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et
-dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (<cite>Mémoires
-de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>&mdash;Cf. aussi
+<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et
+dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (<cite>Mémoires
+de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
-<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin
+<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin
1839. (<i>Ibid.</i>)</p>
<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
-<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28
-juin 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28
+juin 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
-<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un
-luxe de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur
-Nicolas.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841.
-<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un
+luxe de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur
+Nicolas.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841.
+<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
-<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
-<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet
-1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet
+1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
-<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839,
-et du maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839,
+et du maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
-<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par
-les correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire,
-ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les
-dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.&mdash;Voy. aussi
-les documents émanés des agents anglais. (<cite>Correspondence relative to
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par
+les correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire,
+ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les
+dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.&mdash;Voy. aussi
+les documents émanés des agents anglais. (<cite>Correspondence relative to
the affairs of the Levant.</cite>)</p>
<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
-<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21
-juillet 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21
+juillet 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
-<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai,
-17 et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de
-Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (<cite>Mémoires de M.
-Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai,
+17 et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de
+Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (<cite>Mémoires de M.
+Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
-<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse
-de lord Palmerston, en date du 22 juillet. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>,
-<cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse
+de lord Palmerston, en date du 22 juillet. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>,
+<cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
-<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>&mdash;Cf. aussi
-les <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 370, et une dépêche du
-maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1<sup>er</sup> août 1839.
-(<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>&mdash;Cf. aussi
+les <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 370, et une dépêche du
+maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1<sup>er</sup> août 1839.
+(<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
-<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en
+<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en
date du 20 juillet 1839, et <cite>Correspondence relative to the affairs of
the Levant</cite>.</p>
<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
-<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Dépêche du maréchal Soult, 1<sup>er</sup> août 1839, et de M. de
-Bourqueney, 3 août. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Dépêche du maréchal Soult, 1<sup>er</sup> août 1839, et de M. de
+Bourqueney, 3 août. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
-<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
-<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: M. Guizot a écrit dans ses <cite>Mémoires</cite>: «Il me fallut
-beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti
-de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)</p>
+<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: M. Guizot a écrit dans ses <cite>Mémoires</cite>: «Il me fallut
+beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti
+de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)</p>
<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
-<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14
-avril 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14
+avril 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: 14 mai 1839.</p>
<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
-<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: On n'était même pas assuré que tous les ministres
-députés eussent voté pour M. Sauzet.</p>
+<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: On n'était même pas assuré que tous les ministres
+députés eussent voté pour M. Sauzet.</p>
<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
-<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
-<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: 19 mai 1839, <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel</cite>.</p>
+<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: 19 mai 1839, <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel</cite>.</p>
<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
-<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: L'auteur de l'article, se demandant «quelle était la
-politique imposée au chef d'un gouvernement révolutionnaire et
-représentatif», répondait ainsi à cette question: «S'il est un grand
-politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supériorité de sa
+<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: L'auteur de l'article, se demandant «quelle était la
+politique imposée au chef d'un gouvernement révolutionnaire et
+représentatif», répondait ainsi à cette question: «S'il est un grand
+politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supériorité de sa
raison, il trouvera des hommes pour se faire l'instrument de sa
-pensée, même parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napoléon,
+pensée, même parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napoléon,
chefs d'un pays libre, ils n'auront pas besoin d'aller recruter des
ministres dans les rangs secondaires. Les politiques de cette forte
trempe se gardent bien d'exclure les plus habiles, ils se gardent bien
de diviser les hommes dont ils peuvent se servir, d'abaisser les
-caractères, de mettre en relief les côtés faibles des hommes qu'ils
-font concourir à leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les
-approche, au lieu de chercher à le diminuer. Voilà, selon nous, la
-politique élevée et grande sous un régime constitutionnel. Il y en a
-une autre: celle qui se met en désaccord avec les assemblées en
-choisissant des ministres en dehors des sommités parlementaires. Une
-Chambre repousse un ministère faible et impuissant; cette répulsion se
+caractères, de mettre en relief les côtés faibles des hommes qu'ils
+font concourir à leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les
+approche, au lieu de chercher à le diminuer. Voilà, selon nous, la
+politique élevée et grande sous un régime constitutionnel. Il y en a
+une autre: celle qui se met en désaccord avec les assemblées en
+choisissant des ministres en dehors des sommités parlementaires. Une
+Chambre repousse un ministère faible et impuissant; cette répulsion se
manifeste par un ou plusieurs votes; on passe outre. Elle persiste
-dans sa résistance; on la dissout. Les élections lui donnent gain de
-cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en épuisant des
-combinaisons ministérielles auxquelles viennent s'opposer des
-impossibilités de toute espèce; on spécule sur l'imprévu. Parmi tous
-les candidats aux ministères, les plus éminents comme les plus petits
-ont leurs rivalités, leurs passions, leurs préférences, leurs
-antipathies; on exploite tous les côtés infirmes de notre nature. Au
+dans sa résistance; on la dissout. Les élections lui donnent gain de
+cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en épuisant des
+combinaisons ministérielles auxquelles viennent s'opposer des
+impossibilités de toute espèce; on spécule sur l'imprévu. Parmi tous
+les candidats aux ministères, les plus éminents comme les plus petits
+ont leurs rivalités, leurs passions, leurs préférences, leurs
+antipathies; on exploite tous les côtés infirmes de notre nature. Au
lieu de prendre les hommes importants par ce qui les distingue du
vulgaire, on s'empare d'eux par les points qui les en rapprochent; on
les laisse se diviser, si on ne les y aide pas. On observe quelques
-ambitions impatientes, quelques cupidités empressées à se nantir d'un
-portefeuille, quelques étonnements naïfs de parvenus en face d'une
-élévation qui leur tourne la tête; on les pousse vers la défection;
-s'ils cèdent, on les enrôle dans un ministère de toute couleur, et on
-se flatte d'avoir gagné une grande partie. Pauvre politique que
-celle-là!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique
-qui ne fonde son succès que sur ces trois choses: petites majorités,
-petites capacités, petits caractères?... Malheureusement, comme
-l'écrivait M. Rémusat, la petite sagesse est à la mode, et l'on se
-soucie peu des choses élevées. Le bruit se répand que le génie
-politique n'est que de la dextérité.» (<cite>Constitutionnel</cite> du 23 mai
+ambitions impatientes, quelques cupidités empressées à se nantir d'un
+portefeuille, quelques étonnements naïfs de parvenus en face d'une
+élévation qui leur tourne la tête; on les pousse vers la défection;
+s'ils cèdent, on les enrôle dans un ministère de toute couleur, et on
+se flatte d'avoir gagné une grande partie. Pauvre politique que
+celle-là!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique
+qui ne fonde son succès que sur ces trois choses: petites majorités,
+petites capacités, petits caractères?... Malheureusement, comme
+l'écrivait M. Rémusat, la petite sagesse est à la mode, et l'on se
+soucie peu des choses élevées. Le bruit se répand que le génie
+politique n'est que de la dextérité.» (<cite>Constitutionnel</cite> du 23 mai
1839.)</p>
<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
-<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Le <cite>Journal des Débats</cite> disait à ce propos, le 25 mai
-1839: «Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuité qu'il
-désapprouve sans doute, une fatuité bien folle et bien dangereuse,
-quand ils font de lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.»</p>
+<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Le <cite>Journal des Débats</cite> disait à ce propos, le 25 mai
+1839: «Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuité qu'il
+désapprouve sans doute, une fatuité bien folle et bien dangereuse,
+quand ils font de lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.»</p>
<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
-<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Nommé maître des requêtes par M. Decazes, M. Villemain
-avait été un moment chef de la division des lettres au ministère de
-l'intérieur. M. de Villèle lui avait enlevé sa place de maître des
-requêtes pour le punir d'avoir protesté, au nom de l'Académie
-française, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma
-conseiller d'État. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit élire
-député.</p>
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Nommé maître des requêtes par M. Decazes, M. Villemain
+avait été un moment chef de la division des lettres au ministère de
+l'intérieur. M. de Villèle lui avait enlevé sa place de maître des
+requêtes pour le punir d'avoir protesté, au nom de l'Académie
+française, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma
+conseiller d'État. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit élire
+député.</p>
<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
-<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: La duchesse de Broglie écrivait de M. de Villemain, en
-1820: «Il a dans le corps un <em>dépenaillage</em> inconcevable, comme si ses
-membres ne tenaient pas bien sérieusement ensemble et qu'à la première
-mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller chacun de son côté.»
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: La duchesse de Broglie écrivait de M. de Villemain, en
+1820: «Il a dans le corps un <em>dépenaillage</em> inconcevable, comme si ses
+membres ne tenaient pas bien sérieusement ensemble et qu'à la première
+mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller chacun de son côté.»
(<cite>Souvenirs du feu duc de Broglie.</cite>)</p>
<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
-<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Dans ses <cite>Notes et Pensées</cite>, M. Sainte-Beuve a écrit:
-«Nous causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait:
-«C'est chez lui un conflit perpétuel entre l'<em>Intérêt</em> et la
-<em>Vanité</em>.»&mdash;«Oui, repartis-je, et c'est d'ordinaire la <em>Peur</em> qui
-tranche le différend.» Le mot est injuste, et cette excessive sévérité
+<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Dans ses <cite>Notes et Pensées</cite>, M. Sainte-Beuve a écrit:
+«Nous causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait:
+«C'est chez lui un conflit perpétuel entre l'<em>Intérêt</em> et la
+<em>Vanité</em>.»&mdash;«Oui, repartis-je, et c'est d'ordinaire la <em>Peur</em> qui
+tranche le différend.» Le mot est injuste, et cette excessive sévérité
trahit quelque jalousie chez les deux interlocuteurs; toutefois, il
-avait sa part de vérité. M. Sainte-Beuve a écrit encore: «Villemain a
-presque toujours le premier aperçu juste; mais, si on lui laisse le
-temps de la réflexion, son jugement, qui n'est pas solide, prend peur,
-et il conclut à faux ou du moins à côté.»</p>
+avait sa part de vérité. M. Sainte-Beuve a écrit encore: «Villemain a
+presque toujours le premier aperçu juste; mais, si on lui laisse le
+temps de la réflexion, son jugement, qui n'est pas solide, prend peur,
+et il conclut à faux ou du moins à côté.»</p>
<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
-<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Barbès dit au président: «Je ne suis pas disposé à
-répondre à aucune de vos questions. Vous n'êtes pas ici des juges
-venant juger des accusés, mais des hommes politiques venant disposer
-du sort d'ennemis politiques.» Et encore: «Quand l'Indien est vaincu,
+<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Barbès dit au président: «Je ne suis pas disposé à
+répondre à aucune de vos questions. Vous n'êtes pas ici des juges
+venant juger des accusés, mais des hommes politiques venant disposer
+du sort d'ennemis politiques.» Et encore: «Quand l'Indien est vaincu,
quand le sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi,
-il ne songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles
-vaines: il se résigne et donne sa tête à scalper.» Il assumait,
-d'ailleurs, hardiment la responsabilité de l'attentat: «Je déclare que
-j'étais un des chefs de l'association; je déclare que c'est moi qui ai
-préparé tous les moyens d'exécution; je déclare que j'y ai pris part,
-que je me suis battu contre vos troupes.»</p>
+il ne songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles
+vaines: il se résigne et donne sa tête à scalper.» Il assumait,
+d'ailleurs, hardiment la responsabilité de l'attentat: «Je déclare que
+j'étais un des chefs de l'association; je déclare que c'est moi qui ai
+préparé tous les moyens d'exécution; je déclare que j'y ai pris part,
+que je me suis battu contre vos troupes.»</p>
<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
-<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Dans le débat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin
-critiqua la légalité de ce nouveau changement, apporté par simple
-volonté ministérielle, dans l'exécution de la peine. Ce fut aussi en
-janvier 1840 que les autres accusés pour les faits du 12 mai
-comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent déclarés
-coupables: une seule condamnation à mort, aussitôt commuée en
-déportation, fut prononcée contre Blanqui.</p>
+<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Dans le débat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin
+critiqua la légalité de ce nouveau changement, apporté par simple
+volonté ministérielle, dans l'exécution de la peine. Ce fut aussi en
+janvier 1840 que les autres accusés pour les faits du 12 mai
+comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent déclarés
+coupables: une seule condamnation à mort, aussitôt commuée en
+déportation, fut prononcée contre Blanqui.</p>
<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: C'est ce que le Roi disait au comte Apponyi, peu de
-jours après la formation du cabinet. (<cite>Mémoires de Metternich</cite>, t. VI,
+jours après la formation du cabinet. (<cite>Mémoires de Metternich</cite>, t. VI,
p. 364.)</p>
<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
@@ -15795,316 +15755,316 @@ p. 364.)</p>
<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: M. de Metternich savait caresser l'une des cordes
-sensibles de Louis-Philippe, quand il écrivait au comte Apponyi, dans
-une lettre destinée à être mise sous les yeux de ce prince: «Je
-partage le sentiment du Roi à l'égard de son ministère. Il est faible,
-et je ne concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui
-pourrait être fort, sans être à la fois dangereux pour le pays. Il
+sensibles de Louis-Philippe, quand il écrivait au comte Apponyi, dans
+une lettre destinée à être mise sous les yeux de ce prince: «Je
+partage le sentiment du Roi à l'égard de son ministère. Il est faible,
+et je ne concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui
+pourrait être fort, sans être à la fois dangereux pour le pays. Il
faut, dans tous les temps et dans toutes les positions sociales, <em>un
-homme</em> qui conçoive les affaires. Cet homme doit à la fois surveiller
-et régler leur exécution. L'homme le plus naturellement appelé à une
-aussi importante fonction doit être, dans une monarchie, le Roi, et,
-dans une république, le président. Le <em>ministérialisme</em> est une
-maladie de l'époque, une sottise qui croulera comme toutes les
+homme</em> qui conçoive les affaires. Cet homme doit à la fois surveiller
+et régler leur exécution. L'homme le plus naturellement appelé à une
+aussi importante fonction doit être, dans une monarchie, le Roi, et,
+dans une république, le président. Le <em>ministérialisme</em> est une
+maladie de l'époque, une sottise qui croulera comme toutes les
niaiseries... Or n'oubliez pas que c'est un ministre qui proclame
-cette vérité; mais ce ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme
-simplement pratique et qui veut le bien.» (<cite>Mémoires de Metternich</cite>,
+cette vérité; mais ce ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme
+simplement pratique et qui veut le bien.» (<cite>Mémoires de Metternich</cite>,
t. VI, p. 369.)</p>
<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
-<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel.</cite>&mdash;Cf. aussi
+<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel.</cite>&mdash;Cf. aussi
<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 344.</p>
<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
-<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Lettre du 26 juillet 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Lettre du 26 juillet 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
-<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Lettres du 28 juillet 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Lettres du 28 juillet 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
-<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Lettre du 4 août 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Lettre du 4 août 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: 25 juin 1839.</p>
<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
-<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: M. Guizot revint à plusieurs reprises sur cette
-assimilation avec la Grèce, et il définit ainsi notre politique
-orientale: «Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre
-européen; et quand, par la force des choses, par la marche naturelle
-des faits, quelque démembrement s'opère, quelque province se détache
-de ce vieil empire, favoriser la conversion de cette province en État
-indépendant, en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la
-coalition des États et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation,
-à la fondation d'un nouvel équilibre européen, voilà la politique qui
-convient à la France, à laquelle elle a été naturellement conduite.»</p>
+<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: M. Guizot revint à plusieurs reprises sur cette
+assimilation avec la Grèce, et il définit ainsi notre politique
+orientale: «Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre
+européen; et quand, par la force des choses, par la marche naturelle
+des faits, quelque démembrement s'opère, quelque province se détache
+de ce vieil empire, favoriser la conversion de cette province en État
+indépendant, en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la
+coalition des États et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation,
+à la fondation d'un nouvel équilibre européen, voilà la politique qui
+convient à la France, à laquelle elle a été naturellement conduite.»</p>
<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
-<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Le futur maréchal de Moltke était l'un de ces
+<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Le futur maréchal de Moltke était l'un de ces
officiers.</p>
<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
-<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le témoignage
-du prince de Joinville, qui servait à bord de l'escadre du Levant et
+<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le témoignage
+du prince de Joinville, qui servait à bord de l'escadre du Levant et
qui assista aux entrevues de l'amiral Lalande avec les officiers
-turcs. Il a raconté vivement les diverses scènes de cette comédie, au
-cours d'une étude sur l'<cite>Escadre de la Méditerranée</cite> qui fut insérée,
+turcs. Il a raconté vivement les diverses scènes de cette comédie, au
+cours d'une étude sur l'<cite>Escadre de la Méditerranée</cite> qui fut insérée,
sous une signature d'emprunt, dans la <cite>Revue des Deux Mondes</cite> du
-1<sup>er</sup> août 1852, et qui fut ensuite publiée à part. Dans ce court
-écrit, tout vibrant de patriotisme et tout rempli de zèle pour la
-grandeur de la marine française, le prince de Joinville ne se révèle
-pas moins brillant narrateur militaire que ses frères le duc d'Orléans
+1<sup>er</sup> août 1852, et qui fut ensuite publiée à part. Dans ce court
+écrit, tout vibrant de patriotisme et tout rempli de zèle pour la
+grandeur de la marine française, le prince de Joinville ne se révèle
+pas moins brillant narrateur militaire que ses frères le duc d'Orléans
et le duc d'Aumale.</p>
<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
-<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: «À Constantinople, au lieu d'agir énergiquement contre
-Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il
-voudra en prendre.» (<cite>Journal de la princesse de Metternich</cite>,
-<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 326.)</p>
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: «À Constantinople, au lieu d'agir énergiquement contre
+Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il
+voudra en prendre.» (<cite>Journal de la princesse de Metternich</cite>,
+<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 326.)</p>
<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
-<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Dépêche de Pareto, l'envoyé sarde à Constantinople,
-citée par <span class="smcap">Hillebrand</span>, (<cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 404.)</p>
+<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Dépêche de Pareto, l'envoyé sarde à Constantinople,
+citée par <span class="smcap">Hillebrand</span>, (<cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 404.)</p>
<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
-<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Voy. Correspondance inédite de M. de Barante; <cite>Mémoires
-inédits de M. de Sainte-Aulaire</cite>; dépêches de M. de Bourqueney, citées
-par M. Guizot; dépêches des agents anglais publiées dans la
+<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Voy. Correspondance inédite de M. de Barante; <cite>Mémoires
+inédits de M. de Sainte-Aulaire</cite>; dépêches de M. de Bourqueney, citées
+par M. Guizot; dépêches des agents anglais publiées dans la
<cite>Correspondence relative to the affairs of the Levant</cite>.</p>
<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
-<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>, et
+<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>, et
<cite>Correspondence relative to the affairs of the Levant</cite>.</p>
<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
-<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 31
-juillet 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 31
+juillet 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
-<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
-<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839.
+<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839.
(<cite>Correspondence relative to the affairs of the Levant.</cite>)</p>
<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
-<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
-<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Dépêche du 17 août 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>,
-<cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Dépêche du 17 août 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>,
+<cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
-<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
-<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août
-1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août
+1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
-<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis
-formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété
+<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis
+formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété
plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior.
(<span class="smcap">Senior</span>, <cite>Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
distinguished persons</cite>, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont
-affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui
-diminuât la liberté de la France.</p>
+affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui
+diminuât la liberté de la France.</p>
<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
-<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1<sup>er</sup> août 1839.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1<sup>er</sup> août 1839.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
-<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16
-août 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16
+août 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
-<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Cette conversation se tint en présence du capitaine
-Jurien de la Gravière qui l'a rapportée dans ses <cite>Souvenirs</cite>. (<cite>Revue
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Cette conversation se tint en présence du capitaine
+Jurien de la Gravière qui l'a rapportée dans ses <cite>Souvenirs</cite>. (<cite>Revue
des Deux Mondes</cite> du 15 septembre 1864, p. 358.)</p>
<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
-<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
-<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839.
-(<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839.
+(<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
-<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Dépêche de lord Palmerston, 1<sup>er</sup> août 1839.
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Dépêche de lord Palmerston, 1<sup>er</sup> août 1839.
(<cite>Correspondence relative to the affairs of the Levant.</cite>)</p>
<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
-<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est
-opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet
-anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie,
-aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche
+<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est
+opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet
+anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie,
+aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche
jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est
venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire
-envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M.
+envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M.
Guizot.)</p>
<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
-<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)&mdash;À la même époque, le 30 août, M. Desages,
-directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à
-M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais
-à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de
+<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)&mdash;À la même époque, le 30 août, M. Desages,
+directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à
+M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais
+à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de
lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le
-pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (<cite>Documents inédits.</cite>)
-L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on
-reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez
-favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être
-rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.</p>
+pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (<cite>Documents inédits.</cite>)
+L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on
+reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez
+favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être
+rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.</p>
<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
-<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.</p>
+<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.</p>
<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a>
<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: <cite>Correspondence relative to the affairs of the
Levant.</cite></p>
<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a>
-<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et
-17 septembre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et
+17 septembre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a>
-<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin
-de juillet et le mois d'août 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin
+de juillet et le mois d'août 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a>
-<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais,
-cherche à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut
-se mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de
-vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal
-Soult, 10 août 1839. <cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais,
+cherche à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut
+se mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de
+vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal
+Soult, 10 août 1839. <cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a>
-<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: M. de Barante avait noté, dès le premier jour,
-l'irritation que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent,
+<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: M. de Barante avait noté, dès le premier jour,
+l'irritation que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent,
dans la suite de la crise, quand il voulut expliquer l'origine de
-l'hostilité de la Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de
-Barante au maréchal Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839
-et 4 février 1840, et la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai
-1841. <cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+l'hostilité de la Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de
+Barante au maréchal Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839
+et 4 février 1840, et la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai
+1841. <cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a>
-<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16
-septembre 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16
+septembre 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a>
-<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au
-maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au
+maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a>
-<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17
-septembre 1839, citée par M. Guizot.</p>
+<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17
+septembre 1839, citée par M. Guizot.</p>
<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a>
-<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a>
-<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les
-quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de
-Londres sont <em>turcs</em>; celui des Tuileries est égyptien.» (<cite>Mémoires</cite>,
+<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les
+quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de
+Londres sont <em>turcs</em>; celui des Tuileries est égyptien.» (<cite>Mémoires</cite>,
t. VI, p. 376.)</p>
<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a>
-<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait
-à M. de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part
-qui reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût
-bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée».
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait
+à M. de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part
+qui reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût
+bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée».
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a>
-<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 373.&mdash;Un peu
-après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la
-politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.»
+<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 373.&mdash;Un peu
+après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la
+politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.»
(<i>Ibid.</i>, p. 376.)</p>
<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a>
-<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en
-date du 18 mars 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en
+date du 18 mars 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a>
-<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir
+<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir
s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de
-sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août,
+sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août,
M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs
semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua
-généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus
-irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de
-Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire
-de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de
-regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur
-Nicolas». (<cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
+généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus
+irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de
+Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire
+de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de
+regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur
+Nicolas». (<cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a>
-<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 374.</p>
+<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 374.</p>
<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a>
-<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a>
-<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a>
<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: <i>Ibid.</i></p>
<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a>
-<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre
+<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre
1839. (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 263)</p>
<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a>
-<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani
-au maréchal Soult, 23 septembre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>,
-<cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani
+au maréchal Soult, 23 septembre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>,
+<cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a>
<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 264.</p>
<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a>
-<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: <i>Ibid.</i>, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani
-au maréchal Soult, 23 septembre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>,
-<cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: <i>Ibid.</i>, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani
+au maréchal Soult, 23 septembre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>,
+<cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a>
-<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Même dépêche.</p>
+<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Même dépêche.</p>
<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a>
-<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Dépêche du 26 septembre 1839.</p>
+<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Dépêche du 26 septembre 1839.</p>
<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a>
-<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne
-semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance;
-que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à
-elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune
-apparence de suspicion à notre confiance.» (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p.
-264.)&mdash;Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date
+<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne
+semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance;
+que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à
+elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune
+apparence de suspicion à notre confiance.» (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p.
+264.)&mdash;Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date
du 23 septembre.</p>
<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a>
-<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: «Cela m'est égal.»</p>
+<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: «Cela m'est égal.»</p>
<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a>
-<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3
-octobre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3
+octobre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a>
-<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.</p>
+<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.</p>
<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a>
-<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.</p>
+<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.</p>
<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a>
-<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a>
-<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a>
<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Lettre du 5 novembre 1839. (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 267.)</p>
@@ -16113,84 +16073,84 @@ octobre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cit
<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Lettre du 22 novembre 1839. (<i>Ibid.</i>, p. 268.)</p>
<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a>
-<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a>
-<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre
-1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre
+1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a>
-<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: Dépêches de novembre 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: Dépêches de novembre 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a>
-<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a>
-<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5
-octobre 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5
+octobre 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a>
-<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a>
<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: <i>Ibid.</i></p>
<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a>
-<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a>
-<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: Dépêche du chargé d'affaires de France à Londres, 6
-décembre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: Dépêche du chargé d'affaires de France à Londres, 6
+décembre 1839. (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a>
-<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a>
-<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: <cite>Correspondance inédite de M. Molé</cite>, <cite>Journal inédit de
-M. le baron de Viel-Castel</cite>, et <cite>Notes inédites de M. Duvergier de
+<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: <cite>Correspondance inédite de M. Molé</cite>, <cite>Journal inédit de
+M. le baron de Viel-Castel</cite>, et <cite>Notes inédites de M. Duvergier de
Hauranne</cite>.</p>
<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a>
-<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. IV, p. 372.</p>
+<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. IV, p. 372.</p>
<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a>
-<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel.</cite></p>
<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a>
-<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: M. Léon Faucher, alors principal rédacteur du <cite>Courrier
-français</cite>, écrivait, le 30 juillet 1839, à M. Reeve: «Je vous ai
-envoyé aujourd'hui un numéro du <cite>Courrier</cite> qui renferme une espèce de
-manifeste en vue de la réforme électorale. J'ai jugé utile de mettre
-en train la réforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de
-drapeau. Elle tournait à l'individualisme et tombait en poussière.
-Barrot, que j'avais tourmenté, me donnait raison, mais n'agissait
-pas.» (<span class="smcap">Léon Faucher</span>, <cite>Bibliographie et Correspondance</cite>, t. I<sup>er</sup>, p.
+<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: M. Léon Faucher, alors principal rédacteur du <cite>Courrier
+français</cite>, écrivait, le 30 juillet 1839, à M. Reeve: «Je vous ai
+envoyé aujourd'hui un numéro du <cite>Courrier</cite> qui renferme une espèce de
+manifeste en vue de la réforme électorale. J'ai jugé utile de mettre
+en train la réforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de
+drapeau. Elle tournait à l'individualisme et tombait en poussière.
+Barrot, que j'avais tourmenté, me donnait raison, mais n'agissait
+pas.» (<span class="smcap">Léon Faucher</span>, <cite>Bibliographie et Correspondance</cite>, t. I<sup>er</sup>, p.
83.)</p>
<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a>
-<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Par «capacités» on entendait les personnes portées sur
-«la seconde liste du jury», c'est-à-dire les fonctionnaires nommés par
-le Roi et exerçant des fonctions gratuites; les officiers de terre et
-de mer en retraite; les docteurs et licenciés des facultés de droit,
-des sciences et des lettres; les docteurs en médecine; les membres et
-les correspondants de l'Institut; les membres des autres sociétés
+<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Par «capacités» on entendait les personnes portées sur
+«la seconde liste du jury», c'est-à-dire les fonctionnaires nommés par
+le Roi et exerçant des fonctions gratuites; les officiers de terre et
+de mer en retraite; les docteurs et licenciés des facultés de droit,
+des sciences et des lettres; les docteurs en médecine; les membres et
+les correspondants de l'Institut; les membres des autres sociétés
savantes reconnues par le Roi; les notaires.</p>
<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a>
-<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: 18 décembre 1839.&mdash;Sur cette faillite de la coalition,
-le <cite>Journal des Débats</cite> ne tarissait pas; il disait un autre jour:
-«Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la
-coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y était entré? Les chefs
+<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: 18 décembre 1839.&mdash;Sur cette faillite de la coalition,
+le <cite>Journal des Débats</cite> ne tarissait pas; il disait un autre jour:
+«Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la
+coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y était entré? Les chefs
surtout..... Ne les voyez-vous pas errer en quelque sorte dans le
chaos qu'ils ont fait, cherchant un parti et ne le trouvant pas?
-Écoutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouvé dans la
-coalition la base d'une majorité nouvelle: ce ne sont que plaintes
-lamentables sur la confusion des opinions, sur le déchirement des
-partis, sur l'abaissement général.»</p>
+Écoutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouvé dans la
+coalition la base d'une majorité nouvelle: ce ne sont que plaintes
+lamentables sur la confusion des opinions, sur le déchirement des
+partis, sur l'abaissement général.»</p>
<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a>
-<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Lettre du 26 novembre 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Lettre du 26 novembre 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a>
<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: 9 au 15 janvier 1840.</p>
@@ -16199,18 +16159,18 @@ partis, sur l'abaissement général.»</p>
<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: 12 janvier 1840.</p>
<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a>
-<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: M. de Lamartine disait: «Si aujourd'hui, sans plan
-arrêté, sans volonté claire et dite tout haut, la France inquiète,
-complique, menace tantôt la Russie sur ses intérêts vitaux dans la mer
-Noire, tantôt l'Autriche sur ses intérêts commerciaux de l'Adriatique,
-tantôt l'Angleterre sur son immense intérêt de commerce avec ses
+<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: M. de Lamartine disait: «Si aujourd'hui, sans plan
+arrêté, sans volonté claire et dite tout haut, la France inquiète,
+complique, menace tantôt la Russie sur ses intérêts vitaux dans la mer
+Noire, tantôt l'Autriche sur ses intérêts commerciaux de l'Adriatique,
+tantôt l'Angleterre sur son immense intérêt de commerce avec ses
soixante millions de sujets dans l'Inde; si ces puissances vous voient
-tour à tour demander avec elles l'intégrité de l'empire et pousser au
-démembrement, menacées chacune dans un de ses intérêts spéciaux et
+tour à tour demander avec elles l'intégrité de l'empire et pousser au
+démembrement, menacées chacune dans un de ses intérêts spéciaux et
toutes dans leur orgueil, ne finiront-elles pas par voir en vous des
agitateurs et des ennemis partout, et par concevoir contre la France
-les défiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son
-cabinet?»</p>
+les défiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son
+cabinet?»</p>
<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a>
<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: C'est du moins ce qu'il a dit plus tard, en causant
@@ -16218,111 +16178,111 @@ avec M. Senior. (<span class="smcap">Senior</span>, <cite>Conversations with M.
other distinguished persons</cite>, t. I, p. 4.)</p>
<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a>
-<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: M. Berryer disait un peu plus tard, le 25 mars 1840, à
-la tribune de la Chambre des députés: «L'invasion d'Abd-el-Kader,
-cette invasion subite, meurtrière, est-ce bien lui seul qui l'a
-conçue? Et de quelle fabrique étaient les fusils que nos soldats
-ramassaient, en détruisant cette infanterie d'Abd-el-Kader, formée,
-disciplinée par des traîtres ou par des déserteurs?» (<cite>Sensation
-prolongée.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: M. Berryer disait un peu plus tard, le 25 mars 1840, à
+la tribune de la Chambre des députés: «L'invasion d'Abd-el-Kader,
+cette invasion subite, meurtrière, est-ce bien lui seul qui l'a
+conçue? Et de quelle fabrique étaient les fusils que nos soldats
+ramassaient, en détruisant cette infanterie d'Abd-el-Kader, formée,
+disciplinée par des traîtres ou par des déserteurs?» (<cite>Sensation
+prolongée.</cite>)</p>
<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a>
-<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Dépêche du maréchal Soult au général Sébastiani, du 26
-janvier 1840. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Dépêche du maréchal Soult au général Sébastiani, du 26
+janvier 1840. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a>
-<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Cette nomination fut publiée le 5 février 1840. Le Roi
-eut, à cette occasion, plusieurs entretiens avec M. Guizot, qu'il
-reçut avec un mélange de bienveillance et d'humeur. «On est bien
+<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Cette nomination fut publiée le 5 février 1840. Le Roi
+eut, à cette occasion, plusieurs entretiens avec M. Guizot, qu'il
+reçut avec un mélange de bienveillance et d'humeur. «On est bien
exigeant avec moi, lui dit-il un jour; mais je le comprends; on est
-toujours bien aise de faire avoir à un ami 300,000 livres de
-rente.&mdash;Sire, répondit le futur ambassadeur, mes amis et moi, nous
+toujours bien aise de faire avoir à un ami 300,000 livres de
+rente.&mdash;Sire, répondit le futur ambassadeur, mes amis et moi, nous
sommes de ceux qui aiment mieux donner 300,000 livres de rente que les
-recevoir.» On était alors près de discuter la dotation du duc de
-Nemours, dont nous allons bientôt parler. Le Roi sourit et reprit sa
-bonne humeur. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. IV, p. 374.)</p>
+recevoir.» On était alors près de discuter la dotation du duc de
+Nemours, dont nous allons bientôt parler. Le Roi sourit et reprit sa
+bonne humeur. (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. IV, p. 374.)</p>
<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a>
-<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Instructions en date du 19 février 1840. (<cite>Mémoires de
-M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Instructions en date du 19 février 1840. (<cite>Mémoires de
+M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a>
-<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 20 et
-28 janvier 1840 (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 20 et
+28 janvier 1840 (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, <cite>Pièces historiques</cite>.)</p>
<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a>
-<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a>
-<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
-<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Cf. plus haut, t. III, p. 159 et 158, 163 à 165.</p>
+<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Cf. plus haut, t. III, p. 159 et 158, 163 à 165.</p>
<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a>
<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: <cite>Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une
-dotation</cite>, février 1840.</p>
+dotation</cite>, février 1840.</p>
<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a>
-<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: <cite>Mémoires de M. Dupin</cite>, t. IV, p. 75-77.</p>
+<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: <cite>Mémoires de M. Dupin</cite>, t. IV, p. 75-77.</p>
<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a>
<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: M. Odilon Barrot, qui faisait partie de la commission,
-a fait de cet incident, dans ses <cite>Mémoires</cite> (t. 1<sup>er</sup>, 346 et 347),
-un récit d'une étonnante inexactitude. D'après lui, la commission, sur
-le refus du Roi de fournir aucune justification, même apparente, de
-l'insuffisance de son domaine privé, aurait conclu au refus de la
+a fait de cet incident, dans ses <cite>Mémoires</cite> (t. 1<sup>er</sup>, 346 et 347),
+un récit d'une étonnante inexactitude. D'après lui, la commission, sur
+le refus du Roi de fournir aucune justification, même apparente, de
+l'insuffisance de son domaine privé, aurait conclu au refus de la
dotation. C'est du pur roman. Ce n'est pas, du reste, la seule erreur
-de ce genre qu'on pourrait relever dans ces <cite>Mémoires</cite>. On en vient à
+de ce genre qu'on pourrait relever dans ces <cite>Mémoires</cite>. On en vient à
se demander si leur auteur avait la pleine possession de ses souvenirs
-au moment où il les a écrits.</p>
+au moment où il les a écrits.</p>
<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a>
-<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Parmi les biens du domaine privé se trouvait la forêt
-de Breteuil, que Louis-Philippe avait, en octobre 1830, achetée dix
-millions à M. Laffitte, pour lui venir en aide dans sa déconfiture. Le
-revenu en étant évaluée 188,870 francs dans les pièces remises à
-l'appui de la demande de dotation, M. Laffitte réclama. «La France
-entière, dit-il, apprendra avec étonnement que j'aie pu vendre pour
-dix millions une forêt qui ne rapporte que 188,870 francs.» Il
-prétendait qu'entre ses mains, cette forêt rapportait 360,000 francs.
-Il fallait un triste courage à M. Laffitte pour soulever une semblable
-contestation. La forêt que le Roi lui avait payée 10 millions en
-octobre 1830, à une époque d'universelle dépréciation, M. Laffitte
-l'avait achetée, quatre ans auparavant, en pleine prospérité, un peu
-plus de cinq millions de francs. L'achat apparent avait donc été de la
-part du Roi une pure libéralité, au même titre, d'ailleurs, qu'une
-somme de quinze cent mille francs qu'il avait alors payée aux lieu et
-place du banquier libéral, et qui ne lui avait jamais été rendue.
-Devenu l'adversaire du Roi, M. Laffitte eût dû éviter de faire porter
+<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Parmi les biens du domaine privé se trouvait la forêt
+de Breteuil, que Louis-Philippe avait, en octobre 1830, achetée dix
+millions à M. Laffitte, pour lui venir en aide dans sa déconfiture. Le
+revenu en étant évaluée 188,870 francs dans les pièces remises à
+l'appui de la demande de dotation, M. Laffitte réclama. «La France
+entière, dit-il, apprendra avec étonnement que j'aie pu vendre pour
+dix millions une forêt qui ne rapporte que 188,870 francs.» Il
+prétendait qu'entre ses mains, cette forêt rapportait 360,000 francs.
+Il fallait un triste courage à M. Laffitte pour soulever une semblable
+contestation. La forêt que le Roi lui avait payée 10 millions en
+octobre 1830, à une époque d'universelle dépréciation, M. Laffitte
+l'avait achetée, quatre ans auparavant, en pleine prospérité, un peu
+plus de cinq millions de francs. L'achat apparent avait donc été de la
+part du Roi une pure libéralité, au même titre, d'ailleurs, qu'une
+somme de quinze cent mille francs qu'il avait alors payée aux lieu et
+place du banquier libéral, et qui ne lui avait jamais été rendue.
+Devenu l'adversaire du Roi, M. Laffitte eût dû éviter de faire porter
son opposition sur un pareil sujet.</p>
<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a>
-<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Ceux qui se réunissaient dans cette étrange majorité
-étaient conduits par des mobiles assez divers. «Les causes du vote
-peuvent se résumer ainsi, disait deux jours après le <cite>Journal des
-Débats</cite>: la haine, l'ambition, la peur. La haine de la royauté a fait
+<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Ceux qui se réunissaient dans cette étrange majorité
+étaient conduits par des mobiles assez divers. «Les causes du vote
+peuvent se résumer ainsi, disait deux jours après le <cite>Journal des
+Débats</cite>: la haine, l'ambition, la peur. La haine de la royauté a fait
le tiers des voix, l'ambition du pouvoir et la peur de la presse ont
-fait les deux autres.»</p>
+fait les deux autres.»</p>
<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a>
-<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: <cite>Journal inédit de M. de Viel-Castel.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: <cite>Journal inédit de M. de Viel-Castel.</cite></p>
<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a>
-<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: «Je ne saurais trouver de termes pour dire à quel point
-la Reine se sentit blessée au c&oelig;ur; c'était à ses yeux une des plus
-mortelles atteintes que pût recevoir la royauté.» (<span class="smcap">Trognon</span>, <cite>Vie de
-Marie-Amélie</cite>, p. 283.)</p>
+<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: «Je ne saurais trouver de termes pour dire à quel point
+la Reine se sentit blessée au c&oelig;ur; c'était à ses yeux une des plus
+mortelles atteintes que pût recevoir la royauté.» (<span class="smcap">Trognon</span>, <cite>Vie de
+Marie-Amélie</cite>, p. 283.)</p>
<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a>
-<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 25.&mdash;Proudhon, lui aussi, relevait
-l'inconséquence de cette bourgeoisie: «Qu'est-ce qu'une royauté à qui
+<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 25.&mdash;Proudhon, lui aussi, relevait
+l'inconséquence de cette bourgeoisie: «Qu'est-ce qu'une royauté à qui
on compte ses revenus, franc par franc, centime par centime?
-écrivait-il, le 27 février 1840, à un de ses amis... Qui veut le roi
+écrivait-il, le 27 février 1840, à un de ses amis... Qui veut le roi
veut une famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut
-tout ce qui s'ensuit. Le <cite>Journal des Débats</cite> dit vrai: les bourgeois
-conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté,
-dont ils sont envieux comme des crapauds.» (<cite>Correspondance de
+tout ce qui s'ensuit. Le <cite>Journal des Débats</cite> dit vrai: les bourgeois
+conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté,
+dont ils sont envieux comme des crapauds.» (<cite>Correspondance de
Proudhon</cite>, t. I<sup>er</sup>, p. 194.)</p>
<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a>
@@ -16330,44 +16290,44 @@ Proudhon</cite>, t. I<sup>er</sup>, p. 194.)</p>
mars 1840.</p>
<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a>
-<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: <cite>Mémoires de Metternich</cite>, t. VI, p. 393.</p>
+<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: <cite>Mémoires de Metternich</cite>, t. VI, p. 393.</p>
<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a>
-<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: En septembre 1839, les divisions intérieures de l'armée
-carliste et la trahison de Maroto, général en chef de cette armée,
-avaient obligé Don Carlos à quitter l'Espagne et à se réfugier en
+<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: En septembre 1839, les divisions intérieures de l'armée
+carliste et la trahison de Maroto, général en chef de cette armée,
+avaient obligé Don Carlos à quitter l'Espagne et à se réfugier en
France.</p>
<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a>
-<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Quelques jours plus tard, le 28 février, le Roi disait
-à M. Duchâtel: «Je signerai demain mon <em>humiliation</em>.» Et comme, le
-lendemain, M. Thiers avait peine à trouver un ministre des finances:
-«Cela ne fera pas difficulté, dit Louis-Philippe; que M. Thiers me
-présente, s'il veut, un huissier du ministère; je suis <em>résigné</em>.»
-(<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 13.)</p>
+<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Quelques jours plus tard, le 28 février, le Roi disait
+à M. Duchâtel: «Je signerai demain mon <em>humiliation</em>.» Et comme, le
+lendemain, M. Thiers avait peine à trouver un ministre des finances:
+«Cela ne fera pas difficulté, dit Louis-Philippe; que M. Thiers me
+présente, s'il veut, un huissier du ministère; je suis <em>résigné</em>.»
+(<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 13.)</p>
<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a>
-<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a>
-<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Lettre du 25 avril 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Lettre du 25 avril 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a>
-<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite>&mdash;À la même époque, M. Doudan
-écrivait à M. d'Haussonville: «Est-ce que vous vous êtes figuré que
+<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite>&mdash;À la même époque, M. Doudan
+écrivait à M. d'Haussonville: «Est-ce que vous vous êtes figuré que
vous alliez devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M.
-de Broglie eût pu disposer de son temps et qu'il eût eu l'esprit aux
-affaires, je n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de
+de Broglie eût pu disposer de son temps et qu'il eût eu l'esprit aux
+affaires, je n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de
ces petites factions turbulentes, exigeantes..... Je suis convaincu
-qu'un mois après l'inauguration de ce cabinet, dont beaucoup disent
-qu'il eût été le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les
-partis ont dans les jambes auraient recommencé de plus belle. On a
-tellement travaillé à disperser les groupes dans la Chambre des
-députés que, sauf la haine, qui est changeante, il n'y a pas de
-cohésion entre quatre chats. Chacun se promène en liberté dans sa
-gouttière, l'air capable et impertinent, et vous voulez qu'on se mette
-à rallier cette grande dispersion! Il faut laisser faire cela au temps
-et aux événements.» (Lettre du 12 mars 1840, <cite>Mélanges et Lettres</cite>, t.
+qu'un mois après l'inauguration de ce cabinet, dont beaucoup disent
+qu'il eût été le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les
+partis ont dans les jambes auraient recommencé de plus belle. On a
+tellement travaillé à disperser les groupes dans la Chambre des
+députés que, sauf la haine, qui est changeante, il n'y a pas de
+cohésion entre quatre chats. Chacun se promène en liberté dans sa
+gouttière, l'air capable et impertinent, et vous voulez qu'on se mette
+à rallier cette grande dispersion! Il faut laisser faire cela au temps
+et aux événements.» (Lettre du 12 mars 1840, <cite>Mélanges et Lettres</cite>, t.
I<sup>er</sup>, p. 291, 292.)</p>
<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a>
@@ -16377,440 +16337,440 @@ I<sup>er</sup>, p. 291, 292.)</p>
<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Cf. t. III, p. 119.</p>
<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a>
-<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: M. de Rémusat écrivait alors à M. Guizot: «Je ne me
+<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: M. de Rémusat écrivait alors à M. Guizot: «Je ne me
dissimule aucune objection, aucun danger, aucune chance de revers et,
ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de cruels; mais je me sens
-un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de ressources, que cette
-occasion périlleuse m'excite à mettre enfin en valeur, et il y a en
-moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien profondément caché, que ceci
-tente irrésistiblement.» (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 16.)</p>
+un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de ressources, que cette
+occasion périlleuse m'excite à mettre enfin en valeur, et il y a en
+moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien profondément caché, que ceci
+tente irrésistiblement.» (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 16.)</p>
<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a>
-<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: «J'ai été témoin, dans le cabinet du duc de Broglie,
-raconte M. Duvergier de Hauranne, des hésitations de M. de Rémusat et
-des efforts qu'il eut à faire pour les surmonter, non certes qu'il
-n'eût en M. Thiers une entière confiance, mais parce qu'il craignait
-que le parti du dernier ministère n'attribuât à l'ambition ce qui
-était chez lui un acte de dévouement.» (<cite>Notice sur M. de Rémusat.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: «J'ai été témoin, dans le cabinet du duc de Broglie,
+raconte M. Duvergier de Hauranne, des hésitations de M. de Rémusat et
+des efforts qu'il eut à faire pour les surmonter, non certes qu'il
+n'eût en M. Thiers une entière confiance, mais parce qu'il craignait
+que le parti du dernier ministère n'attribuât à l'ambition ce qui
+était chez lui un acte de dévouement.» (<cite>Notice sur M. de Rémusat.</cite>)</p>
<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a>
-<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: «Travail de décomposition», c'est l'expression même,
+<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: «Travail de décomposition», c'est l'expression même,
dont se servait un journal officieux, le <cite>Messager</cite> du 7 mars, pour
indiquer l'&oelig;uvre que poursuivait M. Thiers dans la Chambre.</p>
<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a>
-<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: Séance du 4 mars.</p>
+<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: Séance du 4 mars.</p>
<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a>
-<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: <cite>Documents inédits</cite> et <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. I,
-p. 15 à 25.</p>
+<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: <cite>Documents inédits</cite> et <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. I,
+p. 15 à 25.</p>
<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a>
-<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Le <cite>Courrier français</cite> disait, à propos de M. Thiers,
-le 5 mars 1840: «Les hommes placés dans une position difficile ne
+<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Le <cite>Courrier français</cite> disait, à propos de M. Thiers,
+le 5 mars 1840: «Les hommes placés dans une position difficile ne
livrent pas leur secret, quand ils ne peuvent encore le faire
-connaître qu'à demi.»</p>
+connaître qu'à demi.»</p>
<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a>
<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: Le <cite>Constitutionnel</cite>, organe de M. Thiers, disait, le
-14 mars: «Ce que la gauche voit dans l'origine du ministère actuel,
-c'est que tout parti en mesure d'avoir la majorité dans la Chambre n'a
-pas d'obstacle à vaincre hors de la Chambre. Ceci n'est pas, si l'on
-veut, une conquête faite par le 1<sup>er</sup> mars; mais le 1<sup>er</sup> mars a
-constaté que la conquête était faite.»</p>
+14 mars: «Ce que la gauche voit dans l'origine du ministère actuel,
+c'est que tout parti en mesure d'avoir la majorité dans la Chambre n'a
+pas d'obstacle à vaincre hors de la Chambre. Ceci n'est pas, si l'on
+veut, une conquête faite par le 1<sup>er</sup> mars; mais le 1<sup>er</sup> mars a
+constaté que la conquête était faite.»</p>
<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a>
-<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Le <cite>National</cite> disait, par exemple, le 6 mars: «Il faut
-que notre opposition constitutionnelle de dix ans soit tombée bien bas
-dans sa propre estime et désespère bien de sa fortune, pour placer
-ainsi, à fonds perdu, son honneur et son avenir sur la tête d'un
-aventurier politique.»</p>
+<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Le <cite>National</cite> disait, par exemple, le 6 mars: «Il faut
+que notre opposition constitutionnelle de dix ans soit tombée bien bas
+dans sa propre estime et désespère bien de sa fortune, pour placer
+ainsi, à fonds perdu, son honneur et son avenir sur la tête d'un
+aventurier politique.»</p>
<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a>
-<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a>
-<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Dès le 1<sup>er</sup> mars, il avait écrit à M. Guizot: «Je
-garderai ma position amicale sans être invariable, prêt à m'éloigner
-ou même à combattre si le ministère dérive à gauche d'une manière
-alarmante, mais content s'il se maintient dans la modération, et ne
-négligeant rien pour le fortifier dans le dessein de faire le mieux
-possible.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Dès le 1<sup>er</sup> mars, il avait écrit à M. Guizot: «Je
+garderai ma position amicale sans être invariable, prêt à m'éloigner
+ou même à combattre si le ministère dérive à gauche d'une manière
+alarmante, mais content s'il se maintient dans la modération, et ne
+négligeant rien pour le fortifier dans le dessein de faire le mieux
+possible.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a>
-<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: <cite>Mélanges et Lettres</cite>, t. I, p. 290.</p>
+<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: <cite>Mélanges et Lettres</cite>, t. I, p. 290.</p>
<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a>
<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: <cite>Constitutionnel</cite> du 9 mars 1840.</p>
<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a>
-<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: Dans la déclaration sommaire que M. Thiers avait lue
-aux Chambres, le 4 mars, cette prétention était très-visible, et le
-ministre avait presque insinué qu'il venait de faire capituler la
-couronne. Le <cite>Journal des Débats</cite> avait alors critiqué «cette
-affectation à dire et à répéter: «Le Roi et moi». Par contre, le
-<cite>Courrier français</cite> avait félicité le président du conseil d'avoir
-«fait valoir son droit de chef de parti, en regard du droit que la
-couronne a de choisir entre les hommes et les opinions»; et il avait
-ajouté: «M. Thiers ne dit pas que la couronne a cédé, car un ministre
-doit couvrir le Roi; mais il résulte de son discours, qu'il n'a pas
+<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: Dans la déclaration sommaire que M. Thiers avait lue
+aux Chambres, le 4 mars, cette prétention était très-visible, et le
+ministre avait presque insinué qu'il venait de faire capituler la
+couronne. Le <cite>Journal des Débats</cite> avait alors critiqué «cette
+affectation à dire et à répéter: «Le Roi et moi». Par contre, le
+<cite>Courrier français</cite> avait félicité le président du conseil d'avoir
+«fait valoir son droit de chef de parti, en regard du droit que la
+couronne a de choisir entre les hommes et les opinions»; et il avait
+ajouté: «M. Thiers ne dit pas que la couronne a cédé, car un ministre
+doit couvrir le Roi; mais il résulte de son discours, qu'il n'a pas
fait, en entrant aux affaires, le sacrifice de ses opinions, et c'est
-là tout ce que le public demande à savoir.» Le <cite>National</cite>, trop
-heureux de voir la monarchie diminuée par ceux qui eussent dû être ses
-défenseurs, demandait en raillant: «Comment les journaux de la cour
-prendront-ils ce nouveau spécimen de familiarité respectueuse qui
-place sur la même ligne la couronne et un simple sujet? M. Thiers et
+là tout ce que le public demande à savoir.» Le <cite>National</cite>, trop
+heureux de voir la monarchie diminuée par ceux qui eussent dû être ses
+défenseurs, demandait en raillant: «Comment les journaux de la cour
+prendront-ils ce nouveau spécimen de familiarité respectueuse qui
+place sur la même ligne la couronne et un simple sujet? M. Thiers et
le Roi, le Roi et M. Thiers sont heureusement d'accord pour faire le
-bonheur, la prospérité et la gloire de la France. Voilà ce que le
-président du cabinet du 1<sup>er</sup> mars a bien voulu annoncer au monde.»</p>
+bonheur, la prospérité et la gloire de la France. Voilà ce que le
+président du cabinet du 1<sup>er</sup> mars a bien voulu annoncer au monde.»</p>
<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a>
-<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: Lettre de Mgr Garibaldi, internonce du Saint-Siége.
+<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: Lettre de Mgr Garibaldi, internonce du Saint-Siége.
(<cite>Vie du cardinal Mathieu</cite>, par Mgr <span class="smcap">Besson</span>, t. I, p. 247.)</p>
<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a>
-<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: «Le <cite>Journal des Débats</cite> disait, le 3 mars, dans un
-article qui fut remarqué: «La couronne n'aurait pas voulu choisir ces
-ministres, qu'elle aurait été forcée de les accepter, forcée par sa
+<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: «Le <cite>Journal des Débats</cite> disait, le 3 mars, dans un
+article qui fut remarqué: «La couronne n'aurait pas voulu choisir ces
+ministres, qu'elle aurait été forcée de les accepter, forcée par sa
prudence, et pour ne pas empirer une situation dangereuse. M. Thiers a
-voulu être le maître, et il l'est, sauf, bien entendu, sa
-responsabilité devant le Roi et devant les Chambres.»</p>
+voulu être le maître, et il l'est, sauf, bien entendu, sa
+responsabilité devant le Roi et devant les Chambres.»</p>
<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a>
-<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: <cite>Journal inédit de M. de Viel-Castel.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: <cite>Journal inédit de M. de Viel-Castel.</cite></p>
<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a>
-<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: Le <cite>Constitutionnel</cite> disait, à la date du 12 mai: «M.
-Thiers donne d'égales garanties aux deux partis qu'il s'agit de
-rallier. Mais c'est précisément ce dont on l'accuse. M. Thiers,
-dit-on, a deux passés. Nous disons que c'est son mérite, c'est la
-gloire de son bon sens.»</p>
+<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: Le <cite>Constitutionnel</cite> disait, à la date du 12 mai: «M.
+Thiers donne d'égales garanties aux deux partis qu'il s'agit de
+rallier. Mais c'est précisément ce dont on l'accuse. M. Thiers,
+dit-on, a deux passés. Nous disons que c'est son mérite, c'est la
+gloire de son bon sens.»</p>
<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a>
-<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Le vicomte de Launay (madame Émile de Girardin)
+<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Le vicomte de Launay (madame Émile de Girardin)
faisait, le 7 mars 1840, dans ses <cite>Lettres parisiennes</cite> du journal <cite>la
-Presse</cite>, ce tableau, chargé comme toute satire, de ce qu'il appelait
-la «traite des députés faite hautement par les pourvoyeurs de M.
-Thiers»: «Chaque soir, on fait le relevé des acquisitions de la
-journée. Aurons-nous un tel?&mdash;J'en réponds, si vous lui promettez ça
+Presse</cite>, ce tableau, chargé comme toute satire, de ce qu'il appelait
+la «traite des députés faite hautement par les pourvoyeurs de M.
+Thiers»: «Chaque soir, on fait le relevé des acquisitions de la
+journée. Aurons-nous un tel?&mdash;J'en réponds, si vous lui promettez ça
pour son gendre.&mdash;Et un tel, si on lui offrait ceci?&mdash;Ce n'est pas la
-peine; nous l'aurons pour rien; j'ai vu sa belle-mère.&mdash;...Ah! si nous
+peine; nous l'aurons pour rien; j'ai vu sa belle-mère.&mdash;...Ah! si nous
pouvions avoir ***!&mdash;Ce n'est pas si difficile qu'on le croit; il
vient de perdre cinquante mille francs dans une affaire, il est bien
-gêné.&mdash;...Mais notre plus belle conquête, c'est le bon ***.&mdash;Quoi, il
-s'est engagé?&mdash;Sur l'honneur!&mdash;Mon cher, vous êtes un sorcier.
-Qu'avez-vous fait pour le séduire?&mdash;Je l'ai pris par les
+gêné.&mdash;...Mais notre plus belle conquête, c'est le bon ***.&mdash;Quoi, il
+s'est engagé?&mdash;Sur l'honneur!&mdash;Mon cher, vous êtes un sorcier.
+Qu'avez-vous fait pour le séduire?&mdash;Je l'ai pris par les
sentiments.&mdash;Je ne vous comprends pas.&mdash;Ah! tu n'as pas d'enfants! Le
-gros bonhomme a deux filles à marier... Je possède un peu bien ma
-statistique parlementaire. Je sais ceux qui ont des filles à établir,
-ceux qui ont des fils à placer, ceux qui ont des frères incapables sur
-les bras, ceux qui ont des intérêts de c&oelig;ur dans les théâtres
-royaux, ceux qui ont des secrets à cacher, ceux qui ont des
-manufactures à soutenir, ceux qui ont des forges, ceux qui ont des
+gros bonhomme a deux filles à marier... Je possède un peu bien ma
+statistique parlementaire. Je sais ceux qui ont des filles à établir,
+ceux qui ont des fils à placer, ceux qui ont des frères incapables sur
+les bras, ceux qui ont des intérêts de c&oelig;ur dans les théâtres
+royaux, ceux qui ont des secrets à cacher, ceux qui ont des
+manufactures à soutenir, ceux qui ont des forges, ceux qui ont des
sucres, ceux qui ont des rentes, et ceux, enfin, qui ont des dettes.
-Eh! je dis avec le proverbe: Qui paye <em>leurs</em> dettes s'enrichit.»</p>
+Eh! je dis avec le proverbe: Qui paye <em>leurs</em> dettes s'enrichit.»</p>
<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a>
<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: M. Duvergier de Hauranne rapporte qu'un des amis de M.
-Molé disait alors de lui: «Il prétend que si le ministère tombe
-aujourd'hui, ce sera à son profit, et dans un an, au profit de M.
-Guizot. C'est pour cela qu'il se presse.» (<cite>Notes inédites.</cite>)</p>
+Molé disait alors de lui: «Il prétend que si le ministère tombe
+aujourd'hui, ce sera à son profit, et dans un an, au profit de M.
+Guizot. C'est pour cela qu'il se presse.» (<cite>Notes inédites.</cite>)</p>
<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a>
<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: 20 mars 1840.</p>
<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a>
-<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: «Je le dis à la gauche, s'écriait l'orateur radical,
-deux choses sont essentielles aux partis: la moralité et assurément
-aucune fraction de la Chambre n'a plus de moralité que celle à
-laquelle je m'adresse, et l'habileté... L'habileté, il ne faut pas
-seulement en avoir, il faut qu'on y croie. Au 22 février, vous avez
-compté sur des progrès, et vous avez été bienveillants; ces progrès ne
-sont pas venus; votre réputation d'habileté en a, ce me semble, subi
+<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: «Je le dis à la gauche, s'écriait l'orateur radical,
+deux choses sont essentielles aux partis: la moralité et assurément
+aucune fraction de la Chambre n'a plus de moralité que celle à
+laquelle je m'adresse, et l'habileté... L'habileté, il ne faut pas
+seulement en avoir, il faut qu'on y croie. Au 22 février, vous avez
+compté sur des progrès, et vous avez été bienveillants; ces progrès ne
+sont pas venus; votre réputation d'habileté en a, ce me semble, subi
quelque atteinte. Faites en sorte que l'avenir ne soit pas encore plus
-grave que le passé. Vous vous livrez sans condition; vous n'amenez pas
-les choses avec vous, vous les réservez pour l'avenir. Prenez-y garde,
-le pays se dira peut-être un jour: Ceux-là qui ne sont pas assez
+grave que le passé. Vous vous livrez sans condition; vous n'amenez pas
+les choses avec vous, vous les réservez pour l'avenir. Prenez-y garde,
+le pays se dira peut-être un jour: Ceux-là qui ne sont pas assez
habiles pour se conduire, ne sont pas assez habiles pour nous conduire
-nous-mêmes.»</p>
+nous-mêmes.»</p>
<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a>
-<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Aussi la <cite>Revue des Deux Mondes</cite> félicitait-elle
-ironiquement M. Thiers d'avoir obtenu un tel vote de la gauche. «La
-gauche, disait-elle, a voté publiquement les fonds secrets, les fonds
+<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Aussi la <cite>Revue des Deux Mondes</cite> félicitait-elle
+ironiquement M. Thiers d'avoir obtenu un tel vote de la gauche. «La
+gauche, disait-elle, a voté publiquement les fonds secrets, les fonds
de la police, les fonds dont on ne rend pas compte et qui sont
-particulièrement destinés au maintien de l'ordre. La gauche, en les
-votant, a abdiqué; elle a abdiqué ses préventions, ses préjugés, ses
-utopies; on ne revient pas d'un tel vote, car on en reviendrait brisé,
-déconsidéré, presque annihilé. Les fonds secrets! Mais c'est le mot
-sacré de la franc-maçonnerie gouvernementale; une fois prononcé, on
-est initié.»</p>
+particulièrement destinés au maintien de l'ordre. La gauche, en les
+votant, a abdiqué; elle a abdiqué ses préventions, ses préjugés, ses
+utopies; on ne revient pas d'un tel vote, car on en reviendrait brisé,
+déconsidéré, presque annihilé. Les fonds secrets! Mais c'est le mot
+sacré de la franc-maçonnerie gouvernementale; une fois prononcé, on
+est initié.»</p>
<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a>
-<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Lettre du 28 mars 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Lettre du 28 mars 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a>
-<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: Cette politique, exposée dans une lettre de M. Dumon à
-M. Guizot (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 349-50), se trouvait
-aussi formulée chaque matin dans le <cite>Journal des Débats</cite>. (Cf.
-notamment le numéro du 6 avril.)</p>
+<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: Cette politique, exposée dans une lettre de M. Dumon à
+M. Guizot (<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 349-50), se trouvait
+aussi formulée chaque matin dans le <cite>Journal des Débats</cite>. (Cf.
+notamment le numéro du 6 avril.)</p>
<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a>
-<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: <cite>Constitutionnel</cite> du 10 avril. Cf. aussi le <cite>Siècle</cite> de
-la même date.</p>
+<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: <cite>Constitutionnel</cite> du 10 avril. Cf. aussi le <cite>Siècle</cite> de
+la même date.</p>
<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a>
-<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Le <cite>Courrier français</cite> du 10 avril se plaignait des
-«ménagements de M. Thiers pour les 221», et il ajoutait: «En appuyant
-le ministère du 1<sup>er</sup> mars, la gauche a entendu que le pouvoir se
-déplacerait, hommes et choses.»</p>
+<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Le <cite>Courrier français</cite> du 10 avril se plaignait des
+«ménagements de M. Thiers pour les 221», et il ajoutait: «En appuyant
+le ministère du 1<sup>er</sup> mars, la gauche a entendu que le pouvoir se
+déplacerait, hommes et choses.»</p>
<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a>
-<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: Cf. la lettre que le duc de Broglie écrivait alors à M.
-Guizot: il en était arrivé à douter que M. Thiers pût durer jusqu'à la
-session suivante, et il invitait M. Guizot à se tenir prêt à le
-remplacer. (<span class="smcap">Guizot</span>, <cite>Mémoires</cite>, t. V, p. 348, 349.)</p>
+<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: Cf. la lettre que le duc de Broglie écrivait alors à M.
+Guizot: il en était arrivé à douter que M. Thiers pût durer jusqu'à la
+session suivante, et il invitait M. Guizot à se tenir prêt à le
+remplacer. (<span class="smcap">Guizot</span>, <cite>Mémoires</cite>, t. V, p. 348, 349.)</p>
<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a>
-<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: Le rapporteur faisait ici allusion à l'engagement pris
-de définir l'attentat.</p>
+<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: Le rapporteur faisait ici allusion à l'engagement pris
+de définir l'attentat.</p>
<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a>
-<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Lettre du 12 avril 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Lettre du 12 avril 1839. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a>
<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: Cf. plus haut p. <a href="#page89">89</a>.</p>
<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a>
-<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a>
-<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Voici comment M. Thiers avait été amené à faire cette
-déclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au
-commencement du siècle, amené une lutte acharnée entre la France et
-l'Angleterre. «La France, alors, disait-il, n'avait pas renoncé à être
+<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Voici comment M. Thiers avait été amené à faire cette
+déclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au
+commencement du siècle, amené une lutte acharnée entre la France et
+l'Angleterre. «La France, alors, disait-il, n'avait pas renoncé à être
une puissance maritime et coloniale de premier ordre; elle n'avait pas
-renoncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu
-prendre la Louisiane, Saint-Domingue et même essayer sur l'Égypte une
-tentative merveilleuse, moins solide qu'éclatante, mais dont le but
-avoué était de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance,
-alors, à quoi la faisions-nous servir? À coaliser toutes les marines
-de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons
-d'une lutte acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela
-n'existe... La France s'est éclairée sur la véritable voie de sa
-grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions
-lointaines?... C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que
-tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le
-continent.»</p>
+renoncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu
+prendre la Louisiane, Saint-Domingue et même essayer sur l'Égypte une
+tentative merveilleuse, moins solide qu'éclatante, mais dont le but
+avoué était de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance,
+alors, à quoi la faisions-nous servir? À coaliser toutes les marines
+de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons
+d'une lutte acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela
+n'existe... La France s'est éclairée sur la véritable voie de sa
+grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions
+lointaines?... C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que
+tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le
+continent.»</p>
<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a>
<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Cf. t. II, p. 305.</p>
<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a>
-<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: <span class="smcap">De la Hodde</span>, <cite>Histoire des sociétés secrètes et du
-parti républicain</cite>, p. 334.</p>
+<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: <span class="smcap">De la Hodde</span>, <cite>Histoire des sociétés secrètes et du
+parti républicain</cite>, p. 334.</p>
<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a>
<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: Godefroy Cavaignac devait mourir en 1845.</p>
<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a>
<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: M. Capo de Feuillide, qui faisait une opposition
-très-vive dans le <cite>Journal de Paris</cite>, avait reçu une mission aux
-Antilles, et ce journal était devenu du coup ministériel. La <cite>Presse</cite>
-disait de son côté: «On m'a pris le meilleur de mes rédacteurs; je le
-cherche partout; si M. le président du conseil voulait me le rendre,
-il me ferait un vrai présent, car ce rédacteur a beaucoup de talent.»
-Il s'agissait de M. Granier de Cassagnac, qui avait reçu une mission
-analogue à celle de M. Capo de Feuillide.</p>
+très-vive dans le <cite>Journal de Paris</cite>, avait reçu une mission aux
+Antilles, et ce journal était devenu du coup ministériel. La <cite>Presse</cite>
+disait de son côté: «On m'a pris le meilleur de mes rédacteurs; je le
+cherche partout; si M. le président du conseil voulait me le rendre,
+il me ferait un vrai présent, car ce rédacteur a beaucoup de talent.»
+Il s'agissait de M. Granier de Cassagnac, qui avait reçu une mission
+analogue à celle de M. Capo de Feuillide.</p>
<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a>
-<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: Séance du 16 mai.</p>
+<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: Séance du 16 mai.</p>
<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a>
<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: Expressions de M. Guizot.</p>
<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a>
-<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: M. Barrot s'exprima en ces termes, dans son bureau: «Je
+<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: M. Barrot s'exprima en ces termes, dans son bureau: «Je
n'aurais pas pris l'initiative de la proposition... Toutefois, s'il y
-a, dans les centres, des députés plus hardis que nous ou plus
-impatients, nous ne leur fermerons pas la carrière. Ils nous y
-retrouveront avec les principes que nous avons constamment professés
-et que nous ne déserterons pas. C'est pourquoi je ne m'oppose pas à sa
-lecture.»</p>
+a, dans les centres, des députés plus hardis que nous ou plus
+impatients, nous ne leur fermerons pas la carrière. Ils nous y
+retrouveront avec les principes que nous avons constamment professés
+et que nous ne déserterons pas. C'est pourquoi je ne m'oppose pas à sa
+lecture.»</p>
<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a>
-<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: <cite>Mémoires de Guizot</cite>, t. V, p. 351-3.</p>
+<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: <cite>Mémoires de Guizot</cite>, t. V, p. 351-3.</p>
<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a>
-<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: M. de Rémusat n'est pas resté jusqu'à la fin de sa vie
-très-fier de ce morceau d'éloquence. «J'ai souvent interrogé M. de
-Rémusat sur les actes de son ministère, a écrit plus tard M. Duvergier
-de Hauranne. Il n'en regrettait aucun, à l'exception peut-être du
-discours qu'il prononça le 12 mai, pour annoncer à la Chambre le
-retour en France des cendres de Napoléon.»</p>
+<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: M. de Rémusat n'est pas resté jusqu'à la fin de sa vie
+très-fier de ce morceau d'éloquence. «J'ai souvent interrogé M. de
+Rémusat sur les actes de son ministère, a écrit plus tard M. Duvergier
+de Hauranne. Il n'en regrettait aucun, à l'exception peut-être du
+discours qu'il prononça le 12 mai, pour annoncer à la Chambre le
+retour en France des cendres de Napoléon.»</p>
<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a>
-<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Il se trouva que ce voisin était M. Duvergier de
-Hauranne, l'un des très-rares députés qui avaient résisté à
-l'entraînement général. «Oui, répondit-il, c'est une bonne blague.»
-«M. Thiers, ajoute M. Duvergier de Hauranne, en racontant cet
-incident, parut blessé de la réponse; mais l'événement prouva bientôt
-que je le flattais.» (<cite>Notes inédites.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Il se trouva que ce voisin était M. Duvergier de
+Hauranne, l'un des très-rares députés qui avaient résisté à
+l'entraînement général. «Oui, répondit-il, c'est une bonne blague.»
+«M. Thiers, ajoute M. Duvergier de Hauranne, en racontant cet
+incident, parut blessé de la réponse; mais l'événement prouva bientôt
+que je le flattais.» (<cite>Notes inédites.</cite>)</p>
<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a>
-<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Le <cite>Courrier français</cite> du 13 mai disait: «Le ministère
-peut s'applaudir de ce grand acte de réparation... Il restitue à
-Napoléon cette légitimité populaire qui fit sa force et son droit.
-C'est consacrer en même temps la légitimité de notre révolution et de
+<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Le <cite>Courrier français</cite> du 13 mai disait: «Le ministère
+peut s'applaudir de ce grand acte de réparation... Il restitue à
+Napoléon cette légitimité populaire qui fit sa force et son droit.
+C'est consacrer en même temps la légitimité de notre révolution et de
la monarchie que le peuple a choisie. C'est retremper ce gouvernement
-à sa véritable source et lui donner ce baptême de la popularité qui
-semblait peu à peu s'effacer.»</p>
+à sa véritable source et lui donner ce baptême de la popularité qui
+semblait peu à peu s'effacer.»</p>
<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a>
-<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: «Dès aujourd'hui, disait encore le <cite>Courrier français</cite>,
-les traités de Vienne sont moralement déchirés. Il faut reconnaître
-dans cette démarche du cabinet un engagement pour l'avenir.»</p>
+<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: «Dès aujourd'hui, disait encore le <cite>Courrier français</cite>,
+les traités de Vienne sont moralement déchirés. Il faut reconnaître
+dans cette démarche du cabinet un engagement pour l'avenir.»</p>
<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a>
-<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: <cite>Journal des Débats</cite> du 13 mai.</p>
+<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: <cite>Journal des Débats</cite> du 13 mai.</p>
<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a>
-<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: Le <cite>National</cite> du 13 mai disait: «Ces souvenirs ne
-vont-ils pas se réveiller demain, dans toute la France, comme une
-sanglante accusation contre toutes les lâchetés qui souillent depuis
-dix ans nos plus brillantes traditions?»</p>
+<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: Le <cite>National</cite> du 13 mai disait: «Ces souvenirs ne
+vont-ils pas se réveiller demain, dans toute la France, comme une
+sanglante accusation contre toutes les lâchetés qui souillent depuis
+dix ans nos plus brillantes traditions?»</p>
<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a>
-<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Henri Heine écrivait de Paris, le 30 mai: «Toujours
-lui! Napoléon et encore Napoléon! Il est le sujet incessant des
-conversations de chaque jour, depuis qu'on a annoncé son retour
-posthume.» (<cite>Lutèce</cite>, p. 79.)</p>
+<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Henri Heine écrivait de Paris, le 30 mai: «Toujours
+lui! Napoléon et encore Napoléon! Il est le sujet incessant des
+conversations de chaque jour, depuis qu'on a annoncé son retour
+posthume.» (<cite>Lutèce</cite>, p. 79.)</p>
<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a>
-<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: La statue fut inaugurée en 1833, et l'Arc de triomphe
+<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: La statue fut inaugurée en 1833, et l'Arc de triomphe
en 1836.</p>
<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a>
-<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: <cite>Mémoires et Correspondance du roi Jérôme et de la
+<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: <cite>Mémoires et Correspondance du roi Jérôme et de la
reine Catherine.</cite></p>
<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a>
-<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: «N'oublions pas, disait M. de Lameth, que Napoléon a
-détruit la liberté de son pays et qu'il a été cause, par son ambition,
-de l'invasion de la France.» Puis, faisant allusion à certaines
-agitations bonapartistes: «Il existe déjà parmi nous trop de ferments
-de discorde, n'en augmentons pas le nombre.»</p>
+<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: «N'oublions pas, disait M. de Lameth, que Napoléon a
+détruit la liberté de son pays et qu'il a été cause, par son ambition,
+de l'invasion de la France.» Puis, faisant allusion à certaines
+agitations bonapartistes: «Il existe déjà parmi nous trop de ferments
+de discorde, n'en augmentons pas le nombre.»</p>
<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a>
<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: 7 octobre 1830.</p>
<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a>
-<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Cette pièce, intitulée <cite>À la Colonne</cite> et datée du 9
-octobre 1830, a été insérée dans les <cite>Chants du crépuscule</cite>.</p>
+<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Cette pièce, intitulée <cite>À la Colonne</cite> et datée du 9
+octobre 1830, a été insérée dans les <cite>Chants du crépuscule</cite>.</p>
<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a>
-<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: 13 septembre 1831.&mdash;«Napoléon, dit La Fayette, a
-comprimé l'anarchie; il ne faut pas que ses cendres viennent
-l'accroître aujourd'hui.»</p>
+<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: 13 septembre 1831.&mdash;«Napoléon, dit La Fayette, a
+comprimé l'anarchie; il ne faut pas que ses cendres viennent
+l'accroître aujourd'hui.»</p>
<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a>
-<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: En octobre 1847, recevant Jérôme Bonaparte et son fils,
-Louis-Philippe les engageait à visiter Versailles, «où, disait-il, il
-avait mis en présence les deux grandes figures de la France, Louis XIV
-et l'Empereur».</p>
+<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: En octobre 1847, recevant Jérôme Bonaparte et son fils,
+Louis-Philippe les engageait à visiter Versailles, «où, disait-il, il
+avait mis en présence les deux grandes figures de la France, Louis XIV
+et l'Empereur».</p>
<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a>
<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, <cite>Life of Palmerston</cite>, t. III, p. 40.</p>
<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a>
-<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: M. Élias <span class="smcap">Regnault</span> (<cite>Histoire de Huit ans</cite>, t. I, p.
-142) attribue à la négociation poursuivie avec le cabinet anglais, une
-origine très-singulière. Ce serait O'Connell qui, circonvenu par un
+<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: M. Élias <span class="smcap">Regnault</span> (<cite>Histoire de Huit ans</cite>, t. I, p.
+142) attribue à la négociation poursuivie avec le cabinet anglais, une
+origine très-singulière. Ce serait O'Connell qui, circonvenu par un
des parents de l'Empereur, aurait le premier averti lord Palmerston de
-son intention de proposer à la Chambre des communes la restitution des
-restes de Napoléon. Lord Palmerston aurait alors informé M. Thiers
-qu'il serait obligé de répondre à O'Connell que jamais le gouvernement
-français n'avait demandé cette restitution. M. Thiers n'aurait fait sa
-démarche que sur cette provocation. Dans les documents français et
+son intention de proposer à la Chambre des communes la restitution des
+restes de Napoléon. Lord Palmerston aurait alors informé M. Thiers
+qu'il serait obligé de répondre à O'Connell que jamais le gouvernement
+français n'avait demandé cette restitution. M. Thiers n'aurait fait sa
+démarche que sur cette provocation. Dans les documents français et
anglais, notamment dans la correspondance de lord Palmerston, rien ne
-confirme et tout contredit cette version, évidemment inventée par les
-républicains pour diminuer aux yeux des patriotes l'initiative du
+confirme et tout contredit cette version, évidemment inventée par les
+républicains pour diminuer aux yeux des patriotes l'initiative du
gouvernement de Juillet.</p>
<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a>
-<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: <cite>Journal des Débats</cite> du 22 mai.</p>
+<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: <cite>Journal des Débats</cite> du 22 mai.</p>
<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a>
<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Articles du 23, du 24 et du 29 mai 1840.</p>
<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a>
-<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, du 27
-mai 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, du 27
+mai 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a>
<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Articles du 27 et du 28 mai 1840.</p>
<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a>
-<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: <cite>Journal des Débats</cite>, 29 mai 1840.</p>
+<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: <cite>Journal des Débats</cite>, 29 mai 1840.</p>
<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a>
<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Article du 31 mai 1840.</p>
<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a>
-<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Le <cite>Courrier français</cite> disait, par exemple, le 4 juin
-1840: «Il se passera bien du temps et il faudra bien des actes, avant
-que nous puissions reprendre confiance dans la fermeté du ministère,
-dans notre propre parti.»</p>
+<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Le <cite>Courrier français</cite> disait, par exemple, le 4 juin
+1840: «Il se passera bien du temps et il faudra bien des actes, avant
+que nous puissions reprendre confiance dans la fermeté du ministère,
+dans notre propre parti.»</p>
<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a>
-<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: M. Thiers d'ailleurs était, depuis la coalition,
-suspect à l'Europe. Dès le 14 mai 1839, M. de Barante écrivait à M.
-Bresson: «M. Thiers est devenu un véritable épouvantail; on se trouble
-au nom de celui que la renommée présente comme livré à une imagination
-turbulente.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: M. Thiers d'ailleurs était, depuis la coalition,
+suspect à l'Europe. Dès le 14 mai 1839, M. de Barante écrivait à M.
+Bresson: «M. Thiers est devenu un véritable épouvantail; on se trouble
+au nom de celui que la renommée présente comme livré à une imagination
+turbulente.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a>
-<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: Cf, sur la situation budgétaire, ce que j'ai dit au
-tome III, p. 247 à 250.</p>
+<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: Cf, sur la situation budgétaire, ce que j'ai dit au
+tome III, p. 247 à 250.</p>
<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a>
-<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: Henri Heine écrivait le 20 mai 1840: «M. Thiers a gagné
-de nouveaux lauriers par la clarté convaincante avec laquelle il a
-traité, dans la Chambre, les sujets les plus arides et les plus
-embrouillés... Cet homme connaît tout; nous devons regretter qu'il
-n'ait pas étudié la philosophie allemande: il saurait l'expliquer
-également.» (<cite>Lutèce</cite>, p. 60.)</p>
+<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: Henri Heine écrivait le 20 mai 1840: «M. Thiers a gagné
+de nouveaux lauriers par la clarté convaincante avec laquelle il a
+traité, dans la Chambre, les sujets les plus arides et les plus
+embrouillés... Cet homme connaît tout; nous devons regretter qu'il
+n'ait pas étudié la philosophie allemande: il saurait l'expliquer
+également.» (<cite>Lutèce</cite>, p. 60.)</p>
<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a>
-<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a>
-<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a>
<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: <cite>Lettres de M. Doudan</cite>, t. I, p. 308.</p>
<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a>
-<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: Naguère, en pleine Académie française, M. Pasteur se
-plaignait éloquemment du tort que faisait ainsi la politique à la
-science. «Pourquoi, s'écriait l'illustre savant, faut-il que cette
+<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: Naguère, en pleine Académie française, M. Pasteur se
+plaignait éloquemment du tort que faisait ainsi la politique à la
+science. «Pourquoi, s'écriait l'illustre savant, faut-il que cette
accapareuse prenne trop souvent les meilleurs, les plus forts d'entre
-nous?» Et il ajoutait: «Ce que la politique a coûté aux lettres, la
-littérature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-même
-peut faire le triste dénombrement de ses pertes. De part et d'autre,
-combien de forces, déviées de leurs cours, vont s'abîmer inutilement
-dans des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi stériles
-qu'un monceau de sable!»</p>
+nous?» Et il ajoutait: «Ce que la politique a coûté aux lettres, la
+littérature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-même
+peut faire le triste dénombrement de ses pertes. De part et d'autre,
+combien de forces, déviées de leurs cours, vont s'abîmer inutilement
+dans des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi stériles
+qu'un monceau de sable!»</p>
<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a>
-<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Ce trait de la vie d'Arago, passé sous silence par ses
-biographes démocrates, est rapporté par M. Odilon Barrot, dans ses
-<cite>Mémoires</cite>, t. II, p. 32.</p>
+<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Ce trait de la vie d'Arago, passé sous silence par ses
+biographes démocrates, est rapporté par M. Odilon Barrot, dans ses
+<cite>Mémoires</cite>, t. II, p. 32.</p>
<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a>
-<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Cette discussion sur la réforme électorale avait lieu
-le 16 mai, et c'était le 12 que M. de Rémusat avait annoncé à la
-Chambre le «retour des cendres».</p>
+<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Cette discussion sur la réforme électorale avait lieu
+le 16 mai, et c'était le 12 que M. de Rémusat avait annoncé à la
+Chambre le «retour des cendres».</p>
<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a>
<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Cf. plus haut, p. <a href="#page84">84</a> et p. <a href="#page87">87</a>.</p>
@@ -16819,270 +16779,270 @@ Chambre le «retour des cendres».</p>
<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: <cite>Journal du Peuple</cite> du 31 mai 1840.</p>
<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a>
-<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Lettre du 30 avril 1840 (<cite>Lutèce</cite>, p. 29).</p>
+<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Lettre du 30 avril 1840 (<cite>Lutèce</cite>, p. 29).</p>
<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a>
-<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Les ouvriers faisaient ici allusion à une expression
-malheureuse échappée, quelques jours auparavant, à M. Sauzet,
-président de la Chambre. Celui-ci, voulant rappeler à la question un
-orateur qui, à propos d'une loi sur les sucres, déclamait sur les
-ouvriers sans ouvrage, avait dit: «Nous sommes chargés de faire des
-lois, et non pas de donner de l'ouvrage aux ouvriers.» Cette phrase
-avait été aussitôt relevée et amèrement commentée par tous les
-journaux d'extrême gauche.</p>
+<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Les ouvriers faisaient ici allusion à une expression
+malheureuse échappée, quelques jours auparavant, à M. Sauzet,
+président de la Chambre. Celui-ci, voulant rappeler à la question un
+orateur qui, à propos d'une loi sur les sucres, déclamait sur les
+ouvriers sans ouvrage, avait dit: «Nous sommes chargés de faire des
+lois, et non pas de donner de l'ouvrage aux ouvriers.» Cette phrase
+avait été aussitôt relevée et amèrement commentée par tous les
+journaux d'extrême gauche.</p>
<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a>
-<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Cf. plus haut, p. <a href="#page146">146</a> à 152.</p>
+<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Cf. plus haut, p. <a href="#page146">146</a> à 152.</p>
<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a>
<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: 10 et 19 juin 1840.</p>
<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a>
-<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: <cite>Siècle</cite> du 6 juin, <cite>Courrier français</cite> du 6 et du 10
-juin.&mdash;La gauche sentit très-vivement ce désappointement. Deux ans
-après, M. Léon Faucher, rédacteur du <cite>Courrier français</cite>, s'en
-souvenait encore et écrivait, le 8 novembre 1842, à M. Duvergier de
-Hauranne: «Nous ne pouvons à aucun prix recommencer l'épreuve du
-1<sup>er</sup> mars. Rémusat en particulier, par son obstination à conserver
-les préfets, nous avait tout à fait sacrifiés. Pour ma part, j'ai
-failli y perdre ma position, ma santé... S'immoler à des personnes,
-c'est être dupe et faire des ingrats. Encore aujourd'hui, quatre ou
+<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: <cite>Siècle</cite> du 6 juin, <cite>Courrier français</cite> du 6 et du 10
+juin.&mdash;La gauche sentit très-vivement ce désappointement. Deux ans
+après, M. Léon Faucher, rédacteur du <cite>Courrier français</cite>, s'en
+souvenait encore et écrivait, le 8 novembre 1842, à M. Duvergier de
+Hauranne: «Nous ne pouvons à aucun prix recommencer l'épreuve du
+1<sup>er</sup> mars. Rémusat en particulier, par son obstination à conserver
+les préfets, nous avait tout à fait sacrifiés. Pour ma part, j'ai
+failli y perdre ma position, ma santé... S'immoler à des personnes,
+c'est être dupe et faire des ingrats. Encore aujourd'hui, quatre ou
cinq journaux me font l'honneur de m'attaquer personnellement comme si
-j'étais ministre, et pourtant je suis peut-être le seul homme de la
-presse, avec Chambolle, qui n'ai rien demandé ni rien accepté du
-1<sup>er</sup> mars.» (Léon <span class="smcap">Faucher</span>, <cite>Biographie et Correspondance</cite>, t. I, p.
+j'étais ministre, et pourtant je suis peut-être le seul homme de la
+presse, avec Chambolle, qui n'ai rien demandé ni rien accepté du
+1<sup>er</sup> mars.» (Léon <span class="smcap">Faucher</span>, <cite>Biographie et Correspondance</cite>, t. I, p.
396.)</p>
<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a>
-<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a>
-<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a>
-<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult.
-(<cite>Documents inédits.</cite>) Le capitaine Callier, aide de camp du maréchal,
-était resté à Paris pour tenir ce dernier, alors à la campagne, au
-courant des événements politiques.</p>
+<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult.
+(<cite>Documents inédits.</cite>) Le capitaine Callier, aide de camp du maréchal,
+était resté à Paris pour tenir ce dernier, alors à la campagne, au
+courant des événements politiques.</p>
<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a>
<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: Cf. plus haut, p. <a href="#page136">136</a> et suiv.</p>
<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a>
-<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Correspondance de M. Thiers avec M. Guizot, publiée par
-extraits dans les <cite>Mémoires</cite> de ce dernier, et dépêches inédites de M.
-Thiers à ses autres ambassadeurs.</p>
+<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Correspondance de M. Thiers avec M. Guizot, publiée par
+extraits dans les <cite>Mémoires</cite> de ce dernier, et dépêches inédites de M.
+Thiers à ses autres ambassadeurs.</p>
<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a>
<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: <span class="smcap">Senior</span>, <cite>Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and
other distinguished persons</cite>, t. I, p. 4.&mdash;Dans cet entretien, auquel
-nous avons déjà fait allusion, M. Thiers se donnait comme ayant été
+nous avons déjà fait allusion, M. Thiers se donnait comme ayant été
personnellement peu favorable au pacha; seulement, quand il prit le
-pouvoir, il trouva le Roi et l'opinion trop échauffés sur la question
-égyptienne pour pouvoir aller à l'encontre. «Je consultai Granville,
-ajouta-t-il, qui me donna le conseil de temporiser jusqu'à ce que les
-Français, avec leur habituelle versatilité, eussent porté leur
-attention sur un autre sujet... Je suivis ce conseil.»</p>
+pouvoir, il trouva le Roi et l'opinion trop échauffés sur la question
+égyptienne pour pouvoir aller à l'encontre. «Je consultai Granville,
+ajouta-t-il, qui me donna le conseil de temporiser jusqu'à ce que les
+Français, avec leur habituelle versatilité, eussent porté leur
+attention sur un autre sujet... Je suivis ce conseil.»</p>
<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a>
-<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: M. Thiers écrivait le 8 juin à M. Guizot: «Il ne faut
+<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: M. Thiers écrivait le 8 juin à M. Guizot: «Il ne faut
pas avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet, car un revirement de
-politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur doit s'éviter
-avec soin.» (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
+politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur doit s'éviter
+avec soin.» (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a>
-<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: Le ministère du 12 mai lui-même, très-peu de temps
-après la note du 27 juillet, en était à regretter l'arrangement
-direct. Le maréchal Soult écrivait, le 15 octobre 1839, au duc
-d'Orléans: «Quant à la Russie, elle pousse le Divan, par M. de
-Boutenieff, à s'arranger directement avec le vice-roi, qui paraît
-avoir à ce sujet des espérances. Si cela arrive, au lieu de
-l'empêcher, nous y donnerons notre consentement, et, pour en finir, ce
-serait l'issue la plus favorable.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: Le ministère du 12 mai lui-même, très-peu de temps
+après la note du 27 juillet, en était à regretter l'arrangement
+direct. Le maréchal Soult écrivait, le 15 octobre 1839, au duc
+d'Orléans: «Quant à la Russie, elle pousse le Divan, par M. de
+Boutenieff, à s'arranger directement avec le vice-roi, qui paraît
+avoir à ce sujet des espérances. Si cela arrive, au lieu de
+l'empêcher, nous y donnerons notre consentement, et, pour en finir, ce
+serait l'issue la plus favorable.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a>
-<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Voy. les lettres écrites sur ce sujet par M. Thiers à
-M. Guizot, notamment celles du 21 mars et du 28 avril 1840. (<cite>Mémoires
+<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Voy. les lettres écrites sur ce sujet par M. Thiers à
+M. Guizot, notamment celles du 21 mars et du 28 avril 1840. (<cite>Mémoires
de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a>
-<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: À Vienne, M. de Sainte-Aulaire ayant voulu entretenir
+<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: À Vienne, M. de Sainte-Aulaire ayant voulu entretenir
M. de Metternich de la question d'Orient, celui-ci le pria de ne plus
-lui parler de cette affaire. «Je n'aurais rien de nouveau à vous
+lui parler de cette affaire. «Je n'aurais rien de nouveau à vous
apprendre, lui dit-il, et ma maxime est de ne jamais parler dans un
-lieu de ce qui se traite dans un autre.» Aussi M. de Sainte-Aulaire,
-découragé, avait-il demandé et obtenu un congé. (<cite>Mémoires inédits de
+lieu de ce qui se traite dans un autre.» Aussi M. de Sainte-Aulaire,
+découragé, avait-il demandé et obtenu un congé. (<cite>Mémoires inédits de
M. de Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a>
-<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: M. Guizot dit lui-même modestement, en commençant, dans
-ses <cite>Mémoires</cite>, le beau récit de son ambassade: «J'avais beaucoup
-étudié l'histoire d'Angleterre et la société anglaise. J'avais souvent
-discuté dans nos Chambres les questions de politique extérieure. Mais
-je n'étais jamais allé en Angleterre et je n'avais jamais fait de
-diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a à
+<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: M. Guizot dit lui-même modestement, en commençant, dans
+ses <cite>Mémoires</cite>, le beau récit de son ambassade: «J'avais beaucoup
+étudié l'histoire d'Angleterre et la société anglaise. J'avais souvent
+discuté dans nos Chambres les questions de politique extérieure. Mais
+je n'étais jamais allé en Angleterre et je n'avais jamais fait de
+diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a à
apprendre, tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux le pays et fait
-soi-même le métier dont on parle.»</p>
+soi-même le métier dont on parle.»</p>
<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a>
-<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: Pour le récit des négociations qui vont suivre, jusqu'à
-la signature du traité du 15 juillet, je m'attache principalement aux
-documents diplomatiques publiés dans les <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, en
-les complétant par les <cite>Papiers inédits</cite> dont j'ai eu communication,
+<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: Pour le récit des négociations qui vont suivre, jusqu'à
+la signature du traité du 15 juillet, je m'attache principalement aux
+documents diplomatiques publiés dans les <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, en
+les complétant par les <cite>Papiers inédits</cite> dont j'ai eu communication,
et par les publications anglaises, notamment: <cite>Life of Palmerston</cite>,
par <span class="smcap">Bulwer</span>; <cite>Greville Memoirs</cite> et <cite>Correspondence relative to the
-affairs of the Levant</cite>. Les documents qui seront cités au cours de ce
-récit, sans indication de source particulière, sont tirés des
-<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>.</p>
+affairs of the Levant</cite>. Les documents qui seront cités au cours de ce
+récit, sans indication de source particulière, sont tirés des
+<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>.</p>
<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a>
-<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: Lord Palmerston écrivait, le 16 avril, dans une lettre
-intime au comte Granville: «Il est manifeste que le gouvernement
-français nous a trompés dans les affaires de Buenos-Ayres, comme il
-l'a fait presque toutes les fois que nous avons été en rapport avec
-lui, par exemple en Espagne, en Portugal, en Grèce, à Tunis, en
-Turquie, en Égypte, en Perse, où sa conduite et son langage ont
-toujours été divergents. La vérité,&mdash;quelque répugnance qu'on ait à
+<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: Lord Palmerston écrivait, le 16 avril, dans une lettre
+intime au comte Granville: «Il est manifeste que le gouvernement
+français nous a trompés dans les affaires de Buenos-Ayres, comme il
+l'a fait presque toutes les fois que nous avons été en rapport avec
+lui, par exemple en Espagne, en Portugal, en Grèce, à Tunis, en
+Turquie, en Égypte, en Perse, où sa conduite et son langage ont
+toujours été divergents. La vérité,&mdash;quelque répugnance qu'on ait à
l'avouer,&mdash;est que Louis-Philippe est un homme dans lequel on ne peut
-avoir une solide confiance. Cependant, il est là, et nous l'appelons
-notre allié; seulement, nous devons être éclairés par l'expérience, et
-ne pas attacher à ses assertions ou professions, une valeur plus
-considérable que celle qui leur appartient réellement; plus
-particulièrement quand ses paroles sont, comme dans l'affaire
-d'Égypte, non-seulement différentes de ses actes, mais inconciliables
-même avec ceux-ci» (<span class="smcap">Bulwer</span>, <cite>Life of Palmerston</cite>, t. II, p. 272,
+avoir une solide confiance. Cependant, il est là, et nous l'appelons
+notre allié; seulement, nous devons être éclairés par l'expérience, et
+ne pas attacher à ses assertions ou professions, une valeur plus
+considérable que celle qui leur appartient réellement; plus
+particulièrement quand ses paroles sont, comme dans l'affaire
+d'Égypte, non-seulement différentes de ses actes, mais inconciliables
+même avec ceux-ci» (<span class="smcap">Bulwer</span>, <cite>Life of Palmerston</cite>, t. II, p. 272,
273.)</p>
<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a>
-<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: C'est le même sentiment qui fera dire, plus tard, en
-1841, à la <cite>Revue d'Édimbourg</cite>, pour justifier rétrospectivement la
-politique de lord Palmerston: «La France humiliait l'Angleterre dans
-la Méditerranée.»</p>
+<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: C'est le même sentiment qui fera dire, plus tard, en
+1841, à la <cite>Revue d'Édimbourg</cite>, pour justifier rétrospectivement la
+politique de lord Palmerston: «La France humiliait l'Angleterre dans
+la Méditerranée.»</p>
<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a>
-<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Lord Palmerston écrivait à lord Granville: «Le rapport
-qui m'a été envoyé par Hodges (consul anglais à Alexandrie), de son
-entrevue avec Méhémet-Ali, me fait penser que celui-ci finira par se
-rendre. Il était très-mécontent, extrêmement agité, très-violent et
-fort véhément dans ses affirmations qu'il ne céderait pas, les
+<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Lord Palmerston écrivait à lord Granville: «Le rapport
+qui m'a été envoyé par Hodges (consul anglais à Alexandrie), de son
+entrevue avec Méhémet-Ali, me fait penser que celui-ci finira par se
+rendre. Il était très-mécontent, extrêmement agité, très-violent et
+fort véhément dans ses affirmations qu'il ne céderait pas, les
appuyant de serments solennels; tout ceci indique qu'il a conscience
-de sa faiblesse, et qu'au fond il a peur.» (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 270.)
-Cette lettre est datée du 11 mars 1840: il y a là une erreur évidente;
-certains passages de la lettre, relatifs au général Sébastiani et à M.
-Guizot, lui assignent une date antérieure, probablement le 11
-février.</p>
+de sa faiblesse, et qu'au fond il a peur.» (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 270.)
+Cette lettre est datée du 11 mars 1840: il y a là une erreur évidente;
+certains passages de la lettre, relatifs au général Sébastiani et à M.
+Guizot, lui assignent une date antérieure, probablement le 11
+février.</p>
<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a>
-<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Lettre précitée.</p>
+<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Lettre précitée.</p>
<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a>
-<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: Lettre à M. Bulwer, du 14 mars 1846. (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p.
+<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: Lettre à M. Bulwer, du 14 mars 1846. (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p.
284.)</p>
<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a>
-<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: On lit dans le <cite>Journal</cite> de M. Charles Greville, à la
-date du 5 septembre 1840: «Clarendon m'a montré, l'autre jour, une
-longue lettre qu'il écrivit à Palmerston en mars dernier, et où il
+<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: On lit dans le <cite>Journal</cite> de M. Charles Greville, à la
+date du 5 septembre 1840: «Clarendon m'a montré, l'autre jour, une
+longue lettre qu'il écrivit à Palmerston en mars dernier, et où il
discutait toute la question orientale, en indiquant les objections
-qu'elle paraissait soulever et en suggérant ce qu'il aurait voulu
-faire à sa place. C'était un document assez bien écrit et assez bien
-raisonné.» (<cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. I, p. 301.)</p>
+qu'elle paraissait soulever et en suggérant ce qu'il aurait voulu
+faire à sa place. C'était un document assez bien écrit et assez bien
+raisonné.» (<cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. I, p. 301.)</p>
<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a>
-<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: Lettre à William Temple, du 27 juillet 1840 (<span class="smcap">Bulwer</span>, t.
+<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: Lettre à William Temple, du 27 juillet 1840 (<span class="smcap">Bulwer</span>, t.
III, p. 43.)</p>
<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a>
<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Cf. <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>.</p>
<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a>
-<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Lettres du 1<sup>er</sup> et du 6 mai 1840. (<cite>Mémoires de M. de
+<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Lettres du 1<sup>er</sup> et du 6 mai 1840. (<cite>Mémoires de M. de
Metternich</cite>, t. VI, p. 430, 432.)</p>
<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a>
-<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: Mémoire du 25 avril 1840. (<i>Ibid.</i>, p. 454 à 464.)</p>
+<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: Mémoire du 25 avril 1840. (<i>Ibid.</i>, p. 454 à 464.)</p>
<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a>
<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Un peu plus tard, M. Greville nous montre, dans son
-<cite>Journal</cite>, M. de Neumann parlant à chacun dans le sens qu'il sait lui
-plaire, énergique avec Palmerston, conciliant avec lord Holland, et il
-ajoute: «Neumann est un chien servile (<i lang="en">a time serving dog</i>).» (<cite>The
+<cite>Journal</cite>, M. de Neumann parlant à chacun dans le sens qu'il sait lui
+plaire, énergique avec Palmerston, conciliant avec lord Holland, et il
+ajoute: «Neumann est un chien servile (<i lang="en">a time serving dog</i>).» (<cite>The
Greville Memoirs, second part</cite>, vol. I, p. 329.)</p>
<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a>
-<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches du
-14 avril et du 31 mai 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches du
+14 avril et du 31 mai 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a>
<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: Cf. plus haut, p. <a href="#page159">159</a> et <a href="#page160">160</a>.</p>
<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a>
-<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: «Je ne suis que le roi de Naples, disait ce prince,
-c'est-à-dire d'un pays qui a six millions d'âmes; mais je tiendrai
-tête à l'Angleterre; il en arrivera ce qui pourra.»</p>
+<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: «Je ne suis que le roi de Naples, disait ce prince,
+c'est-à-dire d'un pays qui a six millions d'âmes; mais je tiendrai
+tête à l'Angleterre; il en arrivera ce qui pourra.»</p>
<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a>
-<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 432, 434.</p>
+<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 432, 434.</p>
<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a>
-<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Le 13 juillet 1840, lord Palmerston écrivait à son
-frère, ministre d'Angleterre à Naples: «Je suis très-content, sous
-tous les rapports, que la question des soufres soit réglée; c'est un
+<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Le 13 juillet 1840, lord Palmerston écrivait à son
+frère, ministre d'Angleterre à Naples: «Je suis très-content, sous
+tous les rapports, que la question des soufres soit réglée; c'est un
grand embarras de moins, et nous avons besoin de tous nos vaisseaux
-dans le Levant, où nous avons de la besogne à leur faire faire.» Il
-ajoutait, le 27 juillet, dans une lettre au même: «Il est heureux que
+dans le Levant, où nous avons de la besogne à leur faire faire.» Il
+ajoutait, le 27 juillet, dans une lettre au même: «Il est heureux que
nous ayons fini notre querelle napolitaine, et une des raisons qui me
-rendaient si impatient de la terminer était que je prévoyais que nous
+rendaient si impatient de la terminer était que je prévoyais que nous
aurions besoin de toutes nos forces disponibles pour conduire nos
-opérations dans le Levant. Thiers, sans doute, pense que nous l'avons
-joué dans cette affaire, en obtenant que sa médiation fût terminée
-avant qu'il ne voulût y mettre fin, et cela le fâche fort. Mais sa
-mauvaise humeur se dissipera.» (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. III, p. 41 à 44.)</p>
+opérations dans le Levant. Thiers, sans doute, pense que nous l'avons
+joué dans cette affaire, en obtenant que sa médiation fût terminée
+avant qu'il ne voulût y mettre fin, et cela le fâche fort. Mais sa
+mauvaise humeur se dissipera.» (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. III, p. 41 à 44.)</p>
<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a>
-<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: Dépêche de M. Cochelet, 26 mai 1840.</p>
+<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: Dépêche de M. Cochelet, 26 mai 1840.</p>
<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a>
-<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: Lettre citée par M. Guizot dans son discours du 26
+<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: Lettre citée par M. Guizot dans son discours du 26
novembre 1840.</p>
<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a>
-<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: Des dépêches officielles publiées, un peu plus tard,
-par le gouvernement anglais lui-même (<cite>Correspondence relative to the
+<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: Des dépêches officielles publiées, un peu plus tard,
+par le gouvernement anglais lui-même (<cite>Correspondence relative to the
affairs of the Levant</cite>), il ressort, en effet, que lord Ponsonby, au
-su de lord Palmerston, avait fomenté cette insurrection. «Je puis
-répondre des habitants du Liban, écrivait-il à son ministre, le 23
-avril 1840, pourvu que l'Angleterre veuille agir et les aider.» À la
-fin de juin, les émissaires secrets ne lui suffisaient plus: il
-envoyait à Beyrouth son propre drogman, M. Wood, qui, du navire
-anglais où il résidait, appelait à lui les chefs de la montagne et les
-poussait à la révolte en leur promettant des armes. Ce drogman
-informait l'ambassadeur du bon résultat de ses démarches. «Il n'y a
-jamais eu, peut-être, disait-il, un moment plus favorable pour séparer
-la Syrie de l'Égypte et pour accomplir les vues politiques de lord
-Palmerston. J'explique aux Syriens les désirs de la politique de la
-Grande-Bretagne et le succès qui doit nécessairement suivre, s'ils
+su de lord Palmerston, avait fomenté cette insurrection. «Je puis
+répondre des habitants du Liban, écrivait-il à son ministre, le 23
+avril 1840, pourvu que l'Angleterre veuille agir et les aider.» À la
+fin de juin, les émissaires secrets ne lui suffisaient plus: il
+envoyait à Beyrouth son propre drogman, M. Wood, qui, du navire
+anglais où il résidait, appelait à lui les chefs de la montagne et les
+poussait à la révolte en leur promettant des armes. Ce drogman
+informait l'ambassadeur du bon résultat de ses démarches. «Il n'y a
+jamais eu, peut-être, disait-il, un moment plus favorable pour séparer
+la Syrie de l'Égypte et pour accomplir les vues politiques de lord
+Palmerston. J'explique aux Syriens les désirs de la politique de la
+Grande-Bretagne et le succès qui doit nécessairement suivre, s'ils
nous assistent. Ils comprennent tout cela parfaitement; mais ils
demandent toujours un appui indirect de notre part; autrement ils
-seraient écrasés. Je n'épargne aucun effort pour remplir les vues de
-Votre Seigneurie, malgré les difficultés dont je suis environné et qui
-dérivent de ma situation même.» Le gouvernement anglais fut si
-satisfait du zèle déployé en cette circonstance par M. Wood, qu'il le
-nomma peu après vice-consul à Beyrouth.</p>
+seraient écrasés. Je n'épargne aucun effort pour remplir les vues de
+Votre Seigneurie, malgré les difficultés dont je suis environné et qui
+dérivent de ma situation même.» Le gouvernement anglais fut si
+satisfait du zèle déployé en cette circonstance par M. Wood, qu'il le
+nomma peu après vice-consul à Beyrouth.</p>
<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a>
<b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. III, p. 44.</p>
<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a>
<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: Quelques jours plus tard, le 27 juillet, rendant compte
-à son frère de ce qui s'était passé, Palmerston reconnaissait la
-gravité de l'opposition à laquelle il avait eu affaire. «Thiers et
-Guizot, disait-il, s'étaient persuadés que le cabinet anglais ne se
-laisserait jamais conduire à se séparer de la France sur cette
-question... Il y avait quelque fondement à cette méprise, car, quand
-on vint à délibérer sur cette question, je trouvai une telle
-résistance de la part de Holland et de Clarendon, et une telle tiédeur
-chez les autres membres du cabinet, que j'envoyai ma démission...»
+à son frère de ce qui s'était passé, Palmerston reconnaissait la
+gravité de l'opposition à laquelle il avait eu affaire. «Thiers et
+Guizot, disait-il, s'étaient persuadés que le cabinet anglais ne se
+laisserait jamais conduire à se séparer de la France sur cette
+question... Il y avait quelque fondement à cette méprise, car, quand
+on vint à délibérer sur cette question, je trouvai une telle
+résistance de la part de Holland et de Clarendon, et une telle tiédeur
+chez les autres membres du cabinet, que j'envoyai ma démission...»
(<span class="smcap">Bulwer</span>, t. III, p. 43.)</p>
<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a>
@@ -17092,44 +17052,44 @@ chez les autres membres du cabinet, que j'envoyai ma démission...»
<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: <i>Ibid.</i>, p. 321.</p>
<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a>
-<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>: Dépêche de M. Guizot à M. Thiers, du 11 juillet 1840,
-et ses lettres au duc de Broglie et au général Baudrand, du 12
+<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>: Dépêche de M. Guizot à M. Thiers, du 11 juillet 1840,
+et ses lettres au duc de Broglie et au général Baudrand, du 12
juillet.</p>
<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a>
-<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: M. Thiers disait, quelques jours après, le 6 août, dans
-une dépêche à M. Guizot: «Ce que les procédés obligés avec une cour
-alliée exigeaient, c'est que l'Angleterre, avant de conclure, fît une
-dernière démarche auprès de l'ambassadeur de France, et lui soumît la
-convention proposée, en lui laissant le choix d'y adhérer ou non. Il
-est bien vrai que l'adhésion de la France à toute résolution
-entraînant l'emploi de la force contre le vice-roi n'était nullement
-supposable, car elle s'était souvent expliquée à cet égard; mais
-toutes les formes eussent été observées.»</p>
+<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: M. Thiers disait, quelques jours après, le 6 août, dans
+une dépêche à M. Guizot: «Ce que les procédés obligés avec une cour
+alliée exigeaient, c'est que l'Angleterre, avant de conclure, fît une
+dernière démarche auprès de l'ambassadeur de France, et lui soumît la
+convention proposée, en lui laissant le choix d'y adhérer ou non. Il
+est bien vrai que l'adhésion de la France à toute résolution
+entraînant l'emploi de la force contre le vice-roi n'était nullement
+supposable, car elle s'était souvent expliquée à cet égard; mais
+toutes les formes eussent été observées.»</p>
<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a>
-<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: Le texte même de ce document est publié dans les
-<cite>Pièces historiques</cite> des <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>.</p>
+<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: Le texte même de ce document est publié dans les
+<cite>Pièces historiques</cite> des <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>.</p>
<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a>
<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. III, p. 42.</p>
<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a>
-<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: M. Thiers a affirmé ce fait plus tard à la tribune.
+<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: M. Thiers a affirmé ce fait plus tard à la tribune.
(Discours du 25 novembre 1840.)</p>
<p><a id="footnote298" name="footnote298"></a>
-<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: Ce ne sera que le 16 septembre, après les ratifications
-échangées, que communication sera faite du traité au gouvernement
-français. La presse anglaise, il est vrai, en avait auparavant révélé
+<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: Ce ne sera que le 16 septembre, après les ratifications
+échangées, que communication sera faite du traité au gouvernement
+français. La presse anglaise, il est vrai, en avait auparavant révélé
les principales dispositions.</p>
<p><a id="footnote299" name="footnote299"></a>
<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>: Lettre du 27 juillet 1840. (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. III, p. 43.)</p>
<p><a id="footnote300" name="footnote300"></a>
-<b><a href="#footnotetag300">300</a></b>: Il était alors de langage courant, en France; de
-qualifier Méhémet-Ali de «nouvel Alexandre».</p>
+<b><a href="#footnotetag300">300</a></b>: Il était alors de langage courant, en France; de
+qualifier Méhémet-Ali de «nouvel Alexandre».</p>
<p><a id="footnote301" name="footnote301"></a>
<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, <cite>Life of Palmerston</cite>, t. II, p. 277, 278.</p>
@@ -17138,227 +17098,227 @@ qualifier Méhémet-Ali de «nouvel Alexandre».</p>
<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: <i>Ibid.</i>, p. 274, 275.</p>
<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a>
-<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a>
-<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a>
-<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: Le 3 pour 100, qui était, le 18 juillet, à 86 fr. 50,
-se cotait 78 fr. 75, le 6 août. Les actions de la Banque de France
-baissèrent de 3,770 à 3,000 francs.</p>
+<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: Le 3 pour 100, qui était, le 18 juillet, à 86 fr. 50,
+se cotait 78 fr. 75, le 6 août. Les actions de la Banque de France
+baissèrent de 3,770 à 3,000 francs.</p>
<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a>
-<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel.</cite></p>
<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a>
-<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 99, 100, 108.</p>
+<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 99, 100, 108.</p>
<p><a id="footnote308" name="footnote308"></a>
<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: Lettre de M. de Lavergne, alors chef du cabinet du
-ministre de l'intérieur. (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
+ministre de l'intérieur. (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a>
-<b><a href="#footnotetag309">309</a></b>: Lettre à M. Guizot. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag309">309</a></b>: Lettre à M. Guizot. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a>
-<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: Léon <span class="smcap">Faucher</span>, <cite>Biographie et Correspondance</cite>, t.
+<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: Léon <span class="smcap">Faucher</span>, <cite>Biographie et Correspondance</cite>, t.
I<sup>er</sup>, p. 93.</p>
<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a>
-<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: C'est l'expression employée par M. de Rémusat, dans une
-lettre écrite à M. Guizot, aussitôt après avoir connu le traité.
-(<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: C'est l'expression employée par M. de Rémusat, dans une
+lettre écrite à M. Guizot, aussitôt après avoir connu le traité.
+(<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a>
-<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: Lettre du 18 décembre 1840.</p>
+<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: Lettre du 18 décembre 1840.</p>
<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a>
-<b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: Cette confiance paraissait appuyée sur les témoignages
-les plus autorisés. Le maréchal Marmont, qui vivait alors à Vienne,
-répétait souvent à M. de Sainte-Aulaire qu'il avait vu man&oelig;uvrer
-l'armée du pacha, et qu'à nombre égal elle n'aurait pas à craindre une
-armée russe. (<cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: Cette confiance paraissait appuyée sur les témoignages
+les plus autorisés. Le maréchal Marmont, qui vivait alors à Vienne,
+répétait souvent à M. de Sainte-Aulaire qu'il avait vu man&oelig;uvrer
+l'armée du pacha, et qu'à nombre égal elle n'aurait pas à craindre une
+armée russe. (<cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a>
-<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a>
<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 309.</p>
<p><a id="footnote316" name="footnote316"></a>
-<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>: Cf. les <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, les <cite>Mémoires inédits
-de M. de Sainte-Aulaire</cite>, la correspondance également inédite de M.
+<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>: Cf. les <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, les <cite>Mémoires inédits
+de M. de Sainte-Aulaire</cite>, la correspondance également inédite de M.
Thiers avec M. de Barante.</p>
<p><a id="footnote317" name="footnote317"></a>
-<b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote318" name="footnote318"></a>
-<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, 22 août 1840.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, 22 août 1840.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a>
-<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: C'est ce qui faisait écrire déjà, sous la Restauration,
-à la duchesse de Broglie: «La marotte de nos libéraux, c'est
-l'économie; ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique.»
+<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: C'est ce qui faisait écrire déjà, sous la Restauration,
+à la duchesse de Broglie: «La marotte de nos libéraux, c'est
+l'économie; ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique.»
(<cite>Souvenirs du feu duc de Broglie</cite>, t. II, p. 95.)</p>
<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a>
-<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: Lettre à M. Guizot, 29 août 1840. (<cite>Mémoires de M.
+<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: Lettre à M. Guizot, 29 août 1840. (<cite>Mémoires de M.
Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a>
-<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: Dès le 26 juillet, le duc d'Orléans n'a qu'une
-préoccupation, c'est que le gouvernement ne soit pas assez belliqueux.
-«Je crains,&mdash;écrit-il à son frère le prince de Joinville, alors en mer
-pour aller chercher la dépouille de l'Empereur,&mdash;je crains que nos
-adversaires n'aient l'immense supériorité que donne la volonté bien
-arrêtée de faire la guerre dans certains cas, sur l'hésitation, la
-mollesse et la pensée secrète de ne jamais faire la guerre dans aucun
-cas.» (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: Dès le 26 juillet, le duc d'Orléans n'a qu'une
+préoccupation, c'est que le gouvernement ne soit pas assez belliqueux.
+«Je crains,&mdash;écrit-il à son frère le prince de Joinville, alors en mer
+pour aller chercher la dépouille de l'Empereur,&mdash;je crains que nos
+adversaires n'aient l'immense supériorité que donne la volonté bien
+arrêtée de faire la guerre dans certains cas, sur l'hésitation, la
+mollesse et la pensée secrète de ne jamais faire la guerre dans aucun
+cas.» (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
<p><a id="footnote322" name="footnote322"></a>
<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: <span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 516.</p>
<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a>
-<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a>
-<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Un peu plus tard, le Roi expliquait ainsi à M. Pasquier
-son attitude presque belliqueuse: «Si, le lendemain du traité, je
-m'étais prononcé pour la paix, M. Thiers eût quitté le ministère, et
+<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Un peu plus tard, le Roi expliquait ainsi à M. Pasquier
+son attitude presque belliqueuse: «Si, le lendemain du traité, je
+m'étais prononcé pour la paix, M. Thiers eût quitté le ministère, et
je serais aujourd'hui le plus impopulaire des hommes. Au lieu de cela,
-j'ai crié plus haut que lui, et je l'ai mis aux prises avec les
-difficultés. Dès le lendemain du premier conseil, après s'être fait
-rendre compte de l'état de l'armée, M. Thiers est venu me trouver,
-fort découragé, et a été le premier à me demander de ne rien
-précipiter. Il fera la paix et j'aurai, aux yeux du pays, l'honneur
-d'avoir maintenu nos droits avec résolution.» (<cite>Notes inédites de M.
+j'ai crié plus haut que lui, et je l'ai mis aux prises avec les
+difficultés. Dès le lendemain du premier conseil, après s'être fait
+rendre compte de l'état de l'armée, M. Thiers est venu me trouver,
+fort découragé, et a été le premier à me demander de ne rien
+précipiter. Il fera la paix et j'aurai, aux yeux du pays, l'honneur
+d'avoir maintenu nos droits avec résolution.» (<cite>Notes inédites de M.
Duvergier de Hauranne.</cite>)</p>
<p><a id="footnote325" name="footnote325"></a>
-<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: <span class="smcap">Nouvion</span>, <cite>Histoire du règne de Louis-Philippe</cite>, t. IV,
+<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: <span class="smcap">Nouvion</span>, <cite>Histoire du règne de Louis-Philippe</cite>, t. IV,
p. 532, 533.</p>
<p><a id="footnote326" name="footnote326"></a>
-<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote327" name="footnote327"></a>
-<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote328" name="footnote328"></a>
-<b><a href="#footnotetag328">328</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag328">328</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote329" name="footnote329"></a>
-<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, 4
-septembre 1840, et lettre du duc Decazes à M. de Barante, 29 août
-1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, 4
+septembre 1840, et lettre du duc Decazes à M. de Barante, 29 août
+1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a>
-<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 108.</p>
+<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 108.</p>
<p><a id="footnote331" name="footnote331"></a>
-<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a>
-<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a>
-<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, 23 juillet 1840.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, 23 juillet 1840.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a>
-<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a>
<b><a href="#footnotetag335">335</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. I, p. 302.</p>
<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a>
-<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: Lettres diverses du 21 juillet au 23 août 1848.
-(<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 277 à 282.)</p>
+<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: Lettres diverses du 21 juillet au 23 août 1848.
+(<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 277 à 282.)</p>
<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a>
<b><a href="#footnotetag337">337</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. I, p. 298,
299.</p>
<p><a id="footnote338" name="footnote338"></a>
-<b><a href="#footnotetag338">338</a></b>: M. Guizot écrivait à M. Thiers, le 29 juillet: «Je suis
-informé ce matin que le <cite>Times</cite> hésite à continuer son attaque contre
-lord Palmerston, tant l'attaque française lui paraît vive et dirigée
-contre l'Angleterre elle-même autant que contre lord Palmerston.»
-(<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag338">338</a></b>: M. Guizot écrivait à M. Thiers, le 29 juillet: «Je suis
+informé ce matin que le <cite>Times</cite> hésite à continuer son attaque contre
+lord Palmerston, tant l'attaque française lui paraît vive et dirigée
+contre l'Angleterre elle-même autant que contre lord Palmerston.»
+(<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote339" name="footnote339"></a>
-<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote340" name="footnote340"></a>
-<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: M. Greville écrivait alors sur son journal: «Rien ne
-peut dépasser le mépris avec lequel les palmerstoniens traitent le
+<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: M. Greville écrivait alors sur son journal: «Rien ne
+peut dépasser le mépris avec lequel les palmerstoniens traitent le
petit groupe des dissidents, notamment lord Holland et lord Granville,
-qui, disent-ils, sont devenus tout à fait imbéciles.» (<cite>The Greville
+qui, disent-ils, sont devenus tout à fait imbéciles.» (<cite>The Greville
Memoirs, second part</cite>, p. 298.)</p>
<p><a id="footnote341" name="footnote341"></a>
<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>: Bien qu'homme de salon et de sport, Palmerston
-travaillait énormément et faisait presque tout lui-même. «Ce que je
+travaillait énormément et faisait presque tout lui-même. «Ce que je
fais me fatigue rarement, disait-il; ce qui me fatigue, c'est ce que
-je n'ai pas encore pu faire.» Au terme de sa carrière, il disait à ses
-amis: «Je crois être aujourd'hui l'homme politique de l'Europe qui a
-le plus travaillé.»</p>
+je n'ai pas encore pu faire.» Au terme de sa carrière, il disait à ses
+amis: «Je crois être aujourd'hui l'homme politique de l'Europe qui a
+le plus travaillé.»</p>
<p><a id="footnote342" name="footnote342"></a>
-<b><a href="#footnotetag342">342</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Sainte-Aulaire</cite>; correspondance de
-M. de Barante et de M. Bresson. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag342">342</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Sainte-Aulaire</cite>; correspondance de
+M. de Barante et de M. Bresson. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a>
-<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: La princesse de Metternich, fort hostile à la France,
-notait sur son journal, à la date du 2 août: «Les explosions de fureur
-du petit Thiers inquiètent un peu les cours.» Le chancelier écrivait
-lui-même, le 4 août, au comte Apponyi, son ambassadeur à Paris: «Il
-manque au <em>Napoléon civil</em> une chose pour faire le conquérant
-militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prêts à se présenter
+<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: La princesse de Metternich, fort hostile à la France,
+notait sur son journal, à la date du 2 août: «Les explosions de fureur
+du petit Thiers inquiètent un peu les cours.» Le chancelier écrivait
+lui-même, le 4 août, au comte Apponyi, son ambassadeur à Paris: «Il
+manque au <em>Napoléon civil</em> une chose pour faire le conquérant
+militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prêts à se présenter
sur les champs de bataille. La guerre politique n'est pas dans l'air,
-et il ne dépend pas de M. Thiers de changer à son gré l'état
-atmosphérique. Il est en son pouvoir, sans doute, de faire éclater la
-tempête de la révolution; mais qui menacerait-elle en premier lieu, si
-ce n'est l'édifice de Juillet?... Déployez le plus grand calme
-vis-à-vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas dérouter par des paroles,
+et il ne dépend pas de M. Thiers de changer à son gré l'état
+atmosphérique. Il est en son pouvoir, sans doute, de faire éclater la
+tempête de la révolution; mais qui menacerait-elle en premier lieu, si
+ce n'est l'édifice de Juillet?... Déployez le plus grand calme
+vis-à-vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas dérouter par des paroles,
et s'il vous parle de guerre, faites-lui la remarque que, pour la
-faire, il faut tout au moins être à deux de jeu. <em>Pas un soldat ne
-bougera à l'étranger.</em>» Dans une circulaire adressée, le 27 août, à
+faire, il faut tout au moins être à deux de jeu. <em>Pas un soldat ne
+bougera à l'étranger.</em>» Dans une circulaire adressée, le 27 août, à
ses agents en Italie et en Allemagne, M. de Metternich constatait
-«l'inquiétude du public européen à la lecture des journaux français,
-et surtout lorsqu'il avait vu le gouvernement français prendre des
-mesures qui décelaient de l'humeur, de la méfiance et la prévision
-d'une guerre générale.» Cette circulaire concluait ainsi: «Ce qu'il
-faut craindre, c'est que les esprits infernaux ayant été imprudemment
-évoqués, ils ne soient difficiles à conjurer, et ne fassent dégénérer
+«l'inquiétude du public européen à la lecture des journaux français,
+et surtout lorsqu'il avait vu le gouvernement français prendre des
+mesures qui décelaient de l'humeur, de la méfiance et la prévision
+d'une guerre générale.» Cette circulaire concluait ainsi: «Ce qu'il
+faut craindre, c'est que les esprits infernaux ayant été imprudemment
+évoqués, ils ne soient difficiles à conjurer, et ne fassent dégénérer
une question toute politique en une affaire de propagande
-révolutionnaire.» (<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 404, 435,
+révolutionnaire.» (<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 404, 435,
436, 478 et 480.)</p>
<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a>
-<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a>
<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, p. 306.</p>
<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a>
-<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: M. de Bülow était le représentant de la Prusse à
-Londres, au moment de la signature du traité du 15 juillet.</p>
+<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: M. de Bülow était le représentant de la Prusse à
+Londres, au moment de la signature du traité du 15 juillet.</p>
<p><a id="footnote347" name="footnote347"></a>
-<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: Lettre de M. Bresson à M. de Sainte-Aulaire, 18
-septembre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: Lettre de M. Bresson à M. de Sainte-Aulaire, 18
+septembre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote348" name="footnote348"></a>
-<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote349" name="footnote349"></a>
-<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>&mdash;Cf. aussi lettres de M.
-Thiers à M. de Barante, 22 août et 5 septembre 1840. (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>&mdash;Cf. aussi lettres de M.
+Thiers à M. de Barante, 22 août et 5 septembre 1840. (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote350" name="footnote350"></a>
<b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, p. 304, 305.</p>
@@ -17367,8 +17327,8 @@ inédits.</cite>)</p>
<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: <i>Ibid.</i>, p. 303.</p>
<p><a id="footnote352" name="footnote352"></a>
-<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>&mdash;Cf. aussi, sur le même sujet,
-la correspondance inédite de M. Bresson et les dépêches citées par
+<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>&mdash;Cf. aussi, sur le même sujet,
+la correspondance inédite de M. Bresson et les dépêches citées par
Hillebrand, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 435.</p>
<p><a id="footnote353" name="footnote353"></a>
@@ -17378,153 +17338,153 @@ Hillebrand, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 435.</p>
<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, p. 306.</p>
<p><a id="footnote355" name="footnote355"></a>
-<b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a>
<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: <cite>Correspondence relative to the affairs of the
Levant.</cite></p>
<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a>
-<b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a>
-<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a>
-<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Cf. plus haut, t. III, p. 283 à 287.</p>
+<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Cf. plus haut, t. III, p. 283 à 287.</p>
<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a>
-<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: <cite>Journal inédit de M. de Viel-Castel</cite>, à la date du 7
-août 1840.</p>
+<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: <cite>Journal inédit de M. de Viel-Castel</cite>, à la date du 7
+août 1840.</p>
<p><a id="footnote361" name="footnote361"></a>
-<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: Entre autres le <cite>National</cite> et la <cite>Revue du progrès</cite> de
+<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: Entre autres le <cite>National</cite> et la <cite>Revue du progrès</cite> de
Louis Blanc.</p>
<p><a id="footnote362" name="footnote362"></a>
-<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: <cite>Constitutionnel</cite> des 8 et 9 août 1840.</p>
+<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: <cite>Constitutionnel</cite> des 8 et 9 août 1840.</p>
<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a>
-<b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote364" name="footnote364"></a>
<b><a href="#footnotetag364">364</a></b>: <cite>Lettres de M. Doudan</cite>, t. I, p. 355.</p>
<p><a id="footnote365" name="footnote365"></a>
-<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 441, 442.</p>
+<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 441, 442.</p>
<p><a id="footnote366" name="footnote366"></a>
-<b><a href="#footnotetag366">366</a></b>: C'est la même idée qu'exprimait alors le <cite>National</cite>.
-«On a ramené, disait-il, tous les souvenirs qui se rattachent au nom
-qu'il porte, et l'on ne veut pas qu'il ait songé à revendiquer
-l'héritage, lorsqu'un ministre avait proclamé sa légitimité.»</p>
+<b><a href="#footnotetag366">366</a></b>: C'est la même idée qu'exprimait alors le <cite>National</cite>.
+«On a ramené, disait-il, tous les souvenirs qui se rattachent au nom
+qu'il porte, et l'on ne veut pas qu'il ait songé à revendiquer
+l'héritage, lorsqu'un ministre avait proclamé sa légitimité.»</p>
<p><a id="footnote367" name="footnote367"></a>
-<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 263.</p>
+<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 263.</p>
<p><a id="footnote368" name="footnote368"></a>
-<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: Dans cette même lettre, l'ex-roi de Hollande se
-plaignait que son fils eût été mis, à la Conciergerie, dans la chambre
-qu'avait occupée Fieschi. Le gouvernement répondit que cette chambre,
-depuis qu'elle avait servi à Fieschi, avait subi une transformation
-complète, ayant été affectée au logement particulier de l'inspectrice
+<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: Dans cette même lettre, l'ex-roi de Hollande se
+plaignait que son fils eût été mis, à la Conciergerie, dans la chambre
+qu'avait occupée Fieschi. Le gouvernement répondit que cette chambre,
+depuis qu'elle avait servi à Fieschi, avait subi une transformation
+complète, ayant été affectée au logement particulier de l'inspectrice
du quartier des femmes.</p>
<p><a id="footnote369" name="footnote369"></a>
-<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: Madame Swetchine écrivait, le 22 septembre 1840: «Louis
-Bonaparte est éteint, annulé, non pas seulement par l'Orient, mais par
-le procès Lafarge.» Et M. d'Houdetot, pair de France, écrivait, le 30
-septembre, à son beau-frère, M. de Barante: «Notre procès de Boulogne
+<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: Madame Swetchine écrivait, le 22 septembre 1840: «Louis
+Bonaparte est éteint, annulé, non pas seulement par l'Orient, mais par
+le procès Lafarge.» Et M. d'Houdetot, pair de France, écrivait, le 30
+septembre, à son beau-frère, M. de Barante: «Notre procès de Boulogne
est bien terne au milieu de tout cela, et madame Lafarge a tout fait
-pâlir.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+pâlir.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote370" name="footnote370"></a>
<b><a href="#footnotetag370">370</a></b>: Discours du 22 juillet 1849.</p>
<p><a id="footnote371" name="footnote371"></a>
-<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote372" name="footnote372"></a>
-<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: Ceux mêmes qui étaient le plus d'avis d'armer se
-demandaient parfois s'il n'y avait pas excès. «Je suis de votre avis
-sur nos armements, écrivait M. Doudan à M. d'Haussonville; je les
+<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: Ceux mêmes qui étaient le plus d'avis d'armer se
+demandaient parfois s'il n'y avait pas excès. «Je suis de votre avis
+sur nos armements, écrivait M. Doudan à M. d'Haussonville; je les
trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes
-pour faire sauter le monde entier... Si nous avons la paix malgré nos
-préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions. Nous serons
+pour faire sauter le monde entier... Si nous avons la paix malgré nos
+préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions. Nous serons
dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un
-soir que le bal de l'Hôtel de ville avait été renvoyé.» (<cite>Lettres de
+soir que le bal de l'Hôtel de ville avait été renvoyé.» (<cite>Lettres de
M. Doudan</cite>, t. I, p. 348.)</p>
<p><a id="footnote373" name="footnote373"></a>
-<b><a href="#footnotetag373">373</a></b>: Cf. plus haut, t. II, p. 209 à 214.</p>
+<b><a href="#footnotetag373">373</a></b>: Cf. plus haut, t. II, p. 209 à 214.</p>
<p><a id="footnote374" name="footnote374"></a>
-<b><a href="#footnotetag374">374</a></b>: Dépêche du comte Crotti, en date du 10 septembre 1840,
-citée par <span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 443.</p>
+<b><a href="#footnotetag374">374</a></b>: Dépêche du comte Crotti, en date du 10 septembre 1840,
+citée par <span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 443.</p>
<p><a id="footnote375" name="footnote375"></a>
-<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: M. de Sainte-Aulaire rappelle à ce propos que M. Thiers
-lui avait dit un jour: «Il faut donner à la France le goût de la
-guerre et de la dépense.» (<cite>Mémoires inédits de M. de
+<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: M. de Sainte-Aulaire rappelle à ce propos que M. Thiers
+lui avait dit un jour: «Il faut donner à la France le goût de la
+guerre et de la dépense.» (<cite>Mémoires inédits de M. de
Sainte-Aulaire.</cite>)</p>
<p><a id="footnote376" name="footnote376"></a>
-<b><a href="#footnotetag376">376</a></b>: Dès le 27 juillet, Henri Heine écrivait: «M. Thiers
+<b><a href="#footnotetag376">376</a></b>: Dès le 27 juillet, Henri Heine écrivait: «M. Thiers
croit fermement que sa vocation naturelle, ce ne sont pas les
-escarmouches parlementaires, mais la guerre véritable, le sanglant jeu
-des armes... Cette croyance à ses capacités de grand capitaine aura
-tout au moins la conséquence que le général Thiers ne s'effrayera pas
+escarmouches parlementaires, mais la guerre véritable, le sanglant jeu
+des armes... Cette croyance à ses capacités de grand capitaine aura
+tout au moins la conséquence que le général Thiers ne s'effrayera pas
beaucoup des canons de la nouvelle coalition...; au contraire, il se
-réjouira en secret d'être contraint, par une extrême nécessité, à
-déployer, devant le monde surpris, ses talents militaires.» (<cite>Lutèce</cite>,
-p. 100, 101.)&mdash;On appelait M. Thiers «le petit Bonaparte», et, sous la
-plume de certains plaisants, le ministère du 1<sup>er</sup> mars devenait le
-ministère de Mars I<sup>er</sup>.</p>
+réjouira en secret d'être contraint, par une extrême nécessité, à
+déployer, devant le monde surpris, ses talents militaires.» (<cite>Lutèce</cite>,
+p. 100, 101.)&mdash;On appelait M. Thiers «le petit Bonaparte», et, sous la
+plume de certains plaisants, le ministère du 1<sup>er</sup> mars devenait le
+ministère de Mars I<sup>er</sup>.</p>
<p><a id="footnote377" name="footnote377"></a>
-<b><a href="#footnotetag377">377</a></b>: Lettres du 20 et du 22 août 1840. (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag377">377</a></b>: Lettres du 20 et du 22 août 1840. (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote378" name="footnote378"></a>
-<b><a href="#footnotetag378">378</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel</cite>, 21 et 23
+<b><a href="#footnotetag378">378</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel</cite>, 21 et 23
septembre 1840.</p>
<p><a id="footnote379" name="footnote379"></a>
-<b><a href="#footnotetag379">379</a></b>: Léon <span class="smcap">Faucher</span>, <cite>Biographie et correspondance</cite>, t. I, p.
+<b><a href="#footnotetag379">379</a></b>: Léon <span class="smcap">Faucher</span>, <cite>Biographie et correspondance</cite>, t. I, p.
96.</p>
<p><a id="footnote380" name="footnote380"></a>
-<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: Cf. les dépêches des envoyés sardes ou autres
-diplomates étrangers, citées par <span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>,
-t. II, p. 440 à 442.</p>
+<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: Cf. les dépêches des envoyés sardes ou autres
+diplomates étrangers, citées par <span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>,
+t. II, p. 440 à 442.</p>
<p><a id="footnote381" name="footnote381"></a>
<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: <i>Ibid.</i>, p. 442.</p>
<p><a id="footnote382" name="footnote382"></a>
-<b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: Dépêches du comte Crotti du 27 août et du 5 septembre
+<b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: Dépêches du comte Crotti du 27 août et du 5 septembre
1840. (<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, p. 444.)</p>
<p><a id="footnote383" name="footnote383"></a>
<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: <cite>Journal de M. de Viel-Castel</cite>, correspondance du feu
-duc de Broglie, et lettre du duc Decazes à M. de Barante. (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+duc de Broglie, et lettre du duc Decazes à M. de Barante. (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote384" name="footnote384"></a>
-<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: Dépêche du comte Crotti, du 24 août 1840, citée par
+<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: Dépêche du comte Crotti, du 24 août 1840, citée par
<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 443.</p>
<p><a id="footnote385" name="footnote385"></a>
-<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: 19 août 1840.</p>
+<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: 19 août 1840.</p>
<p><a id="footnote386" name="footnote386"></a>
-<b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: Lettre à M. Guizot. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: Lettre à M. Guizot. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote387" name="footnote387"></a>
-<b><a href="#footnotetag387">387</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag387">387</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote388" name="footnote388"></a>
-<b><a href="#footnotetag388">388</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag388">388</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote389" name="footnote389"></a>
<b><a href="#footnotetag389">389</a></b>: <i>Ibid.</i></p>
@@ -17533,395 +17493,395 @@ inédits.</cite>)</p>
<b><a href="#footnotetag390">390</a></b>: 30 septembre 1840.</p>
<p><a id="footnote391" name="footnote391"></a>
-<b><a href="#footnotetag391">391</a></b>: M. de Tocqueville écrivait alors que les plus sages
-réflexions «ne l'empêchaient pas, au fond de lui-même, de voir avec
-une certaine satisfaction toute cette crise.» Et il ajoutait: «Vous
-savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las
-de notre petit pot-au-feu démocratique bourgeois.» (<cite>Nouvelle
+<b><a href="#footnotetag391">391</a></b>: M. de Tocqueville écrivait alors que les plus sages
+réflexions «ne l'empêchaient pas, au fond de lui-même, de voir avec
+une certaine satisfaction toute cette crise.» Et il ajoutait: «Vous
+savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las
+de notre petit pot-au-feu démocratique bourgeois.» (<cite>Nouvelle
correspondance de M. de Tocqueville</cite>, p. 180.)</p>
<p><a id="footnote392" name="footnote392"></a>
<b><a href="#footnotetag392">392</a></b>: <i>Ibid.</i></p>
<p><a id="footnote393" name="footnote393"></a>
-<b><a href="#footnotetag393">393</a></b>: Ces mots faisaient illusion à une polémique d'une
-extrême violence qui occupa alors les journaux. Certains scandales de
-Bourse avaient fourni à des feuilles ennemies du cabinet, à la
-<cite>Presse</cite> entre autres, un prétexte d'accuser M. Thiers, et surtout son
-beau-père, M. Dosne, d'avoir, en jouant à la baisse grâce à la
-connaissance anticipée des nouvelles extérieures, gagné des sommes
-considérables. L'affaire fit tant de bruit que les journaux officieux
-durent publier un démenti formel, et que M. Dosne écrivit une lettre
-pour déclarer que, depuis sa nomination comme receveur général, il ne
-s'était livré à aucune opération de Bourse. Comme il arrive en pareil
-cas, les démentis ne désarmèrent pas les accusateurs. Cette polémique
-devait, plusieurs mois après, trouver un écho à la Chambre des députés
-(séance du 4 décembre 1840) et provoquer une réponse indignée de M.
-Thiers.&mdash;Henri Heine écrivait à propos de ces accusations, le 7
-octobre 1840: «Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une
-calomnie aussi infâme que ridicule; un homme ne peut obéir qu'à une
-seule passion, et un ambitieux songe rarement à l'argent. Par sa
-familiarité avec des chevaliers d'industrie sans convictions, M.
-Thiers s'est lui-même attiré tous les bruits malicieux qui rongent sa
-bonne réputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le
-dénigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi
+<b><a href="#footnotetag393">393</a></b>: Ces mots faisaient illusion à une polémique d'une
+extrême violence qui occupa alors les journaux. Certains scandales de
+Bourse avaient fourni à des feuilles ennemies du cabinet, à la
+<cite>Presse</cite> entre autres, un prétexte d'accuser M. Thiers, et surtout son
+beau-père, M. Dosne, d'avoir, en jouant à la baisse grâce à la
+connaissance anticipée des nouvelles extérieures, gagné des sommes
+considérables. L'affaire fit tant de bruit que les journaux officieux
+durent publier un démenti formel, et que M. Dosne écrivit une lettre
+pour déclarer que, depuis sa nomination comme receveur général, il ne
+s'était livré à aucune opération de Bourse. Comme il arrive en pareil
+cas, les démentis ne désarmèrent pas les accusateurs. Cette polémique
+devait, plusieurs mois après, trouver un écho à la Chambre des députés
+(séance du 4 décembre 1840) et provoquer une réponse indignée de M.
+Thiers.&mdash;Henri Heine écrivait à propos de ces accusations, le 7
+octobre 1840: «Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une
+calomnie aussi infâme que ridicule; un homme ne peut obéir qu'à une
+seule passion, et un ambitieux songe rarement à l'argent. Par sa
+familiarité avec des chevaliers d'industrie sans convictions, M.
+Thiers s'est lui-même attiré tous les bruits malicieux qui rongent sa
+bonne réputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le
+dénigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi
entretenait-il un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche
-avec des chiens, se lève avec des puces.» (<cite>Lutèce</cite>, p. 130.)</p>
+avec des chiens, se lève avec des puces.» (<cite>Lutèce</cite>, p. 130.)</p>
<p><a id="footnote394" name="footnote394"></a>
-<b><a href="#footnotetag394">394</a></b>: C'est à ce propos que Louis-Philippe disait un jour:
-«Les Français aiment à claquer comme les postillons; ils n'en savent
-pas les conséquences.»</p>
+<b><a href="#footnotetag394">394</a></b>: C'est à ce propos que Louis-Philippe disait un jour:
+«Les Français aiment à claquer comme les postillons; ils n'en savent
+pas les conséquences.»</p>
<p><a id="footnote395" name="footnote395"></a>
<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: Cf. plus haut, p. <a href="#page181">181</a> et suiv.</p>
<p><a id="footnote396" name="footnote396"></a>
-<b><a href="#footnotetag396">396</a></b>: Léon <span class="smcap">Faucher</span>, <cite>Biographie et Correspondance</cite>, t. I, p.
+<b><a href="#footnotetag396">396</a></b>: Léon <span class="smcap">Faucher</span>, <cite>Biographie et Correspondance</cite>, t. I, p.
97, 98.</p>
<p><a id="footnote397" name="footnote397"></a>
<b><a href="#footnotetag397">397</a></b>: Article du <cite>National</cite> du 11 septembre 1840.</p>
<p><a id="footnote398" name="footnote398"></a>
-<b><a href="#footnotetag398">398</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag398">398</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
<p><a id="footnote399" name="footnote399"></a>
<b><a href="#footnotetag399">399</a></b>: <span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 419.</p>
<p><a id="footnote400" name="footnote400"></a>
<b><a href="#footnotetag400">400</a></b>: Le prince de Joinville, qui avait servi sur cette
-escadre avant d'être envoyé à Sainte-Hélène, a écrit plus tard: «Notre
-escadre, égale en nombre à l'escadre britannique, valait mieux
-qu'elle. Ce que je dis ici, l'amiral Napier l'a proclamé en plein
+escadre avant d'être envoyé à Sainte-Hélène, a écrit plus tard: «Notre
+escadre, égale en nombre à l'escadre britannique, valait mieux
+qu'elle. Ce que je dis ici, l'amiral Napier l'a proclamé en plein
parlement. Nous tirions le canon aussi bien qu'eux, et nous leur
-étions très-supérieurs dans la man&oelig;uvre. Deux ou trois fois par
-semaine, nous appareillions, et la présence des Anglais donnait à nos
-équipages une promptitude et un élan incroyables. La flotte anglaise
+étions très-supérieurs dans la man&oelig;uvre. Deux ou trois fois par
+semaine, nous appareillions, et la présence des Anglais donnait à nos
+équipages une promptitude et un élan incroyables. La flotte anglaise
restait immobile sur ses ancres; elle sentait qu'elle ne pouvait
-rivaliser avec nous, et se souciait peu d'accepter la lutte. C'était
-un spectacle bien nouveau et assez déplaisant pour des officiers
-anglais que celui d'une escadre française nombreuse, pleine d'ardeur,
-bien ameutée et hardiment menée, dont les vaisseaux jouaient aux
+rivaliser avec nous, et se souciait peu d'accepter la lutte. C'était
+un spectacle bien nouveau et assez déplaisant pour des officiers
+anglais que celui d'une escadre française nombreuse, pleine d'ardeur,
+bien ameutée et hardiment menée, dont les vaisseaux jouaient aux
barres au milieu des rochers et des courants, sans aucun accident,
-dont les canons, bien pointés, ne manquaient guère leur but. Pour
-nous, au contraire, ce spectacle était celui du réveil naval de la
+dont les canons, bien pointés, ne manquaient guère leur but. Pour
+nous, au contraire, ce spectacle était celui du réveil naval de la
France; nous y trouvions une jouissance d'amour-propre et une
-satisfaction patriotique que je ne saurais exprimer.» (<cite>L'Escadre de
-la Méditerranée.</cite>)</p>
+satisfaction patriotique que je ne saurais exprimer.» (<cite>L'Escadre de
+la Méditerranée.</cite>)</p>
<p><a id="footnote401" name="footnote401"></a>
-<b><a href="#footnotetag401">401</a></b>: Quoique en apparence unies pour tendre au même but, les
-deux escadres restèrent plusieurs mois presque étrangères l'une à
-l'autre et sans aucun échange de procédés amicaux.» (<i>Ibid.</i>)</p>
+<b><a href="#footnotetag401">401</a></b>: Quoique en apparence unies pour tendre au même but, les
+deux escadres restèrent plusieurs mois presque étrangères l'une à
+l'autre et sans aucun échange de procédés amicaux.» (<i>Ibid.</i>)</p>
<p><a id="footnote402" name="footnote402"></a>
-<b><a href="#footnotetag402">402</a></b>: «Il nous importait peu de voir, après vingt-cinq ans,
+<b><a href="#footnotetag402">402</a></b>: «Il nous importait peu de voir, après vingt-cinq ans,
la paix du monde remise au hasard du jeu des batailles; nous avions de
-longs revers à effacer, et nous appelions, de tous nos v&oelig;ux,
+longs revers à effacer, et nous appelions, de tous nos v&oelig;ux,
l'occasion de donner au monde la mesure de nos forces... Il y eut un
-moment où notre flotte crut toucher à l'accomplissement de tous ses
-v&oelig;ux; elle crut que la guerre allait éclater avec l'Angleterre. Sa
-confiance était extrême; elle attendait avec impatience le jour d'une
-réhabilitation glorieuse pour la marine française. Ce jour ne vint
-point... On pleura amèrement, sur les vaisseaux, cette belle occasion
-perdue.» (<cite>L'Escadre de la Méditerranée.</cite>)</p>
+moment où notre flotte crut toucher à l'accomplissement de tous ses
+v&oelig;ux; elle crut que la guerre allait éclater avec l'Angleterre. Sa
+confiance était extrême; elle attendait avec impatience le jour d'une
+réhabilitation glorieuse pour la marine française. Ce jour ne vint
+point... On pleura amèrement, sur les vaisseaux, cette belle occasion
+perdue.» (<cite>L'Escadre de la Méditerranée.</cite>)</p>
<p><a id="footnote403" name="footnote403"></a>
-<b><a href="#footnotetag403">403</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag403">403</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote404" name="footnote404"></a>
-<b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote405" name="footnote405"></a>
-<b><a href="#footnotetag405">405</a></b>: Lettre à M. de Barante. (<i>Ibid.</i>)</p>
+<b><a href="#footnotetag405">405</a></b>: Lettre à M. de Barante. (<i>Ibid.</i>)</p>
<p><a id="footnote406" name="footnote406"></a>
-<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 120.</p>
+<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 120.</p>
<p><a id="footnote407" name="footnote407"></a>
-<b><a href="#footnotetag407">407</a></b>: <cite>Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis</cite>, p.
+<b><a href="#footnotetag407">407</a></b>: <cite>Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis</cite>, p.
211.</p>
<p><a id="footnote408" name="footnote408"></a>
-<b><a href="#footnotetag408">408</a></b>: Sir Charles Napier était au fond peu fier de la besogne
+<b><a href="#footnotetag408">408</a></b>: Sir Charles Napier était au fond peu fier de la besogne
que lui faisaient faire, en cette circonstance, lord Palmerston et
-lord Ponsonby; il dira plus tard, le 17 août 1860, à la Chambre des
-communes: «J'étais honteux, pour mon pays et pour moi, du rôle que je
-jouais en Syrie. Le gouvernement m'y avait envoyé pour remplir une
-mission; je m'en suis acquitté, mais à contre-c&oelig;ur. Si lord
-Ponsonby n'avait envoyé des agents soulever les populations, il nous
-eût été impossible, avec les faibles troupes dont nous disposions, de
-chasser une armée de trente à quarante mille hommes.»</p>
+lord Ponsonby; il dira plus tard, le 17 août 1860, à la Chambre des
+communes: «J'étais honteux, pour mon pays et pour moi, du rôle que je
+jouais en Syrie. Le gouvernement m'y avait envoyé pour remplir une
+mission; je m'en suis acquitté, mais à contre-c&oelig;ur. Si lord
+Ponsonby n'avait envoyé des agents soulever les populations, il nous
+eût été impossible, avec les faibles troupes dont nous disposions, de
+chasser une armée de trente à quarante mille hommes.»</p>
<p><a id="footnote409" name="footnote409"></a>
-<b><a href="#footnotetag409">409</a></b>: C'est ce qui paraît résulter notamment des lettres
-écrites à sa famille par le duc de Broglie, alors à Paris pour le
-procès du prince Louis-Napoléon. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag409">409</a></b>: C'est ce qui paraît résulter notamment des lettres
+écrites à sa famille par le duc de Broglie, alors à Paris pour le
+procès du prince Louis-Napoléon. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote410" name="footnote410"></a>
-<b><a href="#footnotetag410">410</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag410">410</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote411" name="footnote411"></a>
-<b><a href="#footnotetag411">411</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 285 à 288.</p>
+<b><a href="#footnotetag411">411</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 285 à 288.</p>
<p><a id="footnote412" name="footnote412"></a>
-<b><a href="#footnotetag412">412</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 288 à 292.</p>
+<b><a href="#footnotetag412">412</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 288 à 292.</p>
<p><a id="footnote413" name="footnote413"></a>
-<b><a href="#footnotetag413">413</a></b>: Lord Palmerston faisait allusion, non sans amertume, à
-cette opposition, quand il écrivait, le 22 septembre, au cours de la
-lettre dont nous avons cité ci-dessus des passages: «Je n'ai jamais
-été, dans ma vie, plus dégoûté de quelque chose, que je ne l'ai été de
+<b><a href="#footnotetag413">413</a></b>: Lord Palmerston faisait allusion, non sans amertume, à
+cette opposition, quand il écrivait, le 22 septembre, au cours de la
+lettre dont nous avons cité ci-dessus des passages: «Je n'ai jamais
+été, dans ma vie, plus dégoûté de quelque chose, que je ne l'ai été de
la conduite de certaines personnes,&mdash;inutile de les nommer
-maintenant,&mdash;dans toute cette affaire.»</p>
+maintenant,&mdash;dans toute cette affaire.»</p>
<p><a id="footnote414" name="footnote414"></a>
-<b><a href="#footnotetag414">414</a></b>: La récente publication de la seconde partie du journal
-de M. Charles Greville, clerc du conseil privé, a apporté, sur cette
-crise intérieure du cabinet anglais, des renseignements nouveaux et
-piquants. C'est ce témoignage que je suivrai principalement dans le
-récit des faits qui vont suivre. (Cf. <cite>The Greville Memoirs, second
-part</cite>, t. I<sup>er</sup>, p. 307 à 334.)</p>
+<b><a href="#footnotetag414">414</a></b>: La récente publication de la seconde partie du journal
+de M. Charles Greville, clerc du conseil privé, a apporté, sur cette
+crise intérieure du cabinet anglais, des renseignements nouveaux et
+piquants. C'est ce témoignage que je suivrai principalement dans le
+récit des faits qui vont suivre. (Cf. <cite>The Greville Memoirs, second
+part</cite>, t. I<sup>er</sup>, p. 307 à 334.)</p>
<p><a id="footnote415" name="footnote415"></a>
-<b><a href="#footnotetag415">415</a></b>: M. Guizot écrivait, le 22 septembre 1840, à M. Thiers,
-au sujet de l'effet produit par cette imputation: «Deux de nos amis,
+<b><a href="#footnotetag415">415</a></b>: M. Guizot écrivait, le 22 septembre 1840, à M. Thiers,
+au sujet de l'effet produit par cette imputation: «Deux de nos amis,
des plus chauds et des plus utiles, sont venus, ce matin, me dire les
-<em>ravages</em>, je me sers à dessein de l'expression, que les adversaires
+<em>ravages</em>, je me sers à dessein de l'expression, que les adversaires
de la transaction pourraient faire, dans le cabinet et dans le public,
-avec de telles allégations.» (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
+avec de telles allégations.» (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote416" name="footnote416"></a>
<b><a href="#footnotetag416">416</a></b>: <cite>Moniteur</cite> du 25 septembre 1840.</p>
<p><a id="footnote417" name="footnote417"></a>
-<b><a href="#footnotetag417">417</a></b>: M. Guizot, rendant compte à M. Thiers, le 26 septembre,
-d'un entretien où lord Palmerston avait été contraint de reconnaître
-la fausseté des allégations dont il s'était servi, disait qu'il
-l'avait trouvé «assez embarrassé». Notre ambassadeur ajoutait: «Il n'a
-point cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet
-égard, en ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de
-le réparer. Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un
-grand moyen d'action sur ses collègues.» (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag417">417</a></b>: M. Guizot, rendant compte à M. Thiers, le 26 septembre,
+d'un entretien où lord Palmerston avait été contraint de reconnaître
+la fausseté des allégations dont il s'était servi, disait qu'il
+l'avait trouvé «assez embarrassé». Notre ambassadeur ajoutait: «Il n'a
+point cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet
+égard, en ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de
+le réparer. Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un
+grand moyen d'action sur ses collègues.» (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote418" name="footnote418"></a>
<b><a href="#footnotetag418">418</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. 1<sup>er</sup>, p.
334, 335.</p>
<p><a id="footnote419" name="footnote419"></a>
-<b><a href="#footnotetag419">419</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire</cite>; lettre
-inédite du même à M. Bresson, en date du 5 octobre 1840; <cite>Mémoires de
+<b><a href="#footnotetag419">419</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire</cite>; lettre
+inédite du même à M. Bresson, en date du 5 octobre 1840; <cite>Mémoires de
M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 417; <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>,
t. 1<sup>er</sup>, p. 329.</p>
<p><a id="footnote420" name="footnote420"></a>
-<b><a href="#footnotetag420">420</a></b>: Lettre du 9 octobre 1840. (<cite>Mémoires de M. de
+<b><a href="#footnotetag420">420</a></b>: Lettre du 9 octobre 1840. (<cite>Mémoires de M. de
Metternich</cite>, t. VI, p. 490.)</p>
<p><a id="footnote421" name="footnote421"></a>
-<b><a href="#footnotetag421">421</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag421">421</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote422" name="footnote422"></a>
<b><a href="#footnotetag422">422</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 294.</p>
<p><a id="footnote423" name="footnote423"></a>
-<b><a href="#footnotetag423">423</a></b>: Les autres signataires du traité du 15 juillet
-n'étaient pas les moins surpris. «Les Anglais, je dois en convenir,
-disait M. de Metternich à M. de Sainte-Aulaire, ont mieux évalué que
-moi les forces de Méhémet-Ali... Tout ce qui se passe aujourd'hui en
-Syrie était bien réellement en dehors de mes prévisions.»</p>
+<b><a href="#footnotetag423">423</a></b>: Les autres signataires du traité du 15 juillet
+n'étaient pas les moins surpris. «Les Anglais, je dois en convenir,
+disait M. de Metternich à M. de Sainte-Aulaire, ont mieux évalué que
+moi les forces de Méhémet-Ali... Tout ce qui se passe aujourd'hui en
+Syrie était bien réellement en dehors de mes prévisions.»</p>
<p><a id="footnote424" name="footnote424"></a>
<b><a href="#footnotetag424">424</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. I<sup>er</sup>, p.
330.</p>
<p><a id="footnote425" name="footnote425"></a>
-<b><a href="#footnotetag425">425</a></b>: Le commissaire de police, qui monta sur la scène pour
-faire ses observations au public, bégaya, avec force révérences, ces
-mots: «Messieurs, l'orchestre ne peut jouer la <cite>Marseillaise</cite>, parce
-que ce morceau de musique n'est pas marqué sur l'affiche.» Une voix
-dans le parterre répondit: «Monsieur, ce n'est pas une raison; car
-vous n'êtes pas non plus marqué sur l'affiche.»</p>
+<b><a href="#footnotetag425">425</a></b>: Le commissaire de police, qui monta sur la scène pour
+faire ses observations au public, bégaya, avec force révérences, ces
+mots: «Messieurs, l'orchestre ne peut jouer la <cite>Marseillaise</cite>, parce
+que ce morceau de musique n'est pas marqué sur l'affiche.» Une voix
+dans le parterre répondit: «Monsieur, ce n'est pas une raison; car
+vous n'êtes pas non plus marqué sur l'affiche.»</p>
<p><a id="footnote426" name="footnote426"></a>
-<b><a href="#footnotetag426">426</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 126 à 131.</p>
+<b><a href="#footnotetag426">426</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 126 à 131.</p>
<p><a id="footnote427" name="footnote427"></a>
-<b><a href="#footnotetag427">427</a></b>: <cite>Journal inédit de M. de Viel-Castel.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag427">427</a></b>: <cite>Journal inédit de M. de Viel-Castel.</cite></p>
<p><a id="footnote428" name="footnote428"></a>
-<b><a href="#footnotetag428">428</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag428">428</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote429" name="footnote429"></a>
-<b><a href="#footnotetag429">429</a></b>: M. de Tocqueville, revenant, peu de mois après, sur ces
-événements, montrait, en face du parti «rêvant de conquêtes et aimant
-la guerre soit pour elle-même, soit pour les révolutions qu'elle peut
-faire naître», un autre parti «ayant pour la paix un amour» que cet
-homme politique «ne craignait pas d'appeler déshonnête; car cet amour
-a pour unique principe, non l'intérêt public, mais le goût du
-bien-être et la mollesse du c&oelig;ur.» (<cite>Nouvelle Correspondance</cite>, p.
+<b><a href="#footnotetag429">429</a></b>: M. de Tocqueville, revenant, peu de mois après, sur ces
+événements, montrait, en face du parti «rêvant de conquêtes et aimant
+la guerre soit pour elle-même, soit pour les révolutions qu'elle peut
+faire naître», un autre parti «ayant pour la paix un amour» que cet
+homme politique «ne craignait pas d'appeler déshonnête; car cet amour
+a pour unique principe, non l'intérêt public, mais le goût du
+bien-être et la mollesse du c&oelig;ur.» (<cite>Nouvelle Correspondance</cite>, p.
187.)</p>
<p><a id="footnote430" name="footnote430"></a>
-<b><a href="#footnotetag430">430</a></b>: M. Doudan écrivait, le 11 octobre 1840: «J'ai quelque
-idée que les Chambres ne seront pas très-guerrières. Il est assez
-agréable de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un
-salon bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le
+<b><a href="#footnotetag430">430</a></b>: M. Doudan écrivait, le 11 octobre 1840: «J'ai quelque
+idée que les Chambres ne seront pas très-guerrières. Il est assez
+agréable de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un
+salon bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le
bruit du canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les
-propriétaires sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie, en
-pensant à ce que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le
-danger matériel, c'est l'horreur des chances, la crainte que le
-pot-au-feu, qui bout doucement, ne soit renversé, qu'il ne faille se
-désheurer. Quand on a ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas,
-en même temps, la fureur de la déclamation et ne jamais menacer de
+propriétaires sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie, en
+pensant à ce que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le
+danger matériel, c'est l'horreur des chances, la crainte que le
+pot-au-feu, qui bout doucement, ne soit renversé, qu'il ne faille se
+désheurer. Quand on a ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas,
+en même temps, la fureur de la déclamation et ne jamais menacer de
loin les murailles de Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est
-très-pardonnable.» (<cite>Lettres</cite>, t. I<sup>er</sup>, p. 358.)</p>
+très-pardonnable.» (<cite>Lettres</cite>, t. I<sup>er</sup>, p. 358.)</p>
<p><a id="footnote431" name="footnote431"></a>
-<b><a href="#footnotetag431">431</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag431">431</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote432" name="footnote432"></a>
-<b><a href="#footnotetag432">432</a></b>: Dépêche du 5 octobre 1840. (<cite>Correspondence relative to
+<b><a href="#footnotetag432">432</a></b>: Dépêche du 5 octobre 1840. (<cite>Correspondence relative to
the affairs of the Levant.</cite>)</p>
<p><a id="footnote433" name="footnote433"></a>
<b><a href="#footnotetag433">433</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 298.</p>
<p><a id="footnote434" name="footnote434"></a>
-<b><a href="#footnotetag434">434</a></b>: Lettres à M. Bresson et à M. de Barante. (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag434">434</a></b>: Lettres à M. Bresson et à M. de Barante. (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote435" name="footnote435"></a>
-<b><a href="#footnotetag435">435</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag435">435</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
<p><a id="footnote436" name="footnote436"></a>
-<b><a href="#footnotetag436">436</a></b>: L'amiral Jurien de la Gravière, qui servait, jeune
-officier, sur cette flotte, a écrit depuis dans ses <cite>Souvenirs</cite>:
-«Combien de temps nos succès auraient-ils duré? C'est ce qu'il est
-difficile de savoir; mais il est hors de doute qu'un premier succès
-était presque infaillible.» Sir Charles Napier, qui avait un
+<b><a href="#footnotetag436">436</a></b>: L'amiral Jurien de la Gravière, qui servait, jeune
+officier, sur cette flotte, a écrit depuis dans ses <cite>Souvenirs</cite>:
+«Combien de temps nos succès auraient-ils duré? C'est ce qu'il est
+difficile de savoir; mais il est hors de doute qu'un premier succès
+était presque infaillible.» Sir Charles Napier, qui avait un
commandement sur la flotte anglaise du Levant, a reconnu depuis, en
-plein parlement, qu'elle eût difficilement résisté à une attaque de la
-flotte française. (Séance du 4 mars 1842.)</p>
+plein parlement, qu'elle eût difficilement résisté à une attaque de la
+flotte française. (Séance du 4 mars 1842.)</p>
<p><a id="footnote437" name="footnote437"></a>
-<b><a href="#footnotetag437">437</a></b>: <cite>Note sur l'état des forces navales de la France.</cite> (Mai
+<b><a href="#footnotetag437">437</a></b>: <cite>Note sur l'état des forces navales de la France.</cite> (Mai
1844.)</p>
<p><a id="footnote438" name="footnote438"></a>
<b><a href="#footnotetag438">438</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 291, 292.</p>
<p><a id="footnote439" name="footnote439"></a>
-<b><a href="#footnotetag439">439</a></b>: Quelques mois plus tard, l'ambassadeur anglais à
-Saint-Pétersbourg disait à M. de Barante: «Croyez-vous que je ne voie
+<b><a href="#footnotetag439">439</a></b>: Quelques mois plus tard, l'ambassadeur anglais à
+Saint-Pétersbourg disait à M. de Barante: «Croyez-vous que je ne voie
pas comment, parmi tous ceux qui environnent l'Empereur, l'opinion est
-favorable à la France? Paris est pour eux le centre de la
+favorable à la France? Paris est pour eux le centre de la
civilisation; ils ne se soucient pas, ils ne savent rien de ce qui se
fait ou se dit ailleurs; ils parlent votre langue; les souvenirs de
-leurs généraux se portent avec plaisir vers l'époque de l'alliance
-avec Napoléon. La conduite du cabinet russe ne s'explique que par la
-passion de l'Empereur.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, du 13
-janvier 1841. <cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+leurs généraux se portent avec plaisir vers l'époque de l'alliance
+avec Napoléon. La conduite du cabinet russe ne s'explique que par la
+passion de l'Empereur.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, du 13
+janvier 1841. <cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote440" name="footnote440"></a>
-<b><a href="#footnotetag440">440</a></b>: «Le comte de Nesselrode, écrivait M. de Barante, n'est
-pas aussi français que la plupart de ses compatriotes. Son opinion
-politique a pris son pli et ses habitudes à l'époque du congrès de
-Reims, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone: être bien avec tous, intime
+<b><a href="#footnotetag440">440</a></b>: «Le comte de Nesselrode, écrivait M. de Barante, n'est
+pas aussi français que la plupart de ses compatriotes. Son opinion
+politique a pris son pli et ses habitudes à l'époque du congrès de
+Reims, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone: être bien avec tous, intime
avec Vienne et Berlin, tel est son programme, programme que son
-caractère rend complétement pacifique et conciliant.» (Lettre à M.
-Guizot du 13 janvier 1841. <cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+caractère rend complétement pacifique et conciliant.» (Lettre à M.
+Guizot du 13 janvier 1841. <cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote441" name="footnote441"></a>
-<b><a href="#footnotetag441">441</a></b>: Cf. la correspondance de M. de Barante, en août,
-septembre et octobre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag441">441</a></b>: Cf. la correspondance de M. de Barante, en août,
+septembre et octobre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote442" name="footnote442"></a>
-<b><a href="#footnotetag442">442</a></b>: Dépêche citée par <span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>,
+<b><a href="#footnotetag442">442</a></b>: Dépêche citée par <span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>,
t. II, p. 438.</p>
<p><a id="footnote443" name="footnote443"></a>
-<b><a href="#footnotetag443">443</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 490 à 507.</p>
+<b><a href="#footnotetag443">443</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 490 à 507.</p>
<p><a id="footnote444" name="footnote444"></a>
<b><a href="#footnotetag444">444</a></b>: <i>Ibid.</i>, p. 506.</p>
<p><a id="footnote445" name="footnote445"></a>
-<b><a href="#footnotetag445">445</a></b>: Frédéric-Guillaume III, qui gouverna la Prusse de 1797
-à 1840, recommanda, par son testament, à son successeur, de ne jamais
+<b><a href="#footnotetag445">445</a></b>: Frédéric-Guillaume III, qui gouverna la Prusse de 1797
+à 1840, recommanda, par son testament, à son successeur, de ne jamais
rompre avec le czar et l'empereur d'Autriche.</p>
<p><a id="footnote446" name="footnote446"></a>
-<b><a href="#footnotetag446">446</a></b>: Après une conversation qu'il eut à Londres, en 1842,
-avec ce prince, le baron Stockmar écrivait: «Dans sa culture générale,
-le Roi est essentiellement germanique.» (<cite>Les Souvenirs du conseiller
-de la reine Victoria</cite>, par M. <span class="smcap">Saint-René Taillandier</span>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag446">446</a></b>: Après une conversation qu'il eut à Londres, en 1842,
+avec ce prince, le baron Stockmar écrivait: «Dans sa culture générale,
+le Roi est essentiellement germanique.» (<cite>Les Souvenirs du conseiller
+de la reine Victoria</cite>, par M. <span class="smcap">Saint-René Taillandier</span>.)</p>
<p><a id="footnote447" name="footnote447"></a>
-<b><a href="#footnotetag447">447</a></b>: Telle était son aversion pour les Welches que, malgré
-son goût très-vif pour la peinture, il ne voulut jamais acquérir un
-tableau de l'école française.</p>
+<b><a href="#footnotetag447">447</a></b>: Telle était son aversion pour les Welches que, malgré
+son goût très-vif pour la peinture, il ne voulut jamais acquérir un
+tableau de l'école française.</p>
<p><a id="footnote448" name="footnote448"></a>
-<b><a href="#footnotetag448">448</a></b>: À quel point l'horreur de la révolution dominait, chez
-ce prince, jusqu'au sentiment de l'unité allemande et de l'ambition
+<b><a href="#footnotetag448">448</a></b>: À quel point l'horreur de la révolution dominait, chez
+ce prince, jusqu'au sentiment de l'unité allemande et de l'ambition
personnelle, on put s'en rendre compte, en 1848, quand il repoussa la
-couronne impériale que lui offrait le parlement de Francfort. Il
-expliquait ainsi son refus à son confident, M. de Bunsen: «D'abord,
+couronne impériale que lui offrait le parlement de Francfort. Il
+expliquait ainsi son refus à son confident, M. de Bunsen: «D'abord,
cette couronne n'est pas une couronne. La couronne que pourrait
-prendre un Hohenzollern, ce n'est pas, même avec l'assentiment des
-princes, la couronne fabriquée par une assemblée issue d'un germe
-révolutionnaire, une couronne <em>dans le genre de la couronne des pavés
-de Louis-Philippe</em> (ces mots étaient en français dans le texte). C'est
+prendre un Hohenzollern, ce n'est pas, même avec l'assentiment des
+princes, la couronne fabriquée par une assemblée issue d'un germe
+révolutionnaire, une couronne <em>dans le genre de la couronne des pavés
+de Louis-Philippe</em> (ces mots étaient en français dans le texte). C'est
la couronne qui porte l'empreinte de Dieu, la couronne qui fait
-souverain, par la grâce de Dieu, celui qui la reçoit avec le
-saint-chrême... La couronne dont vous vous occupez, elle est
-déshonorée surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la
-révolution de 1848... Quoi! cet oripeau, ce bric-à-brac de couronne
-pétri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter à un
-roi légitime, bien plus, à un roi de Prusse qui a eu cette bénédiction
+souverain, par la grâce de Dieu, celui qui la reçoit avec le
+saint-chrême... La couronne dont vous vous occupez, elle est
+déshonorée surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la
+révolution de 1848... Quoi! cet oripeau, ce bric-à-brac de couronne
+pétri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter à un
+roi légitime, bien plus, à un roi de Prusse qui a eu cette bénédiction
de porter, non pas la plus ancienne, mais la plus noble des couronnes
-royales, celle qui n'a été volée à personne!» La dernière phrase fera
-peut-être sourire; mais le reste de la lettre montre au vif et au vrai
-les sentiments du Roi. (<cite>Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen</cite>,
-par M. <span class="smcap">Saint-René Taillandier</span>.)</p>
+royales, celle qui n'a été volée à personne!» La dernière phrase fera
+peut-être sourire; mais le reste de la lettre montre au vif et au vrai
+les sentiments du Roi. (<cite>Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen</cite>,
+par M. <span class="smcap">Saint-René Taillandier</span>.)</p>
<p><a id="footnote449" name="footnote449"></a>
-<b><a href="#footnotetag449">449</a></b>: <cite>Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen</cite>, par M.
-<span class="smcap">Saint-René Taillandier</span>.</p>
+<b><a href="#footnotetag449">449</a></b>: <cite>Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen</cite>, par M.
+<span class="smcap">Saint-René Taillandier</span>.</p>
<p><a id="footnote450" name="footnote450"></a>
<b><a href="#footnotetag450">450</a></b>: <cite>Souvenirs du conseiller de la reine Victoria.</cite></p>
<p><a id="footnote451" name="footnote451"></a>
-<b><a href="#footnotetag451">451</a></b>: Lettre à M. Guizot, du 24 septembre 1843. (<cite>Documents
-inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag451">451</a></b>: Lettre à M. Guizot, du 24 septembre 1843. (<cite>Documents
+inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote452" name="footnote452"></a>
-<b><a href="#footnotetag452">452</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire</cite>, et
+<b><a href="#footnotetag452">452</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire</cite>, et
<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 437.</p>
<p><a id="footnote453" name="footnote453"></a>
-<b><a href="#footnotetag453">453</a></b>: Lettre de M. de Metternich à Frédéric-Guillaume IV, en
-date du 9 octobre 1840. (<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 490
-à 495.)</p>
+<b><a href="#footnotetag453">453</a></b>: Lettre de M. de Metternich à Frédéric-Guillaume IV, en
+date du 9 octobre 1840. (<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 490
+à 495.)</p>
<p><a id="footnote454" name="footnote454"></a>
-<b><a href="#footnotetag454">454</a></b>: <i>Ibid.</i>, p. 505 à 507.</p>
+<b><a href="#footnotetag454">454</a></b>: <i>Ibid.</i>, p. 505 à 507.</p>
<p><a id="footnote455" name="footnote455"></a>
-<b><a href="#footnotetag455">455</a></b>: Lettre du marquis d'Eyragues, ministre de France à
-Stuttgard, au maréchal Soult, 3 novembre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag455">455</a></b>: Lettre du marquis d'Eyragues, ministre de France à
+Stuttgard, au maréchal Soult, 3 novembre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote456" name="footnote456"></a>
-<b><a href="#footnotetag456">456</a></b>: <span class="smcap">Renan</span>, <cite>Réforme intellectuelle et morale de la
+<b><a href="#footnotetag456">456</a></b>: <span class="smcap">Renan</span>, <cite>Réforme intellectuelle et morale de la
France</cite>.</p>
<p><a id="footnote457" name="footnote457"></a>
-<b><a href="#footnotetag457">457</a></b>: Voy. une étude intéressante de M. Joseph <span class="smcap">Reinach</span>, <cite>De
-l'influence de l'Allemagne sur la France</cite>, insérée dans la <cite>Revue
-politique et littéraire</cite>.</p>
+<b><a href="#footnotetag457">457</a></b>: Voy. une étude intéressante de M. Joseph <span class="smcap">Reinach</span>, <cite>De
+l'influence de l'Allemagne sur la France</cite>, insérée dans la <cite>Revue
+politique et littéraire</cite>.</p>
<p><a id="footnote458" name="footnote458"></a>
<b><a href="#footnotetag458">458</a></b>: Voy. son livre <cite>De l'Allemagne</cite> (1814).</p>
@@ -17930,535 +17890,535 @@ politique et littéraire</cite>.</p>
<b><a href="#footnotetag459">459</a></b>: <cite>L'Allemagne</cite>, par Henri <span class="smcap">Heine</span> (1835).</p>
<p><a id="footnote460" name="footnote460"></a>
-<b><a href="#footnotetag460">460</a></b>: Sur cette singulière influence du livre de madame de
-Staël, voyez un brillant article de M. <span class="smcap">Caro</span>, <cite>les Deux Allemagnes</cite>,
-publié par la <cite>Revue des Deux Mondes</cite> du 1<sup>er</sup> novembre 1872.</p>
+<b><a href="#footnotetag460">460</a></b>: Sur cette singulière influence du livre de madame de
+Staël, voyez un brillant article de M. <span class="smcap">Caro</span>, <cite>les Deux Allemagnes</cite>,
+publié par la <cite>Revue des Deux Mondes</cite> du 1<sup>er</sup> novembre 1872.</p>
<p><a id="footnote461" name="footnote461"></a>
-<b><a href="#footnotetag461">461</a></b>: M. Quinet, dont la brochure «1815-1840» fut l'une des
-causes principales du soulèvement des esprits, au delà du Rhin, avait
-été un «teutomane» passionné.</p>
+<b><a href="#footnotetag461">461</a></b>: M. Quinet, dont la brochure «1815-1840» fut l'une des
+causes principales du soulèvement des esprits, au delà du Rhin, avait
+été un «teutomane» passionné.</p>
<p><a id="footnote462" name="footnote462"></a>
-<b><a href="#footnotetag462">462</a></b>: <span class="smcap">Saint-René Taillandier</span>, <cite>Dix ans de l'histoire
-d'Allemagne</cite>, Préface.</p>
+<b><a href="#footnotetag462">462</a></b>: <span class="smcap">Saint-René Taillandier</span>, <cite>Dix ans de l'histoire
+d'Allemagne</cite>, Préface.</p>
<p><a id="footnote463" name="footnote463"></a>
-<b><a href="#footnotetag463">463</a></b>: Voici la pièce entière: «Ils ne l'auront pas, le libre
+<b><a href="#footnotetag463">463</a></b>: Voici la pièce entière: «Ils ne l'auront pas, le libre
Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des
corbeaux avides;&mdash;Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa
robe verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.&mdash;Ils ne
l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les c&oelig;urs
s'abreuveront de son vin de feu;&mdash;Aussi longtemps que les rocs
-s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes
-cathédrales se reflèteront dans son miroir.&mdash;Ils ne l'auront pas, le
+s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes
+cathédrales se reflèteront dans son miroir.&mdash;Ils ne l'auront pas, le
libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront
-la cour aux jeunes filles élancées.&mdash;Ils ne l'auront pas, le libre
-Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient
-ensevelis dans ses vagues.»</p>
+la cour aux jeunes filles élancées.&mdash;Ils ne l'auront pas, le libre
+Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient
+ensevelis dans ses vagues.»</p>
<p><a id="footnote464" name="footnote464"></a>
-<b><a href="#footnotetag464">464</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 204.</p>
+<b><a href="#footnotetag464">464</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 204.</p>
<p><a id="footnote465" name="footnote465"></a>
-<b><a href="#footnotetag465">465</a></b>: M. Quinet écrivait en septembre 1841: «Les journaux
-allemands ont indignement, abominablement traité la <cite>Marseillaise de
-la paix</cite>.» (<cite>Correspondance de Quinet.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag465">465</a></b>: M. Quinet écrivait en septembre 1841: «Les journaux
+allemands ont indignement, abominablement traité la <cite>Marseillaise de
+la paix</cite>.» (<cite>Correspondance de Quinet.</cite>)</p>
<p><a id="footnote466" name="footnote466"></a>
<b><a href="#footnotetag466">466</a></b>: Sur les phases diverses de l'agitation unitaire en
-Allemagne, voyez les articles intéressants publiés par M. Julian
-<span class="smcap">Klaczko</span>, dans la <cite>Revue des Deux Mondes</cite> du 1<sup>er</sup> décembre 1862 et du
+Allemagne, voyez les articles intéressants publiés par M. Julian
+<span class="smcap">Klaczko</span>, dans la <cite>Revue des Deux Mondes</cite> du 1<sup>er</sup> décembre 1862 et du
15 janvier 1863.</p>
<p><a id="footnote467" name="footnote467"></a>
-<b><a href="#footnotetag467">467</a></b>: «Nous vivions et pensions dans les journaux étrangers,
-a dit l'un de ces libéraux allemands; nous étions là chez nous, bien
-plus que dans notre patrie.»</p>
+<b><a href="#footnotetag467">467</a></b>: «Nous vivions et pensions dans les journaux étrangers,
+a dit l'un de ces libéraux allemands; nous étions là chez nous, bien
+plus que dans notre patrie.»</p>
<p><a id="footnote468" name="footnote468"></a>
-<b><a href="#footnotetag468">468</a></b>: En 1842, par exemple, à l'occasion de cet anniversaire,
-le roi de Prusse prononçait, devant les princes allemands réunis pour
-assister aux man&oelig;uvres de son armée, un discours tout rempli
-d'invocations à l'unité germanique et tout enflammé des passions de
-1813; à la même date, le roi de Bavière inaugurait le Walhalla, sorte
-de temple élevé à la patrie allemande, et où, pour bien montrer le
-genre de gloire qu'on rêvait pour elle, on faisait figurer Alaric,
-Genséric, Odoacre et Totila; enfin, sur un autre point, ce jour était
-également choisi pour poser la première pierre de la forteresse d'Ulm,
-qui devait compléter le système de fortifications élevées, en
-exécution des traités de 1815, contre la France et à ses dépens.</p>
+<b><a href="#footnotetag468">468</a></b>: En 1842, par exemple, à l'occasion de cet anniversaire,
+le roi de Prusse prononçait, devant les princes allemands réunis pour
+assister aux man&oelig;uvres de son armée, un discours tout rempli
+d'invocations à l'unité germanique et tout enflammé des passions de
+1813; à la même date, le roi de Bavière inaugurait le Walhalla, sorte
+de temple élevé à la patrie allemande, et où, pour bien montrer le
+genre de gloire qu'on rêvait pour elle, on faisait figurer Alaric,
+Genséric, Odoacre et Totila; enfin, sur un autre point, ce jour était
+également choisi pour poser la première pierre de la forteresse d'Ulm,
+qui devait compléter le système de fortifications élevées, en
+exécution des traités de 1815, contre la France et à ses dépens.</p>
<p><a id="footnote469" name="footnote469"></a>
<b><a href="#footnotetag469">469</a></b>: <span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>.&mdash;Cet historien
-ajoute: «C'en était fini, pour l'élite de la nation, des idées
-françaises. Le courant, jusqu'alors souvent arrêté, de l'amour de la
-liberté nationale et historique prit à jamais le dessus, dans ces
-heures d'agitation, sur le courant rationnel français de l'esprit de
-révolution.»</p>
+ajoute: «C'en était fini, pour l'élite de la nation, des idées
+françaises. Le courant, jusqu'alors souvent arrêté, de l'amour de la
+liberté nationale et historique prit à jamais le dessus, dans ces
+heures d'agitation, sur le courant rationnel français de l'esprit de
+révolution.»</p>
<p><a id="footnote470" name="footnote470"></a>
-<b><a href="#footnotetag470">470</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 447 et 503.</p>
+<b><a href="#footnotetag470">470</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 447 et 503.</p>
<p><a id="footnote471" name="footnote471"></a>
-<b><a href="#footnotetag471">471</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, Épître dédicatoire, p. 6.</p>
+<b><a href="#footnotetag471">471</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, Épître dédicatoire, p. 6.</p>
<p><a id="footnote472" name="footnote472"></a>
-<b><a href="#footnotetag472">472</a></b>: Lettre du 8 novembre 1840. (<cite>Mémoires de M. de
+<b><a href="#footnotetag472">472</a></b>: Lettre du 8 novembre 1840. (<cite>Mémoires de M. de
Metternich</cite>, t. VI, p. 447).</p>
<p><a id="footnote473" name="footnote473"></a>
-<b><a href="#footnotetag473">473</a></b>: C'était presque à chaque page de sa correspondance, que
-M. de Barante jetait, comme un menaçant avertissement, cette date de
-1813. Avant même le traité du 15 juillet, il écrivait, le 18 mars
-1840, à M. Guizot: «La guerre viendra, non pas la guerre de 1792, mais
-celle de 1813: une coalition bien unie, de grandes armées animées des
-traditions encore vives de leurs derniers succès, composées d'une
-façon presque aussi nationale que la nôtre, et d'un tout autre esprit
-que les troupes mercenaires du siècle dernier.» Le 14 avril, il
-répétait à M. Bresson: «L'Europe veut la paix...; mais si la guerre
-éclatait, elle se combinerait comme en 1813.» Enfin il écrivait à un
-de ses fils, le 22 décembre: «Le napoléonisme de journaux et de
-tribune nous a reportés en 1813. C'est payer cher des paroles.»
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag473">473</a></b>: C'était presque à chaque page de sa correspondance, que
+M. de Barante jetait, comme un menaçant avertissement, cette date de
+1813. Avant même le traité du 15 juillet, il écrivait, le 18 mars
+1840, à M. Guizot: «La guerre viendra, non pas la guerre de 1792, mais
+celle de 1813: une coalition bien unie, de grandes armées animées des
+traditions encore vives de leurs derniers succès, composées d'une
+façon presque aussi nationale que la nôtre, et d'un tout autre esprit
+que les troupes mercenaires du siècle dernier.» Le 14 avril, il
+répétait à M. Bresson: «L'Europe veut la paix...; mais si la guerre
+éclatait, elle se combinerait comme en 1813.» Enfin il écrivait à un
+de ses fils, le 22 décembre: «Le napoléonisme de journaux et de
+tribune nous a reportés en 1813. C'est payer cher des paroles.»
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote474" name="footnote474"></a>
-<b><a href="#footnotetag474">474</a></b>: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 20 octobre
+<b><a href="#footnotetag474">474</a></b>: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 20 octobre
1840. (<cite>Correspondence relative to the affairs of the Levant.</cite>)</p>
<p><a id="footnote475" name="footnote475"></a>
-<b><a href="#footnotetag475">475</a></b>: Lettre au duc de Broglie. (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag475">475</a></b>: Lettre au duc de Broglie. (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote476" name="footnote476"></a>
-<b><a href="#footnotetag476">476</a></b>: Ces expressions sont tirées d'une autre lettre de M.
+<b><a href="#footnotetag476">476</a></b>: Ces expressions sont tirées d'une autre lettre de M.
Guizot, en date du 17 octobre 1840.</p>
<p><a id="footnote477" name="footnote477"></a>
-<b><a href="#footnotetag477">477</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag477">477</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote478" name="footnote478"></a>
-<b><a href="#footnotetag478">478</a></b>: Béranger écrivait, le 12 octobre 1840: «Quelques-uns
-veulent la guerre par patriotisme plus ou moins éclairé; beaucoup
-d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au détriment du
-pouvoir actuel.»</p>
+<b><a href="#footnotetag478">478</a></b>: Béranger écrivait, le 12 octobre 1840: «Quelques-uns
+veulent la guerre par patriotisme plus ou moins éclairé; beaucoup
+d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au détriment du
+pouvoir actuel.»</p>
<p><a id="footnote479" name="footnote479"></a>
-<b><a href="#footnotetag479">479</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 126.</p>
+<b><a href="#footnotetag479">479</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 126.</p>
<p><a id="footnote480" name="footnote480"></a>
<b><a href="#footnotetag480">480</a></b>: Lettre du 13 octobre 1840.&mdash;Quelques semaines plus
-tard, commentant cette idée à la tribune de la Chambre, M. Guizot
-disait: «Je respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il
-s'égare... Mais au sortir des grandes secousses politiques, il reste,
-dans la société, quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement
+tard, commentant cette idée à la tribune de la Chambre, M. Guizot
+disait: «Je respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il
+s'égare... Mais au sortir des grandes secousses politiques, il reste,
+dans la société, quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement
national, qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je
-n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit
-révolutionnaire. Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais à tant
-d'époques diverses, ce qui a fait la difficulté de notre situation,
-c'est ce contact perpétuel de l'esprit révolutionnaire et de
-l'entraînement national; c'est l'esprit révolutionnaire essayant de
-s'emparer, de dominer, de tourner à son profit l'entraînement
-national, sincère et généreux.» (Discours du 25 novembre 1840.)</p>
+n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit
+révolutionnaire. Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais à tant
+d'époques diverses, ce qui a fait la difficulté de notre situation,
+c'est ce contact perpétuel de l'esprit révolutionnaire et de
+l'entraînement national; c'est l'esprit révolutionnaire essayant de
+s'emparer, de dominer, de tourner à son profit l'entraînement
+national, sincère et généreux.» (Discours du 25 novembre 1840.)</p>
<p><a id="footnote481" name="footnote481"></a>
<b><a href="#footnotetag481">481</a></b>: 6 octobre 1840.</p>
<p><a id="footnote482" name="footnote482"></a>
-<b><a href="#footnotetag482">482</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag482">482</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel.</cite></p>
<p><a id="footnote483" name="footnote483"></a>
-<b><a href="#footnotetag483">483</a></b>: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
-prince de Joinville. (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag483">483</a></b>: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
+prince de Joinville. (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
<p><a id="footnote484" name="footnote484"></a>
-<b><a href="#footnotetag484">484</a></b>: «Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a écrit
-M. Duvergier de Hauranne, j'ai interrogé tout le monde, M. Thiers, M.
-de Rémusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas
-exactement... Il reste prouvé pour moi, d'une part, qu'il y avait, au
+<b><a href="#footnotetag484">484</a></b>: «Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a écrit
+M. Duvergier de Hauranne, j'ai interrogé tout le monde, M. Thiers, M.
+de Rémusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas
+exactement... Il reste prouvé pour moi, d'une part, qu'il y avait, au
sein du cabinet et parmi ceux qui le conseillaient, des avis fort
-différents, et que l'on s'en fiait un peu aux événements pour choisir
-entre ces avis; de l'autre, que, pour ne point déranger une harmonie
-nécessaire, on évitait de s'expliquer à fond.» (<cite>Notes inédites.</cite>)</p>
+différents, et que l'on s'en fiait un peu aux événements pour choisir
+entre ces avis; de l'autre, que, pour ne point déranger une harmonie
+nécessaire, on évitait de s'expliquer à fond.» (<cite>Notes inédites.</cite>)</p>
<p><a id="footnote485" name="footnote485"></a>
-<b><a href="#footnotetag485">485</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag485">485</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote486" name="footnote486"></a>
-<b><a href="#footnotetag486">486</a></b>: Cf. entre autres deux lettres du 20 août 1840,
-adressées au comte Apponyi. (<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p.
+<b><a href="#footnotetag486">486</a></b>: Cf. entre autres deux lettres du 20 août 1840,
+adressées au comte Apponyi. (<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p.
440 et 441.)</p>
<p><a id="footnote487" name="footnote487"></a>
-<b><a href="#footnotetag487">487</a></b>: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date
-du 24 août: «Mon frère m'écrit de Paris que le Roi est très-soucieux
-de conserver la paix et qu'en ce moment il tâte le pouls de la nation,
-en vue de régler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien
+<b><a href="#footnotetag487">487</a></b>: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date
+du 24 août: «Mon frère m'écrit de Paris que le Roi est très-soucieux
+de conserver la paix et qu'en ce moment il tâte le pouls de la nation,
+en vue de régler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien
qu'agissant maintenant en union apparente avec Thiers, il n'aurait
-aucun scrupule à résister à sa politique, s'il savait pouvoir compter,
-pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation.» (<cite>The
+aucun scrupule à résister à sa politique, s'il savait pouvoir compter,
+pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation.» (<cite>The
Greville Memoirs, second part</cite>, t. I<sup>er</sup>, p. 300.)</p>
<p><a id="footnote488" name="footnote488"></a>
-<b><a href="#footnotetag488">488</a></b>: On racontait à Paris que notre chargé d'affaires à
-Londres, ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'était vu
-aussitôt répondre par lord Palmerston: «Je connais le Roi mieux que
-vous; il ne fera jamais la guerre.» (<cite>Documents inédits.</cite>)&mdash;Voy. aussi
-plus haut, p. <a href="#page291">291</a>, l'incident analogue qui s'était produit entre M.
+<b><a href="#footnotetag488">488</a></b>: On racontait à Paris que notre chargé d'affaires à
+Londres, ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'était vu
+aussitôt répondre par lord Palmerston: «Je connais le Roi mieux que
+vous; il ne fera jamais la guerre.» (<cite>Documents inédits.</cite>)&mdash;Voy. aussi
+plus haut, p. <a href="#page291">291</a>, l'incident analogue qui s'était produit entre M.
Thiers et M. Bulwer.</p>
<p><a id="footnote489" name="footnote489"></a>
-<b><a href="#footnotetag489">489</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag489">489</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote490" name="footnote490"></a>
-<b><a href="#footnotetag490">490</a></b>: «L'émoi est grand, écrivait le duc de Broglie à M.
+<b><a href="#footnotetag490">490</a></b>: «L'émoi est grand, écrivait le duc de Broglie à M.
Guizot, le 3 octobre 1840, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans
-des résolutions précipitées: j'y ferai de mon mieux.»</p>
+des résolutions précipitées: j'y ferai de mon mieux.»</p>
<p><a id="footnote491" name="footnote491"></a>
-<b><a href="#footnotetag491">491</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag491">491</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote492" name="footnote492"></a>
<b><a href="#footnotetag492">492</a></b>: <i>Ibid.</i></p>
<p><a id="footnote493" name="footnote493"></a>
<b><a href="#footnotetag493">493</a></b>: Nous lisons dans une lettre de M. Quinet, en date du 24
-octobre 1840: «M. Thiers prétend avec ses amis que Louis-Philippe
-fait, en se levant, sa prière comme il suit: «Mon Dieu, accordez-moi
-la platitude quotidienne.» (<cite>Correspondance de Quinet.</cite>)</p>
+octobre 1840: «M. Thiers prétend avec ses amis que Louis-Philippe
+fait, en se levant, sa prière comme il suit: «Mon Dieu, accordez-moi
+la platitude quotidienne.» (<cite>Correspondance de Quinet.</cite>)</p>
<p><a id="footnote494" name="footnote494"></a>
-<b><a href="#footnotetag494">494</a></b>: On lisait, à cette époque, sur le journal que l'une des
-princesses royales écrivait pour le prince de Joinville: «M. Thiers
-n'a pas insisté sur sa démission, mais ses journaux, pendant ce temps,
+<b><a href="#footnotetag494">494</a></b>: On lisait, à cette époque, sur le journal que l'une des
+princesses royales écrivait pour le prince de Joinville: «M. Thiers
+n'a pas insisté sur sa démission, mais ses journaux, pendant ce temps,
jouent un singulier jeu: ils insinuent qu'il est en dissentiment avec
-la couronne, qu'il défend inutilement les intérêts nationaux contre le
-système de la paix à tout prix, et mettent désormais leur assistance à
-la condition d'une déclaration de guerre. Tout ceci ne présage rien de
+la couronne, qu'il défend inutilement les intérêts nationaux contre le
+système de la paix à tout prix, et mettent désormais leur assistance à
+la condition d'une déclaration de guerre. Tout ceci ne présage rien de
bon. J'y vois, Dieu veuille que je me trompe! la contre-partie de
-l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilité
+l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilité
dont la guerre le chargerait, n'ose ouvertement la poser comme
-question de cabinet, et cependant il ne serait pas fâché de sauver sa
-popularité en rejetant sur le Roi les sages résolutions que l'opinion
-violente de la presse exaltée traite de lâcheté.» (<cite>Revue
-rétrospective.</cite>)</p>
+question de cabinet, et cependant il ne serait pas fâché de sauver sa
+popularité en rejetant sur le Roi les sages résolutions que l'opinion
+violente de la presse exaltée traite de lâcheté.» (<cite>Revue
+rétrospective.</cite>)</p>
<p><a id="footnote495" name="footnote495"></a>
-<b><a href="#footnotetag495">495</a></b>: Nous lisons, par exemple, dans le <cite>Courrier français</cite>
-du 8 octobre: «L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un
+<b><a href="#footnotetag495">495</a></b>: Nous lisons, par exemple, dans le <cite>Courrier français</cite>
+du 8 octobre: «L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un
grand avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut, il le peut. Ici, il
-n'y a pas un acte de résolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille
-arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de
-délibérations. Le gouvernement, tiraillé par deux influences
-contraires, épuise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de
-séve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq à six
+n'y a pas un acte de résolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille
+arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de
+délibérations. Le gouvernement, tiraillé par deux influences
+contraires, épuise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de
+séve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq à six
heures par jour, et sont presque toujours une bataille sans victoire.
-Il semble qu'un mauvais génie s'étudie à ne permettre que des
-enfantements qui sont des avortements.»</p>
+Il semble qu'un mauvais génie s'étudie à ne permettre que des
+enfantements qui sont des avortements.»</p>
<p><a id="footnote496" name="footnote496"></a>
-<b><a href="#footnotetag496">496</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 130.</p>
+<b><a href="#footnotetag496">496</a></b>: <cite>Lutèce</cite>, p. 130.</p>
<p><a id="footnote497" name="footnote497"></a>
-<b><a href="#footnotetag497">497</a></b>: Journal écrit par une des princesses royales pour le
-prince de Joinville. (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag497">497</a></b>: Journal écrit par une des princesses royales pour le
+prince de Joinville. (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
<p><a id="footnote498" name="footnote498"></a>
-<b><a href="#footnotetag498">498</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag498">498</a></b>: <cite>Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne.</cite></p>
<p><a id="footnote499" name="footnote499"></a>
<b><a href="#footnotetag499">499</a></b>: Lettre de Henri Heine, en date du 7 octobre 1840.
-(<cite>Lutèce</cite>, p. 128.)</p>
+(<cite>Lutèce</cite>, p. 128.)</p>
<p><a id="footnote500" name="footnote500"></a>
-<b><a href="#footnotetag500">500</a></b>: Le texte entier de cette note est inséré dans les
-<cite>Pièces historiques</cite> des <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>.</p>
+<b><a href="#footnotetag500">500</a></b>: Le texte entier de cette note est inséré dans les
+<cite>Pièces historiques</cite> des <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>.</p>
<p><a id="footnote501" name="footnote501"></a>
<b><a href="#footnotetag501">501</a></b>: <cite>Correspondence relative to the affairs of the
Levant.</cite></p>
<p><a id="footnote502" name="footnote502"></a>
-<b><a href="#footnotetag502">502</a></b>: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, en date du 10
-octobre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag502">502</a></b>: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, en date du 10
+octobre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote503" name="footnote503"></a>
-<b><a href="#footnotetag503">503</a></b>: Dans la seconde moitié de septembre, le <cite>Journal des
-Débats</cite> et la <cite>Presse</cite> avaient souvent réclamé la réunion du
-parlement, et c'étaient alors les journaux ministériels qui la
-repoussaient. On racontait que M. Thiers avait répondu au Roi, la
-première fois que celui-ci avait parlé de convoquer les Chambres:
-«Mais les Chambres, c'est la paix!»</p>
+<b><a href="#footnotetag503">503</a></b>: Dans la seconde moitié de septembre, le <cite>Journal des
+Débats</cite> et la <cite>Presse</cite> avaient souvent réclamé la réunion du
+parlement, et c'étaient alors les journaux ministériels qui la
+repoussaient. On racontait que M. Thiers avait répondu au Roi, la
+première fois que celui-ci avait parlé de convoquer les Chambres:
+«Mais les Chambres, c'est la paix!»</p>
<p><a id="footnote504" name="footnote504"></a>
<b><a href="#footnotetag504">504</a></b>: Expressions de M. Guizot.</p>
<p><a id="footnote505" name="footnote505"></a>
-<b><a href="#footnotetag505">505</a></b>: M. Charles Greville, dans son journal, à la date du 10
-octobre, constate cette surprise des ministres anglais à la réception
-d'une note si «modérée» et si «terne». «J'allai trouver immédiatement
-Guizot, ajoute-t-il, et je lui dis que la réception de la note avait
-changé très-heureusement les choses, qu'elle avait causé une
-très-grande satisfaction, mais que les ministres n'étaient
-certainement pas préparés à une communication si modérée. Il rit,
-haussa les épaules et dit qu'il ne pensait pas qu'ils fussent plus
-étonnés que lui, qu'on avait été plus loin qu'il n'était besoin, que
-lui-même, si désireux qu'il fût de la paix, n'aurait jamais pu se
-décider à aller jusque-là. Il ne me cacha pas et même me dit en
-propres termes qu'il trouvait cela peu honorable, en désaccord criant
-avec le langage tenu antérieurement et avec tant de fastueux
-préparatifs. Je lui répondis que je ne comprenais pas, en effet,
-comment une telle note pouvait émaner des mêmes gens que toutes les
-menaces que nous avons naguère entendues, et j'ajoutai que M. Thiers,
-malgré tout son savoir-faire, aurait quelque difficulté à défendre à
+<b><a href="#footnotetag505">505</a></b>: M. Charles Greville, dans son journal, à la date du 10
+octobre, constate cette surprise des ministres anglais à la réception
+d'une note si «modérée» et si «terne». «J'allai trouver immédiatement
+Guizot, ajoute-t-il, et je lui dis que la réception de la note avait
+changé très-heureusement les choses, qu'elle avait causé une
+très-grande satisfaction, mais que les ministres n'étaient
+certainement pas préparés à une communication si modérée. Il rit,
+haussa les épaules et dit qu'il ne pensait pas qu'ils fussent plus
+étonnés que lui, qu'on avait été plus loin qu'il n'était besoin, que
+lui-même, si désireux qu'il fût de la paix, n'aurait jamais pu se
+décider à aller jusque-là. Il ne me cacha pas et même me dit en
+propres termes qu'il trouvait cela peu honorable, en désaccord criant
+avec le langage tenu antérieurement et avec tant de fastueux
+préparatifs. Je lui répondis que je ne comprenais pas, en effet,
+comment une telle note pouvait émaner des mêmes gens que toutes les
+menaces que nous avons naguère entendues, et j'ajoutai que M. Thiers,
+malgré tout son savoir-faire, aurait quelque difficulté à défendre à
la fois, devant les Chambres, sa note et ses armements. Guizot ne
-paraissait pas du tout chagrin à l'idée que Thiers s'était mis dans
-une mauvaise passe, mais il était très-mécontent de la figure faite
-par la France.» (<cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. I<sup>er</sup>, p.
+paraissait pas du tout chagrin à l'idée que Thiers s'était mis dans
+une mauvaise passe, mais il était très-mécontent de la figure faite
+par la France.» (<cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. I<sup>er</sup>, p.
336, 337.)&mdash;Le 17 octobre, la princesse de Metternich notait sur son
-journal que l'on venait de recevoir de M. Thiers une dépêche «si
-conciliante que M. de Sainte-Aulaire lui-même en avait paru surpris».
-(<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 419.)</p>
+journal que l'on venait de recevoir de M. Thiers une dépêche «si
+conciliante que M. de Sainte-Aulaire lui-même en avait paru surpris».
+(<cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 419.)</p>
<p><a id="footnote506" name="footnote506"></a>
<b><a href="#footnotetag506">506</a></b>: Expressions de M. Charles Greville.</p>
<p><a id="footnote507" name="footnote507"></a>
-<b><a href="#footnotetag507">507</a></b>: M. Greville disait alors du roi Léopold qu'il était
-«fou de frayeur».</p>
+<b><a href="#footnotetag507">507</a></b>: M. Greville disait alors du roi Léopold qu'il était
+«fou de frayeur».</p>
<p><a id="footnote508" name="footnote508"></a>
-<b><a href="#footnotetag508">508</a></b>: <cite>The Greville Memoirs</cite>, t. II, p. 336 à 340.</p>
+<b><a href="#footnotetag508">508</a></b>: <cite>The Greville Memoirs</cite>, t. II, p. 336 à 340.</p>
<p><a id="footnote509" name="footnote509"></a>
-<b><a href="#footnotetag509">509</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag509">509</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote510" name="footnote510"></a>
<b><a href="#footnotetag510">510</a></b>: Cette publication excita la plus vive indignation chez
-les gens d'ordre. M. de Viel-Castel écrivait sur son journal, à la
-date du 13 octobre: «C'est une des productions les plus atroces qui
-aient paru depuis Babeuf.» (<cite>Documents inédits.</cite>)&mdash;Nous lisons dans le
-journal écrit par l'une des princesses royales: «M. de Lamennais a
-lâché une brochure, véritable hurlement d'une bête enragée impatiente
-de se jeter sur tout l'ordre social.» (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
+les gens d'ordre. M. de Viel-Castel écrivait sur son journal, à la
+date du 13 octobre: «C'est une des productions les plus atroces qui
+aient paru depuis Babeuf.» (<cite>Documents inédits.</cite>)&mdash;Nous lisons dans le
+journal écrit par l'une des princesses royales: «M. de Lamennais a
+lâché une brochure, véritable hurlement d'une bête enragée impatiente
+de se jeter sur tout l'ordre social.» (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
<p><a id="footnote511" name="footnote511"></a>
<b><a href="#footnotetag511">511</a></b>: Articles du 12 et du 15 octobre 1840.</p>
<p><a id="footnote512" name="footnote512"></a>
-<b><a href="#footnotetag512">512</a></b>: M. Edgar Quinet écrivait, dans une de ses lettres, le
-14 octobre 1840: «Le ministère ruse, faiblit, atermoie... Quelle
-affreuse et infâme comédie!»</p>
+<b><a href="#footnotetag512">512</a></b>: M. Edgar Quinet écrivait, dans une de ses lettres, le
+14 octobre 1840: «Le ministère ruse, faiblit, atermoie... Quelle
+affreuse et infâme comédie!»</p>
<p><a id="footnote513" name="footnote513"></a>
-<b><a href="#footnotetag513">513</a></b>: Dès le 9 octobre, M. Thiers avait écrit à M. de
-Sainte-Aulaire: «Je ne serai point un obstacle à la paix et je me
-retirerai de grand c&oelig;ur pour la rendre moins difficile.»
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag513">513</a></b>: Dès le 9 octobre, M. Thiers avait écrit à M. de
+Sainte-Aulaire: «Je ne serai point un obstacle à la paix et je me
+retirerai de grand c&oelig;ur pour la rendre moins difficile.»
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote514" name="footnote514"></a>
-<b><a href="#footnotetag514">514</a></b>: Lettre du 19 octobre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag514">514</a></b>: Lettre du 19 octobre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote515" name="footnote515"></a>
-<b><a href="#footnotetag515">515</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag515">515</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote516" name="footnote516"></a>
-<b><a href="#footnotetag516">516</a></b>: Cité par M. Duvergier de Hauranne dans un écrit publié,
-en 1841, sur la <cite>Politique extérieure de la France</cite>.</p>
+<b><a href="#footnotetag516">516</a></b>: Cité par M. Duvergier de Hauranne dans un écrit publié,
+en 1841, sur la <cite>Politique extérieure de la France</cite>.</p>
<p><a id="footnote517" name="footnote517"></a>
-<b><a href="#footnotetag517">517</a></b>: Dépêche de lord Granville du 15 octobre.
+<b><a href="#footnotetag517">517</a></b>: Dépêche de lord Granville du 15 octobre.
(<cite>Correspondence relative to the affairs of the Levant.</cite>)</p>
<p><a id="footnote518" name="footnote518"></a>
-<b><a href="#footnotetag518">518</a></b>: Tel était même le désir des ministres de «faire quelque
-chose», que les idées les plus étranges traversèrent alors le cerveau
+<b><a href="#footnotetag518">518</a></b>: Tel était même le désir des ministres de «faire quelque
+chose», que les idées les plus étranges traversèrent alors le cerveau
de certains d'entre eux. Ainsi fut-il question d'une entreprise
-éventuelle de la flotte sur les îles Baléares, dont la France se
+éventuelle de la flotte sur les îles Baléares, dont la France se
serait brusquement saisie pour assurer ses communications avec
-l'Algérie et faire échec à l'influence anglaise, alors dominante en
-Espagne. Contre un État avec lequel nous ne nous trouvions pas en
-guerre et qui était même absolument étranger au conflit oriental, un
-tel coup de main eût été d'un forban plutôt que d'un gouvernement
-civilisé. Mais le souvenir de l'expédition d'Ancône avait quelque peu
-altéré la notion du droit des gens, et depuis que les orateurs de la
-coalition s'étaient complu à opposer cet exemple de l'énergie de
-Périer aux défaillances des ministres du 15 avril, le désir de refaire
-n'importe où une «anconade» était devenu pour certains esprits une
-véritable obsession. Si peu que le projet ou le rêve de mettre la main
-sur les Baléares ait occupé le cabinet français, il transpira
-cependant au dehors; le gouvernement anglais en fut informé et
+l'Algérie et faire échec à l'influence anglaise, alors dominante en
+Espagne. Contre un État avec lequel nous ne nous trouvions pas en
+guerre et qui était même absolument étranger au conflit oriental, un
+tel coup de main eût été d'un forban plutôt que d'un gouvernement
+civilisé. Mais le souvenir de l'expédition d'Ancône avait quelque peu
+altéré la notion du droit des gens, et depuis que les orateurs de la
+coalition s'étaient complu à opposer cet exemple de l'énergie de
+Périer aux défaillances des ministres du 15 avril, le désir de refaire
+n'importe où une «anconade» était devenu pour certains esprits une
+véritable obsession. Si peu que le projet ou le rêve de mettre la main
+sur les Baléares ait occupé le cabinet français, il transpira
+cependant au dehors; le gouvernement anglais en fut informé et
s'empressa d'avertir le gouvernement espagnol. (<span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 301
-à 308.) On aurait quelque peine à attribuer une idée si bizarre aux
-membres ou même seulement à l'un des membres du ministère du 1<sup>er</sup>
+à 308.) On aurait quelque peine à attribuer une idée si bizarre aux
+membres ou même seulement à l'un des membres du ministère du 1<sup>er</sup>
mars, si l'on n'avait sur ce point un aveu formel. Quelques semaines
-plus tard, le 3 décembre, en pleine Chambre des députés, le comte
-Jaubert s'exprimait ainsi: «La flotte de Toulon! Qui vous a dit que
+plus tard, le 3 décembre, en pleine Chambre des députés, le comte
+Jaubert s'exprimait ainsi: «La flotte de Toulon! Qui vous a dit que
nous n'en voulions rien faire? Nous voulions en faire quelque chose.
(<i>On rit.</i>) Nous n'avons pas eu le temps, vous le savez bien. La
-flotte, à Toulon, était plus menaçante pour l'Angleterre que partout
-ailleurs; car à Toulon elle dominait les îles Baléares: ce gage...
-(<i>Exclamations aux centres. Agitation prolongée</i>), ce gage du retour
-de notre armée d'Afrique, s'il devenait nécessaire. Vous avez tort de
-vous récrier. J'ai commencé par dire que d'autres n'étaient pas
-responsables et de mes paroles et de mes pensées personnelles.» Devant
-l'effet fâcheux produit par cette révélation, un autre ministre du
-1<sup>er</sup> mars, M. Vivien, chercha, dans la même séance, à en réduire la
-portée. «Oui, messieurs, dit-il, on prévoyait que, dans le cas d'une
-collision, une autre puissance voudrait s'emparer des Baléares, et la
-flotte était destinée à les protéger.» Les journaux de Londres firent
-naturellement grand tapage de l'indiscrétion du comte Jaubert. Le
-<cite>Constitutionnel</cite> leur répondit qu'il avait été question «non
-d'occuper les Baléares, mais de les protéger contre quelqu'une de ces
-entreprises de corsaire dont la marine anglaise était coutumière».</p>
+flotte, à Toulon, était plus menaçante pour l'Angleterre que partout
+ailleurs; car à Toulon elle dominait les îles Baléares: ce gage...
+(<i>Exclamations aux centres. Agitation prolongée</i>), ce gage du retour
+de notre armée d'Afrique, s'il devenait nécessaire. Vous avez tort de
+vous récrier. J'ai commencé par dire que d'autres n'étaient pas
+responsables et de mes paroles et de mes pensées personnelles.» Devant
+l'effet fâcheux produit par cette révélation, un autre ministre du
+1<sup>er</sup> mars, M. Vivien, chercha, dans la même séance, à en réduire la
+portée. «Oui, messieurs, dit-il, on prévoyait que, dans le cas d'une
+collision, une autre puissance voudrait s'emparer des Baléares, et la
+flotte était destinée à les protéger.» Les journaux de Londres firent
+naturellement grand tapage de l'indiscrétion du comte Jaubert. Le
+<cite>Constitutionnel</cite> leur répondit qu'il avait été question «non
+d'occuper les Baléares, mais de les protéger contre quelqu'une de ces
+entreprises de corsaire dont la marine anglaise était coutumière».</p>
<p><a id="footnote519" name="footnote519"></a>
-<b><a href="#footnotetag519">519</a></b>: Traduit devant la Cour des pairs, Darmès fut condamné à
-mort, le 29 mai 1841, et exécuté le 31.</p>
+<b><a href="#footnotetag519">519</a></b>: Traduit devant la Cour des pairs, Darmès fut condamné à
+mort, le 29 mai 1841, et exécuté le 31.</p>
<p><a id="footnote520" name="footnote520"></a>
-<b><a href="#footnotetag520">520</a></b>: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
-prince de Joinville. (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag520">520</a></b>: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
+prince de Joinville. (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
<p><a id="footnote521" name="footnote521"></a>
-<b><a href="#footnotetag521">521</a></b>: M. Duchâtel, arrivé à Paris le 17 octobre, constatait
-aussitôt ce double résultat dans une lettre à M. Guizot, en date du 19
-octobre. (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)&mdash;Voy. aussi une lettre écrite au
-même M. Guizot, le 18 octobre, par M. de Lavergne, alors attaché à M.
-de Rémusat; M. de Lavergne déclarait que «l'attentat de Darmès avait
-hâté la maturité d'une situation déjà fort avancée.» (<cite>Revue
-rétrospective.</cite>)&mdash;M. de Rémusat, de son côté, écrivait, non sans
-amertume, à un de ses amis, le 17 octobre: «Beaucoup de gens, fort
-susceptibles naguère sur la question d'honneur national, sont charmés
-de trouver dans la crainte de l'anarchie un prétexte pour se
-refroidir.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag521">521</a></b>: M. Duchâtel, arrivé à Paris le 17 octobre, constatait
+aussitôt ce double résultat dans une lettre à M. Guizot, en date du 19
+octobre. (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)&mdash;Voy. aussi une lettre écrite au
+même M. Guizot, le 18 octobre, par M. de Lavergne, alors attaché à M.
+de Rémusat; M. de Lavergne déclarait que «l'attentat de Darmès avait
+hâté la maturité d'une situation déjà fort avancée.» (<cite>Revue
+rétrospective.</cite>)&mdash;M. de Rémusat, de son côté, écrivait, non sans
+amertume, à un de ses amis, le 17 octobre: «Beaucoup de gens, fort
+susceptibles naguère sur la question d'honneur national, sont charmés
+de trouver dans la crainte de l'anarchie un prétexte pour se
+refroidir.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote522" name="footnote522"></a>
-<b><a href="#footnotetag522">522</a></b>: Journal écrit pour le prince de Joinville. (<cite>Revue
-rétrospective.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag522">522</a></b>: Journal écrit pour le prince de Joinville. (<cite>Revue
+rétrospective.</cite>)</p>
<p><a id="footnote523" name="footnote523"></a>
-<b><a href="#footnotetag523">523</a></b>: M. de Metternich, bien que fort animé contre M. Thiers
-et déclarant que «l'Europe jetait contre lui un cri d'indignation»,
-croyait cependant «nécessaire de le conserver dans son poste actuel»,
-et il ajoutait: «C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber;
-toute autre chute serait un danger évident, et pour la France, et pour
-l'Europe.» (Dépêche au comte Apponyi, du 23 octobre 1840. <cite>Mémoires de
+<b><a href="#footnotetag523">523</a></b>: M. de Metternich, bien que fort animé contre M. Thiers
+et déclarant que «l'Europe jetait contre lui un cri d'indignation»,
+croyait cependant «nécessaire de le conserver dans son poste actuel»,
+et il ajoutait: «C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber;
+toute autre chute serait un danger évident, et pour la France, et pour
+l'Europe.» (Dépêche au comte Apponyi, du 23 octobre 1840. <cite>Mémoires de
M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 487, 488)</p>
<p><a id="footnote524" name="footnote524"></a>
-<b><a href="#footnotetag524">524</a></b>: <cite>Mémoires de M. Dupin</cite>, t. IV, p. 100, et <cite>Notice sur
-M. Duchâtel</cite>, par M. <span class="smcap">Vitet</span>.&mdash;Ce ministre était probablement M. Cousin.
-Depuis quelque temps, il laissait clairement voir son désir de s'en
-aller; un jour où l'on discutait sur les périlleuses complications de
-la crise extérieure, il s'était penché vers M. de Rémusat et lui avait
-dit à mi-voix: «Ne trouvez-vous pas que j'aurais mieux fait d'achever
-mon mémoire sur Olympiodore?»</p>
+<b><a href="#footnotetag524">524</a></b>: <cite>Mémoires de M. Dupin</cite>, t. IV, p. 100, et <cite>Notice sur
+M. Duchâtel</cite>, par M. <span class="smcap">Vitet</span>.&mdash;Ce ministre était probablement M. Cousin.
+Depuis quelque temps, il laissait clairement voir son désir de s'en
+aller; un jour où l'on discutait sur les périlleuses complications de
+la crise extérieure, il s'était penché vers M. de Rémusat et lui avait
+dit à mi-voix: «Ne trouvez-vous pas que j'aurais mieux fait d'achever
+mon mémoire sur Olympiodore?»</p>
<p><a id="footnote525" name="footnote525"></a>
-<b><a href="#footnotetag525">525</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag525">525</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote526" name="footnote526"></a>
<b><a href="#footnotetag526">526</a></b>: <cite>Morning Herald</cite> du 17 octobre 1840.</p>
<p><a id="footnote527" name="footnote527"></a>
-<b><a href="#footnotetag527">527</a></b>: <cite>Siècle</cite> du 21 octobre 1840.</p>
+<b><a href="#footnotetag527">527</a></b>: <cite>Siècle</cite> du 21 octobre 1840.</p>
<p><a id="footnote528" name="footnote528"></a>
-<b><a href="#footnotetag528">528</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag528">528</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote529" name="footnote529"></a>
<b><a href="#footnotetag529">529</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. I<sup>er</sup>, p.
339.</p>
<p><a id="footnote530" name="footnote530"></a>
-<b><a href="#footnotetag530">530</a></b>: <cite>Mémoires de M. Dupin</cite>, t. IV, p. 99.</p>
+<b><a href="#footnotetag530">530</a></b>: <cite>Mémoires de M. Dupin</cite>, t. IV, p. 99.</p>
<p><a id="footnote531" name="footnote531"></a>
-<b><a href="#footnotetag531">531</a></b>: <cite>Journal inédit de M. de Viel-Castel.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag531">531</a></b>: <cite>Journal inédit de M. de Viel-Castel.</cite></p>
<p><a id="footnote532" name="footnote532"></a>
-<b><a href="#footnotetag532">532</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag532">532</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
<p><a id="footnote533" name="footnote533"></a>
<b><a href="#footnotetag533">533</a></b>: Cf. plus haut, p. <a href="#page152">152</a> et p. <a href="#page346">346</a>.</p>
<p><a id="footnote534" name="footnote534"></a>
-<b><a href="#footnotetag534">534</a></b>: «Je vois de loin le mouvement, l'entraînement, écrivait
-M. Guizot à M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y
-résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer.» Et, en même temps, il
-disait à d'autres amis: «Tout, absolument tout, est engagé pour moi
-dans cette question, mes plus chers intérêts personnels, les plus
-grands intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et
-tout cela se décide sans moi, loin de moi... Mon âme est pleine de
-trouble; je n'ai jamais été aussi agité.» Il voyait venir, d'ailleurs,
-le moment où il se regarderait comme obligé de répéter tout haut ce
-qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Dès qu'il avait appris
-la convocation des Chambres, il avait demandé un congé pour prendre
-part à leurs travaux. À ceux qui lui conseillaient de ne revenir
-qu'après les premiers débats, il répondait, le 17 octobre, qu'il «ne
-voulait pas attendre, pour paraître dans la Chambre, qu'il fût
-insignifiant d'y être», et il ajoutait: «Je ne suis ici, je ne serai
-là dans aucune intrigue; mais je suis député avant d'être
-ambassadeur.» (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag534">534</a></b>: «Je vois de loin le mouvement, l'entraînement, écrivait
+M. Guizot à M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y
+résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer.» Et, en même temps, il
+disait à d'autres amis: «Tout, absolument tout, est engagé pour moi
+dans cette question, mes plus chers intérêts personnels, les plus
+grands intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et
+tout cela se décide sans moi, loin de moi... Mon âme est pleine de
+trouble; je n'ai jamais été aussi agité.» Il voyait venir, d'ailleurs,
+le moment où il se regarderait comme obligé de répéter tout haut ce
+qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Dès qu'il avait appris
+la convocation des Chambres, il avait demandé un congé pour prendre
+part à leurs travaux. À ceux qui lui conseillaient de ne revenir
+qu'après les premiers débats, il répondait, le 17 octobre, qu'il «ne
+voulait pas attendre, pour paraître dans la Chambre, qu'il fût
+insignifiant d'y être», et il ajoutait: «Je ne suis ici, je ne serai
+là dans aucune intrigue; mais je suis député avant d'être
+ambassadeur.» (<cite>Mémoires de M. Guizot.</cite>)</p>
<p><a id="footnote535" name="footnote535"></a>
-<b><a href="#footnotetag535">535</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag535">535</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote536" name="footnote536"></a>
-<b><a href="#footnotetag536">536</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag536">536</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote537" name="footnote537"></a>
-<b><a href="#footnotetag537">537</a></b>: Le maréchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de
-plusieurs ministères depuis 1830. M. Duchâtel avait siégé dans le
+<b><a href="#footnotetag537">537</a></b>: Le maréchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de
+plusieurs ministères depuis 1830. M. Duchâtel avait siégé dans le
cabinet du 6 septembre 1836 et dans celui du 12 mai 1839; l'amiral
-Duperré, dans ceux du 22 février 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du
+Duperré, dans ceux du 22 février 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du
Nord, dans celui du 15 avril 1837; MM. Villemain, Cunin-Gridaine et
Teste, dans celui du 12 mai 1839. Sur les neuf ministres, six avaient
fait partie de ce dernier cabinet.</p>
<p><a id="footnote538" name="footnote538"></a>
-<b><a href="#footnotetag538">538</a></b>: M. Guizot et M. Duchâtel n'étaient pas seuls alors à
-rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine écrivait,
-dans une de ses lettres: «C'est 1831 après le cabinet Laffitte.»</p>
+<b><a href="#footnotetag538">538</a></b>: M. Guizot et M. Duchâtel n'étaient pas seuls alors à
+rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine écrivait,
+dans une de ses lettres: «C'est 1831 après le cabinet Laffitte.»</p>
<p><a id="footnote539" name="footnote539"></a>
-<b><a href="#footnotetag539">539</a></b>: En mai 1815, M. Guizot s'était rendu à Gand, auprès de
+<b><a href="#footnotetag539">539</a></b>: En mai 1815, M. Guizot s'était rendu à Gand, auprès de
Louis XVIII, pour lui porter les v&oelig;ux et les conseils des
royalistes constitutionnels, entre autres de M. Royer-Collard, et pour
-demander l'éloignement de M. de Blacas. Cf. sur cet épisode ce qu'en
-dit M. Guizot au tome I<sup>er</sup> de ses <cite>Mémoires</cite>, p. 77 et suiv.&mdash;Quant
-à M. Villemain, il avait été admis, le 21 avril 1814, peu après la
-première entrée des «alliés» dans Paris, à lire, en séance solennelle
-de l'Académie française, un discours couronné. L'empereur de Russie et
-le roi de Prusse étaient présents et avaient été reçus aux cris de:
-Vivent les alliés! Le président de l'Académie, M. Lacretelle jeune,
-leur avait adressé un compliment. M. Villemain crut devoir faire de
-même avant de lire son discours; il salua donc le «vaillant héritier
-de Frédéric» et «le magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et
-passionnée pour la gloire».</p>
+demander l'éloignement de M. de Blacas. Cf. sur cet épisode ce qu'en
+dit M. Guizot au tome I<sup>er</sup> de ses <cite>Mémoires</cite>, p. 77 et suiv.&mdash;Quant
+à M. Villemain, il avait été admis, le 21 avril 1814, peu après la
+première entrée des «alliés» dans Paris, à lire, en séance solennelle
+de l'Académie française, un discours couronné. L'empereur de Russie et
+le roi de Prusse étaient présents et avaient été reçus aux cris de:
+Vivent les alliés! Le président de l'Académie, M. Lacretelle jeune,
+leur avait adressé un compliment. M. Villemain crut devoir faire de
+même avant de lire son discours; il salua donc le «vaillant héritier
+de Frédéric» et «le magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et
+passionnée pour la gloire».</p>
<p><a id="footnote540" name="footnote540"></a>
-<b><a href="#footnotetag540">540</a></b>: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 7 novembre 1840:
-«Ce qui vient de se passer a achevé de fixer mes idées sur l'emploi
-des années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni
-consulté ni prévenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce
-qu'on préparait. Le Roi, dit-on, m'a trouvé trop <em>compromis</em> et
-s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu à
-ce ministère les bons offices que M. de Broglie avait rendus à celui
-de M. Thiers. C'est lui qui a rapproché de son mieux mes anciens
-collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il
-triomphe et s'écrie: C'est de la réconciliation! Ce qu'il y a de vrai,
-c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abîme. Voilà
-pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralité
-de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne fût-ce que
-pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il répare en quelque chose
-le mal qu'il a fait! Le réparer complétement est impossible. Le pays
-expiera longtemps les torts des ambitieux.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag540">540</a></b>: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 7 novembre 1840:
+«Ce qui vient de se passer a achevé de fixer mes idées sur l'emploi
+des années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni
+consulté ni prévenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce
+qu'on préparait. Le Roi, dit-on, m'a trouvé trop <em>compromis</em> et
+s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu à
+ce ministère les bons offices que M. de Broglie avait rendus à celui
+de M. Thiers. C'est lui qui a rapproché de son mieux mes anciens
+collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il
+triomphe et s'écrie: C'est de la réconciliation! Ce qu'il y a de vrai,
+c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abîme. Voilà
+pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralité
+de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne fût-ce que
+pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il répare en quelque chose
+le mal qu'il a fait! Le réparer complétement est impossible. Le pays
+expiera longtemps les torts des ambitieux.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote541" name="footnote541"></a>
-<b><a href="#footnotetag541">541</a></b>: <cite>Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel</cite>,
-<cite>Papiers inédits de M. le duc de Broglie</cite>, <cite>Correspondance inédite de
-M. de Barante</cite>, <cite>Notice</cite> de M. <span class="smcap">Vitet</span> sur M. Duchâtel.</p>
+<b><a href="#footnotetag541">541</a></b>: <cite>Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel</cite>,
+<cite>Papiers inédits de M. le duc de Broglie</cite>, <cite>Correspondance inédite de
+M. de Barante</cite>, <cite>Notice</cite> de M. <span class="smcap">Vitet</span> sur M. Duchâtel.</p>
<p><a id="footnote542" name="footnote542"></a>
<b><a href="#footnotetag542">542</a></b>: <cite>Correspondance de Quinet.</cite></p>
@@ -18467,42 +18427,42 @@ M. de Barante</cite>, <cite>Notice</cite> de M. <span class="smcap">Vitet</span>
<b><a href="#footnotetag543">543</a></b>: <cite>Nouvelle Correspondance de Tocqueville.</cite></p>
<p><a id="footnote544" name="footnote544"></a>
-<b><a href="#footnotetag544">544</a></b>: «J'ai la dignité de notre patrie à c&oelig;ur, autant que
-sa sûreté et son repos, disait le Roi. En persévérant dans cette
-politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix
-ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances
-que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits
-extraordinaires, qui ont été ouverts dans ce dessein, vous seront
-incessamment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je continue
-d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est
-nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les
-peuples et au progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour
-m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France
+<b><a href="#footnotetag544">544</a></b>: «J'ai la dignité de notre patrie à c&oelig;ur, autant que
+sa sûreté et son repos, disait le Roi. En persévérant dans cette
+politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix
+ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances
+que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits
+extraordinaires, qui ont été ouverts dans ce dessein, vous seront
+incessamment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je continue
+d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est
+nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les
+peuples et au progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour
+m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France
et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de
-nouveaux sacrifices.»</p>
+nouveaux sacrifices.»</p>
<p><a id="footnote545" name="footnote545"></a>
-<b><a href="#footnotetag545">545</a></b>: <cite>Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag545">545</a></b>: <cite>Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel.</cite></p>
<p><a id="footnote546" name="footnote546"></a>
-<b><a href="#footnotetag546">546</a></b>: Outre les sources inédites ou non que j'ai eu souvent
+<b><a href="#footnotetag546">546</a></b>: Outre les sources inédites ou non que j'ai eu souvent
occasion d'indiquer, je me suis beaucoup servi, pour raconter l'action
-diplomatique du ministère du 29 octobre en 1840 et 1841, d'un
-important document dont je dois la communication à M. le duc de
-Broglie. Celui-ci, étant prince Albert de Broglie et jeune attaché au
-ministère des affaires étrangères, avait été chargé par M. Guizot, en
-1842, de lui faire un exposé des négociations poursuivies depuis le 29
-octobre 1840 jusqu'à la convention des détroits en juillet 1841. Cet
-exposé, très-complet, fait sur le vu des dépêches du ministre ou de
-ses agents, révélait déjà, par l'art de la composition, le futur
+diplomatique du ministère du 29 octobre en 1840 et 1841, d'un
+important document dont je dois la communication à M. le duc de
+Broglie. Celui-ci, étant prince Albert de Broglie et jeune attaché au
+ministère des affaires étrangères, avait été chargé par M. Guizot, en
+1842, de lui faire un exposé des négociations poursuivies depuis le 29
+octobre 1840 jusqu'à la convention des détroits en juillet 1841. Cet
+exposé, très-complet, fait sur le vu des dépêches du ministre ou de
+ses agents, révélait déjà, par l'art de la composition, le futur
historien.</p>
<p><a id="footnote547" name="footnote547"></a>
-<b><a href="#footnotetag547">547</a></b>: <cite>Note du prince Albert de Broglie</cite> et <cite>Papiers inédits
+<b><a href="#footnotetag547">547</a></b>: <cite>Note du prince Albert de Broglie</cite> et <cite>Papiers inédits
de M. de Barante</cite>.</p>
<p><a id="footnote548" name="footnote548"></a>
-<b><a href="#footnotetag548">548</a></b>: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 27 octobre
+<b><a href="#footnotetag548">548</a></b>: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 27 octobre
1840. (<cite>Correspondence relative to the affairs of the Levant.</cite>)</p>
<p><a id="footnote549" name="footnote549"></a>
@@ -18511,85 +18471,85 @@ de M. de Barante</cite>.</p>
<p><a id="footnote550" name="footnote550"></a>
<b><a href="#footnotetag550">550</a></b>: Cette lettre importante, qui expose si clairement le
-dessein du nouveau ministère, n'est publiée qu'en partie dans les
-<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>. M. Charles Greville, qui la tenait de M. de
-Bourqueney, l'a donnée plus au complet dans son journal. (<cite>The
+dessein du nouveau ministère, n'est publiée qu'en partie dans les
+<cite>Mémoires de M. Guizot</cite>. M. Charles Greville, qui la tenait de M. de
+Bourqueney, l'a donnée plus au complet dans son journal. (<cite>The
Greville Memoirs, second part</cite>, vol. I<sup>er</sup>, p. 348.)</p>
<p><a id="footnote551" name="footnote551"></a>
<b><a href="#footnotetag551">551</a></b>: <span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 458.</p>
<p><a id="footnote552" name="footnote552"></a>
-<b><a href="#footnotetag552">552</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag552">552</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
<p><a id="footnote553" name="footnote553"></a>
-<b><a href="#footnotetag553">553</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 445 et 446.</p>
+<b><a href="#footnotetag553">553</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 445 et 446.</p>
<p><a id="footnote554" name="footnote554"></a>
-<b><a href="#footnotetag554">554</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag554">554</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire.</cite></p>
<p><a id="footnote555" name="footnote555"></a>
-<b><a href="#footnotetag555">555</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag555">555</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote556" name="footnote556"></a>
-<b><a href="#footnotetag556">556</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag556">556</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie.</cite></p>
<p><a id="footnote557" name="footnote557"></a>
-<b><a href="#footnotetag557">557</a></b>: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date
-du 27 octobre 1840: «L'empereur de Russie est pleinement satisfait de
-l'état actuel des choses, et il ne consentirait pas, sans un extrême
-déplaisir, à un nouvel arrangement auquel participerait la France.»
+<b><a href="#footnotetag557">557</a></b>: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date
+du 27 octobre 1840: «L'empereur de Russie est pleinement satisfait de
+l'état actuel des choses, et il ne consentirait pas, sans un extrême
+déplaisir, à un nouvel arrangement auquel participerait la France.»
(<cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, vol. I<sup>er</sup>, p. 347.)&mdash;Un peu
-plus tard, lord Clanricarde disait à M. de Barante: «J'ai eu souvent à
-répéter à l'Empereur que l'Angleterre tenait à vivre en bonne
-intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dépendait de
+plus tard, lord Clanricarde disait à M. de Barante: «J'ai eu souvent à
+répéter à l'Empereur que l'Angleterre tenait à vivre en bonne
+intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dépendait de
cette bonne harmonie; jamais il n'a entendu ces paroles sans que son
-visage éprouvât une contraction. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+visage éprouvât une contraction. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote558" name="footnote558"></a>
-<b><a href="#footnotetag558">558</a></b>: Dépêche du 30 décembre 1840, et lettre particulière de
-la même date. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag558">558</a></b>: Dépêche du 30 décembre 1840, et lettre particulière de
+la même date. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote559" name="footnote559"></a>
-<b><a href="#footnotetag559">559</a></b>: Comme l'écrivait récemment un Anglais qui avait vu de
-près tous ces événements, «il est hors de doute que Palmerston a été
-poussé, dans toute cette affaire, non pas tant par l'idée de soutenir
-le sultan et de ruiner le pacha que par le désir passionné d'humilier
+<b><a href="#footnotetag559">559</a></b>: Comme l'écrivait récemment un Anglais qui avait vu de
+près tous ces événements, «il est hors de doute que Palmerston a été
+poussé, dans toute cette affaire, non pas tant par l'idée de soutenir
+le sultan et de ruiner le pacha que par le désir passionné d'humilier
la France et de se venger sur Louis-Philippe et ses ministres de leur
-conduite antérieure en Espagne». (Note de M. Henri Reeve, éditeur du
+conduite antérieure en Espagne». (Note de M. Henri Reeve, éditeur du
journal de M. Greville.&mdash;<cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, vol.
I<sup>er</sup>, p. 347, 348.)</p>
<p><a id="footnote560" name="footnote560"></a>
-<b><a href="#footnotetag560">560</a></b>: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, du 27
+<b><a href="#footnotetag560">560</a></b>: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, du 27
octobre 1840. (<cite>Correspondence relative to the affairs of the
Levant.</cite>)</p>
<p><a id="footnote561" name="footnote561"></a>
-<b><a href="#footnotetag561">561</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, <cite>Life of Palmerston</cite>, t. II, p. 306 à 308.</p>
+<b><a href="#footnotetag561">561</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, <cite>Life of Palmerston</cite>, t. II, p. 306 à 308.</p>
<p><a id="footnote562" name="footnote562"></a>
-<b><a href="#footnotetag562">562</a></b>: Sur les conditions dans lesquelles avait été fait ce
+<b><a href="#footnotetag562">562</a></b>: Sur les conditions dans lesquelles avait été fait ce
<i lang="la">memorandum</i>, cf. plus haut, p. <a href="#page260">260</a>.</p>
<p><a id="footnote563" name="footnote563"></a>
-<b><a href="#footnotetag563">563</a></b>: Le texte de cette «réponse» se trouve dans les <cite>Pièces
-historiques</cite> des <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>.</p>
+<b><a href="#footnotetag563">563</a></b>: Le texte de cette «réponse» se trouve dans les <cite>Pièces
+historiques</cite> des <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>.</p>
<p><a id="footnote564" name="footnote564"></a>
-<b><a href="#footnotetag564">564</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie</cite> et <cite>Mémoires
-de M. Guizot</cite>.&mdash;Il fallait que Louis-Philippe eût un bien grand désir
-de conciliation pour avoir, au premier moment, trouvé satisfaisant le
+<b><a href="#footnotetag564">564</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie</cite> et <cite>Mémoires
+de M. Guizot</cite>.&mdash;Il fallait que Louis-Philippe eût un bien grand désir
+de conciliation pour avoir, au premier moment, trouvé satisfaisant le
<i lang="la">memorandum</i> de lord Palmerston. (Cf. sa lettre au roi des Belges du 6
-novembre 1840. <cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
+novembre 1840. <cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
<p><a id="footnote565" name="footnote565"></a>
-<b><a href="#footnotetag565">565</a></b>: Pour le récit de ce qui va suivre, je me suis
+<b><a href="#footnotetag565">565</a></b>: Pour le récit de ce qui va suivre, je me suis
principalement servi des <cite>Greville Memoirs, second part</cite>, vol. I<sup>er</sup>,
-p. 342 à 354.</p>
+p. 342 à 354.</p>
<p><a id="footnote566" name="footnote566"></a>
-<b><a href="#footnotetag566">566</a></b>: Jonathan Wild est un brigand, héros de l'un des romans
+<b><a href="#footnotetag566">566</a></b>: Jonathan Wild est un brigand, héros de l'un des romans
de Fielding.</p>
<p><a id="footnote567" name="footnote567"></a>
@@ -18597,49 +18557,49 @@ de Fielding.</p>
351.</p>
<p><a id="footnote568" name="footnote568"></a>
-<b><a href="#footnotetag568">568</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie</cite> et <cite>Mémoires
+<b><a href="#footnotetag568">568</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie</cite> et <cite>Mémoires
de M. Guizot</cite>.</p>
<p><a id="footnote569" name="footnote569"></a>
<b><a href="#footnotetag569">569</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, vol. I<sup>er</sup>, p.
-351 à 353.</p>
+351 à 353.</p>
<p><a id="footnote570" name="footnote570"></a>
<b><a href="#footnotetag570">570</a></b>: <cite>Correspondence relative to the affairs of the
Levant.</cite></p>
<p><a id="footnote571" name="footnote571"></a>
-<b><a href="#footnotetag571">571</a></b>: Lettre du 16 novembre 1840. (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag571">571</a></b>: Lettre du 16 novembre 1840. (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
<p><a id="footnote572" name="footnote572"></a>
-<b><a href="#footnotetag572">572</a></b>: Dépêche de lord Granville, en date du 16 novembre 1840.
+<b><a href="#footnotetag572">572</a></b>: Dépêche de lord Granville, en date du 16 novembre 1840.
(<cite>Correspondence relative to the affairs of the Levant.</cite>)</p>
<p><a id="footnote573" name="footnote573"></a>
-<b><a href="#footnotetag573">573</a></b>: M. de Rumigny, notre ministre à Bruxelles, informé par
-le roi Léopold de ce qui se passait à Londres, écrivait, le 7
-novembre, au maréchal Soult: «Lord Palmerston est emporté par la joie
-que lui causent les nouvelles de Syrie... Il rêve déjà la chute
-complète de Méhémet-Ali. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag573">573</a></b>: M. de Rumigny, notre ministre à Bruxelles, informé par
+le roi Léopold de ce qui se passait à Londres, écrivait, le 7
+novembre, au maréchal Soult: «Lord Palmerston est emporté par la joie
+que lui causent les nouvelles de Syrie... Il rêve déjà la chute
+complète de Méhémet-Ali. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote574" name="footnote574"></a>
-<b><a href="#footnotetag574">574</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag574">574</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie.</cite></p>
<p><a id="footnote575" name="footnote575"></a>
-<b><a href="#footnotetag575">575</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney du 18 novembre 1840.
+<b><a href="#footnotetag575">575</a></b>: Dépêche de M. de Bourqueney du 18 novembre 1840.
(<i>Ibid.</i>)</p>
<p><a id="footnote576" name="footnote576"></a>
<b><a href="#footnotetag576">576</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, vol. I<sup>er</sup>, p.
352.&mdash;Cette question de la possession de Saint-Jean d'Acre avait paru
-toujours fort importante, et, dès le 6 novembre, Louis-Philippe avait
-proposé d'en faire dépendre l'exécution de la convention à conclure.
-«Que l'arrangement, si on veut, écrivait-il au roi des Belges, soit
-subordonné à une seule condition, c'est-à-dire à savoir dans quelles
-mains se trouvera Saint-Jean d'Acre au moment où l'ordre de suspendre
-les hostilités arrivera en Syrie. S'il tient pour Méhémet-Ali,
-l'arrangement deviendra définitif; mais s'il est au pouvoir du sultan
-et de ses alliés, l'arrangement sera nul.» (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
+toujours fort importante, et, dès le 6 novembre, Louis-Philippe avait
+proposé d'en faire dépendre l'exécution de la convention à conclure.
+«Que l'arrangement, si on veut, écrivait-il au roi des Belges, soit
+subordonné à une seule condition, c'est-à-dire à savoir dans quelles
+mains se trouvera Saint-Jean d'Acre au moment où l'ordre de suspendre
+les hostilités arrivera en Syrie. S'il tient pour Méhémet-Ali,
+l'arrangement deviendra définitif; mais s'il est au pouvoir du sultan
+et de ses alliés, l'arrangement sera nul.» (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</p>
<p><a id="footnote577" name="footnote577"></a>
<b><a href="#footnotetag577">577</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, vol. I<sup>er</sup>, p.
@@ -18647,205 +18607,205 @@ et de ses alliés, l'arrangement sera nul.» (<cite>Revue rétrospective.</cite>)</
<p><a id="footnote578" name="footnote578"></a>
<b><a href="#footnotetag578">578</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, vol. I<sup>er</sup>, p.
-354 à 356.</p>
+354 à 356.</p>
<p><a id="footnote579" name="footnote579"></a>
-<b><a href="#footnotetag579">579</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 445 et 446.</p>
+<b><a href="#footnotetag579">579</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 445 et 446.</p>
<p><a id="footnote580" name="footnote580"></a>
-<b><a href="#footnotetag580">580</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 322 à 324.</p>
+<b><a href="#footnotetag580">580</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 322 à 324.</p>
<p><a id="footnote581" name="footnote581"></a>
-<b><a href="#footnotetag581">581</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag581">581</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie.</cite></p>
<p><a id="footnote582" name="footnote582"></a>
-<b><a href="#footnotetag582">582</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag582">582</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote583" name="footnote583"></a>
-<b><a href="#footnotetag583">583</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag583">583</a></b>: <cite>Note inédite du prince Albert de Broglie.</cite></p>
<p><a id="footnote584" name="footnote584"></a>
-<b><a href="#footnotetag584">584</a></b>: Lettres à M. de Barante du 13 décembre, et à M. de
-Sainte-Aulaire du 10 décembre 1840. (<cite>Notice</cite> sur M. de Barante, par
-M. <span class="smcap">Guizot</span>, et <cite>Mémoires</cite> du même.)</p>
+<b><a href="#footnotetag584">584</a></b>: Lettres à M. de Barante du 13 décembre, et à M. de
+Sainte-Aulaire du 10 décembre 1840. (<cite>Notice</cite> sur M. de Barante, par
+M. <span class="smcap">Guizot</span>, et <cite>Mémoires</cite> du même.)</p>
<p><a id="footnote585" name="footnote585"></a>
-<b><a href="#footnotetag585">585</a></b>: C'était le 16 novembre que M. Guizot, prenant acte des
-refus de lord Palmerston, renonçait à faire de nouvelles ouvertures,
-et, le lendemain 17, commençait la discussion de l'Adresse à la
+<b><a href="#footnotetag585">585</a></b>: C'était le 16 novembre que M. Guizot, prenant acte des
+refus de lord Palmerston, renonçait à faire de nouvelles ouvertures,
+et, le lendemain 17, commençait la discussion de l'Adresse à la
Chambre des pairs. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre, qui
-détruisait nos dernières chances d'arrangement, arrivait à Paris le 23
-novembre, et le 25 était le jour fixé pour l'ouverture du débat à la
-Chambre des députés.</p>
+détruisait nos dernières chances d'arrangement, arrivait à Paris le 23
+novembre, et le 25 était le jour fixé pour l'ouverture du débat à la
+Chambre des députés.</p>
<p><a id="footnote586" name="footnote586"></a>
-<b><a href="#footnotetag586">586</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 394, et t. VIII, p.
+<b><a href="#footnotetag586">586</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 394, et t. VIII, p.
14.</p>
<p><a id="footnote587" name="footnote587"></a>
-<b><a href="#footnotetag587">587</a></b>: Pour expliquer, d'ailleurs, cette signature du traité à
-l'insu de la France, l'ancien ambassadeur la présentait comme une
-réponse à la tentative d'arrangement direct entre le sultan et le
-pacha. «On a cru, fort à tort, dit-il, et contre mes protestations les
-plus formelles et les plus persévérantes, on a cru que cette tentative
-était l'&oelig;uvre de la France, on a cru que la France, abandonnant la
-politique du 27 juillet, avait tenté de se faire là une politique
-isolée, un succès isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement,
-particulièrement, que cela était faux; on ne m'a pas cru.» L'orateur
-prononça ces derniers mots d'un tel ton qu'ils semblaient signifier:
-«On ne pouvait pas me croire.» M. Thiers, fort irrité de cette
-insinuation, répondit, quelques jours plus tard, à la tribune de la
-Chambre des députés: «Je suis convaincu que, lorsque M. Guizot disait
-au cabinet anglais que nous n'étions en rien les auteurs de la
-proposition faite à Constantinople, il le disait de manière à être
-cru. S'il ne l'avait pas dit de ce ton-là, il aurait trahi son
-cabinet; il en était incapable. Je crois aussi que lorsqu'il exprimait
-sa profonde conviction, il aurait tenu à insulte de n'être pas cru.»</p>
+<b><a href="#footnotetag587">587</a></b>: Pour expliquer, d'ailleurs, cette signature du traité à
+l'insu de la France, l'ancien ambassadeur la présentait comme une
+réponse à la tentative d'arrangement direct entre le sultan et le
+pacha. «On a cru, fort à tort, dit-il, et contre mes protestations les
+plus formelles et les plus persévérantes, on a cru que cette tentative
+était l'&oelig;uvre de la France, on a cru que la France, abandonnant la
+politique du 27 juillet, avait tenté de se faire là une politique
+isolée, un succès isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement,
+particulièrement, que cela était faux; on ne m'a pas cru.» L'orateur
+prononça ces derniers mots d'un tel ton qu'ils semblaient signifier:
+«On ne pouvait pas me croire.» M. Thiers, fort irrité de cette
+insinuation, répondit, quelques jours plus tard, à la tribune de la
+Chambre des députés: «Je suis convaincu que, lorsque M. Guizot disait
+au cabinet anglais que nous n'étions en rien les auteurs de la
+proposition faite à Constantinople, il le disait de manière à être
+cru. S'il ne l'avait pas dit de ce ton-là, il aurait trahi son
+cabinet; il en était incapable. Je crois aussi que lorsqu'il exprimait
+sa profonde conviction, il aurait tenu à insulte de n'être pas cru.»</p>
<p><a id="footnote588" name="footnote588"></a>
-<b><a href="#footnotetag588">588</a></b>: M. Guizot, du reste, avait été amené, sur
-l'interpellation d'un pair, à expliquer lui-même ainsi ses paroles:
-«J'ai dit que, s'il y avait une offense réelle, il faudrait tout
-sacrifier; j'ai parlé de la guerre que ferait la France pour une cause
-juste et légitime, après s'être emparée de l'esprit et des sympathies
-des peuples. Certes, ces deux paroles excluaient l'idée de la paix à
-tout prix. J'ai parlé de la paix partout et toujours, mais comme d'un
-intérêt égal pour tous les gouvernements, pour tous les peuples, mais
-aux conditions de la justice et de l'honneur national.»</p>
+<b><a href="#footnotetag588">588</a></b>: M. Guizot, du reste, avait été amené, sur
+l'interpellation d'un pair, à expliquer lui-même ainsi ses paroles:
+«J'ai dit que, s'il y avait une offense réelle, il faudrait tout
+sacrifier; j'ai parlé de la guerre que ferait la France pour une cause
+juste et légitime, après s'être emparée de l'esprit et des sympathies
+des peuples. Certes, ces deux paroles excluaient l'idée de la paix à
+tout prix. J'ai parlé de la paix partout et toujours, mais comme d'un
+intérêt égal pour tous les gouvernements, pour tous les peuples, mais
+aux conditions de la justice et de l'honneur national.»</p>
<p><a id="footnote589" name="footnote589"></a>
-<b><a href="#footnotetag589">589</a></b>: Un peu plus tard, le 30 décembre, M. de Barante
-écrivait de Saint-Pétersbourg à M. Guizot: «La discussion de l'Adresse
-a excité ici un vif intérêt. On lisait tous les discours; on ne
-parlait pas d'autre chose. C'était l'affaire de l'Europe entière.»
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag589">589</a></b>: Un peu plus tard, le 30 décembre, M. de Barante
+écrivait de Saint-Pétersbourg à M. Guizot: «La discussion de l'Adresse
+a excité ici un vif intérêt. On lisait tous les discours; on ne
+parlait pas d'autre chose. C'était l'affaire de l'Europe entière.»
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote590" name="footnote590"></a>
-<b><a href="#footnotetag590">590</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag590">590</a></b>: <cite>Revue rétrospective.</cite></p>
<p><a id="footnote591" name="footnote591"></a>
-<b><a href="#footnotetag591">591</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 405.</p>
+<b><a href="#footnotetag591">591</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. V, p. 405.</p>
<p><a id="footnote592" name="footnote592"></a>
-<b><a href="#footnotetag592">592</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag592">592</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote593" name="footnote593"></a>
-<b><a href="#footnotetag593">593</a></b>: M. Jules <span class="smcap">Simon</span>, <cite>Notice</cite> lue à l'Académie des sciences
+<b><a href="#footnotetag593">593</a></b>: M. Jules <span class="smcap">Simon</span>, <cite>Notice</cite> lue à l'Académie des sciences
morales et politiques.</p>
<p><a id="footnote594" name="footnote594"></a>
-<b><a href="#footnotetag594">594</a></b>: On a souvent cité le mot de mademoiselle Rachel, au
-sortir d'une séance de la Chambre où M. Guizot avait parlé:
-«J'aimerais à jouer la tragédie avec cet homme-là.» Jeune homme, quand
-il avait fait visite pour la première fois à madame de Staël,
-celle-ci, frappée de son accent, lui avait dit brusquement: »Je suis
-sûre que vous joueriez très-bien la tragédie; restez avec nous et
-prenez un rôle dans <cite>Andromaque</cite>.»</p>
+<b><a href="#footnotetag594">594</a></b>: On a souvent cité le mot de mademoiselle Rachel, au
+sortir d'une séance de la Chambre où M. Guizot avait parlé:
+«J'aimerais à jouer la tragédie avec cet homme-là.» Jeune homme, quand
+il avait fait visite pour la première fois à madame de Staël,
+celle-ci, frappée de son accent, lui avait dit brusquement: »Je suis
+sûre que vous joueriez très-bien la tragédie; restez avec nous et
+prenez un rôle dans <cite>Andromaque</cite>.»</p>
<p><a id="footnote595" name="footnote595"></a>
-<b><a href="#footnotetag595">595</a></b>: L'opposition avait en effet assez beau jeu à rappeler
-le temps où M. Guizot accusait le ministère du 15 avril «d'abaisser»
-la France, où il proclamait que «la paix pouvait être compromise par
-une politique faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national»,
-et où il s'écriait: «La France est très-fière, très-susceptible pour
-sa dignité nationale, pour son attitude dans le monde. Le gouvernement
-est coupable et insensé, quand il ne donne pas à cette fierté, à cette
-susceptibilité, sécurité et satisfaction.»</p>
+<b><a href="#footnotetag595">595</a></b>: L'opposition avait en effet assez beau jeu à rappeler
+le temps où M. Guizot accusait le ministère du 15 avril «d'abaisser»
+la France, où il proclamait que «la paix pouvait être compromise par
+une politique faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national»,
+et où il s'écriait: «La France est très-fière, très-susceptible pour
+sa dignité nationale, pour son attitude dans le monde. Le gouvernement
+est coupable et insensé, quand il ne donne pas à cette fierté, à cette
+susceptibilité, sécurité et satisfaction.»</p>
<p><a id="footnote596" name="footnote596"></a>
-<b><a href="#footnotetag596">596</a></b>: M. Rossi écrivait à ce propos: «Tout ce que notre
-diplomatie a fait, a dit, a pensé, a connu, a conjecturé, depuis deux
-ans, sur la question d'Orient, a été lu, étalé, commenté à la tribune.
-On a mis en scène les diplomates présents, les absents, les français,
-les étrangers, comme si l'affaire d'Orient était finie et reléguée
+<b><a href="#footnotetag596">596</a></b>: M. Rossi écrivait à ce propos: «Tout ce que notre
+diplomatie a fait, a dit, a pensé, a connu, a conjecturé, depuis deux
+ans, sur la question d'Orient, a été lu, étalé, commenté à la tribune.
+On a mis en scène les diplomates présents, les absents, les français,
+les étrangers, comme si l'affaire d'Orient était finie et reléguée
dans le domaine de l'histoire. Nous ne croyons pas nous tromper en
-affirmant que le comité diplomatique de la Convention mettait plus de
-réserve dans ses communications au public sur les affaires pendantes.
+affirmant que le comité diplomatique de la Convention mettait plus de
+réserve dans ses communications au public sur les affaires pendantes.
Nous autres, nous sommes las, pour employer le mot de M. Villemain, de
-toute cette politique rétrospective.» (Chronique politique de la
-<cite>Revue des Deux Mondes</cite> du 1<sup>er</sup> décembre 1840.)</p>
+toute cette politique rétrospective.» (Chronique politique de la
+<cite>Revue des Deux Mondes</cite> du 1<sup>er</sup> décembre 1840.)</p>
<p><a id="footnote597" name="footnote597"></a>
-<b><a href="#footnotetag597">597</a></b>: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date
-du 4 décembre 1840: «Les révélations de secrets officiels et de
-confidences ont été monstrueuses.» (T. 1<sup>er</sup>, p. 355.)</p>
+<b><a href="#footnotetag597">597</a></b>: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date
+du 4 décembre 1840: «Les révélations de secrets officiels et de
+confidences ont été monstrueuses.» (T. 1<sup>er</sup>, p. 355.)</p>
<p><a id="footnote598" name="footnote598"></a>
-<b><a href="#footnotetag598">598</a></b>: «Je m'honore de l'appui de la gauche, disait M. Thiers;
-cet appui tenait à ce qu'il y avait de commun entre elle et moi:
-l'amour pour notre pays et sa révolution. Je ne crains pas de
-m'appeler révolutionnaire; il n'y a que les parvenus de mauvaise
-éducation qui ont peur de leur origine; moi je n'ai pas peur de la
-mienne.»</p>
+<b><a href="#footnotetag598">598</a></b>: «Je m'honore de l'appui de la gauche, disait M. Thiers;
+cet appui tenait à ce qu'il y avait de commun entre elle et moi:
+l'amour pour notre pays et sa révolution. Je ne crains pas de
+m'appeler révolutionnaire; il n'y a que les parvenus de mauvaise
+éducation qui ont peur de leur origine; moi je n'ai pas peur de la
+mienne.»</p>
<p><a id="footnote599" name="footnote599"></a>
<b><a href="#footnotetag599">599</a></b>: Cf. plus haut, p. <a href="#page378">378</a> et <a href="#page379">379</a>.</p>
<p><a id="footnote600" name="footnote600"></a>
-<b><a href="#footnotetag600">600</a></b>: <cite>Mémoires de M. Odilon Barrot</cite>, t. I<sup>er</sup>, p. 359.</p>
+<b><a href="#footnotetag600">600</a></b>: <cite>Mémoires de M. Odilon Barrot</cite>, t. I<sup>er</sup>, p. 359.</p>
<p><a id="footnote601" name="footnote601"></a>
-<b><a href="#footnotetag601">601</a></b>: «Je suis de l'école de l'Empire, s'écriait M. Jaubert;
-mon père a été tué par un boulet anglais à la bataille d'Aboukir; en
-1815, j'ai vu les habits rouges des Anglais dans les Champs-Élysées;
-je ne l'oublierai jamais.» Puis, parlant des incidents récents, il
-ajoutait: «Il y a eu outrage; j'attends le jour de la vengeance.»</p>
+<b><a href="#footnotetag601">601</a></b>: «Je suis de l'école de l'Empire, s'écriait M. Jaubert;
+mon père a été tué par un boulet anglais à la bataille d'Aboukir; en
+1815, j'ai vu les habits rouges des Anglais dans les Champs-Élysées;
+je ne l'oublierai jamais.» Puis, parlant des incidents récents, il
+ajoutait: «Il y a eu outrage; j'attends le jour de la vengeance.»</p>
<p><a id="footnote602" name="footnote602"></a>
-<b><a href="#footnotetag602">602</a></b>: Le général Bugeaud fit justice des déclamations sur la
-guerre révolutionnaire et de la légende des volontaires de 1792. «Il y
-a beaucoup de gens en France, dit-il, qui sont persuadés qu'il suffit
-de chanter la <cite>Marseillaise</cite> pour renverser les armées de l'Europe.
-J'apprécie beaucoup le chant de la <cite>Marseillaise</cite>. (<i>On rit.</i>) Mais je
-crois qu'à lui seul il ne donne pas la victoire. Je trouve très-bien
+<b><a href="#footnotetag602">602</a></b>: Le général Bugeaud fit justice des déclamations sur la
+guerre révolutionnaire et de la légende des volontaires de 1792. «Il y
+a beaucoup de gens en France, dit-il, qui sont persuadés qu'il suffit
+de chanter la <cite>Marseillaise</cite> pour renverser les armées de l'Europe.
+J'apprécie beaucoup le chant de la <cite>Marseillaise</cite>. (<i>On rit.</i>) Mais je
+crois qu'à lui seul il ne donne pas la victoire. Je trouve très-bien
que les combattants chantent la <cite>Marseillaise</cite>, quelques instants
avant le combat, non pendant l'action: ce qu'il faut alors, c'est le
-silence, c'est l'aplomb. Il faut se méfier des troupes silencieuses et
-non pas de celles qui crient et qui chantent.»</p>
+silence, c'est l'aplomb. Il faut se méfier des troupes silencieuses et
+non pas de celles qui crient et qui chantent.»</p>
<p><a id="footnote603" name="footnote603"></a>
-<b><a href="#footnotetag603">603</a></b>: En apportant cette nouvelle rédaction, M. Dupin
-s'exprima ainsi: «Le rédacteur de l'Adresse et la majorité de la
-commission n'ont pas changé d'opinion; mais, avec les sentiments
-français qui étaient dans nos c&oelig;urs, nous avons été amenés à
+<b><a href="#footnotetag603">603</a></b>: En apportant cette nouvelle rédaction, M. Dupin
+s'exprima ainsi: «Le rédacteur de l'Adresse et la majorité de la
+commission n'ont pas changé d'opinion; mais, avec les sentiments
+français qui étaient dans nos c&oelig;urs, nous avons été amenés à
recueillir les impressions, non pas de nos adversaires, mais de nos
-amis, et à donner satisfaction à la Chambre, non en changeant les
-sentiments, mais en leur donnant plus de relief et de saillie.»</p>
+amis, et à donner satisfaction à la Chambre, non en changeant les
+sentiments, mais en leur donnant plus de relief et de saillie.»</p>
<p><a id="footnote604" name="footnote604"></a>
-<b><a href="#footnotetag604">604</a></b>: Le <cite>Journal des Débats</cite> criblait de ses sarcasmes ce
-fameux plan. «M. Thiers, disait-il, se donne un singulier mérite, et
-voici ce mérite: sa politique officielle était pacifique, mais sa
-politique secrète était belliqueuse! Au mois d'octobre, il ne
-considérait pas le traité de Londres comme une insulte; il l'eût
-considéré comme une insulte, au mois de mai prochain! Il n'entendait
-pas s'opposer à l'exécution du traité, il l'a dit et l'a prouvé; mais
-il voulait le faire modifier, quand il serait pleinement exécuté! Il a
-abandonné la Syrie aux chances de la guerre; mais, au mois de mai, il
-eût essayé de la reprendre.» Puis, cessant de railler, il apostrophait
-ainsi l'ancien ministre du 1<sup>er</sup> mars: «Non, M. Thiers, vous n'avez
+<b><a href="#footnotetag604">604</a></b>: Le <cite>Journal des Débats</cite> criblait de ses sarcasmes ce
+fameux plan. «M. Thiers, disait-il, se donne un singulier mérite, et
+voici ce mérite: sa politique officielle était pacifique, mais sa
+politique secrète était belliqueuse! Au mois d'octobre, il ne
+considérait pas le traité de Londres comme une insulte; il l'eût
+considéré comme une insulte, au mois de mai prochain! Il n'entendait
+pas s'opposer à l'exécution du traité, il l'a dit et l'a prouvé; mais
+il voulait le faire modifier, quand il serait pleinement exécuté! Il a
+abandonné la Syrie aux chances de la guerre; mais, au mois de mai, il
+eût essayé de la reprendre.» Puis, cessant de railler, il apostrophait
+ainsi l'ancien ministre du 1<sup>er</sup> mars: «Non, M. Thiers, vous n'avez
pas voulu la guerre. Vous ne l'avez pas plus voulu au mois d'octobre
-qu'au mois d'août, avec cette résolution sérieuse et calme d'un homme
-d'État qui a calculé les chances et qui se sent la main assez forte
-pour diriger les événements... Puis, quand les événements vous ont
-déçu, vous n'avez plus songé qu'à vous préparer sur les bancs de
-l'opposition une retraite avantageuse.»</p>
+qu'au mois d'août, avec cette résolution sérieuse et calme d'un homme
+d'État qui a calculé les chances et qui se sent la main assez forte
+pour diriger les événements... Puis, quand les événements vous ont
+déçu, vous n'avez plus songé qu'à vous préparer sur les bancs de
+l'opposition une retraite avantageuse.»</p>
<p><a id="footnote605" name="footnote605"></a>
-<b><a href="#footnotetag605">605</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel</cite> du 10 décembre
+<b><a href="#footnotetag605">605</a></b>: <cite>Journal inédit du baron de Viel-Castel</cite> du 10 décembre
1840.</p>
<p><a id="footnote606" name="footnote606"></a>
<b><a href="#footnotetag606">606</a></b>: M. Thiers avait dit, dans son discours du 27 novembre:
-«Cette presse m'injurie de la manière la plus affreuse. On me fait un
+«Cette presse m'injurie de la manière la plus affreuse. On me fait un
homme de presse qui attaque tout le monde avec cet instrument, comme
-si je n'étais pas la plus grande victime de la presse! (<i>Exclamations
+si je n'étais pas la plus grande victime de la presse! (<i>Exclamations
et rires au centre.</i>) Messieurs, n'y a-t-il pas des journaux qui me
-diffament tous les jours de la manière la plus odieuse? Eh bien, je
-leur accorde une chose: on peut toujours faire souffrir un honnête
+diffament tous les jours de la manière la plus odieuse? Eh bien, je
+leur accorde une chose: on peut toujours faire souffrir un honnête
homme quand on le calomnie; je leur accorde cette triste puissance sur
-moi... Mais cet honnête homme méprise, il méprise beaucoup, et c'est
-sa seule vengeance.»</p>
+moi... Mais cet honnête homme méprise, il méprise beaucoup, et c'est
+sa seule vengeance.»</p>
<p><a id="footnote607" name="footnote607"></a>
<b><a href="#footnotetag607">607</a></b>: <span class="smcap">Bulwer</span>, t. II, p. 324.</p>
@@ -18855,87 +18815,87 @@ sa seule vengeance.»</p>
et 355.</p>
<p><a id="footnote609" name="footnote609"></a>
-<b><a href="#footnotetag609">609</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag609">609</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote610" name="footnote610"></a>
<b><a href="#footnotetag610">610</a></b>: <i>Ibid.</i></p>
<p><a id="footnote611" name="footnote611"></a>
-<b><a href="#footnotetag611">611</a></b>: Lettre du 13 décembre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag611">611</a></b>: Lettre du 13 décembre 1840. (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote612" name="footnote612"></a>
-<b><a href="#footnotetag612">612</a></b>: M. Berryer avait dit à la tribune, dans la discussion
-de l'Adresse: «Je l'entends, je l'entends, le canon de Saint-Jean
+<b><a href="#footnotetag612">612</a></b>: M. Berryer avait dit à la tribune, dans la discussion
+de l'Adresse: «Je l'entends, je l'entends, le canon de Saint-Jean
d'Acre, j'entends le canon anglais qui brise Saint-Jean d'Acre, devant
-lequel Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre, aux rives
+lequel Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre, aux rives
d'une autre mer, un autre canon qui va vous annoncer les restes du
-prisonnier de l'Anglais. À ses funérailles et dans sa tombe même,
-est-ce que vous ensevelirez, sans gémir, sans protester, l'influence,
-l'ascendant qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore?»</p>
+prisonnier de l'Anglais. À ses funérailles et dans sa tombe même,
+est-ce que vous ensevelirez, sans gémir, sans protester, l'influence,
+l'ascendant qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore?»</p>
<p><a id="footnote613" name="footnote613"></a>
-<b><a href="#footnotetag613">613</a></b>: 13, 14 et 15 décembre 1840.</p>
+<b><a href="#footnotetag613">613</a></b>: 13, 14 et 15 décembre 1840.</p>
<p><a id="footnote614" name="footnote614"></a>
-<b><a href="#footnotetag614">614</a></b>: M. de Barante écrivait plus tard, le 30 décembre 1840,
-à M. Guizot: «On attendait ici (à Saint-Pétersbourg) impatiemment des
-nouvelles de la cérémonie funèbre de Napoléon. Beaucoup de personnes,
+<b><a href="#footnotetag614">614</a></b>: M. de Barante écrivait plus tard, le 30 décembre 1840,
+à M. Guizot: «On attendait ici (à Saint-Pétersbourg) impatiemment des
+nouvelles de la cérémonie funèbre de Napoléon. Beaucoup de personnes,
et probablement l'Empereur tout le premier, s'imaginaient qu'elle
-serait l'occasion de quelque grand trouble.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+serait l'occasion de quelque grand trouble.» (<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote615" name="footnote615"></a>
-<b><a href="#footnotetag615">615</a></b>: M. Doudan, qui, il est vrai, n'était pas prompt à
-l'émotion et voyait facilement le côté ridicule des choses, écrivait à
-ce propos: «Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une
-grande impression, unanime, profonde; mais, avec l'infinie variété de
+<b><a href="#footnotetag615">615</a></b>: M. Doudan, qui, il est vrai, n'était pas prompt à
+l'émotion et voyait facilement le côté ridicule des choses, écrivait à
+ce propos: «Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une
+grande impression, unanime, profonde; mais, avec l'infinie variété de
nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le
-directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui
-ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrêtait à la
-porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'Empereur, repris
-après une bataille à Sainte-Hélène, cela serait grand; mais les
-statues de l'Éloquence, de la Justice et de l'Idéologie, exécutées en
-plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image
-parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions,
-tirées des vieux garde-meubles de l'Empire, ne pourront pas supporter
+directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui
+ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrêtait à la
+porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'Empereur, repris
+après une bataille à Sainte-Hélène, cela serait grand; mais les
+statues de l'Éloquence, de la Justice et de l'Idéologie, exécutées en
+plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image
+parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions,
+tirées des vieux garde-meubles de l'Empire, ne pourront pas supporter
le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une
-nation de baladins et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant
-tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.»
-(<cite>Mélanges et lettres</cite>, t. 1<sup>er</sup>, p. 354.)</p>
+nation de baladins et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant
+tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.»
+(<cite>Mélanges et lettres</cite>, t. 1<sup>er</sup>, p. 354.)</p>
<p><a id="footnote616" name="footnote616"></a>
-<b><a href="#footnotetag616">616</a></b>: 16 et 17 décembre 1840.</p>
+<b><a href="#footnotetag616">616</a></b>: 16 et 17 décembre 1840.</p>
<p><a id="footnote617" name="footnote617"></a>
-<b><a href="#footnotetag617">617</a></b>: Lettre à M. de Barante, du 16 décembre 1840.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag617">617</a></b>: Lettre à M. de Barante, du 16 décembre 1840.
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote618" name="footnote618"></a>
-<b><a href="#footnotetag618">618</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag618">618</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot.</cite></p>
<p><a id="footnote619" name="footnote619"></a>
-<b><a href="#footnotetag619">619</a></b>: Dans sa lettre parisienne du 20 décembre 1840, madame
-Émile de Girardin raconte ou plutôt suppose des conversations
-échangées entre diverses personnes sur la cérémonie du 15 décembre.
-«Le prince de Joinville, dit un vieux général, est un brave jeune
-homme; l'Empereur l'aurait beaucoup aimé.&mdash;C'est possible, répond son
-interlocuteur; mais l'Empereur, à sa place, ne <em>se</em> serait pas
-ramené.»</p>
+<b><a href="#footnotetag619">619</a></b>: Dans sa lettre parisienne du 20 décembre 1840, madame
+Émile de Girardin raconte ou plutôt suppose des conversations
+échangées entre diverses personnes sur la cérémonie du 15 décembre.
+«Le prince de Joinville, dit un vieux général, est un brave jeune
+homme; l'Empereur l'aurait beaucoup aimé.&mdash;C'est possible, répond son
+interlocuteur; mais l'Empereur, à sa place, ne <em>se</em> serait pas
+ramené.»</p>
<p><a id="footnote620" name="footnote620"></a>
-<b><a href="#footnotetag620">620</a></b>: L'armée, à la chute de M. Thiers, et par suite de
-l'appel des classes de 1834 à 1838, comprenait environ quatre cent
-quarante mille hommes. C'est à peu de chose près ce chiffre que
-maintenait le ministère du 29 octobre.</p>
+<b><a href="#footnotetag620">620</a></b>: L'armée, à la chute de M. Thiers, et par suite de
+l'appel des classes de 1834 à 1838, comprenait environ quatre cent
+quarante mille hommes. C'est à peu de chose près ce chiffre que
+maintenait le ministère du 29 octobre.</p>
<p><a id="footnote621" name="footnote621"></a>
-<b><a href="#footnotetag621">621</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. VI, p. 39 et p. 55.</p>
+<b><a href="#footnotetag621">621</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. VI, p. 39 et p. 55.</p>
<p><a id="footnote622" name="footnote622"></a>
-<b><a href="#footnotetag622">622</a></b>: Cette démarche est rapportée dans une lettre de M.
-Guizot à M. de Barante, décembre 1840. (<cite>Document inédits.</cite>)</p>
+<b><a href="#footnotetag622">622</a></b>: Cette démarche est rapportée dans une lettre de M.
+Guizot à M. de Barante, décembre 1840. (<cite>Document inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote623" name="footnote623"></a>
-<b><a href="#footnotetag623">623</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire</cite>; <cite>Mémoires
+<b><a href="#footnotetag623">623</a></b>: <cite>Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire</cite>; <cite>Mémoires
de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 507, 508.&mdash;<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte
Frankreichs</cite>, t. II, p. 459.</p>
@@ -18943,84 +18903,84 @@ Frankreichs</cite>, t. II, p. 459.</p>
<b><a href="#footnotetag624">624</a></b>: <span class="smcap">Hillebrand</span>, <i>Ibid.</i></p>
<p><a id="footnote625" name="footnote625"></a>
-<b><a href="#footnotetag625">625</a></b>: À gauche, la presse se divisait ainsi: pour les
-fortifications, les journaux thiéristes et le <cite>National</cite>; contre, le
-<cite>Commerce</cite> et les autres feuilles d'extrême gauche. À droite, le
-<cite>Journal des Débats</cite> soutenait la loi, mais tristement et sans grand
+<b><a href="#footnotetag625">625</a></b>: À gauche, la presse se divisait ainsi: pour les
+fortifications, les journaux thiéristes et le <cite>National</cite>; contre, le
+<cite>Commerce</cite> et les autres feuilles d'extrême gauche. À droite, le
+<cite>Journal des Débats</cite> soutenait la loi, mais tristement et sans grand
entrain; la <cite>Presse</cite> la combattait.</p>
<p><a id="footnote626" name="footnote626"></a>
-<b><a href="#footnotetag626">626</a></b>: À entendre la réflexion, un peu chagrine, il est vrai,
-d'un contemporain, certains conservateurs étaient «bien aises de
-n'avoir pas d'armes pour se défendre, comme les petits enfants de
-n'avoir pas de plume pour faire leur devoir».</p>
+<b><a href="#footnotetag626">626</a></b>: À entendre la réflexion, un peu chagrine, il est vrai,
+d'un contemporain, certains conservateurs étaient «bien aises de
+n'avoir pas d'armes pour se défendre, comme les petits enfants de
+n'avoir pas de plume pour faire leur devoir».</p>
<p><a id="footnote627" name="footnote627"></a>
-<b><a href="#footnotetag627">627</a></b>: «Soyez franc, écrivait madame de Girardin le 24 janvier
-1841, connaissez-vous au monde une ville de guerre où l'esprit
-travaille? il n'en est point..... Ne mettez pas à Paris une armure, sa
-lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les
-destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, l'idée a peur du fer;
-elle n'ose point naître sous une pesante coiffure.» Elle invoquait à
-l'appui l'opposition de tous les grands lettrés contre les
+<b><a href="#footnotetag627">627</a></b>: «Soyez franc, écrivait madame de Girardin le 24 janvier
+1841, connaissez-vous au monde une ville de guerre où l'esprit
+travaille? il n'en est point..... Ne mettez pas à Paris une armure, sa
+lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les
+destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, l'idée a peur du fer;
+elle n'ose point naître sous une pesante coiffure.» Elle invoquait à
+l'appui l'opposition de tous les grands lettrés contre les
fortifications, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de
-Balzac, de Théophile Gautier, etc. «Le projet, concluait madame de
-Girardin, est un coup d'État contre l'esprit; il fait naturellement
-frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.» (Le vicomte <span class="smcap">de
-Launay</span>, <cite>Lettres parisiennes</cite>, t. III, p. 119 à 121.)</p>
+Balzac, de Théophile Gautier, etc. «Le projet, concluait madame de
+Girardin, est un coup d'État contre l'esprit; il fait naturellement
+frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.» (Le vicomte <span class="smcap">de
+Launay</span>, <cite>Lettres parisiennes</cite>, t. III, p. 119 à 121.)</p>
<p><a id="footnote628" name="footnote628"></a>
-<b><a href="#footnotetag628">628</a></b>: «Je n'ai point abandonné, disait le maréchal, l'opinion
-que j'ai été appelé à émettre, sur la même question de fortifier
-Paris, en 1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé que ce n'était pas le
-moment de la reproduire. Aussi je l'ai écartée avec soin, afin que la
-question se présentât tout entière devant la Chambre. Mais je lui dois
-et je me dois à moi-même de déclarer que je fais expressément la
-réserve de cette opinion antérieure que ni le temps ni les
-circonstances n'ont affaiblie.»</p>
+<b><a href="#footnotetag628">628</a></b>: «Je n'ai point abandonné, disait le maréchal, l'opinion
+que j'ai été appelé à émettre, sur la même question de fortifier
+Paris, en 1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé que ce n'était pas le
+moment de la reproduire. Aussi je l'ai écartée avec soin, afin que la
+question se présentât tout entière devant la Chambre. Mais je lui dois
+et je me dois à moi-même de déclarer que je fais expressément la
+réserve de cette opinion antérieure que ni le temps ni les
+circonstances n'ont affaiblie.»</p>
<p><a id="footnote629" name="footnote629"></a>
-<b><a href="#footnotetag629">629</a></b>: Les journaux thiéristes dénonçaient ouvertement cette
-intrigue. Cf. entre autres le <cite>Siècle</cite> du 8 janvier 1841. Le bruit en
-arrivait jusqu'à Londres, et M. Charles Greville écrivait à ce propos,
-le 13 janvier 1841: «Guizot est évidemment inquiet de certaines
+<b><a href="#footnotetag629">629</a></b>: Les journaux thiéristes dénonçaient ouvertement cette
+intrigue. Cf. entre autres le <cite>Siècle</cite> du 8 janvier 1841. Le bruit en
+arrivait jusqu'à Londres, et M. Charles Greville écrivait à ce propos,
+le 13 janvier 1841: «Guizot est évidemment inquiet de certaines
intrigues maintenant en &oelig;uvre pour le renverser. De ces intrigues,
-Molé est l'objet ou l'agent, peut-être les deux à la fois. Guizot a
-envoyé l'autre jour à Reeve un article habilement fait, où l'on
-discutait la position de M. Molé et la moralité aussi bien que la
-possibilité de son arrivée au pouvoir avec l'aide d'une coalition.»
+Molé est l'objet ou l'agent, peut-être les deux à la fois. Guizot a
+envoyé l'autre jour à Reeve un article habilement fait, où l'on
+discutait la position de M. Molé et la moralité aussi bien que la
+possibilité de son arrivée au pouvoir avec l'aide d'une coalition.»
(<cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. II, p. 365.)</p>
<p><a id="footnote630" name="footnote630"></a>
<b><a href="#footnotetag630">630</a></b>: Cette discussion dura du 23 mars au 1<sup>er</sup> avril 1841.</p>
<p><a id="footnote631" name="footnote631"></a>
-<b><a href="#footnotetag631">631</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. VI, p. 30.</p>
+<b><a href="#footnotetag631">631</a></b>: <cite>Mémoires de M. Guizot</cite>, t. VI, p. 30.</p>
<p><a id="footnote632" name="footnote632"></a>
-<b><a href="#footnotetag632">632</a></b>: Lettre à M. de Barante (<cite>Documents inédits</cite>).</p>
+<b><a href="#footnotetag632">632</a></b>: Lettre à M. de Barante (<cite>Documents inédits</cite>).</p>
<p><a id="footnote633" name="footnote633"></a>
-<b><a href="#footnotetag633">633</a></b>: Ces idées étaient soutenues entre autres par le
-<cite>Journal des Débats</cite>.</p>
+<b><a href="#footnotetag633">633</a></b>: Ces idées étaient soutenues entre autres par le
+<cite>Journal des Débats</cite>.</p>
<p><a id="footnote634" name="footnote634"></a>
-<b><a href="#footnotetag634">634</a></b>: Telle était la thèse développée par M. Rossi, qui
-écrivait alors, sans les signer, les chroniques politiques de la
+<b><a href="#footnotetag634">634</a></b>: Telle était la thèse développée par M. Rossi, qui
+écrivait alors, sans les signer, les chroniques politiques de la
<cite>Revue des Deux Mondes</cite>.</p>
<p><a id="footnote635" name="footnote635"></a>
-<b><a href="#footnotetag635">635</a></b>: 20 février 1841.</p>
+<b><a href="#footnotetag635">635</a></b>: 20 février 1841.</p>
<p><a id="footnote636" name="footnote636"></a>
-<b><a href="#footnotetag636">636</a></b>: Comme s'en est vanté plus tard un écrivain radical, «le
-Roi était devenu personnellement, en dépit des jalouses précautions de
-la loi, le but de toutes les attaques». (<span class="smcap">Élias Regnault</span>, <cite>Histoire de
+<b><a href="#footnotetag636">636</a></b>: Comme s'en est vanté plus tard un écrivain radical, «le
+Roi était devenu personnellement, en dépit des jalouses précautions de
+la loi, le but de toutes les attaques». (<span class="smcap">Élias Regnault</span>, <cite>Histoire de
huit ans</cite>, t. II, p. 77).</p>
<p><a id="footnote637" name="footnote637"></a>
-<b><a href="#footnotetag637">637</a></b>: S'il faut en croire le témoignage de certains
-ambassadeurs étrangers, M. Guizot leur aurait avoué l'authenticité de
+<b><a href="#footnotetag637">637</a></b>: S'il faut en croire le témoignage de certains
+ambassadeurs étrangers, M. Guizot leur aurait avoué l'authenticité de
ces lettres. (<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreichs</cite>, t. II, p. 478).</p>
<p><a id="footnote638" name="footnote638"></a>
@@ -19028,16 +18988,16 @@ ces lettres. (<span class="smcap">Hillebrand</span>, <cite>Geschichte Frankreich
1<sup>er</sup> mai 1841.</p>
<p><a id="footnote639" name="footnote639"></a>
-<b><a href="#footnotetag639">639</a></b>: Lettre du 29 avril 1841. (<cite>Lutèce</cite>, p. 197 et 198).</p>
+<b><a href="#footnotetag639">639</a></b>: Lettre du 29 avril 1841. (<cite>Lutèce</cite>, p. 197 et 198).</p>
<p><a id="footnote640" name="footnote640"></a>
-<b><a href="#footnotetag640">640</a></b>: Pour l'exposé qui va suivre jusqu'à la convention des
-détroits, je me suis surtout servi de la <cite>Note inédite du prince
-Albert de Broglie</cite>, complétée par occasion avec les <cite>Papiers inédits
-de M. de Barante</cite>, les <cite>Mémoires de M. Guizot</cite> et la <cite>Correspondence
-relative to the affairs of the Levant</cite>. C'est à ces sources que seront
-puisés tous les documents pour lesquels ne sera indiquée aucune
-origine particulière.</p>
+<b><a href="#footnotetag640">640</a></b>: Pour l'exposé qui va suivre jusqu'à la convention des
+détroits, je me suis surtout servi de la <cite>Note inédite du prince
+Albert de Broglie</cite>, complétée par occasion avec les <cite>Papiers inédits
+de M. de Barante</cite>, les <cite>Mémoires de M. Guizot</cite> et la <cite>Correspondence
+relative to the affairs of the Levant</cite>. C'est à ces sources que seront
+puisés tous les documents pour lesquels ne sera indiquée aucune
+origine particulière.</p>
<p><a id="footnote641" name="footnote641"></a>
<b><a href="#footnotetag641">641</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. I, p. 361.</p>
@@ -19046,102 +19006,102 @@ origine particulière.</p>
<b><a href="#footnotetag642">642</a></b>: Cf. plus haut, p. <a href="#page432">432</a>.</p>
<p><a id="footnote643" name="footnote643"></a>
-<b><a href="#footnotetag643">643</a></b>: «Continuez, écrivait-il à M. de Bourqueney, à ne vous
-point montrer pressé, à n'aller au-devant de rien, mais ne montrez non
-plus aucune hésitation ni aucune envie de rien retarder.»</p>
+<b><a href="#footnotetag643">643</a></b>: «Continuez, écrivait-il à M. de Bourqueney, à ne vous
+point montrer pressé, à n'aller au-devant de rien, mais ne montrez non
+plus aucune hésitation ni aucune envie de rien retarder.»</p>
<p><a id="footnote644" name="footnote644"></a>
<b><a href="#footnotetag644">644</a></b>: <cite>The Greville Memoirs, second part</cite>, t. I, p. 385.</p>
<p><a id="footnote645" name="footnote645"></a>
-<b><a href="#footnotetag645">645</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag645">645</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote646" name="footnote646"></a>
-<b><a href="#footnotetag646">646</a></b>: Ces déficits venaient surtout des dépenses militaires.
-Sur les 330 millions de crédits supplémentaires pour 1840 et 1841, 189
+<b><a href="#footnotetag646">646</a></b>: Ces déficits venaient surtout des dépenses militaires.
+Sur les 330 millions de crédits supplémentaires pour 1840 et 1841, 189
concernaient les services de la guerre et de la marine. En 1839, les
-dépenses totales de ces deux services s'étaient élevées à 322
-millions. Ce chiffre fut dépassé, en 1840, de 145 millions; en 1841,
+dépenses totales de ces deux services s'étaient élevées à 322
+millions. Ce chiffre fut dépassé, en 1840, de 145 millions; en 1841,
de 189 millions; en 1842, de 117 millions; en 1843, de 86 millions;
-soit, pour ces quatre années, une augmentation de 539 millions sur
+soit, pour ces quatre années, une augmentation de 539 millions sur
1839. Encore ne comprend-on pas dans ces chiffres les travaux de
fortifications.</p>
<p><a id="footnote647" name="footnote647"></a>
-<b><a href="#footnotetag647">647</a></b>: Ce n'était pas seulement sur le chiffre de la dépense
-que portait l'attaque: on critiquait aussi la façon dont elle avait
-été engagée, les marchés faits sans publicité et sans concurrence, les
-mesures précipitées, et surtout l'usage abusif des crédits ouverts par
-ordonnance. À ce dernier point de vue, les trois commissions des
-crédits de 1840, de ceux de 1841, du budget de 1842, et à leur suite
-de nombreux orateurs blâmèrent sévèrement les créations de nouveaux
-régiments qui avaient, sans intervention du pouvoir législatif,
-modifié l'organisation de l'armée et chargé le budget d'une lourde
-dépense permanente; ils soutenaient qu'on eût pu verser les hommes
-appelés dans les anciens cadres ou se borner à former des quatrièmes
-bataillons; en 1831, l'armée n'avait-elle pas été notablement
-augmentée sans création de régiments? Sans doute il était impossible
+<b><a href="#footnotetag647">647</a></b>: Ce n'était pas seulement sur le chiffre de la dépense
+que portait l'attaque: on critiquait aussi la façon dont elle avait
+été engagée, les marchés faits sans publicité et sans concurrence, les
+mesures précipitées, et surtout l'usage abusif des crédits ouverts par
+ordonnance. À ce dernier point de vue, les trois commissions des
+crédits de 1840, de ceux de 1841, du budget de 1842, et à leur suite
+de nombreux orateurs blâmèrent sévèrement les créations de nouveaux
+régiments qui avaient, sans intervention du pouvoir législatif,
+modifié l'organisation de l'armée et chargé le budget d'une lourde
+dépense permanente; ils soutenaient qu'on eût pu verser les hommes
+appelés dans les anciens cadres ou se borner à former des quatrièmes
+bataillons; en 1831, l'armée n'avait-elle pas été notablement
+augmentée sans création de régiments? Sans doute il était impossible
de revenir sur la mesure, car douze cents officiers se seraient
-trouvés sans emploi; mais plus la dépense était maintenant forcée pour
+trouvés sans emploi; mais plus la dépense était maintenant forcée pour
la Chambre, plus elle lui paraissait abusive.</p>
<p><a id="footnote648" name="footnote648"></a>
-<b><a href="#footnotetag648">648</a></b>: Cf. plus haut, t. III, p. 247 à 250.</p>
+<b><a href="#footnotetag648">648</a></b>: Cf. plus haut, t. III, p. 247 à 250.</p>
<p><a id="footnote649" name="footnote649"></a>
-<b><a href="#footnotetag649">649</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag649">649</a></b>: <cite>Documents inédits.</cite></p>
<p><a id="footnote650" name="footnote650"></a>
<b><a href="#footnotetag650">650</a></b>: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac.
-(<cite>Documents inédits.</cite>) Le 17 juin 1841, le même M. Desages conseillait
-encore à Méhémet-Ali de «s'arranger de manière à ne plus entretenir ou
-réattirer sur lui l'attention. Son intérêt est de <em>faire le mort</em> au
-moins pour une ou deux années».</p>
+(<cite>Documents inédits.</cite>) Le 17 juin 1841, le même M. Desages conseillait
+encore à Méhémet-Ali de «s'arranger de manière à ne plus entretenir ou
+réattirer sur lui l'attention. Son intérêt est de <em>faire le mort</em> au
+moins pour une ou deux années».</p>
<p><a id="footnote651" name="footnote651"></a>
<b><a href="#footnotetag651">651</a></b>: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac.
-(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
+(<cite>Documents inédits.</cite>)</p>
<p><a id="footnote652" name="footnote652"></a>
-<b><a href="#footnotetag652">652</a></b>: Le 16 juin, lord Ponsonby écrivait à lord Palmerston:
-«Je pense, comme je l'ai toujours pensé, que le pacha n'exécutera
-point les mesures ordonnées par le sultan.»</p>
+<b><a href="#footnotetag652">652</a></b>: Le 16 juin, lord Ponsonby écrivait à lord Palmerston:
+«Je pense, comme je l'ai toujours pensé, que le pacha n'exécutera
+point les mesures ordonnées par le sultan.»</p>
<p><a id="footnote653" name="footnote653"></a>
<b><a href="#footnotetag653">653</a></b>: M. Guizot avait fait instamment recommander au pacha de
-ne pas servir par sa résistance «les vues des gouvernements qui, moins
-bien disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à
-retarder le moment où la rentrée du gouvernement du Roi dans les
-conseils de l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet
-n'existe plus». «Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à personne, ajoutait
-notre ministre, que la situation exceptionnelle créée par ce traité ne
-se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa
-position particulière et sa liberté d'action.»</p>
+ne pas servir par sa résistance «les vues des gouvernements qui, moins
+bien disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à
+retarder le moment où la rentrée du gouvernement du Roi dans les
+conseils de l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet
+n'existe plus». «Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à personne, ajoutait
+notre ministre, que la situation exceptionnelle créée par ce traité ne
+se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa
+position particulière et sa liberté d'action.»</p>
<p><a id="footnote654" name="footnote654"></a>
-<b><a href="#footnotetag654">654</a></b>: Dès le 18 mai, le ministère whig était une première
-fois mis en minorité de trente-six voix sur la question des sucres
-étrangers. Le 5 juin, une motion formelle de défiance, présentée par
-Robert Peel, fut votée à une voix de majorité. Le parlement, prorogé
+<b><a href="#footnotetag654">654</a></b>: Dès le 18 mai, le ministère whig était une première
+fois mis en minorité de trente-six voix sur la question des sucres
+étrangers. Le 5 juin, une motion formelle de défiance, présentée par
+Robert Peel, fut votée à une voix de majorité. Le parlement, prorogé
le 23 juin, fut dissous le 29.</p>
<p><a id="footnote655" name="footnote655"></a>
-<b><a href="#footnotetag655">655</a></b>: Lord Palmerston opposait à cette inhumanité, qui
-arrachait à ses auditeurs indignés des cris de: «<em>Honte! Honte!</em>» le
-tableau touchant de la douceur montrée par les Anglais dans leur
-empire d'Asie. La conséquence, disait-il, c'est qu'un Anglais
-voyageant seul est aussi en sûreté dans le centre de l'Afghanistan que
-dans un comté anglais, tandis qu'en Algérie «un Français ne peut
-montrer son visage au delà d'un certain point sans tomber victime de
-la féroce et excusable vengeance des Arabes». Presque au moment où
+<b><a href="#footnotetag655">655</a></b>: Lord Palmerston opposait à cette inhumanité, qui
+arrachait à ses auditeurs indignés des cris de: «<em>Honte! Honte!</em>» le
+tableau touchant de la douceur montrée par les Anglais dans leur
+empire d'Asie. La conséquence, disait-il, c'est qu'un Anglais
+voyageant seul est aussi en sûreté dans le centre de l'Afghanistan que
+dans un comté anglais, tandis qu'en Algérie «un Français ne peut
+montrer son visage au delà d'un certain point sans tomber victime de
+la féroce et excusable vengeance des Arabes». Presque au moment où
lord Palmerston parlait ainsi, l'Afghanistan se soulevait en masse,
-les Anglais étaient obliges d'évacuer Caboul, laissant des milliers de
-morts et de prisonniers, et peu après, les journaux étaient remplis du
-récit des cruautés attribuées aux généraux anglais dans cette
+les Anglais étaient obliges d'évacuer Caboul, laissant des milliers de
+morts et de prisonniers, et peu après, les journaux étaient remplis du
+récit des cruautés attribuées aux généraux anglais dans cette
campagne de l'Afghanistan.</p>
<p><a id="footnote656" name="footnote656"></a>
-<b><a href="#footnotetag656">656</a></b>: <cite>Correspondance inédite de M. de Barante.</cite></p>
+<b><a href="#footnotetag656">656</a></b>: <cite>Correspondance inédite de M. de Barante.</cite></p>
<p><a id="footnote657" name="footnote657"></a>
<b><a href="#footnotetag657">657</a></b>: <i>Ibid.</i></p>
@@ -19150,391 +19110,9 @@ campagne de l'Afghanistan.</p>
<b><a href="#footnotetag658">658</a></b>: <cite>Correspondance de Proudhon</cite>, t. 1<sup>er</sup>.</p>
<p><a id="footnote659" name="footnote659"></a>
-<b><a href="#footnotetag659">659</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 545.</p>
+<b><a href="#footnotetag659">659</a></b>: <cite>Mémoires de M. de Metternich</cite>, t. VI, p. 545.</p>
</div>
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-<pre>
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-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet
-(Volume 4 / 7), by Paul Thureau-Dangin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET (VOL 4) ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
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-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43310 ***</div>
</body>
</html>