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diff --git a/43310-0.txt b/43310-0.txt new file mode 100644 index 0000000..5770a7c --- /dev/null +++ b/43310-0.txt @@ -0,0 +1,18352 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43310 *** + + HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET + + PAR PAUL THUREAU-DANGIN + + + OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE + GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886 + + + DEUXIÈME ÉDITION + + TOME QUATRIÈME + + + + + PARIS + LIBRAIRIE PLON + E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + RUE GARANCIÈRE, 10 + + 1888 + + _Tous droits réservés_ + + + + +HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET + + + + +L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction +et de reproduction à l'étranger. + +Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la +librairie) en janvier 1887. + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + =Royalistes et Républicains=, Essais historiques sur des questions de + politique contemporaine: + I. _La Question de Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 + brumaire_; + II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration_; + III. _Paris capitale sous la Révolution française_. Un volume in-8º. + Prix 6 fr. » + + =Le Parti libéral sous la Restauration=. Un vol. in-8º. + Prix 7 fr. 50 + + =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet=. + Un vol. in-8º. + Prix 4 fr. » + + =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II et III. _2e + édition._ Trois vol. in-8º. Prix de chaque vol + + 8 fr. » + + (_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885 + et 1886._) + + +PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +MONARCHIE DE JUILLET + + + + +LIVRE IV + +LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE + +(Mai 1839-Juillet 1841) + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA QUESTION D'ORIENT + +ET LE MINISTÈRE DU 12 MAI 1839. + +(Mai 1839-février 1840). + + I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre + Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre + la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un + conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la + France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'armée + ottomane passe l'Euphrate, le 21 avril 1839.--II. Politique + arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée en + campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec + l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers + indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à + en tirer parti.--III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est + fait. M. Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet + président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager une + campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procès des + émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse du cabinet.--IV. Le + crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M. + Jouffroy. La discussion.--V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud. + Défection de la flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec + le pacha.--VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des + événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte + d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite à la + France par cette note.--VII. Dissentiment croissant entre la + France et l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre + demande le concours des autres puissances. Empressement de la + Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de nous et se + rapproche du czar. Le gouvernement français persiste néanmoins à + soutenir les prétentions du pacha.--VIII. Mission de M. de + Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston, le cabinet anglais + repousse les propositions russes et offre une transaction au + gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences. Ses + illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la + France.--IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions + des divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses + offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme électorale. + Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée?--X. L'Adresse de 1840. + Le débat sur la politique intérieure et sur la question d'Orient. + Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans ses exigences + pour le pacha.--XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du + duc de Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté + sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même est + atteinte. + + +I + +Depuis qu'elle avait écarté le péril de guerre, conséquence immédiate +de la révolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler +sa politique extérieure par aucune complication vraiment inquiétante. +Bien au contraire, pendant la dernière période, de 1836 à 1839, une +sorte de calme plat avait régné dans l'Europe entière, et les +puissances semblaient d'accord pour éviter toute affaire et maintenir +le _statu quo_. Les choses vont changer. Une crise se prépare au +dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royauté +nouvelle. On peut en fixer le début au 21 avril 1839, jour où les +Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'armée du pacha +d'Égypte, réveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'à +ce que cette question soit de nouveau assoupie par la convention dite +des détroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux années, ce +n'est pas seulement le sort de l'empire ottoman ou du pachalik +d'Égypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe, +c'est la paix du monde. + +Cette question d'Orient n'était pour personne une nouveauté. Déjà une +première fois, en 1831, les puissances avaient été surprises par un +conflit armé entre Méhémet-Ali et la Porte. On n'a pas oublié les +événements d'alors: les troupes turques mises partout en déroute; la +Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les soldats du +pacha; le sultan épeuré, ne trouvant pas de secours en Occident et se +jetant dans les bras de la Russie, qui n'était que trop disposée à +saisir cette occasion d'intervenir; l'émotion de la France et de +l'Angleterre en apprenant que la flotte du czar avait franchi le +Bosphore et que ses bataillons campaient aux portes de Constantinople; +nos agents se démenant pour imposer aux combattants un rapprochement +qui ôtât prétexte et mît fin à l'occupation russe; l'arrangement de +Kutaièh conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment même +où notre diplomatie se félicitait de ce résultat, la Russie obtenant +de la Porte, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skélessi, par +lequel elle se faisait demander de fournir au sultan toutes les forces +de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin «pour la tranquillité +et la sûreté de ses États»; l'irritation des puissances occidentales à +la nouvelle d'une convention qui plaçait l'empire ottoman sous la +protection exclusive de la Russie; enfin, après tout ce bruit, une +sorte d'accalmie, et l'attention des politiques européens rappelée +vers des questions, sinon plus graves, du moins plus proches: tels +sont les faits que nous avons déjà eu occasion de raconter[1], mais +qu'il convenait de rappeler comme le point de départ des incidents +ultérieurs. + +[Note 1: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § II.] + +L'arrangement de Kutaièh, par lequel le gouvernement de la Syrie avait +été concédé au pacha d'Égypte, était un expédient, non une solution. +Chacune des parties ne l'avait accepté ou subi que comme une trêve +momentanée. La Porte, qui venait de perdre la Grèce et la régence +d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conquérir +une demi-indépendance, pouvait-elle se résigner facilement à partager +ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination était +à la fois trop étendue pour ne pas exciter son ambition, et trop +précaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle +devait finir avec lui; or un vieillard de soixante-cinq ans, au +pouvoir depuis plus d'un quart de siècle, ne devait-il pas chercher à +assurer à ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le +conflit, qui était dans la force des choses, s'aggravait encore par le +caractère des deux hommes en présence: d'une part, Mahmoud, despote +impérieux, emporté et sanguinaire, enivré de son omnipotence et +furieux de sa faiblesse, à la fois épuisé et surexcité par la boisson +et la débauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui +aussi avait tenté, mais sans aucun succès, de réformer et de ranimer +l'empire turc; humilié jusqu'à la rage, dans son vieil orgueil de +sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant voué à ce +dernier une haine sombre, implacable, et possédé par cette unique +pensée: prendre sa revanche à tout prix et à tout risque; d'autre +part, Méhémet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimulé, mais fier +de ses succès, confiant dans ses forces et son étoile; d'une ambition +sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant à un pouvoir +héréditaire, mais rêvant même de jouer, auprès de son suzerain, le +rôle d'une sorte de maire du palais[2]. + +[Note 2: «Tout le mal vient du sultan, disait Méhémet-Ali à M. de +Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le détrôner, mettre son fils à sa +place. J'aurais été assister mon nouveau souverain pendant son +enfance, et j'aurais laissé Ibrahim en Égypte.» (_Mémoires inédits de +M. de Sainte-Aulaire._)] + +Des deux côtés, à Constantinople et à Alexandrie, on était donc aux +aguets, cherchant l'occasion, là d'une revanche, ici de nouveaux +succès. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des +insurrections, rassemblait des troupes, mettait en mouvement des +vaisseaux, et annonçait, de temps à autre, aux ambassadeurs, que, n'y +pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Méhémet-Ali prenait +des allures royales et dédaignait de remplir, envers son souverain, +les conditions qui lui étaient imposées. Aux musulmans, il se +présentait comme le vrai, le seul défenseur de l'islamisme contre le +czar. En même temps, fort occupé du monde chrétien, il s'appliquait à +séduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments +existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuadé +qu'une guerre générale était imminente, se flattait d'en tirer large +profit; il prétendait même la hâter, et, le 3 septembre 1833, faisait +passer à la France et à l'Angleterre, une note par laquelle il leur +offrait une armée de cent cinquante mille hommes, avec une flotte de +sept vaisseaux et de six frégates, pour attaquer la Russie, demandant +comme prix de son concours la permission de se proclamer +indépendant[3]. Rebuté de ce côté, il changeait de rôle, en habile +comédien qu'il était, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la +mauvaise tête et feignait d'être résolu à tout bouleverser, dans +l'espoir que les puissances effrayées lui feraient obtenir quelque +chose pour avoir la paix. D'autres fois, il portait son action sur +Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de réduire +son armée et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit à ses +demandes. Ses moyens variaient; son but était toujours le même: +obtenir sinon l'indépendance absolue, du moins l'hérédité de ses +pachaliks. + +[Note 3: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +Ainsi, d'année en année, la situation devenait plus tendue entre +Constantinople et Alexandrie. Chaque fois que la rupture paraissait +imminente, les puissances, qui toutes alors redoutaient fort le +moindre ébranlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin +de contenir le ressentiment de l'un et l'ambition de l'autre. Mais, +d'accord pour imposer le _statu quo_, elles étaient loin d'agir par +les mêmes motifs et d'avoir les mêmes vues sur les questions qui se +posaient en Orient. Ce sont ces vues qu'il importe d'abord de bien +connaître; elles aideront à comprendre les événements qui vont se +dérouler. + +Commençons par la France. On sait comment, dès 1834, le duc de +Broglie, à cette date ministre des affaires étrangères, avait entrevu, +dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opération de +diplomatie et de guerre qui eût dissous la coalition des puissances +continentales et donné à la France, en Europe, une situation analogue +à celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crimée[4]. Mais +l'éminent homme d'État, qui concevait ce plan et le traçait avec la +netteté habituelle de son esprit, se croyait encore trop proche de +1830 pour en précipiter l'exécution, et, tout en protestant contre le +traité d'Unkiar-Skélessi, il s'était refusé à provoquer une rupture. +Cette préoccupation d'éviter tout ébranlement en Orient fut plus +marquée encore sous le ministère suivant. N'était-ce pas l'époque où +notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait +elle-même de «faire du cardinal Fleury[5]»? À chaque menace de +conflit, M. Thiers d'abord, M. Molé ensuite, s'empressaient d'agir, +avec les autres puissances, pour empêcher le sultan et le pacha de se +jeter l'un sur l'autre[6]. Toutefois, si en pareil cas nos ministres +n'épargnaient pas plus leurs représentations à Alexandrie qu'à +Constantinople, ils laissaient voir leur sympathie persistante pour +Méhémet-Ali[7]. L'opinion et le gouvernement s'intéressaient à la +fortune du maître de l'Égypte et du conquérant de la Syrie, par +sentiment plus encore que par calcul, éblouis par ses succès, croyant +à sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement +quelques-uns de nos agents diplomatiques, l'amiral Roussin, +ambassadeur à Constantinople, M. de Barante, ambassadeur à +Saint-Pétersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne, +mettaient-ils en doute et la puissance du pacha et l'avantage que +pouvait avoir la France à seconder son ambition[8]; leurs +avertissements se perdaient dans l'engouement général. Il était à peu +près admis par tous qu'en Orient la cause de Méhémet-Ali était celle +de la France. + +[Note 4: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § VII.] + +[Note 5: Lettre de M. Thiers, en date du 15 avril 1836 (Cf. plus haut, +t. III, p. 52).] + +[Note 6: Dépêches de M. Thiers à M. de Barante, 26 avril 1836; de M. +Molé à M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14 +septembre 1838; de M. Molé à M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de +M. de Montebello à M. de Barante, 12 avril 1839. (_Documents +inédits._)] + +[Note 7: Sur les origines de cette sympathie, cf. t. II, p. 357.] + +[Note 8: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_ et lettre de M. de +Barante à M. Molé, 22 août 1838. (_Documents inédits._)] + +L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui eût exposé le sultan à +une nouvelle défaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la +protection armée, prévue par le traité d'Unkiar-Skélessi[9]. La +nécessité de faire échec au gouvernement de Saint-Pétersbourg sur le +Bosphore passait pour un des axiomes de la politique britannique. Ce +n'était pas, d'ailleurs, à cette époque, le seul théâtre où les +Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme éclatait, en même +temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en résultait des +rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: «Il m'est agréable +d'être désagréable à la Russie.» Ces sentiments n'étaient pas pour +nous déplaire; mais voici où nous cessions de nous entendre avec nos +voisins. Autant le pacha était populaire en France, autant il était +mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir établi dans ses +États des monopoles nuisibles à leur commerce, et de s'être montré peu +disposé à leur livrer, soit la route de Suez, soit celle de +l'Euphrate. La faveur même que nous témoignions à Méhémet-Ali le +rendait suspect au delà du détroit. Les maîtres de Gibraltar et de +Malte s'offusquaient de voir les conquérants de l'Algérie dominer en +Égypte et en Syrie; les maîtres de l'Inde n'admettaient pas que les +routes y conduisant fussent directement ou indirectement dans notre +main[10]. Ce n'était pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire +malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'être +encore avivée, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que +l'on pouvait attendre quelque ménagement dans l'expression de ces +méfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la +trace singulièrement âpre et rude dans les lettres qu'il écrivait +alors aux confidents de sa politique[11]. Sous prétexte de contenir le +pacha, il l'eût volontiers brisé, et était toujours empressé à +proposer contre lui des mesures de rigueur auxquelles nous nous +refusions. Faute de pouvoir le frapper par les armes, il voulut +l'atteindre par la diplomatie. Après des négociations rapides et +mystérieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita +singulièrement, un traité de commerce fut conclu, en août 1838, entre +la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet était d'abolir +les monopoles, à partir du 1er mai 1841, dans toute l'étendue de +l'empire, y compris les pays gouvernés par Méhémet-Ali: coup droit à +l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus. Encore +lord Palmerston pouvait-il passer pour modéré à côté de son +ambassadeur à Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et +sans scrupule dans ses sympathies ou ses préventions, impérieux, +étourdi, querelleur, cassant; à l'ordinaire, indolent au point de ne +se lever qu'à six heures du soir, mais capable, à un moment donné, +d'une énergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intérêt de +son pays et de ses nationaux; exigeant et obtenant du sultan la +destitution du ministre des affaires étrangères, parce qu'un négociant +anglais, pris en flagrante contravention, avait été bâtonné; prompt à +briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilités, plus +disposé à diriger son gouvernement qu'à se laisser diriger par lui, le +compromettant souvent; malgré tout, se maintenant en place, grâce à +son crédit parlementaire et aussi parce que, même dans ses esclandres, +il servait ou du moins flattait les passions de son ministre et de sa +nation. Sa réputation était faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode +le traitait d'«extravagant»[12]; «c'est, disait M. de Metternich, un +fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre +malgré les ordres formels de sa cour[13]». Anglais de la vieille +roche, détestant les Russes[14] et jalousant les Français, il avait +juré la perte de Méhémet-Ali, qui avait, à ses yeux, le double tort +d'être le client de la France et de fournir à la Russie une occasion +de protéger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et +d'aviver contre lui la fureur du sultan, tellement qu'il semblait +parfois pousser ce dernier au conflit redouté par le gouvernement +anglais. Du reste, lord Palmerston lui-même, tout en détournant la +Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y préparer +par l'organisation de son armée et la restauration de ses +finances[15]. Ajoutons, pour compléter cette physionomie de la +politique anglaise, qu'au moment où elle dénonçait, comme une atteinte +à l'équilibre général, l'influence de la France en Égypte, elle +profitait, en janvier 1839, de ce que l'Europe regardait ailleurs, +pour mettre la main sur Aden et créer un nouveau Gibraltar à l'entrée +de la mer Rouge. + +[Note 9: Lettre de lord Palmerston à lord Granville, 8 juin 1838. +(BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 234.)] + +[Note 10: BULWER, t. II, p. 256.] + +[Note 11: BULWER, t. II, p. 147, 233, 235, 248, 250.] + +[Note 12: Dépêche du 13 septembre 1839. (HILLEBRAND, _Geschichte +Frankreichs_, t. II, p. 386.)] + +[Note 13: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841. +(_Documents inédits._)] + +[Note 14: Lord Ponsonby disait à M. de Bois-le-Comte, en janvier 1834: +«Nous avons fait le serment de brûler la flotte russe à Sébastopol, et +nous tiendrons ce serment.» (_Mémoires inédits de M. de +Sainte-Aulaire._)] + +[Note 15: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, du 13 septembre +1838. (BULWER, t. II, p. 246.)] + +On aurait pu croire que les raisons qui faisaient redouter aux deux +puissances occidentales un conflit entre le pacha et le sultan, devaient +le faire désirer par la Russie. Il n'en était rien. Sans doute le +gouvernement de Saint-Pétersbourg ne faisait pas bon marché du droit de +protection qu'il s'était fait accorder en 1833, et ne se montrait +nullement disposé à le partager avec le reste de l'Europe[16]; mais il +se rendait compte des dangers auxquels il s'exposerait en l'exerçant. +Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Barante, écrivait, le 4 +décembre 1838: «La Russie n'a, en ce moment, aucun projet sur la +Turquie. Elle craint, plus qu'aucune puissance, de voir arriver le cas +prévu par le traité d'Unkiar-Skélessi. Par orgueil, elle tiendrait sa +parole et enverrait une armée à Constantinople; seulement, elle prévoit +que ce serait la guerre, et la guerre de tous contre elle. Aussi elle +veut le _statu quo_ et s'effraye quand il est en péril[17].» +L'ambassadeur russe près le sultan unissait donc ses efforts à ceux du +représentant de la France et de l'internonce d'Autriche, pour détourner +le Divan de toute tentative contraire à l'arrangement de Kutaièh. Le +czar s'était d'ailleurs aperçu qu'en laissant trop voir, après 1830, son +désir d'allumer une grande guerre contre la France, il s'était fait du +tort en Europe, particulièrement en Allemagne, où l'on avait soif de +repos. Désormais, il visait à se faire, au contraire, «un renom de +modération et d'amour de la paix[18]». Son principal ministre, M. de +Nesselrode; était bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique +incapable de résister à une seule folie de son maître, il était, par +lui-même, raisonnable, poli, éloigné de tout ce qui était hasardeux et +compliqué, et se sentait beaucoup plus à son aise quand l'empereur était +sage[19]. Ce n'était pas qu'au fond Nicolas voulût moins de mal que par +le passé à la France de Juillet: son animosité subsistait et n'avait +même fait que s'exaspérer par l'impuissance. Mais, en se montrant modéré +dans les complications orientales, il se flattait précisément d'y +trouver l'occasion de nous jouer quelque méchant tour. Sa persuasion +était «qu'il serait toujours aisé de rompre l'alliance de l'Angleterre +et de la France, ou de profiter d'une rupture qui adviendrait +infailliblement[20]». Avec la perspicacité de la haine, il avait tout de +suite deviné où se ferait cette rupture. Causant un jour, en février +1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant et de la question +égyptienne, il s'était laissé aller à dire: «L'Égypte! les Anglais la +veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle communication qu'ils +cherchent à ouvrir avec les Indes; ils s'établissent dans le golfe +Persique et la mer Rouge. Vous vous brouillerez avec eux pour +l'Égypte[21].» Notre vigilant ambassadeur avait eu soin de transmettre +aussitôt à son gouvernement une conversation qui trahissait si +clairement l'espoir de notre mortel ennemi. Quelques semaines plus tard, +complétant cet avertissement, M. de Barante faisait connaître le piége +qu'allait nous tendre la politique russe. «Le gouvernement de +Saint-Pétersbourg, écrivait-il, entrera avec complaisance dans tous les +projets d'arrangement destinés à assurer l'état de paix... mais son +influence s'exercera à diminuer et à anéantir la nôtre. Il cherchera à +faire que tout se règle presque indépendamment de nous... Il a +l'espérance de nous tenir dans un état d'isolement pacifique, de nous +placer plus ou moins hors du cercle où pourraient se traiter les communs +intérêts de l'Europe[22].» C'était écrire, plus de quinze mois à +l'avance, l'histoire du traité du 15 juillet. + +[Note 16: Toutes les fois que les autres puissances lui parlaient +d'établir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la +sourde oreille. (Dépêche inédite de M. de Barante à M. Molé, en date +du 17 décembre 1838.) En 1838, Méhémet-Ali ayant menacé de recourir +aux armes, lord Palmerston invita aussitôt les représentants de la +France, de l'Autriche et de la Russie à s'entendre avec lui, pour +arrêter les moyens de coercition à employer contre le pacha. En +réponse à cette communication, le gouvernement de Saint-Pétersbourg +fit notifier à Paris et à Londres, «qu'il verrait sans méfiance les +mesures prises par les puissances maritimes dans la Méditerranée, mais +que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menacée à Constantinople, +il pourvoirait à la sûreté de son alliée, comme il y était tenu par le +traité d'Unkiar-Skélessi». Loin donc de s'associer à une action +commune, le czar disait en quelque sorte à la France et à +l'Angleterre: «Je ne me mêlerai pas de ce que vous ferez dans la +Méditerranée; ne vous mêlez pas davantage de ce que je ferai dans la +mer de Marmara.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)] + +[Note 17: Lettre à M. Bresson.--M. de Barante ajoutait, peu après, le +6 mai 1839, dans une dépêche à M. de Montebello: «On aime mieux +attendre une époque où l'Europe, livrée à d'autres circonstances, ne +tiendrait plus, comme aujourd'hui, la puissance russe en observation, +en surveillance assidue.» (_Documents inédits._)] + +[Note 18: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février et 31 mars +1839; lettre du même à M. Bresson, 15 avril 1839. (_Documents +inédits._)] + +[Note 19: M. de Barante écrivait un peu plus tard: «M. de Nesselrode +est un de ceux qui disent le moins la vérité à l'Empereur. Son +caractère est timide; il aime son repos avant tout. Il est convaincu +de l'inutilité d'une contradiction directe; il attend que les +premières impressions se calment, se bornant à faire en sorte que la +politique de l'Empereur soit suivie avec prudence, sans détermination +trop soudaine et trop risquée.» (Lettre à M. Guizot, du 28 mai 1841. +_Documents inédits._)] + +[Note 20: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, 20 novembre 1838. +(_Documents inédits._)] + +[Note 21: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février 1839. +(_Documents inédits._)] + +[Note 22: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, était adressée à M. +Thiers, que M. de Barante, trompé par un faux bruit, croyait alors +être devenu ministre des affaires étrangères. M. de Barante ajoutait, +le 8 juin 1839, dans une lettre au maréchal Soult: «Déjà, plus d'une +fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de voir +se former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition +pacifique, unie pour diminuer notre influence.» (_Documents +inédits._)] + +Le gouvernement de Vienne était au moins aussi intéressé que celui de +Londres à empêcher les Russes de dominer à Constantinople. M. de +Metternich répétait volontiers «qu'il valait mieux, pour son pays, +courir les chances d'une guerre d'extermination que de laisser la +Russie acquérir un seul village sur la rive droite du Danube[23]». En +1828 et 1829, lors de la guerre entre le czar et le sultan, le cabinet +autrichien avait proposé, sans succès il est vrai, à l'Angleterre et à +la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait été +sur le point de se jeter seul dans la lutte pour défendre le passage +du Danube. Les échecs subis, au début de ces campagnes, par les armes +russes, n'avaient excité nulle part plus d'allégresse qu'à Vienne. +Après les événements de Juillet, M. de Metternich ne changea pas +d'avis sur Constantinople; mais une crainte plus pressante, celle de +la révolution française, effaça ou du moins domina dans son esprit +toute autre préoccupation. La Russie devant former l'arrière-garde de +la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut obligé de la ménager. De là +ses efforts pour se persuader et pour persuader aux autres que la +politique russe était absolument changée, et que le czar avait, sur +l'Orient, les vues les plus modérées et les plus désintéressées[24]. +Quand on fut un peu éloigné de 1830, quand la monarchie de Juillet eut +donné, au dedans, des gages de sa résistance conservatrice, et se fut, +au dehors, rapprochée des puissances continentales, le chancelier +sentit renaître sa préoccupation de l'ambition moscovite. Il écouta +avec moins de méfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne +manquait pas une occasion de lui démontrer l'intérêt de l'Autriche à +s'allier avec la France et l'Angleterre pour défendre l'empire ottoman +contre la Russie, et il laissa entrevoir qu'à un moment donné, il ne +refuserait peut-être pas son concours[25]. Toutefois, ce n'était +jamais dans la politique de M. de Metternich de précipiter les +événements. Bien que voyant de loin les difficultés, il aimait mieux +les attendre qu'aller au-devant, et se fiait volontiers au temps pour +les écarter ou les atténuer; sa maxime favorite était «que l'art de +guérir consistait à faire durer le malade plus que la maladie». Nul ne +pouvait donc être surpris de le voir s'unir à ceux qui cherchaient à +prolonger le plus possible le _statu quo_ en Orient. Ce n'est pas que +ce _statu quo_ lui plût complétement. Sans avoir, contre Méhémet-Ali, +la même animosité que l'Angleterre, il goûtait peu ce parvenu, dont +l'origine et les prétentions lui paraissaient avoir quelque chose de +révolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en 1833, la France eût +poussé à un arrangement direct entre le sultan et le pacha, au lieu de +faire régler la question par l'entremise et sous la garantie de toutes +les puissances. «Si l'on eût suivi ce dernier système, disait-il, le +czar n'aurait pu faire de son côté le traité d'Unkiar-Skélessi.» Aussi +le désir le plus vif du chancelier autrichien, celui qu'il ne manquait +pas une occasion de témoigner dans ses conversations avec les +ambassadeurs, était d'amener les puissances à une délibération commune +sur tout ce qui regardait l'empire ottoman, et il laissait voir que, +dans sa pensée, Vienne serait le siége indiqué d'une telle conférence. + +[Note 23: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 24: Cf. plus haut, t. II, p. 359 et 364.--Faut-il croire qu'en +septembre 1833, lors de l'entrevue de Münchengraetz, la cour de Vienne +alla jusqu'à conclure secrètement avec la Russie un traité de partage +éventuel? Le fait est rapporté par MARTENS, dans un ouvrage intitulé: +_Die Russische Politik in der orientalischen Frage_, et cité par +HILLEBRAND, t. II, p. 360.] + +[Note 25: Par moments même, on eût pu croire que le cabinet de Vienne +allait tout de suite lier partie avec les puissances occidentales +contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg; seulement, il s'arrêtait +bientôt, comme effrayé de sa hardiesse et tremblant de n'être pas +assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficultés s'étant élevées +entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la saisie, dans la mer +Noire, d'un navire anglais, le _Vixen_, M. de Metternich fit des +avances à la première de ces puissances, puis les retira, croyant +avoir lieu de douter de sa résolution. Comme on lui demandait compte +de cette volte-face: «L'Autriche, répondit-il, ne pouvait pas se +brouiller avec la Russie, pour une affaire sans valeur que +l'Angleterre elle-même ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez +certain que vous nous trouveriez au besoin, si vous aviez raison et +volonté de soutenir votre droit.» Et il disait à M. de Sainte-Aulaire: +«Les whigs sont de misérables fanfarons; jamais ils n'auront le +courage de tirer un coup de canon. Malheur à qui s'engagerait avec eux +dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.» +(_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)] + +C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues différentes, toutes +les puissances s'étaient rencontrées, depuis 1833, dans un même effort +pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient réussi, tant bien +que mal, pendant six années. Paix fragile, cependant, à la merci des +coups de tête d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se +lassa le premier d'obéir à la consigne européenne. Atteint du +_delirium tremens_, ne semblant presque plus qu'un cadavre, il se +sentait mourir, mais n'en était que plus impatient d'assouvir sa +haine. Au printemps de 1839, tout indiquait qu'il allait rompre la +paix. Par son ordre, on avait levé, de gré ou de force, tout ce que +l'on avait pu trouver de soldats, et une armée considérable se massait +en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occupés par les +Égyptiens. À ces démarches menaçantes, Méhémet-Ali répondit en +renforçant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il +était, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais, +plus habile que le sultan, il ordonna aux siens de se tenir sur la +défensive. Ému de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de France +tenta un dernier effort pour maintenir la paix: ce fut sans succès, +d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le même sens, comme l'y +obligeaient les instructions de son gouvernement, encourageait sous +main Mahmoud[26]. Celui-ci n'hésita donc pas à donner à ses généraux +l'ordre d'ouvrir les hostilités. Le 21 avril 1839, l'armée ottomane +franchissait l'Euphrate. + +[Note 26: Peu après, comme le chargé d'affaires de France à Londres se +plaignait à lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby en cette +circonstance, le ministre anglais se défendit en lisant les dépêches +envoyées du _Foreign Office_, qui toutes concluaient à empêcher la +guerre d'éclater. «Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais vous nier +que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage +pas, a toujours été opposée au maintien du _statu quo_ de Kutaièh; il +préférait même les partis extrêmes, comme susceptibles au moins d'un +dénouement favorable.» Lord Palmerston exprimait l'espoir, mais sans +oser rien affirmer, «que l'ambassadeur avait fait passer ses opinions +personnelles après ses instructions». (Dépêche de M. de Bourqueney au +maréchal Soult, 9 juillet 1839, citée dans les _Mémoires de M. +Guizot_.)] + + +II + +La nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs arriva à Paris quelques +jours après la constitution du ministère du 12 mai[27]. Jamais on +n'eût eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique +clairvoyant, et ayant assez d'autorité sur la Chambre pour que +celle-ci lui laissât une complète liberté d'action. Or, dans le +nouveau cabinet, le portefeuille des affaires étrangères était +attribué au maréchal Soult. On cherchait bien à présenter ce choix +comme une satisfaction aux susceptibilités patriotiques, tant +échauffées par les débats de la coalition. Dans une déclaration lue le +13 mai, lorsque le cabinet se présenta pour la première fois devant +les Chambres, on faisait dire au maréchal: «Messieurs, en consacrant +mon dévouement au service du Roi, dans un nouveau département où les +questions d'honneur national ont tant de prépondérance, je n'ai pas +besoin de vous assurer que la France retrouvera toujours, dans les +discussions de si chers intérêts, les sentiments du vieux soldat de +l'Empire, qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et +glorieuse.» Ce n'étaient guère là que des phrases de rhétorique, plus +compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de portée sérieuse au +dedans. La vérité est que le maréchal, de grande autorité dans les +choses militaires, connaissait mal les affaires diplomatiques, avait +peu d'aptitude pour les traiter, encore moins pour les exposer et les +discuter à la tribune. Nul de ses collègues ne se trouvait, par son +passé, en position de le suppléer. Restait, il est vrai, le Roi, et le +sentiment général était que la composition du cabinet lui avait livré +toute la politique extérieure[28]. S'il en eût été franchement ainsi, +les choses, à ne considérer que le point de vue diplomatique, n'en +eussent pas plus mal marché. Seulement, comme nous aurons occasion de +l'observer, Louis-Philippe avait trop à compter avec les +susceptibilités alors si éveillées de la Chambre à l'endroit du +pouvoir personnel, pour exercer à son aise la direction que le +ministre lui eût volontiers abandonnée. Cette Chambre, bientôt, ne +prétendra pas moins que la couronne suppléer à l'incompétence du +maréchal. Le rôle que le ministre n'était pas en état de jouer se +trouvera donc partagé et comme tiraillé entre deux ingérences +contraires. Là sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes +des erreurs commises dans la question d'Orient. Au début, toutefois, +et alors que l'attention du public n'était pas encore éveillée, +l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premières +démarches de notre diplomatie furent arrêtées sous son inspiration +manifeste[29]. + +[Note 27: Rappelons la composition de ce cabinet: le maréchal Soult, +ministre des affaires étrangères et président du conseil; M. Duchâtel, +ministre de l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des +finances; M. Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des +travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le général Schneider, +de la guerre; l'amiral Duperré, de la marine.] + +[Note 28: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 septembre 1839: «La +politique extérieure est aujourd'hui purement et simplement celle du +Roi». (_Documents inédits._)--Un diplomate prussien disait de son +côté: «On ne doit attacher aucune importance à ce que dit le maréchal, +jusqu'à ce qu'il ait pris les ordres du Roi.» (HILLEBRAND, _Geschichte +Frankreichs_, t. II, p. 371.)] + +[Note 29: Ajoutons que, dans les bureaux mêmes de son ministère, le +maréchal Soult possédait un employé supérieur qui devait, sans bruit, +sans faste, faire une bonne partie de la besogne du ministre: c'était +le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de grande +expérience et ayant précisément accompli une partie de sa carrière +dans les postes du Levant.] + +Tout d'abord, afin de prévenir, s'il en était temps encore, le choc +des troupes en marche ou au moins d'en limiter les conséquences, le +maréchal Soult fit partir deux de ses aides de camp, l'un pour +Constantinople, l'autre pour Alexandrie, avec mission de réclamer la +suspension des hostilités et d'en porter l'ordre aux deux armées. En +même temps, afin de marquer que la France entendait tenir sa place +dans le drame qui commençait, on déposa à la Chambre, le 25 mai, une +demande de crédit de 10 millions à affecter au développement des +armements maritimes. Ce n'étaient là que des mesures préliminaires. Il +fallait, en outre, arrêter la direction qui serait donnée à notre +politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement estima que +l'intérêt premier, celui auquel tous les autres devaient être +subordonnés, était d'empêcher que la Russie n'intervînt seule à +Constantinople, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il estima +également que la meilleure manière de sauvegarder cet intérêt était de +faire de la question d'Orient une question européenne, en invitant +toutes les grandes puissances à se concerter pour garantir ensemble +l'indépendance de l'empire ottoman et résoudre les difficultés avec +lesquelles cet empire se trouvait aux prises. Si la Russie entrait +dans ce concert, elle renoncerait d'elle-même à son protectorat +exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isolée en face +de l'Europe. Les résultats à attendre de cette politique dépassaient +même de beaucoup la question particulière de Constantinople, si +importante qu'elle fût en elle-même. Il ne s'agissait, en effet, de +rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances à +l'espèce de Sainte-Alliance qui s'était essayée tant de fois à +renaître depuis 1830; d'effacer les dernières traces de l'état de +suspicion où la révolution de Juillet avait placé la France; de faire +rentrer celle-ci dans le concert européen, non par grâce et à la +dernière place, mais avec un rôle ouvertement initiateur; de rouvrir +enfin une ère de libres combinaisons internationales où nous aurions +le choix de nos amis et, par cela même, la possibilité de faire payer +notre amitié. Et, pour ajouter à ces avantages de haute politique la +saveur d'une sorte de vengeance, le gouvernement qui allait se trouver +acculé entre l'isolement et la capitulation, était précisément ce +gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le plus implacable +ennemi de la monarchie de Juillet; nous nous disposions à retourner +contre lui la coalition qu'il avait cherché à former contre nous. + +Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacité, n'ait eu la +vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient été la raison +déterminante de la direction donnée à la politique de la France. +S'était-il aussi bien rendu compte d'une autre conséquence de cette +politique? Du moment où nous demandions à l'Europe de s'emparer de la +question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le règlement des +rapports entre le sultan et son vassal. Or il ne fallait pas +s'attendre que ce dernier rencontrât, chez toutes les puissances, la +faveur que nous lui portions; on ne devait pas ignorer quelles +étaient, à son égard, la froideur de l'Autriche et l'animosité de +l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en péril +l'existence politique du pacha. Nous étions assurés d'obtenir pour lui +l'hérédité en Égypte,--ce qui était l'essentiel,--et même une part +plus ou moins considérable de la Syrie. Mais quelle serait l'étendue +de cette dernière concession? C'était sur ce point que nous pouvions +avoir à compter avec les résistances des autres puissances. Le +gouvernement français y avait-il songé? Entendait-il s'engager à fond +pour triompher de ces résistances, ou bien, tout en se disposant à +plaider la cause du pacha, avait-il pris d'avance son parti de ne pas +tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser à +soi-même et auxquelles il importait de répondre nettement, car de +cette réponse dépendait la politique à suivre. + +De deux choses l'une.--Estimait-on que l'honneur et l'intérêt de la +France lui imposaient de soutenir quand même toutes les prétentions de +Méhémet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mêmes le +tribunal qui devait nous donner tort; au lieu de provoquer la +délibération commune des puissances, notre jeu était plutôt de les +désunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions lui +proposer de faire part à deux, autant, du moins, que le permettaient +les préventions du czar. C'était la politique que prônait le parti +légitimiste[30], et il semblait parfois que lord Palmerston craignît +de nous la voir suivre[31].--Estimait-on, au contraire, qu'agrandir un +peu plus le domaine asiatique de Méhémet-Ali n'était point, pour la +France, un avantage comparable à celui qu'elle trouverait à écarter la +Russie de Constantinople, à détruire ce qui restait de la +Sainte-Alliance et à rentrer avec éclat dans la politique européenne? +Alors il fallait prendre envers soi-même la résolution de laisser +toujours à son rang secondaire la question de Syrie, et de ne pas +mettre, pour elle, en péril le concert des puissances contre la +Russie. À l'appui d'une telle conduite, on pouvait invoquer un +précédent: lors de la constitution du royaume de Grèce, le +gouvernement de la Restauration eût désiré faire attribuer au nouveau +royaume la Thessalie et Candie; il y avait renoncé devant la +résistance des autres puissances, et s'était tenu pour satisfait +d'avoir obtenu le principal. Il y avait là deux politiques distinctes, +opposées, l'une que l'on eût pu appeler égyptienne, l'autre +européenne. On était libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde +était, à notre avis, la plus honnête, la plus profitable, la plus +facile, la moins dangereuse; elle était même la seule praticable, +étant données les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout +cas, il fallait choisir entre les deux. Viser à cumuler les avantages +de l'une et de l'autre, c'était risquer de n'en obtenir aucun. +Prétendre faire échec, en même temps, à la Russie en Turquie et à +l'Angleterre en Égypte, c'était s'exposer à ce que ces deux puissances +s'unissent contre nous. + +[Note 30: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles à la +Chambre des pairs, le 6 janvier 1840.] + +[Note 31: Lord Palmerston écrivait, le 8 juin 1838, à lord Granville, +ambassadeur d'Angleterre à Paris: «Il ne faut pas oublier que le grand +danger pour l'Europe est la possibilité d'une combinaison entre la +France et la Russie; elle rencontre à présent un obstacle dans les +sentiments personnels de l'empereur; mais il peut ne pas en être +toujours ainsi.» (BULWER, t. II, p. 235.)] + +En mai 1839, au moment où il fut surpris par l'entrée en campagne des +Turcs, le gouvernement français ne pouvait pas se rendre compte, avec +autant de précision que nous le faisons après coup, de l'alternative +en face de laquelle il se trouvait placé et du choix qu'il avait à +faire. La vérité est qu'à cette heure, il était à peu près +exclusivement préoccupé du péril, qui lui paraissait imminent, de +l'intervention de la Russie à Constantinople. Il ne songeait qu'à y +parer et à saisir cette occasion de faire acte de politique +européenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la +question égyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et +jusqu'à quel point il devrait y tenir tête ou y céder. Dans son +application à former le concert européen, il n'avait pas renoncé au +reste, mais il l'avait momentanément perdu de vue. D'ailleurs, il +s'était fait, comme presque tout le monde alors, une telle idée de la +puissance du pacha, de l'impossibilité où l'on serait de le réduire +par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilité +pour obliger les puissances à en passer, bon gré mal gré, par toutes +les exigences de son client. + +Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien +faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la +voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités +recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en +rapport avec notre chargé d'affaires[32], et avait témoigné un vif +désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout, +soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de +réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les +limites d'une action commune[33]». On se mit d'accord sur la force +respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant +et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les +hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y +aurait à faire si les Russes, appelés par la Porte, arrivaient tout à +coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha. Après +quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres +alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le +sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le +refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait +qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé +contre la Russie[34]. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en +ces dispositions. «_Soult is a jewell_[35]», écrivait-il à son +ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans +des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du +_Foreign Office_ ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés. +«Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de +France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre +gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre +les membres d'un même cabinet[36].» De son côté, le maréchal se +déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le +gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire +d'accord, à Londres et à Paris[37]». Seulement, lord Palmerston se +montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire +appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir +qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de +la France[38]. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir +contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque +malgré lui, la formation[39]. + +[Note 32: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur, le +général Sébastiani, en congé pour cause de santé.] + +[Note 33: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (_Mémoires de M. +Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 34: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M. +Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 35: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (BULWER, t. +II, p. 258.)] + +[Note 36: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (_Mémoires de +M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 37: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839. +(_Documents inédits._)] + +[Note 38: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M. +Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 39: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait dans +sa réponse à un _Memorandum_ du cabinet anglais: «Lord Palmerston se +rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à +provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet +français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le +temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France +surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le +salut de l'empire turc.»] + +À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait fort. +C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt informé +des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich s'était mis +en rapport avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il +proposait de «terminer le différend du sultan et du pacha au moyen +d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti par elles et +qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal d'intervention dans les +affaires de l'empire ottoman». Comme base de cet arrangement, il +indiquait le maintien des avantages viagers déjà concédés, en 1833, à +Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte assurée à son fils +Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une importance +secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait +_turco-égyptienne_, et acceptait d'avance ce que la France et +l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il +ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question +_européenne_ proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention +collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs, +au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout +de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances +maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une +frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des +objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se +flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des +dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point +auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence +se réunît à Vienne[40]. Le gouvernement français ne pouvait que faire +bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par +l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance[41]. Par contre, il +demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux +puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à +Constantinople[42]. Une telle démarche effarouchait bien un peu la +timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement, presque +de «courtisanerie» envers le czar[43]; il redoutait de manifester aux +autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et d'aussi bonne +heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans refuser ce +qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps. À +l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il, un +procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre sa +réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger pour +nous mettre tous les cinq ensemble[44].» Si l'on tient compte de la +politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà +beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet +de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme +très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et +l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui +donnassent une impulsion vigoureuse[45]. + +[Note 40: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi +_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et +dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (_Mémoires +de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 41: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin 1839. +(_Ibid._)] + +[Note 42: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28 juin +1839. (_Documents inédits._)] + +[Note 43: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un luxe +de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur Nicolas.» +(Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841. _Documents +inédits._)] + +[Note 44: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 45: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet 1839. +(_Documents inédits._)] + +À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la +Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une +question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui +n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui +avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères, +répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen +d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière +«il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à +nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une +entente générale pour le règlement des affaires d'Orient[46]. + +[Note 46: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839, et du +maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (_Documents inédits._)] + +À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et +éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort +embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg +et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas +plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»; +loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale», +il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le +Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de +consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de +l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune», +et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive +qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à +reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il +regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen +d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe, +demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de +l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne +pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets +se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la +conférence projetée à Vienne[47]. + +[Note 47: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par les +correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire, +ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les +dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.--Voy. aussi +les documents émanés des agents anglais. (_Correspondence relative to +the affairs of the Levant._)] + +Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se +félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux +d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,--c'étaient les expressions +mêmes du maréchal Soult,--d'avoir retourné contre elle la coalition, +et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel +il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès[48]. Et cependant, +à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible +de sa politique: c'était la question égyptienne. Dès leurs premières +communications, les deux cabinets de Londres et de Paris avaient +exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant +très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte +héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque +toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures +coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par +conseils bienveillants[49]. Sans doute les deux gouvernements, alors +principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un +et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le +considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans +l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à +l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au +milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer +de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur +de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman[50]»; on +pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour +chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un +obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette +intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères, +de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des +arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces +contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres +puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment +toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité +inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et +de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent +parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je +crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un +grand malheur; jamais leur union n'a été plus nécessaire[51].» Fait +grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater entre ses +adversaires; elle en était d'ailleurs informée par l'Angleterre +elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston, dont +l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il +avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire +agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire +restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à +Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg[52], au risque, comme le +lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à +entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France[53]. Le +czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question +égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha, +nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au +contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la +coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en +appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de +la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout +à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins +mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication +de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler, +reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des +autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui +vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir +à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le +piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est +sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses +gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de +Barante écrivait de Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il ne faut +pas douter que le gouvernement du czar ne promette à l'Angleterre +quelques avantages pour la décider à mettre tous ses intérêts à part +des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de Sainte-Aulaire +signalait de Vienne «la manoeuvre de la Russie, qui s'efforçait, par +tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile allié[54].» + +[Note 48: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21 juillet +1839. (_Documents inédits._)] + +[Note 49: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai, 17 +et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de +Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (_Mémoires de M. +Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 50: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse de +lord Palmerston, en date du 22 juillet. (_Mémoires de M. Guizot_, +_Pièces historiques_.)] + +[Note 51: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi les +_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 370, et une dépêche du +maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1er août 1839. +(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 52: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en date +du 20 juillet 1839, et _Correspondence relative to the affairs of the +Levant_.] + +[Note 53: Dépêche du maréchal Soult, 1er août 1839, et de M. de +Bourqueney, 3 août. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 54: _Documents inédits._] + + +III + +Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état +de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se +demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien, +concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait +alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La +France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont +elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès +le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute +moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il +n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les +difficultés du dehors. + +À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le +ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude +d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu +d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de +l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à +l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle +du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la +couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le _Journal +des Débats_ et la _Presse_, elles ne pardonnaient pas au cabinet +d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé; +pour ne pas paraître chercher une nouvelle crise, elles évitaient de +faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur ressentiment, +ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère, disait le _Journal +des Débats_, c'est notre devoir; nous examinerons ses actes avec une +attention sévère.» Peut-être cette sévérité était-elle augmentée par +la résolution que le cabinet avait prise, un peu naïvement, de +supprimer toutes les subventions aux journaux. + +Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou +leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de +conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le +danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public, +sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un +accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins +une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à +lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur +passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de +cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui +eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait, +pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs, +étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner, +trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop +impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de +nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet +n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne +décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir +guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat. + +M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte +d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât +les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de +M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment +«parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis +un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de +regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs. +Louis-Philippe, chez lequel une expérience quelque peu sceptique et +dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs ressentiments, +semblait devoir se prêter sans difficulté à ce rapprochement: déjà il +témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré d'avoir aidé à la +formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient moins prompts à +pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des doctrinaires; +celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette rigueur, et qu'en +attendant il devait se tenir à l'écart, ne manifester aucune humeur +d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y revenir, aucune +hésitation à servir gratuitement la cause conservatrice[55]. Il +accepta virilement les conditions de cette sorte de pénitence: +peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté nécessaire, mais +aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme révèle alors, dans ce +noble esprit, une tristesse intime, un regret poignant de la faute +commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en faire confidence au +public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses amis n'étaient pas +sans entrevoir parfois quelque chose de cette souffrance[56]. Il +trouva, du reste, un moyen d'occuper et d'intéresser la retraite +momentanée à laquelle il était condamné. Sur la demande des éditeurs +américains de la correspondance de Washington, il entreprit une étude +sur le fondateur de la république des États-Unis. Les jouissances de +l'historien le distrayaient et le consolaient des déboires du +politique. Heureux ceux qui, en se livrant aux hasards, trop souvent +trompeurs, de la vie publique, ont gardé le culte des lettres! +Celles-ci, du moins, ne les trompent pas. + +[Note 55: M. Guizot a écrit dans ses _Mémoires_: «Il me fallut +beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti +de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)] + +[Note 56: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14 avril +1840. (_Documents inédits._)] + +Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la +victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la +situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les +doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices, +rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la +veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature +morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait manqué le +pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et abouti à un +ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres amis, sans lui, +malgré lui, presque contre lui. À cette déception cruelle, s'ajouta +une mortification qui ne lui fut pas moins sensible. La Chambre devait +nommer un président en remplacement de M. Passy, devenu ministre. Les +gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le centre et les +dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces derniers, M. +Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu près la +répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la nomination de +M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M. Sauzet l'emporta +par 213 voix contre 206[57]. Les doctrinaires, heureux de voir ainsi +rétablir la vieille majorité conservatrice et d'y avoir repris leur +place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et, pour compromettre le +ministère, lui attribuèrent dans le succès plus de part peut-être +qu'il n'en avait eu[58]; ils le louèrent d'avoir débuté, non par une +concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril, mais en luttant +contre elle et en ralliant l'ancien parti de la résistance; ce qui +faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins satisfait, pour son +compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le ministère du 15 avril +était un cabinet de centre droit fait contre M. Guizot; le ministère +du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait contre M. Thiers[59].» + +[Note 57: 14 mai 1839.] + +[Note 58: On n'était même pas assuré que tous les ministres députés +eussent voté pour M. Sauzet.] + +[Note 59: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +M. Sauzet devait occuper jusqu'à la chute de la monarchie le fauteuil +présidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait +trente-neuf ans. Sa fortune politique avait été assez rapide. En 1830, +son nom n'était guère connu hors de Lyon, quand un éloquent et +pathétique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procès +des ministres de Charles X, le rendit tout à coup célèbre. On lui +supposait alors des attaches ou au moins des sympathies légitimistes, +et quand, nommé député en 1834, il se présenta aux Tuileries, les amis +de la monarchie de Juillet se réjouirent de cette démarche comme d'une +conversion. On le vit aussitôt prendre rang parmi les orateurs +distingués de la Chambre, sans retrouver cependant l'étonnant succès +de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'élocution facile +et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mémoire et de +présence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'oeil clair et +doux, le front développé. C'était ce qu'on appelle une belle parole, +trop pompeuse dans les morceaux à effet, mais élégante et claire dans +les questions d'affaires. Il rappelait parfois M. de Martignac, avec +moins de grâce séductrice, mais avec plus d'abondance et de couleur. +Son renom était surtout celui d'un rapporteur émérite, apte à exposer +disertement les questions les plus ardues, à soutenir sans fatigue et +à résumer avec limpidité les débats les plus compliqués. Esprit +ouvert, sans beaucoup de fixité, quoique honnête et droit, plus souple +qu'énergique, n'ayant pas toujours une grande originalité, mais +sachant comprendre et s'approprier les idées des autres, naturellement +modéré, bienveillant et désirant être payé de retour, on lui eût +presque reproché de manquer d'angles, et il laissait ainsi parfois +l'impression d'une certaine mollesse dans la forme comme dans le fond. +Son attitude parlementaire avait été d'abord assez flottante: orateur +et candidat ministériel du tiers parti, et cependant rapporteur de la +loi de septembre sur la presse; collègue de M. Thiers dans le +ministère du 22 février, son lieutenant dans l'opposition, et, peu +après, son concurrent heureux à la présidence de la Chambre. Une fois +arrivé au fauteuil, il se fixa du côté de la majorité conservatrice +qui l'y avait porté. La dignité morale de sa vie, l'affabilité de son +caractère, ce je ne sais quoi qui était le contraire d'un esprit +entier et absolu, sa facilité de parole, ses dons de mémoire, de +clarté et d'assimilation, convenaient à ses nouvelles fonctions dans +les temps tranquilles. Mais ces qualités suffiraient-elles à l'heure +des grandes crises? + +Être battu par M. Sauzet parut fort dur à M. Thiers, et son animosité +contre le cabinet s'en trouva encore accrue. «Si l'on a pu croire un +moment, écrivait un témoin, que M. Thiers garderait d'abord une +attitude expectante, cette illusion s'est bientôt évanouie. Rien +n'égale, à ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de +son déplorable entourage[60].» Il agissait surtout au moyen de la +presse, dont l'importance s'était accrue par la désorganisation même +des partis parlementaires. Nul n'était aussi habile que M. Thiers à +manier cette arme redoutable. Il savait attirer et retenir dans sa +clientèle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les +excitait, et, en laissant à chacun son caractère propre, savait les +faire servir tous à l'exécution d'un même dessein, sorte de symphonie +exécutée avec des instruments de tonalités fort différentes. +Nombreuses étaient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois +même la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles +assaillaient le ministère! Avec quel mépris elles dénonçaient son +insuffisance! C'était surtout aux ministres venus du centre gauche, +particulièrement à M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi +leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines après la formation +du cabinet, le _Constitutionnel_ publiait un article où chacun devina +aussitôt la plume de l'ancien rédacteur du _National_, et qui rejetait +sur le Roi lui-même tout le mal de la situation[61]. Du reste, la +presse opposante semblait tenir à bien établir que M. Thiers était mal +vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il représentait le +principe de l'indépendance ministérielle: on eût dit que ses partisans +pensaient le grandir par cette sorte d'antagonisme direct avec la +couronne[62]. + +[Note 60: 19 mai 1839, _Journal inédit du baron de Viel-Castel_.] + +[Note 61: L'auteur de l'article, se demandant «quelle était la +politique imposée au chef d'un gouvernement révolutionnaire et +représentatif», répondait ainsi à cette question: «S'il est un grand +politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supériorité de sa +raison, il trouvera des hommes pour se faire l'instrument de sa +pensée, même parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napoléon, +chefs d'un pays libre, ils n'auront pas besoin d'aller recruter des +ministres dans les rangs secondaires. Les politiques de cette forte +trempe se gardent bien d'exclure les plus habiles, ils se gardent bien +de diviser les hommes dont ils peuvent se servir, d'abaisser les +caractères, de mettre en relief les côtés faibles des hommes qu'ils +font concourir à leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les +approche, au lieu de chercher à le diminuer. Voilà, selon nous, la +politique élevée et grande sous un régime constitutionnel. Il y en a +une autre: celle qui se met en désaccord avec les assemblées en +choisissant des ministres en dehors des sommités parlementaires. Une +Chambre repousse un ministère faible et impuissant; cette répulsion se +manifeste par un ou plusieurs votes; on passe outre. Elle persiste +dans sa résistance; on la dissout. Les élections lui donnent gain de +cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en épuisant des +combinaisons ministérielles auxquelles viennent s'opposer des +impossibilités de toute espèce; on spécule sur l'imprévu. Parmi tous +les candidats aux ministères, les plus éminents comme les plus petits +ont leurs rivalités, leurs passions, leurs préférences, leurs +antipathies; on exploite tous les côtés infirmes de notre nature. Au +lieu de prendre les hommes importants par ce qui les distingue du +vulgaire, on s'empare d'eux par les points qui les en rapprochent; on +les laisse se diviser, si on ne les y aide pas. On observe quelques +ambitions impatientes, quelques cupidités empressées à se nantir d'un +portefeuille, quelques étonnements naïfs de parvenus en face d'une +élévation qui leur tourne la tête; on les pousse vers la défection; +s'ils cèdent, on les enrôle dans un ministère de toute couleur, et on +se flatte d'avoir gagné une grande partie. Pauvre politique que +celle-là!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique +qui ne fonde son succès que sur ces trois choses: petites majorités, +petites capacités, petits caractères?... Malheureusement, comme +l'écrivait M. Rémusat, la petite sagesse est à la mode, et l'on se +soucie peu des choses élevées. Le bruit se répand que le génie +politique n'est que de la dextérité.» (_Constitutionnel_ du 23 mai +1839.)] + +[Note 62: Le _Journal des Débats_ disait à ce propos, le 25 mai 1839: +«Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuité qu'il désapprouve sans +doute, une fatuité bien folle et bien dangereuse, quand ils font de +lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.»] + +Mais si M. Thiers entretenait et avivait la bataille dans la presse, +il ne réussissait pas à la transporter dans la Chambre. Les partis +parlementaires, disloqués, fatigués, dégoûtés, étaient hors d'état de +répondre à l'appel de sa passion. Pendant qu'à la suite de M. Passy, +de M. Dufaure et de M. Sauzet, une partie du centre gauche +l'abandonnait, M. Odilon Barrot refusait de recevoir plus longtemps +son mot d'ordre. «Tout se gâte chez nous, écrivait M. Léon Faucher, +alors rédacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont détruits +et confondus à la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conservé de +la force et de la tenue. Nous sommes entre Barrot, qui faiblit, et M. +Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-là. Le +ministère durera jusqu'à la session prochaine.» Devant cette +impossibilité de rien entreprendre de sérieux, M. Thiers en vint +aussi, quoique avec moins de sérénité que M. Guizot, à chercher la +distraction des travaux littéraires; il commençait alors son _Histoire +du Consulat_; bientôt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus +d'autre préoccupation que d'achever son premier volume. Ne +racontait-on même pas, à la fin de juin, qu'il était allé voir le Roi +avant de se rendre à Cauterets, et qu'un rapprochement s'en était +suivi? + +La réserve volontaire ou forcée des chefs de parti facilitait l'oeuvre +oratoire du cabinet. Ce n'était pas, du reste, sous ce rapport qu'il +devait le plus craindre de se montrer inégal à sa tâche. À défaut d'un +président du conseil en état de soutenir un débat, les autres +ministres étaient, presque tous, capables de faire très-honorablement +leur partie. Deux surtout se distinguèrent et devinrent, par leur +talent de parole, non les chefs les plus influents, mais les +défenseurs les plus en vue du cabinet: c'étaient le ministre des +travaux publics et celui de l'instruction publique, M. Dufaure et M. +Villemain. Les personnages valent la peine qu'on s'arrête un moment à +les considérer, à se demander qui ils étaient et d'où ils venaient. + +Quand M. Dufaure était arrivé à la Chambre, en 1834, âgé de trente-six +ans, et précédé de la réputation qu'il avait acquise au barreau de +Bordeaux, il avait été tout d'abord accueilli avec quelque surprise. +Rien en lui ne rappelait ce type séduisant de l'avocat girondin, tel +qu'on l'avait connu, quelques années auparavant, sous la figure de +Ravez ou de Martignac. Dans son allure, ses traits, sa tenue, quelque +chose de solide, mais de rustique; chevelure en désordre, visage +carré, fruste et haut en couleur; épais sourcils cachant presque les +yeux, profondément enfoncés; bouche vaste aux gros plis, aux +mouvements puissants, et semblant plus faite pour mordre dur et tenir +ferme, que pour laisser passer les chants de l'éloquence; accoutrement +simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'élégance; +démarche pesante et traînante, avec balancement de la tête et des +hanches, et de longs bras qui pendaient; dans tout l'aspect, je ne +sais quoi d'un peu revêche et grondeur qui semblait vouloir tenir les +autres à distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre +unique au monde. Mais ces dehors peu gracieux cachaient un fond de +qualités singulièrement fortes. D'abord, une volonté et une +régularité de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes +politiques: levé tous les jours à quatre heures du matin, M. Dufaure +n'avait goût à aucune des distractions mondaines, et quand, par +impossible, il consentait à paraître dans un bal, il le faisait non en +se couchant plus tard qu'à l'ordinaire, mais en se levant plus tôt. Il +ne s'était permis d'aspirer à la vie publique qu'après avoir gagné, +dans l'exercice de sa profession d'avocat, assez d'argent pour assurer +l'indépendance de sa vie; une fois député, il renonça au barreau pour +se consacrer exclusivement aux travaux parlementaires. Il +n'intervenait pas dans toutes les discussions, mais se faisait un +devoir de se préparer à toutes; quelques mois après son entrée à la +Chambre, il écrivait à son père: «Depuis le commencement de la +session, j'ai été prêt à parler sur tout.» Et pour mettre en oeuvre +les résultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, sévère, +sans recherche d'ornements, mais pleine, ample, forte, d'une chaleur +concentrée, d'un souffle égal et puissant; une argumentation +admirablement ordonnée, sans digressions, sans à-coups, sans artifices +de tactique, mais qui, d'un mouvement régulier, soutenu, irrésistible, +marche droit à l'adversaire, l'enveloppe, l'étreint, le brise, +l'écrase. «C'est une citadelle qui marche», disait Berryer. Nulle +impression de monotonie, bien que les effets semblent être presque +toujours les mêmes. Par moments, la voix s'élève frémissante, d'une +émotion que l'orateur semble plutôt contenir que chercher, et qui n'en +est que plus pénétrante. Ou bien encore,--et c'est peut-être son arme +la plus cruelle,--sans avoir l'air d'y mettre l'ombre d'une malice, du +même ton dont il vient de développer son argumentation, il y introduit +une ironie à froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas, +comme chez certains railleurs, un trait léger qui pique et transperce; +c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre étrange de +la voix, si déplaisant à la première minute, qui ne semble bientôt +faire partie de ce talent, être approprié à ce mode de discussion, +comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument à coups égaux +et répétés, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire. + +Depuis les discussions de droit ou d'affaires dans lesquelles M. +Dufaure avait prudemment débuté, son talent s'était progressivement +affermi, sans tâtonnements ni défaillances. En 1839, s'il n'avait pas +encore atteint son apogée, il avait du moins donné sa mesure et pris +son rang, rang fort honorable, sans être le premier. Malgré des +qualités si rares, malgré ce qu'y ajoutait encore l'intégrité +incontestée de sa vie privée, on sentait qu'il manquait quelque chose +à M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M. +Thiers, mais même avec des hommes qui ne l'égalaient pas en puissance +oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Molé. Il était resté +trop avocat; il étudiait si complétement son dossier, qu'il s'y +renfermait; il approfondissait les questions plus qu'il ne les +dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces échappées sur +le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges généralisations qui +révèlent l'homme d'État. Aussi se sentait-il plus attiré par les +débats pratiques, les problèmes de législation, que par la politique +pure. Ajoutons que, chez lui, la parole était plus ferme que la +volonté, l'orateur plus résolu que l'homme d'action; l'habitude du +barreau lui faisait voir les objections possibles beaucoup mieux que +les raisons de se décider. Son attitude, depuis qu'il était au +parlement, ne laissait pas une impression très-nette: on ne savait +trop dans quel groupe le classer. Porté vers l'opposition libérale, +l'un de ses premiers actes avait été de combattre les lois de +septembre, et quand, après la dissolution du ministère du 11 octobre, +le centre gauche s'était constitué, il avait paru d'abord y adhérer; +mais peu après, il s'était brouillé avec M. Thiers: ce qui ne surprend +guère, étant donnée l'opposition absolue des deux natures. Il ne +cachait pas, d'ailleurs, sa répugnance à s'enrôler dans un groupe: ce +n'était pas seulement de sa part une indépendance d'esprit et de +conviction, indépendance parfois maussade et rébarbative; il y avait +là aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne +pas se compromettre, de cette prudence un peu terre-à-terre que nous +avons déjà eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir +rapprocher autrement deux personnages aussi dissemblables. Cette +prudence singulière apparut dans ses rapports avec la couronne. Bien +que n'ayant alors aucune arrière-pensée républicaine, il s'était +attaché, dès le début, à n'aller aux Tuileries que dans les occasions +officielles. Une fois ministre, il se relâcha forcément de cette +rigueur, mais non sans se tenir toujours en garde contre on ne sait +quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invité un jour à Eu, +avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoyé gracieusement une +de ses berlines pour faire le voyage. À la surprise des gens du Roi, +M. Dufaure refusa d'y monter, et tint à faire le trajet dans sa propre +voiture et à ses frais. On a cité ce trait, qui rappelle un peu M. +Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indépendance du ministre à +l'égard de la cour; nous y verrions plutôt le signe de sa dépendance à +l'égard d'une opinion qui n'était pas la meilleure. S'il n'aimait pas +à se laisser enrégimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait +rien de ce qu'il eût fallu pour en former un à soi. Très-bon, +assure-t-on, dans son intimité, homme de famille et d'intérieur, il +était, pour les étrangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il +n'avait pas le goût des manoeuvres de couloir, où excellaient M. +Thiers et M. Molé, mais il n'était apte à aucun des maniements +d'hommes qui sont la condition première de toute action politique. +Dans la vie parlementaire, il ne voyait rien autre que les +délibérations des commissions et les discussions des séances. Son +discours prononcé, la majorité conquise par la force de sa parole, il +retournait dans son coin, replié sur lui-même et presque hérissé, sans +rien faire pour organiser sa conquête. Ainsi, depuis cinq ans, il +avait suivi son chemin particulier, à peu près solitaire, s'ouvrant à +peine à quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientèle, préférant +n'avoir à répondre que de soi; se fiant à sa supériorité d'orateur +pour obliger les autres à compter avec lui, sans les autoriser à +compter absolument sur lui; évoluant dans un espace assez étroit pour +ne jamais paraître infidèle à ses opinions, mais y évoluant avec une +mobilité très-personnelle et presque toujours imprévue; en somme, +malgré son immense talent, ayant acquis plus de considération que +d'influence. + +M. Villemain, qui touchait à sa cinquantième année en 1839, était un +des nombreux lettrés que 1830 avait détournés vers la politique. Non +que celle-ci n'eût déjà, sous la Restauration, occupé une certaine +place dans sa vie[63]; mais, alors, il était demeuré principalement un +professeur. Après la révolution de Juillet, au contraire, il ne +remonta plus dans sa chaire. Député, bientôt pair, il se mêla à tous +les débats parlementaires de l'époque, se montrant l'un des orateurs +les plus féconds et les plus animés de la Chambre haute. Bien qu'un +peu capricieux d'allure, il était généralement dans la note du centre +droit, et se fit remarquer par la passion avec laquelle il entra dans +la coalition contre M. Molé. Son ambition était évidemment de +retrouver dans la politique le rang qu'il avait occupé dans la +littérature. Y parvenait-il? + +[Note 63: Nommé maître des requêtes par M. Decazes, M. Villemain avait +été un moment chef de la division des lettres au ministère de +l'intérieur. M. de Villèle lui avait enlevé sa place de maître des +requêtes pour le punir d'avoir protesté, au nom de l'Académie +française, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma +conseiller d'État. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit élire +député.] + +Rien n'avait été plus heureux et plus brillant que les débuts de ce +tout jeune professeur de rhétorique, déjà célèbre à vingt ans, +cueillant facilement les plus belles couronnes académiques, et +obtenant, dans les salons, par la grâce incisive ou éloquente de sa +conversation, une faveur plus flatteuse encore à son amour-propre. +Tout lui souriait: il était bien vu des puissants, applaudi de la +jeunesse, et se sentait en passe de conquérir par son esprit les plus +hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mêmes et des +avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire à vingt-cinq ans de la +chaire de littérature française à la Sorbonne, membre de l'Académie à +trente ans, il professait à côté de M. Cousin et de M. Guizot; et de +ces trois illustres maîtres, alors si goûtés, si admirés, c'était lui +peut-être, à en juger par les témoignages contemporains, qui avait le +plus brillant succès. D'une laideur grimaçante, presque bossu, mal +mis, courbé et comme avachi dans sa chaire[64], il avait une +physionomie si pétillante d'esprit, une mimique si expressive, une +voix si musicale, un tel art de dire et de lire, qu'on oubliait tout +ce qui eût pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grâce +alerte et ingénieuse, quelle politesse élégante, quelle curiosité +prompte à varier sans cesse le sujet de ses études, quelle fraîcheur +jamais altérée, quelle admiration communicative, se mariant, avec une +souplesse pleine d'imprévu, aux saillies de la moquerie la plus fine! +Et puis, n'oublions pas l'auditoire qui se pressait, nombreux, +vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithéâtre, auditoire +incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouvé depuis, et qui avait +ce mérite d'être deux fois jeune, car à la jeunesse des individus +s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du siècle. M. Villemain +connaissait donc le succès dans ce qu'il avait de plus vif et de plus +doux: succès sans mélange même d'aucune amertume. Ce qui put, à +certain jour, lui arriver de disgrâce de la part du pouvoir n'eut pour +résultat que d'ajouter à sa gloire quelque chose de moins durable, de +moins noble, mais peut-être de plus enivrant encore,--la popularité. + +[Note 64: La duchesse de Broglie écrivait de M. de Villemain, en 1820: +«Il a dans le corps un _dépenaillage_ inconcevable, comme si ses +membres ne tenaient pas bien sérieusement ensemble et qu'à la première +mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller chacun de son côté.» +(_Souvenirs du feu duc de Broglie._)] + +Après 1830, M. Villemain garda sans doute, à la tribune du +Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualités oratoires +qu'on avait tant admirées dans la chaire de la Sorbonne: même habileté +de diction, même langue dorée, même éblouissement d'esprit, même +souplesse ingénieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la +différence d'âge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand +développement des côtés mordants et épigrammatiques de son talent: ce +n'était pas l'ironie écrasante de M. Dufaure, c'était comme une nuée +de flèches fines et légères qui enveloppait ses adversaires. Il +abordait facilement les sujets les plus variés, avait la note +généreuse dans les débats de politique extérieure, savait même exposer +avec lucidité les questions d'affaires. Et cependant, même en ses +meilleurs jours, pendant le ministère du 12 mai, par exemple, il était +loin de retrouver ses succès d'autrefois. Tandis que M. Guizot, qu'il +avait peut-être dépassé à la Sorbonne, trouvait sa vraie voie dans la +politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientôt du premier +rang, M. Villemain se sentait retomber au second. C'est qu'il lui +manquait quelques-unes des qualités de l'orateur parlementaire comme +de l'homme d'État, et non les moins hautes. Ne s'agissait-il que de se +tirer des petites difficultés, de celles que l'on peut surmonter ou +esquiver avec de l'esprit, de la grâce et de la malice, il était +parfait; mais, devant les grands sujets, il faiblissait; il n'avait ni +assez de souffle, ni assez de puissance. N'ayant vraiment d'idées +propres, de passions profondes, qu'en littérature, il apportait dans +la politique des goûts et même des caprices, des amitiés ou des +ressentiments, plutôt que ces principes raisonnés ou ces partis pris +passionnés sans lesquels on n'exerce pas d'action efficace sur les +autres. Encore moins discernait-on en lui une volonté énergique, +sachant regarder l'obstacle en face, aimant la lutte, méprisant le +danger. Il était peu d'intelligences moins braves[65]. En somme, sans +prétendre, comme le vieux M. Michaud, l'ancien rédacteur de la +_Quotidienne_, que M. Villemain, devenu pair et ministre, était resté +«un bel esprit de collége», on peut dire qu'il ne se montrait guère, +dans ce nouveau rôle, qu'un «éloquent rhéteur», sauf à prendre le mot +dans le sens antique et favorable. D'ailleurs, à y regarder de près, +même dans la littérature, qui était son vrai domaine, avait-il été +créateur? Assez heureux pour avoir été le contemporain d'un des plus +brillants mouvements de l'esprit humain, assez intelligent pour +l'avoir tout de suite deviné et compris, d'une souplesse si alerte à +le suivre qu'il semblait le devancer, il avait été novateur plus en +apparence qu'en réalité, et M. Sainte-Beuve a pu l'appeler un +«courtisan du goût public». De telles qualités avaient suffi pour +faire le grand succès du professeur; elles ne suffisaient pas à un +homme d'État. Non-seulement la politique ne mettait pas en valeur le +talent et le caractère de M. Villemain, mais elle lui était +douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gardé un amour-propre +singulièrement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui était +occasion de blessure. La contradiction un peu rude le déconcertait au +lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait supporter la moquerie +des autres; la disgrâce l'exaspérait ou l'accablait. Ses premiers +triomphes avaient été si faciles, qu'il n'avait pas appris à +combattre. Comment, d'ailleurs, n'eût-il pas fait la comparaison du +passé et du présent? À chaque pas, en place de ces caresses de +l'opinion, de ces ovations délicates et chaudes de la jeunesse, de +cette sorte de fête de l'esprit au milieu de laquelle il avait vécu +pendant près de vingt ans, la vie parlementaire lui apportait ses +responsabilités, ses chocs, ses amertumes, ses déboires. Il en +souffrait, et si cruellement, que, sous la charge devenue trop lourde +pour elle, cette raison si fine et si brillante devait un jour fléchir +et succomber. + +[Note 65: Dans ses _Notes et Pensées_, M. Sainte-Beuve a écrit: «Nous +causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait: «C'est chez +lui un conflit perpétuel entre l'_Intérêt_ et la _Vanité_.»--«Oui, +repartis-je, et c'est d'ordinaire la _Peur_ qui tranche le différend.» +Le mot est injuste, et cette excessive sévérité trahit quelque jalousie +chez les deux interlocuteurs; toutefois, il avait sa part de vérité. M. +Sainte-Beuve a écrit encore: «Villemain a presque toujours le premier +aperçu juste; mais, si on lui laisse le temps de la réflexion, son +jugement, qui n'est pas solide, prend peur, et il conclut à faux ou du +moins à côté.»] + +Avec leur genre de talent, le ministre des travaux publics et celui de +l'instruction publique apportaient au cabinet plus de puissance ou +d'éclat oratoires que d'autorité politique. Il est vrai que, dans les +discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,--à en +excepter cependant une discussion sur les affaires d'Orient, dont nous +aurons à reparler,--les porte-parole du ministère purent, sans trop +d'inconvénient, se passer des qualités d'homme d'État qui faisaient le +plus défaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grâce à la fatigue des +partis, il n'y eut alors aucun grand débat sur la politique générale, +mettant sérieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds +secrets eux-mêmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne +furent guère discutés que pour la forme; les orateurs considérables +se tinrent à l'écart, laissant la tribune aux seconds rôles. C'était +rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de haut, +parlèrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote +montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentanée +de l'opposition: les crédits furent votés par 262 voix contre 71. + +La même tranquillité un peu fatiguée qu'on observait dans le parlement +régnait aussi dans la rue. Les sociétés secrètes, privées de leurs +chefs et de leurs plus énergiques soldats, ne pouvaient songer à rien +tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transformée +en cour de justice, eut à juger une première fournée des insurgés du +12 mai. Le procès commença le 27 juin. Barbès fut fort arrogant avec +les juges[66]: se faisant gloire de l'attentat, il niait seulement +toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrêt, rendu +le 12 juillet, le déclara néanmoins «convaincu d'avoir été l'un des +auteurs» de ce meurtre, et le condamna à mort. Les autres accusés +furent frappés de peines variant depuis la déportation et les travaux +forcés à perpétuité jusqu'à deux ans de prison. Pendant le procès, la +presse de gauche, toujours secourable aux révolutionnaires, s'était +efforcée de prêter à Barbès une sorte de grandeur chevaleresque. Bien +que la vulgaire, sotte et cruelle émeute du 12 mai concordât mal avec +un tel idéal, on était parvenu à éveiller d'assez ardentes sympathies +pour ce personnage, même chez les bourgeois qui avaient été si +épouvantés et si furieux à la première nouvelle de l'attentat. Aussi +la rigueur de l'arrêt provoqua-t-elle, dans certaines régions, une +sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamné plus qu'on +ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrés. Des +processions d'étudiants et d'ouvriers circulèrent dans Paris, +demandant l'abolition de la peine de mort en matière politique, et +l'une d'elles dut être dispersée par la force armée. Des lettres +anonymes menaçaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il était +procédé à l'exécution. Une démarche plus efficace en faveur de Barbès +fut celle de sa soeur, madame Karl, qui vint, tout en larmes, se jeter +aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilité était facile à +éveiller en pareil cas, promit la grâce du coupable; il eut quelque +peine à l'obtenir des ministres; sa clémence finit cependant par +l'emporter, et la peine de mort fut commuée en celle des travaux +forcés à perpétuité. La presse de gauche, au lieu de témoigner sa +reconnaissance, s'indigna d'une commutation où elle ne voyait qu'un +«ignoble et lâche raffinement de cruauté». Le bagne, disait-elle, +n'était-il pas pire que l'échafaud pour un homme comme Barbès? Et le +_National_ s'écriait «qu'à Toulon ou à Brest, Barbès n'en serait pas +moins Barbès, comme le Christ sur le Calvaire n'en était pas moins le +Christ». En fait, la peine se trouva réduite à une détention dans la +prison du Mont-Saint-Michel[67]. + +[Note 66: Barbès dit au président: «Je ne suis pas disposé à répondre +à aucune de vos questions. Vous n'êtes pas ici des juges venant juger +des accusés, mais des hommes politiques venant disposer du sort +d'ennemis politiques.» Et encore: «Quand l'Indien est vaincu, quand le +sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne +songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines: il +se résigne et donne sa tête à scalper.» Il assumait, d'ailleurs, +hardiment la responsabilité de l'attentat: «Je déclare que j'étais un +des chefs de l'association; je déclare que c'est moi qui ai préparé +tous les moyens d'exécution; je déclare que j'y ai pris part, que je +me suis battu contre vos troupes.»] + +[Note 67: Dans le débat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin +critiqua la légalité de ce nouveau changement, apporté par simple +volonté ministérielle, dans l'exécution de la peine. Ce fut aussi en +janvier 1840 que les autres accusés pour les faits du 12 mai +comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent déclarés +coupables: une seule condamnation à mort, aussitôt commuée en +déportation, fut prononcée contre Blanqui.] + +Ce calme de la rue et du parlement, succédant à l'alerte du 12 mai et +à la longue crise de la coalition, amena une reprise très-marquée de +la prospérité matérielle, du développement de la richesse publique et +privée. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en +profitait. Le ministère y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras +sur les bras, mais sans acquérir plus d'autorité et de prestige. Ses +chances d'accident s'en trouvaient diminuées, non ses causes de +faiblesse. Bien qu'il n'eût pas été mis en péril ni même sérieusement +attaqué, bien qu'il eût fait, dans les débats du parlement, meilleure +figure qu'on ne s'y attendait et que même quelques-uns de ses membres +s'y fussent acquis une véritable réputation d'orateur, il n'en gardait +pas moins, aux yeux du public, je ne sais quel air fragile et +provisoire. Le Roi le sentait; dès le début, et avec une précision +remarquable, il avait évalué à une année la durée possible de cette +administration[68]. Ce n'est pas qu'il désirât sa chute. Il se disait +«satisfait de l'esprit qui l'animait[69]». Sa faiblesse même n'était +pas pour lui déplaire; elle laissait plus de place à cette action +royale que la coalition avait prétendu annuler[70]. Louis-Philippe +aimait à sentir son intervention indispensable à ses ministres, soit +pour suppléer à leur inexpérience soit pour les mettre d'accord. Il ne +se retenait même pas toujours assez de constater tout haut, et non +sans quelque raillerie, le besoin qu'avaient ainsi de lui les hommes +qui se flattaient naguère de le mettre hors du gouvernement[71]. Les +ministres eux-mêmes ne se faisaient pas illusion sur leur solidité, et +ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se fortifier par quelque +adjonction considérable. Ainsi M. Duchâtel et M. Villemain songèrent à +mettre le duc de Broglie à la place du maréchal Soult; ils firent, non +sans peine, agréer cette idée à M. Dufaure et à M. Passy, mais +échouèrent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit de Paris pour +échapper à leurs instances. Il fut question d'autres modifications; +aucune n'aboutit, et il n'en résulta qu'une sorte d'aveu fait par le +cabinet lui-même de sa propre insuffisance. Sa démarche devenait de +plus en plus incertaine, comme il fallait s'y attendre avec une +composition si peu homogène et en l'absence d'un chef véritable. +Chacun de ses membres se montrait, dans son département, actif, +capable; mais l'unité manquait. On s'en apercevait aux nominations de +fonctionnaires, qui, suivant les cas, et surtout suivant les +ministres, semblaient tantôt une avance à la gauche, tantôt un gage +aux conservateurs. Tout cela n'était pas de nature à changer le tour +pessimiste qu'avaient pris, depuis la coalition, les réflexions des +moralistes politiques. Le régime représentatif ne leur paraissait pas +avoir encore repris son jeu normal: le malade avait échappé à la crise +aiguë, mais demeurait débile et déprimé. «Nous luttons contre des +faiblesses invincibles, écrivait M. Guizot à M. de Barante: +gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et veut +l'être. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges +affaissées[72].» M. de Barante disait de son côté: «Je n'entrevois +personne qui soit doué de ce don beau et rare du gouvernement: nous +avons essayé tous nos hommes distingués; ils ont fait preuve de +talent, d'esprit, de courage; mais aucun n'a su donner le respect de +sa volonté; aussi continuons-nous à patauger[73].» Enfin, le duc de +Broglie écrivait à M. Guizot: «Le gouvernement représentatif est en +mauvaise veine. Après les grandes commotions politiques, il y a des +moments d'abaissement pour les esprits et de grande prostration +sociale auxquels personne ne peut rien. Il faut savoir souffrir et +attendre[74].» + +[Note 68: C'est ce que le Roi disait au comte Apponyi, peu de jours +après la formation du cabinet. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. +364.)] + +[Note 69: _Ibid._, p. 428.] + +[Note 70: M. de Metternich savait caresser l'une des cordes sensibles +de Louis-Philippe, quand il écrivait au comte Apponyi, dans une lettre +destinée à être mise sous les yeux de ce prince: «Je partage le +sentiment du Roi à l'égard de son ministère. Il est faible, et je ne +concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui pourrait +être fort, sans être à la fois dangereux pour le pays. Il faut, dans +tous les temps et dans toutes les positions sociales, _un homme_ qui +conçoive les affaires. Cet homme doit à la fois surveiller et régler +leur exécution. L'homme le plus naturellement appelé à une aussi +importante fonction doit être, dans une monarchie, le Roi, et, dans +une république, le président. Le _ministérialisme_ est une maladie de +l'époque, une sottise qui croulera comme toutes les niaiseries... Or +n'oubliez pas que c'est un ministre qui proclame cette vérité; mais ce +ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme simplement pratique et +qui veut le bien.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 369.)] + +[Note 71: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._--Cf. aussi +HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 344.] + +[Note 72: Lettre du 26 juillet 1839. (_Documents inédits._)] + +[Note 73: Lettres du 28 juillet 1839. (_Documents inédits._)] + +[Note 74: Lettre du 4 août 1839. (_Documents inédits._)] + + +IV + +Fâcheux à l'intérieur, ce défaut d'autorité du ministère l'était +peut-être plus encore au dehors. Les prétentions d'omnipotence +parlementaire nées de la coalition, la situation diminuée, dépendante +et suspecte où l'on avait voulu alors réduire le pouvoir exécutif, +n'étaient nulle part aussi dangereuses que dans les questions +étrangères. Seul, en effet, par ses informations diplomatiques, le +gouvernement peut connaître les faces diverses de ces questions, les +piéges cachés, les périls proches ou lointains; seul, il peut agir +dans le silence ou tout au moins avec la discrétion nécessaire. Si +l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces matières, de leur +rôle de contrôle, s'ils prétendent eux-mêmes diriger, agir, traiter, +si les négociations passent des chancelleries à la tribune, s'égarent +dans les journaux ou même descendent dans la rue, alors les intérêts +du pays courent grand risque d'être gravement compromis. Ce qui est +vrai en général de tous les problèmes de politique extérieure, l'était +plus encore de celui en face duquel les événements d'Orient venaient, +en 1839, de placer la diplomatie française. Par son étendue, sa +complexité, son éloignement même, ce problème était moins que tout +autre à la portée du public. En outre, n'était-il pas apparu, dès les +premières négociations, que le principal danger, en cette affaire, +était de fournir à la Russie, en liant trop étroitement notre +politique aux prétentions de Méhémet-Ali, l'occasion qu'elle cherchait +de nous séparer de l'Angleterre et de nous isoler en Europe? Or +l'opinion, en France, se trouvait alors sous l'empire de sentiments +qui la poussaient à commettre cette faute: c'était, d'une part, +l'engouement pour l'Égypte et son maître, dont nous avons tant de fois +noté la vivacité et l'universalité; c'était, d'autre part, une sorte +d'orgueil national, qui semblait ne vouloir pas supporter le moindre +obstacle opposé à une volonté française, la moindre concession faite +aux exigences des autres puissances; cet orgueil, né des souvenirs de +l'Empire, ravivé par les débats de la coalition, était alors d'autant +plus excité, qu'il croyait avoir à se relever d'une attitude abaissée, +à prendre sa revanche des prétendues défaillances de la monarchie de +Juillet en Espagne, en Belgique et en Italie; les plus modérés en +étaient venus à juger nécessaire de prouver, par quelque hardiesse +éclatante, que la politique de paix n'était pas une politique timide, +et il y avait eu, par suite, un accord instinctif, presque unanime, +pour accueillir les événements d'Orient comme une heureuse occasion de +jouer un grand rôle; les imaginations s'étaient même donné large +carrière, trouvant là un terrain particulièrement favorable aux +aspirations vaguement ambitieuses, aux téméraires conjectures, aux +fantaisies chimériques. Au gouvernement, il appartenait de réagir +contre cette usurpation parlementaire, de faire entendre raison à cet +engouement, de parler sagesse et prudence à cet orgueil. Mais, pour +accomplir une telle tâche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son +manque de crédit sur les Chambres et de confiance en soi? Derrière +lui, sans doute, au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'était-ce +pas précisément contre l'ingérence du Roi dans la politique extérieure +qu'avait été dirigé le principal effort de la coalition? N'avait-on +pas répété à satiété, et fini par persuader à beaucoup de +monarchistes, qu'il fallait se mettre en garde contre Louis-Philippe, +contre son amour de la paix à tout prix, sa crainte de toute action, +sa facilité à abandonner le monde entier à l'ambition des autres +puissances? Si bien que les ministres, loin de pouvoir emprunter à la +couronne l'autorité qui leur manquait, étaient conduits, par souci de +leur popularité, à se défendre de lui paraître dociles, et retombaient +ainsi plus encore sous la dépendance du parlement, des journaux et de +l'opinion. + +Ce mal de la situation apparut dès la première discussion qui +s'engagea, à la Chambre des députés, sur les affaires d'Orient. On se +rappelle que, le 25 mai, à la nouvelle de l'entrée en campagne des +Turcs, le ministère avait déposé une demande de crédit de 10 millions +à l'effet de développer les armements maritimes. L'exposé des motifs, +très sommaire, se bornait à dire que «la France devait être mise en +mesure d'exercer une influence réelle et de se concerter avec ses +alliés». Le rapport de la commission, rédigé par M. Jouffroy, fut +déposé le 24 juin. Aussi étendu et explicite que l'exposé des motifs +avait été bref et réservé, il n'examinait pas une politique proposée +par le gouvernement, mais développait _à priori_ la politique que +l'on prétendait imposer à ce dernier. À chaque ligne perçaient la +méfiance des faiblesses du ministère et aussi de la couronne, le +sentiment qu'il était besoin de les stimuler, de leur faire sentir les +rênes et l'éperon. «Il importe, y lisait-on, que le pays se préoccupe +plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extérieures... Quel +que soit le zèle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des +intérêts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie, +dans le gouvernement représentatif, que là où le parlement la porte. +J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle à laquelle il +participe. Non qu'il doive la dicter, la nature des choses s'y oppose; +mais par la connaissance qu'il en prend, il lui appartient de la +contrôler et, par ce contrôle, de lui imprimer cette direction +nationale qui peut échapper à un homme, mais qui n'échappe pas à un +grand pays réfléchi dans l'intelligence d'une grande assemblée... +Quand on saura la Chambre attentive et instruite des affaires +extérieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel, +mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empêcher +de prendre, celui d'influer tacitement et par la conscience qu'elle +donnera de sa continuelle surveillance, sur la politique active et +actuelle de l'État.» Le rapporteur exposait ensuite longuement la +question d'Orient et détaillait la politique à suivre, avec talent +sans doute et élévation, mais en oubliant de se demander s'il était +sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au début d'une +négociation si complexe et si pleine d'imprévu, de mettre en garde +tous les intérêts différents du sien, d'éveiller tous les +amours-propres que son initiative trop apparente pouvait offusquer. +Cette politique consistait à protéger les Turcs contre la Russie, qui +n'était pas ménagée, et aussi, quoiqu'on l'indiquât moins nettement, à +soutenir l'Égypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France +devait provoquer non-seulement une entente des puissances, mais une +sorte de congrès. Et le rapporteur, supprimant les difficultés avec +cette aisance que l'on possède seulement hors de l'action effective, +paraissait assuré que la France ferait prévaloir son avis sur les deux +questions; elle aurait, dans la première, le concours de toutes les +puissances, sauf la Russie; dans la seconde, celui au moins de +l'Autriche et de la Prusse. Et surtout, ce que la commission attendait +du ministère, ce qu'elle lui enjoignait, non sans accompagnement de +menaces, c'était d'exercer en Europe une action considérable. «Il est +un point sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait +varier, disait en terminant le rapport, c'est qu'il faut que la France +joue un rôle digne d'elle dans les affaires d'Orient. Il ne faut à +aucun prix que le règlement de ces grands intérêts la fasse tomber du +rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne supporterait pas cette +humiliation, et le contre-coup intérieur pourrait en être périlleux.» +Comme le remarquait plaisamment un contemporain, il semblait que l'on +dît sévèrement au ministère: «Tu vas faire quelque chose de +très-glorieux, ou tu auras le cou coupé.» Les commentaires des +journaux n'étaient pas pour affaiblir cette impression, et le sage +_Journal des Débats_ disait lui-même: «Nous devons être arbitres en +Orient[75].» + +[Note 75: 25 juin 1839.] + +Le ministère allait-il profiter de la discussion publique pour +reprendre la direction que la commission lui avait enlevée? Les +quelques mots, par lesquels le maréchal Soult ouvrit le débat, le 1er +juillet, n'étaient pas de nature à produire ce résultat. Ils +laissaient, au contraire, le champ libre aux orateurs, qui s'y +précipitèrent aussitôt, chacun apportant sa politique propre: le duc +de Valmy proposait d'écraser le pacha au profit de la légitimité +turque; M. de Carné voulait régénérer l'Orient en le livrant à +Méhémet-Ali et à l'élément arabe; M. de Lamartine préconisait, en +termes magnifiques, le dépècement du cadavre turc entre les puissances +chrétiennes. Le second jour, le défilé des médecins consultants +continua: on entendit, entre autres, M. de Tocqueville, qui faisait +ses débuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour +être moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient été +développés le premier jour, les systèmes proposés par ces divers +orateurs étaient loin d'être concordants. Toutefois, la double idée +qui paraissait obtenir le plus de faveur auprès de la Chambre, était +celle qui avait été déjà exposée dans le rapport: agir avec le +concours de l'Europe, à la fois pour protéger l'indépendance de la +Porte contre la Russie et assurer l'établissement de Méhémet-Ali. À en +juger même par le discours de M. Guizot, nous devions chercher à +faire, des possessions du pacha, un État indépendant et souverain, +comme la Grèce[76]. Quant aux résistances que pourraient opposer sur +ce point les puissances auxquelles nous faisions appel, notamment +l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient même pas s'en +douter; d'autres, comme M. Guizot, y faisaient allusion, mais sans +apporter aucun moyen de les surmonter; certains y voyaient, comme M. +de Tocqueville, une cause à peu près inévitable de guerre. En tout +cas, ce que personne ne paraissait admettre, c'est que le gouvernement +abandonnât quoi que ce soit de cette double prétention. Tous les +orateurs lui recommandaient d'être énergique et hardi: M. de +Tocqueville menaçait la monarchie des plus grands malheurs si elle +laissait perdre à la France «cette nation si forte, si grande, qui +s'est mêlée de toutes choses dans ce monde», la situation +prépondérante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se préoccupait +que la politique de paix ne parût pas «pusillanime et égoïste»; il +n'était pas jusqu'à M. Dupin, l'homme du «chacun chez soi», qui ne +terminât sa harangue en «souhaitant au gouvernement de la résolution». + +[Note 76: M. Guizot revint à plusieurs reprises sur cette assimilation +avec la Grèce, et il définit ainsi notre politique orientale: +«Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen; +et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits, +quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil +empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant, +en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des États +et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la fondation d'un +nouvel équilibre européen, voilà la politique qui convient à la +France, à laquelle elle a été naturellement conduite.»] + +Pendant ce temps, quelle figure faisait le cabinet? Le premier jour, +M. Villemain était intervenu pour repousser, avec une vivacité +éloquente, le partage de l'empire ottoman, préconisé par M. de +Lamartine; mais il s'était borné à cette oeuvre toute négative, et +n'avait indiqué lui-même aucune politique précise. Depuis lors, les +ministres s'étaient tus, écoutant humblement les leçons qui leur +étaient faites, les instructions qui leur étaient données, sans un +effort pour reprendre leur rôle de direction, sans une réserve sur la +difficulté et le péril de poursuivre à la fois les deux desseins +indiqués par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mêmes la +nécessité de cette réserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de +confirmer le soupçon de pusillanimité qui pesait sur eux? Le troisième +jour, quand il s'agit de conclure, ce ne fut pas un ministre qui monta +à la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Après avoir +interprété l'attitude du gouvernement comme une adhésion au système de +la commission, il maintint que le double objet de notre politique +devait être de défendre Constantinople et de protéger l'Égypte. +Seulement, disait-il, de ces deux positions également importantes, «il +n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menacée, celle de +Constantinople; c'est là qu'est pour le moment le péril; c'est donc là +aussi qu'il faut porter le remède. Or le remède consiste à créer un +concert, européen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant +pour base ce principe que personne ne doit s'agrandir en Orient, et +pour but de mettre l'Orient sous la garantie du droit public de +l'Europe et d'en régler d'une manière définitive la situation, en +tenant compte et des droits et des faits tels que les événements les +donneront». En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une +dernière fois, au ministère qu'on attendait de lui quelque chose +d'extraordinaire. «Cette grande question et ce grand débat, disait-il, +imposent au cabinet une immense responsabilité. En recevant de la +Chambre les dix millions qu'il est venu lui demander, il contracte un +solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir à la +France, dans les événements d'Orient, un rôle digne d'elle, un rôle +qui ne la laisse pas tomber du rang élevé qu'elle occupe en Europe. +C'est là, messieurs, une tâche grande et difficile. Le cabinet doit en +sentir toute l'étendue et tout le poids. Il est récemment formé, il +n'a pas encore fait de ces actes qui consacrent une administration; +mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considérable, +que, s'il la gouverne comme il convient à la France, il sera, nous +osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait géré les affaires de +la nation depuis 1830.» À la suite de cette déclaration, les crédits +furent votés à une immense majorité, par 287 voix contre 26. + +Il avait été fait, pendant ces trois jours, grande dépense +d'éloquence. C'était ce qu'on appelle une belle discussion. Était-ce +une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux députés, du +conseil secret à la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie +n'avait gagné ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en +liberté d'allures. Le ministère, trop docile, s'était laissé engager +dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison à la fois de +la Russie en Turquie et de l'Angleterre en Égypte; l'éclat même avec +lequel on venait de lui commander un grand succès, lui rendait un +retour plus difficile et le condamnait à une périlleuse obstination. +La Chambre avait, par les exagérations de son patriotisme oratoire, +augmenté les exigences du public et, par suite, les embarras que le +pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en même temps éveillé +des ombrages chez nos alliés possibles et fourni des armes à tous ceux +qui, au dehors, trouvaient intérêt à dénoncer, sincèrement ou non, +notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livré à nos +adversaires, avec le secret de notre politique, celui des points +faibles où ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait +aux difficultés et aux périls d'une crise déjà grave par elle-même, +sans autre profit que de flatter les préventions et les prétentions +nées de la coalition. + + +V + +Pendant qu'en Europe les diplomates s'agitaient et que les parlements +délibéraient, les événements se précipitaient en Orient. Vainement, +avec une modération calculée dont il se faisait honneur auprès des +consuls, Méhémet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'était-il +prêté à retarder le choc des deux armées: l'impatience de Mahmoud +semblait croître à mesure que déclinait sa vie. Après avoir, le 7 juin +1839, dans un manifeste qui n'était qu'un cri de colère, proclamé le +pacha et son fils rebelles et traîtres, il ordonna à ses généraux de +leur courir sus. À cette nouvelle, Méhémet se crut dispensé de +prolonger une inaction qui lui coûtait. «Gloire à Dieu, s'écria-t-il, +qui permet à son vieux serviteur de terminer ses travaux par le sort +des armes!» Et il écrivit aussitôt à Ibrahim: «Au reçu de la présente +dépêche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont entrées sur +notre territoire, et, après les en avoir chassées, vous marcherez sur +leur grande armée, à laquelle vous livrerez bataille. Si, par l'aide +de Dieu, la victoire se déclare pour nous, vous passerez le défilé de +Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur Malathia, Kharpout, Orfa et +Diarbékir.» Les Égyptiens, concentrés à Alep, se mirent en mouvement +le 21 juin. Le 24, ils rencontrèrent l'ennemi dans la plaine de Nézib. +Les deux armées comptaient chacune environ cinquante mille hommes. +L'impétuosité d'Ibrahim et la supériorité de discipline que ses +troupes devaient à leurs instructeurs français décidèrent la victoire. +Les Ottomans, d'ailleurs, en dépit des quelques officiers prussiens +chargés de les exercer[77], étaient alors en pleine désorganisation +militaire; les innovations violentes de Mahmoud leur avaient désappris +de combattre à la turque, sans leur apprendre à combattre à +l'européenne. Une mêlée de deux heures suffit à les mettre en pleine +déroute; ils laissèrent sur le champ de bataille plus de quatre mille +tués ou blessés, et aux mains des vainqueurs douze mille prisonniers, +cent soixante-douze bouches à feu, vingt mille fusils, leurs tentes et +jusqu'aux insignes du commandement en chef. + +[Note 77: Le futur maréchal de Moltke était l'un de ces officiers.] + +Trois jours après, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier, +l'un des deux aides de camp que le maréchal Soult avait envoyés pour +prévenir ou arrêter les hostilités. Il avait passé par Alexandrie, et +apportait une lettre obtenue, non sans peine, du pacha; cette lettre +enjoignait au commandant de l'armée égyptienne de ne pas engager +l'action si les Turcs consentaient à rentrer sur leur territoire, et +même de ne pas passer la frontière dans le cas où, forcé de combattre, +il demeurerait vainqueur. «Il est trop tard! s'écria Ibrahim; mon père +n'aurait pas écrit cette lettre, s'il avait connu l'agression des +Turcs et leur défaite.» Cependant, tout en frémissant, il finit par +céder aux fermes remontrances du capitaine Callier, et consentit à ne +pas passer le Taurus. + +Mahmoud ne sut point la destruction de son armée. Six jours avant que +la nouvelle n'en parvînt à Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan +expirait, épuisé de débauches et de fureurs, laissant son empire +mutilé et croulant à son fils Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans. + +Le nouveau sultan n'avait déjà plus d'armée; il allait perdre aussi sa +flotte. Les circonstances dans lesquelles se produisit ce dernier +événement en font une vraie scène de comédie orientale. Le 4 juillet, +alors qu'on ne savait pas encore au Divan la défaite de Nézib, toute +la flotte ottomane, forte de plus de trente grands navires et de +nombreux petits bâtiments, commandée par Akmet-Pacha, mettait à la +voile pour sortir de la mer de Marmara et se diriger vers l'Archipel. +En tête, et comme lui servant d'éclaireur, s'avançait un vaisseau +anglais, la _Vanguard_. Le capitaine en second de ce vaisseau était à +bord du capitan-pacha, avec plusieurs de ses compatriotes; d'autres +officiers de même nationalité, plus ou moins costumés en Turcs, se +trouvaient répartis sur les autres navires. À la nouvelle de ce +mouvement, l'émotion fut grande dans la petite escadre française qui +montait la garde à l'entrée des Dardanelles. Son commandant, l'amiral +Lalande, avait pour instruction de surveiller les marines turque et +égyptienne et de les empêcher d'en venir à une collision. Or +n'était-ce pas évidemment cette collision qu'allait chercher la flotte +débouchant des Dardanelles? La présence des Anglais semblait confirmer +cette hypothèse; on savait leur animosité contre le pacha, et aussi le +plaisir qu'ils trouvaient toujours à voir s'entre-détruire des +vaisseaux qui n'étaient pas les leurs. L'amiral Lalande eût été homme +à arrêter les Turcs, même par la force; âme énergique dans un corps +délabré, il poussait l'audace jusqu'à la témérité; mais il n'avait +sous la main que deux vaisseaux et quatre bâtiments inférieurs. +Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant moral ce qu'il +ne pouvait imposer par le canon. À peine la _Vanguard_ eut-elle passé, +superbe, devant notre escadre, que l'amiral français, à bord du +_Iéna_, se lança hardiment au beau milieu de la flotte ottomane, sans +s'inquiéter de la confusion qu'il y jetait, et se dirigea vers le +vaisseau du capitan-pacha. Celui-ci mit en panne, et un bateau à +vapeur, monté par Osman, _reale-bey_ de la flotte turque, vint prendre +l'amiral et les officiers de sa suite. Osman les pria aussitôt de +descendre dans la chambre de son navire; puis, après en avoir fermé +soigneusement les portes, il leur déclara que le capitan-pacha sortait +des Dardanelles contre les ordres du Divan, et qu'il allait livrer +tous ses vaisseaux à Méhémet-Ali; sans s'occuper de la stupéfaction de +l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein d'Akmet était de s'entendre +avec le pacha d'Égypte pour renverser Khosrew, le nouveau grand vizir +qui, disait-il, était vendu au czar; il ne doutait pas que la France +n'approuvât une conduite dont le but était de rétablir la paix +intérieure de l'empire et de le soustraire à l'oppression russe. Si +extraordinaire que fût cette communication, elle n'était pas un +mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait les mobiles du +capitan-pacha; celui-ci n'était qu'un traître vulgaire, ancien favori +de Mahmoud, qui avait craint d'être disgracié par les ministres du +nouveau sultan. La réponse de l'amiral Lalande fut vague et +embarrassée; toutefois, cédant à sa sympathie pour les Égyptiens et +aussi peut-être au plaisir de faire pièce aux Anglais, il ne chercha +pas à arrêter la défection dont on lui faisait confidence, se borna à +exprimer le voeu qu'Akmet s'employât à obtenir le maintien de la paix, +et, tout en refusant de faire monter un officier français sur le +vaisseau amiral turc, il consentit à le faire accompagner par un des +navires de son escadre. Osman-bey termina cette étrange conversation +en demandant que, à bord du capitan-pacha, et en présence des +officiers de la marine britannique, il ne fût fait aucune allusion à +ce qui venait d'être dit. Conformément à cette recommandation, +l'entrevue officielle qui suivit se passa en politesses banales. Les +Français croyaient voir sur les physionomies anglaises je ne sais quoi +de moqueur qui semblait dire: «La voilà enfin dehors, cette flotte que +vous vouliez retenir dans le Bosphore; encore quelques jours, elle +aura rencontré la flotte égyptienne, et Méhémet-Ali n'aura plus de +vaisseaux!» Mais nos officiers demeuraient impassibles, se disant tout +bas que cette joie maligne serait de courte durée[78]. L'entrevue +terminée, l'amiral Lalande revint à son bord, et la flotte turque +reprit sa marche, toujours précédée par la _Vanguard_, qui croyait la +conduire au combat et qui ne faisait qu'escorter la trahison. Aussi +quelles ne furent pas la stupéfaction et la colère des Anglais, quand, +arrivés quelques jours plus tard devant Alexandrie, ils virent la +flotte turque entrer en amie dans le port et se mêler avec les +vaisseaux égyptiens, tandis que Méhémet-Ali, triomphant, embrassait le +capitan-pacha, courbé jusqu'à terre! Combien cette colère eût été plus +vive encore, si nos alliés se fussent alors doutés que l'amiral +français avait été le confident de cette défection! + +[Note 78: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le témoignage du +prince de Joinville, qui servait à bord de l'escadre du Levant et qui +assista aux entrevues de l'amiral Lalande avec les officiers turcs. Il +a raconté vivement les diverses scènes de cette comédie, au cours +d'une étude sur l'_Escadre de la Méditerranée_ qui fut insérée, sous +une signature d'emprunt, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août +1852, et qui fut ensuite publiée à part. Dans ce court écrit, tout +vibrant de patriotisme et tout rempli de zèle pour la grandeur de la +marine française, le prince de Joinville ne se révèle pas moins +brillant narrateur militaire que ses frères le duc d'Orléans et le duc +d'Aumale.] + +En quelques jours, l'empire ottoman avait perdu son souverain, son +armée et sa flotte. À Constantinople, dans la population comme dans +les conseils du jeune sultan, l'épouvante était à son comble, et l'on +s'attendait à voir, d'une heure à l'autre, les Égyptiens arriver par +terre et par mer. Il n'en fallait pas tant pour que le fatalisme +musulman s'inclinât devant le fait accompli. Le Divan envoya donc +porter des paroles de paix à Méhémet-Ali, offrant d'abord de lui +accorder l'Égypte héréditaire, y ajoutant bientôt la Syrie viagère. Le +pacha encouragea ces pourparlers, mais réclama l'hérédité de toutes +les provinces dont l'arrangement de Kutaièh l'avait mis en possession. +Il était visible que la Porte n'avait pas dit le dernier mot de ses +concessions, et que, laissés en tête-à-tête, le suzerain vaincu et le +vassal victorieux devaient avant peu s'entendre[79]. Aussi bien, parmi +les Turcs, beaucoup trouvaient-ils encore moins humiliant de subir les +exigences du pacha que de recourir à l'intervention des chrétiens[80]. + +[Note 79: «À Constantinople, au lieu d'agir énergiquement contre +Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il +voudra en prendre.» (_Journal de la princesse de Metternich_, +_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 326.)] + +[Note 80: Dépêche de Pareto, l'envoyé sarde à Constantinople, citée +par HILLEBRAND, (_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 404.)] + + +VI + +Ce fut entre le 15 et le 20 juillet que parvint, dans les capitales de +l'Europe, la nouvelle des événements étonnants qui venaient, coup sur +coup, d'anéantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression +fut généralement très-profonde; mais les divers cabinets +n'apprécièrent pas de même la disposition de la Porte à traiter à tout +prix avec son vainqueur. À Saint-Pétersbourg, l'idée d'un arrangement +direct entre le sultan et le pacha fut immédiatement bien accueillie; +on se félicitait de voir ôter ainsi tout prétexte à la délibération +commune par laquelle les puissances prétendaient enlever à la Russie +le protectorat de Constantinople. Cette perspective décida même le +czar à signifier définitivement aux autres cours son refus de prendre +part à la conférence de Vienne. «Avant les événements de Syrie, disait +M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux différends de la Porte et de +l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe +avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur +l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties +intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant +d'un rapprochement et adresse à l'Égypte des propositions +d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation à +Constantinople et la seconder uniquement de ses bons offices. +Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indépendante[81].» + +[Note 81: Voy. Correspondance inédite de M. de Barante; _Mémoires +inédits de M. de Sainte-Aulaire_; dépêches de M. de Bourqueney, citées +par M. Guizot; dépêches des agents anglais publiées dans la +_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.] + +Par d'autres raisons, le gouvernement français eût pu aussi +s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intérêts +égyptiens, et il eût par là prévenu toutes les complications où devait +bientôt s'embarrasser sa politique. Mais, à ce moment, sa +préoccupation principale était d'établir le concert européen, redouté +par la Russie. Aussitôt informé des ouvertures de la Porte à +Méhémet-Ali, le maréchal Soult écrivit, le 26 juillet, à M. de +Bourqueney, chargé d'affaires à Londres: «La rapidité avec laquelle +marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se dénoue +par quelque arrangement dans lequel les puissances n'auront pas le +temps d'intervenir... Pour l'Angleterre comme pour la France, pour +l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le +principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie +et de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois +donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux +sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à ne +rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant +l'intermédiaire de ses alliés.» À la même date, dans une conversation +avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le maréchal déclarait +plus formellement encore que «tout arrangement fait entre le sultan et +Méhémet-Ali, au moment où les conseillers de l'empire étaient ou +paralysés par la crainte ou traîtreusement occupés à satisfaire leur +ambition au mépris des droits de leur souverain, devait être considéré +comme nul, et qu'une déclaration dans ce sens devait être faite à +Méhémet-Ali[82].» + +[Note 82: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_, et +_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.] + +À Londres et à Vienne, on était également très-opposé à l'arrangement +direct, ici par souci d'établir le concert des puissances, là par +hostilité contre le pacha. Lord Palmerston, agréablement surpris de +nous trouver dans des dispositions qui répondaient si bien à ses +desseins, se hâta d'affirmer que «le cabinet anglais adhérait à chaque +syllabe de la déclaration du maréchal Soult»; «sans s'être concertés, +ajoutait-il, les deux cabinets sont arrivés d'eux-mêmes à une +conclusion parfaitement identique, et rien ne prouve mieux la +communauté du but qu'ils se proposent et la solidarité du sentiment +qui les anime[83]». Quant à M. de Metternich, il était si décidé sur +ce point, qu'il n'hésita pas à prendre une initiative qui tranchait +avec sa timidité et sa temporisation accoutumées. Ayant été, à raison +de son moindre éloignement, le premier informé des dispositions de la +Porte, il ne prit pas le temps de se concerter avec les autres +cabinets, et donna aussitôt l'ordre à l'internonce d'Autriche à +Constantinople de combiner son action avec celle des représentants des +grandes puissances, pour détourner le gouvernement ottoman de rien +conclure avec Méhémet-Ali. Il obtint de M. de Sainte-Aulaire et de +lord Beauvale, ambassadeurs de France et d'Angleterre à Vienne, qu'ils +écrivissent, par le même courrier, l'un à l'amiral Roussin, l'autre à +lord Ponsonby, pour les presser de seconder l'internonce[84]. + +[Note 83: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 31 juillet +1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 84: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27 +juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles +concessions au pacha[85]; le firman d'investiture, disait-on, était +signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant, +l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes +puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour +en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les +ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques +leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions; +force leur était souvent de prendre sur eux la responsabilité de +décisions qui engageaient gravement la politique de leurs +gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il +était radieux, et ses voeux les plus chers étaient comblés. L'amiral +Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de +Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il +se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs, +il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha. +L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser +son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa +cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de +Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar? +Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert +européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se +séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du +ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit +d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note +était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette +note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent +invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les +soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs +gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte +que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question +d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte +à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à +attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier +résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain, +lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de +résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct. + +[Note 85: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839. (_Correspondence +relative to the affairs of the Levant._)] + +À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de +Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de +Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où +l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement +signifié par le czar de prendre part à la conférence de Vienne. Il +lui semblait que ce refus était effacé par la signature de +l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de +Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert +européen[86]. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait +surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre +chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de +la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait +de la face des affaires[87]». Quant au gouvernement russe, il fut +évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la +regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne +figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi[88]. À Paris, on ne pouvait +blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même +moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc +qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la +demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée +à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»; +toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si +vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à +Londres[89]». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes +dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait +d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet +ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement +dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup +affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la +chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à +l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées. + +[Note 86: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 87: Dépêche du 17 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces +historiques_.)] + +[Note 88: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839. (_Documents +inédits._)] + +[Note 89: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août 1839. +(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] + + +VII + +Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à +réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire. +Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une +partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce +sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et +que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où, +en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de +poursuivre des succès alors faciles[90]. Quant à la défection de la +flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à +part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet français en +concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à +toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un +geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe +entière, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale, +comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de +sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par +lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur +le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir +immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir +d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux +mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à +Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas. +J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. Je ne la désire pas; +mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut +d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que +les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre... +Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de +notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées[93].» Ému par +ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par +le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix +millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le +public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait +en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui +venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de +la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15 +avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de +l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils +cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque, +quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils +avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux +timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie +par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du +maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité[94]. + +[Note 90: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis +formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété +plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior. +(SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other +distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont +affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui +diminuât la liberté de la France.] + +[Note 91: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1er août 1839. (_Documents +inédits._)] + +[Note 92: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16 août +1839. (_Documents inédits._)] + +[Note 93: Cette conversation se tint en présence du capitaine Jurien +de la Gravière qui l'a rapportée dans ses _Souvenirs_. (_Revue des +Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)] + +[Note 94: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839. (_Documents +inédits._)] + +Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du +pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans +la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances +était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle +ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche, +l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la +défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette +circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au +grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet +de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le pacha à +l'Égypte héréditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution, +les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la +restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton même avec lequel il +formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle +trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager +l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de +l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans +l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus +graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il +avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité, +absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à +Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger +n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance, +qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et +n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles +elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer +tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et +sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette +évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie; +M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult[97], +et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près +les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir, +dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du +gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un +concert européen; se persuadant que tout est fini de ce côté, il a cru +pouvoir diriger désormais toute son action du côté de l'Égypte[98].» + +[Note 95: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839. +(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 96: Dépêche de lord Palmerston, 1er août 1839. (_Correspondence +relative to the affairs of the Levant._)] + +[Note 97: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est +opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet +anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie, +aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche +jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est +venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire +envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M. +Guizot.)] + +[Note 98: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839. +(_Documents inédits._)--À la même époque, le 30 août, M. Desages, +directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à +M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais +à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de +lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le +pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (_Documents inédits._) +L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on +reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez +favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être +rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.] + +Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans +les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis +contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous +avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la +France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le +maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de +Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au +sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas +du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements, +il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers +tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de +Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les +dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des +auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa +manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences, +se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe +d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus +d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille, +par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à +entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et +notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter +une perturbation déplorable dans la marche de la politique +générale[99].» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston. +Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses ambassadeurs +près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus +solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y +exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha toutes les +provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections du +gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était +suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre +contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient +semblait être désormais réduite à la question égyptienne[100]. + +[Note 99: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.] + +[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._] + +Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui +leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le +général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de +l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du +_Foreign Office_, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses +ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le +général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir +que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à +Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De +Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus +en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte +les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour +le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg +que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet +britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement +à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a repris lord +Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous +avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque +toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre +pacifiquement la question d'Orient[101].» + +[Note 101: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et 17 +septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)] + +Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous venons de +citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins +chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce +gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France. +Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers +signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher +là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes de sa +politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de +discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le fâchait +de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations fréquentes que le +czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une +occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103]. +Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère la Russie. Au commencement +de juillet, lors de la discussion des crédits, tous les orateurs avaient +proclamé que la politique de la France devait être de faire échec au +gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de +signifier à ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il +interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt; +tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui +avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second plan, +notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se mettre bien +franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des Dardanelles, +qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva. Le czar en avait +gardé un vif ressentiment[104]. Loin de chercher à le voiler, il +l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire +de la bataille de la Moskowa pour adresser à son armée un ordre du jour +plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante +observait soigneusement cet état d'esprit et en informait son +gouvernement: «Nous pouvons nous attendre, disait-il, à de fort mauvais +procédés[106].» + +[Note 102: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin de +juillet et le mois d'août 1839. (_Documents inédits._)] + +[Note 103: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais, cherche +à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se +mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de +vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal +Soult, 10 août 1839. _Documents inédits._)] + +[Note 104: M. de Barante avait noté, dès le premier jour, l'irritation +que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent, dans la suite de +la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilité de la +Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au maréchal +Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839 et 4 février 1840, et +la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents +inédits._)] + +[Note 105: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16 septembre +1839. (_Documents inédits._)] + +[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au +maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (_Documents +inédits._)] + +S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y +avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais? +Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de +son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une +rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston +se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas, +disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle +et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du +désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de +gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an, +pour diviser nos deux gouvernements[107].» Mais le ministre anglais +n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se +trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui +suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à +Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à +l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir +aucun scrupule à les accepter. + +[Note 107: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17 +septembre 1839, citée par M. Guizot.] + +Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité contre +la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à Méhémet-Ali, il +eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent +proposé d'accord; il ne se lassait pas de le déclarer aux ambassadeurs +des deux puissances[108]. Mais du moment où celles-ci se divisaient, il +devait naturellement se ranger du côté où l'on faisait au pacha la part +la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à +Vienne, les sentiments n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début +des négociations. Là aussi, on avait été offusqué du ton de la +discussion des crédits; les phrases où s'était alors complu notre +orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique à la +fois aventureuse et arrogante qui inquiétait la prudence et blessait +l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie +n'était pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministère, +préoccupé de répondre à l'attente du parlement, qui l'avait sommé de +faire jouer à la France un rôle prépondérant, agissait parfois avec une +sorte d'ostentation qui froissait des alliés ombrageux[110]. «À Paris, +écrivait le 7 août M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on +oublie que par là on excite à en user de même, à l'égard de la France, +ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la +France_ est un mot qui sonne bien à des oreilles françaises, mais qui +déchire toutes les autres oreilles[111].» Quelques mois plus tard, à +l'avénement du ministère du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette +conduite du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez +séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu +convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de +propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de +paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que le +maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans une +autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère, mais il a +répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de conquérir, de +chercher les traces de Napoléon[112].» En s'éloignant de nous, le +gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de +la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant engagé contre cette +puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrière +lui ses deux nouveaux alliés[113]. Du moment, au contraire, où il devint +manifeste que ceux-ci n'étaient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut +plus qu'une pensée: se faire pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité +de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que, +le 13 septembre, M. de Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La +difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris +et Londres, car la Russie est à nous[114].» Ainsi nous échappait ce qui +devait être le profit principal de notre politique, cette dissolution de +l'ancienne Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la +Russie, que naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues. + +[Note 108: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 109: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les +quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de +Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est égyptien.» (_Mémoires_, +t. VI, p. 376.)] + +[Note 110: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait à M. +de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part qui +reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût +bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée». +(_Documents inédits._)] + +[Note 111: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu +après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la +politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.» +(_Ibid._, p. 376.)] + +[Note 112: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en +date du 18 mars 1840. (_Documents inédits._)] + +[Note 113: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir +s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de +sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août, +M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs +semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua +généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus +irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de +Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire +de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de +regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur +Nicolas». (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)] + +[Note 114: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.] + +Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces +péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont +faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas +de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois», +c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche, +de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer +par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris, +et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec +l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas +pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et +s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115].» M. de +Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec +l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller +avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le +mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets +révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons +l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines, +prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des +affaires d'Orient[116].» Ces représentations furent mal reçues par le +gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de +Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et, +après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de +repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe, +n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins +étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère; +mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de +sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est +inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne +manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de +marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter +le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va +éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de +l'empire ottoman[117].» Comme on le voit, le raisonnement de +Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en +France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des +affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi, +et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il +faisait fausse route. La politique française s'engageait donc +décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y +rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant +ambassadeur. + +[Note 115: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (_Documents inédits._)] + +[Note 116: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 117: _Ibid._] + + +VIII + +Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant +attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas, +était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune +démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord +croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu +de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en +Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder +la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était +envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la +question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les +chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette +négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir +la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté +à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich, +pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change. + +M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal, +unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le +brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord +Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les +affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui +seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait +pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la +France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et, +comprenant qu'il pouvait s'exprimer à coeur ouvert avec le ministre +anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue +politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar, +personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors[118]». +Quant à la protection à exercer sur l'empire ottoman, le czar +acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a +renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait +prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce +qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait +nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les +vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la +mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances +opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte. +La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas +en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe[119]. + +[Note 118: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre 1839. +(BULWER, t. II, p. 263)] + +[Note 119: BULWER, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani au +maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces +historiques_.)] + +Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors +dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général +Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la +préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France +dehors[120].» Il ne cacha pas qu'il était personnellement +très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir +accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de +l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse[121]. Dans cette +situation difficile, le gouvernement français manoeuvra fort +habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne +fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la +Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un +grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette +attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani[122], +fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu +que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la +reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent +dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le +maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière +fermeté de ton: «Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre ne +paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre +aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution +définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui +feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout +cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles +que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir +pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de +nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la +responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre +faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés +à côté de nous[123].» + +[Note 120: BULWER, t. II, p. 264.] + +[Note 121: _Ibid._, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani au +maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces +historiques_.)] + +[Note 122: Même dépêche.] + +[Note 123: Dépêche du 26 septembre 1839.] + +Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord +Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du +moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un +mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus +confiance dans le czar[124]: parmi les autres ministres anglais, tous +ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la +Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et +lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance +française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand +seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John +Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient +visiblement de la politique du _Foreign Office_. Quant au chef du +cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et +indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord +Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme +épicurien et cet _I don't care_[125] dont il semblait avoir fait sa +devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe. +Soigneux de ne pas se faire d'affaires qui troublassent son repos, il +se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors, la +hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et +aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son +propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne +voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur +grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le +vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans +une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on +ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les +hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans +le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé +que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et +même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter +l'accord. + +[Note 124: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne +semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance; +que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à +elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune +apparence de suspicion à notre confiance.» (BULWER, t. II, p. +264.)--Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date +du 23 septembre.] + +[Note 125: «Cela m'est égal.»] + +Le chef du _Foreign Office_ dut donc, bien à contre-coeur, signifier, +le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais n'adhérait +point à ses propositions», et donner comme raison de ce refus le désir +de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La France, dit-il, +ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des flottes alliées de +la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes +dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se détacher de la +France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite union depuis +l'origine de la négociation[126].» Il communiqua en même temps cette +résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui coûta plus +encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre consentait à +joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur de +Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik d'Acre, +sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas de +refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures de +contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant +connaître à son ministre cette concession, disait: «Sans doute, le +retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le désirer; mais il +y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue, que ce ne soit le +dernier[127].» + +[Note 126: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3 octobre +1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 127: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.] + +Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal +tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des +voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne +clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais +souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette +même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver +la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut +et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de coeur et ne retient +pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que +ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser +l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les +premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors +égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé +à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la +proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement +d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement, +brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de +Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le +voeu de toutes les autres puissances, et à notre seule considération; +l'effet moral est donc complet, et le pacha devient tout à fait notre +protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons la manoeuvre par +laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et de nous humilier; +nous battons lord Palmerston dans son propre cabinet; nous obtenons de +l'Angleterre une concession qui est une marque d'amitié et de +déférence. L'intérêt, l'honneur et même l'amour-propre ont +satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte de nous diminuer, +faire un pas à notre tour et accepter la transaction offerte. + +Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que +satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une +raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord +n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la +première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait +trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les +concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de +lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie +que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à +Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de +les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une +résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et +compromettante pour l'Europe[128].» D'ailleurs les journaux français, +de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus +susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national, +soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait +pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance +ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les +bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque +accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres, +dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi +que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la +presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture +de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal +Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que +cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre +l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la +rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais +nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition +contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en +Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée +d'impuissance[129].» + +[Note 128: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.] + +[Note 129: _Mémoires de M. Guizot._] + +Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani écrivait au +maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication que me +prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les considérations +sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour persister dans ses +premières déterminations relativement aux bases de la transaction à +intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord Palmerston m'a écouté +avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complété mes +communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je puis vous +déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une portion du +pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de ramener la +question générale en discussion; lord Palmerston a constamment opposé +un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire textuellement, +monsieur le maréchal, les seuls mots que j'aie pu lui arracher. Mes +efforts se sont, naturellement, arrêtés au point que ma propre dignité +ne me permettait pas de dépasser[130].» Ne voit-on pas percer l'âpre +satisfaction avec laquelle le ministre anglais retire la concession +qu'il nous avait offerte malgré lui, et la résolution où il est de +reprendre contre nous une campagne sans ménagement? Cette fois, il +espère bien que nos amis, découragés par notre obstination, ne +s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi, dans les semaines qui +suivent, ses communications au gouvernement français deviennent d'un +tel ton que lord Granville est obligé de lui demander des corrections; +lord Palmerston ne les fait qu'en rechignant. «Bien que quelques-uns +des faits et des arguments dont je me suis servi, écrit-il à son +ambassadeur, doivent, comme vous le dites, toucher au vif +Louis-Philippe, cependant il me semble nécessaire d'en agir ainsi, et +nous ne pouvons nous sacrifier nous-mêmes par délicatesse pour +lui[131].» Tel est même son parti pris, qu'il affecte de prendre au +sérieux je ne sais quelle historiette d'après laquelle Louis-Philippe +aurait annoncé à un diplomate étranger une prochaine guerre avec +l'Angleterre, et expliqué ainsi le besoin d'assurer à la France le +concours d'une puissante flotte égyptienne[132]. + +[Note 130: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 131: Lettre du 5 novembre 1839. (BULWER, t. II, p. 267.)] + +[Note 132: Lettre du 22 novembre 1839. (_Ibid._, p. 268.)] + +L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à +sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres +vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans +aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en +conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la +possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à +M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à +croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet, +et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations +sérieuses[133].» Par une illusion plus inexplicable encore, notre +ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre, +pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse[134]. Ce n'était +pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait +dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que +le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous[135]. +De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa +«neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que +M. de Metternich y eût donné son attache[136].» À Vienne, M. de +Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation +donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre +la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la +fois, jamais[137].» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich +s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie: +«Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que +j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, mais j'ose vous répondre +que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur Nicolas. Il est +puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation sans vouloir la +mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des détroits où vous le +croyez inflexible, il a pris son parti depuis longtemps. La plus +grosse de vos fautes est assurément votre division avec l'Angleterre. +Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne perdez pas un moment. +Vous courez chaque jour le risque d'apprendre qu'on vous a mis en +dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire sans vous ou contre +vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez que l'Autriche et +la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha d'Égypte, ne se +compromettront pas pour le défendre; nous donnerons les mains à ce qui +aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus que l'alternative +d'assister à l'exécution rigoureuse du client que vous voulez +protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre vous[138].» +M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à M. de +Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa bienveillance. +Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les désappointements de sa +politique, de l'avortement de la conférence de Vienne, de la disgrâce +qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il laissait voir qu'il se +croyait désormais obligé de marcher derrière l'Angleterre et la +Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre ambassadeur lui +demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français le chargeait de +décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston et lui: +«Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il précipitamment, car +je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points, gain de cause à vos +adversaires[139].» + +[Note 133: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 134: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre 1839. +(_Documents inédits._)] + +[Note 135: Dépêches de novembre 1839. (_Documents inédits._)] + +[Note 136: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839. +(_Documents inédits._)] + +[Note 137: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5 octobre +1839. (_Documents inédits._)] + +[Note 138: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 139: _Ibid._] + +Toutefois, de si méchante humeur qu'il fût contre la France, M. de +Metternich ne voyait pas sans méfiance s'établir, entre l'Angleterre +et la Russie, une intimité qui obligerait l'Autriche à se traîner à +leur remorque et qui l'annulerait en Orient. Croyant d'ailleurs, lui +aussi, à la puissance du pacha, il doutait de la possibilité et de +l'efficacité des moyens coercitifs préconisés par lord Palmerston. Ces +considérations le déterminèrent, vers la fin de novembre, à essayer de +s'entremettre et à nous proposer, comme expédient transactionnel, la +prolongation du _statu quo_ établi par l'arrangement de Kutaièh. M. de +Sainte-Aulaire se hâta de transmettre cette ouverture au maréchal +Soult, se figurant qu'elle serait acceptée. Mais le président du +conseil, tout entier à ses illusions, répondit, le 3 décembre, «qu'il +était impossible de prendre au sérieux la communication du cabinet de +Vienne[140]». + +[Note 140: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +Quelques jours après ce refus, qui témoignait d'une si superbe +confiance, tombait brusquement, à Paris, la nouvelle que M. de Brünnow +allait revenir à Londres «avec pleins pouvoirs pour conclure une +convention relative aux affaires d'Orient», et que le czar «acceptait +le principe de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les +eaux de Constantinople[141]». Le gouvernement français fut quelque peu +déconcerté par un événement qu'il avait refusé si obstinément de +prévoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus +penser: à peine M. de Metternich était-il avisé du nouveau voyage de +M. de Brünnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de +Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoyé +russe; il le rejoignit à Calais, fit la traversée dans sa compagnie, +et, au débarqué, était pleinement d'accord avec lui[142]. Notre +diplomatie était d'autant plus embarrassée que l'adhésion du czar à la +présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, ôtait +tout fondement à la seule objection faite naguère par elle aux +premières propositions de M. de Brünnow. Elle ne pouvait contredire +les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le débat sur la +question du pacha, où elle était assurée de n'être pas soutenue. Dans +cette situation, le maréchal Soult se crut obligé d'exprimer, le 9 +décembre, au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait la +concession inespérée faite par la cour de Russie; «le gouvernement du +Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une +convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'état +des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel +examen de la question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles +chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son +opinion pour qu'il fût possible de prolonger la discussion.» Ce +langage un peu embarrassé n'indiquait-il pas, aux derniers jours de +1839, qu'à Paris, l'on commençait enfin à comprendre la nécessité de +rabattre quelque chose des exigences égyptiennes? Plus d'un indice +donne, en effet, à penser que tel était le sentiment personnel de +Louis-Philippe. Si ce sentiment eût prévalu, il aurait été encore +temps de conjurer tout péril. Mais le ministère n'avait pas à compter +seulement avec ses propres inquiétudes et avec les impressions du Roi. +Il allait avoir à compter avec les Chambres; car les vacances +législatives touchaient à leur terme. + +[Note 141: Dépêche du chargé d'affaires de France à Londres, 6 +décembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)] + +[Note 142: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + + +IX + +Cette perspective de la rentrée du parlement ramène naturellement +l'attention sur la politique intérieure. Pendant qu'au dehors, la +crise diplomatique s'aggravait, qu'était devenue, au dedans, ce que +nous avons appelé l'épilogue de la crise parlementaire? Y avait-il +quelque amélioration? La machine du gouvernement représentatif +tendait-elle à reprendre son fonctionnement normal et régulier? Depuis +la coalition et la décomposition qui en avait été la conséquence et le +châtiment, le mal principal était l'absence d'une majorité véritable. +Pouvait-on augurer, à la veille de la session de 1840, qu'il allait +enfin s'en constituer une, soit pour le ministère, soit même contre +lui? Non; à passer en revue, l'un après l'autre, les divers groupes +de la Chambre, on y constatait toujours mêmes incertitudes, mêmes +divisions, même morcellement. + +La fraction la plus nombreuse était composée des anciens partisans de +M. Molé; faute d'une autre désignation on continuait à les appeler les +221, bien qu'ils n'atteignissent plus ce nombre. Leur ressentiment et +leur méfiance à l'égard du ministère n'étaient pas diminués. La +plupart en contenaient l'expression, par répugnance invétérée pour +toute opposition plus que par déférence pour les hommes au pouvoir. +Quelques-uns, plus passionnés, semblaient prêts à se jeter dans une +hostilité ouverte: à leur tête étaient MM. Desmousseaux de Givré et de +Chasseloup-Laubat; le journal _la Presse_ leur servait d'organe. Quant +à M. Molé, tout en se disant fort dégoûté de la politique et occupé de +la rédaction de ses mémoires, il était au fond très-ulcéré, impatient +de revanche, jaloux surtout de l'autorité que M. Guizot tendait à +reprendre dans le parti conservateur. Seulement, toujours prudent, et +sachant, du reste, les défections qui se produiraient parmi les 221, +s'il leur demandait d'agir, il prêchait la circonspection aux plus +ardents de ses amis, et les détournait de toute démarche trop +prononcée[143]. + +[Note 143: _Correspondance inédite de M. Molé_, _Journal inédit de M. +le baron de Viel-Castel_, et _Notes inédites de M. Duvergier de +Hauranne_.] + +C'étaient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient +à donner au cabinet l'appui le plus décidé. Il était alors question +d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministère, l'en +rapprocherait davantage. M. Duchâtel et M. Villemain avaient proposé +de le nommer à l'ambassade de Londres, à la place du général +Sébastiani. L'idée était bien accueillie des autres ministres, qui +trouvaient le général sans action suffisante sur le gouvernement +anglais, lui reprochaient de se montrer un peu froid pour le pacha, et +le soupçonnaient d'être plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre, +le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors même qu'il les +appuyait ou les ménageait, d'un voisinage sinon inquiétant, au moins +embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant à Londres et +associé à leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient +sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours résigné à +attendre dans la retraite que la coalition fût oubliée, mais un peu +mal à l'aise de jouer au parlement l'un de ces rôles muets auxquels il +n'était pas accoutumé, très-décidé à soutenir le cabinet, mais alarmé +de sa faiblesse, il saisissait avec plaisir cette occasion de +s'éloigner, de «se placer en dehors des menées comme des luttes +parlementaires, dans une position isolée, à la fois amicale et +indépendante[144]». Les difficultés venaient du Roi: il était fort +attaché au général Sébastiani, et, bien que satisfait en ce moment de +la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, complétement +pardonné la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint, +pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait céder +qu'un peu plus tard, devant l'insistance des ministres et la menace de +leur démission. + +[Note 144: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 372.] + +M. Thiers, au contraire, était revenu de vacances plus que jamais +impatient de jeter bas le ministère et de prendre sa place. Seulement, +il ne savait où trouver des soldats à mener au feu. Il était toujours +nominalement le chef du centre gauche; mais une fraction de ce groupe +s'était détachée avec MM. Passy et Dufaure; le reste était désorienté, +fatigué, réfractaire à toute impulsion énergique. La gauche déclarait +qu'elle en avait assez de s'associer sans profit, non sans +compromission, à des tactiques toutes personnelles, et elle annonçait +l'intention de revenir à la «politique de principes». M. Thiers se +tourna vers les doctrinaires, auxquels il montra le Roi se moquant de +la coalition: ce fut sans succès. Alors, par une évolution qui eût +surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance à M. Molé, +lui donnant à entendre qu'il était prêt à faire avec lui le «ministère +de la réconciliation». Le plus étrange est que l'ouverture ne fut pas +mal reçue. Quelques-uns des 221, de ceux qui naguère s'indignaient le +plus de la coalition, se montrèrent disposés à en former une nouvelle +qui n'eût, certes, pas été plus morale. M. Molé lui-même, bien qu'il +ne pût se flatter d'entraîner dans une semblable campagne toute son +ancienne armée, se laissa prendre à cette tentation de vengeance. On +remarquait, dans les salons, les politesses échangées entre lui et M. +Thiers: on les voyait s'asseoir l'un à côté de l'autre et causer, non +sans quelque affectation, à voix basse. Dans son entourage, M. Molé, +en même temps qu'il s'exprimait avec une extrême amertume sur M. +Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, «bien entouré, il pourrait +rendre de grands services à la France»; M. Thiers, de son côté, se +défendait «d'avoir jamais partagé les préventions des doctrinaires +contre M. Molé», et il racontait que, «plus d'une fois, sous le 11 +octobre, il avait voulu le faire entrer au ministère». L'une des +difficultés de l'accord était que les deux personnages visaient le +même portefeuille, celui des affaires étrangères; mais divers indices +faisaient croire que M. Thiers finirait par se contenter de celui de +l'intérieur. Si secret qu'on voulût garder l'objet de ces pourparlers, +il en transpirait assez pour provoquer l'indignation des doctrinaires +et des ministériels. La gauche aussi s'en émut et fit demander des +explications au chef du centre gauche. Celui-ci répondit qu'il ne +songeait pas sérieusement à gouverner avec l'ancien ministre du 15 +avril, et qu'il visait seulement à mettre en mouvement toutes les +oppositions contre le cabinet actuel. Cette réponse fut rapportée à M. +Molé; mais il était trop animé pour en tenir compte. Il eût pu savoir +pourtant qu'à cette époque, M. Thiers, prêt à recevoir de toutes mains +la satisfaction de sa passion, faisait connaître au Roi et au maréchal +Soult, qu'il était disposé à entrer dans n'importe quelle combinaison +raisonnable dont seraient exclus M. Passy et M. Dufaure[145]. + +[Note 145: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +En même temps qu'elle se dégageait des manoeuvres de M. Thiers, la +gauche cherchait à guerroyer pour son compte et sous son drapeau +particulier. Aussitôt après la clôture de la session précédente, les +journaux de ce parti avaient lancé le cri de la réforme électorale. +Les misères de la situation parlementaire leur servaient d'argument. +Cette campagne avait été commencée à peu près malgré M. Odilon +Barrot[146]; celui-ci avait suivi, avec la docilité solennelle qu'il +montrait toujours en pareil cas. Seulement, quand il fallut préciser +les conditions de la réforme, il apparut que la gauche n'avait pas +plus de cohésion que les autres groupes. Les radicaux, sans aller +jusqu'au suffrage universel préconisé par les légitimistes de la +_Gazette de France_, réclamèrent le droit de vote pour tous les +citoyens qui pouvaient faire partie de la garde nationale, tandis que +la gauche dynastique ne voulait étendre le suffrage qu'aux +«capacités[147]», aux officiers de la garde nationale et aux +conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille âmes. Des +comités rivaux furent institués, l'un présidé par M. Laffitte, l'autre +par M. Odilon Barrot, et une polémique assez aigre éclata entre le +_National_ d'une part, le _Siècle_ et le _Courrier français_ d'autre +part. + +[Note 146: M. Léon Faucher, alors principal rédacteur du _Courrier +français_, écrivait, le 30 juillet 1839, à M. Reeve: «Je vous ai +envoyé aujourd'hui un numéro du _Courrier_ qui renferme une espèce de +manifeste en vue de la réforme électorale. J'ai jugé utile de mettre +en train la réforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de +drapeau. Elle tournait à l'individualisme et tombait en poussière. +Barrot, que j'avais tourmenté, me donnait raison, mais n'agissait +pas.» (LÉON FAUCHER, _Bibliographie et Correspondance_, t. Ier, p. +83.)] + +[Note 147: Par «capacités» on entendait les personnes portées sur «la +seconde liste du jury», c'est-à-dire les fonctionnaires nommés par le +Roi et exerçant des fonctions gratuites; les officiers de terre et de +mer en retraite; les docteurs et licenciés des facultés de droit, des +sciences et des lettres; les docteurs en médecine; les membres et les +correspondants de l'Institut; les membres des autres sociétés savantes +reconnues par le Roi; les notaires.] + +Ainsi, à la veille de l'ouverture de la session, ce n'était presque +partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi composée, de +partis en cet état, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas +comment se formerait une majorité pour renverser le cabinet, on ne +voyait pas davantage où était celle qui le ferait vivre. Impossible +d'établir aucune prévision. Une telle situation fournissait matière à +de nouvelles lamentations sur le discrédit du régime parlementaire. +«Pour la première fois, disait alors le _Journal des Débats_, un +ministère se présente, à proprement parler, sans majorité et cependant +avec quelque chance de passer et de se soutenir au milieu de tous les +partis. Si quelque événement imprévu ne le renverse pas, il est +possible que nous le voyions arriver au bout de la session. Il +continuera à être, parce qu'il est. Ne fût-ce que par fatigue des +luttes de l'année dernière, la Chambre est disposée à n'être pas +difficile. Mais on conviendra, au moins, que le régime parlementaire +n'a pas profité beaucoup du résultat de la coalition si parlementaire +de l'an passé[148].» Quelques observateurs espéraient que la royauté +gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient sur le vif +succès qu'à cette époque même, le prince royal venait d'obtenir dans +un voyage assez long en France et en Algérie. «Le duc d'Orléans, +écrivait à ce propos M. de Barante, me paraît avoir fait merveille +d'abord dans sa tournée en France, puis en Afrique. La partie royale +de notre gouvernement est plus en voie de perfectionnement que la +partie représentative[149].» + +[Note 148: 18 décembre 1839.--Sur cette faillite de la coalition, le +_Journal des Débats_ ne tarissait pas; il disait un autre jour: +«Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la +coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y était entré? Les chefs +surtout..... Ne les voyez-vous pas errer en quelque sorte dans le +chaos qu'ils ont fait, cherchant un parti et ne le trouvant pas? +Écoutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouvé dans la +coalition la base d'une majorité nouvelle: ce ne sont que plaintes +lamentables sur la confusion des opinions, sur le déchirement des +partis, sur l'abaissement général.»] + +[Note 149: Lettre du 26 novembre 1839. (_Documents inédits._)] + + +X + +La session fut ouverte, le 23 décembre 1839, par un discours du trône +assez effacé. La discussion de l'Adresse, à la Chambre des députés, +fut longue et confuse[150]. Sur la politique intérieure, beaucoup de +critiques furent dirigées contre le ministère, soit par la gauche, +soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessinât un +sérieux mouvement d'attaque. Alors même qu'ils disaient les choses les +plus dures, les orateurs ne semblaient pas y mettre grand entrain, et +la Chambre, fatiguée ou sceptique, entendait tout sans s'émouvoir. Si, +par moments, réapparaissait quelqu'une des idées redoutables, si +puissamment agitées par la coalition lors de l'Adresse de 1839, +personne n'avait la volonté ou la force d'y insister; on eût dit le +dernier bouillonnement d'une chaudière dont le foyer s'éteint. Ce qui +domina, ce fut une sorte de gémissement découragé sur la dislocation +des partis, sur l'absence de majorité, et sur l'impuissance dont +semblait frappée l'institution parlementaire. Le ministère ne nia pas +le mal, et y chercha, au contraire, un argument pour s'excuser de ne +pas avoir plus d'autorité. Au cours de la discussion, M. O. Barrot se +crut obligé, envers le parti qui le suivait ou plutôt le poussait, de +poser la question de la réforme électorale. Ce n'était pas qu'il fût +en état de préciser en quoi elle devait consister. «Est-ce que vous +croyez, disait-il, que j'ai fait, des détails d'une réforme +électorale, un programme politique? Mon programme politique, c'est que +la réforme électorale doit être considérée comme une nécessité.» À +quoi M. Villemain répondait vivement, avec une clairvoyance à laquelle +l'événement ne devait que trop donner raison: «Vous avez parlé +_d'héroïque confiance_: l'héroïque confiance, c'est de remuer +l'immense question de la réforme électorale, en croyant qu'on pourra +l'arrêter. C'est surtout de la remuer, pour la montrer au public comme +une curiosité, et pour dire ensuite qu'il faut attendre. Ces +questions-là sont brûlantes, dangereuses; les remuer, sans avoir +l'intention de les résoudre promptement, c'est une imprudence +politique.» Cette réforme, du reste, ne paraissait point passionner le +pays: en même temps que M. Odilon Barrot la réclamait à la tribune, le +parti radical, qui l'entendait autrement que la gauche dynastique, +essaya une manifestation de gardes nationaux; à peine put-il en réunir +trois cents qui allèrent se faire haranguer par M. Laffitte[151] et +qui furent ensuite réprimandés par le maréchal Gérard pour infraction +à la loi interdisant «toute délibération prise par la garde nationale +sur les affaires de l'État». + +[Note 150: 9 au 15 janvier 1840.] + +[Note 151: 12 janvier 1840.] + +Les affaires d'Orient préoccupaient trop l'opinion pour ne pas occuper +une place importante dans les débats de l'Adresse. Il apparut aussitôt +qu'aux yeux d'une partie des députés, le gouvernement avait toujours +besoin d'être surveillé et stimulé, et que la couronne était +particulièrement suspecte de n'avoir pas un sentiment assez vif et +assez énergique de l'honneur national. «Il est bon, disait M. +Duvergier de Hauranne, que cette tribune avertisse souvent l'Europe et +ceux qui nous représentent auprès d'elle, qu'à côté des ministres, il +y a, en France, des Chambres jalouses de la dignité du pays et +décidées à surveiller partout les déterminations et les actes du +gouvernement. Il est bon que les ministres eux-mêmes sachent qu'ils ne +sont point isolés, et qu'ils trouveront un appui prompt et énergique +toutes les fois que, dans leur indépendance et leur liberté, ils se +refuseront à de fâcheuses concessions.» C'était la même défiance, +triste reste de la coalition, qui s'était déjà manifestée, six mois +auparavant, lors du vote du crédit de dix millions. Non que l'état des +esprits fût en janvier 1840 identiquement ce qu'il avait été en +juillet 1839. Dans la première de ces discussions, la Chambre avait +cru avoir le champ libre devant elle; chacun avait disposé à son gré +des événements futurs. Dans la seconde, on se trouvait, au contraire, +en présence d'événements déjà partiellement accomplis et qui, sur +divers points, menaçaient de tromper gravement les prévisions +optimistes. Les députés avaient le sentiment plus ou moins net de ces +difficultés, de ces périls, et, à la confiance superbe du début, avait +succédé une sorte d'anxiété. En concluaient-ils qu'il fallait user de +prudence et de modération, remettre chaque chose à son rang, négliger +l'accessoire pour assurer le principal, et, par exemple, ne pas +risquer de compromettre la situation de la France en Europe, pour +tenter d'agrandir un peu plus Méhémet-Ali en Asie? Nullement! La +plupart des orateurs, sans rien rabattre de leurs exigences, ne +paraissaient voir dans les difficultés soulevées qu'une occasion +d'âpres récriminations contre l'Angleterre. M. de Lamartine fut à peu +près seul à dénoncer la chimère et le péril de notre politique +égyptienne[152], et c'était pour y substituer une chimère plus +périlleuse encore, celle d'une politique de partage, où la France +chercherait son lot sur le Rhin. + +[Note 152: M. de Lamartine disait: «Si aujourd'hui, sans plan arrêté, +sans volonté claire et dite tout haut, la France inquiète, complique, +menace tantôt la Russie sur ses intérêts vitaux dans la mer Noire, +tantôt l'Autriche sur ses intérêts commerciaux de l'Adriatique, tantôt +l'Angleterre sur son immense intérêt de commerce avec ses soixante +millions de sujets dans l'Inde; si ces puissances vous voient tour à +tour demander avec elles l'intégrité de l'empire et pousser au +démembrement, menacées chacune dans un de ses intérêts spéciaux et +toutes dans leur orgueil, ne finiront-elles pas par voir en vous des +agitateurs et des ennemis partout, et par concevoir contre la France +les défiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son +cabinet?»] + +Quelle figure faisait le ministère? Un sentiment de prudence +diplomatique, peut-être même une arrière-pensée de transaction lui +avait fait passer sous silence, dans le discours du trône, la question +particulière du pacha. Mais le projet d'Adresse n'ayant pas gardé la +même réserve, le maréchal Soult se crut obligé, dans la déclaration, +du reste très-brève et assez vague, par laquelle il ouvrit la +discussion, de réparer cette omission; il indiqua que les arrangements +à prendre en faveur de la famille de Méhémet-Ali n'étaient pas +incompatibles avec l'intégrité de l'empire ottoman; puis, comme s'il +mettait la main sur la garde de son épée: «Quoi qu'il arrive, dit-il, +certains de répondre à la pensée nationale, nous maintiendrons nos +principes, et nous ne ferons à personne le sacrifice de nos droits, de +nos intérêts, de notre honneur.» Un autre ministre, M. Villemain, +ayant pris la parole au cours de la discussion, pour réfuter M. de +Lamartine, proclama qu'en prenant en main la cause du pacha, le +gouvernement exécutait une pensée nationale et se conformait à la +volonté déjà exprimée par la Chambre. Il termina, en insinuant que +l'Angleterre et la Russie se heurtaient sur trop de points, pour qu'on +pût craindre entre elles un rapprochement. + +La dernière partie du débat prit plus d'importance par l'intervention +de M. Thiers. Son discours, très-médité, très-mesuré de ton, fut alors +qualifié de «discours-ministre», et non sans raison, puisque l'orateur +devait, peu après, remplacer au pouvoir le maréchal Soult. Aussi +n'est-il pas sans intérêt de savoir comment M. Thiers, député, jugeait +la politique dont il allait bientôt, comme ministre, diriger la +suite. Particulièrement frappé du péril que courait l'alliance +anglaise, il se proclama, avec un éclat voulu, le partisan de cette +alliance. À son avis, elle eût dû nous suffire pour faire face aux +difficultés orientales, et c'était un tort d'y avoir substitué +précipitamment le concert européen; ce tort avait été encore aggravé +par la note du 27 juillet, que l'orateur considérait comme l'acte le +plus regrettable de toute cette négociation. Était-ce qu'il blâmait la +France d'avoir émis, en faveur du pacha, les prétentions qui lui +aliénaient l'Angleterre? Telle paraissait être, en effet, la +conséquence logique de sa thèse, et peut-être était-ce sa pensée +secrète[153]. Mais il avait trop le souci de se montrer toujours en +harmonie avec la passion nationale, pour oser contredire un sentiment +aussi général et aussi vif que l'engouement égyptien. Tout au plus +reprocha-t-il au ministère de s'être donné, dans la forme, des +apparences de duplicité, ou tout au moins de versatilité, en ne +faisant pas connaître assez tôt ni assez franchement à l'Angleterre où +il voulait en venir. Sur le fond de la question, il déclara que la +Turquie devait faire son sacrifice de l'Égypte et de la Syrie, comme +elle l'avait fait de la Grèce. S'il blâmait si fort la note du 27 +juillet, c'est qu'elle avait empêché l'arrangement direct qui allait +se conclure entre la Porte et le pacha, au grand profit de ce dernier; +et il laissait voir qu'un arrangement de ce genre lui paraissait être +la solution la plus désirable pour la France. Comment une telle +politique se conciliait-elle avec l'alliance anglaise, dont l'orateur +proclamait si haut l'avantage et la nécessité? Pour avoir écarté les +autres puissances de la délibération, nous serions-nous plus +facilement accordés avec l'Angleterre sur le sort à faire au pacha? +N'apparaissait-il pas chaque jour que l'Autriche et la Prusse étaient +moins animées contre nous que lord Palmerston, et que, sans se mettre +en travers des desseins de ce dernier, elles le contenaient plutôt +qu'elles ne l'excitaient? Pour répondre à cette objection qu'il +prévoyait, M. Thiers donna à entendre que le désaccord avec le cabinet +de Londres venait surtout des maladresses de nos gouvernants, et que, +dans l'intimité d'un tête-à-tête, en nous expliquant loyalement et +amicalement, nous eussions facilement ramené lord Palmerston à notre +sentiment. Cela n'était pas sérieux. L'orateur devait, tout le +premier, s'en rendre compte. Aussi était-il obligé, à la fin, de +supposer le cas où nos raisons ne convaincraient pas l'Angleterre: +«Alors, disait-il, je conseillerais à mon pays, non pas de rompre, +mais de se retirer dans sa force et d'attendre; même isolée, la France +pourrait attendre patiemment les événements du monde. Rendez-moi, +disait M. Barrot, l'enthousiasme de 1830. Je promets à mon pays de lui +rendre cet enthousiasme de 1830; je promets de le lui rendre aussi +grand, aussi beau, aussi unanime; mais à une condition: ayez un grand +intérêt patriotique, un grand motif d'honneur national, et vous +verrez, quelles que soient les fautes du gouvernement, reparaître le +bel enthousiasme des premiers jours de notre révolution.» On aurait +quelque peine à concilier les contradictions de ce discours. C'est +qu'en réalité il y avait, ce jour-là, deux hommes dans l'orateur: un +politique clairvoyant qui comprenait le danger d'une rupture avec +l'Angleterre, et un manoeuvrier parlementaire qui craignait de +compromettre sa popularité en ne s'associant pas à un entraînement +patriotique; or la conclusion à laquelle aboutissait fatalement le +second se trouvait être, de son propre aveu, l'isolement que le +premier paraissait signaler comme le danger à éviter. + +[Note 153: C'est du moins ce qu'il a dit plus tard, en causant avec M. +Senior. (SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other +distinguished persons_, t. I, p. 4.)] + +Ce fut le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui répondit à M. +Thiers. Il soutint l'avantage de l'action commune des puissances, +justifia ou excusa la note du 27 juillet, nia enfin qu'il ne se fût +pas franchement expliqué dès le début avec l'Angleterre, renvoyant, du +reste, la preuve détaillée de ces diverses assertions au jour où il +serait possible de produire les pièces de la négociation. La politique +du concert européen, critiquée par M. Thiers, était celle qu'avait +exposée, non sans éclat, en juillet 1839, la commission des crédits; +on ne put donc être surpris de voir l'ancien rapporteur de cette +commission, M. Jouffroy, venir à la rescousse du cabinet. Il rappela +que cette politique avait été alors approuvée par la Chambre; si elle +n'avait pas réussi, la faute en était à l'injuste opposition faite par +l'Angleterre aux prétentions de Méhémet-Ali. Il n'admettait pas, du +reste, qu'au cas où cette puissance persisterait dans son opposition, +la France dût, comme l'indiquait M. Thiers, se borner à s'abstenir. + +Après tous ces débats sur la politique intérieure et extérieure, +l'ensemble de l'Adresse fut voté par deux cent douze voix contre +quarante-huit. Le chiffre infime de la minorité suffit à montrer que, +sur la question de cabinet, il n'y avait pas eu de vraie bataille. Le +ministère ne sortait de là ni plus menacé, ni plus fort, pouvant vivre +encore quelque temps dans ces conditions, mais aussi incapable que +dans le passé de résister au premier accident qui se produirait. En ce +qui concernait les affaires d'Orient, quel était le résultat de la +discussion? La Chambre avait laissé voir, sans doute, qu'elle était +préoccupée du tour pris par les négociations et du dissentiment avec +le cabinet anglais; mais elle semblait plus irritée contre ce dernier +que disposée à le ramener par quelque concession; rien n'indiquait que +la vue du péril l'eût déterminée à replacer la question des +agrandissements du pacha au rang secondaire et subordonné d'où elle +n'eût jamais dû sortir. Quant au ministère, il n'avait pas osé dire un +mot qui impliquât une limitation des prétentions de Méhémet-Ali et +avertît les députés du danger de leurs exigences; une fois de plus, il +avait paru assumer une tâche impossible, par crainte d'être accusé, +comme naguère le cabinet du 15 avril, d'abaisser la politique de la +France. Tout cela n'était pas fait pour dissiper les illusions et +modérer les entraînements de l'opinion. Aussi pouvait-on noter, dans +le pays, la persistance de l'engouement égyptien et, en plus, un +réveil de la vieille animosité nationale contre les Anglais. À leur +sujet, toutes les méfiances trouvaient crédit; on les accusait de +vouloir s'emparer de Candie, de prétendre dominer seuls en Égypte et +en Syrie. Lord Palmerston surtout était dénoncé, non sans quelque +raison, comme l'ennemi acharné de la France. On s'imaginait découvrir +sa main perfide partout, jusque dans les menées d'Abd-el-Kader, qui +venait de rentrer en campagne[154]. Telle était sur ce point la +susceptibilité irritée des esprits, que les journaux de M. Thiers +durent le défendre contre le reproche de s'être montré «trop Anglais» +dans son discours; encore n'y purent-ils complétement réussir. + +[Note 154: M. Berryer disait un peu plus tard, le 25 mars 1840, à la +tribune de la Chambre des députés: «L'invasion d'Abd-el-Kader, cette +invasion subite, meurtrière, est-ce bien lui seul qui l'a conçue? Et +de quelle fabrique étaient les fusils que nos soldats ramassaient, en +détruisant cette infanterie d'Abd-el-Kader, formée, disciplinée par +des traîtres ou par des déserteurs?» (_Sensation prolongée._)] + +Dans de telles conditions, on comprend que les communications +diplomatiques du gouvernement français ne continssent plus trace des +velléités de transaction qui s'étaient laissées voir dans la dépêche +du 9 décembre 1839. Au contraire, le maréchal Soult fit signifier +formellement au gouvernement anglais, le 26 janvier 1840, «qu'il +considérait comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer +à Méhémet-Ali les conditions énoncées par lord Palmerston[155]». Et +quelques jours après, quand le cabinet eut enfin arraché de +Louis-Philippe la nomination de M. Guizot à l'ambassade de +Londres[156] et qu'il fallut rédiger ses instructions, on y inséra +cette déclaration: «Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que +dans la position où se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que +l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est +s'exposer de sa part à un refus certain, qu'il appuierait au besoin +par une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et +peut-être renverserait l'empire ottoman[157].» D'ailleurs divers +incidents contribuèrent alors à dissiper, chez nos ministres, l'alarme +que leur avait tout d'abord causée la rentrée en scène de M. de +Brünnow. Loin de se précipiter vers une conclusion, la négociation +avec l'envoyé russe paraissait un peu languir. Le cabinet anglais, +dont tous les membres n'étaient pas aussi pressés que lord Palmerston, +discutait, sans conclure, les divers projets de convention; il +finissait même par déclarer nécessaire de faire venir de +Constantinople un plénipotentiaire turc, ce qui suspendait en fait les +pourparlers pendant plusieurs semaines[158]. Cet arrêt donnait à notre +gouvernement le temps de réfléchir et de se retourner. Il y vit +seulement une raison de s'abandonner plus encore à ses illusions, et +il se persuada que la seconde démarche de M. de Brünnow échouerait +comme la première. M. de Metternich, dans ses conversations avec notre +ambassadeur, raillait ce qu'il appelait notre «crédulité». «La +conclusion de l'accord est certaine, lui disait-il; quelques semaines +de délai n'y apporteront aucun changement. Permis à vous de vous faire +illusion. Quant à moi, je sais à quoi m'en tenir[159].» Ces +avertissements lointains n'ébranlaient pas la confiance qui avait +gagné jusqu'aux esprits les plus judicieux, les plus froids du +cabinet, et M. Duchâtel disait à M. Duvergier de Hauranne: «Ce que +nous voulons et ce que nous obtiendrons, c'est, pour Méhémet-Ali, +l'hérédité en Égypte aussi bien qu'en Syrie. Quant au traité préparé +par M. de Brünnow, nous ne nous en inquiétons pas; nous saurons +probablement en empêcher la signature, et, s'il était signé, ce serait +une lettre morte. Nous avons d'ailleurs des renseignements +authentiques qui nous prouvent que, dans les États qu'il occupe +aujourd'hui, le pacha est inattaquable, ou du moins invincible[160].» + +[Note 155: Dépêche du maréchal Soult au général Sébastiani, du 26 +janvier 1840. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 156: Cette nomination fut publiée le 5 février 1840. Le Roi eut, +à cette occasion, plusieurs entretiens avec M. Guizot, qu'il reçut +avec un mélange de bienveillance et d'humeur. «On est bien exigeant +avec moi, lui dit-il un jour; mais je le comprends; on est toujours +bien aise de faire avoir à un ami 300,000 livres de rente.--Sire, +répondit le futur ambassadeur, mes amis et moi, nous sommes de ceux +qui aiment mieux donner 300,000 livres de rente que les recevoir.» On +était alors près de discuter la dotation du duc de Nemours, dont nous +allons bientôt parler. Le Roi sourit et reprit sa bonne humeur. +(_Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 374.)] + +[Note 157: Instructions en date du 19 février 1840. (_Mémoires de M. +Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 158: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 20 et 28 +janvier 1840 (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] + +[Note 159: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 160: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +Fallait-il donc désespérer de voir le gouvernement français sortir de +la voie où il s'égarait, et aurons-nous à continuer longtemps encore +l'histoire un peu monotone et décourageante de cette erreur obstinée? +Mais voici qu'à ce moment même, des acteurs nouveaux sont sur le point +d'entrer en scène: un accident de politique intérieure, accident +singulièrement brusque et imprévu, va amener la chute du ministère du +12 mai et faire passer en des mains toutes différentes la direction de +notre diplomatie. + + +XI + +Le 25 janvier 1840, le président du conseil annonçait à la Chambre le +mariage du duc de Nemours, second fils du Roi, avec une princesse de +Saxe-Cobourg-Gotha, et déposait en même temps un projet de loi +attribuant au jeune prince une dotation de 500,000 francs et à la +princesse, en cas de survivance, un douaire de 300,000 francs. C'était +l'application très-justifiée de la loi de 1832 sur la liste civile, +qui avait stipulé qu'en cas d'insuffisance du domaine privé, il serait +pourvu, par des lois spéciales, à la dotation des princes et +princesses de la famille royale. On sait quelles préventions à la fois +mesquines et redoutables soulevaient alors ces questions de dotation, +et l'on n'a pas oublié dans quelle tempête avait sombré, trois ans +auparavant, l'apanage proposé pour ce même duc de Nemours[161]. Mais, +le Roi tenant beaucoup à la présentation d'un nouveau projet, le +maréchal Soult et ses collègues n'avaient pas cru pouvoir s'y refuser. +Ils se flattaient, d'ailleurs, que la loi soulèverait, cette fois, +moins de difficultés: d'abord, le mariage du jeune prince rendait plus +manifeste la nécessité de lui assurer un établissement convenable; +ensuite, il ne s'agissait, dans la proposition, que d'une dotation +mobilière; or ce qui avait le plus effarouché, en 1837, c'était le +caractère territorial, l'apparence féodale de l'apanage, et les +opposants avaient alors donné à entendre qu'ils eussent concédé +volontiers une rente équivalente. + +[Note 161: Cf. plus haut, t. III, p. 159 et 158, 163 à 165.] + +Au premier moment, l'événement sembla donner raison à la confiance du +gouvernement: la commission, nommée par les bureaux de la Chambre, se +trouva en grande majorité favorable. Mais quelques jours ne s'étaient +pas écoulés que la presse avait réveillé toutes les anciennes +préventions. M. de Cormenin se jeta dans la lutte, avec un nouveau +libelle, plus enfiellé et plus insultant que jamais[162]. Bientôt, ce +fut de toutes parts une attaque à outrance contre l'avidité de la +cour. On l'accusait ouvertement de présenter, pour établir +l'insuffisance du domaine privé, des états incomplets ou mensongers; +on établissait des comparaisons perfides entre la richesse du +souverain et la misère du prolétaire, entre ce qui était demandé pour +entretenir un fils de roi, et ce qui suffirait à faire vivre des +milliers de paysans ou d'ouvriers. «Le peuple, écrasé d'impôts, +concluait-on, trouve que les princes coûtent trop cher.» Polémique +vraiment mortelle au sentiment monarchique, et où cependant des +journaux qui se piquaient d'être dynastiques ne se montraient pas +moins acharnés, moins outrageants que les feuilles radicales! La +presse provinciale faisait écho à celle de Paris. Sur plusieurs +points, on faisait signer des adresses, des pétitions. Cette agitation +finit par gagner les députés, ou tout au moins par les étourdir et les +intimider. Le ministère, surpris, gémissait très-haut, mais se +défendait mollement. Il se voyait, du reste, abandonné par ceux-là +mêmes sur le concours desquels il devait le plus compter en semblable +occasion. Vainement M. Dupin fut-il pressé, par le Roi et par madame +Adélaïde, de prendre en main la défense de la dotation; il se refusa, +avec sa bravoure habituelle, à affronter l'opinion échauffée[163]. +Pendant ce temps, la commission, au lieu d'en finir au plus vite, +tâchait, en prolongeant le débat et l'étude des comptes, de convertir +la minorité, et le plus clair résultat de ce retard était de donner à +l'opposition le temps de se grossir. + +[Note 162: _Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une +dotation_, février 1840.] + +[Note 163: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 75-77.] + +Alors, aux passionnés et aux poltrons vinrent se joindre les +ambitieux et les intrigants. N'était-ce pas pour eux l'occasion, +vainement cherchée jusqu'alors, de renverser le cabinet? Ce ne fut +cependant pas sans hésitation que M. Thiers s'associa à cette +campagne. Il méprisait, pour son compte, le préjugé vulgaire qui +disputait à la couronne cette somme d'argent, et il craignait le +ressentiment du Roi. Mais la tentation était trop grande pour qu'il y +résistât. Il prit le parti de servir cette opposition et surtout de +s'en servir, sans trop se découvrir personnellement. Ce qui est +peut-être plus inexplicable, c'est qu'une partie des amis de M. Molé, +se fiant aux espérances dont M. Thiers les avait amusés, se jetèrent +vivement dans cette intrigue. Un des anciens ministres du 15 avril, M. +Martin du Nord, était à leur tête, et M. Molé fut vivement soupçonné +de les avoir poussés sous main. «Nous sommes quarante, au centre, bien +décidés à rejeter la loi», disait tout haut M. Desmousseaux de Givré. +Le ministère, cependant, se croyait toujours sûr de la victoire. «Ils +ne sont pas plus de dix», disait M. Duchâtel, en parlant des +défectionnaires du centre. M. Thiers, mieux informé, disposait déjà +des portefeuilles dans le prochain cabinet, et, détail piquant, +témoignait de sa volonté de n'en pas donner à M. Molé et à ses amis. + +Pendant ce temps, la commission, à laquelle le gouvernement avait +fourni tous les comptes et documents propres à établir «l'insuffisance +du domaine privé», s'était convaincue de la légitimité de la demande +de dotation et avait déposé son rapport[164]. La discussion fut fixée +au 20 février 1840. Tout faisait prévoir un débat passionné. Dès la +veille, dix-sept orateurs s'étaient inscrits pour combattre le projet; +quatre seulement pour le défendre. Mais, au dernier moment, par une +tactique aussi peu fière que peu loyale, l'opposition se décida à +étouffer la loi sous un vote muet. La séance ouverte, chaque orateur +inscrit déclara, à l'appel de son nom, qu'il renonçait à la parole. +Seul, le quatorzième, M. Couturier, voulut parler. Aussitôt, M. Martin +de Strasbourg se précipita pour lui rappeler le mot d'ordre, sans +s'inquiéter de l'indignation des ministériels. Il eût été de l'intérêt +des membres du cabinet de forcer l'opposition à combattre ou tout au +moins de démasquer et de dénoncer sa manoeuvre; c'était leur intention +en venant à la séance; mais craignirent-ils de paraître agressifs, ou +bien furent-ils confirmés dans leur trompeuse sécurité par le +pitoyable effet que parut faire un incident soulevé par M. +Laffitte[165]? Toujours est-il qu'ils se turent et que la discussion +générale fut close sans qu'il y eût eu débat. Alors, sur la question +de savoir si l'on passerait à la discussion des articles, surgit une +demande de scrutin secret signée par vingt membres de la gauche. Dans +le vote, grâce à une quarantaine d'amis de M. Molé qui se joignirent à +la gauche et aux partisans de M. Thiers, 226 voix contre 220 +refusèrent de continuer la discussion[166]. La Chambre ne faisait même +pas à la royauté l'honneur de délibérer sur la dotation qu'elle avait +demandée; de toutes les formes de refus, on avait choisi la plus +outrageante. + +[Note 164: M. Odilon Barrot, qui faisait partie de la commission, a +fait de cet incident, dans ses _Mémoires_ (t. 1er, 346 et 347), un +récit d'une étonnante inexactitude. D'après lui, la commission, sur le +refus du Roi de fournir aucune justification, même apparente, de +l'insuffisance de son domaine privé, aurait conclu au refus de la +dotation. C'est du pur roman. Ce n'est pas, du reste, la seule erreur +de ce genre qu'on pourrait relever dans ces _Mémoires_. On en vient à +se demander si leur auteur avait la pleine possession de ses souvenirs +au moment où il les a écrits.] + +[Note 165: Parmi les biens du domaine privé se trouvait la forêt de +Breteuil, que Louis-Philippe avait, en octobre 1830, achetée dix +millions à M. Laffitte, pour lui venir en aide dans sa déconfiture. Le +revenu en étant évaluée 188,870 francs dans les pièces remises à +l'appui de la demande de dotation, M. Laffitte réclama. «La France +entière, dit-il, apprendra avec étonnement que j'aie pu vendre pour +dix millions une forêt qui ne rapporte que 188,870 francs.» Il +prétendait qu'entre ses mains, cette forêt rapportait 360,000 francs. +Il fallait un triste courage à M. Laffitte pour soulever une semblable +contestation. La forêt que le Roi lui avait payée 10 millions en +octobre 1830, à une époque d'universelle dépréciation, M. Laffitte +l'avait achetée, quatre ans auparavant, en pleine prospérité, un peu +plus de cinq millions de francs. L'achat apparent avait donc été de la +part du Roi une pure libéralité, au même titre, d'ailleurs, qu'une +somme de quinze cent mille francs qu'il avait alors payée aux lieu et +place du banquier libéral, et qui ne lui avait jamais été rendue. +Devenu l'adversaire du Roi, M. Laffitte eût dû éviter de faire porter +son opposition sur un pareil sujet.] + +[Note 166: Ceux qui se réunissaient dans cette étrange majorité +étaient conduits par des mobiles assez divers. «Les causes du vote +peuvent se résumer ainsi, disait deux jours après le _Journal des +Débats_: la haine, l'ambition, la peur. La haine de la royauté a fait +le tiers des voix, l'ambition du pouvoir et la peur de la presse ont +fait les deux autres.»] + +Les ministres furent stupéfaits et accablés. «C'est comme à +Constantinople, dit M. Villemain; nous venons d'être étranglés par des +muets.--C'est souvent le sort des eunuques», murmura l'un des +adversaires du cabinet. Parmi les vainqueurs, tous ne triomphaient pas +également; pendant que les uns souriaient et se frottaient les mains, +d'autres, au contraire, quelque peu effarés à la vue de leur oeuvre, +se frappaient la poitrine et offraient aux ministres telle revanche +qu'ils voudraient. Ceux-ci ne daignèrent pas écouter les témoignages +de ce repentir tardif, et portèrent aussitôt au Roi leur démission. +Bien que Louis-Philippe leur en voulût un peu de n'avoir pas plus +énergiquement défendu la dotation, il essaya cependant de les retenir. +Ce fut en vain. «Quand je devrais me retirer seul, je me retirerais», +dit M. Duchâtel, et ses collègues ne se montrèrent pas moins décidés. + +Les conjurés avaient atteint leur but et ouvert, au profit de leur +ambition ou de leur rancune, une nouvelle crise ministérielle; mais le +coup ne frappait pas que le cabinet: il portait plus haut que beaucoup +n'avaient visé. L'amiral Duperré disait, après le vote, dans son +langage de marin: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui +est allé se loger dans le bois de la couronne». Telle fut, en effet, +l'impression générale, aussi bien chez les adversaires qui se +réjouissaient, que chez les amis qui se désolaient. «Chacun se dit, +écrivait, le 20 février 1840, un contemporain sur son journal intime, +que le vote d'aujourd'hui est l'affront le plus sanglant et le plus +direct que la royauté ait reçu depuis 1830[167].» La Reine ne pensait +pas autrement[168]. C'était pis encore que la coalition, car le Roi +souffrait plus d'un outrage fait à son honneur que d'une attaque +dirigée contre ses prérogatives. L'organe du «Château», le _Journal +des Débats_, loin de cacher cette conséquence, était le premier à la +mettre en lumière: repoussant ce qu'il appelait une «dissimulation +imbécile», il s'écriait de sa voix la plus haute: «C'est sur la +couronne même que porte le coup... Un second coup comme celui-ci +abaisserait trop la monarchie pour ne pas risquer de l'anéantir.» Le +_National_ s'empressait de répondre: «Le _Journal des Débats_ a +raison.» Et, dans la joie de sa reconnaissance, il ouvrait une +souscription pour offrir une médaille à M. Je Cormenin, au futur +conseiller d'État de Napoléon III. M. Louis Blanc disait dans la +_Revue du progrès_: «Fort bien! On avait voulu ôter à la couronne +toute autorité; voici qu'on la dépouille de tout prestige. On l'avait +désarmée; on l'humilie. Que faut-il de plus?» Les journaux de +l'opposition dynastique ne parlaient guère autrement que la feuille +républicaine. «Le vote de la Chambre, disait le _Courrier français_, +n'est qu'une phase de la grande lutte que nous soutenons depuis +longtemps, et avec des chances diverses, contre le pouvoir personnel.» +Et le _Temps_ ajoutait: «Les instincts démocratiques du pays ont +triomphé des manoeuvres de la cour. Ce rejet est le démenti le plus +éclatant donné à cette politique astucieuse qui, depuis près de dix +ans, gouverne nos affaires au profit d'un intérêt qui n'est pas le +nôtre... La leçon s'adresse ailleurs qu'au ministère déchu; elle +s'adresse, il faut le dire, au pouvoir qui choisit les ministères.» + +[Note 167: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] + +[Note 168: «Je ne saurais trouver de termes pour dire à quel point la +Reine se sentit blessée au coeur; c'était à ses yeux une des plus +mortelles atteintes que pût recevoir la royauté.» (TROGNON, _Vie de +Marie-Amélie_, p. 283.)] + +Nous voyons bien, en cette circonstance, le jeu et l'intérêt des +républicains, des révolutionnaires; mais ils ne formaient qu'une +petite fraction des vainqueurs. Les autres, que voulaient-ils? M. +Louis Blanc affectait de conclure de ce vote que la bourgeoisie était +républicaine. Non, on ne peut même pas lui faire l'honneur de cette +explication, qui eût au moins donné quelque apparence de logique à sa +conduite. Loin de vouloir la république, elle en avait au fond +grand'peur. «Quelle inconséquence! écrivait alors Henri Heine à la +_Gazette d'Augsbourg_. Vous reculez d'effroi devant la république, et +vous insultez publiquement votre roi! Et, certes, ils ne veulent pas +de la république, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons de +l'industrie, ces élus de la propriété, ces enthousiastes de la +possession paisible qui forment la majorité du parlement français! Ils +ont encore plus horreur de la république que le Roi lui-même; ils +tremblent devant elle encore plus que Louis-Philippe, qui s'y est déjà +habitué dans sa jeunesse[169].» La vérité était que ces bourgeois, +bien que non encore républicains, avaient perdu absolument le sens +monarchique. De là l'aveuglement avec lequel ils se plaisaient à +humilier, à ébranler, à entraver une royauté qu'au fond, cependant, +ils eussent été épouvantés de voir disparaître: aveuglement dont ils +ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 février +1848. + +[Note 169: _Lutèce_, p. 25.--Proudhon, lui aussi, relevait +l'inconséquence de cette bourgeoisie: «Qu'est-ce qu'une royauté à qui +on compte ses revenus, franc par franc, centime par centime? +écrivait-il, le 27 février 1840, à un de ses amis... Qui veut le roi +veut une famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut +tout ce qui s'ensuit. Le _Journal des Débats_ dit vrai: les bourgeois +conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté, +dont ils sont envieux comme des crapauds.» (_Correspondance de +Proudhon_, t. Ier, p. 194.)] + + + + +CHAPITRE II + +QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE. + +Mars-juillet 1840. + + I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres + au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un + cabinet sous sa présidence. Il obtient le concours de deux + doctrinaires. Composition du ministère du 1er mars.--II. Le plan + de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État et M. + Guizot reste ambassadeur. La gauche satisfaite et triomphante. + Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le Roi et le + ministère. M. Thiers et ses «conquêtes individuelles».--III. La + loi des fonds secrets. Les conservateurs se disposent à livrer + bataille. La discussion à la Chambre des députés: M. Thiers, M. + de Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel. Victoire du ministère.--IV. + Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du duc de + Broglie. La discussion.--V. La question d'Orient dans la + discussion des fonds secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration + de M. Thiers à la Chambre des pairs.--VI. Amnistie + complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. Place + offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption. La + proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a + besoin d'une diversion.--VII. Le gouvernement annonce qu'il va + ramener en France les restes de Napoléon. Effet produit. Comment + M. Thiers a été amené à cette idée et a obtenu le consentement du + Roi. Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les + journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours de M. + de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé par la + commission et accepté par M. Thiers. Colères de la presse de + gauche et tentative de souscription. Le ministère est débordé. + Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion tentée + par M. Thiers.--VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le + président du conseil. Son discours sur l'Algérie.--IX. Les + pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration + sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le + _National_ et les communistes.--X. La proposition Remilly est + définitivement ajournée. Divisions dans l'ancienne opposition. Le + mouvement préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les + conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils craignent + la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le cabinet. + Situation de M. Thiers à la fin de la session. + + +I + +Le vote muet et mystérieux sous lequel avait succombé le ministère du +12 mai, n'était pas de nature à éclairer la couronne sur l'usage +qu'elle devait faire de sa prérogative. Où était la majorité qui avait +frappé en se cachant? Ces députés, rassemblés un jour, des points les +plus opposés, pour faire un mauvais coup, seraient-ils capables de +rester unis pour gouverner? Quelques jours après, un observateur +clairvoyant, M. Rossi, écrivait: «Il n'y a pas de majorité dans la +Chambre, et les ministres sont culbutés par des majorités faites à la +main, par des majorités _ad hoc_. Elles se forment aujourd'hui, +renversent un cabinet; elles ne sont plus demain. On dirait une mine +qui fait explosion; on voit le terrain bouleversé; mais où est la +poudre qui a produit tout ce ravage? Comme une armée d'amateurs, elle +enfonce les portes d'un fort et se débande; elle reviendra à la charge +lorsqu'une nouvelle garnison aura remplacé la garnison égorgée. C'est +la guerre pour la guerre, sans espoir ni souci de conquêtes. Je le +crois bien. Pour faire des conquêtes, des conquêtes sérieuses, +durables, il faut une armée organisée, des intentions communes, des +vues générales, des chefs reconnus de tous, un drapeau, un plan, un +système; il faut tout ce que la Chambre n'a pas[170].» + +[Note 170: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 15 +mars 1840.] + +À défaut d'une majorité s'imposant, un homme se trouvait sinon +indiqué, du moins particulièrement en vue: c'était M. Thiers. Déjà, +lors de la crise précédente, il avait paru à beaucoup le ministre +nécessaire. Cette fois, l'effacement volontaire de M. Guizot, qui +venait de s'embarquer pour prendre possession de l'ambassade de +Londres, contribuait à attirer plus encore les regards sur l'ancien +chef du centre gauche. Celui-ci ne personnifiait-il pas cette +prééminence parlementaire qui faisait depuis quelque temps échec au +pouvoir royal? Ce fut donc vers lui que le Roi se tourna tout d'abord. +Il ne le faisait qu'à regret: récemment, il avait déclaré l'entrée de +M. Thiers au ministère, «incompatible avec la situation du +trône[171]». Il lui en voulait de s'être posé ou laissé poser en +antagoniste de la couronne, et soupçonnait sa participation au rejet +de la dotation. À l'extérieur, les événements avaient supprimé sans +doute cette question de l'intervention en Espagne[172], sur laquelle +il n'avait jamais pu s'entendre avec l'ancien ministre du 22 février; +mais, à la place, s'était élevé le conflit oriental, où l'esprit +d'aventure et les velléités belliqueuses de M. Thiers devaient +paraître plus dangereux encore à la sagesse royale. Malgré tout, +Louis-Philippe n'hésita pas; avec son habituelle soumission à ce qu'il +croyait être la nécessité constitutionnelle, il appela le chef du +centre gauche et lui donna pouvoir de former un cabinet. La seule +satisfaction qu'il se réserva, et dont il eût, du reste, mieux fait de +se priver, fut de laisser voir son déplaisir, de parler beaucoup de sa +«résignation», voire même de son «humiliation[173]». + +[Note 171: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 393.] + +[Note 172: En septembre 1839, les divisions intérieures de l'armée +carliste et la trahison de Maroto, général en chef de cette armée, +avaient obligé Don Carlos à quitter l'Espagne et à se réfugier en +France.] + +[Note 173: Quelques jours plus tard, le 28 février, le Roi disait à M. +Duchâtel: «Je signerai demain mon _humiliation_.» Et comme, le +lendemain, M. Thiers avait peine à trouver un ministre des finances: +«Cela ne fera pas difficulté, dit Louis-Philippe; que M. Thiers me +présente, s'il veut, un huissier du ministère; je suis _résigné_.» +(_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 13.)] + +M. Thiers eut le bon goût de se montrer mesuré et modeste. La crise de +1839 lui avait été une leçon. Sur le programme, il ne manifesta tout +d'abord, ni au dehors, ni au dedans, aucune exigence inquiétante. En +même temps, loin de paraître pressé de prendre pour lui seul le +pouvoir que lui offrait la couronne, il manifesta le désir de le +partager. Aussi bien, ne possédant pas de majorité, n'ayant pas même +avec lui tout le centre gauche, il comprenait la nécessité de +s'assurer des alliés. Un homme s'attendait aux offres de M. Thiers: +c'était M. Molé. N'y avait-il pas entre eux, depuis quelque temps, +comme une ébauche de coalition, et n'était-ce pas la défection d'une +fraction des anciens 221 qui avait fait rejeter la loi de dotation? +Mais, si M. Thiers s'était arrangé pour faire beaucoup espérer à M. +Molé, il ne lui avait rien promis formellement. Au fond, tout en ayant +trouvé commode d'exploiter, dans l'opposition, le ressentiment et +l'impatience des vaincus de la coalition, il était fort peu disposé à +leur donner part au pouvoir. C'est ailleurs qu'il songeait à chercher +des collègues. La veille de la discussion de la loi de dotation, +rencontrant deux doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne et M. Jaubert, +dans le salon de madame de Massa, il leur avait tenu ce langage: «Vous +avez refusé de m'aider à renverser ce pitoyable cabinet, et vous vous +êtes posés comme les seuls ministériels de la Chambre; je ne vous dois +donc rien, et si, lorsqu'il s'agira de la succession, je ne vous fais +aucune proposition, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre. D'un +autre côté, je ne reconnais pas qu'il fût si immoral, si scandaleux +que vous le dites, de me réconcilier avec M. Molé. Je n'ai jamais +partagé vos préventions contre sa personne, et vous savez que, plus +d'une fois, sous le 11 octobre, j'ai voulu le faire entrer au +ministère. Cependant, je reconnais que la coalition a élevé, entre lui +et moi, une barrière difficile à franchir, et que notre réunion serait +mal interprétée. Il y a, d'ailleurs, entre nous, une difficulté +presque insoluble, celle de la distribution des portefeuilles. Je +pourrais à la rigueur céder les affaires étrangères à M. de Broglie, +parce que ce serait céder mon amour-propre, non ma politique. En les +cédant à M. Molé, je sacrifierais à la fois mon amour-propre et ma +politique, ce qui est trop de moitié. Je vous le dis donc en toute +sincérité, c'est avec vous que je désire m'arranger, et si le +ministère est renversé, je vous le prouverai. Je ne sais s'il me +serait possible de m'entendre avec Guizot; mais je crois que je +m'entendrais avec M. de Broglie, et, pour y parvenir, je ferais de +grands sacrifices[174].» Les doctrinaires avaient peine à croire M. +Thiers sincère. L'événement prouva qu'il l'était. En effet, à peine +chargé de former le cabinet, il alla frapper à la porte, non de M. +Molé, mais du duc de Broglie, dont, du reste, il avait toujours +cherché à se rapprocher. La déception fut cruelle pour l'ancien +ministre du 15 avril; il sentait qu'il était joué et qu'il avait +compromis, sans profit, son renom monarchique et conservateur. Ce fut +surtout aux doctrinaires qu'il garda rancune; quelques semaines plus +tard, il écrivait à M. de Barante: «Le ministère du 1er mars n'a été +imaginé par M. de Broglie que pour empêcher M. Thiers de se rapprocher +des 221 et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voilà la vérité[175].» + +[Note 174: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +[Note 175: Lettre du 25 avril 1840. (_Documents inédits._)] + +M. Thiers offrit au duc de Broglie la présidence du conseil et le +ministère des affaires étrangères, proposant ainsi de refaire en +partie le cabinet du 11 octobre. Désirait-il sincèrement réussir, et +ne gardait-il pas au fond quelque préférence pour une combinaison où +il eût eu le premier rôle? Il aurait peut-être été lui-même embarrassé +de répondre à cette question. Toujours est-il qu'il insista vivement +auprès du duc. Le Roi donnait son assentiment à cette solution; elle +était désirée par le centre gauche et même par la gauche; les 221 s'y +résignaient. La résistance obstinée, insurmontable, vint du principal +intéressé, du duc de Broglie. Celui-ci croyait que rien de bon n'était +possible; il se défiait de l'opinion de la Chambre, de M. Thiers, et +même du Roi. Avec plus d'ambition il eût eu plus de hardiesse et moins +de désespérance; mais l'ambition lui avait toujours fait défaut, et la +mort récente de la duchesse de Broglie l'en avait dégoûté encore +davantage. Il manifestait ses sentiments, non sans une amertume et un +pessimisme parfois excessifs, dans une lettre écrite à M. Guizot: +«Sans doute, disait-il, si la France et les Chambres étaient lasses de +l'empire des médiocrités, s'il était réellement question de relever le +pouvoir de l'état où il est tombé, de rallier dans un ministère +puissant et véritable tous les éléments dispersés de l'ancien parti +gouvernemental, et que je parusse un des ingrédients nécessaires de +cette réconciliation, j'y réfléchirais. Mais nous sommes plus loin que +jamais d'une semblable tentative; la coalition de l'année dernière lui +a porté le dernier coup; et l'on n'entrevoit pas même dans l'avenir la +possibilité d'un tel événement. Cela posé, que peut-il résulter, dans +le morcellement de tous les partis, dans la profusion des inimitiés +personnelles, dans l'état de guerre civile entre tous les hommes du +gouvernement, que peut-il résulter, dis-je, de nouvelles +modifications ministérielles? Rien autre chose que ce que nous voyons +depuis trois ou quatre ans. Des ministères purement négatifs, dont le +but et le mérite sont d'exclure, les uns par les autres, les +personnages politiques les plus éminents, dont la liste est en quelque +sorte une table de proscription; des ministères pâles, indécis, sans +principes avoués, sans autre prétention que de vivre au jour la +journée, sans autre point d'appui que la lassitude et le découragement +universels, réduits à s'effacer dans toutes les occasions importantes, +à s'acquitter en complaisances continuelles, tantôt vis-à-vis du Roi, +tantôt vis-à-vis des Chambres et de chaque fraction des Chambres +grande ou petite, et à se fabriquer, tous les matins, une majorité +artificielle par des concessions ou des compliments, par des promesses +et des caresses, en pesant, dans des balances de toile d'araignée, la +quantité de bureaux de poste qu'on a donnés d'un côté, et la quantité +de bureaux de tabac qu'on a donnés de l'autre.» Le duc ne voulait pas +blâmer ceux qui recouraient à ces procédés; il les croyait même +nécessaires à l'heure présente; mais il se déclarait impropre à les +employer. «Quant aux conséquences de cette conduite relativement à mon +avenir politique, disait-il en finissant, il en sera ce qu'il plaira à +Dieu. S'il lui plaît que je ne rentre jamais dans les affaires, je +l'en remercierai de bon coeur. C'est un grand avantage, pour un homme +public, de se retirer des affaires en laissant derrière soi une +réputation intacte et quelques regrets; c'est un avantage auquel il ne +faut sans doute sacrifier aucun devoir, mais qu'on est trop heureux +de pouvoir concilier avec ses devoirs[176].» Ce ne furent pas ces +motifs qu'invoqua M. de Broglie pour répondre aux instances de M. +Thiers; mais il allégua les soins qu'exigeait la santé de son dernier +enfant, et rien ne put ébranler sa résolution. Toutefois, il n'en fut +pas moins touché de l'offre et de la façon dont elle avait été faite. +«M. Thiers, écrivait M. Doudan, l'un des familiers du duc, a été, en +tout ceci, la lumière et la raison mêmes; il a agi sans détours, avec +cette simplicité charmante et savante qui est sa séduction, et son +danger aussi, parce qu'il est mobile.» M. de Broglie, d'ailleurs, +regardait alors l'entrée aux affaires du chef du centre gauche comme +inévitable et même comme assez inoffensive. Aussi, tout en ne voulant +pas être son collègue, se montrait-il disposé à l'aider dans la +formation de son ministère, et presque à le couvrir d'une sorte de +patronage. + +[Note 176: _Documents inédits._--À la même époque, M. Doudan écrivait +à M. d'Haussonville: «Est-ce que vous vous êtes figuré que vous alliez +devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M. de Broglie +eût pu disposer de son temps et qu'il eût eu l'esprit aux affaires, je +n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de ces petites +factions turbulentes, exigeantes..... Je suis convaincu qu'un mois +après l'inauguration de ce cabinet, dont beaucoup disent qu'il eût été +le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les partis ont dans +les jambes auraient recommencé de plus belle. On a tellement travaillé +à disperser les groupes dans la Chambre des députés que, sauf la +haine, qui est changeante, il n'y a pas de cohésion entre quatre +chats. Chacun se promène en liberté dans sa gouttière, l'air capable +et impertinent, et vous voulez qu'on se mette à rallier cette grande +dispersion! Il faut laisser faire cela au temps et aux événements.» +(Lettre du 12 mars 1840, _Mélanges et Lettres_, t. Ier, p. 291, 292.)] + +Ayant échoué auprès du duc de Broglie, M. Thiers fit proposer au +maréchal Soult la présidence du conseil et le portefeuille de la +guerre; le maréchal refusa. Le Roi essaya alors d'obtenir qu'une +démarche analogue fût faite auprès de M. Molé, qui eût pris la +présidence et les affaires étrangères; M. Thiers déclara, non sans +quelque vivacité, que ce serait, pour lui, recevoir du ministre du 15 +avril «un supplément d'amnistie», et qu'il «ne le pouvait pas». + +Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la démission du cabinet, et +l'on ne se trouvait pas plus avancé qu'à la première heure. Le +souvenir des déplorables longueurs de la crise précédente rendait +l'opinion plus impatiente, plus nerveuse, plus facilement inquiète. +Les journaux de gauche le prenaient déjà sur un ton de menace avec la +royauté, à laquelle ils imputaient tous les retards. «Il faut se +hâter, disait de son côté le _Journal des Débats_. Nous partageons, à +cet égard, l'avis unanime de la presse. La plaie saignera longtemps; +au moins ne faut-il pas qu'elle s'envenime.» Enfin, la gravité des +négociations pendantes sur les affaires d'Orient ne permettait pas un +long interrègne. «Finissons-en!» c'était le cri général. Il ne +déplaisait pas à M. Thiers d'être ainsi pressé. Ce lui fut un argument +pour s'attribuer à lui seul le premier rôle qu'il avait offert de +céder, ou tout au moins de partager, et il entreprit de refaire, avec +des personnages de second rang, un nouveau ministère du 22 février, +dans lequel il se réservait le portefeuille des affaires étrangères et +la présidence du conseil. Bien que, dans une telle combinaison, la +plupart des ministres dussent être de nuance centre gauche, M. Thiers, +fidèle à sa pensée première, désirait leur adjoindre quelques +doctrinaires. Il voyait là un moyen de rassurer les conservateurs, et +aussi peut-être de jeter un germe de division dans un groupe rival. +Mais, parmi les amis de M. Guizot, s'en trouverait-il qui +consentissent à entrer sans lui dans un cabinet présidé par M. Thiers? +Les premières ouvertures faites à M. Duchâtel et à M. Dumon furent +repoussées. À leur défaut, le futur président du conseil s'adressa à +M. de Rémusat et à M. Duvergier de Hauranne, demeurés plus fidèles aux +idées et aux alliances de la coalition. M. Duvergier de Hauranne, +très-désintéressé dans sa passion, refusa pour son compte, mais +proposa, comme convenant mieux à ce poste, son beau-frère, le comte +Jaubert, orateur alerte, caustique, pétulant, aimant à emporter le +morceau, plus tirailleur que capitaine, redoutable à ses adversaires +et parfois gênant pour ses amis, fort galant homme, du reste, +courageux, probe, le plus agressif des orateurs à la tribune, le plus +poli des collègues dans les relations de chaque jour. Il s'était fait +remarquer, quelques années auparavant, par la véhémence avec laquelle +il repoussait toute compromission avec la gauche; sous le ministère du +22 février, M. Guizot n'était pas parvenu à contenir les éclats de son +opposition, et l'on n'a pas oublié le rapport si blessant pour M. +Thiers qu'il avait fait alors sur les grands travaux de Paris[177]. +Mais, dans l'état de désorganisation des partis, s'il fallait +s'attendre à toutes les divisions, aucun rapprochement ne semblait +impossible. M. Jaubert ne fut pas plus embarrassé d'accepter le +portefeuille des travaux publics que M. Thiers de le lui proposer. On +pouvait croire que le concours de M. de Rémusat serait aussi facile à +obtenir. Il était lié de vieille date avec M. Thiers, et avait un fond +plus révolutionnaire que les autres doctrinaires. En outre, il cachait +sous les dehors un peu froids d'un philosophe mondain, une certaine +curiosité aventureuse, téméraire, et tout _dilettante_ qu'il fût, tout +«amateur blasé» que l'appelât M. Guizot[178], il ne laissait pas que +d'être secrètement séduit à la pensée de jouer un rôle plus actif et +plus considérable; sa participation aux affaires s'était jusqu'ici +bornée à un sous-secrétariat d'État dans le très-court cabinet du 6 +septembre; cette fois, on lui offrait l'un des principaux +portefeuilles, celui de l'intérieur[179]. Cependant, il commença par +se montrer fort hésitant. Il répugnait à se séparer ainsi de ses +anciens amis politiques, de ses anciens chefs, notamment de M. Guizot +et de M. Duchâtel. Trop clairvoyant et connaissant trop bien ses +propres idées pour ne pas se rendre compte que la voie dans laquelle +on lui demandait de s'engager le conduirait à changer de camp +politique, il ne se sentait retenu par aucun scrupule de doctrine, +mais s'inquiétait d'un tel changement pour ses amitiés et pour la +convenance supérieure de sa vie publique. Il ne céda que sur les +conseils pressants du duc de Broglie[180]. + +[Note 177: Cf. t. III, p. 22 et 23.] + +[Note 178: Cf. t. III, p. 119.] + +[Note 179: M. de Rémusat écrivait alors à M. Guizot: «Je ne me +dissimule aucune objection, aucun danger, aucune chance de revers et, +ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de cruels; mais je me sens +un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de ressources, que cette +occasion périlleuse m'excite à mettre enfin en valeur, et il y a en +moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien profondément caché, que ceci +tente irrésistiblement.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 16.)] + +[Note 180: «J'ai été témoin, dans le cabinet du duc de Broglie, +raconte M. Duvergier de Hauranne, des hésitations de M. de Rémusat et +des efforts qu'il eut à faire pour les surmonter, non certes qu'il +n'eût en M. Thiers une entière confiance, mais parce qu'il craignait +que le parti du dernier ministère n'attribuât à l'ambition ce qui +était chez lui un acte de dévouement.» (_Notice sur M. de Rémusat._)] + +Les autres portefeuilles étaient, naturellement, réservés aux amis +politiques du président du conseil. Parmi les députés du centre +gauche, le choix était limité, car M. Thiers se trouvait alors +brouillé avec les hommes les plus considérables du groupe, MM. +Dufaure, Passy, Sauzet. À leur défaut, il dut se contenter de +personnages moins en vue, MM. Pelet de la Lozère, Vivien et Gouin, +entre lesquels il partagea les ministères des finances, de là justice +et du commerce. Il leur adjoignit, pour le ministère de l'instruction +publique, un pair d'un nom plus éclatant, M. Cousin. Celui-ci, +absorbé, depuis 1830, par l'organisation et le gouvernement de +l'enseignement philosophique, ne s'était pas mêlé jusqu'ici fort +activement aux luttes des partis. Toutefois, dans les discussions des +récentes Adresses, au Luxembourg, il avait paru se classer dans le +centre gauche, en défendant à plusieurs reprises la politique de +l'intervention en Espagne. Le cabinet fut complété par l'appel, au +département de la guerre, du général Cubières, qui n'avait aucun +antécédent parlementaire, et, à celui de la marine, de l'amiral +Roussin, homme de mer renommé, mais qui venait de faire, comme +ambassadeur à Constantinople, une campagne diplomatique au moins +très-critiquée. + +Parmi les personnages de valeur inégale que M. Thiers proposait ainsi +à l'approbation royale, aucun n'était considérable par son passé +politique. Deux seulement avaient été déjà ministres, M. Pelet de la +Lozère, au 22 février 1836, et le général Cubières dans +l'administration intérimaire d'avril 1839: ce qui faisait dire +gaiement à M. Thiers, lui-même âgé de quarante-deux ans, qu'il avait +formé un cabinet de «jeunes gens». Le président du conseil n'en était +que plus en vue. Comme au 22 février 1836, il dominait, résumait, +personnifiait le ministère. Le Roi accepta tout, sans faire +d'objection à aucun nom, et signa, le 1er mars, les ordonnances +portant nomination des nouveaux ministres. La crise avait duré neuf +jours. + + +II + +Cette fois encore, M. Thiers arrive au pouvoir sans avoir derrière lui +un parti constitué, en état de le soutenir. Non-seulement la majorité +ne lui appartient pas, mais elle n'existe pas; avant même de la +conquérir, il doit la former. Il ne rêve pas de restaurer quelqu'un +des anciens groupes plus ou moins ébranlés et morcelés par les +récentes crises; il tâche, au contraire, de précipiter le travail de +décomposition[181]. Plus il aura devant lui de morceaux brisés et +épars, plus il se flatte de pouvoir les combiner à sa guise. C'est, en +effet, avec des fragments ramassés de tous côtés, dans la gauche, dans +le centre gauche, dans le centre droit et le centre, qu'il veut se +faire une majorité dont il sera l'origine et la fin, le lien et le +programme. Les éléments qu'il prétend ainsi rassembler, sont +singulièrement hétérogènes, contradictoires même, tout au moins +incapables de s'accorder seuls et directement. S'ils se rapprochent, +ce ne sera qu'en M. Thiers et par M. Thiers, chacun attendant de lui +une politique différente. Le président du conseil ne redoute pas les +difficultés de cet équilibre et de ce jeu de bascule; il croit être le +seul capable d'y réussir, et se réjouit de devenir ainsi le ministre +nécessaire. Ces éléments ne sont pas seulement hétérogènes, ils sont +par nature inconsistants, rebelles à toute cohésion durable. Peu +importe: si mobiles qu'ils soient, le ministre compte être plus alerte +encore; et puis il lui plaît de n'être pas enfermé dans une majorité +fixe qui gênerait ses évolutions. Au lieu d'une seule majorité, il en +aura plusieurs; c'est à ses yeux tout bénéfice. À mesure que nous +esquissons cette tactique, ne semble-t-il pas qu'elle nous soit déjà +connue? En effet, c'est à peu près la même que M. Thiers avait essayée +lors de son premier ministère. Il y a toutefois un changement: en +1836, M. Thiers sortait du gouvernement, où il avait été le collègue +de M. Guizot; en 1840, il sort de l'opposition, où il vient d'être +l'allié de M. Barrot. Cette différence dans le point de départ a son +importance; il en résulte que, cette fois, l'axe de la majorité à +former se trouve, du premier coup, porté beaucoup plus à gauche. + +[Note 181: «Travail de décomposition», c'est l'expression même, dont +se servait un journal officieux, le _Messager_ du 7 mars, pour +indiquer l'oeuvre que poursuivait M. Thiers dans la Chambre.] + +Le nouveau ministère a tellement conscience de n'avoir pas de majorité +toute faite, qu'il use d'abord d'un expédient pour retarder le jour où +il mettra à l'épreuve la confiance du parlement. Obligé, par l'usage, +d'apporter une déclaration en se présentant pour la première fois +devant les Chambres, il la fait à dessein si sommaire et si banale +qu'elle ne peut ni éclairer personne, ni provoquer aucune +contradiction[182]. Il annonce, du reste, l'intention de déposer +prochainement une demande de fonds secrets et de donner, à cette +occasion, des explications plus étendues. Les quelques semaines ainsi +gagnées, il compte les employer à prendre position, à tâter les partis +et les hommes, à préparer les déplacements et les rapprochements d'où +doit sortir sa majorité. + +[Note 182: Séance du 4 mars.] + +Les premiers actes de M. Thiers révèlent tout de suite sa politique de +bascule. En même temps qu'il fait des démarches auprès de M. Guizot +pour le garder à l'ambassade de Londres, il nomme un membre de la +gauche, M. Billault, à l'un des postes de sous-secrétaire d'État. +Député seulement depuis trois ans, M. Billault siégeait alors à côté +de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire dans un parti plus avancé que celui +d'où sortaient les ministres. De petite taille, les yeux expressifs, +il était remuant, laborieux, ne se ménageant pas, rompu aux affaires, +plus polémiste à la tribune qu'orateur, mais d'une rare dextérité de +parole, souple et tenace dans la discussion, ardent à l'attaque. Il +sortait du barreau de Nantes et était demeuré avocat à la Chambre, +sans beaucoup d'idées à lui, prêt à traiter les sujets les plus +divers, on eût presque dit à professer les opinions les plus opposées. +Il recevait, de toutes mains, des notes et même des phrases toutes +faites qu'il s'assimilait fort adroitement; chaque fois qu'il +rencontrait dans un journal un argument dont on pouvait tirer parti, +il découpait le passage et le collait proprement sur une feuille de +papier; puis, au jour du débat, on le voyait monter à la tribune, muni +d'un énorme dossier, d'où il tirait, morceau par morceau, un discours +souvent incisif. Toute sa vie, du reste, il ne devait guère avoir +qu'une personnalité de reflet et d'emprunt; sous le second empire, le +secret de sa faveur et de son importance sera la souplesse avec +laquelle il recevra la pensée et se fera la parole de Napoléon III. +En mars 1840, il semblait l'homme de la gauche, et sa nomination, +significative surtout comme indice, semblait abaisser la barrière qui, +depuis 1831, fermait à ce parti l'accès du pouvoir. + +M. Guizot, nommé le 5 février à l'ambassade de Londres, venait +d'arriver à son poste, lorsque fut formée l'administration du 1er +mars. Qu'allait-il faire? Consentirait-il, en demeurant ambassadeur, à +s'associer, dans une certaine mesure, à la politique du nouveau +cabinet? M. Thiers le désirait vivement; aussi, dès le 2 mars, +adressa-t-il à M. Guizot une lettre très-amicale, où, faisant appel +aux souvenirs du 11 octobre et de la coalition, il lui demandait +«d'ajouter une page à l'histoire de leurs anciennes relations». M. de +Rémusat joignit ses instances à celles de son chef: «Le ministère, +écrivait-il, est formé sur cette idée: point de réforme électorale, +point de dissolution. Il est évident qu'il aura, quant aux noms +propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les +apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je +réponds de la réalité sur les points essentiels.» M. de Broglie, lui +aussi, pressait M. Guizot de rester à son poste, déclarant que M. +Thiers n'avait eu aucun tort dans la formation du cabinet, qu'il ne +pouvait pas faire grand mal, et qu'on serait toujours à temps de se +séparer de lui s'il dérivait à gauche. Des avis contraires venaient de +M. Duchâtel, de M. Dumon et de quelques autres doctrinaires; ceux-ci +laissaient voir qu'ils désiraient une démission immédiate et un retour +à Paris pour prendre le commandement des conservateurs mécontents ou +inquiets. M. Guizot n'hésita pas longtemps; il voyait sans doute avec +alarme ce qu'il appelait «la pente vers la gauche»; mais il ne jugeait +pas possible de rompre _à priori_ avec un cabinet dont faisaient +partie deux de ses amis et que patronnait le duc de Broglie. Il +croyait, d'ailleurs, qu'il était de son intérêt de prolonger encore la +retraite à laquelle il s'était condamné après la coalition. «À ne +parler que de moi, écrivait-il à M. Duchâtel, je ne suis pas fâché, je +vous l'assure, de me trouver un peu en dehors des luttes de personnes +et des décompositions de partis. Nul ne s'y est engagé plus que +moi...; il me convient de m'en reposer.» Toutefois, en répondant à M. +Thiers et à M. de Rémusat, il marqua bien que son adhésion n'était que +conditionnelle. Après avoir «pris acte» de cette assurance que le +ministère ne voulait ni dissolution, ni réforme électorale, il +ajoutait: «Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie. +Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de +lui.» En même temps, profitant de l'amitié ancienne qui l'unissait à +M. de Rémusat, pour s'exprimer avec lui plus librement qu'il ne le +faisait avec M. Thiers, il le mettait en garde contre les dangers de +l'alliance avec la gauche. «Croyez-moi, lui écrivait-il, il y a, par +moments, de la force à prendre dans la gauche, jamais un point d'appui +permanent. Elle ne possède ni le bon sens pratique, ni les vrais +principes, les principes moraux du gouvernement, et moins du +gouvernement libre que de tout autre... Elle ébranle et énerve, au +lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre social, les intérêts +réguliers et les croyances morales. Elle peut donner quelquefois des +secousses utiles et glorieuses; son influence prolongée, sa domination +abaissent et dissolvent tôt ou tard le pouvoir et la société[183].» +Heureux de l'adhésion de M. Guizot, M. Thiers se garda de faire la +moindre objection aux conditions et aux réserves qui l'accompagnaient. +Il fit valoir auprès des conservateurs son accord avec le plus +illustre de leurs chefs: «Le ministère actuel, leur disait-il, c'est +le ministère du 11 octobre à cheval sur la Manche.» Il est vrai que, +l'instant d'après, le même ministre se vantait aux députés de la +gauche d'avoir trouvé ce moyen habile d'éloigner du parlement leur +plus redoutable contradicteur. + +[Note 183: _Documents inédits_ et _Mémoires de M. Guizot_, t. I, p. 15 +à 25.] + +Les gages ainsi offerts aux deux partis furent tout d'abord accueillis +fort différemment. La gauche se montra aussi reconnaissante et +confiante que le centre était triste et inquiet. Aux premières +réceptions des nouveaux ministres, on remarqua et l'absence des +députés conservateurs et l'affluence des membres de l'ancienne +opposition. M. Duvergier de Hauranne, qui se trouva alors à dîner avec +plusieurs de ces derniers, chez le président du conseil, notait «la +joie d'enfant qu'ils semblaient éprouver en se trouvant réunis pour la +première fois autour d'une table ministérielle». «C'était pour eux, +ajoutait-il, quelque chose de nouveau, de piquant, de ravissant; aussi +fut-on, pendant tout le dîner, d'une gaieté folle.» Même contraste +dans le langage des journaux. Tandis que la _Presse_ partait +immédiatement en guerre, et que le _Journal des Débats_ prenait une +attitude d'observation malveillante, les organes de la gauche, à +l'exception des feuilles radicales, avaient des airs joyeux et +vainqueurs. L'un d'eux, le _Courrier français_, marquait ainsi les +raisons de sa satisfaction: «C'est l'opposition entrant aux affaires, +et y entrant pour la première fois, nous l'espérons du moins, sans +changer de drapeau... Il ne dépend de personne de faire que +l'avénement de M. Thiers et de ses amis ne soit un changement profond +dans l'État. Par la création de ce ministère, le pouvoir se déplace +décidément et fait un pas vers nous. Le parti du gouvernement +personnel est en déroute; le système de résistance est à bout de +combinaisons; la vieille majorité, celle qui avait survécu, bien qu'en +s'épuisant, à plusieurs dissolutions, est ensevelie dans sa défaite.» + +La presse de gauche triompha même si bruyamment que M. Thiers craignit +de se trouver ainsi porté trop avant et de paraître le protégé ou même +le prisonnier de l'ancienne opposition, au lieu d'être l'arbitre et le +médiateur des deux partis. Aussi jugea-t-il tout de suite nécessaire +de bien marquer la position intermédiaire où il voulait se tenir, et +fit-il dire dans le _Messager_, l'un de ses journaux officieux: «M. +Thiers a sa position distincte. Il est le chef du centre gauche. +Conséquemment, il n'est ni la gauche, ni les 221. Il exprime l'opinion +intermédiaire. Il doit rester sur son terrain, et sa mission est de +rallier les modérés de chacun de ces deux partis. Il est un ministère +de transaction, ou de transition, si l'on veut... Il est clair que +chacun des deux partis doit s'efforcer d'abord de le faire pencher de +son côté... Il doit résister à cette double attraction... Pencher à +droite, ce serait donner le pouvoir aux 221; incliner trop à gauche, +ce serait le donner à l'opposition.» + +La gauche ne se blessait pas de ce langage. Elle paraissait avoir des +raisons de croire qu'entre les conservateurs et elle, le partage +n'était pas aussi égal que le ministère feignait de le dire, et qu'il +y avait un sous-entendu dont seule elle possédait le secret et +recueillerait prochainement le bénéfice[184]. M. Thiers lui avait-il +donc assuré, dans quelque contre-lettre mystérieuse, des avantages en +contradiction avec son langage public? Non; mais le seul avénement +d'un ministre, travaillant à décomposer l'ancienne majorité et +consentant à vivre de l'appui de la gauche, était, pour celle-ci, un +réel avantage. Et puis le cabinet se présentait comme un cabinet +non-seulement de «transaction», mais de «transition». Ce dernier mot, +plein de promesses, ne se trouvait-il pas dans l'article du +_Messager_, cité plus haut? Les journaux officieux ne répétaient-ils +pas tous les jours que M. Thiers, en forçant les avenues du pouvoir, +en s'imposant aux répugnances du Roi, avait ouvert une brèche par +laquelle tout le monde pouvait espérer passer à son tour[185]? Cette +considération n'était pas celle qui touchait le moins la gauche. +Fatiguée, sinon assagie, aspirant à sortir de son long rôle +d'opposition sans espoir et à passer au rang des partis admis à +prétendre au gouvernement, elle savait gré à M. Thiers de lui servir +d'introducteur dans ce monde nouveau pour elle. De là un zèle +ministériel que les sarcasmes mêmes du _National_ ne parvenaient pas à +refroidir[186]. «Je ne puis les tenir, disait M. Barrot; ces pauvres +hères ont faim depuis dix ans[187].» + +[Note 184: Le _Courrier français_ disait, à propos de M. Thiers, le 5 +mars 1840: «Les hommes placés dans une position difficile ne livrent +pas leur secret, quand ils ne peuvent encore le faire connaître qu'à +demi.»] + +[Note 185: Le _Constitutionnel_, organe de M. Thiers, disait, le 14 +mars: «Ce que la gauche voit dans l'origine du ministère actuel, c'est +que tout parti en mesure d'avoir la majorité dans la Chambre n'a pas +d'obstacle à vaincre hors de la Chambre. Ceci n'est pas, si l'on veut, +une conquête faite par le 1er mars; mais le 1er mars a constaté que la +conquête était faite.»] + +[Note 186: Le _National_ disait, par exemple, le 6 mars: «Il faut que +notre opposition constitutionnelle de dix ans soit tombée bien bas +dans sa propre estime et désespère bien de sa fortune, pour placer +ainsi, à fonds perdu, son honneur et son avenir sur la tête d'un +aventurier politique.»] + +[Note 187: _Documents inédits._] + +Le président du conseil avait su, d'ailleurs, mettre la main sur le +chef de la gauche. M. Odilon Barrot, amené, dans le cours des années +précédentes, à faire plusieurs fois campagne avec M. Thiers, s'était +laissé peu à peu séduire et dominer par lui. La finesse insinuante et +entreprenante de l'un avait eu facilement raison de la solennité naïve +et un peu inerte de l'autre. M. Barrot continuait sans doute à jouer +son rôle de chef de groupe avec la même conviction de sa propre +importance; mais, sans s'en douter, il n'était plus guère qu'un +comparse. M. Thiers tirait peut-être plus de profits encore de +l'influence qu'il avait acquise sur la presse de gauche. Ni les +occupations, ni la dignité de ses nouvelles fonctions ne l'empêchaient +de recevoir, chaque matin, les écrivains qui venaient, suivant +l'expression de l'un d'eux, «assister à sa pensée», et qui +transformaient ensuite ses conversations en articles. Parmi eux, à +côté de M. Boilay, du _Constitutionnel_, et de M. Walewski, du +_Messager_, on remarquait les rédacteurs de feuilles plus avancées, M. +Léon Faucher, du _Courrier français_, M. Chambolle, du _Siècle_, et +d'autres encore. Il n'était pas jusqu'aux journaux en apparence +opposés à sa politique, où le président du conseil ne trouvât parfois +moyen de se créer des intelligences et d'avoir quelque compère. +Personne n'a su plus habilement jouer de la presse. «Que voulez-vous +que j'y fasse? disait-il, non sans quelque coquetterie; les écrivains +politiques me font des journaux pour moi, sans que je le leur demande; +s'ils tiennent tous à se mettre dans mon jeu, c'est qu'ils trouvent +mes cartes bonnes.» + +M. Thiers avait donc obtenu tout de suite le concours de la gauche; +mais ce n'était que la moitié de son plan: il lui fallait aussi le +concours d'une partie des conservateurs. Les jours s'écoulaient sans +qu'il fît, de ce côté, aucun progrès. Les froideurs qu'il avait +rencontrées dès la première séance menaçaient de tourner en opposition +ouverte. Plus la gauche se montrait satisfaite, plus, dans l'autre +parti, les défiances se sentaient justifiées, plus les inquiétudes +croissaient. Vainement le duc de Broglie, sans se confondre avec le +cabinet, le couvrait-il d'une sorte de patronage bienveillant[188]; +vainement, de Londres, M. Guizot se prononçait-il contre une +«hostilité soudaine, déclarée», et donnait-il ce mot d'ordre: «Restons +fermes dans notre camp, mais n'en sortons pas pour attaquer», la +plupart des doctrinaires étaient en disposition fort peu favorable. +«La situation, répondaient-ils à M. Guizot, est plus grave que vous ne +pouvez le penser, n'étant pas sur le théâtre même des événements. Un +ministère soutenu publiquement et ardemment par la gauche, appuyé par +les journaux de cette couleur, au nom des idées que nous avons +combattues, ce n'est pas là un fait léger et sans importance pour +l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un complet déplacement du +pouvoir, et le mouvement ira vite, si on ne l'arrête.» Chez les +anciens 221, qui constituaient la fraction la plus considérable des +conservateurs, l'irritation et l'alarme n'étaient pas moindres. La +presse officieuse leur répétait, tous les jours, que le ministère du +1er mars était le triomphe de la coalition; or ils n'avaient pas +oublié que cette coalition avait été faite contre eux. Aussi se +groupaient-ils et s'organisaient-ils avec toutes les allures d'une +armée qui se prépare à la bataille, tandis que leurs journaux tenaient +un langage de plus en plus agressif. Il était une autre partie de la +Chambre où les intentions se montraient, sinon ouvertement ennemies, +du moins singulièrement maussades: c'était ce qu'on appelait le groupe +du 12 mai; il se composait des amis de MM. Dufaure et Passy; de ce +côté, on n'avait pas pardonné l'intrigue muette sous laquelle avait +succombé la dernière administration, et ce ressentiment paraissait +devoir rallier à l'opposition conservatrice vingt à vingt-cinq membres +de l'ancien centre gauche. On pouvait donc croire que toutes ces +inquiétudes, ces défiances, ces rancunes allaient se réunir pour +former un nouveau parti de résistance. Le _Journal des Débats_, prêt à +lui servir d'organe, l'avait déjà baptisé: il l'appelait le «parti +constitutionnel». M. Doudan, qui voyait les choses du salon de M. de +Broglie, faisait, à la date du 12 mars, ce tableau des divers groupes +conservateurs: «Il me paraît que le ministère tombé se tient en +embuscade, probablement avec M. Molé, pour donner un mauvais coup à M. +Thiers et lui succéder. Le camp doctrinaire est divisé contre +lui-même. Les 221, à peu d'exceptions près, sont d'une grande colère +contre le cabinet de M. Thiers, jurant de tout jeter par les fenêtres, +afin de maintenir l'ordre dans le pays. Il y a, dans la tête de tout +le monde, comme un charivari[189].» + +[Note 188: Dès le 1er mars, il avait écrit à M. Guizot: «Je garderai +ma position amicale sans être invariable, prêt à m'éloigner ou même à +combattre si le ministère dérive à gauche d'une manière alarmante, +mais content s'il se maintient dans la modération, et ne négligeant +rien pour le fortifier dans le dessein de faire le mieux possible.» +(_Documents inédits._)] + +[Note 189: _Mélanges et Lettres_, t. I, p. 290.] + +Les journaux de gauche, qui devenaient d'autant plus ministériels que +les conservateurs l'étaient moins, accueillaient ces symptômes +d'opposition avec une colère dont M. Thiers devait trouver parfois les +manifestations quelque peu compromettantes. Ils traitaient les +conservateurs de «ramas de factieux» et les dénonçaient aux ouvriers +sans travail comme des artisans de crise, responsables du chômage. +Leurs attaques visaient même plus haut: derrière les articles du +_Journal des Débats_ et les démarches des 221, ils prétendaient +découvrir une intrigue de la cour, c'est-à-dire, dans le langage de +l'époque, du Roi[190]. Supposition toute gratuite. Louis-Philippe, +sans doute, partageait personnellement beaucoup des répugnances et des +inquiétudes des conservateurs. De plus, il ne voyait pas sans +mortification, à la tête du ministère, un homme qui affectait de +traiter avec lui de puissance à puissance[191]. Aussi, au rapport +d'un témoin, était-il «fort triste» et «ne s'en cachait-il pas[192]»; +il ne lui déplaisait pas d'être présenté, par des journaux amis, comme +n'ayant subi M. Thiers que sous le coup d'une nécessité pénible[193], +et on peut même supposer qu'une mésaventure du cabinet ne l'eût pas +désolé. Mais il n'en remplissait pas moins correctement son rôle +constitutionnel, ne contrariant pas ses ministres, ne leur suscitant +aucun embarras. Il faisait même plus, au témoignage de l'un d'entre +eux; M. de Rémusat écrivait, en effet, le 15 mars, à M. Guizot: «Le +Roi nous traite parfaitement bien et nous prête un réel appui.» Nul +fondement, donc, dans les accusations dirigées contre Louis-Philippe. +Injustes d'où qu'elles vinssent, elles étaient particulièrement +scandaleuses de la part de la presse ministérielle. On conçoit que le +_Journal des Débats_ les relevât avec une sévérité émue et demandât +«quel était ce ministère que ses journaux ne pouvaient soutenir qu'en +calomniant ou menaçant la couronne». Ce désordre éveillait, chez ceux +qui se souvenaient du passé, l'idée de tristes similitudes: «Le +_Courrier français_, écrivait-on, défend M. Thiers du ton dont le +_Patriote français_ défendait Roland et ses collègues[194].» Les +feuilles officieuses proclamaient que le ministère du 1er mars était +la dernière expérience tentée pour réconcilier la monarchie et le +pays, et le _Constitutionnel_ l'appelait «le ministère Martignac du +gouvernement de Juillet». On eût dit que chacun de ces articles se +terminait par un: «Prenez garde!» adressé d'un ton irrité, +non-seulement à la Chambre, mais au Roi. + +[Note 190: _Constitutionnel_ du 9 mars 1840.] + +[Note 191: Dans la déclaration sommaire que M. Thiers avait lue aux +Chambres, le 4 mars, cette prétention était très-visible, et le +ministre avait presque insinué qu'il venait de faire capituler la +couronne. Le _Journal des Débats_ avait alors critiqué «cette +affectation à dire et à répéter: «Le Roi et moi». Par contre, le +_Courrier français_ avait félicité le président du conseil d'avoir +«fait valoir son droit de chef de parti, en regard du droit que la +couronne a de choisir entre les hommes et les opinions»; et il avait +ajouté: «M. Thiers ne dit pas que la couronne a cédé, car un ministre +doit couvrir le Roi; mais il résulte de son discours, qu'il n'a pas +fait, en entrant aux affaires, le sacrifice de ses opinions, et c'est +là tout ce que le public demande à savoir.» Le _National_, trop +heureux de voir la monarchie diminuée par ceux qui eussent dû être ses +défenseurs, demandait en raillant: «Comment les journaux de la cour +prendront-ils ce nouveau spécimen de familiarité respectueuse qui +place sur la même ligne la couronne et un simple sujet? M. Thiers et +le Roi, le Roi et M. Thiers sont heureusement d'accord pour faire le +bonheur, la prospérité et la gloire de la France. Voilà ce que le +président du cabinet du 1er mars a bien voulu annoncer au monde.»] + +[Note 192: Lettre de Mgr Garibaldi, internonce du Saint-Siége. (_Vie +du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 247.)] + +[Note 193: «Le _Journal des Débats_ disait, le 3 mars, dans un article +qui fut remarqué: «La couronne n'aurait pas voulu choisir ces +ministres, qu'elle aurait été forcée de les accepter, forcée par sa +prudence, et pour ne pas empirer une situation dangereuse. M. Thiers a +voulu être le maître, et il l'est, sauf, bien entendu, sa +responsabilité devant le Roi et devant les Chambres.»] + +[Note 194: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] + +À en juger par le langage des journaux, le rapprochement désiré par +le cabinet entre la gauche et une partie du centre n'était pas en voie +de s'accomplir. M. Thiers ne paraissait donc pas avoir tiré le profit +attendu des quelques jours qu'il s'était réservés pour préparer +l'opinion, avant de s'expliquer à la tribune. Il est vrai qu'à côté de +ces polémiques de presse, dont le fracas remplissait toute la scène, +le président du conseil usait, dans la coulisse, d'un autre moyen +d'action moins bruyant, moins extérieur, sur lequel il comptait +peut-être davantage: c'étaient les conversations particulières avec +les députés. Dans ces tête-à-tête qu'il multipliait à dessein, soit +chez lui, soit dans les dépendances de la Chambre, il lui était plus +facile que dans les explications publiques de se montrer à chacun sous +la face qui pouvait lui plaire. Tandis qu'aux uns il faisait valoir +que son seul avénement était un échec au «pouvoir personnel», la fin +de la «résistance» et une «transition» qui permettait à l'opposition +d'attendre et de préparer des succès plus complets encore, il se +faisait honneur, auprès des autres, de repousser le programme de la +gauche, et de ne payer celle-ci qu'avec des apparences, toutes les +réalités demeurant aux conservateurs. Il n'était pas jusqu'aux +contradictions de son passé qui ne lui servissent à se présenter comme +ayant des titres aux confiances les plus opposées[195]. Le tout dit +avec l'abondance brillante, souple, familière, câline de ce +merveilleux causeur, et surtout avec un certain air de confidence et +d'abandon; l'interlocuteur flatté sortait de l'entretien, persuadé que +lui seul avait le secret du ministre et que les autres étaient dupés. +C'est ce qu'on appelait alors le système des «conquêtes +individuelles». M. Thiers, rival en cela de M. Molé, y excellait et y +avait goût. Il faut reconnaître, du reste, que la désorganisation +générale des cadres parlementaires facilitait singulièrement cette +opération. Faut-il croire qu'aux séductions de la causerie, M. Thiers +ne se faisait pas scrupule d'en ajouter, au besoin, d'autres plus +positives? On le disait beaucoup alors, et la presse opposante +dénonçait vivement ce qu'elle «appelait la traite des députés[196]». + +[Note 195: Le _Constitutionnel_ disait, à la date du 12 mai: «M. +Thiers donne d'égales garanties aux deux partis qu'il s'agit de +rallier. Mais c'est précisément ce dont on l'accuse. M. Thiers, +dit-on, a deux passés. Nous disons que c'est son mérite, c'est la +gloire de son bon sens.»] + +[Note 196: Le vicomte de Launay (madame Émile de Girardin) faisait, le +7 mars 1840, dans ses _Lettres parisiennes_ du journal _la Presse_, ce +tableau, chargé comme toute satire, de ce qu'il appelait la «traite +des députés faite hautement par les pourvoyeurs de M. Thiers»: «Chaque +soir, on fait le relevé des acquisitions de la journée. Aurons-nous un +tel?--J'en réponds, si vous lui promettez ça pour son gendre.--Et un +tel, si on lui offrait ceci?--Ce n'est pas la peine; nous l'aurons +pour rien; j'ai vu sa belle-mère.--...Ah! si nous pouvions avoir +***!--Ce n'est pas si difficile qu'on le croit; il vient de perdre +cinquante mille francs dans une affaire, il est bien gêné.--...Mais +notre plus belle conquête, c'est le bon ***.--Quoi, il s'est +engagé?--Sur l'honneur!--Mon cher, vous êtes un sorcier. Qu'avez-vous +fait pour le séduire?--Je l'ai pris par les sentiments.--Je ne vous +comprends pas.--Ah! tu n'as pas d'enfants! Le gros bonhomme a deux +filles à marier... Je possède un peu bien ma statistique +parlementaire. Je sais ceux qui ont des filles à établir, ceux qui ont +des fils à placer, ceux qui ont des frères incapables sur les bras, +ceux qui ont des intérêts de coeur dans les théâtres royaux, ceux qui +ont des secrets à cacher, ceux qui ont des manufactures à soutenir, +ceux qui ont des forges, ceux qui ont des sucres, ceux qui ont des +rentes, et ceux, enfin, qui ont des dettes. Eh! je dis avec le +proverbe: Qui paye _leurs_ dettes s'enrichit.»] + + +III + +C'est le 14 mars que fut nommée, dans les bureaux de la Chambre des +députés, la commission chargée d'examiner la demande de fonds secrets +sur laquelle devait être débattue la question de confiance. Sur neuf +commissaires, cinq seulement étaient ministériels. On prétendait même +qu'en additionnant les voix obtenues de part et d'autre dans chaque +bureau, les opposants se trouvaient avoir eu la majorité. Les +adversaires de M. Thiers, voyant dans ce premier résultat l'indice +d'une victoire possible, se décidèrent à livrer bataille. + +Tout d'abord ils comprirent que, pour entraîner la masse des +conservateurs, il fallait leur présenter un ministère tout prêt à +succéder à celui qu'il s'agissait de jeter bas. Le grand argument des +journaux de gauche et de centre gauche n'avait-il pas été de répéter +tous les jours que si le cabinet actuel était renversé, le pays +serait précipité dans une crise sans issue? M. Thiers lui-même avait +dit, d'un ton de défi, dans son bureau: «L'on verra qui pourra +gouverner après moi!» Ce fut dans le rapprochement du «15 avril» et du +«12 mai» que les opposants cherchèrent les éléments du cabinet futur. +M. Molé entra vivement dans cette idée; impatient de se venger de M. +Thiers, qui venait de le jouer et de profiter de l'éloignement de M. +Guizot[197], il fit tout pour faciliter l'entente et se déclara prêt à +accepter la présidence du maréchal Soult. Parmi les anciens ministres +du 12 mai, M. Villemain témoigna d'une ardeur au moins égale à celle +de M. Molé; M. Duchâtel, et surtout MM. Dufaure et Passy, se +montrèrent plus hésitants, pas assez, cependant, pour que les meneurs +ne se crussent pas fondés à espérer leur adhésion finale. On se hâta +donc de faire savoir sur les bancs conservateurs, et même de publier +dans les journaux, qu'il y avait un ministère de rechange, et que, dès +lors, il n'était pas téméraire d'aller de l'avant. + +[Note 197: M. Duvergier de Hauranne rapporte qu'un des amis de M. Molé +disait alors de lui: «Il prétend que si le ministère tombe +aujourd'hui, ce sera à son profit, et dans un an, au profit de M. +Guizot. C'est pour cela qu'il se presse.» (_Notes inédites._)] + +La situation devenait critique pour M. Thiers. Ses journaux +trahissaient leurs alarmes par l'agitation nerveuse de leur polémique. +Du côté des conservateurs, tantôt on le prenait sur un ton railleur et +triomphant, comme si l'on tenait déjà la victoire, tantôt on laissait +voir des doutes sur la solidité des troupes qu'il fallait mener au +feu. La vérité est qu'avec ces partis disloqués et désorientés, et +aussi avec le travail souterrain des «conquêtes individuelles», que M. +Thiers poussait activement, personne ne prévoyait ce qui arriverait; +chacun attendait, anxieux, le résultat inconnu de la bataille qui +allait se livrer, et le _Journal des Débats_ était réduit à comparer +la situation parlementaire «à une nuit épaisse», où tous les partis +«erraient en chancelant[198]». + +[Note 198: 20 mars 1840.] + +La discussion s'ouvrit le 24 mars. M. Thiers monta le premier à la +tribune, afin de marquer lui-même le terrain du combat. L'oeuvre était +difficile, mais pas au-dessus des ressources de l'orateur. Il +commença par un récit, fait avec adresse et convenance, des incidents +de la dernière crise ministérielle. Puis, examinant l'état de la +Chambre, il y distingua trois fractions principales: celle qui avait +soutenu le ministère du 15 avril; la nuance intermédiaire, connue sous +le nom de centre gauche; enfin, l'ancienne opposition. Aucune de ces +fractions ne possédait à elle seule la majorité; il fallait donc +qu'elles transigeassent, sous peine de rendre tout gouvernement +impossible. C'était cette transaction que M. Thiers venait apporter. +Et, pour la faire accepter, il s'appliquait à rassurer les +conservateurs, tout en flattant la gauche. Dans ce double jeu était +l'habileté du discours. L'orateur commença par faire d'abord la part +des conservateurs. Le programme de la gauche contenait, depuis +plusieurs années, deux articles qui offusquaient et inquiétaient plus +que tous les autres les hommes d'ordre: c'étaient l'abrogation des +lois de septembre et la réforme électorale. M. Thiers déclara qu'il +maintiendrait les lois de septembre; tout au plus faisait-il espérer +la définition de l'attentat, concession déjà promise par le ministère +précédent. Quant à la réforme électorale, il l'ajournait. «La +difficulté sera grande dans l'avenir, dit-il, je ne le méconnais +point; elle ne l'est pas aujourd'hui. Y a-t-il, parmi les adversaires +de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps électoral, +devant la Chambre, et j'ajouterai devant la Charte, ait dit: jamais? +Personne... À côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y +a-t-il des orateurs qui aient dit: aujourd'hui? Aucun. Tous, j'entends +dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question +appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au présent.» M. +Thiers se tourna ensuite vers la gauche, et débita, à son intention, +quelques phrases sur la révolution; après avoir exposé la situation du +gouvernement de 1830 en face de l'Europe: «Il y a deux manières de +sentir, ajouta-t-il; il y a deux manières de se conduire. Suivant la +manière, on peut être embarrassé, honteux peut-être, de représenter +une révolution; on peut manquer de confiance en elle, avoir de la +timidité: on pourrait alors la représenter loyalement; on ne la +représenterait pas comme elle a le droit, comme elle a besoin de +l'être. Il faut l'aimer, la respecter, croire à la légitimité de son +but, à sa noble persévérance, à sa force invincible, pour la +représenter avec dignité, avec confiance. Pour moi, messieurs, je suis +un enfant de cette révolution, je suis le plus humble des enfants de +cette révolution; je l'honore, je la respecte... je crois à sa +persévérance, à sa force; car si on a gagné des batailles d'un jour +sur elle, on ne l'a jamais vaincue.» Ce n'était pas tout: le ministre +réservait à la gauche une satisfaction encore plus désirée par elle. +Il avoua le concours qu'il en recevait, l'en remercia, et, la prenant +par la main, il l'éleva solennellement au rang des partis de +gouvernement. «J'ai les sympathies de l'ancienne opposition, dit-il; +je la remercie; si elle me les accorde, je vais vous dire à quelles +conditions.» L'orateur rappelait alors comment, en 1836, il avait +quitté le pouvoir pour ne pas céder à la volonté du Roi, et comment, +trois fois, il avait refusé d'y rentrer, parce que la couronne +n'adhérait pas à ses opinions. «Voilà, continua-t-il, la raison des +sympathies que j'avais avec l'opposition. De plus, j'ai encore un +motif de bienveillance envers elle. Voulez-vous que je vous le dise? +Je n'ai de préjugés contre aucun parti. Je vais vous avouer des choses +qui peut-être vous blesseront. Savez-vous ce que je crois? Je ne crois +pas qu'il y ait ici un parti exclusivement voué à l'ordre et un autre +parti voué au désordre. Je crois qu'il n'y a que des hommes qui +veulent l'ordre, mais qui le comprennent différemment. Je crois qu'il +n'y a rien d'absolu entre eux. Et si vous vouliez mettre quelque chose +d'absolu entre eux, savez-vous ce que vous feriez? Vous commettriez la +faute qui a perdu la Restauration... Il ne faut point d'exclusions, +messieurs. Pour moi, permettez-moi de le dire, en 1830, je me suis +jeté au milieu des amis de l'ordre, au milieu de ce qu'on appelle le +parti conservateur, parce que je croyais l'ordre menacé. Mes +convictions m'ont séparé de lui et m'ont jeté plus tard dans +l'opposition. J'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au même but; +j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le +désordre; qu'il n'y avait que des amis du pays; et si vous voulez +placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui +voudra le prononcer.» La gauche applaudit avec reconnaissance; un tel +témoignage rendu du haut du pouvoir, un tel désaveu de tout ce qui +avait fait, sous Casimir Périer et sous le ministère du 11 octobre, le +fond de la politique de résistance, valait mieux pour elle que +beaucoup de réformes législatives. C'était la porte du pouvoir, porte +jusqu'alors fermée, qu'on ouvrait toute grande devant l'ancienne +opposition. + +Il apparut aussitôt que les 221, ou au moins les plus ardents d'entre +eux, refusaient leur adhésion à la «transaction» proposée par le +ministre. «Quand on veut, dit M. Desmousseaux de Givré, obtenir +l'appui d'un parti, il faut lui faire des conditions acceptables; à +mon avis, celles qu'on nous fait ne le sont pas.» La même thèse fut +soutenue, avec plus d'éclat, par M. de Lamartine. On se rappelle qu'il +s'était fait déjà, lors de la coalition, le champion des 221; chose +étonnante avec une nature si mobile, un an après, on le retrouvait à +la même place et dans le même rôle. Relevant les paroles de M. Thiers, +l'orateur, qui n'avait pas encore bu à la coupe de la fausse poésie +révolutionnaire, s'écria: «J'aime et je défends l'idée libérale...; +vous, vous aimez, vous caressez, vous surexcitez le sentiment, le +souvenir, la passion révolutionnaire; vous vous en vantez; vous dites: +je suis un fils de la révolution; je suis né de ses entrailles; c'est +là qu'est ma force; je retrouve de la puissance en y touchant, comme +le géant en touchant la terre. Vous aimez à secouer devant le peuple +ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'animer et l'appeler à +vous; le mot de révolution dans votre bouche, c'est, permettez-moi de +le dire, le morceau de drap rouge qu'on secoue devant le taureau pour +l'exciter. Vous dites: ce n'est rien, ce n'est qu'un lambeau d'étoffe, +ce n'est qu'un drapeau! Nous le savons bien; mais cela irrite, mais +cela inquiète, mais cela fait peur. Cela vous convient? Eh bien! nous, +nous croyons que ce qui irrite et ce qui inquiète le pays, sur les +grands intérêts de réforme politique à jamais acquis, ne vaut rien.» +Plus loin, il reprochait à M. Thiers d'avoir, en cherchant son appui +dans la gauche, empêché l'union des centres, qui se faisait tout +naturellement; puis il ajoutait, aux applaudissements enthousiastes +des conservateurs: «Vous me demandez si j'ai confiance dans la +direction parlementaire, dans la force, dans la stabilité, dans la +puissance d'agir librement du chef d'un cabinet qui, debout sur une +minorité prête à se dérober sous lui, tend une main à la gauche, qu'il +appelle à le soutenir contre la droite, une autre main à la droite, +qu'il appelle à le défendre contre les prétentions de la gauche; du +chef d'un cabinet suspendu un moment dans un faux équilibre dont la +base est une minorité et dont le balancier est une impossible +déception; si j'ai confiance, si j'ai foi, si j'ai espérance, pour la +couronne, pour nous, pour le pays, pour l'ordre, pour la liberté, pour +quoi que ce soit de vrai, de sincère, de profitable, de patriotique; +moi le dire? Non jamais!... Je vous trouve à la tête de ceux qui ont +mis le trouble et l'inquiétude dans le parlement, soufflé l'agitation +entre le parlement et la couronne... Ces bruits accusateurs, ces +dénonciations aussi ridicules que mensongères, ces désignations +d'hommes de cour, de gouvernement personnel... je suis loin de vous +les attribuer... Mais de quels noms se sert-on pour les accréditer? +Qui les désavoue? Ces fausses monnaies de l'opinion, distribuées +chaque jour au peuple pour le séduire ou l'irriter, de qui +portent-elles l'empreinte? Et vous voudriez que je déclarasse +confiance à tout cela! Non, le pays ne nous a pas envoyés pour jeter +le mensonge dans cette urne de la vérité!» + +À M. de Lamartine succéda M. Odilon Barrot: c'était la gauche qui +venait dire son avis sur la transaction repoussée au nom des +conservateurs. «Je dois, dit-il, rendre hommage à la franchise des +explications de M. le président du conseil. C'est dans la mesure des +déclarations qu'il a faites que je vois un progrès qui mérite notre +appui honorable, notre appui dont nous sommes prêts à rendre compte à +notre pays. Il est sorti de l'opposition; il n'a pas désavoué son +origine... Il s'est trouvé sympathique avec nous, dans le juste +orgueil avec lequel il a invoqué notre révolution, avec lequel il l'a +honorée.» Sur la réforme électorale, le chef de la gauche, sans rien +abandonner de sa thèse, reconnaissait que la question n'était pas +mûre et acceptait l'ajournement indiqué par le ministère. «Dans mon +parti, dit-il encore, les passions politiques me condamnent, mais j'en +appelle au bon sens de mon pays. L'appui que je prête à ce ministère, +quoiqu'il ne réalise pas toutes mes opinions, est un appui commandé +par un sentiment profond d'amour pour mon pays et par cette loi du bon +sens qui doit toujours présider aux affaires publiques.» À la fin de +ce premier jour de débat, M. Thiers apparaissait donc la main dans la +main de M. O. Barrot, et en lutte ouverte avec les conservateurs. +Ceux-ci semblaient avoir pris leur parti de la rupture et croyaient +tenir le succès. + +L'hostilité des 221, manifestée par le langage de M. Desmousseaux de +Givré et de M. de Lamartine, ne pouvait mettre en péril le cabinet que +si elle était appuyée par les doctrinaires et par la fraction du +centre gauche attachée aux ministres du 12 mai. On put croire un +moment que cette dernière allait en effet se déclarer pour +l'opposition: M. Dufaure, disait-on, devait répondre à M. Barrot, et +l'on fondait beaucoup d'espérances sur cette intervention. Cette +attente fut trompée: la seconde journée s'écoula sans que M. Dufaure +se levât de son banc. L'opposition eut-elle du moins le concours des +doctrinaires? M. Duchâtel vint sans doute critiquer l'idée d'une +majorité ouverte aux amis de M. Barrot; mais un autre orateur du même +groupe, M. Piscatory, se prononça, au contraire, pour le cabinet, +donnant ainsi une nouvelle preuve de la décomposition de tous les +partis parlementaires. + +En dépit du silence de M. Dufaure et des divisions des doctrinaires, +les meneurs de l'opposition conservatrice étaient encore pleins +d'entrain et de confiance. M. Thiers, qui voyait le danger, décida de +concentrer tous ses efforts, pendant la troisième et dernière séance, +à gagner, au centre et au centre droit, l'appoint sans lequel il +devait fatalement succomber. Aussi bien, pouvait-il ne plus +s'inquiéter de la gauche; elle lui était tellement acquise que les +sarcasmes dont l'accabla M. Garnier-Pagès[199] ne l'ébranlèrent pas +un moment. Pour agir sur les conservateurs, le président du conseil +employa fort habilement celui des ministres qui, par son caractère et +ses doctrines, devait leur inspirer la plus grande confiance: il +envoya à la tribune M. Jaubert. Celui-ci parla, avec un grand accent +de franchise, de son attachement à la politique conservatrice; il +raconta qu'avant d'entrer au pouvoir, il avait sondé, avec la plus +scrupuleuse sollicitude, les intentions de M. Thiers, et qu'il n'y +avait rien vu d'inquiétant; aussi n'hésitait-il pas à cautionner le +président du conseil auprès des conservateurs, comme M. Barrot l'avait +cautionné auprès de la gauche. M. Thiers compléta l'effet de ce +langage, en accentuant lui-même ses déclarations pour le maintien des +lois de septembre et en promettant non-seulement de ne pas appuyer, +mais de combattre la réforme électorale si elle était présentée. Ce +fut sur ces dernières paroles que l'on prononça la clôture. + +[Note 199: «Je le dis à la gauche, s'écriait l'orateur radical, deux +choses sont essentielles aux partis: la moralité et assurément aucune +fraction de la Chambre n'a plus de moralité que celle à laquelle je +m'adresse, et l'habileté... L'habileté, il ne faut pas seulement en +avoir, il faut qu'on y croie. Au 22 février, vous avez compté sur des +progrès, et vous avez été bienveillants; ces progrès ne sont pas +venus; votre réputation d'habileté en a, ce me semble, subi quelque +atteinte. Faites en sorte que l'avenir ne soit pas encore plus grave +que le passé. Vous vous livrez sans condition; vous n'amenez pas les +choses avec vous, vous les réservez pour l'avenir. Prenez-y garde, le +pays se dira peut-être un jour: Ceux-là qui ne sont pas assez habiles +pour se conduire, ne sont pas assez habiles pour nous conduire +nous-mêmes.»] + +Le vote fut un plein succès pour le ministère; 261 voix contre 158 +rejetèrent l'amendement proposé par un député du centre et tendant à +une réduction de 100,000 francs. L'ensemble de la loi fut adopté par +246 voix contre 160. Personne ne s'attendait à une majorité si forte. +«Cent voix de majorité, dit le Roi à M. Thiers quand celui-ci vint lui +annoncer ce résultat, c'est inconcevable. Où donc les avez-vous +prises?--Là où l'on n'était pas encore allé les chercher», répondit le +président du conseil. Il faisait ainsi allusion à la gauche. Celle-ci, +en effet, venait de voter les fonds secrets, sans s'embarrasser de +tout ce qu'elle avait dit jusqu'alors, au nom de l'austérité +démocratique, contre le principe même de ces sortes de crédits[200]. +Toutefois, si empressée qu'eût été la gauche, son vote ne suffisait +pas à expliquer une telle majorité. Le ministère avait eu aussi pour +lui une partie des conservateurs: d'abord M. Dufaure et les membres du +centre gauche qui le suivaient; ensuite une soixantaine des anciens +221, esprits prudents ou timides, répugnant à l'opposition ou +redoutant la crise dont on les avait tant menacés. L'hésitation, +trahie par le discours de M. Duchâtel et le silence de M. Dufaure, +avait éveillé des doutes sur la force et la résolution des +assaillants. Ajoutez l'effet des «conquêtes individuelles» entreprises +par M. Thiers, depuis vingt jours. Quant aux 160 voix de la minorité, +elles se composaient d'environ 140 conservateurs résolus, anciens 221 +ou doctrinaires, et d'une vingtaine de légitimistes ou de radicaux. À +compter les suffrages, M. Thiers était donc bien vainqueur; il avait +donné, dans cette lutte difficile, une nouvelle preuve de son +habileté, de son éloquence et de son bonheur. Toutefois, la duchesse +de Dino exprimait le sentiment de plus d'un spectateur, quand elle +écrivait à M. de Barante, à propos de cette discussion: «Chacun des +restants ou des sortants y a laissé pied ou aile, et, malgré toute la +dépense d'esprit et de talent que chacun a faite pendant trois jours, +personne ne s'est grandi, ennobli, ni surtout dégagé de sa +personnalité[201].» + +[Note 200: Aussi la _Revue des Deux Mondes_ félicitait-elle +ironiquement M. Thiers d'avoir obtenu un tel vote de la gauche. «La +gauche, disait-elle, a voté publiquement les fonds secrets, les fonds +de la police, les fonds dont on ne rend pas compte et qui sont +particulièrement destinés au maintien de l'ordre. La gauche, en les +votant, a abdiqué; elle a abdiqué ses préventions, ses préjugés, ses +utopies; on ne revient pas d'un tel vote, car on en reviendrait brisé, +déconsidéré, presque annihilé. Les fonds secrets! Mais c'est le mot +sacré de la franc-maçonnerie gouvernementale; une fois prononcé, on +est initié.»] + +[Note 201: Lettre du 28 mars 1840. (_Documents inédits._)] + + +IV + +Pendant que la gauche triomphait d'une victoire à laquelle elle avait +en effet une grande part, les adversaires du cabinet se +reconnaissaient battus et définitivement en minorité. Ils +n'entrevoyaient, jusqu'à la fin de la session, aucun moyen de prendre +leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas à rentrer en campagne. Leur +seule ambition était de rester compacts, l'arme au bras, sans +attaquer, mais sans se débander, se tenant prêts à profiter des +chances que pourraient leur offrir, quelque jour, soit un repentir, +soit une imprudence de M. Thiers[202]. L'occasion se présenta bientôt +à eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite armée. Une +place de secrétaire dans le bureau de la Chambre s'étant trouvée +vacante, ils portèrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le +candidat ministériel, qui était M. Berger; ce dernier l'emporta, mais +seulement au second tour et par 191 voix contre 164 (8 avril). Le +chiffre de la minorité fut remarqué. Fort irrités, les journaux de +gauche saisirent ce prétexte de déclarer que le gouvernement devait +«traiter les ennemis en ennemis et ne rien concéder à qui ne concédait +rien[203]». À ce même moment, cependant, les réflexions de M. Thiers +paraissaient le conduire à une conclusion différente. Son plan n'était +pas d'avoir à droite une opposition si considérable. Il se sentait +ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et à la merci de +la gauche; celle-ci, sachant son concours nécessaire, commençait à se +montrer grondeuse et exigeante[204]. M. Thiers en vint à se demander +s'il ne serait pas utile de donner un léger coup de gouvernail à +droite, pour se rapprocher d'une partie des conservateurs. + +[Note 202: Cette politique, exposée dans une lettre de M. Dumon à M. +Guizot (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 349-50), se trouvait aussi +formulée chaque matin dans le _Journal des Débats_. (Cf. notamment le +numéro du 6 avril.)] + +[Note 203: _Constitutionnel_ du 10 avril. Cf. aussi le _Siècle_ de la +même date.] + +[Note 204: Le _Courrier français_ du 10 avril se plaignait des +«ménagements de M. Thiers pour les 221», et il ajoutait: «En appuyant +le ministère du 1er mars, la gauche a entendu que le pouvoir se +déplacerait, hommes et choses.»] + +La loi des fonds secrets, votée par la Chambre des députés, était +alors soumise à une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur +de cette commission se trouvait être le duc de Broglie. L'illustre +parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant à son égard, +n'avait plus toute la confiance du premier jour[205]. Plus encore que +le président du conseil, il déplorait de voir le gouvernement porté +trop à gauche; c'était, à son avis, moins la faute de M. Thiers que le +résultat fâcheux des «querelles de journaux»; mais enfin, le mal était +là, et M. de Broglie désirait d'autant plus y remédier qu'il avait +pris plus de responsabilité dans la formation du ministère. Aussi +était-il prêt à seconder, bien mieux, à provoquer l'inflexion à droite +que méditait alors le chef du cabinet. De cette conformité de +dispositions, sortit le rapport lu à la Chambre des pairs, dans la +séance du 9 avril. L'importance de ce document tenait à ce que le +noble pair ne parlait pas seulement en son nom, mais reproduisait les +communications faites par le gouvernement à la commission; c'était +comme un nouveau programme ministériel, transmis au public par +l'intermédiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le cabinet s'y +réclamait toujours de la coalition et se faisait honneur d'être sorti +de l'opposition; mais, parmi ses déclarations, celles-là étaient mises +plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs. Il n'était pas +jusqu'à la précision et presque la roideur de la forme, qui ne révélât +la préoccupation de dissiper certaines équivoques exploitées par la +gauche. «La transaction, disait le rapporteur au nom du ministère, +doit avoir ses principes, ses règles, ses limites. Point de changement +dans nos institutions fondamentales: ajournement indéfini, par +exemple, de toute réforme électorale... Maintien des lois tutélaires +auxquelles le gouvernement a dû son salut, dans les jours de péril, de +toutes sans exception. Maintien des dispositions essentielles de ces +lois, de toutes, sauf une exception, sauf un engagement pris par +l'administration précédente[206] et que le ministère actuel ne +rétracte point, par respect pour des scrupules constitutionnels dont +lui-même il n'est pas atteint. Dans la distribution des emplois, point +de réaction, point de destitution pour cause politique; point +d'exclusion non plus pour cause politique.» Sans doute, sauf la +déclaration contre les révocations de fonctionnaires qui était +nouvelle, il n'y avait rien là que n'eût dit déjà le président du +conseil à la Chambre des députés. Mais le ton était tout autre; on y +reconnaissait comme une volonté de «résistance» qui devenait la note +dominante du programme ministériel. M. Thiers s'en rendit compte et ne +laissa pas, au fond, que d'en éprouver quelque déplaisir. «Quant au +ministère, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, il n'a été content +qu'à demi; les conditions du pacte sont si nettement posées, les +paroles ont été recueillies et enregistrées avec tant de solennité, +qu'il craint que cela ne le compromette avec la gauche... Je crois la +position prise assez bonne. Reste à savoir si le ministère en tirera +parti; quant à nous, je pense que l'honneur de notre drapeau est en +sûreté[207].» + +[Note 205: Cf. la lettre que le duc de Broglie écrivait alors à M. +Guizot: il en était arrivé à douter que M. Thiers pût durer jusqu'à la +session suivante, et il invitait M. Guizot à se tenir prêt à le +remplacer. (GUIZOT, _Mémoires_, t. V, p. 348, 349.)] + +[Note 206: Le rapporteur faisait ici allusion à l'engagement pris de +définir l'attentat.] + +[Note 207: Lettre du 12 avril 1839. (_Documents inédits._)] + +L'effet du rapport fut considérable. Les journaux conservateurs +applaudirent, en gens plus empressés à embarrasser le cabinet qu'à le +seconder. «Nous adoptons tout à fait le programme du ministère, tel +que M. le duc de Broglie l'a présenté à la Chambre des pairs,» disait +le _Journal des Débats_ du 13 avril. Puis, après avoir montré en quoi +ce programme différait de celui qui avait été exposé à la Chambre des +députés: «Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au +Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela à la +tribune de la Chambre des députés? Il n'y aurait pas eu, dans le +centre, 158 voix contre le ministère.» Venaient ensuite des +félicitations à l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il +avait ainsi rendu. «Peut-être le devait-il, ajoutait-on. Il avait +contribué à créer un ministère qui semblait douteux; il lui +appartenait de dissiper ces doutes. Il appartenait au parrain de +répondre pour l'enfant.» Les feuilles de gauche, fort désagréablement +surprises, essayèrent d'abord de dissimuler leur mécompte, affectant +de ne voir dans ce qui avait été dit que le sentiment personnel du +rapporteur, ou tout au plus «des concessions sans importance, faites à +la caducité de la haute Assemblée»; il avait fallu, disaient-elles, «y +parler tout bas, comme dans une chambre de malade». Mais il leur fut +difficile de feindre longtemps la satisfaction, en face des +conservateurs et des radicaux qui les raillaient et leur reprochaient +d'être dupes à dessein ou par niaiserie. Elles se décidèrent donc, +sans rompre encore avec le président du conseil, à laisser voir +quelque mécontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la +discussion, l'impression produite par le rapport. «Nous sommes +convaincus, disait le _Siècle_, que le ministère n'adoptera pas, comme +l'expression de sa pensée, l'exposé et le commentaire de M. le duc de +Broglie; nous sommes convaincus qu'il parlera de la gauche dans des +termes qui répondront mieux à la confiance dont elle l'a honoré.» + +Irrité des commentaires des uns, intimidé par les sommations des +autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre à gauche. Ce fut +l'objet du discours très-étudié par lequel il ouvrit, devant la +Chambre haute, le débat sur les fonds secrets. S'il ne démentait pas +formellement les déclarations recueillies par le rapporteur, il les +ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait à côté, +mettant tout son art à obscurcir ce qui était clair, à atténuer ce qui +était fort. Et comme, après ces explications, M. Bourdeau lui +demandait formellement si le rapport avait ou non exprimé sa pensée: +«Je ne puis admettre ma pensée comme fidèlement exprimée, répondit-il, +que lorsqu'elle l'a été par moi-même. Les explications que l'on +provoque, je viens de les donner. Si je n'ai pas conquis la confiance +de l'honorable membre dans un discours de près d'une heure, je ne dois +pas espérer d'y parvenir.» Une telle attitude n'était pas faite pour +désarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la +discussion, qui ne dura pas moins de trois jours (14, 15 et 16 avril), +eut-elle une vivacité inaccoutumée dans cette enceinte. L'adversaire +le plus éloquent et le plus passionné du cabinet fut un ancien +ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole à plusieurs +reprises. On attendait, avec quelque curiosité, le résumé par lequel +le rapporteur devait, suivant l'usage, terminer la discussion. Le duc +de Broglie, à la fois attristé et embarrassé, ne voulant ni rompre +avec le cabinet qu'il croyait toujours le seul possible en ce moment, +ni paraître trop sa dupe ou son répondant, se borna à quelques mots +sommaires et froids, déclarant qu'entre son rapport et les discours +des ministres, il n'avait pu saisir que des différences de mots et pas +la moindre différence de choses. Au vote, les crédits furent adoptés, +mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules noires: c'était +beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci témoignait ainsi de ses +inquiétudes et de son défaut de sympathie. + +Les journaux de gauche se hâtèrent naturellement de souligner, avec +une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. «Nous savions +bien, disait le _Courrier français_, que M. le président du conseil ne +pouvait pas confirmer les opinions exprimées dans le rapport de M. le +duc de Broglie. Il s'est expliqué, en effet, avec la même franchise et +avec encore plus d'énergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des +députés.» Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans +surprise et avec un ton de raillerie dédaigneuse, de cette nouvelle +évolution. «Qui est trompé?» demandait le _Journal des Débats_, et il +était tenté de répondre: Tout le monde. «Lorsque le ministère, +ajoutait-il, craindra d'avoir penché trop à gauche, il se rejettera à +droite; il se rejettera à gauche, dès que la droite croira le tenir.» + + +V + +La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement porté sur +la politique intérieure. Dans quelle mesure convenait-il que le +gouvernement se rapprochât ou s'éloignât de la gauche, telle avait été +la question de cabinet débattue entre M. Thiers et l'opposition. Les +affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour être +passées tout à fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas leur +terrain de combat, le public n'en attendait pas moins que le nouveau +ministère fît connaître quelle conduite il entendait y suivre. Le +président du conseil fut très-bref sur ce sujet, dans la déclaration par +laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la Chambre des +députés; il se borna à constater en quelques mots l'accord qui s'était +fait sur cette «immense question d'Orient, devenue si grave», et il +ajouta: «La presque unanimité de la Chambre s'est prononcée sur ces deux +points: maintien de l'empire turc et intérêt efficace pour le pacha +d'Égypte.» Si sommaire qu'elle fût, cette déclaration indiquait, chez M. +Thiers, l'intention de persévérer dans la politique égyptienne de ses +prédécesseurs. Au fond, pourtant, comme l'avait laissé voir son récent +discours dans la discussion de l'Adresse[208], il n'était pas sans se +rendre compte que la France était engagée dans une voie dangereuse. +Pourquoi donc n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument maître +de son cabinet, il n'était obligé de compter avec aucun de ses +collègues, affectait une grande indépendance à l'égard de la couronne, +et revendiquait le plein gouvernement au dehors comme au dedans. Si, +avec les Chambres, il ne pouvait le prendre d'aussi haut, n'ayant pas de +majorité à soi, il était cependant mieux placé que le précédent +ministère pour leur parler raison et prudence; il avait plus d'ascendant +oratoire, de prestige personnel; et surtout, il était moins exposé au +soupçon de timidité diplomatique et de complaisance envers le Roi. Pour +faire justice des illusions égyptiennes, ne semble-t-il pas qu'il lui +aurait suffi de retrouver un peu de ce bon sens courageux avec lequel il +avait combattu, au lendemain de 1830, des illusions non moins +passionnées, les illusions polonaises ou italiennes? Mais n'ayant pas +osé, quand il était simple député, se mettre en contradiction avec +l'engouement général pour le pacha, il l'osait encore moins comme +ministre. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que cet engouement était +plus fort que jamais. M. de Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et +qui venait d'arriver à Paris en congé, constatait que «l'opinion +égyptienne y avait acquis une force très-supérieure à tout ce qu'il +aurait pu imaginer», et que «la sagesse même du Roi ne le préservait pas +de l'illusion générale». Il ajoutait: «Un ministère, qui se montrerait +hostile ou seulement indifférent aux intérêts de Méhémet-Ali, serait +accusé de forfaiture[209].» M. Thiers se sentait d'autant moins disposé +à braver cette accusation que déjà il s'était entendu reprocher d'être +«trop anglais». Et puis, arrivant au ministère comme l'incarnation de la +coalition victorieuse, comme le vengeur de l'honneur national, que cette +coalition prétendait avoir été abaissé par une politique trop craintive +et trop humble, pouvait-il débuter en prenant une résolution où l'on +aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il décliner la tâche +brillante et grandiose dont le parlement avait tracé le programme, et +qui n'avait pas effrayé un ministère tant de fois qualifié +d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rôle «national», dont +il était si jaloux, ne lui permettait pas de se dérober à un +entraînement patriotique, cet entraînement fût-il, par certains côtés, +téméraire et périlleux. Quant aux risques, il y avait chez cet homme +d'État un fond de présomption et de légèreté aventureuse qui les lui +faisait facilement affronter. + +[Note 208: Cf. plus haut p. 89.] + +[Note 209: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +De tous les orateurs qui prirent la parole après M. Thiers, dans la +discussion des fonds secrets, M. Berryer fut à peu près le seul à +faire une part importante aux affaires du dehors. Loin de se poser en +ennemi personnel du président du conseil, il rendit hommage à son +patriotisme. «Français que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que +vous étiez Français; j'ai reconnu, à la palpitation de mes veines, +qu'il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres.» +Mais se référant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois +auparavant, exalté l'alliance anglaise, il entreprit de faire le +procès de cette alliance. Soutenu, échauffé par l'émotion croissante +de tous ses auditeurs et par l'approbation visible d'un grand nombre +d'entre eux, il montra partout,--en Belgique, en Algérie, au Maroc, en +Espagne,--l'Angleterre nuisible, hostile à la France. Il aborda +ensuite la question d'Orient, et dénonça cette même Angleterre +s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer en Égypte, lançant +le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son indépendance; +puis, après avoir vu son calcul déjoué par la victoire de Nézib, +empêchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin, écoutant +les propositions de la Russie, et toute prête à lui permettre +d'envoyer vingt-cinq mille hommes en Asie Mineure, pourvu qu'on lui +livrât en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'écriait: «Si +cela arrive au profit de la puissance qui a Gibraltar, qui a Malte, +qui a Corfou, que devient pour nous la Méditerranée? Sommes-nous +dépossédés, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question +d'Égypte est une question de vie ou de mort, comme une question +d'honneur et de dignité pour la France. Là, vous n'avez pas d'alliés.» +Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout à admettre, c'est que la +Fronce se résignât à sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce +soit de son ancienne grandeur. Dans son discours de janvier, M. +Thiers, voulant indiquer comment les intérêts des deux nations +n'étaient plus contraires, avait déclaré que nous ne rêvions plus, +comme autrefois, d'être une grande puissance coloniale[210]. «Y a-t-on +bien pensé? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera +qu'une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui +viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque +sorte les entreprises de son génie!» Puis il rappelait ce qu'on avait +fait pour pousser le pays dans la voie du progrès industriel: «Que +deviendront toutes les productions que vous excitez dans la France? +Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi +chauffée par le génie, par l'activité, par l'intérêt de tous, ne +fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les débouchés ne sont pas +conquis?» Et alors, comme par une sorte de refrain, il dénonçait, là +encore, l'antagonisme inévitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant +vers le ministère, dont le chef, la veille, s'était fait honneur +d'être le fils de la Révolution: «Ministres sortis des bancs de +l'opposition, dit-il avec un geste et une voix superbes, vous pouvez +vous vanter, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette +Révolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de +sa force; mais il faut payer sa dette. (_Mouvement prolongé._) La +Révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes, +dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accroître +son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses +relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde. La +Révolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en êtes chargés! +(_Agitation._) Les principes qui ont triomphé, après quinze années +d'une opposition soutenue, ces principes sont des engagements envers +le pays. Pour tenir ces engagements, armez-vous hardiment, +courageusement, des forces qui sont propres à la Révolution que vous +avez faite. Vous nous devez toute la force promise, au lieu de la +force qui a été ôtée.» (_Longs applaudissements._) + +[Note 210: Voici comment M. Thiers avait été amené à faire cette +déclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au +commencement du siècle, amené une lutte acharnée entre la France et +l'Angleterre. «La France, alors, disait-il, n'avait pas renoncé à être +une puissance maritime et coloniale de premier ordre; elle n'avait pas +renoncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu +prendre la Louisiane, Saint-Domingue et même essayer sur l'Égypte une +tentative merveilleuse, moins solide qu'éclatante, mais dont le but +avoué était de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance, +alors, à quoi la faisions-nous servir? À coaliser toutes les marines +de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons +d'une lutte acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela +n'existe... La France s'est éclairée sur la véritable voie de sa +grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions +lointaines?... C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que +tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le +continent.»] + +L'effet fut immense: les témoignages contemporains le constatent. +L'Assemblée, comme soulevée hors d'elle-même, avait oublié, dans son +émotion, tout ce qui la séparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'était +pas seulement une surprise produite par la puissance de l'éloquence; +mais cette philippique enflammée contre l'Angleterre, ce grossissement +de la question du pacha présentée comme une «question de vie ou de +mort» pour la France, cette mise en demeure adressée au gouvernement +de chercher dans quelque grande entreprise orientale, fût-ce contre +l'Europe entière, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient +touché au vif, remué à fond tous les ressentiments, toutes les +sympathies, toutes les ambitions qui fermentaient alors dans les +esprits. C'était l'art singulier de M. Berryer et ce qui le +distinguait de tous les autres orateurs légitimistes, de savoir +produire de tels effets, sans sortir de son rôle spécial, d'établir +entre sa parole et l'âme de la Chambre une vibration communicative, +tout en restant, comme homme de parti, séparé de cette Chambre par un +abîme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son +apologie de l'alliance anglaise; après avoir rendu hommage à «la +parole magnifique» que la Chambre venait d'entendre, il se borna à +protester que l'alliance anglaise n'était pas une alliance forcée pour +la monarchie de Juillet. «S'il était nécessaire, dit-il, de se séparer +de cette alliance, nous nous en séparerions, sans être affaiblis, sans +être en péril, croyez-le bien.» Puis, pour se mettre au diapason de +ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: «Vous vous +imaginez qu'une force est ôtée; je ne sais pas quelle force; je ne +veux pas le rechercher. Mais le jour où le gouvernement, en 1830, a pu +se fonder sur le voeu du pays, sur l'élection, permettez-moi de vous +le dire, il s'est fondé sur cette grande force qui a remporté les +victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.» + +Bien que le vote qui suivit cette discussion lui eût donné une grande +majorité, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'être pas +assez égyptien. Voulant en finir avec ces préventions, il profita, le +14 avril, de la discussion des fonds secrets à la Chambre des pairs, +pour s'y expliquer sur les affaires d'Orient plus nettement qu'il ne +l'avait fait à la Chambre des députés. Il se défendit d'apporter une +politique nouvelle; «sauf la conduite et les moyens heureux ou +malheureux qu'on avait pu employer», il entendait «suivre la même +direction» que ses prédécesseurs. Quant à l'Angleterre, il rappelait +que nous étions d'accord avec elle sur la question de Constantinople; +en Égypte, il reconnaissait que nous l'étions moins; mais, loin de se +montrer disposé à faire sur ce point quelques concessions à nos +voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient, à son avis, +nous faire prendre parti pour le pacha: intérêt de la paix et de la +sécurité de l'Orient, impossibilité et péril des mesures coercitives. +«Les négociations se font dans ce sens maintenant, ajoutait-il; si +elles ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se croit assez forte +pour ne pas craindre de s'isoler.» C'était seulement après avoir ainsi +prouvé sa résolution de ne rien abandonner à l'Angleterre, qu'il se +croyait permis de reprendre l'éloge de l'alliance anglaise, +l'énumération des avantages qui en résultaient. «Il faut, disait-il en +terminant, mettre de côté ces récriminations qui excitent les deux +nations l'une contre l'autre et persévérer dans une politique qui n'a +rien de compromettant pour nous; car lorsqu'on dit à une nation: +Rapprochons-nous, continuons à faire cause commune dans le grand +conseil diplomatique pour juger les affaires du monde, réunissons-nous +à telle condition, et, si cette condition n'est pas adoptée, chacune +des deux nations se retirera de son côté; quand on parle ainsi, je dis +qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la force, il y a de +l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix, mais la paix avec +dignité. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le jour où il faudrait +la paix sans dignité, je me retirerais ou je ferais appel à mon pays +pour réveiller en lui le sentiment de sa grandeur, qui n'a jamais +cessé d'exister. La guerre peut éclater un jour. Mais la paix sans +dignité, jamais.» Cette fois les amis de Méhémet-Ali pouvaient déposer +leurs défiances; ils se réjouissaient d'avoir arraché à M. Thiers ce +qu'ils appelaient un «acte de contrition». «Enfin, s'écriaient-ils, il +a renoncé à la politique anglaise, pour la française!» + +La session devait se terminer sans autre débat sur la question +d'Orient. Pendant les trois mois qui suivirent, pour les Chambres +comme pour les journaux, ce fut presque comme si cette question +n'existait plus. On savait M. Thiers bien engagé à soutenir le pacha: +cela suffisait. Et puis on était distrait par les incidents +parlementaires. Cependant, pour être un peu perdu de vue, le péril +extérieur n'avait pas disparu, et les négociations se poursuivaient, +plus difficiles, plus graves que jamais: nous en reprendrons plus tard +le récit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la +foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministérielle. + + +VI + +Au sortir de la discussion des fonds secrets dans la Chambre des +pairs, c'était avec la gauche que M. Thiers était en coquetterie. Par +quels moyens lui plaire, sans trop ébranler l'édifice social? L'idée +lui vint d'avoir, lui aussi, son amnistie. Il lui parut d'une part que +c'était une recette éprouvée pour se faire applaudir de l'ancienne +opposition, et d'autre part que les 221 ne pouvaient s'offusquer de +voir imiter M. Molé. Celui-ci, sans doute, n'avait pas laissé, en ce +genre, grand'chose à faire. Toutefois, à y regarder de près, il y +avait encore quelques révolutionnaires impénitents auxquels on pouvait +rendre les moyens d'attaquer la monarchie et la société. L'amnistie de +1837 ne s'était appliquée qu'aux condamnés politiques «alors détenus +dans les prisons de l'État»; elle excluait ainsi les coutumaces en +fuite, parmi lesquels étaient certains personnages importants du parti +républicain, évadés pendant le «procès d'avril»[211]. M. Thiers +proposa de décider que «l'amnistie, accordée par l'ordonnance du 8 mai +1837, serait étendue à tous les individus condamnés avant ladite +ordonnance, pour crimes ou délits politiques, qu'ils fussent ou non +détenus dans les prisons de l'État.» Le Roi, toujours prompt aux +mesures de clémence, s'y prêta volontiers, et, de même que la première +amnistie avait accompagné le mariage du duc d'Orléans, la nouvelle fut +publiée, le 27 avril, à l'occasion du mariage du duc de Nemours. + +[Note 211: Cf. t. II, p. 305.] + +Parmi les coutumaces admis ainsi à rentrer en France, les deux plus +connus étaient Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. On les a déjà vus +à l'oeuvre dans les conspirations des premières années du règne: de +natures fort dissemblables, le premier, sévère et hautain, esprit +tout ensemble cultivé et faussé, implacable mais sincère; non sans +générosité tout en servant des opinions cruelles; le second, élégant +et léger, bel esprit sceptique, homme de plaisir égaré dans les +violences révolutionnaires par soif de parvenir et par une sorte de +gaminerie destructive. À leur rentrée en France, ils eurent des +destinées fort différentes. Cavaignac, devenu rédacteur de diverses +feuilles démagogiques, d'abord du _Journal du peuple_, bientôt de la +_Réforme_, n'y retrouva pas l'importance dont il avait joui aux beaux +jours de la Société des droits de l'homme. Jalousé par ses compagnons, +qui ne le valaient pas, leur faisant un peu l'effet du revenant d'une +époque finie, il se sentait lui-même dépaysé dans ce monde politique +où il reparaissait après cinq ans d'absence. Bien qu'obstiné toujours +dans les mêmes sophismes et les mêmes passions, il était, pour le +moment, convaincu de l'impuissance de son parti, désabusé des moyens +violents auxquels il avait cru autrefois, et sans espoir dans le +succès prochain de la république[212]. Malade, n'ayant que quelques +années à vivre[213], il était de plus en plus envahi par cette +mélancolie fatiguée, ce dégoût amer qu'avait connus Carrel et dont +sont atteintes, tôt ou tard, toutes les âmes un peu hautes, fourvoyées +dans le parti révolutionnaire. Marrast avait peut-être encore moins +d'illusions sur les vices ou les sottises de son parti; mais il +n'était pas homme à en mourir; tout au plus souffrait-il, dans sa +délicatesse épicurienne, de certains voisinages grossiers. À la +différence de Cavaignac, il rencontra, en revenant de l'exil, +l'occasion d'un rôle beaucoup plus important et plus brillant que +celui qu'il avait joué avant 1833. Il prit la direction du _National_, +qui languissait un peu depuis la mort de Carrel, et lui donna une vie +nouvelle. Il avait peu de fond, mais sa plume, très-française +d'allure, était audacieuse avec grâce, perfide dans sa légèreté et +meurtrière en se moquant. Le _National_ devint, entre ses mains, une +des principales machines de guerre dirigées contre la monarchie, si +bien qu'au lendemain du 24 février, la rédaction de ce journal se +trouvera, comme par droit de victoire, presque maîtresse de la France, +et que Marrast sera hissé à la présidence de l'Assemblée constituante, +le premier poste de l'État à ce moment. Fortune bien passagère, il est +vrai, car, non réélu à l'Assemblée législative, répudié par tous, +bientôt même oublié de tous, il mourra, en 1852, sans que presque +personne s'en aperçoive, et dans un tel dénûment qu'il ne laissera pas +de quoi payer ses obsèques. + +[Note 212: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti +républicain_, p. 334.] + +[Note 213: Godefroy Cavaignac devait mourir en 1845.] + +L'amnistie complémentaire de 1840 fut loin d'avoir le retentissement +et la popularité de celle de 1837. La nouveauté et l'à-propos lui +faisaient défaut. La gauche voulut bien en savoir gré au ministère, +mais en n'y voyant qu'un à-compte. Elle attendait des satisfactions +plus positives. Ce qu'elle voulait, c'étaient des places. Le président +du conseil, pour donner, en cette matière, un gage éclatant de sa +bonne volonté, fit offrir à M. Dupont de l'Eure un siége à la Cour de +cassation. On sait ce qu'était le personnage: sa médiocrité notoire ne +permettait pas d'attribuer sa nomination à autre chose qu'à ses +opinions politiques; engagé depuis vingt-cinq ans dans l'opposition la +plus étroite et la plus avancée, se posant en républicain, il +dépassait M. Odilon Barrot et appartenait au groupe radical. L'idée de +cette nomination plut fort aux députés de la gauche. Elle n'avait pas +seulement à leurs yeux l'avantage d'ouvrir violemment une brèche dans +la citadelle des fonctions publiques; elle mettait en outre à l'aise +beaucoup d'entre eux, à la fois impatients d'accepter les faveurs du +cabinet et embarrassés par leurs anciennes poses d'austérité +démocratique; l'exemple d'un homme auquel, dans l'impossibilité de lui +prêter aucune autre valeur, on avait fait un renom de rigidité et même +de brutalité puritaines, les eût couverts, et là où cet austère aurait +passé, tout le monde pouvait passer à sa suite. Par malheur, les +radicaux, ayant deviné ce calcul, agirent fortement sur M. Dupont de +l'Eure, et obtinrent de lui qu'il repoussât l'offre qui lui était +faite. Au lieu donc de l'encouragement espéré, la gauche recevait une +leçon, que la presse républicaine ne négligea pas de souligner avec +force railleries. Quant à M. Thiers, il sortait de cette tentative, +avec la figure un peu penaude d'un séducteur éconduit. Pour comble, +vers cette même époque, c'est-à-dire à la fin d'avril et au +commencement de mai, éclatèrent à la fois plusieurs révélations +compromettantes sur les moyens employés par le président du conseil +pour payer le zèle de ses amis de la presse et pour désarmer ses +adversaires. On racontait, en citant des chiffres et des noms, l'achat +de tel journal, la subvention accordée à telle revue, les missions +lucratives données à tels écrivains dont l'opposition était +gênante[214]. Et l'on trouvait piquant de rapprocher de ces faits les +accusations de «corruption», dirigées naguère par M. Thiers et ses +amis contre le ministère du 15 avril. Ces petits scandales +alimentèrent quelque temps la polémique des journaux: plus tard même, +M. Garnier-Pagès les porta à la tribune, et, malgré tout son esprit, +le président du conseil ne put y faire qu'une réponse peu +concluante[215]. + +[Note 214: M. Capo de Feuillide, qui faisait une opposition très-vive +dans le _Journal de Paris_, avait reçu une mission aux Antilles, et ce +journal était devenu du coup ministériel. La _Presse_ disait de son +côté: «On m'a pris le meilleur de mes rédacteurs; je le cherche +partout; si M. le président du conseil voulait me le rendre, il me +ferait un vrai présent, car ce rédacteur a beaucoup de talent.» Il +s'agissait de M. Granier de Cassagnac, qui avait reçu une mission +analogue à celle de M. Capo de Feuillide.] + +[Note 215: Séance du 16 mai.] + +Ce n'étaient pas les seules contrariétés de M. Thiers. Dans sa +situation, tout lui devenait embarras. On le vit bien au cours des +incidents amenés par ce qu'on appela alors «la proposition Remilly». +Quelques explications sont nécessaires pour en faire comprendre +l'origine et la portée. Depuis longues années, la réforme +parlementaire figurait à côté de la réforme électorale, sur le +programme de la gauche; si la seconde avait pour but l'extension du +nombre des électeurs, la première tendait à diminuer dans la Chambre +le nombre des fonctionnaires, ou même à les éliminer complétement. Le +régime représentatif, en pénétrant tardivement sur le sol français, y +avait trouvé une ancienne et puissante organisation administrative. +Par leur notoriété, par leur crédit, par leur habitude des affaires +publiques, les fonctionnaires se trouvèrent tout naturellement +désignés aux suffrages des électeurs, et, une fois élus, ils ne +furent pas les moins capables des députés. Toutefois, si cette +présence des fonctionnaires au parlement offrait des avantages, elle +avait aussi des inconvénients. D'une part, l'indépendance du député à +l'égard du pouvoir n'était-elle pas en péril, quand il pouvait être +tenté d'acheter, par quelque complaisance, une place ou un avancement? +D'autre part, le fonctionnaire, membre de la Chambre, n'était-il pas +trop distrait de sa fonction, et n'avait-il pas, sur ses collègues non +députés, une supériorité d'influence et de faveur qui se traduisait +par des passe-droits? Dès la Restauration, le parti libéral avait fait +grand bruit de ces abus. Ce fut même pour lui donner satisfaction que +la Charte de 1830 et la loi du 14 septembre suivant soumirent à la +réélection les députés promus à des fonctions publiques salariées, et +que la loi du 15 avril 1831 édicta des incompatibilités entre +certaines fonctions et le mandat législatif. Malgré ces restrictions, +le nombre des fonctionnaires députés allait sans cesse croissant: on +en comptait 130 en 1828, 140 en 1832, 150 en 1839. Aussi l'opposition +poussait-elle plus fort que jamais le cri de la «réforme +parlementaire». Un député de la gauche, M. Gauguier, s'en était même +fait une spécialité; chaque année, il reproduisait sa proposition. Le +remède qu'il voulait appliquer était incorrect et un peu grossier: +c'était la suppression du traitement attaché aux fonctions pendant la +durée des sessions; on sait qu'alors les députés ne recevaient aucune +indemnité. Présentée onze fois de 1830 à 1839, cette proposition fut +onze fois écartée. + +Autant l'opposition s'obstinait à demander la réforme, autant le parti +conservateur persistait à la repousser. Il se décidait par des raisons +d'ordre inégal. Tout d'abord, la plupart des députés fonctionnaires +votaient avec lui, et il répugnait à se mutiler lui-même. Par une +considération semblable, le gouvernement hésitait à se priver d'un +moyen d'influence sur les membres de la Chambre. C'étaient là les +motifs inférieurs; il y en avait de plus élevés. La Chambre, +disait-on, devait représenter la société telle qu'elle se comportait; +or, surtout en France et avec le régime du suffrage restreint, cette +représentation n'était plus exacte et complète, si l'on en écartait +les fonctionnaires. Même en Angleterre, où pourtant le personnel +administratif était beaucoup moins nombreux, soixante-dix de ses +membres siégeaient aux Communes. Chez nous, qui n'avions pas, comme +nos voisins d'outre-Manche, une classe élevée pour la vie publique, +les fonctionnaires ne formaient-ils pas la partie de la nation la plus +habituée à s'occuper des affaires générales et le faisant avec le plus +de détachement des intérêts privés? Leur présence à la Chambre +n'était-elle pas, dans un pays sans aristocratie, où tout se trouvait +déraciné et comme mobilisé par la révolution, le seul moyen de garder +quelques traditions et un peu d'esprit de suite? Leur compétence ne +pouvait être contestée; il semblait peu conforme au bon sens de +n'admettre que les avocats à la confection des lois et d'en écarter +les magistrats, ou bien de faire décider les questions militaires par +des commerçants, à l'exclusion de tout officier. On croyait découvrir, +et l'on dénonçait volontiers, au fond de la thèse de l'opposition, un +retour vers les idées de 1791, vers cette séparation absolue du +législatif et de l'exécutif, que l'expérience avait condamnée et dont +le dernier mot serait de prendre les ministres hors du parlement. Les +fonctionnaires éloignés, par qui seraient-ils remplacés? Serait-ce par +ces _politicians_ qui commençaient déjà à être la plaie de la +démocratie américaine, classe nouvelle faisant son métier des +élections et y cherchant sa fortune? Estimait-on que ce fût le moyen +de relever la moralité de la Chambre? Enfin, la réforme parlementaire +apparaissait à tous comme un acheminement vers cette réforme +électorale dont le nom seul suffisait alors à effrayer l'opinion +conservatrice. On le voit, la question était tout au moins plus +complexe et plus embarrassante que ne le prétendait l'opposition. La +vérité était que la France se trouvait en face d'un problème +absolument nouveau: la conciliation d'un régime de liberté politique +avec la centralisation administrative. L'heure n'était pas sonnée des +transactions où se trouve d'ordinaire la solution de semblables +problèmes. Chaque parti restait sur son terrain, l'un réclamant avec +passion, l'autre repoussant avec terreur la réforme parlementaire. + +On conçoit dès lors quel fut l'étonnement lorsque, le 28 mars 1840, +deux jours après le vote des fonds secrets, un député de l'opposition +conservatrice, esprit «flottant et curieux de popularité[216]», M. +Remilly, vint déposer un projet de réforme parlementaire. Son système +était autre que celui de M. Gauguier: il proposait de décider que les +députés «ne pourraient être promus à des fonctions salariées ni +obtenir d'avancement pendant le cours de la législature et de l'année +qui suivrait.» Était-ce donc que le parti conservateur se +convertissait à la réforme qu'il avait si longtemps combattue? Non; +c'était, sous l'empire du dépit causé par le vote des fonds secrets, +une malice à l'adresse des députés de la gauche et de M. Thiers. +Quelques esprits sages cependant se demandèrent tout de suite si l'on +ne risquait pas de payer bien cher le plaisir de vexer ses +adversaires. De ce nombre était le _Journal des Débats_. «Ce serait le +parti conservateur, disait-il, qui, pour début d'opposition, irait +ressusciter, après l'avoir tant de fois rejetée sans vouloir même en +écouter les développements, la proposition de M. Gauguier! Rien ne +serait plus contraire à ses principes et au rôle sérieux et digne qui +lui convient. On craint, il est vrai, que la gauche n'envahisse les +places; on penserait lui jouer un bon tour en coupant les vivres à son +ambition, et il est facile de voir, nous en convenons, que la +proposition de M. Remilly a mis dans un risible embarras ces héros de +désintéressement qui croient toucher au moment de recevoir en ce monde +la récompense de leur longue vertu... Comme épigramme, la proposition +de M. Remilly peut être bonne et spirituelle. Mais les épigrammes ne +sont à leur place que dans la salle des conférences; on ne propose pas +quelque chose d'aussi sérieux qu'une loi, pour le plaisir de rire de +la position embarrassée de ses adversaires... Vous embarrassez la +gauche aujourd'hui, soit! Mais vous, hommes conservateurs, vous serez +bien plus embarrassés, quand la Chambre, privée des lumières que lui +apportent les fonctionnaires publics, se jettera à corps perdu dans +les voies hasardeuses de la théorie. La proposition de M. Remilly +ouvre la voie... nous voilà en pleine réforme électorale.» + +[Note 216: Expressions de M. Guizot.] + +Le premier mouvement de M. Thiers fut de chercher à étouffer dans son +germe cette malencontreuse proposition. Il tâcha de décider les +bureaux de la Chambre à en refuser «la lecture». Mais il ne fut suivi +ni par les conservateurs, heureux de lui faire pièce, ni par la +gauche, qui ne voulait pas avoir l'air de désavouer son passé[217]. +Aussi cette lecture fut-elle votée à une grande majorité (7 avril). +Dans le bureau dont faisait partie le président du conseil, et bien +que celui-ci eût pris plusieurs fois la parole, il n'y eut que trois +voix dans son sens. Instruit par cet échec, M. Thiers se retourna +lestement, et, quand vint en séance publique le débat sur la prise en +considération, il l'appuya hautement, obtenant ainsi les félicitations +de M. Odilon Barrot, qui, au fond, ne désirait pas plus que le +ministre de voir aboutir la proposition. Malgré les protestations +très-vives de M. Dupin et de quelques autres fonctionnaires députés, +cette prise en considération fut votée, comme l'avait été la lecture, +à une grande majorité (24 avril). Cependant certains conservateurs +s'effrayaient de plus en plus des conséquences de l'espièglerie de M. +Remilly. Le _Journal des Débats_ multipliait ses avertissements, et, +de Londres, M. Guizot écrivait au duc de Broglie: «Quand le cabinet +s'est formé, il m'a écrit en propres termes qu'il se formait sur cette +idée: _point de réforme électorale, point de dissolution_, et il +glisse de jour en jour dans la réforme et la dissolution.» M. Guizot +expliquait comment, en effet, le vote de la proposition Remilly +entraînerait une dissolution, et il ajoutait: «Il faut que cette +proposition meure dans la commission... Pensez bien à ceci, je vous +prie. Voyez ce que vous pouvez faire, jusqu'à quel point vous pouvez +agir sur le cabinet. Épuisez votre pouvoir; forcez-les d'épuiser le +leur, pour n'en pas venir à cette extrémité. J'en suis très-préoccupé +moi-même, préoccupé avec un déplaisir infini[218].» Sur ce point du +moins, et malgré son adhésion apparente à la proposition, M. Thiers se +trouvait avoir le même intérêt et le même désir que M. Guizot. Il +s'appliqua et réussit à faire entrer dans la commission nommée, le 2 +mai, pour examiner la proposition, des compères qui, tout en feignant, +comme lui, d'être pour la réforme, étaient résolus à faire traîner les +choses en longueur. Cette intervention du gouvernement reçut même une +publicité dont le président du conseil se serait volontiers passé. +L'un de ses collègues, M. Jaubert, que sa franchise indisciplinée +rendait peu propre aux manoeuvres souterraines, avait envoyé à +plusieurs députés, une lettre les invitant à se rendre exactement à +leurs bureaux pour aider le ministère à «enterrer» la proposition +Remilly. Quelques-uns des destinataires s'offusquèrent d'une +invitation si peu voilée et la dénoncèrent dans les bureaux de la +Chambre; la lettre fut même reproduite par les journaux, qui en firent +grand tapage. Cette divulgation mettait en assez fâcheuse lumière le +double jeu des ministres. La gauche devait à ses principes de paraître +indignée; du reste, elle était réellement mécontente, sinon de la +manoeuvre, au moins de la maladresse avec laquelle on l'avait laissé +surprendre. Quant aux conservateurs, ils prirent plaisir à montrer le +gouvernement réduit à «user de tous les petits expédients de la +politique de coulisses.» Le _Journal des Débats_ résumait ainsi la +situation: «Le ministère va de gauche à droite et de droite à gauche, +le même jour et à la même heure. Il n'a ni plan, ni système, ni +volonté, ni majorité assurée nulle part. C'est un perpétuel +solliciteur de votes contradictoires. Il n'achète un succès qu'en +faisant des concessions de principes au côté droit et en votant avec +le côté gauche... Certes, si nous avions dans l'âme ce scepticisme +politique inauguré le 1er mars, nous pourrions nous donner le plaisir +de contempler ce ministère vagabond, ce gouvernement gouverné par tout +le monde. Mais c'est là un spectacle dont le parti radical a seul le +droit de se réjouir et qui nous inspire encore plus d'affliction que +de pitié.» + +[Note 217: M. Barrot s'exprima en ces termes, dans son bureau: «Je +n'aurais pas pris l'initiative de la proposition... Toutefois, s'il y +a, dans les centres, des députés plus hardis que nous ou plus +impatients, nous ne leur fermerons pas la carrière. Ils nous y +retrouveront avec les principes que nous avons constamment professés +et que nous ne déserterons pas. C'est pourquoi je ne m'oppose pas à sa +lecture.»] + +[Note 218: _Mémoires de Guizot_, t. V, p. 351-3.] + +Si nous avons exposé avec quelques détails les vicissitudes de la +proposition Remilly, ce n'est pas seulement parce qu'elles occupèrent +alors beaucoup l'opinion, c'est aussi, et surtout parce qu'elles +montrent bien la situation de M. Thiers, contraint d'ajourner ou +d'esquiver toutes les questions, exposé, s'il se prononçait dans un +sens ou dans l'autre, à compromettre des sympathies dont il croyait ne +pouvoir se passer ou des principes qu'il savait nécessaires, +impuissant à faire un pas sans risquer de voir son armée se débander +par un bout ou par l'autre. Cette sorte d'immobilité, imposée par le +souci d'un équilibre si difficile, eût été fâcheuse pour tout +ministre; elle l'était plus encore pour M. Thiers. Il avait, par +nature, besoin de remuer, et la curiosité du public, éveillée par son +seul avénement, attendait de lui plus de mouvement que de tout autre. +On s'étonnait, qu'au pouvoir depuis deux mois, il n'eût encore rien +fait, sauf quelques exercices de bascule qui commençaient à paraître +monotones. De là une impression de déception à laquelle le prestige du +ministre ne pouvait longtemps résister. Les opposants se sentaient +encouragés; le ton des journaux conservateurs ou radicaux était chaque +jour plus dédaigneux. «Ce ministère d'escamoteurs, s'écriait le +_National_ du 6 mai, ne s'est guère signalé jusqu'à présent que par la +pauvreté de ses actes, unie à la prodigalité de ses promesses.» Il +n'était pas jusqu'aux journaux de la gauche ministérielle qui, pour ne +pas paraître complices de ces «escamotages», ne se fissent exigeants +et grondeurs. «Il y aurait duperie, disait le _Siècle_, à soutenir un +cabinet qui ne changerait rien à la situation.» + +Comment sortir de cette impasse? Une dissolution eût-elle remédié au +mal? M. Thiers aurait-il eu chance de trouver une majorité dans des +élections nouvelles? C'était douteux. En tout cas, il ne pouvait même +pas l'essayer. Le Roi, en effet, tout en continuant à laisser liberté +entière à son cabinet, et même en traitant M. Thiers sur un pied de +confiance familière, était décidé à ne pas lui accorder la dissolution +s'il la lui demandait, et à accepter sa démission plutôt que de lui +laisser faire des élections avec le concours et sous l'influence de la +gauche. C'était son droit de roi constitutionnel. Il était si résolu +sur ce point que, vers la fin d'avril, il en entretint le maréchal +Soult, et lui demanda si, dans ce cas, il pouvait compter sur lui pour +former un cabinet. Le maréchal ne refusa pas, mais indiqua que M. +Guizot devrait alors être chargé du ministère des affaires étrangères. +Louis-Philippe, loin de faire aucune objection, prit la main du +maréchal et le remercia. «Ceci, dit-il, sera ma ressource en cas de +mésaventure.» L'incident fut aussitôt communiqué par M. Duchâtel à M. +Guizot. + +M. Thiers pouvait ignorer le détail de ces démarches, mais il +connaissait la résolution du Roi. Si donc il laissait parfois ses +journaux menacer les conservateurs de la dissolution, il savait, à +part lui, que cette menace était vaine. Et cependant, plus que tout +autre, il comprenait l'humiliation et le péril du _statu quo_. Plein +de ressources, si ses idées n'étaient pas toutes également bonnes, il +était du moins rarement à court. À défaut d'une solution des +difficultés inextricables qui l'enserraient de toutes parts, il lui +vint à l'esprit de chercher, sur un tout autre terrain, hors des +questions alors débattues, une diversion qui s'emparât vivement, +violemment, des imaginations et les jetât dans une direction nouvelle. +Cette diversion, sans doute, ne supprimerait pas les impuissances et +les misères de la situation; mais elle les ferait oublier pendant +quelque temps. Après, on verrait. + + +VII + +Le 12 mai, au milieu d'une discussion sur les sucres qui, depuis +plusieurs jours, occupait la Chambre des députés, M. de Rémusat, +ministre de l'intérieur, demanda la parole, et, sans que rien eût fait +prévoir une telle communication, déposa une demande de crédit d'un +million dont il exposa ainsi les motifs: «Le Roi a ordonné à S. A. R. +Mgr le prince de Joinville de se rendre, avec sa frégate, à l'île de +Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'empereur +Napoléon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir +dignement sur la terre de France.» Après avoir rapporté comment on +avait obtenu le consentement de l'Angleterre, le ministre indiquait +que le corps de Napoléon serait déposé aux Invalides. «Il faut, +dit-il, que cette sépulture auguste soit placée dans un lieu +silencieux et sacré, où puissent le visiter avec recueillement ceux +qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l'infortune. Il +fut empereur et roi, il fut le souverain légitime de notre pays; à ce +titre, il pouvait être inhumé à Saint-Denis; mais il ne faut pas à +Napoléon la sépulture ordinaire des rois. Il faut qu'il règne et qu'il +commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la +patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la +défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe. L'art élèvera sous le +dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées, +un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce +monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet +aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps. +Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire.» M. de +Rémusat terminait ainsi: «La monarchie de 1830 est l'unique et +légitime héritière de tous les souvenirs dont la France +s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui +la première a rallié toutes les forces et concilié tous les voeux de +la révolution française, d'élever et d'honorer sans crainte la statue +et la tombe d'un héros populaire. Car il y a une chose, une seule, qui +ne redoute pas la comparaison avec la gloire: c'est la liberté[219]!» + +[Note 219: M. de Rémusat n'est pas resté jusqu'à la fin de sa vie +très-fier de ce morceau d'éloquence. «J'ai souvent interrogé M. de +Rémusat sur les actes de son ministère, a écrit plus tard M. Duvergier +de Hauranne. Il n'en regrettait aucun, à l'exception peut-être du +discours qu'il prononça le 12 mai, pour annoncer à la Chambre le +retour en France des cendres de Napoléon.»] + +La soudaineté de la nouvelle, la façon dont elle était annoncée et +jusqu'à cette vibration inaccoutumée dans la parole de M. de Rémusat; +la sonorité que ce nom de Napoléon conservait encore après un quart de +siècle, au grand étonnement de ceux-là mêmes qui ne s'attendaient pas +à faire un si grand bruit en le prononçant; tant de souvenirs +magiques ou tragiques, depuis les Pyramides jusqu'à Sainte-Hélène, +aussitôt évoqués dans toutes les imaginations; le contraste entre +l'éclat de ces souvenirs et les misères parlementaires au milieu +desquelles ils faisaient irruption; une sorte d'illusion patriotique +qui faisait voir dans la restitution de la dépouille mortelle du +vaincu de Waterloo, une revanche de la défaite qui, depuis vingt-cinq +ans, pesait si lourdement sur l'âme de la France,--tout cela produisit +une émotion extraordinaire dont il est aujourd'hui difficile de se +faire une idée. Dans la Chambre, les affaires comme la politique +parurent tout à coup oubliées, les coeurs battirent à l'unisson et une +acclamation générale salua M. de Rémusat lorsqu'il descendit de la +tribune. Les députés d'ordinaire les moins portés à la sensibilité +étaient entraînés comme les autres. M. Thiers s'attendrissait et +s'enorgueillissait d'un tel résultat. «N'est-ce pas une belle chose?» +s'écriait-il en s'adressant à son voisin[220]. + +[Note 220: Il se trouva que ce voisin était M. Duvergier de Hauranne, +l'un des très-rares députés qui avaient résisté à l'entraînement +général. «Oui, répondit-il, c'est une bonne blague.» «M. Thiers, +ajoute M. Duvergier de Hauranne, en racontant cet incident, parut +blessé de la réponse; mais l'événement prouva bientôt que je le +flattais.» (_Notes inédites._)] + +L'effet fut peut-être plus grand encore hors de la Chambre. Pendant +que les feuilles de gauche faisaient ressortir l'importance de cet +hommage rendu à la «légitimité» de Napoléon[221], et affectaient de +voir dans cette mesure la promesse d'une sorte de revanche de +Waterloo, presque le préliminaire d'une marche sur le Rhin[222], le +_Journal des Débats_, malgré son peu de goût à louer le cabinet, +qualifiait le projet de «vraiment national» et déclarait «s'associer +complétement à cette noble pensée[223].» Les radicaux eux-mêmes +s'unissaient à l'émotion générale, sauf à tâcher de la détourner +contre la monarchie[224]. Partout on ne parlait que de Napoléon. Par +l'effet d'une sorte de communication électrique, l'émotion gagna des +régions où d'ordinaire l'on ne s'occupait pas de ce qui se passait à +la Chambre et où même on lisait peu les journaux. Pas une chaumière où +la nouvelle ne pénétrât, devenant aussitôt le sujet de tous les +entretiens, fournissant prétexte aux récits du passé, aux évocations +des légendes guerrières. Dans les imaginations populaires, le «retour +des cendres» prenait des proportions étranges, et semblait avoir +quelque chose du retour de l'île d'Elbe. L'intention du président du +conseil avait été de distraire la France de ses pensées du moment: il +y avait, certes, réussi mieux qu'il ne s'y attendait, peut-être même +plus qu'il ne le désirait[225]. + +[Note 221: Le _Courrier français_ du 13 mai disait: «Le ministère peut +s'applaudir de ce grand acte de réparation... Il restitue à Napoléon +cette légitimité populaire qui fit sa force et son droit. C'est +consacrer en même temps la légitimité de notre révolution et de la +monarchie que le peuple a choisie. C'est retremper ce gouvernement à +sa véritable source et lui donner ce baptême de la popularité qui +semblait peu à peu s'effacer.»] + +[Note 222: «Dès aujourd'hui, disait encore le _Courrier français_, les +traités de Vienne sont moralement déchirés. Il faut reconnaître dans +cette démarche du cabinet un engagement pour l'avenir.»] + +[Note 223: _Journal des Débats_ du 13 mai.] + +[Note 224: Le _National_ du 13 mai disait: «Ces souvenirs ne vont-ils +pas se réveiller demain, dans toute la France, comme une sanglante +accusation contre toutes les lâchetés qui souillent depuis dix ans nos +plus brillantes traditions?»] + +[Note 225: Henri Heine écrivait de Paris, le 30 mai: «Toujours lui! +Napoléon et encore Napoléon! Il est le sujet incessant des +conversations de chaque jour, depuis qu'on a annoncé son retour +posthume.» (_Lutèce_, p. 79.)] + +M. Thiers s'était toujours fort occupé de la gloire de Napoléon. +Ministre, il avait mis un zèle particulier à rétablir la statue de +l'Empereur sur la colonne Vendôme et à terminer l'Arc de triomphe de +l'Étoile[226]. Écrivain, il avait entrepris l'histoire du Consulat et +de l'Empire. Dans ses discours comme dans ses écrits, il évoquait avec +complaisance le souvenir des grandeurs impériales. Ayant rencontré à +Florence, en 1837, le roi Jérôme, il se prit d'une affection très-vive +pour le prince qui avait, à ses yeux, le prestige d'être le dernier +frère de l'Empereur. «Je suis, lui écrivait-il le 21 juillet 1837, +l'un des Français de ce temps les plus attachés à la glorieuse mémoire +de Napoléon.» Et il ajoutait, dans une autre lettre au même prince, en +1839: «Le temps viendra, je l'espère, où notre gouvernement sentira ce +qu'il doit de soins à la famille de Napoléon. Pour moi, c'est une +dette sacrée que je serais heureux de voir acquitter par la +France[227].» Dans ces sentiments, il y avait, à côté d'impressions +et d'entraînements très-sincères, une part de tactique. Nous avons +déjà noté plusieurs fois, chez M. Thiers, la prétention d'être le plus +«national» des hommes d'État de la monarchie nouvelle. La dévotion +napoléonienne lui semblait faire partie de ce rôle, comme, sous la +Restauration, il lui avait paru convenir à ses débuts d'opposant +libéral, de réhabiliter la Révolution. On comprend dès lors que M. +Thiers, à la recherche d'un coup de théâtre, ait pensé à ramener en +France les cendres de Napoléon. Cette idée d'ailleurs était dans l'air +depuis une dizaine d'années. En 1830, aussitôt après la révolution, +une première pétition avait été adressée à la Chambre pour demander +que le corps de l'Empereur fût réclamé à l'Angleterre et déposé sous +la colonne Vendôme. Appuyée par le général Lamarque, mais combattue +par M. Charles de Lameth[228], la pétition avait été écartée[229]. Ce +fut même pour Victor Hugo, alors l'un des pontifes de la religion +napoléonienne, l'occasion d'imprécations poétiques contre ces «trois +cents avocats» qui osaient «chicaner un tombeau» au grand Empereur. +Et, s'adressant à ce dernier, il lui disait: + + Dors, nous t'irons chercher! Le jour viendra peut-être; + Car nous t'avons pour dieu, sans t'avoir eu pour maître[230]. + +L'année suivante, nouvelle pétition: cette fois, malgré l'opposition +de La Fayette, la Chambre avait voté le renvoi aux ministres[231]. Le +même fait s'était reproduit en 1834. Depuis lors, la question avait +paru sommeiller. + +[Note 226: La statue fut inaugurée en 1833, et l'Arc de triomphe en +1836.] + +[Note 227: _Mémoires et Correspondance du roi Jérôme et de la reine +Catherine._] + +[Note 228: «N'oublions pas, disait M. de Lameth, que Napoléon a +détruit la liberté de son pays et qu'il a été cause, par son ambition, +de l'invasion de la France.» Puis, faisant allusion à certaines +agitations bonapartistes: «Il existe déjà parmi nous trop de ferments +de discorde, n'en augmentons pas le nombre.»] + +[Note 229: 7 octobre 1830.] + +[Note 230: Cette pièce, intitulée _À la Colonne_ et datée du 9 octobre +1830, a été insérée dans les _Chants du crépuscule_.] + +[Note 231: 13 septembre 1831.--«Napoléon, dit La Fayette, a comprimé +l'anarchie; il ne faut pas que ses cendres viennent l'accroître +aujourd'hui.»] + +Quand, en 1840, M. Thiers s'avisa subitement de la réveiller, ce fut +au duc d'Orléans qu'il s'en ouvrit d'abord. L'idée ne pouvait manquer +de sourire au patriotisme du prince, qui en parla au Roi. Celui-ci, +d'âge et de caractère plus rassis, manifesta d'abord quelque +répugnance et quelque hésitation. N'était-il pas permis, au lendemain +de la tentative de Strasbourg, de ne pas regarder comme absolument +inoffensive une si retentissante glorification de l'Empereur? Lorsque +l'opposition reprochait amèrement à la politique royale sa modestie +pacifique, cette évocation d'un passé de guerre et de gloire ne +risquait-elle pas de fournir prétexte à un parallèle désobligeant, ou +tout au moins d'exciter des prétentions que notre diplomatie ne +pouvait alors satisfaire? Enfin, au dehors, en présence des +complications chaque jour plus inquiétantes de la question d'Orient, +le nom de Napoléon ne paraîtrait-il pas une sorte de menace qui +augmenterait encore les défiances des autres puissances et les +encouragerait à reformer contre nous la vieille coalition? On conçoit +que toutes ces objections se soient présentées à l'esprit de +Louis-Philippe. Mais ce politique qui avait des côtés railleurs et +sceptiques, en avait aussi de «sensibles»: c'était comme les +différentes marques du dix-huitième siècle auquel il se rattachait par +son éducation. Il mettait une sorte de coquetterie à s'associer +vivement à tout sentiment généreux. Étranger à cette jalousie +rétrospective qu'éprouvent d'ordinaire les gouvernements nouveaux à +l'endroit de leurs prédécesseurs, il se faisait honneur d'exalter +indistinctement «toutes les gloires de la France»: ce sont les mots +mêmes qu'il inscrivait au fronton de Versailles, et, loyalement fidèle +à cette devise, il rendait hommage, dans son musée, à toutes les +grandeurs anciennes ou récentes, sans se demander s'il n'éveillait pas +ainsi, pour la vieille royauté des Bourbons ou pour l'empire moderne +des Bonaparte, des sympathies que pouvaient exploiter les ennemis de +la monarchie de Juillet[232]. On eût dit même que, dans cette +glorification si désintéressée du passé, il avait une complaisance +particulière pour Napoléon. Qui compterait tous les hommages rendus, +depuis 1840, à cette redoutable mémoire? Peut-être était-ce +imprudent; mais il y avait bien quelque grandeur dans la sécurité avec +laquelle le roi constitutionnel et pacifique s'exposait à toutes les +comparaisons, confiant dans le bienfait fécond de la paix, dans la +supériorité et le prestige du gouvernement libre. Louis-Philippe ne +fit donc pas une longue résistance à l'idée de M. Thiers. D'ailleurs, +cette idée était de celles qu'on pouvait ne pas soulever; mais, une +fois soulevée, il était malaisé de l'écarter: d'autant que le +ministre, soucieux de se faire honneur de son initiative, n'était pas +homme à taire l'obstacle devant lequel il aurait été obligé de +s'arrêter. Le Roi pouvait-il se faire accuser par l'opposition de +laisser volontairement un tel trophée aux mains de l'Angleterre? +Aussi, après quelques hésitations, avait-il pris promptement son +parti, et, le 1er mai, en recevant, à l'occasion de la Saint-Philippe, +les compliments de ses ministres: «Je veux, dit-il à M. Thiers, vous +faire mon cadeau de fête. Vous désiriez faire rapporter en France les +restes mortels de Napoléon; j'y consens. Entendez-vous à ce sujet avec +le cabinet britannique. Nous enverrons Joinville à Sainte-Hélène.» + +[Note 232: En octobre 1847, recevant Jérôme Bonaparte et son fils, +Louis-Philippe les engageait à visiter Versailles, «où, disait-il, il +avait mis en présence les deux grandes figures de la France, Louis XIV +et l'Empereur».] + +Louis-Philippe gagné, M. Thiers avait dû, avant de rien dire aux +Chambres françaises, obtenir le consentement de l'Angleterre. Ce fut +l'affaire de M. Guizot, qui ne s'attendait pas à pareille mission. «Si +vous réussissez, lui écrivait le président du conseil, cela vous fera +autant d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance +personnelle du succès... Le Roi y tient autant que moi, et ce n'est +pas peu dire.» À la première ouverture, lord Palmerston, fort surpris, +ne put cacher un sourire railleur qui trahissait ce qu'il pensait de +cette politique sentimentale. Toutefois, il n'hésita pas, et, deux +jours après, le consentement était donné. Le ministre anglais se +montrait d'autant plus empressé à ne pas nous refuser cette +satisfaction un peu vaine, qu'il nous faisait alors échec sur le +terrain des réalités, et s'apprêtait à nous jouer un méchant tour. Il +croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait là plus +d'embarras que de force. «Le gouvernement français, écrivait-il à son +frère, le 13 mai 1840, nous a demandé de rapporter de Sainte-Hélène +les cendres de Napoléon. Nous avons accordé cette permission. Voilà +une requête bien française! (_This is a thoroughly french request._) +Mais il aurait été absurde de notre part de ne pas l'accorder. Aussi +nous sommes-nous fait un mérite de l'accorder promptement et de bonne +grâce[233].» En même temps, il adressait à son ambassadeur à Paris une +dépêche ostensible, où il le chargeait d'assurer M. Thiers du +«plaisir» avec lequel il avait accédé à sa demande. «Le gouvernement +de Sa Majesté, ajoutait-il, espère que la promptitude de cette réponse +sera considérée en France comme une preuve de son désir d'effacer +toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie de +l'Empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la +nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que, si +de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront +ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de +Napoléon.» Nobles paroles que, quelques jours après, M. de Rémusat +citait dans son exposé des motifs, et qui soulevaient les +applaudissements de la Chambre française[234]. + +[Note 233: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 40.] + +[Note 234: M. Élias REGNAULT (_Histoire de Huit ans_, t. I, p. 142) +attribue à la négociation poursuivie avec le cabinet anglais, une +origine très-singulière. Ce serait O'Connell qui, circonvenu par un +des parents de l'Empereur, aurait le premier averti lord Palmerston de +son intention de proposer à la Chambre des communes la restitution des +restes de Napoléon. Lord Palmerston aurait alors informé M. Thiers +qu'il serait obligé de répondre à O'Connell que jamais le gouvernement +français n'avait demandé cette restitution. M. Thiers n'aurait fait sa +démarche que sur cette provocation. Dans les documents français et +anglais, notamment dans la correspondance de lord Palmerston, rien ne +confirme et tout contredit cette version, évidemment inventée par les +républicains pour diminuer aux yeux des patriotes l'initiative du +gouvernement de Juillet.] + +Lord Palmerston ne se trompait pas, en prévoyant les embarras que +cette affaire causerait au gouvernement français. L'émotion et +l'excitation produites par la communication de M. de Rémusat à la +Chambre des députés, loin de se calmer les jours suivants, ne firent +qu'augmenter. Seulement l'unanimité dans l'approbation, cette sorte de +baiser Lamourette dont le spectacle avait attendri M. Thiers, ne dura +pas. Les bonapartistes, qui voulaient tourner à leur profit +l'agitation des esprits, se plaignirent qu'on n'en faisait pas encore +assez. Envoyer une frégate, quelle mesquinerie! il fallait toute une +escadre. On avait annoncé l'intention de faire voyager le corps par +eau du Havre à Paris: c'est qu'on avait peur de le mettre en contact +avec les populations et de provoquer ainsi des ovations trop +redoutables. L'église des Invalides ne paraissait pas un mausolée +assez extraordinaire et assez unique: le corps devait être placé sous +la colonne Vendôme. Enfin le gouvernement prétendait déposer sur le +tombeau l'épée d'Austerlitz: on lui déniait le droit de disposer d'une +relique qu'il n'était pas digne de toucher et qui d'ailleurs était la +propriété des héritiers de Napoléon. Ces exagérations bonapartistes +trouvaient un écho passionné dans la presse de gauche. Sous l'action +de ces polémiques, l'opinion, surtout dans les classes populaires, +s'échauffait chaque jour davantage. Par un contre-coup naturel, dans +des régions plus hautes et plus froides, on se prenait à raisonner +l'entraînement de la première heure et à se demander avec inquiétude +où l'on allait. N'avait-on travaillé qu'à préparer une explosion à la +fois césarienne et révolutionnaire? Le danger du moment n'était pas le +seul dont on fût troublé: que pourrait être, après plusieurs mois +d'une pareille excitation, la cérémonie même du retour des cendres, +avec l'immense concours de population qui en serait l'accompagnement? +On sentait donc la nécessité de jeter un peu d'eau sur ce feu. Le +_Journal des Débats_ s'y essaya et, sans retirer son approbation à la +mesure, il s'éleva contre les excès d'un enthousiasme fanatique. Il ne +faut pas, disait-il, dénaturer le projet, confondre, dans l'hommage +rendu, le régime impérial qui n'est pas à regretter, avec l'Empereur +qu'il convient d'honorer[235]. Mais ces distinctions soulevèrent des +protestations indignées de la part des journaux de gauche et de centre +gauche. «Dans le culte de reconnaissance que nous rendons à la mémoire +de l'Empereur, s'écria le _Courrier français_, nous ne séparons pas ce +que le ciel a uni...; le conquérant, le législateur, l'administrateur, +le missionnaire de la révolution française, voilà ce que nous voulons +honorer;» et il ne s'agit pas seulement d'un hommage, mais d'une +«expiation à laquelle la France tout entière est intéressée». Le +_Siècle_ s'exprimait de même. Le _Constitutionnel_ blâmait aussi les +«réserves hypocrites du _Journal des Débats_». Tel était, du reste, le +diapason auquel les journaux se trouvaient montés, que le _Siècle_ +parlait de la «sublime agonie de Sainte-Hélène, aussi résignée que +celle du Christ, et qui avait duré plus longtemps»[236]. + +[Note 235: _Journal des Débats_ du 22 mai.] + +[Note 236: Articles du 23, du 24 et du 29 mai 1840.] + +On put croire un moment que la Chambre se laisserait entraîner dans la +même voie. La commission chargée d'examiner le crédit d'un million +demandé par le gouvernement, le porta d'enthousiasme à deux millions, +ajouta aux honneurs projetés l'érection d'une statue équestre, et se +fit donner par le ministre l'assurance que d'autres navires +accompagneraient la frégate montée par le prince de Joinville. Le +rapport, rédigé par le maréchal Clauzel, semblait découpé dans +quelqu'un des journaux que nous venons de citer. «Napoléon, y +lisait-on, n'est pas seulement pour nous le grand capitaine; nous +voyons en lui le souverain et le législateur.» Et, après avoir bien +indiqué qu'il poursuivait l'apothéose sans réserve de celui qu'il +appelait «le héros national», le rapporteur daignait féliciter le Roi +de son «empressement» à «consacrer cette illustre mémoire». + +En séance (26 mai), la discussion fut courte. Après une escarmouche +entre deux députés de la gauche, M. Glais-Bizoin et M. Gauguier, le +premier protestant contre le rétablissement du «culte napoléonien», le +second déclarant que «Dieu avait paru étonné du génie surhumain de +Napoléon» et vouant à «l'ignominie» ceux qui osaient critiquer un tel +homme, M. de Lamartine demanda la parole. Presque seul des poëtes de +son temps, il avait su résister à la fascination qui égarait alors +tant d'imaginations; dès 1821, dans sa belle «méditation» sur +Bonaparte, il n'avait tu ni ses fautes, ni même ses crimes. Aussi se +trouva-t-il l'esprit plus libre que d'autres, en 1840, pour voir à +quels dangers on s'exposait. «Les cendres de Napoléon ne sont pas +éteintes, écrivait-il à un de ses amis, et l'on en souffle les +étincelles.» M. Thiers, informé de ces dispositions, avait tâché de +détourner un si brillant contradicteur d'intervenir dans la +discussion. «Non, répondit ce dernier, il faut décourager les +imitateurs de Napoléon.--Oh! dit le ministre, quelqu'un peut-il songer +à l'imiter?--Vous avez raison, reprit M. de Lamartine, je voulais dire +les parodistes de Napoléon[237].» Le mot avait eu grand succès dans +les salons où l'on n'aimait pas M. Thiers. Ces préliminaires étaient +plus ou moins connus du monde parlementaire; aussi la curiosité +fut-elle vivement excitée quand le poëte orateur parut à la tribune. +Bien que désapprouvant au fond la mesure, il n'alla pas jusqu'à la +combattre. «Ce n'est pas sans un certain regret, dit-il, que je vois +les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher +au milieu de l'Océan, où l'admiration et la pitié de l'univers +allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers +l'abîme de ses malheurs... Mais le jour où l'on offrait à la France de +lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour +la recevoir....Recevons-la donc avec recueillement, mais sans +fanatisme..... Je vais faire un aveu pénible; qu'il retombe tout +entier sur moi, j'en accepte l'impopularité d'un jour. Quoique +admirateur de ce grand homme, je n'ai pas un enthousiasme sans +souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette +mémoire. Je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte +de la force, que l'on voit, depuis quelque temps, se substituer, dans +l'esprit de la nation, à la religion sérieuse de la liberté. Je ne +crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de +surexciter les bouillonnements déjà trop impétueux du sang français +qu'on nous représente comme impatient de couler après une trêve de +vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du +monde, pouvait être la honte des nations... Nous, qui prenons la +liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne +séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce +qui l'éblouit que ce qui le sert. N'effaçons pas tant, n'amoindrissons +pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle, +représentative, pacifique. Elle finirait par disparaître aux yeux du +peuple.» L'orateur avait entendu sans doute «les ministres assurer que +ce trône ne se rapetisserait pas devant un pareil tombeau, que ces +ovations, que ces cortéges, que ces couronnements posthumes de ce +qu'ils appelaient une légitimité, que ce grand mouvement donné, par +l'impulsion même du gouvernement, au sentiment des masses, que cet +ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles +prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires, +ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du +succès, tout cela n'avait aucun danger pour l'avenir de la monarchie +représentative.» Mais, malgré ces assurances il demeurait inquiet et +il invitait la France, en honorant cette grande mémoire, à bien faire +voir «qu'elle ne voulait susciter de cette cendre, ni la guerre, ni la +tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des +imitateurs». + +[Note 237: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, du 27 mai +1840. (_Documents inédits._)] + +L'effet fut grand. Personne ne se trouva en état de répondre à cette +parole, magnifique comme toujours, et cette fois admirablement sensée. +M. Odilon Barrot se borna à donner, en quelques phrases assez ternes, +son adhésion à la mesure proposée. Quant à M. Thiers, trop embarrassé +de ce que devenait le mouvement dont il avait donné le signal, pour en +prendre la défense contre M. de Lamartine, mais n'osant pas davantage +le désavouer, il resta muet sur son banc. Ce fut à peine si, après la +clôture, il intervint d'un mot pour déclarer qu'il adhérait à +l'augmentation de crédits proposée par la commission; il tâchait, à la +vérité, d'en diminuer la portée politique en l'expliquant par +l'insuffisance des devis primitifs. En dépit du ministre et à +l'étonnement général, il se trouva, dans la Chambre, une majorité pour +repousser les conclusions de la commission et revenir au chiffre +primitivement proposé, majorité assez hétérogène, composée de +conservateurs inquiets pour la monarchie et de libéraux de gauche +inquiets pour la liberté. Aucun de ceux qui composaient cette majorité +n'ignorait qu'en fait le crédit d'un million serait sûrement dépassé; +mais leur vote était une façon d'adhérer aux paroles de M. de +Lamartine; c'était aussi une leçon à l'adresse de M. Thiers. + +La décision de la Chambre souleva un immense cri de colère dans toute +la presse de gauche et de centre gauche. Pendant que le _Journal des +Débats_, presque seul à se féliciter, disait d'un accent triomphant: +«La Chambre nous a vengés», le _Constitutionnel_ déclarait «cette +séance déplorable»; le _Temps_ ajoutait: «La discussion a commencé par +le ridicule et fini par la honte»; le _Courrier français_ flétrissait +la majorité qui «avait donné raison aux détracteurs de Napoléon» et +«détruit l'effet de la réparation que le ministère avait proposée»; il +reprochait à M. Barrot et à M. Thiers de s'être laissé «paralyser,» et +déplorait surtout qu'un «grand nombre» des députés de la gauche +figurassent dans la majorité; «on ne doit pas quitter le drapeau des +bleus, disait-il à ces dissidents; quand on est de souche +révolutionnaire, répudier les lois, l'ordre, les batailles et +l'administration de l'Empire, c'est presque renier sa croyance[238]». +L'occasion parut bonne aux Bonaparte pour se mettre en avant, et +l'ex-roi Joseph, frère aîné de Napoléon, qui vivait à Londres sous le +nom de comte de Survilliers, écrivit au maréchal Clauzel une lettre, +aussitôt publiée, où il offrait deux millions, l'un pour les débris de +la garde, l'autre pour remplacer le crédit refusé par la Chambre; il +est vrai que ces deux millions étaient en papier, en rescriptions ou +délégations provenant de la liste civile de l'Empereur, c'est-à-dire +en créances non reconnues par l'État français: libéralité peu coûteuse +à celui qui la proposait, et peu profitable à ceux auxquels on +l'offrait. En même temps, une souscription fut ouverte par le +_Constitutionnel_, le _Messager_, le _Courrier français_, le _Siècle_, +le _Temps_, le _Commerce_, pour réunir les deux millions refusés par +la Chambre. Vainement dénonçait-on au ministère ce qu'il y avait de +peu constitutionnel à provoquer une protestation contre une décision +législative, vainement l'avertissait-on que «cette souscription +tuerait la Chambre si elle réussissait», vainement lui montrait-on, +dans le comité de souscription, «un noyau de pensées et de sentiments +bonapartistes», dangereux dès maintenant, plus dangereux encore au +jour des funérailles[239], M. Thiers ne voulait même pas ou ne pouvait +empêcher les journaux qui semblaient entièrement à sa dévotion, de +prendre part à cette campagne. Plus que jamais il était débordé; aussi +le _Journal des Débats_ répondait-il à un sentiment devenu assez +général, quand il adressait au président du conseil cette sévère +remontrance: «Ce n'est pas tout de concevoir une grande pensée, mais +dont l'exécution a incontestablement ses embarras et ses dangers. On +ne jette pas, dans un pays, une idée comme celle de ramener les +cendres de Napoléon, pour l'abandonner à tous les caprices des +partis... Le gouvernement devait avoir tout calculé, prévu... Mais, au +lieu de faire la loi aux partis et de leur imposer l'exécution de son +plan, il va à la dérive, laissant modifier son projet par une +commission, puis modifier le projet de la commission par la Chambre, +et finissant par livrer la question à qui? aux partis eux-mêmes qu'on +érige en tribunal d'appel contre un vote législatif[240].» + +[Note 238: Articles du 27 et du 28 mai 1840.] + +[Note 239: _Journal des Débats_, 29 mai 1840.] + +[Note 240: Article du 31 mai 1840.] + +Cependant il fut bientôt visible que cette souscription, commencée à +si grand fracas et jugée un moment si menaçante, n'aurait qu'un +résultat misérable. Au bout de quelques jours, on n'en était qu'à +vingt-cinq mille francs, et rien n'indiquait qu'en persévérant, on +réussirait mieux. En outre, parmi les députés de la gauche, les +divergences qui s'étaient déjà produites lors du vote, devenaient +chaque jour plus profondes et plus aigres. Certains d'entre eux, de +moins en moins disposés à se laisser compromettre dans ce réveil +bonapartiste, menaçaient d'une protestation publique. Fort embarrassé +et inquiet, mais ne voulant pas prendre sur lui l'impopularité +d'arrêter cette souscription, M. Thiers obtint de M. Odilon Barrot, +toujours dévoué, qu'il écrivît une lettre pour la déconseiller. Les +journaux saisirent l'occasion offerte de sortir de l'impasse où ils +s'étaient fourvoyés, et annoncèrent, le 1er juin, l'abandon de la +souscription. Leur ressentiment contre ceux qui ne les avaient pas +suivis fut d'autant plus vif que leur insuccès avait été plus +mortifiant[241]. Toutefois, après quelques jours d'amères +récriminations, le silence finit par se faire, et, au moins dans la +presse et à la tribune, on ne parla plus de Napoléon. + +[Note 241: Le _Courrier français_ disait, par exemple, le 4 juin 1840: +«Il se passera bien du temps et il faudra bien des actes, avant que +nous puissions reprendre confiance dans la fermeté du ministère, dans +notre propre parti.»] + +Le résultat le plus clair de la campagne, si brillamment mise en train +par M. Thiers, était donc, au bout de quelques semaines, d'avoir agité +les esprits, réveillé des idées dangereuses pour la monarchie et la +liberté, alarmé les conservateurs, jeté la division et le désarroi +dans la gauche, et exposé le cabinet à son premier échec +parlementaire. C'était tout le contraire de ce que le président du +conseil avait espéré de sa diversion. Loin d'avoir supprimé ou rejeté +au second plan ses embarras, il se trouvait les avoir aggravés. Son +renom d'habileté en était ébranlé, et, parmi ceux-là mêmes qui +attendaient le plus de lui, quelques-uns en venaient à se demander +s'il n'était pas un étourdi téméraire. Avait-il produit meilleur effet +hors frontières? Moins exclusivement préoccupé de la popularité qu'il +cherchait à obtenir ainsi en France, plus attentif à suivre, en +Europe, l'effort de ceux qui travaillaient à éveiller contre nous les +susceptibilités et les défiances des puissances, il se fût aperçu que +les démarches et les paroles par lesquelles il croyait seulement +donner une satisfaction platonique à l'amour-propre national, +retentissaient comme une menace aux oreilles d'étrangers déjà +prévenus, et compliquaient singulièrement les difficultés de la crise +où les événements d'Orient avaient jeté notre diplomatie. Ces +chancelleries du continent, qui s'étaient déjà figuré, l'année +précédente, que le maréchal Soult voulait «guerroyer» et «chercher les +traces de Napoléon», trouvaient naturellement à s'effaroucher plus +encore de l'attitude prise par son successeur[242]. Le vieux roi de +Prusse, malgré sa modération et sa sympathie pour la royauté de +Juillet, disait au général de Ségur: «Ah! la France! Dieu veuille +qu'elle soit sage! Et cette translation des cendres de Napoléon, +est-ce que vous n'êtes pas inquiet de l'effet qu'elle va produire? +Pour moi, je vous avoue que j'en suis effrayé.» Ces alarmes et ces +méfiances des puissances se manifestaient parfois trop ouvertement +pour que M. Thiers pût les ignorer; mais il affectait d'en être plus +fier qu'embarrassé. Ses journaux y montraient un hommage rendu à «son +ardent amour de la dignité nationale», à sa volonté de donner «à la +révolution de Juillet une noble et forte attitude au dehors». + +[Note 242: M. Thiers d'ailleurs était, depuis la coalition, suspect à +l'Europe. Dès le 14 mai 1839, M. de Barante écrivait à M. Bresson: «M. +Thiers est devenu un véritable épouvantail; on se trouble au nom de +celui que la renommée présente comme livré à une imagination +turbulente.» (_Documents inédits._)] + +Cependant, les négociations continuaient avec l'Angleterre, pour +régler les mesures d'exécution. Quand tout fut convenu, et que, le 7 +juillet, la frégate la _Belle Poule_ mit à la voile pour +Sainte-Hélène, sous les ordres du prince de Joinville, l'attention +publique était ailleurs. Seuls quelques esprits prévoyants pensaient +encore avec inquiétude à la grande émotion du retour. «De loin, +écrivait alors Henri Heine, s'avance vers nous, à pas mesurés et de +plus en plus menaçants, le corps du géant de Sainte-Hélène.» Mais bien +des événements se passeront avant que ce revenant ne débarque, et, +quand il arrivera, le ministère du 1er mars ne sera plus là pour le +recevoir. + + +VIII + +Toujours en quête de diversions aux difficultés de sa situation +parlementaire, M. Thiers en trouvait parfois de moins bruyantes et de +plus utiles que l'évocation des souvenirs napoléoniens: telles +étaient les nombreuses lois d'affaires vers lesquelles il tâchait +d'attirer l'activité du parlement et l'attention du public. C'est le +mérite, parfois un peu oublié, des Chambres de la monarchie de +Juillet, qu'au moment où on les croit absorbées, entravées, +stérilisées par les dissensions et les intrigues politiques, l'oeuvre +législative se poursuive, souvent un peu dans l'ombre et sans grand +bruit, mais généralement intelligente et féconde. Rarement les lois +ont été plus sagement faites et plus soigneusement rédigées; la +meilleure preuve n'en est-elle pas dans ce fait que beaucoup des +dispositions organiques qui nous régissent encore, datent de cette +époque? Sans doute il ne saurait entrer dans le plan d'une histoire +politique d'analyser ces lois, de raconter en détail les débats d'où +elles sont sorties: ces renseignements se trouvent dans les traités +spéciaux de jurisprudence ou d'administration; mais ce qui nous +appartient, c'est de mentionner l'importance des résultats obtenus, et +de rappeler qu'on ne saurait, en les négligeant, juger équitablement +le régime et les hommes. + +Pour ne parler que de la session qui nous occupe en ce moment, celle +de 1840, le ministère du 1er mars, réussit en quelques mois à mener à +bonne fin et à faire voter par les deux Chambres plusieurs lois, dont +quelques-unes importaient grandement à la prospérité matérielle du +pays: prorogation jusqu'en 1867 du privilége de la Banque de France +qui était près d'expirer; abolition du monopole pour la fabrication du +sel; impulsion donnée à la construction, déjà trop retardée, des +chemins de fer, et subventions accordées, sous différentes formes, aux +compagnies concessionnaires hors d'état de remplir leurs obligations; +création ou achèvement de divers canaux et amélioration de la +navigation de plusieurs rivières; établissement d'un service de +bateaux à vapeur entre nos grands ports et l'Amérique. Les deux +Chambres eurent aussi une discussion importante sur cette question de +la conversion des rentes qui, depuis le jour où elle s'était trouvée +si malheureusement mêlée à la chute du ministère du 11 octobre, avait +été plusieurs fois soulevée, sans pouvoir jamais aboutir. En 1840, +comme en 1836 et 1838, la conversion trouva bon accueil au +Palais-Bourbon, et échoua au Luxembourg; les pairs, en la repoussant, +se conformaient à la pensée connue du Roi et peut-être subissaient son +influence. Louis-Philippe était fort animé sur ce sujet; il redoutait +beaucoup pour son gouvernement le mécontentement possible des +rentiers, et ne se rendait pas suffisamment compte de l'avantage +qu'une telle mesure pouvait avoir pour les finances de l'État. Que ce +fût par ménagement pour la couronne ou par l'effet de ses propres +hésitations, le cabinet soutint mollement la mesure, surtout devant la +Chambre des pairs. Indiquons encore, parmi les problèmes toujours +débattus et jamais résolus d'une façon définitive, l'inextricable +question des sucres qui occupa, sans résultat satisfaisant, plusieurs +séances des deux assemblées. Enfin signalons, dans la Chambre des +pairs, la discussion, très-approfondie et très-honorable pour les +législateurs de ce temps, de deux lois qui ne devaient être soumises à +l'autre Chambre que dans la session suivante: c'était la loi sur +l'expropriation pour cause d'utilité publique et celle sur le travail +des enfants dans les manufactures, destinées l'une et l'autre à +résoudre des problèmes nés récemment de la transformation économique, +et à opérer, en des matières particulièrement graves, la conciliation +toujours fort délicate des droits et des devoirs de l'État avec ceux +de la propriété et de la famille. + +L'initiative de plusieurs de ces lois avait été prise par le ministère +du 12 mai; mais c'était le cabinet du 1er mars qui en avait pressé +l'examen, soutenu et dirigé la discussion. Chacun de ses membres +prenait sa part de cette oeuvre. Entre tous, le ministre des travaux +publics, le comte Jaubert, profitait de l'excellent état des finances +pour beaucoup entreprendre; on eût presque dit que l'ancien +doctrinaire cherchait, par cette activité un peu fiévreuse, à étourdir +les scrupules que devait parfois éveiller chez lui la politique du +président du conseil.[243] Ce n'est pas cependant que M. Thiers fût +disposé à laisser toute la charge et tout l'honneur aux ministres +spéciaux. Il mettait, au contraire, comme il avait déjà fait en 1836, +son amour-propre à se substituer à eux, à intervenir de sa personne +sur les sujets les plus divers et souvent les plus techniques. Ouvrez +la collection des discours qu'il a prononcés à cette époque: vous en +trouverez, à quelques jours de distance, sur la conversion de la +rente, sur la question des sucres, sur le privilége de la Banque, sur +la colonisation, sur la garantie d'intérêts à accorder au chemin de +fer d'Orléans, sur la navigation intérieure, sur les paquebots +transatlantiques. Cette prodigieuse facilité à parler de tout si +hardiment et si agréablement, cette universelle compétence ne +contribuaient pas peu au prestige du premier ministre[244]; si elle +n'en imposait pas toujours également au petit nombre des gens qui +connaissaient à fond la question particulière, elle éblouissait les +ignorants et les superficiels qui forment la masse des assemblées. +Souvent, du reste, dans ces débats, M. Thiers servait utilement la +cause du bon sens et de la tradition contre les utopies envieuses et +ruineuses de la gauche: témoin le très-remarquable discours par lequel +il justifia la prorogation du privilége de la Banque contre les +détracteurs jaloux de la prétendue «aristocratie financière»; en cette +circonstance, son succès fut si complet qu'au moment du vote, il n'y +eut pas plus de 58 boules noires dans l'urne. M. Thiers attirait ainsi +tous les regards. Des membres du cabinet, on ne voyait guère que lui, +on n'entendait que lui. Les autres ministres en étaient mortifiés et +se plaignaient parfois tout bas de leur chef, mais sans rien faire +pour reprendre leur rang. M. de Rémusat lui-même, que sa brillante +intelligence eût pu faire prétendre à un rôle considérable et sur +lequel les conservateurs avaient compté pour faire contre-poids aux +tendances du président du conseil vers la gauche, s'était laissé, dès +le premier jour, absorber, dominer, annuler. Il s'en apercevait, en +plaisantait le premier et croyait ainsi sauver sa dignité. M. Thiers +avait pris, du reste, l'habitude de ne pas se gêner avec ses +collègues, rudoyant ceux qui témoignaient quelque velléité +d'indépendance et ne s'inquiétant pas de ménager leur amour-propre. +C'est ainsi qu'un jour, à dîner chez M. de Rémusat et en présence de +M. Cousin, il fit, contre les politiques philosophes, une sortie assez +semblable au morceau de Napoléon contre les idéologues, et chanta, +avec un égoïsme naïf, une sorte d'hymne sur le plaisir de présider un +ministère dont il était le maître et avec lequel il n'avait pas à +compter[245]. + +[Note 243: Cf, sur la situation budgétaire, ce que j'ai dit au tome +III, p. 247 à 250.] + +[Note 244: Henri Heine écrivait le 20 mai 1840: «M. Thiers a gagné de +nouveaux lauriers par la clarté convaincante avec laquelle il a +traité, dans la Chambre, les sujets les plus arides et les plus +embrouillés... Cet homme connaît tout; nous devons regretter qu'il +n'ait pas étudié la philosophie allemande: il saurait l'expliquer +également.» (_Lutèce_, p. 60.)] + +[Note 245: _Documents inédits._] + +En même temps qu'il cherchait à se poser en homme d'affaires, ayant la +sollicitude et l'intelligence des intérêts matériels, M. Thiers se +plaisait à faire vibrer, de temps à autre, des cordes plus hautes et +plus généreuses. À ce titre, on ne peut passer sous silence le +discours qu'il prononça sur les crédits demandés pour l'Algérie. +Lorsque le moment sera venu de reprendre le récit des guerres +africaines, nous aurons occasion de dire l'origine et les conséquences +de ce débat; quant à présent, il importe seulement de mettre en +lumière la netteté et la fierté patriotique avec lesquelles le +ministre proclama la nécessité, pour le gouvernement français, de «se +maintenir» et de «se maintenir grandement en Afrique», rejeta, comme +un «système absurde», «l'occupation restreinte» et déclara bien haut +qu'il fallait «faire une guerre heureuse à Abd-el-Kader». Aucun +ministre n'avait encore parlé sur ce ton de l'oeuvre de la France au +delà de la Méditerranée. Le président du conseil termina ces +déclarations par quelques phrases d'une portée plus générale, bien +faites pour caresser la fibre nationale, mais aussi pour donner, au +dehors, à notre politique une sorte de physionomie belliqueuse. +«N'est-ce pas, disait-il, une chose utile pour une nation que de se +battre quelque part?... Voyez l'Angleterre et la Russie, ces deux +grandes puissances; elles vont à Khiva, elles vont en Chine, elles se +font des armées, elles donnent des preuves de force et d'existence! +Et la France, cette puissance qui a tant besoin de son épée, cette +puissance si remuante et si belliqueuse, la France ne ferait rien!... +Messieurs, voilà vingt-cinq ans que l'Europe est en paix. C'est la +trêve la plus longue que l'on ait vue. Après vingt-cinq ans de paix, +le sang bouillonne dans les veines. Eh bien! les grandes nations ne se +ruent plus les unes sur les autres; mais elles se portent chez les +peuples barbares. Les Russes vont à Khiva, les Anglais en Chine, nous +allons en Algérie. Je suis charmé que la France aussi fasse parler +d'elle, se fasse une bonne renommée, se fasse des soldats!» Ces idées, +d'ailleurs, n'étaient pas nouvelles chez M. Thiers; il les avait déjà +exprimées, quelques semaines auparavant, dans le salon du duc de +Broglie, où il s'était rencontré avec certains adversaires de +l'Algérie, entre autres M. Duvergier de Hauranne et M. d'Haubersaert. +Ceux-ci avaient objecté la quantité de millions et d'hommes absorbés +dans cette entreprise: «Eh bien! s'était écrié M. Thiers, vous êtes +bien heureux, dans notre pauvre temps où chacun ne pense qu'à son +pot-au-feu, où l'on jette les hauts cris quand il s'agit d'emporter +une mauvaise bicoque comme Anvers, où on lésine sur le budget, où on +fait des économies de bouts de chandelles, vous êtes bien heureux +d'avoir encore quelque chose qui maintienne le moral de votre armée et +qui vous arrache quelques écus! Vous êtes bien heureux d'avoir quelque +chose qui touche, qui remue, qui ébranle! Est-ce nos mauvaises +discussions, est-ce notre gouvernement représentatif, dans le pauvre +état où il est, qui relèvera les âmes des petites passions qui les +possèdent, de ce scepticisme qui les ronge? Non, ce que nous faisons à +Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au pays; +mais, quand le pays apprend qu'on s'est battu à Mazagran et qu'on a +vaincu à Meserghin, les enfants s'émeuvent et les femmes pleurent. +Est-ce trop de soixante millions pour maintenir ce qui reste de +sentiments moraux et de passions désintéressées, pour empêcher la +France de s'accroupir sur sa chaufferette? Est-ce que vous craignez de +manquer jamais de banquiers? Est-ce que vous avez peur de voir F... +prodigue, L... désintéressé? Sans Alger, savez-vous quelle pensée +impertinente l'Europe pourrait concevoir sur de pauvres petits soldats +comme les nôtres? car nous ne sommes pas beaux hommes en France, +dit-il en se regardant. Mais quand ces pauvres petits soldats arrivent +en Afrique, on leur dit: Vous êtes les successeurs de l'armée de +Napoléon, et ils vont se battre tant qu'ils peuvent.--Est-ce assez de +coups de fusil comme cela?--Non, il en faut davantage pour être les +soldats de Napoléon.--Eh bien! en voilà encore et toujours. Ils +meurent, ils se consument de maladie. Eh bien! tant mieux, ceux qui +reviennent en sont plus forts et plus aguerris. Savez-vous ce qu'il y +a d'horreurs, de souffrances, de maladies, sous ces beaux noms de +Napoléon et de César? Savez-vous ce qu'il y a d'enfants massacrés, de +femmes violées, sous les souvenirs poétiques de Rivoli et de +Castiglione? Et puis, quand tout cela s'éloigne, ça fait de la +grandeur et de la gloire[246].» La voix de M. Thiers s'était +graduellement animée: il marchait de long en large devant la cheminée +et semblait presque hors de lui-même. «C'est singulier, dit en sortant +un des auditeurs, je ne suis pas de son avis, mais ce petit homme me +rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de paroles +de l'Empereur, les jours où il n'était pas très-raisonnable[247].» + +[Note 246: _Documents inédits._] + +[Note 247: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 308.] + + +IX + +Si désireux qu'il fût d'éluder les questions politiques, M. Thiers n'y +pouvait parvenir toujours. Le 16 mai, la Chambre avait à statuer sur +diverses pétitions relatives à la réforme électorale. La commission +concluait à l'ordre du jour pour celles qui demandaient le suffrage +universel ou l'extension du droit de vote à tous les gardes nationaux; +elle proposait de renvoyer au ministre celles qui réclamaient des +modifications moins radicales, telles qu'une légère augmentation du +nombre des électeurs, le suffrage à deux degrés ou le vote au +chef-lieu du département. M. Arago, au nom du parti radical, soutint +les pétitions dans un discours qui fit alors un certain bruit. +François Arago a été l'une des plus fameuses victimes de la maladie +étrange qui a sévi sur plusieurs savants de notre siècle; nous voulons +parler de cette sorte de perversion du goût qui leur fait trouver plus +d'attraits à jouer un second rôle dans la politique qu'à occuper le +premier rang dans la science, et qui les conduit à préférer la plus +vulgaire des popularités ou le plus banal des honneurs, à la vraie +gloire, la seule enviable et durable[248]. Ses débuts comme astronome +avaient été singulièrement heureux et brillants. Déjà célèbre et +membre de l'Institut à vingt-trois ans, il avait encore accru, depuis +lors, par d'importantes découvertes, son renom dans le monde de la +science. Mais les suffrages de cette élite, suffrages lents, froids, +presque silencieux, ne contentaient pas une nature méridionale, avide +de mouvement, de bruit, de mise en scène, impatiente de se sentir en +communication directe avec le public, d'agir sur lui et de s'enivrer +de ses louanges. Ne nous a-t-il pas lui-même laissé entrevoir ce côté +de son âme, quand, dans sa notice sur Thomas Young, il a plaint le pur +savant d'être privé des applaudissements populaires et de ne trouver, +dans toute l'Europe, que huit ou dix personnes en état de l'apprécier? +Aussi, pour son compte, ne resta-t-il pas isolé sur les cimes désertes +et lointaines où se font les grandes découvertes. On le vit bientôt +descendre en des régions plus voisines de la foule, et chercher, dans +l'exposition et la vulgarisation éloquente de la science, une renommée +moins haute, mais plus étendue. Cela même ne lui suffit pas longtemps, +et 1830 lui ayant offert l'occasion de se jeter dans la politique, il +se fit élire député par ses compatriotes des Pyrénées-Orientales: il +avait alors quarante-quatre ans. La direction de ses idées et surtout +la fougue de son tempérament le portaient aux opinions avancées. Au +début cependant, loin de prendre, à l'égard de la monarchie nouvelle, +l'attitude d'un ennemi irréconciliable, il eut des rapports assez +intimes avec la famille royale, et donna même quelques leçons +d'astronomie et de mathématiques au duc d'Orléans. Mais, au bout de +peu de temps, ayant cru avoir à se plaindre du «Château», il rompit +ces relations, ne garda plus aucun ménagement dans son opposition et +se posa ouvertement en républicain[249]. Avec sa haute stature, sa +chevelure encore noire et flottante, son large front, ses yeux +ardents, ombragés de puissants sourcils, M. Arago faisait figure à la +tribune. Sa parole ne manquait ni de force, ni de chaleur, ni +d'originalité; c'étaient la mesure et le jugement qui faisaient +défaut. On l'écoutait avec déférence dans les questions techniques où +il apportait son autorité de savant; quand le tribun était seul en +scène, il provoquait parfois des murmures d'impatience: de là, pour +cet amour-propre hautain, des froissements qui augmentaient encore son +animosité contre les hommes et les institutions. Les radicaux, trop +heureux de se parer d'une si grande renommée, s'empressaient à le +consoler par leurs applaudissements, et, chaque jour, s'emparaient +plus complétement de sa vie et de son nom. Ainsi devait-il être +conduit à figurer, vieux, malade, quelque peu dégoûté et effrayé de +son entourage, dans le gouvernement provisoire de 1848, et, après sa +mort, survenue en 1853, il s'est trouvé, par une sorte de châtiment +posthume, que la notoriété très-discutée de l'homme de parti avait +rejeté presque dans l'ombre le légitime renom du savant. + +[Note 248: Naguère, en pleine Académie française, M. Pasteur se +plaignait éloquemment du tort que faisait ainsi la politique à la +science. «Pourquoi, s'écriait l'illustre savant, faut-il que cette +accapareuse prenne trop souvent les meilleurs, les plus forts d'entre +nous?» Et il ajoutait: «Ce que la politique a coûté aux lettres, la +littérature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-même +peut faire le triste dénombrement de ses pertes. De part et d'autre, +combien de forces, déviées de leurs cours, vont s'abîmer inutilement +dans des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi stériles +qu'un monceau de sable!»] + +[Note 249: Ce trait de la vie d'Arago, passé sous silence par ses +biographes démocrates, est rapporté par M. Odilon Barrot, dans ses +_Mémoires_, t. II, p. 32.] + +Le discours du 16 mai 1840 fut un des gages les plus éclatants donnés +par M. Arago aux opinions avancées. Non content de s'y poser en +précurseur du suffrage universel, il tendit la main aux socialistes, +et présenta la réforme électorale comme le préliminaire d'une réforme +sociale dont il affirmait l'urgence. Puis, faisant une sombre peinture +des souffrances de «la population manufacturière», il proclama +solennellement la nécessité d'y remédier par une «nouvelle +organisation du travail». C'était la formule même dont se servaient +alors les écoles socialistes; non que l'orateur adhérât au système de +l'une de ces écoles, ou fût en état d'en proposer un à soi: il se +bornait à déclarer que le régime actuel était caduc et devait être +radicalement transformé. «À l'époque de Turgot, disait-il, le principe +du laisser-faire et du laisser-passer était un progrès. Ce principe a +fait son temps; il est vicieux, en présence des machines puissantes +que l'intelligence de l'homme a créées. Si vous ne modifiez pas ce +principe, il arrivera, dans notre pays, de grands malheurs, de grandes +misères.» Cette déclaration marque une date non-seulement dans la vie +politique de M. Arago, mais aussi dans l'histoire du parti radical. +Réduit à une infime minorité dans le parlement, abandonné par la +gauche dynastique, qui était devenue momentanément ministérielle, ce +parti sentait plus que jamais le besoin de chercher sa force hors du +pays légal. D'émeute, de conspiration politique, il ne pouvait plus +être question; on avait perdu les illusions de 1832 ou de 1834, et le +misérable avortement de l'attentat du 12 mai 1839 était fait pour +décourager les plus téméraires. Mais, à défaut d'un coup de force, les +meneurs du radicalisme crurent avoir moyen d'arriver au même but par +une agitation à longue échéance. De là l'importance qu'ils +commencèrent à donner à la réforme électorale, leur propagande en +faveur de l'universalité ou tout au moins de la large extension du +suffrage, et leur appel fait aux masses privées du droit de vote. +Seulement, ils s'aperçurent tout de suite que le peuple,--même celui +des villes,--ne s'intéresserait guère à une revendication purement +politique, et que le moindre grain de mil, autrement dit le moindre +espoir d'une amélioration dans son sort matériel, ferait bien mieux +son affaire. Si l'on voulait avoir chance de le remuer, on devait donc +lui offrir, non plus un simple changement de gouvernement, mais aussi +une transformation de l'organisation sociale: ce n'était pas assez +pour les radicaux d'être devenus démocrates, il leur fallait paraître +plus ou moins socialistes. Le discours de M. Arago montra qu'ils ne +reculaient pas devant cette évolution. + +M. Thiers, alors dans tout l'orgueil du succès qu'avait obtenu, au +premier moment, l'annonce du «retour des cendres[250]», crut pouvoir +le prendre de haut avec les pétitionnaires et leur avocat. «On vous a +parlé, dit-il, de souveraineté nationale, entendue comme souveraineté +du nombre. C'est le principe le plus dangereux et le plus funeste +qu'on puisse alléguer en présence d'une société. En langage +constitutionnel, quand vous dites souveraineté nationale, vous dites +la souveraineté du Roi, des deux Chambres, exprimant la souveraineté +de la nation par des votes réguliers, par l'exercice de leurs droits +constitutionnels. De souveraineté nationale, je n'en connais pas +d'autre. Quiconque, à la porte de cette assemblée, dit: J'ai un droit, +ment; il n'y a de droits que ceux que la loi a reconnus.» Le président +du conseil ne repoussait pas seulement les pétitions radicales tendant +au suffrage universel; il repoussait aussi les pétitions plus modérées +que la commission avait proposé de renvoyer au ministère. Jugeant +superflu de les discuter en détail, il déclara qu'il «n'était pas +partisan de la réforme électorale» et rappela qu'il l'avait exclue du +programme ministériel. Sur «l'organisation du travail», M. Thiers se +contenta aussi de quelques mots de réponse. «Je tiens pour dangereux, +pour très-dangereux, dit-il, les hommes qui persuaderaient à ce peuple +que ce n'est pas en travaillant, mais que c'est en se donnant +certaines institutions qu'ils seront meilleurs, qu'ils seront plus +heureux. Il n'y a rien de plus dangereux. Dites au peuple qu'en +changeant les institutions politiques, il aura le bien-être, vous le +rendrez anarchiste et pas autre chose.» M. Garnier-Pagès, qui répondit +longuement et âprement au ministre, était de l'extrême gauche comme M. +Arago; il n'apportait donc rien de nouveau dans le débat. Mais quelle +serait l'attitude de la gauche dynastique? Elle aussi avait fait, +depuis une année, grand bruit de la réforme électorale[251]. +N'était-il pas à prévoir qu'elle appuierait les conclusions de la +commission, ou qu'au moins elle ne laisserait pas passer, sans une +réserve, sans une explication, la fin de non-recevoir opposée par M. +Thiers? Elle se tut cependant. Les provocations ironiques du général +Bugeaud, déclarant «qu'il ne voyait plus que des ombres à l'ancienne +gauche», ne parvinrent même pas à la faire sortir de ce silence à la +fois docile et embarrassé. L'ordre du jour, demandé par le ministre, +fut voté sans difficulté sur toutes les pétitions. Le lendemain, le +_Journal des Débats_ félicitait M. Thiers de «n'avoir pas craint de +mécontenter ses amis de la gauche»; il constatait, du reste, que +celle-ci s'était montrée «fort tiède pour les pétitions». «M. Odilon +Barrot, ajoutait-il, s'est à peine soulevé de son banc en leur faveur; +il n'a pas parlé.» + +[Note 250: Cette discussion sur la réforme électorale avait lieu le 16 +mai, et c'était le 12 que M. de Rémusat avait annoncé à la Chambre le +«retour des cendres».] + +[Note 251: Cf. plus haut, p. 84 et p. 87.] + +La brève déclaration du président du conseil pouvait suffire pour +décider le vote de la Chambre, non pour arrêter l'agitation du dehors, +que les radicaux avaient surtout en vue. Leurs journaux s'appliquèrent +à louer bruyamment M. Arago «de s'être fait le mandataire des classes +torturées par la misère et par la faim, d'avoir appelé de tous ses +voeux l'organisation du travail et de l'industrie, et de ne voir, dans +la réforme politique, qu'un moyen d'obtenir les réformes sociales +réclamées par l'esprit du siècle[252]». Il se trouvait précisément +que, depuis quelque temps, certaines régions populaires étaient dans +un singulier état de fermentation. Quiconque se fût alors distrait un +moment du bruit un peu factice des luttes parlementaires, pour porter +son attention au delà et au-dessous, eût entendu sortir du monde +ouvrier certaines rumeurs confuses et menaçantes. Au mois d'avril, +Henri Heine avait eu l'idée de parcourir les ateliers du faubourg +Saint-Marceau; bien que son esprit, à la fois sceptique et audacieux, +ne s'effarouchât ni ne s'inquiétât aisément, il était revenu épouvanté +de ce qu'il avait vu. «J'y trouvai, écrivit-il, plusieurs nouvelles +éditions des discours de Robespierre et des pamphlets de Marat, dans +les livraisons à deux sous, l'_Histoire de la Révolution_, par Cabet, +_la Doctrine et la conjuration de Babeuf_, par Buonarotti, etc..., +écrits qui avaient comme une odeur de sang; et j'entendis chanter des +chansons qui semblaient avoir été composées dans l'enfer et dont les +refrains témoignaient d'une fureur, d'une exaspération qui faisaient +frémir. Non, dans notre sphère délicate, on ne peut se faire aucune +idée du ton démoniaque qui domine dans ces couplets horribles; il faut +les avoir entendus de ses propres oreilles, surtout dans ces immenses +usines où l'on travaille les métaux, et où, pendant leurs chants, ces +figures d'hommes demi-nus et sombres battent la mesure, avec leurs +grands marteaux de fer, sur l'enclume cyclopéenne. Un tel +accompagnement est du plus grand effet, de même que l'illumination de +ces étranges salles de concert, quand les étincelles en furie +jaillissent de la fournaise. Rien que passion et flamme, flamme et +passion[253].» On comprend l'effet que devait produire sur des esprits +ainsi excités la parole d'un député considérable, d'un bourgeois +illustre tel que M. Arago, condamnant, en pleine Chambre, +l'organisation actuelle du travail. Le 24 mai, un millier d'ouvriers +se rendirent à l'Observatoire pour remercier l'astronome démocrate +d'avoir «parlé, avec noblesse, courage et vérité, des souffrances du +peuple et de ses vertus».--«Nos voeux, dirent-ils, sont grands, mais +ils sont justes, car ils se fondent sur le droit qu'a tout membre de +la société de vivre en travaillant et d'obtenir, dans la répartition +des fruits du travail, une part proportionnée à ses besoins..... +Qu'ils le sachent bien, nos prétendus hommes d'État,--eux à qui il +n'appartient pas, suivant leur aveu, de donner du travail aux +ouvriers[254],--qu'ils le sachent bien, le peuple a vu, dans un tel +déni de justice, la preuve de leur impuissance radicale en face d'un +mal trop grand, d'une situation trop effrayante. Ceux qui, s'élevant +au-dessus des querelles frivoles qui absorbent aujourd'hui toute +l'attention des hommes politiques, auront, comme vous, le courage +d'aborder les questions sociales qui nous touchent, ceux-là peuvent +compter sur notre reconnaissance et notre appui.» M. Arago remercia +les ouvriers avec effusion, leur recommanda la modération et promit de +«ne jamais déserter la sainte mission qu'il s'était donnée, celle de +défendre, avec ardeur et persévérance, les intérêts des classes +ouvrières». + +[Note 252: _Journal du Peuple_ du 31 mai 1840.] + +[Note 253: Lettre du 30 avril 1840 (_Lutèce_, p. 29).] + +[Note 254: Les ouvriers faisaient ici allusion à une expression +malheureuse échappée, quelques jours auparavant, à M. Sauzet, +président de la Chambre. Celui-ci, voulant rappeler à la question un +orateur qui, à propos d'une loi sur les sucres, déclamait sur les +ouvriers sans ouvrage, avait dit: «Nous sommes chargés de faire des +lois, et non pas de donner de l'ouvrage aux ouvriers.» Cette phrase +avait été aussitôt relevée et amèrement commentée par tous les +journaux d'extrême gauche.] + +En même temps, pour prolonger dans le pays le bruit ainsi commencé +autour de la réforme électorale et de la réforme sociale, les radicaux +décidèrent d'entreprendre une campagne de banquets démocratiques. Le +premier eut lieu à Paris, le 2 juin; plusieurs suivirent, soit dans la +même ville, soit dans les départements, avec accompagnement de +discours révolutionnaires. L'un de ces banquets, celui du huitième +arrondissement, avait été fixé au 14 juillet, fête de l'anniversaire +de la prise de la Bastille, et plus de trois mille convives s'y +étaient inscrits, la plupart gardes nationaux du quartier. Préoccupée +de ce nombre et de cette date, l'autorité fit défense au propriétaire +du local choisi de recevoir plus de mille personnes. Aux réclamations +qui lui furent adressées, le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat, +répondit qu'il avait le pouvoir d'accorder ou de refuser +l'autorisation, suivant les circonstances. Le cabinet de M. Thiers +invoquait donc alors et exerçait sans scrupule le droit dont +l'opposition devait, en février 1848, tant reprocher à M. Guizot de +faire usage. Le banquet fut ajourné. Il eut lieu, le 31 août suivant, +dans la plaine de Châtillon, et plusieurs milliers de démocrates y +prirent part. + +Ces manifestations étaient principalement politiques: dans les toasts +portés, on retrouvait tous les cris de guerre du parti radical, et +d'abord ceux par lesquels il réclamait une large extension du +suffrage. Cependant une place y était toujours faite au socialisme. La +thèse habituelle des orateurs, dont les paroles étaient soumises +préalablement à l'approbation des comités, consistait à présenter la +réforme sociale comme étroitement liée à la réforme électorale, +celle-ci étant le moyen, celle-là le but. Au banquet du douzième +arrondissement, en présence de M. Arago et de M. Laffitte, et en +quelque sorte sous leur patronage, M. Goudchaux, banquier et futur +ministre des finances en 1848, proclama, dans une langue qui ne valait +guère mieux que les idées exprimées, «la nécessité de régénérer le +travail, soumis aujourd'hui à l'exploitation de l'homme par l'homme, +exploitation qui crée des positions dissemblables à des hommes ayant +les mêmes droits et qui, par cette exploitation, sont réellement +classés en deux catégories, seigneurs et serfs»; comme moyen pratique, +il paraissait ne proposer, pour le moment, qu'un développement des +sociétés coopératives, mais les mots dont il se servait, les colères +et les espérances que ces mots devaient éveiller, portaient beaucoup +plus loin. Après M. Goudchaux, M. Arago vint réclamer l'honneur +d'avoir le premier, à la tribune, «distinctement articulé ces paroles +pleines d'avenir: _Il faut organiser le travail_». Dans le banquet du +onzième arrondissement, un orateur déclara que «celui qui ne +travaillait pas, dérobait au travailleur son existence et devait être, +tôt ou tard, dépouillé de ses honteux priviléges par celui dont il +dévorait la substance»; et il terminait en buvant «à la réalisation +des grandes idées égalitaires». + +Ce fut bien pis encore dans le banquet qui eut lieu à Belleville, le +1er juillet; il était organisé par les communistes qui, mécontents de +n'avoir pas vu leur toast agréé dans le banquet du douzième +arrondissement, voulaient avoir leur réunion à eux. Devant douze cents +convives, les doctrines les plus détestables et les plus menaçantes +pour la société, la famille, la propriété, furent audacieusement +proclamées. Qu'elles osassent ainsi s'étaler, c'était déjà un signe +des temps; l'accueil fait à cette manifestation par l'organe le plus +considérable du parti républicain eût dû paraître un symptôme plus +instructif et plus inquiétant encore. Au fond, les écrivains du +_National_ désapprouvaient les communistes, les redoutaient et se +sentaient d'ailleurs détestés et jalousés par eux, au moins autant que +les bourgeois conservateurs. Ils n'osèrent pas cependant répudier +nettement le banquet de Belleville. Répondant à la presse +ministérielle qui concluait de cet événement que les radicaux étaient +divisés, le _National_, loin d'accepter cette division et de s'en +faire honneur, se crut obligé de la nier. «Le parti démocratique, +dit-il, est uni pour poursuivre l'émancipation complète du pays... +Nous savons bien que, dans le champ des réformes sociales, tous les +esprits, toutes les imaginations se donnent carrière. Mille systèmes +naissent et meurent chaque jour; chacun bâtit son petit édifice... +Ici, la bonne foi et le désintéressement; là, le charlatanisme et +l'exploitation. Et qu'est-ce donc que cela prouve? C'est que la +société entière est en travail, c'est que, sous vos couches +officielles, où vous donnez l'exemple des intrigues et du désordre, +règne une fermentation universelle qui atteste le besoin qu'a la +société actuelle de sa transformation et de son progrès... +Non-seulement cette agitation n'a rien d'effrayant, mais, sous un +rapport, toutes les tentatives des sectaires ont un côté utile. +Laissons passage à l'extravagance; peut-être porte-t-elle en croupe +quelque idée que la nation voudra recueillir... Si de nobles +sentiments se font jour à travers les utopies, pourquoi tout condamner +et flétrir sans discernement? Si, parmi les esprits qui rêvent, il y a +des coeurs qui palpitent à toutes les émotions de la patrie, si elle +peut trouver là de l'abnégation pour la servir, du courage pour la +défendre, pourquoi les envelopper dans un ostracisme injuste? Le parti +démocratique ne rompt pas son unité pour si peu.» Nul, dès lors, ne +pourra être surpris de voir, au 24 février 1848, le jour où les hommes +du _National_ deviendront par surprise les maîtres de la France, les +socialistes partager avec eux le pouvoir. Pour en revenir à 1840, la +faiblesse des radicaux ne leur valait même pas d'être bien traités par +ceux qu'ils se refusaient à répudier. Peu de temps après le banquet de +Belleville, le 24 juillet, on célébrait, à Saint-Mandé, l'anniversaire +de la mort de Carrel. À la suite d'un discours de M. Bastide, gérant +du _National_, un étudiant prit la parole, au nom des communistes, et +reprocha violemment au journal républicain d'avoir dévié des doctrines +de l'homme qui avait fait sa gloire. Il en résulta une violente +altercation et même une sorte de rixe. Le _National_ donna +naturellement à entendre, le lendemain matin, que cet incident était +l'oeuvre de la police. + + +X + +Il avait dû être déplaisant à la gauche ministérielle de paraître +abandonner, ou tout au moins ajourner, la réforme électorale. Ce ne +fut pas le seul sacrifice de ce genre que lui demanda M. Thiers: +celui-ci, en effet, était tout aussi désireux de se débarrasser de la +réforme parlementaire, autre article du programme de l'ancienne +opposition. On a déjà vu comment il était parvenu à faire élire, pour +examiner la proposition Remilly, une commission en apparence favorable +à la mesure, en réalité chargée de l'ajourner[255]. Cette commission, +nommée le 2 mai, conclut à l'adoption d'un projet de réforme, mais +elle ne déposa son rapport que le 15 juin, alors que la préoccupation +unique des députés était de prendre au plus tôt leurs vacances. À +peine une voix, dans la Chambre, demanda-t-elle, sans insister, que la +discussion du projet fût fixée entre le budget des recettes et celui +des dépenses. La majorité, entrant dans le jeu du ministère, la +renvoya après les deux budgets: c'était, au su de tous, un ajournement +indéfini. Pour le coup, le souhait du comte Jaubert était accompli, et +la proposition était dûment «enterrée». + +[Note 255: Cf. plus haut, p. 146 à 152.] + +Toutefois, pouvait-on compter que la gauche montrerait longtemps +encore une pareille complaisance? Il était visible qu'elle devenait +chaque jour plus gênée et plus maussade. Les radicaux ne se faisaient +pas faute de railler sa duperie et de flétrir sa «trahison». En outre, +les divers incidents, provoqués par la proposition du retour des +cendres de l'Empereur, avaient amené une scission dans son sein. +Plusieurs députés de ce groupe, en révolte contre M. Odilon Barrot, +avaient pris attitude d'opposition ouverte à l'égard du ministère. +C'étaient d'abord ceux qu'on appelait les «saints», en tête desquels +marchaient MM. de Tocqueville, de Beaumont, de Corcelle, et qui se +plaignaient un peu naïvement que la gauche ne se préoccupât pas +davantage d'appliquer ses doctrines. C'étaient ensuite des politiques +moins austères et plus agités, faciles sur les principes et +très-ombrageux dans leurs préventions. L'un de ces derniers, M. +Lherbette, personnage de mince autorité, mais de parole âpre et +d'allure remuante, ne manquait pas une occasion de soulever les débats +les plus désagréables à M. Thiers: un jour, il l'interpellait sur la +fameuse lettre par laquelle M. Jaubert avait invité les amis du +cabinet à «enterrer» la proposition Remilly; un autre jour, il +dénonçait les moyens plus ou moins avouables par lesquels le président +du conseil s'était rendu maître des journaux. «Je le dis hautement, +s'écria-t-il, grâce à l'accaparement de la presse par le ministère, +notre côté, celui de la gauche constitutionnelle, n'a plus d'organes; +il faut que le pays le sache.» Ces attaques embarrassaient les +ministériels de gauche, qui n'osaient riposter à la tribune et qui se +défendaient mollement dans la presse. Le _Siècle_ en était réduit à se +plaindre un peu piteusement du «déchaînement auquel M. Odilon Barrot +était en butte», de «la fureur qui s'était tournée contre lui», et il +ajoutait, quelques jours après, sous forme d'excuse: «Nous n'avons pas +demandé au ministère tout ce qui était dans nos voeux, et il est loin +d'avoir fait tout ce que nous lui avons demandé; mais qui est en +mesure de gouverner à sa place et de donner à l'opinion publique une +satisfaction plus complète[256]?» + +[Note 256: 10 et 19 juin 1840.] + +La gauche trouvait-elle au moins une compensation dans la +distribution des places? C'était, on le sait, ce qui lui tenait le +plus au coeur. M. Thiers en faisait sans doute assez sur ce point pour +fournir occasion aux plaintes des conservateurs. Certaines de ses +nominations témoignaient surtout d'un sans gêne dans le favoritisme, +d'un parti pris de se faire une clientèle personnelle, d'un dédain +pour les usages et la hiérarchie qu'on n'avait peut-être vus encore à +ce degré chez aucun ministre. Mais il était loin de donner ainsi à la +gauche tout ce qu'il lui avait, sinon promis, du moins laissé espérer. +Après tout, il se sentait homme de gouvernement et n'entendait pas +désorganiser l'administration. C'était surtout dans les préfectures +que la gauche attendait un renouvellement presque complet: il y avait +là d'anciennes ou de récentes rancunes électorales, impatientes de +recevoir satisfaction. Le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat, +n'était pas encore assez loin du moment où il marchait avec M. Guizot, +pour être bien pressé d'obéir à ces exigences; il s'appliqua, au +contraire, à les éluder. Tout d'abord, sous prétexte d'étudier le +personnel, il retarda pendant plus de trois mois sa décision, et quand +enfin, le 5 juin, le mouvement préfectoral, depuis si longtemps +annoncé, parut au _Moniteur_, la gauche s'aperçut avec désappointement +qu'un seul préfet était destitué, un autre nommé conseiller d'État, et +treize changés de résidence; parmi les sous-préfets on ne comptait que +sept destitutions et vingt mutations. Pour le coup, les journaux ne +purent cacher leur mécontentement. Le _Siècle_, tout en consentant à +«tenir compte des intentions et des difficultés,» déclarait «ne pas +accepter, comme une satisfaction politique, un mouvement dont la +signification était aussi effacée.» Le _Courrier français_ disait: +«Cette mesure assure l'impunité à la plupart des magistrats qui +avaient audacieusement trempé dans les tripotages électoraux du 15 +avril... À force de vouloir contenter tout le monde, on a fini par ne +pouvoir plus satisfaire personne... Les intérêts conservateurs ont +prévalu presque partout... On voit maintenant où en est la réaction +parlementaire du 1er mars. Il y a des choses que le cabinet ne peut +pas faire, et ce sont les choses que nous avions le plus souhaitées.» +Quelques jours après, rappelant toute la liberté d'action que la +gauche avait laissée au ministère, il ajoutait: «Nous avons le droit +de déplorer sa faiblesse... On n'est un grand ministre qu'à la +condition de déclarer, comme Richelieu, en entrant au pouvoir par la +brèche, que la politique du pays est changée[257].» + +[Note 257: _Siècle_ du 6 juin, _Courrier français_ du 6 et du 10 +juin.--La gauche sentit très-vivement ce désappointement. Deux ans +après, M. Léon Faucher, rédacteur du _Courrier français_, s'en +souvenait encore et écrivait, le 8 novembre 1842, à M. Duvergier de +Hauranne: «Nous ne pouvons à aucun prix recommencer l'épreuve du 1er +mars. Rémusat en particulier, par son obstination à conserver les +préfets, nous avait tout à fait sacrifiés. Pour ma part, j'ai failli y +perdre ma position, ma santé... S'immoler à des personnes, c'est être +dupe et faire des ingrats. Encore aujourd'hui, quatre ou cinq journaux +me font l'honneur de m'attaquer personnellement comme si j'étais +ministre, et pourtant je suis peut-être le seul homme de la presse, +avec Chambolle, qui n'ai rien demandé ni rien accepté du 1er mars.» +(Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 396.)] + +Si M. Thiers trompait ainsi les espérances des partisans de M. Odilon +Barrot, réussissait-il par là même à rassurer les amis de M. Guizot et +de M. Molé? Non; ceux-ci étaient toujours en méfiance. Si peu que le +ministère eût fait de mutations administratives, elles étaient +commentées avec humeur et inquiétude par les députés conservateurs, et +d'ailleurs ceux-ci se rendaient compte que, dans chaque département, +toute la faveur et tout le crédit étaient passés à leurs adversaires. +Bien que la législation fût demeurée fermée à tous les articles du +programme de la gauche, on n'en avait pas moins le sentiment que +l'action parlementaire du cabinet tendait à désorganiser l'ancienne +majorité au profit de l'ancienne opposition. La facilité même avec +laquelle cette dernière laissait contredire ses idées, ajourner ses +réformes, paraissait suspecte aux conservateurs. «Elle s'entend avec +le ministère, disaient-ils, pour arriver à la fin de la session sans +nous effaroucher, en gagnant même quelques-uns des nôtres. Puis, les +Chambres dispersées, nous verrons se faire contre nous, d'abord +l'épuration des fonctionnaires, et ensuite la dissolution de la +Chambre. C'est parce qu'on lui a promis ce dénoûment, que la gauche +est si patiente.» La dissolution était ce que l'on redoutait le plus +au centre droit. «Soyez sûr, écrivait M. Duchâtel à M. Guizot, que la +dissolution est au fond de la situation actuelle. On prend des +renseignements de tous les côtés; on s'y prépare le plus +mystérieusement que l'on peut. On envoie aux journaux des départements +des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux effets probables +d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser; mais le +pourra-t-il?» Plus approchait la clôture de la session, plus, en dépit +des dénégations des ministres, ces inquiétudes devenaient vives. Le +bruit courait même qu'on n'attendait que la séparation du parlement +pour faire entrer M. Odilon Barrot dans le cabinet. Ce bruit parvint, +à Londres, aux oreilles de M. Guizot, et celui-ci, malgré son parti +pris de réserve, fit avertir M. de Rémusat par le duc de Broglie que, +dans ce cas, il ne resterait pas ambassadeur. «La dissolution de la +Chambre ou l'admission de la gauche dans le gouvernement, dit-il, ce +sont pour moi les cas de retraite que j'ai prévus et indiqués dès le +premier moment». M. de Rémusat répondit: «Guizot devrait bien +contrôler un peu mieux sa correspondance et croire ce que nous lui +écrivons. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas un mot de +fondé dans ses suppositions. Ce n'est pas, même en ce moment, la +tendance du cabinet de porter Barrot à la présidence l'année +prochaine[258].» M. Thiers avait sans doute eu connaissance de cette +plainte de M. Guizot, quand il terminait l'une des nombreuses lettres +qu'il écrivait alors à son ambassadeur, par ces mots un peu ironiques: +«Je vous souhaite mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur +les affaires intérieures de la France; nous ne voulons pas la +dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en votre absence.» + +[Note 258: _Documents inédits._] + +Bien qu'imparfaitement rassuré, M. Guizot n'en continua pas moins à +prêcher à ses amis la patience et la modération. Il avait sur ce point +des idées très-réfléchies qu'il exposa, un jour, en ces termes, à M. +Duchâtel: «Je crois qu'il importe infiniment de ne pas se tromper sur +le moment de la réaction et sur la position à prendre pour la diriger. +Il ne faut rentrer au pouvoir qu'appelés par une nécessité évidente, +palpable. Je ne connais rien de pis que les remèdes qui viennent trop +tôt: ils ne guérissent pas le malade et ils perdent le médecin. Il +faut, quand nous nous rengagerons, que le péril soit assez pressant, +assez clair, pour que nos amis s'engagent bien eux-mêmes avec nous, et +à des conditions honorables et fortes pour nous. Les partis ne se +laissent sauver que lorsqu'ils se croient perdus.» Ces conseils +n'étaient qu'à demi entendus. Sans doute les conservateurs n'avaient +ni l'occasion, ni le moyen, ni la volonté d'entreprendre dans la +Chambre une campagne décisive; mais leurs journaux étaient toujours +fort agressifs. Les avances que M. Thiers cherchait parfois à faire +aux divers groupes de l'ancienne majorité étaient d'ordinaire assez +rudement rebutées: c'est ainsi que, vers la fin de la session, ayant +offert des places à M. Villemain, ancien membre du cabinet du 12 mai, +et à M. Martin du Nord, ancien collègue de M. Molé, il essuya des +refus que les commentaires des journaux rendirent plus significatif +encore. Aussi le _Constitutionnel_ du 17 juillet constatait-il, non +sans amertume, que «toutes les tentatives, plus ou moins heureuses, +faites pour ramener le parti conservateur» avaient échoué, et que ce +parti continuait son opposition plus ardemment que jamais: il en +concluait à la nécessité de se montrer plus ferme. «Que le ministère, +disait-il, sache avoir des amis et des ennemis.» + +Telle était la situation, en juillet, à la fin de la session. Sans +doute, à force d'adresse, d'activité, de talent, M. Thiers était resté +debout pendant quatre mois. Il avait, sur un terrain difficile, évité +toutes les chutes, mais à la condition de se réduire à une sorte +d'inaction politique, bien contraire à sa nature; il n'avait pu tenter +aucune des grandes entreprises par lesquelles il semblait devoir +justifier son avénement et répondre à l'attente du public. Pour le +moment, et à ne pas regarder au delà des quelques mois de vacances +parlementaires, le ministère ne paraissait pas en péril; mais personne +ne le croyait solide et n'avait foi dans son avenir. On ne voyait pas +quels ennemis seraient, à l'heure actuelle, en état de le renverser et +de le remplacer; mais on ne voyait pas davantage où se trouvaient ses +amis, ceux qui le reconnaissaient et étaient résolus à le soutenir +comme le représentant véritable et permanent de leurs idées et de +leurs intérêts. En réalité, après tant d'ingénieuses manoeuvres, il ne +possédait pas plus une majorité à lui qu'au jour où il avait pris le +pouvoir, et, comme l'écrivait un observateur, «la position politique +du ministère était encore à trouver». Chacun surtout se rendait compte +que les expédients au moyen desquels M. Thiers avait vécu jusqu'alors +étaient usés au regard de la gauche aussi bien que du centre; c'est le +propre, en effet, de ces jeux de bascule de n'avoir que des succès de +courte durée, et, par là, ils ne sauraient jamais égaler et remplacer +la grande politique. Aussi l'impression générale était-elle alors que +M. Thiers ne pourrait aborder, dans ces conditions, la rentrée des +Chambres. «La session s'est close médiocrement pour le cabinet, +écrivait M. Villemain à M. Guizot; il y avait, à la Chambre des +députés, diminution de confiance, quoique la confiance n'eût jamais +été grande. Le parti nécessaire, le centre, n'était pas hostile, mais +froid et assez sévère dans ses jugements. La gauche était humble, mais +une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu +davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le même +état, et plutôt aggravées. Les conquêtes individuelles seront assez +rares et péniblement compensées. Il y aura de l'impossible à +satisfaire la gauche, ou à la conserver aussi bénigne sans la +satisfaire.» Ceux qui étaient le plus dévoués au ministère ne +cachaient pas leurs inquiétudes, tel M. Duvergier de Hauranne, qui, +tout en affirmant à M. Guizot que l'existence du cabinet était assurée +pour la durée des vacances, reconnaissait que les difficultés +renaîtraient au début de la session prochaine; il ajoutait même: +«J'avoue qu'à cette époque ces difficultés pourront être grandes.» +Quant au duc de Broglie, tout en constatant que la session finissait +paisiblement, «que toutes les grandes lois avaient passé», il notait +que ceux des députés des centres qui étaient revenus individuellement +au ministère, «ne lui voulaient pas de bien, ne lui souhaitaient pas +d'avenir et étaient prêts à se réjouir de sa chute[259]». + +[Note 259: _Documents inédits._] + +M. Thiers était trop perspicace pour ne pas voir un danger qui +frappait ainsi tout le monde, amis et adversaires. Il n'était pas +homme non plus à s'y laisser acculer sans rien entreprendre pour y +échapper. Tous ceux qui le connaissaient s'attendaient donc à le voir +profiter de l'intervalle des sessions pour chercher l'occasion de +quelque coup d'éclat qui le sortit des embarras actuels et donnât une +autre direction aux esprits. Ne lui savait-on pas le goût des +diversions? Chacun pressentait du nouveau et de l'imprévu, tout en +ignorant quel il serait. «Personne, écrivait alors un observateur, ne +devine ce que pourra inventer le président du conseil; mais on ne sera +surpris par quoi que ce soit, tant on est habitué à tout attendre de +M. Thiers[260].» Le passé permettait cependant de faire quelques +pronostics. Ceux qui se rappelaient comment, en 1836, au milieu +d'embarras analogues, M. Thiers avait voulu jeter la France dans une +intervention militaire en Espagne, ne devaient-ils pas supposer que, +cette fois encore, l'aventureux ministre chercherait au dehors la +diversion dont il avait besoin? Les complications, chaque jour plus +graves, des affaires d'Orient allaient le dispenser de faire naître +une occasion. Le 15 juillet, le jour même où les Chambres françaises +se séparaient pour leurs vacances annuelles, l'Angleterre, la Russie, +l'Autriche et la Prusse signaient, à l'insu et à l'exclusion de la +France, un traité pour régler la question orientale. + +[Note 260: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult. (_Documents +inédits._) Le capitaine Callier, aide de camp du maréchal, était resté +à Paris pour tenir ce dernier, alors à la campagne, au courant des +événements politiques.] + + + + +CHAPITRE III + +LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. + +Mars-Juillet 1840. + + I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du temps, + ramener l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser + sous main à un arrangement direct entre le sultan et le + pacha.--II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au + gouvernement français. Son argumentation avec lord Palmerston. + Peu d'effet produit sur ce dernier.--III. Obstacles que lord + Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses alliés. + Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de Prusse. + Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres de + transaction.--IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte + et le pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord + Palmerston pousse à faire une convention sans la France. La + Russie, l'Autriche et la Prusse y sont disposées. Résistances + dans l'intérieur du cabinet anglais. On se cache de M. Guizot. Ce + qu'il écrit à M. Thiers. Signature du traité sans avertissement + préalable à l'ambassadeur de France. Stipulations du traité. + _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion. + + +I + +En suivant M. Thiers dans sa politique parlementaire, nous avons perdu +de vue les négociations sur la question d'Orient. C'est, du reste, ce +qui était arrivé alors au public français. Cependant, pour n'avoir pas +occupé le parlement et la presse, ces négociations n'en avaient pas +moins continué, dans l'ombre et le mystère des chancelleries, et +s'étaient, de jour en jour, approchées du dénoûment qui devait si +désagréablement rappeler l'attention publique sur ce sujet. Il convient +d'en reprendre le récit au point où nous l'avions laissé. On se rappelle +quel était le dernier état des choses à la chute du ministère du 12 +mai: la Russie venait de renvoyer M. de Brünnow en Angleterre, avec +instructions de tout céder pour séparer les puissances de la France; +celle-ci s'obstinait, au contraire, à soutenir les prétentions de +Méhémet-Ali; tout concourait donc à consommer notre isolement; +seulement, la prudence ou l'hésitation de quelques-uns des alliés, +ralentissait un peu les événements que lord Palmerston et M. de Brünnow +eussent volontiers précipités, et pour le moment les négociations de +Londres étaient suspendues, sous prétexte d'attendre l'arrivée d'un +plénipotentiaire turc. Si le nouveau ministère français eût voulu +dégager notre politique des complications périlleuses où elle s'était +fourvoyée, ce retard lui aurait donné le temps d'accomplir son +évolution. Mais nous avons déjà vu que, dans ses premières déclarations +devant les Chambres, M. Thiers, loin d'oser annoncer quelque mouvement +de retraite, avait cru nécessaire de promettre qu'il ne serait pas moins +égyptien que ses prédécesseurs[261]. Il avait seulement émis la +prétention d'être plus habile et plus heureux dans la poursuite du même +but. Par quels moyens? Il ne l'avait pas dit à la tribune. Rien de plus +légitime qu'une telle discrétion. Mais le ministre était évidemment plus +explicite avec ses agents diplomatiques. Cherchons à découvrir, par les +instructions données à ces derniers, le plan qu'il entendait suivre dans +cette difficile négociation. + +[Note 261: Cf. plus haut, p. 136 et suiv.] + +L'idée qui tout d'abord se dégage avec le plus de netteté est le désir +de gagner du temps. Reculer autant que possible la reprise des +pourparlers de Londres, les faire ensuite traîner en longueur, +affecter de se dire sans parti pris, s'abstenir de faire aucune +proposition, critiquer celles d'autrui «avec mesure et patience», sans +se prononcer et de façon à retarder toute solution définitive, laisser +entrevoir que «si l'on voulait violenter la politique de la France, la +France résisterait», telle est la tactique recommandée par le ministre +à ses ambassadeurs près les diverses cours[262]. Pour n'être pas +déraisonnable et paraître indiquée par les circonstances, cette +tactique n'était pas sans risque. Pendant que nous refuserions ainsi +systématiquement de rien conclure, n'était-il pas à craindre que les +autres puissances, impatientées, n'en finissent sans nous? En tout +cas, ce n'était qu'un expédient temporaire. Qu'y avait-il au bout de +cette politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées? Ce +temps que l'on cherchait à gagner, qu'en prétendait-on faire? S'il +fallait en croire la conversation que M. Thiers a eue plus +tard,--après 1848,--avec un Anglais, son secret dessein était de +guetter le moment où l'opinion française, distraite ou fatiguée de son +engouement égyptien, eût permis de consentir une transaction, pour le +moment impossible[263]. Mais, dans les documents de l'époque, on ne +trouve rien qui confirme cette explication donnée après coup. Le +ministre, sans doute, y paraissait désirer un accord avec +l'Angleterre, mais l'attendait des concessions de cette dernière; il +ne désespérait pas de vaincre par son habileté un antagonisme qu'il +prétendait avoir été surtout provoqué par la maladresse de ses +prédécesseurs; et puis il se flattait que lord Palmerston accorderait +à un partisan déclaré de l'alliance anglaise ce qu'il avait refusé au +ministère du 12 mai, plus ou moins compromis dans les alliances +continentales. C'était pour mener à fin cette conversion de +l'Angleterre que M. Thiers jugeait utile de retarder toute solution. +Pendant ce temps, d'ailleurs, les amours-propres engagés auraient le +temps de se calmer. Aussi écrivait-il, le 12 mars, à M. de Barante: +«Il ne faut point afficher d'espérances ni de projets personnels à +notre cabinet; nous dirons notre mot quand il le faudra, mais il n'est +pas nécessaire de nous presser; jusque-là, de la douceur et des +raisonnements, les meilleurs possibles.» + +[Note 262: Correspondance de M. Thiers avec M. Guizot, publiée par +extraits dans les _Mémoires_ de ce dernier, et dépêches inédites de M. +Thiers à ses autres ambassadeurs.] + +[Note 263: SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and other +distinguished persons_, t. I, p. 4.--Dans cet entretien, auquel nous +avons déjà fait allusion, M. Thiers se donnait comme ayant été +personnellement peu favorable au pacha; seulement, quand il prit le +pouvoir, il trouva le Roi et l'opinion trop échauffés sur la question +égyptienne pour pouvoir aller à l'encontre. «Je consultai Granville, +ajouta-t-il, qui me donna le conseil de temporiser jusqu'à ce que les +Français, avec leur habituelle versatilité, eussent porté leur +attention sur un autre sujet... Je suivis ce conseil.»] + +C'est surtout avec l'Angleterre que M. Thiers prétendait ainsi +employer la «douceur» et les «raisonnements». Plus que jamais, il +était convaincu que le ministère précédent avait commis «une grande +faute» en se liant au concert européen. La note du 27 juillet lui +paraissait surtout regrettable. «C'est, disait-il, l'ornière dans +laquelle le char a échoué.» Seulement, il ne pouvait faire que ce +concert n'eût été accepté, bien plus, provoqué par la France, et que +cette note ne portât même la signature de l'amiral Roussin, devenu son +collègue dans le cabinet du 1er mars. Il reconnaissait donc +l'impossibilité de répudier ouvertement un engagement si formel et si +récent[264], mais ne renonçait pas à s'en dégager peu à peu et sans +bruit, par quelqu'une de ces voies détournées, obliques, qu'on ne +saurait sans doute interdire à la diplomatie, mais dans lesquelles il +est d'ordinaire fâcheux de se laisser surprendre. Telle était la +répugnance de M. Thiers pour ce concert européen, qu'il recommandait à +M. Guizot «de se refuser à toute délibération commune avec les quatre +puissances, et de n'avoir en quelque sorte de rapports officiels +qu'avec les ministres de la Reine». On cherche vainement quel avantage +il comptait trouver à demeurer en tête-à-tête avec lord Palmerston, +qui était de tous le plus animé contre la France, et à ne pas admettre +en tiers, dans la conversation, les représentants de l'Autriche et de +la Prusse, dont les sentiments étaient plus conciliants. Heureusement, +notre ambassadeur sut ne pas prendre à la lettre cette partie de ses +instructions. + +[Note 264: M. Thiers écrivait le 8 juin à M. Guizot: «Il ne faut pas +avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet, car un revirement de +politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur doit s'éviter +avec soin.» (_Mémoires de M. Guizot._)] + +La politique de M. Thiers n'était pas uniquement fondée sur l'espoir +d'un accord avec l'Angleterre; il poursuivait simultanément, mais avec +plus de mystère, un autre dessein: c'était de revenir à cet +arrangement direct entre le sultan et le pacha, qu'il regrettait tant +d'avoir vu empêché par la note du 27 juillet[265]. N'était-ce pas +s'exposer au reproche de manquer à l'engagement pris par cette note? +N'était-ce pas surtout paraître jouer un double jeu, temporiser à +Londres tout en agissant sous main en Orient? Notre ministre croyait +échapper à ce reproche en ayant soin de ne pas prendre ouvertement +l'initiative d'une négociation entre le sultan et Méhémet-Ali; il se +bornait à leur adresser à tous deux le «conseil très-pressant» de +«s'accorder directement», et à les décourager de rien attendre du +concert européen[266]. «Je tire le câble des deux côtés pour +rapprocher les deux parties, écrivait-il; mais je n'entame aucune +négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de duplicité.» Sans +doute, si le coup eût réussi, il eût fait faire aux puissances dont +nous estimions avoir à nous plaindre, à l'Angleterre surtout, une +figure fort penaude: comme revanche d'amour-propre, c'eût été complet, +si complet même qu'on aurait pu se demander s'il était d'une prudente +politique d'infliger à l'Europe entière une telle mortification et de +s'exposer aux représailles qui suivraient tôt ou tard. Mais y avait-il +des chances sérieuses de succès? Une telle entreprise, avec tout ce +qu'elle comportait de démarches complexes et lointaines à +Constantinople et à Alexandrie, pouvait-elle s'accomplir assez +secrètement pour n'être pas devinée par les autres cabinets, assez +rapidement pour que ceux-ci n'eussent pas le temps de se mettre en +garde? + +[Note 265: Le ministère du 12 mai lui-même, très-peu de temps après la +note du 27 juillet, en était à regretter l'arrangement direct. Le +maréchal Soult écrivait, le 15 octobre 1839, au duc d'Orléans: «Quant +à la Russie, elle pousse le Divan, par M. de Boutenieff, à s'arranger +directement avec le vice-roi, qui paraît avoir à ce sujet des +espérances. Si cela arrive, au lieu de l'empêcher, nous y donnerons +notre consentement, et, pour en finir, ce serait l'issue la plus +favorable.» (_Documents inédits._)] + +[Note 266: Voy. les lettres écrites sur ce sujet par M. Thiers à M. +Guizot, notamment celles du 21 mars et du 28 avril 1840. (_Mémoires de +M. Guizot._)] + + +II + +Londres était le siége principal des négociations[267]. C'était donc à +M. Guizot, qui venait d'y être nommé ambassadeur de France, qu'il +appartenait d'exécuter, pour la plus grande part, le plan de M. +Thiers. Il était nouveau dans ce rôle, n'ayant pas encore fait de +diplomatie et n'étant même jamais venu en Angleterre[268]. L'éclat de +son renom, sa haute expérience des choses politiques, son importance +parlementaire, l'éloquence de sa parole, faisaient de lui un +ambassadeur hors pair. Nul ne pouvait davantage honorer la France, ni +avoir plus d'autorité auprès du gouvernement et du public anglais. +Possédait-il au même degré les autres qualités du diplomate, la +souplesse de l'allure, la finesse et la sûreté de l'observation? Plus +tard, les amis de M. Thiers ont tâché de rejeter la responsabilité de +l'échec final sur le défaut de clairvoyance de M. Guizot. Celui-ci +s'est défendu dans ses _Mémoires_, en citant les nombreux passages de +ses lettres et de ses dépêches où il avertissait des dangers de la +situation. Sa justification paraît généralement concluante; s'il a eu +aussi ses illusions, elles ont été plutôt moindres que celles de son +gouvernement. Pourrait-on affirmer cependant qu'un ambassadeur moins +imposant et moins éloquent n'eût pas quelquefois mieux pénétré ce +qu'on voulait nous cacher? Ce côté investigateur,--nous dirions +presque: policier,--de la diplomatie est celui qui s'improvise le plus +difficilement. Les grands orateurs y sont moins propres que d'autres; +ils s'écoutent trop eux-mêmes pour bien écouter leurs interlocuteurs +et surtout pour prêter l'oreille à tous les petits bruits qui +pourraient leur servir d'indices; ils sont disposés à croire la partie +gagnée, quand ils ont conscience d'avoir victorieusement réfuté les +contradictions. Ajoutons qu'il y avait, chez M. Guizot, une +disposition naturelle à l'optimisme et à la confiance, qui n'était +pas la meilleure condition pour traiter avec lord Palmerston. Cette +disposition avait dû être encore augmentée par les succès personnels +de l'ambassadeur auprès de la société anglaise. Grâce à sa renommée, à +ses opinions, à sa religion même, il recevait des diverses classes +l'accueil le plus flatteur; partout, objet d'une curiosité +sympathique, il n'était pas jusqu'à ses dîners, apprêtés par le +célèbre Louis, l'ancien cuisinier de M. de Talleyrand, qui ne fussent +aussi goûtés par les ladies de l'aristocratie que ses _speechs_ de +_Mansion House_ par les bourgeois de la Cité. Ce nuage d'admiration au +milieu duquel il vivait à Londres ne risquait-il pas parfois de lui +voiler un peu les manoeuvres que poursuivait, pendant ce temps, la +malice résolue et obstinée du chef du _Foreign-Office_[269]? + +[Note 267: À Vienne, M. de Sainte-Aulaire ayant voulu entretenir M. de +Metternich de la question d'Orient, celui-ci le pria de ne plus lui +parler de cette affaire. «Je n'aurais rien de nouveau à vous +apprendre, lui dit-il, et ma maxime est de ne jamais parler dans un +lieu de ce qui se traite dans un autre.» Aussi M. de Sainte-Aulaire, +découragé, avait-il demandé et obtenu un congé. (_Mémoires inédits de +M. de Sainte-Aulaire._)] + +[Note 268: M. Guizot dit lui-même modestement, en commençant, dans ses +_Mémoires_, le beau récit de son ambassade: «J'avais beaucoup étudié +l'histoire d'Angleterre et la société anglaise. J'avais souvent +discuté dans nos Chambres les questions de politique extérieure. Mais +je n'étais jamais allé en Angleterre et je n'avais jamais fait de +diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a à +apprendre, tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux le pays et fait +soi-même le métier dont on parle.»] + +[Note 269: Pour le récit des négociations qui vont suivre, jusqu'à la +signature du traité du 15 juillet, je m'attache principalement aux +documents diplomatiques publiés dans les _Mémoires de M. Guizot_, en +les complétant par les _Papiers inédits_ dont j'ai eu communication, +et par les publications anglaises, notamment: _Life of Palmerston_, +par BULWER; _Greville Memoirs_ et _Correspondence relative to the +affairs of the Levant_. Les documents qui seront cités au cours de ce +récit, sans indication de source particulière, sont tirés des +_Mémoires de M. Guizot_.] + +M. Guizot n'avait, pour son compte, aucune objection de fond au plan +qu'on le chargeait d'exécuter à Londres. Il partageait alors +l'engouement général pour le pacha. Cependant, dès le début, avec une +remarquable sagacité, il mit en garde M. Thiers contre certains +risques de sa tactique. Tout en comprenant, par exemple, l'intérêt de +«gagner du temps», il rappelait que le «ministère anglais croyait les +circonstances favorables pour régler les affaires d'Orient, et voulait +sérieusement en profiter»; puis il ajoutait: «Si, de notre côté, nous +ne paraissions vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les +difficultés en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par +quelque résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous +et avec d'autres plutôt que de ne rien faire.» Il revenait souvent sur +cet avertissement, sans, il est vrai, faire partager au gouvernement +français son prévoyant souci. Le Roi lui-même, ordinairement plus +perspicace, disait au général Baudrand, qui avait mission de le +répéter à l'ambassadeur: «M. Guizot paraît trop préoccupé des +dispositions de l'Angleterre, qui lui semblent douteuses envers nous. +Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront sur les +affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous. +Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront +jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres +puissances, sans que la France soit une des parties contractantes. Je +voudrais que notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.» +M. Guizot ne se rendit pas. «La politique anglaise, répondit-il au +général Baudrand, s'engage quelquefois légèrement et bien +témérairement dans les questions extérieures. Dans cette affaire-ci, +d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent les +penchants de l'Angleterre et se montrent prêtes à faire ce qu'elle +voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons _non_... Ce +n'est pas une situation bien commode, ni parfaitement sûre... Il faut +toujours craindre quelque coup fourré et soudain.» + +En même temps qu'il avertissait son gouvernement, M. Guizot +s'efforçait de ramener le cabinet anglais à nos vues. Dans ses +conversations avec lord Palmerston, son thème était celui-ci: «Nous +n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir, le même que celui +de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse; nous voulons +l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. Entre le sultan et +le pacha, la répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan +possédait la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent +à la rendre, nous dirons: Soit. C'est là, selon nous, une petite +question. Mais si l'on tente de résoudre cette petite question par la +force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt +s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le +théâtre. Le pacha est très-fort et très-résolu. Il résistera; il +résistera à tout risque. Sa résistance amènera l'intervention en +Orient des puissances et surtout de la Russie, qui sera seule en état +d'y envoyer des soldats. Moyen assuré de mettre l'empire ottoman en +pièces et l'Europe en feu. Le czar peut y trouver son compte: tout +emploi de la force dans le Levant tourne à son avantage, et toute +grande secousse, en ces parages ouvre des chances dont il est, plus +qu'un autre, en état de tirer profit. Mais ce n'est pas l'intérêt de +la France, et il ne semble pas que ce soit davantage l'intérêt de +l'Angleterre. Les deux nations n'ont-elles pas la même préoccupation +en ce qui regarde la Turquie: empêcher que la Russie ne s'en empare +matériellement ou moralement? Un dissentiment sur un point secondaire +leur fera-t-il perdre de vue leur commune étoile?» + +Dans la situation prise par le gouvernement français, ce langage était +le meilleur qu'on pût tenir en son nom, et M. Guizot y apportait toute +sa puissance d'argumentation, tout son art de parole. Il faisait +cependant peu d'effet sur lord Palmerston. «La paix n'est pas possible +en Orient, répondait ce dernier, tant que le pacha possédera la Syrie; +il est ainsi trop fort et le sultan trop faible: pour l'empire +ottoman, la Syrie est une question vitale.» Quant à la Russie, le +ministre anglais, loin de se laisser inquiéter sur ses desseins, +affectait de croire à sa loyauté; il se félicitait de la modération +avec laquelle elle ajournait son ancienne politique et renonçait à son +protectorat exclusif sur la Porte. Pourquoi même s'émouvoir de son +intervention possible en cas de résistance du pacha? Elle +n'interviendrait alors qu'au nom de l'Europe. De méfiance et de +jalousie, lord Palmerston n'en ressentait que contre la France. Il +prétendait avoir été toujours trompé par elle, spécialement par +Louis-Philippe, dont sa haine faisait une sorte de fourbe[270]. Le +vrai danger en Orient lui paraissait venir, non de l'ambition du czar, +mais de celle du gouvernement français. «Nous ne nous cachons rien, +n'est-ce pas? se laissait-il aller à dire dès l'un de ses premiers +entretiens avec M. Guizot. Est-ce que la France ne serait pas bien +aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance nouvelle +et indépendante qui fût presque sa création et devînt nécessairement +son alliée? Vous avez la régence d'Alger. Entre vous et votre alliée +d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres États de Tunis +et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de la côte d'Asie +sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette, +seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. Cela ne peut +nous convenir[271].» Ce qui empêchait d'ailleurs notre argumentation +de faire effet sur lord Palmerston, c'est qu'il contestait absolument +la donnée de fait sur laquelle elle reposait. Loin de croire à la +résistance du pacha et aux dangers qui en résulteraient, il +garantissait sa prompte et facile soumission; il jugeait que ce +pouvoir, si rapidement grandi en Égypte, était précaire, personnel, +plus ambitieux que solide, et il voyait dans Méhémet-Ali un de ces +aventuriers orientaux aussi prompts à se résigner à un grand revers +qu'à tenter une audacieuse entreprise. Sur ce sujet, en dépit des +affirmations contraires qui avaient cours non-seulement en France, +mais en Autriche et jusqu'en Angleterre, il ne laissait pas voir un +seul instant de doute. La véhémence agitée du pacha, loin de lui en +imposer, lui paraissait trahir plus de faiblesse que d'audace[272]. + +[Note 270: Lord Palmerston écrivait, le 16 avril, dans une lettre +intime au comte Granville: «Il est manifeste que le gouvernement +français nous a trompés dans les affaires de Buenos-Ayres, comme il +l'a fait presque toutes les fois que nous avons été en rapport avec +lui, par exemple en Espagne, en Portugal, en Grèce, à Tunis, en +Turquie, en Égypte, en Perse, où sa conduite et son langage ont +toujours été divergents. La vérité,--quelque répugnance qu'on ait à +l'avouer,--est que Louis-Philippe est un homme dans lequel on ne peut +avoir une solide confiance. Cependant, il est là, et nous l'appelons +notre allié; seulement, nous devons être éclairés par l'expérience, et +ne pas attacher à ses assertions ou professions, une valeur plus +considérable que celle qui leur appartient réellement; plus +particulièrement quand ses paroles sont, comme dans l'affaire +d'Égypte, non-seulement différentes de ses actes, mais inconciliables +même avec ceux-ci» (BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 272, +273.)] + +[Note 271: C'est le même sentiment qui fera dire, plus tard, en 1841, +à la _Revue d'Édimbourg_, pour justifier rétrospectivement la +politique de lord Palmerston: «La France humiliait l'Angleterre dans +la Méditerranée.»] + +[Note 272: Lord Palmerston écrivait à lord Granville: «Le rapport qui +m'a été envoyé par Hodges (consul anglais à Alexandrie), de son +entrevue avec Méhémet-Ali, me fait penser que celui-ci finira par se +rendre. Il était très-mécontent, extrêmement agité, très-violent et +fort véhément dans ses affirmations qu'il ne céderait pas, les +appuyant de serments solennels; tout ceci indique qu'il a conscience +de sa faiblesse, et qu'au fond il a peur.» (BULWER, t. II, p. 270.) +Cette lettre est datée du 11 mars 1840: il y a là une erreur évidente; +certains passages de la lettre, relatifs au général Sébastiani et à M. +Guizot, lui assignent une date antérieure, probablement le 11 +février.] + +Quant à l'inconvénient de mécontenter la France, le ministre anglais +n'y voyait même pas un motif d'hésiter; s'il pensait à notre +irritation, c'était pour peser, d'un esprit très-libre et d'un coeur +très-froid, les raisons qui devaient la rendre impuissante. «Que les +Français disent ce qu'ils voudront, écrivait-il au comte Granville, +ils ne peuvent pas faire la guerre aux quatre puissances pour soutenir +Méhémet-Ali. Voudraient-ils risquer une guerre maritime? Où +trouveraient-ils des navires pour tenir tête à la flotte anglaise +seule, sans parler de la flotte russe, qui, en pareil cas, se +joindrait à nous? Que deviendrait Alger, si la France était en lutte +avec une puissance qui lui fût supérieure sur mer? Risqueront-ils une +guerre continentale? Et pourquoi? Pourraient-ils aider Méhémet-Ali en +marchant sur le Rhin, et ne seraient-ils pas ramenés en arrière aussi +vite qu'ils seraient venus? L'intérieur est-il si tranquille et si uni +que Louis-Philippe aimât à voir les trois puissances du continent +armées contre lui, et les deux prétendants à son trône, le Bourbon et +le Bonaparte, trouvant, pour leurs prétentions, appuis au dedans et au +dehors? C'est impossible. La France peut parler haut, mais ne peut pas +faire la guerre pour une telle cause. Il serait peu sage de +méconnaître les forces de cette nation et les fâcheux résultats d'une +guerre avec elle, dans le cas où elle aurait un intérêt national et +une cause juste à soutenir; mais il serait également fâcheux de se +laisser intimider par des paroles ou des rodomontades, dans le cas où +une calme vue des choses doit nous convaincre que la France serait +seule la victime d'une guerre entreprise par elle, précipitamment, par +caprice et sans juste motif[273].» + +[Note 273: Lettre précitée.] + + +III + +Si décidé, si passionné que fût lord Palmerston, il ne lui était pas +aisé de faire marcher à son pas tous ses collègues. Plusieurs années +après, repassant en esprit les événements de cette époque, il +écrivait: «Les plus grandes difficultés que j'ai eu à surmonter dans +toute la négociation provenaient des intrigues sans principes qui se +produisaient dans notre propre camp[274].» Déjà on a eu occasion de +noter les répugnances de plusieurs des ministres anglais à rompre avec +la France pour se rapprocher de la Russie. M. Guizot s'était tout de +suite aperçu de ces sentiments, et il s'attachait à les entretenir, +tout en ménageant les susceptibilités de lord Palmerston. Habitué de +_Holland House_, il n'avait pas à échauffer les sympathies françaises +du maître de la maison; peut-être même celui-ci les exprimait-il trop +ouvertement pour un ministre de la Reine, et était-ce la raison pour +laquelle ces sympathies se trouvaient n'être pas aussi efficaces que +sincères. Lord Clarendon s'affichait aussi comme notre ami[275]. Aussi +Palmerston écrira-t-il un peu plus tard: «Guizot a été trompé par le +sot langage (_the foolish language_) de Holland et de Clarendon, qui, +dans leurs conversations, parlaient en faveur de Méhémet-Ali[276].» +Lord Lansdowne et lord John Russell, bien que moins décidés et moins +expansifs, assuraient amicalement notre ambassadeur de leur désir de +«finir l'affaire d'Orient de concert avec la France». Dès son arrivée +à Londres, M. Guizot avait eu soin de se mettre en rapport avec le +chef du cabinet, lord Melbourne: celui-ci l'avait écouté, étendu +mollement dans son fauteuil, avec un sourire qui pouvait aussi bien +témoigner de sa bienveillance que de son insouciance, donnant souvent +des marques d'approbation, questionnant en homme qui serait heureux +d'obtenir une bonne réponse, et montrant personnellement le désir +sincère d'un accord, sans indiquer qu'il eût trouvé le moyen de le +faire, et surtout qu'il fût résolu à l'imposer autour de lui; en +somme, le premier ministre avait paru sortir de cette conversation, +suivant l'expression même de son interlocuteur, «plutôt rejeté dans +une indécision favorable que ramené à notre sentiment». En dehors du +cabinet, la France comptait aussi des amis utiles. De ce nombre était +M. Charles Greville, clerc du conseil privé, personnage fort répandu +dans la haute société politique anglaise; il voyait fréquemment M. +Guizot et était pour lui un précieux informateur[277]. Lord Grey +recherchait notre ambassadeur pour lui dire: «Nous ne devons pas nous +séparer de vous; sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Le +beau-frère de lord Grey, M. Ellice, membre très-actif des Communes, +s'employait ouvertement dans notre sens. L'illustre chef des tories, +le duc de Wellington, demeuré, quoique tout cassé par l'âge, l'homme +le plus considérable de l'Angleterre, déclarait «que, dans +l'arrangement à intervenir, les limites des territoires importaient +assez peu, qu'il fallait avant tout un arrangement agréé des cinq +puissances, et que toute séparation de l'une d'elles serait un mal +plus grave que telle ou telle concession territoriale». Enfin, les +radicaux de la Chambre basse et les whigs qui les avoisinaient se +montraient de plus en plus choqués et effrayés à l'idée de substituer +l'alliance russe à l'alliance française et de risquer une guerre en +Orient pour enlever la Syrie à Méhémet-Ali. + +[Note 274: Lettre à M. Bulwer, du 14 mars 1846. (BULWER, t. II, p. +284.)] + +[Note 275: On lit dans le _Journal_ de M. Charles Greville, à la date +du 5 septembre 1840: «Clarendon m'a montré, l'autre jour, une longue +lettre qu'il écrivit à Palmerston en mars dernier, et où il discutait +toute la question orientale, en indiquant les objections qu'elle +paraissait soulever et en suggérant ce qu'il aurait voulu faire à sa +place. C'était un document assez bien écrit et assez bien raisonné.» +(_The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 301.)] + +[Note 276: Lettre à William Temple, du 27 juillet 1840 (BULWER, t. +III, p. 43.)] + +[Note 277: Cf. _The Greville Memoirs, second part_.] + +Tous ces symptômes pouvaient faire croire que lord Palmerston serait +empêché de pousser ses desseins jusqu'au bout. M. Guizot mettait +cependant en garde M. Thiers contre de trop prompts espoirs. Il +montrait le chef du _Foreign-Office_ s'obstinant d'autant plus dans +ses idées qu'il les voyait plus combattues. «Il sent, écrivait notre +ambassadeur, que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des +idées différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé, +s'élèvent, se répandent et modifient ou du moins ébranlent les +convictions et les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente... Il +agit et fait agir auprès de ses collègues ébranlés.» M. Guizot +ajoutait, avec une sagacité très-fine et très-sûre: «Sachez bien que +lord Palmerston est influent dans le cabinet, comme tous les hommes +actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent qu'il n'a pas +raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à ce qu'il fait, +il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi, prendre de la +peine. Bien peu d'hommes s'y décident.» + +Ce n'était pas seulement par ses collègues que lord Palmerston avait +peine à se faire suivre, c'était aussi par ses alliés du continent, +par ceux-là que M. Thiers aurait voulu tenir à l'écart. Sans doute, à +Vienne et à Berlin, on n'était pas devenu plus favorable à +Méhémet-Ali; mais on trouvait le ministre anglais passionné et +casse-cou; on était disposé à nous croire, quand nous dénoncions les +moyens coercitifs proposés par lui comme étant inefficaces contre le +pacha et menaçants pour la paix européenne; on se demandait avec +trouble si l'on ne s'était pas laissé engager dans une fort périlleuse +aventure. M. de Metternich s'épanchait tristement avec le comte +Apponyi sur la témérité de lord Palmerston: «Il va de l'avant, +écrivait-il, sans même s'être assuré de l'appui, qui avant tout lui +serait nécessaire, de ses propres collègues... Ses idées sur les +moyens comminatoires n'ont pas le sens commun. Je crois le lui avoir +démontré par ma dernière expédition[278].» Le chancelier avait, en +effet, envoyé à Londres un long mémoire où il discutait et critiquait +les procédés de coercition préconisés par le _Foreign-Office_[279]. + +[Note 278: Lettres du 1er et du 6 mai 1840. (_Mémoires de M. de +Metternich_, t. VI, p. 430, 432.)] + +[Note 279: Mémoire du 25 avril 1840. (_Ibid._, p. 454 à 464.)] + +Vers la même époque, dans le courant d'avril, les représentants de +l'Autriche et de la Prusse à Londres, le baron de Neumann et le baron +de Bülow, vinrent d'eux-mêmes entretenir M. Guizot et lui laissèrent +voir leur inquiétude, leur désir de trouver une transaction que chacun +pût accepter sans s'infliger un démenti. «Pourquoi, disait le baron de +Bülow, n'accorderait-on pas, par exemple, à Méhémet-Ali l'hérédité de +l'Égypte et le gouvernement viager de la Syrie? Voilà une transaction +possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. Il faut les chercher.» Le +ministre de Prusse donnait même à entendre qu'on irait peut-être +jusqu'à la Syrie héréditaire, si la France consentait, en cas de +résistance du pacha, à se joindre aux autres puissances pour le mettre +à la raison. Le baron de Neumann fit des ouvertures analogues. «Mon +gouvernement, disait-il à notre ambassadeur, désire autant que le +vôtre le maintien de la paix en Orient; il est fort peu enclin à +l'emploi des moyens de contrainte; il en connaît, comme vous, les +difficultés et les périls; ce qui importe, c'est qu'il y ait +arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement efficace ne peut +avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'Empereur mon maître +et le roi de Prusse le désirent également. Qu'une transaction, agréée +par vous, soit donc proposée; elle peut l'être de plusieurs manières; +nous serons fort disposés à l'appuyer, et lord Palmerston lui-même y +sera amené.» Sans doute, on ne devait pas faire un très-grand fond sur +l'énergie avec laquelle ces deux diplomates auraient agi sur lord +Palmerston; la même disposition un peu craintive qui les poussait à se +montrer conciliants avec M. Guizot, les eût fait, en un autre moment, +se soumettre à l'impérieuse résolution du ministre anglais[280]. Leurs +avances n'en avaient pas moins une réelle importance et pouvaient +servir de point de départ à des négociations qui eussent +très-heureusement modifié notre situation. Lié par ses instructions, +M. Guizot se borna à répondre que le gouvernement français n'aurait, +pour son compte, aucune objection à cette distribution des +territoires, seulement qu'il ne savait si le pacha s'en contenterait; +or il fallait avant tout, disait-il, que la transaction fût agréée à +Alexandrie comme à Constantinople, et que l'exécution en fût toute +pacifique. C'était subordonner la politique de la France aux +fantaisies ambitieuses de Méhémet-Ali: À Paris, M. Thiers, toujours +fort monté contre la Prusse et surtout contre l'Autriche, se montra +moins favorable encore aux ouvertures de leurs représentants; à son +avis, les perpétuelles tergiversations de ces puissances, depuis un +an, ne permettaient pas d'attacher beaucoup de valeur à un retour si +incomplet. Il ne chargea donc notre ambassadeur de leur donner aucun +encouragement. + +[Note 280: Un peu plus tard, M. Greville nous montre, dans son +_Journal_, M. de Neumann parlant à chacun dans le sens qu'il sait lui +plaire, énergique avec Palmerston, conciliant avec lord Holland, et il +ajoute: «Neumann est un chien servile (_a time serving dog_).» (_The +Greville Memoirs, second part_, vol. I, p. 329.)] + +Les ministres d'Autriche et de Prusse ne se rebutèrent pas. Le 5 mai, +le baron de Neumann revint trouver M. Guizot avec des propositions +plus précises, qu'il disait avoir espoir de faire accepter à lord +Palmerston. Il s'agissait de laisser à Méhémet-Ali la presque totalité +du pachalik d'Acre, y compris cette place même, que, dans les +propositions un moment faites et si vite retirées au mois d'octobre +précédent, le gouvernement anglais avait tenu à réserver au sultan. +Cette concession serait-elle faite à titre héréditaire? Sur ce point, +M. de Neumann ne pouvait répondre nettement; toutefois, bien qu'il +prévît de grosses difficultés de la part du ministre anglais, il +croyait qu'on irait jusqu'à l'hérédité. Le surlendemain, lord +Palmerston, fort à contre-coeur, et agissant sous la pression de ses +collègues, fit la même ouverture à notre ambassadeur, sans parler, il +est vrai, de l'hérédité. Cette fois, nous n'étions plus en présence +d'une velléité plus ou moins efficace de la diplomatie autrichienne, +mais d'une proposition faite au nom des trois puissances. M. Guizot +répondit qu'il allait la transmettre à son gouvernement, mais que +celui-ci aurait besoin de temps pour savoir si cet arrangement serait +accepté par Méhémet. M. Thiers ne jugea même pas nécessaire de poser +la question à Alexandrie: «Nous trouvons le partage de la Syrie +inacceptable pour le pacha, écrivit-il, le 11 mai, à M. Guizot. +Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à +le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres. +Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie!» + +Si les tentatives de transaction n'aboutissaient pas, elles +produisaient du moins un temps d'arrêt dans les négociations de M. de +Brünnow et de lord Palmerston. Ces négociations ne paraissaient point +avoir fait un pas depuis le mois de janvier. À Saint-Pétersbourg, +selon les rapports de M. de Barante, on s'inquiétait de ces retards; +après avoir cru un moment tenir le succès de sa manoeuvre, le +gouvernement russe commençait à en désespérer et prenait presque son +parti d'un accord avec la France[281]. D'ailleurs, à cette même +époque, il voyait d'autres affaires se traiter entre Londres et Paris +dans des conditions de bonne entente, d'amitié cordiale, qui +semblaient écarter tout présage de rupture. + +[Note 281: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches du 14 +avril et du 31 mai 1840. (_Documents inédits._)] + +Ce fut alors, en effet, au commencement du mois de mai, que se +négocia, entre les deux gouvernements, la restitution à la France de +la dépouille mortelle de Napoléon. On sait avec quelle bonne grâce, un +peu railleuse, lord Palmerston accueillit ce qu'il appelait une +«requête bien française», heureux de nous donner cette satisfaction +d'apparat, et de masquer ainsi les mauvais desseins dont il +poursuivait ailleurs l'accomplissement[282]. Dans une autre affaire, +ce fut l'Angleterre qui reçut un bon office du gouvernement français. +Elle devait à l'humeur batailleuse de lord Palmerston d'avoir +plusieurs querelles à la fois sur les bras: guerres avec la Chine et +l'Afghanistan, rupture diplomatique avec le Portugal, contestation +avec les États-Unis, et enfin conflit avec Naples à propos des soufres +de Sicile. Par la dureté hautaine de la diplomatie britannique et par +la fierté obstinée du roi de Naples[283], ce dernier conflit s'était à +ce point envenimé, qu'il semblait n'y avoir plus place qu'aux moyens +violents. Déjà la flotte de l'amiral Stopford donnait une chasse peu +glorieuse aux barques napolitaines, et des rassemblements de troupes +se faisaient sur toutes les côtes de l'Italie méridionale. Certes, la +partie n'était pas égale; elle l'était même si peu, que le +gouvernement anglais avait, aux yeux de toute l'Europe, la figure +fâcheuse d'un puissant qui abuse de sa force contre un faible. Bien +qu'étranger, pour sa part, aux scrupules chevaleresques, lord +Palmerston se rendait compte de cette impression générale et en était +fort ennuyé: il désirait vivement mettre fin à une affaire si mal +engagée, d'autant que les vaisseaux employés à bloquer les ports des +Deux-Siciles, étaient destinés, dans sa pensée, à des opérations +autrement importantes en Orient. Il accepta donc avec empressement la +médiation que lui offrit, au courant d'avril, le gouvernement +français. Celui-ci s'était décidé à intervenir par un double motif: +d'une part, il lui convenait, particulièrement en ce moment, de +montrer que l'Angleterre lui était unie et recourait à lui dans ses +embarras; d'autre part, cette ingérence dans les affaires d'un État +italien lui paraissait de nature à augmenter, dans la Péninsule, +l'influence de la France, au détriment de celle de l'Autriche, et +l'humeur visible de M. de Metternich prouvait que le calcul n'était +pas mauvais[284]. Les négociations rencontrèrent plus d'un obstacle; à +chaque retard, le ministre anglais témoignait de son anxieuse +impatience. M. Thiers surmonta les difficultés, les unes après les +autres, avec une adroite et patiente fermeté, et tout fut heureusement +terminé dans les premiers jours de juillet. Les titres que notre +gouvernement crut avoir ainsi acquis à la gratitude de ses voisins, +contribuèrent à augmenter sa trompeuse sécurité. Quant à lord +Palmerston, il ne tira de là qu'une conclusion, c'est que ses +vaisseaux étaient libres et que, dès lors, il était mieux armé pour +nous faire échec en Orient; en effet, cette même flotte de l'amiral +Stopford, que notre médiation venait de relever de sa faction dans les +eaux napolitaines, allait, dans quelques semaines, être employée à +bombarder Beyrouth et à chasser de Syrie les troupes du pacha, notre +protégé[285]. + +[Note 282: Cf. plus haut, p. 159 et 160.] + +[Note 283: «Je ne suis que le roi de Naples, disait ce prince, +c'est-à-dire d'un pays qui a six millions d'âmes; mais je tiendrai +tête à l'Angleterre; il en arrivera ce qui pourra.»] + +[Note 284: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 432, 434.] + +[Note 285: Le 13 juillet 1840, lord Palmerston écrivait à son frère, +ministre d'Angleterre à Naples: «Je suis très-content, sous tous les +rapports, que la question des soufres soit réglée; c'est un grand +embarras de moins, et nous avons besoin de tous nos vaisseaux dans le +Levant, où nous avons de la besogne à leur faire faire.» Il ajoutait, +le 27 juillet, dans une lettre au même: «Il est heureux que nous ayons +fini notre querelle napolitaine, et une des raisons qui me rendaient +si impatient de la terminer était que je prévoyais que nous aurions +besoin de toutes nos forces disponibles pour conduire nos opérations +dans le Levant. Thiers, sans doute, pense que nous l'avons joué dans +cette affaire, en obtenant que sa médiation fût terminée avant qu'il +ne voulût y mettre fin, et cela le fâche fort. Mais sa mauvaise humeur +se dissipera.» (BULWER, t. III, p. 41 à 44.)] + +Toutefois, avant de pouvoir réaliser son dessein, le chef du +_Foreign-Office_ se vit obligé, vers le milieu de juin, de nous +offrir encore une transaction. C'est que sa politique antifrançaise +inquiétait et mécontentait de plus en plus une bonne partie de ses +collègues. On parlait de discussions très-animées au sein du conseil +des ministres, et il n'était pas jusqu'à lord Melbourne qui, +paraissant sortir de son indolence irrésolue, ne vînt dire à M. +Guizot: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon; tout ce que nous +ferions en nous divisant serait mauvais et dangereux.» Si habitué que +fût lord Palmerston à en prendre à son aise avec les autres ministres, +il crut nécessaire de ne pas paraître rebelle à toute conciliation; il +renouvela donc à notre ambassadeur la proposition, déjà faite quelques +semaines auparavant, de partager la Syrie entre le sultan et le pacha, +et demanda à connaître la réponse «positive» du gouvernement français. +Il s'attendait probablement à un refus et comptait en tirer parti pour +vaincre les résistances qu'il rencontrait autour de lui. Son espérance +ne fut pas trompée. M. Thiers persista à déclarer cette proposition +«inadmissible». «Le pacha, dit-il, n'accordera jamais ce qu'on lui +demande là... Nous ne nous ferons donc pas les coopérateurs d'un +projet sans raison, sans chance de succès, et qui ne peut être exécuté +que par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y +croyons pas.» + +À la même époque, M. de Neumann s'abouchait de nouveau avec M. Guizot +et lui faisait des offres plus avantageuses encore. Impatient d'en +finir, ne cachant ni son inquiétude ni son irritation contre lord +Palmerston, il se déclara résolu à agir fortement sur ce dernier pour +lui faire accepter une combinaison donnant au pacha l'Égypte +héréditaire et toute la Syrie viagère; il croyait, du reste, pouvoir +compter sur l'appui d'une partie des ministres anglais. Plusieurs +symptômes indiquaient que c'était là l'effort suprême de ceux qui +désiraient l'accord. Notre ambassadeur comprit la gravité de la +situation et écrivit aussitôt, le 24 juin, à M. Thiers: «Nous touchons +peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont je vous +parlais, et qui consiste, de la part de l'Autriche et de la Prusse, à +déclarer à lord Palmerston qu'il faut se résigner à laisser +viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France cette grande +concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, en ce moment. +Les collègues de lord Palmerston, d'une part, les ministres d'Autriche +et de Prusse, de l'autre, pèsent sur lui pour l'y décider. S'ils l'y +décident, en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir +remporté une grande victoire et être arrivés à des propositions +d'arrangement raisonnables. Il importe donc extrêmement que je +connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de mon langage peut +dépendre ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un +revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue +et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les +rengagerait brusquement dans son système et leur ferait adopter, à +quatre, son projet de retirer au pacha la Syrie.» Sans affirmer que, +dans ce cas, «l'arrangement à quatre» fût certain, M. Guizot le +donnait pour «possible». L'ambassadeur inclinait manifestement à se +contenter de ce qu'il appelait cette «grande concession». Tel ne fut +pas le sentiment de M. Thiers: dans tout ce qui lui était transmis, il +ne vit que l'embarras, la division, le désarroi de ceux qu'il +prétendait amener à ses idées; et il se flatta, en tenant ferme, de +les contraindre à une capitulation complète. Il hésitait néanmoins à +répondre par un refus trop net, et préférait prolonger son attitude +critique et expectante. «Quand je vous parlais, écrivit-il à M. +Guizot, le 30 juin, d'une grande conquête qui changerait notre +attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie +héréditaire. Toutefois, j'ai consulté le cabinet; on délibère, on +penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de +vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.» + + +IV + +Quel était le secret de l'obstination avec laquelle M. Thiers se +refusait à toutes les transactions? Sans doute, c'était, pour une +bonne part, l'illusion, déjà tant de fois signalée, sur la puissance +du pacha et sur l'impossibilité d'un accord entre l'Angleterre et la +Russie. Mais, seul, ce motif n'eût peut-être pas suffi. On sait que, +dès son arrivée au pouvoir, l'une des arrière-pensées du ministre du +1er mars, l'une de ses visées secrètes, avait été de revenir à cet +arrangement direct, entre le sultan et le pacha, que les puissances +avaient une première fois empêché par la note du 27 juillet. On n'a +pas oublié non plus que nos agents avaient reçu recommandation d'y +pousser par les moyens détournés à leur disposition, tout en se +gardant d'en prendre ouvertement et officiellement l'initiative. Plus +la prolongation du _statu quo_ devenait intolérable et dangereuse pour +l'empire ottoman, plus on se flattait, à Paris, que le sultan se +déciderait, pour en finir, à s'entendre avec son vassal. Cependant les +semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'était encore venu justifier +cette espérance, quand, vers la fin de mai, le bruit se répandit à +Constantinople que le grand vizir, Khosrew-Pacha, de tout temps ennemi +mortel de Méhémet-Ali, allait être destitué. + +Les représentants de la France en Turquie et en Égypte, convaincus que +cette disgrâce ferait disparaître le principal obstacle à un +accommodement direct, redoublèrent d'activité. Ce fut notre consul +général à Alexandrie, M. Cochelet, qui porta à Méhémet la première +nouvelle de la chute imminente de Khosrew. Le vieux pacha fit un bond +sur son divan; sa figure prit une expression de joie extraordinaire, +et des larmes vinrent dans ses yeux. Devançant les conseils que notre +consul allait lui donner, il vint à lui, le frappa sur la poitrine de +la paume de la main, lui serra les deux poignets et lui dit: +«Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution du +grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier +secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de mon +respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de me +permettre de lui renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de +Moustoueh-Pacha (l'amiral égyptien). Je la prierai de consentir à ce +que mon fils, Saïd-Bey, vienne à bord de la flotte pour se jeter à ses +pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha (le nouveau grand vizir), et une +fois que les relations de bonne intelligence et d'harmonie seront +rétablies, je m'arrangerai avec la Porte.» Et comme le consul lui +recommandait d'être modéré dans ses prétentions: «Laissez-moi faire, +reprit le pacha; lorsque je serai en rapport avec la Porte, nous nous +arrangerons ensemble très-certainement.[286]» Le 16 juin, aussitôt +qu'on eut reçu à Alexandrie la confirmation de la destitution de +Khosrew, Sami-Bey s'embarqua pour Constantinople. Dans cette ville, +les esprits paraissaient disposés à répondre par de très-larges +concessions au renvoi de la flotte. + +[Note 286: Dépêche de M. Cochelet, 26 mai 1840.] + +À cette nouvelle, grande fut l'émotion de M. Thiers. Ne touchait-il +pas au but? Il expédia sur-le-champ M. Eugène Périer à Alexandrie, +pour dire au pacha «de se hâter», pour l'avertir «qu'à Londres on +était irrité contre lui, que l'on pouvait passer à des résolutions +extrêmes», et pour l'inviter à se contenter de la Syrie viagère. En +même temps, il donnait instruction à notre ambassadeur près le sultan +de seconder la mission de Sami-Bey et de prêcher la modération au +Divan, en évitant toutefois de «prendre la négociation à son compte et +comme une entreprise française». Enfin, il informait M. Guizot de ces +événements, de ce qu'il en attendait, et lui recommandait de les tenir +aussi longtemps que possible cachés aux autres puissances, à lord +Palmerston notamment. «Il importe, lui écrivait-il, de ne pas faire +connaître la proposition du pacha à Londres, pour que les Anglais +n'aillent pas empêcher un arrangement direct. La nouvelle sera +bientôt connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les +Anglais ne pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils arriveront +trop tard s'ils veulent écrire à Constantinople[287]. + +[Note 287: Lettre citée par M. Guizot dans son discours du 26 novembre +1840.] + +Vaine recommandation! notre secret avait été tout de suite éventé. +L'avis de ce qui se préparait en Orient était arrivé à Londres de deux +côtés: de Constantinople, par lord Ponsonby, dont l'animosité +clairvoyante avait deviné notre plan; de Paris, par le comte Apponyi, +qui avait eu connaissance des dépêches de notre consul. L'impression +fut vive parmi les représentants des divers cabinets; ils virent là un +coup monté par la France pour se soustraire à l'engagement formel pris +par la note du 27 juillet, pour régler à elle seule les affaires +d'Orient et pour «mystifier» les autres puissances. Lord Palmerston +fut le plus irrité de tous. Cette campagne, qui était son oeuvre +personnelle, où il avait dépensé toute sa passion et engagé hardiment +toute sa responsabilité, dont il attendait tant de satisfaction pour +les préventions et les jalousies anglaises, tant d'importance pour +lui-même, allait-il donc en sortir non-seulement battu, mais joué au +point d'être quelque peu ridicule? «On se serait bien moqué de nous si +l'arrangement direct avait réussi», disait-il plus tard à M. Guizot. +Il n'était pas homme à prendre son parti d'un tel fiasco, ni à +pardonner à qui lui en faisait courir le risque. Aussi résolut-il +non-seulement de faire échouer l'arrangement direct, mais aussi de +profiter de l'émotion de ses collègues et de ses alliés pour leur +arracher ce qu'il n'avait pu jusqu'ici obtenir d'eux, c'est-à-dire une +convention conclue entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la +Prusse, et fondée sur cette triple base: exclusion de la France; la +Syrie entière ou presque entière au sultan; coercition contre le pacha +s'il ne se soumettait pas tout de suite. Ainsi s'engageait entre lord +Palmerston et M. Thiers une partie dont l'enjeu était, des deux côtés, +singulièrement redoutable. On eût dit une lutte de vitesse. Lequel +arriverait le premier? Serait-ce le ministre français poursuivant, à +Constantinople, l'accommodement du sultan et du pacha, ou le ministre +anglais poursuivant, à Londres, la convention à quatre? + +Il fut tout de suite visible que M. Thiers n'avait pas l'avance. En +Turquie, les efforts de nos agents étaient contrariés par les menées +de lord Ponsonby; loin d'aboutir promptement, comme il eût été +nécessaire, l'arrangement direct perdait chaque jour de ses chances; +Sami-Bey, d'abord bien reçu au Divan, voyait les empressements du +premier jour se changer en froideurs; on ne répondait plus à ses +offres que par des ajournements. À cette époque, d'ailleurs, et avec +un à-propos assez bien calculé, l'ambassade anglaise parvenait à faire +éclater, dans les montagnes du Liban, une insurrection contre la +domination égyptienne. Il y avait plusieurs mois qu'elle y travaillait +par ses agents secrets ou patents[288]. Cette tentative devait être +facilement réprimée; mais, pour le moment, grossie par les rapports +anglais, elle servit d'argument très-efficace pour dissuader le sultan +de traiter avec le pacha et de lui abandonner la Syrie. + +[Note 288: Des dépêches officielles publiées, un peu plus tard, par le +gouvernement anglais lui-même (_Correspondence relative to the affairs +of the Levant_), il ressort, en effet, que lord Ponsonby, au su de +lord Palmerston, avait fomenté cette insurrection. «Je puis répondre +des habitants du Liban, écrivait-il à son ministre, le 23 avril 1840, +pourvu que l'Angleterre veuille agir et les aider.» À la fin de juin, +les émissaires secrets ne lui suffisaient plus: il envoyait à Beyrouth +son propre drogman, M. Wood, qui, du navire anglais où il résidait, +appelait à lui les chefs de la montagne et les poussait à la révolte +en leur promettant des armes. Ce drogman informait l'ambassadeur du +bon résultat de ses démarches. «Il n'y a jamais eu, peut-être, +disait-il, un moment plus favorable pour séparer la Syrie de l'Égypte +et pour accomplir les vues politiques de lord Palmerston. J'explique +aux Syriens les désirs de la politique de la Grande-Bretagne et le +succès qui doit nécessairement suivre, s'ils nous assistent. Ils +comprennent tout cela parfaitement; mais ils demandent toujours un +appui indirect de notre part; autrement ils seraient écrasés. Je +n'épargne aucun effort pour remplir les vues de Votre Seigneurie, +malgré les difficultés dont je suis environné et qui dérivent de ma +situation même.» Le gouvernement anglais fut si satisfait du zèle +déployé en cette circonstance par M. Wood, qu'il le nomma peu après +vice-consul à Beyrouth.] + +Pendant ce temps, à Londres, lord Palmerston gagnait du terrain auprès +de ceux qu'il voulait convertir à ses idées. «L'Europe, leur +disait-il, s'est engagée d'honneur, par la note du 27 juillet, à +régler les affaires d'Orient; elle ne peut les laisser en souffrance. +Pourquoi se croire tenu à des égards envers la France? Celle-ci a +voulu avoir une politique séparée et personnelle: les autres +puissances peuvent bien en faire autant.» Ardent, pressant, impérieux, +il tâchait d'échauffer les esprits, de piquer les amours-propres, +d'irriter les jalousies, en dénonçant ce qu'il appelait nos intrigues, +notre duplicité et notre ambition. Et surtout, sachant qu'il avait +affaire à des timides, il se portait fort d'un succès facile, et en +donnait pour garant cette insurrection du Liban dont on venait +d'apprendre l'explosion. Il se gardait, il est vrai, d'avouer qu'elle +était une machination anglaise. À ceux qui le prétendaient, il +opposait même un démenti indigné qu'il renouvelait peu après, en ces +termes, devant la Chambre des communes: «Quelles que soient les causes +de la révolte, les Syriens n'ont été soulevés ni à l'instigation des +autorités anglaises, ni par des officiers anglais.» C'était +certainement un des plus hardis mensonges dont pût user un ministre. +Celui qui osait le commettre n'était-il pas bien venu à se plaindre de +la mauvaise foi du gouvernement français? + +Lord Palmerston ne paraît pas avoir eu beaucoup de peine à entraîner +les puissances continentales. La Russie était toute convertie +d'avance. Quant à l'Autriche et à la Prusse, depuis longtemps +inquiétées par les allures de M. Thiers, vivement blessées de sa +tentative d'enlever au concert européen le règlement des affaires +d'Orient, elles étaient disposées à prêter l'oreille aux insinuations +du chef du _Foreign-Office_, et il lui fut aisé de réveiller en elles, +contre la prépotence révolutionnaire de la France, cette méfiance dont +ne s'étaient jamais complétement débarrassés les anciens tenants de la +Sainte-Alliance. «Si nous cédions au gouvernement français, en cette +occasion, leur disait-il, nous ferions de lui le dictateur de +l'Europe, et son insolence ne connaîtrait plus de bornes[289].» Ce +n'était pas que les cabinets de Vienne et de Berlin s'engageassent +avec grand entrain dans la politique du ministre anglais, ni qu'ils +fussent pleinement rassurés par ses promesses de succès facile; mais +ils le suivaient en vertu de cette loi qui veut que toute volonté +énergique et passionnée impose son ascendant aux caractères indécis, +craintifs et faibles. + +[Note 289: BULWER, t. III, p. 44.] + +Lord Palmerston rencontra un peu plus de difficultés dans le sein même +du cabinet anglais. Néanmoins, elles ne l'arrêtèrent pas longtemps. Si +habitué qu'il fût à diriger à peu près sans contrôle les affaires de +son département, il ne pouvait conclure un traité sans en aviser ses +collègues. Aussi, le 4 juillet, à la fin du conseil de cabinet, +annonça-t-il, d'un ton nonchalant et comme la chose la plus naturelle +du monde, qu'il avait, depuis un certain temps déjà, engagé une +négociation sur les bases antérieurement fixées, et qu'il venait de +rédiger un traité dont il estimait convenable de donner connaissance +au ministère. À cette nouvelle soudaine, les physionomies se +rembrunirent, et personne n'ouvrit la bouche, sauf lord Holland, qui +déclara ne pouvoir participer à aucune mesure risquant d'amener une +rupture entre l'Angleterre et la France. Là-dessus, on se sépara, en +renvoyant la discussion au conseil suivant. Cette première scène avait +fait voir à lord Palmerston combien sa politique répugnait à ses +collègues. Les uns, comme Clarendon et Holland, étaient ouvertement +hostiles au traité. Plusieurs autres, indécis, troublés, désiraient +qu'on ne précipitât rien et qu'on attendît les nouvelles de la +démarche faite à Constantinople par Sami-Bey: cet ajournement +contrariait autant lord Palmerston qu'un refus absolu; car il +s'agissait précisément pour lui de gagner de vitesse ceux qui +négociaient l'arrangement direct. Pour triompher de ces hésitations, +il résolut de recourir aux grands moyens[290]. Le 5 juillet 1840, +c'est-à-dire le lendemain du conseil dont il vient d'être parlé, il +écrivit à lord Melbourne: «La divergence qui paraît exister entre +quelques membres du cabinet et moi sur la question turque, et +l'extrême importance que j'attache à cette question, m'ont conduit, +après réflexion, à la conviction qu'il est de mon devoir, envers +moi-même comme envers mes collègues, de vous délivrer, vous et +d'autres, de la nécessité de décider entre mes vues et celles de +certains membres du cabinet, en plaçant, comme je le fais en ce +moment, ma démission entre vos mains.» Il rappelait sa conduite depuis +la note du 27 juillet, puis il posait ainsi la question: «Il s'agit +maintenant de décider si les quatre puissances, n'ayant pas réussi à +persuader à la France de se joindre à elles, veulent ou ne veulent pas +poursuivre, sans la France, l'accomplissement de leurs desseins... Mon +opinion sur cette question est nette et absolue. Je crois que le but +proposé est de la plus haute importance pour les intérêts de +l'Angleterre, pour la conservation de l'équilibre général et pour le +maintien de la paix en Europe. Je trouve les trois puissances +entièrement prêtes à se rallier à mes vues sur cette matière, si ces +vues doivent être celles du gouvernement britannique... J'estime que +si nous nous retirons et si nous nous refusons à cette coopération +avec l'Autriche, la Russie et la Prusse, dans cette affaire, parce que +la France se tient à l'écart, nous donnerons à notre pays l'humiliante +position d'être tenus en lisières par la France. Ce serait reconnaître +que, même soutenus par les trois puissances du continent, nous n'osons +nous engager dans aucun système politique en opposition avec la +volonté de la France... Or il me semble que ceci est un principe qui +ne sied pas à notre puissance et à notre position.» Le ministre +montrait que si l'Angleterre se retirait, la Russie en profiterait +pour «renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi sous quelque forme encore +plus répréhensible», et il concluait ainsi: «Le résultat final sera la +division effective de l'empire ottoman en deux États séparés, dont +l'un sera dans la dépendance de la France, l'autre un satellite de la +Russie, dans chacun desquels notre influence politique sera annulée, +nos intérêts commerciaux seront sacrifiés. Je ne sache pas que j'aie +jamais eu une conviction plus arrêtée sur aucun sujet d'une importance +égale, et je suis très-sûr que si mon jugement sur cette question est +erroné, il ne peut être que de peu de valeur sur les autres[291].» Le +lendemain, dans une nouvelle lettre qui confirmait la première, lord +Palmerston ajoutait: «Les nouvelles reçues d'Égypte et de Syrie, +depuis deux jours, montrent que loin que Méhémet-Ali ait les moyens de +soulever la Turquie contre le sultan, la Syrie s'est soulevée contre +lui, et l'Égypte est vraisemblablement sur le point de suivre son +exemple. Il semble bien clair que si, à cette époque, ses +communications par mer avaient été coupées entre l'Égypte et la Syrie, +ses difficultés intérieures auraient été telles qu'elles l'eussent +probablement rendu beaucoup plus raisonnable[292].» L'effet fut ce +qu'attendait l'auteur de cet habile plaidoyer. Lord Melbourne lui +répondit en le priant d'écarter ses idées de retraite, et envoya toute +cette correspondance à l'un des dissidents, lord Clarendon. Celui-ci +protesta du chagrin qu'il éprouvait à faire de l'opposition à son +collègue et offrit de se retirer lui-même. «Pour Dieu, qu'il n'y ait +pas de démission du tout!» s'écria le premier ministre, convaincu que +son cabinet ébranlé ne résisterait pas à une telle secousse. Il fut +alors suggéré que Clarendon et Holland pourraient dégager leur +responsabilité, en mentionnant leur opposition dans une note annexée +aux registres du conseil: ils firent ainsi, et remirent copie de cette +note à la Reine. Quant aux autres ministres, ils suivirent docilement +lord Palmerston, qui put dès lors agir à sa guise. + +[Note 290: Quelques jours plus tard, le 27 juillet, rendant compte à +son frère de ce qui s'était passé, Palmerston reconnaissait la gravité +de l'opposition à laquelle il avait eu affaire. «Thiers et Guizot, +disait-il, s'étaient persuadés que le cabinet anglais ne se laisserait +jamais conduire à se séparer de la France sur cette question... Il y +avait quelque fondement à cette méprise, car, quand on vint à +délibérer sur cette question, je trouvai une telle résistance de la +part de Holland et de Clarendon, et une telle tiédeur chez les autres +membres du cabinet, que j'envoyai ma démission...» (BULWER, t. III, p. +43.)] + +[Note 291: BULWER, t. II, p. 315 et suiv.] + +[Note 292: _Ibid._, p. 321.] + +En même temps qu'il déployait beaucoup d'activité et d'énergie pour +faire prévaloir ses vues, le chef du _Foreign-Office_ s'attachait à +envelopper ses négociations d'un mystère que nous ne pussions pas +pénétrer. Non-seulement il gardait le secret, mais il l'obtenait de +tous ceux avec qui il traitait. Suivant le mot de M. Guizot, «on se +cachait de la France». Notre ambassadeur, cependant, s'apercevait bien +qu'il se tramait quelque chose et tâchait d'y mettre obstacle. Se +rendant compte qu'on nous en voulait surtout à cause de la tentative +d'arrangement direct, il protestait qu'elle n'était pas l'oeuvre de la +France: cette dénégation, qui reposait, à la vérité, sur une +distinction un peu subtile entre l'initiative officielle et les +incitations indirectes, rencontrait quelque incrédulité. «Il serait +bien étrange, ajoutait M. Guizot, de voir les puissances s'opposer au +rétablissement de la paix, ne pas vouloir qu'elle revienne si elles ne +la ramènent de leurs propres mains, et se jeter une seconde fois entre +le suzerain et le vassal pour les séparer au moment où ils se +rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait +craindre que la Porte, épuisée, abattue par sa défaite de la veille, +ne se livrât, pieds et poings liés, au pacha et n'acceptât des +conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui +s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand +le pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative +du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour +s'y opposer? Ce serait un inconcevable spectacle. Il est impossible +que l'Europe, qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de +son seul voeu, entrave la paix qui commence à se rétablir d'elle-même +entre les Orientaux.» Ces arguments étaient-ils de nature à agir sur +les puissances? En tous cas, leur auteur n'avait que peu d'occasions +de les développer; par une sorte de mot d'ordre, lord Palmerston et +ses complices évitaient toute explication sérieuse avec l'ambassadeur +de France. + +M. Guizot avait soin d'avertir son gouvernement du danger qui le +menaçait, et lui envoyait, presque jour par jour, les renseignements +qu'il pouvait recueillir. En dépit des manoeuvres auxquelles on +recourait pour tout lui cacher, il était parvenu à découvrir assez +exactement le dessein de lord Palmerston et l'impulsion subite donnée +au projet d'une convention à quatre[293]. Seulement il s'exagérait +l'obstacle résultant des divisions du cabinet anglais, et surtout, +comptant sur les égards dus à un allié, il était persuadé que le +traité, ainsi préparé en dehors de la France, lui serait communiqué +avant la conclusion définitive, avec mise en demeure de dire si elle +voulait ou non y adhérer; il en concluait que nous pouvions attendre, +sans trop de péril, jusqu'à la dernière heure, les nouvelles à venir +de Constantinople. D'ailleurs il avait été mis, intentionnellement +peut-être, sur une fausse piste; il s'imaginait que les puissances +commenceraient par répondre à la communication du plénipotentiaire +ottoman, en renouvelant les promesses de la note du 27 juillet 1839, +et que c'était sur la rédaction de cette réponse qu'on délibérait en +ce moment. Il se trouvait encore sous l'empire de cette erreur, quand +il écrivait, le 14 juillet, à M. Thiers: «Je crois, sans en être +parfaitement sûr, que le projet de note collective à quatre, en +réponse à la note de Chéhib-Effendi, a été adopté dans le conseil de +samedi. La réserve est extrême depuis quelques jours... On prépare, +soit sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des +propositions qu'on nous communiquera quand on aura tout arrangé,--si +on arrange tout,--pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Une +circonstance particulière avait contribué à accroître cette trompeuse +sécurité. On sait que la mission des ambassadeurs cesse par le seul +fait de la mort du prince qu'ils représentent; or, Frédéric-Guillaume +III étant mort le 7 juin, M. Guizot s'était assuré que M. de Bülow +n'avait pas reçu les lettres de créance du nouveau roi de Prusse, et +qu'il était, par suite, sans pouvoirs réguliers pour signer aucun acte +au nom de son gouvernement. + +[Note 293: Dépêche de M. Guizot à M. Thiers, du 11 juillet 1840, et +ses lettres au duc de Broglie et au général Baudrand, du 12 juillet.] + +À Paris, tout en croyant avoir du temps devant soi, M. Thiers sentait +qu'un grand péril était proche; il ne voyait pas là, cependant, une +raison de rien changer à sa conduite. «Je trouve fort graves les +nouvelles que vous m'envoyez, écrivait-il, le 16 juillet, à M. Guizot; +mais il ne faut pas s'en émouvoir, et tenir bon... Il faut attendre +avec tout le sang-froid que vous savez garder sur votre visage comme +dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, vous et moi, traversé un +plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons pas faire autrement. À +l'origine, on eût pu tenir une autre conduite; depuis la note du 27 +juillet 1839, il n'est plus temps.» + +M. Thiers ne savait pas parler si juste en disant qu'il «n'était plus +temps». Au moment où il écrivait cette lettre, tout se trouvait déjà +conclu et signé à Londres depuis vingt-quatre heures. Telle avait été +la précipitation, qu'on n'avait pas attendu les pouvoirs réguliers du +plénipotentiaire prussien et qu'on s'était contenté de l'assurance par +lui donnée que son gouvernement ne le désavouerait pas. Loin d'avoir +averti la France et de lui avoir demandé son dernier mot, comme M. +Guizot s'y attendait et comme semblait l'exiger une alliance non +encore rompue, on avait redoublé de soin pour la tromper sur ce qui se +faisait. Que gagnait-on à ce mauvais procédé? Dans l'état d'esprit où +il était, le gouvernement français, mis en demeure d'adhérer à la +convention préparée, s'y fût très-probablement refusé[294]: le +résultat dernier eût donc été toujours de signer à quatre comme on +venait de le faire; seulement la France aurait été isolée en +connaissance de cause, par sa propre volonté, sans avoir les mêmes +motifs et le même droit de se plaindre. Il fallait davantage à lord +Palmerston, qui semblait, en cette circonstance, poursuivre, outre +l'exécution d'un plan diplomatique, la satisfaction d'une vengeance +personnelle: plus il blessait au vif celui qu'il accusait d'avoir +voulu le mystifier, plus cette vengeance lui paraissait complète et +agréable. Et voilà comment il n'avait pas hésité à compliquer une +opération déjà fort déplaisante à la France, par un procédé plus +offensant encore que la mesure en elle-même. + +[Note 294: M. Thiers disait, quelques jours après, le 6 août, dans une +dépêche à M. Guizot: «Ce que les procédés obligés avec une cour alliée +exigeaient, c'est que l'Angleterre, avant de conclure, fît une +dernière démarche auprès de l'ambassadeur de France, et lui soumît la +convention proposée, en lui laissant le choix d'y adhérer ou non. Il +est bien vrai que l'adhésion de la France à toute résolution +entraînant l'emploi de la force contre le vice-roi n'était nullement +supposable, car elle s'était souvent expliquée à cet égard; mais +toutes les formes eussent été observées.»] + +Le traité ainsi conclu le 15 juillet se composait de quatre pièces +séparées[295]. L'instrument principal était une convention par +laquelle les quatre puissances s'engageaient envers la Porte à lui +donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et à +protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce +dernier. La seconde pièce était un acte séparé par lequel le sultan +indiquait quelles conditions il avait l'intention d'accorder au pacha: +il devait lui proposer d'abord l'Égypte à titre héréditaire et la plus +grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre en viager; si, dans les +dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accepté, l'offre du +pachalik d'Acre serait retirée et la concession réduite à l'Égypte +seule; si, après un nouveau délai de dix jours, le pacha ne s'était +pas encore soumis, l'offre entière serait non avenue. Suivaient +ensuite deux protocoles, l'un sur une question de détail sans intérêt +historique, l'autre, intitulé _Protocole réservé_, qui décidait +l'exécution immédiate de la convention, sans attendre les +ratifications. Pour justifier cette hâte insolite, le protocole +invoquait «l'état actuel des choses en Syrie», c'est-à-dire +l'insurrection fomentée par les agents de lord Ponsonby. Parmi les +stipulations dont l'exécution immédiate était ainsi prescrite, se +trouvait celle par laquelle la reine d'Angleterre et l'empereur +d'Autriche s'engageaient à faire intercepter par leurs flottes, les +communications entre l'Égypte et la Syrie, et à «donner toute +l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui +manifesteraient leur fidélité à leur souverain». En effet, lord +Palmerston qui, dès le 13 juillet, avait fait avertir, à Naples, +l'amiral Stopford de se préparer à soutenir les Syriens[296], lui +expédiait, le 15 juillet, un courrier avec ordre d'agir immédiatement. +En apprenant le passage de ce courrier par Paris, M. Thiers, bien que +non encore avisé de la signature du traité, eut le pressentiment qu'il +y avait là quelque danger pour le pacha, et il mit aussitôt en +mouvement le télégraphe aérien, afin de faire parvenir le plus +rapidement possible à Alexandrie l'avis de mettre en sûreté la flotte +égyptienne qui croisait sur les côtes de Syrie. Bien lui en prit, car, +s'il fallait en croire certains bruits, le courrier portait à lord +Stopford l'instruction de s'emparer de cette flotte[297]. N'oublions +pas que les vaisseaux anglais au moyen desquels on cherchait à +frapper, à notre insu, ce coup contre le protégé de la France, étaient +ceux-là mêmes qui, quelques jours auparavant, se trouvaient encore +immobilisés dans les eaux des Deux-Siciles, et qui devaient leur +liberté au succès de notre amicale médiation. + +[Note 295: Le texte même de ce document est publié dans les _Pièces +historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.] + +[Note 296: BULWER, t. III, p. 42.] + +[Note 297: M. Thiers a affirmé ce fait plus tard à la tribune. +(Discours du 25 novembre 1840.)] + +Ce ne fut que le 17 juillet, deux jours après la signature du traité, +et quand il croyait avoir pris de l'avance pour les mesures +d'exécution, que lord Palmerston pria M. Guizot de passer au +_Foreign-Office_, et lui donna lecture d'un _memorandum_ l'informant +de ce qui venait d'être fait. Ce document, où l'on tâchait +d'envelopper sous des formes presque caressantes la notification d'un +acte aussi malveillant, rappelait d'abord comment les quatre +puissances, n'ayant pu s'entendre avec la France, s'étaient trouvées +placées en face de ces deux partis, ou d'abandonner aux chances de +l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement +d'arranger», ou bien «de marcher en avant sans la coopération de la +France»; comment elles avaient «cru de leur devoir d'opter pour la +dernière de ces alternatives», et avaient «conclu avec le sultan une +convention destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les +complications actuellement existantes dans le Levant». Le _memorandum_ +témoignait du «vif regret» que les puissances éprouvaient «à se +trouver momentanément séparées de la France» et de leur espoir que +cette séparation serait de courte durée; il terminait en lui demandant +son «appui moral» pour obtenir la soumission du pacha. M. Guizot, +surpris, sentit la situation trop grave pour s'engager avant d'avoir +reçu les instructions de son gouvernement. Il écouta en silence, se +borna ensuite à relever froidement certains passages qui présentaient +d'une façon inexacte le rôle et le langage de son gouvernement, mais +ne discuta pas le fond. D'ailleurs, communication ne lui était pas +faite du traité[298]; ce fut à peine si, après la lecture du +_memorandum_, quelques indications sommaires lui furent données sur +les conditions faites par le sultan au pacha. «Nous ne pouvons montrer +la convention tant qu'elle n'a pas été ratifiée», écrivait, peu après, +lord Palmerston à son frère[299]. Singulier scrupule, en vérité, de la +part de celui qui croyait pouvoir exécuter cette convention avant +toute ratification! La vraie raison n'était-elle pas précisément qu'on +voulait nous dissimuler cette exécution immédiate et se ménager ainsi +plus de chances de faire un coup de surprise? En tout cas, c'était un +mauvais procédé de plus envers nous; on eût dit que lord Palmerston +s'appliquait à ne nous en épargner aucun. + +[Note 298: Ce ne sera que le 16 septembre, après les ratifications +échangées, que communication sera faite du traité au gouvernement +français. La presse anglaise, il est vrai, en avait auparavant révélé +les principales dispositions.] + +[Note 299: Lettre du 27 juillet 1840. (BULWER, t. III, p. 43.)] + +Dans cette histoire de la question d'Orient, la signature du traité du +15 juillet marque une date importante et comme la séparation entre +deux périodes distinctes. Avant d'aborder la seconde de ces périodes +et de raconter la crise redoutable née de ce traité, ne convient-il +pas de se recueillir un moment, d'essayer de juger le passé, et, dans +ce dessein, de faire, pour ainsi dire, l'examen de conscience des +principaux acteurs de ce drame diplomatique? Commençons par le +gouvernement français. Combien, en juillet 1840, il est loin de ses +espérances de juillet 1839, alors qu'il se félicitait d'avoir +substitué, aux vieux restes de la Sainte-Alliance formée contre lui, +un nouveau concert européen où il comptait jouer l'un des premiers +rôles, alors qu'il croyait avoir placé la Russie, son ennemie la plus +acharnée depuis 1830, dans l'alternative de capituler ou de s'isoler! +Maintenant, c'est lui, au contraire qui est isolé; il s'est brouillé +avec son alliée de dix ans, l'Angleterre; il a rejeté vers la Russie +les cabinets de Vienne et de Berlin, qui s'en éloignaient pour venir à +lui, et il a vu quatre grandes puissances nouer, en dehors de lui, +sinon contre lui, une alliance qui semble la résurrection de la +coalition de 1813. La cause d'un mécompte si complet et si prompt +saute aujourd'hui à tous les yeux. C'est que, placée en face de +questions multiples et complexes, la France n'a pas su mettre chacune +à son rang; elle s'est exagéré l'importance de la question des +agrandissements du pacha, qui n'était que secondaire, au point de +perdre de vue la question qui, à l'origine, lui avait apparu avec +raison comme la principale, celle de sa rentrée dans le concert des +puissances; et elle est arrivée à confondre son intérêt, non pas même +avec l'intérêt vrai de Méhémet-Ali, ce qui eût été déjà peu +admissible, mais avec les prétentions de ce faux Alexandre[300]. Cette +grave erreur de direction a été compliquée d'erreurs particulières, +d'illusions sur la force du pacha, sur les hésitations ou les +répugnances du cabinet anglais, sur les dispositions des autres +puissances. Toutes ces fautes ne sont pas celles d'un ministère plutôt +que d'un autre; commencées par le ministère du 12 mai, elles ont été +continuées par le ministère du 1er mars, chacun d'eux repoussant +obstinément les chances, plusieurs fois offertes, de sortir +honorablement et même brillamment de la mauvaise voie où la France +était fourvoyée. Le Roi lui-même a eu sa part des illusions générales. +Quant au parlement et à l'opinion, loin d'être innocents, ils sont les +principaux coupables; par la surexcitation de l'orgueil national, ils +ont aggravé au dehors les difficultés du gouvernement, en même temps +qu'ils lui interdisaient tout retour de sagesse. + +[Note 300: Il était alors de langage courant, en France; de qualifier +Méhémet-Ali de «nouvel Alexandre».] + +Si, pour être un grand politique, il suffisait de bien savoir ce que +l'on veut, de marcher vers son but avec adresse et résolution, et d'y +arriver non-seulement malgré ses adversaires, mais malgré ses alliés +et même malgré ses collègues, en bernant et mortifiant les uns, en +dominant et entraînant les autres,--lord Palmerston se fût montré tel +dans cette campagne diplomatique. Mais ce titre de grand politique +exige plus encore; il faut que le but ait été placé aussi haut qu'il +devait l'être, qu'au lieu de s'abaisser à poursuivre la satisfaction +d'une passion secondaire et passagère, on ait eu en vue l'avantage +supérieur et permanent du pays. Or est-ce là ce qu'a fait le promoteur +du traité du 15 juillet? Que l'Angleterre eût intérêt à ne pas +laisser la prépondérance française s'établir en Égypte, on le +comprend. Mais son intérêt était aussi de ne pas rompre l'alliance +occidentale et libérale; il était surtout de ne pas compliquer +gratuitement une telle rupture par des offenses qui risquaient de +provoquer une guerre, et qui, en tout cas, devaient laisser de longs +et dangereux ressentiments. En somme, lord Palmerston avait fait +preuve d'une vue très-nette, mais très-courte, de plus d'adresse +inférieure que de grande habileté. S'il ne s'était pas trompé sur le +détail et le procédé, il s'était trompé sur la direction générale, +aveuglé par sa jalousie contre la France, comme nous l'étions par +notre engouement pour le pacha. + +La Russie venait de se donner le plaisir, très-goûté par l'empereur +Nicolas, d'isoler et de mortifier la France de Juillet; mais c'était +en renonçant à la prépondérance orientale, qui avait été de tout temps +l'objet premier, presque exclusif, de sa politique, et pour laquelle, +notamment, elle avait combattu en 1828, négocié en 1833. Y avait-elle +au moins gagné de rompre à tout jamais cette alliance occidentale où +elle n'avait pas tort, en effet, de voir le principal obstacle à ses +desseins sur Constantinople? La guerre de Crimée devait répondre à +cette question. + +Quant à l'Autriche, après avoir rêvé, au début de cette crise, une +grande politique, celle d'un concert européen dont le siége eût été à +Vienne, et avec lequel elle eût fait échec à la Russie en Orient, elle +avait, devant la division de la France et de l'Angleterre, renoncé à +ses projets, et, abdiquant humblement toute prétention à une +initiative quelconque, elle s'était mise à la remorque de lord +Palmerston et du czar; depuis lors, docile et inquiète, elle servait +des passions qui n'étaient pas les siennes, s'associait à des +aventures qui l'effrayaient, et, avec l'amour de l'immobilité, +participait à des actes qui risquaient de mettre en branle toute +l'Europe. Ce que nous disons de l'Autriche s'applique aussi à la +Prusse, avec cette réserve que le gouvernement de Berlin avait dans la +question orientale moins d'intérêt, d'action, et, par suite, aussi +moins de responsabilité. + +Nulle puissance donc qui puisse être satisfaite et fière de sa +conduite. Toutes ont commis des fautes. Aucune n'a fait de grande et +haute politique. Le résultat, nous allions dire le châtiment, est une +situation singulièrement tendue, obscure, périlleuse pour tous. +Personne ne peut savoir ce qui en va sortir, et si ce ne sera pas la +ruine de cette longue paix dont l'Europe jouissait depuis 1815 et à +laquelle elle n'avait jamais été plus attachée. + + + + +CHAPITRE IV + +LA GUERRE EN VUE. + +(Juillet-Octobre 1840.) + + I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur + le public. Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir + l'opinion.--II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée.--III. + Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son attitude + dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord + extérieur du Roi et de son ministre.--IV. Les armements. Attitude + diplomatique de M. Thiers. Langage de M. Guizot à Londres. Lord + Palmerston persiste dans sa politique, malgré les hésitations de + ses collègues. Débats à la Chambre des communes.--V. Inquiétudes + de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice du roi + des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston. + Le _memorandum_ anglais du 31 août.--VI. Louis-Napoléon réfugié à + Londres. Ses menées pour s'allier à la gauche et débaucher + l'armée. Expédition de Boulogne. Impression du public. Le + procès.--VII. Continuation des armements. Fortifications de + Paris. M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en + Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux ambassadeurs. La + presse. Les journaux ministériels et radicaux. Excitation ou + inquiétude du public. Les grèves. L'Europe est à la merci des + incidents.--VIII. Les premières mesures d'exécution contre le + pacha. Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de + transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. Divisions + dans le sein du cabinet anglais.--IX. Déchéance du pacha et + bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston triomphe. Mécompte de + M. Thiers. Explosion belliqueuse en France. Premiers symptômes de + réaction pacifique. Les journaux poussent à la guerre.--X. Que + serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer + concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. Dispositions + de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Confédération + germanique. Puissant mouvement d'opinion contre la France, en + Allemagne. Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de + l'idée allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas + de guerre, se fût retrouvée en face de la coalition. La + propagande révolutionnaire n'eût pas été une force contre + l'Europe, et elle eût été un danger pour la France.--XI. M. + Thiers penche vers une attitude belliqueuse. Divisions du + cabinet. Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission. + Transaction entre le prince et ses conseillers. La note du 8 + octobre.--XII. Effet de cette note en Angleterre. En France, + l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction pacifique + se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. L'attentat de + Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet sur le discours du + trône. Démission du ministère. Les résultats de la seconde + administration de M. Thiers. Service rendu par Louis-Philippe. + + +I + +«Je suis curieux de savoir comment Thiers a pris notre convention, +écrivait, le 21 juillet 1840, lord Palmerston à M. Bulwer, son chargé +d'affaires. Sans aucun doute, cela a dû le mettre très en colère; +c'est un coup pour la France; mais elle se l'est attiré par son +obstination.» Et plus loin: «Thiers commencera probablement par faire +le bravache; mais nous ne sommes pas gens à nous laisser épouvanter +par des menaces[301].» Grandes furent, en effet, à la nouvelle du +traité du 15 juillet, la surprise et l'émotion du ministre français; +il n'était pas seulement blessé de l'offense faite à son pays: il se +sentait personnellement atteint, se rendant compte du tort fait à son +renom d'habileté. Toutefois, il se montra d'abord plus calme que ne +s'y attendait lord Palmerston. Ainsi, du moins, il apparut à M. Bulwer +dans l'entretien où, pour la première fois, il fut question entre eux +du traité. «M. Thiers était naturellement très-déconcerté, rapporte le +diplomate anglais; il me parla de l'effet qui serait produit sur +l'opinion publique en France, me pria de ne rien dire jusqu'à ce qu'il +eût pris ses mesures pour prévenir quelque violente explosion, et +m'entretint sur ce sujet, je dois lui rendre cette justice, avec plus +de regret que d'irritation[302].» M. de Sainte-Aulaire, qui avait reçu +l'ordre de retourner immédiatement à Vienne, eut aussi, dans ces +premiers jours, une longue conversation avec le président du conseil. +M. Thiers lui parut se rendre compte «qu'engager la France dans une +lutte où elle se trouverait seule contre toute l'Europe, ce serait +encourir une terrible responsabilité, et qu'un sentiment de vanité +blessée, une infatuation systématique en faveur de Méhémet-Ali ne +justifierait pas le ministre coupable d'une telle audace». Aussi +déclarait-il «s'abstenir de prendre une résolution extrême». «Je ne +ferai au début, disait-il, que le strict nécessaire, et resterai bien +en deçà de ce que réclamera le sentiment national quand le traité de +Londres sera connu en France». Il annonçait même ne pas vouloir +convoquer les Chambres, de «peur d'être entraîné par elles[303]». Il +tenait un langage semblable à ses autres ambassadeurs. Tout en leur +recommandant de se montrer tristes, sévères, inquiétants, de laisser +voir que nous avions ressenti l'offense, il les détournait de tout ce +qui eût pu provoquer une rupture violente. «Se plaindre, écrivait-il +le 21 juillet à M. Guizot, est peu digne de la part d'un gouvernement +aussi haut placé que celui de la France; mais il faut prendre acte +d'une telle conduite... Désormais la France est libre de choisir ses +amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le conseil des +circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher cette +indépendance de relations que la France sans doute n'avait jamais +abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son alliance +avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter d'autres +convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en particulier, +n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous le répète, ne +faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que vous avez +montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement. Il faut que +cette froideur soit soutenue.» Le président du conseil ajoutait, +toujours à la même date: «Ayez soin, en faisant sentir notre juste +mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je ne +sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous +ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout +cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure +et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point +motivé; d'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande +étourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position et voir +venir avec sang-froid[304].» + +[Note 301: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 277, 278.] + +[Note 302: _Ibid._, p. 274, 275.] + +[Note 303: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 304: _Mémoires de M. Guizot._] + +Si désireux que fût M. Thiers de retarder le moment où le public +français serait mis au courant de ce qui venait d'être fait à Londres, +une telle nouvelle ne pouvait demeurer longtemps cachée: elle commença à +s'ébruiter dans Paris, le 25 juillet; le 26, les journaux l'annoncèrent +explicitement. L'effet en fut d'autant plus considérable que les esprits +n'y étaient nullement préparés. Absorbés par les incidents de la +politique intérieure, ils avaient, depuis plusieurs mois, à peu près +perdu de vue les affaires d'Orient, dont il n'était plus question ni à +la tribune ni dans la presse. Voici qu'ils y étaient brusquement +ramenés, non point pour voir la France jouer le rôle prépondérant, +solennellement promis, un an auparavant, par le rapport de M. Jouffroy, +mais pour apprendre que toutes les puissances s'étaient coalisées en se +cachant de nous et dans le dessein d'écraser notre protégé, le pacha +d'Égypte. Pour des imaginations que l'on venait précisément d'échauffer +en soufflant sur les cendres napoléoniennes, la déception était +douloureuse, irritante. «C'est le traité de Chaumont», disait-on en +répétant un mot attribué au maréchal Soult. L'alarme générale se +manifesta par une baisse extraordinaire à la Bourse[305]. Toutefois, si +inquiet que l'on fût, la colère dominait. Les autres questions s'étaient +subitement évanouies devant celle qui apparaissait comme la «question +nationale». Tous les partis, réunis dans un même sentiment, ne +rivalisaient que de susceptibilité patriotique. Les témoignages +contemporains sont unanimes. «Je n'avais pas vu, depuis longtemps, une +semblable explosion de sentiment national», lisons-nous, à la date du 27 +juillet, sur le journal intime d'un observateur exact et clairvoyant; et +il ajoutait, le lendemain: «Les têtes se montent de plus en plus[306].» +Henri Heine écrivait de Paris, le 27 juillet: «Les mauvaises nouvelles +arrivent coup sur coup. Mais la dernière et la pire de toutes, la +coalition entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, contre +le pacha d'Égypte, a plutôt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier +que de la consternation... Les sentiments et les intérêts nationaux +blessés opèrent maintenant une suspension d'armes entre les partis +belligérants. À l'exception des légitimistes, tous les Français se +rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d'ordre commun est: +«Guerre à la perfide Albion!» Et, le 28 juillet: «Peut-être cent +cinquante députés qui se trouvent encore à Paris se sont prononcés pour +la guerre de la façon la plus déterminée, en cas que l'honneur national +offensé exigeât ce sacrifice[307].» «Le public est incroyablement +belliqueux, rapportait, le 30 juillet, l'un des correspondants de M. +Guizot; les têtes les plus froides, les caractères les plus timides sont +emportés par le mouvement général; tous les députés que je vois se +prononcent sans exception pour un grand développement de forces; les +plus pacifiques sont las de cette question de guerre qu'on éloigne +toujours et qui toujours se remontre. Il faut en finir, dit-on, et cette +disposition a réagi sur nos anniversaires de ce mois; il y avait, le 28, +soixante à quatre-vingt mille hommes sous les armes, et tout le monde +était heureux de voir tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le Roi +a paru au balcon des Tuileries, il a été salué par des acclamations +réellement très-vives, et quand l'orchestre a exécuté la _Marseillaise_, +il y a eu un véritable entraînement[308].» Le 2 août, le duc de Broglie +résumait ainsi l'état des esprits: «Il y a chez tous, sans exception, un +grand sentiment d'indignation, une indignation sérieuse, réelle, et une +conviction non moins sérieuse qu'il ne faut plus compter que sur +soi-même et qu'il y a lieu de se mettre en défense; c'est un sentiment +aussi vrai que celui qui a suivi les premiers jours de 1830 et favorisé +l'expédition d'Anvers; il a le même caractère d'unanimité[309].» +Toujours à cette date, M. Léon Faucher écrivait à un Anglais, ami de la +France, M. Reeve: «Je n'avais jamais vu, depuis 1830, un enthousiasme +aussi prononcé ni aussi soutenu. C'est l'esprit national se montrant +sans bravade... Tenez pour certain que si le gouvernement ne répondait +pas par une attitude énergique au traité de Londres, il serait renversé +par une révolution[310].» + +[Note 305: Le 3 pour 100, qui était, le 18 juillet, à 86 fr. 50, se +cotait 78 fr. 75, le 6 août. Les actions de la Banque de France +baissèrent de 3,770 à 3,000 francs.] + +[Note 306: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +[Note 307: _Lutèce_, p. 99, 100, 108.] + +[Note 308: Lettre de M. de Lavergne, alors chef du cabinet du ministre +de l'intérieur. (_Mémoires de M. Guizot._)] + +[Note 309: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)] + +[Note 310: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. Ier, p. +93.] + +Le langage des journaux répondait à ces sentiments: on eût dit autant +de clairons sonnant la charge. «La France, disait le _Siècle_ du 28 +juillet, entend que l'on compte avec elle, fût-on Russe ou Anglais, +pour régler les affaires de l'Europe, et elle se lèverait tout entière +pour se répandre au delà de ses frontières, comme il est déjà arrivé +une fois, plutôt que de se résigner à ce rôle passif auquel ses alliés +d'hier, comme ses anciens ennemis, veulent insolemment la réduire.» On +lisait dans le _Temps_ du même jour: «L'Europe est bien faible contre +nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la +guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. Que +si l'on nous pousse à promener de nouveau le drapeau tricolore de +capitale en capitale, nous ne le ferons plus, cette fois, pour +accumuler contre nous les représailles des peuples, mais bien plutôt +pour favoriser leur affranchissement.» Il n'était pas jusqu'au sage +_Journal des Débats_ qui ne déclarât, le 29 juillet: «Le traité est +une insolence que la France ne supportera pas; son honneur le lui +défend.» Et il ajoutait, en rappelant la situation de l'Irlande: «À ce +terrible jeu des batailles, ce n'est pas nous qui avons le plus de +risques à courir.» Il disait encore, deux jours après: «La France ne +reculera pas... La France ne peut pas reculer, parce que ce serait se +laisser mettre au rang des puissances de second ordre... Il est +nécessaire qu'elle se prépare à la guerre.» Les radicaux du +_National_, contemplaient, avec une sorte de satisfaction railleuse, +cette effervescence guerrière. «On a pu voir, au milieu de cette +agitation, disaient-ils, combien les traités de 1815 pèsent à notre +pays, combien il serait heureux d'en effacer les souillures... Si +nous avions un autre gouvernement, la guerre serait acceptée déjà, car +on nous l'a déclarée.» Seulement le _National_ ajoutait qu'il fallait, +pour la faire, porter la révolution en Italie, dans les États du Rhin, +dans l'Allemagne entière, en Pologne, et il mettait au défi la +monarchie d'avoir cette hardiesse: «Les conditions de la guerre, +concluait-il, nous les connaissons tous, et vous aussi peut-être... +C'est pour cela qu'il vous est défendu de la tenter.» Une seule +feuille essayait de se soustraire à cet entraînement général, c'était +la _Presse_, inspirée par M. Molé et M. de Lamartine. «Et pourquoi, +s'il vous plaît, la guerre? demandait-elle, le 31 juillet. Parce que +M. Thiers est un aimable étourdi. Il sait bien faire les coalitions; +il ne sait pas les prévoir... Jadis, toutes les puissances de l'Europe +se coalisèrent pour se venger de Napoléon. Aujourd'hui, les mêmes +puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers.» Mais le public +ne se sentait pas disposé à sourire de ces malices; tout entier à son +indignation patriotique, il eût plutôt traité de lâches et de traîtres +ceux qui ne s'y associaient pas. + +M. Thiers trouvait donc, dans l'opinion, des impressions plus vives +que n'avaient été tout d'abord les siennes propres; ni le public, ni +la presse ne semblaient disposés à garder la réserve expectante, le +tranquille sang-froid qu'il avait jugé convenir à la situation. Dans +quelle mesure en fut-il contrarié? On aurait peine à le dire. En tout +cas, il ne paraît pas avoir eu, un moment, l'idée de se poser en +modérateur. Dès le premier jour, au contraire, les journaux officieux +s'appliquèrent à ne se laisser dépasser en véhémence par aucun autre. +Peut-être, après tout, M. Thiers regardait-il cette explosion +d'indignation nationale comme une diversion utile, et aimait-il mieux +voir les esprits s'échauffer contre les mauvais procédés de +l'Angleterre que de s'entendre demander compte de sa mésaventure +diplomatique. À un point de vue moins personnel, il ne lui déplaisait +pas que ceux qui s'étaient mal conduits envers nous ressentissent +quelque inquiétude. La leçon lui paraissait nécessaire. Selon lui, la +faiblesse des ministères précédents avait répandu, en Europe, l'idée +que «la France n'avait de résistance sur rien[311]»; il se félicitait +de ce qui pouvait troubler cette impertinente sécurité. Ajoutons enfin +qu'il craignait de faire la figure un peu piteuse des gens trompés: +devenir menaçant a souvent paru, en pareil cas, la seule chance de ne +pas être ridicule; c'est ce qui faisait dire à M. de Rémusat, peu +après la signature du traité: «Le moyen de ne pas être humilié est de +se montrer offensé.» Était-ce là un sentiment juste de la dignité +nationale ou un faux calcul d'amour-propre? M. de Tocqueville +exprimait une idée qui avait quelque rapport avec celle de M. de +Rémusat, quand il écrivait à M. Stuart Mill: «Pour maintenir un +peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le nôtre, dans l'état +d'âme qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser +croire qu'il doit aisément prendre son parti qu'on tienne peu compte +de lui. Après la manière dont le gouvernement anglais a agi à notre +égard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reçue eût été, de la +part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'éteindre, une +passion nationale dont nous aurons besoin quelque jour. L'orgueil +national est le plus grand sentiment qui nous reste[312].» Sans doute, +ce peut être un devoir pour le gouvernement d'entretenir cette +susceptibilité patriotique; mais c'est son devoir non moins étroit de +la diriger quand elle s'égare, de la contenir quand elle est +excessive. Si, comme le prétendait M. de Rémusat, le moyen de ne pas +être humilié d'un mauvais procédé est de s'en montrer offensé, on peut +dire aussi qu'en faisant trop d'éclat de son irritation, on grossit +l'offense. Il semble parfois, dans ces questions diplomatiques, qu'un +pays soit offensé dans la mesure où il proclame lui-même qu'il l'est. +En tout cas, se fâcher très-haut, sans être assuré d'obtenir et résolu +à exiger, coûte que coûte, une satisfaction proportionnée à +l'irritation qu'on témoigne, c'est s'exposer à une humiliation plus +grande que celle de l'injure et amoindrir cet «orgueil national» que +M. de Tocqueville avait souci de garder intact. Estimait-on que les +questions posées en juillet 1840 ne valaient pas, pour la France, le +risque d'une guerre contre toute l'Europe? Il importait alors, +non-seulement à notre sécurité, mais surtout à notre dignité, de ne +pas parler de l'offense ressentie, comme on parle de celles qu'il faut +laver dans le sang. Il y avait là une mesure à garder soigneusement, +et, si l'opinion échauffée la dépassait, c'était au gouvernement +d'user de son influence pour l'y ramener. + +[Note 311: C'est l'expression employée par M. de Rémusat, dans une +lettre écrite à M. Guizot, aussitôt après avoir connu le traité. +(_Mémoires de M. Guizot._)] + +[Note 312: Lettre du 18 décembre 1840.] + +Ce devoir, M. Thiers ne paraît pas en avoir compris alors +l'importance, ou du moins il crut impossible de le remplir. Ce n'était +pas qu'il eût pris le parti de régler sa conduite sur les emportements +de l'opinion et de monter sa diplomatie au ton des journaux. Non, +toujours résolu à ne pas faire un _casus belli_ de la seule signature +du traité, il s'était fait un plan de politique expectante par lequel +il comptait obtenir une revanche, sinon très-prompte, du moins +assurée, de l'offense du 15 juillet. C'est ce plan dont il importe +d'abord de se faire une idée exacte. + + +II + +Tous les calculs de M. Thiers reposaient entièrement sur la confiance +dans la force et dans la résolution du pacha, confiance alors si +répandue en France et si absolue, qu'elle ne se discutait même +pas[313]. Plus tard, quand les événements eurent apporté au +gouvernement français un complet démenti, M. de Rémusat, interrogé sur +la cause d'une si grosse erreur, répondait: «Comment voulez-vous que +nous ayons deviné la vérité? Sans parler de l'opinion politique qui, +vous le savez, s'était attachée, depuis plusieurs années, à grandir +Méhémet-Ali et Ibrahim, nous trouvions, dans les cartons des +ministères, une foule de renseignements recueillis par nos +prédécesseurs et plus concluants les uns que les autres. De plus, le +Roi, qui avait suivi cette affaire depuis le début et qui +naturellement devait connaître les faits mieux que nous, nous +affirmait qu'il n'y avait rien à craindre et que le pacha était en +état de résister à l'Europe[314].» Louis-Philippe, en effet, avait ou +affectait d'avoir la plus haute opinion de la puissance de +Méhémet-Ali. «C'est un second Alexandre, disait-il souvent au chargé +d'affaires d'Angleterre; je n'ai pas une armée capable de lutter avec +celle qu'il pourrait amener sur le champ de bataille[315].» + +[Note 313: Cette confiance paraissait appuyée sur les témoignages les +plus autorisés. Le maréchal Marmont, qui vivait alors à Vienne, +répétait souvent à M. de Sainte-Aulaire qu'il avait vu manoeuvrer +l'armée du pacha, et qu'à nombre égal elle n'aurait pas à craindre une +armée russe. (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)] + +[Note 314: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +[Note 315: BULWER, t. II, p. 309.] + +De cette foi dans le pacha, M. Thiers déduisait toute une série de +prévisions qu'il exposait à peu près en ces termes, dans les +communications verbales ou écrites avec ses collègues et ses agents +diplomatiques[316]: «Le pacha résistera. Que feront les quatre alliés +pour vaincre cette résistance? Ils ont jugé eux-mêmes la question si +embarrassante qu'ils n'ont pas osé se la poser: entre eux, rien n'a été +prévu, rien n'a été réglé à ce sujet. Les mesures maritimes,--blocus des +côtes, bombardement de quelques villes,--seront de nul effet: il suffira +à l'armée égyptienne de se concentrer dans l'intérieur des terres. +Tentera-t-on de débarquer des troupes pour aller l'y chercher? Où +trouver ce corps de débarquement? L'Angleterre ne l'a pas. L'Autriche et +la Prusse semblent résolues à ne pas le fournir. La Turquie n'a plus +d'armée, et l'on sait d'ailleurs ce que valent ses soldats en face de +ceux d'Ibrahim. Et puis, s'il ne s'agit que d'un corps peu considérable, +comme une escadre peut en transporter à pareille distance, les +quatre-vingt mille hommes d'Ibrahim auront bientôt fait de le jeter à la +mer. L'Angleterre se résoudra-t-elle donc à prier la Russie d'envoyer +par terre, à travers l'Arménie, une armée en Syrie? Mais cette armée, +prise à revers par les populations du Caucase, arriverait, déjà épuisée, +devant les Égyptiens, dix fois plus nombreux. Rien de tout cela n'est +sérieux. Ajoutez que la mauvaise saison est proche: avec l'hiver, nul +moyen de tenir la mer devant une côte sans abri; nul moyen de faire +traverser, à une armée nombreuse, les montagnes d'Arménie. Il est donc, +en tout cas, certain que rien ne pourra être accompli avant le +printemps. Eh bien, pendant ces longs mois d'attente, en présence de ces +difficultés, de ces impossibilités d'exécution, n'est-il pas +très-probable que la division éclatera entre les puissances, ou que tout +au moins quelques-unes hésiteront et se retireront? Ne verra-t-on pas +reparaître forcément, entre l'Angleterre et la Russie, l'opposition +d'intérêts qui est au fond des choses, et chacune de ces deux puissances +ne sera-t-elle pas plus disposée à jalouser qu'à seconder l'action de +l'autre? L'Autriche et la Prusse, qui ne se sont engagées que sur la +promesse d'une exécution facile et prompte, ne chercheront-elles pas à +se dérober? Dans la Chambre des communes, et jusque dans le sein du +cabinet britannique, ne sera-t-il pas demandé à lord Palmerston un +compte sévère de l'imbroglio inextricable, stérile et périlleux, où il +aura engagé son pays et l'Europe? Au jour où se manifesteront ces +incertitudes, ces regrets, ces discordes, quand les coalisés du 15 +juillet auront abouti à cette mortification de se trouver impuissants en +face d'un pacha d'Égypte, et que lord Palmerston aura été convaincu +d'une immense étourderie, alors ce sera l'occasion pour la France, qui +aura vu ses prévisions justifiées, de faire dans les conseils européens +une rentrée triomphante qui la vengera de tous les déplaisirs passés.» +Cette argumentation n'était pas mal construite, à une condition, +cependant, c'est que la base en fût solide; or cette base, on vient de +le voir, était la foi dans la résistance du pacha. + +[Note 316: Cf. les _Mémoires de M. Guizot_, les _Mémoires inédits de +M. de Sainte-Aulaire_, la correspondance également inédite de M. +Thiers avec M. de Barante.] + +Cette sorte de dissolution sans violence de la coalition, cette +faillite par impuissance était, aux yeux de M. Thiers, l'éventualité +la plus probable et la plus désirable. Toutefois, ce n'était pas la +seule qu'il eût en vue. Il prévoyait aussi le cas où le pacha, poussé +à bout, ne se contenterait pas de garder la défensive, et où, passant +le Taurus, il marcherait sur Constantinople. Du coup, disait le +ministre, l'empire ottoman tomberait en morceaux, son partage serait +inévitable et l'Europe ébranlée jusqu'en ses fondements; la France ne +pourrait demeurer immobile. «C'est alors, continuait M. Thiers, que +commencerait le grand jeu. En approchant du Bosphore, l'armée +égyptienne aurait chance de rencontrer des armées européennes qui +rendraient la partie plus égale, mais, en ce cas aussi, les armées +françaises paraîtraient sur le Rhin et au delà des Alpes. C'est là +qu'est marquée leur place de combat, c'est là qu'elles défendraient +l'Égypte et la Syrie, et ce secours ne serait pas moins efficace pour +Méhémet-Ali que des flottes et des armées envoyées à son aide sur les +côtes de la Méditerranée. L'Autriche et la Prusse, placées alors en +première ligne, dans une lutte où elles s'engageraient sans intérêt et +sans passion, payeraient cher leur complaisance pour l'Angleterre et +la Russie, et elles apprendraient qu'il y a bien aussi quelque danger +à braver le ressentiment de la France[317].» Le président du conseil +répétait avec insistance que, «quoi qu'il arrivât en Orient, la France +n'y tirerait pas un coup de canon», et que, si elle était obligée +d'agir par les armes, elle porterait tout son effort en Allemagne et +surtout en Italie. On voit que M. Thiers, tout en repoussant la guerre +immédiate, la croyait possible dans certaines éventualités; sans la +désirer, il l'acceptait, et il prévoyait qu'elle serait alors générale +et européenne. + +[Note 317: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +En attendant l'heure, dans tous les cas lointaine, de cette rentrée +diplomatique ou militaire, le président du conseil était décidé à +garder son attitude expectante, laissant aller les événements, dont il +espérait la justification de ses pronostics, observant, chez les +autres puissances, les embarras et les divisions d'où devait sortir +l'occasion prévue. Toutefois, ce n'était pas, dans sa pensée, une +attente inerte: il voulait l'employer à armer la France. +«L'expectative armée et fortement armée, disait-il, voilà notre +politique[318].» Au lendemain de 1830, sous le coup du péril +extérieur et intérieur, l'armée, qui ne comptait, sous la +Restauration, que deux cent trente et un mille hommes et quarante-six +mille chevaux, avait été tout à coup portée à quatre cent +trente-quatre mille hommes et quatre-vingt-dix mille chevaux, et le +budget de la guerre élevé de 187 millions à 373. Mais, une fois +rassuré sur la paix du dehors et du dedans, le gouvernement avait mis +fin aux armements extraordinaires, et les dépenses, bien que demeurées +supérieures à celles de 1829, s'étaient notablement réduites. L'armée +continentale avait d'autant plus souffert de ces réductions que +l'Algérie exigeait chaque jour plus d'hommes et de matériel, et +tendait, par suite, à absorber presque toutes les ressources +très-péniblement obtenues des Chambres; l'esprit d'économie, qui +était, en ce temps, l'une des vertus, mais qui devenait parfois l'une +des manies du régime parlementaire[319], n'était pas, en ce qui +concernait notre état militaire, toujours d'accord avec l'intérêt +national. Les forteresses étaient désarmées, les casernes +insuffisantes, les arsenaux mal garnis; on n'avait même pas le nombre +de fusils nécessaire. Au moment donc où la France fut surprise par le +traité du 15 juillet, son armée n'était pas en mesure de soutenir une +grande lutte européenne. M. Thiers résolut de la mettre, non encore +sur le pied de guerre, mais sur ce qu'il appelait le pied de paix +armée. Cette mesure, qu'il jugeait indispensable pour se préparer aux +éventualités du printemps, il la jugeait aussi immédiatement utile +comme avertissement comminatoire aux puissances. De plus, quelle que +dût être l'issue de la crise, il trouvait bon d'en profiter pour +donner à la France un armement complet. «Nos préparatifs, écrivait M. +de Rémusat, ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution sans +emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion de +rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour soutenir +son rang[320].» + +[Note 318: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, 22 août 1840. +(_Documents inédits._)] + +[Note 319: C'est ce qui faisait écrire déjà, sous la Restauration, à +la duchesse de Broglie: «La marotte de nos libéraux, c'est l'économie; +ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique.» (_Souvenirs du +feu duc de Broglie_, t. II, p. 95.)] + +[Note 320: Lettre à M. Guizot, 29 août 1840. (_Mémoires de M. +Guizot._)] + + +III + +M. Thiers avait pu arrêter son plan sans avoir à s'en expliquer devant +les Chambres, alors en vacances. Mais, à défaut du parlement, la +couronne était là, et quelle que fût la prétention du ministre du 1er +mars à gouverner seul, il ne pouvait décider, sans le Roi, des +destinées du pays, dans une crise si redoutable. Nulle part l'offense +du traité du 15 juillet n'avait été ressentie plus vivement que dans +la famille royale, non-seulement par les jeunes princes et princesses, +le duc d'Orléans en tête, dont l'ardeur guerrière fut tout de suite +enflammée[321], mais même par le vieux Roi. À la première nouvelle de +ce qui s'était passé à Londres, il éclata avec une telle véhémence, +que la Reine dut faire fermer la porte de son cabinet pour qu'on +n'entendît pas sa voix dans la galerie. «Depuis dix ans, s'écriait-il, +je forme la digue contre la révolution, aux dépens de ma popularité, +de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de +l'Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance! +Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge[322]?» Tandis +que M. Thiers en voulait surtout à l'Angleterre, dans laquelle il +avait espéré, le ressentiment de Louis-Philippe se portait +principalement contre l'Autriche et la Prusse, auxquelles il avait +fait tant d'avances depuis plusieurs années, et sur lesquelles il +s'était habitué à compter. Aussi ne put-il se retenir d'apostropher +rudement les ambassadeurs de ces puissances, la première fois qu'il +les vit après la signature du traité. «Vous êtes des ingrats», leur +dit-il avec une extrême véhémence; et, après leur avoir rappelé tout +ce qu'il avait fait et risqué pour maintenir la paix: «Mais, cette +fois, ne croyez pas que je me sépare de mon ministère et de mon pays; +vous voulez la guerre, vous l'aurez, et, s'il le faut, je démusellerai +le tigre. Il me connaît, et je sais jouer avec lui. Nous verrons s'il +vous respectera comme moi[323].» + +[Note 321: Dès le 26 juillet, le duc d'Orléans n'a qu'une +préoccupation, c'est que le gouvernement ne soit pas assez belliqueux. +«Je crains,--écrit-il à son frère le prince de Joinville, alors en mer +pour aller chercher la dépouille de l'Empereur,--je crains que nos +adversaires n'aient l'immense supériorité que donne la volonté bien +arrêtée de faire la guerre dans certains cas, sur l'hésitation, la +mollesse et la pensée secrète de ne jamais faire la guerre dans aucun +cas.» (_Revue rétrospective._)] + +[Note 322: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 516.] + +[Note 323: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +Ce prince, si facilement accusé d'être trop peu susceptible pour ce +qui touchait à la dignité de la France, se montrait donc, au premier +abord, plus animé, plus menaçant que M. Thiers. C'est qu'en dépit des +calomnies de l'opposition, sa sensibilité patriotique était des plus +vives. C'est aussi que, très-circonspect dans l'action, il avait +parfois la parole un peu intempérante. Faut-il ajouter que tout, dans +ces scènes, n'était peut-être pas entraînement irréfléchi, et qu'en se +laissant aller à une irritation très-sincère, ce fin politique visait +à produire, au dehors et au dedans, un effet calculé? Au dehors, +convaincu que la résistance du pacha serait invincible, il espérait, +en parlant fort, intimider des puissances qu'il croyait assez +irrésolues et condamnées à de prochains déboires, à d'inextricables +embarras, à d'inévitables divisions. Au dedans, persuadé que M. +Thiers, mis en face des faits, n'oserait se jeter dans une guerre +folle, mais craignant de sa part une manoeuvre que les souvenirs de la +coalition ne rendaient pas improbable, il voulait lui enlever tout +prétexte de rejeter sur la couronne seule la responsabilité d'une +politique pacifique, déplaisante à l'amour-propre national[324]. + +[Note 324: Un peu plus tard, le Roi expliquait ainsi à M. Pasquier son +attitude presque belliqueuse: «Si, le lendemain du traité, je m'étais +prononcé pour la paix, M. Thiers eût quitté le ministère, et je serais +aujourd'hui le plus impopulaire des hommes. Au lieu de cela, j'ai crié +plus haut que lui, et je l'ai mis aux prises avec les difficultés. Dès +le lendemain du premier conseil, après s'être fait rendre compte de +l'état de l'armée, M. Thiers est venu me trouver, fort découragé, et a +été le premier à me demander de ne rien précipiter. Il fera la paix et +j'aurai, aux yeux du pays, l'honneur d'avoir maintenu nos droits avec +résolution.» (_Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._)] + +Pendant qu'il prenait cette attitude devant les diplomates étrangers +et le public français, le Roi se montrait, dans les délibérations +intimes du gouvernement, ému sans doute, anxieux, mais résolu. +Très-peu de jours après la divulgation du traité, M. Thiers, qui +habitait alors à Auteuil, reçut, à six heures du matin, un message du +duc d'Orléans, qui le mandait d'urgence à Saint-Cloud. En arrivant, il +trouva le Roi entouré de sa famille, le visage serein, bien qu'un peu +fatigué; le duc d'Orléans était radieux. «Vous ne serez pas surpris, +dit Louis-Philippe à son ministre, d'apprendre que nous avons passé la +nuit entière à causer de la situation. Nous sommes demeurés tous +d'accord que la France ne doit rien céder du terrain où elle s'est +placée, et que l'Europe doit être avertie que nous ne reculerons pas. +Persévérons donc; je me confie à vous. Agissez avec fermeté, mais avec +prudence, et surtout, autant que l'honneur le permettra, épargnons à +notre pays l'horrible fléau de la guerre.» M. Thiers répondit, sans +être d'ailleurs contredit, que le moyen le plus sûr d'éviter cette +guerre était de montrer à tous que nous ne la craignions pas. +L'entretien se prolongea fort cordial. Au moment où le ministre allait +se retirer, la Reine, lui montrant ses fils, ne put retenir ce cri de +mère: «Au moins soyez prudent, car la guerre me les prendrait tous, et +combien m'en rendriez-vous[325]?» M. Thiers sortit profondément remué +de cette entrevue. À la même époque, le duc de Broglie écrivait, après +une conversation avec Louis-Philippe: «J'ai trouvé le Roi très-résolu, +très-clairvoyant... Nous avons causé à fond, épuisé toutes les +chances, été à toutes les extrémités, je ne l'ai pas vu faiblir un +seul instant[326].» + +[Note 325: NOUVION, _Histoire du règne de Louis-Philippe_, t. IV, p. +532, 533.] + +[Note 326: _Documents inédits._] + +Toutefois, à y regarder d'un peu près, on eût pu, dès cette première +heure, discerner un principe de dissidence entre la politique du +monarque et celle de son ministre. Tant qu'il ne s'agissait que de se +plaindre haut et de menacer, Louis-Philippe ne s'y refusait pas; il +approuvait aussi les armements, et sa prévoyance royale saisissait +très-volontiers cette occasion de renforcer l'état militaire de la +France. Mais il entendait bien ne pas dépasser certaines bornes. Il +était dores et déjà résolu à ne pas laisser la guerre sortir de la +crise actuelle, tandis que M. Thiers, sans être décidé à faire cette +guerre, en acceptait l'éventualité. De là des réserves prudentes, +inquiètes, qui se faisaient jour soudainement dans la conversation du +Roi, au moment même où sa sensibilité patriotique venait de s'épancher +avec le plus d'impétuosité. Bien qu'elles semblassent parfois détonner +avec le reste, il n'y avait là ni duplicité ni même contradiction. +Cette variété d'accent tenait au laisser-aller, aux habitudes +prime-sautières de la parole royale, et aussi à cette vivacité, à +cette mobilité d'imagination qui s'alliaient, chez ce prince, à un +esprit politique très-réfléchi, très-froid et très-calculateur. Dans +les derniers jours de juillet, M. de Sainte-Aulaire, qui venait de +recevoir les instructions du président du conseil et de l'entendre +développer son plan, eut une audience du Roi; celui-ci lui fit les +mêmes recommandations que le ministre, et M. de Sainte-Aulaire fût +sorti convaincu de leur parfait accord si, au moment de lui donner +congé, le prince n'eût ajouté: «Vous voilà bien endoctriné, mon cher +ambassadeur; votre thème officiel est excellent. Pour votre gouverne +particulière, il faut cependant que vous sachiez que je ne me +laisserai pas entraîner trop loin par mon petit ministre. Au fond, il +veut la guerre, et moi je ne la veux pas; et quand il ne me laissera +plus d'autres ressources, je le briserai plutôt que de rompre avec +toute l'Europe[327].» + +[Note 327: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +M. Thiers se rendait-il compte de cette arrière-pensée de +Louis-Philippe? En tout cas, il ne s'en tourmentait pas beaucoup, +persuadé qu'il lui suffirait, à l'heure venue, d'ouvrir les fenêtres +et d'appeler le pays à l'aide, pour avoir raison de toutes les +résistances. La veille même du jour où M. de Sainte-Aulaire s'était +rendu aux Tuileries, il avait vu le président du conseil et lui avait +demandé s'il était assuré que le Roi le suivrait jusqu'au bout. «Pour +le moment, il se montre très-animé, répondit M. Thiers; et s'il est +pris de quelque défaillance pendant l'action, il sera soutenu, +entraîné même par le flot de l'opinion, qu'aucune digue ne pourra +contenir[328].» D'ailleurs, le désaccord n'était qu'éventuel; il +portait sur une hypothèse lointaine que les deux parties espéraient ne +pas voir se présenter: elles comptaient bien que la résistance du +pacha et les embarras des puissances fourniraient à la France +l'occasion de prendre sa revanche, sans qu'il fût question de guerre. +En attendant, elles étaient d'accord sur la conduite immédiate et +avaient intérêt à faire montre de cet accord, le prince pour sa +popularité, le ministre pour son autorité, tous deux pour rendre leur +politique plus efficace au regard de l'étranger. Louis-Philippe disait +bien haut: «Je suis content de M. Thiers; il ne m'a proposé que des +choses fort raisonnables. Il est aussi prudent que moi, et je suis +aussi national que lui. Nous nous entendons très-bien[329].» Et +pendant ce temps, le président du conseil affectait de répéter à tous, +particulièrement aux ambassadeurs étrangers, que le Roi était plus +belliqueux que lui, et qu'il avait peine à le contenir. Ces propos se +répandaient dans le public, et, dès le 29 juillet, Henri Heine, après +avoir raconté l'explosion belliqueuse dont il était le témoin à Paris, +disait: «Ce qui est surtout important, c'est que Louis-Philippe semble +s'être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront, +et qu'il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive... +M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine à apaiser la bouillante +indignation du Roi.» Il est vrai que Heine ajoutait: «Ou bien, cette +ardeur guerrière, n'est-ce qu'une ruse de l'Ulysse moderne[330]?» + +[Note 328: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 329: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, 4 septembre +1840, et lettre du duc Decazes à M. de Barante, 29 août 1840. +(_Documents inédits._)] + +[Note 330: _Lutèce_, p. 108.] + + +IV + +Le président du conseil ne perdit pas un jour pour exécuter le plan +qu'il avait conçu. Dès le 29 juillet, le _Moniteur_ annonça les +premières mesures d'armement. Les jeunes soldats disponibles des +classes de 1836 à 1839 furent aussitôt appelés sous les drapeaux, et +l'on ouvrit par voie extraordinaire des crédits considérables pour +l'accroissement de l'effectif et du matériel des armées de terre et de +mer. Aux diplomates étrangers qui venaient demander des explications +sur ces mesures, M. Thiers, réservé, froid, se bornait à répondre que, +dans l'isolement où on l'avait mise, la France n'avait plus qu'à se +régler sur ce qu'elle se devait à elle-même; il ajoutait qu'elle se +préparait aux dangers de la situation qu'on lui avait faite, et que sa +conduite à venir dépendrait de celle qu'on tiendrait envers elle. +Toutes ses démarches, toutes ses paroles, visaient à être ainsi +tranquillement inquiétantes, menaçantes sans provocation. Avec son +habituelle activité, il trouva le loisir d'écrire, sur la question +d'Orient, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un article non +signé, mais dont l'auteur fut tout de suite deviné; cet article se +terminait ainsi: «Il y a un mot, un mot décisif qu'il faut dire à +l'Europe, avec calme, mais avec une invincible résolution: Si +certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre à +outrance, la guerre, quel que soit le ministère.» En même temps, il +veillait à ce que ses ambassadeurs près les diverses cours +conformassent leur attitude à la sienne. «J'ai reçu toutes vos +excellentes lettres, écrivait-il le 31 juillet à M. Guizot; je ne vous +dis qu'un mot en réponse: _Tenez ferme_. Soyez froid et sévère, +excepté avec ceux qui sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre +conduite, sinon à la rendre plus ferme encore, s'il est +possible[331].» C'étaient les mêmes recommandations qu'il adressait +verbalement à M. de Sainte-Aulaire sur le point de partir pour +Vienne[332]. À Saint-Pétersbourg, il faisait parvenir un langage plus +menaçant encore. «Qu'on y prenne garde, écrivait-il à M. de Barante +dès le 23 juillet, la France, si elle entre en lice, ne pourra y +entrer que d'une manière terrible, avec des moyens extraordinaires et +funestes à tous; la face du monde pourra en être changée.» Et il +donnait à entendre que, dans ce cas, la Pologne serait soulevée[333]. + +[Note 331: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 332: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 333: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, 23 juillet 1840. +(_Documents inédits._)] + +Londres demeurait toujours le principal centre des négociations. M. +Guizot y faisait la figure et y tenait le langage prescrits par son +ministre. Dans un premier entretien avec lord Palmerston, il se +plaignit gravement et sévèrement du passé. «Non-seulement on ne nous a +pas dit ce qu'on faisait, déclara-t-il, non-seulement on s'est caché +de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantées de la +façon dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, milord, que les +choses se passent entre d'anciens et intimes alliés? L'alliance de la +France et de l'Angleterre a donné dix ans de paix à l'Europe; le +ministère whig, permettez-moi de le dire, est né sous son drapeau et y +a puisé, depuis dix ans, quelque chose de sa force. Je crains bien que +cette alliance ne reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce +qui vient de se passer ne donne pas à votre cabinet autant de force, +ni à l'Europe autant de paix... M. Canning, dans un discours très-beau +et très-célèbre, a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains +l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette +clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu +s'en servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et +moins assurée. Ne donnez pas, en France, aux passions nationales, de +sérieux motifs et une redoutable impulsion.» Puis, après avoir indiqué +tous ses pronostics sur les embarras, les impossibilités et les périls +auxquels il fallait s'attendre dans l'exécution du traité du 15 +juillet: «Nous nous lavons les mains de cet avenir. La France s'y +conduira en toute liberté, ayant toujours en vue la paix, le maintien +de l'équilibre actuel en Europe, le soin de sa dignité et de ses +propres intérêts.» En même temps qu'il tenait ce langage à lord +Palmerston, M. Guizot avait soin de ne pas rassurer ceux qui, autour +de lui, demandaient, inquiets: Que fera la France? «L'affaire sera +longue et difficile, disait-il. La France ne sait pas ce qu'elle fera, +mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent pas +ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous +dans les ténèbres.» Notre ambassadeur, du reste, ne demandait rien, ne +faisait aucune proposition nouvelle, et quelque diplomate, effrayé de +l'avenir, venait-il lui faire des ouvertures conciliantes, il +l'écoutait froidement, sans le rebuter, mais plus occupé d'augmenter +son inquiétude que d'aller au-devant de sa bonne volonté. Il était +visible que le gouvernement français n'éprouvait aucune hâte d'entrer +en pourparlers et qu'il préférait attendre les événements, comptant y +trouver la confirmation de ses pronostics et la revanche de ses +mortifications[334]. + +[Note 334: _Mémoires de M. Guizot._] + +Si cette attitude d'expectative menaçante ne laissait pas que +d'émouvoir certains esprits, soit en Angleterre, soit sur le +continent, un homme du moins ne s'en montrait aucunement troublé, +c'était lord Palmerston. Comme on demandait un jour à M. Guizot, au +sortir d'un entretien avec le chef du _Foreign-Office_, s'il avait +fait quelque impression sur son interlocuteur: «Pas la plus légère», +répondit-il[335]. La raison en est bien simple: c'est que lord +Palmerston persistait à ne pas croire à cette résistance du pacha sur +laquelle était fondée toute notre argumentation; quand nous +paraissions vouloir attendre les événements, loin de s'en inquiéter, +il s'en félicitait, car, lui aussi, il espérait y rencontrer le +triomphe de sa politique. Dans ses conversations avec notre +ambassadeur, s'il se défendait d'avoir eu l'intention d'offenser la +France, il ne témoignait ni regret, ni velléité de concession, et se +montrait, au contraire, froidement résolu à aller jusqu'au bout. Sa +correspondance avec M. Bulwer, chargé d'affaires à Paris, respirait +une confiance imperturbable dans le succès de son plan, un mépris +hautain de nos menaces. «Vous dites, lui écrivait-il, que Thiers est +un ami chaud, mais un dangereux ennemi; cela peut être, mais nous +sommes trop forts pour être influencés par de telles considérations. +Je doute, d'ailleurs, qu'on puisse se fier à Thiers comme ami, et, me +sachant dans mon droit, je ne le crains pas comme ennemi. La manière +de prendre tout ce qu'il peut dire est de considérer le traité comme +un _fait accompli_, comme une décision irrévocable, comme un pas fait +sur lequel on ne peut revenir.» Presque à chaque ligne de sa +correspondance, on retrouve cette affirmation, «que la France +demeurera tranquille et ne fera pas la guerre[336]». Ses compatriotes +eux-mêmes ne pouvaient comprendre une telle assurance. «Je n'ai jamais +été plus étonné, écrivait alors un membre de la haute société +politique d'Angleterre, qu'en lisant les lettres de Palmerston, dont +le ton est si audacieux, si hardi et si confiant. Quand on considère +l'immensité de l'enjeu dans la partie qu'il joue, quand on voit qu'il +peut allumer la guerre dans toute l'Europe et que la guerre, si elle a +lieu, sera entièrement son oeuvre, on est stupéfait qu'il ne paraisse +pas affecté plus sérieusement par la gravité des circonstances, et +qu'il ne regarde pas avec plus d'anxiété (sinon d'appréhension) les +résultats possibles; mais il cause, sur le ton le plus dégagé, de la +clameur qui s'est élevée à Paris, de son entière conviction que le +cabinet français ne pense nullement à faire la guerre, et que, s'il la +faisait, ses flottes seraient instantanément balayées et ses armées +partout battues. Il ajoute que si ce cabinet essayait de faire une +guerre d'opinion et de surexciter les éléments de la révolution dans +les autres contrées, de plus fatales représailles seraient exercées +contre la France, où les carlistes et les bonapartistes, aidés par +l'intervention étrangère, renverseraient le trône de Louis-Philippe... +Il peut arriver que les choses tournent suivant l'attente de +Palmerston. C'est un homme favorisé d'une bonne fortune +extraordinaire, et sa devise semble être celle de Danton: De +l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace. Mais il y a, +dans son ton, une faconde, une imperturbable suffisance, et une +légèreté dans la discussion d'intérêts d'une si effrayante grandeur, +qui me convainquent qu'il est très-dangereux de confier à un tel homme +la direction sans contrôle de nos relations extérieures[337].» + +[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 302.] + +[Note 336: Lettres diverses du 21 juillet au 23 août 1848. (BULWER, t. +II, p. 277 à 282.)] + +[Note 337: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 298, 299.] + +Lord Palmerston rencontrait cependant, dans son pays même, des +difficultés qui eussent embarrassé un esprit moins résolu. La +divulgation du traité du 15 juillet avait causé en Angleterre une +surprise où dominaient le déplaisir et l'inquiétude. La passion du +ministre contre la France ne paraissait pas trouver d'écho chez ses +compatriotes. Beaucoup de ceux-ci, au contraire, s'alarmaient de voir, +pour une question qui ne les intéressait pas, rompre l'alliance des +deux grandes puissances libérales et mettre en péril la paix +européenne. Si les journaux directement inspirés par le chef du +_Foreign-Office_ nous faisaient une guerre haineuse et violente, +plusieurs autres, le _Times_ en tête, blâmaient le traité: on sentait +même que leur opposition eût été plus vive encore, si leur sentiment +national n'avait été souvent blessé par les attaques de la presse +parisienne[338]. En même temps, les radicaux provoquaient, dans toutes +les grandes villes, d'immenses meetings où l'on déclarait «désavouer +hautement toute participation à l'insulte faite à la nation +française», et où des orateurs proclamaient, aux applaudissements de +leur auditoire, que «s'il y avait à choisir entre M. Thiers et une +armée française, d'une part, et lord Palmerston et une armée russe, de +l'autre, il fallait se joindre à la France et à M. Thiers». Sans doute +ces meetings n'avaient pas, sur la direction des affaires, l'influence +qu'eussent voulu leur attribuer certains de nos journaux; mais il n'en +était pas moins vrai que l'opinion anglaise était troublée et +nullement satisfaite. + +[Note 338: M. Guizot écrivait à M. Thiers, le 29 juillet: «Je suis +informé ce matin que le _Times_ hésite à continuer son attaque contre +lord Palmerston, tant l'attaque française lui paraît vive et dirigée +contre l'Angleterre elle-même autant que contre lord Palmerston.» +(_Mémoires de M. Guizot._)] + +Cet état d'esprit eût dû d'autant plus préoccuper lord Palmerston que +le parlement n'était pas encore en vacances et que tout y faisait +prévoir une interpellation. Quelle n'en pouvait pas être l'issue, +étant données les dispositions des partis? Les radicaux étaient +ouvertement mécontents. Les whigs, s'ils hésitaient à ébranler un +ministère tenant en main leur drapeau, s'inquiétaient de l'atteinte +portée à cette alliance française qui avait été jusqu'ici le premier +article de leur programme. Les tories modérés, sympathiques aussi à +cette alliance, se réservaient, attendant les événements, prêts à +profiter de tout ce qui leur fournirait une arme contre le cabinet. +Seuls, les tories extrêmes se félicitaient hautement du coup frappé +contre l'ennemi héréditaire. En face d'un parlement dont les +dispositions apparaissaient ainsi au moins froides et incertaines, +lord Palmerston n'avait même pas l'avantage de se sentir fermement +appuyé par ses collègues. Il voyait, en effet, renaître dans le sein +du cabinet les oppositions et les hésitations qu'il avait dominées au +moment de la signature du traité. Dans un long entretien qu'ils +eurent, le 28 juillet, avec M. Guizot, lord Melbourne et lord Russell +ne dissimulèrent pas leurs alarmes; lord Melbourne, notamment, sans +abandonner son ministre des affaires étrangères, ne semblait guère +compter sur le succès facile promis par ce dernier. «Si cet espoir est +trompé, disait-il à notre ambassadeur, on ne poussera pas l'entreprise +à bout.» Aussi nous demandait-il de reprendre la proposition tendant à +attribuer la Syrie héréditaire au pacha, «lorsque ce dernier aurait +fait preuve de résistance et que la confiance de lord Palmerston +commencerait à être déjouée». Puis il ajoutait: «La France, qui n'aura +pas voulu aider les quatre puissances à marcher, les aidera à +s'arrêter[339].» + +[Note 339: _Mémoires de M. Guizot._] + +Lord Palmerston, cependant, prétendait ne rien changer à sa conduite. +Il s'était habitué à exercer une sorte de despotisme au +_Foreign-Office_, allant droit son chemin, sans s'occuper de ses +collègues, plus disposé à malmener qu'à écouter les dissidents[340], +en imposant par sa laborieuse activité[341], par son intrépidité +tenace, par son audace heureuse et par une belle humeur confiante qui +se mêlait étrangement chez lui à un caractère agressif, impertinent et +querelleur; du reste, fort adroit à franchir les défilés +parlementaires où il paraissait s'engager à l'étourdie, sachant alors +unir la ruse à la hardiesse, et se faire retors et dissimulé, sans +cesser au fond d'être impérieux. On le vit bien à la façon dont il se +tira des interpellations sur le traité du 15 juillet. À entendre les +explications qu'il donna, les 6 et 7 août, personne ne tenait plus que +lui à l'alliance française; il affirmait que cette alliance subsistait +et n'était pas atteinte par une dissidence partielle, momentanée, «peu +importante», et qui n'aurait aucune conséquence fâcheuse; d'ailleurs, +ajoutait-il, ce n'étaient pas les puissances qui se séparaient de la +France, mais la France qui avait repoussé toutes les propositions +qu'on lui avait faites. Le ministre se gardait d'avouer que le traité +avait été conclu à l'insu et en cachette de notre représentant. Il se +refusa à en produire le texte: «Ce traité n'aura, dit-il, toute sa +force que lorsqu'il aura été ratifié, et jusque-là il est impossible +de le communiquer.» Ce qui ne l'empêchait pas, en ce moment même, de +le faire exécuter sans attendre la ratification. On se fera, du reste, +une idée de la bonne foi qui présidait à ces explications, en se +rappelant que ce sont ces mêmes discours où lord Palmerston affirmait +n'être pour rien dans l'insurrection de Syrie. Mais peu lui importait +de s'exposer à être convaincu plus tard d'avoir parlé sans sincérité; +il ne voyait que le but actuel; or, ce but, il l'atteignit: il échappa +à tout vote de blâme, et la prorogation du parlement, qui eut lieu +quelques jours après, le 10 août, le délivra, pour un temps, de toute +préoccupation de ce côté. + +[Note 340: M. Greville écrivait alors sur son journal: «Rien ne peut +dépasser le mépris avec lequel les palmerstoniens traitent le petit +groupe des dissidents, notamment lord Holland et lord Granville, qui, +disent-ils, sont devenus tout à fait imbéciles.» (_The Greville +Memoirs, second part_, p. 298.)] + +[Note 341: Bien qu'homme de salon et de sport, Palmerston travaillait +énormément et faisait presque tout lui-même. «Ce que je fais me +fatigue rarement, disait-il; ce qui me fatigue, c'est ce que je n'ai +pas encore pu faire.» Au terme de sa carrière, il disait à ses amis: +«Je crois être aujourd'hui l'homme politique de l'Europe qui a le +plus travaillé.»] + + +V + +Même débarrassé des Chambres, lord Palmerston n'était pas au terme de +ses difficultés. Ses alliés du continent laissaient voir plus d'un +signe d'hésitation et d'inquiétude. À Vienne, à Berlin, même à +Saint-Pétersbourg, on s'attendait, de la part du pacha, à la +résistance annoncée par la France, et l'on ne croyait pas au succès +facile promis par le ministre anglais[342]. Si le czar prenait +volontiers son parti des complications qui pouvaient ainsi se +produire, il n'en était pas de même des cours d'Autriche et de Prusse. +M. de Metternich, tout en tâchant de faire bonne figure et de prendre +de haut les menaces de M. Thiers, était au fond assez troublé de +l'impression produite en France, de nos armements et de la possibilité +d'une explosion révolutionnaire[343]. L'audace passionnée de lord +Palmerston ne l'alarmait pas moins. Effrayé tout à la fois de son +adversaire et de son allié, il ne demandait qu'à sortir décemment +d'une aventure qui devenait si périlleuse. Il avait réuni chez lui, au +château de Koenigswart, les ambassadeurs des quatre grandes +puissances, et tous les entretiens qu'il avait avec eux tendaient à +trouver une base d'accommodement. Non qu'il crût possible de rien +proposer tout de suite; mais il se préparait pour le moment où la +résistance du pacha aurait donné un premier démenti aux prédictions de +lord Palmerston. «Les engagements pris par les quatre puissances avec +la Porte, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, ne peuvent être changés +sans occasion ni prétexte. Aujourd'hui la balle est lancée, il faut la +laisser rebondir. Attendons... Ni vous ni moi ne pouvons prévoir, dans +une telle affaire, quelles conséquences aura la résistance du pacha. +Il est raisonnable d'attendre le jugement de la fortune et de laisser +à chacun la part qu'elle lui fera.» Puis, après avoir indiqué sur +quelles bases il pourrait proposer alors une entente: «En attendant, +ne me faites pas parler. Je ne puis m'engager à adopter telle ou telle +conduite; mais vous pouvez répondre de mes intentions. Je vous donne +ma parole d'honneur qu'elles ne sont pas autres que les vôtres. J'ai +toujours pensé que la France ne pouvait pas être mise en dehors d'une +grande affaire européenne... Il ne s'agit que de trouver un joint, une +transition pour remettre les cinq puissances ensemble. J'y +travaillerai de mon mieux.» En transmettant cette conversation à son +gouvernement, notre ambassadeur avait soin de le mettre en garde +contre certaines illusions. «Ne comptez pas, lui disait-il, que jamais +l'Autriche se sépare de l'Angleterre et de la Russie pour venir se +joindre à nous. Les armées françaises seraient à Vienne que vous ne +l'obtiendriez pas. Mais, dans le conseil des quatre, quand il y aura à +choisir entre une mesure extrême et une mesure modérée, la voix de +l'Autriche appartiendra à la modération, et elle profitera de toutes +les circonstances pour amener une conciliation.» En tout cas, comme le +faisait observer M. de Sainte-Aulaire, la conduite du cabinet de +Vienne dépendait avant tout de ce que serait la résistance de +Méhémet-Ali[344]. M. de Metternich ne cachait pas son état d'esprit au +gouvernement anglais. Il déclarait à l'ambassadeur de la Reine qu'il +ne donnerait ni argent ni soldats pour l'exécution du traité, et que +«si ce traité pouvait tomber tranquillement à terre, ce serait une +très-bonne chose». Aussi écrivait-on de Vienne à lord Palmerston que +le chancelier «était à bout», qu'il «cherchait, jour et nuit, comment +il pourrait _se tirer d'affaire_», et qu'il était résolu à «empêcher +la guerre par tous les moyens, sans s'inquiéter de savoir s'il lui en +reviendrait quelque part d'humiliation ou si l'objet même du traité se +trouverait ainsi complétement manqué[345]». + +[Note 342: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire_; correspondance de M. de +Barante et de M. Bresson. (_Documents inédits._)] + +[Note 343: La princesse de Metternich, fort hostile à la France, +notait sur son journal, à la date du 2 août: «Les explosions de fureur +du petit Thiers inquiètent un peu les cours.» Le chancelier écrivait +lui-même, le 4 août, au comte Apponyi, son ambassadeur à Paris: «Il +manque au _Napoléon civil_ une chose pour faire le conquérant +militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prêts à se présenter +sur les champs de bataille. La guerre politique n'est pas dans l'air, +et il ne dépend pas de M. Thiers de changer à son gré l'état +atmosphérique. Il est en son pouvoir, sans doute, de faire éclater la +tempête de la révolution; mais qui menacerait-elle en premier lieu, si +ce n'est l'édifice de Juillet?... Déployez le plus grand calme +vis-à-vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas dérouter par des paroles, +et s'il vous parle de guerre, faites-lui la remarque que, pour la +faire, il faut tout au moins être à deux de jeu. _Pas un soldat ne +bougera à l'étranger._» Dans une circulaire adressée, le 27 août, à +ses agents en Italie et en Allemagne, M. de Metternich constatait +«l'inquiétude du public européen à la lecture des journaux français, +et surtout lorsqu'il avait vu le gouvernement français prendre des +mesures qui décelaient de l'humeur, de la méfiance et la prévision +d'une guerre générale.» Cette circulaire concluait ainsi: «Ce qu'il +faut craindre, c'est que les esprits infernaux ayant été imprudemment +évoqués, ils ne soient difficiles à conjurer, et ne fassent dégénérer +une question toute politique en une affaire de propagande +révolutionnaire.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 404, 435, +436, 478 et 480.)] + +[Note 344: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 345: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.] + +À la cour de Prusse, mêmes sentiments. «Ici, écrivait de Berlin le +ministre de France, nous redoutons que l'Angleterre ne pousse +l'exécution trop vivement. Nous sommes embarrassés de ce que nous +avons fait. Nous en acceptons à regret la solidarité; nous savons +très-peu de gré à M. de Bülow[346] de son oeuvre, et nous voudrions +pouvoir nous replacer au point de départ; nous agirions d'autre sorte. +Notre espoir est que rien ne sera précipité et qu'à l'aide des délais +d'une exécution molle et inefficace et de la simple défensive de +Méhémet-Ali, M. de Metternich parviendra à découvrir quelque expédient +qui nous tire de peine[347].» + +[Note 346: M. de Bülow était le représentant de la Prusse à Londres, +au moment de la signature du traité du 15 juillet.] + +[Note 347: Lettre de M. Bresson à M. de Sainte-Aulaire, 18 septembre +1840. (_Documents inédits._)] + +À Londres, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse, toutes les fois +qu'ils rencontraient M. Guizot ou, en son absence, M. de Bourqueney, +ne manquaient pas d'exprimer leur désir de faire rentrer le +gouvernement français dans la négociation, s'excusant, non sans +quelque embarras, du mauvais procédé auquel ils s'étaient associés +pour ne pas se séparer de l'Angleterre. Le ministre de Prusse ajoutait +même, évidemment non sans avoir pris l'avis de son collègue +autrichien: «La difficulté sera extrême pour en finir à Londres +directement avec lord Palmerston, et en restant dans l'ornière où +nous sommes engagés. Il faut non-seulement vous faire rentrer dans +l'affaire, mais la déplacer... C'est à Vienne qu'il faut la porter. Le +prince de Metternich n'est pas engagé comme lord Palmerston... Les +vues pacifiques, la politique de transaction, prévaudront plus +aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de Metternich s'est tenu, +depuis quelque temps, fort à l'écart; mais, n'en doutez pas, si la +solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testament politique, +il en serait charmé et il ferait tout pour y réussir[348].» + +[Note 348: _Mémoires de M. Guizot._] + +Quels que fussent au fond les regrets de l'Autriche et de la Prusse, +on ne pouvait attendre d'elles une initiative un peu résolue; et puis +tous leurs projets de transaction étaient subordonnés à la résistance +du pacha. Mais la politique de conciliation avait alors à Londres un +champion plus décidé et plus pressé: c'était le roi des Belges. +Comprenant quels risques une guerre ferait courir à son jeune État et +à son jeune trône, bien placé par ses liens intimes avec les familles +royales de France et d'Angleterre, comme par son renom personnel, pour +se faire écouter à Paris et à Londres, il chercha et crut avoir trouvé +un moyen de couper court aux embarras du présent et aux périls de +l'avenir. Ce moyen consistait à remplacer la convention du 15 juillet +par un traité entre les _cinq_ puissances, traité garantissant +l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. Il écrivit sur ce +thème au roi des Français et à M. Thiers. Si désireux que ce dernier +fût de laisser les événements suivre leur cours, il ne pouvait +éconduire sans façon un tel négociateur. Louis-Philippe, d'ailleurs, +ne l'eût pas permis. Il fut donc répondu, au nom du gouvernement +français, qu'une telle proposition serait acceptable, à une condition: +c'est qu'en garantissant, dans son état actuel, l'intégrité de +l'empire ottoman, le nouveau traité s'appliquerait au pacha comme au +sultan, assurerait au premier les territoires dont il était en +possession par l'arrangement de Kutaièh, en ne les lui conservant, du +reste, qu'à titre viager, et supprimerait entièrement le traité du 15 +juillet. Il était indiqué, en outre, très-nettement que la France ne +prenait aucune initiative, qu'elle n'avait rien à demander ni à +offrir, sa dignité ne lui permettant pas de reparaître dans une +affaire qu'on avait essayé de régler sans elle, avant que les autres +puissances n'eussent senti elles-mêmes la nécessité de sa +présence[349]. + +[Note 349: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi lettres de M. Thiers à +M. de Barante, 22 août et 5 septembre 1840. (_Documents inédits._)] + +Le roi des Belges accepta pleinement cette façon de poser la question +et se mit aussitôt en campagne à Londres, ou plutôt à Windsor, où il +se trouvait l'hôte de la jeune reine Victoria. Tout parut d'abord lui +réussir. La Reine était de coeur avec lui, bien qu'elle ne pût +désavouer ouvertement son cabinet[350]. Léopold gagna aussi l'appui de +lord Wellington et le décida à parler à lord Melbourne; celui-ci en +fut troublé au point qu'il prit, contre son habitude, une physionomie +toute soucieuse; il écrivait, peu après, à lord John Russell «qu'il ne +pouvait ni manger, ni boire, ni dormir[351]», signe, chez cet aimable +indifférent, d'une préoccupation tout à fait extraordinaire. Plusieurs +autres membres du cabinet n'étaient pas moins émus, d'autant qu'à +cette action secrète des conversations de cour se joignaient l'alarme +et la méfiance croissante d'une partie de l'opinion anglaise; celle-ci +paraissait avoir de plus en plus peur que la paix ne fût mise en +péril, et, sous cette impression, la Bourse baissait rapidement. Lord +Wellington ne se contentait pas d'endoctriner lord Melbourne; il +allait partout répétant son blâme de la politique de lord Palmerston +et disait à M. Guizot, dans le salon de la Reine, assez haut pour être +entendu de tous: «Moi, j'ai une ancienne idée de politique bien +simple, mais bien arrêtée, c'est qu'on ne peut rien faire dans le +monde pacifiquement qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle +compromet la paix. Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec +la France[352].» M. de Neumann et M. de Bülow appuyaient les démarches +de Léopold. Enfin, parmi les ambassadeurs anglais près les diverses +cours, plusieurs se montraient inquiets de la politique de leur +ministre: non-seulement lord Granville, ambassadeur à Paris, mais son +chargé d'affaires, M. Bulwer, qui, malgré son intimité avec lord +Palmerston, le trouvait trop dur pour la France[353], et aussi lord +Beauvale, ambassadeur à Vienne, qui déclarait «la convention du 15 +juillet inexécutable[354].» + +[Note 350: _The Greville Memoirs, second part_, p. 304, 305.] + +[Note 351: _Ibid._, p. 303.] + +[Note 352: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi, sur le même sujet, la +correspondance inédite de M. Bresson et les dépêches citées par +Hillebrand, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 435.] + +[Note 353: BULWER, t. II, p. 280 et 283.] + +[Note 354: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.] + +Le roi des Belges semblait donc avoir conquis ou ébranlé tous ceux sur +lesquels il voulait agir; tous, en effet, sauf lord Palmerston. +Celui-ci demeurait entier dans sa passion et sa confiance, ne se +laissant pas un seul moment troubler par l'agitation qui +l'enveloppait, tenant tête à tous les alarmés et à tous les mécontents +du dehors comme du dedans. Vainement Léopold eut-il avec lui, le 19 +août, une conversation de plus de deux heures, il n'obtint à peu près +rien. «L'obstination est grande, racontait-il aussitôt après à M. +Guizot; il y a de l'amour-propre blessé, de la personnalité inquiète; +les noms propres se mêlent aux arguments, les récriminations aux +raisons. Lord Palmerston persiste, d'ailleurs, à dire que Méhémet-Ali +cédera.» Toutefois, le royal négociateur ne se décourageait pas. «Je +continuerai, dit-il; il faut de la patience et marcher pas à pas.» De +nouveaux efforts n'eurent pas plus de succès. Quelques jours après, en +effet, lord Palmerston abordant lui-même ce sujet avec M. Guizot, lui +déclarait qu'il ne pourrait être question du traité général proposé +par le roi des Belges, avant que le traité partiel, conclu entre les +puissances, eût «suivi son cours et atteint son but»; pour le moment, +il fallait «attendre les événements». Et, comme l'ambassadeur de +France lui répondait que cette exécution du traité partiel pouvait +soulever de grandes difficultés, de redoutables périls, compromettre +la paix de l'Europe: «Je sais que vous pensez ainsi, répliqua le +ministre anglais. On verra; si les événements vous donnent raison, +alors comme alors.» + +Cependant tant d'obstination faisait mauvais effet. Précisément à +cette époque, on apprit que la fameuse insurrection de Syrie, celle +dont lord Palmerston avait fait tant de bruit, venait d'être +facilement réprimée par Ibrahim. Le crédit du ministre s'en trouvait +quelque peu diminué. Il en eut le sentiment et jugea prudent, sans +fléchir au fond, de modifier son mode de résistance; au lieu de faire +front, il rusa. On put croire, dans les derniers jours d'août, que, +cédant aux instances du roi Léopold, de lord Melbourne et de plusieurs +autres ministres, il se résignait à entrer dans la voie de la +conciliation. «Eh bien, oui, disait-il, je ferai le premier pas (_I'll +move the first_)[355].» Il convint avec ses collègues qu'il enverrait +à lord Granville une dépêche qui donnerait sur le passé des +explications atténuantes, de nature à calmer les susceptibilités de la +France, et qui indiquerait la nécessité d'un traité à cinq pour régler +la situation générale de l'empire ottoman. Mais, quand cette longue +dépêche, datée du 31 août, fut communiquée, le 3 septembre, à M. +Thiers, il apparut qu'elle était seulement une discussion fort aigre +du passé[356]. «Ces vingt pages, écrivait le surlendemain +Louis-Philippe au roi des Belges, ne contiennent que l'énumération des +griefs des _four powers_ contre la France, des contradictions entre +nos actes et nos promesses, etc., et après avoir subi cette rude +épreuve de patience, on ne trouve au bout ni une ouverture ni une +proposition, rien, absolument rien que l'annonce que le traité sera +exécuté[357].» Était-ce simplement, chez lord Palmerston, +l'entraînement naturel et irréfléchi d'un esprit essentiellement +argumentateur, querelleur, possédé de la manie de prouver qu'il avait +toujours eu raison? N'était-ce pas aussi une manoeuvre calculée pour +jouer ceux qui s'imaginaient l'avoir forcé à faire une avance? En tout +cas, le résultat fut complet, et lord Palmerston, put se vanter +d'avoir mis à néant la tentative de transaction poursuivie par le roi +Léopold. + +[Note 355: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 356: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._] + +[Note 357: _Revue rétrospective._] + +Pour découvrir, en effet, dans cette dépêche, une ouverture +acceptable, il eût fallu être plus disposé à un rapprochement immédiat +que ne l'était alors M. Thiers. Le ministre français croyait toujours +que les événements d'Orient allaient donner raison à ses pronostics et +que Méhémet-Ali réservait une déconvenue terrible à l'Angleterre et à +ses alliés. Quelques jours avant de recevoir la dépêche de lord +Palmerston, il écrivait à M. Guizot: «Le pacha est capable, sur une +menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de mettre le feu aux +poudres. En preuve, il vous envoie une dépêche de Cochelet. Vous +verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel homme! Vous verrez +si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difficulté de _la +Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire_, j'avais raison, et si je +connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez pour certain que +s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou sur tel point du +pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus et fait +sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont sensibles au danger de la +guerre doivent être abordés avec cette confidence.» Et il ajoutait +d'un ton qui n'était pas celui d'un homme en recherche d'un +accommodement: «Nous attendons le nouveau _memorandum_. La réponse ne +m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.» Aussi, dès le 4 +septembre, la dépêche connue, M. Thiers écrivait à son ambassadeur à +Londres: «La fameuse note n'arrange rien, elle empirerait la situation +plutôt qu'elle ne l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles. +C'est exactement le _memorandum_ du 17 juillet, augmenté de +récriminations sur le passé... Cela interprété au vrai signifie +qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali, +l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française +contre les Russes. On n'est pas plus accommodant, en vérité, et nous +aurions bien tort de nous plaindre. Toutefois, il ne faut pas prendre +ceci en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette +note ajouterait au mauvais procédé si nous voulions prendre les choses +en mauvaise part; car, lorsque le traité du 15 juillet nous a si +vivement blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après l'exécution +on se mettra avec nous, c'est redoubler le mal[358].» + +[Note 358: _Mémoires de M. Guizot._] + +Les deux adversaires se retrouvaient donc l'un en face de l'autre, +chacun sur son terrain primitif, attendant tout, celui-ci, de la +résistance de Méhémet-Ali, celui-là, de sa soumission immédiate. Le +résultat dépendait de ce qui allait se passer en Orient. Si les +retards et les complications annoncés par M. Thiers se produisaient, +la situation de lord Palmerston deviendrait très-mauvaise. Si, au +contraire, les mesures coercitives employées contre le pacha +obtenaient le prompt succès prédit par le ministre anglais, ce serait +à la France de se trouver en passe dangereuse. On eût dit deux joueurs +dont chacun a mis audacieusement tout son enjeu sur une seule carte. +Laquelle allait être retournée? Ils ne pouvaient se dissimuler à +eux-mêmes la gravité redoutable d'une telle partie; mais l'un et +l'autre se croyaient assurés de gagner. Entre les deux, cependant, il +y a une différence. La force dans laquelle lord Palmerston mettait sa +confiance était, après tout, une force dont il disposait: c'était +celle des vaisseaux anglais. La force sur laquelle M. Thiers jouait +toute la politique de la France était celle d'un pouvoir étranger, +d'un pacha turc. Il est vrai qu'en croyant à cette force, il se +sentait en communion avec l'opinion régnante dans son pays, tandis que +c'était à l'encontre de ses alliés, de sa souveraine, de plusieurs de +ses collègues et d'une bonne partie de ses compatriotes, que le +ministre anglais proclamait sa foi dans la prompte soumission de +Méhémet-Ali. + + +VI + +Au beau milieu de cette crise, tandis que tous les regards et toutes +les pensées étaient tournés vers l'Orient, on apprit subitement que le +prince Louis-Napoléon, auquel presque personne ne songeait, avait +débarqué, le 6 août, à Boulogne, pour recommencer la pitoyable +échauffourée de Strasbourg. + +Contraint, en 1838, à la suite des réclamations de M. Molé, de quitter +la Suisse[359], le fils de la reine Hortense s'était réfugié en +Angleterre. Il y avait poussé plus activement que jamais ses menées +contre la monarchie de Juillet. L'une de ses principales +préoccupations était toujours de lier partie avec la gauche. Dans ce +dessein, il publia sous ce titre: _Idées napoléoniennes_, une brochure +où l'Empereur était présenté comme n'ayant eu d'autre souci que de +fonder la liberté et d'améliorer le sort des classes laborieuses. Le +journal _le Capitole_, fondé à Paris, en juin 1838, avec le concours +d'un aventurier, le marquis de Crouy-Chanel, et d'un sieur Durand, +mêlé aux intrigues de la diplomatie russe, eut pour mission de faire +campagne avec les radicaux, tout en étant l'organe officiel de la +propagande napoléonienne. La faction trouva en outre moyen de gagner +l'appui, plus ou moins ouvert, d'une feuille de gauche, le _Commerce_, +alors dirigée par M. Mauguin; celui-ci, aigri, peu considéré, ruiné, +ne s'était pas montré insensible à certaines séductions. Des +pourparlers furent même engagés avec les hommes du _National_, qui +chargèrent un de leurs amis, M. Degeorge, d'aller conférer avec le +prince; mais on ne put s'entendre, chaque partie prétendant se servir +de l'autre pour faire prévaloir sa cause particulière. Il n'y avait +pas jusqu'aux sociétés secrètes, notamment celle des _Saisons_, où les +agents bonapartistes n'eussent cherché, vainement il est vrai, des +alliés. + +[Note 359: Cf. plus haut, t. III, p. 283 à 287.] + +En même temps, par des distributions de brochures dans les casernes, +par des promesses de grades ou même d'argent prodiguées aux officiers, +le prétendant tâchait de créer, dans l'armée, des foyers de révolte et +de trahison. C'était principalement sur les garnisons de Paris et du +Nord que portait cet effort de corruption. On se flattait d'avoir +conquis ou tout au moins ébranlé des personnages considérables; +seulement, il faut toujours rabattre des illusions d'émigrés. Quant +aux procédés employés, on en peut juger par un fait révélé plus tard +devant la Cour des pairs. L'un des agents d'embauchage était un ancien +chef d'escadron, M. Le Duff de Mésonan, fort irrité d'avoir été mis à +la retraite en 1838, et devenu conspirateur par dépit. Parcourant +fréquemment la région du Nord, il avait paru plusieurs fois à Lille, +et s'était mis en rapport avec le maréchal de camp Magnan, qui y +commandait. Il se crut bien accueilli par lui et osa lui communiquer +une lettre signée: «Napoléon-Louis», qui était ainsi conçue: «Mon cher +commandant, il est important que vous voyiez tout de suite le général +en question. Vous savez que c'est un homme d'exécution que j'ai noté +comme devant être un jour maréchal de France. Vous lui offrirez +100,000 francs de ma part, et 300,000 francs que je déposerai chez un +banquier, à son choix, à Paris, pour le cas où il viendrait à perdre +son commandement.» Le général Magnan a, depuis, solennellement affirmé +qu'il avait repoussé cette ouverture avec indignation. M. de Mésonan +ne le comprit pas ainsi, ou feignit de ne pas le comprendre; il eut +même, plus tard, une nouvelle entrevue avec le général, et celui-ci +était regardé, autour du prétendant, comme un de ceux sur lesquels on +pouvait compter, au moins après un premier succès. + +Le retentissement considérable qu'eut en France la proposition de +ramener les restes de Napoléon Ier ne contribua pas peu à exciter les +ambitions et à encourager les illusions de son neveu. Se remuant +beaucoup pour attirer les regards et faire parler de lui, il tâchait +de répandre l'idée qu'il était _persona grata_ auprès des +gouvernements européens, se targuait des relations qu'il avait en +effet avec M. de Brünnow et la cour de Russie, laissait ou même +faisait répandre la nouvelle qu'il voyait lord Melbourne et lord +Palmerston. «Le parti se pavane, fait grand bruit de lui-même, +écrivait de Londres, le 30 juin 1840, M. Guizot à M. de Rémusat. Le +prince Louis est sans cesse au parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa +loge, ses aides de camp se tiennent debout derrière lui. Ils parlent +haut et beaucoup; ils racontent leurs projets, leurs correspondances. +L'étalage des espérances est fastueux.» L'attention du gouvernement +français était donc en éveil. Il lui était revenu, d'autre part, +quelques indices des tentatives d'embauchage; il savait, par exemple, +que «Lille était fort travaillé». Toutefois il n'avait découvert rien +de précis sur les desseins du prince: il avait seulement le sentiment +un peu vague qu'un coup se préparait, soit pour la rentrée des +cendres, soit même pour une époque plus proche. «Je crois à une +tentative», écrivait M. de Rémusat, le 12 juillet 1840. + +L'émotion et l'agitation produites en France par la divulgation du +traité du 15 juillet parurent à l'aventureux prétendant une occasion +qu'il fallait aussitôt saisir. Imperturbablement confiant dans son nom +et dans son étoile, toujours hanté des souvenirs de 1815, il résolut +de se jeter, avec une poignée de partisans, sur un point de la côte +française, pour y recommencer le retour de l'île d'Elbe. Boulogne fut +choisi à cause de sa proximité et aussi parce que l'un des officiers +du 42e de ligne, dont un détachement y tenait garnison, le lieutenant +Aladenise, était du complot. Débarquer avant le jour, enlever les +soldats du 42e, s'emparer de la ville et des cinq mille fusils +enfermés dans le château, de là se porter sur les places du Nord où +l'on se croyait assuré du concours du général Magnan, et enfin gagner +Paris, en entraînant toutes les troupes sur le passage, tel était le +plan ou plutôt le rêve du prince. Les préparatifs se firent en grand +secret. Un paquebot à vapeur fut loué par un tiers, sous prétexte de +partie de plaisir. Avec une presse à main, on imprima, à l'avance, des +proclamations à l'armée, au peuple français, aux habitants du +Pas-de-Calais, ainsi qu'un décret prononçant la «déchéance de la +dynastie des Bourbons d'Orléans», nommant M. Thiers président du +gouvernement provisoire et le maréchal Clausel commandant en chef de +l'armée de Paris. Le 3 août, tout le matériel fut transporté à bord, +argent, armes, munitions, uniformes, chevaux, voitures et jusqu'à un +aigle vivant auquel un rôle était sans doute réservé dans le drame qui +allait se jouer. À minuit, le prince s'embarqua et alla prendre, sur +divers points de la Tamise, ses compagnons, au nombre d'une +soixantaine. Parmi eux, étaient quelques anciens officiers, le colonel +Vaudrey et le commandant Parquin, qui tous deux avaient pris part à +l'attentat de Strasbourg; les colonels Voisin et Bouffet-Montauban, le +commandant de Mésonan, enfin le plus élevé en grade, le général +Montholon, compagnon de l'Empereur à Sainte-Hélène. Le gros de cette +armée d'invasion se composait d'une trentaine de soldats libérés que +l'on avait engagés en France, à titre de domestiques. Ajoutez enfin +quelques amis personnels du prince, comme M. Fialin de Persigny et le +docteur Conneau. Divers incidents prolongèrent la traversée, et ce ne +fut que le 6 août, de grand matin, que le paquebot mouilla en face de +Vimereux, à quatre kilomètres de Boulogne. + +Débarqués sur la plage, les conjurés y trouvent seulement trois de +leurs partisans, dont le lieutenant Aladenise. Peu d'instants après, +surviennent quelques douaniers qui, malgré toutes les instances et +toutes les promesses d'argent, refusent de se joindre à l'expédition. +On se hâte vers Boulogne, où l'on arrive à cinq heures du matin. +Premier échec devant le petit poste de la rue d'Alton; le sergent qui +le commande résiste aux caresses et aux menaces. Les conjurés sont +contraints de passer outre et arrivent à la caserne du 42e. Ici se +reproduisent les scènes dont le quartier Finckmatt, à Strasbourg, +avait été le théâtre en 1836. Le lieutenant Aladenise fait descendre +dans la cour les soldats à peine réveillés, leur annonce que +Louis-Philippe a cessé de régner, et leur présente le neveu de +Napoléon entouré d'officiers aux brillants uniformes. Ces soldats ne +savent trop que penser ni que faire; quelques cris de: _Vive +l'Empereur!_ accueillent les paroles du prince. Mais bientôt les +officiers, prévenus en ville, accourent à la caserne, parviennent, +malgré les violences des conjurés, à joindre leurs hommes; ceux-ci se +retrouvent à la voix de leurs chefs et se rangent derrière eux. Dès +lors, la partie est perdue pour le prince. À ce moment, au milieu du +tumulte, il lève un pistolet; le coup part. Est-ce par mégarde? La +balle va se loger dans le cou d'un grenadier, après lui avoir coupé +la lèvre et brisé trois dents. Ce coup de feu, loin d'être le signal +d'une lutte désespérée, précipite la retraite des conjurés. Déçus du +côté de l'armée, ils tâchent de soulever le peuple, sans plus de +succès. Bientôt, devant les gardes nationaux qui se rassemblent de +toutes parts, ils se dispersent. Les uns se cachent dans la ville ou +s'enfuient dans la campagne, où ils sont bientôt arrêtés. Le prince et +quelques autres se jettent dans une barque, espérant gagner leur +paquebot. Accourent les gardes nationaux, qui leur crient de +s'arrêter; n'obtenant pas de réponse, ils font feu sur la barque, qui +chavire; l'un des fuyards est tué d'une balle, un second est blessé, +un troisième se noie; le prince et tous les survivants sont faits +prisonniers. + +À la nouvelle de cet attentat et de son pitoyable avortement, +«l'impression du public, comme l'écrivait alors un témoin, fut celle +d'une indignation méprisante[360]». Sauf les feuilles radicales, qui +affectèrent de couvrir le vaincu de leur protection hautaine[361], +tous les autres journaux raillèrent et flétrirent sa conduite dans les +termes les plus durs. Le _Constitutionnel_, d'ordinaire sympathique au +bonapartisme, disait: «Dans cette misérable affaire, l'odieux le +dispute au ridicule, la parodie se mêle au meurtre, et, tout couvert +qu'il est de sang, Louis Bonaparte aura la honte de n'être qu'un +criminel grotesque... Si un brave soldat n'était tombé victime de son +dévouement, on n'aurait guère que des rires de pitié pour cet +extravagant jeune homme qui croit nous rendre Napoléon, parce qu'il +fait des proclamations hyperboliques et qu'il traîne un aigle vivant.» +Et ce même journal exprimait la conviction générale, quand il +ajoutait: «Un prétendant au moins est à jamais tombé sous les sifflets +du pays[362].» M. de Chateaubriand proclamait, dans une lettre datée +du 18 août, que «l'entreprise du prince Louis avait ôté à l'arrivée +des cendres une partie de son danger». L'aide de camp du maréchal +Soult, resté à Paris pour le tenir au courant des événements, lui +écrivait, le 22 août: «L'indifférence complète avec laquelle la +tentative de Louis Bonaparte a été accueillie à Paris est le seul +motif qui m'ait engagé à ne pas vous écrire tout exprès pour vous +entretenir de cet événement, dont on ne s'est pas occupé un seul +instant avec intérêt et auquel on n'attache aucune importance[363].» +Quant aux délicats, ils n'avaient pas assez de dédain pour celui que +M. Doudan appelait «ce petit nigaud impérial[364]». À l'étranger, +l'impression fut la même. M. de Metternich traitait fort +dédaigneusement cette tentative: «Je ne vous parle pas de +l'échauffourée de Louis Bonaparte, écrivait-il à son ambassadeur à +Paris. Je n'ai pas le temps de m'occuper de toutes les folies de ce +bas monde. Veuillez toutefois féliciter le Roi en mon nom[365].» Le +chancelier ne se privait pas du plaisir d'ajouter: «Mais que dire du +titre d'_empereur légitime_ que M. de Rémusat avait si généreusement +départi à Napoléon Ier? Si M. de Rémusat a eu raison, il est clair que +Louis Bonaparte n'a pas eu tort[366].» Lord Palmerston éprouvait le +besoin de se défendre vivement d'avoir eu aucun rapport avec «cet +insensé[367]». Enfin, le père du prétendant, l'ex-roi de Hollande +«déclarait», dans une lettre publique, «que son fils était tombé, pour +la troisième fois, dans un piége épouvantable, dans un effroyable +guet-apens, puisqu'il est impossible qu'un homme qui n'est pas +dépourvu de moyens et de bon sens se soit jeté de gaieté de coeur dans +un tel précipice[368].» + +[Note 360: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_, à la date du 7 août +1840.] + +[Note 361: Entre autres le _National_ et la _Revue du progrès_ de +Louis Blanc.] + +[Note 362: _Constitutionnel_ des 8 et 9 août 1840.] + +[Note 363: _Documents inédits._] + +[Note 364: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 355.] + +[Note 365: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 441, 442.] + +[Note 366: C'est la même idée qu'exprimait alors le _National_. «On a +ramené, disait-il, tous les souvenirs qui se rattachent au nom qu'il +porte, et l'on ne veut pas qu'il ait songé à revendiquer l'héritage, +lorsqu'un ministre avait proclamé sa légitimité.»] + +[Note 367: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 263.] + +[Note 368: Dans cette même lettre, l'ex-roi de Hollande se plaignait +que son fils eût été mis, à la Conciergerie, dans la chambre qu'avait +occupée Fieschi. Le gouvernement répondit que cette chambre, depuis +qu'elle avait servi à Fieschi, avait subi une transformation complète, +ayant été affectée au logement particulier de l'inspectrice du +quartier des femmes.] + +Las de montrer une longanimité qui avait été si mal récompensée, et +craignant de voir se renouveler le scandale de l'acquittement de +Strasbourg en 1838, le gouvernement se décida à comprendre le prince +dans l'instruction judiciaire ouverte au sujet du nouvel attentat, et le +traduisit avec ses complices devant la Cour des pairs. Les débats du +procès commencèrent le 28 septembre. Prenant une pose devenue familière, +depuis dix ans, à tous les conspirateurs poursuivis en justice, le +prince prétendit être un vaincu, non un accusé, et termina ainsi sa +déclaration: «Je représente devant vous un principe, une cause, une +défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple; la cause, celle +de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la +cause, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez la venger. Non, il +n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne veux pas croire que +je puisse être dévoué à porter la peine des défections d'autrui. +Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter, comme juge de +mes volontés et de mes actes, une juridiction politique. Vos formes +n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur +et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de +justice à attendre de vous, et je ne veux pas de votre générosité.» M. +Berryer, qui assistait le prince comme avocat, fut, suivant son +habitude, particulièrement habile à concilier sa situation personnelle +avec les exigences de la cause dont il s'était chargé. Dans +l'impossibilité de trouver une justification ou seulement une excuse +sérieuse, il s'écria: «N'est-ce pas là une de ces situations uniques +dans le monde, où il ne peut y avoir un jugement, mais un acte +politique?... Quand tant de choses saintes et précieuses ont péri, +laissez au moins au peuple la justice, afin qu'il ne confonde pas un +arrêt avec un acte de gouvernement... On veut vous faire juges, on veut +vous faire prononcer une peine contre le neveu de l'Empereur; mais qui +êtes-vous donc? Comtes, barons, vous qui fûtes ministres, généraux, +sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos titres, vos honneurs?» En fin +de compte, l'arrêt, prononcé le 6 octobre, condamna le prince +Louis-Napoléon Bonaparte à l'emprisonnement perpétuel dans une +forteresse du territoire, et ses complices, au nombre de quatorze, à des +peines variant de la déportation à deux ans de prison. Aussitôt après +le jugement, le prince Louis Bonaparte fut conduit au château de Ham, où +avaient été enfermés les ministres de Charles X; il obtint d'avoir pour +compagnons de captivité le général Montholon et le docteur Conneau. + +L'opinion s'était montrée fort indifférente aux débats et à leur +issue. L'attention des hommes politiques se trouvait absorbée par les +incidents chaque jour plus graves du conflit oriental. Quant au +public, il s'occupait alors d'un tout autre procès criminel, de celui +qui se déroulait avec mille vicissitudes devant la cour d'assises de +la Corrèze: il s'agissait d'une femme, madame Lafarge, poursuivie pour +avoir empoisonné son mari. Partout, on ne parlait que de cette +affaire, chacun prenant parti, avec passion, pour ou contre l'accusée, +recueillant les dépositions, étudiant les expertises, les +contre-expertises, prêtant l'oreille aux plaidoiries, et attendant le +verdict avec une fiévreuse curiosité. Dans cette émotion générale, le +prétendant de Boulogne, le condamné de la Cour des pairs était +oublié[369]. D'ailleurs, à quoi bon s'inquiéter de lui? N'était-il +pas, aux yeux de tous, un homme absolument fini? Vanité des prévisions +humaines! Quelques années plus tard, l'aventureux conspirateur de +Strasbourg et de Boulogne sera à la tête du gouvernement de la France. +Ramené alors sous les murs du château de Ham, il y prononcera ces +paroles remarquables: «Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je +suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me +glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un +gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus +justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace +d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un +changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un +emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma +patrie[370].» + +[Note 369: Madame Swetchine écrivait, le 22 septembre 1840: «Louis +Bonaparte est éteint, annulé, non pas seulement par l'Orient, mais par +le procès Lafarge.» Et M. d'Houdetot, pair de France, écrivait, le 30 +septembre, à son beau-frère, M. de Barante: «Notre procès de Boulogne +est bien terne au milieu de tout cela, et madame Lafarge a tout fait +pâlir.» (_Documents inédits._)] + +[Note 370: Discours du 22 juillet 1849.] + + +VII + +Cependant M. Thiers demeurait fidèle au plan qu'il avait arrêté dès le +début de la crise. «Il faut se conduire habilement, c'est-à-dire +prudemment, écrivait-il, le 22 août, à M. de Barante. Le premier acte +de prudence c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu'à aucune autre +époque, mais sans bruit, sans jactance. Le second acte, c'est +d'observer, d'attendre et de saisir l'occasion. Cette occasion sera +une division entre les puissances, quelque hésitation de la part d'une +ou deux d'entre elles, l'imprévu, enfin, toujours si fécond dans les +situations extraordinaires[371].» Les mesures d'armement se +succédaient, rapides[372]. Aucune considération d'économie, aucun +scrupule de responsabilité n'arrêtaient l'impétueux ministre. Il +n'hésitait pas à pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites l'usage des +crédits extraordinaires, ouverts sans intervention des Chambres. Tel +fut le cas des ordonnances qui créèrent douze nouveaux régiments +d'infanterie, six de cavalerie, et dix bataillons de chasseurs; +c'était modifier la composition de l'armée et engager des dépenses +permanentes par simple décision du pouvoir exécutif. M. Thiers fut +plus hardi encore, en ordonnant de même l'érection des fortifications +de Paris. + +[Note 371: _Documents inédits._] + +[Note 372: Ceux mêmes qui étaient le plus d'avis d'armer se +demandaient parfois s'il n'y avait pas excès. «Je suis de votre avis +sur nos armements, écrivait M. Doudan à M. d'Haussonville; je les +trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes +pour faire sauter le monde entier... Si nous avons la paix malgré nos +préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions. Nous serons +dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un +soir que le bal de l'Hôtel de ville avait été renvoyé.» (_Lettres de +M. Doudan_, t. I, p. 348.)] + +On n'a pas oublié tout le bruit qui s'était fait, en 1833, au sujet +des «forts détachés», devenus, dans l'imagination populaire, autant de +nouvelles bastilles destinées à bombarder la capitale, et comment, +devant cette émotion, qui venait s'ajouter aux objections des +prêcheurs d'économie, le gouvernement s'était cru obligé d'interrompre +les travaux alors commencés[373]. Depuis cette époque, il n'avait pas +osé reprendre la question devant les Chambres; toutefois, il l'avait +fait étudier. Une grande commission avait été nommée, en 1836, par le +maréchal Maison, à l'effet de prononcer entre les deux systèmes +rivaux, celui de l'enceinte continue et celui des forts détachés: +après trois ans d'examen, la commission avait conclu à la réunion des +deux systèmes. Tel était l'état de la question en 1840. À la première +nouvelle du traité du 15 juillet, le duc d'Orléans manda l'un de ses +aides de camp, qui appartenait à l'arme du génie, M. de +Chabaud-Latour, et, après lui avoir fait dessiner sur place un croquis +approximatif de l'enceinte et des forts, l'emmena chez M. Thiers. Le +président du conseil, entrant vivement dans les idées du prince et de +son aide de camp, donna six jours à ce dernier pour tracer un plan et +un devis plus précis, puis, muni de ces documents, saisit le conseil +des ministres du projet. Le Roi, qui, de tout temps, avait voulu +assurer la défense de Paris, mais dont le désir avait été entravé par +les sottes préventions du public, fut enchanté de voir une telle +oeuvre prise en main par un ministère «qui le couvrait», comme il +disait malicieusement à un diplomate étranger[374]. Bien qu'inclinant +personnellement à croire que les forts suffisaient, il ne s'obstina +pas dans cette manière de voir; un jour, à l'issue d'une des +nombreuses conférences qu'il avait avec le duc d'Orléans, M. Thiers, +le ministre de la guerre et le commandant de Chabaud, il dit gaiement +à son fils: «Allons, Chartres, nous adoptons ton projet. Je le sais +bien, pour que nous venions à bout de faire les fortifications de +Paris, il faut qu'on crie dans les rues: _À bas Louis-Philippe! Vive +l'enceinte continue!_» Le _Moniteur_ annonça, le 13 septembre, la +décision prise, et les travaux furent aussitôt commencés, sous la +direction du général Dode de la Brunerie. «Nous avons réuni les deux +systèmes, écrivait M. Thiers à M. Guizot. Tous deux sont bons; réunis, +ils sont meilleurs et n'ont qu'un inconvénient, à mon avis, fort +accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est pris, non pas +avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que notre sûreté est +là, et que c'est le moyen de rendre une catastrophe impossible.» + +[Note 373: Cf. plus haut, t. II, p. 209 à 214.] + +[Note 374: Dépêche du comte Crotti, en date du 10 septembre 1840, +citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.] + +M. Thiers prenait goût à ce rôle d'organisateur d'armées, à ce +remuement d'hommes et de millions[375]. Ne se rapprochait-il pas ainsi +du grand capitaine qu'il avait accompagné en esprit sur tant de champs +de bataille, et qui régnait en maître sur son imagination? Raconter +les campagnes du premier consul, c'était déjà bien; les continuer, ne +serait-ce pas mieux encore? Les contemporains raillaient souvent cette +tendance à prendre Napoléon pour modèle[376]. Le président du conseil +passait, chaque jour, trois ou quatre heures dans les bureaux des +ministères de la guerre et de la marine, prétendant tout décider par +lui-même, enseignant aux officiers leur métier, et réduisant les deux +ministres spéciaux au rôle de commis. Ou bien il couvrait son parquet +de cartes géographiques et là, étendu sur le ventre, s'occupait à +ficher des épingles noires et vertes dans le papier, tout comme avait +fait Napoléon. À ce régime, son imagination se montait; excitation +dont il savait d'autant moins se défendre qu'il s'y mêlait un +sentiment patriotique très-vif et très-sincère. Comment laisser sans +emploi une année créée avec tant d'activité? Un jour que, dans le +conseil, on avait récapitulé nos forces militaires, le Roi se leva et, +posant la main sur le bras de son président du conseil: «Ah! mes chers +ministres, s'écria-t-il, qu'il est beau d'avoir tant de forces à sa +disposition et de ne pas s'en servir!» M. Thiers n'eût pas tenu ce +langage; il était plutôt disposé à s'en moquer. Non qu'il fût dores et +déjà résolu à la guerre. À la fois tenté et effrayé, l'anxiété +dominait dans son esprit. «Le ciel m'est témoin, écrivait-il à M. de +Barante, que je désire ardemment la paix; cependant je crois que nous +ferions beaucoup de mal à tout le monde. Du reste, cette confiance ne +m'aveugle pas. Je trouve le jeu trop hasardeux pour y mettre, si je +puis faire autrement.» Et à M. de Sainte-Aulaire: «Je sais bien que si +la guerre éclate, mes ennemis diront que c'est moi qui l'ai donnée à +la France. Une guerre où nous serions seuls contre tout le monde, cela +est effroyable. Mais je sais aussi que, si la France se laisse +offenser, mettre de côté, traiter comme le fut autrefois Louis XV, +elle descend dans l'échelle des nations... Mieux vaut la guerre avec +ses horreurs[377].» Il était toutefois visible que, dans cette sorte +de conflit entre des impressions contraires, c'étaient les +belliqueuses qui, avec le temps, gagnaient du terrain. À force de +préparer la guerre, le ministre finissait par s'y habituer, par y +croire, presque par la désirer. «M. Thiers, écrivait alors un des +fonctionnaires du ministère des affaires étrangères, parle avec +enthousiasme de l'immensité de nos préparatifs et dit, à qui veut +l'entendre, qu'avant le printemps nous serons en état de faire avec +avantage la guerre à l'Europe.» Aussi le même témoin ajoutait-il: «On +s'effraye de sa légèreté extrême, de ses emportements, de la jactance +de ses propos, et de cet enivrement qui dépasse ce qu'on pourrait +imaginer[378].» Tous les instincts aventureux du président du conseil +(et Dieu sait qu'il n'en manquait pas chez ce brillant enfant de la +Provence!) se donnaient carrière. À la date du 5 septembre, l'un de +ses confidents, M. Léon Faucher, écrivait à un Anglais de ses amis: +«Thiers croit à la guerre, et s'y prépare[379].» + +[Note 375: M. de Sainte-Aulaire rappelle à ce propos que M. Thiers lui +avait dit un jour: «Il faut donner à la France le goût de la guerre et +de la dépense.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)] + +[Note 376: Dès le 27 juillet, Henri Heine écrivait: «M. Thiers croit +fermement que sa vocation naturelle, ce ne sont pas les escarmouches +parlementaires, mais la guerre véritable, le sanglant jeu des armes... +Cette croyance à ses capacités de grand capitaine aura tout au moins +la conséquence que le général Thiers ne s'effrayera pas beaucoup des +canons de la nouvelle coalition...; au contraire, il se réjouira en +secret d'être contraint, par une extrême nécessité, à déployer, devant +le monde surpris, ses talents militaires.» (_Lutèce_, p. 100, +101.)--On appelait M. Thiers «le petit Bonaparte», et, sous la plume +de certains plaisants, le ministère du 1er mars devenait le ministère +de Mars Ier.] + +[Note 377: Lettres du 20 et du 22 août 1840. (_Documents inédits._)] + +[Note 378: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, 21 et 23 +septembre 1840.] + +[Note 379: Léon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p. 96.] + +Notre ministre paraissait avoir choisi par avance le théâtre de cette +guerre éventuelle. Il ne parlait plus de la porter en Allemagne, comme +il avait fait au lendemain du traité. Aux représentants des petits +États de la Confédération germanique qui s'inquiétaient: «Mais soyez +donc tranquilles, disait-il, nous n'enverrons aucun corps sur le Rhin, +nous n'attaquerons pas l'Allemagne.» Seulement, il ajoutait aussitôt: +«Il en est autrement de l'Autriche. Nous connaissons son côté faible: +là, nous l'attaquerons.» Ce «côté faible» était l'Italie. Dès le mois +d'août, M. Thiers fit des ouvertures au Piémont, pour l'attirer dans +notre jeu, tâchant de réveiller ses ambitions séculaires. «Je pense, +disait-il au représentant de Charles-Albert, que vous n'avez aucune +idée de vous étendre de ce côté-ci des Alpes, tandis que vous pourriez +très-bien cueillir l'artichaut de l'autre côté.» À Berlin, M. Bresson +disait à l'envoyé sarde: «Liez-vous donc à nous, qui pouvons tout +aussi bien vous donner et vous prendre quelque chose, tandis que les +autres ne peuvent que prendre. Vous aimeriez avoir la Lombardie; nous +seuls pourrons vous la donner.» Des menaces se mêlaient à ces caresses +et à ces promesses: «Si l'on ne se joint pas à nous, déclarait M. +Thiers, on sera les premiers à payer les pots cassés. Ce serait une +niaiserie de vouloir respecter les pays qui sont des grandes routes.» +Charles-Albert, fort embarrassé, chercha à éluder toute réponse +positive: il était dans les traditions de sa maison de ne jamais +abattre son jeu d'avance. Toutefois, il laissa voir dès lors que, s'il +lui fallait sortir de sa neutralité, ses préférences politiques le +porteraient plutôt vers l'Autriche absolutiste que vers la France de +1830. Il demanda même au cabinet de Vienne, comme prix de son alliance +éventuelle, de lui garantir la possession de la Savoie; mais sa +demande ne fut pas accueillie. «Nous sommes innocents de ce qui peut +se passer au delà des Alpes», répondit le prince Schwarzenberg[380]. +Le gouvernement sarde n'était pas, en Italie, le seul dont le ministre +français cherchât à gagner le concours: le roi de Naples reçut aussi +des ouvertures et parut mieux les accueillir[381]. + +[Note 380: Cf. les dépêches des envoyés sardes ou autres diplomates +étrangers, citées par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. +440 à 442.] + +[Note 381: _Ibid._, p. 442.] + +Ces démarches de notre diplomatie ne pouvaient demeurer ignorées de +l'Autriche. À Paris, du reste, on ne désirait pas qu'elles le fussent, +car on comptait sur elles pour intimider le cabinet de Vienne. Le Roi +se prêtait volontiers, pour sa part, à cette tactique comminatoire. +«Tenons bon, disait-il souvent, et nous les ferons _bouquer_.» Il +calculait, en conséquence, son langage aux ambassadeurs. «Comte +Crotti, disait-il un jour, avec une extrême animation, à l'envoyé +sarde, voulez-vous savoir où l'on en viendrait sans ma vigilance, sans +ma fermeté? À la dictature de Thiers ou du maréchal Clausel et à la +révolution partout... Les puissances y perdront leurs dents, car +Méhémet-Ali est inattaquable... Je ferai, certes, tout ce qui dépend +de moi pour que la guerre n'arrive pas; mais je le crois à peine +possible. Alors l'empereur de Russie aura atteint son but. Reste à +savoir s'il tirera de la guerre le parti qu'il en attend. Même s'il +m'expulse du trône, ce qu'il désirerait, et d'un seul coup de pied +(ici le Roi fit du pied le mouvement), il n'aura fait que favoriser +tous les révolutionnaires, ébranler tous les trônes.» Et un autre +jour: «Je n'ai rien contre la Prusse; mais, quant aux poltrons qui se +cachent derrière les autres (ceci s'adressait à la cour de Vienne), +nous saurons bien les atteindre[382].» Vers la fin d'août, il +renouvela la scène qu'il avait déjà faite à l'ambassadeur d'Autriche +dans les derniers jours de juillet. «Les puissances, lui dit-il, se +trompent lourdement, si elles comptent sur ma patience illimitée; +cette patience trouvera son terme en même temps que celle de la +nation, qui n'est pas bien grande. Au surplus, ce n'est pas la +première impertinence qu'on m'ait faite; si je n'ai pas paru me +ressentir des autres, ce n'est pas faute de les apercevoir, mais parce +que je les ai méprisées. On eût dû comprendre, cependant, que moi +seul, bien plus que cet empereur de Russie dont on a tant de peur, +j'ai la puissance de préserver l'Europe d'un débordement +révolutionnaire; seul, entre tous les souverains actuels, je me sens +en mesure de tenir tête à la gravité des conjonctures.» Le tout +accompagné de menaces dédaigneuses, de traits acérés contre M. de +Metternich, d'éclats de voix qui retentissaient jusque dans la pièce +voisine, où était la Reine avec la cour. M. de Rothschild, qui s'y +trouvait également, laissait voir son trouble. Comme, en sortant du +cabinet royal, le comte Apponyi priait la Reine de calmer le Roi, elle +répondit «qu'elle ne se mêlait nullement d'affaires, mais qu'en ce qui +touchait l'honneur français, elle était aussi susceptible que le Roi +et plus animée.» L'ambassadeur autrichien alla se plaindre à M. +Thiers: «À qui le dites-vous? répondit celui-ci, non sans malice; je +fais ce que je peux pour le calmer[383].» Cette scène eut un tel +retentissement, que les journaux en donnèrent le récit plus ou moins +exact, mettant en scène Louis-Philippe et lui faisant honneur de son +patriotisme. Les Tuileries, d'ailleurs, entendaient parfois un langage +plus menaçant encore: c'était celui du duc d'Orléans, qui disait tout +haut, vers la fin d'août, «que, dans l'état actuel des esprits, la +guerre était nécessaire pour la France, et qu'il la désirait +ardemment[384].» Quelques semaines plus tard, faisant allusion aux +émeutes que faisait craindre, à Paris, l'excitation populaire: «J'aime +mieux, s'écriait-il, succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que +dans un ruisseau de la rue Saint-Denis!» + +[Note 382: Dépêches du comte Crotti du 27 août et du 5 septembre 1840. +(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 444.)] + +[Note 383: _Journal de M. de Viel-Castel_, correspondance du feu duc +de Broglie, et lettre du duc Decazes à M. de Barante. (_Documents +inédits._)] + +[Note 384: Dépêche du comte Crotti, du 24 août 1840, citée par +HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.] + +Si, à la cour, on était à ce point animé, que ne devait pas être +l'emportement de la presse! Une bonne partie des journaux de Paris et +de la province ne semblaient occupés qu'à menacer l'Europe d'une +guerre et de plusieurs révolutions, avec des allusions souvent peu +voilées aux frontières du Rhin. C'était surtout avec les feuilles +anglaises que s'échangeaient, à travers la Manche, de véhémentes +invectives, d'amères récriminations. «La discussion, disait le +_Constitutionnel_, n'est presque plus engagée de parti à parti; elle +l'est de peuple à peuple[385].» La presse semblait comme une seconde +puissance qui négociait, déclamait, menaçait à côté de la puissance +exécutive, parlant plus haut et frappant plus fort. Le conflit +diplomatique n'en était ni simplifié ni moins dangereux. Dès le 2 +août, le duc de Broglie, quoique favorable alors à la politique de M. +Thiers, exprimait le voeu que «l'action de la presse se régularisât un +peu». «Il faut éviter, ajoutait-il, de rallier contre nous toute +l'Angleterre autour de Palmerston et d'inquiéter l'Europe à ce point +qu'on fasse d'une alliance bancroche sur un point spécial une alliance +solide sur la généralité même des choses[386].» Le 8 août, M. Duchâtel +écrivait: «Les bavardages des journalistes ne conviennent pas aux +hommes d'État, et, par susceptibilité pour soi-même, il ne faut pas +provoquer justement l'amour-propre des autres... Tout en nous montrant +dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher contre nous +par point d'honneur. Maintenons notre honneur, ne blessons pas celui +des autres[387].» Le 15 août, c'est M. de Barante qui, de +Saint-Pétersbourg, jugeait ainsi la situation: «Il y a un désir si +universel de la paix, que je ne craindrais point, si l'orgueil +français et l'orgueil anglais ne se trouvaient en présence. Tous deux +sont âpres et peu accoutumés à reculer.» Le même diplomate écrivait +encore le 1er septembre: «Je suis confondu et affligé des +fanfaronnades des journaux... Je ne puis supposer que le ministère ait +lâché cette meute qui accroît les difficultés d'une situation déjà +périlleuse... Notre dignité en souffre. C'est irriter sans +intimider[388].» + +[Note 385: 19 août 1840.] + +[Note 386: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)] + +[Note 387: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 388: _Documents inédits._] + +M. Thiers se défendait d'être pour quelque chose dans ces violences. +«J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse», écrivait-il à M. +de Barante, le 23 août[389]. Mais il avait plus de peine qu'un autre à +se dégager pleinement de cette compromettante solidarité; il +souffrait, en cette circonstance, de la part qu'il avait donnée aux +journaux dans son action politique et des liens qu'il avait laissés +s'établir entre eux et le gouvernement. Ajoutez que les feuilles +officieuses, celles où les cabinets étrangers pouvaient se croire +autorisés à chercher la pensée du ministère français, celles dont les +rédacteurs recevaient, de notoriété générale, les confidences et les +inspirations du président du conseil, étaient, pour la plupart, des +feuilles de gauche, et avaient pris, dans l'opposition, l'habitude de +traiter les affaires étrangères sur un ton peu fait pour rassurer +l'Europe. «Il faut convenir, disait le _Journal des Débats_, que le +langage de nos journaux ministériels n'est que trop propre à nous +représenter, au dehors, sous ce faux jour de tapageurs et de +brouillons. Ne sachant pas être dignes et fermes, ils prennent des +airs fanfarons. C'est le malheur, c'est la fatalité, c'est la punition +des ministres du Ier mars de traîner à leur suite les organes d'un +parti qui ne peut pas se défaire de ses habitudes d'agitation. La +gauche a fait beaucoup de sacrifices au ministère actuel; mais la +dernière chose qu'un parti sacrifie, c'est son langage. Quand on a +parlé si longtemps propagande, guerre de principes, révolution +universelle, il est difficile de revenir à des formes de discussion +plus modérées[390].» Aussi M. de Tocqueville, qui pourtant appartenait +alors à la gauche et qui penchait personnellement vers une politique +belliqueuse[391], écrivait-il, le 9 août, à son ami M. de Beaumont: +«Je n'approuve point le langage de la presse officielle; ces airs de +matamores ne signifient rien. Ne saurait-on être fermes, forts et +préparés à tout, sans jactance et sans menace? Il faut faire, +assurément, la guerre dans telle conjoncture, aisée à prévoir; mais +une pareille guerre ne doit pas être désirée ni provoquée, car nous ne +saurions en commencer une avec plus de chances contre nous[392].» + +[Note 389: _Ibid._] + +[Note 390: 30 septembre 1840.] + +[Note 391: M. de Tocqueville écrivait alors que les plus sages +réflexions «ne l'empêchaient pas, au fond de lui-même, de voir avec +une certaine satisfaction toute cette crise.» Et il ajoutait: «Vous +savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las +de notre petit pot-au-feu démocratique bourgeois.» (_Nouvelle +correspondance de M. de Tocqueville_, p. 180.)] + +[Note 392: _Ibid._] + +Naturellement, le langage de la presse radicale était pire encore que +celui de la presse ministérielle. Le _National_ évoquait 1792, et +levait ouvertement le drapeau de la guerre de propagande et de +l'insurrection universelle; il demandait qu'on devançât la coalition +sur le Rhin comme en Italie, et prétendait avoir reçu d'Allemagne, de +Belgique, de Hollande, de Suisse, des rapports qui garantissaient à la +France le concours des peuples contre les rois de l'Europe. En même +temps, il travaillait à tourner contre la monarchie de Juillet, autant +que contre l'étranger, l'irritation du sentiment national: «Vous avez +pris, disait-il au gouvernement, la couardise pour de l'habileté. Vous +vous félicitiez de la paix acquise au prix de vos bassesses. +Aujourd'hui, vous recueillez le prix de vos ignominies. Vous êtes +traînés comme des poltrons à la queue de l'Europe. Elle vous rejette, +vous méprise et vous insulte... La guerre n'est pas possible pour +Louis-Philippe, car la guerre, pour lui, c'est le suicide... Si M. +Thiers ne veut pas se joindre à la trahison, s'il est autre chose +qu'un brouillon qui se sert des événements pour agir sur les fonds +publics[393], il pressera toutes les mesures d'armements, au lieu de +les arrêter... Si quelque influence fatale domine le ministère, qu'il +la désigne en s'éloignant.» Du reste, tout en excitant ainsi M. Thiers +contre la couronne, le _National_ n'était pas disposé à le ménager; il +l'accusait sans cesse de «reculade», le traitait de «fanfaron de +dictature», dont «la fatuité impertinente était pire peut-être qu'une +audacieuse et manifeste trahison». Et il lui criait: «Pourquoi donc +êtes-vous là plutôt que M. Molé? Avec lui, nous aurions la honte et la +paix; avec vous, nous n'avons pas moins la honte, et la paix est de +plus en plus compromise.» + +[Note 393: Ces mots faisaient illusion à une polémique d'une extrême +violence qui occupa alors les journaux. Certains scandales de Bourse +avaient fourni à des feuilles ennemies du cabinet, à la _Presse_ entre +autres, un prétexte d'accuser M. Thiers, et surtout son beau-père, M. +Dosne, d'avoir, en jouant à la baisse grâce à la connaissance +anticipée des nouvelles extérieures, gagné des sommes considérables. +L'affaire fit tant de bruit que les journaux officieux durent publier +un démenti formel, et que M. Dosne écrivit une lettre pour déclarer +que, depuis sa nomination comme receveur général, il ne s'était livré +à aucune opération de Bourse. Comme il arrive en pareil cas, les +démentis ne désarmèrent pas les accusateurs. Cette polémique devait, +plusieurs mois après, trouver un écho à la Chambre des députés (séance +du 4 décembre 1840) et provoquer une réponse indignée de M. +Thiers.--Henri Heine écrivait à propos de ces accusations, le 7 +octobre 1840: «Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une +calomnie aussi infâme que ridicule; un homme ne peut obéir qu'à une +seule passion, et un ambitieux songe rarement à l'argent. Par sa +familiarité avec des chevaliers d'industrie sans convictions, M. +Thiers s'est lui-même attiré tous les bruits malicieux qui rongent sa +bonne réputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le +dénigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi +entretenait-il un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche +avec des chiens, se lève avec des puces.» (_Lutèce_, p. 130.)] + +Aux articles de journaux se joignaient des écrits de moins courte +haleine. Un homme de talent, encore peu connu, M. Edgard Quinet, +publiait sous ce titre: «1815 et 1840», une brochure toute brûlante de +passion patriotique et guerrière, où il demandait la destruction des +traités de Vienne et la conquête des frontières du Rhin, rêvant, du +reste, non sans quelque naïveté, de persuader à l'Allemagne que ce +serait son plus grand bien. «La bataille de la Révolution française, +disait-il, a duré trente ans. Victorieux au commencement et pendant +presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée, vers +le dernier moment. Cette bataille séculaire ressemble à celle de +Waterloo, heureuse, glorieuse, jusqu'à la dernière minute qui décide +de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815; on a cru qu'elle +allait la reprendre en 1830. Il n'en a point été ainsi. Ce grand corps +blessé ne s'est relevé que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans, nous +voilà courbés sous des fourches caudines, nous efforçant de faire +bonne contenance... Si la Révolution a été vaincue en 1815, le droit +public, fondé sur les traités de Vienne, est la marque légale, +palpable, permanente, de cette défaite. Soumis aux traités écrits avec +le sang de Waterloo, nous sommes encore légalement, pour le monde, les +vaincus de Waterloo.» C'est la revanche de cette grande défaite que M. +Quinet veut poursuivre par la guerre, guerre immense, terrible, où il +ne nous faudra compter que sur nous-mêmes» et où «nous ne pourrons +reculer sans périr». Puis l'auteur s'écriait: «Mettez donc la main sur +le coeur. Êtes-vous d'humeur à faire de chacune de nos cités, s'il le +faut, une Saragosse française? Sentez-vous la terre frémir sous vos +pas et, dans vos poitrines, la force nécessaire pour décupler celle du +pays?... Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la +guerre. Sauvez la France!» + +Le bruit de ces déclamations, venant s'ajouter à celui des armements, +jetait le trouble dans les esprits. Il semblait à tous que la France fût +à la veille d'événements redoutables. Par moments même, dans tel +département, la nouvelle se répandait que la guerre venait d'être +déclarée, et il fallait que le préfet la démentît officiellement. Ce +n'était partout que clameurs contre l'Anglais, chants de la +_Marseillaise_. On intercalait dans les pièces de théâtre des phrases +belliqueuses, aussitôt saisies et applaudies[394]. Cette effervescence +pouvait n'avoir pas de trop graves inconvénients, si la résistance +victorieuse du pacha devait prochainement donner raison à notre +politique et mettre fin à la crise d'une façon flatteuse pour notre +amour-propre. Mais si cette prévision était trompée, que ferait-on de +cette opinion surchauffée? Comment la contenir ou la satisfaire? +D'ailleurs, tout semblait alors concourir à exciter les esprits. Le +parti radical continuait plus bruyamment que jamais, par toute la +France, sa campagne de banquets réformistes et socialistes[395]. Les +deux agitations révolutionnaire et belliqueuse se mariaient pour ainsi +dire. Au retour tumultueux du banquet de Châtillon, dans la soirée du 31 +août, on cria: _Mort aux Anglais!_ et la police craignit un moment une +attaque contre l'ambassade d'Angleterre[396]. Vainement les journaux +ministériels, le _Siècle_ et le _Courrier_, représentaient-ils que cette +agitation des partis extrêmes était peu opportune à l'heure où il +convenait de réunir toutes les opinions contre l'étranger: le _National_ +répondait «que si le ministère était de bonne foi dans ses +manifestations patriotiques, il ne pouvait qu'applaudir à un tel élan de +l'esprit révolutionnaire, parce qu'il y trouverait un point d'appui; que +si, au contraire, il jouait la comédie, ou si seulement il était faible +et incertain, les amis du pays devaient voir avec satisfaction tout ce +qui tendait à le surveiller et à le stimuler.» + +[Note 394: C'est à ce propos que Louis-Philippe disait un jour: «Les +Français aiment à claquer comme les postillons; ils n'en savent pas +les conséquences.»] + +[Note 395: Cf. plus haut, p. 181 et suiv.] + +[Note 396: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 97, +98.] + +À cette même époque, comme pour montrer que tout était ébranlé et +troublé à la fois, éclatait, à Paris, un mouvement de grèves comme on +n'en avait pas encore connu de pareil. Les tailleurs donnèrent le +signal; d'autres suivirent. Les ouvriers réclamaient une augmentation +des salaires ou tout au moins une diminution des heures de travail. +Bien que, dans la législation d'alors, le seul fait de la coalition +constituât un délit, le gouvernement montra d'abord quelque tolérance, +fermant les yeux sur les réunions illégales des grévistes, en +autorisant même formellement quelques-unes. Loin d'être calmée par ces +ménagements, l'agitation ne fit que croître: les grèves s'étendirent; +on établit, pour les soutenir, des caisses de secours; une véritable +pression, des violences même furent exercées sur les ouvriers qui +répugnaient à quitter leurs ateliers. La police, ne pouvant plus +longtemps fermer les yeux, usa de la force pour dissoudre les réunions +et fit d'assez nombreuses arrestations. Par contre, la presse radicale +prit en main la cause des grévistes, attribuant tous les conflits qui +se produisaient «à la mauvaise organisation du travail, aux +préférences de la loi pour les puissants, à sa sévérité pour les +faibles». «Notre parti, disait le _National_ du 30 août, sympathise +avec les ouvriers, parce que leur cause est juste... Il faut que les +conditions du travail soient changées; il faut que le crédit se +réorganise; il faut enfin une autre base à l'ordre social tout +entier.» Le _National_ eût été sans doute fort gêné d'indiquer quelle +serait cette nouvelle société; il se tirait d'embarras en concluant à +une vaste enquête. À la fin d'août, la grève avait gagné les tailleurs +de pierre, les maçons, les charpentiers, les mécaniciens, les +charrons, les vidangeurs, les cotonniers, les bonnetiers, les +cordonniers, les ouvriers en papiers peints. Des désordres qui se +produisirent, le 31 août au soir, au retour du banquet de Châtillon, +furent une excitation nouvelle pour les ouvriers, dont l'attitude +devint de plus en plus menaçante. On les vit, le lendemain et les +jours suivants, se réunir en grand nombre, dès le matin, aux diverses +barrières de Paris, à Vaugirard, à Pantin, à Ménilmontant, à +Saint-Mandé. Après avoir entendu les discours enflammés des meneurs +auxquels tâchaient de se mêler les chefs des sociétés secrètes, des +bandes se formaient, qui parcouraient la ville, forçant les ouvriers +qui travaillaient encore à faire grève. Le 3 septembre, plusieurs +sergents de ville qui cherchaient à empêcher une violence de ce genre +dans la fabrique d'armes de M. Pihet, furent frappés mortellement à +coups de poignard. Des rassemblements obstruaient la circulation sur +certains points des boulevards ou des quais. Les choses tournaient de +plus en plus à l'émeute; Paris prenait une physionomie inquiétante; +les travaux se trouvaient presque partout interrompus, et la Bourse +baissait d'un franc en un seul jour. Le gouvernement comprit qu'il +n'était que temps de faire preuve d'énergie. Le préfet de police fit +afficher la loi sur les attroupements et y joignit un «avis aux +ouvriers», promettant protection à ceux qui voulaient travailler et +adressant des avertissements sévères aux perturbateurs et aux +embaucheurs. Les troupes furent mises sur pied pour agir de concert +avec la garde municipale; des charges de cavalerie, sabre au poing, +dispersèrent les rassemblements, tandis que la police opérait de +nombreuses arrestations. La presse radicale cria, naturellement, à la +cruauté, et accusa le ministère de vouloir provoquer une sédition pour +distraire le public des embarras et des humiliations de sa politique +extérieure. + +Cependant le désordre continuait toujours; il fut même bientôt visible +que les meneurs, croyant la population suffisamment échauffée, +allaient tenter un coup de force. En effet, le 7 septembre au matin, +les ébénistes du faubourg Saint-Antoine quittent en masse leurs +ateliers; d'autres corps d'état se joignent à eux. Ils résistent aux +sergents de ville et aux gardes municipaux qui veulent les disperser. +Bientôt toutes les rues qui vont de la Bastille aux extrémités du +faubourg sont encombrées. Un omnibus qui passe est renversé, et, sur +trois ou quatre points, on commence des barricades. Des rassemblements +se forment sur la place Maubert et dans le faubourg Saint-Marceau. +Mais le gouvernement est sur ses gardes; il a réuni dans Paris des +forces considérables. En très-peu de temps, suivant un plan tracé par +le maréchal Gérard, les troupes occupent en nombre les points menacés; +le rappel est battu dans tous les quartiers, pour faire prendre les +armes aux gardes nationaux. Ce grand déploiement de force décourage +les perturbateurs, qui, d'ailleurs, n'ont pas de chefs capables de les +mener à la bataille. L'émeute est étouffée en son germe. Les jours +suivants, les ouvriers, convaincus que la lutte serait impossible, se +tiennent cois. C'est ensuite affaire aux tribunaux de juger les +nombreux individus arrêtés. Ils en condamnent plusieurs à des peines +légères, ce qui fournit occasion à la presse radicale d'attaquer les +juges, comme naguère elle a attaqué la police. En même temps, cette +presse, tirant argument de ce que les grévistes se sont heurtés à la +résistance du gouvernement, répète, avec plus de force, que la +révolution politique est le préliminaire indispensable de la +révolution sociale[397]. Toutefois, si l'ordre matériel se trouvait +rétabli, la paix n'était pas faite dans les esprits: beaucoup +d'ouvriers sortaient de là, aigris, pleins de ressentiments, plus que +jamais préparés à être la proie des sophistes du socialisme. M. Louis +Blanc saisit cette occasion pour lancer une brochure sur +l'_Organisation du travail_, qu'il adressa tout spécialement aux +grévistes. Cet écrit, devenu bientôt tristement fameux, devait faire +de grands ravages dans le monde populaire: il y aura lieu d'en +reparler plus tard. + +[Note 397: Article du _National_ du 11 septembre 1840.] + +La menace de la guerre sociale, venant s'ajouter à celle de la guerre +étrangère, ne contribuait pas peu à donner je ne sais quoi de sinistre +à la situation. Aussi l'alarme était-elle grande. «Une inquiétude +générale suspend toute entreprise, disait le _National_; les travaux +de la paix ne peuvent plus s'exécuter.» Nous lisons, vers la même +époque, dans le journal qu'écrivait l'une des princesses royales pour +le prince de Joinville, alors en route vers Sainte-Hélène: +«L'inquiétude des esprits est extrême relativement à la guerre; les +fonds descendent avec une effrayante rapidité[398].» Le _Journal des +Débats_ en venait à dire: «Mieux vaudrait avoir la guerre tout de +suite que d'en avoir la menace suspendue sur la tête... Ce qu'il y +aurait de pis au monde, ce serait la prolongation indéfinie de +l'incertitude actuelle. S'il faut faire la guerre, faisons-la. Mais ne +nous abandonnons pas à la merci des événements. Les esprits +s'échaufferont; le gouvernement ne sera plus le maître.» Ce dernier +péril, le plus grave de tous, était signalé par M. Thiers lui-même, +dans une conversation avec un diplomate étranger. «En France, +disait-il, la guerre et la paix ne dépendent pas du gouvernement; +elles dépendent de la nation, et il n'est que trop vrai que celle-ci +pourrait un jour entraîner le gouvernement plus loin qu'il ne se l'est +proposé[399].» + +[Note 398: _Revue rétrospective._] + +[Note 399: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 419.] + +Ce n'était pas le seul côté par lequel la France courût risque d'être +conduite à la guerre sans l'avoir voulue. Elle avait alors, dans les +eaux du Levant, une flotte très-belle et très-nombreuse, aux mains de +chefs hardis, confiante dans sa force et se sentant même supérieure à +la flotte anglaise qui manoeuvrait à coté d'elle[400]. Déjà, à +l'époque de la bonne harmonie diplomatique, on eût pu facilement +discerner, entre ces deux flottes, plus d'un symptôme de rivalité +jalouse[401]. Les relations s'étaient tendues encore, depuis que les +politiques se trouvaient en conflit, et, pour leur compte, nos marins, +loin de redouter une rupture, la désiraient et l'espéraient[402]. Dans +de telles conditions, le seul voisinage de ces deux formidables +escadres n'était-il pas un péril quotidien? Une contestation entre +deux navires, une simple querelle de matelots pouvait être l'étincelle +qui mettrait le feu aux poudres. M. Thiers avouait n'être pas, sous ce +rapport, sans inquiétude, et se faisait honneur d'avoir «donné des +ordres pour rendre nos marins circonspects». Bien plus, il avait +rappelé l'amiral Lalande et l'avait remplacé par l'amiral Hugon, fort +énergique également, mais moins téméraire. Toutefois, chacun avait le +sentiment que, contre un danger de ce genre, les plus soigneuses +précautions étaient d'une bien incertaine efficacité, et, comme le +disait M. Guizot, dans une phrase qui fut alors très-répétée: +«L'Europe était à la merci des incidents et des subalternes.» + +[Note 400: Le prince de Joinville, qui avait servi sur cette escadre +avant d'être envoyé à Sainte-Hélène, a écrit plus tard: «Notre +escadre, égale en nombre à l'escadre britannique, valait mieux +qu'elle. Ce que je dis ici, l'amiral Napier l'a proclamé en plein +parlement. Nous tirions le canon aussi bien qu'eux, et nous leur +étions très-supérieurs dans la manoeuvre. Deux ou trois fois par +semaine, nous appareillions, et la présence des Anglais donnait à nos +équipages une promptitude et un élan incroyables. La flotte anglaise +restait immobile sur ses ancres; elle sentait qu'elle ne pouvait +rivaliser avec nous, et se souciait peu d'accepter la lutte. C'était +un spectacle bien nouveau et assez déplaisant pour des officiers +anglais que celui d'une escadre française nombreuse, pleine d'ardeur, +bien ameutée et hardiment menée, dont les vaisseaux jouaient aux +barres au milieu des rochers et des courants, sans aucun accident, +dont les canons, bien pointés, ne manquaient guère leur but. Pour +nous, au contraire, ce spectacle était celui du réveil naval de la +France; nous y trouvions une jouissance d'amour-propre et une +satisfaction patriotique que je ne saurais exprimer.» (_L'Escadre de +la Méditerranée._)] + +[Note 401: Quoique en apparence unies pour tendre au même but, les +deux escadres restèrent plusieurs mois presque étrangères l'une à +l'autre et sans aucun échange de procédés amicaux.» (_Ibid._)] + +[Note 402: «Il nous importait peu de voir, après vingt-cinq ans, la +paix du monde remise au hasard du jeu des batailles; nous avions de +longs revers à effacer, et nous appelions, de tous nos voeux, +l'occasion de donner au monde la mesure de nos forces... Il y eut un +moment où notre flotte crut toucher à l'accomplissement de tous ses +voeux; elle crut que la guerre allait éclater avec l'Angleterre. Sa +confiance était extrême; elle attendait avec impatience le jour d'une +réhabilitation glorieuse pour la marine française. Ce jour ne vint +point... On pleura amèrement, sur les vaisseaux, cette belle occasion +perdue.» (_L'Escadre de la Méditerranée._)] + +Aussi comprend-on que les esprits clairvoyants témoignassent, à cette +époque, d'une réelle inquiétude. M. Duchâtel écrivait, le 8 août, à M. +Guizot: «La situation me paraît inquiétante... Nous sommes, comme en +1831, sur la lame d'un couteau, et le défilé n'est pas facile à +passer[403].» Peu après, à la date du 15 août, nous lisons, dans une +lettre intime de M. de Barante: «Depuis dix ans, le repos de l'Europe +n'a jamais été dans un tel péril[404].» M. Thiers lui-même déclarait, le +22 août, que «la situation était fort grave», et que «bien des accidents +pouvaient se produire qui amèneraient une catastrophe[405]». +«Aurons-nous la guerre?» se demandait Henri Heine quelques jours plus +tard. Et il répondait: «Pas à présent; mais le mauvais démon est de +nouveau déchaîné, et il possède les âmes. Le ministère français a agi +très-légèrement et très-imprudemment, en soufflant de suite, de toute la +force de ses poumons, dans la trompette guerrière, et en mettant +l'Europe entière sur pied par ses roulements de tambour. Comme le +pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers a ouvert la bouteille d'où sortit +le terrible démon. Il ne s'effraya pas peu de sa forme colossale, et il +voudrait maintenant le faire rentrer dans sa prison par des paroles de +ruse[406].» En tout cas, on avait, chaque jour davantage, le sentiment +que le noeud de la question n'était plus en Occident, mais en Orient, et +l'on prêtait anxieusement l'oreille à tous les bruits venant de ces +régions lointaines. «Les événements ne sont plus à Londres, écrivait M. +Guizot; ils sont en Égypte et en Syrie. Je ne les fais plus; je les +attends[407].» + +[Note 403: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 404: _Documents inédits._] + +[Note 405: Lettre à M. de Barante. (_Ibid._)] + +[Note 406: _Lutèce_, p. 120.] + +[Note 407: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 211.] + + +VIII + +Pendant qu'en Europe notre diplomatie tournait dans le même cercle et +attendait que le temps fit naître les difficultés sur lesquelles elle +fondait l'espoir de sa revanche, lord Palmerston, imperturbablement +confiant dans la prompte soumission du pacha, pressait, en Orient, +l'exécution du traité du 15 juillet. Sous l'impulsion de lord +Ponsonby, la politique turque prenait une allure rapide et impétueuse +qui ne lui était pas habituelle. Bien que le traité ne fût toujours +pas ratifié, la Porte faisait faire à Méhémet-Ali les premières +sommations, et avant même que celles-ci fussent arrivées à leur +adresse, sir Charles Napier se présentait, le 14 août, devant +Beyrouth, avec une partie de l'escadre anglaise, enjoignait aux +Égyptiens d'évacuer cette ville, saisissait les petits navires qui se +trouvaient sous sa main et n'avait pas scrupule d'appeler ouvertement +les Syriens à la révolte, les soldats du pacha à la désertion[408]. + +[Note 408: Sir Charles Napier était au fond peu fier de la besogne que +lui faisaient faire, en cette circonstance, lord Palmerston et lord +Ponsonby; il dira plus tard, le 17 août 1860, à la Chambre des +communes: «J'étais honteux, pour mon pays et pour moi, du rôle que je +jouais en Syrie. Le gouvernement m'y avait envoyé pour remplir une +mission; je m'en suis acquitté, mais à contre-coeur. Si lord Ponsonby +n'avait envoyé des agents soulever les populations, il nous eût été +impossible, avec les faibles troupes dont nous disposions, de chasser +une armée de trente à quarante mille hommes.»] + +La nouvelle de la démarche de sir Charles Napier arriva à Paris le 5 +septembre. Connue du public le 6, elle augmenta encore la +surexcitation des esprits. Une telle précipitation dans la violence +surprenait et irritait d'autant plus qu'on nous avait tenu secrète +jusqu'alors la clause qui permettait d'exécuter le traité sans +attendre les ratifications. «Ces faits sont d'une immense gravité», +déclarait, le 7 septembre, le _Journal des Débats_, et il demandait la +convocation des Chambres. M. Guizot fut chargé de porter au +gouvernement anglais de très-vives réclamations; lord Palmerston lui +répondit par la clause de l'exécution immédiate, sans expliquer, il +est vrai, comment on avait usé de la force contre Méhémet-Ali, avant +même qu'il eût été mis en demeure de dire s'il acceptait ou refusait +les conditions du traité. + +En même temps qu'arrivaient à Alexandrie les premières sommations de +la Porte, débarquait dans cette ville un envoyé spécial de M. Thiers, +le comte Walewski; il avait mission de conseiller Méhémet-Ali, dans +cette crise redoutable pour lui comme pour nous, d'empêcher ses coups +de tête et de lui recommander un grand esprit de conciliation. Frappé +de la promptitude et de la vigueur avec lesquelles agissaient la Porte +et ses alliés, M. Walewski invita le pacha à transiger, et lui suggéra +d'offrir la restitution d'Adana, de Candie et des villes saintes, si +l'on voulait lui laisser l'Égypte héréditaire et la Syrie en viager. +C'était précisément la combinaison que M. Thiers avait refusée, ou au +moins éludée, peu avant le 15 juillet. Méhémet, qui, malgré ses +bravades, avait déjà conscience de sa faiblesse, suivit le conseil de +notre envoyé, non sans se faire habilement un mérite de sa déférence. +Dès le 25 août, il fit connaître aux consuls sur quel nouveau terrain +il était disposé à se placer. Le 30, M. Walewski s'embarquait pour +Constantinople; il s'était aperçu que les choses pressaient, et avait +pris sur lui d'aller négocier, auprès du Divan, la prompte acceptation +de la transaction proposée par le pacha. + +Instruit, vers le 17 septembre, de la démarche de son envoyé, M. +Thiers, loin de la désapprouver, y entra vivement. Il informa aussitôt +ses ambassadeurs de la «grande concession» faite par le pacha, et +demanda à la Porte, ainsi qu'aux cabinets de Londres, de Vienne et de +Berlin, de donner sans retard leur assentiment à «des propositions si +conciliantes». «Dans ces circonstances, ajoutait-il, le gouvernement +du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des susceptibilités trop bien +justifiées cependant, n'hésite pas à faire un appel à la sagesse des +cours alliées.» C'était sortir de la réserve expectante où M. Thiers +avait jusqu'ici jugé que l'intérêt et la dignité de la France +l'obligeaient à se renfermer. Commençait-il à éprouver quelque doute +sur la force et la volonté de résistance du pacha? Divers indices +tendraient à le faire croire[409]. + +[Note 409: C'est ce qui paraît résulter notamment des lettres écrites +à sa famille par le duc de Broglie, alors à Paris pour le procès du +prince Louis-Napoléon. (_Documents inédits._)] + +Le ministre français n'hésita pas à appuyer cet appel à la «sagesse» +des puissances par des menaces plus ou moins voilées. «Repousser ces +conditions, écrivait-il à M. Guizot dans une dépêche destinée à être +montrée, ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de +défendre par les armes son existence politique... Les puissances se +verraient obligées de recourir à des moyens extrêmes, et, parmi ces +moyens, il en est qui peut-être rencontreraient quelques obstacles de +notre part; il en est d'autres auxquels nous nous opposerions +très-certainement; on ne doit se faire, à cet égard, aucune +illusion[410].» C'était, sans le préciser, il est vrai, poser un +_casus belli_. M. Thiers crut pouvoir être plus menaçant encore dans +une conversation qu'il eut, à Auteuil, le 18 septembre, avec M. +Bulwer. Après lui avoir fait connaître les termes de la transaction +négociée par M. Walewski: «La France, dit-il, trouve ces conditions +raisonnables et justes. Si votre gouvernement veut agir avec nous, +pour persuader au sultan et aux autres puissances d'accepter ces +conditions, il y aura de nouveau entre nous une _entente cordiale_. Si +non, après les concessions obtenues de Méhémet-Ali par notre +influence, nous sommes tenus de le soutenir.» Puis, regardant M. +Bulwer entre les yeux: «Vous comprenez, mon cher, la gravité de ce que +je viens de dire.»--«Parfaitement», répondit le diplomate anglais en +demeurant à dessein imperturbable. Toutefois, à la fin de l'entretien, +notre ministre ajouta: «Ce que je vous ai dit, c'est M. Thiers, non le +président du conseil, qui l'a dit. Je n'ai consulté ni mes collègues +ni le Roi. Mais je désirais que vous connussiez la tendance de mes +opinions personnelles.» M. Bulwer ne voulut pas envoyer à Londres le +récit d'un entretien si grave, sans l'avoir soumis à M. Thiers; il lui +apporta donc, quelques heures après, l'ébauche de sa dépêche. +Celle-ci, non sans malice, commençait par avertir le gouvernement +anglais que la conversation dont il allait lui être rendu compte +n'exprimait que le sentiment personnel de M. Thiers; puis elle +ajoutait: «Vous ne devez pas avoir la moindre appréhension que le Roi +adhère jamais à un tel programme; et si M. Thiers offre sa démission +sur cette question, elle sera acceptée sans aucune hésitation.» +Suivait le récit de l'entretien. Le président du conseil lut la +dépêche, non probablement sans se mordre un peu les lèvres. «Mon cher +Bulwer, dit-il, comment pouvez-vous vous tromper ainsi? Vous gâtez une +belle carrière. Le Roi est bien plus belliqueux que moi. Mais ne +compromettons pas l'avenir plus qu'il n'est nécessaire; n'envoyez pas +votre dépêche; faites seulement connaître d'une façon générale à lord +Palmerston ce que vous pensez de notre conversation.» Il comprenait +sans doute qu'il s'était avancé un peu à la légère[411]. + +[Note 410: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 411: BULWER, t. II, p. 285 à 288.] + +La transaction rencontra tout de suite un adversaire résolu dans lord +Palmerston. Loin d'être adouci par les dispositions conciliantes du +pacha, il y voyait un indice de faiblesse, et cette faiblesse +l'encourageait. Quant aux menaces, elles ne l'intimidaient pas. «Si +Thiers, écrivait-il à M. Bulwer, reprend jamais avec vous le ton +comminatoire, si vague qu'il soit, ripostez et allez jusqu'aux +dernières limites de ce que je vais vous dire: avertissez-le, de la +façon la plus amicale et la plus inoffensive possible, que si la +France jette le gant, nous ne refuserons pas de le ramasser; que si +elle commence la guerre, elle perdra certainement ses vaisseaux, ses +colonies, son commerce, avant d'en voir la fin; que son armée +d'Algérie cessera de lui donner du tracas, et que Méhémet-Ali sera +jeté dans le Nil. J'ai toujours fait ainsi quand Guizot ou Bourqueney +commençaient à faire les bravaches, et j'ai observé que cela agissait +chaque fois comme un sédatif.» Le ministre anglais faisait ensuite un +fastueux étalage de ses armements maritimes. Du reste, il comptait +qu'on n'en viendrait pas à ces extrémités. «Vous pensez, écrivait-il à +son chargé d'affaires, que Thiers pourrait passer le Rubicon. Je +persiste à croire qu'il ne le voudra pas ou ne le pourra pas[412].» + +[Note 412: BULWER, t. II, p. 288 à 292.] + +À Londres, tout le monde n'était pas aussi âprement réfractaire à la +conciliation. L'ouverture de M. Thiers eut même pour effet de ranimer, +dans le cabinet anglais, l'opposition intestine contre laquelle lord +Palmerston avait eu déjà à lutter[413]. Cette fois, ce fut lord John +Russell, l'un des membres les plus influents du ministère, qui se mit +en avant; il avait approuvé le traité du 15 juillet; mais il +s'effrayait de la façon dont on l'exécutait, et était blessé de +l'attitude prise au _Foreign-Office_ de tout décider sans consulter ni +même avertir les autres ministres. Au su des propositions nouvelles +faites par la France, il requit lord Melbourne de convoquer un conseil +de cabinet qui fut fixé au 27 septembre[414]; il ne cachait pas son +intention de critiquer à fond la politique suivie, résolu à se +démettre, si le conseil lui donnait tort, et prêt à prendre le +portefeuille des affaires étrangères si lord Palmerston se retirait. +Celui-ci n'avait pas encore eu à soutenir un aussi redoutable assaut, +et l'anxiété était grande parmi les rares personnes au courant de ce +qui se préparait. Cependant le ministre menacé ne paraissait disposé à +rien céder; dans ses conversations, il traitait la transaction offerte +de proposition «absurde» qui ne «méritait pas d'arrêter un moment +l'attention», affirmait à tout venant que Méhémet était à bout de +ressources, et persistait à garantir un succès prompt et facile. De +plus, pour effacer le bon effet de notre attitude conciliante, il +prétendait que, livré à lui-même, le pacha eût été disposé à céder +beaucoup plus et que notre intervention à Alexandrie n'avait tendu +qu'à empêcher ces concessions[415]. À la vérité, il fut bientôt +contraint, non-seulement devant nos démentis formels[416], mais devant +les rapports de ses propres agents, de reconnaître un peu piteusement +que cette imputation reposait sur de faux bruits[417]. Loin de pousser +au conflit, M. Thiers donnait en ce moment des preuves nouvelles de sa +modération: à la demande de ceux qui formaient à Londres «le parti de +la paix», il consentait à déclarer qu'au cas où la transaction +proposée serait acceptée, la France en garantirait l'exécution par le +pacha et s'associerait, s'il était besoin, aux mesures coercitives +prises par les autres puissances. + +[Note 413: Lord Palmerston faisait allusion, non sans amertume, à +cette opposition, quand il écrivait, le 22 septembre, au cours de la +lettre dont nous avons cité ci-dessus des passages: «Je n'ai jamais +été, dans ma vie, plus dégoûté de quelque chose, que je ne l'ai été de +la conduite de certaines personnes,--inutile de les nommer +maintenant,--dans toute cette affaire.»] + +[Note 414: La récente publication de la seconde partie du journal de +M. Charles Greville, clerc du conseil privé, a apporté, sur cette +crise intérieure du cabinet anglais, des renseignements nouveaux et +piquants. C'est ce témoignage que je suivrai principalement dans le +récit des faits qui vont suivre. (Cf. _The Greville Memoirs, second +part_, t. Ier, p. 307 à 334.)] + +[Note 415: M. Guizot écrivait, le 22 septembre 1840, à M. Thiers, au +sujet de l'effet produit par cette imputation: «Deux de nos amis, des +plus chauds et des plus utiles, sont venus, ce matin, me dire les +_ravages_, je me sers à dessein de l'expression, que les adversaires +de la transaction pourraient faire, dans le cabinet et dans le public, +avec de telles allégations.» (_Mémoires de M. Guizot._)] + +[Note 416: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.] + +[Note 417: M. Guizot, rendant compte à M. Thiers, le 26 septembre, +d'un entretien où lord Palmerston avait été contraint de reconnaître +la fausseté des allégations dont il s'était servi, disait qu'il +l'avait trouvé «assez embarrassé». Notre ambassadeur ajoutait: «Il n'a +point cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet +égard, en ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de +le réparer. Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un +grand moyen d'action sur ses collègues.» (_Mémoires de M. Guizot._)] + +Enfin vint le jour indiqué pour le conseil de cabinet. Ce fut une +vraie scène de comédie. «On eût payé sa place pour y assister», +écrivait alors M. Greville. La séance ouverte, il y eut d'abord, +pendant quelque temps, un silence de mort; chacun attendait ce que +dirait «le premier». Son avis, dans l'état de division du ministère, +devait être décisif. Mais, avec sa bravoure accoutumée, lord +Melbourne, n'avait qu'une pensée, se dérober. Voyant cependant qu'il +lui fallait dire quelque chose, il commença: «Nous avons à examiner à +quelle époque le parlement pourrait être prorogé.» Là-dessus, lord +Russell rappela brusquement qu'il y avait une autre question, qui +était de savoir si avant peu on ne serait pas en guerre; et, se +tournant vers lord Melbourne: «J'aimerais, dit-il, à connaître votre +opinion sur ce sujet.» Pas de réponse. Après une autre longue pause, +quelqu'un demanda à lord Palmerston quelles étaient ses dernières +nouvelles. Celui-ci tira de sa poche un paquet de lettres et de +rapports qu'il se mit à lire; ce qui fournit au «premier» l'occasion +de s'endormir profondément dans sen fauteuil, moyen sûr d'échapper à +la nécessité de se prononcer. La lecture finie, nouveau silence. Lord +John, voyant l'impossibilité de rien tirer de son chef, prit le parti +d'aborder lui-même la question, et la traita à fond. Lord Palmerston +répondit par une véhémente philippique contre la France, disant +qu'elle était faible et mal préparée, que toutes les puissances de +l'Europe étaient unies contre elle, que la Prusse avait deux cent +mille hommes sur le Rhin, enfin, suivant le mot de lord Holland, +«montrant toute la violence de 93». Lord Russell, mis en demeure de +préciser ses conclusions, demanda d'abord qu'on remerciât tout de +suite la France des efforts qu'elle avait faits pour amener le pacha à +des concessions; ensuite qu'on réunît les ambassadeurs des autres +puissances et qu'on leur fît connaître qu'en face de la situation +nouvelle créée par la médiation de la France, l'avis de l'Angleterre +était de rouvrir les négociations. Une discussion s'ensuivit. Holland +et Clarendon appuyèrent lord Russell; Minto et Macaulay défendirent +lord Palmerston. Lord Melbourne, cependant, se taisait toujours. Dans +l'impossibilité de s'entendre, on profita de l'absence de l'un des +ministres, lord Morpeth, pour renvoyer la suite de la délibération au +1er octobre. + +Dans l'intervalle des deux conseils, le mouvement contre lord +Palmerston parut grandir encore. Cinq ou six de ses collègues +déclaraient être résolus à se démettre si sa politique triomphait. +L'opinion anglaise s'alarmait des menaces de guerre. Le _Times_ se +prononçait fortement pour l'entente avec le cabinet de Paris et pour +l'approbation des propositions du pacha. On rapportait ce propos de M. +de Neumann, le chargé d'affaires d'Autriche: «Plût à Dieu que le +sultan acceptât les dernières propositions de Méhémet-Ali, car cela +nous tirerait d'un grand embarras!» Enfin la reine elle-même, +endoctrinée par son oncle, le roi des Belges, écrivait que son désir +était de voir tenter un rapprochement avec la France. Quant à +l'infortuné lord Melbourne, il s'était enfui à la campagne pour +échapper aux deux partis: une fois de plus, il avait perdu l'appétit +et le sommeil. «Jamais, écrivait un témoin, on n'a vu une image aussi +mélancolique de l'indécision, de la faiblesse et de la pusillanimité.» +M. Guizot, qui avait fort habilement noué des relations avec les +partisans de la conciliation, était tenu au courant de leurs projets +et de leurs démarches. + +Le 1er octobre, le cabinet se trouva de nouveau réuni. À l'attitude de +ses collègues et même de lord Melbourne, lord Palmerston comprit qu'en +persistant à tout repousser de front, il briserait le cabinet. Il +modifia donc sa tactique, et, sans cesser d'affirmer sa confiance dans +le succès des opérations entreprises en Orient, il s'offrit à faire +quelque communication à la France, si tel était le désir du cabinet. +Ses collègues furent surpris et charmés d'un changement de ton si +complet, et l'accord se fit tout de suite sur la proposition de lord +Palmerston. Était-ce que ce dernier fût converti à la conciliation? +Pour se convaincre du contraire, il suffisait de lire, dès le +lendemain, l'article d'une violence sans mesure contre la France que +ce ministre avait inspiré et même, disait-on, rédigé, dans le _Morning +Chronicle_. Quel était donc le secret de la concession apparente faite +par lui dans le conseil de cabinet? Tout en se disant prêt à faire une +communication à la France, il avait indiqué, comme allant de soi, que +cette démarche devrait être préalablement approuvée par les +représentants des trois puissances alliées. Or il savait pertinemment +pouvoir compter sur le refus de l'ambassadeur de Russie. En effet, à +la première ouverture qui lui fut faite, M. de Brünnow déclara n'être +pas en mesure de se prononcer avant d'avoir pris l'avis de sa cour; il +ajouta que l'Angleterre pouvait agir à son gré, mais que le czar +serait extrêmement blessé, si quelque démarche de ce genre était faite +sans qu'il l'eût connue et approuvée. Il fallait plusieurs semaines +pour avoir la réponse de Saint-Pétersbourg; la «communication» à la +France était retardée d'autant. Lord Palmerston, qui savait quelles +instructions il avait données à lord Ponsonby et aux commandants de la +flotte anglaise, pensait bien n'avoir pas besoin d'un si long délai +pour recevoir d'Orient quelque nouvelle qui plaçât le cabinet en face +d'un fait accompli. Il ne se trompait pas. Les choses allèrent même +plus vite encore qu'il ne l'espérait. Dès le 3 octobre, c'est-à-dire +le lendemain du jour où il avait fait connaître à ses collègues les +objections de M. de Brünnow, arrivait à Londres la nouvelle que +Beyrouth n'avait pu résister à la flotte anglaise et que le sultan +venait de prononcer la déchéance de Méhémet-Ali. + + +IX + +Lord Ponsonby, en effet, justifiant la confiance de son chef, n'avait +rien négligé pour précipiter les événements à Constantinople et en +Syrie. Il avait fait repousser par le Divan la transaction apportée +par M. Walewski, et avait même arraché, le 14 septembre, à la Porte, +un firman de déchéance contre le pacha. Vainement quelques-uns des +ambassadeurs hésitaient-ils à aller si loin: il les avait entraînés en +prenant sur lui de déclarer que l'Angleterre se chargeait à elle seule +d'exécuter la sentence de déposition[418]. En même temps, une escadre +anglaise, renforcée de quelques bâtiments autrichiens, jetait, le 11 +septembre, sur la côte de Syrie, tout près de Beyrouth, un corps de +débarquement qui s'y établissait solidement: ce petit corps se +composait de quinze cents Anglais, trois mille Turcs et quatre à cinq +mille Albanais. Le même jour, la flotte bombardait et détruisait à +demi la ville de Beyrouth, mais sans l'occuper. L'armée d'Ibrahim, +campée sur les hauteurs voisines, assista immobile au débarquement et +au bombardement, ne pouvant ou n'osant rien faire pour s'y opposer. +Une telle inertie surprend de la part des vainqueurs de Nézib; elle +serait même absolument inexplicable, si l'on ne savait que cette +armée, comme toutes les créations du pacha, avait plus de façade que +de fond. Contrairement, d'ailleurs, à ce qu'on s'imaginait en France, +Ibrahim était dans une position difficile; sans communications +assurées avec l'Égypte, au milieu de populations hostiles et excitées +de toutes parts à la révolte, à la tête de troupes dont une partie, la +partie syrienne, n'était que trop disposée à écouter les appels à la +désertion, il se sentait quelque peu intimidé à l'idée de se mettre en +guerre ouverte avec les puissances européennes, et se demandait s'il +ne contrarierait pas ainsi les manoeuvres diplomatiques de son père. +Toujours est-il qu'il n'essaya aucune résistance. À ne considérer que +les résultats matériels, on eût pu soutenir que ce premier succès des +alliés n'était pas décisif: l'armée d'Ibrahim, non encore entamée, +demeurait bien supérieure en nombre au petit corps débarqué, et les +Anglais n'avaient pas même pris possession de Beyrouth. Mais les +Égyptiens venaient de donner la mesure de leur faiblesse, et le +fatalisme oriental, toujours prompt à se soumettre aux arrêts de la +fortune, en concluait que la cause de Méhémet-Ali était perdue. + +[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, t. 1er, p. 334, 335.] + +Ainsi, au moment même où le gouvernement anglais témoignait de son +désir d'atténuer l'exécution du traité du 15 juillet, il se trouvait +que cette exécution était déjà, par le fait de lord Palmerston et de +ses agents, poussée à ses conséquences extrêmes, si extrêmes que le +gouvernement britannique dut tout de suite ramener les choses un peu +en arrière. En effet, à peine connue, la déchéance prononcée contre le +pacha parut généralement une mesure violente, passionnée, excessive. +M. de Metternich, entre autres, s'en montait fort mécontent. «Ce n'est +conforme ni à la lettre ni à l'esprit des protocoles du 15 juillet», +disait-il à M. de Sainte-Aulaire, et il en avait tout de suite écrit à +Londres, sur un ton tellement vif que l'ambassadeur anglais à Vienne +s'était demandé avec inquiétude si l'Autriche n'allait pas se séparer +de l'Angleterre dans la question orientale[419]. Là n'était pas, +d'ailleurs, le seul grief du chancelier, qui se montrait de plus en +plus effarouché des procédés de lord Palmerston. «Il a reconnu une +fois le bon droit dans sa carrière de whig, disait-il; mais il prétend +le faire triompher à la manière des joueurs qui veulent faire sauter +la banque[420].» Devant cette désapprobation, le chef du +_Foreign-Office_ jugea prudent d'atténuer, en ce qui concernait la +déchéance, les brutalités de lord Ponsonby, et il chargea le comte +Granville de déclarer au gouvernement français que cette déchéance +n'était pas «un acte définitif et qui devait nécessairement être +exécuté, mais une mesure de coercition destinée à retirer au pacha +tout pouvoir légal, à agir sur son esprit pour l'amener à céder, et +qui, n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il revenait sur ses +premiers refus, un accommodement le maintenant en possession de +l'Égypte». Le comte Apponyi fit également savoir à M. Thiers que, dans +l'esprit de son gouvernement, cette déchéance «n'était qu'une mesure +comminatoire sans conséquence effective et nécessaire[421].» + +[Note 419: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; lettre inédite +du même à M. Bresson, en date du 5 octobre 1840; _Mémoires de M. de +Metternich_, t. VI, p. 417; _The Greville Memoirs, second part_, t. +1er, p. 329.] + +[Note 420: Lettre du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, +t. VI, p. 490.)] + +[Note 421: _Mémoires de M. Guizot._] + +_Napier for ever!_ s'était écrié lord Palmerston à la nouvelle du +bombardement de Beyrouth[422]. Avait-il été un homme d'État perspicace +ou n'était-il qu'un téméraire heureux? Toujours est-il que, grâce à +sir Charles Napier, l'événement lui donnait raison, justifiant ses +plus hardis pronostics et trompant les prévisions générales[423]. Il +triomphait donc, et n'était pas homme à le faire discrètement: dans +les salons politiques, sa joie et celle de ses amis insultaient à la +déconvenue de lord Russell et des autres opposants. Ceux-ci, sans être +rassurés sur la politique suivie, ne jugeaient plus possible de la +combattre et se sentaient réduits au silence. La partie du public +anglais qui jusqu'alors s'était montrée inquiète des procédés de son +ministre, se prenait à les admirer depuis qu'ils réussissaient, et lui +savait gré de la satisfaction donnée à l'amour-propre national: +changement complet et subit qui se trahit aussitôt dans le langage des +journaux. «_Palmerston has completely gained his point_», disait +mélancoliquement l'un des hommes qui, à Londres, avaient le plus +désiré un rapprochement avec la France[424]. + +[Note 422: BULWER, t. II, p. 294.] + +[Note 423: Les autres signataires du traité du 15 juillet n'étaient +pas les moins surpris. «Les Anglais, je dois en convenir, disait M. de +Metternich à M. de Sainte-Aulaire, ont mieux évalué que moi les forces +de Méhémet-Ali... Tout ce qui se passe aujourd'hui en Syrie était bien +réellement en dehors de mes prévisions.»] + +[Note 424: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 330.] + +Ce qui faisait le triomphe de lord Palmerston était un cruel mécompte +pour M. Thiers. Il avait joué toute sa partie sur la prévision que +Méhémet-Ali se défendrait efficacement. Or l'action ne faisait que +commencer, et déjà elle lui apportait un démenti. Sans doute son +erreur avait été l'erreur de tous en France, Chambres, royauté, +opinion. Mais il devait s'attendre qu'on s'en prît principalement à +lui. Le public n'est jamais plus pressé de chercher un bouc émissaire +que quand il se sent une part de responsabilité. Et puis +n'appartenait-il pas au ministre d'être mieux informé que les autres, +et un gouvernement n'a-t-il pas toujours tort de se tromper, fût-ce en +nombreuse compagnie? On trouvait, du reste, que ce genre d'accident +arrivait trop souvent à M. Thiers, dans la politique étrangère. Déjà, +quelques mois auparavant, il avait dirigé toute sa diplomatie dans la +confiance que les puissances ne se concerteraient jamais sans nous, et +le traité du 15 juillet avait été signé à notre insu. On se rappelait +qu'il n'avait pas été plus heureux lors de son premier ministère: il +s'était imaginé qu'il pourrait enlever de vive force la main d'une +archiduchesse pour le duc d'Orléans, et avait exposé le jeune et +brillant héritier du trône à un refus pénible; ensuite, il avait +soutenu que sans une nouvelle expédition d'Espagne, on ne pourrait +avoir raison du carlisme, et, en septembre 1839, bien qu'il n'y eût eu +aucune intervention armée de la France, don Carlos avait été expulsé +de la Péninsule. + +Si mortifiant que fût pour lui-même le nouveau mécompte de sa +diplomatie, M. Thiers devait être plus préoccupé encore de l'effet +produit sur l'opinion qu'il avait laissée si imprudemment s'échauffer. +Jamais seau d'eau glacée, jeté sur une barre de fer rougie à blanc, +n'avait produit une telle éruption de vapeurs brûlantes. On sut, le 2 +octobre, à Paris, le bombardement de Beyrouth et la déchéance du +pacha; dès le lendemain, Henri Heine écrivait: «Depuis hier soir, il +règne ici une agitation qui surpasse toute idée. Le tonnerre du canon +de Beyrouth trouve son écho dans tous les coeurs français. Moi-même, +je suis comme étourdi; des appréhensions terribles pénètrent dans mon +âme... Devant les bureaux de recrutement, on fait queue aujourd'hui, +comme devant les théâtres, quand on y donne une pièce marquante: une +foule innombrable de jeunes gens se font enrôler comme volontaires. Le +jardin et les arcades du Palais-Royal fourmillent d'ouvriers qui se +lisent les journaux d'une mine très-grave.» Heine ajoutait, le 7 +octobre: «L'agitation des coeurs s'accroît de moment en moment... +Avant-hier soir, le parterre, au Grand Opéra, demanda que l'orchestre +entonnât la _Marseillaise_. Comme un commissaire de police s'opposa à +cette demande[425], on se mit à chanter sans accompagnement, mais +avec une colère si haletante, que les paroles restèrent à demi +accrochées dans le gosier; c'étaient des accents inintelligibles... +Pour aujourd'hui, le préfet de police a donné à tous les théâtres la +permission de jouer l'hymne de Marseille, et je ne regarde pas cette +concession comme une chose insignifiante... L'orage approche de plus +en plus. Dans les airs, on entend déjà retentir les coups d'aile et +les boucliers d'airain des Walkyries, les déesses sorcières qui +décident du sort des batailles[426].» Tous les observateurs +contemporains étaient frappés, comme Henri Heine, de ce que l'un d'eux +appelait «l'effet prodigieux produit à Paris et en France par le +bombardement de Beyrouth[427]». Ils constataient que «l'on parlait de +la guerre comme d'une chose inévitable» et que «la perspective d'une +lutte contre l'Europe entière n'effrayait pas beaucoup les masses». +Certains esprits, d'ailleurs, semblaient chercher, dans ce rêve +belliqueux, un moyen d'échapper, coûte que coûte, au malaise irrité de +l'heure présente, une diversion violente à la mortification qu'ils +ressentaient de s'être si complétement trompés. Il était visible que +partout cette agitation prenait une physionomie révolutionnaire. On +n'entendait que la _Marseillaise_, et les scènes de l'Opéra se +reproduisaient dans plusieurs villes de province. Les radicaux +cherchèrent à provoquer une manifestation dans la garde nationale de +Paris: le prétexte était de se plaindre que le gouvernement ne fît pas +exercer cette garde nationale à la petite guerre; de demander la +réorganisation et la prompte mobilisation de toutes les milices +citoyennes de France; enfin de réclamer le rétablissement de +l'ancienne artillerie parisienne, licenciée, peu après 1830, parce +qu'elle était un foyer de conspiration républicaine. Les mesures +prises par le gouvernement empêchèrent la manifestation projetée; mais +les meneurs publièrent dans les journaux, au nom d'un certain nombre +d'officiers et de soldats de la garde nationale, une déclaration où +l'on revendiquait pour elle le droit de «protester publiquement +contre la conduite du gouvernement», et où l'on flétrissait «la +politique déshonorante suivie envers la coalition». + +[Note 425: Le commissaire de police, qui monta sur la scène pour faire +ses observations au public, bégaya, avec force révérences, ces mots: +«Messieurs, l'orchestre ne peut jouer la _Marseillaise_, parce que ce +morceau de musique n'est pas marqué sur l'affiche.» Une voix dans le +parterre répondit: «Monsieur, ce n'est pas une raison; car vous n'êtes +pas non plus marqué sur l'affiche.»] + +[Note 426: _Lutèce_, p. 126 à 131.] + +[Note 427: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] + +À entendre tous ces manifestants, la France avait reçu une offense +après laquelle il n'était même plus permis d'hésiter. On eût dit qu'un +_casus belli_, préalablement posé par notre diplomatie, venait de se +trouver réalisé. Sans doute, à raisonner les choses de sang-froid, il +eût été facile d'établir qu'il n'en était rien. Le gouvernement +français, en effet, n'avait jamais dit aux autres puissances: «Ne +touchez pas aux possessions du pacha, ou vous aurez affaire à moi.» Il +leur avait, au contraire, répété à satiété que la répartition des +territoires entre le sultan et le pacha le touchait peu; seulement, +qu'il était impossible de réduire par la force Méhémet-Ali, que les +mesures coercitives seraient inefficaces, dangereuses, qu'elles +aboutiraient à une intervention de la Russie et que nous ne pourrions +supporter cette intervention. L'Europe ne s'était pas arrêtée à nos +observations, et l'événement donnait tort à notre prophétie. C'était +pour nous un désagrément, un mécompte: ce n'était pas une offense +nouvelle, nous obligeant à tirer l'épée. Notre situation n'avait-elle +pas, d'ailleurs, une frappante analogie avec celle où s'était trouvée +l'Angleterre elle-même, lors de la guerre d'Espagne, sous la +Restauration? Cette puissance avait tout fait, dans le congrès de +Vérone, pour détourner les autres cabinets d'approuver et la France +d'entreprendre une expédition au delà des Pyrénées; elle avait +notamment cherché à nous décourager par les prophéties les plus +sombres sur l'issue d'une telle tentative. Malgré ses efforts, elle +avait eu la mortification de voir ses anciens alliés, à la tête +desquels elle venait de combattre et de vaincre, quelques années +auparavant, à Waterloo, ne pas tenir compte de ses avis, de ses +protestations, et, au contraire, faire cause commune avec le +gouvernement français; l'expédition avait été décidée malgré elle, et, +au sortir du congrès, elle s'était trouvée seule de son côté, en face +de toutes les puissances. La question d'Espagne, par les souvenirs qui +s'y rattachaient, comme par la proximité du théâtre où elle se +débattait, était, pour nos voisins, beaucoup plus intéressante, plus +irritante que ne pouvait être pour nous la question de la Syrie. Aussi +la colère avait-elle été grande outre-Manche. Elle s'était accrue +encore, quand le succès militaire des Français au delà des Pyrénées +était venu démentir les pronostics du cabinet britannique, aussi +complétement que le succès de la flotte anglaise dans le Levant devait +plus tard démentir les nôtres. Sous l'empire de ce désappointement, +beaucoup de voix s'étaient élevées, à Londres et dans les comtés, pour +demander qu'on recourût aux armes. M. Canning occupait alors le +pouvoir: il n'était, certes, pas de la race des timides et n'avait pas +appris, à l'école de Pitt, une crainte exagérée de la guerre. Il +refusa cependant de sortir de la neutralité où il s'était renfermé dès +le premier jour: la réussite d'une entreprise qu'il avait blâmée, dont +il avait mal auguré, lui était, certes, désagréable; néanmoins, il ne +se jugeait pas pour cela tenu de jeter l'Angleterre dans une lutte où +elle eût été seule contre toute l'Europe. Sauf les mauvais procédés +tout gratuits par lesquels lord Palmerston aggrava, en 1840, le +déplaisir de notre isolement, ne semblait-il pas que l'Angleterre +avait eu à subir, en 1823, tout ce que nous subissions dix-sept ans +plus tard? Pourquoi nous montrer plus susceptibles?--Mais que +pouvaient ces raisonnements diplomatiques ou ces souvenirs historiques +sur des esprits surexcités? Impossible de les faire sortir de cette +idée que la France avait pris fait et cause pour le pacha et qu'elle +se déshonorerait en le laissant dépouiller. Ce n'était pas la moindre +des fautes commises par le gouvernement, d'avoir agi et parlé de telle +sorte que cette impression se fût naturellement produite. + +Il ne faudrait pas croire, cependant, que les agités et les +effervescents exprimassent le sentiment unanime du pays. Dans le parti +conservateur, beaucoup de ceux qui, au lendemain du traité du 15 +juillet, s'étaient d'abord laissé entraîner dans le mouvement, +témoignaient maintenant, dans leurs conversations, dans leurs lettres, +d'une grande inquiétude. De Londres, M. Guizot leur donnait l'exemple; +il en venait à se demander s'il ne serait pas bientôt obligé de +répudier publiquement une politique dont l'inspiration lui paraissait +suspecte et l'issue effrayante. «La France ne doit pas faire la guerre +pour conserver la Syrie au pacha», écrivait-il à ses amis, et il +ajoutait, le 2 octobre, dans une lettre adressée au duc de Broglie: +«Le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie viagère est +refusée, c'est la guerre. Cela peut n'être rien, ou n'être qu'un +langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce peut aussi +être quelque chose, quelque chose de fort grave et tout autre chose +que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc de +très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce que +vous voyez[428].» Le monde politique n'était pas le seul où se +manifestât une répulsion inquiète contre toute aventure belliqueuse. +Les intérêts souffraient, s'alarmaient et s'irritaient. La Bourse +baissait de 4 francs sur le seul effet produit par les nouvelles de +Beyrouth. Les affaires étaient arrêtées. Suivant l'expression même du +_Journal des Débats_, c'était «une sorte de panique universelle». Tout +n'était pas également noble et louable dans les éléments dont se +formait la réaction pacifique. À la sollicitude patriotique, aux +réflexions d'une sagesse virile, aux inspirations du bon sens, se +mêlaient, pour une part, la préoccupation du bien-être matériel, +l'égoïsme terre à terre, l'énervement, la fatigue, la lâcheté publique +et privée. C'est par là que cette réaction éveillait quelquefois le +sévère dégoût d'un Tocqueville[429] ou le sarcasme sceptique d'un +Doudan[430]. Mais, quelles qu'en fussent la cause et la moralité, elle +croissait avec l'agitation belliqueuse, réalisant ainsi le pronostic +très-fin que M. de Lavergne avait indiqué, dès le 17 août, dans une +lettre à M. Guizot: «Les choses iront à la guerre tant que tout le +monde croira la paix inébranlable, et elles reviendront à la paix dès +que tout le monde verra la guerre imminente.» + +[Note 428: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 429: M. de Tocqueville, revenant, peu de mois après, sur ces +événements, montrait, en face du parti «rêvant de conquêtes et aimant +la guerre soit pour elle-même, soit pour les révolutions qu'elle peut +faire naître», un autre parti «ayant pour la paix un amour» que cet +homme politique «ne craignait pas d'appeler déshonnête; car cet amour +a pour unique principe, non l'intérêt public, mais le goût du +bien-être et la mollesse du coeur.» (_Nouvelle Correspondance_, p. +187.)] + +[Note 430: M. Doudan écrivait, le 11 octobre 1840: «J'ai quelque idée +que les Chambres ne seront pas très-guerrières. Il est assez agréable +de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un salon +bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le bruit du +canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les propriétaires +sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie, en pensant à ce +que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le danger matériel, +c'est l'horreur des chances, la crainte que le pot-au-feu, qui bout +doucement, ne soit renversé, qu'il ne faille se désheurer. Quand on a +ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas, en même temps, la +fureur de la déclamation et ne jamais menacer de loin les murailles de +Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est très-pardonnable.» +(_Lettres_, t. Ier, p. 358.)] + +Toutefois s'il y avait déjà un parti de la paix, ce n'était pas lui +qui tenait alors le milieu du pavé et qui avait le verbe le plus haut. +Il était encore timide, sans conscience de sa force. Les belliqueux, +au contraire, semblaient avoir l'opinion entière, parce qu'ils en +avaient la partie remuante et bruyante. Presque toute la presse +faisait campagne avec eux, à l'exception du _Journal des Débats_, +désabusé de ses velléités guerrières et devenu le champion de la paix +menacée. Ce n'était pas seulement le _National_ qui disait: «Marchez +sur le Rhin, déchirez les traités de 1815, proclamez hardiment les +principes qui doivent changer la face du monde, criez à l'Allemagne, à +l'Italie, à l'Espagne, à la Pologne, que votre oriflamme est le +symbole de l'égalité et de la fraternité humaines.» Les journaux +ministériels, loin de chercher à éteindre le feu, semblaient plutôt +vouloir souffler dessus pour l'aviver. «Le gouvernement, lisait-on +dans le _Siècle_ du 3 octobre, a nos flottes, nos armées à sa +disposition, et ce n'est point désormais pour les laisser inactives. +Qu'il choisisse le lieu et le moment... Mais qu'on sache bien que la +nation française se regarde comme offensée..., qu'elle a entendu le +canon de Beyrouth et qu'elle y répondra sur le continent, s'il le +faut, comme dans la Méditerranée.» Même note dans le _Courrier +français_, qui voyait approcher le moment «où il faudrait déchaîner la +force révolutionnaire». Le _Constitutionnel_, malgré une velléité +passagère de prudence, embouchait aussi la trompette. «Le sentiment de +l'honneur blessé est unanime dans Paris, déclarait-il le 4 octobre... +Il y a une limite, nous a-t-on dit, à laquelle le gouvernement aura +le devoir d'arrêter les puissances. Eh bien, le sentiment général nous +paraît être que cette limite est atteinte.» Il avertissait M. Thiers +que s'il faiblissait, il serait abandonné de ses amis. «Le péril de la +honte, concluait-il, est plus menaçant pour les gouvernements que le +péril de la guerre.» Même du côté conservateur, la _Presse_, naguère +si pacifique, se croyait obligée de suivre le mouvement général. +«Puisque les fautes du gouvernement, disait-elle, nous ont placés +entre une guerre insensée et une paix ignominieuse, le choix ne +saurait être douteux; il faut déclarer la guerre et convoquer +immédiatement les Chambres.» Les feuilles légitimistes tenaient un +langage analogue. Cette quasi-unanimité produisait d'autant plus +d'effet qu'en l'absence des Chambres, la presse semblait avoir qualité +pour exprimer la volonté nationale. + +En somme, l'émotion produite par les nouvelles de Beyrouth avait fait +faire un grand pas dans le chemin qui conduisait à la guerre. «La +situation n'a jamais été, à beaucoup près, aussi grave», écrivait M. +Thiers à M. Guizot, et celui-ci répétait de son côté à lord +Palmerston: «Personne ne peut plus répondre de l'avenir[431].» De +Paris, lord Granville envoyait à son gouvernement cet avertissement: +«Je crois que la guerre n'est pas improbable[432]», et il recevait en +réponse des instructions pour l'enlèvement des archives de +l'ambassade, au cas de rupture diplomatique[433]. Vu de Vienne, l'état +général ne paraissait pas plus rassurant, et, le 5 octobre, M. de +Sainte-Aulaire écrivait à ses amis: «La situation est diablement +critique; nous allons peut-être voir craquer entre nos mains toute la +machine européenne... Ma conviction personnelle est que, si avant un +mois un arrangement, n'est pas fait ou en bon chemin, la guerre est +inévitable[434].» Enfin, toujours à la même date, nous lisons sur le +journal qu'une des princesses royales écrivait pour le prince de +Joinville: «En deux jours, nous avons fait un grand et triste +chemin... Nous voilà dans un moment de crise, le plus grave que nous +ayons eu à traverser depuis dix ans. Au dedans, l'opinion est en émoi, +chez les uns excitation révolutionnaire, alarme chez les autres, et à +nos portes la guerre étrangère, la guerre contre toute l'Europe. Dieu +seul peut nous sauver[435]!» + +[Note 431: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 432: Dépêche du 5 octobre 1840. (_Correspondence relative to the +affairs of the Levant._)] + +[Note 433: BULWER, t. II, p. 298.] + +[Note 434: Lettres à M. Bresson et à M. de Barante. (_Documents +inédits._)] + +[Note 435: _Revue rétrospective._] + + +X + +La France allait-elle se jeter dans la guerre ou du moins s'y laisser +glisser? Jusqu'alors le gouvernement avait pu, avec une sécurité +relative, s'associer à l'agitation belliqueuse. Les démarches dans ce +sens ne lui paraissaient pas avoir d'effet immédiat; les menaces +n'étaient qu'à terme, et à terme lointain. Il croyait avoir du temps +devant lui, et comptait bien qu'avant l'heure des grandes résolutions, +se produirait, en Orient ou ailleurs, quelque événement qui +dispenserait de les prendre. Désormais, plus d'espoir de ce genre, +plus de délai; les menaces devaient être aussitôt réalisées. Si l'on +penchait vers la guerre, c'est tout de suite qu'on y tombait; si l'on +voulait y échapper, c'est tout de suite qu'il fallait s'en détourner. +Le moment était donc venu de se demander ce que serait cette guerre et +quelles en étaient les chances. + +Tout d'abord la France pouvait-elle espérer quelque chose d'une guerre +maritime, localisée en Orient? Sans doute sa flotte du Levant était +égale, supérieure peut-être à celle qui portait en ces parages le +pavillon de l'Angleterre. En cas de lutte, un premier succès était +possible[436]. Mais après? On ne refusera pas de s'en rapporter au +jugement d'un jeune marin, qui n'était certes suspect ni de timidité +ni de tiédeur. «Admettons, écrivait quelques années plus tard le +prince de Joinville, que le Dieu des batailles eût été favorable à la +France. On eût poussé des cris de joie par tout le royaume; on n'eût +pas songé que le triomphe devait être de courte durée... Je veux +supposer ce qui est sans exemple: j'accorde que vingt vaisseaux et +quinze mille matelots anglais prisonniers puissent être ramenés dans +Toulon par notre escadre triomphante. La victoire en sera-t-elle plus +décisive?... Au bout d'un mois, une, deux, trois escadres, aussi +puissamment organisées que celle que nous leur aurons enlevée, seront +devant nos ports. Qu'aurons-nous à leur opposer? Rien que des +débris... Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous +semblait promise en 1840, eût été, pour la marine française, le +commencement d'une nouvelle ruine. Nous étions à bout de ressources; +notre matériel n'était pas assez riche pour réparer, du jour au +lendemain, le mal que nos vingt vaisseaux auraient souffert, et notre +personnel eût offert le spectacle d'une impuissance plus désolante +encore[437].» + +[Note 436: L'amiral Jurien de la Gravière, qui servait, jeune +officier, sur cette flotte, a écrit depuis dans ses _Souvenirs_: +«Combien de temps nos succès auraient-ils duré? C'est ce qu'il est +difficile de savoir; mais il est hors de doute qu'un premier succès +était presque infaillible.» Sir Charles Napier, qui avait un +commandement sur la flotte anglaise du Levant, a reconnu depuis, en +plein parlement, qu'elle eût difficilement résisté à une attaque de la +flotte française. (Séance du 4 mars 1842.)] + +[Note 437: _Note sur l'état des forces navales de la France._ (Mai +1844.)] + +Restait la guerre continentale. C'est en effet la seule à laquelle eût +jamais pensé M. Thiers. On n'a pas oublié qu'il avait même choisi +éventuellement son adversaire, l'Autriche, et son champ de bataille, +l'Italie. Croyait-il donc sérieusement pouvoir limiter ainsi la lutte +et la réduire à une sorte de duel en champ clos avec une seule +puissance? Si tel avait été un moment son espoir, lord Palmerston +s'était chargé de le ramener à une appréciation plus vraie de la +situation. «Une idée de Thiers, écrivait-il le 22 septembre à M. +Bulwer, semble être qu'il pourrait attaquer l'Autriche, et laisser de +côté les autres puissances. Je vous prie de le détromper sur ce point +et de lui faire comprendre que l'Angleterre n'a pas l'habitude de +lâcher ses alliés. Si la France attaque l'Autriche à raison du traité, +elle aura affaire à l'Angleterre aussi bien qu'à l'Autriche, et je +n'ai pas le plus léger doute qu'elle n'ait aussi sur les bras la +Prusse et la Russie[438].» Lord Palmerston pouvait parler au nom de +son pays: depuis le succès de Beyrouth, il était assuré d'être suivi. +D'ailleurs, la véhémence même des attaques de notre presse contre la +politique britannique irritait l'opinion au delà du détroit, et +celle-ci, par amour-propre national, se trouvait conduite à prendre +pour elle la querelle de son gouvernement. + +[Note 438: BULWER, t. II, p. 291, 292.] + +Le ministre anglais s'avançait-il trop en se portant garant de la +Russie et de la Prusse? En Russie, sans doute, à ne considérer que la +haute société, on eût trouvé des sentiments amis pour la France[439]; +M. de Nesselrode lui-même, quoique assez étranger pour sa part à ces +sentiments[440], était, par modération d'esprit, très-désireux +d'écarter les chances de guerre. Mais la Russie, c'était le Czar, dont +on n'ignorait pas l'animosité contre le gouvernement de 1830. +L'immobilité que l'autocrate avait gardée depuis le traité du 15 +juillet ne devait pas nous donner le change sur ses vrais +sentiments[441]. Il ne désirait point entreprendre seul, sans l'Europe +et peut-être contre elle, une guerre d'Orient; il ne s'y sentait pas +prêt. Mais une guerre d'Occident contre la France révolutionnaire, +sorte de croisade où il reprendrait, à la tête de l'Europe +monarchique, le rôle d'Alexandre en 1814 et 1815, une telle guerre +avait toujours été son rêve depuis dix ans, et il s'y fut jeté avec +joie. Si jusqu'alors il était demeuré calme, s'il n'avait fait que peu +de préparatifs, c'est que les dispositions de l'Autriche et de la +Prusse ne lui laissaient pas espérer la réalisation de cette heureuse +chance et qu'il ne voulait pas se faire inutilement, auprès de ces +puissances, le renom d'un brouillon et d'un turbulent. Faute de mieux, +il se contentait alors de nous avoir mis «en mauvaise posture». Mais, +au cas où nous-mêmes provoquerions cette guerre, il ne serait pas le +dernier à l'accepter. Ne le vit-on pas, en effet, aussitôt que la +situation parut s'aggraver, à la fin de septembre et surtout au +commencement d'octobre, sortir de son immobilité, morigéner les cours +de Berlin et de Vienne sur ce qu'elles n'armaient pas, et trahir, +devant les diplomates étrangers, l'impatience avec laquelle il +attendait la «conflagration générale» qui lui fournirait l'occasion +«d'étouffer la révolution dans son berceau[442]»? + +[Note 439: Quelques mois plus tard, l'ambassadeur anglais à +Saint-Pétersbourg disait à M. de Barante: «Croyez-vous que je ne voie +pas comment, parmi tous ceux qui environnent l'Empereur, l'opinion est +favorable à la France? Paris est pour eux le centre de la +civilisation; ils ne se soucient pas, ils ne savent rien de ce qui se +fait ou se dit ailleurs; ils parlent votre langue; les souvenirs de +leurs généraux se portent avec plaisir vers l'époque de l'alliance +avec Napoléon. La conduite du cabinet russe ne s'explique que par la +passion de l'Empereur.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, du 13 +janvier 1841. _Documents inédits._)] + +[Note 440: «Le comte de Nesselrode, écrivait M. de Barante, n'est pas +aussi français que la plupart de ses compatriotes. Son opinion +politique a pris son pli et ses habitudes à l'époque du congrès de +Reims, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone: être bien avec tous, intime +avec Vienne et Berlin, tel est son programme, programme que son +caractère rend complétement pacifique et conciliant.» (Lettre à M. +Guizot du 13 janvier 1841. _Documents inédits._)] + +[Note 441: Cf. la correspondance de M. de Barante, en août, septembre +et octobre 1840. (_Documents inédits._)] + +[Note 442: Dépêche citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. +II, p. 438.] + +À la différence de la Russie, la Prusse n'avait ni intérêt ni passion +dans la question; en outre, par ses traditions et sa situation, elle +semblait la rivale naturelle et l'antagoniste de l'empire d'Autriche. +C'était pour elle que notre diplomatie avait le plus de ménagements: +ménagements, il est vrai, singulièrement contrariés par les sorties de +nos journaux sur les frontières du Rhin ou sur l'émancipation du +peuple allemand. Avions-nous donc quelque chance d'obtenir la +neutralité de cette puissance? Aucune. Dans les premiers jours +d'octobre, sous le coup des menaces de la France, des pourparlers +s'engagèrent aussitôt entre Vienne et Berlin; ils aboutirent, après +quelques semaines, à une déclaration du roi de Prusse, «portant qu'il +considérerait toute attaque de la France contre les possessions +autrichiennes en Italie, comme dirigée contre lui-même[443].» M. de +Metternich avait raison de signaler à ses agents diplomatiques +l'extrême importance d'une telle déclaration[444]. Notre gouvernement +ignorait sans doute cette négociation, demeurée secrète entre les deux +chancelleries; mais les communications de M. Bresson, son ministre +près la cour de Berlin devaient l'avoir éclairé sur les habitudes de +dépendance contractées, depuis trente ans, par cette cour envers +l'Autriche et la Russie. La Prusse eût difficilement résisté à l'une +de ces deux puissances; à toutes les deux réunies, jamais[445]. +Ajoutons qu'il venait de se produire, dans ce pays, un changement qui +y diminuait encore le crédit de la France. Le 8 juin, était mort le +vieux roi Frédéric-Guillaume III, qui avait donné plus d'une fois à +notre jeune monarchie des gages de sa modération et même de sa +sympathie. Son fils et successeur, Frédéric-Guillaume IV, était dans +des sentiments tout différents. Imagination ardente, facilement +enthousiaste, mais inquiète, capricieuse et qui devait finir par la +folie, il avait puisé, dans la culture allemande dont il était tout +imprégné[446], aussi bien que dans les souvenirs du mouvement de 1813 +auquel il avait pris part, la haine de la France: il voyait en elle +l'ennemie héréditaire (_Erbfeind_) et la détentrice illégitime d'une +partie de la terre germanique[447]. Par-dessus tout adversaire de la +révolution et même du libéralisme[448], piétiste scrupuleux et +mystique, dévot du moyen âge, rêvant je ne sais quelle restauration +archéologique, mi-féodale et mi-théocratique, il avait la terreur et +l'horreur de la France de Juillet et de Voltaire. 1830 l'avait indigné +et effrayé. Six ans plus tard, quand il n'était encore que prince +royal, la seule nouvelle que les fils de Louis-Philippe étaient +invités à Berlin et qu'à Vienne on les «attendait à bras ouverts», +l'avait jeté dans une humeur noire. «Tout cela m'est si dur, +écrivait-il, que j'en pleurerais[449].» Une fois roi, ses sentiments +ne changèrent pas. Peu après son avénement, causant à Londres avec le +baron Stockmar, il laissait voir son désir de faire partout échec à +notre influence. «En France, ajoutait-il, il n'y a plus ni religion ni +morale: c'est un état social entièrement pourri, comme celui des +Romains avant la chute de l'Empire; je crois que la France s'écroulera +de la même manière[450].» Il célébrait l'anniversaire de la bataille +de Leipzig avec des discours appropriés, et, fort occupé de +l'achèvement de la cathédrale de Cologne, enfouissait sous le porche +cette inscription: _Post Franco-Gallorum invasionem_. Aussi, M. +Bresson pouvait-il bientôt écrire, au sujet des dispositions du +nouveau roi à notre égard: «Le fond, chez lui, est malveillant. C'est +toujours l'esprit de 1813, la première empreinte reçue... En toute +question qui nous touchera, comptons, avec une certitude presque +infaillible, qu'il se rangera contre nous. Son très-regrettable père +constituait un tout autre élément dans la politique européenne[451].» + +[Note 443: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à 507.] + +[Note 444: _Ibid._, p. 506.] + +[Note 445: Frédéric-Guillaume III, qui gouverna la Prusse de 1797 à +1840, recommanda, par son testament, à son successeur, de ne jamais +rompre avec le czar et l'empereur d'Autriche.] + +[Note 446: Après une conversation qu'il eut à Londres, en 1842, avec +ce prince, le baron Stockmar écrivait: «Dans sa culture générale, le +Roi est essentiellement germanique.» (_Les Souvenirs du conseiller de +la reine Victoria_, par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)] + +[Note 447: Telle était son aversion pour les Welches que, malgré son +goût très-vif pour la peinture, il ne voulut jamais acquérir un +tableau de l'école française.] + +[Note 448: À quel point l'horreur de la révolution dominait, chez ce +prince, jusqu'au sentiment de l'unité allemande et de l'ambition +personnelle, on put s'en rendre compte, en 1848, quand il repoussa la +couronne impériale que lui offrait le parlement de Francfort. Il +expliquait ainsi son refus à son confident, M. de Bunsen: «D'abord, +cette couronne n'est pas une couronne. La couronne que pourrait +prendre un Hohenzollern, ce n'est pas, même avec l'assentiment des +princes, la couronne fabriquée par une assemblée issue d'un germe +révolutionnaire, une couronne _dans le genre de la couronne des pavés +de Louis-Philippe_ (ces mots étaient en français dans le texte). C'est +la couronne qui porte l'empreinte de Dieu, la couronne qui fait +souverain, par la grâce de Dieu, celui qui la reçoit avec le +saint-chrême... La couronne dont vous vous occupez, elle est +déshonorée surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la +révolution de 1848... Quoi! cet oripeau, ce bric-à-brac de couronne +pétri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter à un +roi légitime, bien plus, à un roi de Prusse qui a eu cette bénédiction +de porter, non pas la plus ancienne, mais la plus noble des couronnes +royales, celle qui n'a été volée à personne!» La dernière phrase fera +peut-être sourire; mais le reste de la lettre montre au vif et au vrai +les sentiments du Roi. (_Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, +par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)] + +[Note 449: _Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M. +SAINT-RENÉ TAILLANDIER.] + +[Note 450: _Souvenirs du conseiller de la reine Victoria._] + +[Note 451: Lettre à M. Guizot, du 24 septembre 1843. (_Documents +inédits._)] + +Enfin, il n'était pas jusqu'aux petits États de l'Allemagne qui, bien +qu'étrangers au traité du 15 juillet et sans intérêt en Orient, +n'eussent fini par s'émouvoir de nos armements et de nos menaces de +guerre continentale. Vainement notre diplomatie cherchait-elle à les +attirer dans l'orbite de la France, ils se tournaient, effrayés, vers +les deux grandes puissances allemandes et gourmandaient même leur +quiétude et leur immobilité[452]. Ces plaintes décidèrent l'Autriche +et la Prusse à se concerter sur les moyens de mettre en branle la +machine lourde et compliquée qu'on appelait la Confédération +germanique[453]. «Tant qu'il sera question du conflit qui existe entre +la Porte et Méhémet-Ali, écrivait, le 9 octobre, M. de Metternich au +roi de Prusse, la Confédération n'aura rien à voir dans l'affaire. +Mais si la question devient _européenne_, au lieu de rester spéciale, +il faudra que la Confédération agisse en puissance appelée à jouer un +rôle important dans le grand conseil.» Et il prévoyait l'éventualité +prochaine où elle aurait «le devoir de demander à la France à qui +s'adressaient ses menaces». De ces pourparlers, sortit assez +promptement une convention secrète entre l'Autriche et la Prusse, +déterminant «la manière dont l'armée de la Confédération devrait être, +le cas échéant, employée contre la France»; il était entendu en outre +que le gouvernement de Berlin proposerait, en temps et lieu, à la +Confédération de se déclarer atteinte par toute attaque contre les +possessions italiennes de l'Autriche[454]. En attendant, les divers +États de l'Allemagne, suivant l'exemple de la Prusse, interdisaient +l'exportation des chevaux en France: mesure fort gênante pour nos +armements et que la presse officieuse de Paris avait vainement tâché +de prévenir, en déclarant bruyamment à l'avance qu'elle y verrait +l'équivalent d'une déclaration de guerre. L'un de nos agents +diplomatiques près l'une des petites cours germaniques écrivait, +quelques semaines plus tard, le 3 novembre, alors que M. Thiers +n'était plus au pouvoir: «Je crois être sûr qu'on était au moment +d'ordonner quelques armements en Allemagne; ils n'ont été différés que +par la crise ministérielle qui s'est déclarée chez nous[455].» Les +cours allemandes se sentaient d'ailleurs poussées par leurs peuples: +mouvement d'opinion singulièrement puissant et passionné alors mal vu +et mal compris de la France, mais qui devait avoir de trop redoutables +suites pour qu'il n'y ait pas intérêt à s'y arrêter quelque temps, à +en rechercher l'origine, le caractère et le développement. Aussi bien, +les événements actuels projettent-ils sur ce passé une lumière qui +manquait aux contemporains. + +[Note 452: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_, et HILLEBRAND, +_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 437.] + +[Note 453: Lettre de M. de Metternich à Frédéric-Guillaume IV, en date +du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à +495.)] + +[Note 454: _Ibid._, p. 505 à 507.] + +[Note 455: Lettre du marquis d'Eyragues, ministre de France à +Stuttgard, au maréchal Soult, 3 novembre 1840. (_Documents inédits._)] + +La lutte dont l'Allemagne avait été le sanglant théâtre, au +commencement du siècle, avait laissé, des deux côtés du Rhin, des +impressions bien différentes. «La conscience française, a-t-on écrit, +est courte et vive; la conscience allemande est longue, tenace, +profonde. Le Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu'il a +fait et celui qu'on lui a fait; l'Allemand est rancunier, peu +généreux; il comprend médiocrement la gloire, le point d'honneur; il +ne connaît pas le pardon[456].» C'est ainsi que l'Allemand gardait, +des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, un ressentiment que la +revanche de la dernière heure n'avait aucunement désarmé et que les +années, en s'écoulant, n'effaçaient pas. Il avait, du reste, contre +nous, des griefs plus anciens encore: il nous en voulait de l'avoir +raillé au dix-huitième siècle, d'avoir conquis l'Alsace et ravagé le +Palatinat au dix-septième. Jusqu'où ne remontait pas cette rancune +archéologique? Henri Heine racontait, en 1835, qu'à Goettingue, dans +une brasserie, «un jeune Vieille-Allemagne avait déclaré qu'il fallait +venger dans le sang des Français celui de Konradin de Hohenstaufen, +qu'ils avaient décapité à Naples». Et, peu après, un savant des bords +du Rhin, interrogé par M. Quinet sur le but poursuivi par ses +compatriotes, lui répondait gravement: «Nous voulons revenir au traité +de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.» + +[Note 456: RENAN, _Réforme intellectuelle et morale de la France_.] + +Le Français n'avait pas conscience de la haine dont il était l'objet. +Comme on l'a dit avec raison, l'Allemagne, malgré sa proximité, n'a +été longtemps pour nous qu'une grande inconnue[457]. Cela tenait au +caractère profond, complexe et sourd des mouvements de l'esprit +allemand, à notre ignorance de la langue, au défaut de sympathie de +notre génie prompt, clair et parfois un peu superficiel, pour un génie +abstrait, confus et obscur. Ajoutez qu'à l'époque dont nous parlons, +il n'y avait, outre-Rhin, ni journaux exprimant librement la pensée +nationale, ni capitale unique où l'on pût observer cette pensée pour +ainsi dire concentrée et résumée. Comment d'ailleurs eussions-nous +soupçonné, chez nos voisins, des ressentiments que nous n'éprouvions +pas? Si nous nous souvenions encore de Waterloo et parlions parfois de +le venger, c'était aux Anglais seuls que nous nous en prenions: on eût +dit que nous avions oublié la part de Blücher dans la fatale journée. +Bien plus, par un sentiment nouveau dans notre histoire, nous nous +étions pris, depuis 1815, d'un engouement attendri pour cette +Allemagne, autrefois dédaignée. Sur la foi de madame de Staël[458], +nous nous la figurions comme une nation patriarcale, sentimentale, +rêveuse, foyer de la pensée pure et du chaste amour, inapte aux +réalités vulgaires, amoureuse de justice, incapable de ruse et de +violence, dépaysée au milieu des passions et des convoitises du monde, +et y ressentant comme la nostalgie de l'idéal. L'imagination de nos +poètes et de nos artistes se plaisait dans la compagnie des +Marguerite, des Mignon, des Charlotte, des Dorothée, pendant que nos +philosophes s'obscurcissaient au contact de Kant et de Hegel, ou que +nos savants exaltaient et suivaient la science allemande. L'un des +ministres du 1er mars, M. Cousin, avait beaucoup contribué à répandre +en France cet engouement germanique. Vainement Henri Heine était-il +venu, avec un éclat de rire sardonique, déchirer l'image brillante et +généreuse tracée par madame de Staël[459], et avait-il fait apparaître +à la place une réalité beaucoup moins poétique, une race forte, rude, +aux appétits violents, aux âpres convoitises, «soupirant après des +mets plus solides que le sang et la chair mystiques», impatiente de +jouir, de posséder et de dominer; vainement nous criait-il: «Prenez +garde, on ne vous aime pas en Allemagne, vous autres Français», et +nous faisait-il l'énumération de l'armée terrible, implacable, qui se +lèverait un jour contre nous, rien ne pouvait nous ébranler; nous +restions, malgré tout, «teutomanes[460]». + +[Note 457: Voy. une étude intéressante de M. Joseph REINACH, _De +l'influence de l'Allemagne sur la France_, insérée dans la _Revue +politique et littéraire_.] + +[Note 458: Voy. son livre _De l'Allemagne_ (1814).] + +[Note 459: _L'Allemagne_, par Henri HEINE (1835).] + +[Note 460: Sur cette singulière influence du livre de madame de Staël, +voyez un brillant article de M. CARO, _les Deux Allemagnes_, publié +par la _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1872.] + +Tels étaient les sentiments respectifs des deux peuples, quand, à la +suite du traité du 15 juillet 1840, l'écho de nos bruits de guerre +parvint en Allemagne, y apportant quelques phrases sur les frontières +du Rhin, bravades jetées à la légère et sans passion[461]. Il n'en +fallut pas davantage pour y provoquer comme une éruption de cette +gallophobie, demeurée jusqu'alors à peu près souterraine. «Toutes les +fureurs de 1813 firent explosion, a raconté depuis un Français qui se +trouvait alors à l'Université de Heidelberg. Je n'avais aucune idée +d'une telle violence... Je devais croire que la France nouvelle, par +sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait +effacé ces souvenirs des jours de haine. Il n'en était rien. Chaque +jour, dans la salle du muséum, des gazettes, venues de toutes les +villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Défis, +insultes, calomnies se succédaient comme des feux de peloton. L'odieux +_crescendo_ allait s'exaltant d'heure en heure[462].» De lourdes et +savantes brochures remontaient jusqu'à Arminius pour faire le procès +des Gaulois. La conclusion générale était qu'il fallait reprendre +l'Alsace et la Lorraine. Si l'on retrouvait là toute la passion, toute +la violence de 1813, rien ne rappelait l'éclat épique des productions +littéraires de cette époque, des polémiques de Goerres, des poésies de +Koerner, des chansons de Arndt, des sonnets de Rückert. En 1840, tout +est plus grossier. Dans ce fatras, un seul morceau se détache, le +chant de Becker: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand[463]!» +La poésie est médiocre; l'auteur était un inconnu, petit employé dans +je ne sais quelle administration publique à Cologne; mais la passion +nationale vint donner à ses vers un accent et une portée qu'ils +n'auraient pas eus par eux-mêmes. Du coup, la célébrité de Nicolas +Becker fit pâlir les grands noms de 1813; le roi de Bavière lui envoya +une coupe avec des vers de sa façon, et le roi de Prusse 1,000 thalers +avec une promesse d'avancement. Plus de soixante compositeurs mirent +en musique cette sorte de _Marseillaise_ germanique, et de la Baltique +aux Alpes, du Rhin à la Vistule, des voix innombrables chantèrent d'un +ton farouche: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand!» + +[Note 461: M. Quinet, dont la brochure «1815-1840» fut l'une des +causes principales du soulèvement des esprits, au delà du Rhin, avait +été un «teutomane» passionné.] + +[Note 462: SAINT-RENÉ TAILLANDIER, _Dix ans de l'histoire +d'Allemagne_, Préface.] + +[Note 463: Voici la pièce entière: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin +allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux +avides;--Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe +verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.--Ils ne +l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les coeurs +s'abreuveront de son vin de feu;--Aussi longtemps que les rocs +s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes +cathédrales se reflèteront dans son miroir.--Ils ne l'auront pas, le +libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront +la cour aux jeunes filles élancées.--Ils ne l'auront pas, le libre +Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient +ensevelis dans ses vagues.»] + +Surpris par cette explosion, les Français n'y comprenaient rien. Henri +Heine rapporte qu'il rencontra alors, sur le boulevard des Italiens, +M. Cousin, arrêté devant une boutique d'estampes, à contempler des +compositions d'Overbeck. «Le monde était sorti de ses gonds, dit +Heine, le tonnerre du canon de Beyrouth soulevait, comme un tocsin, +tout l'enthousiasme guerrier de l'Orient et de l'Occident; les +pyramides d'Égypte tremblaient; en deçà et au delà du Rhin, on +aiguisait les sabres,--et Victor Cousin, alors ministre de France, +admirant les paisibles et pieuses têtes des saints d'Overbeck, parlait +avec ravissement de l'art allemand et de la science allemande, de +notre profondeur d'âme et d'esprit, de notre amour de la justice et de +notre humanité. «Mais, au nom du ciel! dit-il soudain, en +s'interrompant lui-même, et comme s'il s'éveillait d'un rêve, que +signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup, en +Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous, Français?» Et le +ministre philosophe se perdait en conjectures, ne parvenant pas à +s'expliquer cette colère[464]. Quant au public, il ne s'en apercevait +même pas. Les journaux de Paris, tout absorbés par leurs polémiques +contre la presse anglaise, répondaient à peine aux attaques bien +autrement violentes qui leur venaient de l'Est; on eût presque dit +qu'ils les ignoraient. Personne ne lisait, en France, les brochures de +combat qui pullulaient en Allemagne. Les vers de Becker eux-mêmes ne +parurent pas, pendant quelque temps, avoir franchi la frontière. Ce +fut seulement plus tard, en juin 1841, que Musset, agacé par ce grand +bruit de voix tudesques chantant à pleine bouche et sur un ton de +menace, riposta par ses strophes du _Rhin allemand_, cinglantes comme +une volée de coups de cravache, mais témoignant de plus d'impertinence +railleuse que d'animosité profonde. À la même date, Lamartine +répondit, lui aussi, au chant de guerre du Tyrtée prussien, mais par +une _Marseillaise de la paix_, hymne d'amour et de fraternité +internationale, où notre poëte répudiait toute visée «sur le libre +Rhin» et s'écriait: + + Vivent les nobles fils de la grave Allemagne! + +Appel un peu naïf qui devait provoquer de la part de ces «nobles fils» +un redoublement d'injures contre la France[465]. + +[Note 464: _Lutèce_, p. 204.] + +[Note 465: M. Quinet écrivait en septembre 1841: «Les journaux +allemands ont indignement, abominablement traité la _Marseillaise de +la paix_.» (_Correspondance de Quinet._)] + +Et cependant, à y regarder d'un peu près, les Français de 1840 eussent +pu discerner, dans l'agitation d'outre-Rhin, quelque chose de plus +menaçant encore pour leur pays qu'une explosion de haine. En 1813, +l'Allemagne, soulevée par notre invasion, n'avait pas seulement poussé +un cri de nationalité et d'unité[466]. Alors était apparue, pour la +première fois, l'idée d'une grande patrie allemande, réunissant et +absorbant toutes les petites patries particulières, et même +revendiquant, contre les États voisins, les territoires où elle +prétendait reconnaître l'empreinte germanique. Mais, en 1815, au lieu +de l'unité attendue, le congrès de Vienne avait consacré, dans +l'organisation de la Confédération germanique, ce que M. Saint-Marc +Girardin a spirituellement appelé «le mal de la petitesse et de la +dislocation»; au lieu de la liberté promise, les gouvernements +allemands, soutenus par la Sainte-Alliance, s'étaient appliqués à +rétablir leur pouvoir absolu et avaient traité en ennemis, ou du moins +en suspects, les patriotes de 1813. Sous le coup de cette déception, +l'idée de l'unité parut s'effacer ou être reléguée au second plan. Les +plus ardents, tournant toute leur colère contre leurs princes, +s'absorbèrent dans la lutte pour la liberté locale, lutte morcelée sur +cent théâtres différents et prenant ainsi un caractère plus +autonomique qu'unitaire; ils s'y trouvaient même amenés à se servir +des idées françaises, heureux et presque reconnaissants, quand leur +venait d'Occident un souffle de liberté plus vif ou, comme en 1830, un +vent de tempête révolutionnaire[467]: du reste, malgré ce secours, ils +ne faisaient pas grand progrès. Pendant ce temps, la masse de la +nation, découragée, dégoûtée de la politique, revenait à l'étude, et, +comme a dit M. Klaczko, se «replongeait dans les immensités de la +pensée, pour y chercher l'oubli». Les uns, devenus dévots du +romantisme, «se mettaient à genoux devant l'idéal». Les autres, +occupés à refaire toutes les connaissances humaines d'après le verbe +de Hegel, s'enfouissaient pour ainsi dire dans cette colossale +besogne, étrangers aux bruits du dehors, broyant tous les sentiments, +sous la formidable meule de la nouvelle dialectique, et apprenant de +cette philosophie l'indifférence suprême, produite par la prétention +de tout comprendre. Henri Heine a fait, avec son _humour_ habituelle, +le portrait de cette Allemagne «immobile et livrée à un profond +sommeil». «Je la parcourus, jeune encore, dit-il, et observai ces +hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages; j'étudiai leur +physionomie; je leur mis la main sur le coeur, et ils commencèrent à +parler dans leur sommeil somnambulique: discours entrecoupés dans +lesquels ils me révélaient leurs plus secrètes pensées. Les gardiens +du peuple, bien enveloppés dans leurs robes de chambre d'hermine, +leurs bonnets d'or bien enfoncés sur les oreilles, étendus dans de +grands fauteuils de velours rouge, dormaient aussi et même ronflaient +de grand coeur. Cheminant ainsi avec le havre-sac et le bâton, je dis +et je chantai à haute voix ce que j'avais découvert sur la figure de +ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des soupirs de leurs +coeurs. Tout demeura tranquille autour de moi, et je n'entendis que +l'écho de mes propres paroles.» Sans doute, comme le donne à entendre +Heine, la grande idée allemande, la passion unitaire n'était pas +morte, mais enfin elle sommeillait. + +[Note 466: Sur les phases diverses de l'agitation unitaire en +Allemagne, voyez les articles intéressants publiés par M. Julian +KLACZKO, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1862 et du 15 +janvier 1863.] + +[Note 467: «Nous vivions et pensions dans les journaux étrangers, a +dit l'un de ces libéraux allemands; nous étions là chez nous, bien +plus que dans notre patrie.»] + +Prolonger ce sommeil, tel était notre intérêt manifeste, telle devait +être notre politique. Nos gouvernements s'y étaient appliqués depuis +vingt-cinq ans, quand, tout à coup, dans l'émotion causée par le +traité du 15 juillet, il se fit un tel bruit en France, que, sans y +penser, on se trouva avoir réveillé le dormeur. Celui-ci se redressa, +avec un grognement menaçant. Alors reparurent, au delà du Rhin, ces +grands mots d'unité allemande, de patrie allemande, de gloire +allemande, que les princes proscrivaient naguère comme suspects de +sédition et que les peuples semblaient avoir oubliés. On s'exalta à +les prononcer, à les répéter, à les crier, à les chanter. Il fut +bientôt visible qu'un changement immense s'accomplissait, que +l'Allemagne contemplative et immobile s'effaçait pour laisser +apparaître une Allemagne active, ambitieuse, farouche, impatiente de +jouir, de dominer, de tenir le premier rôle parmi les maîtres du monde +réel. Au bout de quelques mois, la crise orientale était finie; les +derniers bruits de guerre s'éteignaient en France; personne n'y +parlait plus du Rhin ni même ne se souvenait de la colère germanique; +mais, chez nos voisins, l'agitation unitaire survivait à la cause +accidentelle qui l'avait produite. Journaux et livres, science et art, +manifestations des peuples et des princes, tout contribuait à grossir +le courant vers une patrie une, sous l'hégémonie de la Prusse, à +aviver la haine et le mépris de la France. L'anniversaire de la +bataille de Leipzig devenait la grande fête nationale[468]. Ce +mouvement ne devait plus s'arrêter, et notre génération ne sait que +trop jusqu'où il a conduit l'Allemagne, la France et le monde. + +[Note 468: En 1842, par exemple, à l'occasion de cet anniversaire, le +roi de Prusse prononçait, devant les princes allemands réunis pour +assister aux manoeuvres de son armée, un discours tout rempli +d'invocations à l'unité germanique et tout enflammé des passions de +1813; à la même date, le roi de Bavière inaugurait le Walhalla, sorte +de temple élevé à la patrie allemande, et où, pour bien montrer le +genre de gloire qu'on rêvait pour elle, on faisait figurer Alaric, +Genséric, Odoacre et Totila; enfin, sur un autre point, ce jour était +également choisi pour poser la première pierre de la forteresse d'Ulm, +qui devait compléter le système de fortifications élevées, en +exécution des traités de 1815, contre la France et à ses dépens.] + +Histoire étrange que celle de cette unité allemande, si funeste à +notre grandeur, et qui semble cependant n'avoir toujours progressé que +par notre fait, aussi bien à l'origine, en 1813, que plus tard, en +1848, en 1866, en 1870. Entre ces dates néfastes de l'imprévoyance +française, il convient d'inscrire 1840. Le ministère du 1er mars, qui +ne nous rappelle, en France, qu'un accident passager de notre +politique, marque une époque dans l'histoire de nos voisins. Ceux-ci +ne s'y trompent pas. «Ce fut là le jour de la conception de +l'Allemagne», écrivait récemment un Prussien[469]. Dès novembre 1840, +au milieu même des événements, M. de Metternich, après avoir noté que, +dans tous les pays germaniques, «le sentiment national était monté +comme en 1813 et 1814», ajoutait: «M. Thiers aime à être comparé à +Napoléon; eh bien, en ce qui concerne l'Allemagne, la ressemblance est +parfaite et la palme appartient même à M. Thiers. Il lui a suffi d'un +court espace de temps pour conduire ce pays là où dix années +d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur[470].» Un peu plus +tard, en 1854, rappelant ses souvenirs de 1840, Henri Heine écrivait: +«M. Thiers, par son bruyant tambourinage, réveilla de son sommeil +léthargique notre bonne Allemagne et la fit entrer dans le grand +mouvement de la vie politique de l'Europe; il battait si fort la diane +que nous ne pouvions plus nous rendormir, et, depuis, nous sommes +restés sur pied. Si jamais nous devenons un peuple, M. Thiers peut +bien dire qu'il n'y a pas nui, et l'histoire allemande lui tiendra +compte de ce mérite[471].» + +[Note 469: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_.--Cet historien +ajoute: «C'en était fini, pour l'élite de la nation, des idées +françaises. Le courant, jusqu'alors souvent arrêté, de l'amour de la +liberté nationale et historique prit à jamais le dessus, dans ces +heures d'agitation, sur le courant rationnel français de l'esprit de +révolution.»] + +[Note 470: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 447 et 503.] + +[Note 471: _Lutèce_, Épître dédicatoire, p. 6.] + +En 1840, notre gouvernement était trop mal informé des choses +d'outre-Rhin pour discerner toute la portée de ce mouvement unitaire. +Du moins, en devait-il voir et entendre assez pour ne pas douter que +la Confédération germanique ne fît au besoin cause commune avec les +quatre puissances. Comme l'écrivait alors M. de Metternich, +«l'Allemagne tout entière était prête à accepter la guerre, et cela +_de peuple à peuple_[472].» Au cas donc où la France en appellerait +aux armes, elle rencontrerait devant elle, au grand complet, cette +vieille coalition qui avait tenté de se reformer après 1830, mais que +notre alliance avec l'Angleterre et notre prudente sagesse avaient +fait alors avorter; non pas la coalition incertaine, mal armée, de +1792, mais celle de la fin de l'Empire, passionnée, résolue, sûre +d'elle-même et de ses forces. Nos ambassadeurs ne manquaient pas d'en +avertir M. Thiers. Dès le 8 août, M. de Barante lui écrivait de +Saint-Pétersbourg: «Si nous faisions grand bruit en parlant de +bouleversement général, de conquête, de guerre d'invasion, nous nous +trouverions aussitôt en face de l'Europe de 1813. Le même esprit y +règne et se réveille à la moindre idée de nos prétentions ambitieuses. +Les souvenirs sont encore tout vifs[473].» Lord Palmerston, dans les +dépêches qu'il faisait communiquer au gouvernement français, lui +donnait, sous forme de menaces, des avertissements non moins utiles à +méditer. «Si la voie ouverte par M. Thiers continuait à être suivie, +disait-il, l'Europe devrait penser que les desseins actuels de la +France sont semblables à ceux qui, pendant la République et l'Empire, +forcèrent l'Europe à s'unir pour résister à ses agressions; dans ce +cas, l'Europe pourrait se convaincre de la nécessité de prévenir ces +desseins par une combinaison de moyens défensifs pareils à ceux +qu'elle employa alors pour protéger ses libertés[474].» + +[Note 472: Lettre du 8 novembre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, +t. VI, p. 447).] + +[Note 473: C'était presque à chaque page de sa correspondance, que M. +de Barante jetait, comme un menaçant avertissement, cette date de +1813. Avant même le traité du 15 juillet, il écrivait, le 18 mars +1840, à M. Guizot: «La guerre viendra, non pas la guerre de 1792, mais +celle de 1813: une coalition bien unie, de grandes armées animées des +traditions encore vives de leurs derniers succès, composées d'une +façon presque aussi nationale que la nôtre, et d'un tout autre esprit +que les troupes mercenaires du siècle dernier.» Le 14 avril, il +répétait à M. Bresson: «L'Europe veut la paix...; mais si la guerre +éclatait, elle se combinerait comme en 1813.» Enfin il écrivait à un +de ses fils, le 22 décembre: «Le napoléonisme de journaux et de +tribune nous a reportés en 1813. C'est payer cher des paroles.» +(_Documents inédits._)] + +[Note 474: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 20 octobre +1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)] + +Il est vrai qu'à entendre ceux qui, en France, poussaient à la guerre, +à lire leurs journaux, nous avions en main une arme puissante, +terrible, nous permettant de braver la coalition: c'était la +propagande révolutionnaire. L'Europe prétendait revenir à 1813; nous +lui répondrions en revenant à 1792. Libre à elle de refaire une +Sainte-Alliance; il nous suffirait de jeter un appel, pour que partout +les peuples opprimés secouassent leur joug, brisassent leurs fers. Ces +déclamations nous sont connues; elles avaient cours parmi les +«patriotes» de 1830 et de 1831; ce programme est celui que +développaient alors, avec accompagnement d'émeutes dans la rue, les +Lamarque et les Mauguin, celui contre lequel Casimir Périer livrait le +tragique combat qui lui coûta la vie et lui donna la gloire. C'est en +triomphant, non sans peine ni péril, de cette politique de propagande, +que la monarchie de Juillet avait fondé son pouvoir en France, acquis +son crédit en Europe. On prétendait donc lui arracher le reniement de +cette ancienne victoire. On voulait qu'après dix ans de règne +pacifique, bien assise chez elle, considérée de ses voisins, à une +époque de tranquillité générale, elle arborât subitement ce drapeau de +révolution qu'elle avait eu le courage d'écarter, dans l'incertitude +de ses premiers jours, quand tout, chez elle et autour d'elle, était +trouble et exaltation. Ne voyait-on pas qu'elle y perdrait tout +d'abord son honneur? + +Et pour quel profit? Cette arme de la guerre révolutionnaire +était-elle aussi efficace, aussi puissante qu'on le prétendait? Quelle +réalité y avait-il derrière ces menaces déclamatoires? Depuis +l'époque légendaire de 1792 que l'on évoquait, bien des changements +s'étaient accomplis chez nous et autour de nous. «En France, +aujourd'hui, écrivait M. Guizot, le 13 octobre 1840, je crois à la +violence révolutionnaire, je ne crois pas à l'élan révolutionnaire de +la nation[475].» Le mot était profond et vrai. Les haines, les +convoitises, l'esprit de discorde, de révolte et d'anarchie, +fermentaient toujours dans certains bas-fonds et menaçaient la +société. Mais un mouvement puissant, général, soulevant le peuple +entier, le poussant à accomplir par la force, au dedans ou au dehors, +une grande transformation, on l'eût vainement cherché. Par contre, il +s'était répandu, dans ce peuple, des préoccupations et des habitudes +de bien-être qui le rendaient plus que jamais soucieux de sa +tranquillité, réfractaire aux aventures. La gauche elle-même, cette +gauche qui criait si fort, était, au fond, fatiguée comme la nation +entière; il y avait chez elle moins de passion que de routine +révolutionnaire; elle n'était pas plus en mesure de réaliser ses +menaces que de tenir ses promesses. Et puis, en Europe, où +pouvions-nous nous flatter que notre appel à la révolte trouvât écho? +Au delà du Rhin, on l'a vu, la nation était notre ennemie plus encore +que les gouvernements. Si les Italiens et les Polonais n'avaient pas +contre nous les mêmes préventions, les uns étaient «énervés», les +autres «écrasés[476]», et il n'y avait pas à attendre de ce côté un +concours considérable. D'ailleurs, à l'étranger, autant qu'en France, +le sentiment dominant était la lassitude des secousses passées, le +besoin de repos. M. de Barante ne cessait d'en avertir M. Thiers. +«Peut-être en 1830, disait-il, la propagande pouvait-elle faire des +révolutions; aujourd'hui, elle ne ferait que des émeutes et aurait +contre elle tout ce qui a intérêt à l'ordre public... En somme, il n'y +a nulle analogie entre le temps présent et les souvenirs de 1792. À +cet égard, toute illusion serait dangereuse[477].» + +[Note 475: Lettre au duc de Broglie. (_Mémoires de M. Guizot._)] + +[Note 476: Ces expressions sont tirées d'une autre lettre de M. +Guizot, en date du 17 octobre 1840.] + +[Note 477: _Documents inédits._] + +Pour être impuissante contre nos ennemis, l'arme de la guerre +révolutionnaire n'eût pas été inoffensive pour nous-mêmes. Elle +n'était pas de celles qu'une monarchie, surtout une monarchie +d'origine récente et encore contestée, pût manier sans risque de se +blesser, peut-être mortellement. Les passions soulevées eussent, avant +même de passer la frontière, exigé satisfaction à l'intérieur. La +France avait grande chance d'être la seule ou tout au moins la +première victime de la révolution qu'elle aurait tenté de déchaîner +sur le monde. C'était d'ailleurs la conséquence de nos bouleversements +successifs et de l'état troublé, instable, où ils avaient réduit notre +pays, que les grandes émotions, bonnes ou mauvaises, y prenaient +facilement une forme révolutionnaire. Tout se tournait en +_Marseillaise_. Les agitateurs politiques le savaient bien; aussi +étaient-ils à l'affût des diverses émotions, prêts à s'en emparer, à +les pervertir, pour les faire servir à leurs desseins de renversement. +Ainsi avaient-ils fait maintes fois des aspirations libérales; ainsi +cherchaient-ils à faire des susceptibilités patriotiques: perfide +manoeuvre qui condamnait les hommes d'ordre à paraître combattre les +sentiments les plus nobles, ici la liberté, là le patriotisme. En +octobre 1840, à lire les journaux, à considérer la physionomie de la +population, à entendre ses chants, à assister à ses démonstrations +diverses, il était de plus en plus manifeste que l'agitation +républicaine, radicale, démagogique, croissait avec l'agitation +belliqueuse, qu'elle s'en servait, que toutes deux se mêlaient, et que +la première tendait à dominer la seconde. Aussi pouvait-on augurer des +désordres qu'amènerait la guerre elle-même, par ceux que produisait +déjà la seule menace de cette guerre. Les contemporains avaient bien +le sentiment du danger[478]. «La guerre est encore le moindre des maux +que je redoute, disait Henri Heine, le 3 octobre. À Paris, il peut se +passer des scènes près desquelles tous les actes de l'ancienne +révolution ne ressembleraient qu'à des rêves sereins d'une nuit +d'été. Les Français seront dans une mauvaise position, si la majorité +des baïonnettes l'emporte ici[479].» De Londres, M. Guizot ne pouvait +s'empêcher d'écrire à M. de Broglie: «Je suis inquiet du dedans plus +encore que du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit +révolutionnaire exploitant l'entraînement national[480].» Le _Journal +des Débats_ disait: «Le travail des factions pour s'emparer de la +question extérieure et la changer en une question de révolution +intérieure, est patent... Il faut que le pays le sache: il court en ce +moment deux dangers, un danger extérieur et un danger intérieur... +L'agitation des esprits ouvre aux factions une chance inattendue; la +guerre est un noble prétexte; une révolution est leur but[481].» + +[Note 478: Béranger écrivait, le 12 octobre 1840: «Quelques-uns +veulent la guerre par patriotisme plus ou moins éclairé; beaucoup +d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au détriment du +pouvoir actuel.»] + +[Note 479: _Lutèce_, p. 126.] + +[Note 480: Lettre du 13 octobre 1840.--Quelques semaines plus tard, +commentant cette idée à la tribune de la Chambre, M. Guizot disait: +«Je respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il +s'égare... Mais au sortir des grandes secousses politiques, il reste, +dans la société, quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement +national, qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je +n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit +révolutionnaire. Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais à tant +d'époques diverses, ce qui a fait la difficulté de notre situation, +c'est ce contact perpétuel de l'esprit révolutionnaire et de +l'entraînement national; c'est l'esprit révolutionnaire essayant de +s'emparer, de dominer, de tourner à son profit l'entraînement +national, sincère et généreux.» (Discours du 25 novembre 1840.)] + +[Note 481: 6 octobre 1840.] + +Après ce long examen, nous pouvons conclure. Nulle chance de s'en +tenir à une guerre limitée et politique; elle serait forcément +générale contre toute l'Europe coalisée, gouvernements et peuples; +elle serait révolutionnaire avec tous les risques et sans les forces +de la révolution. La France se trouvait donc placée en face de cette +perspective: l'écrasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'eût été +1870 et 1871 trente ans plus tôt. + + +XI + +Entre la politique belliqueuse, si violemment réclamée par la partie +bruyante de l'opinion, et la politique pacifique que la situation de +la France et de l'Europe semblait imposer, le ministère devait +choisir. Impossible d'éviter ou d'ajourner ce choix. Les événements +qui se précipitaient en Orient, l'émotion extrême qu'ils soulevaient +en France, exigeaient qu'un parti fût pris, sans perdre une heure, +sans laisser la moindre équivoque. M. Thiers le comprenait, et il en +éprouvait une singulière angoisse. Sa belle humeur, d'ordinaire un peu +légère et présomptueuse, s'était évanouie. «Si vous saviez, disait-il +plus tard, de quels sentiments on est animé, quand d'une erreur de +votre esprit peut résulter le malheur du pays!... J'étais plein d'une +anxiété cruelle.» Il avait trop d'intelligence pour n'être pas frappé +du péril manifeste d'une telle guerre. Mais, en même temps, il était +troublé du tapage des journaux et de l'effervescence de l'opinion. +Après s'être avancé comme il l'avait fait, reculer ou seulement +s'arrêter lui semblait difficile. Des motifs d'ordre très-inégal +agissaient sur lui: d'abord, la susceptibilité patriotique, le +sentiment que la France ne pourrait laisser le champ libre aux autres +puissances, sans déchoir; ensuite, l'amour-propre, l'irritation de son +insuccès, l'excitation d'esprit, suite naturelle de la campagne qu'il +menait depuis deux mois, le souci de sa popularité et de son renom de +ministre «national», sa dépendance envers la gauche, un certain goût +des aventures et la séduction d'un grand rôle militaire. Il cherchait +d'ailleurs à se persuader qu'il lui suffirait d'armer; que l'Europe +redoutait trop la guerre pour l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait +décidés, et qu'elle deviendrait aussitôt très-coulante, si une fois +nous étions sérieusement menaçants. Quant à l'agitation +révolutionnaire, il ne la pouvait nier; mais, disait-il, elle était +inévitable aux approches de toute guerre, et si cette perspective +suffisait pour nous arrêter, la France serait à la merci de +l'étranger. + +Ces raisons ne rassuraient pas cependant tous les autres ministres. Si +habitués qu'ils fussent à s'effacer derrière le président du conseil, +plusieurs d'entre eux se troublaient à la pensée d'une responsabilité +qui menaçait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus +pacifiques étaient les ministres de la guerre et de la marine, le +général Cubières et l'amiral Roussin; le premier disait tout haut, +trop haut même parfois, que nous ne serions pas prêts avant un an; le +second, s'autorisant de l'expérience acquise pendant son ambassade à +Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun fond sur +l'armée et la flotte du pacha. M. Cousin était aussi fort animé contre +la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur éloquente[482]. +D'autres se montraient hésitants et mal à l'aise. Dans ces conditions, +un accord était difficile. «La confusion règne aux alentours du +cabinet, écrivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les ministres se +réunissent par groupes et tiennent conseils sur conseils; ils ne +savent plus ce qu'ils ont à faire et ne peuvent se décider sur +rien[483].» Ajoutez, pour augmenter le désarroi, que les journaux de +gauche, informés des divisions du ministère, intervenaient bruyamment +dans ses délibérations, et lançaient les menaces les plus terribles +contre «ceux qui faibliraient». Ces menaces n'étaient pas sans effet +sur le président du conseil; elles le faisaient pencher de plus en +plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrière. +Seulement, quand il s'agissait de préciser en quoi elle consisterait, +son embarras devenait grand. Augmenter les armements en leur donnant +une publicité comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec +annonce qu'elle s'opposerait par la force à toute attaque des alliés +contre l'Égypte, recommencer en Orient une sorte d'expédition d'Ancône +et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces idées +étaient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans +indication de ce que l'on ferait après et du but auquel on tendait. En +somme, M. Thiers désirait faire quelque chose, mais ne savait pas +bien quoi[484]. Il n'osait pas avouer aux autres, ni même s'avouer à +lui-même qu'il marchait à la guerre; mais, sans la vouloir, il +inclinait à faire ce qui l'y eût conduit fatalement. De tous les +partis, c'était certainement le plus mauvais. + +[Note 482: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +[Note 483: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le +prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)] + +[Note 484: «Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a écrit M. +Duvergier de Hauranne, j'ai interrogé tout le monde, M. Thiers, M. de +Rémusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas exactement... +Il reste prouvé pour moi, d'une part, qu'il y avait, au sein du +cabinet et parmi ceux qui le conseillaient, des avis fort différents, +et que l'on s'en fiait un peu aux événements pour choisir entre ces +avis; de l'autre, que, pour ne point déranger une harmonie nécessaire, +on évitait de s'expliquer à fond.» (_Notes inédites._)] + +Ce fut en cet état d'esprit que les ministres se réunirent aux +Tuileries, pour arrêter définitivement avec le Roi la conduite à suivre. +Louis-Philippe, à la différence de beaucoup d'autres en cette heure de +trouble, savait très-nettement ce qu'il voulait et surtout ce qu'il ne +voulait pas. Nul n'avait été plus animé et plus impétueux, au lendemain +du 15 juillet. Convaincu que Méhémet-Ali résisterait efficacement et que +l'union des quatre puissances ne durerait pas, il avait cru sans danger +et au contraire profitable à la paix, de s'abandonner à sa très-sincère +irritation et de le prendre de haut avec l'Europe. L'événement lui +donnant tort, il ne mettait pas son amour-propre à s'obstiner dans son +erreur; pour s'être trompé une fois, il ne se croyait pas condamné à se +tromper encore; pour avoir contribué à exciter les esprits, il ne se +jugeait pas tenu de les suivre jusqu'à l'abîme, mais se faisait au +contraire un devoir de les en détourner. Dès le début, d'ailleurs, nous +l'avons vu très-décidé à ne pas se laisser entraîner à la guerre, et +disposé à surveiller son ministère tout en s'associant à sa politique. +M. de Rémusat, avec sa finesse accoutumée, avait pénétré le fond de la +pensée royale; le 21 septembre, il écrivait à un de ses amis: «Notre +situation avec le Roi est actuellement bonne. Il a du goût pour son +ministère, quoiqu'il ne lui porte pas une confiance absolue... Il jouit +de sa quasi-popularité... Cependant, quand il croira la paix +immédiatement menacée, il nous plantera là; il ne nous le cache guère... +Il ne prendra pas aisément l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors +les liens seront brisés en un moment[485].» Ces sentiments de +Louis-Philippe étaient connus à l'étranger. De Vienne, M. de Metternich +y faisait directement appel, en passant par-dessus la tête des +ministres français[486]. À Londres, les amis de la paix y trouvaient une +raison de se rassurer[487]. Il n'était pas jusqu'à lord Palmerston qui, +malgré ses préventions, ne fît entrer dans les éléments de sa décision +la confiance en la sagesse royale, sauf à satisfaire sa haine en donnant +à cette confiance une forme méprisante qui pût fournir, en France, une +arme aux ennemis de la monarchie de Juillet[488]. + +[Note 485: _Documents inédits._] + +[Note 486: Cf. entre autres deux lettres du 20 août 1840, adressées au +comte Apponyi. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 440 et +441.)] + +[Note 487: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du +24 août: «Mon frère m'écrit de Paris que le Roi est très-soucieux de +conserver la paix et qu'en ce moment il tâte le pouls de la nation, en +vue de régler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien +qu'agissant maintenant en union apparente avec Thiers, il n'aurait +aucun scrupule à résister à sa politique, s'il savait pouvoir compter, +pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation.» (_The +Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 300.)] + +[Note 488: On racontait à Paris que notre chargé d'affaires à Londres, +ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'était vu aussitôt +répondre par lord Palmerston: «Je connais le Roi mieux que vous; il ne +fera jamais la guerre.» (_Documents inédits._)--Voy. aussi plus haut, +p. 291, l'incident analogue qui s'était produit entre M. Thiers et M. +Bulwer.] + +Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministère proposa +de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement à une +rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hésita pas; il +s'y refusa formellement, déclarant qu'il «ne voulait pas d'une guerre +qui serait, en Europe, la lutte d'un contre quatre, et qui +déchaînerait, en France, la révolution[489]». «Puisque l'Angleterre et +ses alliés, ajoutait-il, nous déclarent qu'ils limiteront les +hostilités au développement nécessaire pour faire évacuer la Syrie et +qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, je ne vois pas qu'il +y ait là pour nous de _casus belli_. La France n'a point garanti la +possession de la Syrie à Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin +d'approuver l'agression des puissances, et encore plus loin de vouloir +leur prêter aucun appui, ni moral, ni matériel, je ne crois pas que +son honneur soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait +seule contre le monde entier, uniquement pour maintenir Ibrahim en +Syrie. On objecte que les alliés vont attaquer l'Égypte. Nous verrons +alors ce que nous aurons à faire... Dans l'état actuel des choses, +nous n'avons qu'à attendre, en regardant bien.» Les ministres +répondirent par l'offre de leur démission. On eût même dit qu'ils +saisissaient avec une sorte d'empressement cette occasion de se +retirer. Il ne leur déplaisait pas sans doute d'échapper à la +responsabilité de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout +en gardant aux yeux du pays, le bénéfice de leur attitude patriotique. +Par contre, autour du Roi, on s'émut de voir ainsi une crise +ministérielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations +du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquiétait fort d'être en +quelque sorte dénoncé au pays, par cette démission des ministres, +comme n'ayant pas le souci de l'honneur français. «M. Thiers, +disait-il, va être le ministre national, tandis que je serai le Roi de +l'étranger!» On paraissait même craindre qu'avec l'excitation des +esprits et le réveil des passions révolutionnaires, cet événement ne +fût le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de régicide. +Aussi de graves représentations, des instances émues furent-elles +aussitôt adressées de toutes parts à M. Thiers. On le conjura +d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence fût un peu +calmée. La Reine, dit-on, daigna faire elle-même appel aux sentiments +d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gardés +pour la monarchie de Juillet. L'intervention la plus efficace, en +cette circonstance, fut celle du duc de Broglie, dont nous avons eu +plusieurs fois occasion de noter les relations avec le cabinet du 1er +mars. Un sens très-vif de la fierté nationale et une certaine méfiance +à l'égard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord incliné vers une +politique analogue à celle du ministère; mais sa prudence commençait à +s'alarmer[490]. Aussi, quand M. Thiers menaça de découvrir la royauté +en donnant sa démission, il l'en détourna vivement. «Voulez-vous donc +jouer les Espartero et vous faire ramener au pouvoir par une émeute?» +lui demanda-t-il, et il le pressa de chercher un terrain de +transaction sur lequel il pût s'entendre avec la couronne. Soit qu'ils +fussent réellement touchés dans leur sentiment monarchique, soit +qu'ils n'osassent résister à de telles instances, les ministres +retirèrent leur démission[491]. + +[Note 489: _Documents inédits._] + +[Note 490: «L'émoi est grand, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, +le 3 octobre 1840, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des +résolutions précipitées: j'y ferai de mon mieux.»] + +[Note 491: _Documents inédits._] + +Restait à trouver la transaction: ce n'était pas chose facile. Les +conseils se succédaient sans aboutir, parfois singulièrement +dramatiques; le souverain et le chef du cabinet y faisaient assaut +d'éloquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour. +Tout en s'étant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se +faisait pas faute de parler fort mal du Roi devant sa petite cour de +journalistes[492]. Ses propos, parfois outrageants, circulaient de +bouche en bouche[493], et l'écho s'en trouvait, le lendemain, dans les +feuilles de centre gauche ou de gauche[494]. Dès le 4 octobre, le +_Constitutionnel_ donnait à entendre que le premier ministre voulait +sauver l'honneur de la France, mais qu'il rencontrait un obstacle dans +la royauté. Les jours suivants, cette polémique continua, en +s'aggravant[495]. Il en résultait pour le prince une situation assez +dangereuse. «J'admire son courage, écrivait alors Henri Heine; avec +chaque heure qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment national +froissé s'accroît le danger qui menace le trône bien plus terriblement +que tous les canons des alliés[496].» Mais si Louis-Philippe se voyait +dénoncé par les journaux aux colères des patriotes, il ne lui +échappait pas que, d'un autre côté, la réaction pacifique était de +jour en jour plus étendue, quoique encore un peu timide et +silencieuse. Il sentait que cette réaction se tournait vers lui et +attendait tout de sa sagesse et de sa fermeté. M. Villemain exprimait +la pensée de beaucoup, quand il écrivait à M. Guizot: «La paix depuis +dix ans est une force acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et +son action personnelle doivent servir encore à la maintenir.» Des +hommes politiques, des financiers, des industriels, des généraux même +accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de l'État de préserver +la France du péril auquel l'exposait la témérité du cabinet. «La +guerre n'est pas populaire», venait lui dire un député, et celui-ci y +mettait même une insistance si peu vaillante, que Louis-Philippe +répondait sévèrement: «S'il faut la faire, la guerre sera +populaire[497].» C'est que ce prince, tout ami de la paix qu'il fût, +ne goûtait pas certains des sentiments qui faisaient repousser la +guerre. «Vous me trouvez trop pacifique, disait-il à ses ministres. Eh +bien! je le suis encore moins que le pays. Vous ne savez pas jusqu'où +la pacificomanie conduira ce pays-ci[498].» + +[Note 492: _Ibid._] + +[Note 493: Nous lisons dans une lettre de M. Quinet, en date du 24 +octobre 1840: «M. Thiers prétend avec ses amis que Louis-Philippe +fait, en se levant, sa prière comme il suit: «Mon Dieu, accordez-moi +la platitude quotidienne.» (_Correspondance de Quinet._)] + +[Note 494: On lisait, à cette époque, sur le journal que l'une des +princesses royales écrivait pour le prince de Joinville: «M. Thiers +n'a pas insisté sur sa démission, mais ses journaux, pendant ce temps, +jouent un singulier jeu: ils insinuent qu'il est en dissentiment avec +la couronne, qu'il défend inutilement les intérêts nationaux contre le +système de la paix à tout prix, et mettent désormais leur assistance à +la condition d'une déclaration de guerre. Tout ceci ne présage rien de +bon. J'y vois, Dieu veuille que je me trompe! la contre-partie de +l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilité +dont la guerre le chargerait, n'ose ouvertement la poser comme +question de cabinet, et cependant il ne serait pas fâché de sauver sa +popularité en rejetant sur le Roi les sages résolutions que l'opinion +violente de la presse exaltée traite de lâcheté.» (_Revue +rétrospective._)] + +[Note 495: Nous lisons, par exemple, dans le _Courrier français_ du 8 +octobre: «L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un grand +avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut, il le peut. Ici, il n'y a +pas un acte de résolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille +arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de +délibérations. Le gouvernement, tiraillé par deux influences +contraires, épuise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de +séve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq à six +heures par jour, et sont presque toujours une bataille sans victoire. +Il semble qu'un mauvais génie s'étudie à ne permettre que des +enfantements qui sont des avortements.»] + +[Note 496: _Lutèce_, p. 130.] + +[Note 497: Journal écrit par une des princesses royales pour le prince +de Joinville. (_Revue rétrospective._)] + +[Note 498: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +Cette lutte entre le Roi et le ministre ne pouvait se prolonger +indéfiniment. L'incertitude était trop pénible à tous. «Une décision, +une décision à tout prix, tel est le cri du peuple entier», écrivait +alors un spectateur[499]. Sous la pression de l'impatience générale et +du péril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution, +acceptée à la fois des deux parties. Elle consistait à abandonner la +Syrie à la fortune de la guerre, mais en déclarant à l'Europe que la +France n'admettrait pas qu'il fût touché à l'Égypte. Le duc de +Broglie, qui avait suggéré cette solution, semblait s'être inspiré de +la conduite suivie par l'Angleterre en 1823: alors, tout en nous +laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait posé +un _casus belli_ pour le cas où notre intervention s'étendrait en +Portugal. Cette sorte d'_ultimatum_ de la politique française fut +formulé dans une note expédiée, le 8 octobre, à nos ambassadeurs près +les quatre puissances: les termes en sont intéressants à connaître, +car notre diplomatie ne devait jamais s'en départir. «La France, +lisait-on dans cette note, se croit obligée de déclarer que la +déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une +atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la +guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent +séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'Égypte; +mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence +de Méhémet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Disposée à prendre +part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double +garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se +borne, dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait +consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à +Constantinople. Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs +des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en +ce point nous ne les trouverions pas en désaccord avec nous. Nous +regretterions ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne +saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le +maintien de l'équilibre européen. La France espère qu'on approuvera en +Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son +désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer, en +Orient, à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir +l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes +puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale +ambition[500].» Le fond était net: mais la forme était modérée. +Plusieurs des ministres avaient demandé d'abord que le _casus belli_ +fût formulé d'une façon plus agressive. Mais, au moment même où le +conseil délibérait, lord Granville, informé de ce qui s'y passait et +désireux de seconder les amis de la paix, était venu trouver M. Thiers +pour lui faire des déclarations rassurantes sur les conséquences de la +déchéance. «Les puissances, lui avait-il dit formellement, ne veulent +pas pousser les choses jusqu'au bout.» Rendant compte, le 8 octobre, à +lord Palmerston de sa démarche, l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait: +«La conséquence de cette communication a été plus de modération dans +les termes de la note[501].» + +[Note 499: Lettre de Henri Heine, en date du 7 octobre 1840. +(_Lutèce_, p. 128.)] + +[Note 500: Le texte entier de cette note est inséré dans les _Pièces +historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.] + +[Note 501: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._] + +On conçoit les raisons qui avaient permis au Roi et à M. Thiers, +malgré leurs vues si opposées, de se réunir sur ce terrain nouveau. +Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mérite de ne pas +laisser toute liberté aux autres puissances: pour n'être pas formulé +expressément et offensivement, le _casus belli_ était posé sans +équivoque; sans doute il ne portait que sur l'Égypte, mais ce n'était, +de notre part, l'abandon d'aucune position antérieurement prise; comme +l'écrivait, à ce propos, M. Thiers lui-même, «le gouvernement français +avait toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne +résidait pas, à ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins +considérable des territoires que conserveraient le sultan et le +pacha[502]. Quant à Louis-Philippe, il voyait, dans cette note, +l'avantage, sinon de supprimer toutes les chances de guerre, du moins +de les diminuer notablement; le champ des aventures se trouvait +circonscrit. Et puis n'était-il pas garanti contre le risque de voir +se réaliser le _casus belli_ posé, puisque les puissances déclaraient +n'avoir aucune intention d'exécuter la déchéance contre Méhémet-Ali? +Or le Roi n'était pas homme à refuser à la France le plaisir de mettre +la main sur le pommeau de son épée, s'il avait assurance qu'elle ne +serait pas ainsi sérieusement exposée à la tirer du fourreau. + +[Note 502: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, en date du 10 octobre +1840. (_Documents inédits._)] + +En même temps que cette attitude était arrêtée, le Roi et son +ministère s'accordèrent aussi pour prendre quelques mesures +importantes. La première fut la convocation des Chambres pour le 28 +octobre: c'était faire entrevoir la possibilité de déterminations +graves, notamment en ce qui concernait le développement de nos +armements; mais c'était aussi donner satisfaction aux conservateurs, +qui accusaient, depuis quelque temps, M. Thiers, de jouer au +dictateur, de substituer les journaux au parlement et de s'imposer par +ce moyen à la couronne[503]. L'autre mesure fut le rappel, dans les +eaux de Toulon, de l'escadre du Levant, alors dans le golfe de +Salamine: d'une part, si les événements devaient tourner à la guerre, +il paraissait plus avantageux d'avoir nos forces maritimes, au bout du +télégraphe, pour les lancer partout où leur action serait jugée utile; +d'autre part, en éloignant nos vaisseaux du théâtre où opéraient ceux +de l'Angleterre, on évitait que la politique de la France et la paix +du monde fussent à la merci d'une querelle de matelots, querelle que +l'excitation des deux marines pouvait justement faire craindre. La +décision était donc sage: toutefois, au moment où elle fut prise, elle +avait une apparence de reculade: il n'en fallait pas tant pour fournir +prétexte aux attaques de la presse et produire dans le public «une de +ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le pouvoir, +même quand il a raison[504]». + +[Note 503: Dans la seconde moitié de septembre, le _Journal des +Débats_ et la _Presse_ avaient souvent réclamé la réunion du +parlement, et c'étaient alors les journaux ministériels qui la +repoussaient. On racontait que M. Thiers avait répondu au Roi, la +première fois que celui-ci avait parlé de convoquer les Chambres: +«Mais les Chambres, c'est la paix!»] + +[Note 504: Expressions de M. Guizot.] + + +XII + +Les ministres anglais étaient réunis en conseil, quand leur parvint la +note du 8 octobre. Ils furent agréablement surpris de la trouver si +modérée: le fracas de nos manifestations belliqueuses leur avait fait +attendre tout autre chose. Cet étonnement ne laissait même pas que de +se traduire par un sourire légèrement railleur. Nous leur faisions un +peu l'effet d'une montagne qui accouche d'une souris[505]. Toutefois, +ils n'écoutèrent pas lord Palmerston, qui arguait de notre modération +pour pousser plus loin ses avantages, et qui parlait déjà de réduire +Méhémet-Ali à l'Égypte viagère: ils repoussèrent «ce marchandage», +plus digne «d'un colporteur que d'un homme d'État[506]», et +arrêtèrent, au contraire, qu'il serait répondu au gouvernement +français sur «un ton conciliant». Cette décision fut prise le 10 +octobre. Lord Palmerston, habitué à n'agir qu'à sa tête, chercha à en +éluder ou tout au moins à en ajourner l'exécution. À ceux qui le +pressaient, il répondait qu'on allait prochainement recevoir la +nouvelle de l'évacuation totale de la Syrie et qu'on serait alors en +meilleure situation pour négocier. Il fallut l'intervention de la +Reine elle-même, toujours conseillée par le roi des Belges[507], pour +décider enfin l'obstiné et impérieux ministre à faire quelque +chose[508]. Le 15 octobre, il expédia, de plus ou moins bonne grâce, +à lord Ponsonby des instructions l'invitant à «recommander fortement +au sultan», au cas où Méhémet-Ali se soumettrait, «non-seulement de le +rétablir comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi l'investiture +héréditaire de ce pachalik[509]». Communication de ces instructions +fut aussitôt donnée au gouvernement français; le cabinet anglais lui +montrait par là le compte qu'il tenait des désirs et aussi des menaces +contenus dans la note du 8 octobre. + +[Note 505: M. Charles Greville, dans son journal, à la date du 10 +octobre, constate cette surprise des ministres anglais à la réception +d'une note si «modérée» et si «terne». «J'allai trouver immédiatement +Guizot, ajoute-t-il, et je lui dis que la réception de la note avait +changé très-heureusement les choses, qu'elle avait causé une +très-grande satisfaction, mais que les ministres n'étaient +certainement pas préparés à une communication si modérée. Il rit, +haussa les épaules et dit qu'il ne pensait pas qu'ils fussent plus +étonnés que lui, qu'on avait été plus loin qu'il n'était besoin, que +lui-même, si désireux qu'il fût de la paix, n'aurait jamais pu se +décider à aller jusque-là. Il ne me cacha pas et même me dit en +propres termes qu'il trouvait cela peu honorable, en désaccord criant +avec le langage tenu antérieurement et avec tant de fastueux +préparatifs. Je lui répondis que je ne comprenais pas, en effet, +comment une telle note pouvait émaner des mêmes gens que toutes les +menaces que nous avons naguère entendues, et j'ajoutai que M. Thiers, +malgré tout son savoir-faire, aurait quelque difficulté à défendre à +la fois, devant les Chambres, sa note et ses armements. Guizot ne +paraissait pas du tout chagrin à l'idée que Thiers s'était mis dans +une mauvaise passe, mais il était très-mécontent de la figure faite +par la France.» (_The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 336, +337.)--Le 17 octobre, la princesse de Metternich notait sur son +journal que l'on venait de recevoir de M. Thiers une dépêche «si +conciliante que M. de Sainte-Aulaire lui-même en avait paru surpris». +(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 419.)] + +[Note 506: Expressions de M. Charles Greville.] + +[Note 507: M. Greville disait alors du roi Léopold qu'il était «fou de +frayeur».] + +[Note 508: _The Greville Memoirs_, t. II, p. 336 à 340.] + +[Note 509: _Mémoires de M. Guizot._] + +Si l'on pouvait ainsi apercevoir quelques symptômes de détente dans la +politique des cabinets étrangers, par contre, aucun apaisement ne se +produisait, en France, dans la partie remuante et parlante de +l'opinion. L'agitation belliqueuse y prenait un caractère de plus en +plus ouvertement révolutionnaire. Les violences factieuses de la +presse dépassaient toute mesure. Le _Journal des Débats_ n'exagérait +pas, quand il s'écriait, le 13 octobre: «Qu'on lise les journaux +radicaux, ceux de Paris et des départements! Y a-t-il encore des lois, +une charte, une monarchie, une France? Y a-t-il un gouvernement? Ou +bien sommes-nous déjà en pleine anarchie? De tous côtés, ce sont des +exaltations furieuses, un incroyable débordement de passions qui ne +connaissent plus de frein. Quiconque est soupçonné d'être favorable à +la paix, on le dénonce comme un traître, un lâche, un ennemi de la +France, et ce sont les journaux ministériels eux-mêmes qui donnent ce +scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La Charte, on déclare +tout haut qu'on ne s'en inquiète pas. La royauté, on l'insulte sans +mesure, sans pudeur. Les Chambres, on les menace; on leur montre en +perspective la colère du peuple... Le parti révolutionnaire parle en +maître... Voilà comment se préparent par les violences de la parole +les violences de l'action!» À cette même date, dans un pamphlet +intitulé: _Le pays et le gouvernement_, M. de Lamennais employait +toutes les ressources de sa rhétorique, si étrangement mélangée de +colère et de pitié, à exaspérer le pauvre contre le riche, le +prolétaire contre la société, comme si la perspective d'une guerre +étrangère l'eût encouragé à provoquer en même temps une guerre +sociale[510]. Ces excitations produisaient leur effet. À Paris et dans +beaucoup de villes de province, la rue prenait un aspect sinistre; +chants, cris, promenades, manifestations diverses, tout présageait +l'émeute. Le 12 octobre, il fallut disperser par la force un +rassemblement formé devant le ministère de la guerre. D'autres +tentatives de désordre se produisaient dans les départements. Aussi, +pendant que le _National_ se félicitait que la «Révolution eût repris +son énergie», le _Journal des Débats_ s'écriait, épouvanté: «Je ne +sais quel air de révolution s'est répandu sur tout le pays[511].» + +[Note 510: Cette publication excita la plus vive indignation chez les +gens d'ordre. M. de Viel-Castel écrivait sur son journal, à la date du +13 octobre: «C'est une des productions les plus atroces qui aient paru +depuis Babeuf.» (_Documents inédits._)--Nous lisons dans le journal +écrit par l'une des princesses royales: «M. de Lamennais a lâché une +brochure, véritable hurlement d'une bête enragée impatiente de se +jeter sur tout l'ordre social.» (_Revue rétrospective._)] + +[Note 511: Articles du 12 et du 15 octobre 1840.] + +Mais plus l'anarchie se montrait à nu, plus elle faisait peur et +horreur. À mesure que les belliqueux de 1840 trahissaient leur +ressemblance avec ceux de 1831, le parti de la résistance se +retrouvait, lui aussi, animé des sentiments qui l'avaient autrefois +jeté dans les bras de Casimir Périer, et cherchait sous quel chef il +pourrait recommencer le même combat contre le même ennemi. Pour ne pas +faire encore autant de bruit que les prétendus patriotes, ces +pacifiques étaient néanmoins bien revenus de leur première timidité. +On en pouvait juger par l'énergie vraiment désespérée avec laquelle le +_Journal des Débats_ sonnait le tocsin de la royauté, de la patrie, de +la société en péril. À ce bruit, les bourgeois se réveillaient; la +crainte leur donnait du courage: ils ne se sentaient plus seuls, et, +osant parler à leur tour «des volontés de la nation», ils signifiaient +très-haut qu'elle repoussait la guerre. + +Entre ces deux courants, qui se heurtaient si violemment, la situation +de M. Thiers devenait de plus en plus fausse. Il ne pouvait inspirer +confiance à la réaction pacifique; celle-ci se faisait contre lui, le +craignait, le maudissait, avec excès même, car elle s'en prenait à lui +non-seulement de ses fautes, qui étaient grandes, mais de tous les +malheurs d'une situation dont il n'était pas seul responsable. D'autre +part, si aventureux que fût le ministre, il ne pouvait être davantage +l'homme du mouvement belliqueux: il n'était pas assez décidé à faire +bon marché de la sécurité du pays et de l'avenir de la monarchie. +Vainement déployait-il tout son art à caresser les journalistes, les +gardant longtemps dans son cabinet, leur prodiguant ses confidences, +les recevant à sa table, il était visible que ce jeu était à bout. Des +grondements menaçants se faisaient entendre dans la presse de gauche, +naguère ministérielle. Quant aux feuilles radicales qui tendaient de +plus en plus à prendre la tête du parti de la guerre, il y avait +longtemps qu'elles maltraitaient le ministre du 1er mars comme un +simple conservateur. La révolution, à les entendre, aimait mieux un +adversaire déclaré qu'un enfant bâtard qui n'appelait sa mère qu'aux +jours des dangers personnels et la reniait quand son ambition était +satisfaite[512]. + +[Note 512: M. Edgar Quinet écrivait, dans une de ses lettres, le 14 +octobre 1840: «Le ministère ruse, faiblit, atermoie... Quelle affreuse +et infâme comédie!»] + +Cette double attaque du dedans, s'ajoutant aux embarras et aux périls +du dehors, faisait plus que jamais désirer à M. Thiers et à ses +collègues de s'en aller[513]. Le duc de Broglie, bien placé pour +connaître le fond des coeurs, écrivait à M. Guizot: «Le cabinet ne +demande pas mieux que de se retirer. Le gros des ministres trouve la +charge trop lourde, et leur chef sera charmé de passer le fardeau à +d'autres, en gardant la popularité pour lui[514].» Telle avait déjà +été la tactique de M. Thiers en 1836. On eût dit qu'au pouvoir, sa +préoccupation principale fût de soigner sa sortie, et que le ministre +s'inquiétât avant tout de la figure que pourrait faire, le lendemain, +le député de l'opposition. En 1840, il tenait à ce que sa retraite +parût celle, non d'un présomptueux maladroit qui recule, impuissant et +effrayé, devant les difficultés qu'il a soulevées, mais d'un patriote +auquel la lâcheté d'autrui ne permet pas de défendre jusqu'au bout +l'honneur national. Être l'homme qui jette son pays dans une guerre +désastreuse, c'est une effroyable responsabilité; mais avoir voulu une +guerre qui ne se fait pas peut fournir l'occasion d'une pose +flatteuse. + +[Note 513: Dès le 9 octobre, M. Thiers avait écrit à M. de +Sainte-Aulaire: «Je ne serai point un obstacle à la paix et je me +retirerai de grand coeur pour la rendre moins difficile.» (_Documents +inédits._)] + +[Note 514: Lettre du 19 octobre 1840. (_Documents inédits._)] + +D'ailleurs l'accord momentané qui s'était conclu sur la note du 8 +octobre n'avait pas supprimé toutes les causes de dissidence entre le +Roi et son ministre. À peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que +cette dissidence réapparaissait. M. Thiers voulait pousser plus avant +encore les préparatifs militaires; dès le 9 octobre, il écrivait à M. +Guizot: «La position s'aggravant d'heure en heure, les armements doivent +être accélérés en proportion. Nous demanderons aux Chambres cent +cinquante mille hommes sur la classe de 1841; nous les demanderons par +anticipation: notre chiffre sera alors de six cent trente-neuf mille +hommes. Les bataillons mobiles de garde nationale seront organisés sur +le papier. Et si un moment vient où le coeur de la nation n'y tienne +plus, devant un acte intolérable, devant une des cent éventualités de la +question, nous nous adresserons aux Chambres et au Roi, et ils +décideront[515].» Précisant davantage son arrière-pensée, M. Thiers +ajoutait: «La France, une fois son armement complété, fera certainement +la guerre, si la conférence n'accorde pas à Méhémet plus que le +traité[516].» Il ne faisait pas mystère de son dessein aux gouvernements +étrangers, et donnait à entendre à lord Granville que «la guerre était +inévitable, si les quatre puissances, au moment de l'arrangement +définitif entre Méhémet et le sultan, refusaient d'accorder quelque +chose à la France[517].» Louis-Philippe, au contraire, arguant des +dispositions conciliantes manifestées par les alliés, de l'égard qu'ils +avaient au _casus belli_ implicitement posé dans la note du 8 octobre, +et notamment des instructions envoyées, le 15 octobre, à lord Ponsonby, +répugnait à de nouveaux armements qui avaient, à ses yeux, le double +inconvénient d'exciter encore en France l'effervescence des esprits et +de paraître provoquer l'étranger. Tout ce qui lui revenait d'ailleurs +d'Angleterre, d'Allemagne, les renseignements que lui transmettait le +roi des Belges, lui montraient que ces armements seraient pris par les +puissances comme une menace à laquelle elles répondraient par une menace +contraire. Mieux valait, à son avis, attendre dans une attitude froide +et digne. Mais c'était précisément cette expectative immobile que ne +permettait pas aux ministres l'opinion dont ils dépendaient[518]. Il +était donc visible que le Roi et son cabinet obéissaient à des +inspirations absolument opposées et qu'entre eux le désaccord éclaterait +au premier incident. + +[Note 515: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 516: Cité par M. Duvergier de Hauranne dans un écrit publié, en +1841, sur la _Politique extérieure de la France_.] + +[Note 517: Dépêche de lord Granville du 15 octobre. (_Correspondence +relative to the affairs of the Levant._)] + +[Note 518: Tel était même le désir des ministres de «faire quelque +chose», que les idées les plus étranges traversèrent alors le cerveau +de certains d'entre eux. Ainsi fut-il question d'une entreprise +éventuelle de la flotte sur les îles Baléares, dont la France se +serait brusquement saisie pour assurer ses communications avec +l'Algérie et faire échec à l'influence anglaise, alors dominante en +Espagne. Contre un État avec lequel nous ne nous trouvions pas en +guerre et qui était même absolument étranger au conflit oriental, un +tel coup de main eût été d'un forban plutôt que d'un gouvernement +civilisé. Mais le souvenir de l'expédition d'Ancône avait quelque peu +altéré la notion du droit des gens, et depuis que les orateurs de la +coalition s'étaient complu à opposer cet exemple de l'énergie de +Périer aux défaillances des ministres du 15 avril, le désir de refaire +n'importe où une «anconade» était devenu pour certains esprits une +véritable obsession. Si peu que le projet ou le rêve de mettre la main +sur les Baléares ait occupé le cabinet français, il transpira +cependant au dehors; le gouvernement anglais en fut informé et +s'empressa d'avertir le gouvernement espagnol. (BULWER, t. II, p. 301 +à 308.) On aurait quelque peine à attribuer une idée si bizarre aux +membres ou même seulement à l'un des membres du ministère du 1er mars, +si l'on n'avait sur ce point un aveu formel. Quelques semaines plus +tard, le 3 décembre, en pleine Chambre des députés, le comte Jaubert +s'exprimait ainsi: «La flotte de Toulon! Qui vous a dit que nous n'en +voulions rien faire? Nous voulions en faire quelque chose. (_On rit._) +Nous n'avons pas eu le temps, vous le savez bien. La flotte, à Toulon, +était plus menaçante pour l'Angleterre que partout ailleurs; car à +Toulon elle dominait les îles Baléares: ce gage... (_Exclamations aux +centres. Agitation prolongée_), ce gage du retour de notre armée +d'Afrique, s'il devenait nécessaire. Vous avez tort de vous récrier. +J'ai commencé par dire que d'autres n'étaient pas responsables et de +mes paroles et de mes pensées personnelles.» Devant l'effet fâcheux +produit par cette révélation, un autre ministre du 1er mars, M. +Vivien, chercha, dans la même séance, à en réduire la portée. «Oui, +messieurs, dit-il, on prévoyait que, dans le cas d'une collision, une +autre puissance voudrait s'emparer des Baléares, et la flotte était +destinée à les protéger.» Les journaux de Londres firent naturellement +grand tapage de l'indiscrétion du comte Jaubert. Le _Constitutionnel_ +leur répondit qu'il avait été question «non d'occuper les Baléares, +mais de les protéger contre quelqu'une de ces entreprises de corsaire +dont la marine anglaise était coutumière».] + +Telle était la situation quand, le 15 octobre, à six heures du soir, +au moment où la voiture royale passait sur le quai des Tuileries, une +forte explosion se fit entendre: la voiture fut enveloppée d'un nuage +de fumée. Un homme, accroupi au pied d'un réverbère, venait de tirer +un coup de carabine sur le Roi. L'arme, trop chargée, ayant éclaté, +personne n'avait été atteint dans la voiture: seuls deux valets de +pied et l'un des gardes nationaux de l'escorte se trouvaient +légèrement blessés. L'assassin, dont la main était mutilée, ne chercha +pas à s'enfuir. «Votre nom? lui demanda-t-on.--Conspirateur.--Votre +profession?--Exterminateur des tyrans.--Ne vous repentez-vous pas?--Je +ne me repens que de n'avoir pas réussi. Maudite carabine! Je le tenais +pourtant bien, mais je l'avais trop chargée.» Et le misérable +s'impatientait qu'on ne s'occupât pas assez vite de ses blessures: «On +aurait, dit-il, le temps de mourir avant d'être pansé.» Ce nouveau +régicide s'appelait Darmès; frotteur de son état, fanatique dépravé et +grossier, il avait dissipé son petit avoir dans la débauche et était +affilié aux sociétés communistes[519]. + +[Note 519: Traduit devant la Cour des pairs, Darmès fut condamné à +mort, le 29 mai 1841, et exécuté le 31.] + +Si habituée que fût, hélas! la France à de semblables crimes, l'effet +produit par l'attentat de Darmès fut immense. «À la lettre, cette +nouvelle a consterné Paris, écrivait un témoin. Le parti de l'anarchie +a eu lui-même un instant de stupeur qui lui a fermé la bouche.... Où +allons-nous? Chacun se le demande, et la seule réponse que chacun +puisse faire, c'est que jamais nous n'avons été si malades depuis dix +ans[520].» On eût dit que bien des gens, naguère distraits ou +aveuglés, entrevoyaient à la lueur sinistre de ce coup de feu, comme +dans une nuit sombre subitement déchirée par un éclair, la révolution +qui s'avançait, hideuse, menaçante. C'est que le danger avait pris, +pour ainsi dire, une forme matérielle, tangible, la seule qui touchât +les esprits vulgaires. L'inquiétude, qui, chez beaucoup, avait été +jusque-là incertaine et latente, se précisa et fit explosion. Avec +l'énergie irritée que l'effroi donne par moments à ces masses +conservatrices, d'ordinaire inertes et molles, un cri de réprobation +s'éleva contre la politique qui avait conduit le pays à une telle +extrémité. Du coup, la paix eut cause gagnée, et le ministère fut +condamné[521]. Vainement celui-ci chercha-t-il à désarmer les colères, +en ordonnant tardivement, le 19 et le 20 octobre, des perquisitions, +des visites domiciliaires, des saisies et des poursuites contre les +auteurs de plusieurs publications démagogiques, entre autres contre M. +de Lamennais; il y gagna seulement de faire crier les radicaux, sans +retrouver la confiance définitivement perdue des conservateurs. + +[Note 520: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le +prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)] + +[Note 521: M. Duchâtel, arrivé à Paris le 17 octobre, constatait +aussitôt ce double résultat dans une lettre à M. Guizot, en date du 19 +octobre. (_Mémoires de M. Guizot._)--Voy. aussi une lettre écrite au +même M. Guizot, le 18 octobre, par M. de Lavergne, alors attaché à M. +de Rémusat; M. de Lavergne déclarait que «l'attentat de Darmès avait +hâté la maturité d'une situation déjà fort avancée.» (_Revue +rétrospective._)--M. de Rémusat, de son côté, écrivait, non sans +amertume, à un de ses amis, le 17 octobre: «Beaucoup de gens, fort +susceptibles naguère sur la question d'honneur national, sont charmés +de trouver dans la crainte de l'anarchie un prétexte pour se +refroidir.» (_Documents inédits._)] + +Aux Tuileries, la première impression produite par ce nouvel attentat, +avait été, naturellement, très-douloureuse. «Le Roi est d'une profonde +tristesse, écrivait une des princesses. Voir se rouvrir une carrière +de crimes qu'on croyait fermée! Être ainsi frappé d'impuissance et +d'ignominie devant l'étranger, quand ce ne serait pas trop de tout +l'ascendant que pourrait avoir la France unie et calme! Je vous le +répète, pour ce motif et d'autres que vous savez mieux que moi, le Roi +est navré au fond du coeur. La pauvre Reine fait pitié; elle a trouvé +des accents de reconnaissance pour remercier Dieu de cette nouvelle +marque de protection dont il couvre les jours du Roi. Mais cette +pieuse effusion ne peut être aujourd'hui le sentiment dominant de son +âme. Le serrement douloureux qui l'oppresse et amène sans cesse des +larmes au bord de ses paupières, est visible à tous les regards. Elle +n'a plus de sommeil[522]...» Louis-Philippe, cependant, avait trop +conscience de ses devoirs de souverain pour s'abandonner à de stériles +gémissements. Avec son habituel coup d'oeil, il aperçut tout de suite +l'effet produit sur l'opinion, l'impulsion décisive donnée à la +réaction pacifique et conservatrice, et il en conclut que désormais il +ne serait plus livré sans appui aux clameurs de l'opposition, s'il +rompait avec M. Thiers sur la question de guerre. Sans doute, quelques +amis le détournaient encore de se découvrir, de prendre sur lui +l'impopularité d'une semblable rupture; ils l'engageaient à laisser +son ministre aux prises avec des difficultés dont il ne pourrait +sortir, et à s'en rapporter aux Chambres, qui n'y manqueraient pas, du +soin de le jeter bas[523]. Mais cette attente, si elle épargnait des +ennuis au Roi, aggravait les périls du pays; pendant ce délai, +risquaient de se produire au dehors telles complications, au dedans +tels désordres, dont les conséquences pouvaient être graves, +irréparables. N'était-ce pas, dès lors, pour la couronne, le cas +d'intervenir, sans préoccupation mesquine et craintive de sa propre +responsabilité? Louis-Philippe en jugea ainsi. Il crut que +non-seulement la France conservatrice, mais que l'Europe pacifique +comptait sur lui, et son parti fut tout de suite arrêté, sans +hésitation, sans équivoque. D'ailleurs, à ce moment même, il recevait +des encouragements du côté où sans doute il en attendait le moins: ce +fut en effet l'un des membres du cabinet qui vint le trouver pour lui +dire: «Renvoyez-nous, Sire, il est temps; nous ne pouvons plus rien, +et nous empêchons tout[524].» Louis-Philippe ne cacha pas sa +résolution aux chefs du parti conservateur. L'un d'eux, M. Duchâtel, +étant allé le 18 octobre à Saint-Cloud, rendit ainsi compte de sa +visite, le lendemain, à M. Guizot: «J'ai causé longtemps avec le Roi; +l'attentat ne l'a pas troublé; il est ferme, décidé. Il a la tenue que +vous lui avez vue dans ses bons jours... Il m'a dit que ses ministres +paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se +détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à la +main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son +espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult, +vous, moi, Villemain, etc. En résumé, le Roi sent que le cabinet ne +peut plus aller; il est décidé à s'en séparer à la première +occasion[525].» + +[Note 522: Journal écrit pour le prince de Joinville. (_Revue +rétrospective._)] + +[Note 523: M. de Metternich, bien que fort animé contre M. Thiers et +déclarant que «l'Europe jetait contre lui un cri d'indignation», +croyait cependant «nécessaire de le conserver dans son poste actuel», +et il ajoutait: «C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber; +toute autre chute serait un danger évident, et pour la France, et pour +l'Europe.» (Dépêche au comte Apponyi, du 23 octobre 1840. _Mémoires de +M. de Metternich_, t. VI, p. 487, 488)] + +[Note 524: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 100, et _Notice sur M. +Duchâtel_, par M. VITET.--Ce ministre était probablement M. Cousin. +Depuis quelque temps, il laissait clairement voir son désir de s'en +aller; un jour où l'on discutait sur les périlleuses complications de +la crise extérieure, il s'était penché vers M. de Rémusat et lui avait +dit à mi-voix: «Ne trouvez-vous pas que j'aurais mieux fait d'achever +mon mémoire sur Olympiodore?»] + +[Note 525: _Mémoires de M. Guizot._] + +Cette occasion ne tarda pas. On se rappelle que les Chambres avaient +été convoquées pour le 28 octobre. Force était de préparer un discours +du trône. Chez les pacifiques comme chez les belliqueux, on attendait +ce document avec une curiosité anxieuse. Les journaux de gauche, fort +mécontents de la note du 8 octobre, dont le texte venait de leur être +révélé par un journal anglais[526], signifiaient à M. Thiers qu'il lui +fallait réparer cette faiblesse en faisant tenir à la couronne un +langage énergique[527]. Mais Louis-Philippe n'était pas d'humeur à +laisser proclamer, sous son nom et par sa bouche, une politique qui ne +serait pas la sienne. Le 20 octobre, M. de Rémusat apporta au conseil +et lut devant le Roi le projet de discours qu'il avait rédigé d'accord +avec ses collègues. Après avoir rappelé le traité du 15 juillet et les +armements de la France, il ajoutait: «Les événements qui se pressent +pourraient amener des complications plus graves. Les mesures prises +jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il +importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour +lesquelles le concours des deux Chambres est nécessaire. Elles +penseront, comme moi, que la France, qui n'a pas été la première à +livrer le repos du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à +agir, le jour où elle croirait l'équilibre européen sérieusement +menacé.» Le projet se terminait ainsi: «Vous voulez, comme moi, que la +France soit grande et forte. Aucun sacrifice ne vous coûterait pour +lui conserver, dans le monde, le rang qui lui appartient. Elle n'en +veut pas déchoir. La France est fortement attachée à la paix, mais +elle ne l'achèterait pas à un prix indigne d'elle, et votre Roi, qui a +mis sa gloire à la conserver au monde, veut laisser intact à son fils +ce dépôt sacré d'indépendance et d'honneur national que la révolution +française a mis dans ses mains.» Sauf cette dernière invocation à la +révolution, mise là pour satisfaire la gauche, ce langage était mesuré +et digne. Il n'en donnait pas moins à l'opinion comme à notre +diplomatie une orientation belliqueuse: c'était l'attitude et l'accent +d'un gouvernement qui jugeait le moment venu d'armer sur le pied de +guerre. Le Roi fit aussitôt des objections qui indiquaient une opinion +contraire fort arrêtée, et, tirant de sa poche un papier couvert de sa +grosse écriture, il se mit à lire un discours d'une note absolument +différente. La discussion fut courte. M. Thiers parla avec modération, +en homme qui s'attendait à être congédié et qui au fond le désirait. +Le désaccord constaté, les ministres offrirent leur démission: le +prince l'accepta, non sans beaucoup de paroles aimables et +affectueuses. Le lendemain, le duc de Broglie, mandé chez le Roi, lui +proposa son intervention pour le raccommoder avec son cabinet et +rajuster le projet de discours; Louis-Philippe déclina cette +offre[528]. Son parti était pris. Le même jour, il appelait le +maréchal Soult et pressait M. Guizot de venir à Paris. + +[Note 526: _Morning Herald_ du 17 octobre 1840.] + +[Note 527: _Siècle_ du 21 octobre 1840.] + +[Note 528: _Documents inédits._] + +Décidément, il est écrit que M. Thiers ne pourra jamais rester +longtemps à la tête du gouvernement. Comme en 1836, il lui a suffi de +quelques mois pour se rendre impossible. Pendant cette si courte +administration, a-t-il du moins employé sa merveilleuse intelligence, +son ambition patriotique, à accomplir quelque oeuvre qui honore sa +mémoire? Le bilan est facile adresser; dans la politique intérieure, +rien ou à peu près rien, sauf quelques exercices stériles de bascule +parlementaire et le dangereux coup de théâtre du «retour des cendres»; +dans la politique extérieure, la paix mise en péril. Non, sans doute, +qu'on puisse justement lui imputer tous les mécomptes de la crise +orientale. Il convient de ne jamais oublier que les fautes avaient été +commencées avant lui, et que, dans celles qu'il a commises lui-même, +il a eu beaucoup de complices. Seulement, force est bien de +reconnaître qu'il n'a pas su saisir les occasions de réparer le mal +fait avant lui, qu'au contraire il l'a singulièrement aggravé par ses +erreurs diplomatiques et sa téméraire étourderie, par sa recherche de +la popularité et ses complaisances révolutionnaires. Et maintenant, à +l'heure où il quitte le pouvoir, que laisse-t-il derrière lui? En +France, la grande victoire remportée par Casimir Périer sur l'anarchie +et la guerre remise en question; l'opinion fiévreuse et inquiète; les +passions en fermentation et les intérêts en souffrance; les finances à +ce point engagées que l'équilibre budgétaire en est pour longtemps +détruit; une situation diplomatique telle, que ses successeurs +semblent placés entre une folie désastreuse pour les intérêts vitaux +du pays et une apparence de retraite mortifiante pour la fierté +nationale; le patriotisme compromis, la prudence devenue suspecte, +pénible, et, par suite, un malaise qui doit longtemps peser sur notre +politique extérieure; en Europe, les gouvernements et les peuples, +alarmés par nous, excités, irrités contre nous, sans que nous les +ayons intimidés, et, pour couronner cette belle oeuvre, le réveil de +l'unité allemande, qui désormais ne se rendormira plus. + +Si M. Thiers n'a pas fait pis encore, s'il ne nous a pas conduits +jusqu'à la guerre, il le doit au Roi, qui l'arrêta. Avec quelle +justesse de coup d'oeil, quelle adresse et quelle sûreté de main le +prince a dénoué cette crise si compliquée et si périlleuse, les +contemporains en ont été frappés. «Il est notre maître à tous», +disait alors l'un des ministres démissionnaires, M. Cousin; et, de +l'étranger, M. Charles Greville, en écrivant son journal intime, ne +pouvait contenir son admiration pour «cette merveilleuse sagacité qui +faisait de Louis-Philippe l'homme le plus habile de France, et grâce à +laquelle, tôt ou tard, il arrivait toujours à ses fins[529]». Le Roi +avait pris sa part, d'abord des erreurs diplomatiques, ensuite des +entraînements patriotiques; mais ces fautes, si fâcheuses qu'aient été +leurs conséquences au dedans et au dehors, ne sont-elles pas rachetées +par l'intervention décisive de la dernière heure? Intervention +d'autant plus méritoire que, sur le moment, elle était déplaisante et +même dangereuse pour celui qui l'entreprenait. Louis-Philippe voyait +ce danger personnel: seulement, il voyait aussi le péril du pays, et +il n'hésita pas. Le 22 octobre, après avoir informé M. Dupin de la +crise qui venait d'éclater dans le conseil des ministres, il ajoutait +avec une rare noblesse d'accent et d'idées: «Cela n'est pas encore +publié, mais les journaux vont travestir ces débats et travailler la +crédulité publique sur mon compte de la manière la plus cruelle. +N'importe! j'ai la conscience que je tiens mon serment royal, en me +dévouant pour préserver la France d'une guerre qui, selon moi, serait +_sans cause et sans but_, par conséquent sans justification aux yeux +de Dieu et des hommes. Je ne fléchirai pas plus devant les clameurs +factices dont on s'efforce de nous assaillir que devant les balles des +assassins[530].» Le Roi courait un risque plus grand encore que celui +d'être mal jugé par l'opinion de son temps, c'était que l'histoire +n'aperçût pas tout le bienfait de son intervention. Après cette +oeuvre, purement négative, qui consistait à empêcher une faute, à +prévenir un péril, rien ne restait debout qui fût comme le monument du +service rendu; les ingrats ou seulement les distraits avaient beau jeu +à dire qu'ils ne voyaient rien. Toutefois, de la part de notre +génération, une telle injustice n'est pas à craindre. Elle a de +douloureux points de comparaison qui lui permettent, hélas! de +mesurer l'étendue et la profondeur du péril dont ses pères ont été +préservés, il y a près d'un demi-siècle. Nous avons pu dire que la +guerre en 1840, dans les conditions où elle se présentait, eût été +1870 et 1871 trente ans plus tôt. Eh bien, refaisons par la pensée les +événements de cette dernière époque: supposons à la place de Napoléon +III un souverain qui ait, par son intervention personnelle, empêché la +guerre, et faisons le compte du mal qui eût été ainsi épargné à la +patrie. Ce souverain que la France n'a pas eu en 1870, elle l'avait en +1840. + +[Note 529: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 339.] + +[Note 530: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 99.] + + + + +CHAPITRE V + +LA PAIX RAFFERMIE. + +(Octobre 1840-juillet 1841.) + + I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier + s'était, dans les derniers temps, séparé de la politique de M. + Thiers. Composition du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il + rencontre. Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous + les conservateurs? On ne croit pas généralement à sa durée. + Confiance de M. Guizot.--II. Discours du trône. Rétablissement de + l'ordre matériel. M. Guizot tâche de se faire offrir par les + puissances des concessions qui permettent à la France de rentrer + dans le concert européen. Dispositions des diverses puissances. + Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien céder. Le + _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des partisans de la + conciliation à Londres. Les revers des Égyptiens en Syrie mettent + fin à ces efforts. Désappointement du gouvernement français. + L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord + Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais envers la + France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et + d'expectative.--III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours + de M. Guizot.--IV. Premiers votes de la Chambre des députés. + Dispositions de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse.--V. + Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont + à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque + de M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs. + L'amendement de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu. + Dans quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?--VI. + Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de + l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M. + Guizot.--VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux + observations des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les + fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions + hostiles ou incertaines dans une partie de la gauche, dans la + majorité et même dans le cabinet. La discussion. Discours + équivoque du maréchal Soult. Trouble qui en résulte. Discours de + M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat sur l'amendement du général + Schneider. Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention + décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent + un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus.--VIII. + Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de + provoquer une grande discussion pour raffermir la majorité? + Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet + produit. La discussion. Le ministère se dérobe. Discours de M. + Thiers. Réponse de M. Guizot. Le vote.--IX. Attaques de la presse + contre le Roi. Les prétendues lettres de Louis-Philippe publiées + par la _France_. La Contemporaine. Acquittement de la _France_. + Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi. + Le faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à la + Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint.--X. + Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore Napier et + Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit approuvée par + le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby, déclare la + convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier 1841 par + laquelle la conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au + pacha.--XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen + et à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement français + obtient satisfaction sur les points essentiels. Difficultés sur + les clauses de la convention. Rédaction des actes. Hatti-shériff + n'accordant au pacha qu'une hérédité illusoire. Parafe des actes + préparés à Londres.--XII. La discussion des crédits + supplémentaires de 1840 et de 1841. Attaque de M. Thiers. M. + Guizot refuse de discuter les négociations en cours. Le bilan + financier du ministère du 1er mars.--XIII. Nouveaux efforts de + lord Ponsonby pour empêcher la Porte de faire des concessions à + Méhémet-Ali. Action contraire de M. de Metternich. M. Guizot + persiste dans son attitude. Modification du hatti-shériff. Le + gouvernement français est disposé à signer. Difficultés soulevées + par lord Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances + allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié. + Signature du protocole de clôture et de la convention des + détroits.--XIV. Conclusion. + + +I + +L'interrègne ministériel ouvert par la démission du ministère du 1er +mars ne pouvait se prolonger sans péril. Le Roi se trouvait absolument +à découvert, en butte aux polémiques les plus dangereuses; déjà les +journaux de gauche annonçaient ouvertement son abdication. En même +temps, divers symptômes semblaient indiquer que les fauteurs de +trouble jugeaient l'occasion favorable pour tenter quelque mauvais +coup. Les promenades nocturnes, avec chants de _Marseillaise_, +prenaient un caractère de plus en plus tumultueux, et, dans la soirée +du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement, à coups de +poignard, un sous-officier de la garde municipale. Les rapports de +police étaient inquiétants. Dans le public, circulaient des bruits de +sédition prochaine, des menaces de régicide[531]. L'une des princesses +royales écrivait le 24 octobre: «L'état de l'opinion donne tout à +craindre, et l'on s'attend à la plus redoutable émeute que nous ayons +vue encore, si par malheur la crise se prolonge[532].» + +[Note 531: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] + +[Note 532: _Revue rétrospective._] + +Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction à donner à ses +démarches. Depuis longtemps il avait décidé à part lui et même laissé +voir à quelques personnes de quel côté, en cas de rupture avec M. +Thiers, il chercherait de nouveaux ministres[533]. Aussi à peine les +démissions lui eurent-elles été remises, qu'il manda le maréchal Soult +aux Tuileries et écrivit à Londres pour presser M. Guizot de revenir à +Paris. + +[Note 533: Cf. plus haut, p. 152 et p. 346.] + +La presse de gauche affecta d'être surprise et scandalisée de voir un +ambassadeur appelé à prendre la place de son ministre: elle prétendit +montrer là une inconvenance et même une sorte de trahison domestique. +Tel ne fut pas le sentiment de M. Thiers, du moins au premier moment; +car, en transmettant à M. Guizot l'appel du souverain, il lui écrivait: +«Vous êtes, _naturellement_, l'un des hommes auquel le Roi a le plus +pensé dans cette occasion.» Loin de s'être lié indissolublement au +cabinet en consentant à rester à Londres après le 1er mars 1840, M. +Guizot avait tout de suite posé ses conditions, et il était demeuré, +depuis, à l'égard de M. Thiers, dans l'état d'un surveillant un peu +inquiet, prompt à le faire avertir qu'il ne pourrait pas le suivre dans +telle direction, accepter telle mesure. Au début, ses alarmes avaient +porté exclusivement sur la politique intérieure. Dans les questions +étrangères, et spécialement dans l'affaire égyptienne, il avait commencé +par donner son concours sans faire d'objection, prenant sa part des +erreurs et des illusions du gouvernement. Mais vers la seconde moitié de +septembre, devant le bruit croissant de guerre et surtout de révolution +qui lui arrivait de France, il se rendit compte que M. Thiers était +débordé, entraîné. Voulant que son sentiment fût connu de ses amis et du +gouvernement, il s'en ouvrit au duc de Broglie et lui adressa +successivement, le 23 septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres où il +témoignait chaque fois une inquiétude plus vive, une opposition plus +résolue à la politique qui lui paraissait prévaloir[534]. De Paris, ses +amis le tenaient au courant du désaccord entre les ministres et le Roi, +et aussi de la résolution témoignée par ce dernier de lui proposer la +succession de M. Thiers. M. Duchâtel le pressait de saisir l'occasion +qui ne tarderait pas à lui être offerte, ajoutant qu'il «n'était pas +donné tous les jours de sauver son pays». De tels appels ne risquaient +pas de trouver M. Guizot insensible. Sentant venir cette heure qu'il +attendait patiemment depuis les douloureux déboires de la coalition, il +voulait sans doute éviter tout ce qui pourrait le faire accuser de +précipiter la crise, de provoquer la chute du ministère dont il se +trouvait l'agent; mais il était bien décidé à ne pas laisser échapper le +grand rôle qui se présentait, à ne pas refuser à la monarchie et au pays +en péril le secours dont ils avaient besoin[535]. + +[Note 534: «Je vois de loin le mouvement, l'entraînement, écrivait M. +Guizot à M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y +résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer.» Et, en même temps, il +disait à d'autres amis: «Tout, absolument tout, est engagé pour moi +dans cette question, mes plus chers intérêts personnels, les plus +grands intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et +tout cela se décide sans moi, loin de moi... Mon âme est pleine de +trouble; je n'ai jamais été aussi agité.» Il voyait venir, d'ailleurs, +le moment où il se regarderait comme obligé de répéter tout haut ce +qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Dès qu'il avait appris +la convocation des Chambres, il avait demandé un congé pour prendre +part à leurs travaux. À ceux qui lui conseillaient de ne revenir +qu'après les premiers débats, il répondait, le 17 octobre, qu'il «ne +voulait pas attendre, pour paraître dans la Chambre, qu'il fût +insignifiant d'y être», et il ajoutait: «Je ne suis ici, je ne serai +là dans aucune intrigue; mais je suis député avant d'être +ambassadeur.» (_Mémoires de M. Guizot._)] + +[Note 535: _Mémoires de M. Guizot._] + +Aussi, quand il reçut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un +moment d'hésitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26 +à Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la nécessité de +ramener vers la paix la politique qu'on avait laissée dériver vers la +guerre; mais il prit ses précautions pour que la réaction n'allât pas +trop loin. Dès le lendemain de son arrivée, il était heureux +d'annoncer au duc de Broglie qu'il avait fait accepter au Roi les +conditions suivantes: «1º maintien de la note du 8 octobre; 2º liberté +pour les ministres de rédiger le discours du trône; 3º permission de +parler éventuellement des armements à continuer; 4º promesse d'occuper +Candie si les Russes entraient à Constantinople[536].» Sur les +questions de personnes, tout fut décidé en deux jours: chacun sentait +le péril du moindre retard. M. Guizot prit le ministère des affaires +étrangères; mais il se contenta d'être l'homme considérable, la +personnification politique du cabinet, sans aspirer à en être le chef +nominal. Il laissa ce titre au ministre de la guerre. Qu'un tel +président du conseil pût être parfois incommode, il le savait par +expérience; mais, dans la crise présente, ce grand nom guerrier lui +paraissait utile à la tête d'un ministère pacifique. D'ailleurs, pour +le moment, le maréchal se montrait facile, et témoignait qu'il +comprenait l'importance de M. Guizot; il le laissait à peu près tout +décider à sa guise, lui réclamant seulement le portefeuille des +travaux publics pour M. Teste, qui devait lui servir de porte-parole; +on le lui concéda. M. Guizot eut soin de faire attribuer à ses amis +personnels, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, les portefeuilles +de l'intérieur, des finances et de l'instruction publique. M. Martin +du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appelés aux ministères +de la justice, du commerce et de la marine, représentaient le centre +proprement dit, celui qui avait soutenu M. Molé contre la coalition. +Cette fraction, la plus nombreuse du parti conservateur, avait donc sa +part dans ce ministère d'union, part, il est vrai, moins considérable +que celle du centre droit. Ces divers personnages étaient des hommes +d'expérience, ayant fait leurs preuves; tous avaient déjà été +ministres, quelques-uns plusieurs fois[537]. En dépit des rôles divers +joués par eux à l'heure troublée de la coalition, l'ensemble ne +laissait pas que d'être suffisamment homogène: leur accord était +complet sur l'oeuvre du moment; ils voulaient tous sortir la France de +la passe mauvaise où le ministère précédent l'avait engagée, écarter +le péril de guerre et réprimer l'agitation révolutionnaire, raffermir +la paix au dehors et l'ordre au dedans, et le faire sans que l'honneur +national ni la liberté politique eussent à en souffrir. Comme aimaient +alors à le dire les membres et les amis du cabinet, la France se +retrouvait dans la même situation qu'au commencement de 1831, à la +chute du ministère Laffitte; il fallait recommencer Casimir +Périer[538]. On trouvait avantage à abriter, sous ce grand nom, une +politique raisonnable sans doute, utile, nécessaire, mais peu +flatteuse pour l'imagination et l'amour-propre. Le Roi, qui acceptait +pleinement ce programme, ne fit objection à aucun des noms proposés, +et les ordonnances furent signées le 29 octobre. + +[Note 536: _Documents inédits._] + +[Note 537: Le maréchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de +plusieurs ministères depuis 1830. M. Duchâtel avait siégé dans le +cabinet du 6 septembre 1836 et dans celui du 12 mai 1839; l'amiral +Duperré, dans ceux du 22 février 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du +Nord, dans celui du 15 avril 1837; MM. Villemain, Cunin-Gridaine et +Teste, dans celui du 12 mai 1839. Sur les neuf ministres, six avaient +fait partie de ce dernier cabinet.] + +[Note 538: M. Guizot et M. Duchâtel n'étaient pas seuls alors à +rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine écrivait, +dans une de ses lettres: «C'est 1831 après le cabinet Laffitte.»] + +Le nouveau cabinet devait s'attendre à un choc redoutable avec toutes +les passions qu'il venait refréner. Aussi ne fut-il pas surpris d'être +salué par un cri de colère et de haine, parti de tous les journaux de +gauche. «Le ministère de l'étranger», tel fut le nom sous lequel on +tâcha de l'écraser. «Depuis que les traités de 1815 ont été conclus, +disait le _National_, jamais conspiration de nos gouvernants avec +l'étranger n'avait été aussi flagrante.» Et pour mieux imprimer au +cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'éveiller des +préventions encore très-vivaces, la presse opposante évoquait le +souvenir du voyage que M. Guizot avait fait à Gand pendant les +Cent-Jours, et celui des compliments académiques qu'au lendemain de la +première invasion, M. Villemain avait adressés à l'empereur de Russie +et au roi de Prusse[539]. + +[Note 539: En mai 1815, M. Guizot s'était rendu à Gand, auprès de +Louis XVIII, pour lui porter les voeux et les conseils des royalistes +constitutionnels, entre autres de M. Royer-Collard, et pour demander +l'éloignement de M. de Blacas. Cf. sur cet épisode ce qu'en dit M. +Guizot au tome Ier de ses _Mémoires_, p. 77 et suiv.--Quant à M. +Villemain, il avait été admis, le 21 avril 1814, peu après la première +entrée des «alliés» dans Paris, à lire, en séance solennelle de +l'Académie française, un discours couronné. L'empereur de Russie et le +roi de Prusse étaient présents et avaient été reçus aux cris de: +Vivent les alliés! Le président de l'Académie, M. Lacretelle jeune, +leur avait adressé un compliment. M. Villemain crut devoir faire de +même avant de lire son discours; il salua donc le «vaillant héritier +de Frédéric» et «le magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et +passionnée pour la gloire».] + +Pour lutter contre une opposition qui se révélait, dès le début, si +implacable et si exaspérée, le ministère comptait tout d'abord sur la +couronne. Louis-Philippe avait le sentiment trop vif des dangers de +l'heure présente, et aussi de la responsabilité assumée par lui en +rompant avec M. Thiers et ses collègues, pour ne pas être résolu à +donner un appui sans réserve, sans arrière-pensée, à ceux qui les +remplaçaient. Il mit même tout de suite une sorte d'affectation dans +les témoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il +accordait à M. Guizot, de façon à bien faire voir à tous et +spécialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder +rancune à l'illustre doctrinaire de son rôle dans la coalition. Le +ministère était-il assuré de rencontrer un appui aussi décidé, aussi +absolu dans toutes les fractions du parti conservateur? Plus d'un +symptôme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en +étant fort animés contre M. Thiers, n'avaient pas pardonné à M. Guizot +son opposition à M. Molé. C'était avec chagrin et méfiance qu'ils +sentaient, entre ses mains, la cause pacifique et conservatrice qui +était la leur, et la présence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine +dans le cabinet ne suffisait pas à les désarmer. On devinait leurs +sentiments au langage de la _Presse_, qui ne soutenait le ministère +qu'avec une répugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrède, dans +le _Courrier de Bordeaux_, prédisait aux conservateurs «qu'en +chargeant de réparer les maux de la France celui qui en était le +principal auteur, ils préparaient de nouvelles calamités.» D'ailleurs, +l'ancien chef des 221, M. Molé, ne cachait pas qu'il était +personnellement fort blessé d'avoir été laissé de côté lors des +pourparlers ministériels[540]. + +[Note 540: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 7 novembre 1840: «Ce +qui vient de se passer a achevé de fixer mes idées sur l'emploi des +années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni +consulté ni prévenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce +qu'on préparait. Le Roi, dit-on, m'a trouvé trop _compromis_ et +s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu à +ce ministère les bons offices que M. de Broglie avait rendus à celui +de M. Thiers. C'est lui qui a rapproché de son mieux mes anciens +collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il +triomphe et s'écrie: C'est de la réconciliation! Ce qu'il y a de vrai, +c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abîme. Voilà +pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralité +de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne fût-ce que +pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il répare en quelque chose +le mal qu'il a fait! Le réparer complétement est impossible. Le pays +expiera longtemps les torts des ambitieux.» (_Documents inédits._)] + +D'autres conservateurs, et ce n'étaient pas ceux qui avaient le coeur +le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'était trompé complétement +sur le pacha, que pousser plus avant dans la même voie conduirait à la +guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet aveu leur était +pénible, cette déception leur était douloureuse; encore tout agités +des excitations de la veille, ils s'irritaient des échecs des +Égyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se sentaient +humiliés de paraître reculer devant l'Europe, et la promptitude +effarée, l'emportement peureux avec lesquels une partie de ceux qui +avaient crié le plus fort au début lâchaient pied depuis que l'affaire +devenait sérieuse, augmentait encore cette humiliation, en y mêlant un +certain sentiment de dégoût indigné. «Aujourd'hui, disaient-ils avec +amertume, l'Europe sait que nos fusils ne sont pas chargés; c'est cent +fois pis que si l'on eût cédé dès le début.» Ils n'en concluaient pas +sans doute à suivre une autre politique que celle du cabinet; mais, +s'ils ne pouvaient contester que cette politique ne fût raisonnable, +ils la trouvaient déplaisante; comme l'a dit à ce propos M. Guizot, +«la prudence qui vient après le péril est une vertu triste». De ces +sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas bien eux-mêmes, +résultaient un malaise, un mécontentement, de soi et des autres qui +pesaient lourdement sur la situation et qui n'étaient pas faits pour +faciliter la tâche du gouvernement. + +Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficultés. +On croyait généralement que le ministère était sacrifié d'avance et +qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pût avoir la majorité +au début sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger +une fois passé, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque +autre question, et ne fallait-il pas s'attendre que l'opinion lui +gardât moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne +à la fois si nécessaire et si pénible? Comme le disait alors l'un des +doctrinaires dissidents, «aussitôt qu'on aura bu le vin qui est dans +cette bouteille, on la cassera». C'était également le sentiment des +cabinets étrangers. «Aux yeux de l'Europe entière, écrivait M. de +Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de trois mois. Cela +n'est pas commode pour diriger des négociations[541].» L'impression +générale de malaise et d'insécurité était telle que la monarchie +elle-même paraissait menacée. Ce n'était pas seulement M. Edgar Quinet +qui disait, dans une de ses lettres, le 29 octobre: «On croit la +dynastie perdue[542].» M. de Tocqueville écrivait à M. Reeve, le 7 +novembre: «La nation est irritée contre le prince qui la gouverne; +elle se croit, à tort ou à raison, profondément humiliée et déchue du +rang qu'elle doit tenir en Europe, et est tout près de ces résolutions +désespérées que de pareilles impressions font naître chez un peuple +orgueilleux, inquiet, irritable comme le nôtre. Là est le péril, le +péril unique. Ce n'est pas la guerre qui est à craindre pour le +gouvernement; c'est d'abord le renversement du gouvernement et, après, +la guerre... Jamais, depuis 1830, le danger n'a été aussi grand. Le +radicalisme s'appuie momentanément sur l'orgueil national blessé: cela +lui donne une force qu'il n'avait point encore eue[543].» + +[Note 541: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel_, _Papiers +inédits de M. le duc de Broglie_, _Correspondance inédite de M. de +Barante_, _Notice_ de M. VITET sur M. Duchâtel.] + +[Note 542: _Correspondance de Quinet._] + +[Note 543: _Nouvelle Correspondance de Tocqueville._] + +En dépit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tâche avec une +confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficultés, mais +elles ne lui paraissaient au-dessus ni de son courage ni de ses +forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. «Les pays libres, +disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux à trois ponts; +ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les +vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font +avancer. J'aime cette vie et ce spectacle... Cela vaut la peine de +vivre; si peu de choses méritent qu'on en dise autant!» Et plus tard, +rappelant précisément son entrée au pouvoir en octobre 1840, il +écrivait: «J'ai goût aux entreprises à la fois sensées et difficiles, +et je ne connais point de plus profond plaisir que celui de lutter +pour une grande vérité, nouvelle encore et mal comprise.» Du reste, +tout en sachant qu'il s'exposait, il n'avait pas le sentiment qu'il se +sacrifiât. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie publique +une disposition optimiste, toujours prompte et obstinée à croire au +succès. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de l'homme d'État +dont il prétendait recommencer l'oeuvre. Casimir Périer, suivant +l'expression même de M. Guizot, était «hardi avec doute, presque +tristesse»; il «espérait peu en entreprenant beaucoup», et semblait, +au milieu même de ses héroïques victoires, obsédé d'idées sinistres et +funèbres. M. Guizot avait reçu du ciel, au contraire, une facilité +d'espoir et de contentement qu'il devait conserver même au milieu des +plus profondes défaites. En octobre 1840, il ne se sentait pas +seulement le courage de combattre, mais la confiance de vaincre; il se +croyait de force à dompter les révolutionnaires et, ce qui était +peut-être plus difficile, à s'imposer aux conservateurs. Vainement, +autour de lui, lui prédisait-on une chute prochaine, il comptait bien +garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il fût, eût-il +pu croire à la possibilité de le conserver jusqu'en 1848? + + +II + +L'ouverture de la session, primitivement fixée au 28 octobre, avait +été, à cause de la crise ministérielle, reportée au 5 novembre. Le +discours du trône, sans désavouer le passé ni désarmer pour l'avenir, +donna à la politique extérieure une orientation nettement +pacifique[544]; à l'intérieur, tout en se prononçant pour «le ferme +maintien des libertés publiques», il annonça la répression des +«passions anarchiques». + +[Note 544: «J'ai la dignité de notre patrie à coeur, autant que sa +sûreté et son repos, disait le Roi. En persévérant dans cette +politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix +ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances +que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits +extraordinaires, qui ont été ouverts dans ce dessein, vous seront +incessamment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je continue +d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est +nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les +peuples et au progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour +m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France +et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de +nouveaux sacrifices.»] + +Sur ce dernier point, l'action du ministère s'exerça tout de suite et +avec succès. Dès le 6 novembre, une circulaire du garde des sceaux, +presque aussitôt publiée, signalait à la vigilance des procureurs +généraux les excès de la presse et aussi «ces manifestations bruyantes +qui se couvraient mensongèrement du nom d'élans patriotiques et qui +recélaient trop souvent des pensées de révolte et de sédition». +Conformément à ces prescriptions, des poursuites furent dirigées +contre plusieurs journaux; la continuation des banquets fut interdite. +Ce langage, ces actes répandirent partout l'impression que le +gouvernement était résolu à ne pas tolérer le désordre, et il n'en +fallut pas davantage pour faire perdre promptement à la rue sa +physionomie inquiétante. Au bout de quelques jours, les chants et les +promenades tumultueuses avaient cessé. À la date du 1er novembre, +avant que la fermeté du nouveau cabinet eût encore produit son effet, +un observateur écrivait sur son journal intime: «Il règne dans les +esprits une sombre inquiétude. On s'attend à une émeute, et la police +croit en remarquer déjà les signes précurseurs. Paris est sillonné de +patrouilles.» Et le lendemain: «Les promenades de jeunes gens et +d'ouvriers chantant la _Marseillaise_ continuent tous les soirs.» +Quelques jours se passent, et le même témoin constate que cette +agitation a presque entièrement disparu. «Ce serait injuste, dit-il à +ce propos, de prétendre que le ministère du 1er mars l'entretenait à +dessein; mais l'incertitude de sa marche, le ton de ses journaux +paralysaient l'action des autorités, qui, craignant de n'être pas +soutenues, n'osaient et ne pouvaient se mettre en opposition avec les +agitateurs. Pour raffermir l'ordre, il a suffi de le vouloir +fortement[545].» + +[Note 545: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel._] + +Le problème extérieur n'était pas aussi facile à résoudre[546]. Dans +sa circulaire de prise de possession, envoyée les 2 et 4 novembre à +tous nos représentants au dehors, M. Guizot, tout en proclamant que +«la politique du gouvernement avait pour but le maintien de la paix», +n'indiquait aucune solution précise aux difficultés pendantes; il se +bornait à marquer, dans les termes les moins provocants possible, +l'attitude d'isolement et d'expectative armée qui était imposée à la +France par les derniers événements[547]. C'est qu'en effet, après les +procédés dont nous avions eu à nous plaindre, il ne paraissait pas +convenir à notre dignité de prendre l'initiative d'un rapprochement et +de solliciter ouvertement des concessions qui pouvaient nous être +refusées. Mais ce que M. Guizot ne voulait pas faire officiellement, +il ne renonçait pas à le tenter par des moyens indirects. Son désir, +sinon son espoir, était que les puissances, par égard pour un +ministère qui se mettait en travers du mouvement belliqueux et +révolutionnaire, lui offrissent, en Syrie par exemple, quelques +concessions satisfaisantes pour l'amour-propre national; il les +accepterait aussitôt, et la France reprendrait sa place dans le +concert européen. Le ministère rêvait même d'arriver à ce résultat +avant la discussion de l'Adresse dans la Chambre des députés. Quel +succès pour la politique pacifique, si elle pouvait débuter au +parlement en se faisant honneur d'avoir obtenu, du premier coup, des +avantages refusés aux menaces de la politique belliqueuse! Sans doute, +on avait très-peu de temps devant soi: à peine deux ou trois semaines. +Mais cette brièveté du délai pouvait servir à forcer la main aux +cabinets étrangers. Après tout, ceux-ci n'étaient-ils pas les premiers +intéressés à fournir au ministère du 29 octobre les moyens de trouver +une majorité et d'apaiser l'opinion? + +[Note 546: Outre les sources inédites ou non que j'ai eu souvent +occasion d'indiquer, je me suis beaucoup servi, pour raconter l'action +diplomatique du ministère du 29 octobre en 1840 et 1841, d'un +important document dont je dois la communication à M. le duc de +Broglie. Celui-ci, étant prince Albert de Broglie et jeune attaché au +ministère des affaires étrangères, avait été chargé par M. Guizot, en +1842, de lui faire un exposé des négociations poursuivies depuis le 29 +octobre 1840 jusqu'à la convention des détroits en juillet 1841. Cet +exposé, très-complet, fait sur le vu des dépêches du ministre ou de +ses agents, révélait déjà, par l'art de la composition, le futur +historien.] + +[Note 547: _Note du prince Albert de Broglie_ et _Papiers inédits de +M. de Barante_.] + +Cette idée s'était présentée à l'esprit de M. Guizot aussitôt qu'il +avait été question pour lui de prendre le pouvoir. Sur le point de +quitter Londres, dans ses dernières conversations avec les ministres +anglais, il leur avait laissé voir ce qu'il attendait d'eux[548]. +«Donnez-moi quelque chose à dire, répétait-il avec insistance à lord +Clarendon, si peu que ce soit, pourvu que ce soit satisfaisant. Si je +n'ai pas quelque chose de ce genre, je ne serai pas capable de calmer +les esprits et de prendre en mains le gouvernement[549].» Aussitôt +ministre, tout en évitant les ouvertures officielles, il refit les +mêmes insinuations aux ambassadeurs étrangers, notamment à lord +Granville. En même temps il écrivait, vers le 4 novembre, à M. de +Bourqueney, notre chargé d'affaires à Londres: «Vous recevrez une +circulaire que j'adresse à tous mes agents. J'y ai essayé de marquer +avec précision l'attitude que le cabinet veut prendre et qu'il +gardera. Mais ce ne sont là que des paroles: il faut des résultats. On +les attend du cabinet. Il s'est formé pour maintenir la paix et pour +trouver aux embarras de la question d'Orient quelque issue; pour +vivre, il faut qu'il satisfasse aux causes qui l'ont fait naître. La +difficulté est extrême: l'exaltation du pays n'a pas diminué... Pour +que le succès vienne à la raison, il faut qu'on m'aide... Je l'ai +souvent dit à Londres, je le répète de Paris. Le sentiment de la +France,--je dis de la France et non pas des brouillons et des +factions,--est qu'elle a été traitée légèrement, qu'on a sacrifié +légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt secondaire, son +alliance, son amitié, son concours. Là est le grand mal qu'a fait la +convention du 15 juillet, là est le grand obstacle à la politique de +la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il faut prouver +à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on attache à son +alliance, à son amitié, à son concours, beaucoup de prix, assez de +prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue, c'est +le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la +convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné, +au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir +rentrer dans l'affaire: la paix pourra être maintenue et l'harmonie +générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis +prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre ce but; mais je +ne veux pas me mettre en mouvement sans savoir si le but est possible +à atteindre. Si on vous dit que cela ne se peut pas, qu'on entend s'en +tenir rigoureusement aux premières stipulations du traité..., la +situation restera violente et précaire; le cabinet se tiendra +immobile, dans l'isolement et l'attente. Je ne réponds pas de +l'avenir... La politique de transaction est préférable à la politique +d'isolement, s'il y a réellement transaction; mais, si la transaction +n'est de notre part qu'abandon, l'isolement vaut mieux[550].» + +[Note 548: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 27 octobre +1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)] + +[Note 549: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 342.] + +[Note 550: Cette lettre importante, qui expose si clairement le +dessein du nouveau ministère, n'est publiée qu'en partie dans les +_Mémoires de M. Guizot_. M. Charles Greville, qui la tenait de M. de +Bourqueney, l'a donnée plus au complet dans son journal. (_The +Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 348.)] + +Le Roi appuyait chaudement M. Guizot dans cette campagne. Peut-être +même y apportait-il plus d'ardeur et d'espoir de réussir. Il faisait +connaître ses désirs à M. de Metternich par des voies indirectes[551]. +En même temps, il agissait sur le gouvernement anglais au moyen du roi +des Belges. Ainsi écrivait-il à ce dernier, le 6 novembre: «Qu'on +sache donc bien à Londres quelle est la nature de la lutte dans +laquelle nous sommes engagés _neck or nothing_! Cette lutte n'est ni +plus ni moins que la paix ou la guerre; et, si c'est la guerre, que +lord Palmerston et ceux qui n'y voient peut-être des dangers que pour +la France, sachent bien que, quels que puissent être les premiers +succès d'un côté ou de l'autre, les vainqueurs seront aussi +immaniables que les vaincus; que jamais on ne refera ni un congrès de +Vienne, ni une nouvelle délimitation de l'Europe; l'état actuel de +toutes les têtes humaines ne s'accommodera de rien et bouleversera +tout. _The world shall be unkinged_; l'Angleterre ruinée prendra pour +son type le gouvernement modèle des États-Unis, et le continent +prendra pour le sien l'Amérique espagnole... Ne nous y trompons pas: +le point de départ, c'est le renversement ou la consolidation du +ministère actuel. S'il est renversé, point d'illusion sur ce qui le +remplace, c'est la guerre à tout prix, suivie d'un 93 perfectionné; +s'il est consolidé, c'est la paix qui triomphe, et ce n'est que par la +paix qu'il peut l'être; mais il faut se dépêcher, car vous savez que +ces têtes gauloises sont mobiles. On va soutenir ce ministère, parce +qu'on croit qu'il apportera la paix; mais, s'il ne l'apporte pas tout +de suite, on ne tardera pas à croire qu'il ne l'apportera pas du tout, +et alors on croira aussi que la guerre est inévitable, et qu'il faut +l'entamer bien vite pour prendre les devants sur ceux qu'on appellera +tout de suite les ennemis. Dépêchons-nous donc de conclure un +arrangement que les cinq puissances puissent signer, car alors, +croyez-moi, c'en est fait de la guerre pour longtemps.» Le Roi ne +faisait pas mystère des «conditions que son cabinet accepterait +immédiatement». C'était la concession à Méhémet-Ali de l'Égypte +héréditaire, du pachalik d'Acre et de Candie en viager. «Si on veut +signer ce que dessus, concluait-il, faisons-le vite. Dites-moi un mot +approbatif de Londres, et c'est fait[552].» + +[Note 551: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 458.] + +[Note 552: _Revue rétrospective._] + +Ces appels indirects, mais si pressants, avaient-ils chance d'être +entendus? Pour répondre, il convient de se rendre un compte exact des +dispositions des diverses puissances. À Vienne, ces dispositions étaient +favorables. De plus en plus troublé de l'aventure où il s'était laissé +engager en signant le traité du 15 juillet, M. de Metternich avait hâte +d'en sortir. Il témoignait la satisfaction que lui causait la +constitution du nouveau ministère, reconnaissait la nécessité de le +seconder dans ses difficultés intérieures[553], mettait grand soin à se +montrer aimable avec M. de Sainte-Aulaire[554], et renvoyait à Londres +son ambassadeur, le prince Esterhazy, avec mission formelle d'amortir +les conséquences du traité du 15 juillet et de chercher un moyen de +faire rentrer la France dans le concert européen[555]. Mêmes +dispositions à Berlin et mêmes instructions à M. de Bülow, qui avait +aussitôt, avec M. de Bourqueney, les conversations les plus expansives +sur les moyens de faire cesser l'isolement de la France[556]. Toutefois, +le passé permettait-il de compter absolument sur l'efficacité de ces +bonnes dispositions, si sincères qu'elles fussent? Que de fois, depuis +un an, on avait vu les deux puissances allemandes s'associer à des actes +qu'elles déploraient! M. Guizot n'avait-il pas pu s'apercevoir, pendant +son ambassade, du changement qui s'opérait dans l'attitude de M. de +Neumann et de M. de Bülow, lorsqu'ils passaient des entretiens +confidentiels à la solennité des conférences, et comment la présence de +lord Palmerston rendait aussitôt leur langage contraint et timide? + +[Note 553: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.] + +[Note 554: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] + +[Note 555: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 556: _Note inédite du prince Albert de Broglie._] + +Tout autres étaient les sentiments du gouvernement russe. Le czar +avait abandonné sa prépotence en Orient, accepté le protectorat +européen à Constantinople, pour le plaisir de rompre l'alliance des +puissances occidentales et de mortifier la France de Juillet; on ne +pouvait s'attendre qu'il renonçât volontiers à ce qui était la seule +compensation de son sacrifice. Il laissait voir aux Anglais qui +l'approchaient le chagrin que lui ferait éprouver une réconciliation +avec la France[557]. Toutefois, suivant une remarque que nous avons +déjà eu occasion de faire, si passionné qu'il fût, il ne se sentait +pas prêt pour l'emploi des moyens extrêmes et redoutait de se faire en +Europe, particulièrement en Allemagne, le renom d'un artisan de +discorde. Aussi pouvait-on être assuré qu'il n'oserait pas opposer de +_veto_ à toute pacification décidée par les trois autres puissances, +et que, notamment, il ne repousserait rien de ce qu'aurait accepté +l'Angleterre. C'est ce qui faisait écrire à M. de Barante: «En ce +moment, comme dans tout le cours de la négociation, lord Palmerston +conserve le blanc seing de l'empereur de Russie... Celui-ci ne se +refusera point à ce qui sera voulu sérieusement par l'Angleterre, +l'Autriche et la Prusse.» Et encore: «Si lord Palmerston vous +alléguait comme difficulté l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de +bonne foi. Il sait très-bien qu'elle voudra tout ce qu'il +décidera[558].» + +[Note 557: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du +27 octobre 1840: «L'empereur de Russie est pleinement satisfait de +l'état actuel des choses, et il ne consentirait pas, sans un extrême +déplaisir, à un nouvel arrangement auquel participerait la France.» +(_The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 347.)--Un peu plus +tard, lord Clanricarde disait à M. de Barante: «J'ai eu souvent à +répéter à l'Empereur que l'Angleterre tenait à vivre en bonne +intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dépendait de +cette bonne harmonie; jamais il n'a entendu ces paroles sans que son +visage éprouvât une contraction. (_Documents inédits._)] + +[Note 558: Dépêche du 30 décembre 1840, et lettre particulière de la +même date. (_Documents inédits._)] + +En somme, ni les bonnes dispositions de l'Autriche et de la Prusse, ni +les mauvaises de la Russie n'étaient de force à résister à une +résolution contraire de l'Angleterre. Tout dépendait de cette +dernière, c'est-à-dire de lord Palmerston. Car telle était alors la +situation étrange de ce pays, où l'on était habitué à croire l'opinion +maîtresse, que tout ce qui regardait la politique étrangère s'y +décidait par la volonté d'un seul ministre. C'est donc le sentiment +particulier de ce ministre qu'il faut avant tout connaître. Si lord +Palmerston eût été un véritable homme d'État, il n'eût pas hésité à +accueillir les ouvertures de notre gouvernement. Il avait atteint +pleinement son but en Orient; le prestige du pacha y était détruit; la +politique britannique y avait notoirement prévalu. Seulement, le +ministre anglais, se brouillant du même coup avec la France, avait +privé son pays d'une alliance populaire, naturelle et profitable, +l'avait exposé à des ressentiments incommodes, périlleux même, et +avait jeté le trouble et l'inquiétude dans l'Europe, qui lui en savait +très-mauvais gré. Eh bien, par une fortune inouïe, une occasion se +présentait immédiatement de renouer cette alliance, d'amortir ces +ressentiments, de rassurer l'Europe, et cela sans grand sacrifice, car +la France demandait moins encore une concession effective qu'une +satisfaction morale, nous allions dire une politesse. Lord Palmerston +ne devait-il pas saisir cette occasion avec franchise, résolution, +bonne grâce, et se charger, au nom de l'Angleterre, de mener à fin +cette sorte de transaction et de réconciliation? N'était-ce pas le +meilleur moyen de confirmer la prépondérance passagère que sa nation +venait d'acquérir en Europe, et lui-même n'ajoutait-il pas ainsi à son +renom de lutteur hardi, tenace et heureux, l'honneur qui était alors +le plus apprécié des gouvernements et des peuples, celui d'être un +pacificateur généreux? Il y avait là de quoi séduire une ambition un +peu grande. Mais, quoique fort intelligent et fort habile, lord +Palmerston n'était pas capable de voir les choses d'aussi haut. +Âprement et mesquinement querelleur, sa diplomatie consistait à +argumenter à outrance pour convaincre les autres qu'ils avaient tort; +sa politique n'avait guère d'autre objet que d'user sans mesure de ses +avantages et de faire le plus de mal possible à ceux qu'il croyait +avoir à sa merci; enfin, son patriotisme se confondait avec +l'assouvissement de passions, de haines, de rancunes qui étaient plus +personnelles encore que nationales[559]. + +[Note 559: Comme l'écrivait récemment un Anglais qui avait vu de près +tous ces événements, «il est hors de doute que Palmerston a été +poussé, dans toute cette affaire, non pas tant par l'idée de soutenir +le sultan et de ruiner le pacha que par le désir passionné d'humilier +la France et de se venger sur Louis-Philippe et ses ministres de leur +conduite antérieure en Espagne». (Note de M. Henri Reeve, éditeur du +journal de M. Greville.--_The Greville Memoirs, second part_, vol. +Ier, p. 347, 348.)] + +Dès les premières insinuations que lui avait faites M. Guizot en +quittant Londres, lord Palmerston avait laissé voir ses dispositions +revêches[560], et, le 29 octobre, jour de la constitution du nouveau +cabinet français, il écrivait à lord Granville: «Louis-Philippe semble +vous avoir tenu le même langage que Flahault et Guizot tenaient ici, +particulièrement qu'il est nécessaire, afin d'aider le Roi à maintenir +la paix et à dompter le parti de la guerre, que nous fassions à sa +prière des concessions que nous avons refusées aux menaces de Thiers. +Mais c'est tout à fait impossible, et vous ne sauriez trop tôt ou trop +fortement l'expliquer à toutes les parties intéressées... Nous ne +pouvons pas compromettre les intérêts de l'Europe par complaisance +pour Louis-Philippe ou pour Guizot plus que par crainte de Thiers. Si +nous cédions, la nation française croirait que nous cédons à ses +menaces et non aux prières de Louis-Philippe. Ce serait d'ailleurs +déplorable que les puissances fissent le sacrifice de leurs intérêts +les plus importants pour apaiser les organisateurs d'émeutes à Paris +ou faire taire les journaux républicains. J'ajoute que nous sommes en +train de réussir pleinement en Syrie, que nous aurons bientôt placé +toute cette contrée entre les mains du sultan, et ce serait, en +vérité, être bien enfant de cesser d'agir quand il ne faut qu'un peu +de persévérance pour l'emporter sur tous les points. Je puis vous +assurer que vous servirez plus utilement les intérêts de la paix en +tenant un langage ferme et hardi au gouvernement français et aux +Français eux-mêmes... La seule manière possible de tenir de telles +gens en respect est de leur faire clairement comprendre qu'on ne +cédera pas d'un pouce et qu'on est en état de repousser la force par +la force. Quelques-uns de nos amis whigs ont fait beaucoup de mal en +s'abandonnant à des alarmes sans fondement et en tenant ce qu'on +appelle un langage conciliant... Mon opinion est que nous n'aurons pas +la guerre avec la France en ce moment, mais nous devons préparer nos +esprits à l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Français ont le désir +d'étendre leurs possessions territoriales aux dépens des autres +nations, et ils sentent tous ce que le _National_ a dit une fois, que +l'Angleterre est un obstacle à de tels projets... C'est un malheur que +le caractère d'un grand et puissant peuple, placé au centre de +l'Europe, soit ainsi fait; mais c'est l'affaire des autres nations de +ne pas fermer les yeux à la vérité et de prendre prudemment leurs +précautions[561].» Cette lettre, dans sa roideur sèche et presque +brutale, est bien significative; elle trahit toute la passion de lord +Palmerston contre la France; elle montre aussi que l'avantage +politique de renouer l'alliance brisée ne se présentait même pus à son +esprit. + +[Note 560: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, du 27 octobre +1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)] + +[Note 561: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 306 à 308.] + +Ce n'était pas seulement dans des lettres intimes que lord Palmerston +témoignait de ses sentiments réfractaires à toute conciliation. On se +rappelle que, le 31 août, il avait fait remettre à M. Thiers un long +_memorandum_ contenant la critique amère de la politique +française[562]. Ce document ayant été publié dans les journaux et +ayant exercé une certaine action sur l'opinion anglaise, M. Thiers +s'était décidé, un peu tardivement, le 3 octobre, à y faire une +réponse étendue, habile, qui fut envoyée en même temps que la fameuse +note du 8 octobre, et que le ministre français eut soin de faire +paraître aussitôt dans le _Times_[563]. Lord Palmerston, dans une +controverse, ne se résignait jamais à ne pas avoir le dernier mot. Il +se mit donc à l'oeuvre pour réfuter la réponse de M. Thiers, et le fit +avec son aigreur habituelle. Son travail terminé seulement le 2 +novembre, il l'adressa à M. Guizot, marquant ainsi que le changement +de ministère ne devait modifier ni le fond des choses, ni même le ton +de la polémique. Bien plus, dans ce _memorandum_, il semblait revenir +sur des concessions déjà faites à la France, et retirer la déclaration +par laquelle les puissances avaient en quelque sorte désavoué la +déchéance prononcée contre le pacha. En effet, au cours de son +argumentation contre les thèses de M. Thiers, il contestait au +gouvernement français le droit d'intervenir par les armes pour +maintenir le pacha en Égypte, si la Porte jugeait à propos de le +destituer. «Le sultan, disait-il, comme souverain de l'empire turc, a +seul le droit de décider auquel de ses sujets il confiera le +gouvernement de telle ou telle partie de ses États; les puissances +étrangères, quelles que soient à cet égard leurs idées, ne peuvent +donner au sultan que des avis, et aucune d'elles n'est en droit de +l'entraver dans l'exercice discrétionnaire de l'un des attributs +inhérents et essentiels de la souveraineté indépendante.» N'était-ce +pas détruire en fait le conseil donné à la Porte de révoquer la +déchéance du pacha? Lord Palmerston mit le comble à son mauvais +procédé en faisant publier, dès le 10 novembre, le nouveau +_memorandum_ dans le _Morning Chronicle_. L'effet fut déplorable en +France. Tous les journaux de gauche et de centre gauche ne manquèrent +pas de jeter ce document à la tête du cabinet. «Vous parlez +timidement, lui disaient-ils, voilà pourquoi l'on vous répond avec +insolence. On sait que vous ne voulez pas résister, et l'on en profite +pour pousser plus loin ses avantages contre vous.» M. Guizot, surpris +et attristé, écrivait, le 14 novembre, à M. de Bourqueney: «Nos +adversaires exploitent l'effet produit par cette pièce; nos propres +amis en sont troublés. C'est la première communication que lord +Palmerston ait adressée au nouveau cabinet. En quoi diffère-t-elle de +ce qu'il aurait écrit à l'ancien? Comment cette dépêche a-t-elle été +publiée dans le _Morning Chronicle_, et avec tant d'empressement? +Témoignez, mon cher baron, et au cabinet anglais et à nos amis à +Londres, le sentiment que je vous exprime et le mal qu'on nous +fait[564].» + +[Note 562: Sur les conditions dans lesquelles avait été fait ce +_memorandum_, cf. plus haut, p. 260.] + +[Note 563: Le texte de cette «réponse» se trouve dans les _Pièces +historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.] + +[Note 564: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de +M. Guizot_.--Il fallait que Louis-Philippe eût un bien grand désir de +conciliation pour avoir, au premier moment, trouvé satisfaisant le +_memorandum_ de lord Palmerston. (Cf. sa lettre au roi des Belges du 6 +novembre 1840. _Revue rétrospective._)] + +On vient de voir l'allusion de M. Guizot à «nos amis de Londres». Dans +une autre lettre, tout en recommandant à M. de Bourqueney «de traiter +bien réellement avec lord Palmerston, et non pas contre lui», il +l'invitait à «ne rien négliger pour que l'atmosphère où vivait le +ministre anglais pesât sur lui dans notre sens». C'est qu'en effet, +malgré tant de déconvenues et de défaillances, le «parti de la paix», +existait toujours outre-Manche, et il avait même trouvé, dans le +changement de ministère en France, une occasion de se ranimer et de +tenter de nouveaux efforts[565]. Lord Clarendon proclamait bien haut +que «le cabinet qui venait de se former à Paris, pour le maintien de +la paix, ne pouvait vivre qu'avec un sacrifice des puissances +signataires du traité du 15 juillet». Lord Lansdowne insistait +vivement pour l'adoption d'une «mesure immédiate ayant une tendance +pacifique». Lord Russell menaçait de sa démission si lord Ponsonby +n'était pas rappelé. Lord Melbourne louait fort la conduite et le +langage de M. Guizot. En somme, le plus grand nombre des ministres +étaient d'avis de faire quelque chose pour la France. Tel était aussi +le sentiment de la Reine. Les journaux anglais exaltaient la sagesse +de Louis-Philippe et demandaient qu'on lui proposât une solution +acceptable. Enfin, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse +s'agitaient avec le sincère désir de trouver cette solution. + +[Note 565: Pour le récit de ce qui va suivre, je me suis +principalement servi des _Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. +342 à 354.] + +Si puissant, si général que parût cet effort vers la conciliation, +nous savons par expérience que la volonté de lord Palmerston était +plus forte encore. M. Charles Greville, qui assistait de près à toutes +ces démarches, écrivait sur son journal, à la date du 7 novembre: +«Bien que telle soit la disposition de l'Autriche et aussi de la +Prusse, quoique la Reine soit ardemment désireuse de voir la paix et +la tranquillité rétablies, que presque tout, sinon tout le cabinet +incline à un arrangement avec la France, et que la France elle-même +soit prête à répondre aux moindres avances faites dans un esprit +conciliant, la résolution personnelle de Palmerston l'emportera +probablement sur toutes les autres opinions et inclinations. Il +repoussera ou ajournera chacune des propositions qui seront faites, +et, si l'une d'elles est adoptée malgré lui, il s'arrangera pour la +faire avorter dans l'exécution, pour n'écarter aucune difficulté et +pour en créer même où il n'y en aura pas. Ce qu'il y a de plus +extraordinaire dans toute cette affaire, c'est de voir un groupe +d'hommes consentir à faire route avec un autre homme qui non-seulement +ne leur inspire aucune confiance, mais qu'ils croient être +politiquement malhonnête et traître (_dishonest and treacherous_), et +de les voir discuter sérieusement avec lui l'adoption de certaines +mesures, avec la certitude qu'il ne les exécutera pas loyalement. On +dirait Jonathan Wild[566] et son compagnon jouant ensemble à Newgate.» +Tout se passa en effet comme le prévoyait M. Greville. Lord Palmerston +le prit d'abord de haut avec les conciliateurs. Puis, quand ceux-ci +lui parurent gagner du terrain, il changea de tactique, se prêta à +discuter, feignit de céder à demi, consentit même à demander au +gouvernement français de «faire connaître ses désirs et ses idées», +s'excusa presque, auprès de M. de Bourqueney, du ton du _memorandum_ +du 2 novembre, et lui déclara n'avoir voulu rétracter aucune de ses +déclarations antérieures sur la déchéance du pacha; seulement, il +s'arrangeait pour que les choses traînassent en longueur, persuadé +que, pendant ce temps, les événements se précipiteraient en Syrie et +viendraient, une fois de plus, placer ses contradicteurs en présence +de faits accomplis. + +[Note 566: Jonathan Wild est un brigand, héros de l'un des romans de +Fielding.] + +Cet espoir ne fut pas trompé. Pendant que les diplomates discutaient +sur la portion de la Syrie que l'on pourrait, par égard pour la +France, laisser au pacha, chaque courrier d'Orient annonçait un revers +des Égyptiens. Ainsi savait-on, dès le 2 novembre, que l'insurrection +avait éclaté de nouveau, au commencement d'octobre, dans toutes les +montagnes du Liban,--insurrection fomentée par les agents anglais, +armée avec des fusils anglais, payée avec l'or anglais,--et qu'elle +prenait même cette fois une gravité particulière par la défection de +l'émir Beschir, qui gouvernait toute cette contrée au nom de +Méhémet-Ali. Bientôt après, on apprenait que la flotte britannique +avait bombardé et réduit Saïda et Sour, occupé Beyrouth; que l'armée +d'Ibrahim, affaiblie par les désertions, harcelée par les populations, +démoralisée, n'opposait nulle part de résistance sérieuse, et que, +partout où elle entrait en contact avec le petit corps turco-anglais, +elle était battue. Enfin, d'après les nouvelles arrivées le 14 +novembre, les Égyptiens ne possédaient plus, sur la côte, dans la +dernière moitié d'octobre, que Tripoli et Saint-Jean d'Acre, et leur +armée, en retraite sur Damas et Balbeck, se trouvait aux prises avec +les insurgés. Encore tout indiquait-il qu'on n'était pas au terme de +cet effondrement. + +Ces succès, dont la rapidité surprenait tout le monde, sauf lord +Palmerston, démontèrent complétement ceux qui tâchaient d'imposer à ce +dernier quelque concession en dehors du traité du 15 juillet. Leurs +plans de transaction avaient toujours reposé sur la conviction que le +pacha pourrait défendre la Syrie au moins pendant tout l'hiver. Les +cabinets allemands furent les premiers à lâcher pied. Dès le 8 +novembre, arrivait à Londres une dépêche de M. de Metternich, +déclarant qu'il ne pouvait pas être question maintenant d'une +concession en Syrie[567]. «Ne laissons plus d'illusion à la France sur +cette région, écrivait le chancelier; elle est irrévocablement perdue, +perdue tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne +de ce côté. Que Méhémet-Ali se soumette sans retard, ou la question +d'Égypte est soulevée.» Même effet sur la Prusse. «M. de Bülow est +hors de selle, rapportait, le 8 novembre, M. de Bourqueney; il m'a dit +ce matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche +analogue à celle de M. de Metternich; voilà, comme il le reconnaît +lui-même, sa mission à néant.» Le même M. de Bülow disait à notre +chargé d'affaires, quelques jours plus tard, le 13 novembre: «Les +événements ont été trop vite; ma mission a échoué en Syrie avant de +commencer à Londres[568].» Le parti de la paix en Angleterre n'était +pas moins découragé; questionné, le 11 novembre, par M. de Bourqueney +sur ce qu'il y avait à faire, M. Charles Greville lui disait: «Bien +qu'il y ait toujours, chez mes amis, le même désir d'une +réconciliation avec la France, la même préoccupation d'aider M. +Guizot, quand ils en viennent à se demander ce qui est possible et ce +qui serait justifiable, ils ne peuvent trouver aucun expédient pour +faire face aux immenses difficultés pratiques de la situation. Les +événements ont marché avec une telle rapidité, et changé si +complétement la position de la question, que les concessions, +considérées antérieurement comme raisonnables, ne sont plus possibles. +Tous comprennent qu'ils ne peuvent rien offrir en Syrie. Il se +pourrait, en effet, qu'au moment où ils offriraient quelque ville ou +quelque territoire, le gouvernement ottoman en fût déjà redevenu +maître. La justice envers la nation, l'honneur et la fidélité envers +nos alliés, particulièrement envers le sultan, ne nous permettent de +faire aucune concession dans cette région.» Sur la demande de M. de +Bourqueney, M. Greville écrivit dans le même sens à M. Guizot, sans +lui rien déguiser. Tel était, du reste, le sentiment général en +Angleterre, et le duc de Wellington exprimait tout haut les mêmes +idées[569]. Par contre, lord Palmerston, sentant n'avoir plus à se +gêner, se montrait plus absolu, plus roide que jamais dans ses refus. +«J'ai dit à M. de Bourqueney, écrivait-il à lord Granville le 13 +novembre, que je tromperais M. Guizot, si je lui laissais supposer que +le gouvernement de Sa Majesté pourrait consentir à ce qui n'est pas le +traité. Le traité étant conclu, il faut qu'il s'exécute.» Il donnait à +entendre, non sans une intention sarcastique et dédaigneuse, que notre +mauvaise humeur importait peu à l'Europe. «On ne voit pas bien, +disait-il dans la même dépêche, les dangereuses conséquences qui, +selon M. Guizot, résulteraient pour le monde de la non-coopération de +la France à cette pacification.» Bien plus, dans une dépêche du 13 +novembre, il déniait formellement à notre gouvernement le droit de +«délibérer sur l'exécution d'un traité auquel il était étranger[570]». + +[Note 567: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351.] + +[Note 568: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de +M. Guizot_.] + +[Note 569: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351 à +353.] + +[Note 570: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._] + +Le désappointement fut grand en France. Tandis que Louis-Philippe se +plaignait amèrement au roi des Belges d'avoir vu si mal accueillir ses +ouvertures[571], M. Guizot déclarait froidement et tristement à lord +Granville qu'il ne croyait plus pouvoir faire aucune communication sur +ce sujet au cabinet anglais, et que le gouvernement français +attendrait les événements, prêt à tenir la conduite qu'ils lui +imposeraient[572]. Toutefois, s'il était forcé de battre en retraite +sur la question de Syrie, la résignation de notre ministre n'allait +pas jusqu'à accepter que le pacha fût dépouillé de l'Égypte. Plus d'un +indice lui avait fait connaître que lord Palmerston, sans être décidé +au renversement complet de Méhémet-Ali, n'en repoussait pas cependant +l'idée, quand les circonstances semblaient la rendre réalisable; déjà +cette arrière-pensée avait percé dans le _memorandum_ du 2 novembre, +et, depuis, elle s'était manifestée plus vivement, à mesure +qu'arrivaient les nouvelles des succès remportés en Syrie[573]. +Toutes les fois qu'il voyait poindre cette idée, M. de Bourqueney +faisait aussitôt sentir l'opposition de la France. «Je dis très-haut +et très-ferme, écrivait-il à M. Guizot, que le traité de juillet n'a +pas mis l'Égypte en question, qu'il en faudrait un nouveau pour cela +et que c'est sans doute assez d'un seul traité conclu sans la +France[574].» Un autre jour, lord Palmerston ayant cherché à établir +que si le pacha refusait de se soumettre, les opérations pourraient +être continuées contre l'Égypte rebelle, M. de Bourqueney l'arrêta +net. «Le traité du 15 juillet, lui dit-il, n'a rien stipulé pour le +cas dont vous me parlez; je ne puis consentir à le discuter.» Et comme +le ministre insistait: «Non, milord, reprit notre chargé d'affaires, +il faudrait pour cela un nouveau et plus grave traité[575].» + +[Note 571: Lettre du 16 novembre 1840. (_Revue rétrospective._)] + +[Note 572: Dépêche de lord Granville, en date du 16 novembre 1840. +(_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)] + +[Note 573: M. de Rumigny, notre ministre à Bruxelles, informé par le +roi Léopold de ce qui se passait à Londres, écrivait, le 7 novembre, +au maréchal Soult: «Lord Palmerston est emporté par la joie que lui +causent les nouvelles de Syrie... Il rêve déjà la chute complète de +Méhémet-Ali. (_Documents inédits._)] + +[Note 574: _Note inédite du prince Albert de Broglie._] + +[Note 575: Dépêche de M. de Bourqueney du 18 novembre 1840. (_Ibid._)] + +Le gouvernement français défendait donc l'Égypte, et, tout en évitant de +poser prématurément un _casus belli_ qui eût pu paraître une provocation +peu en harmonie avec son attitude générale, il montrait à tous qu'il +n'abandonnait rien de la note du 8 octobre. Peut-être même n'avait-il +pas encore perdu absolument tout espoir du côté de la Syrie; sans doute +il n'y avait rien à faire pour le moment: mais ne restait-il pas, dans +l'avenir, une dernière chance? Cette chance était que les alliés ne +pussent s'emparer de Saint-Jean d'Acre avant l'hiver et que l'autorité +du pacha se maintînt ainsi dans le sud de la Syrie. Quand M. Greville +avait déclaré impossible tout arrangement immédiat, M. de Bourqueney +s'était rejeté sur cette hypothèse et y avait indiqué, sans être +contredit, une base éventuelle de transaction[576]. Or, si faibles +qu'eussent été jusqu'ici les Égyptiens, ne pouvait-on pas espérer qu'ils +résisteraient dans une place dont Bonaparte lui-même n'avait pu +s'emparer en 1799? D'ailleurs la saison mauvaise s'avançait et rendait +de plus en plus difficiles les opérations de la flotte. On en était fort +préoccupé à Londres. Le 15 novembre, lord John Russell annonçait à un de +ses amis avoir reçu des nouvelles de l'amiral Stopford, et il concluait +de ces nouvelles que l'entreprise allait être forcément interrompue et +renvoyée au printemps prochain; très-inquiet des conséquences que cet +ajournement pouvait avoir en Orient et en Europe, il paraissait disposé, +dans ce cas, à transiger moyennant l'attribution au pacha de tout ou +partie du pachalik d'Acre, et il ajoutait que tel était le sentiment de +lord Melbourne[577]. Mais ce n'était pas celui de lord Palmerston, qui +déclarait au contraire bien haut que le traité serait exécuté +immédiatement et jusqu'au bout, dussent les vaisseaux tenir la mer tout +l'hiver. Et il ne se contentait pas de le dire à Londres; il avait +envoyé aux amiraux des ordres dans ce sens. + +[Note 576: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. +352.--Cette question de la possession de Saint-Jean d'Acre avait paru +toujours fort importante, et, dès le 6 novembre, Louis-Philippe avait +proposé d'en faire dépendre l'exécution de la convention à conclure. +«Que l'arrangement, si on veut, écrivait-il au roi des Belges, soit +subordonné à une seule condition, c'est-à-dire à savoir dans quelles +mains se trouvera Saint-Jean d'Acre au moment où l'ordre de suspendre +les hostilités arrivera en Syrie. S'il tient pour Méhémet-Ali, +l'arrangement deviendra définitif; mais s'il est au pouvoir du sultan +et de ses alliés, l'arrangement sera nul.» (_Revue rétrospective._)] + +[Note 577: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354.] + +L'événement justifia encore une fois son audacieuse obstination. Le 23 +novembre, arriva la nouvelle que Saint-Jean d'Acre était pris. Stimulé +par les impérieuses injonctions de lord Palmerston, l'amiral Stopford +s'était résolu à jouer le tout pour le tout et à tenter de terminer +brusquement l'entreprise par un hardi et puissant coup de main. Le 2 +novembre, une flotte formidable, comptant vingt bâtiments de guerre, +dont sept vaisseaux de ligne, était réunie devant Saint-Jean d'Acre. +Le bombardement commença aussitôt. Les assaillants avaient quatre cent +soixante-dix-huit gros canons, tandis que les assiégés ne leur en +opposaient que soixante-douze de médiocre calibre. Soixante-mille +boulets furent lancés en quelques heures. Tout fut brisé, bouleversé +par cet ouragan de fer et de feu. L'explosion du principal magasin à +poudre compléta l'oeuvre de destruction. Avant la fin de la journée, +les survivants de la garnison évacuaient la ville ruinée, et les +Anglais y débarquaient en maîtres. Le pacha comprit que la Syrie était +définitivement perdue, et peu après il envoya aux restes de l'armée +d'Ibrahim l'ordre de rentrer en Égypte. + +Le triomphe de lord Palmerston était complet. «Force est de +reconnaître, écrivait alors l'un de ceux qui, en Angleterre, avaient +le plus critiqué ce ministre, qu'il a vraiment droit d'être fier de +son succès. Ses collègues n'ont plus qu'à s'incliner... Quoi qu'on +puisse dire ou penser de sa politique, il est impossible de ne pas +rendre justice à la vigueur de l'exécution. M. Pitt (Chatham) n'aurait +pu montrer plus de décision et de ressources. Il n'a voulu entendre +parler ni de délais ni de difficultés, a envoyé des ordres +péremptoires d'attaquer Acre et a pourvu, avec grand soin, dans ses +instructions, à toutes les éventualités. Nul doute que c'était la +prise d'Acre qui devait décider de la campagne, et certainement elle +est due encore plus à Palmerston qu'aux chefs de notre flotte et de +notre armée. Elle est probablement due à lui seul[578].» + +[Note 578: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354 à +356.] + +Un tel succès ne rendait pas le ministre anglais plus disposé à la +conciliation envers le gouvernement français. Celui-ci, contraint de +renoncer à apporter aux Chambres, comme don de joyeux avénement, +quelque arrangement assurant au pacha une partie de la Syrie, désirait +au moins leur annoncer que l'Égypte était sauve, et,--ce qui lui +paraissait fort important,--qu'elle l'était grâce à la France. Sur ce +dernier point, M. de Metternich était venu, dès le début, au-devant de +nos désirs. «Je reconnais la nécessité, écrivait-il au comte Apponyi +le 8 novembre, que le gouvernement français puisse dire au pays: C'est +moi qui ai sauvé le pacha d'Égypte. Tout le monde se joindra à cette +prétention, et nous les premiers[579].» Et quelques jours après, il +disait à M. de Sainte-Aulaire: «Pour le compte de l'Autriche, je vous +déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte et +qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve +quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il +peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.» +Mais tel était l'acharnement mesquin de lord Palmerston, que, même au +milieu de son plein triomphe, il prétendait nous disputer cette petite +consolation d'amour-propre. En écrivant à M. Bulwer, il exposa, dans +les termes les plus roides, ses raisons pour ne pas autoriser M. +Guizot à déclarer que l'intervention de la France avait décidé les +alliés à accorder l'Égypte à Méhémet-Ali. «Le désir des Français, +répétait-il quelques jours plus tard, est que le règlement final de la +question d'Orient ne paraisse pas avoir été arrêté sans leur concours; +mais j'ai justement le désir qu'il paraisse en être ainsi[580].» + +[Note 579: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.] + +[Note 580: BULWER, t. II, p. 322 à 324.] + +Il y avait, dans ces lettres, quelque chose de plus grave que le refus +lui-même,--refus qui ne devait pas empêcher M. Guizot de faire, en +pleine Chambre, la déclaration dont ne voulait pas lord +Palmerston,--c'étaient les motifs invoqués par le ministre anglais. Il +y laissait voir de nouveau son arrière-pensée d'enlever l'Égypte au +pacha. «Nous avons informé la France, disait-il, que nous avions +conseillé au sultan de laisser Méhémet-Ali en Égypte s'il se +soumettait dans un certain délai; mais nous avons aussi expliqué que, +si Méhémet ne se soumettait pas, il devrait supporter les conséquences +et courir les chances qui l'attendaient.» Cette façon de voir devait +d'autant plus nous préoccuper qu'il ne s'agissait plus d'éventualités +lointaines; les opérations étant terminées en Syrie, c'était tout de +suite que le pacha pouvait se voir attaquer en Égypte. M. Guizot, +moins disposé que jamais à abandonner le terrain de la note du 8 +octobre, et sachant toute la mauvaise volonté de lord Palmerston, +chercha des garanties auprès des puissances allemandes. Par nos +conseils et sur notre demande, le prince Esterhazy, ambassadeur +d'Autriche à Londres, obtint de lord Palmerston la promesse formelle +qu'aucun ordre d'agir contre l'Égypte ne serait envoyé à la flotte +anglaise sans que la conférence de Londres eût été convoquée et +consultée[581]. Le prince de Metternich disait en même temps à notre +ambassadeur: «Assurez M. Guizot que nous agirons pour que tout +s'arrête à la Syrie[582].» Toutefois, nous connaissions trop et la +faiblesse des cabinets allemands, et la mauvaise foi de lord +Palmerston, et les coups de tête de lord Ponsonby, pour nous fier +entièrement à de telles garanties. Il était d'ailleurs difficile de +répondre aux ministres anglais, quand ils nous disaient, comme M. +Macaulay: «En continuant les hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son +côté, la chance de reconquérir la Syrie; si nous n'avions pas, du +nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il n'y aurait ni égalité, ni +justice, ni politique.» Aussi, sans vouloir admettre diplomatiquement +que la résistance de Méhémet donnât aux puissances le droit +d'intervenir en Égypte, nous rendions-nous compte que sa soumission +pouvait seule nous donner pleine sécurité. D'ailleurs, après son +désastre en Syrie et dans le mauvais état de ses affaires, le pacha ne +pouvait raisonnablement espérer de meilleures conditions que celles +qui lui étaient offertes et qui lui assuraient l'hérédité de l'Égypte. +Le gouvernement français n'hésita donc pas à lui recommander de les +accepter sans retard[583]. + +[Note 581: _Note inédite du prince Albert de Broglie._] + +[Note 582: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 583: _Note inédite du prince Albert de Broglie._] + +Telle était, vers la fin de novembre, l'issue peu heureuse des +premières tentatives de M. Guizot. Tout en évitant de compromettre la +dignité de la France par des ouvertures officielles, il avait essayé +de se servir de la satisfaction causée par l'avénement d'un ministère +pacifique, pour enlever une concession qui lui permît de reprendre +immédiatement une place honorable dans le concert des puissances. Son +effort avait échoué par la mauvaise volonté de lord Palmerston et +surtout par la déroute des Égyptiens. Non-seulement il n'avait rien +obtenu en Syrie, mais il se voyait réduit à lutter pour l'Égypte et +n'était pas assuré de la conserver au pacha. Sans se laisser démonter +par cette première déception, il continua à vouloir et à espérer la +paix; seulement, au lieu d'une guérison subite qui eût fait +disparaître tout d'un coup le malaise dont souffraient la France et +l'Europe, il lui fallait se contenter d'une convalescence lente, +pénible et, par cela même sujette à bien des accidents. Il régla en +conséquence son attitude diplomatique. Refusant d'approuver ce qui se +faisait et ne voulant pas cependant soulever de querelle à ce sujet, +également soucieux de sauvegarder la dignité de la France et la paix +du monde, il prit le parti de se renfermer, pour un temps, dans cette +politique d'isolement et de paix armée qu'il avait déjà indiquée dans +sa première circulaire, et il en marqua ainsi les caractères dans des +lettres écrites à ses principaux ambassadeurs: «Il n'y a en ce moment +rien de plus à faire qu'une attitude à prendre et un langage à tenir. +L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos +délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on +y est, il faut y vivre avec tranquillité, jusqu'à ce qu'on en puisse +sortir avec profit... Nous verrons venir. Nous n'avons nul dessein de +rester étrangers aux affaires générales de l'Europe. Nous croyons +qu'il nous est bon d'en être, et qu'il est bon pour tous que nous en +soyons. Nous sommes très-sûrs que nous y rentrerons. La France est +trop grande pour qu'on ne sente pas bientôt le vide de son absence. +Nous attendrons qu'on le sente en effet et qu'on nous le dise. J'ai un +dégoût immense de la fanfaronnade; mais la tranquillité de l'attente +et la liberté du choix nous conviennent bien.» Il disait encore: «J'ai +toujours en perspective le rétablissement du concert européen; mais +nous l'attendrons; et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec +convenance que nous avons fait nos armements[584].» M. Guizot devait, +pendant près de huit mois, au milieu des difficultés qui naîtront au +dehors ou au dedans, maintenir, avec sang-froid, mesure et fermeté, +l'attitude qu'il définissait ainsi au début. + +[Note 584: Lettres à M. de Barante du 13 décembre, et à M. de +Sainte-Aulaire du 10 décembre 1840. (_Notice_ sur M. de Barante, par +M. GUIZOT, et _Mémoires_ du même.)] + + +III + +Pendant que s'évanouissaient, l'une après l'autre, toutes les chances +d'obtenir immédiatement une solution satisfaisante des difficultés +extérieures, l'heure était venue pour le ministère de soutenir, dans +les Chambres, la grande bataille de l'Adresse[585]. Force lui était de +l'aborder, en n'apportant au pays, en compensation de ses déboires +actuels, que des assurances un peu vagues, des espérances lointaines +et incertaines. Encore devait-il se féliciter que le secret de ses +premiers pourparlers et du mécompte qui les avait suivis, n'eût pas +été du tout ébruité. Une seule chose était connue du public, la +succession accablante des revers subis par les Égyptiens en Syrie, et +ces revers n'étaient pas faits pour augmenter rétrospectivement le +crédit de la politique de M. Thiers, tout entière fondée sur la foi +dans la résistance du pacha; d'autant que, survenus pendant le +ministère du 1er mars, ou du moins avant que sa chute ne fût connue en +Orient, ils ne pouvaient aucunement être imputés à ses successeurs. + +[Note 585: C'était le 16 novembre que M. Guizot, prenant acte des +refus de lord Palmerston, renonçait à faire de nouvelles ouvertures, +et, le lendemain 17, commençait la discussion de l'Adresse à la +Chambre des pairs. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre, qui +détruisait nos dernières chances d'arrangement, arrivait à Paris le 23 +novembre, et le 25 était le jour fixé pour l'ouverture du débat à la +Chambre des députés.] + +M. Guizot se sentait prêt à aborder, le coeur haut et confiant, cette +grande lutte de tribune. Loin de redouter les débats parlementaires, +il les désirait, comme étant le vrai moyen de redresser l'esprit +public, de guérir son malaise et «de relever la bonne politique à son +juste rang, malgré le fardeau qu'elle avait à soulever». Avant même +d'avoir pris possession du pouvoir, au moment où il allait quitter +Londres, il avait écrit au duc de Broglie: «J'ai confiance dans les +Chambres. J'ai toujours vu, dans les moments très-critiques, le +sentiment du péril, du devoir et de la responsabilité s'emparer des +Chambres et leur donner un courage, des forces qui, en temps +tranquille, leur auraient manqué, comme à tout le monde. C'est ce qui +est arrivé en 1831... Sommes-nous à la veille d'une seconde +épreuve?... Ma confiance est à la même adresse; c'est par les +Chambres, par leur appui, par la discussion complète et sincère dans +leur sein, qu'on peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le +peut[586].» + +[Note 586: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 394, et t. VIII, p. 14.] + +À la Chambre des pairs, la cause de la paix était trop sûrement gagnée +d'avance pour que la discussion de l'Adresse eût beaucoup d'importance +et d'intérêt. Commencée le 17 novembre, cette discussion était +terminée le 18. Toutefois M. Guizot profita de ce qu'il se trouvait +dans un milieu sympathique et calme, pour y faire un exposé de la +grave question sur laquelle il prévoyait avoir à soutenir bientôt, +dans une autre enceinte, des débats plus troublés; non qu'il voulût +abattre son jeu diplomatique à la tribune; au contraire, dès les +premiers mots, il prévenait qu'il serait obligé de garder «la plus +grande réserve»; mais il croyait l'occasion favorable pour donner à +l'esprit public, sur les événements d'Orient, la direction qui lui +paraissait conforme à la vérité des choses et aux intérêts du pays. + +M. Guizot le proclame tout de suite: sa politique tend à la paix. +«L'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les puissances en +Europe, dit-il, c'est le maintien de la paix partout et toujours.» On +verra bientôt le parti que l'opposition devait chercher à tirer de ces +derniers mots. Seulement, cette paix, le ministre s'attache, par la +noblesse de son langage, par la hauteur de ses considérations, à la +dégager de ce je ne sais quoi d'égoïste, de terre à terre, de +grossier, que lui prêtaient ses adversaires, et qu'en effet certains +de ses partisans semblaient parfois lui donner. Nul talent n'est plus +propre que celui de M. Guizot à grandir et à élever ainsi les idées +qu'il voulait défendre. L'orateur discute ensuite, l'une après +l'autre, les raisons invoquées par ceux qui voulaient que la France +prît une attitude belliqueuse. D'abord, nos intérêts en Orient: il n'a +pas de peine à établir que la question de la Syrie n'est pas, pour la +France, «un intérêt dont la guerre doive sortir». Autre motif: +l'injure reçue. C'est la partie la plus délicate et la plus pénible du +sujet. Comment paraître justifier ou excuser des procédés dont +l'amour-propre national a tant souffert? Et M. Guizot ne doit-il pas +trouver particulièrement dur de s'exposer lui-même, pour détourner de +lord Palmerston les ressentiments français, au moment où ce ministre +vient de lui donner, dans le secret des derniers pourparlers, des +preuves nouvelles de sa malveillance? Mais il ne s'agit pas de faire +payer à un homme d'État étranger ses mauvais procédés; il s'agit +d'empêcher, en France, l'opinion de s'égarer dans une voie dangereuse. +La thèse de l'orateur est qu'il y a eu «manque d'égards», mais non +«insulte politique». «On n'a jamais voulu, dit-il, dans tout le cours +de l'affaire,--je prie la Chambre de faire quelque attention à ces +paroles que je prononce après y avoir bien pensé,--on n'a jamais voulu +ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle +aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y +avait pas moyen de s'entendre avec elle sur les bases de la +transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à +quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas +fait avec tous les égards auxquels elle avait droit; c'est un tort, +sans doute, un tort dont nous sommes fondés à nous plaindre; mais, je +le demande aux hommes les plus délicats, les plus susceptibles en fait +d'honneur national, et qui cependant conservent et doivent conserver +leur jugement dans l'appréciation des faits, est-ce là un cas de +guerre[587]?» M. Guizot discute enfin un troisième et dernier motif +invoqué par les partisans d'une politique belliqueuse: l'intérêt de +notre influence dans le monde. «Messieurs, s'écrie-t-il, il ne faut +pas que la France se trompe sur ses moyens d'influence en Europe; je +crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos esprits, beaucoup de +préjugés et de routine; nous avons eu, pendant longtemps, deux grands +moyens d'influence en Europe: la révolution et la guerre. Je ne les +accuse pas; ils ont été pendant longtemps nécessaires... Mais enfin, +la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en Europe, sont +usés pour la France. Elle se ferait un tort immense, si elle +persistait à les employer. Ses moyens d'influence, aujourd'hui, c'est +la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement au sein d'une grande +liberté... Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas à notre patrie de +territoires à conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de +grandes vengeances à exercer. Non; que la France prospère, qu'elle +vive libre, intelligente, animée sans trouble, et nous n'aurons pas à +nous plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde.» + +[Note 587: Pour expliquer, d'ailleurs, cette signature du traité à +l'insu de la France, l'ancien ambassadeur la présentait comme une +réponse à la tentative d'arrangement direct entre le sultan et le +pacha. «On a cru, fort à tort, dit-il, et contre mes protestations les +plus formelles et les plus persévérantes, on a cru que cette tentative +était l'oeuvre de la France, on a cru que la France, abandonnant la +politique du 27 juillet, avait tenté de se faire là une politique +isolée, un succès isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement, +particulièrement, que cela était faux; on ne m'a pas cru.» L'orateur +prononça ces derniers mots d'un tel ton qu'ils semblaient signifier: +«On ne pouvait pas me croire.» M. Thiers, fort irrité de cette +insinuation, répondit, quelques jours plus tard, à la tribune de la +Chambre des députés: «Je suis convaincu que, lorsque M. Guizot disait +au cabinet anglais que nous n'étions en rien les auteurs de la +proposition faite à Constantinople, il le disait de manière à être +cru. S'il ne l'avait pas dit de ce ton-là, il aurait trahi son +cabinet; il en était incapable. Je crois aussi que lorsqu'il exprimait +sa profonde conviction, il aurait tenu à insulte de n'être pas cru.»] + +L'inspiration de ce discours était haute, l'intention patriotique, et +l'orateur avait au fond mille fois raison. Peut-être, en la forme, +n'avait-il pas toujours tenu un compte suffisant des susceptibilités +alors éveillées, même dans les parties sages de l'opinion. Peut-être +sa courageuse volonté de réagir contre les entraînements belliqueux +l'avait-elle porté à être un peu trop lyrique dans son chant de paix, +à se montrer un peu trop impartial dans l'indication des torts +respectifs de l'Angleterre et de la France. La presse opposante en +profita pour tâcher de présenter ce manifeste comme un acte de +platitude honteuse. Oubliant volontairement que le ministre, en +parlant, au début de sa harangue, «du maintien de la paix partout, +toujours», avait montré là «l'intérêt supérieur de l'Europe, de toutes +les puissances en Europe», elle feignait de croire qu'il avait voulu +ainsi faire de la paix à tout prix la règle particulière de la +politique française[588]. Ce fut un prétexte à indignations +tapageuses, plus faciles qu'une sérieuse discussion. «On dit, +lisait-on dans le _Constitutionnel_, que M. Guizot ne s'est jamais +élevé si haut. Nous disons, nous, qu'on n'a jamais mis le gouvernement +français si bas.» Le _Commerce_ ajoutait: «Nous cherchons en vain dans +notre mémoire les actes des ministres les plus pusillanimes ou les +plus perfides qui aient jamais perdu ou trahi une nation; et nous ne +trouvons rien de semblable à l'excès d'avilissement, à l'audace de +bassesse déployée aujourd'hui par M. Guizot.» Enfin, le _National_ +s'écriait ironiquement: «L'étranger peut faire à sa fantaisie... Nous +abandonnons à la Russie et à l'Angleterre cette guenille qu'on nomme +la victoire, et nous répéterons dans la boue ce nouveau cantique de +gloire: La paix partout! la paix toujours!» + +[Note 588: M. Guizot, du reste, avait été amené, sur l'interpellation +d'un pair, à expliquer lui-même ainsi ses paroles: «J'ai dit que, s'il +y avait une offense réelle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parlé de +la guerre que ferait la France pour une cause juste et légitime, après +s'être emparée de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes, ces +deux paroles excluaient l'idée de la paix à tout prix. J'ai parlé de +la paix partout et toujours, mais comme d'un intérêt égal pour tous +les gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la +justice et de l'honneur national.»] + + +IV + +La discussion à la Chambre des pairs n'avait été qu'une sorte de +préliminaire. C'est à la Chambre des députés que devait se livrer la +vraie bataille. Rarement débat avait été attendu avec autant de +curiosité, d'émotion anxieuse. Non-seulement la France entière, mais +toute l'Europe politique était attentive à ce qui allait se passer au +Palais-Bourbon[589]. Le drame d'ailleurs ne se présentait pas sans +quelque grandeur. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait vu trop +souvent depuis quelques années, d'un de ces débats pour ainsi dire +artificiels, funestes au crédit du régime parlementaire, et au fond +desquels on ne pouvait découvrir que la rivalité de certains partis ou +même l'ambition de certains hommes. Il semblait qu'on fût reporté à +ces temps tragiques de Casimir Périer où l'enjeu de la partie engagée +à la tribune était la paix du monde. + +[Note 589: Un peu plus tard, le 30 décembre, M. de Barante écrivait de +Saint-Pétersbourg à M. Guizot: «La discussion de l'Adresse a excité +ici un vif intérêt. On lisait tous les discours; on ne parlait pas +d'autre chose. C'était l'affaire de l'Europe entière.» (_Documents +inédits._)] + +Dans quelles dispositions la Chambre était-elle revenue de vacances, +et quelle réponse se préparait-elle à faire au discours de la +couronne? Sans doute c'était bien cette même Chambre qui avait naguère +applaudi l'ambitieux rapport de M. Jouffroy et qui, depuis lors, +n'avait jamais paru admettre qu'on pût rien rabattre des prétentions +du pacha. Mais, dans ces derniers temps, les événements de Syrie, la +peur de la guerre et de la révolution avaient changé bien des points +de vue. Ajoutons que, dans cette assemblée issue de la coalition, les +partis étaient singulièrement morcelés, inconsistants, mobiles, et +qu'on les avait vus, depuis dix-huit mois, se combiner successivement +de façon à former des majorités passagères au service des politiques +et des ministères les plus différents. Les statisticiens +parlementaires la décomposaient ainsi: d'une part, environ 175 députés +du centre, 25 doctrinaires et 10 royalistes ralliés, soit 210 +partisans avérés d'une politique pacifique; d'autre part, 30 radicaux, +100 membres de la gauche dynastique et 10 royalistes de la nuance de +M. Berryer, soit 140 opposants décidés. Entre les deux, une centaine +de députés du centre gauche. On savait que ceux-ci se partageraient: +mais comment? où se ferait la coupure? De là dépendait la majorité. + +Les premiers indices furent favorables aux conservateurs et aux +pacifiques. Dès le 6 novembre, lors de la nomination du président et +des vice-présidents, tous les candidats ministériels avaient été élus +d'emblée à une forte majorité, ce qui ne s'était pas encore vu depuis +1830. Trois jours après, on nommait dans les bureaux la commission +chargée de préparer l'Adresse; sur les neuf membres, sept étaient +favorables à la politique du discours royal. Ces votes s'expliquaient +par ce double fait: d'abord que tous les anciens 221 s'étaient décidés +ou résignés à soutenir le cabinet, au moins pour le moment; ensuite +que la fraction du centre gauche qui suivait M. Dufaure et les +flottants de la nuance de M. Dupin s'étaient unis aux conservateurs +pour faire tête à M. Thiers et à la gauche. Ces succès paraissaient de +bon augure, et le Roi s'en réjouissait fort. «Ici, écrivait-il au roi +des Belges, il y a un revirement admirable dans l'opinion. Les bureaux +d'hier ont été excellents; les discours belliqueux ont été très-mal +accueillis dans tous, et la volonté de la paix y était, au contraire, +très-nettement et très-rondement avouée. Le soir, mon salon ne +désemplit pas de toutes les bénédictions qu'on m'apporte d'avoir +résisté[590].» Toutefois, on ne pouvait encore considérer la bataille +comme gagnée. Avec une telle Chambre, les surprises, les retours +étaient possibles. Et puis, le vote n'était pas tout. Comment se +comporterait la discussion? Quelle figure y ferait chaque parti? Dans +quel état en sortirait la politique de la France? La victoire du +ministère serait-elle seulement une victoire numérique et précaire, ou +une victoire morale et définitive? + +[Note 590: _Revue rétrospective._] + +Tout indiquait que l'attaque serait d'une violence extrême, de la part +non-seulement de la gauche, mais de l'ancien ministère. M. Thiers +avait eu, un moment, l'inspiration d'un rôle plus sage et plus digne. +Le 22 octobre, en transmettant à M. Guizot l'appel du Roi, il avait +ajouté en son nom personnel: «Ne croyez pas que je serai pour vous un +obstacle; le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus +grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci, +je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne[591].» Mais, +après quelques jours, rien ne restait de ces bonnes dispositions; tout +entier à la lutte, le ministre déchu s'exprimait avec une colère et +un mépris sans mesure sur ses successeurs et sur le Roi. Ce n'était +pas faute, cependant, de s'entendre recommander une conduite +absolument différente, par un homme au jugement duquel il paraissait +alors attacher une grande importance: nous voulons parler du duc de +Broglie. Ce dernier avait ressenti du changement de cabinet une +impression assez mélangée: d'une part, il s'attristait de voir la +politique française battre, pour ainsi dire, en retraite devant +l'Europe; d'autre part, il se sentait un grand poids de moins de +n'avoir plus à répondre des fautes du ministère du 1er mars. Ne +voulant pour son compte ni maudire le passé ni entraver le présent, il +se montrait dans les salons des nouveaux ministres, tout en continuant +à recevoir les anciens chez lui, employant tous ses efforts à +prévenir, entre les uns et les autres, une rupture trop violente et +trop profonde. Il tâcha surtout de contenir M. Thiers. «Vous avez eu +bonne intention et beaucoup d'habileté, lui dit-il, et cependant il +vous a été impossible de conserver le pouvoir, parce que vous n'aviez +avec vous que cinq ou six journaux, et pas une des personnes qui font +le lest des gouvernements et pèsent sur le pays. Vous aviez dompté la +gauche, et, toute domptée qu'elle était, elle vous entraînait. +Apprenez, par cet exemple, à ne plus revenir au pouvoir avec de +pareils soutiens et sans l'appoint nécessaire. Vous avez deux +conduites à tenir. Une opposition vive vous concilie la gauche, mais +vous éloigne du pouvoir; faites-vous l'homme de la gauche, et vous ne +rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez, +tenez-vous tranquille, soyez modéré, et, dans six mois, les cartes +vous reviennent[592].» Pendant que le duc lui parlait ainsi, M. Thiers +paraissait touché au point d'avoir les larmes aux yeux. Mais, à peine +était-il revenu au milieu de son entourage habituel, que la passion +reprenait le dessus. Il fut bientôt manifeste que son attitude serait +celle d'un chef d'opposition résolu à une lutte à outrance. + +[Note 591: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 405.] + +[Note 592: _Documents inédits._] + +Dès la lecture du projet d'Adresse, le 23 novembre, on eut comme un +avant-goût des dispositions violentes de la gauche. Ce projet, +nettement pacifique, était l'écho du discours du trône. Peut-être +eût-il convenu de dire les mêmes choses avec un accent plus généreux, +plus vibrant. Mais M. Dupin avait tenu la plume, et il n'était pas +dans sa nature d'élever ce à quoi il touchait. Le fond des idées +était, du reste, irréprochable. «La paix donc, s'il se peut, +faisait-on dire en terminant à la Chambre, une paix honorable et sûre, +qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre +premier voeu. Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces +conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits +méconnus, son territoire menacé ou ses intérêts sérieusement compromis +l'exigent, parlez alors, Sire, et, à votre voix, les Français se +lèveront comme un seul homme. Le pays n'hésitera devant aucun +sacrifice, et le concours national vous est assuré.» Après ces mots: +_son territoire menacé_, la gauche éclata en cris d'indignation, +feignant de comprendre que la commission n'admettait la guerre que +dans ce cas, et on put croire, pendant un certain temps, que ces +clameurs ne permettraient même pas de finir la lecture. Ce malentendu, +nullement involontaire, ressemblait fort à celui qui s'était déjà +produit, quelques jours auparavant, à propos de la phrase de M. Guizot +sur la paix partout et toujours. On se flattait, par ces tapages +calculés, de troubler et d'intimider à l'avance la majorité. + + +V + +Le débat s'ouvrit le 25 novembre. À peine fut-il engagé que son +caractère apparut manifeste: c'était un duel entre M. Guizot et M. +Thiers. Pendant les quatre premiers jours, les deux champions +occupèrent, à tour de rôle, presque constamment la tribune. Combat de +géants! s'écrient les spectateurs, partagés entre l'admiration +qu'éveillent en eux de si beaux coups d'éloquence et la tristesse de +voir ces deux grands esprits, dont l'union avait été, de 1831 à 1836, +si féconde pour le pays, employer toute leur force à s'entre-détruire. +L'un et l'autre sont arrivés à l'apogée de leur talent. M. Guizot, +sans avoir rien perdu de son élévation grave et imposante, s'est +pleinement dégagé de la roideur et de la sécheresse professorales. +Rien de plus parfait, de plus puissant que son débit, son geste et +toute son action oratoire. Sa parole est devenue plus souple, plus +chaude, plus vibrante. Il sait remuer profondément ceux qu'autrefois +il se bornait à éclairer. Il a acquis la promptitude dans +l'improvisation et le sang-froid dans la riposte. Il s'est fait à +l'agitation violente du nouveau forum, et y a trouvé même un milieu +merveilleusement propre au développement de son éloquence: dans cette +mêlée, le philosophe austère et serein s'est révélé homme de lutte; +ses éclats de passion sont superbes et terribles. Personne, a-t-on pu +dire justement[593], n'exprime comme lui la colère et le dédain. Il +n'est jamais plus beau que quand, adossé à la tribune, la tête +renversée, le front pâle, l'oeil en feu, les bras croisés, il reçoit, +comme un roc immobile, l'écume impuissante des passions que +l'opiniâtreté hautaine de sa parole a rendues furieuses, ou bien +quand, reprenant l'offensive, le geste menaçant, il anéantit ces +outrages à ses pieds, avec un mépris irrité et une fierté vengeresse. +M. Thiers n'est pas arrivé à une moindre perfection. Il est devenu +complétement maître du genre si nouveau qu'il a créé, de cette sorte +de causerie alerte, abondante, universellement intelligente, charmante +de verve, de fraîcheur et de naturel. Il y apporte plus d'aisance +encore que dans le passé, plus d'ampleur et d'autorité. Il a même ses +mouvements d'émotion éloquente, soit que la colère de la lutte +l'enflamme, soit qu'il veuille sonner quelque fanfare patriotique. Ces +morceaux, dont le relief est augmenté par la simplicité familière de +l'ensemble, ne détonnent pas cependant avec ce qui les entoure: c'est +toujours le même accent naturel, bien que momentanément élevé ou +échauffé. Le contraste absolu des deux champions ajoute encore à +l'intérêt dramatique de leur combat singulier. M. Guizot, sévère, +dominateur, impérieux, parle de haut aux gens, daignant les élever +jusqu'à lui, mais sans les mettre tout à fait à leur aise. M. Thiers, +insinuant, séduisant, câlin, en communication constante et facile avec +ses auditeurs, on allait presque dire ses interlocuteurs, paraît se +mettre de plain-pied avec eux. M. Guizot, dédaigneux des épisodes, ne +se permettant et ne permettant aux autres aucune distraction, ordonne +ses discours comme une thèse philosophique, compose par masses, +procède par généralisation, a pour dialectique habituelle d'élever +toutes les questions qu'il traite, et, quand il a des points faibles +dans sa cause, il s'attache à les faire disparaître derrière quelque +grande idée. M. Thiers, abondant, même parfois diffus, se plaît aux +diversions, aux longueurs et aux redites, sans cesser néanmoins de +paraître toujours vif et rapide; il entre dans les détails les plus +minutieux, ouvre des vues sur les quatre coins de l'horizon, mêle +tout, anecdotes, exposés techniques, considérations morales, saillies +de bon sens, mouvements de passion, plein d'aisance et d'agrément dans +ces mille détours, ne semblant que suivre ses caprices, n'ayant rien +de l'ordonnance classique du discours, et cependant finissant +toujours, avec une habileté consommée, par amener son auditoire au but +qu'il veut atteindre. M. Guizot semble réunir tous les dons extérieurs +de l'orateur idéal: un profil d'une beauté sculpturale, le front haut +et sillonné, le teint pâle, les tempes amaigries, des yeux où brille +un feu contenu mais ardent, la bouche fine, ferme et fière, une voix +sonore, profonde, au besoin tragique[594], une puissance de geste et +de regard capable d'en imposer aux plus violents tumultes, tant de +dignité et de hauteur dans le maintien qu'on ne s'aperçoit même pas +qu'il est de petite et frêle stature. M. Thiers, au contraire, avec sa +figure de petit bourgeois, ses lunettes, sa moue mélangée de bonhomie +et de malice, n'a rien du masque héroïque de l'orateur: pas de geste, +seulement quelques tics du bras ou du buste; une voix grêle et +clairette, une taille courte et ramassée, avec un dandinement qui +n'est pas fait pour donner plus de majesté à la démarche: et malgré +tout, à la tribune, il produit un tel effet qu'on en vient à douter +lequel est le plus éloquent de lui ou de M. Guizot. + +[Note 593: M. Jules SIMON, _Notice_ lue à l'Académie des sciences +morales et politiques.] + +[Note 594: On a souvent cité le mot de mademoiselle Rachel, au sortir +d'une séance de la Chambre où M. Guizot avait parlé: «J'aimerais à +jouer la tragédie avec cet homme-là.» Jeune homme, quand il avait fait +visite pour la première fois à madame de Staël, celle-ci, frappée de +son accent, lui avait dit brusquement: »Je suis sûre que vous joueriez +très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez un rôle dans +_Andromaque_.»] + +Si le débat se résumait, pour ainsi dire, dans le duel de M. Guizot et +de M. Thiers, ce n'était pas que la Chambre en fût seulement +spectatrice; elle y était partie. Sa passion venait s'ajouter à celle +des deux champions. On eût dit un choeur farouche, tumultueux, qui +accompagnait et, par moments, couvrait presque la voix des acteurs +principaux. Dès la première séance, à peine M. Guizot eut-il commencé +à parler que les vociférations de la gauche éclatèrent: c'était le +même parti pris de violence que naguère pendant la lecture du projet +d'Adresse. L'un lui rappelle que, lors de la coalition, il a soutenu, +sur la politique extérieure, les thèses qu'il combat aujourd'hui[595]. +L'autre lui jette cette phrase: «Nous n'avons pas été à Gand!» La +plupart crient pour ne rien dire. Le tapage est effroyable. Le +ministre, dont chaque phrase est hachée par des hurlements injurieux, +fait extérieurement fière figure, mais au fond ne laisse pas que +d'être un peu désorienté; il s'engage dans des justifications assez +embarrassées de sa conduite en 1815 et en 1839. Bientôt, cependant, la +violence même de ses adversaires lui fouette le sang; il se retrouve, +sort de la défensive et pousse l'attaque avec vigueur. Le tumulte est, +sinon apaisé, du moins dominé, et l'orateur a conquis de vive force la +liberté de sa parole. Sans doute, dans le reste du débat, il aura +encore à lutter contre les interrupteurs; mais ceux-ci n'oseront plus +essayer d'étouffer sa voix. + +[Note 595: L'opposition avait en effet assez beau jeu à rappeler le +temps où M. Guizot accusait le ministère du 15 avril «d'abaisser» la +France, où il proclamait que «la paix pouvait être compromise par une +politique faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national», et où +il s'écriait: «La France est très-fière, très-susceptible pour sa +dignité nationale, pour son attitude dans le monde. Le gouvernement +est coupable et insensé, quand il ne donne pas à cette fierté, à cette +susceptibilité, sécurité et satisfaction.»] + +Bien que les conservateurs écoutassent plus décemment les discours de +M. Thiers, ils témoignaient, eux aussi, une animosité singulièrement +passionnée; ceux d'entre eux qui avaient donné un moment dans le +mouvement belliqueux ne se montraient pas les moins implacables à +faire de l'ancien ministre la victime expiatoire d'une faute dont ils +sentaient avoir leur part. On semblait impatient de lui infliger une +sorte d'éclatant supplice politique. Quelques-uns demandaient qu'on le +mît en jugement. Le mot courant était qu'il fallait profiter de la +discussion pour le tuer «moralement», de telle sorte qu'il ne pût +jamais se relever. On a souvent remarqué que, quand elles ont eu peur, +les parties d'ordinaire les plus calmes et les plus inoffensives de la +nation deviennent presque féroces. Il y avait un peu de cela dans +l'exaspération dont le ministre du 1er mars était alors l'objet. + +Toute une partie de la discussion, non la moins longue ni la moins +âpre, se passa en récriminations rétrospectives sur les négociations +qui avaient précédé le traité du 15 juillet, principalement sur la +façon dont M. Guizot avait rempli son rôle d'ambassadeur. Ce fut une +succession, bientôt assez déplaisante, d'attaques et d'apologies +toutes personnelles. On vit les deux adversaires ne pas hésiter, pour +les besoins de leur cause particulière, à vider les cartons du +ministère, venant lire à la tribune les dépêches officielles et même +les lettres privées, livrant les secrets d'État, sans paraître même +s'apercevoir, dans leur étrange acharnement, de la surprise pénible +qu'ils provoquaient ainsi en France[596] et hors de France[597]: le +tout pour arriver à bien établir devant l'étranger, qui écoutait et +auquel une telle démonstration ne pouvait déplaire, que si la France +se trouvait dans une situation fâcheuse, elle le devait à +l'incapacité, si ce n'était même à la déloyauté de tous ceux qui, à +des titres différents, avaient mis la main à ses affaires. + +[Note 596: M. Rossi écrivait à ce propos: «Tout ce que notre +diplomatie a fait, a dit, a pensé, a connu, a conjecturé, depuis deux +ans, sur la question d'Orient, a été lu, étalé, commenté à la tribune. +On a mis en scène les diplomates présents, les absents, les français, +les étrangers, comme si l'affaire d'Orient était finie et reléguée +dans le domaine de l'histoire. Nous ne croyons pas nous tromper en +affirmant que le comité diplomatique de la Convention mettait plus de +réserve dans ses communications au public sur les affaires pendantes. +Nous autres, nous sommes las, pour employer le mot de M. Villemain, de +toute cette politique rétrospective.» (Chronique politique de la +_Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1840.)] + +[Note 597: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du +4 décembre 1840: «Les révélations de secrets officiels et de +confidences ont été monstrueuses.» (T. 1er, p. 355.)] + +Laissons ces misères et arrivons vite à une partie plus intéressante +du débat, celle qui porta sur la question de paix ou de guerre. M. +Thiers, principalement préoccupé de sa popularité actuelle dans la +gauche[598], se donna après coup une attitude beaucoup plus résolument +belliqueuse qu'il ne l'avait eue au pouvoir. En réponse à la +distinction que M. Guizot avait faite, à la Chambre des pairs, entre +l'injure et le manque d'égards, il proclama qu'il y avait eu, au 15 +juillet, injure pour la France. «On a prononcé, dit-il, le mot de +tromperie, eh bien, je l'accepte. Oui, après dix ans d'alliance, cette +conduite à notre égard est une indigne tromperie... La France a senti +cet affront. Quoi! l'on voudrait que seul je l'aie senti? M. Thiers a +seul pu entraîner son pays! Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne +vous rappelle pas, je ne puis pas rappeler combien parmi vous il y a +eu d'hommes, que leur sympathie d'opinion n'amenait pas à moi, qui +sont venus me dire: Soutenez la dignité de la France; soutenez-la +jusqu'au bout. (_Mouvement._) Et aujourd'hui, on voudrait n'avoir pas +senti tout cela; on est presque honteux des bons sentiments que l'on a +éprouvés! (_Bruit._) Eh bien, Messieurs, ces sentiments, moi, je les +ai éprouvés profondément, je ne les désavoue pas, et, après les avoir +éprouvés très-sincèrement et comme un Français, comme un bon Français +le devait, j'ai voulu suivre jusqu'au bout, entendez-moi bien, la +conduite que de tels sentiments, quand on les a ressentis, doivent +inspirer... (_Mouvement._) Je ne puis pas songer à ces jours terribles +sans être profondément ému... Je savais bien que j'allais peut-être +faire couler le sang de dix générations; mais je me disais: Si la +France recule, l'Europe le sait; les Chambres, le gouvernement, tout +le monde s'est engagé: si elle recule, elle descend de son rang.» La +conséquence d'un tel langage, c'était la guerre. Seulement, la guerre +immédiate étant impossible, M. Thiers disait l'avoir ajournée au +printemps. En attendant, il voulait armer la France, et cet armement +prenait, dans son discours, des proportions étonnantes: il ne +s'agissait plus de cinq cent mille ni même de six cent mille soldats, +mais d'un total de neuf cent trente-neuf mille hommes. Ainsi armé, il +comptait venir dire aux puissances: ou la modification du traité ou la +guerre. Dans cette guerre, la France eût été sans doute seule contre +toute l'Europe; M. Thiers ne le niait pas; mais elle en eût été +quitte, selon lui, pour recommencer «un de ces grands actes d'énergie +qu'elle avait faits si magnifiquement au commencement du siècle». En +tout cas, ajoutait-il, «je me suis dit que, s'il y avait une faiblesse +à faire, la ferait qui voudrait, mais que ce ne serait ni moi ni mes +collègues». Tout en se posant ainsi comme ayant seul osé regarder +l'Europe en face, M. Thiers indiquait que son courage patriotique +avait été constamment entravé, annulé, par la faiblesse de +Louis-Philippe. Il ne nommait pas ce dernier, mais le désignait avec +une perfide clarté. Quand il faisait l'éloge du roi de Naples, «ce +petit roi» qui avait eu le coeur assez grand pour vouloir résister à +lord Palmerston, chacun comprenait que c'était pour le mettre en +opposition avec Louis-Philippe, et la gauche, afin de souligner +l'intention de l'orateur, applaudissait bruyamment, en criant-: «Bravo +pour le roi de Naples!» «Savez-vous, demandait M. Thiers, où était ma +faiblesse? On doutait, en Europe, que la résolution de la France fût +soutenue jusqu'au bout... On croyait que, lorsque les armements +seraient poussés au dernier terme, le cabinet n'existerait plus.» Et, +revenant avec insistance sur cette insinuation, il ne se lassait pas +de dénoncer à la tête du gouvernement un parti pris de faiblesse. De +là, à l'entendre, cette affirmation méprisante de lord Palmerston, +«que la France, après avoir montré de la mauvaise humeur, se tairait +et céderait». Il avait voulu lutter contre ce parti pris, donner un +démenti à cette affirmation: la puissance malfaisante et défaillante, +qu'il ne nommait toujours pas, l'avait une fois de plus emporté sur +lui, pour la honte de la France. Et alors il s'écriait, aux +acclamations de la gauche: «Qu'on me condamne, qu'on m'exclue à jamais +du pouvoir, j'y consens volontiers; mais quand je vois mon pays ainsi +humilié, je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse, et je +m'écrie: Quoi qu'il arrive, sachons être toujours ce qu'ont été nos +pères, et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a +toujours occupé en Europe!» + +[Note 598: «Je m'honore de l'appui de la gauche, disait M. Thiers; cet +appui tenait à ce qu'il y avait de commun entre elle et moi: l'amour +pour notre pays et sa révolution. Je ne crains pas de m'appeler +révolutionnaire; il n'y a que les parvenus de mauvaise éducation qui +ont peur de leur origine; moi je n'ai pas peur de la mienne.»] + +Après s'être donné ce rôle dans le passé, M. Thiers s'efforçait de +discréditer par avance la politique de sagesse et de modération à +laquelle ses successeurs étaient condamnés pour réparer ses fautes. +Cette paix qu'il ne pouvait pas, qu'au fond même il ne voulait pas +empêcher, il tâchait du moins de la rendre douloureuse au patriotisme, +et, dans ce dessein, fouillait en quelque sorte de sa parole aiguë, +les blessures encore à vif de l'orgueil national. «Le discours de la +couronne, déclarait-il, a dit que l'on espère la paix; il n'a pas dit +assez. On est certain de la paix... Je ne calomnie personne. Qu'on me +permette de dire les choses telles qu'elles sont: le cabinet du 29 +octobre a été formé pour la paix et la paix certaine... Ce calme, +calme triste dont vous vous vantez, savez-vous à quoi il tient? Il +tient à ce que le pays sait bien que la question est résolue. Il sait +que la question est résolue pour la paix...» Et alors il avertissait +la France «qu'elle avait ainsi perdu toute l'influence qu'elle pouvait +avoir dans la Méditerranée». Après avoir longuement insisté sur cette +déchéance, répété à satiété cette même phrase, il ajoutait: «Il y a +pis que cela; les pertes matérielles, on en revient. Si vous l'aviez +voulu, nous serions revenus des traités de 1815... (_Bravo! à gauche. +Agitation au centre._) Mais aujourd'hui qu'on sait qu'on a pu vous +intimider, aujourd'hui qu'après avoir dit que vous résisteriez vous ne +résistez pas, le secret est connu, et la coalition, vous la +retrouverez souvent... Je ne voudrais pas affliger mon pays; il m'en +coûte de remplir le triste rôle que je remplis ici. Savez-vous ce +qu'il faut lui dire: que s'il veut rester étranger aux grandes +questions, il fait bien de se conduire comme il fait aujourd'hui; s'il +ne veut que sauver _son territoire menacé_, pour parler le langage de +l'Adresse (_Vive adhésion à gauche. Réclamations au centre_), il n'y a +pas de danger peut-être dans la conduite qu'il tient; mais, s'il a la +prétention de se mêler aux grandes questions de l'Europe, il faut, en +se conduisant comme on l'a fait pour lui, qu'il y renonce pour +longtemps. Qu'il proportionne son énergie à ses prétentions ou qu'il +réduise ses prétentions, non pas à l'énergie qu'il a, mais à l'énergie +qu'on lui suppose. (_Vive approbation à gauche._)» + +L'attaque avait été perfide et redoutable: la défense fut habile et +résolue. Le ministre, cependant, dans un tel débat, était plus gêné +que le député: il devait calculer l'effet de chacune de ses phrases, +non-seulement sur le parlement dont il cherchait à conquérir les +votes, mais sur les chancelleries avec lesquelles il continuait à +négocier. De plus, en face d'une opinion réellement mortifiée, la +thèse de la prudence était beaucoup plus ingrate que celle du +patriotisme belliqueux, surtout quand celui qui défendait cette +dernière thèse ne courait pas le risque d'être mis en demeure de +traduire ses paroles en actes. Quelques semaines plus tard, dans une +autre discussion, M. Guizot a noté lui-même, avec une mélancolie +fière, le désavantage de son rôle. «J'envie quelquefois, disait-il, +les orateurs de l'opposition. Quand ils sont tristes, quand ils +sympathisent vivement avec des sentiments nationaux, ils peuvent venir +ici épancher librement toutes ces tristesses, exprimer librement +toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs plus sévères sont +imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner leur pays. Quand le +pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis aux hommes qui +gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments qui +l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin d'être +rassuré, il faut parler, à cette tribune, avec fermeté et confiance. +Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des regrets. +Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que d'autres ont le +plaisir de les répandre.» + +M. Guizot marqua tout de suite comment il entendait riposter aux +attaques de son adversaire. «Messieurs, commença-t-il, l'honorable M. +Thiers disait tout à l'heure: sous le ministère du 29 octobre, la +question est résolue, la paix est certaine. L'honorable M. Thiers n'a +dit que la moitié de la vérité: sous le ministère du 1er mars, la +question était résolue, la guerre était certaine.» Et pour appuyer +cette affirmation, il s'emparait non-seulement des actes de son +prédécesseur, mais des paroles qu'il venait de prononcer. +«Croyez-vous, demandait-il, que les neuf cent cinquante mille hommes +dont parlait tout à l'heure M. Thiers soient un moyen de garder la +paix? C'est un moyen de faire la guerre, de la rendre à peu près +infaillible... Voilà le vrai de la situation: vous êtes tombé parce +que vous poussiez à la guerre. Nous sommes arrivés au pouvoir, parce +que nous espérions maintenir la paix.» Le ministre reprit avec succès +la même idée, les jours suivants. Entre temps, il proclama, aux +applaudissements du centre, «le service immense rendu par la couronne +au pays, service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs +fois dans de semblables occasions». Mais ce fut surtout le quatrième +jour que, se dégageant et des récriminations personnelles et des +controverses sur le passé, il porta à son adversaire les coups +décisifs. Il commença par rappeler,--ce que l'on semblait trop +oublier,--qu'il y avait eu «des faits accomplis» depuis le traité du +15 juillet; c'était, en Orient, l'effondrement complet des Égyptiens, +survenu pendant que M. Thiers occupait le pouvoir, et sans qu'il eût +rien fait pour l'empêcher; c'étaient, en Occident, les réserves +diplomatiques et les armements de précaution du dernier cabinet. «Nous +avons maintenu les armements, dit le ministre, les armements de paix; +nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition, aucune +concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la position +isolée, digne, expectante que l'on avait prise, avec raison.» +Naturellement M. Guizot n'avait pas à faire confidence à la Chambre +des efforts indirects qu'il venait de tenter, sans succès, pour se +faire offrir une concession en Syrie, ni des inquiétudes qu'il +pouvait avoir sur l'Égypte. Ne révélant qu'un point des récentes +négociations, il annonça qu'en ce moment même les puissances offraient +au pacha, s'il se soumettait, de lui assurer l'Égypte héréditaire; et +il ajouta, sans s'inquiéter du déplaisir qu'en ressentirait lord +Palmerston[599]: «... Offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le +dire, surtout en considération de la France.» Il concluait ensuite: +«Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la durée +et sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie +tout entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait la réserve du +pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik héréditaire est offert à +Méhémet-Ali au nom des puissances. Dans cet état des faits, des faits +accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui +donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte héréditaire, dans +l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec neuf cent cinquante +mille hommes, vous lui ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au +centre._) Voilà la question réelle, voilà la question pratique. Il +faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la +position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre +administration, acceptant la réserve que vous avez faite, se contente +de cette réserve et donne au pacha, sincèrement, sans détour, le +conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question +les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez +prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous +êtes vous-même renfermé, donnerait au pacha le conseil de continuer je +ne sais quelle guerre, non en Syrie, où il ne sera bientôt plus, mais +en Égypte même, dans l'espoir que, par une guerre générale, dans six +mois, vous serez en état de lui faire recouvrer la Syrie. Il n'y a pas +d'autre question politique que celle-là. Tout le reste est du passé, +un passé qui nous est étranger... Je ne rentre pas dans le passé. Je +crois que ce qui importe au pays, c'est de mettre un terme à une +situation difficile et périlleuse; et on ne peut le faire qu'en +acceptant et les faits accomplis et les réserves qui ont été faites +au profit du pacha. Voilà la politique du cabinet...» Ce discours fut +comme un jet franc et vif de lumière sur le problème que venaient +d'obscurcir, pendant plusieurs jours, d'interminables discussions +rétrospectives. La Chambre fut heureuse de se sentir ramenée d'une +main si ferme à la question «pratique et actuelle», et d'y voir si +clair. + +[Note 599: Cf. plus haut, p. 378 et 379.] + +L'incomparable éclat de la lutte engagée entre les deux grands +orateurs rejeta nécessairement dans l'ombre tout le reste du débat. M. +Odilon Barrot, qui se croyait appelé, comme il l'a écrit depuis avec +une présomption naïve, à «couvrir» et à «relever» M. Thiers[600], +essaya de répondre au dernier discours de M. Guizot; il montra une +telle inintelligence de la question qu'il excita l'impatience de la +gauche elle-même, et que, pour se tirer d'affaire, il n'eut d'autre +ressource que de se jeter dans les personnalités et de reprendre +l'éternelle histoire du voyage à Gand: il eut ainsi la satisfaction de +soulever un nouveau tumulte, mais se fit rappeler qu'il avait été +volontaire royaliste en 1815. M. Thiers ne fut pas mieux servi par ses +anciens collègues, notamment par M. le comte Jaubert, qui se livra aux +sorties les plus furieuses et les plus compromettantes contre +l'Angleterre ou, pour parler son langage, contre «l'Anglais[601]». M. +Guizot trouva, au contraire, quelque secours dans une harangue du +général Bugeaud, assez décousue, mais pleine de verdeur et de bon +sens[602]. Notons enfin un très-éloquent discours de M. Berryer. +L'occasion était belle, en effet, pour l'orateur légitimiste, de +reprendre toutes les accusations de M. Thiers et d'en accabler la +monarchie de Juillet: il s'attacha à bien donner à la France le +sentiment douloureux et irrité qu'elle était humiliée, diminuée, et +qu'elle l'était par le fait du Roi. Il finit même par faire au +gouvernement ce reproche, étrange dans la bouche d'un royaliste, de se +méfier trop de la passion révolutionnaire et de ne pas comprendre ce +qui s'y trouvait de force patriotique. Cette thèse et cette tactique +sont déjà connues: M. Berryer y avait eu plus d'une fois recours; mais +jamais la flamme de sa parole n'avait été plus éclatante et plus +brûlante. La gauche l'acclama, et, le lendemain, toute la presse +opposante, depuis le _Constitutionnel_ jusqu'au _National_, porta aux +nues son discours. + +[Note 600: _Mémoires de M. Odilon Barrot_, t. Ier, p. 359.] + +[Note 601: «Je suis de l'école de l'Empire, s'écriait M. Jaubert; mon +père a été tué par un boulet anglais à la bataille d'Aboukir; en 1815, +j'ai vu les habits rouges des Anglais dans les Champs-Élysées; je ne +l'oublierai jamais.» Puis, parlant des incidents récents, il ajoutait: +«Il y a eu outrage; j'attends le jour de la vengeance.»] + +[Note 602: Le général Bugeaud fit justice des déclamations sur la +guerre révolutionnaire et de la légende des volontaires de 1792. «Il y +a beaucoup de gens en France, dit-il, qui sont persuadés qu'il suffit +de chanter la _Marseillaise_ pour renverser les armées de l'Europe. +J'apprécie beaucoup le chant de la _Marseillaise_. (_On rit._) Mais je +crois qu'à lui seul il ne donne pas la victoire. Je trouve très-bien +que les combattants chantent la _Marseillaise_, quelques instants +avant le combat, non pendant l'action: ce qu'il faut alors, c'est le +silence, c'est l'aplomb. Il faut se méfier des troupes silencieuses et +non pas de celles qui crient et qui chantent.»] + +De cette discussion, qui s'était prolongée pendant huit séances, la +majorité sortait éclairée sur la folie périlleuse de la politique +préconisée par M. Thiers. Mais tout ce qui lui avait été dit et répété +si éloquemment sur l'humiliation de la France lui laissait un certain +sentiment de malaise. Ce fut par égard pour ce sentiment qu'à la +dernière heure, la commission de l'Adresse apporta, avec l'adhésion +complète du ministère, une rédaction nouvelle d'une note un peu plus +fière que le premier projet de M. Dupin. On y disait que «la France +s'était vivement émue des événements qui venaient de s'accomplir en +Orient». La phrase si attaquée sur le _territoire menacé_ était +remplacée par cette déclaration générale: «La France, à l'état de paix +armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de +l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté +atteinte[603].» L'opposition songea un moment à voir, dans cette +modification de forme, son triomphe et la condamnation du ministère. +Mais elle ne persista pas dans cette manoeuvre, un peu puérile, et M. +Odilon Barrot présenta un amendement exprimant plus ou moins +nettement la pensée de la gauche. Ce fut pour M. Thiers l'occasion +d'un suprême effort. Laissant de côté tous ses grands plans de +campagne et son armée de neuf cent mille hommes, il donna à +l'amendement une portée restreinte et modeste: à l'entendre, c'était +seulement la répétition parlementaire de l'_ultimatum_ contenu dans la +note du 8 octobre, l'affirmation que la Chambre voulait assurer quand +même l'Égypte au pacha; puis, avec une éloquence nerveuse, pressante, +il plaça le ministère en face de ce dilemme, ou d'avouer qu'il était +résigné à sacrifier aussi l'Égypte, ou de laisser la Chambre poser ce +_casus belli_. La situation devenait embarrassante pour M. Guizot. +Céder à M. Thiers, c'était lui permettre de se dire vainqueur; et +puis, si décidé que fût le ministre à défendre l'Égypte, il ne lui +plaisait guère de voir la France s'engager à fond sur un terrain où +elle avait eu déjà et où elle pouvait encore rencontrer tant de +fâcheuses surprises. D'autre part, il ne voulait pas non plus, devant +le pays et devant l'étranger, avoir l'air d'abandonner la note du 8 +octobre. Il s'en tira fort habilement. «En fait, déclara-t-il dans une +dernière réplique, il n'y a pas de question. Ce que la note du 8 +octobre a dit est fait. Ce que la note du 8 octobre a demandé est +accompli... À l'heure qu'il est, l'offre de l'Égypte héréditaire est +portée au pacha par les puissances, et, je n'hésite pas à le redire, +surtout en considération de la France. Que venez-vous donc demander +aujourd'hui? Vous venez demander que la France exige par la menace ce +qui est obtenu par l'influence... Il s'agit de se donner à soi-même la +satisfaction puérile d'avoir écrit un cas de guerre. Messieurs, un +gouvernement prudent, une Chambre prudente n'écrivent pas des cas de +guerre; il les pratiquent, quand le moment arrive... J'estime +très-médiocrement ces cas de guerre qui apparaissent longtemps +d'avance, ainsi que les courages qui viennent longtemps après. +(_Bravo! au centre._)» Cette réplique eut un grand succès et enleva le +vote. L'amendement fut repoussé à une forte majorité, et l'ensemble de +l'Adresse adopté par 247 voix contre 161. + +[Note 603: En apportant cette nouvelle rédaction, M. Dupin s'exprima +ainsi: «Le rédacteur de l'Adresse et la majorité de la commission +n'ont pas changé d'opinion; mais, avec les sentiments français qui +étaient dans nos coeurs, nous avons été amenés à recueillir les +impressions, non pas de nos adversaires, mais de nos amis, et à donner +satisfaction à la Chambre, non en changeant les sentiments, mais en +leur donnant plus de relief et de saillie.»] + +M. Thiers était bien complétement battu. Il le devait en grande +partie à lui-même, à son langage dans le débat. Il avait trouvé moyen +d'inquiéter par ses allures belliqueuses et révolutionnaires, sans +cependant en imposer par ce plan de guerre au printemps que la Chambre +n'avait pu entendre exposer sans sourire et dont les journaux +s'étaient gaussés[604]. On l'avait jugé un homme d'État à la fois peu +sérieux et dangereux. M. de Lamartine écrivait alors à un ami: «Rien +ne peut vous donner une idée de la démonétisation de M. Thiers.» La +plupart des conservateurs ressentaient, à l'égard du ministre tombé, +un sentiment mêlé d'effroi, d'indignation et de dédain, et leurs +journaux l'exprimaient sans ménagement aucun. Il paraissait très-dur à +M. Thiers d'être frappé par cette presse dont il s'était tant servi +contre les autres. Il en souffrait parfois jusqu'à verser des larmes +de tristesse et de colère[605]. Au cours de la discussion, il s'en +était plaint, à la tribune, avec un accent de douloureuse +amertume[606]. + +[Note 604: Le _Journal des Débats_ criblait de ses sarcasmes ce fameux +plan. «M. Thiers, disait-il, se donne un singulier mérite, et voici ce +mérite: sa politique officielle était pacifique, mais sa politique +secrète était belliqueuse! Au mois d'octobre, il ne considérait pas le +traité de Londres comme une insulte; il l'eût considéré comme une +insulte, au mois de mai prochain! Il n'entendait pas s'opposer à +l'exécution du traité, il l'a dit et l'a prouvé; mais il voulait le +faire modifier, quand il serait pleinement exécuté! Il a abandonné la +Syrie aux chances de la guerre; mais, au mois de mai, il eût essayé de +la reprendre.» Puis, cessant de railler, il apostrophait ainsi +l'ancien ministre du 1er mars: «Non, M. Thiers, vous n'avez pas voulu +la guerre. Vous ne l'avez pas plus voulu au mois d'octobre qu'au mois +d'août, avec cette résolution sérieuse et calme d'un homme d'État qui +a calculé les chances et qui se sent la main assez forte pour diriger +les événements... Puis, quand les événements vous ont déçu, vous +n'avez plus songé qu'à vous préparer sur les bancs de l'opposition une +retraite avantageuse.»] + +[Note 605: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_ du 10 décembre +1840.] + +[Note 606: M. Thiers avait dit, dans son discours du 27 novembre: +«Cette presse m'injurie de la manière la plus affreuse. On me fait un +homme de presse qui attaque tout le monde avec cet instrument, comme +si je n'étais pas la plus grande victime de la presse! (_Exclamations +et rires au centre._) Messieurs, n'y a-t-il pas des journaux qui me +diffament tous les jours de la manière la plus odieuse? Eh bien, je +leur accorde une chose: on peut toujours faire souffrir un honnête +homme quand on le calomnie; je leur accorde cette triste puissance sur +moi... Mais cet honnête homme méprise, il méprise beaucoup, et c'est +sa seule vengeance.»] + +À l'étranger, l'attitude de M. Thiers avait eu des effets plus +déplorables encore. Il ne s'était pas seulement nui à lui-même, il +avait nui gravement à la France. Toute cette mise en scène +belliqueuse semblait, en effet, donner raison à ceux qui, depuis +quelques mois, dénonçaient notre gouvernement comme menaçant la paix +de l'Europe. Lord Palmerston sentit aussitôt l'avantage qu'il pouvait +en tirer, et se fit honneur de son opposition à une politique qui se +vantait d'avoir eu de si mauvais desseins[607]. Les adversaires +anglais du chef du _Foreign Office_ déclaraient que sa politique et +ses actes étaient justifiés par les révélations de M. Thiers[608].» M. +Desages, que sa haute situation au ministère des affaires étrangères +mettait bien au courant de toutes les choses d'Europe, disait, peu +après, à ce propos, au duc de Broglie: «Depuis ses discours, M. Thiers +est tenu plus que jamais, au dehors, pour le représentant de la guerre +révolutionnaire et de tous les souvenirs impériaux; à ce point que sa +rentrée aux affaires amènerait une guerre immédiate. En Allemagne, son +langage a contribué à monter plus encore les esprits contre la France, +à aviver la passion de 1813. En Angleterre, depuis cette affreuse +discussion, tout le monde commence à trouver que lord Palmerston a eu +raison de rompre avec de pareils brouillons[609].» Enfin, de +Saint-Pétersbourg, M. de Barante écrivait: «La manière dont on a +cherché à justifier, à glorifier une politique d'illusion, a achevé le +mal de cette politique, en resserrant les noeuds de toutes les +alliances hostilement défensives[610].» + +[Note 607: BULWER, t. II, p. 324.] + +[Note 608: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 354 et +355.] + +[Note 609: _Documents inédits._] + +[Note 610: _Ibid._] + +M. Guizot avait-il gagné tout ce qu'avait perdu M. Thiers? Sans doute, +la victoire de l'Adresse apparaissait être bien sa victoire. En France +comme à l'étranger, l'effet en était considérable. Toutefois, s'il +avait vaincu l'opposition, il n'était pas encore assuré de dominer la +majorité. Au milieu même de son triomphe, il avait le sentiment de +cette incertitude; mais il ne s'en décourageait pas, et, envisageant +d'un regard viril les difficultés qui lui restaient à vaincre de ce +côté, il écrivait à M. de Barante: «Je sors d'une grande lutte. La +bataille est, je crois, bien gagnée. Mais je ne me fais aucune +illusion; cette bataille-là n'est que le commencement d'une longue et +rude campagne. Depuis 1836, depuis la chute du cabinet du 11 octobre, +le parti gouvernemental est dissous, et le gouvernement flottant, +abaissé, énervé. Le grand péril où nous sommes arrivés par cette voie +nous en fera-t-il sortir? Ressaisirons-nous le bien d'une majorité +vraie et durable, par l'évidence du mal que nous a fait son absence? +Je l'espère et j'y travaillerai sans relâche. C'est commencé. La +Chambre est coupée en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation +oscillatoire entre le centre et la gauche, qui a tout gâté depuis +quatre ans, même le bien. Mais tout cela n'est qu'un commencement. Du +reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquiétudes. Le +monde en est plein, les esprits en sont pleins. Je crois le bien +possible, probable même, à travers des obstacles, des embarras, des +ennuis, des échecs innombrables. Cela me suffit et cela doit suffire à +tous les hommes de sens. La condition humaine n'est pas plus douce que +cela[611].» + +[Note 611: Lettre du 13 décembre 1840. (_Documents inédits._)] + + +VI + +La discussion de l'Adresse avait prouvé que la politique belliqueuse +était condamnée par la représentation nationale. Une occasion allait +se présenter de voir si elle avait plus de crédit sur le peuple +lui-même. Après l'épreuve du parlement, celle de la rue. + +Le 30 novembre 1840, la frégate _la Belle Poule_, sous les ordres du +prince de Joinville, avait mouillé en vue de Cherbourg, rapportant de +Sainte-Hélène le corps de Napoléon. Restait maintenant à le +transporter à la sépulture qui l'attendait sous le dôme des Invalides. +Au mois de mai précédent, quand cette question «du retour des cendres» +avait été si inopinément soulevée par M. Thiers, les esprits +prévoyants s'étaient aussitôt préoccupés de ce que serait le jour de +la rentrée dans Paris, de ce que produirait la rencontre de ce +cercueil redoutable avec le peuple debout pour le recevoir. Les +événements survenus depuis lors, l'irritation patriotique et +l'agitation révolutionnaire provoquées par le traité du 15 juillet, +n'étaient point faits pour diminuer le danger. Que ne pourrait pas +inspirer à des esprits excités et souffrants le contraste entre les +souvenirs de victoire évoqués par la vue de ce mort et les +humiliations qu'au dire de M. Thiers et de ses amis, Louis-Philippe +avait attirées à la France par sa faiblesse! Le langage des journaux +de gauche témoignait qu'ils trouvaient l'occasion favorable et +voulaient en profiter. Plus approchait la cérémonie, plus ils +s'attachaient à échauffer, à irriter les esprits, poussant la garde +nationale à crier: «À bas les traîtres!» et préparant visiblement ce +qu'on appelle, en langage révolutionnaire, une «journée[612]». Le +gouvernement n'était nullement rassuré, et le _Journal des Débats_ +avouait ses alarmes[613]. Il n'était pas jusqu'aux cabinets étrangers +qui ne s'attendissent à voir éclater, en cette circonstance, quelque +émeute ou même une révolution[614]. + +[Note 612: M. Berryer avait dit à la tribune, dans la discussion de +l'Adresse: «Je l'entends, je l'entends, le canon de Saint-Jean d'Acre, +j'entends le canon anglais qui brise Saint-Jean d'Acre, devant lequel +Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre, aux rives d'une autre +mer, un autre canon qui va vous annoncer les restes du prisonnier de +l'Anglais. À ses funérailles et dans sa tombe même, est-ce que vous +ensevelirez, sans gémir, sans protester, l'influence, l'ascendant +qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore?»] + +[Note 613: 13, 14 et 15 décembre 1840.] + +[Note 614: M. de Barante écrivait plus tard, le 30 décembre 1840, à M. +Guizot: «On attendait ici (à Saint-Pétersbourg) impatiemment des +nouvelles de la cérémonie funèbre de Napoléon. Beaucoup de personnes, +et probablement l'Empereur tout le premier, s'imaginaient qu'elle +serait l'occasion de quelque grand trouble.» (_Documents inédits._)] + +En dépit de ses inquiétudes, le ministère ne voulut se montrer ni +craintif ni mesquin; il n'épargna rien pour donner à la cérémonie le +plus d'importance et d'éclat possible. Il fut décidé que le corps +serait amené par eau jusqu'à Courbevoie, et que l'entrée dans Paris se +ferait par l'arc de triomphe de l'Étoile et par les Champs-Élysées: +c'était accorder largement à la foule la place pour se développer. Un +temple grec fut élevé à Courbevoie, à l'endroit où devait avoir lieu +le débarquement; on dressa le long du parcours d'immenses statues de +plâtre doré et des colonnes avec des aigles; sur le sommet de l'arc de +triomphe, était figurée l'apothéose de l'Empereur. Pour porter le +cercueil, on construisit un char gigantesque de cinquante pieds de +haut, tout orné de velours, d'or et de sculptures; seize chevaux +devaient y être attelés. Cette mise en scène était, à la vérité, plus +brillante que vraiment grandiose et émouvante; elle sentait trop le +décor d'opéra, trahissant ainsi ce qu'il y avait d'un peu faux ou tout +au moins de factice dans cette cérémonie; pour presque tous ceux qui y +prenaient part, il ne s'agissait guère que d'une grande représentation +politique; nous aurions dit: une comédie, si la mort n'y eût +figuré[615]. Le prince de Joinville avait été mieux inspiré pour tout +ce qu'il avait eu à régler comme chef de l'expédition maritime. Le +voyage à Sainte-Hélène, le tête-à-tête avec le mort pendant une longue +traversée, dans la solitude de l'Océan, les réflexions qu'il avait dû +faire alors sur cette destinée si extraordinaire et si tragique, la +sincérité d'émotion qui est le privilége d'une jeunesse généreuse, lui +avaient donné le sens juste du genre de grandeur qui convenait à de +telles funérailles. Il le prouva dans un incident qui précéda de peu +de jours l'entrée dans Paris. Pour remonter la Seine, on avait préparé +un bateau pompeusement orné; aussitôt qu'il en fut informé, le prince +fit supprimer tous les ornements; son ordre portait: «Le bateau sera +peint en noir; à la tête de mât, flottera le pavillon impérial; sur le +pont, à l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre +rapporté de Sainte-Hélène; l'encens fumera; à la tête, s'élèvera la +croix; le prêtre se tiendra devant l'autel; mon état-major et moi +derrière; les matelots seront en armes; le canon, tiré à l'arrière, +annoncera le bateau portant les dépouilles mortelles de l'Empereur. +Point d'autre décoration.» Comme on l'écrivait alors, le prince «avait +compris que le pont d'un vaisseau était assez dignement paré, quand il +avait à son bord le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu». +Eût-on pu agir de même pour l'entrée à Paris? Qui sait si la frivolité +déçue du badaud n'eût pas alors accusé le gouvernement d'avoir +marchandé jalousement les honneurs à la dépouille impériale? + +[Note 615: M. Doudan, qui, il est vrai, n'était pas prompt à l'émotion +et voyait facilement le côté ridicule des choses, écrivait à ce +propos: «Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une +grande impression, unanime, profonde; mais, avec l'infinie variété de +nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le +directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui +ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrêtait à la +porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'Empereur, repris +après une bataille à Sainte-Hélène, cela serait grand; mais les +statues de l'Éloquence, de la Justice et de l'Idéologie, exécutées en +plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image +parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions, +tirées des vieux garde-meubles de l'Empire, ne pourront pas supporter +le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une +nation de baladins et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant +tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.» +(_Mélanges et lettres_, t. 1er, p. 354.)] + +Les divers préparatifs avaient demandé du temps. Parti de Cherbourg le +8 décembre, le funèbre convoi ne fit son entrée dans Paris que le 15. +Il gelait à 14 degrés; la Seine charriait des glaçons, un vent de +nord-est coupait les visages. Malgré tout, une multitude immense, +telle qu'on n'en avait peut-être jamais vu de pareille, encombrait les +abords du parcours. Qu'allait-il sortir d'un tel rassemblement? Le +gouvernement attendait, anxieux. Il n'en sortit rien. Cette population +n'était venue que pour voir un spectacle extraordinaire. Elle acclama +les marins de la _Belle Poule_ qui entouraient le char, la hache +d'abordage sur l'épaule, et dont l'air hardi, la simplicité militaire +tranchaient avec le reste. Les vieux soldats de l'Empire, dans leurs +costumes légendaires, eurent aussi un succès d'émotion. Mais +l'ensemble était froid et banal, froid comme la température, banal +comme le décor. N'était-il pas bien significatif que, des innombrables +pièces de vers composés pour la circonstance, pas une n'eût été animée +d'un souffle vrai et ne fût allée à l'âme de la nation. En tout cas, +dans cette grande excitation de la curiosité populaire, ce qui était +le plus oublié, c'était la politique du moment. À peine, dans chaque +légion de la garde nationale, se trouva-t-il, de loin en loin, une +cinquantaine d'individus pour crier nonchalamment: «À bas Guizot! À +bas l'homme de Gand! À bas les traîtres! À bas les Anglais!» Ces cris +ne se propagèrent pas et se perdirent dans l'indifférence générale. Ce +fut juste assez pour montrer que l'on avait tenté une manifestation et +que la population s'y était refusée. Vers deux heures, le convoi +arriva devant l'hôtel des Invalides. Aux sons d'une marche à la fois +funèbre et triomphale, au bruit du canon qui tonnait au dehors, le +cercueil, porté sur les épaules des marins et des soldats, fit son +entrée dans l'église, où l'attendaient le Roi, la famille royale, les +ministres, les Chambres, les hauts fonctionnaires. «Sire, dit le +prince de Joinville au Roi en baissant son épée, je vous présente le +corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France», +répondit Louis-Philippe; et, remettant au général Bertrand l'épée de +Napoléon, il lui dit: «Général Bertrand, je vous charge de placer +l'épée de l'Empereur sur son cercueil.» Puis au général Gourgaud: +«Général Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'Empereur.» +Le service religieux fut ensuite célébré. À cinq heures, tout était +terminé, et la foule se dispersait paisiblement. + +Les ministres rentrèrent chez eux, singulièrement soulagés et presque +surpris d'avoir vu se passer sans encombre cette inquiétante journée. +Le _Journal des Débats_, d'autant plus triomphant qu'il avait été plus +alarmé, railla la déconvenue de «ces journaux parlementaires qui +avaient espéré regagner dans les rues ce qu'ils avaient perdu dans les +Chambres». Et il ajoutait: «Le 15 décembre a montré que le +gouvernement était fort de la confiance du peuple, car ses ennemis +avaient mis tout en oeuvre pour l'égarer et le corrompre, et ils ont +échoué. Ils avaient remué ciel et terre pour tirer une démonstration +politique d'un grand acte de reconnaissance nationale, et ils ont +échoué[616].» M. Guizot eut soin de se faire honneur de ce succès +auprès des gouvernements étrangers qui en avaient douté. Dès le +lendemain de la cérémonie, il donnait les instructions suivantes à ses +ambassadeurs: «Je dois vous faire remarquer et vous inviter à faire +remarquer à votre tour le caractère politique de cette journée, qui a +prouvé, par le témoignage d'un million d'hommes réunis entre le palais +des Tuileries et le pont de Neuilly, combien la population de Paris et +de la France est éloignée de tout dessein turbulent, de toute +tentative anarchique, et les repousse, par sa seule attitude, au +milieu même des circonstances les plus propres à exalter les +sentiments nationaux[617].» Et, deux jours après, il écrivait au baron +Mounier, alors en mission officieuse à Londres: «Nous voilà, mon cher +ami, hors du second défilé. Napoléon et un million de Français se sont +trouvés en contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est +pas sorti une étincelle. Nous avons plus raison que nous ne croyons. +Malgré tant de mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce +pays-ci veut l'ordre, la paix, le bon gouvernement. Les bouffées +révolutionnaires y sont factices et courtes. Elles emporteraient +toutes choses, si on ne leur résistait pas; mais, quand on leur +résiste, elles s'arrêtent, comme ces grands feux de paille que les +enfants attisent dans les rues et où personne n'apporte de solides +aliments. Le spectacle de mardi était beau: c'était un pur spectacle. +Nos adversaires s'en étaient promis deux choses, une émeute contre moi +et une démonstration d'humeur guerrière. L'un et l'autre dessein ont +échoué... Le désappointement est grand, car le travail avait été +très-actif. Mardi soir, personne n'aurait pu se douter de ce qui +s'était passé le matin. On n'en parle déjà plus. Les difficultés +générales du gouvernement subsistent, toujours les mêmes et immenses. +Les incidents menaçants se sont dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte +et Napoléon aux Invalides[618].» M. Guizot pouvait en effet se +féliciter, et cependant, quand on le voit ainsi persuadé que ce nom de +Napoléon, si légèrement évoqué par M. Thiers, n'était plus désormais +qu'un souvenir scellé dans le tombeau de l'église des Invalides, on ne +peut s'empêcher de songer au démenti que l'événement devait bientôt +lui donner. Sans doute, il serait puéril d'expliquer par le «retour +des cendres» la fortune étonnante du prince qui, oublié de tous, +subissait alors sa peine dans le château de Ham; toutefois, on ne +saurait aujourd'hui le contester: par de telles cérémonies, la +monarchie de Juillet servait, avec une générosité un peu naïve et que +l'Empire n'aurait pas eue à sa place, une cause qui n'était pas la +sienne[619]. + +[Note 616: 16 et 17 décembre 1840.] + +[Note 617: Lettre à M. de Barante, du 16 décembre 1840. (_Documents +inédits._)] + +[Note 618: _Mémoires de M. Guizot._] + +[Note 619: Dans sa lettre parisienne du 20 décembre 1840, madame Émile +de Girardin raconte ou plutôt suppose des conversations échangées +entre diverses personnes sur la cérémonie du 15 décembre. «Le prince +de Joinville, dit un vieux général, est un brave jeune homme; +l'Empereur l'aurait beaucoup aimé.--C'est possible, répond son +interlocuteur; mais l'Empereur, à sa place, ne _se_ serait pas +ramené.»] + + +VII + +M. Guizot avait, par son attitude dans la discussion de l'Adresse, +donné un gage à la paix européenne; il en donnait un autre au +sentiment national, en maintenant la France à l'état de paix armée. +«J'ai toujours eu en perspective le rétablissement du concert +européen, écrivait-il le 10 décembre à M. de Sainte-Aulaire. Mais nous +l'attendrons, et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec +convenance que nous avons fait nos armements. Ils étaient nécessaires. +Notre matériel, notre cavalerie, notre artillerie, nos arsenaux, nos +places fortes n'étaient pas dans un état satisfaisant. Ils le sont +désormais, et ils resteront tels qu'il nous convient. La position +permanente de notre établissement militaire, celle qui ne s'improvise +pas, sortira de cette crise grandement améliorée. Quant à notre force +en hommes, nous la garderons sur le pied actuel aussi longtemps que la +situation actuelle se prolongera[620].» M. Guizot disait encore, le 18 +décembre, dans une lettre à M. de Bourqueney: «Notre isolement nous +oblige, et pour notre sûreté et pour la satisfaction des esprits en +France, à maintenir nos armements actuels. Nous les avons arrêtés à la +limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est formé. Le +cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons déclaré +que nous ne le ferions point; mais, pour que nous puissions réduire +nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée, de +manière que la disposition des esprits change aussi et se calme[621].» + +[Note 620: L'armée, à la chute de M. Thiers, et par suite de l'appel +des classes de 1834 à 1838, comprenait environ quatre cent quarante +mille hommes. C'est à peu de chose près ce chiffre que maintenait le +ministère du 29 octobre.] + +[Note 621: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 39 et p. 55.] + +Bien que l'accroissement de nos forces militaires fût présenté comme +étant «purement de précaution et pacifique», il ne laissait pas que +d'émouvoir l'Europe. On s'en préoccupait surtout outre-Rhin, où les +esprits continuaient à être fort excités contre la France; les +journaux allemands en parlaient avec un mélange d'inquiétude affectée +et de colère superbe. Stimulés par ce mouvement d'opinion, les +gouvernements de Vienne et de Berlin se décidèrent à faire une +démarche auprès du cabinet français. M. d'Arnim et le comte Apponyi +vinrent successivement trouver M. Guizot; ils se plaignirent d'abord +«des efforts de la presse radicale pour faire de la propagande +révolutionnaire en Allemagne»; puis, passant aux armements, ils +représentèrent «que la France n'était menacée par personne, que ses +armements avaient excité des inquiétudes en Allemagne, et que, s'ils +étaient maintenus, les puissances se verraient peut-être obligées +d'armer à leur tour.» M. Guizot refusa d'examiner la question des +journaux. «Quant aux armements, dit-il, ils n'ont rien d'hostile pour +l'Allemagne, rien de menaçant pour la paix. Ils nous sont commandés +par notre situation isolée et par l'état des esprits en France. C'est +un devoir pour le gouvernement du Roi de mettre sa prévoyance en +rapport avec cette situation et de donner à la sollicitude, à la +susceptibilité nationale, satisfaction et sécurité... Que les causes +qui ont rendu ces mesures indispensables cessent absolument, sans +doute nous ne prolongerons pas gratuitement un état de choses si +onéreux. Mais tant que nous serons obligés de rester dans l'isolement +qui nous a paru nécessaire pour protéger notre dignité et nos +intérêts, nous maintiendrons les armements de précaution qui y +correspondent.» Les représentants de la Prusse et de l'Autriche +n'insistèrent pas, et laissèrent voir, plus ou moins explicitement, +qu'ils s'attendaient à cette réponse[622]. Ils avaient agi pour donner +satisfaction aux populations allemandes, mais sans avoir aucune envie +d'en faire sortir un conflit[623]. Lord Palmerston et le Czar se +plaignirent même, à cette occasion, de la mollesse des cabinets de +Vienne et de Berlin dans leurs rapports avec la France[624]. + +[Note 622: Cette démarche est rapportée dans une lettre de M. Guizot à +M. de Barante, décembre 1840. (_Document inédits._)] + +[Note 623: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; _Mémoires de M. +de Metternich_, t. VI, p. 507, 508.--HILLEBRAND, _Geschichte +Frankreichs_, t. II, p. 459.] + +[Note 624: HILLEBRAND, _Ibid._] + +Plusieurs des mesures d'armement prises par le ministère du 1er mars +et maintenues par le ministère du 29 octobre, nécessitaient +l'intervention des Chambres. Tel était le cas notamment de ce grand +travail des fortifications de Paris, que M. Thiers avait si hardiment +décidé et engagé par simple ordonnance. Ses successeurs pouvaient être +tentés de ne pas prendre à leur charge une entreprise très-coûteuse, +peu populaire, et dont ils risquaient de n'avoir guère que l'embarras, +tandis que l'honneur en resterait au cabinet précédent. Mais le souci +supérieur de la défense nationale et aussi la volonté très-décidée du +Roi leur interdirent toute hésitation; dès le 12 décembre, ils +déposaient un projet de loi tendant à ouvrir pour ce travail un crédit +de cent quarante millions. Il apparut tout de suite qu'on allait avoir +un spectacle assez piquant au lendemain de la terrible bataille de +l'Adresse, celui de M. Thiers soutenant la même cause que M. Guizot. +M. Thiers, en effet, laissant de côté pour un moment toutes les +manoeuvres d'opposition, témoignait n'avoir qu'une préoccupation, le +succès de la loi. L'intérêt engagé lui paraissait au-dessus de tous +les calculs de parti; et puis il se rendait compte que le ministre qui +avait commencé les travaux sans approbation législative, encourrait +les plus lourdes responsabilités si le parlement refusait de ratifier +son initiative. Dans son zèle, il se fit même nommer rapporteur, et +déposa, le 13 janvier 1841, sous forme de rapport, tout un traité +historique, stratégique, topographique et financier sur les +fortifications de Paris. + +Du moment que le ministre de la veille et celui du jour étaient +d'accord, ne semblait-il pas que le vote de la loi fût chose faite? Il +s'en fallait de beaucoup. Un regard jeté sur les journaux suffisait +pour faire voir que, dans tous les partis, les fortifications +rencontraient des adversaires[625]. Ces journaux reflétaient +exactement les dispositions du parlement. Parmi les députés de la +gauche, si le plus grand nombre suivait M. Thiers, d'autres, fidèles à +leurs anciennes préventions, voyaient toujours, dans les +fortifications, une menace contre la liberté des émeutes parisiennes. +Du côté des conservateurs, la mauvaise volonté était peut-être plus +générale encore; cette entreprise leur semblait une partie intégrante +de la politique belliqueuse qu'ils entendaient répudier entièrement; +ils craignaient que la guerre, devenue ainsi moins dangereuse, ne +tentât davantage l'opinion[626]. Toute réaction tend naturellement à +s'exagérer; c'est ce qui arrivait alors à la réaction pacifique de +1841; on eût dit que, chez plusieurs, la terreur de la guerre ne +laissait pas complétement intact le sens du patriotisme. L'appui donné +à la loi par M. Thiers contribuait à la rendre plus suspecte, et telle +était l'animosité de certains députés du centre contre l'ancien +ministre du 1er mars, qu'ils eussent repoussé la loi des +fortifications rien que pour le plaisir de lui infliger un échec +personnel. Il fallait aussi compter avec l'épouvante causée aux +financiers par la perspective d'une si énorme dépense. Faut-il enfin +parler de l'objection quelque peu puérile de ceux qui prétendaient que +Paris fortifié serait Paris _bêtifié_[627]? + +[Note 625: À gauche, la presse se divisait ainsi: pour les +fortifications, les journaux thiéristes et le _National_; contre, le +_Commerce_ et les autres feuilles d'extrême gauche. À droite, le +_Journal des Débats_ soutenait la loi, mais tristement et sans grand +entrain; la _Presse_ la combattait.] + +[Note 626: À entendre la réflexion, un peu chagrine, il est vrai, d'un +contemporain, certains conservateurs étaient «bien aises de n'avoir +pas d'armes pour se défendre, comme les petits enfants de n'avoir pas +de plume pour faire leur devoir».] + +[Note 627: «Soyez franc, écrivait madame de Girardin le 24 janvier +1841, connaissez-vous au monde une ville de guerre où l'esprit +travaille? il n'en est point..... Ne mettez pas à Paris une armure, sa +lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les +destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, l'idée a peur du fer; +elle n'ose point naître sous une pesante coiffure.» Elle invoquait à +l'appui l'opposition de tous les grands lettrés contre les +fortifications, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de +Balzac, de Théophile Gautier, etc. «Le projet, concluait madame de +Girardin, est un coup d'État contre l'esprit; il fait naturellement +frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.» (Le vicomte DE +LAUNAY, _Lettres parisiennes_, t. III, p. 119 à 121.)] + +Pour dominer ces hésitations, pour surmonter ces résistances, il eût +fallu une action très-énergique du cabinet. Or quelques-uns des +ministres partageaient plus ou moins les répugnances des +conservateurs. M. Humann paraissait fort contrarié de voir grossir le +déficit de son budget, et sans combattre ouvertement l'idée de +fortifier Paris, il avait toujours un mot à lancer à l'encontre. Fait +plus grave encore, le maréchal Soult, qui, par son glorieux passé +comme par sa situation éminente, semblait avoir le plus d'autorité en +cette affaire, ne cachait pas son peu de goût pour une partie +essentielle du projet, celle qui ajoutait l'enceinte continue aux +forts détachés; ces derniers lui paraissaient suffire. Il avait même +expressément réservé cette opinion personnelle dans l'exposé des +motifs[628], et, depuis lors, il faisait volontiers, dans son salon, +des conférences stratégiques pour prouver que l'on pouvait défendre +Paris par de grandes manoeuvres sans l'entourer de remparts. Presque +seul dans le cabinet, le ministre des affaires étrangères était résolu +à soutenir tout le projet. Or, s'il avait de l'influence sur une +partie des conservateurs, d'autres, au contraire, lui eussent fait +échec sans trop de regret. À en croire certains bruits, M. Molé avait +jugé l'occasion favorable pour tenter de renverser M. Guizot et de +prendre sa place; on prétendait qu'il avait, dans ce dessein, partie +liée avec M. Dufaure et M. Passy. Ce qui est certain, c'est que +l'ancien ministre du 15 avril ne ménageait pas le projet dans ses +conversations: il affectait de prendre en main cette politique +pacifique qu'il reprochait à M. Guizot de ne pas oser défendre +complétement[629]. Si attaqué ou si insuffisamment soutenu qu'il fût +du côté conservateur, le projet y rencontrait cependant un puissant +appui: c'était celui du Roi. Louis-Philippe proclamait très-haut +l'importance qu'il attachait aux fortifications, et, se livrant +personnellement à un travail actif de propagande, il invitait à dîner +les députés récalcitrants ou hésitants, pour les «chambrer». Mais +l'action royale suffisait-elle à contre-balancer tant d'influences +contraires? En somme, la situation était très-confuse, très-obscure: +partisans et adversaires de la loi siégeaient pêle-mêle dans toutes +les parties de l'Assemblée. Personne ne pouvait prévoir ce qui +sortirait de là. M. Guizot, néanmoins, avec son optimisme habituel, +assurait que tout irait bien. + +[Note 628: «Je n'ai point abandonné, disait le maréchal, l'opinion que +j'ai été appelé à émettre, sur la même question de fortifier Paris, en +1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé que ce n'était pas le moment de la +reproduire. Aussi je l'ai écartée avec soin, afin que la question se +présentât tout entière devant la Chambre. Mais je lui dois et je me +dois à moi-même de déclarer que je fais expressément la réserve de +cette opinion antérieure que ni le temps ni les circonstances n'ont +affaiblie.»] + +[Note 629: Les journaux thiéristes dénonçaient ouvertement cette +intrigue. Cf. entre autres le _Siècle_ du 8 janvier 1841. Le bruit en +arrivait jusqu'à Londres, et M. Charles Greville écrivait à ce propos, +le 13 janvier 1841: «Guizot est évidemment inquiet de certaines +intrigues maintenant en oeuvre pour le renverser. De ces intrigues, +Molé est l'objet ou l'agent, peut-être les deux à la fois. Guizot a +envoyé l'autre jour à Reeve un article habilement fait, où l'on +discutait la position de M. Molé et la moralité aussi bien que la +possibilité de son arrivée au pouvoir avec l'aide d'une coalition.» +(_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 365.)] + +La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés, le 21 janvier 1841; +elle devait se prolonger jusqu'au 1er février. L'opinion, fort +attentive, en suivait anxieusement les péripéties; peu de questions +avaient autant occupé et partagé les esprits. De nombreux orateurs +combattirent l'idée même de fortifier Paris: le discours le plus +retentissant dans ce sens fut celui de M. de Lamartine. Mais le danger +ne venait pas de ces adversaires patents; il venait de ceux qui, en la +forme, demandaient seulement la modification du système proposé: +danger d'autant plus grand que les auteurs de cette manoeuvre +semblaient appuyés par le président du conseil lui-même. Dès la +seconde journée, le maréchal Soult prononça un long discours où, tout +en disant se rallier au projet comme ministre, il s'efforçait de +démontrer, comme militaire, que les forts avancés étaient seuls utiles +et que l'enceinte fortifiée ne servait à rien. L'émotion fut grande. +Si l'enceinte était abandonnée, la gauche ne voudrait plus d'un +projet restreint à ces «forts détachés» si longtemps maudits par +elle, et il n'y aurait plus chance de faire rien adopter. D'autre +part, comment espérer que les conservateurs, déjà si hésitants, se +rallieraient à l'enceinte continue, si elle était combattue par le +premier ministre? La commission demanda le renvoi au lendemain pour +s'entendre avec le gouvernement. Les adversaires du projet se +flattaient déjà d'avoir bataille gagnée. Mais, le soir même, le Roi +écrivait au maréchal sur un ton si ferme, que celui-ci, qui avait +appris à obéir sous Napoléon, se rendit auprès de la commission et lui +fit d'un air grognon les déclarations qu'elle désirait. Le rapporteur +put dès lors affirmer à la Chambre que le président du conseil +adhérait au projet tout entier et ne voyait dans l'addition de +l'enceinte aux ouvrages détachés qu'une force de plus. + +Cet incident laissait un grand trouble dans les esprits. Les +hésitations ou les répugnances du centre s'en trouvaient accrues; ceux +qui rêvaient de substituer M. Molé à M. Guizot entrevoyaient le +concours possible du maréchal Soult. À gauche, les partisans du projet +accusaient le ministère de trahir; M. Guizot lui-même était soupçonné +de ne pas jouer franc jeu; on s'étonnait qu'il n'eût pas encore pris +la parole pour proclamer la volonté du gouvernement. Le _Journal des +Débats_, malgré son désir de servir le cabinet, ne pouvait s'empêcher +d'exprimer sa surprise. «Il a paru à tout le monde, dit-il, que M. le +maréchal avait parlé contre le projet de loi en discussion, ou du +moins contre une partie désormais nécessaire de ce projet, nous +voulons dire contre l'enceinte continue.» Et le journal ajoutait: «La +loi a été ébranlée peut-être: c'est au ministère à la raffermir par la +fermeté et la netteté de son langage... Qu'il y prenne garde: si l'on +pouvait douter de sa sincérité, le rejet et l'adoption de la loi +seraient également pour lui un échec.» M. Guizot en était plus +convaincu que personne; mais il sentait les difficultés que lui +créaient les dispositions fort douteuses d'une grande partie des +conservateurs et même de plusieurs de ses collègues. Bien que +sincèrement résolu à servir de son mieux la cause des fortifications, +il craignait de provoquer un éclat, et retardait le moment d'une +intervention périlleuse. Cette inaction encourageait les manoeuvres +hostiles: on sut bientôt que, dans les coulisses, se préparait un +amendement proposant la suppression de l'enceinte continue, et que +l'auteur de cet amendement était le général Schneider, connu pour être +le familier du maréchal et pour avoir été son ministre de la guerre +dans le cabinet du 12 mai. + +Si gêné qu'il fût, M. Guizot comprit qu'il ne pouvait pas laisser +clore la discussion générale sans s'expliquer, sinon sur les +amendements qui n'étaient pas encore en discussion, du moins sur les +questions politiques que soulevait le projet. Il prit donc la parole +dans la séance du 25 janvier. Sentant que le point capital était de +rassurer les conservateurs inquiets, il établit que les fortifications +de Paris, loin d'être «l'instrument d'une politique turbulente et +belliqueuse», étaient une «garantie de paix». «Un moment, dit-il, la +politique du 1er mars a pu faire croire à la France, je n'examine pas +si c'est à tort ou à raison, que la mesure avait un autre but, qu'elle +aurait d'autres effets; mais, au fond et aujourd'hui, il n'en est +rien...» Et alors, rappelant le souvenir laissé, en France et à +l'étranger, par les invasions de 1814 et de 1815, il ajouta: «La +mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations en +France, de les refroidir en Allemagne. Elle a pour effet de donner à +la France la sécurité qui lui manque dans sa mémoire et d'ajouter pour +l'Europe, à la guerre contre la France, des difficultés auxquelles +l'Europe ne croit pas assez... Elle nous tranquillisera, nous; elle +fera tomber les souvenirs présomptueux des étrangers.» Toutefois, si +M. Guizot tenait à rassurer les pacifiques, il ne voulait pas ôter aux +fortifications ce qu'elles avaient, au regard des autres puissances, +de fier et de fort. «En même temps qu'elles sont une garantie de paix, +disait-il, elles sont une preuve de force. Elles prouvent que la +France a la ferme résolution de maintenir son indépendance et sa +dignité; c'est un acte d'énergie morale... Dans les circonstances +actuelles, après ce qui s'est passé depuis un an en Europe..., c'est +une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» Jusque-là, tout +allait bien et l'on ne pouvait défendre plus utilement le projet, +quand, tout d'un coup, vers la fin, touchant seulement d'un mot ce +qu'il appelait les questions de système, M. Guizot s'écria: «Les +questions de système! je déclare que je n'en suis pas juge, et que je +me trouverais presque ridicule d'en parler: je n'y entends rien. Ce +que je demande, c'est une manière efficace, la plus efficace, de +fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une fortification de Paris +vraiment efficace, je le trouverai bon.» (_Sensation prolongée._) Ces +paroles furent aussitôt interprétées, contrairement, sans aucun doute, +aux intentions de l'orateur, comme un blanc seing donné aux auteurs +d'amendements. Les intrigues en reçurent un encouragement singulier. +«Vous le voyez, disait-on, le ministère ne tient pas plus à l'enceinte +continue qu'aux forts. Il n'est pas en cause dans tout ceci.» + +Le lendemain, 28 janvier, ce fut au tour de M. Thiers de venir faire, +comme rapporteur, le résumé de la discussion générale. Il aurait eu +beau jeu à embarrasser le ministère, en signalant les contradictions, +les incertitudes et les équivoques de son attitude; mais il n'eût pu +le faire sans compromettre le sort de la loi qu'il voulait avant tout +faire voter. Il résista donc à la tentation. Sa première parole fut +pour déclarer qu'il «écarterait toute politique». Puis, après avoir +rappelé l'initiative qu'il avait prise: «C'eût été un scandale, +dit-il, pour mes collègues et pour moi, non-seulement de laisser +passer le projet sous nos yeux, mais même de le défendre faiblement, +lorsque le ministère du 29 octobre le présentait. Je le remercie de +l'avoir présenté; je ne demande pas qu'il nous remercie parce que nous +venons le soutenir. Si j'ai désiré être membre de la commission, si +j'ai ensuite cherché à être rapporteur, c'est que je croyais que le +succès de la mesure dépendait de la conciliation des opinions et des +systèmes.» Cela dit, M. Thiers discuta avec son abondance infatigable +et son universelle compétence toutes les raisons invoquées, tour à +tour historien, géomètre, géologue, ingénieur, tacticien, général en +chef, administrateur des vivres, faisant même la leçon, en passant, au +maréchal Soult sur les combats qu'il avait livrés, et prétendant lui +prouver qu'il n'entendait rien à la façon dont il les avait gagnés; +mais, malgré tout, merveilleusement intelligent, intéressant et +persuasif. Il ne termina pas sans déclarer d'une façon formelle que +l'adoption de l'amendement dont il était question serait «la ruine du +projet». «Je sais bien ce qui se passe dans les esprits, ajouta-t-il; +si un système exclusif prévalait, c'est-à-dire si l'enceinte était +mise de côté au profit des forts, ou si les forts étaient mis de côté +au profit de l'enceinte, il y a une portion nécessaire de la majorité +pour faire passer le projet qui se retirerait à l'instant même.» + +La discussion générale fut close après ce discours, et, le 27 janvier, +commença le débat sur l'amendement du général Schneider. Pendant trois +jours, il se prolongea sans qu'on pût en prévoir l'issue. Parmi les +orateurs qui parlèrent pour l'amendement, signalons M. de Lamartine, +M. Mauguin, M. Dufaure, qui eut un grand succès, et M. Passy. Se +distinguèrent en sens contraire, M. de Rémusat, M. Odilon Barrot et M. +Thiers, ce dernier toujours soigneux de s'en tenir à la cause +elle-même et de ne laisser rien paraître de l'homme de parti. Pendant +ce temps, les ministres restaient silencieux à leurs bancs. On eût dit +que la bataille se livrait par-dessus leurs têtes et qu'ils avaient +cédé la direction de la Chambre aux anciens ministres du 1er mars. +Vainement pressait-on M. Guizot de parler. «On ne peut pas faire tout +en un jour», répondait-il. Plus que jamais, cette attitude du cabinet +paraissait suspecte aux partisans des fortifications; on racontait que +M. Teste pérorait dans les couloirs contre la loi, que M. Duchâtel +avait serré la main à M. Dufaure après son discours, et que certains +députés, connus pour être des ministériels dévoués, recrutaient +ouvertement des adhérents pour la proposition du général Schneider. Le +duc d'Orléans, déjà assez mal disposé contre le cabinet, ne cachait +pas son indignation. Une telle situation ne pouvait se prolonger +indéfiniment; elle risquait de compromettre non-seulement le sort du +projet, mais la considération du gouvernement. + +Ce fut une nouvelle intervention du maréchal Soult qui amena le +dénoûment. Le 31 janvier, interpellé par M. Thiers, le maréchal se +décida à s'expliquer: singulières explications qui embrouillèrent la +question plus encore. Chacune de ses phrases trahissait une animosité +passionnée contre M. Thiers et le désir secret de voir voter +l'amendement. Des murmures éclatèrent; la confusion était au comble. +M. Billault fit une réponse d'avocat, habile, vive, pressante, mettant +à nu la situation équivoque du cabinet, raillant le maréchal, sommant +les ministres politiques de monter à la tribune. M. Guizot avait +retardé le plus possible une intervention qu'il sentait embarrassante +et périlleuse; mais, le moment étant venu où elle s'imposait, il s'en +tira avec hardiesse et habileté. Tout d'abord, revenant sur les +paroles de son premier discours, il fit cette déclaration: «Je ne suis +pas juge, je persiste à le dire, je ne suis pas juge compétent, +éclairé, de la question de système; mais il m'est évident que le +système proposé par le projet de loi est le plus efficace de tous. Je +le maintiens donc, tel que le gouvernement l'a proposé.» Puis, +abordant le cas du maréchal: «Je tiens, dit-il, à la clarté des +situations encore plus qu'à celle des idées, et à la conséquence dans +la conduite encore plus que dans le raisonnement. Que la Chambre me +permette, sans que personne s'en offense, de dire, au sujet de ce qui +se passe en ce moment, tout ce que je pense. La situation est trop +grave pour que je n'essaye pas de la mettre, dans sa nudité, sous les +yeux de la Chambre; c'est le seul moyen d'en sortir. M. le président +du conseil avait, il y a quelques années, exprimé, sur les moyens de +fortifier Paris, une opinion qui a droit au respect de la Chambre et +de la France, car personne ne peut, sur une pareille question, +présenter ses idées avec autant d'autorité que lui. Qu'a-t-il fait +naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de ses +collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du Roi, le projet de +loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé le +meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son +ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat +s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en +suis sûr, de le dire sans détours: il n'est pas étonnant qu'il +n'apporte pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a +si souvent déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas +aussi exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles... +Mais le projet de loi qu'il a présenté au nom du gouvernement reste +entier; c'est toujours le projet du gouvernement; le cabinet le +maintient; M. le président du conseil le maintient lui-même, comme la +pensée, l'acte, l'intention permanente du cabinet. Il vient de le +redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon tour; je persiste à dire +que, dans la conviction du gouvernement du Roi, le projet de loi tout +entier est techniquement la manière la plus efficace, et politiquement +la seule manière efficace de résoudre la grande question sur laquelle +nous délibérons.» Après avoir replacé, avec cette vigueur polie, le +maréchal sur le terrain d'où il avait paru s'éloigner, M. Guizot +s'occupa de la majorité; il sentait bien les difficultés que lui +créaient, de ce côté, les répugnances des pacifiques contre les +fortifications, et les dispositions ombrageuses des anciens 221 à son +égard; procédant avec une adresse pleine de ménagements, évitant toute +apparence de vouloir violenter «la liberté» de cette majorité, il sut +dire tout ce qui pouvait attirer le plus de suffrages au projet, sans +donner aux votes contraires, qu'il prévoyait malgré tout assez +nombreux, le caractère d'une scission politique. C'est dans ces +occasions qu'on pouvait bien mesurer tout ce que la parole de +l'éloquent doctrinaire avait acquis d'habileté et de souplesse. + +Ce discours décida du vote: l'amendement fut rejeté par 236 voix +contre 175, et l'ensemble de la loi fut adopté le lendemain par 237 +voix contre 162. La minorité ne comptait guère qu'une quarantaine de +membres de la gauche: le reste, 130 à 140 voix, venait du centre; ce +chiffre élevé montre que M. Guizot ne s'était pas exagéré les +difficultés qu'il rencontrait dans sa propre majorité. C'était M. +Thiers qui avait amené le plus de suffrages au projet; les journaux +opposants ne se firent pas faute de le remarquer. Mais c'était M. +Guizot qui, à la dernière heure, avait apporté l'appoint sans lequel +la loi eût succombé. Le Roi le comprit, et remercia aussitôt son +ministre du «grand service» qu'il avait ainsi rendu à la France et à +la couronne. En revenant à son banc, aussitôt après son discours, M. +Guizot avait dit à M. Duchâtel: «Je crois la loi sauvée.--Oui, +répondit le ministre de l'intérieur, mais vous pourriez bien avoir tué +le cabinet.» Il n'en fut rien: le maréchal tenait plus à la durée du +ministère qu'au rejet de l'enceinte continue. Il affecta donc, avec +une bonne humeur un peu narquoise, de féliciter M. Guizot de l'adresse +avec laquelle il avait tiré le gouvernement d'embarras. Dans le +centre, les irritations cherchèrent moins à se dissimuler. + +Les adversaires des fortifications résolurent de tenter un suprême +effort à la Chambre des pairs. Ils remportèrent un premier succès, +lors de la nomination de la commission, qui, se trouvant en majorité +hostile au projet, choisit comme président M. Molé, le meneur de cette +campagne, et conclut à un amendement analogue à celui du général +Schneider. La discussion en séance publique fut d'une longueur et d'un +acharnement inaccoutumés au Luxembourg[630]. M. Molé y prononça un +grand discours: sa thèse était que le gouvernement français créerait +le danger de guerre en paraissant y croire et en prenant une +«résolution aussi désespérée» que celle de fortifier Paris. Mais il +rencontra des adversaires considérables: le duc de Broglie, qui rompit +à cette occasion le silence qu'il gardait depuis longtemps; le +maréchal Soult, qui fut plus net qu'au Palais-Bourbon; M. Duchâtel, +qui traita surtout la question financière, et M. Guizot, qui développa +de nouveau, avec une grande force, les considérations de haute +politique qu'il avait déjà fait valoir devant la Chambre des députés. +«La France veut sincèrement la paix, dit-il; mais si la sécurité et la +dignité de la France étaient compromises par la paix ou au sein de la +paix, l'amour sincère de la France pour la paix en pourrait être +altéré.» Il termina en pesant plus fortement sur la Chambre haute +qu'il n'avait osé le faire sur la Chambre basse. Il déclara nettement +qu'amender le projet, c'était le ruiner. «Bien plus, ajouta-t-il en +terminant, le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément +affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui, +Messieurs, en France et en Europe. Voilà quel serait le résultat de +votre délibération. La France aurait perdu tous les avantages de la +loi; elle aurait substitué à ces avantages des risques politiques +immenses. Pourquoi Messieurs? Pour supprimer quelques fossés et +quelques bastions! Permettez-moi de le dire, cela est impossible.» Le +tempérament de la Chambre des pairs ne lui permettait pas de résister +à un langage si pressant et si ferme. L'amendement de la commission +fut repoussé par 148 voix contre 91. + +[Note 630: Cette discussion dura du 23 mars au 1er avril 1841.] + +En même temps qu'il écartait dans les Chambres les obstacles élevés +contre le projet de fortifier Paris, M. Guizot, non moins attentif à +son rôle diplomatique qu'à son rôle parlementaire, veillait à ce que +la mesure produisît au dehors l'effet qui convenait à notre politique +et particulièrement aux négociations alors en cours sur les affaires +d'Orient. Aussitôt la loi votée dans la Chambre des députés, il avait +écrit à ses ambassadeurs: «J'ai mis une extrême importance à restituer +au projet son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de +force... Appliquez-vous constamment, dans votre langage, à lui +maintenir ce caractère: point de menace et point de crainte; ni +inquiétants ni inquiets; très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un +acte, pas un mot de votre part ne déroge à ce double caractère de +notre politique. C'est pour nous la seule manière de retrouver à la +fois de la sécurité et de l'influence[631].» Revenant sur ces mêmes +idées après le vote de la Chambre des pairs, il ajoutait: «Je vous +engage à ne négliger aucune occasion de faire ressortir dans vos +entretiens le caractère de la mesure. Il nous importe que ce qu'elle a +en même temps de grand et de pacifique soit partout compris[632].» + +[Note 631: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 30.] + +[Note 632: Lettre à M. de Barante (_Documents inédits_).] + + +VIII + +Les péripéties de la discussion de la loi des fortifications au +Palais-Bourbon n'avaient pas affermi la situation parlementaire du +cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une portée politique, +n'avait pu se faire suivre par une grande partie de ceux qui avaient +voté l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en +conclure que le ministère était sans majorité. Pour le moment, il est +vrai, l'opposition se bornait à cette constatation, sans songer +sérieusement à pousser les choses plus avant dans la Chambre; M. +Thiers se rendait compte que toute offensive ouverte de sa part +l'exposerait à une éclatante défaite: il n'avait donc, pour la session +présente, d'autre ambition que de maintenir l'équivoque et +l'incertitude résultant du dernier débat. Certains conservateurs +devinaient cette tactique: leur avis était que le ministère devait à +tout risque sortir de cette situation, et, dans ce dessein, provoquer, +sur la politique générale, un grand débat qui fût comme une répétition +de l'Adresse. «Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce +n'est pas la discussion, c'est l'intrigue; ce n'est pas une mort +violente, c'est une lente dissolution. Les grandes discussions, comme +les grands intérêts, rapprochent les opinions et les concentrent; +elles élèvent les esprits et les arrachent à ces préoccupations +personnelles qui sont le fléau de toutes les assemblées. Dans un +gouvernement qui a pour base une majorité, si l'on veut que cette +majorité subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les +grands principes, les grands motifs sous l'influence desquels elle +s'est formée. Il faut l'émouvoir, la passionner pour le bien. Casimir +Périer n'a pas formé sa majorité, en dissimulant les côtés de sa +politique qui pouvaient déplaire aux esprits timides; il avait du +courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forçait les indécis à se +décider. S'il perdait de cette façon quelques voix, celles qu'il avait +étaient sûres[633].» + +[Note 633: Ces idées étaient soutenues entre autres par le _Journal +des Débats_.] + +D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considérant le +peu d'homogénéité de la majorité qui s'était réunie, sous la pression +d'un grand péril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du +tempérament moral et des idées politiques qu'elle devait à la +coalition, des préventions et des ressentiments qu'y rencontrait le +ministère, jugeaient impossible de procéder avec elle par coup +d'éclat, de vaincre ses répugnances, de dominer ses divisions par un +effort soudain et de haute lutte. «Loin de là, disaient-ils, ce qu'il +faut pour réussir, ce sont des soins, de l'habileté, de la patience. +Laissez aux habitudes gouvernementales le temps de se reformer, aux +exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu à peu les votes, +arrachés d'abord par les nécessités du moment, seront accordés par +entraînement et par conviction. Le talent est un grand séducteur, et +le succès prépare le succès. Les conscrits, qui se sont mis en route à +contre-coeur, prennent goût à la guerre et se passionnent pour leurs +chefs, lorsqu'ils ont, sous leur direction, fait une campagne heureuse +et obtenu des succès qu'ils n'espéraient pas. Quant à l'exemple de +Casimir Périer, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie +entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'armée +parlementaire était sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est, +pour ainsi dire, en garnison: elle s'ennuie, elle disserte au lieu +d'agir, elle ergote au lieu d'obéir. On a beau lui dire que l'ennemi +est toujours là, qu'il est toujours le même, elle n'en croit rien, +surtout depuis qu'elle pense en avoir bien fini avec les menaces de +guerre. Et puis, elle a traversé tant de ministères, elle a vu arborer +tant de drapeaux, qu'elle est tombée dans une sorte d'incrédulité +politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel état d'esprit serait +s'exposer à de graves accidents. Enfoncez l'éperon dans les flancs +d'un coursier abîmé de fatigue ou rétif, il succombe ou vous renverse; +ménagez ses forces et son humeur, il achèvera tant bien que mal la +carrière[634].» + +[Note 634: Telle était la thèse développée par M. Rossi, qui écrivait +alors, sans les signer, les chroniques politiques de la _Revue des +Deux Mondes_.] + +Le gouvernement eut bientôt à faire son choix entre ces deux conduites +si différentes. Il avait déposé, le 2 février, une demande de fonds +secrets. L'occasion parut favorable à ceux qui désiraient provoquer +une grande discussion et mettre la Chambre en demeure de voter +l'Adresse. Se trouvant précisément en majorité dans la commission, ils +donnèrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy, d'agrandir le débat et de +formuler à ce propos tout le programme de la politique conservatrice. +L'ancien philosophe, qui avait décidément le goût des rapports +retentissants, accepta volontiers cette tâche. Tout d'abord, il marqua +le mal dont on souffrait et en dénonça la cause. «La stabilité et le +repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a, en France, de +lendemain bien déterminé pour personne; le présent chancelle toujours, +l'avenir y demeure une éternelle énigme. De là, un découragement +permanent pour tous les bons principes, une espérance sans cesse +renaissante pour les mauvais. On se plaint de voir la lie de la +société en battre avec acharnement les fondements. Cette audace est +l'ouvrage de la Chambre; elle est la conséquence directe de +l'instabilité des majorités. Et d'où vient cette instabilité? De ce +qu'un jour, croyant les grandes questions décidées, chacun s'est mis à +regarder dans ses principes, en a découvert les nuances et s'est +passionné pour ces nuances, comme il s'était auparavant passionné pour +les principes mêmes. Ce jour-là, les deux grands drapeaux de la +majorité et de l'opposition ont été déchirés en lambeaux: il y a eu +autant de fractions dans la Chambre que de nuances dans les opinions, +et le moment est venu où chacun de nous a pu craindre de devenir à soi +seul un parti tout entier. La manière dont le mal s'est produit +indique le remède. C'est en descendant aux nuances dans les principes +que la majorité s'est décomposée; c'est en remontant à ce qu'ils ont +d'essentiel, c'est en le dégageant et en le formulant nettement, c'est +en s'y ralliant et en forçant le cabinet à s'y tenir qu'elle se +reformera.» Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait +toutes les garanties pour cette oeuvre de reconstitution. Quelle doit +être sa politique et celle de la majorité? À l'extérieur, une +politique de paix, une «politique européenne», soucieuse «du bon +droit, de la justice, de l'intérêt commun des peuples». «Sans doute, +disait M. Jouffroy, la France, dans le passé, a dû sa grandeur à la +politique contraire, à la politique égoïste et étroitement nationale; +mais c'était au temps où il n'y avait pas place dans le monde pour une +autre; c'était au temps de l'antagonisme des nations.» À l'intérieur, +le rapport demandait l'exécution des lois protectrices du bon ordre. +Sur la réforme électorale et sur les lois de septembre, il se +prononçait pour le strict maintien du _statu quo_, non pas qu'il +prétendît consacrer l'immutabilité de cette partie de notre +législation; «mais, disait-il, nos moeurs sont fort en arrière de nos +lois, et nous sommes à peine au niveau des institutions que nous +avons». C'était autour de ces principes, et pour l'application de +cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorité +réelle et durable. + +Déposé le 18 février, ce rapport fit aussitôt grand bruit. Les +journaux de gauche poussèrent un cri de colère: invectives et +sarcasmes tombèrent dru sur M. Jouffroy. En même temps qu'elle +cherchait ainsi à troubler et à effrayer les timides, l'opposition +tâchait de se rendre favorables tous les fatigués, tous les amis du +repos quand même, en se donnant la figure d'une personne fort +tranquille qui n'eût demandé qu'à demeurer en paix et que l'on venait, +au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer à la +bataille. En outre, pour inquiéter la fraction du centre gauche qui +s'était ralliée au ministère, elle affectait de voir dans le programme +de politique intérieure exposé par M. Jouffroy un manifeste de +réaction à outrance. Si violentes que fussent ces colères, si habiles +que fussent ces manoeuvres, le _Journal des Débats_ avait beau jeu à +les railler. «Voyez, en effet, quel crime, s'écriait-il, sous un +gouvernement de délibération et de majorité, de provoquer une +discussion complète, de ne pas laisser à l'intrigue le temps de +décomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers +travaillaient par ordre à mettre en doute l'existence de la majorité. +Qui l'a vue? Eh bien, vous allez savoir s'il y en a une! L'occasion +est belle... Vous auriez mieux aimé, je le conçois, en rester sur la +question des fortifications. Là, par un rapprochement nécessaire, mais +fâcheux, les opinions s'étaient mêlées et confondues. Aujourd'hui, le +rapport de M. Jouffroy et la discussion que ce rapport rend inévitable +vont apporter la lumière dans ce chaos. Les opinions vont se +débrouiller. C'est ce qui vous fâche, n'est-ce pas?» Mais il était un +symptôme plus inquiétant que l'irritation de la gauche: c'était +l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la majorité +ministérielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy était +visiblement de mauvaise humeur et plus porté à combattre qu'à accepter +un pareil programme. Parmi les anciens 221, soit fatigue, soit +méfiance à l'égard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire, +on paraissait désagréablement surpris de cette sorte d'appel aux armes +et peu disposé à y répondre. «Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient +dans les couloirs de la Chambre certains députés du centre. Faut-il +chaque jour remettre tout en question, recommencer de déplorables +débats? Qu'attend-on de cette répétition tardive de l'Adresse, de +cette colère à froid? Si le ministère veut nous faire croire à sa vie, +qu'il vive; à sa durée, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une +nouvelle session aura commencé sous sa direction, alors nous pourrons +croire qu'il n'est pas tout à fait impossible, dans notre pays, +d'avoir une administration durable. Jusque-là, que les ministres se +contentent de mener une vie modeste, prudente, et, sans fuir les +débats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient à tout le +monde, à commencer par les membres du cabinet; il convient au pays +aussi.» + +Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait été fait +à l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuvé et encouragé? +En tout cas, l'accueil qui lui fut fait leur donna cette conviction, +qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'être pas +suivis par toute leur armée, et que, loin de confirmer le résultat de +l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-être même le détruiraient. +Aussi, quand le débat public s'ouvrit, le 25 février, y arrivèrent-ils +décidés à ne pas lui donner le caractère et les proportions indiquées +par M. Jouffroy. On put même croire un moment que les fonds secrets +seraient votés sans discussion. Ce fut un membre de la gauche, M. +Portalis, qui réclama. «Je ne croyais pas assister à une comédie en +venant à cette séance», dit-il, et il demanda si le ministère +entendait renier ou approuver le rapport de la commission. M. Guizot, +évidemment embarrassé, déclara en quelques mots qu'il ne répondrait +pas, s'en référant à la discussion de l'Adresse, ne désavouant pas M. +Jouffroy, mais évitant de le suivre. C'était une attitude fort +différente de celle qu'avait espérée et annoncée le _Journal des +Débats_. «Nous n'accusons personne, disait-il mélancoliquement après +cette première séance. Hélas! le ministère, la Chambre, tous les +partis portent encore les tristes cicatrices de ces longues divisions +qui ont jeté le trouble dans les meilleurs esprits. Le souvenir du +passé pèse sur le présent; tout le monde semble mal à l'aise[635].» + +[Note 635: 20 février 1841.] + +M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le débat à +fond; mais, sans attendre peut-être un résultat immédiat et positif, +il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait à lui +d'embarrasser le cabinet, de se rapprocher un peu de la partie de la +majorité qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter +ainsi un germe de division et de décomposition. Tout son discours fut +calculé dans ce dessein. Le champion menaçant de la politique +belliqueuse, l'organisateur de l'armée de 950,000 hommes, le +«révolutionnaire» se faisant honneur de l'appui de la gauche n'eût pas +eu chance d'attirer les amis de M. Dufaure. Aussi est-ce, cette fois, +un tout autre personnage qui se met en scène. Sur la politique +extérieure, il reconnaît presque qu'il a pu se tromper; il regrette +qu'on ait «magnifié» la question d'Égypte; il affirme ne s'y être jeté +qu'à contre-coeur et pour tenir les engagements contractés avant lui. +«Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que l'on +ne revienne plus nous présenter cet épouvantail de la guerre.» +L'orateur affirme et répète à satiété que la question n'est pas, et +même n'a jamais été entre la guerre et la paix; qu'elle est uniquement +entre ceux qui, répudiant, comme le rapporteur, «la politique +exclusivement française», veulent se hâter de rentrer dans le concert +européen, et ceux qui préfèrent attendre dans l'attitude d'isolement +et de paix armée. M. Thiers est de ces derniers; sa politique, devenue +subitement modeste, ne demande pas davantage. «J'ai reproché, dit-il, +au ministère, dans le débat de l'Adresse, de s'être prêté à un +revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli la +considération du pays; mais, cela fait, ce revirement produit, cette +situation acceptée, si le cabinet ne se hâte pas de rentrer dans le +concert européen et d'ajouter à notre politique le dernier échec +qu'elle puisse recevoir, oh! ce n'est pas moi qui le tourmenterai... +Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait à faire +aujourd'hui, en restant immobiles, prêts à tout événement; si vous +réparez vos négligences à l'égard de notre organisation militaire, oh! +mon Dieu! loin de vous combattre, je vous aiderai souvent, je ferai +comme j'ai fait il y a un mois.» De même, à l'intérieur, M. Thiers +bornait son programme à deux réformes d'une portée restreinte: 1º la +définition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de +soustraire au jury et de déférer à la Cour des pairs; 2º +l'élargissement des incompatibilités. Mais, en même temps, il +insistait sur cette idée, bien faite pour inquiéter certaines parties +moyennes et flottantes du monde parlementaire, que «le pouvoir était +placé à l'une des extrémités de la Chambre». «J'ai vu deux fois, +ajoutait-il, tenter cette expérience de recomposer une majorité en se +mettant à l'une des extrémités, à l'extrémité de droite, comme le +propose M. le rapporteur, et jamais on n'a réussi. Dans le cabinet du +6 septembre, ce n'était, certes, ni les hommes de talent ni les hommes +éclairés qui manquaient; il y avait M. le comte Molé et M. Guizot. Eh +bien! on a échoué. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi, +la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essayé de faire +aujourd'hui avec un rapport. On a voulu amener une grande partie de +la Chambre à ce qu'on appelle un évangile, et il s'est trouvé que cet +évangile ne convenait pas à tout le monde. Quant à moi, je suis +convaincu que, pour avoir une majorité, il faut se placer non pas à +l'une des extrémités de la Chambre, mais au véritable milieu, celui où +j'avais essayé de placer le pouvoir. Vous avez tenté de faire la +majorité en arrière; je crois qu'il faut la faire en avant.» + +La manoeuvre de M. Thiers était habile. La réponse qu'y fit M. Guizot, +deux jours après, ne le fut pas moins. Après avoir tout d'abord +déclaré qu'il ne pouvait, dans l'état des affaires, rien dire sur la +question extérieure, et avoir annoncé qu'il ne s'expliquerait pas plus +complétement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitôt +l'offensive, et dénonça la campagne faite, depuis trois jours, «pour +porter dans la majorité le trouble et la désunion.» Il railla M. +Thiers, «se faisant tout petit», tout pacifique, pour «abuser cette +majorité». Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez +pas! Et, rappelant le langage de l'ancien ministre du 1er mars dans la +discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engagée entre la +guerre et la paix: «Laissez-moi croire, s'écria-t-il, que tout ce que +nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une insignifiante +comédie!» La tactique des adversaires ainsi dévoilée, le ministre +indiquait pourquoi il devait se refuser à toutes les paroles, à toutes +les explications qui serviraient cette tactique et aideraient à +diviser la majorité nouvelle. «Cette majorité, continua-t-il, a été +formée par la nécessité, en présence d'un grand danger, pour rétablir, +au dehors, la pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans, +la pratique d'une politique ferme, conséquente, favorable à +l'affermissement et à l'exercice du pouvoir. Elle s'est constituée +dans des intentions sincères qui ne redoutent aucune clarté... J'ai +bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rétabli à +l'apparition de cette majorité, si les espérances du pays se +rattachent à son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui +sont attachés, simples députés ou ministres, prennent leur majorité au +sérieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvénient +momentané, une contrariété vive; pour moi, par exemple, la +contrariété de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport +de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attaché à la majorité et +voulant son succès, a dû faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné +notre conduite; et comme toute majorité a des éléments divers qui ont +leurs droits, leur honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons +eu, les uns pour les autres, ce juste respect de ne pas élever des +questions qui ne nous étaient pas impérieusement commandées, de ne pas +entrer dans des débats que l'état actuel des faits, les nécessités de +la politique ne nous imposaient pas. Votre commission, Messieurs, qui +n'était pas un cabinet, votre honorable rapporteur, qui n'était pas +chargé du poids du gouvernement, a pu très-légitimement, et je dirai +plus, a pu utilement venir exposer ici sa politique extérieure et sa +politique intérieure, l'ensemble de ses idées, de ses intentions. Nous +n'aurions pas dû faire cela; puisque nous ne devions pas le faire, +nous ne devions pas le discuter.» Puis il terminait ainsi: «La +majorité tout entière veut rester unie; elle sait qu'elle le peut, car +elle sait que sur toutes les questions qui sont à l'ordre du jour, sur +les questions de conduite, sur les questions qu'il faut vraiment +résoudre pour agir aujourd'hui, pour agir demain, elle sait qu'elle +est du même avis, qu'elle se conduira unanimement. Et si jamais il lui +arrivait des dissentiments intérieurs, elle serait sincère alors comme +elle l'est aujourd'hui; nous parlerions, au besoin, comme nous savons +au besoin nous taire. (_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au +centre._)» + +On ne pouvait se dérober avec une allure plus fière, ni dire plus +éloquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considérable sur la +majorité, où l'on comprenait mieux que partout ailleurs la nécessité +d'une semblable attitude, et où l'on savait gré au ministre d'y +apporter à la fois tant d'adresse et de dignité. On put d'ailleurs +comprendre les motifs qui avaient dicté cette conduite, quand M. +Dufaure vint ensuite déclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport +de la commission, il voterait pour le cabinet. Il estimait que la +révision des lois de septembre et la réforme électorale +s'imposeraient tôt ou tard, mais qu'un homme politique devait savoir, +sinon abandonner ses opinions, du moins en ajourner la réalisation. À +son avis, le cabinet fournissait des garanties suffisantes sur les +quatre questions dominantes du moment, la direction à donner à notre +diplomatie, l'organisation militaire, le développement des forces +navales et la reconstitution des finances. La déclaration de M. +Dufaure assurait le succès du ministère, et les fonds secrets furent +en effet votés par 235 voix contre 145. L'Adresse avait réuni 247 voix +contre 161. + +Ce n'était pas sans doute la victoire à la Périer qu'avait rêvée le +_Journal des Débats_ et qu'avait cru préparer M. Jouffroy: peut-être +le tempérament d'une Chambre née de la coalition ne permettait-il pas +d'obtenir davantage. Après tout, la manoeuvre de l'opposition avait +été déjouée, la majorité était restée unie. Le temps seul pouvait +donner à cette majorité plus de cohésion, d'homogénéité, au ministère +plus d'autorité et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action +du temps et était résolu à la seconder. Tout en ménageant, pour le +moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tâche d'y +remédier, et l'on pouvait être assuré qu'il ne se prêterait pas +longtemps à éluder les débats de doctrine. + + +IX + +Le ministère ne se laissait pas absorber entièrement par l'action +parlementaire. Il s'était donné aussi pour tâche de mettre fin, dans +le pays, à l'agitation mauvaise que la politique du dernier cabinet y +avait provoquée et laissée grandir. Dès le début de son +administration, il était parvenu assez vite à rétablir l'ordre +extérieur dans la rue. Mais l'esprit de sédition s'était réfugié dans +la presse, y entretenant une sorte d'émeute morale plus difficile à +atteindre et à réprimer que l'émeute matérielle. Le cabinet n'hésitait +pas à entreprendre de nombreuses poursuites de presse; ce n'était pas +toujours avec grand profit. Si nous l'avons vu tout à l'heure +embarrassé dans sa lutte contre l'opposition de la Chambre, par +l'incertitude de la majorité, il l'était plus encore dans sa lutte +contre la presse factieuse, par les défaillances du jury. Un incident +qui fit alors grand scandale montra une fois de plus à quel point +cette juridiction pouvait être non-seulement inefficace contre les +ennemis du gouvernement, mais dangereuse pour le gouvernement +lui-même. + +L'une des conséquences de la dernière crise avait été de découvrir le +Roi et de le rendre personnellement le point de mire des attaques de +la presse[636]. Et quelles attaques! C'était bien pis que de l'accuser +de tyrannie: on contestait son patriotisme. Comment s'en étonner? +L'opposition parlementaire n'avait-elle pas montré la première que +c'était là, à ce point particulièrement sensible, qu'il fallait viser +la royauté? Après tout, les journaux ne faisaient que répéter plus +brutalement ce que M. Thiers avait donné à entendre à la tribune. +Quand un ministre d'hier insinuait que Louis-Philippe n'avait ni le +souci ni le sens de l'honneur national, que ne devait-on pas attendre +d'écrivains sans responsabilité? Et quand des hommes, se disant amis +de la monarchie nouvelle, donnaient contre elle le signal d'une +campagne si meurtrière, n'était-il pas certain qu'ils seraient suivis, +dépassés, par ceux qui s'avouaient les ennemis mortels de cette +monarchie, par les radicaux d'une part et les légitimistes de l'autre? + +[Note 636: Comme s'en est vanté plus tard un écrivain radical, «le Roi +était devenu personnellement, en dépit des jalouses précautions de la +loi, le but de toutes les attaques». (ÉLIAS REGNAULT, _Histoire de +huit ans_, t. II, p. 77).] + +Ces derniers ne furent pas les moins audacieux, et ils eurent même un +moment le triste honneur de mener l'attaque. Le 11 janvier 1841, la +_Gazette de France_ publiait trois lettres qu'elle disait avoir été +écrites en 1807 et 1808 par Louis-Philippe, alors réfugié en Sicile et +en Sardaigne. Ces lettres, dont l'authenticité n'a jamais été ni +formellement prouvée ni officiellement contestée[637], exprimaient +contre Napoléon et en faveur des armées qui le combattaient des +sentiments qui étaient, à cette époque, ceux de tous les princes +français émigrés. On eût pu concevoir que des républicains s'en +fissent un grief; mais n'était-il pas étrange qu'un journal +légitimiste, défenseur attitré de l'émigration, prétendît trouver là +une note infamante? L'opinion eut-elle le sentiment de cette +inconséquence? Toujours est-il que la publication de la _Gazette de +France_ ne produisit pas grand effet. Mais quelques jours plus tard, +le 24 janvier, une feuille de même couleur, la _France_, publia trois +autres lettres que Louis-Philippe, disait-elle, avait écrites +postérieurement à 1830: elle n'en indiquait ni les dates exactes ni +les destinataires. Dans la première, le Roi confirmait l'engagement +d'évacuer l'Algérie, engagement qu'il disait avoir été pris envers +l'Angleterre par Charles X; dans la seconde, il se faisait honneur +auprès de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, d'avoir facilité +l'écrasement de la Pologne; dans la troisième, il présentait les +fortifications de Paris comme étant dirigées contre la population de +cette ville. Tout, dans ces lettres, ne fût-ce que leur forme plate, +vulgaire et sottement compromettante, trahissait une falsification +maladroite. Mais l'opposition n'y regardait pas de si près. Ses +journaux firent un énorme tapage autour de ces prétendues révélations, +surtout de celle qui avait trait à l'évacuation de l'Algérie. Le +public en était troublé; à force d'avoir entendu dire, et de si haut, +que le Roi n'avait pas le sentiment français, beaucoup de gens en +étaient venus à prêter l'oreille à des accusations dont, en d'autres +temps, l'odieuse invraisemblance leur eût fait hausser les épaules. Le +scandale prit tout de suite de telles proportions, que le gouvernement +jugea nécessaire d'annoncer que les auteurs de cette publication +seraient poursuivis pour crime de faux et pour offense envers la +personne du Roi. + +[Note 637: S'il faut en croire le témoignage de certains ambassadeurs +étrangers, M. Guizot leur aurait avoué l'authenticité de ces lettres. +(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 478).] + +Pendant que la justice commençait son instruction, la curiosité +publique, fort excitée, faisait aussi son enquête et ne tardait pas à +découvrir où la _Gazette de France_ d'abord, la _France_ ensuite, +étaient allées chercher les pièces par lesquelles elles se flattaient +de faire tant de mal à la monarchie de Juillet. Vivait alors à Londres +une courtisane sur le retour, se faisant appeler Ida de Saint-Elme, et +plus connue à Paris sous le nom de la Contemporaine. Jadis la +maîtresse de plusieurs généraux, entre autres de Moreau et de Ney, +tombée dans la misère sous la Restauration et publiant alors sous son +nom des mémoires fabriqués par d'autres et remplis de faussetés, elle +avait fini, en 1834, par s'échouer en Angleterre, et, à bout +d'expédients, avait tâché de trouver dans le chantage politique les +ressources que son âge ne lui permettait plus de chercher ailleurs. +Pour faire connaître aux intéressés l'honnête commerce qu'elle +entreprenait, elle fit imprimer et distribuer un prospectus développé, +intitulé la _Poire couronnée_; elle y avait inséré quelques extraits +de lettres attribuées à Louis-Philippe, notamment de celles qui +devaient être publiées en 1840, avec tant de fracas, et en annonçait +beaucoup d'autres. Cette tentative de scandale passa inaperçue, et la +Contemporaine ne trouva pas tout d'abord acheteur pour sa marchandise. +Mais, quelques années après, elle fut plus heureuse et entra en marché +avec les deux journaux légitimistes, fournissant à l'un des lettres +qui étaient peut-être vraies, à l'autre des lettres qui étaient +certainement fausses. Comment une telle alliance parut-elle +acceptable, une telle caution suffisante aux représentants d'une +opinion qui se piquait d'avoir, plus que tout autre, le sens de +l'honneur chevaleresque? C'est ce qu'on ne parviendrait pas à +comprendre, si l'on ne savait, par plus d'une expérience, jusqu'où +peut aller l'esprit de parti. Il est permis de croire que, parmi les +légitimistes, ceux qui avaient le coeur haut et l'esprit libre se +sentaient, au fond, honteux de voir quelques-uns des leurs se +compromettre en de telles promiscuités. M. Rossi exprimait le +sentiment de beaucoup de gens, quand il s'indignait de «voir l'arène +politique contaminée par les impostures d'une prostituée[638]». + +[Note 638: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er +mai 1841.] + +Cependant l'instruction judiciaire se suivait contre MM. de Montour +et Lubis, gérant et rédacteur en chef de la _France_. Sommés de +produire les prétendus originaux, les accusés déclarèrent se réserver +de le faire devant le jury et ne vouloir rien montrer d'ici là. Ce +refus ôtait toute base juridique à l'accusation de faux: du moment où +les pièces n'étaient pas produites, comment prouver quelles étaient +fabriquées? Force fut donc d'abandonner cette partie de la poursuite +et de s'en tenir à la prévention d'offense au Roi; le gérant resta +seul en cause. + +Retardée par ces incidents de procédure, l'affaire ne vint devant le +jury que le 24 avril. Me Berryer était au banc de la défense: dans la +salle, plusieurs notabilités légitimistes. Le prévenu fut mis +solennellement en demeure de faire la production qu'il avait si +obstinément réservée pour ce moment. Mais il eût été bien empêché de +produire quelque pièce: il n'avait rien. Dans le marché conclu avec la +Contemporaine, la rédaction de la _France_ ne s'était même pas assuré +la possession d'une apparence d'original. Après tout, cette négligence +était peut-être une habileté, car elle avait enlevé à l'accusation le +moyen d'établir matériellement le faux. Dans ces conditions, Me +Berryer plaida non la réalité, ni même la vraisemblance des lettres, +mais uniquement la bonne foi de son client: étrange bonne foi, qui ne +pouvait être que la foi dans la Contemporaine! En effet, l'avocat +argua surtout de ce qu'une partie des lettres avait déjà été publiée, +quelques années auparavant, dans le prospectus de cette intrigante. Il +ajouta que M. de la Rochejaquelein, dont on regrette de voir le nom +mêlé à une telle affaire, avait vu l'un des originaux aux mains de +cette femme et que cet écrit lui avait paru authentique. Pour +expliquer la non-production de ces originaux, l'avocat raconta que la +Contemporaine, se croyant menacée à Londres d'une accusation de faux, +ne voulait pas se dessaisir des pièces, par crainte d'être «pendue» si +elle n'était plus en mesure de les produire devant la justice +anglaise. Ces arguments, recouverts, il est vrai, du talent de Me +Berryer, suffirent pour persuader le jury parisien, et, par six voix +contre six, le gérant de la _France_ fut acquitté. + +Les journaux légitimistes et radicaux poussèrent un cri de triomphe. +La veille, devant le jury, on n'avait sollicité qu'un verdict +d'indulgence en plaidant modestement la bonne foi. Maintenant on +changeait de ton: le verdict était la condamnation du Roi; c'était la +justice du pays proclamant souverainement que Louis-Philippe était +l'auteur de ces lettres et qu'on avait bien agi en lui jetant à la +tête sa honte et sa trahison. Des _fac-simile_ lithographiques furent +répandus à profusion. La _France_ publia à cent mille exemplaires le +compte rendu de son procès, comme elle eût fait d'un bulletin de +victoire. L'avocat général, dans son réquisitoire, du reste assez +maladroit, s'était écrié: «Il résulterait de ces lettres que le Roi, +élu en 1830, pour répondre aux sympathies patriotiques, les aurait +trahies de tout point!... Comment donc faudrait-il appeler le Roi qui +aurait écrit de pareilles choses? Il faudrait bien dire de lui que +c'est un de ces tyrans qui ne marchent que par la voie de la +dissimulation, qui établissent leur empire non pas sur la sincérité de +leur langage, mais sur la violation de tous leurs engagements!» Les +journaux reproduisaient ces phrases, affectant de croire qu'après la +décision du jury, les hypothèses oratoires de l'avocat général étaient +devenues des réalités, et que, de par sa magistrature, Louis-Philippe +était un traître. Les journaux de la gauche dite dynastique, avec des +formes plus hypocrites, faisaient écho à tout ce bruit, tellement +occupés à le tourner contre le ministère, qu'ils ne paraissaient même +pas s'inquiéter de savoir si la monarchie n'en était pas la première +victime. Quant aux conservateurs, ils s'indignaient, s'effrayaient. +Cette malheureuse affaire était le sujet de toutes les polémiques, de +toutes les conversations. Jamais les ennemis de la royauté de Juillet +n'étaient parvenus à causer un tel scandale. Infortuné Roi! quel moyen +avait-il de se défendre contre cette nouvelle forme de régicide? Henri +Heine, qui n'avait pour ce prince aucune sympathie particulière, se +sentait obligé de le plaindre. Il le montrait ne pouvant ni poursuivre +une réparation judiciaire, ni se battre en duel, ni écrire aux +journaux sur un ton courroucé, «car, hélas! ajoutait-il, les rois ne +sauraient s'abaisser à employer de tels moyens de défense, et ils sont +contraints de supporter avec une longanimité silencieuse tous les +mensonges qu'on se plaît à répandre sur leur compte. J'éprouve la plus +profonde compassion pour le royal martyr dont la couronne est la cible +des flèches les plus envenimées et dont le sceptre, quand il s'agit de +sa propre défense, ou de punir un calomniateur, lui est moins utile +que ne le serait une canne ordinaire[639].» + +[Note 639: Lettre du 29 avril 1841. (_Lutèce_, p. 197 et 198).] + +Et pourtant chaque jour faisait surgir une preuve nouvelle de la +falsification. Tel fut, entre autres, le résultat d'une découverte +faite, peu après le verdict du jury, dans le livre oublié d'un +écrivain républicain, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, publié +en 1834 par M. Sarrans. Là se trouvait, sous la forme d'une réponse +verbale qui aurait été faite en 1830, par Louis-Philippe, à +l'ambassadeur d'Angleterre, le texte même, à un mot près, de la plus +importante des lettres attribuées au Roi, celle sur l'évacuation +d'Alger. Or comment admettre que le Roi, écrivant une lettre en 1830, +eût trouvé sous sa plume exactement les mêmes mots dont un historien +devait se servir en 1834 pour donner le sens d'une réponse verbale? +N'était-il pas, dès lors, clair comme le jour que la Contemporaine +avait fabriqué sa lettre en copiant une page de M. Sarrans? La +découverte parut même si décisive, qu'une note la mentionnant fut +aussitôt envoyée par huissier à tous les journaux qui avaient +reproduit les fausses pièces; cette note se terminait ainsi: «Nous +n'avons pas besoin de dire que la conversation rapportée par M. +Sarrans n'est pas plus vraie que la lettre de la Contemporaine.» + +Il semblait que la calomnie dût être confondue; mais non: elle +s'obstinait à ne pas lâcher la proie dont elle s'était emparée. Loin +de diminuer, le tapage allait croissant. Pendant que les uns +continuaient à se servir des prétendues lettres, d'autres s'en +allaient réveiller les vieilles histoires de la conspiration de Didier +en 1816, et prétendaient que Louis-Philippe en avait été le complice. +On eût dit qu'un appel général avait été fait à tous les faux +témoignages pour déshonorer le Roi. Le 22 mai, une députation de +«citoyens», dont plusieurs habillés en gardes nationaux, se présenta +tumultueusement au Palais-Bourbon et y déposa une pétition que l'on +prétendait être revêtue de cinq mille signatures et qui était ainsi +conçue: «Messieurs les députés, des lettres qui seraient l'expression +de la plus lâche et de la plus infâme trahison ont été attribuées au +roi Louis-Philippe. La justice du pays a acquitté le journal qui les a +publiées. Les ministres n'ont répondu que par de vagues démentis à +l'imputation qu'ils laissent peser sur le chef de l'État. La +conscience publique exige une enquête. Nous venons donc vous demander +d'interpeller le ministère sur un fait qui touche aussi profondément à +l'honneur, à la liberté et à l'indépendance de la nation.» + +Le ministère en était venu à désirer cette interpellation, comme le +seul moyen de confondre en face la calomnie. Mais si les journaux +radicaux ou légitimistes l'annonçaient de temps à autre, sur un ton de +menace, ils ne trouvaient personne qui osât s'en charger: ce qui ne +les empêchait pas, il est vrai, de prétendre que le gouvernement avait +peur de s'expliquer. M. Guizot, voyant que la session tirait à sa fin, +se décida alors à prendre les devants. Dans la séance du 27 mai, il +saisit le prétexte du budget de l'Algérie, alors en délibération, pour +monter à la tribune. «Depuis quelque temps, dit-il, d'insignes +faussetés ont été laborieusement répandues au sujet de prétendus +engagements que le gouvernement du Roi aurait contractés envers les +puissances étrangères, ou telle puissance étrangère, pour l'abandon +complet ou partiel de nos possessions d'Afrique. Si ces faussetés +s'étaient produites à cette tribune, nous les aurions à l'instant même +relevées et qualifiées comme elles le méritent. (_Interruptions +diverses._) On ne l'a pas fait. (_Une voix: On ne l'a pas osé._) +Personne n'a apporté ici les faussetés auxquelles je fais allusion; +nous n'avons pas voulu, nous n'avons pas dû leur faire un honneur que +personne ne leur accordait. Cependant, elles continuent à se montrer +audacieusement ailleurs. La Chambre est près de se séparer; nous ne +laisserons pas fermer cette enceinte sans donner à ces calomnies, +quelles qu'elles soient, le démenti le plus formel. Jamais, je le +répète, par personne, envers personne, aucun engagement n'a été +contracté ou indiqué. Toute assertion contraire est radicalement +fausse ou calomnieuse.» L'accent méprisant de l'orateur ajoutait +encore à la dureté du soufflet renfermé dans ces paroles. Les journaux +allaient-ils être laissés sous le coup de cette flétrissure? Ils +avaient de nombreux amis sur les bancs de la Chambre, à droite ou à +gauche; ne s'en trouverait-il pas un qui les avouât, les justifiât, ou +seulement essayât de plaider leur bonne foi; comme naguère devant le +jury? L'heure n'était-elle pas venue, notamment pour les orateurs +légitimistes, d'apporter les révélations écrasantes dont, +prétendait-on, ils avaient les mains pleines? + +Un député de la droite, en effet, demanda la parole; c'était M. le duc +de Valmy. Mais il se borna à affirmer, ce qui n'avait été contesté par +personne, que la Restauration n'avait pris, elle non plus, aucun +engagement d'évacuer Alger: à l'accusation portée contre +Louis-Philippe, pas même une allusion; aux démentis du ministre, pas +l'ombre d'une réponse. M. Guizot remonta à la tribune. «Tout Français, +dit-il, doit être heureux de trouver qu'à toutes les époques, par tous +les gouvernements, l'intérêt et l'honneur de la France ont été +défendus. Ce que j'ai dit, ce que je répète, c'est que, depuis 1830, +les intérêts et l'honneur de la France ont été défendus, soutenus, +spécialement dans la question dont il s'agit, hautement, nettement, +sans une minute d'hésitation. On avait, dit-on, entendu prouver le +contraire, je suis venu vous donner et je donne de nouveau à cette +assertion le démenti le plus formel.» Pour la seconde fois, le +ministre jetait le gant. Mais personne ne le releva. M. Berryer, +l'avocat de la _France_ devant le jury, était là, sur son banc; les +journaux royalistes avaient annoncé qu'il parlerait. Il se tint coi. +Force fut de clore l'incident sur la parole du ministre et sur le +silence peut-être plus décisif encore de toute l'opposition. + +Le lendemain, les journaux essayèrent de payer d'audace; ils +feignirent de croire qu'il ne s'était passé à la Chambre qu'une +«comédie» sans portée, une façon d'escamotage. On eut l'aplomb +d'écrire dans la _Gazette de France_: «La preuve que M. Guizot n'a +rien dit, c'est que M. Berryer n'a pas parlé.» Il n'était pas +jusqu'aux feuilles du centre gauche et de la gauche dynastique qui, +par animosité contre le ministre, ne cherchassent à diminuer la portée +de son démenti. Efforts impuissants: cette fois, la conscience +publique savait à quoi s'en tenir. Au bout de quelque temps, tout ce +bruit s'éteignit, et il ne fut plus question des fameuses lettres. +Toutefois, s'il ne restait rien de la calomnie elle-même, qui oserait +affirmer qu'il ne restait rien des effets de la calomnie? Ce n'était +pas impunément que le Roi avait été en quelque sorte à l'état d'accusé +pendant plusieurs semaines, que son honneur patriotique avait été +discuté, contesté. Le prestige monarchique, déjà si ébranlé en France, +en avait reçu une nouvelle atteinte. + + +X + +Si grand bruit que fissent, dans le moment, toutes ces luttes de +tribune ou ces polémiques de presse, le règlement de la question +extérieure n'en demeurait pas moins la préoccupation principale du +ministère. On se rappelle en quel état se trouvaient les négociations +à la fin de novembre 1840[640]. Il n'y avait plus aucune chance +d'obtenir quelque concession qui permît à la France de rentrer +immédiatement dans le concert européen. La Syrie était définitivement +perdue; bien plus, l'Égypte était menacée. Sans doute si, cédant aux +conseils de la France, le pacha se soumettait en acceptant l'hérédité +de son pachalik, que les puissances se déclaraient prêtes à lui +garantir, on pouvait espérer une solution prompte et pacifique de la +crise. Mais s'il ne se soumettait pas, la situation risquait de +devenir très-tendue, très-critique, entre lord Palmerston, qui +voulait, dans ce cas, attaquer l'Égypte, et le gouvernement français, +qui, fidèle à sa note du 8 octobre, protestait d'avance contre ce qui +lui paraissait une intolérable aggravation du traité du 15 juillet. Il +y avait là un nouveau péril pour la paix européenne, et un péril +très-prochain. Au train dont la flotte anglaise venait de mener les +opérations de Syrie, ne pouvait-on pas recevoir, d'un jour à l'autre, +la nouvelle qu'elle avait bombardé Alexandrie? Chacun prêtait +l'oreille avec inquiétude aux bruits qui venaient d'Orient. M. de +Metternich surtout était dans des transes mortelles, et il cherchait, +sans aboutir, à prévenir diplomatiquement ces redoutables +éventualités. «Il faut, écrivait-il à son ambassadeur à Londres, +prévoir le cas où Méhémet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_ +alors est à chercher.» + +[Note 640: Pour l'exposé qui va suivre jusqu'à la convention des +détroits, je me suis surtout servi de la _Note inédite du prince +Albert de Broglie_, complétée par occasion avec les _Papiers inédits +de M. de Barante_, les _Mémoires de M. Guizot_ et la _Correspondence +relative to the affairs of the Levant_. C'est à ces sources que seront +puisés tous les documents pour lesquels ne sera indiquée aucune +origine particulière.] + +Telle était l'anxiété générale quand, le 8 décembre 1840, on apprit à +Londres qu'une de ces initiatives toutes personnelles, alors assez +fréquentes chez les agents anglais, venait, en Orient même, de +brusquer le dénoûment. Le 25 novembre, le commodore Napier était +arrivé tout à coup devant Alexandrie avec plusieurs vaisseaux. Son +prétexte était de réclamer la liberté de quelques prisonniers, son but +réel de voir s'il ne pourrait pas déterminer Méhémet-Ali à une +soumission immédiate. À une première communication, Boghos-Bey, +ministre du pacha, répondit sur un ton qui parut encourageant. Faisant +alors des propositions plus directes, le commodore prit sur lui +d'envoyer au pacha copie d'une dépêche de lord Palmerston où se +montrait l'intention des puissances de laisser au pacha, au cas où il +se soumettrait, l'Égypte héréditaire. Se déclarant ami et admirateur +de Méhémet, il faisait briller à ses yeux la gloire de rétablir ainsi +«le trône des Ptolémées». Boghos-Bey, sans repousser ces offres, eût +désiré ajourner sa réponse; mais le commodore, élevant alors la voix, +déclara qu'il ne consentait à interrompre les hostilités qu'à la +condition d'une acceptation immédiate, donnant à entendre plus ou +moins clairement qu'en cas de refus, Alexandrie pourrait subir le +même sort que Saint-Jean d'Acre. Ce mélange de caresses et de +brusquerie, de promesses et de menaces produisit son effet, et, au +bout de quelques heures, le diplomate improvisé enleva la signature +d'une convention portant: 1º que le pacha donnerait immédiatement à +ses troupes l'ordre d'évacuer la Syrie; 2º qu'il s'engagerait à +restituer au sultan sa flotte, moyennant que la Porte lui accordât la +possession héréditaire de l'Égypte; 3º qu'à ces conditions, les +hostilités cesseraient et les puissances feraient leurs efforts pour +amener la Porte à concéder l'hérédité du pachalik d'Égypte. + +Sans doute le procédé était fort incorrect de la part d'un officier +qui n'avait pas de pouvoirs pour traiter au nom des puissances et +encore moins pour engager la Porte; ce procédé eût pu même devenir +très-dangereux, si un refus du pacha eût amené le commodore à exécuter +ses menaces contre Alexandrie. Mais enfin tout était bien qui +finissait bien; le résultat avait été de réaliser les voeux de +l'Europe sans franchir les limites posées par la France. Aussi, +quoique mêlée de beaucoup de surprise, l'impression dominante des +plénipotentiaires, à Londres, fut-elle la satisfaction de voir clore +une crise dangereuse, et se montrèrent-ils tous résolus à agir sur la +Porte pour lui faire accepter cette solution. C'était, entre autres, +le sentiment de lord Palmerston, qui écrivit dans ce sens à lord +Ponsonby. Le gouvernement français ne pouvait participer à un acte qui +était l'exécution du traité du 15 juillet, mais il n'avait rien à +objecter à un tel dénoûment; au fond même, il le désirait. On croyait +donc généralement en avoir fini avec la question égyptienne, et l'on +jugeait le moment venu de s'occuper à résoudre la question européenne +en faisant rentrer la France dans le concert des puissances. Notre +gouvernement recevait de plusieurs côtés, notamment de Vienne, des +ouvertures à cet effet, et il était conduit à examiner dans quelles +conditions il pourrait consentir à sortir de son isolement. + +La diplomatie avait à peine commencé à s'engager dans cette voie +nouvelle, que, le 2 janvier 1841, arrivait à Londres la nouvelle que +la Porte déclarait nulle et non avenue la convention conclue par le +commodore Napier. Elle n'en trouvait pas seulement la forme +inconvenante: le fond lui paraissait inacceptable. Elle ne se refusait +pas, si les puissances le lui demandaient, et par déférence pour +elles, à accorder «quelque faveur temporaire» au pacha, mais sans +concession d'hérédité. Et tout cela était dit d'un ton singulièrement +roide. L'inspirateur de cette attitude se devinait facilement: c'était +lord Ponsonby. Le premier mouvement des ministres ottomans avait été +d'acquiescer à la convention d'Alexandrie; mais l'ambassadeur anglais +les en avait aussitôt impérieusement détournés[641]; en même temps, il +soutenait dans ses conférences avec les autres ambassadeurs, dans ses +instructions à l'amiral Stopford, dans ses dépêches à lord Palmerston, +qu'«aucun gouvernement, dans la situation de la Porte, ne pouvait +tolérer un seul moment qu'un individu s'arrogeât le droit de traiter +pour lui avec un pouvoir considéré, en droit ou en fait, comme un +pouvoir rebelle». Décidément, les agents anglais n'en faisaient qu'à +leur fantaisie, et, ce qui ne simplifiait pas les choses, leurs coups +de tête étaient en sens contraire. + +[Note 641: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 361.] + +Les nouvelles de Constantinople et les lettres de lord Ponsonby eurent +pour effet de changer l'attitude de lord Palmerston. Dans ses +conversations avec les plénipotentiaires et avec notre chargé +d'affaires, il parut avoir subitement découvert des objections contre +la concession de l'hérédité. Il n'y pensait pas naguère, quand il se +félicitait de la solution apportée par la convention du commodore +Napier. Mais on eût dit qu'une occasion s'étant offerte à lui +d'embrouiller de nouveau la question, il n'avait pu s'empêcher de la +saisir. La patience et la docilité des cabinets allemands commençaient +à être à bout. M. de Metternich surtout fut vivement irrité de voir +remettre une fois de plus en péril la pacification qu'il désirait tant +et qu'il avait cru tenir. Il envoya à Londres des notes sévères, à +Constantinople des instructions énergiques, menaçant là de rompre +l'alliance à quatre, ici de retirer son appui au sultan, si l'on ne +concédait pas l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali. Le cabinet de +Berlin suivait celui de Vienne. Il n'était pas jusqu'à M. de Brünnow +qui ne parût, cette fois, désireux d'en finir. En même temps, le +sentiment public en Angleterre se prononçait, avec une grande force, +pour un rapprochement avec la France. On en put juger, dans les +discussions qui eurent lieu le 26 janvier, à l'ouverture de la +session, par les attaques violentes que les libéraux, comme lord +Brougham, ou les radicaux, comme M. Hume, dirigèrent contre la +politique du _Foreign Office_, et surtout par le langage tenu au nom +des tories modérés, que l'on pressentait devoir remplacer +prochainement le ministère. À la Chambre des lords, lord Wellington, +tout en approuvant le traité du 15 juillet, mit une sorte +d'affectation et de solennité à rappeler que, «pendant son ministère, +il avait fait tous ses efforts pour que la France eût la véritable +place qui lui appartenait dans le monde», ajoutant «que, sans cela, il +ne saurait y avoir aucune sécurité pour la paix»; et il termina en +exprimant «le désir que les nobles lords qui siégeaient parmi ses +adversaires pussent ramener la France au sein des conseils de +l'Europe». La situation du duc donna un grand retentissement à ses +paroles. À la Chambre des communes, sir Robert Peel exprima des idées +analogues; il y mêla même des critiques, sinon sur le but poursuivi, +du moins sur les procédés employés, prodigua les politesses flatteuses +à la France, se plaignit que le discours royal n'eût pas eu, pour +elle, au moins une phrase de regret, et déclara que la paix ne serait +pas raffermie tant qu'on n'aurait point son concours. «Le moment est +donc venu, dit-il en terminant, d'inviter la France à coopérer, dans +l'intérêt de la paix, avec les grandes puissances européennes.» Telle +fut l'impression produite par ce langage sur le parlement, que lord +Palmerston, tout en tâchant de justifier ses procédés, feignit +d'éprouver à notre sujet les mêmes sentiments que sir Robert Peel: il +prétendit avoir été de tout temps le plus chaud partisan de l'alliance +française, gémit sur un refroidissement, qu'il déclarait d'ailleurs +être momentané, enfin proclama que «la France, maîtresse d'une grande +puissance navale et militaire, ne saurait être exclue des affaires de +l'Europe, et qu'aucune transaction ne pouvait être complétement et +sûrement réglée sans que, d'une manière ou d'une autre, elle y prît +part.» + +Ces manifestations de l'opinion anglaise, s'ajoutant aux +représentations de M. de Metternich, firent comprendre à lord +Palmerston qu'il ne pouvait plus longtemps soutenir lord Ponsonby dans +ses manoeuvres contre l'établissement héréditaire du pacha. Le 28 et +le 29 janvier, il s'en expliqua verbalement avec le plénipotentiaire +turc et, par lettre, avec lord Ponsonby lui-même. «Certainement, +disait-il, il vaudrait beaucoup mieux que le sultan pût garder, pour +le choix des gouverneurs futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il +possède quant au choix des gouverneurs des autres provinces de son +empire. Mais, dans toutes les affaires, il faut se contenter de ce qui +est praticable et ne pas compromettre ce qu'on a obtenu, en courant +après ce qu'on ne peut atteindre... Le sultan n'a pas, quant à +présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour rétablir +son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses +alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre +puissances, en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les +Égyptiens de la Syrie, de l'Arabie et de l'Asie... Si donc le sultan +s'adressait aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide, +Méhémet-Ali en Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence +deviendrait nécessaire. Eh bien, je puis vous dire d'avance le +résultat de la délibération. Je sais parfaitement que les quatre +puissances refuseront de venir en aide au sultan.» Il concluait donc +que la Porte «devait mettre, sans autre délai, fin à cette affaire». +Deux jours après, le 31 janvier, la conférence, réunie à Londres, +adoptait une note collective invitant la Porte, «non-seulement à +révoquer l'acte de destitution prononcée contre Méhémet-Ali, mais à +lui accorder la promesse que ses descendants en ligne directe seraient +nommés successivement par le sultan au pachalik d'Égypte». + +Le gouvernement français, tout en suivant attentivement ces +fluctuations, tout en encourageant la résistance de M. de Metternich, +était demeuré étranger à ces négociations. Même pour limiter les +résultats du traité du 15 juillet, il ne voulait faire aucune démarche +qui parût être une adhésion à ce traité. Ce n'en était pas moins son +attitude qui avait sauvé l'Égypte. Pourquoi, en effet, M. de +Metternich avait-il pris en main, avec une énergie si nouvelle chez +lui, la cause du pacha, pour lequel il n'avait jamais caché son peu de +sympathie? Comme il le proclamait lui-même, il n'avait agi que par +égard pour la France; il se sentait obligé de faire quelque chose en +retour du service que le ministère du 29 octobre rendait à la cause de +la paix européenne, et, en même-temps, ému de nos armements, du quant +à soi où se renfermait notre politique, de la fermeté avec laquelle +nous maintenions la note du 8 octobre, il se préoccupait des +complications auxquelles on s'exposerait, si aucun compte n'était tenu +de l'espèce d'ultimatum renfermé dans cette note. C'est ainsi que, +sans éclat irritant, sans provocation tapageuse, le ministère s'était +trouvé contre-carrer efficacement, sur le point qui nous avait +toujours paru le plus essentiel, les mauvais desseins de lord +Palmerston et de lord Ponsonby. Comme l'a dit à ce propos M. Guizot, +«la France absente pesait sur les esprits autant que présente elle eût +pu influer sur les délibérations». + + +XI + +Persuadées que l'imbroglio égyptien était cette fois définitivement +terminé par la note du 31 janvier, les puissances allemandes reprirent +leurs démarches en vue de faire rentrer la France dans le concert +européen. Leur projet était de nous inviter à signer avec les autres +cabinets quelque acte général sur la question d'Orient. Quel en serait +l'objet précis? On parlait, par exemple, de confirmer ainsi la vieille +règle de l'empire ottoman, qui fermait les détroits des Dardanelles +et du Bosphore aux navires de guerre étrangers. Y ajouterait-on +d'autres stipulations d'un intérêt plus actuel? Sur ce point, les +idées étaient loin d'être arrêtées. À vrai dire, la seule chose qui +importait aux cabinets de Vienne et de Berlin, c'était qu'il y eût +signature à cinq: ce qui serait signé ne leur paraissait que +secondaire. + +Prévenu des ouvertures qui allaient lui être faites, le gouvernement +français avait dû se demander quelle réponse il y donnerait. Il +rencontrait, en cette occasion comme en plusieurs autres, quelque +difficulté à concilier les exigences de la politique intérieure et +celles de la politique extérieure. En France, du moins dans les +parties de l'opinion où avait été vivement sentie la mortification du +traité du 15 juillet, l'idée d'une rentrée prochaine dans le concert +européen était mal vue. Il semblait que ce fût oublier trop facilement +un passé blessant, et que le souci de la dignité nationale exigeât un +peu plus de ressentiment, de bouderie menaçante. Aussi, quand +l'opposition voulait exciter les esprits contre le ministère, elle lui +reprochait, comme M. Thiers dans la discussion des fonds secrets[642], +d'être trop empressé à rentrer en relation avec les autres puissances, +et de ne pas oser maintenir la France dans son isolement. + +[Note 642: Cf. plus haut, p. 432.] + +Par contre, à regarder l'étranger, il semblait que nous ne pussions +sans inconvénient rebuter les avances qui nous étaient faites. Ainsi +que l'écrivait M. de Bourqueney, le 12 février, il ne fallait pas +croire qu'il y eût, chez toutes les puissances, «une égale sincérité, +une égale ardeur pour arriver aux _cinq signatures sur le papier_». +Lord Palmerston, sous la pression de ses alliés et de son parlement, +n'avait pu se refuser à paraître nous tendre la main; mais il n'eût +sans doute pas été fâché de pouvoir dire que nous ne voulions pas la +prendre. Cela était plus vrai encore de la Russie: M. de Brünnow se +montrait opposé à toute demande en vue de se rapprocher de la France, +et M. de Nesselrode disait à l'ambassadeur de la Reine, «que la Russie +n'avait pas fait tant de concessions à l'Angleterre pour que celle-ci +fît des concessions à la France». Seules, l'Autriche et la Prusse +désiraient sincèrement et vivement notre rentrée dans le concert +européen; mais plus elles étaient impatientes d'y parvenir, plus elles +eussent été dépitées d'échouer par notre fait. Elles estimaient faire +beaucoup pour nous en sauvant le pacha, qu'elles n'aimaient pas, et en +tenant tête à lord Palmerston et au Czar qui les intimidaient. Dès +lors elles croyaient avoir droit à quelque chose en retour de notre +part, et nous en auraient voulu de ne pas l'obtenir. Elles se seraient +regardées d'ailleurs comme étant les premières menacées par la +persistance de nos armements, et auraient cherché à se garantir de ce +péril en se rapprochant davantage de la Russie et de l'Angleterre. +Ainsi, de la mauvaise volonté plus ou moins patente des uns et du +dépit des autres pouvait sortir la confirmation d'une alliance à +quatre contre la France isolée, armée et suspecte. L'accident du 15 +juillet deviendrait l'état permanent de l'Europe, et un tel état +serait gros de complications. Que ne pourrait-il pas arriver, si le +premier acte de la nouvelle coalition était de soulever la question du +désarmement? Or était-ce une hypothèse en l'air? n'avait-on pas vu +déjà, en novembre, les cabinets allemands nous adresser à ce sujet des +observations, et ne colportait-on pas une lettre de lord Wellington +contre la paix armée et les cinq cent mille hommes de la France? Nos +représentants à l'étranger étaient très-frappés de ce péril; ils en +avertissaient M. Guizot et insistaient pour qu'il le conjurât en ne +retardant pas sa rentrée dans le concert européen. «Voici, écrivait M. +de Bourqueney le 12 février, le danger en présence duquel nous sommes. +Si les uns nous trouvent froids, les autres défiants, on se réunira à +quatre, on fera un protocole de clôture, et tout sera dit ici comme +acte diplomatique. On n'en affirmera pas moins que la France n'a plus +le droit de se dire isolée... Rappelez-vous, Monsieur, la situation de +juin 1840. Il y eut aussi un moment où vous sentîtes que vous alliez +être débordé par une entente à quatre: je vois poindre le même danger +sous une autre forme. Alors, c'était un traité à inaugurer; il s'agit +aujourd'hui de l'enterrer en rendant tout autre traité impossible.» De +Russie, M. de Barante envoyait, à la même époque, un avertissement +semblable. «Si une délibération commune, écrivait-il, ne ramène pas +l'Europe à la politique antérieure, si la situation de la paix armée +se prolonge, si les esprits s'obstinent et s'irritent sur le +désarmement, je ne serais pas surpris qu'un beau matin, un traité +d'alliance défensive ne se trouvât signé par les quatre puissances.» + +M. Guizot comprenait la gravité du péril que lui signalaient ainsi ses +ambassadeurs; mais il n'avait pas le sentiment moins vif des +susceptibilités de l'opinion française. Après avoir mûrement considéré +ces deux faces si différentes de la question, il prit son parti et +l'exposa avec une grande netteté dans les instructions qu'il envoya à +ses agents. Conformément à ses premières déclarations, il continuait à +accepter franchement l'attitude de l'isolement comme «étant, dans +l'état des faits, la plus convenable pour la dignité ou la sûreté du +pays»; il se disait nullement pressé d'en sortir et prêt à y +«persister sans inquiétude pour son propre compte, sans agression ni +menace pour personne, aussi longtemps que les circonstances +l'exigeraient». Cependant il ne prétendait pas en faire «la base +permanente de sa politique» et ne repoussait pas l'éventualité d'une +rentrée dans le concert des puissances. Il admettait que cette rentrée +se produisît sous la forme de quelque acte signé avec les autres +cabinets pour régler tout ou partie des problèmes européens soulevés +par la question d'Orient; mais son adhésion à un tel acte était +subordonnée aux conditions suivantes: 1º que l'initiative fût prise +par les autres puissances, et que ceux qui avaient manqué à la France +en se passant d'elle trop facilement témoignassent par leur démarche +qu'ils avaient besoin d'elle; 2º que l'Égypte héréditaire fût +définitivement assurée au pacha, et qu'il eût ainsi été fait droit aux +demandes de la note du 8 octobre; 3º que le traité du 15 juillet fût +un acte accompli, terminé, dont il ne fût plus question et qui +n'appartînt plus qu'au passé; car, ayant blâmé ce traité, la France +ne pouvait, à aucun degré, prendre part à son exécution, ni même +entrer en communauté d'action avec des puissances qui seraient encore +occupées de cette exécution; 4º que la clôture du traité du 15 juillet +fût préalablement constatée par un protocole signé des quatre alliés +et porté officiellement à notre connaissance; 5º enfin, qu'on ne +soulevât pas la question du désarmement. C'étaient là les conditions +que M. Guizot jugeait essentielles à notre honneur et dont il était +résolu à ne pas se départir, de quelque péril qu'on le menaçât. Quant +à l'acte lui-même, quelles stipulations contiendrait-il? Se rendant +compte que la clause de la fermeture des détroits ne faisait que +confirmer une règle existant de longue date et naguère encore rappelée +dans le traité du 15 juillet 1840, notre ministre ne cachait pas son +désir d'y voir adjoindre d'autres articles plus importants et plus +intéressants: par exemple, l'affirmation de l'indépendance et de +l'intégrité de l'empire ottoman; quelques garanties pour les +populations chrétiennes de la Syrie ou pour Jérusalem; la liberté ou +la neutralité des routes d'Asie par Suez et par l'Euphrate. En somme, +il désirait que «l'acte eût autant de consistance et fût aussi plein +qu'il se pouvait». Ce n'étaient là, toutefois, que des _desiderata_ et +non des conditions absolues comme celles que nous avons tout d'abord +indiquées. Quoique moins indifférent que l'Autriche et la Prusse au +contenu de l'acte, plus désireux qu'elles d'en faire quelque oeuvre de +grande, sérieuse et prévoyante politique, il tenait surtout à ce que +l'acte lui-même fût signé et vînt «mettre un terme à l'état de tension +universelle». + +Quand le gouvernement français eut ainsi fixé ses résolutions et qu'il +en eut informé ses agents diplomatiques, les négociations s'engagèrent +à Londres et marchèrent rapidement. Il fut bientôt visible que, malgré +la résistance de M. de Brünnow, nous aurions satisfaction sur tous les +points qui, selon M. Guizot, importaient essentiellement à notre +dignité. Les difficultés s'élevèrent sur les stipulations à insérer +dans l'acte. La clôture des détroits était acceptée par tous, mais la +déclaration relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'empire +ottoman était hautement repoussée par le plénipotentiaire russe comme +impliquant un soupçon contre sa cour, et lord Palmerston avait alors +partie trop intimement liée avec la Russie pour ne pas appuyer cette +résistance. Le ministre anglais ne se prêtait pas non plus à parler +dans le traité soit des routes de Suez et de l'Euphrate, soit des +populations chrétiennes. La première clause, disait-il, prêterait à +dire que l'Angleterre avait poursuivi un but intéressé; la seconde ne +comportait que des conseils, et des conseils se donnaient par note +diplomatique plutôt qu'ils ne se formulaient dans des traités. M. de +Bourqueney lutta pied à pied sur tous ces points, mais sans succès. Il +n'était pas soutenu par les plénipotentiaires allemands, soucieux de +ne pas blesser le Czar. Tout au plus, en ce qui touchait l'intégrité +de l'empire ottoman, notre chargé d'affaires espérait-il obtenir, à +défaut d'un article du pacte, une phrase indirecte insérée dans le +préambule. + +M. de Bourqueney n'en pressait pas moins M. Guizot de conclure sans +exiger davantage; chaque jour moins rassuré sur les conséquences +qu'aurait un refus ou un retard de notre part, il multipliait ses +avertissements. «Trois au moins des quatre puissances, écrivait-il le +22 février, regardent la phase dans laquelle nous venons d'entrer +comme l'unique et dernière occasion de rendre à la France et, +conséquemment, à elles-mêmes la situation normale qu'a troublée le +traité du 15 juillet 1840. Cette occasion perdue sans retour, et +perdue du fait de la France, jamais nous ne persuaderons à nos alliés +qu'elle a échoué pour nous sur une forme de rédaction. On sera +convaincu que nous avons laissé préparer une démarche de déférence +envers nous, décidés d'avance à en confisquer la gloriole à notre +profit, mais à en répudier les conséquences pratiques. Les rapports +avec la France changeront brusquement de caractère. Les quatre cours +ne voudront pas rester sous le ridicule d'avoir échoué dans leurs +efforts de réconciliation avec la France. Elles se replieront sur ce +qu'elles peuvent faire sans nous, et il n'y a pas de raisonnement qui +empêche ce qui se fait sans nous d'avoir au moins l'air d'être fait +contre nous.» Le 25 février, notre chargé d'affaires revenait sur les +mêmes idées avec plus d'insistance encore: «Voyez, disait-il à son +ministre, ce que vous avez décidé dans votre sagesse: vous n'avez pas +eu à prendre une décision plus grave. Je répète, parce que c'est ma +conviction, que, sur les quatre puissances, trois au moins croient +avoir ouvert à la France une haute et honorable porte de rentrée dans +le concert européen; mais enfin c'est à nous à examiner si nous la +trouvons à notre taille, au risque de la fermer sans retour et de +faire face, dès le lendemain, à une situation toute nouvelle.» + +M. Guizot gardait tout son sang-froid, ne se montrant ni pressé ni +hésitant[643]. Une fois bien assuré qu'une discussion plus prolongée +ne donnait chance de rien obtenir de plus et risquait de faire tout +perdre, il prit son parti de se contenter de ce qui était possible. Il +regrettait sans doute de ne pas faire le grand acte qu'il avait rêvé: +c'était pour lui un désappointement de plus à ajouter à ceux que cette +affaire lui avait déjà causés. Il se rendait compte en outre que +l'opposition aurait beau jeu à soutenir que par son contenu le traité +n'avait pas grande signification. Mais, malgré tout, il avait +satisfaction sur les points qu'il s'était fixés à lui-même comme +essentiels. «Du moment, écrivait-il le 28 février à M. Bourqueney, que +nous n'avons pas fait les premières ouvertures, qu'on ne nous demande +pas de sanctionner le traité du 15 juillet et qu'on ne nous parle pas +de désarmement, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de +reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur +à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du Roi et de +son conseil. Rompre toute coalition, apparente ou réelle, en dehors de +nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie, des habitudes +d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances à leur +situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir nous-mêmes +de la position d'isolement pour prendre la position d'indépendance, +ce sont là, à ne considérer que la question diplomatique, des +résultats assez considérables pour être achetés au prix de quelques +ennuis de discussion dans les Chambres.» + +[Note 643: «Continuez, écrivait-il à M. de Bourqueney, à ne vous point +montrer pressé, à n'aller au-devant de rien, mais ne montrez non plus +aucune hésitation ni aucune envie de rien retarder.»] + +Dès lors il n'y avait plus qu'à fixer la rédaction du traité et de ses +annexes. Ce fut fait en quelques jours, et, le 5 mars, M. de +Bourqueney envoyait à M. Guizot trois pièces qui n'attendaient plus +que son adhésion. La première, sous la lettre A, était le protocole de +la clôture du traité du 15 juillet: les quatre puissances, mentionnant +la soumission de Méhémet-Ali, l'évacuation de la Syrie et les +concessions que la Porte avait faites à son vassal (concessions dont +on avait déjà la nouvelle indirecte et dont on attendait de jour en +jour la nouvelle officielle), déclaraient le traité du 15 juillet +terminé. La seconde, sous la lettre B, n'était également signée que +par les quatre puissances: celles-ci prenaient acte de la clôture +établie par la pièce précédente et déclaraient que, la question +spéciale née du traité du 15 juillet étant _heureusement_ terminée, il +y avait pourtant, _dans ledit traité, un principe permanent,--la +clôture des détroits,--auquel il importait de donner un caractère plus +solennel encore_ en invitant la France à y adhérer au moyen d'une +convention qui l'établirait formellement et donnerait ainsi à l'Europe +un _nouveau_ gage de l'union des puissances. Venait enfin, sous la +lettre C, le texte même de la convention, contenant dans son préambule +la phrase suivante, à laquelle M. de Brünnow avait, à titre de +compromis, fini par adhérer: «_Les puissances, désirant attester leur +accord en donnant à S. H. le Sultan une preuve manifeste du respect +qu'elles portent à ses droits souverains..._» La convention se +composait de quatre articles: le premier consacrait le principe de la +clôture des détroits; le second réservait au sultan le droit +d'excepter de cette règle les bâtiments légers employés au service des +légations; le troisième et le quatrième réglaient le délai pour les +ratifications et engageaient les autres puissances à adhérer à ladite +convention. En envoyant ces pièces, M. de Bourqueney écrivait à M. +Guizot: «Je persiste à vous demander en grâce le coup de théâtre d'une +rapide acceptation. À l'heure où je vous écris, Brünnow joue encore +sur la carte de notre refus. Il sent que son rôle est fini le +lendemain de notre signature.» + +Si frappé que pût être M. Guizot de l'insistance inquiète d'un agent +dont il appréciait la clairvoyance, il ne perdait pas de vue, pour +cela, l'autre face de la question; les exigences de la dignité +nationale et les susceptibilités de l'opinion. Aussi, après examen, +notifia-t-il à M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient +dans les pièces envoyées de Londres. Le protocole B faisait de la +clôture des détroits une conséquence du traité du 15 juillet et l'y +rattachait indirectement; la France n'acceptait pas cette assertion; +le traité du 15 juillet devait être considéré comme éteint tout +entier. Les mots _heureusement terminés_ ne pouvaient convenir à la +France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un éloge à ce +qui venait de se passer. Observation analogue sur ces autres +expressions: les puissances veulent donner un _nouveau_ gage, etc. +Enfin, pour exprimer plus clairement le sentiment qui portait la +France à signer la nouvelle convention, M. Guizot désirait que, dans +le préambule, on insérât ces mots: _pour consolider l'empire ottoman_. +«Croyez, ajoutait le ministre, que je comprends le mérite de ce que +vous appelez le coup de théâtre de l'acceptation immédiate, et +j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il n'y avait pas moyen... +Tout bien considéré, nous n'avons point montré d'empressement à +négocier. Nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient +d'être aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure.» +M. de Bourqueney dut donc se remettre à l'oeuvre. Après quelques jours +de négociations difficiles, et malgré la très-vive résistance du +plénipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui +blessaient la France furent supprimés; l'addition qu'elle réclamait +fut faite. Dans ce remaniement, les trois actes préparés furent réunis +en deux: le protocole de clôture et la convention elle-même. Notre +chargé d'affaires, heureux d'avoir réussi, s'attendait à recevoir, par +retour du courrier, notre adhésion définitive. + +La France avait en effet obtenu pleine satisfaction, et il semblait +que tout fût enfin terminé. C'était compter sans lord Ponsonby. +Pendant qu'à Londres on parvenait à lever les derniers obstacles à un +accord, arrivaient d'Orient des nouvelles graves qui, une fois de +plus, remettaient tout en suspens. Les négociations suivies en +Angleterre depuis quelques semaines supposaient que la Porte, se +conformant à la note du 31 janvier, concédait l'hérédité au pacha et +que le conflit turco-égyptien était ainsi terminé. On savait en effet +qu'un hatti-shériff était préparé dans ce sens à Constantinople. Mais, +quand le texte en parvint à Paris, le 9 mars, il apparut tout de suite +que, sous l'inspiration de l'ambassadeur d'Angleterre, l'hérédité +avait été accompagnée de conditions qui la rendaient absolument +illusoire: droit pour le sultan, à chaque vacance, de choisir, entre +les héritiers mâles, celui qu'il voulait appeler au trône; obligation +pour le pacha de percevoir tous les impôts au nom de la Porte, d'après +le mode fixé par elle, et d'en verser un quart au trésor de l'empire; +limitation à dix-huit cents hommes du chiffre de l'armée égyptienne, +et nomination par le sultan de tous les officiers au-dessus du grade +d'adjudant; sans compter plusieurs autres règlements vexatoires +destinés à bien montrer qu'on ne prétendait concéder au pacha et à sa +race qu'un pouvoir absolument nominal. En même temps que ce document +arrivait de Constantinople, les dépêches d'Alexandrie faisaient +connaître que Méhémet-Ali, justement irrité, repoussait ces conditions +et qu'il faisait entendre des menaces de guerre. «Tous les enfants de +l'Égypte sont maintenant revenus,--disait-il à notre consul, en +faisant allusion au retour récent des débris de l'armée de +Syrie,--c'est à eux de voir s'ils veulent perdre le fruit de tout ce +que j'ai fait pour eux.» Puis, s'adressant à un de ses généraux qui +était présent: «Tu es jeune, tu sais manier le sabre; tu me verras +encore te donner des leçons.» + +À Londres, la surprise fut grande. Les plénipotentiaires allemands +étaient furieux de voir l'action commune des puissances ainsi +impudemment contrariée par le représentant de l'une d'elles. Lord +Palmerston essaya bien un moment de soutenir que le hatti-shériff +était «le meilleur arrangement possible[644]»; mais le mécontentement +de ses collègues, les interpellations du parlement, les réclamations +de ses alliés lui firent bientôt voir qu'en prenant à son compte ce +nouveau tour de son ambassadeur, il se mettait dans une situation des +plus fausses. Quant à M. Guizot, il conclut aussitôt de cet incident +que les difficultés n'étaient pas aussi aplanies qu'on le croyait et +que la question égyptienne n'était pas terminée. «Mettez en panne», +écrivit-il à M. de Bourqueney. Et il ajoutait: «Notre situation, à +nous, est invariable; dans la conduite, l'attente tranquille; dans le +langage, la désapprobation mesurée, mais positive.» + +[Note 644: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 385.] + +M. de Bourqueney ne prit pas facilement son parti de voir ajourner et +compromettre le fruit de ses laborieuses négociations. Les +plénipotentiaires allemands, qui n'avaient pas moins hâte d'en finir, +persistaient à lui déclarer que le traité du 15 juillet était éteint, +et que leurs gouvernements comptaient rester complétement étrangers à +«l'incident purement intérieur» résultant des difficultés nouvelles +élevées entre le sultan et le pacha. Lord Palmerston, avec un peu +moins de précision, exprimait un sentiment analogue. Notre chargé +d'affaires en concluait que les conditions exigées par nous se +trouvaient toujours remplies et que nous pouvions signer. Il pressait +vivement M. Guizot de le faire. «Je ne puis pas, lui écrivait-il le 13 +mars, me porter garant de maintenir intacte et de retrouver plus tard +la situation qu'ont faite les derniers huit jours et que s'emploieront +à défaire les arrière-pensées et les mauvaises passions, si nous leur +laissons le temps de se retremper au foyer d'où elles partent... +Brünnow compte encore que nous ferons aboutir les mauvaises pensées de +la Russie... Le prince Esterhazy vous supplie de prendre la situation +actuelle dans la plus sérieuse considération; si l'avenir reste ouvert +au chapitre des événements, il n'y a plus à répondre de quoi que ce +soit.» + +Malgré tant d'insistance et d'alarmes, M. Guizot tint bon. À son avis, +quelles que fussent les bonnes dispositions des plénipotentiaires, rien +n'était terminé tant qu'il y avait en Orient une querelle entre le +sultan et le pacha. Néanmoins, pour témoigner de son intention formelle +d'adhérer au texte de la convention, sans prendre un engagement immédiat +que les circonstances ne permettaient pas, il proposa, par lettre du 14 +mars, d'apposer aux actes préparés le parafe des plénipotentiaires et +d'ajourner la signature au moment où le nouvel incident survenu serait +arrangé. C'était là plus qu'une prise _ad referendum_; la transformation +du parafe en signature serait obligatoire le jour où l'incertitude qui +la faisait ajourner aurait disparu. La proposition de M. Guizot fut +aussitôt acceptée. M. de Brünnow, qui avait tenté de retarder cette +acceptation, sous prétexte d'en référer à Saint-Pétersbourg, dut céder à +la pression des autres plénipotentiaires. Lord Palmerston, devenu fort +empressé, réunit aussitôt la conférence, et, le 15 mars au soir, les +actes étaient parafés. + +Un grand pas se trouvait fait. L'impression générale en Europe était +que la crise se trouvait virtuellement terminée et qu'en présence de +l'accord des puissances, la Porte ne saurait longtemps faire obstacle +à la pacification définitive. Le Czar ressentait de ce dénoûment une +mortification qu'il ne pouvait entièrement cacher, mais dont M. de +Nesselrode tâchait de contre-balancer l'effet par un langage +conciliant. Lord Palmerston affectait de voir avec un entier +contentement sanctionner la rentrée de la France dans le concert +européen; lord Melbourne se félicitait, dans la Chambre des lords, le +26 mars, «que toute mésintelligence eût heureusement cessé», et le duc +de Wellington disait: «J'ai toujours déclaré, et le premier, qu'on ne +ferait rien de solide sans la France.» Mais c'était surtout à Vienne +et à Berlin qu'on éprouvait un véritable soulagement d'avoir mis, par +un acte solennel, la politique générale à l'abri des périls qui la +menaçaient. M. de Metternich se plaisait à témoigner sa satisfaction à +notre représentant; après lui avoir indiqué comment le sultan serait +obligé de faire droit aux réclamations du pacha: «Au bout du compte, +ajouta-t-il, toutes ces difficultés ne sont que de misérables +détails; l'affaire d'Orient n'en est pas moins finie dans sa partie +européenne, la seule importante; la partie égyptienne ou réglementaire +ne peut manquer d'arriver aussi prochainement à une bonne solution.» +Quant au gouvernement français, il attendait, toujours ferme sur le +terrain où il s'était placé, prêt à témoigner à l'Europe de sa loyauté +et de sa modération conciliante, mais résolu à ne rien sacrifier de ce +qu'il avait jugé essentiel à la dignité du pays. + + +XII + +Si avancées que fussent les négociations, elles n'étaient pas +terminées. Aussi M. Guizot ne jugeait-il pas l'heure encore venue de +les soumettre aux Chambres. Usant d'un droit incontestable, il se +refusait pour le moment à répondre à aucune question sur ce sujet. +Jamais, d'ailleurs, une telle réserve n'avait été plus légitime, plus +nécessaire. Depuis le commencement des affaires d'Orient, notre +diplomatie n'avait déjà que trop souffert de s'être laissé envahir et +dominer par les débats des Chambres et par les polémiques des +journaux. L'un de nos plus clairvoyants diplomates, M. de Barante, +sentait vivement ce mal, quand il écrivait à son fils, le 7 janvier +1841: «Notre politique, en se compliquant des jactances déclamatoires, +s'est jetée dans le faux et a perdu toute habileté. Retirer tout +doucement, par la gravité et la discrétion, les affaires extérieures +de la fatale invasion de la tribune et de la presse est la tâche +indispensable de tout ministre sensé[645].» + +[Note 645: _Documents inédits._] + +L'opposition supportait impatiemment ce silence et cherchait une +occasion de le faire rompre. Elle crut l'avoir trouvée avec les deux +projets que la Chambre fut appelée à discuter en mars et en avril, +l'un ratifiant les crédits extraordinaires que le précédent ministère +avait ouverts par ordonnances sur le budget de 1840 pour armer la +France, l'autre ouvrant des crédits supplémentaires sur le budget de +1841 pour continuer ces armements. Ce fut à propos du second de ces +projets, dans la séance du 13 avril, que se fit le grand effort. +Réunissant les indices que leur fournissaient les faits publics, les +bruits de presse et leurs renseignements personnels, les adversaires +du cabinet prétendaient que les négociations étaient terminées, que +les «faits étaient consommés», mais qu'on «n'osait pas les avouer à la +Chambre et au pays». Vivement engagée par M. Billault, l'attaque fut +soutenue par M. Thiers, qui prit deux fois la parole. Que voulait-il +donc? Ancien ministre lui-même, il ne pouvait ignorer qu'un ministre a +le droit de refuser le débat sur une négociation en cours; il ne +pouvait non plus se flatter sérieusement de forcer un orateur aussi +expérimenté que M. Guizot à dire ce qu'il avait résolu de taire. +Voulait-il profiter de ce que le gouvernement n'était pas en mesure de +rétablir la vérité des faits, pour les présenter sous un jour +défavorable, et prévenir d'avance l'opinion contre l'issue inévitable +de cette crise? En tout cas, il y mit une extrême passion. Jamais +encore il n'avait été si personnellement agressif contre M. Guizot, et +parfois ses arguments tournaient presque en injure. + +Faisant à sa façon l'exposé de ce qu'il prétendait avoir été la +conduite diplomatique du cabinet, M. Thiers lui reprocha d'abord de +n'avoir pas pu «obtenir que le pacha restât souverain de l'Égypte», +car, disait-il, «le pacha n'est plus rien, vous le savez comme moi»; +il l'accusa ensuite de n'avoir même pas osé «maintenir la paix armée». +«Une grande négociation, ajoutait-il, s'est faite sans vous et contre +vous; on vous demandait d'y rester étranger jusqu'au bout; on vous +demandait d'avoir au moins la dignité de ne pas venir, par votre +assentiment, par un acte quelconque de votre part, réaliser vous-même +cette espérance offensante que vous aviez entrevue sur le visage +ironique du ministre d'Angleterre, cette espérance qu'après un peu +d'humeur, la France finirait par se rendre et par se déclarer +satisfaite. Je crois bien que vous n'avez pas poussé la résignation +jusqu'à dire en termes formels que vous étiez satisfaits; mais, si +votre langage n'a pas dit que vous l'étiez, votre conduite le +signifie.» Et alors il s'écriait, comme ne pouvant contenir son +indignation méprisante: «Je n'attendais rien de vous, je le dis +hautement: eh bien, vous avez dépassé mon attente. (_Bruit._) Vous +avez dépassé celle de vos ennemis... (_Longue interruption._) Oui, +vous avez dépassé celle de tout le monde.» Et plus loin, après avoir +affirmé que le gouvernement était «rentré par un acte vain, sous le +coup de la peur, dans le concert européen», il ajoutait: «Si la France +est arrivée à ce point qu'elle ne peut pas, sans être menacée, dire +qu'elle refuse sa signature à un acte, si la France en est là, elle a +fait plus de pas en quatre mois, dans cette échelle descendante de sa +politique, que je ne lui en ai vu faire depuis quatre ans.» M. Thiers +terminait ainsi son second discours: «Je respecte un légitime orgueil +dans un homme tel que vous. Je comprends que vous vous soyez flatté +d'obtenir des concessions que nul autre n'aurait obtenues; je le +comprends. Mais cela ne vous est plus permis, monsieur le ministre, +cela ne vous est plus permis, depuis que les puissances ont infligé à +votre caractère ce hatti-shériff qui, à votre face, détruit de fond en +comble la souveraineté de ce vice-roi que la France avait couvert de +son égide. Depuis ce jour-là, tout orgueil de votre part serait +déplacé, il serait ridicule.» Une telle violence dépassait le but; +elle trahissait trop l'animosité personnelle, et la majorité en fut +plus choquée qu'ébranlée. + +Certes, la tentation dut être grande, pour M. Guizot, de répondre par +les faits réels à ces suppositions malveillantes, de montrer que, loin +d'avoir consenti à sacrifier les droits du pacha sur l'Égypte, il +avait au début refusé d'entrer en pourparlers tant que l'Égypte était +menacée, et que maintenant il refusait de rien signer jusqu'à +l'établissement définitif de l'autorité héréditaire du pacha; que, +loin de s'être déclaré satisfait du traité du 15 juillet, il avait +veillé avec autant de sollicitude que de fermeté à écarter tout ce qui +pouvait paraître une participation à cet acte, une acceptation de ses +conséquences, une reconnaissance de son existence; enfin que, loin +d'avoir été empressé à rentrer dans le concert européen, il s'était +montré si exigeant, si méticuleux pour tout ce qu'il estimait importer +à la dignité de la France, que ses agents inquiets l'avaient supplié +de se montrer plus coulant. Mais le ministre résista à cette +tentation. Il se borna à déclarer qu'une négociation s'était engagée +pour «faire reprendre à la France, dans les affaires d'Orient, une +place convenable sans l'associer à des actes auxquels elle n'avait pas +cru devoir concourir, et pour consolider en Europe la paix générale +sans porter à la dignité, aux intérêts particuliers et à +l'indépendance de la politique de la France, aucune atteinte»; il +ajouta qu'il espérait un résultat favorable et prochain, mais «qu'il +n'y avait rien de définitivement conclu», et qu'il risquerait de +compromettre cette négociation en acceptant la discussion à laquelle +on l'invitait. Vainement l'insistance de l'opposition l'obligea-t-elle +à monter à trois reprises à la tribune, il ne se laissa pas entraîner +sur le terrain où il ne voulait pas mettre les pieds. «Nous n'avons +jamais éludé la discussion, dit-il avec un accent de fermeté hautaine; +nous avons accepté les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous +ont obligés à lutter contre une portion de nos amis et ceux qui ne +nous engageaient que contre nos adversaires; nous les avons acceptés +les uns et les autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne +me ferez pas parler plus tôt que je ne le jugerai convenable aux +intérêts du pays, pas plus que vous ne me ferez dévier un moment de la +ligne de conduite que nous avons adoptée.» Aux suppositions perfides +de son contradicteur, il répondit d'un mot que, «dans les assertions +de M. Thiers, il y avait beaucoup et de graves inexactitudes». Chaque +fois, du reste, qu'on l'obligeait ainsi à parler, il ne se faisait pas +faute, comme par de légitimes représailles, de prendre à son tour +l'offensive contre la politique belliqueuse de son adversaire, sûr de +toucher ainsi une des cordes sensibles de la majorité. + +Celle-ci était d'autant moins bien disposée pour M. Thiers que les +lois en discussion attiraient alors son attention sur ce qu'on pouvait +appeler la carte à payer de la politique du 1er mars. Ce n'étaient +pas seulement les deux lois sur les crédits supplémentaires de 1840 ou +de 1841, crédits s'élevant à 330 millions et mettant en déficit +considérable les budgets de ces deux années. C'était aussi la loi de +finances qui présentait le budget de 1842 avec un découvert de 115 +millions[646]. C'était enfin une loi de travaux publics qui +comprenait, outre 220 millions de travaux civils, 276 millions de +travaux militaires ou maritimes, tels que fortifications, ports de +guerre, établissements d'artillerie, casernements. Tout cela formait +un total énorme, et, sans faire certaines distinctions qui eussent été +équitables, beaucoup de gens se plaisaient à l'imputer en entier à M. +Thiers. On en venait à dire dans les journaux et même à la tribune que +sa politique coûtait un milliard à la France[647]. + +[Note 646: Ces déficits venaient surtout des dépenses militaires. Sur +les 330 millions de crédits supplémentaires pour 1840 et 1841, 189 +concernaient les services de la guerre et de la marine. En 1839, les +dépenses totales de ces deux services s'étaient élevées à 322 +millions. Ce chiffre fut dépassé, en 1840, de 145 millions; en 1841, +de 189 millions; en 1842, de 117 millions; en 1843, de 86 millions; +soit, pour ces quatre années, une augmentation de 539 millions sur +1839. Encore ne comprend-on pas dans ces chiffres les travaux de +fortifications.] + +[Note 647: Ce n'était pas seulement sur le chiffre de la dépense que +portait l'attaque: on critiquait aussi la façon dont elle avait été +engagée, les marchés faits sans publicité et sans concurrence, les +mesures précipitées, et surtout l'usage abusif des crédits ouverts par +ordonnance. À ce dernier point de vue, les trois commissions des +crédits de 1840, de ceux de 1841, du budget de 1842, et à leur suite +de nombreux orateurs blâmèrent sévèrement les créations de nouveaux +régiments qui avaient, sans intervention du pouvoir législatif, +modifié l'organisation de l'armée et chargé le budget d'une lourde +dépense permanente; ils soutenaient qu'on eût pu verser les hommes +appelés dans les anciens cadres ou se borner à former des quatrièmes +bataillons; en 1831, l'armée n'avait-elle pas été notablement +augmentée sans création de régiments? Sans doute il était impossible +de revenir sur la mesure, car douze cents officiers se seraient +trouvés sans emploi; mais plus la dépense était maintenant forcée pour +la Chambre, plus elle lui paraissait abusive.] + +Le ministère du 29 octobre, sans s'approprier toutes ces assertions, +n'était pas fâché de les voir porter à la tribune et laissait +volontiers ses prédécesseurs aux prises avec ceux qui leur demandaient +compte de la fortune publique compromise. S'il présentait les demandes +de crédit, se chargeant ainsi de faire ratifier ou de continuer les +dépenses engagées, il n'en dissimulait pas les gros chiffres, comme +fait d'ordinaire tout gouvernement qui demande de l'argent; au +contraire, il les étalait avec une franchise qui n'était pas sans +malice. M. Humann entre autres, de fort méchante humeur d'avoir reçu +une situation financière si endommagée, ne manquait pas une occasion +d'en renvoyer la responsabilité au ministère précédent. «Un pays qui +vient d'être surexcité, disait-il, ne se calme pas d'un jour à +l'autre; les erreurs des jours d'exaltation pèsent longtemps sur ses +finances.» Un autre jour, il faisait un tableau fort sombre des +charges qu'on avait accumulées sur le pays, puis il s'écriait, en se +tournant vers M. Thiers et ses amis: «Vainement essayez-vous de +rejeter sur vos successeurs ces conséquences dévorantes. Vous +n'abuserez pas le pays: il sait que nous liquidons le passé, et que ce +n'est pas à nous qu'il faut imputer les sacrifices que cette +liquidation lui impose.» + +M. Thiers n'était pas homme à rester sous le coup de ces accusations. +Il se défendait sur tous les points avec une habile vivacité, mettant +de l'esprit, du mouvement et de la colère jusque dans l'arithmétique; +quand il sentait que quelques gros chiffres ou quelques procédés +arbitraires étaient difficiles à faire passer, il s'en tirait en +faisant appel à l'orgueil national. «Si vous voulez rester puissance +de premier ordre, s'écriait-il, il vous faut un état militaire +considérable. Permettez-moi de le dire dans l'intérêt du pays: on +parle d'illusions; mais la plus grande de toutes, c'est de vouloir +être grande puissance et de ne pas faire les efforts suffisants pour +l'être. Je sais bien que ces vérités sont désagréables à entendre; +mais il faut avoir le courage de les répéter sans cesse, pour que le +pays les comprenne. Oui, il faut faire de grands efforts, ou devenir +modestes. Si vous voulez rester la grande nation,--rester, c'est trop +dire!--si vous voulez le redevenir, il faut vous décider à de grands +efforts!» M. Thiers s'attacha surtout à se décharger du fameux +milliard sous lequel on voulait l'accabler. Ce fut vraiment un +spectacle curieux que de le voir prendre en main ce milliard, puis, +après l'avoir manié, décomposé de toutes façons, le présenter réduit à +189 millions, seule somme qu'il consentît à laisser mettre au compte +de son administration. L'accusation à laquelle il répondait était +exagérée: sa défense d'autre part prétendait trop prouver. Sans +doute, parmi les dépenses comprises dans ce milliard, s'il en était +d'absolument stériles, prix des fautes et des entraînements de la +politique du 1er mars, d'autres, telles que certaines réfections de +matériel, mises en état ou constructions de places fortes, pouvaient +être regardées comme la réparation nécessaire, urgente, de longues +négligences antérieures. À ce point de vue, on conçoit donc que M. +Thiers fît deux parts dans le milliard. Seulement, il réduisait trop +la sienne. Si respectable que fût déjà le chiffre de 189 millions, les +erreurs de sa politique avaient coûté plus cher encore à la France. +D'ailleurs, même pour les dépenses utiles qu'on avait eu le tort de ne +pas faire avant 1840, M. Thiers n'était-il pas pour quelque chose dans +la simultanéité coûteuse avec laquelle elles venaient d'être engagées +et devaient être poursuivies. Entreprises successivement, en +choisissant l'époque favorable, sans la préoccupation d'un danger +immédiat, ces dépenses n'eussent-elles pas été moins fortes et +l'équilibre budgétaire moins dérangé? Peut-être répondra-t-on que, +sans un péril pressant, on eût difficilement trouvé un ministère +capable de prendre une telle initiative et que les négligences se +fussent indéfiniment prolongées. + +Si l'on peut, du reste, discuter sur la mesure des responsabilités de +M. Thiers, il est du moins un fait incontestable, c'est le contraste +de la situation financière qu'il a laissée à ses successeurs avec +celle qu'il avait reçue de ses prédécesseurs. Rarement la fortune +publique avait été en aussi bon état qu'au commencement de 1840. Le +budget de 1839 s'était soldé, avec tous ceux qui le précédaient, par +un excédant de recettes d'environ quinze millions. La liquidation de +la révolution de Juillet était bien complétement terminée, et toute +trace avait disparu des 900 millions de charges extraordinaires qui en +avaient été la conséquence[648]. La dette publique avait été ramenée +par l'amortissement au chiffre de 1830. Le 5 pour 100 était monté à +119 francs et le 3 pour 100 à 86 francs. On pouvait évaluer, pour +l'avenir, à 80 millions, toutes les charges ordinaires payées, +l'excédant réel des ressources de chaque exercice, excédant disponible +pour les grands travaux. Après le ministère du 1er mars quel +changement! Les déficits prévus des budgets de 1840, de 1841 et de +1842 sont évalués à environ 500 millions, auxquels il faut ajouter les +534 millions de dépenses votées pour les grands travaux militaires et +civils. C'est donc un découvert de plus d'un milliard auquel on doit +faire face. Les réserves de l'amortissement et les accroissements de +revenus qui devaient, dans les combinaisons antérieures, fournir le +gage des grands travaux publics, étant absorbés et au delà par les +déficits, force est de recourir pour ces travaux à un emprunt de 450 +millions; or la crise avait atteint le crédit public: le 5 pour 100, +naguère à 119 francs, était tombé presque au pair à la fin du +ministère du 1er mars; et, si les cours se sont relevés avec le +cabinet du 29 octobre, ils sont loin d'avoir regagné tout ce qu'ils +avaient perdu. Aussi quand, le 18 septembre 1841, on émettra en 3 pour +100 la première partie de l'emprunt, devra-t-on se contenter du cours +modeste de 78 fr. 52 c. L'emprunt, les réserves de l'amortissement, +les accroissements probables de revenus ne suffisaient pas pour faire +face aux découverts: à défaut d'impôts nouveaux, le ministre des +finances voulut faire rendre davantage aux impôts existants, et +ordonna, dans ce dessein, un recensement général des propriétés +bâties, des portes et fenêtres et des valeurs locatives; on verra plus +tard quels incidents devait provoquer ce recensement. Toutes ces +mesures, du reste, n'étaient que des palliatifs incomplets, et notre +situation financière devait rester longtemps embarrassée. La +liquidation de la crise de 1840 était plus lourde encore que n'avait +été celle de la révolution de 1830. + +[Note 648: Cf. plus haut, t. III, p. 247 à 250.] + + +XIII + +Les Chambres se séparèrent le 25 juin, après le vote des diverses lois +financières, sans que le gouvernement eût été en mesure de leur +soumettre le résultat définitif des négociations. M. Guizot en était +contrarié; il écrivait peu auparavant à M. de Barante: «La session +finit. Je ne crois pas que nos affaires de Londres soient assez +conclues avant son terme, pour que je puisse avoir encore, à ce sujet, +une explication à la tribune. Je le regrette; j'aime beaucoup mieux +m'expliquer à la tribune que dans les journaux. Mais il n'y aura +probablement pas moyen[649].» Quels événements avaient donc encore +retardé, pendant plusieurs mois, la solution que naguère l'accord des +puissances faisait croire si prochaine? C'était un nouveau coup de +lord Ponsonby. Vers le milieu de mars, au moment même où, à Londres, +les plénipotentiaires échangeaient leurs parafes, à Constantinople, +l'ambassadeur d'Angleterre, consulté officiellement par la Porte sur +la conduite à suivre envers Méhémet-Ali, répondait, sans tenir aucun +compte des volontés de la conférence, que le pacha ne s'était pas +réellement soumis et que le sultan n'avait pas dès lors à négocier +avec un sujet rebelle. Les autres ambassadeurs avaient été également +consultés; mais, intimidés par la résolution passionnée de leur +collègue, ils n'avaient fait qu'une réponse embarrassée et dilatoire. +À cette nouvelle, grande fut l'irritation de M. de Metternich. Il +écrivit à son internonce à Constantinople d'insister pour que le +hatti-shériff fût modifié dans le sens d'une hérédité réelle concédée +au pacha: il lui ordonnait de faire cette démarche, de concert avec +les autres ambassadeurs s'ils y consentaient, seul s'ils s'y +refusaient, et, dans ce dernier cas, de «déclarer que Sa Majesté +Impériale regarderait comme épuisée, pour sa part, la tâche dont elle +s'était chargée par les engagements du 15 juillet, et qu'elle se +considérerait, dès lors, comme rendue à une entière liberté de +position et d'action». + +[Note 649: _Documents inédits._] + +Cette difficulté imprévue confirma M. Guizot dans sa résolution +d'ajourner toute signature. De Londres, les plénipotentiaires, +effrayés et impatients d'en finir, le faisaient supplier d'accepter, +sous une forme quelconque, leur déclaration que le traité du 15 +juillet était définitivement éteint et que les quatre puissances +renonçaient à exercer une action sur le pacha; les diplomates +autrichiens disaient à M. de Bourqueney, qui, pour son compte, était +un peu troublé de ces avertissements: «Prenez garde, à Paris, de +servir par vos délais la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg, +qui ne veut pas du traité général à cinq, et celle de lord Palmerston, +qui ne se laisse arracher qu'avec une extrême répugnance la tutelle de +l'Orient à quatre, car c'est la sienne.» Malgré tout, M. Guizot tenait +bon. «Je connais trop bien ma situation parlementaire, disait-il à M. +Bulwer, le 16 avril; je ne pourrais pas faire ce qu'on me demande, si +j'y étais disposé.» Il écrivait à M. de Bourqueney, le 19: +«L'abdication de Londres ne nous tirerait pas d'embarras, car elle +laisserait toute chose dans l'incertitude et la confusion. Ni le pacha +ni le sultan ne voudraient plus finir, et nous serions, l'Europe et +nous, à la merci de je ne sais quelle lubie de je ne sais qui. Je +comprends que cette situation déplaise. C'est précisément parce +qu'elle déplaît qu'on fera ce qu'il faut pour y mettre un terme.» Et, +le 22 avril, il ajoutait dans une dépêche officielle: «Résolus comme +nous le sommes, et comme nous devons l'être, à demeurer complétement +étrangers au traité du 15 juillet, nous ne pouvons penser à sortir de +l'isolement dans lequel il nous a placés, que lorsque nous ne pourrons +plus craindre que des conspirations nouvelles, suscitées par des +difficultés auxquelles les puissances n'ont pu donner encore une +solution définitive, ne les forcent, malgré elles, à reprendre sous +une forme quelconque le système d'intervention auquel nous n'avons pas +voulu nous associer.» + +Il semblait donc qu'on fût plus loin que jamais d'une solution. Mais, +pendant ce temps, les menaces de M. de Metternich avaient produit leur +effet à Constantinople; le 29 mars, le sultan retirait la direction +des affaires étrangères à Reschid-Pacha, compromis par sa docilité +envers lord Ponsonby, et la donnait à Riffat-Pacha, ancien ambassadeur +en Autriche. Le premier acte du nouveau ministre était de demander à +la conférence de Londres son avis sur les modifications à faire subir +au hatti-shériff. Bientôt même, et sans attendre l'arrivée de cet +avis, que la faiblesse des plénipotentiaires allemands, la mauvaise +humeur de lord Palmerston et l'hostilité de M. de Brünnow devaient, du +reste, rendre assez équivoque, le gouvernement ottoman prenait le +parti, le 19 avril, de changer les conditions imposées au pacha: +l'hérédité par ordre de primogéniture était substituée au choix par le +sultan; la nomination des officiers était abandonnée au pacha jusqu'au +grade de colonel inclusivement; le tribut devait consister en une +somme fixe réglée de gré à gré. Lord Ponsonby avait lutté jusqu'au +bout pour empêcher ces concessions, mais il avait été vaincu. + +M. de Metternich était fier de sa campagne: se tournant aussitôt vers +nous, il nous demanda, comme prix du service qu'il venait de rendre à +notre client, de ne pas tarder plus longtemps à transformer en +signature définitive le parafe des actes préparés à Londres. «Si la +signature allait être refusée, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, je +resterais fort compromis aux yeux de tous, par la responsabilité +morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de ne pas me +jouer ce mauvais tour... Il ne faut pas demander ou attendre ce que +Méhémet-Ali pensera des nouvelles concessions de la Porte... Il +témoignera d'autant moins d'empressement à accepter qu'on lui laissera +l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa résistance... +Dépêchons-nous de tirer une ligne entre le passé et l'avenir. Mon +Dieu! il est bien impossible que des difficultés ne surgissent pas +quelque jour: on ne bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas les +laisser se compliquer du passif de l'ancienne affaire; quand elles se +présenteront, on se concertera; chacun sera libre dans ses mouvements; +ce sera une affaire nouvelle et non plus la continuation de celle que +nous venons de régler... J'ai bonne confiance que M. Guizot partagera +mon sentiment et qu'il ne se refusera pas à déclarer fini ce qui est +fini.» + +Le 16 mai, aussitôt après avoir connu les modifications du +hatti-shériff et reçu les communications de M. de Metternich, M. +Guizot écrivit à M. de Bourqueney: «Nous n'avons plus aucune raison +de nous refuser à la signature définitive. Les modifications apportées +sont les principales qu'ait réclamées Méhémet-Ali; ce qui reste encore +à débattre est évidemment d'ordre purement intérieur et doit se régler +entre le sultan et le pacha seuls.» Notre gouvernement croyait, +d'ailleurs avec raison, que c'était dans ce tête-à-tête, et non dans +la prolongation de l'intervention européenne, que le pacha devait +chercher et avait chance de trouver une revanche. Dès le 27 avril, +avant même d'avoir su les modifications du hatti-shériff, M. Desages, +le confident et le collaborateur de M. Guizot, écrivait au comte de +Jarnac, alors gérant _ad interim_ le consulat général d'Alexandrie: +«Le premier des intérêts du pacha est que la conférence soit +_irrévocablement_ dissoute; et, dût-elle lui refuser une partie de ce +qu'il demande, il devrait encore se hâter de répondre _amen_, pour +être débarrassé des ingérences collectives de l'Europe dans ses +rapports avec Constantinople. C'est sur ce dernier théâtre qu'il doit +désormais travailler et refaire sa position, à l'aide de ces moyens +qu'il lui coûte tant aujourd'hui d'avoir négligés ou méconnus depuis +huit ou dix ans. Acheter et caresser le sultan, ses entours et, par +là, faire les ministres, c'est ce à quoi, en son lieu et place, je +m'appliquerais sans relâche. Cela n'est pas si cher qu'on pourrait le +croire[650].» M. Desages avait ajouté, pour mettre en garde le pacha +contre certaines illusions: «Si les modifications au hatti-shériff +nous paraissent convenables, nous tiendrons l'affaire pour terminée et +nous passerons outre à la signature définitive de la convention +relative aux détroits, sans attendre le bon plaisir de Méhémet-Ali. +Nous ne recommencerons pas 1839 et 1840, c'est-à-dire que nous ne +ferons pas dépendre nos déterminations des arrière-pensées, des +finesses, des volontés ou des voeux du vice-roi. Je vous expose cela +un peu crûment, parce que nous avons cru remarquer, à la lecture de +vos derniers rapports, que Méhémet-Ali spéculait toujours, au fond, +sur notre résistance à accepter comme clôture complète et définitive +ce qu'il n'aurait pas accepté préalablement comme tel[651].» + +[Note 650: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac. +(_Documents inédits._) Le 17 juin 1841, le même M. Desages conseillait +encore à Méhémet-Ali de «s'arranger de manière à ne plus entretenir ou +réattirer sur lui l'attention. Son intérêt est de _faire le mort_ au +moins pour une ou deux années».] + +[Note 651: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac. +(_Documents inédits._)] + +Du moment où la France était disposée à signer, il semblait qu'il n'y +eût plus qu'à procéder à cette formalité, et, dans cette pensée, la +conférence de Londres chargea lord Palmerston d'inviter notre +représentant à se procurer les pouvoirs nécessaires. Convoqué, le 24 +mai, au _Foreign-Office_, M. de Bourqueney s'y rendit, convaincu qu'il +avait seulement à prendre jour pour la signature. Quel ne fut pas son +étonnement en entendant alors le ministre anglais, distinguer entre +son opinion personnelle et celle de la conférence, déclarer que, +«suivant son opinion personnelle, le traité du 15 juillet n'était pas +éteint dans toutes ses conséquences possibles», et annoncer qu'en cas +de résistance du pacha aux conditions nouvelles de la Porte, les +quatre puissances signataires seraient dans la nécessité de faire +quelque chose pour en déterminer l'acceptation!--Mais alors, la +condition mise par la France à sa signature n'est pas réalisée, dit M. +de Bourqueney.--Lord Palmerston se hâta d'en convenir, en homme qui +paraissait n'avoir parlé que pour provoquer cette conclusion. + +La soirée ne s'était pas écoulée que le résultat de cet entretien +était connu dans le monde diplomatique et y causait une vive émotion. +Les plénipotentiaires allemands fulminaient contre lord Palmerston, ne +reconnaissant dans son langage ni l'expression de leur pensée, ni +l'accomplissement du mandat que la conférence lui avait donné, et +s'indignant de «la légèreté avec laquelle il disposait de leurs +cabinets». Leurs collègues à Paris ne témoignaient pas moins d'humeur, +et cherchaient quels pouvaient être le mobile et le dessein du +ministre anglais: le comte Apponyi voyait là un accès de jalousie +contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim soupçonnait quelque +secret désir de tenir encore l'Orient en trouble et l'Europe en +alarme. Mêmes impressions à Vienne et à Berlin. Dans cette dernière +ville, M. de Werther, ministre des affaires étrangères, disait à notre +chargé d'affaires: «Que voulez-vous que nous fassions vis-à-vis d'un +homme intraitable qui n'écoute aucun raisonnement, qui ne cède qu'à +son humeur plus ou moins mauvaise et ne prend conseil que de ses +préventions? Dans ma conviction, la soumission même du pacha ne +ramènera pas lord Palmerston. Je ne sais quel prétexte d'ajournement +il trouvera ou il inventera, mais vous verrez qu'il saura créer de +nouveaux obstacles.» + +M. Guizot, non moins surpris que les cabinets allemands, ne montra pas +le même trouble: il reprit aussitôt, avec un sang-froid résolu, son +attitude expectante, et refusa de signer tant que les doutes élevés +par lord Palmerston ne seraient pas dissipés et que la conférence ne +serait pas unanime à déclarer l'affaire turco-égyptienne +définitivement terminée. À un certain point de vue, d'ailleurs, ces +lenteurs ne lui déplaisaient pas. «Pour nos relations avec les +Chambres, le public, la presse, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire le +7 juin, elles ont plus d'avantage que d'inconvénient. Plus il est +évident que nous n'avons ressenti ni témoigné aucun empressement, +meilleure sera notre position le jour où nous discuterons tout ce que +nous aurons dit et fait.» Sans récriminer contre personne, notre +ministre avait bien soin de faire en sorte que toute la responsabilité +de l'incident retombât sur lord Palmerston. «Je constate avec vous, +disait-il au chargé d'affaires d'Angleterre, que ce n'est pas le +gouvernement français qui retarde la signature de la convention; c'est +le cabinet britannique.» Le chef du _Foreign-Office_ ne laissait pas +que d'être fort embarrassé de voir mettre ainsi en lumière la +responsabilité qu'il avait dans ce nouveau retard. Son humeur en +devenait de jour en jour plus chagrine, sa conversation plus aigre, +ses communications plus agressives contre la France. + +Il semblait que ce fût aux plénipotentiaires allemands de contraindre +lord Palmerston à en finir. L'oeuvre était au-dessus de leur courage. +Parlant très-mal du personnage quand celui-ci n'était pas là, ils +n'osaient lui tenir tête en face. Ils projetaient des notes, les +rédigeaient, puis, au moment de les signifier, y renonçaient par +crainte de provoquer un éclat de la part de leur irritable allié. Ils +se rejetaient alors sur une démarche verbale; mais, quand ils +sortaient de l'entretien, ils se trouvaient n'avoir à peu près rien +dit. En fin de compte, ils attendaient des événements la solution +qu'ils ne se sentaient pas l'énergie d'imposer. + +Jusqu'où la patience des deux cabinets allemands aurait-elle laissé +cours aux caprices de lord Palmerston? Heureusement, pendant ce temps, +Méhémet-Ali, trompant l'espérance malveillante de lord Ponsonby[652] +et se rendant aux conseils pressants du gouvernement français[653], +apportait à cette Europe qu'il avait si longtemps troublée, la +pacification que celle-ci semblait incapable d'opérer elle-même: il se +décidait à accepter le hatti-shériff modifié, sauf à discuter +ultérieurement le chiffre du tribut, qui n'était pas d'ailleurs fixé +dans le document lui-même. Le 10 juin au matin, entouré de ses +principaux officiers, il reçut les envoyés ottomans, prit de leurs +mains le décret impérial, le porta à ses lèvres et à son front. +Lecture en fut faite à haute voix, et des salves de canon annoncèrent +à la population la fin du conflit oriental. + +[Note 652: Le 16 juin, lord Ponsonby écrivait à lord Palmerston: «Je +pense, comme je l'ai toujours pensé, que le pacha n'exécutera point +les mesures ordonnées par le sultan.»] + +[Note 653: M. Guizot avait fait instamment recommander au pacha de ne +pas servir par sa résistance «les vues des gouvernements qui, moins +bien disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à +retarder le moment où la rentrée du gouvernement du Roi dans les +conseils de l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet +n'existe plus». «Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à personne, ajoutait +notre ministre, que la situation exceptionnelle créée par ce traité ne +se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa +position particulière et sa liberté d'action.»] + +La nouvelle de cet événement, arrivée en France le 28 juin, ne +laissait plus place aux chicanes de lord Palmerston. Celui-ci, du +reste, devait alors avoir l'esprit ailleurs. Le ministère whig avait +été mis en minorité, la Chambre des communes dissoute, et tous les +indices faisaient prévoir la victoire électorale des tories[654]. +Mais rien ne pouvait distraire lord Palmerston de son animosité +hargneuse contre la France: à ce moment même, il trouvait moyen, en +discourant devant ses électeurs de Tiverton, de faire une sortie +contre l'inhumanité de notre armée d'Afrique[655]. Tout moribond que +fût son pouvoir ministériel, il voulut l'employer à retarder le plus +possible la solution de la crise européenne, et se refusa à rien +signer tant qu'il n'aurait pas reçu par ses propres agents la +confirmation des nouvelles d'Alexandrie. Attendait-il quelque frasque +de lord Ponsonby? Ou bien espérait-il que le baron de Bülow, rappelé +par son gouvernement pour aller présider la diète de Francfort, ne +pourrait pas attendre le jour de la signature, et qu'ainsi de nouveaux +pouvoirs étant nécessaires pour son successeur, un délai s'ensuivrait? +Mais M. de Bülow prit le parti de rester jusqu'à l'arrivée des +dépêches anglaises, et lord Ponsonby, cette fois impuissant, fut +réduit à expédier à Londres, avec un laconisme qui trahissait sa +méchante humeur, l'annonce de cette pacification dont il avait voulu +douter jusqu'à la dernière heure. Lord Palmerston ne pouvait plus, dès +lors, prolonger sa résistance. Le 13 juillet, les deux actes préparés +et parafés quatre mois auparavant,--le protocole de clôture de la +question égyptienne et la convention des détroits,--furent +définitivement signés, le premier par les représentants de +l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie et de la +Turquie, le second, par ces cinq plénipotentiaires et par celui de la +France. + +[Note 654: Dès le 18 mai, le ministère whig était une première fois +mis en minorité de trente-six voix sur la question des sucres +étrangers. Le 5 juin, une motion formelle de défiance, présentée par +Robert Peel, fut votée à une voix de majorité. Le parlement, prorogé +le 23 juin, fut dissous le 29.] + +[Note 655: Lord Palmerston opposait à cette inhumanité, qui arrachait +à ses auditeurs indignés des cris de: «_Honte! Honte!_» le tableau +touchant de la douceur montrée par les Anglais dans leur empire +d'Asie. La conséquence, disait-il, c'est qu'un Anglais voyageant seul +est aussi en sûreté dans le centre de l'Afghanistan que dans un comté +anglais, tandis qu'en Algérie «un Français ne peut montrer son visage +au delà d'un certain point sans tomber victime de la féroce et +excusable vengeance des Arabes». Presque au moment où lord Palmerston +parlait ainsi, l'Afghanistan se soulevait en masse, les Anglais +étaient obliges d'évacuer Caboul, laissant des milliers de morts et de +prisonniers, et peu après, les journaux étaient remplis du récit des +cruautés attribuées aux généraux anglais dans cette campagne de +l'Afghanistan.] + + +XIV + +À la nouvelle de cette signature tant désirée et si longtemps +retardée, grande fut la joie à Vienne et à Berlin. On avait eu +très-peur et on jouissait d'être rassuré. «Il y a trente ans, disait +M. de Metternich, que je ne me suis vu en une telle tranquillité +d'esprit[656].» À Saint-Pétersbourg, le Czar était au fond mortifié, +sans le laisser trop voir; mais M. de Nesselrode se félicitait +sincèrement d'être débarrassé d'une affaire difficile et +inquiétante[657]. En Angleterre, les esprits étaient absorbés par la +lutte électorale, qui tournait de plus en plus à l'avantage des +tories; ce qui n'empêchait pas lord Palmerston de continuer sa guerre +contre la France; pour se consoler de n'avoir pu empêcher la signature +de la convention du 13 juillet, il tâchait de rendre cette convention +déplaisante à l'opinion française. «Tout s'est accompli comme on +l'avait annoncé, faisait-il dire dans ses journaux, et l'Europe a +prouvé que, quand elle veut se passer de la France, elle le peut sans +danger. Désormais le _statu quo_ oriental, tel que l'a réglé le 15 +juillet, est pour tout le monde un point de départ reconnu et +consacré... Certaines feuilles françaises prétendent voir dans la +convention du 13 juillet un succès et un sujet d'orgueil pour la +France. Ces feuilles devraient se souvenir que la France a fait des +remontrances contre le traité de juillet, qu'elle a armé, qu'elle a +crié, et qu'elle n'a rien fait de plus. Aujourd'hui, elle se présente, +accepte les faits accomplis et s'efforce d'entrer dans le char de la +Sainte-Alliance. C'est bien; mais ce qu'un ministre de France aurait +de mieux à faire dans une telle situation, ce serait de se taire.» À +cette impertinence voulue et perfidement destinée à fournir des +arguments à M. Thiers et à ses amis, il y avait une réponse facile à +faire: si la signature de la convention du 13 juillet était aussi +humiliante pour notre pays, comment le chef du _Foreign-Office_ +s'était-il jusqu'à la dernière heure donné tant de mal pour +l'empêcher? + +[Note 656: _Correspondance inédite de M. de Barante._] + +[Note 657: _Ibid._] + +Qu'importent, après tout, les sentiments plus ou moins affectés de +lord Palmerston? Considérons les choses au seul point de vue de la +France. Tout d'abord la convention des détroits en elle-même +était-elle aussi insignifiante qu'on voulait bien le dire? Si +l'interdiction qu'elle formulait était depuis longtemps une règle de +l'empire ottoman, il n'était pas sans intérêt de voir les puissances +délibérer en commun sur un pareil sujet: on marquait ainsi clairement +que la Turquie était soustraite à l'espèce de suzeraineté exclusive +établie au profit de la Russie par le traité d'Unkiar-Skélessi et +qu'elle se trouvait placée sous le protectorat de toutes les grandes +puissances. Tel était, on s'en souvient, le but principal qu'à +l'origine de la crise le gouvernement français avait donné à sa +politique. Nous devions donc nous féliciter de l'avoir atteint. Il est +vrai que, par la suite, ce but avait été un peu perdu de vue; il avait +été rejeté au second plan par la question égyptienne et par le +désaccord dont cette dernière question avait été l'occasion entre la +France et les autres puissances. C'était donc surtout en tant qu'ils +prononçaient la clôture du conflit entre le sultan et le pacha et +mettaient fin à notre isolement, que les actes du 13 juillet fixaient +l'attention du public. + +À ce point de vue, force était bien de reconnaître que le pacha ne +sortait pas de cette crise avec l'empire grandiose que nous avions à +l'origine rêvé pour lui, ni même avec le domaine qu'avant le 15 +juillet nous avions été plusieurs fois en mesure de lui obtenir. Il +subissait les conséquences inévitables de ses revers militaires et de +nos erreurs diplomatiques. Mais enfin nous avions su limiter son +échec; il conservait l'Égypte et en acquérait l'hérédité. C'est à nous +qu'il le devait; c'est la politique pacifique du ministère du 29 +octobre qui, par un mélange habile de modération et de fermeté, de +patience et de sang-froid, en se conciliant les uns et en s'imposant +aux autres, avait préservé l'Égypte, mise sérieusement en péril par +l'effondrement de l'armée du pacha et par l'acharnement du cabinet +anglais. Si M. Guizot n'avait pu supprimer le traité du 15 juillet, +qui était, au moment de son entrée au pouvoir, matériellement exécuté, +il avait du moins arrêté le mal au point même où il l'avait trouvé +accompli. Il avait empêché l'Europe de franchir les bornes posées par +la note du 8 octobre 1840. L'essentiel était sauf, comme devaient le +prouver les événements qui ont suivi. La puissance de Méhémet et de sa +famille, ainsi concentrée dans des limites naturelles, gagnait en +solidité ce qu'elle perdait en étendue. Si des événements récents ont +singulièrement ébranlé le pouvoir des descendants de Méhémet-Ali, la +dynastie fondée par lui n'en règne pas moins encore au Caire. Qui +pourrait affirmer que l'empire tout artificiel et superficiel dont le +pacha avait un moment reculé les frontières jusqu'au pied du Taurus +aurait eu la même durée? Que serait-il devenu, une fois aux prises +avec les révoltes des populations, les ressentiments de la Turquie, +l'hostilité de l'Angleterre et les charges d'un état militaire +supérieur à ses moyens? Ajoutons que la France gardait son patronage +sur cette terre d'Égypte dont les politiques clairvoyants devinaient +déjà, même avant le percement de l'isthme de Suez, la grande +importance politique, stratégique et économique. Que ne donnerait-elle +pas aujourd'hui pour avoir encore dans cette région la situation que +la monarchie avait su lui conserver en 1841, même au sortir d'une +crise malheureuse et difficile? + +La question européenne était résolue en même temps que la question +égyptienne. Les actes du 13 juillet 1841 dissolvaient l'espèce de +coalition que le traité du 15 juillet 1840 avait formée sinon contre +la France, du moins en dehors d'elle; ils empêchaient que cet accident +ne devînt un état normal et permanent. Notre rentrée dans le concert +des puissances n'était pas triomphale. Comment eût-elle pu l'être +après ce qui s'était passé? Mais elle était honorable. Au vu de tous, +nous n'y avions consenti qu'en nous faisant prier par les autres +cabinets, embarrassés de notre absence, inquiets de notre isolement +armé, et en imposant des conditions qui avaient été rigoureusement +accomplies. En même temps que cette fermeté sauvegardait la dignité +nationale, notre sagesse pacifique effaçait peu à peu les suspicions +si promptement et si vivement réveillées au dehors par l'agitation +belliqueuse et révolutionnaire du ministère précédent; et la sécurité +ainsi rendue aux cours étrangères avait déjà pour effet de laisser se +produire entre elles les divisions qui seules pouvaient fournir à +notre politique l'occasion d'une revanche. + +Sans doute, au début de cette affaire, de plus grandes ambitions +s'étaient fait jour. En 1839, le fameux rapport de M. Jouffroy sur le +crédit de 10 millions avait promis à l'orgueil national, soit en +Orient, soit en Europe, des satisfactions bien autrement éclatantes. +Mais c'était ce même M. Jouffroy qui, après la rude leçon des +événements, écrivait à M. Guizot, vers la fin de 1841: «Nous nous +sommes trompés, nous n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié +les forces; nous avons fait trop de bruit: c'est triste; mais, la +lumière venue, il n'y avait pas à hésiter. Vous avez fait acte de +courage et de bon sens en arrêtant le pays dans une mauvaise voie.» +Quand une affaire a été mal engagée, on ne saurait se flatter d'en +sortir vainqueur. C'est déjà beaucoup d'en sortir indemne, en ayant +écarté tous les périls, en ayant sauvegardé les intérêts essentiels et +la dignité de la nation. Les généraux qui, recevant une situation +compromise, savent réparer les échecs subis avant eux, ou même +seulement empêcher qu'ils ne s'étendent, font une oeuvre plus ingrate, +mais non moins salutaire que ceux qui ont l'heureuse chance de gagner +des batailles. + +Cette oeuvre de réparation, le ministère avait eu à l'entreprendre +ailleurs que dans la politique étrangère. À côté de la crise +extérieure, et se mêlant à elle par plus d'un point, existait une +crise intérieure. Nous ne parlons pas seulement du désordre matériel, +un moment menaçant sous le cabinet précédent et promptement réprimé +par ses successeurs. Nous faisons surtout allusion à cette sorte de +maladie parlementaire qui avait précédé les complications +internationales et contribué à les faire naître. Une partie des +fautes diplomatiques de 1840 n'a-t-elle pas, en effet, son origine +dans la coalition de 1839? Les symptômes de cette maladie ne nous sont +que trop connus: décomposition des partis, absence d'une majorité, +instabilité ministérielle, méfiance à l'égard de la légitime action de +la royauté. Sur tous ces points, le ministère, bien qu'obligé parfois +à des ménagements et empêché de procéder par coup d'éclat, a fait +constamment effort pour remédier au mal, et il a obtenu d'importants +résultats. N'en est-ce pas un que d'avoir duré et de s'être affermi, +en dépit des prophètes qui, à ses débuts, lui accordaient à peine +trois mois de vie? que d'avoir su trouver et garder une majorité dans +cette assemblée issue de la coalition et depuis lors soumise à tant +d'influences dissolvantes? que d'avoir constamment résisté aux +attaques ouvertes comme aux manoeuvres détournées d'une opposition +conduite par un chef tel que M. Thiers? En somme, le pouvoir avait +grandi et l'opposition était surprise et découragée de son propre +discrédit. Les révoltés les plus audacieux avaient eux-mêmes le +sentiment de cette force nouvelle acquise par le gouvernement, et +Proudhon écrivait à un de ses amis, le 16 mai 1841: «Le pouvoir est +très-fort, l'armée magnifique; pas de révolution possible pour cette +année.» Et plus loin: «Le pouvoir rit de la rage impuissante des +radicaux; en effet, il n'a rien à craindre... Il y en a peut-être +encore pour bien des années; j'en souffre et j'en pleure[658].» + +[Note 658: _Correspondance de Proudhon_, t. 1er.] + +À l'intérieur comme à l'extérieur, la guérison est donc, sinon +complète,--le mal était trop grave pour disparaître en quelques +mois,--du moins en bonne voie. Le mérite en revient à M. Guizot et à +ses collègues. Il en revient aussi, ne l'oublions pas, au Roi. Depuis +qu'il avait un cabinet en accord avec sa pensée, Louis-Philippe +n'intervenait plus ouvertement, comme aux jours où il avait mis le +holà aux entraînements de M. Thiers; mais, pour être cachée derrière +celle de ses ministres, son action n'en était pas moins constante et +efficace. Causant, en mai 1841, avec le comte Apponyi, ambassadeur +d'Autriche, il lui disait: «M. de Metternich attribue tout ce qui +s'est fait de bien à M. Guizot; je n'ai pas besoin de vous dire que je +suis enchanté du suffrage donné par le prince de Metternich à M. +Guizot; il est mérité, bien mérité, j'aime à en convenir; mais il ne +faut jamais laisser croire à ces messieurs qu'ils peuvent réussir en +quoi que ce soit sans le Roi, sans l'élément royal[659].» C'était +peut-être une faiblesse chez Louis-Philippe de ne pas se contenter +d'exercer une influence réelle, mais de vouloir aussi qu'elle fût +connue et qu'on lui en sût gré. Il s'est créé ainsi plus d'embarras +qu'il n'a ajouté à son importance, il a éveillé plus de défiance que +de reconnaissance. Mais si, en raison des préventions de l'époque, il +convenait que l'action royale demeurât voilée au moment où elle +s'exerçait, il est de toute justice que l'histoire soulève ce voile et +fasse honneur de cette action au prince et à l'institution +monarchique. Aussi bien n'est-ce pas après la crise dont nous venons +de raconter les péripéties que l'on pourrait être tenté de méconnaître +le bienfait de la royauté. + +[Note 659: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 545.] + + +FIN DU TOME QUATRIÈME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LIVRE IV + +LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE + +(Mai 1839-Juillet 1841) + + Pages. + + CHAPITRE PREMIER.--LA QUESTION D'ORIENT ET LE MINISTÈRE DU + 12 MAI 1839 (mai 1839-février 1840) 1 + + I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh + entre Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité + d'Unkiar-Skélessi entre la Porte et la Russie. Efforts des + puissances pour empêcher un conflit entre le sultan et le + pacha. Vues particulières de la France, de l'Angleterre, + de la Russie, de l'Autriche. L'armée ottomane passe + l'Euphrate, le 21 avril 1839 2 + + II. Politique arrêtée par le gouvernement français à la + nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs. Son entente + avec l'Angleterre et avec l'Autriche. Réserve de la + Prusse. Embarras de la Russie. Premiers indices de + désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à en + tirer parti 14 + + III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est fait. M. + Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet + président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager + une campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. + Procès des émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse + du cabinet 26 + + IV. Le crédit de dix millions pour les armements d'Orient. + Rapport de M. Jouffroy. La discussion 44 + + V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud. Défection de la + flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec le pacha 51 + + VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des + événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant + la Porte d'un arrangement direct avec le pacha. Situation + faite à la France par cette note 56 + + VII. Dissentiment croissant entre la France et + l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre + demande le concours des autres puissances. Empressement de + la Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de + nous et se rapproche du Czar. Le gouvernement français + persiste néanmoins à soutenir les prétentions du pacha 61 + + VIII. Mission de M. de Brünnow à Londres. Malgré lord + Palmerston, le cabinet anglais repousse les propositions + russes et offre une transaction au gouvernement français. + Celui-ci maintient ses exigences. Ses illusions. M. de + Brünnow revient à Londres. Embarras de la France 71 + + IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions des + divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses + offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme + électorale. Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée? 81 + + X. L'Adresse de 1840. Le débat sur la politique intérieure + et sur la question d'Orient. Discours de M. Thiers. Le + ministère persiste dans ses exigences pour le pacha 86 + + XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du duc de + Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté + sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même + est atteinte 95 + + + CHAPITRE II.--QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE + (mars-juillet 1840) 102 + + I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des + offres au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se + décide à former un cabinet sous sa présidence. Il obtient + le concours de deux doctrinaires. Composition du ministère + du 1er mars 102 + + II. Le plan de M. Thiers. M. Billault est nommé + sous-secrétaire d'État et M. Guizot reste ambassadeur. La + gauche satisfaite et triomphante. Attitude défiante et + hostile des conservateurs. Le Roi et le ministère. M. + Thiers et ses «conquêtes individuelles» 111 + + III. La loi des fonds secrets. Les conservateurs se + disposent à livrer bataille. La discussion à la Chambre + des députés: M. Thiers, M. de Lamartine, M. Barrot, M. + Duchâtel. Victoire du ministère 123 + + IV. Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du + duc de Broglie. La discussion 131 + + V. La question d'Orient dans la discussion des fonds + secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration de M. Thiers + à la Chambre des pairs 136 + + VI. Amnistie complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand + Marrast. Place offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations + de corruption. La proposition Remilly sur la réforme + parlementaire. M. Thiers a besoin d'une diversion 143 + + VII. Le gouvernement annonce qu'il va ramener en France + les restes de Napoléon. Effet produit. Comment M. Thiers a + été amené à cette idée et a obtenu le consentement du Roi. + Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les + journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours + de M. de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé + par la commission et accepté par M. Thiers. Colères de la + presse de gauche et tentative de souscription. Le + ministère est débordé. Échec de la souscription. Mauvais + résultat de la diversion tentée par M. Thiers 153 + + VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le président du + conseil. Son discours sur l'Algérie 168 + + IX. Les pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et + sa déclaration sur «l'organisation du travail». Les + banquets réformistes. Le _National_ et les communistes 174 + + X. La proposition Remilly est définitivement «enterrée». + Divisions dans l'ancienne opposition. Le mouvement + préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les + conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils + craignent la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le + cabinet. Situation de M. Thiers à la fin de la session 184 + + + CHAPITRE III.--LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840 + (mars-juillet 1840) 192 + + I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du + temps, ramener l'Angleterre, se dégager du concert + européen et pousser sous main à un arrangement direct + entre le sultan et le pacha 192 + + II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au + gouvernement français. Son argumentation avec lord + Palmerston. Peu d'effet produit sur ce dernier 196 + + III. Obstacles que lord Palmerston rencontre parmi ses + collègues et ses alliés. Transactions proposées par les + ministres d'Autriche et de Prusse. Refus de la France. + Négociations diverses. Nouvelles offres de transaction 202 + + IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte et le + pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. + Lord Palmerston pousse à faire une convention sans la + France. La Russie, l'Autriche et la Prusse y sont + disposées. Résistances dans l'intérieur du cabinet + anglais. On se cache de M. Guizot. Ce qu'il écrit à M. + Thiers. Signature du traité sans avertissement préalable à + l'ambassadeur de France. Stipulations du traité. + _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion 212 + + + CHAPITRE IV.--LA GUERRE EN VUE (juillet-octobre 1840) 229 + + I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. + L'effet sur le public. Les journaux. Le ministère ne + cherche pas à contenir l'opinion 230 + + II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée 237 + + III. Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son + attitude dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la + guerre. Accord extérieur du Roi et de son ministre 242 + + IV. Les armements. Attitude diplomatique de M. Thiers. + Langage de M. Guizot à Londres. Lord Palmerston persiste + dans sa politique, malgré les hésitations de ses + collègues. Débats à la Chambre des communes 247 + + V. Inquiétudes de l'Autriche et de la Prusse. Intervention + conciliatrice du roi des Belges. Elle échoue devant + l'obstination de lord Palmerston. Le _memorandum_ anglais + du 31 août 254 + + VI. Louis-Napoléon réfugié à Londres. Ses menées pour + s'allier à la gauche et débaucher l'armée. Expédition de + Boulogne. Impression du public. Le procès 262 + + VII. Continuation des armements. Fortifications de Paris. + M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en + Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux + ambassadeurs. La presse. Les journaux ministériels et + radicaux. Excitation ou inquiétude du public. Les grèves. + L'Europe est à la merci des incidents 271 + + VIII. Les premières mesures d'exécution contre le pacha. + Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de + transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. + Divisions dans le sein du cabinet anglais 288 + + IX. Déchéance du pacha et bombardement de Beyrouth. Lord + Palmerston triomphe. Mécompte de M. Thiers. Explosion + belliqueuse en France. Premiers symptômes de réaction + pacifique. Les journaux poussent à la guerre 296 + + X. Que serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut + espérer concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. + Dispositions de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, + de la Confédération germanique. Puissant mouvement + d'opinion contre la France, en Allemagne. Son origine. Ses + manifestations en 1840. Réveil de l'idée allemande qui + sommeillait depuis 1815. La France, en cas de guerre, se + fût retrouvée en face de la coalition. La propagande + révolutionnaire n'eût pas été une force contre l'Europe, + et elle eût été un danger pour la France 307 + + XI. M. Thiers penche vers une attitude belliqueuse. + Divisions du cabinet. Résistance du Roi. Les ministres + offrent leur démission. Transaction entre le prince et ses + conseillers. La note du 8 octobre 323 + + XII. Effet de cette note en Angleterre. En France, + l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction + pacifique se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. + L'attentat de Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet + sur le discours du trône. Démission du ministère. Les + résultats de la seconde administration de M. Thiers. + Service rendu par Louis-Philippe 336 + + + CHAPITRE V.--LA PAIX RAFFERMIE (octobre 1840-juillet 1841) 351 + + I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce + dernier s'était, dans les derniers temps, séparé de la + politique de M. Thiers. Composition du ministère du 29 + octobre. Hostilités qu'il rencontre. Dans quelle mesure + peut-il compter sur l'appui de tous les conservateurs? On + ne croit pas généralement à sa durée. Confiance de M. + Guizot 352 + + II. Discours du trône. Rétablissement de l'ordre matériel. + M. Guizot tâche de se faire offrir par les puissances des + concessions qui permettent à la France de rentrer dans le + concert européen. Dispositions des diverses puissances. + Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien + céder. Le _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des + partisans de la conciliation à Londres. Les revers des + Égyptiens en Syrie mettent fin à ces efforts. + Désappointement du gouvernement français. L'Égypte est + menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord Palmerston, + triomphant, est plus roide que jamais envers la France. M. + Guizot est réduit à la politique d'isolement et + d'expectative 360 + + III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours de M. + Guizot 382 + + IV. Premiers votes de la Chambre des députés. Dispositions + de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse 386 + + V. Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. + Thiers sont à l'apogée de leur talent. Animosité des deux + armées. L'attaque de M. Thiers. La défense de M. Guizot. + Les autres orateurs. L'amendement de M. Odilon Barrot. Le + vote. M. Thiers est battu. Dans quelle mesure M. Guizot + est-il victorieux? 390 + + VI. Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des + cendres de l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion + qu'en tire M. Guizot 406 + + VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux + observations des cabinets étrangers. La loi de crédits + pour les fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. + Dispositions hostiles ou incertaines dans une partie de la + gauche, dans la majorité et même dans le cabinet. La + discussion. Discours équivoque du maréchal Soult. Trouble + qui en résulte. Discours de M. Guizot. Résumé de M. + Thiers. Débat sur l'amendement du général Schneider. + Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention décisive de + M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent un + dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus 412 + + VIII. Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou + non de provoquer une grande discussion pour raffermir la + majorité? Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds + secrets. Effet produit. La discussion. Le ministère se + dérobe. Discours de M. Thiers. Réponse de M. Guizot. Le + vote 426 + + IX. Attaques de la presse contre le Roi. Les prétendues + lettres de Louis-Philippe publiées par la _France_. La + Contemporaine. Acquittement de la _France_. Scandale qui + en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi. Le + faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à + la Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint 435 + + X. Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore + Napier et Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle + soit approuvée par le sultan. La Porte, poussée par lord + Ponsonby, déclare la convention nulle et non avenue. Note + du 31 janvier 1841 par laquelle la conférence engage le + sultan à accorder l'hérédité au pacha 444 + + XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen et + à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement + français obtient satisfaction sur les points essentiels. + Difficultés sur les clauses de la convention. Rédaction + des actes. Hatti-shériff n'accordant au pacha qu'une + hérédité illusoire. Parafe des actes préparés à Londres 450 + + XII. La discussion des crédits supplémentaires de 1840 et + de 1841. Attaque de M. Thiers. M. Guizot refuse de + discuter les négociations en cours. Le bilan financier du + ministère du 1er mars 462 + + XIII. Nouveaux efforts de lord Ponsonby pour empêcher la + Porte de faire des concessions à Méhémet-Ali. Action + contraire de M. de Metternich. M. Guizot persiste dans son + attitude. Modification du hatti-shériff. Le gouvernement + français disposé à signer. Difficultés soulevées par lord + Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances + allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié. + Signature du protocole de clôture et de la convention des + détroits 469 + + XIV. Conclusion 478 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet +(Volume 4 / 7), by Paul Thureau-Dangin + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43310 *** |
