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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43307 ***
+
+ PRINCIPES
+
+ DE
+
+ LA PHILOSOPHIE
+
+ DE L'HISTOIRE,
+
+
+ TRADUITS DE LA _SCIENZA NUOVA_
+
+
+ DE J. B. VICO,
+
+
+ ET PRÉCÉDÉS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE L'AUTEUR,
+
+ par Jules MICHELET,
+
+ PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLÈGE DE SAINTE-BARBE.
+
+
+
+
+ À PARIS,
+ CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE,
+ RUE DE TOURNON, Nº 6.
+
+ 1827.
+
+
+
+
+AVIS
+
+DU TRADUCTEUR.
+
+
+Les Principes de la Philosophie de l'Histoire dont nous donnons une
+traduction abrégée, ont pour titre original: Cinq Livres sur les
+principes d'une Science nouvelle, relative à la nature commune des
+nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage dédié à S. S. (Clément XII).
+Trois éditions ont été faites du vivant de l'auteur, dans les années
+1725, 1730, et 1744. La dernière est celle qu'on a réimprimée le plus
+souvent, et que nous avons suivie.
+
+«Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recèle
+des mines d'or». La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la
+suivre, on pourrait accuser dans la Science nouvelle, non pas
+l'aridité, mais bien un luxe de végétation. Le génie impétueux
+de Vico l'a surchargée à chaque édition d'une foule de répétitions
+sous lesquelles disparaît l'unité du dessein de l'ouvrage. Rendre
+sensible cette unité, telle devait être la pensée de celui qui au bout
+d'un siècle venait offrir à un public français un livre si éloigné par
+la singularité de sa forme des idées de ses contemporains. Il ne
+pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrégeant ou transposant
+les passages qui en reproduisaient d'autres sous une forme moins
+heureuse, ou qui semblaient appelés ailleurs par la liaison des idées.
+Il a fallu encore écarter quelques paradoxes bizarres, quelques
+étymologies forcées, qui ont jusqu'ici décrédité les vérités
+innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqué dans
+l'appendice du discours préliminaire les passages de quelque
+importance qui ont été abrégés ou retranchés. Le jour n'est pas loin
+sans doute où, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est
+due, un intérêt historique s'étendra sur tout ce qu'il a écrit, et où
+ses erreurs ne pourront faire tort à sa gloire; mais ce temps
+n'est pas encore venu.
+
+ * * *
+
+On trouvera dans le discours et dans l'appendice qui le suit une vie
+complète de Vico. Le mémoire qu'il a lui-même écrit sur sa vie ne va
+que jusqu'à la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrégé ce
+morceau, en élaguant toutes les idées qu'on devait retrouver dans la
+_Science nouvelle_, mais nous y avons ajouté de nouveaux détails,
+tirés des opuscules et des lettres de Vico, ou conservés par la
+tradition.
+
+ * * *
+
+Plusieurs personnes nous ont prodigué leurs secours et leurs conseils.
+Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de les nommer toutes.
+
+M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux inédits sur Vico, a bien
+voulu nous communiquer la plupart des ouvrages italiens que nous avons
+extraits ou cités; exemple trop rare de cette libéralité d'esprit qui
+met tout en commun entre ceux qui s'occupent des mêmes matières.
+On ne peut reconnaître une bonté si désintéressée, mais rien n'en
+efface le souvenir.
+
+Des avocats distingués, MM. Renouard, Coeuret de Saint-George et
+Foucart, ont éclairé le traducteur sur plusieurs questions de droit.
+Mais il a été principalement soutenu dans son travail par M. Poret,
+professeur au collège de Sainte-Barbe. Si cette première traduction
+française de la Science nouvelle, résolvait d'une manière
+satisfaisante les nombreuses difficultés que présente l'original, elle
+le devrait en grande partie au zèle infatigable de son amitié.
+
+
+
+
+DISCOURS
+
+SUR
+
+LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO.
+
+
+Dans la rapidité du mouvement critique imprimé à la philosophie par
+Descartes, le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce
+mouvement. Voilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu
+en-deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la
+réforme cartésienne, un génie solitaire fondait la philosophie de
+l'histoire. N'accusons pas l'indifférence des contemporains de Vico;
+essayons plutôt de l'expliquer, et de montrer que la _Science
+nouvelle_ n'a été si négligée pendant le dernier siècle que parce
+qu'elle s'adressait au nôtre.
+
+Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connaître d'abord et
+ensuite juger, s'étendre dans le monde extérieur et rentrer plus tard
+en soi-même, s'en rapporter au sens commun et le soumettre à l'examen
+du sens individuel. Cultivé dans la première période par la religion,
+par la poésie et les arts, il accumule les faits dont la
+philosophie doit un jour faire usage. Il a déjà le sentiment de bien
+des vérités, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate,
+un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possède, et
+que les attaques opiniâtres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de
+se les approprier en les défendant. L'esprit humain, ainsi inquiété
+dans la possession des croyances qui touchent de plus près son être,
+dédaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut
+lui attester; mais dès qu'il sera rassuré, il sortira du monde
+intérieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'étude des faits
+historiques: en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus le
+vraisemblable, et la philosophie, comparant et rectifiant l'un par
+l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'étude
+de l'homme celle de l'humanité tout entière.
+
+Cette dernière époque commence pour nous. Ce qui nous distingue
+éminemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre _tendance
+historique_. Déjà nous voulons que les faits soient vrais dans leurs
+moindres détails; le même amour de la vérité doit nous conduire à en
+chercher les rapports, à observer les lois qui les régissent, à
+examiner enfin si l'histoire ne peut être ramenée à une forme
+scientifique.
+
+Ce but dont nous approchons tous les jours, le génie prophétique de Vico
+nous l'a marqué long-temps d'avance. Son système nous apparaît au
+commencement du dernier siècle, comme une admirable protestation de
+cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la sagesse du passé
+conservée dans les religions, dans les langues et dans l'histoire, sur
+cette sagesse vulgaire, mère de la philosophie, et trop souvent méconnue
+d'elle. Il était naturel que cette protestation partît de l'Italie.
+Malgré le génie subtil des Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme
+n'y étant point réglé par la Réforme dans son développement, n'avait pu
+y obtenir un succès durable ni populaire. Le passé, lié tout entier à la
+cause de la religion, y conservait son empire. L'église catholique
+invoquait sa perpétuité contre les protestans, et par conséquent
+recommandait l'étude de l'histoire et des langues. Les sciences qui, au
+moyen âge, s'étaient réfugiées et confondues dans le sein de la
+religion, avaient ressenti en Italie moins que partout ailleurs les bons
+et les mauvais effets de la division du travail; si la plupart avaient
+fait moins de progrès, toutes étaient restée unies. L'Italie méridionale
+particulièrement conservait ce goût d'universalité, qui avait
+caractérisé le génie de la grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école
+pythagoricienne avait allié la métaphysique et la géométrie, la morale
+et la politique, la musique et la poésie. Au treizième siècle, l'_ange
+de l'école_ avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour
+accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'Église. Au
+dix-septième enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient
+seuls fidèles à cette définition antique de la jurisprudence: _scientia
+rerum divinarum atque humanarum_. C'était dans une telle contrée qu'on
+devait tenter pour la première fois de fondre toutes les connaissances
+qui ont l'homme pour objet dans un vaste système, qui rapprocherait
+l'une de l'autre l'histoire des faits et celle des langues, en les
+éclairant toutes deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la
+philosophie et l'histoire, la science et la religion.
+
+ * * *
+
+Néanmoins, on aurait peine à comprendre ce phénomène, si Vico lui-même
+ne nous avait fait connaître quels travaux préparèrent la conception
+de son système (_Vie de Vico écrite par lui-même_). Les détails que
+l'on va lire sont tirés de cet inestimable monument; ceux qui ne
+pouvaient entrer ici ont été rejetés dans l'appendice du discours.
+
+JEAN-BAPTISTE VICO, né à Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reçut
+l'éducation du temps; c'était l'étude des langues anciennes, de la
+scholastique, de la théologie et de la jurisprudence. Mais il
+aimait trop les généralités, pour s'occuper avec goût de la pratique
+du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son père, gagna sa
+cause, et renonça au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps
+après, la nécessité l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux
+neveux de l'évêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans la belle
+solitude de Vatolla, il suivit en liberté la route que lui traçait son
+génie, et se partagea entre la poésie, la philosophie et la
+jurisprudence. Ses maîtres furent les jurisconsultes romains, le divin
+Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-même tant de rapport par
+son caractère mélancolique et ardent. On montre encore la petite
+bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et où il conçut peut-être
+la première idée de la _Science nouvelle_.
+
+«Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même qui parle), il se vit
+comme étranger dans sa patrie. La philosophie n'était plus étudiée que
+dans les Méditations de Descartes, et dans son Discours sur la
+méthode, où il désapprouve la culture de la poésie, de l'histoire et
+de l'éloquence. Le platonisme, qui au seizième siècle les avait si
+heureusement inspirées, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscité la
+Grèce antique en Italie, était relégué dans la poussière des
+cloîtres. Pour le droit, les commentateurs modernes étaient
+préférés aux interprètes anciens. La poésie corrompue par l'afféterie,
+avait cessé de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de
+Pétrarque. On cultivait même peu la langue latine. Les sciences, les
+lettres étaient également languissantes.»
+
+C'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent
+impunément leur originalité. Le génie italien voulait suivre
+l'impulsion philosophique de la France et de l'Angleterre, et il
+s'annulait lui-même. Un esprit vraiment italien ne pouvait se
+soumettre à cette autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis
+que tout le siècle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se
+précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie,
+Vico eut le courage de remonter vers cette antiquité si dédaignée, et
+de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les
+critiques, et se mit à étudier les originaux, comme on l'avait fait à
+la renaissance des lettres.
+
+Fortifié par ces études profondes, il osa attaquer le cartésianisme,
+non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crédit,
+mais aussi dans sa méthode que ses adversaires même avaient embrassée,
+et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours
+où il compare la méthode d'enseignement suivie par les modernes à celle
+des anciens[1], avec quelle sagacité il marque les inconvéniens de la
+première. Nulle part les abus de la nouvelle philosophie n'ont été
+attaqués avec plus de force et de modération: l'éloignement pour les
+études historiques, le dédain du sens commun de l'humanité, la manie de
+réduire en art ce qui doit être laissé à la prudence individuelle,
+l'application de la méthode géométrique aux choses qui comportent le
+moins une démonstration rigoureuse, etc. Mais en même temps ce grand
+esprit, loin de se ranger parmi les détracteurs aveugles de la réforme
+cartésienne, en reconnaît hautement le bienfait: il voyait de trop haut
+pour se contenter d'aucune solution incomplète: «Nous devons beaucoup à
+Descartes qui a établi le sens individuel pour règle du vrai; c'était un
+esclavage trop avilissant, que de faire tout reposer sur l'autorité.
+Nous lui devons beaucoup pour avoir voulu soumettre la pensée à la
+méthode; l'ordre des scolastiques n'était qu'un désordre. Mais vouloir
+que le jugement de l'individu règne seul, vouloir tout assujétir à la
+méthode géométrique, c'est tomber dans l'excès opposé. Il serait temps
+désormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement individuel,
+mais avec les égards dus à l'autorité; d'employer la méthode, mais une
+méthode diverse selon la nature des choses.»[2]
+
+[Note 1: Il y propose le problème suivant: _Ne pourrait-on pas
+animer d'un même esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que
+les sciences se donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une
+université d'aujourd'hui représentât un Platon ou un Aristote, avec
+tout le savoir que nous avons de plus que les anciens?_]
+
+[Note 2: _Réponse à un article du journal littéraire d'Italie_ où
+l'on attaquait le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex
+originibus linguæ latinæ cruendâ_. 1711.]
+
+Celui qui assignait à la vérité le double _criterium_ du sens individuel
+et du sens commun, se trouvait dès-lors dans une route à part. Les
+ouvrages qu'il a publiés depuis, n'ont plus un caractère polémique. Ce
+sont des discours publics, des opuscules, où il établit séparément les
+opinions diverses qu'il devait plus tard réunir dans son grand système.
+L'un de ces opuscules est intitulé: _Essai d'un système de
+jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains serait expliqué
+par les révolutions de leur gouvernement_. Dans un autre, il entreprend
+de prouver que _la sagesse italienne des temps les plus reculés peut se
+découvrir dans les étymologies latines_. C'est un traité complet de
+métaphysique, trouvé dans l'histoire d'une langue[3]. On peut néanmoins
+faire sur ces premiers travaux de Vico une observation qui montre tout
+le chemin qu'il avait encore à parcourir pour arriver à la _Science
+nouvelle_: c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence romaine,
+et celle qu'il découvre dans la langue des anciens Italiens, au génie
+des jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il
+le fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations.
+Il croit encore que la civilisation italienne, que la législation
+romaine, ont été importées en Italie, de l'Égypte ou de la Grèce.
+
+[Note 3: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté
+les idées dans la _Science nouvelle_. Nous en donnerons prochainement
+une traduction.]
+
+Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches de Vico; ses auteurs
+favoris avaient été jusque-là Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux
+ne pouvait la lui donner: «Le second considère l'homme tel qu'il est,
+le premier tel qu'il doit être; Platon contemple l'honnête avec la
+sagesse spéculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique.
+Bacon réunit ces deux caractères (_cogitare_, _videre_). Mais Platon
+cherche dans la sagesse vulgaire d'Homère, un ornement plutôt qu'une
+base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne à la suite des
+évènemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez
+abstraction des temps et des lieux pour atteindre aux plus hautes
+généralités. Grotius a un mérite qui leur manque; il enferme dans son
+système de droit universel la philosophie et la théologie, en les
+appuyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, et
+sur celle des langues.»
+
+La lecture de Grotius fixa ses idées et détermina la conception de son
+système. Dans un discours prononcé en 1719, il traita le sujet suivant:
+«Les élémens de tout le savoir divin et humain peuvent se réduire à
+trois, _connaître_, _vouloir_, _pouvoir_. Le principe unique en est
+l'intelligence. L'oeil de l'intelligence, c'est-à-dire la raison, reçoit
+de Dieu la lumière du vrai éternel. Toute science vient de Dieu,
+retourne à Dieu, est en Dieu[4]». Et il se chargeait de prouver la
+fausseté de tout ce qui s'écarterait de cette doctrine. C'était,
+disaient quelques-uns, promettre plus que Pic de la Mirandole, quand il
+afficha ses thèses _de omni scibili_. En effet Vico n'avait pu dans un
+discours montrer que la partie philosophique de son système, et avait
+été obligé d'en supprimer les preuves, c'est-à-dire toute la partie
+philologique. S'étant mis ainsi dans l'heureuse nécessité d'exposer
+toutes ses idées, il ne tarda pas à publier deux essais intitulés:
+_Unité de principe du droit universel_, 1720;--_Harmonie de la science
+du jurisconsulte_ (_de constantiâ jurisprudentis_), c'est-à-dire, accord
+de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu après (1722) il fit
+paraître des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait à
+Homère la critique nouvelle dont il y avait exposé les principes.
+
+[Note 4: Omnis divinæ atque humanæ eruditionis elementa tria,
+nosse, velle, posse: quorum principium unum mens; cujus oculus ratio,
+cui æterni veri lumen præbet Deus......--Hæc tria elementa, quæ tam
+existere, et nostra esse, quàm nos vivere certò scimus, unâ illâ re,
+de quâ omninò dubitare non possumus, nimirùm cogitatione explicemus:
+quod quò faciliùs faciamus, hanc tractationem universam divido in
+partes tres: in quarum primâ omnia scientiarum principia à Deo esse:
+in secundâ, divinum lumen, sive æternum verum per hæc tria, quæ
+proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes unâ
+arctissimâ complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas
+ad Deum ipsarum principium revocare: in tertiâ, quidquid usquàm de
+divinæ ac humanæ eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod
+cum his principiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse
+demonstremus. Atque adeò de divinarum atque humanarum rerum notitiâ
+hæc agam tria, de origine, de circulo, de constantiâ; et ostendam,
+origine, omnes à Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes;
+constantiâ, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas præter Deum
+tenebras esse et errores.]
+
+Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un même corps de
+doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en
+1725, sous le titre de: _Principes d'une science nouvelle, relative à
+la nature commune des nations, au moyen desquels on découvre de
+nouveaux principes du droit naturel des gens_. Cette première édition
+de la _Science nouvelle_, est aussi le dernier mot de l'auteur, si
+l'on considère le fond des idées. Mais il en a entièrement changé la
+forme dans les autres éditions publiées de son vivant. Dans la
+première, il suit encore une marche analytique[5]. Elle est
+infiniment supérieure pour la clarté. Néanmoins c'est dans
+celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherché de préférence le
+génie de Vico. Il y débute par des axiomes, en déduit toutes les idées
+particulières et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le
+sujet ne comporte pas toujours. Malgré l'obscurité qui en résulte,
+malgré l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur
+néglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du système,
+présenté de cette manière, une grandeur imposante, et une sombre
+poésie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit en
+l'abrégeant l'édition de 1744; mais, dans l'exposé du système que l'on
+va lire, nous nous sommes souvent rapprochés de la méthode que
+l'auteur avait suivie dans la première, et qui nous a paru convenir
+davantage à un public français.
+
+[Note 5: Vico a très bien marqué lui-même les progrès de sa
+méthode: «Ce qui me déplaît dans mes livres sur le droit universel
+(_De juris uno principio_, et _De constantiâ jurisprudentis_), c'est
+que j'y pars des idées de Platon et d'autres grands philosophes, pour
+descendre à l'examen des intelligences bornées et stupides des
+premiers hommes qui fondèrent l'humanité païenne; tandis que j'aurais
+dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où je suis
+tombé dans certaines matières...--Dans la première édition de la
+Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matière, au moins dans
+l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des idées, en les
+séparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre
+eux. Je parlais de la méthode propre à la Science nouvelle, en la
+séparant des principes des idées et des principes des langues».
+_Additions à une préface de la Science nouvelle, publiées avec
+d'autres pièces inédites de Vico, par M. Antonio Giordano_, 1818.
+Ajoutons à cette critique, que, dans la première édition, il conçoit
+pour l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée,
+que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparaît plus
+dans les éditions suivantes.]
+
+ * * *
+
+Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de
+moeurs et de langues que nous présente l'histoire de l'homme, nous
+retrouvons souvent les mêmes traits, les mêmes caractères. Les nations
+les plus éloignées par les temps et par les lieux suivent dans leurs
+révolutions politiques, dans celles du langage, une marche
+singulièrement analogue. Dégager les phénomènes réguliers des
+accidentels, et déterminer les lois générales qui régissent les
+premiers; tracer l'histoire universelle, éternelle, qui se produit
+dans le temps sous la forme des histoires particulières, décrire le
+cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet de la
+nouvelle science. Elle est tout à-la-fois la philosophie et l'histoire
+de l'humanité.
+
+Elle tire son unité de la religion, principe producteur et
+conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie
+naturelle; la Science nouvelle est une théologie sociale, une
+démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets
+par lesquels, à l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a
+gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin
+plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des
+nations, si varié de caractères, de temps et de lieux, dans
+l'uniformité des idées divines?
+
+Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme et de le
+perfectionner; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des
+principes de la civilisation d'où elles sont toutes sorties. La
+science qui nous révélerait ces principes, nous mettrait à même de
+mesurer la carrière que parcourent les peuples dans leurs progrès et
+leur décadence, de calculer les âges de la vie des nations. Alors on
+connaîtrait les moyens par lesquels une société peut s'élever ou se
+ramener au plus haut degré de civilisation dont elle soit susceptible,
+alors seraient accordées la théorie et la pratique, les savans et les
+sages, les philosophes et les législateurs, la sagesse de réflexion
+avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de
+cette science de l'_humanisation_, qu'en abdiquant le caractère
+d'homme, et se séparant de l'humanité.
+
+ * * *
+
+La Science nouvelle puise à deux sources: la philosophie, la
+philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison; la
+philologie observe le réel; c'est la science des faits et des langues.
+La philosophie doit appuyer ses théories sur la certitude des faits;
+la philologie emprunter à la philosophie ses théories pour élever les
+faits au caractère de vérités universelles éternelles.
+
+Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, qui
+dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans l'arracher à sa
+nature, sans l'abandonner à sa corruption. Ainsi nous fermons l'école
+de la Science nouvelle aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux
+épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchaînent
+au destin, ceux-ci s'abandonnent au hasard; les uns et les autres
+nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme, et devraient
+s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire, nous admettons dans
+notre école les philosophes politiques, et surtout les platoniciens,
+parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur nos trois
+principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, nécessité
+de modérer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalité
+de l'âme. Ces trois vérités philosophiques répondent à autant de faits
+historiques: institution universelle des religions, des mariages et
+des sépultures. Toutes les nations ont attribué à ces trois choses un
+caractère de sainteté; elles les ont appelées _humanitatis commercia_
+(Tacite), et par une expression plus sublime encore, _foedera
+generis humani_.
+
+La philologie, science du réel, science des faits historiques et des
+langues, fournira les matériaux à la science du vrai, à la
+philosophie. Mais le réel, ouvrage de la liberté de l'individu, est
+incertain de sa nature. Quel sera le _criterium_, au moyen duquel
+nous découvrirons dans sa mobilité le caractère immuable du
+vrai?... le sens commun, c'est-à-dire le jugement irréfléchi d'une
+classe d'homme, d'un peuple, de l'humanité; l'accord général du sens
+commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens
+commun, la sagesse vulgaire, est la règle que Dieu a donnée au monde
+social.
+
+Cette sagesse est une sous la double forme des actions et des langues,
+quelque variées qu'elles puissent être par l'influence des causes
+locales, et son unité leur imprime un caractère analogue chez les
+peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sensible dans tout
+ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les
+idées qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les
+comprennent tous de même sous des expressions diverses; on le voit
+dans les proverbes qui sont les maximes de la sagesse vulgaire.
+N'essayons pas d'expliquer cette uniformité du droit naturel en
+supposant qu'un peuple l'a communiqué à tous les autres. Partout il
+est indigène, partout il a été fondé par la Providence dans les
+moeurs des nations.
+
+Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans les actions et dans
+le langage, résout le grand problème de la sociabilité de l'homme, qui
+a tant embarrassé les philosophes; et si l'on ne trouvait point le
+noeud délié, nous pourrions le trancher d'un mot: _Nulle
+chose ne reste long-temps hors de son état naturel; l'homme est
+sociable, puisqu'il reste en société_.
+
+Dans le développement de la société humaine, dans la marche de la
+civilisation, on peut distinguer trois âges, trois périodes; âge divin
+ou théocratique, âge héroïque, âge humain ou civilisé. À cette
+division répond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est
+surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette
+classification est manifeste. Celle que nous parlons a dû être
+précédée par une langue métaphorique et poétique et celle-ci par une
+langue hiéroglyphique ou sacrée.
+
+Nous nous occuperons principalement des deux premières périodes. Les
+causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent être
+recherchées dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il serait
+mieux d'appeler religieux et poétiques; toute la sagesse du genre humain
+y était déjà, dans son ébauche et dans son germe. Mais lorsque nous
+essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de difficultés
+nous arrêtent! La plupart des monumens ont péri, et ceux mêmes qui nous
+restent ont été altérés, dénaturés par les préjugés des âges suivans. Ne
+pouvant expliquer les origines de la société, et ne se résignant point à
+les ignorer, on s'est représenté la barbarie antique d'après la
+civilisation moderne. Les vanités nationales ont été soutenues par la
+vanité des savans qui mettent leur gloire à reculer l'origine de leurs
+sciences favorites. Frappé de l'heureux instinct qui guida les premiers
+hommes, on s'est exagéré leurs lumières, et on leur a fait honneur d'une
+sagesse qui était celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute chose
+les commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les
+Zoroastre, les Hermès et les Orphées moins comme les auteurs que comme
+les produits et les résultats de la civilisation antique, et nous
+rapporterons l'origine de la société païenne au sens commun qui
+rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers
+âges.
+
+Les fondateurs de la société sont pour nous ces cyclopes dont parle
+Homère, ces géants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien
+que l'histoire sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté
+les patriarches ancêtres du peuple de Dieu, durent revenir à la vie
+sauvage, et par l'effet de l'éducation la plus dure, reprirent la
+taille gigantesque des hommes anté-diluviens. (_Nudi ac sordidi in hos
+artus, in hæc corpora, quæ miramur, excrescunt._ TACITI _Germania_.)
+
+Ils s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait la terre,
+tout entiers aux besoins physiques, farouches, sans loi, sans
+Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles; plus les
+phénomènes étaient réguliers, et par conséquent dignes d'admiration,
+plus l'habitude les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire
+comment s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre s'est
+fait entendre, ses terribles effets sont remarqués; les géants
+effrayés reconnaissent la première fois une puissance supérieure, et
+la nomment Jupiter; ainsi dans les traditions de tous les peuples,
+_Jupiter terrasse les géants_. C'est l'origine de l'idolâtrie, fille
+de la crédulité, et non de l'imposture, comme on l'a tant répété.
+
+L'idolâtrie fut nécessaire au monde, _sous le rapport social_: quelle
+autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait
+dompté le stupide orgueil de la force, qui jusque-là isolait les
+individus?--_sous le rapport religieux_: ne fallait--il pas que
+l'homme passât par cette religion des sens, pour arriver à celle de la
+raison, et de celle-ci à la religion de la foi?
+
+Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage
+critiqué de la brutalité à l'humanité? Comment dans un état de
+civilisation aussi avancé que le nôtre, lorsque les esprits ont acquis
+par l'usage des langues, de l'écriture et du calcul, une habitude
+invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces
+premiers hommes plongés tout entiers dans les sens, et comme
+ensevelis dans la matière? Il nous reste heureusement sur l'enfance de
+l'espèce et sur ses premiers développemens le plus certain, le plus
+naïf de tous les témoignages: c'est l'enfance de l'individu.
+
+L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mémoire,
+imitateur au plus haut degré, son imagination est puissante en
+proportion de son incapacité d'abstraire. Il juge de tout d'après
+lui-même, et suppose la volonté partout où il voit le mouvement.
+
+Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute la nature un
+vaste corps animé, passionné comme eux. Ils parlaient souvent par
+signes; ils pensèrent que les éclairs et la foudre étaient les signes
+de cet être terrible. De nouvelles observations multiplièrent les
+signes de Jupiter, et leur réunion composa une langue mystérieuse, par
+laquelle il daignait faire connaître aux hommes ses volontés.
+L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de
+divination, théologie mystique, mythologie, muse.
+
+Peu-à-peu tous les phénomènes de la nature, tous les rapports de la
+nature à l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de divinités.
+Prêter la vie aux êtres inanimés, prêter un corps aux choses
+immatérielles, composer des êtres qui n'existent complètement dans
+aucune réalité, voilà la triple création du monde fantastique de
+l'idolâtrie. Dieu dans sa pure intelligence, crée les êtres par cela
+qu'il les connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance,
+créaient à leur manière par la force d'une imagination, si je puis le
+dire, toute matérielle. _Poète_ veut dire _créateur_; ils étaient donc
+poètes, et telle fut la sublimité de leurs conceptions qu'ils s'en
+épouvantèrent eux-mêmes, et tombèrent tremblans devant leur ouvrage.
+(_Fingunt simul creduntque._ TACITE.)
+
+C'est pour cette poésie _divine_ qui créait et expliquait le monde
+invisible, qu'on inventa le nom de _sagesse_, revendiqué ensuite par
+la philosophie. En effet la poésie était déjà pour les premiers âges
+une philosophie sans abstraction, toute d'imagination et de sentiment.
+Ce que les philosophes _comprirent_ dans la suite, les poètes
+l'avaient _senti_; et si, comme le dit l'école, _rien n'est dans
+l'intelligence qui n'ait été dans le sens_, les poètes furent le
+_sens_ du genre humain, les philosophes en furent l'_intelligence_.[6]
+
+[Note 6: _Philosophie est une poésie sophistiquée._ MONTAIGNE; III
+v., p. 216 édit. Lefebvre.]
+
+Les signes par lesquels les hommes commencèrent à exprimer leurs
+pensées, furent les objets mêmes qu'ils avaient divinisés. Pour dire
+_la mer_, ils la montraient de la main; plus tard ils dirent
+_Neptune_. C'est la _langue des dieux_ dont parle Homère.
+Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des
+Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire _divin_ de ces deux
+peuples. Originairement la langue _divine_ ne pouvant se parler que
+par actions, presque toute action était consacrée; la vie n'était pour
+ainsi dire qu'une suite d'_actes muets de religion_. De là restèrent
+dans la jurisprudence romaine, les _acta legitima_, cette pantomime
+qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiéroglyphes
+furent l'écriture propre à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient
+été inventés par les philosophes pour y cacher les mystères d'une
+sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été forcées de
+commencer ainsi, en attendant qu'elles se formassent un meilleur
+système de langage et d'écriture. Cette langue muette convenait à un
+âge où dominaient les religions; elles veulent être respectées, plutôt
+que _raisonnées_.
+
+Dans l'âge _héroïque_, la langue _divine_ subsistait encore, la langue
+_humaine_ ou articulée commençait; mais cet âge en eut de plus une qui
+lui fut propre; je parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de
+signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée. C'est cette
+langue que _parlent_ les armes des héros; elle est restée celle de la
+discipline militaire. Transportée dans la langue articulée,
+elle dut donner naissance aux comparaisons, aux métaphores, etc. En
+général la métaphore fait le fond des langues.
+
+Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des
+étymologies, c'est que la marche des idées correspond à celle des
+choses. Or les degrés de la civilisation peuvent être ainsi indiqués:
+_Forêts_, _cabanes_, _villages_, _cités_ ou sociétés de citoyens,
+_académies_ ou sociétés de savans; les hommes habitent d'abord les
+_montagnes_, ensuite les _plaines_, enfin les _rivages_. Les idées, et
+les perfectionnemens du langage ont dû suivre cet ordre. Ce principe
+étymologique suffit pour les langues indigènes, pour celles des pays
+barbares qui restent impénétrables aux étrangers, jusqu'à ce qu'ils
+leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre
+combien les philologues ont eu tort d'établir que la signification des
+langues est arbitraire. Leur origine fut naturelle, leur signification
+doit être fondée en nature. On peut l'observer dans le latin, langue
+_plus héroïque_, moins raffinée que le grec; tous les mots y sont
+tirés par figures d'objets agrestes et sauvages.
+
+La langue _héroïque_ employa pour noms communs des noms propres ou des
+noms de peuples. Les anciens Romains disaient un _Tarentin_ pour un
+homme parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un
+_Hercule_ pour un héros. Cette création des caractères idéaux qui
+semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut une nécessité pour
+l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premières personnes, des
+premières choses qu'il a vues, il les donne à toutes celles en qui il
+remarque quelqu'analogie. De même les premiers hommes, incapables de
+former l'idée abstraite du _poète_, du _héros_, nommèrent tous les
+héros du nom du premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de
+notre amour instinctif de l'uniformité, ils ajoutèrent à ces premières
+idées des fictions singulièrement en harmonie avec les réalités, et
+peu-à-peu les noms de _héros_, de _poète_, qui d'abord désignaient tel
+individu, comprirent tous les caractères de perfection qui pouvaient
+entrer dans le type idéal de l'_héroïsme_, de la _poésie_. Le _vrai
+poétique_, résultat de cette double opération, fut plus vrai que le
+_vrai réel_; quel héros de l'histoire remplira le _caractère héroïque_
+aussi bien que l'Achille de l'Iliade?
+
+Cette tendance des hommes à placer des types idéaux sous des noms
+propres, a rempli de difficultés et de contradictions apparentes les
+commencemens de l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus.
+Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens appartiennent à un
+Hermès; la première constitution de Rome, même dans cette
+partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout armée de
+la tête de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grèce
+héroïque composent la vie d'Hercule; Homère enfin nous apparaît seul
+sur le passage des temps héroïques à ceux de l'histoire, comme le
+représentant d'une civilisation tout entière. Par un privilège
+admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfantés par le
+temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mêmes, et ils
+semblent créer leur siècle et leur patrie. Comment s'étonner que
+l'antiquité en ait fait des dieux?
+
+Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Hercule et d'Homère, comme
+les expressions de tel caractère national à telle époque, comme
+désignant les types de l'esprit inventif chez les Égyptiens, de la
+société romaine dans son origine, de l'héroïsme grec, de la poésie
+populaire des premiers âges chez la même nation, les difficultés
+disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clarté immense
+luit dans la ténébreuse antiquité.
+
+Prenons Homère, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa vie
+et de son caractère deviennent, par cette interprétation, des
+convenances, des nécessités. _Pourquoi tous les peuples grecs se
+sont-ils disputé sa naissance_, l'ont-ils revendiqué pour citoyen? c'est
+que chaque tribu retrouvait en lui son caractère, c'est que la Grèce s'y
+reconnaissait, c'est qu'elle était elle-même Homère.--_Pourquoi des
+opinions si diverses sur le temps où il vécut?_ c'est qu'il vécut en
+effet pendant les cinq siècles qui suivirent la guerre de Troie, dans la
+bouche et dans la mémoire des hommes.--_Jeune, il composa l'Iliade...._
+La Grèce, jeune alors, toute ardente de passions sublimes, violentes,
+mais généreuses, fit son héros d'Achille, le héros de la force. _Dans sa
+vieillesse, il composa l'Odyssée..._ La Grèce plus mûre, conçut
+long-temps après le caractère d'Ulysse, le héros de la sagesse.--_Homère
+fut pauvre et aveugle...._ dans la personne des rapsodes, qui
+recueillaient les chants populaires, et les allaient répétant de ville
+en ville, tantôt sur les places publiques, tantôt dans les fêtes des
+dieux. Alors comme aujourd'hui les aveugles devaient mener le plus
+souvent cette vie mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supériorité de
+leur mémoire les rendait plus capables de retenir tant de milliers de
+vers.
+
+Homère n'étant plus un homme, mais désignant l'ensemble des chants
+improvisés par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se
+trouve justifié de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la
+bassesse d'images, et des licences, et du mélange des dialectes.
+Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les hommes à
+la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux aux faiblesses humaines?
+le vulgaire ne fait-il pas les dieux a son image?
+
+Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine; l'incomparable
+puissance d'invention qu'on admire dans ses caractères, l'originalité
+sauvage de ses comparaisons, la vivacité de ses peintures de morts et
+de batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le génie
+d'un homme, c'est celui de l'âge héroïque. Quelle force de jeunesse
+n'ont pas alors l'imagination, la mémoire, et les passions qui
+inspirent la poésie?
+
+Les trois principaux titres d'Homère sont désormais mieux motivés:
+c'est bien le fondateur de la civilisation en Grèce, le père des
+poètes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier
+titre mérite une explication: les philosophes ne tirèrent point leurs
+systèmes d'Homère, quoiqu'ils cherchassent à les autoriser de ses
+fables; mais ils y trouvèrent réellement une occasion de recherches,
+et une facilité de plus pour exposer et populariser leurs doctrines.
+
+Cependant on peut insister: _en supposant qu'un peuple entier ait été
+poète, comment put-il inventer les artifices du style, ces épisodes, ces
+tours heureux, ce nombre poétique....?_ et comment eût-il pu ne pas les
+inventer? les tours ne vinrent que de la difficulté de s'exprimer; les
+épisodes de l'inhabileté qui ne sait pas distinguer et écarter les
+choses qui ne vont pas au but. Quant au nombre musical et poétique, il
+est naturel à l'homme; les bègues s'essaient à parler en chantant; dans
+la passion, la voix s'altère et approche du chant. Partout les vers
+précédèrent la prose.
+
+Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et généraliser; car
+le langage de la première est tout concret, tout particulier. La
+poésie elle-même, quoiqu'elle sortît alors de l'usage vulgaire, reçut
+aussi les expressions générales; aux noms propres, qui, dans
+l'indigence des langues, lui avaient servi à désigner les caractères,
+elle substitua des noms imaginaires, et conçut des caractères purement
+idéaux; ce fut là le commencement de son troisième âge, de l'âge
+_humain_ de la poésie.
+
+ * * *
+
+L'origine de la religion, de la poésie et des langues étant
+découverte, nous connaissons celle de la société païenne. Les poèmes
+d'Homère en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des
+premiers siècles de Rome, qui nous présente le meilleur commentaire de
+l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant été fondée lorsque
+les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès,
+l'héroïsme romain jeune encore, au milieu de peuples déjà
+mûrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'était
+exprimé en langue héroïque.
+
+Le commencement de la religion fut celui de la société. Les géans,
+effrayés par la foudre qui leur révèle une puissance supérieure, se
+réfugient dans les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses
+vagabondes; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y retiennent une
+compagne par la force, et la famille a commencé. Les premiers pères de
+famille sont les premiers prêtres; et comme la religion compose encore
+toute la sagesse, les premiers sages; maîtres absolus de leur famille,
+ils sont aussi les premiers rois; de là le nom de _patriarches_ (pères
+et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut être que
+dur et cruel; le Polyphème d'Homère est aux yeux de Platon l'image des
+premiers pères de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que
+les hommes domptés par le gouvernement de la famille se trouvent
+préparés à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succéder. Mais
+ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes soumis aux puissances
+divines, dont ils interprètent les ordres à leurs femmes et à leurs
+enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à
+un Dieu, le gouvernement est en effet théocratique.
+
+Voilà l'âge d'or, tant célébré par les poètes, l'âge où les
+dieux règnent sur la terre. Toute la vertu de cet âge, c'est une
+superstition barbare qui sert pourtant à contenir les hommes, malgré
+leur brutalité et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous
+inspirent ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous
+leur influence que se sont formées les plus illustres sociétés du
+monde; l'athéisme n'a rien fondé.
+
+Bientôt la famille ne se composa pas seulement des individus liés par
+le sang. Les malheureux qui étaient restés dans la promiscuité des
+biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant
+échapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts,
+situés sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, _vetus
+urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. Les forts tuaient les
+violens et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter, c'est-à-dire,
+nés sous ses auspices, ils étaient héros par la naissance et par la
+vertu. Ainsi se forma le caractère idéal de l'Hercule antique; les
+héros étaient _héraclides_, enfans d'Hercule, comme les sages étaient
+appelés enfans de la sagesse, etc.
+
+Les nouveaux venus, conduits dans la société par l'intérêt, non par la
+religion, ne partagèrent pas les prérogatives des héros,
+particulièrement celle du mariage solennel. Ils avaient été reçus à
+condition de servir leurs défenseurs comme esclaves; mais,
+devenus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement, et
+demandèrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout où
+les héros furent vaincus, ils leur cédèrent des terres qui devaient
+toujours relever d'eux; ce fut la première _loi agraire_, et l'origine
+des _clientelles_ et des _fiefs_.
+
+Ainsi s'organisa la cité: les pères de famille formèrent une classe de
+_nobles_, de _patriciens_, conservant le triple caractère de rois de
+leur maison, de prêtres et de sages, c'est-à-dire, de dépositaires des
+auspices. Les réfugiés composèrent une classe de _plébéiens_,
+_compagnons_, _cliens_, _vassaux_, sans autre droit que la jouissance
+des terres, qu'ils tenaient des nobles.
+
+Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement; les
+rois des familles soumirent leur empire domestique à celui de leur
+ordre. Les principaux de l'ordre héroïque furent appelés _rois_ de la
+cité, et administrèrent les affaires communes, en ce qui touchait la
+guerre et la religion.
+
+Ces petites sociétés étaient essentiellement guerrières ([Grec: polis,
+polimos]). _Étranger_ (_hostis_), dans leur langage, est synonyme
+d'_ennemi_. Les héros s'honoraient du nom de brigands (Voy. Thucydide),
+et exerçaient en effet le brigandage ou la piraterie. À l'intérieur,
+les cités héroïques n'étaient pas plus tranquilles. Les anciens nobles,
+dit Aristote (_Politique_), juraient une éternelle inimitié aux
+plébéiens. L'histoire romaine nous le confirme: les plébéiens
+combattaient pour l'intérêt des nobles, à leurs propres dépens, et
+ceux-ci les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs cachots
+particuliers, les déchiraient de coups de fouets. Mais l'amour de
+l'honneur, qui entretient dans les républiques aristocratiques cette
+violente rivalité des ordres, cause en récompense dans la guerre une
+généreuse émulation. Les nobles se dévouent au salut de la patrie,
+auquel tiennent tous les privilèges de leur ordre; les plébéiens, par
+des exploits signalés, cherchent à se montrer dignes de partager les
+privilèges des nobles. Ces querelles, qui tendent à établir l'égalité,
+sont le plus puissant moyen d'agrandir les républiques.
+
+ * * *
+
+Pour compléter ce tableau des âges divin et héroïque, nous
+rapprocherons l'histoire du droit civil de celle du droit politique.
+Dans la première, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la
+seconde. Si les gouvernemens résultent des moeurs, la jurisprudence
+varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les
+historiens, ni les jurisconsultes; ils nous expliquent les lois, nous
+en rappellent l'institution sans en marquer les rapports
+avec les révolutions politiques; ainsi ils nous présentent les faits
+isolés de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence
+antique des Romains fut entourée de tant de solennités, de tant de
+mystères; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens.
+
+Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonné d'en
+haut, c'est ce que les dieux ont révélé par les auspices, par les
+oracles et autres signes matériels. Le droit est fondé sur une
+autorité divine. Demander la moindre explication serait un blasphème.
+Admirons la Providence qui permit qu'à une époque où les hommes
+étaient incapables de discerner le droit, la raison véritable, ils
+trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La
+jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait être que la
+connaissance des rites religieux; la justice était tout entière dans
+l'observation de certaines pratiques, de certaines cérémonies. De là le
+respect superstitieux des Romains pour les _acta legitima_; chez eux,
+les noces, le testament étaient dits _justa_, lorsque les cérémonies
+requises avaient été accomplies.
+
+Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux qu'en appelaient
+ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme
+témoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion
+se régularisèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés; sur
+cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la prononçait contre
+un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (_pura et pia
+bella_) étaient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un
+caractère de religion; les hérauts qui les déclaraient, dévouaient les
+ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus
+étaient considérés comme sans dieux; les rois traînés derrière le char
+des triomphateurs romains étaient offerts au Capitole à Jupiter
+Férétrien, et delà immolés.
+
+Les duels furent encore une espèce de jugement des dieux. _Les
+républiques anciennes_, dit Aristote dans sa Politique, _n'avaient pas
+de lois judiciaires pour punir les crimes et réprimer la violence_. Le
+duel offrait seul un moyen d'empêcher que les guerres individuelles ne
+s'éternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause réellement
+juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le _droit
+héroïque_ fut celui de la force.
+
+La violence des héros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de la
+parole. Une fois prononcée, la parole était pour eux sainte comme la
+religion, immuable comme le passé (_fas_, _fatum_, de _fari_). Aux actes
+religieux qui composaient seuls toute la justice de l'âge divin, et
+qu'on pourrait appeler _formules d'actions_, succédèrent des _formules
+parlées_. Les secondes héritèrent du respect qu'on avait eu pour les
+premières, et la superstition de ces formules fut inflexible,
+impitoyable: _Uti linguâ nuncupassit, ita jus esto_ (douze tables):
+Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa fille; il faut qu'il l'immole.
+Ne crions pas comme Lucrèce, _tantum relligio potuit suadere
+malorum!_... Il fallait cette horrible fidélité à la parole dans ces
+temps de violence; la faiblesse soumise à la force avait à craindre de
+moins ses caprices.--L'équité de cet âge n'est donc pas l'_équité
+naturelle_, mais l'_équité civile_; elle est dans la jurisprudence ce
+que la _raison d'état_ est en politique, un principe d'utilité, de
+conservation pour la société.
+
+La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans
+l'application précise, dans l'appropriation du langage à un but
+d'intérêt. C'est là la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens
+jurisconsultes romains avec leur fameux _cavere_. _Répondre sur le
+droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les
+consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le
+cas contesté, de manière que les formules d'actions s'y rapportassent
+de point en point, et que le préteur ne pût refuser de les
+appliquer.--Imitées des formules religieuses, les formules légales de
+l'âge héroïque furent enveloppées des mêmes mystères: le
+secret, l'attachement aux choses établies sont l'âme des républiques
+aristocratiques.
+
+Les formules religieuses, étant toutes en action, n'avaient rien de
+général; les formules légales dans leurs commencemens n'ont rapport
+qu'à un fait, à un individu; ce sont de simples exemples d'après
+lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute
+particulière encore, n'a pour elle que l'autorité (_dura est, sed
+scripta est_); elle n'est pas encore fondée en principe, en _vérité_.
+Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil; avec l'âge _humain_ commence le
+droit naturel, le droit de l'humanité raisonnable. La justice de ce
+dernier âge considère le mérite des faits et des personnes; une
+justice aveugle serait faussement impartiale; son égalité apparente
+serait en effet inégalité. Les exceptions, les privilèges sont souvent
+demandés par l'équité naturelle; aussi les gouvernemens humains savent
+faire plier la loi dans l'intérêt de l'égalité même.
+
+À mesure que les démocraties et les monarchies remplacent les
+aristocraties héroïques, l'importance de la loi civile domine de plus
+en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intérêts
+privés des citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics; sous
+les gouvernemens _humains_, et surtout sous les monarchies, les
+intérêts publics n'occupent les esprits qu'à propos des
+intérêts privés; d'ailleurs les moeurs s'adoucissant, les affections
+particulières en prennent d'autant plus de force, et remplacent le
+patriotisme.
+
+Sous les gouvernemens _humains_, l'égalité que la nature a mise entre
+les hommes en leur donnant l'intelligence, caractère essentiel de
+l'humanité, est consacrée dans l'égalité civile et politique. Les
+citoyens sont dès-lors égaux, d'abord comme souverains de la cité,
+ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué seul entre tous,
+leur dicte les mêmes lois.
+
+Dans les républiques populaires bien ordonnées, la seule inégalité qui
+subsiste est déterminée par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi,
+pour donner l'avantage à l'économie sur la prodigalité, à l'industrie
+et à la prévoyance sur l'indolence et la paresse.--Le peuple pris en
+général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement,
+il fait des lois justes, c'est-à-dire généralement bonnes.
+
+Mais peu-à-peu les états populaires se corrompent. Les riches ne
+considèrent plus leur fortune comme un moyen de supériorité légale, mais
+comme un instrument de tyrannie; le peuple qui sous les gouvernemens
+héroïques ne réclamait que l'égalité, veut maintenant dominer à son
+tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui présentent des lois
+populaires, des lois qui tendent à enrichir les pauvres. Les querelles
+ne sont plus légales; elles se décident par la force. De là des guerres
+civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors. Les puissans
+s'élèvent dans le désordre; et l'anarchie, la pire des tyrannies, force
+le peuple de se réfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin
+de l'ordre et de la sécurité fonde les monarchies. Voilà la _loi royale_
+(pour parler comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite légitime la
+monarchie romaine sous Auguste: _Qui cuncta discordiis fessa sub
+imperium unius accepit_.
+
+Fondées sur la protection des faibles, les monarchies doivent être
+gouvernées d'une manière populaire. Le prince établit l'égalité, au
+moins dans l'obéissance; il humilie les grands, et leur abaissement
+est déjà une liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes,
+il consulte non la loi, mais l'équité naturelle. Aussi la monarchie
+est-elle le gouvernement le plus conforme à la nature, dans les temps
+de la civilisation la plus avancée.
+
+Les monarques se glorifient du titre de clémens, et rendent les peines
+moins sévères; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des
+premiers âges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves;
+les ennemis même sont mieux traités, les vaincus conservent des
+droits. Celui de citoyen, dont les républiques étaient si
+avares, est prodigué; et le pieux Antonin veut, selon le mot
+d'Alexandre, que le monde soit une seule cité.
+
+ * * *
+
+Voilà toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles
+conservent leur indépendance. Elles passent successivement sous trois
+gouvernemens. La législation divine fonde la monarchie domestique, et
+commence l'_humanité_; la législation héroïque ou aristocratique forme
+la cité, et limite les abus de la force; la législation populaire
+consacre dans la société l'égalité naturelle; la monarchie enfin doit
+arrêter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.
+
+Quand ce remède est impuissant, il en vient inévitablement du dehors
+un autre plus efficace. Le peuple corrompu était esclave de ses
+passions effrénées; il devient esclave d'une nation meilleure qui le
+soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux
+lois naturelles: _Qui ne peut se gouverner, obéira_,--et, _aux
+meilleurs l'empire du monde_.
+
+Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable état de dépravation
+ni par la monarchie ni par la conquête, alors, au dernier des maux, il
+faudrait bien que la Providence appliquât le dernier des remèdes.
+Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans l'intérêt
+privé; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son
+plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernière
+période de la civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance! la
+première barbarie était de nature, la seconde est de réflexion;
+celle-là était féroce, mais généreuse; un ennemi pouvait fuir ou se
+défendre; celle-ci, non moins cruelle, est lâche et perfide; c'est en
+embrassant qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous
+voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des _âmes humaines_,
+la solitude est profonde; ce ne sont plus que des bêtes sauvages.
+
+Qu'elle périsse donc cette société par la fureur des factions, par
+l'acharnement désespéré des guerres civiles; que les cités redeviennent
+forêts, que les forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à
+force de siècles, leur ingénieuse malice, leur subtilité perverse
+disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors stupides, abrutis,
+insensibles aux raffinemens qui les avaient corrompus, ils ne
+connaissent plus que les choses indispensables à la vie; peu nombreux,
+le nécessaire ne leur manque pas; ils sont de nouveau susceptibles de
+culture; avec l'antique simplicité l'on verra bientôt reparaître la
+piété, la véracité, la bonne foi, sur lesquelles est fondée la justice,
+et qui font toute la beauté de l'ordre éternel établi par la Providence.
+
+ * * *
+
+C'est après ces épurations sévères que Dieu renouvela la société
+européenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses
+humaines dans le sens des décrets ineffables de sa grâce, il avait
+établi le christianisme en opposant la vertu des martyrs à la
+puissance romaine, les miracles et la doctrine des pères à la vaine
+sagesse des Grecs; mais il fallait arrêter les nouveaux ennemis qui
+menaçaient de toutes parts la foi chrétienne et la civilisation, au
+nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contestaient
+également à l'auteur de la religion son divin caractère.
+
+On vit renaître l'âge _divin_ et le gouvernement théocratique. On vit
+les rois catholiques revêtir les habits de diacre, mettre la croix sur
+leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et
+militaires pour combattre les infidèles. Alors revinrent les guerres
+pieuses de l'antiquité (_pura et pia bella_); mêmes cérémonies pour les
+déclarer: on appelait hors des murs d'une ville assiégée les saints,
+protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait à dérober leurs
+reliques.--Les jugemens divins reparurent sous le nom de _purgations
+canoniques_; les duels en furent une espèce, quoique non reconnue par
+les canons.--Les brigandages et les représailles de l'antiquité, la
+dureté des servitudes héroïques se renouvelèrent, surtout entre les
+infidèles et les chrétiens.--Les _asiles_ du monde ancien se rouvrirent
+chez les évêques, chez les abbés; c'est le besoin de cette protection
+qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux
+escarpés ou retirés portent-ils des noms de saints? c'est que des
+chapelles y servaient d'asiles.--L'_âge muet_ des premiers temps du
+monde se représenta, les vainqueurs et les vaincus ne s'entendaient
+point; nulle écriture en langue vulgaire. Les signes hiéroglyphiques
+furent employés pour marquer les droits seigneuriaux sur les maisons et
+sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous
+retrouvons au moyen âge la plupart des caractères observés déjà dans la
+plus haute antiquité.
+
+ * * *
+
+Quand toutes les observations qui précèdent sur l'histoire du genre
+humain, ne seraient point appuyées par le témoignage des philosophes
+et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous
+conduiraient-elles pas à reconnaître dans ce monde _la grande cité des
+nations fondée et gouvernée par Dieu même_?--On élève jusqu'au ciel la
+sagesse législative des Lycurgue, des Solon, et des décemvirs,
+auxquels on rapporte la police tant célébrée des trois plus
+glorieuses cités, des plus signalées par la vertu civile;
+et pourtant combien ne sont-elles pas inférieures en grandeur et en
+durée à la république de l'univers!
+
+Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de ses révolutions,
+elle trouve dans la corruption même de l'état précédent les élémens de
+la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait là une
+sagesse au-dessus de l'homme....
+
+Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se
+sert pour nous gouverner des usages que nous suivons librement. Répétons
+donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les hommes ont fait
+eux-mêmes le monde social, tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas
+moins sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toujours
+supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées.
+Ces fins d'une vue bornée sont pour elle les moyens d'atteindre des fins
+plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isolés encore veulent
+le plaisir brutal, et il en résulte la sainteté des mariages et
+l'institution de la famille;--les pères de famille veulent abuser de
+leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cité prend naissance;--l'ordre
+dominateur des nobles veut opprimer les plébéiens, et il subit la
+servitude de la loi, qui fait la liberté du peuple;--le peuple libre
+tend à secouer le frein de la loi, et il est assujéti à un
+monarque;--le monarque croit assurer son trône en dégradant ses sujets
+par la corruption, et il ne fait que les préparer à porter le joug d'un
+peuple plus vaillant;--enfin quand les nations cherchent à se détruire
+elles-mêmes, elles sont dispersées dans les solitudes.... et le phénix
+de la société renaît de ses cendres.
+
+ * * *
+
+Tel est l'exposé bien incomplet sans doute de ce vaste système; nous
+l'abandonnons aux méditations de nos lecteurs. Il serait trop long de
+suivre Vico dans les applications ingénieuses qu'il a faites de ses
+principes. Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire
+connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.
+
+La Science nouvelle eut quelque succès en Italie, et la première
+édition fut épuisée en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre
+autres le pape Clément XII, écrivirent à Vico des lettres flatteuses.
+Des savans de Venise qui voulaient réimprimer la Science nouvelle dans
+cette ville, lui persuadèrent d'écrire lui-même sa vie pour qu'on
+l'insérât, dans un _Recueil des Vies des littérateurs les plus
+distingués de l'Italie_. Mais dans le reste de l'Europe le grand
+ouvrage de Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc qui avait rendu
+compte du livre _de uno universi juris principio_ dans la
+_Bibliothèque universelle_, ne parla point de la Science nouvelle.
+Le journal de Trévoux en fit une simple mention. Le journal
+de Leipsik inséra un article calomnieux qui lui avait été envoyé de
+Naples.
+
+Employé fréquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens à
+composer des discours, des vers, des inscriptions pour les occasions
+solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence où il était
+né. Il ne suppléait à l'insuffisance des appointemens de la chaire de
+rhétorique qu'il occupait à l'université de Naples, qu'en donnant chez
+lui des leçons de langue latine. Au moment même où il achevait la
+Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il échoua.
+
+Dans cette position pénible, il faisait toute sa consolation du soin
+d'élever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'aînée
+réussit dans la poésie italienne. C'était, dit l'éditeur des opuscules
+de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces détails, c'était
+un spectacle touchant de voir le philosophe jouer avec ses filles aux
+heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait
+un jour avec elles, ne put s'empêcher de répéter ce passage du Tasse:
+_C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de récits fabuleux les
+filles de Méonie_. Ce bonheur domestique était lui-même mêlé
+d'amertume. Un de ses enfans fut atteint d'une maladie longue et
+cruelle. Un autre devint par sa mauvaise conduite la honte
+de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût enfermé.
+
+À l'avènement de la maison de Bourbon, sa condition sembla
+s'améliorer, il fut nommé historiographe du roi, et obtint que son
+fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mérite et la probité, lui
+succédât comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il
+languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus douloureuses
+infirmités. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta
+quatorze mois sans parler et sans reconnaître ses propres enfans. Il
+ne sortit de cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et,
+après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira en récitant les
+psaumes de David, le 20 janvier 1744. Il avait 76 ans accomplis.
+
+Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-même comment il
+supporta ses malheurs: «Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une
+lettre, cette Providence qui, lors même qu'elle semble à nos faibles
+yeux une justice sévère, n'est qu'amour et que bonté. Depuis que j'ai
+fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. Je
+n'éprouve plus la tentation de déclamer contre le mauvais goût du
+siècle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a
+donné l'occasion de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me
+trompe peut-être, mais je voudrais bien ne pas me tromper: la
+composition de cet ouvrage m'a animé d'un esprit héroïque qui me met
+au-dessus de la crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux. Je me
+sens assis sur une roche de diamant, quand je songe au jugement de Dieu
+qui fait justice au génie par l'estime du sage!.... 1726.»
+
+Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les dernières lignes
+qui soient sorties de sa plume: «Maintenant Vico n'a plus rien à
+espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les
+chagrins domestiques, tourmenté de douleurs convulsives dans les
+cuisses et dans les jambes, en proie à un mal rongeur qui lui a déjà
+dévoré une partie considérable de la tête, il a renoncé entièrement
+aux études, et a envoyé au père Louis-Dominique, si recommandable par
+sa bonté et par son talent dans la poésie élégiaque, le manuscrit des
+notes sur la première édition de la Science nouvelle, avec
+l'inscription suivante:
+
+ AU TIBULLE CHRÉTIEN
+ AU PÈRE LOUIS DOMINIQUE
+ JEAN BAPTISTE VICO
+ POURSUIVI ET BATTU
+ PAR LES ORAGES CONTINUELS D'UNE FORTUNE ENNEMIE
+ ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE
+ PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI UN PORT UN LIEU DE REPOS
+
+[Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions
+qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] «Vico bénissait ces
+adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude
+comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque
+nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses détracteurs.
+C'est ainsi qu'il en vint à trouver la _Science nouvelle_.... Depuis
+ce moment il crut n'avoir rien à envier à ce Socrate, dont Phèdre
+disait:
+
+«L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on
+m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort!»[7]
+
+[Note 7:
+
+ _Cujus non fugio mortem, si famam assequar,
+ Et cedo invidiæ, dum modo absolvar cinis._]
+
+
+
+
+APPENDICE DU DISCOURS.
+
+ Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses
+ ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imité, attaqué, ou
+ simplement mentionné; enfin l'indication des principaux ouvrages
+ qui ont été écrits sur la philosophie de l'histoire.
+
+
+Nous ne répéterons pas ici les détails relatifs à la vie de Vico, que
+nous avons déjà donnés au commencement et à la fin du discours.
+
+Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie
+écrite par lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a rectifié cette date
+d'après les registres de naissance. À l'âge de sept ans, il perdit
+beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien décida qu'il
+mourrait ou resterait imbécille; la prédiction ne fut point vérifiée.
+«Cet accident ne fit qu'altérer son humeur, et le rendit mélancolique
+et ardent, caractère ordinaire des hommes qui unissent la vivacité
+d'esprit et la profondeur». Après avoir fait ses humanités et surpassé
+ses maîtres, il se livra avec ardeur à la dialectique; mais les
+subtilités de la scholastique le rebutèrent: il faillit perdre
+l'esprit, et demeura découragé pour dix-huit mois.
+
+Un jour qu'il était entré par hasard dans une école de droit, le
+professeur louait un célèbre jurisconsulte; ce moment décida de sa
+vie..... «Dès ces premières études, Vico était charmé en lisant les
+maximes dans lesquelles les interprètes anciens ont résumé et
+généralisé les motifs particuliers du législateur. Il aimait aussi à
+observer le soin avec lequel les jurisconsultes pèsent les
+termes des lois qu'ils expliquent. Il vit dès-lors dans les
+interprètes anciens les philosophes de l'équité naturelle; dans les
+interprètes érudits les historiens du droit romain: double présage de
+ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur
+avec lequel il devait éclairer l'étude de la jurisprudence romaine par
+celle de la langue latine.»
+
+Il nous a fait connaître la marche de ses études pendant les neuf
+années qui suivirent cette époque. Ce n'est point ici un de ces romans
+où les philosophes exposent leurs idées dans une forme historique; la
+route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer tracée
+d'avance.
+
+D'abord la nécessité d'embrasser toute la science qu'il enseignait,
+l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce
+droit, il entra dans l'étude du dogme; cette étude devait le conduire
+plus tard à «chercher un principe du droit naturel qui pût expliquer
+les origines historiques du droit romain et en général du droit des
+nations païennes, et qui, sous le rapport moral, n'en fût pas moins
+conforme à la saine doctrine de la Grâce.»
+
+Vers le même temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu
+d'élégance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui
+comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes,
+le déterminèrent à se livrer à l'étude de la littérature latine qu'il
+associa à celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicéron et
+Boccace, Dante et Virgile, Horace et Pétrarque. Chaque ouvrage était
+lu trois fois; la première pour en saisir l'unité, la seconde pour en
+observer la suite et pour étudier l'artifice de la composition, la
+troisième pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait
+sur le livre même.
+
+Lisant ensuite, dans l'Art poétique d'Horace, que l'étude des
+moralistes ouvre à la poésie la source de richesses la plus abondante,
+il s'y livra avec ardeur, en commençant par Aristote, qu'il avait vu
+citer le plus souvent dans les livres élémentaires de droit. «Dans
+cette étude, il observa bientôt que la jurisprudence romaine n'était
+qu'un art de décider les cas particuliers selon l'équité, art
+dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables préceptes conformes à
+la justice naturelle, et tirés de l'intention du législateur; mais que
+la science du juste enseignée par les philosophes est fondée sur un
+petit nombre de vérités éternelles, dictées par une justice
+métaphysique qui est comme l'architecte de la cité; qu'ainsi l'on
+n'apprend dans les écoles que la moitié de la science du droit.»
+
+La morale le ramena à la métaphysique; mais comme il tirait peu de
+profit de celle d'Aristote, il se mit à lire Platon, sur sa réputation
+de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la métaphysique
+du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. «Celle
+du second conduit à reconnaître pour principe physique l'idée
+éternelle qui tire d'elle-même et crée la matière. Conformément à
+cette métaphysique, Platon donne pour base à sa morale l'idéal de la
+justice; et c'est de là qu'il part pour fonder sa république, sa
+législation idéales. La lecture de Platon éveilla dans l'esprit de
+Vico la première conception d'un droit idéal éternel, en vigueur dans
+la cité universelle, qui est renfermée dans la pensée de Dieu, et dans
+la forme de laquelle sont instituées les cités de tous les temps et de
+tous les pays. Voilà la république que Platon devait déduire de sa
+métaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier
+homme.»
+
+Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicéron, dont
+le but est de diriger l'homme social, l'éloignèrent également «et des
+épicuriens, toujours renfermés dans la molle oisiveté de leurs
+jardins, et des stoïciens qui, tout entiers dans les théories, se
+proposent l'impassibilité; ce sont morales de solitaires. Mais il
+admira la physique des stoïciens qui composent l'univers de points,
+comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta également
+les physiques _mécaniques_ d'Épicure et de Descartes. La physique
+expérimentale des Anglais lui parut devoir être utile à la médecine;
+mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de
+rien à la philosophie de l'homme, et dont la langue était barbare.»
+
+Comme Aristote et Platon tirent souvent leurs preuves des
+mathématiques, il étudia la géométrie pour les mieux entendre; mais il
+ne poussa pas loin cette étude, pensant qu'il suffisait de connaître
+la méthode des géomètres; «pourquoi mettre dans de pareilles entraves
+un esprit habitué à parcourir le champ sans bornes des généralités, et
+à chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des
+historiens et des poètes?»
+
+De retour à Naples, Vico y trouva cette décadence universelle dont on
+a vu le tableau. Combien il se félicita de n'avoir pas eu de maître
+dont les paroles fussent pour lui des lois; combien il remercia la
+solitude de ses forêts, où il avait pu suivre une carrière toute
+indépendante! Voyant qu'on négligeait surtout la langue latine, il se
+détermina à en faire un des principaux objets de ses études; pour
+mieux s'y livrer, il abandonna le grec, et ne voulut jamais apprendre
+le français. Il croyait avoir remarqué que ceux qui savent tant de
+langues, n'en possèdent jamais une parfaitement. Il abandonna les
+critiques, les commentateurs, et ferma même les dictionnaires. Les
+premiers n'arrivent guère à sentir les beautés d'une langue étrangère,
+par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les défauts. La
+décadence de la langue latine date de l'époque où commencèrent à
+paraître les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que le
+_Nomenclateur_ de Junius pour l'intelligence des termes techniques. Il
+lut les auteurs dans des éditions sans notes, en cherchant à pénétrer
+dans leur esprit avec une critique philosophique. Aussi ses amis
+l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois Épicure, [Grec:
+autodidaskalos], _le maître de soi-même_.
+
+On commençait dès-lors à connaître son mérite, et les théatins
+cherchaient à le faire entrer dans leur ordre; comme il n'était point
+gentilhomme, ils offraient de lui obtenir une dispense du pape. Vico
+refusa, et se maria, à ce qu'il paraît, peu de temps après. Vers la
+même époque, la chaire de rhétorique étant venue à vaquer, il refusait
+de concourir, parce qu'il avait échoué peu auparavant dans la demande
+d'une autre place; mais ses amis se moquèrent de sa simplicité dans
+les choses d'intérêt; il concourut et réussit (1697 ou 98).
+
+Cette place lui donna l'occasion d'exposer partiellement,
+dans une suite de discours d'ouverture, les idées qu'il devait réunir
+dans son grand ouvrage (1699-1720). Ce sont toujours des sujets
+généraux «où la philosophie descend aux applications de la vie civile;
+il y traite du but des études et de la méthode qu'on doit y suivre,
+des fins de l'homme, du citoyen, du chrétien.»
+
+Ces discours, généralement admirables par la hauteur des vues, ont une
+forme paradoxale et quelquefois bizarrement dramatique. L'homme,
+dit-il dans celui de 1699, doit embrasser le cercle des sciences; qui
+ne le fait pas, ne le veut pas sérieusement. Nous ignorons toute la
+puissance de nos facultés. De même que Dieu est l'esprit du monde,
+l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arrivé de
+faire, dans l'élan d'une volonté forte, des choses que vous admiriez
+ensuite, et que vous étiez tentés d'attribuer à un dieu plutôt qu'à
+vous-mêmes?--Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cité,
+prononce cette sentence dans la forme des lois romaines: L'homme
+naîtra pour la vérité et pour la vertu, c'est-à-dire pour moi; la
+raison commandera, les passions obéiront. Si quelque insensé, par
+corruption, par négligence ou par légèreté, enfreint cette loi,
+criminel au premier chef, qu'il se fasse à lui-même une guerre
+cruelle..... puis vient la description pathétique de cette guerre
+intérieure.
+
+1701. Tout artifice, toute intrigue doivent être bannis de la
+république des lettres, si l'on veut acquérir de véritables
+lumières.--1704. Quiconque veut trouver dans l'étude le profit et
+l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire pour le bien
+général.--1705. Les époques de gloire et de puissance pour les
+sociétés, ont été celles où elles ont fleuri par les lettres.--1707.
+La connaissance de notre nature déchue doit nous exciter à embrasser
+dans nos études l'universalité des arts et des sciences, et nous
+indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre.--Les
+discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservés en
+entier; ils se trouvent dans le quatrième volume du recueil des
+Opuscules de Vico.
+
+Nous avons parlé déjà de deux discours plus remarquables
+encore (_De nostri temporis studiorum ratione_, 1708.--_Omnis divinæ
+atque humanæ eruditionis elementa tria_, _nosse_, _velle_, _posse_,
+etc. 1719). Le second a été fondu par Vico dans son livre sur l'_Unité
+de principe du droit_, qui lui-même a fourni les matériaux de la
+_Science nouvelle_.
+
+Le premier ouvrage considérable de Vico, est le traité: _De
+antiquissimâ Italorum sapientiâ ex linguæ latinæ originibus eruendâ_,
+1710. La lecture du traité plus ingénieux que solide de Bacon, _De
+sapientiâ veterum_, lui fit naître l'idée de chercher les principes de
+la sagesse antique, non dans les fables des poètes, mais dans les
+étymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchés dans
+celles de la langue grecque (Voy. _le Cratyle_). Ce travail devait
+avoir deux parties, l'une métaphysique, l'autre physique. La première
+seule a été imprimée, sous le titre indiqué ci-dessus. Vico paraît
+n'avoir pas achevé la seconde; il dit seulement en avoir dédié à
+Aulisio un morceau considérable, intitulé: _De æquilibrio corporis
+animantis_. Il y traitait de l'ancienne médecine des Égyptiens. Je
+n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-être n'a pas été imprimé.
+Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait soupçonné l'analogie du
+calorique et du magnétisme.
+
+Le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ_, est de tous les
+ouvrages de Vico celui dont il a le moins profité dans la Science
+nouvelle. Rien de plus ingénieux que ses réflexions sur la
+signification identique des mots _verum_ et _factum_ dans l'ancienne
+langue latine, sur le sens d'_intelligere_, _cogitare_, _dividere_,
+_minuere_, _genus_ et _forma_, _verum_ et _æquum_, _causa_ et
+_negotium_, etc. Nous avons fait connaître dans Vico le fondateur de
+la philosophie de l'histoire; peut-être, dans un second volume,
+montrerons-nous en lui le métaphysicien subtil et profond,
+l'antagoniste du cartésianisme, l'adversaire le plus éclairé et le
+plus éloquent de l'esprit du dix-huitième siècle. La traduction de
+l'ouvrage dont nous venons de parler entrerait dans cette nouvelle
+publication.
+
+ * * *
+
+Vico s'occupa bientôt d'un travail tout différent. Le duc de Traetto,
+Adrien Caraffe, le pria de se charger d'écrire la vie du maréchal
+Antoine Caraffe, son oncle, d'après les Mémoires qu'il avait laissés.
+Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans «et s'efforça
+d'y concilier le respect dû aux princes avec celui que réclame la
+vérité». L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia à l'auteur
+l'estime et l'amitié de Gravina, avec lequel il entretint dès-lors une
+correspondance assidue. Nous n'avons pu trouver ni l'histoire ni les
+lettres.
+
+Pour se préparer à écrire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de
+Grotius. Nous avons vu quelle révolution cette lecture opéra dans ses
+idées. On lui avait demandé des notes pour une nouvelle édition du
+_Droit de la guerre et de la paix_, et il en avait déjà écrit sur le
+premier livre et sur la moitié du second, lorsqu'il s'arrêta,
+«réfléchissant qu'il convenait peu à un catholique d'orner de notes
+l'ouvrage d'un hérétique.»[8]
+
+[Note 8: On voit pourtant (_Recueil des Opuscules_, t. I, p. 118)
+qu'il correspondait avec un Juif, dont il fait l'éloge, et qui,
+dit-il, était son ami.]
+
+Lorsque Vico eut fait paraître ses deux ouvrages, _de uno universi
+juris principio, et de constantia jurisprudentis_ (1721), l'importance
+de ces travaux et son ancienneté dans l'université de Naples,
+l'encouragèrent à concourir pour une chaire de droit qui se trouvait
+vacante. Plusieurs de ses adversaires comptaient bien qu'il vanterait
+longuement ses services envers l'université; plusieurs espéraient
+qu'il s'en tiendrait à l'érudition vulgaire des principaux auteurs qui
+avaient traité la matière; d'autres, qu'il se jetterait sur ses
+principes du droit universel. Il les trompa tous: après une invocation
+courte, grave et touchante, il lut le commencement de la loi, et
+suivit une méthode familière aux anciens jurisconsultes, mais toute
+nouvelle dans les concours. Les applaudissemens unanimes de
+l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait réussi; il en
+fut autrement. «Mais voici ce qui prouve que Vico est né pour la
+gloire de Naples et de l'Italie; il venait de perdre tout espoir
+d'avancement dans sa patrie; un autre aurait dit adieu aux lettres, se
+serait repenti peut-être de les avoir cultivées; pour lui il ne songea
+qu'à compléter son système.»
+
+Nous ajouterons peu de choses à ce que nous avons dit sur les
+dernières années de Vico, et sur les malheurs qui attristèrent la fin
+de sa carrière. Une seule anecdote montrera l'état de gêne où il se
+trouvait, et l'indifférence de ses protecteurs. On a trouvé la note
+suivante au dos d'une lettre adressée à Vico par le cardinal Laurent
+Corsini, son Mécène, depuis pape sous le nom de Clément XII. «Réponse
+de Son Éminence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider
+à imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forcé de penser à ma pauvreté. Il
+a fallu que j'employasse le prix d'un beau diamant, que je portais au
+doigt, à payer l'impression et la reliûre. J'ai dédié l'ouvrage au
+seigneur cardinal, parce que je l'avais promis». L'amitié d'un simple
+gentilhomme, nommé Pietro Belli, fut plus utile à Vico, qui reconnut
+ses bienfaits en mettant une préface à sa traduction de la _Siphilis_
+de Frascator.
+
+Dans une situation si pénible, il ne laissait échapper aucune plainte.
+Seulement il lui arrivait quelquefois de dire à un ami _que le malheur
+le poursuivrait jusqu'au tombeau_. Cette triste prophétie fut
+réalisée. À sa mort, les professeurs de l'université s'étaient
+rassemblés chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collègue à
+sa dernière demeure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait
+Vico, devait porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et
+exposé. Alors commença une vive altercation entre les membres de la
+congrégation et les professeurs, qui prétendaient également au droit
+de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la
+congrégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne
+pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son
+malheureux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église
+métropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'église des pères de
+l'Oratoire (_detta de' Gerolamini_), qu'il fréquentait de
+son vivant, et qu'il avait choisie lui-même pour le lieu de sa
+sépulture.
+
+Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 1789.
+Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de
+l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était
+membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du château
+de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une bibliothèque
+peu considérable du couvent de Sainte-Marie de la Pitié, où il
+travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla.
+
+ * * *
+
+Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public
+l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres _De uno
+juris principio_ et _De constantiâ jurisprudentis_, l'ouvrage, dit-il
+lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas.
+Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il écrivit à l'auteur une
+lettre flatteuse, et témoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la
+Bibliothèque ancienne et moderne, 2e partie du volume XVIII, article
+8.
+
+Lorsque les idées de Vico s'étendirent, et qu'il sentit la nécessité
+de réunir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il
+entreprit d'abord d'établir son système en montrant l'invraisemblance
+de tout ce qu'on avait dit sur le même sujet; l'ouvrage devait avoir
+deux volumes in-4º. Mais il sentit les inconvéniens de cette méthode
+négative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'état de
+faire des frais d'impression si considérables. Il concentra toutes ses
+facultés dans la méditation la plus profonde pour donner à son ouvrage
+une forme positive, et le réduire à de plus étroites proportions. Le
+résultat de ce nouveau travail fut la première édition de la _Science
+nouvelle_, qui parut en 1725.
+
+La _Science nouvelle_ fut attaquée par les protestans et par les
+catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le système de Vico
+d'être contraire à la religion, le journal de Leipsig insérait
+un article envoyé par un autre compatriote de Vico, dans
+lequel on lui reprochait d'avoir _approprié son système au goût de
+l'église romaine_. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un
+mot remarquable: _N'est-ce pas un caractère commun à toute religion
+chrétienne, et même à toute religion, d'être fondée sur le dogme de la
+Providence_. Recueil des Opuscules, t. 1, p. 141.--L'accusation de
+Damiano a été reproduite en 1821, par M. Colangelo.[9]
+
+[Note 9: Damiano Romano. Défense historique des lois grecques
+venues à Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736,
+in-4º.--Quatorze Lettres sur le troisième principe de la science
+nouvelle, relatif à l'origine du langage; ouvrage dans lequel on
+montre par des preuves tirées tant de la philosophie que de l'histoire
+sacrée et profane, que toutes les conséquences de ce principe sont
+fausses et erronées, 1749.--Dans la préface de son premier ouvrage, il
+reconnaît que Vico a mérité l'immortalité; dans le second, fait après
+la mort de Vico, il l'appelle plagiaire, etc.--Il croit prouver
+d'abord que le système de Vico n'est pas nouveau, et dans cette
+partie, malgré la diffusion et le pédantisme, l'ouvrage est assez
+curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le
+mettre sur la voie.--Il soutient ensuite que ce système est erroné, et
+particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique
+bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p.
+139), dont on jeta, les cendres au vent.
+
+M. Colangelo. _Essai de quelques considérations sur la Science
+nouvelle_, dédié à M. Louis de Médicis, ministre des finances. 1821.
+
+Quelques admirateurs de Vico ont appuyé ces injustes accusations,
+qu'ils regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico
+à la liste des philosophes du 18e siècle, ils ont prétendu qu'il
+avait obscurci son livre à dessein, pour le faire passer à la censure.
+Cette tradition, dont on rapporte l'origine à Genovesi, a passé de lui
+à Galanti son biographe, et ensuite à M. de A. Les personnes qui ont
+le plus étudié Vico, MM. de A. et Jannelli n'y ajoutent aucune foi, et
+la lecture du livre suffit pour la réfuter.]
+
+On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la méthode analytique
+qu'il avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme
+synthétique. Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées
+de la première comme de principes établis, et les exprime en formules
+qu'il emploie ensuite sans les expliquer.
+
+Dans la dernière édition (1744), l'obscurité et la confusion
+augmentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut
+publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs;
+depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que son
+fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis
+l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages auxquels
+elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec
+le texte auquel il n'osait toucher.
+
+La plupart des retranchemens que nous nous sommes permis, portent sur
+ces additions.
+
+Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable, intitulé:
+_Idée de l'ouvrage_, et que nous ayons abrégé de moitié la _Table
+chronologique_, nous n'avons réellement rien retranché du 1er
+livre. Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé
+ailleurs, et plus convenablement. Quant à l'_Idée de l'ouvrage_, Vico
+avoue lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis
+d'abord une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette
+explication du frontispice pour remplir exactement le même nombre de
+pages. Ce frontispice est une sorte de représentation allégorique de
+la _Science nouvelle_. Debout sur le globe terrestre, la Métaphysique
+en extase contemple l'oeil divin dans le mystérieux triangle; elle
+en reçoit un rayon qui se réfléchit sur la statue d'Homère (des poèmes
+duquel l'auteur doit tirer une grande partie de ses preuves). Le globe
+pose sur un autel qui porte aussi le feu sacré et le bâton augural, la
+torche nuptiale et l'urne funéraire, symboles des premiers principes
+de la société. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux,
+les balances, etc., désignent autant de parties du système.
+
+C'est sur le second livre que portent les principaux retranchemens. Le
+plus considérable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir
+traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et
+latine. Il comprend, dans le deuxième volume de l'édition de Milan
+(1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179,
+182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejeté
+l'extrait à la fin de la traduction. Pour ne point juger cette
+partie du système avec une injuste sévérité, il faut se rappeler qu'au
+temps de Vico, la science mythologique était encore frappée de
+stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des démons dans les
+dieux du paganisme, ou renfermée dans le système presque aussi
+infécond de l'apothéose. Vico est un des premiers qui aient considéré
+ces divinités comme autant de symboles d'idées abstraites.
+
+Les autres retranchemens du livre II, comprennent les pages 7-12,
+40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288.
+Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84,
+133, 138-140, 143-4.
+
+ * * *
+
+Nous avons mentionné, à l'époque de leur publication, tous les
+ouvrages importans de Vico. 1708. _De nostri temporis studiorum
+ratione._--1710. _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex originibus
+linguæ latinæ eruendâ_; trad. en italien, 1816, Milan.--1716. _Vita di
+Marcesciallo Antonio Caraffa._--1721. _De uno juris universi
+principio._ _De constantiâ jurisprudentis._--Enfin les trois éditions
+de la _Scienza nuova_, 1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée,
+en 1817, à Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière
+l'a été, en 1801, à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818?
+1821? Elle a été traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig,
+1822.--Pour compléter cette liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur
+des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa,
+les a recueillis en quatre volumes in-8º (Naples, 1818). Nous n'avons
+trouvé qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes
+faites par Vico sur l'Art poétique d'Horace. Ces notes peu
+remarquables ne portent point de date. Elles ont été publiées
+récemment.--Les pièces inédites publiées, en 1818, par M. Antonio
+Giordano, se trouvent aussi dans le recueil de M. de Rosa.
+
+Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs écrits
+en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico sur sa
+vie. L'estimable éditeur, descendant d'un protecteur de Vico,
+y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers,
+et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le
+fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et
+158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les autres
+pièces sont moins importantes.--1715. Discours sur les repas somptueux
+des Romains, prononcé en présence du duc de Medina-Celi,
+vice-roi.--Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse
+d'Althann, mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité. Comparaison
+remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde
+guerre punique.--1727. Oraison funèbre d'Angiola Cimini, marquise de
+la Petrella. L'argument est très beau: _Elle a enseigné par l'exemple
+de sa vie la douceur et l'austérité_ (il soave austero) _de la vertu_.
+
+ * * *
+
+Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de
+lettres, en italien. Le principal opuscule est la _Réponse à un
+article du journal littéraire d'Italie_. C'est là qu'il juge Descartes
+avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut. Dans deux
+lettres que contient aussi ce volume (au père de Vitré, 1726, et à D.
+Francesco Solla, 1729), il attaque la réforme cartésienne, et l'esprit
+du 18e siècle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manière
+éloquente.--Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y
+trouve l'opinion reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la
+divine Comédie est plus admirable encore dans le purgatoire et le
+paradis que dans cet enfer si exclusivement admiré.--1730. Pourquoi
+les orateurs réussissent mal dans la poésie.--De la grammaire.--1720.
+Remercîment à un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse,
+Vico explique le peu de succès de la _Science nouvelle_. On y trouve
+le passage suivant: Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à
+bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première
+jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le
+mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et
+nous reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle
+d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite
+de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité; comment
+pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? etc.--1725. Lettre
+dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit,
+ce qui lui a donné le loisir de composer la _Science nouvelle_ (_Voy._
+l'avant-dernière page du discours.)--Lettre fort belle sur un ouvrage
+qui traitait de la morale chrétienne, à Mgr. Muzio Gaëta.--Lettre au
+même, dans laquelle il donne une idée de son livre _De antiquâ
+sapientiâ Italorum_. «Il y a quelques années que j'ai travaillé à un
+système complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme
+est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est
+géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans
+celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit
+humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par
+conséquent, est infinie; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous
+sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni à
+la diminution, ni à l'égalité... Non-seulement dans les problèmes,
+mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même chose
+pour le géomètre comme pour Dieu.»
+
+Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent une
+haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque. Les
+principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédicateur
+célèbre, Michelangelo, capucin; Nicoló Concina, de l'ordre des
+Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue,
+qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Marin
+Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressuscité après une
+longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de
+Laurenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions
+humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble vénitien, auteur d'une
+tragédie de César, et qui était lié avec Leibnitz et Newton. Vico
+était aussi en correspondance avec le célèbre Gravina, avec Paolo
+Doria, philosophe cartésien, et avec ce prodigieux Aulisio,
+professeur de droit, à Naples, qui savait neuf langues, et qui écrivit
+sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi
+de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la lecture du discours
+_De nostri temporis studiorum ratione_. Nous n'avons ni les lettres
+qu'il écrivit à ces trois derniers ni leurs réponses.
+
+ * * *
+
+Dans le troisième volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle
+que le génie philosophique n'exclut point celui de la poésie. Ainsi
+sont dérangées sans cesse les classifications rigoureuses des
+modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de plus poétique que
+le génie de Platon? Vico présente, par ce double caractère, une
+analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comédie.
+
+Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philosophique de
+la _Science nouvelle_, que Vico rappelle la profondeur et la sublimité
+de Dante. Dans ses poésies, proprement dites, il a trop souvent
+sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a été resserré
+par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant
+plusieurs de ces pièces se font remarquer par une grande et noble
+facture. Voyez particulièrement, l'exaltation de Clément XII, le
+panégyrique de l'électeur de Bavière, Maximilien Emmanuel; la mort
+d'Angela Cimini; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin un
+épithalame dans lequel il met plusieurs des idées de la _Science
+nouvelle_, dans la bouche de Junon.
+
+Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé un
+sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa à l'âge de
+vingt-cinq ans (1693); elle est intitulée _Pensées de mélancolie_. À
+travers les _concetti_ ordinaires aux poètes de cette époque, on y
+démêle un sentiment vrai: «Douces images du bonheur, venez encore
+aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honnêtes et
+modérés, gloire et trésors acquis par le mérite, paix céleste de l'âme,
+(et ce qui est plus poignant à mon coeur) amour dont l'amour est le
+prix, douce réciprocité d'une foi sincère!...» Long-temps après, sans
+doute de 1720 à 1730, il répond par un sonnet à un ami qui déplorait
+l'ingratitude de la patrie de Vico. «Ma chère patrie m'a tout refusé!...
+Je la respecte et la révère. Utile et sans récompense, j'ai trouvé déjà
+dans cette pensée une noble consolation. Une mère sévère ne caresse
+point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est pas moins
+honorée...» La pièce suivante, la dernière du recueil de ses poésies,
+présente une idée analogue à celle du dernier morceau qu'il a écrit en
+prose (_Voy._ la fin du _Discours_). C'est une réponse au cardinal
+Filippo Pirelii, qui avait loué la _Science nouvelle_ dans un sonnet.
+«Le destin s'est armé contre un misérable, a réuni sur lui seul tous les
+maux qu'il partage entre les autres hommes, et a abreuvé son corps et
+ses sens des plus cruels poisons. Mais la Providence ne permet pas que
+l'âme qui est à elle soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a
+conduit, par des routes écartées, à découvrir son oeuvre admirable du
+monde social, à pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles
+par lesquelles elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges, ô
+noble poète, déjà fameux, déjà _antique_ de son vivant, il vivra aux
+âges futurs, l'infortuné Vico!»
+
+ * * *
+
+Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La vigueur
+et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue eût fait
+la gloire d'un savant ordinaire.
+
+1696. _Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S.
+Stephani comitis atque in regno Neap. Pro rege oratio._--1697. _In
+funere Catharinæ Aragoniæ Segorbiensium ducis oratio._--1702. _Pro
+felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique
+orbis monarchæ oratio._--1708. _De nostri temporis studiorum ratione
+oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap.
+Academiâ._--1738. _In Caroli et Mariæ Amaliæ utriusque Siciliæ regum
+nuptiis oratio._--_Oratiuncula pro adsequendâ laureâ in utroque
+jure._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi R. Neap.
+Academia._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi epistola._
+
+1729. _Vici vindiciæ sive notæ in acta eruditorum Lipsiensia mensis
+augusti A. 1727, ubi inter nova literaria unum extat de ejus libro,
+cui titulus: Principi d'una scienza nuova d'intorno alla commune
+natura delle nazioni._ Cet article, où l'on reproche à Vico d'avoir
+_approprié son système au goût de l'Église romaine_, avait été envoyé
+par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico répond à un
+adversaire obscur, ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait
+la position cruelle où se trouvait alors l'auteur. «Lecteur impartial,
+dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dicté cet
+opuscule au milieu des douleurs d'une maladie mortelle, et lorsque je
+courais les chances d'un remède cruel qui, chez les vieillards,
+détermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis
+vingt ans j'ai fermé tous les livres, afin de porter plus
+d'originalité dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre
+où j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanité». Ce qui rend
+cet opuscule précieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que
+le sujet propre de la Science nouvelle, c'est _la nature commune aux
+nations_, et que son système du droit des gens n'en est que le
+principal corollaire.
+
+1708. _Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem
+infestioremque quam stultum sibi esse neminem._ Nul n'a d'ennemi plus
+cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de lui-même.--1732. _De
+mente heroicâ oratio habita in R. Neap. academiâ._ L'héroïsme dont
+parle Vico est celui d'une grande âme, d'un génie courageux qui ne
+craint point d'embrasser dans ses études l'universalité des
+connaissances, et qui veut donner à sa nature le plus haut
+développement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonné
+à l'enthousiasme qu'inspire la science considérée dans son ensemble et
+dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une
+composition très rapide, est surtout remarquable par la
+chaleur et la poésie du style. L'auteur avait cependant
+soixante-quatre ans.
+
+Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de
+belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables:
+Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo
+de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des armées
+impériales dans le royaume de Naples.--Autre en l'honneur de
+l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles
+Borromée.--Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore, faite par
+ordre du cardinal Wolfgang de Scratembac, vice-roi.
+
+ * * *
+
+Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont mentionné Vico
+(Journal de Trévoux, 1726, septembre; page 1742).--Journal de Leipsig,
+1727, août, page 383.--Bibliothèque ancienne et moderne de Leclerc,
+tome XVIII, partie II, pag. 426.--Damiano Romano.--Duni? Governo
+civile.--Cesarotti (sur Homère).--Parini (dans ses cours à Milan).--Joseph
+de Cesare. Pensées de Vico sur.... 18...?--Signorelli.--Romagnosi (de
+Parme).--L'abbé Talia. Lettres sur la philosophie morale, 1817,
+Padoue.--Colangelo--(_Biblioteca analitica, passim_).--Joignez-y Herder,
+dans ses opuscules, et Wolf dans son _Musée des sciences de l'antiquité_
+(tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la partie de la Science
+nouvelle relative à Homère.--Aucun Anglais, aucun Écossais, que je
+sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure
+récemment publiée sur l'état des études en Allemagne et en Italie.--En
+France, M. Salfi est le premier qui ait appelé l'attention du public sur
+la Science nouvelle, dans son _Éloge de Filangieri_, et dans plusieurs
+numéros de la _Revue Encyclopédique_, t. II, p. 540; t. VI, p. 364; t.
+VII, p. 343.--_Voy._ aussi _Mémoires du comte Orloff sur Naples_, 1821,
+t. IV, p. 439, et t. V, p. 7.
+
+ * * *
+
+Vico n'a point laissé d'école; aucun philosophe italien n'a
+saisi son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez
+grand nombre d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées.
+Nous donnons ici la liste des principaux.
+
+Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux
+des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (_les
+Institutions_ et la _Diceosina_), je donne les titres de tous les
+livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire
+de plus amples recherches.--Leçons d'économie politique et
+commerciale.--Méditations philosophiques (sur la religion et la
+morale), 1758.--Institutions de métaphysique à l'usage des
+commençans.--Lettre académique (sur l'utilité des sciences, contre le
+paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.--Logique à l'usage des jeunes gens,
+1766 (divisée en cinq parties: _emendatrice_, _inventrice_,
+_giudicatrice_, _ragionatrice_, _ordonatrice_. On estime le dernier
+chapitre, _Considérations sur les sciences et les arts_).--Traité des
+sciences métaphysiques, 1764 (divisé en cosmologie, théologie,
+anthropologie).--Dicéosine, ou science des droits et des devoirs de
+l'homme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout dans le troisième
+volume de la Dicéosine que Genovesi expose des idées analogues à
+celles de Vico.
+
+Filangieri (né en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme célèbre n'ait
+rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous croyons devoir le
+placer dans cette liste. À l'époque de sa mort prématurée, il méditait
+deux ouvrages; le premier eût été intitulé: _Nouvelle science des
+sciences_; le second: _Histoire civile, universelle et perpétuelle_.
+Il n'est resté qu'un fragment très court du premier, et rien du
+second. J'ai cherché inutilement ce fragment.
+
+Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage très
+superficiel et qui exagère tous les défauts du Voyage d'Anacharsis.
+Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus
+paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles
+dérivent. Ce sont à-peu-près les mêmes idées sur l'_Histoire
+éternelle_, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze
+tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc. Au moment où
+les persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit
+un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science
+nouvelle.
+
+L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800), est de tous les
+publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico. Mais
+quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses _Saggi politici_,
+les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné en clarté.
+Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des
+religions, des gouvernemens, des lois, des moeurs, de la poésie,
+etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu. Les
+explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phénomènes
+sociaux, ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans l'appuyer sur
+une base plus solide. Néanmoins les _Essais politiques_ sont encore le
+meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points
+principaux dans lesquels il s'en écarte. 1º Il pense avec raison que
+la _seconde barbarie_, celle du moyen âge, n'a pas été aussi semblable
+à la première que Vico paraît le croire. 2º Il estime davantage la
+sagesse orientale. 3º Il ne croit pas que _tous_ les hommes après le
+déluge soient tombés dans un état de brutalité complète. 4º Il
+explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais
+par la jalousie. Les plus forts auraient enlevé les plus belles,
+auraient ainsi formé les premières familles et fondé la première
+noblesse. 5º Il croit qu'à l'origine de la société, les hommes
+furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais
+chasseurs et pasteurs.
+
+Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées de Vico
+sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du dernier siècle.
+Un philosophe de nos jours me semble mieux mériter le titre de
+disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employé à la
+bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en 1817, un ouvrage
+intitulé: _Essai sur la nature et la nécessité de la science des
+choses et histoires humaines_. Nous n'entreprendrons pas de juger ce
+livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble
+pas tenir assez de compte de la perfectibilité de l'homme.
+Il compare trop rigoureusement l'humanité à un individu, et croit
+qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilité (page 58).
+
+ * * *
+
+Il ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs français,
+anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de l'histoire.
+Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exactitude le titre de
+l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom de l'auteur.
+
+FRANCE. Bossuet. Discours sur l'histoire universelle, 1681.--Voltaire.
+Philosophie de l'histoire. Essai sur l'esprit et les moeurs des
+nations, commencé en 1740, imprimé en 1785.--Turgot. Discours sur les
+avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre
+humain. Autre sur les progrès de l'esprit humain. Essais sur la
+géographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrès et
+décadences alternatives des sciences et des arts. Pensées détachées.
+Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus
+profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à
+l'âge de vingt-cinq ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754.
+_Voy._ le second volume des oeuvres complètes, 1810.--Condorcet.
+Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain; écrit
+en 1793, publié en 1799.--Mme de Staël, _passim_, et surtout dans
+son ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les
+institutions politiques.--Walckenaër. Essai sur l'histoire de l'espèce
+humaine.--Cousin. De la philosophie de l'histoire; très court, mais
+très éloquent, dans ses Fragmens philosophiques; écrit en 1818,
+imprimé en 1826.
+
+ANGLETERRE. Ferguson. Essai sur l'histoire de la société civile, 1767;
+trad.--Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la
+société, 1771.--Kames. Essais sur l'histoire de l'homme,
+1773.--Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanité, 1780.--Price...
+1787.--Priestley. Discours sur l'histoire; traduits.
+
+ALLEMAGNE. Iselin. Histoire du genre humain, 1764.--Herder.
+Idées philosophiques sur l'histoire de l'humanité, 1772 (traduit par
+M. Edgard Quinette, 1837).--Kant. Idée de ce que pourrait être une
+histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen du monde
+(traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II, an VIII). Autres
+opuscules du même, sur l'identité de la race humaine, sur le
+commencement de l'histoire du genre humain, sur la théorie de la pure
+religion morale, etc. (traduits dans le même volume du Conservateur,
+ou dans les Archives philosophiques et littéraires, tome
+VIII).--Lessing. Éducation du genre humain, 1786.--Meiners. Histoire
+de l'humanité, 1786. Voyez aussi ses autres ouvrages _passim_.--Carus.
+Idées pour servir à l'histoire du genre humain.--Ancillon. Essais
+philosophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817. _Voy._ philosophie
+de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilité, dans le second
+(écrit en français).
+
+Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est
+moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la
+philosophie de l'histoire; tels que l'Histoire de la culture et de la
+littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ AVIS DU TRADUCTEUR.
+
+ DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO. pag. I
+
+ APPENDICE DU DISCOURS. XLIX
+
+ LIVRE Ier--_Des principes_.--Argument. 1
+
+ CHAPITRE Ier Table chronologique. 5
+
+ CHAP. II. Axiomes. 24
+
+ CHAP. III. Trois principes fondamentaux. 75
+
+ CHAP. IV. De la Méthode. 81
+
+ LIVRE II.--_De la sagesse poétique_.--Argument. 93
+
+ CHAP. Ier Sujet de ce Livre. 101
+
+ CHAP. II. De la Métaphysique poétique. 108
+
+ CHAP. III. De la Logique poétique. 125
+
+ CHAP. IV. De la Morale poétique. 168
+
+ CHAP. V. Du Gouvernement de la famille, ou Économie
+ dans les âges poétiques. 174
+
+ CHAP. VI. De la Politique poétique. 186
+
+ CHAP. VII. De la Physique poétique. 221
+
+ CHAP. VIII. De la Cosmographie poétique. 231
+
+ CHAP. IX. De l'Astronomie poétique. 233
+
+ CHAP. X. De la Chronologie poétique. 235
+
+ CHAP. XI. De la Géographie poétique. 239
+
+ Conclusion de ce Livre. 247
+
+ LIVRE III.--_Découverte du véritable Homère_.--Argument. 249
+
+ CHAP. Ier De la Sagesse philosophique que l'on
+ attribue à Homère. 252
+
+ CHAP. II. De la Patrie d'Homère. 258
+
+ CHAP. III. Du temps où vécut Homère. 260
+
+ CHAP. IV. Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie
+ héroïque ne peut jamais être égalé. 264
+
+ CHAP. V. Observations philosophiques devant servir
+ à la découverte du véritable Homère. 268
+
+ CHAP. VI. Observations philologiques, etc. 274
+
+ CHAP. VII. Découverte du véritable Homère. 278
+
+ APPENDICE.--Histoire raisonnée des poètes dramatiques et
+ lyriques. 283
+
+ LIVRE IV.--DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.--Argument. 287
+
+ CHAP. Ier--INTRODUCTION.--Trois sortes de nature de
+ moeurs, de droits naturels, de
+ gouvernemens. 291
+
+ CHAP. II. Trois espèces de langues et de caractères. 296
+
+ CHAP. III. Trois espèces de jurisprudences, d'autorités
+ de raisons.--Corollaires relatifs à la
+ politique et au droit des Romains. 299
+
+ CHAP. IV. Trois espèces de Jugemens.--Corollaire
+ relatif au duel et aux représailles.--Trois
+ périodes dans l'histoire des moeurs et de
+ la jurisprudence. 309
+
+ CHAP. V. Autres preuves, tirées des caractères propres
+ aux aristocraties héroïques. 321
+
+ CHAP. VI. Autres preuves tirées de la manière dont
+ chaque forme de la société se combine avec
+ la précédente. 334
+
+ CHAP. VII. Dernières preuves. 342
+
+ LIVRE V.--_Retour des mêmes révolutions, lorsque les sociétés
+ détruites se relèvent de leurs ruines._--Argument. 355
+
+ CHAP. Ier Objet de ce Livre--Retour de l'âge divin. 357
+
+ CHAP. II. Comment les nations parcourent de nouveau la
+ carrière qu'elles ont fournie, conformément
+ à la nature éternelle des fiefs.--Que
+ l'ancien droit politique des Romains se
+ renouvela dans le droit féodal. (Retour de
+ l'âge héroïque.). 362
+
+ CHAP. III. Coup-d'oeil sur le monde politique, ancien
+ et moderne. 371
+
+ CHAP. IV. Conclusion.--D'une république éternelle
+ fondée dans la nature par la providence
+ divine, et qui est la meilleure possible
+ dans chacune de ses formes diverses. 376
+
+ APPENDICE DU SECOND LIVRE.--Explication de la mythologie
+ grecque et romaine.
+ 389
+
+
+
+
+PRINCIPES
+
+DE
+
+LA PHILOSOPHIE
+
+DE L'HISTOIRE.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER.
+
+DES PRINCIPES.
+
+
+
+
+ARGUMENT.
+
+
+_On ne peut déterminer quelles lois observe la civilisation dans son
+développement, sans remonter à son origine._ _L'auteur prouve d'abord
+la nécessité de suivre dans cette recherche une nouvelle méthode, par
+l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit sur
+l'histoire ancienne jusqu'à la seconde guerre punique_ (chap. I.)--_Il
+expose ensuite sous la forme d'axiomes, les vérités générales qui font
+la base de son système_ (chap. II.)-_-Il indique enfin les trois
+grands principes d'où part la science nouvelle, et la méthode qui lui
+est propre_ (chap. III et IV.)
+
+
+_Chap. I._ TABLE CHRONOLOGIQUE. _Vaines prétentions des
+Égyptiens à une science profonde et à une antiquité exagérée. Le
+peuple hébreux est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des
+premiers siècles en trois périodes._--1. _Déluge. Géans. Âge d'or.
+Premier Hermès._--2. _Hercule et les Héraclides. Orphée. Second
+Hermès. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la
+Sicile._--3. _Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pythagore. Servius
+Tullius. Hésiode, Hippocrate et Hérodote. Thucydide; guerre du
+Péloponèse. Xénophon; Alexandre. Lois Publilia et Petilia. Guerre de
+Tarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique._
+
+_Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondemens d'une
+critique nouvelle_: 1º _La civilisation de chaque peuple a été son
+propre ouvrage, sans communication du dehors_; 2º _On a exagéré la
+sagesse ou la puissance des premiers peuples_; 3º _On a pris pour des
+individus des êtres allégoriques ou collectifs_ (_Hercule_, _Hermès_.)
+
+
+_Chap. II._ AXIOMES. 1-22. _Axiomes généraux._ 23-114. _Axiomes
+particuliers._==1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées
+jusqu'ici sur les commencemens de la civilisation._--5-15. _Fondemens
+du_ vrai. _Méditer le monde social dans son idée éternelle._--16-22.
+_Fondemens du_ certain. _Apercevoir le monde social dans sa
+réalité._==23-28. _Division des peuples anciens en hébreux et gentils.
+Déluge universel. Géans_.--28-30. _Principes de la théologie
+poétique._--31-40. _Origine de l'idolâtrie, de la divination, des
+sacrifices._--41-46. _Principes de la mythologie historique._--47-62.
+_Poétique._--47-49. _Principe des caractères poétiques._--50-62. _Suite
+de la poétique. Fable, convenance, pensée, expression, chant,
+vers._--63-65. _Principes étymologiques._--66-96. _Principes de
+l'histoire idéale._--70-84. _Origine des sociétés._--84-96. _Ancienne
+histoire romaine._--97-103. _Migrations des peuples._--104-114.
+_Principes du droit naturel._
+
+
+_Chap. III._ TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.--_Religions et croyance à
+une Providence, mariages et modération des passions, sépultures et
+croyance à l'immortalité de l'âme._
+
+
+_Chap. IV._ DE LA MÉTHODE.--_Le point de départ de la science nouvelle
+est la première pensée_ humaine _que les hommes durent concevoir, à
+savoir, l'idée d'un Dieu._==_Cette science emploie d'abord des
+preuves_ philosophiques, _ensuite des preuves_ philologiques.
+
+_Les preuves_ philosophiques _elles-mêmes sont ou théologiques ou
+logiques. La science nouvelle est une_ démonstration historique de la
+Providence; _elle trace le cercle éternel d'une_ histoire idéale _dans
+lequel tourne l'histoire réelle de toutes les nations. Elle s'appuie
+sur une_ critique nouvelle, _dont le criterium est le_ sens commun du
+genre humain. _Cette critique est le fondement d'un nouveau
+système du_ droit des gens.
+
+Preuves philologiques, _tirées de l'interprétation des fables, de
+l'histoire des langues, etc._
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER.
+
+DES PRINCIPES.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PRÉPARATION DES MATIÈRES QUE DOIT METTRE EN
+OEUVRE LA SCIENCE NOUVELLE.
+
+
+La table chronologique que l'on a sous les yeux embrasse l'histoire du
+monde ancien, depuis le déluge jusqu'à la seconde guerre punique, en
+commençant par les Hébreux, et continuant par les Chaldéens, les
+Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. On y
+voit figurer des hommes ou des faits célèbres, lesquels sont
+ordinairement placés par les savans dans d'autres temps, dans d'autres
+lieux, ou qui même n'ont point existé. En récompense nous y tirons des
+ténèbres profondes où ils étaient restés ensevelis, des hommes et des
+faits remarquables, qui ont puissamment influé sur le cours des choses
+humaines; et nous montrons combien les explications qu'on a
+données sur l'_origine de la civilisation_, présentent d'incertitude,
+de frivolité et d'inconséquence.
+
+ * * *
+
+Mais toute étude sur la civilisation païenne doit commencer par un
+examen sévère des prétentions des nations anciennes, et surtout des
+Égyptiens, à une antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de
+cet examen: celle de savoir à quelle époque, à quel pays il faut
+rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer
+par des preuves, humaines à la vérité, tout le système de notre
+religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le
+peuple hébreu, que le premier homme fut Adam, créé en même temps que
+ce monde par le Dieu véritable.[10]
+
+[Note 10: V. p. 50, édition de Milan, 1801.]
+
+Notre chronologie se trouve entièrement contraire au système de
+Marsham, qui veut prouver que les Égyptiens devancèrent toutes les
+nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs
+rites sacrés et leurs réglemens civils, transmis aux autres peuples,
+auraient été reçus des Hébreux avec quelques changemens. Avant
+d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquité, il faut avouer
+qu'elle ne paraît pas avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous
+voyons dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie, que les
+livres du leurs prêtres, au nombre de quarante-deux, couraient
+alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en
+philosophie et en astronomie. Leur médecine, selon Galien, _de
+Medicinâ mercuriali_, était un tissu de puérilités et d'impostures.
+Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait
+même la prostitution. Leur théologie n'était que superstitions,
+prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restèrent chez
+eux dans l'enfance; et quant à la magnificence de leurs pyramides, on
+peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie.
+
+C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'antique sagesse des
+Égyptiens. La cité d'Alexandre unit la subtilité africaine à l'esprit
+délicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les
+choses divines. Célébrée comme la _mère des sciences_, désignée chez
+les Grecs par le nom de [Grec: polis], _la ville_ par excellence,
+elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient été à Athènes
+l'académie, le lycée et le portique. Là s'éleva le grand prêtre
+Manéton, qui donna à toute l'histoire de l'Égypte l'interprétation
+d'une sublime théologie naturelle, précisément comme les philosophes
+grecs avaient donné à leurs fables nationales un sens tout
+philosophique. (_Voy._ le commencement du livre II.) Dans ce grand
+entrepôt du commerce de la Méditerranée et de l'Orient, un peuple si
+vaniteux[11], avide de superstitions nouvelles, imbu du préjugé
+de son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de ses rois,
+ignorant enfin que les autres nations païennes avaient pu, sans rien
+savoir l'une de l'autre, concevoir des idées uniformes sur les dieux
+et sur les héros, ce peuple, dis-je, ne put s'empêcher de croire que
+tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui,
+étaient d'origine égyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient
+leur Jupiter et leur Hercule; il décida que son Jupiter Ammon était le
+plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de
+l'Hercule Égyptien.
+
+[Note 11: _Gloriæ animalia_, et dans Tacite: _Gens novarum
+religionum avida_.]
+
+Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les
+Égyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans
+d'antiquité, encore a-t-il été réfuté victorieusement par Giacomo
+Cappello dans son _Histoire sacrée et égyptienne_. Cette antiquité
+n'est pas mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a vanté
+comme contenant la doctrine d'Hermès, est l'oeuvre d'une imposture
+évidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le
+platonisme, et Saumaise ne le considère que comme une compilation
+indigeste.
+
+L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature, exagère les choses
+qu'elle ignore, bien au-delà de la réalité. Enfermez un homme endormi
+dans un lieu très étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des
+ténèbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le
+trouvera en touchant les murs qui l'environnent. Voilà ce qui a
+trompé les Égyptiens sur leur antiquité.
+
+Même erreur chez les Chinois, qui ont fermé leur pays aux étrangers,
+comme le firent les Égyptiens jusqu'à Psammétique, et les Scythes
+jusqu'à l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont
+vanté l'antiquité de Confucius, et ont prétendu avoir lu des livres
+imprimés avant Jésus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informés ne
+placent Confucius que cinq cents ans avant notre ère, et assurent que
+les Chinois n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les
+Européens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des
+livres sacrés de l'Égypte, n'offre qu'ignorance et grossièreté dans le
+peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de
+préceptes moraux dont l'observance est imposée à ces peuples par leur
+législation.
+
+Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquité, une
+tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les
+Égyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer même
+avant les Assyriens deux rois puissans, Tanaïs le scythe, et
+l'égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une armée innombrable
+pour conquérir l'Égypte, ce pays si bien défendu par la nature contre
+une invasion étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non moins
+nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins
+inconnue jusqu'à ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore à
+cette dernière époque qui est celle de la plus haute civilisation des
+Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut
+répondre à Darius qu'en lui envoyant des signes matériels sans pouvoir
+même écrire sa pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérans traversent
+l'Asie avec leurs prodigieuses armées sans la soumettre ni aux Scythes
+ni aux Égyptiens. Elle reste si bien indépendante, qu'on y voit
+s'élever ensuite la première des quatre monarchies les plus célèbres,
+celle des Assyriens.
+
+La prétention de ces derniers à une haute antiquité est plus
+spécieuse. En premier lieu leur pays est situé dans l'intérieur des
+terres, et nous démontrerons dans ce livre que les peuples habitèrent
+d'abord les contrées méditerranées et ensuite les rivages. Ajoutez
+qu'on regarde généralement les Chaldéens comme les premiers sages du
+paganisme, en plaçant Zoroastre à leur tête. De la tribu chaldéenne,
+se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la
+première se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldéens ont
+été jusqu'à prétendre qu'ils avaient conservé des observations
+astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru à ces
+observations anté-diluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été
+inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui
+devaient les préserver du déluge ou du l'embrasement du monde. On peut
+placer les deux colonnes dans le _Musée de la crédulité_.
+
+Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations païennes,
+comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le
+nombre exact des années écoulées depuis la création; c'est le calcul
+de Philon, approuvé par les critiques les plus sévères, et dont celui
+d'Eusèbe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze cents ans, différence
+bien légère en comparaison des altérations monstrueuses qu'ont fait
+subir à la chronologie les Chaldéens, les Scythes, les Égyptiens et
+les Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont été le
+premier peuple, et qu'ils ont conservé sans altération les monumens de
+leur histoire depuis le commencement du monde.
+
+Après les _Hébreux_, nous plaçons les _Chaldéens_ et les _Scythes_,
+puis les _Phéniciens_. Ces derniers doivent précéder les _Égyptiens_,
+puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances
+astronomiques qu'ils avaient tirées de la Chaldée, et qu'ils leur ont
+donné en outre les caractères alphabétiques, comme nous devons le
+démontrer.
+
+ * * *
+
+Si nous ne donnons aux Égyptiens que la cinquième place dans cette
+table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquités. Il nous en
+reste deux grands débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je
+parle de deux vérités historiques, dont l'une nous a été conservée par
+Hérodote: 1º Ils divisaient tout le temps antérieurement écoulé en
+trois âges, _âge des dieux_, _âge des héros_, _âge des hommes_; 2º
+pendant ces trois âges, trois langues correspondantes se
+parlèrent, langue hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou
+_héroïque_, langue _vulgaire_, celle dans laquelle les hommes
+expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De
+même, Varron dans ce grand ouvrage _Rerum divinarum et humanarum_,
+dont l'injure des temps nous a privés, divisait l'ensemble des siècles
+écoulés en trois périodes, _temps obscur_, qui répond à l'âge divin
+des Égyptiens, _temps fabuleux_, qui est leur âge héroïque, enfin
+_temps historique_, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyptienne.
+
+_Des nations civilisées ou barbares, il n'en est aucune_, selon
+l'observation de Diodore, _qui ne se regarde comme la plus ancienne,
+et qui ne fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde_. Les
+Égyptiens nous fourniront encore à l'appui de ce principe deux
+traditions de vanité nationale, savoir, que Jupiter Ammon était le
+plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations
+avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien.
+
+ * * *
+
+[An du monde, 1656.] Le _déluge universel_ est notre point de départ.
+La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem,
+chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez
+les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de
+ces deux fils de Noé durent se disperser dans la vaste forêt qui
+couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent
+bientôt les moeurs humaines, l'usage de la parole, devinrent
+semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque
+des hommes anté-diluviens. Mais lorsque la terre desséchée put de
+nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les géans épouvantés
+rapportèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle est
+l'origine de tant de Jupiter, qui furent adorés des nations païennes.
+De là la divination appliquée aux phénomènes du tonnerre, au vol de
+l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent
+une divination moins grossière; ils observèrent le mouvement des
+planètes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut
+Zoroastre (selon Bochart, _le contemplateur des astres_.)--Ce système
+ruine nécessairement celui des étymologistes qui cherchent dans
+l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les
+nations sorties de Cham et de Japhet se créèrent leurs langues dans
+les contrées méditerranées où elles s'étaient fixées d'abord; puis
+descendant vers les rivages, elles commencèrent à commercer avec les
+Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de
+la Méditerranée et de l'Océan.
+
+[Ans du monde, 2000-2500.] Dès que les géans, quittant leur vie
+vagabonde, se mettent à cultiver les champs, nous voyons commencer
+l'_âge d'or_ ou _âge divin_ des Grecs, et quelques siècles après celui
+du Latium, l'_âge de Saturne_, dans lequel les dieux vivaient sur la
+terre avec les hommes.
+
+Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès. _Les
+Égyptiens_, dit Jamblique, _rapportaient à cet Hermès toutes les
+inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale_. C'est qu'Hermès ne
+fut point un sage, un philosophe divinisé après sa mort, mais le
+caractère idéal des premiers hommes de l'Égypte, qui sans autre
+sagesse que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des
+familles, puis des tribus, et fondèrent enfin une grande nation.[12]
+D'après la division des trois âges que reconnaissaient les Égyptiens,
+Hermès devait être un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce
+qu'on appelait l'_âge des dieux_ dans cette nomenclature.[13]
+
+[Note 12: Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté d'Égypte
+en Grèce la connaissance des lettres et les premières lois? ou bien
+Cadmus aurait-il enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie? Nous ne
+pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.--Les Grecs ne se servirent
+point d'hiéroglyphes comme les Égyptiens, mais d'une écriture
+alphabétique, encore ne l'employèrent-ils que bien des siècles
+après.--Homère confia ses poèmes à la mémoire des Rapsodes, parce que de
+son temps les lettres alphabétiques n'étaient point trouvées, ainsi que
+le soutient Josephe contre le sentiment d'Appion.--Si Cadmus eût porté
+les lettres phéniciennes en Grèce, la Béotie qui les eût reçues la
+première n'eût-elle pas dû ce distinguer par sa civilisation entre
+toutes les parties de la Grèce?--D'ailleurs quelle différence entre les
+lettres grecques et les phéniciennes?==Quant à l'introduction simultanée
+des lois et des lettres, les difficultés sont plus grandes
+encore.--D'abord le mot [Grec: nomos] ne se trouve nulle part dans
+Homère.--Ensuite, est-il indispensable que des lois soient écrites? n'en
+existait-il pas en Égypte avant Hermès, inventeur des lettres? dira-t-on
+qu'il n'y eut pas de lois à Sparte où Lycurgue avait défendu aux
+citoyens l'étude des lettres? ne voit-on pas dans Homère un Conseil des
+héros, [Grec: boulê], où l'on délibérait de vive voix sur les lois, et
+un Conseil du peuple, [Grec: agora], où on les publiait de la même
+manière. La Providence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore
+la connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les
+coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont plus
+civilisées. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, ce fut
+encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les nations
+européennes.]
+
+[Note 13: Les héros investis du triple caractère de chefs des
+peuples, de guerriers et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par
+le nom d'_Héraclides_, ou enfans d'Hercule; dans la Crète, dans
+l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de _Curètes_ (_quirites_,
+de l'inusité _quir_, _quiris_, lance).]
+
+[An du monde, 3223-3223.] L'_âge héroïque_ qui suit celui des dieux,
+est caractérisé par Hercule, Orphée et le second Hermès. L'Occident a
+ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui présentent le même caractère.
+Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, et des poètes
+théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir que des hommes dans ces êtres
+allégoriques, que de difficultés se présentent![14]
+
+[Note 14: Orphée surtout, si on le considère comme un individu,
+offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres
+bizarres.--D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie
+de Mars, que comme le berceau de la civilisation.--Ce Thrace sait si
+bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une poésie
+admirable.--Il ne trouve encore que des bêtes farouches dans ces
+Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la
+piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur
+donnant une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois
+cents ans la maison d'Inachus.--Orphée trouve la Grèce sauvage, et en
+quelques années elle fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre
+Jason à la conquête de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est
+point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.--Dans cette
+expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène,
+dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un
+seul homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en
+mille années!.... Ce sont peut-être de semblables observations qui ont
+fait conjecturer à Cicéron, dans son livre sur la Nature des Dieux,
+qu'_Orphée n'a jamais existé_. Elles s'appliquent, pour la plupart,
+avec la même force à Hercule, à Hermès et à Zoroastre.
+
+À ces difficultés chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou
+politiques. Orphée, voulant améliorer les moeurs de la Grèce, lui
+propose l'exemple d'un Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui
+persécute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore
+ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir
+le peuple le plus civilisé, le plus vertueux, qu'Orphée élève les
+hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation.
+
+Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces
+terribles écueils de la _mythologie_; nous verrons que ces fables,
+détournées de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient
+dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs
+des sociétés. La découverte des caractères poétiques, des types
+idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein à
+travers ces nuages sombres dont s'était voilée la _chronologie_.]
+
+[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont porté plus loin le
+scepticisme: ils ont pensé que la _guerre de Troie_ n'avait
+jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère la raconte; et ils ont
+renvoyé à la _Bibliothèque de l'Imposture_ les Dictys de Crète, et les
+Darès de Phrygie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils
+eussent été contemporains.
+
+ * * *
+
+[Vers 2950.] Dans le siècle qui suit immédiatement la guerre de Troie,
+et à la suite des courses errantes d'Énée et d'Antenor, de Diomède et
+d'Ulysse, nous plaçons _la fondation des colonies grecques de l'Italie
+et de la Sicile_. C'est trois siècles avant l'époque adoptée par les
+chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en étonner, eux qui varient
+de quatre cent soixante ans sur le temps où vécut Homère, l'auteur
+le plus voisin de ces évènemens. La fondation de ces colonies
+est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous écartons de la
+chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison
+puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas
+eu assez de temps pour s'élever au point de richesse et de splendeur
+où elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois,
+Syracuse n'avait rien à envier à la magnificence et à la politesse
+d'Athènes. Long-temps après, Crotone presque déserte fait pitié à
+Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens
+habitans.
+
+ * * *
+
+[An du monde, 3223.] Le _temps certain_, l'_âge des hommes_ commence à
+l'époque où les _jeux olympiques_ fondés par Hercule, furent rétablis
+par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les années par les
+récoltes; depuis le second, on les compta par les révolutions du
+soleil.
+
+La première _Olympiade_ coïncide presque avec la _fondation de Rome_
+(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu
+d'importance. Toutes ces idées magnifiques que l'on s'est faites
+jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres
+capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le brouillard aux
+rayons du soleil, devant ce passage précieux de Varron rapporté par
+Saint-Augustin dans la Cité de Dieu: _pendant deux siècles et demi
+qu'elle obéit à ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans
+étendre son empire à plus de vingt milles_.
+
+[An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaçons _Homère_ après
+la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal
+flambeau, nous a laissés dans l'incertitude sur son siècle et sur sa
+patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion
+reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son existence.--Nous
+élèverons les mêmes doutes sur celle d'_Ésope_ que nous considérons
+non comme un individu, mais comme un type idéal, et dont nous plaçons
+l'époque entre celle d'Homère et celle des sept sages de la Grèce.
+
+[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live,
+contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la
+science des choses divines à Numa qui vivait près de deux siècles
+auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius
+Tullius, où l'intérieur de l'Italie était encore barbare, il eût été
+impossible que le nom même de Pythagore pénétrât de Crotone à Rome à
+travers tant de peuples différens de langues et de moeurs. Ce
+dernier passage doit nous faire entendre combien devaient être faciles
+ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en
+Thrace les disciples d'Orphée, en Perse les mages, les Chaldéens à
+Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les
+prêtres de l'Égypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les
+Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de
+toute la _sagesse barbare_.[15]
+
+[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des
+savans, ont entrepris de nous faire connaître la succession des écoles
+de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le maître de Bérose et des
+Chaldéens, Bérose celui d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui
+d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui d'Orphée, qui, de la Thrace,
+vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont de sérieux ces
+communications entre les premiers peuples, qui, à peine sortis de
+l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient
+connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce
+leur en donnait l'occasion.
+
+Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique
+particulièrement aux Hébreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu
+être disciple d'Isaïe.--Un passage de Josephe prouve que les Hébreux,
+au temps d'Homère et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins
+de l'intérieur des terres, et à plus forte raison aux nations
+éloignées dont la mer les séparait.--Ptolémée Philadelphe s'étonnant
+qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des lois de Moïse,
+le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les faire
+connaître aux Gentils, avaient été punis miraculeusement, tels que
+Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la
+vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurité
+des Juifs, et il l'explique de la manière suivante: _Nous n'habitons
+point les rivages; nous n'aimons point à faire le négoce et à
+commercer avec les étrangers_. Sans doute la Providence voulait, comme
+l'observe Lactance, empêcher que la religion du vrai Dieu ne fût
+profanée par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout
+ce qui précède est confirmé par le témoignage du peuple Hébreux
+lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des
+Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et
+qui, en expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou
+décembre. Ceux de Jérusalem détestaient les juifs hellénistes qui
+attribuaient une autorité divine à cette version.]
+
+[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue
+le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _liberté
+démocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _liberté
+aristocratique_.
+
+[3500.] C'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur écriture vulgaire
+(_Voyez_ plus bas.) Nous y plaçons _Hésiode_, _Hérodote_ et
+_Hippocrate_.--Les chronologistes déclarent sans hésiter qu'Hésiode
+vivait trente ans avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre
+siècles et demi sur le temps où il faut placer l'auteur de l'Iliade.
+Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis
+qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode. Quant aux trépieds consacrés
+par ce dernier en mémoire de sa victoire sur Homère, ce sont des
+monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de médailles,
+qui vivent de la simplicité des curieux.--Si nous considérons, d'un
+côté, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre,
+il est l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en
+caractères vulgaires, nous rapporterons son existence au temps
+d'Hérodote qui écrivit de même en prose et dont l'histoire est pleine
+de fables.
+
+ * * *
+
+[An du monde, 3530.] _Thucydide_ vécut à l'époque la mieux connue de
+l'histoire grecque, celle de la guerre du Péloponèse; et c'est afin de
+n'écrire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour
+sujet. Il était fort jeune, pendant la vieillesse d'Hérodote qui eût
+pu être son père; or, il dit que, _jusqu'au temps de son père, les
+Grecs ne surent rien de leurs propres antiquités_. Que devaient-ils
+donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait
+connaître?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout
+occupé de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel
+aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philosophes? Dira-t-on
+que les Romains ont reçu de Dieu un privilège particulier?
+
+[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'époque de Thucydide est celle où
+Socrate fondait la morale, où Platon cultivait avec tant de gloire la
+métaphysique; c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus
+rafinée. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athènes à
+Rome ces lois des _douze tables_ si grossières et si barbares. _Voy._
+plus loin la réfutation de ce préjugé.
+
+Les Grecs avaient commencé sous le règne de Psammétique à mieux
+connaître l'Égypte; à partir de cette époque, les récits d'Hérodote
+sur cette contrée prennent un caractère de certitude [3553]. Ce fut de
+_Xénophon_ qu'ils reçurent les premières connaissances exactes qu'ils
+aient eues de la Perse; la _nécessité_ de la guerre fit pour la Perse
+ce qu'avait fait pour l'Égypte l'_utilité_ du commerce. Encore
+Aristote nous assure-t-il qu'avant la _conquête d'Alexandre_, l'on
+avait débité bien des fables sur les moeurs et l'histoire des
+Perses.--[3660] C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques
+notions certaines sur les peuples étrangers.
+
+Deux lois changent à cette époque la constitution de Rome.
+
+[3658; 416.] La loi _Publilia_ est le passage visible de
+l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez remarqué cette loi,
+faute d'en savoir comprendre le langage.
+
+[3661; 419.] La loi _Petilia_, _de nexu_, n'est pas moins digne
+d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la
+personne des Plébéiens dont ils étaient créanciers. Mais le
+sénat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la
+république, et le maintint jusqu'à la fin par la force des armes.
+
+[An du monde 3708; 489.] _Guerre de Tarente_, où les Latins et les
+Grecs commencent à prendre connaissance les uns des autres. Lorsque
+les Tarentins maltraitèrent les vaisseaux des Romains, et ensuite
+leurs ambassadeurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'_ils
+ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient_. Tant les
+premiers peuples se connaissaient peu, à une distance si rapprochée,
+et lors même qu'aucune mer ne les séparait!
+
+[3849; 552.] _Seconde guerre punique._ C'est en commençant le récit de
+cette guerre que Tite-Live déclare qu'_il va écrire désormais
+l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est
+la plus mémorable de toutes celles que firent les Romains_. Néanmoins
+il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord
+il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta
+l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il
+exécuta son passage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve
+sur ce dernier article la plus grande diversité d'opinions dans les
+anciennes annales.
+
+ * * *
+
+D'après toutes les observations que nous avons faites sur cette table,
+on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquité païenne
+jusqu'au temps où nous nous arrêtons, n'est qu'incertitude et
+obscurité. Aussi nous ne craignons pas d'y pénétrer comme dans
+un champ sans maître, qui appartient au premier occupant (_res
+nullius, quæ occupanti conceduntur_.) Nous ne craindrons point d'aller
+contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matières nous ne
+nous conformerons pas, ou que même nous serons contraires, aux
+opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les _origines de la
+civilisation_, et que par là nous les ramènerons à des _principes
+scientifiques_. Grâce à ces principes, _les faits de l'histoire
+certaine_ retrouveront leurs _origines primitives_, faute desquelles
+ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni _fondement_ commun, ni
+_continuité_, ni _cohérence_.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+AXIOMES.
+
+
+Maintenant pour donner une forme aux _matériaux_ que nous venons de
+préparer dans la table chronologique, nous proposons les _axiomes_
+philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre
+de _postulats_ raisonnables, et de _définitions_ où nous avons cherché
+la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de même
+ces idées générales, répandues dans la _science nouvelle_, l'animeront
+de leur esprit dans toutes ses déductions sur la _nature commune des
+nations_.
+
+
+1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX.
+
+1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici des
+commencemens de la civilisation._
+
+1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme,
+lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, il se prend lui-même pour
+règle de tout.
+
+De là deux choses ordinaires: _La renommée croit dans sa
+marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de près_ (_fama crescit
+eundo; minuit præsentia famam_.) La marche a été longue depuis le
+commencement du monde, et la renommée n'a cessé de produire les
+opinions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de ces antiquités
+que leur extrême éloigneraient dérobe à notre connaissance. Ce
+caractère de l'esprit humain a été observé par Tacite (Agricola):
+_omne ignotum pro magnifico est_; l'inconnu ne manque pas d'être
+admirable.
+
+
+2. Autre caractère de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune
+idée des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses
+connues et présentes.
+
+C'est là la source inépuisable des erreurs où sont tombés toutes les
+nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'_humanité_;
+les premières s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur ce
+sujet dans des siècles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas
+manqué de juger d'après leur temps, des premiers âges de l'humanité,
+qui naturellement ne devaient être que grossièreté, faiblesse,
+obscurité.
+
+
+3. _Chaque nation grecque ou barbare, a follement prétendu avoir
+trouvé la première, les commodités de la vie humaine, et conservé les
+traditions de son histoire depuis l'origine du monde._ Ce mot précieux
+est de Diodore de Sicile.
+
+Par là sont écartées à-la-fois les vaines prétentions des
+Chaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des Chinois, qui se vantent
+tous d'avoir fondé la civilisation antique. Au contraire, Josephe met
+les Hébreux à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime
+qu'_ils sont restés cachés à tous les peuples païens_. Et en même
+temps l'histoire sainte nous représente le monde comme jeune, eu égard
+à la vieillesse que lui supposaient les Chaldéens, les Scythes, les
+Égyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve
+bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte.
+
+À la vanité des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce
+qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore
+détruit tout ce qu'ils ont pensé de cette sagesse antique qu'il
+faudrait désespérer d'égaler; prouve l'imposture des oracles de
+Zoroastre le Chaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas
+parvenus, du Pimandre de Mercure trismégiste, des vers d'Orphée, des
+_vers dorés_ de Pythagore (déjà condamnés par les plus habiles
+critiques); enfin découvre à-la-fois l'absurdité de tous les sens
+mystiques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens, et celle
+des allégories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les
+fables grecques.
+
+
+5-15. _Fondemens du vrai._
+
+(Méditer le monde social dans son idéal éternel.)
+
+5. Pour être utile au genre humain, la philosophie doit relever et
+diriger l'homme déchu et toujours débile; elle ne doit ni l'arracher à
+sa propre nature, ni l'abandonner à sa corruption.
+
+Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science les Stoïciens qui
+veulent la mort des sens, et les Épicuriens qui font des sens la règle
+de l'homme; ceux-là s'enchaînant au destin, ceux-ci s'abandonnant au
+hasard et faisant mourir l'âme avec le corps; les uns et les autres
+niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient
+s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire nous admettons dans
+notre école les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens,
+parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur trois points
+capitaux: existence d'une Providence divine, nécessité de modérer les
+passions humaines et d'en faire des vertus _humaines_, immortalité de
+l'âme. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle
+science.[16]
+
+[Note 16: Le principe du droit naturel est _le juste dans son
+unité_, autrement dit, l'unité des idées du genre humain concernant
+les choses dont l'utilité ou la nécessité est commune à toute la
+nature humaine. Le pyrrhonisme détruit l'_humanité_, parce qu'il ne
+donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, en quelque sorte, parce
+qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilité. Le
+stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de
+nécessité que celles de l'âme, et qu'il méconnaît celles du corps;
+encore le _Sage_ seul peut-il juger de celles de l'âme. La seule
+doctrine de Platon nous présente le juste dans son unité; ce
+philosophe pense qu'on doit suivre comme la règle du vrai ce qui
+semble un, ou le même à tous les hommes. Édition de 1725, réimprimée
+en 1817, page 74.]
+
+
+6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit être; ainsi elle ne
+peut être utile qu'à un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre
+dans la république de Platon, et non ramper dans _la fange du peuple
+de Romulus_.[17]
+
+[Note 17: _Dicit enim_ (Cato) _tanquam in Platonis_ [Grec:
+politeia], _non tanquam in Romuli fæce sententiam_. Cic. _ad Atticum_,
+lib. II (_Note du Traducteur_).]
+
+
+7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et veut en tirer
+parti pour le bien de la société humaine. Ainsi de trois vices,
+l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre
+humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique
+(_la corte_), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la
+sagesse de l'homme d'état. Trois vices capables de détruire la race
+humaine produisent la félicité publique.
+
+Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence
+législatrice du monde: grâce à elle, les passions des hommes livrés
+tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces
+dans les solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie civile,
+qui maintient la société humaine.
+
+
+8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester, ni s'y
+maintenir.
+
+Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle
+l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit tolérablement en
+société, cet axiome termine la grande dispute élevée sur la question
+de savoir _si la nature humaine est sociable_, en d'autres termes
+_s'il y a un droit naturel_; dispute que soutiennent encore les
+meilleurs philosophes et les théologiens contre Épicure et Carnéade,
+et qui n'a point été fermée par Grotius lui-même.
+
+Cet axiome, rapproché du septième et de son corollaire, prouve que
+l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions
+en vertus, mais qu'il est aidé naturellement par la Providence de
+Dieu, et d'une manière surnaturelle par la Grâce.
+
+
+9. Faute de savoir le _vrai_, les hommes tâchent d'arriver au
+_certain_, afin que si l'_intelligence_ ne peut être satisfaite par la
+_science_, la _volonté_ du moins se repose sur la _conscience_.
+
+
+10. La _philosophie_ contemple la _raison_, d'où vient la _science du
+vrai_; la _philologie_ étudie les actes de la liberté humaine, elle en
+suit l'_autorité_; et c'est de là que vient la conscience du
+_certain_.--Ainsi nous comprenons sous le nom de _philologues_ tous
+les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la
+connaissance des _langues_ et des _faits_ (tant des faits _intérieurs_
+de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits
+_extérieurs_, comme guerres, traités de paix et d'alliance,
+commerce, voyages.)
+
+Le même axiome nous montre que les _philosophes_ sont restés à moitié
+chemin en négligeant de donner à leurs _raisonnemens_ une _certitude_
+tirée de l'_autorité_ des _philologues_; que les _philologues_ sont
+tombés dans la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux faits
+le caractère de _vérité_ qu'ils auraient tiré des _raisonnemens
+philosophiques_. Si les philosophes et les philologues eussent évité
+ce double écueil, ils eussent été plus utiles à la société, et ils
+nous auraient prévenus dans la recherche de cette nouvelle science.
+
+
+11. L'étude des actes de la _liberté humaine_, si incertaine de sa
+nature, tire sa certitude et sa détermination du _sens commun_
+appliqué par les hommes aux _nécessités_ ou _utilités_ humaines,
+_double source du droit naturel des gens_.[18]
+
+[Note 18: Le _droit naturel des gens_ a, dans Vico, une
+signification très entendue. Il comprend non-seulement les rapports
+des sociétés entre elles, mais même tous les rapports des individus
+entre eux (_Note du Traducteur_).]
+
+
+12. Le _sens commun_ est un _jugement_ sans _réflexion_, partagé par
+tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout
+le genre humain.
+
+Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira une
+critique nouvelle relative aux _auteurs des peuples_, qui ont dû
+précéder de plus de mille ans les _auteurs de livres_, dont la
+critique s'est occupée jusqu'ici exclusivement.
+
+
+13. Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus les uns aux
+autres, doivent avoir un motif commun de vérité.
+
+Grand principe, d'après lequel le sens commun du genre humain est le
+_criterium_ indiqué par la Providence aux nations pour déterminer la
+certitude dans le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude
+en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel toutes les
+nations se conforment avec diverses modifications (_Voy._ le
+vingt-deuxième axiome.)
+
+Le même axiome renferme toutes les idées qu'on s'est formées jusqu'ici
+du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait
+sorti d'une nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est
+devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et des Grecs, qui, à
+les en croire, ont répandu la civilisation dans le monde.
+
+C'était une conséquence naturelle qu'on fît venir de Grèce à Rome la
+loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait été communiqué aux
+autres peuples par une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit
+mis par la divine Providence dans la nature, dans les moeurs de
+l'humanité, et ordonné par elle chez toutes les nations!
+
+Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de démontrer que
+le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier,
+sans qu'aucun d'eux sût rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion
+des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit
+fut reconnu commun à tout le genre humain.
+
+
+14. La _nature_ des choses consiste en ce qu'elles naissent en
+certaines circonstances, et de certaines manières. Que les
+circonstances se représentent les mêmes, les choses naissent les mêmes
+et non différentes.
+
+
+15. Les _propriétés inséparables_ du sujet doivent résulter de la
+modification avec laquelle, de la manière dont la chose est née; ces
+propriétés _vérifient_ à nos yeux que la nature de la chose même
+(c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle, et non pas
+autre.
+
+
+16-22. _Fondemens du certain._
+
+(Apercevoir le monde social dans sa réalité.)
+
+16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques _motifs publics de
+vérité_, qui expliquent comment elles sont nées, et comment elles se
+sont conservées long-temps chez des peuples entiers.
+
+Assigner à ces traditions leurs véritables causes qui, à travers les
+siècles, à travers les changemens de langues et d'usages, nous sont
+arrivées déguisées par l'erreur, ce sera un des grands travaux
+de la nouvelle science.
+
+
+17. Les façons de parler vulgaires sont les témoignages les plus
+graves sur les usages nationaux des temps où se formèrent les langues.
+
+
+18. Une langue ancienne qui est restée en usage, doit, considérée
+avant sa maturité, être un grand monument des usages des premiers
+temps du monde.
+
+Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus
+concluantes en matière de droit des gens; les Romains ont surpassé
+sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce
+droit. Ces preuves pourront aussi être recherchées dans la langue
+allemande qui partage cette propriété avec l'ancienne langue romaine.
+
+
+19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez
+les peuples du Latium depuis l'âge de Saturne, coutumes qui, toujours
+mobiles chez les autres tribus, furent fixées par les Romains sur le
+bronze, et gardées religieusement par leur jurisprudence, ces lois
+sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du
+Latium.
+
+
+20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considérés comme l'histoire
+civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux
+grands trésors du droit naturel des gens considéré chez les
+Grecs.
+
+Cette vérité et la précédente ne sont encore que des _postulats_, dont
+la démonstration se trouvera dans l'ouvrage.
+
+
+21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche naturelle que devait
+suivre leur nation; ils parurent dans la Grèce lorsqu'elle était
+encore toute barbare, et la firent passer immédiatement à la
+civilisation la plus rafinée; en même temps les Grecs conservèrent
+entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'héroïques. La
+civilisation marcha d'un pas plus réglé chez les Romains; ils
+perdirent entièrement de vue leur histoire _divine_; aussi l'_âge des
+dieux_, pour parler comme les Égyptiens (_Voy._ l'axiome 28), est
+appelé par Varron le _temps obscur_ des Romains; les Romains
+conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire héroïque, qui
+s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous
+trouverons réfléchie dans cette histoire toute la suite de celle des
+héros grecs.[19]
+
+[Note 19: La vérité de ces observations nous est confirmée par
+l'exemple de la nation française. Elle vit s'ouvrir au milieu de la
+barbarie du onzième siècle, cette fameuse école de Paris, où Pierre
+Lombard, _le maître des sentences_, enseignait la scholastique la plus
+subtile; et d'un autre côté elle a conservé une sorte de poème
+homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil universel
+des _Fables héroïques_ qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de
+romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus
+subtiles, a donné à la langue française une délicatesse supérieure à
+celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le
+mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi
+éminemment propre à traiter les sujets scientifiques.]
+
+Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de
+cette marche des Romains, et peut-être cette cause explique plus
+convenablement l'effet indiqué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres
+cités latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile,
+_moyen_, dit Tite-Live, _employé jadis par la sagesse des fondateurs
+de villes_; l'âge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville
+sur la même base qui avait été donnée aux premières cités du monde. La
+civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues
+vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, il dut arriver que
+les Romains expliquèrent en langue vulgaire les affaires de la vie
+civile, tandis que les Grecs les avaient exprimées en langue héroïque.
+Voilà aussi pourquoi les Romains furent les _héros du monde_, et
+soumirent les autres cités du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers.
+Chez eux l'héroïsme était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir
+chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait préparer
+toute la grandeur de Rome.
+
+
+22. Il existe nécessairement dans la nature une _langue intellectuelle
+commune à toutes les nations_; toutes les choses qui occupent
+l'activité de l'homme en société y sont uniformément comprises, mais
+exprimées avec autant de modifications qu'on peut considérer
+ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces
+maximes de la _sagesse vulgaire_, sont entendues dans le même sens par
+toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression
+elles aient suivi la diversité des manières de voir.--Cette langue
+appartient à la _science nouvelle_; guidés par elle, les philologues
+pourront se faire _un vocabulaire intellectuel commun à toutes les
+langues mortes et vivantes_.
+
+
+23-114. AXIOMES PARTICULIERS.
+
+23-28. _Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.--Déluge
+universel.--Géans._
+
+23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes les histoires
+profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connaître,
+avec tant de détails et dans une période de huit siècles, l'état de
+nature sous les patriarches (_état de famille_, dans le langage de la
+_science nouvelle_). Cet état dont, selon l'opinion unanime des
+politiques, sortirent les peuples et les cités, l'histoire profane
+n'en fait point mention, ou en dit à peine quelques mots confus.
+
+
+24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette défense est la base
+de leur religion; la divination au contraire est le principe de la
+société chez toutes les nations païennes. Aussi tout le monde
+ancien fut-il divisé en Hébreux et Gentils.
+
+
+25. Nous démontrerons le _déluge universel_, non plus par les preuves
+philologiques de Martin Scoock; elles sont trop légères; ni par les
+preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la
+Mirandole; elles sont incertaines et même fausses; mais par les faits
+d'une _histoire physique_ dont nous trouverons les vestiges dans les
+fables.
+
+
+26. Il a existé des _géans_ dans l'antiquité, tels que les voyageurs
+disent en avoir trouvé de très grossiers et de très féroces à
+l'extrémité de l'Amérique dans le pays des Patagons. Abandonnant les
+vaines explications que nous ont données les philosophes de leur
+existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en
+partie morales, que César et Tacite ont remarquées en parlant de la
+stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à
+l'_éducation_ sauvage, et pour ainsi dire _bestiale_, des enfans.
+
+
+27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce que nous avons des
+antiquités païennes, en exceptant celles de Rome, prend son
+commencement du _déluge, et de l'existence des géans_.
+
+Cette tradition nous présente la _division originaire du genre humain_
+en deux espèces, celle des géans et celle des hommes d'une stature
+naturelle, celle des Gentils et celle des Hébreux. Cette
+différence ne peut être venue que de l'éducation _bestiale_ des uns,
+de l'éducation _humaine_ des autres; d'où l'on peut conclure que les
+Hébreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.
+
+
+28-40. _Principes de la théologie pratique.--Origine de l'idolâtrie,
+de la divination, des sacrifices._
+
+28. Il nous reste deux grands débris des antiquités égyptiennes; 1º
+Les Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois
+âges, _âge des dieux, âge des héros, âge des hommes_; 2º Pendant ces
+trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue
+hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou _héroïque_, langue
+_vulgaire_ ou _épistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment
+par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.
+
+
+29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus
+ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des
+dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.)
+
+
+30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de
+divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant
+de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _économique_, ou _civile_
+des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui
+viennent d'être rapportées que, _partout la société a commencé par la
+religion_. C'est le premier des trois principes de la science
+nouvelle.
+
+
+31. Lorsque les peuples sont _effarouchés_ par la violence et par les
+armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il
+n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.
+
+Ainsi dans l'_état sans lois_ (_stato eslege_), la Providence réveilla
+dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la
+divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y
+fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils
+appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la
+divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi
+eux.
+
+Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmi _les hommes
+violens et farouches_ de son système, lui qui, pour en trouver
+l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la
+grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point
+considéré _l'homme dans l'ensemble de la société du genre humain_.
+Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu![20]
+
+[Note 20: La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du
+chapitre III.--(_Note du Traducteur._)]
+
+
+32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des
+phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils
+leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que
+_l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.)
+
+
+33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans
+laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la
+volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté.
+
+
+34. L'observation de Tacite est très juste: _mobiles ad superstitionem
+perculsæ semel mentes_. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur
+âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce
+qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes.
+
+
+35. L'admiration est fille de l'ignorance.
+
+
+36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus
+faible.
+
+
+37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner
+les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans
+leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des
+personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent être
+naturellement des poètes sublimes.
+
+
+38. Passage précieux de Lactance, sur l'origine de
+l'idolâtrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum
+virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri
+solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus
+erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore
+simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur
+admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose
+est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient
+civilisés.
+
+
+39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que
+soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou
+toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la
+science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène?
+
+
+40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les
+rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour
+célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et
+déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un
+enfant.
+
+Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers
+hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes
+de Saturne_ (Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient passer à travers
+les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les douze tables
+conservent quelques traces de semblables consécrations.--Cette
+explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a
+fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nées de la
+crédulité, et non de l'imposture.--Elle répond aussi à l'exclamation
+impie de Lucrèce au sujet du sacrifice d'Iphigénie (_tant la religion
+put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles étaient le premier degré
+par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils
+des Cyclopes et des Lestrigons_, à la civilisation des âges d'Aristide,
+de Socrate et de Scipion.
+
+
+41-46. _Principes de la Mythologie historique._
+
+41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les
+descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se
+dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui
+couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toute _bestiale_,
+redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le
+déluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les géans_.
+Chaque nation païenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un
+siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des
+vapeurs capables de produire le tonnerre.
+
+
+43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte
+Varron en a compté jusqu'à quarante.--Voilà l'origine de l'héroïsme
+chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros
+des dieux.
+
+Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de
+Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous
+indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion,
+ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considérez l'isolement de
+ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous
+vous rappelez l'axiome: _Des idées uniformes nées chez des peuples
+inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité_, vous
+trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent
+contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par
+conséquent être l'histoire des premiers peuples.
+
+
+44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _poètes
+théologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _poètes
+héroïques_, comme Jupiter fut père d'Hercule.
+
+Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes
+avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens
+toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles la _poésie divine_,
+ensuite l'_héroïque_.
+
+
+45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque
+monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est
+fondée la société où ils vivent.
+
+
+46. Toutes les histoires des barbares commencent par des
+fables.
+
+
+47-62. POÉTIQUE.
+
+47-62. _Principe des caractères poétiques._
+
+47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.
+
+Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un
+homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le
+placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte
+des fables en harmonie avec son caractère; _mensonges de fait_, sans
+doute, mais _vérités d'idées_, puisque le public n'imagine que ce qui
+est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que le
+_vrai poétique_ est _vrai métaphysiquement_, et que le _vrai
+physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le
+véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous
+ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point
+le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique.
+
+
+48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des
+premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes
+les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque
+ressemblance, quelque rapport.
+
+
+49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, _sur les
+mystères des Égyptiens_: les Égyptiens attribuaient à Hermès
+Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie
+humaine.
+
+Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie
+naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de
+l'Égypte.
+
+Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des
+caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le
+premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des
+fables et à les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir
+que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité,
+étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de
+créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de
+modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux
+quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la
+convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au
+type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les
+découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient
+atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_,
+ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès
+Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens
+enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà
+philosophes, déjà capables de généraliser?
+
+
+50-62. _Fable, convenance, pensée, expression, etc._
+
+50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est
+vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire
+avec extension, ou composition.--Voilà pourquoi nous trouvons un
+caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut
+former le monde enfant.
+
+
+51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre
+de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne
+feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.--Si la poésie
+fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il
+faut bien que la nature ait fait les premiers poètes.
+
+
+52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté d'imiter; tout ce
+qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.--Aux temps du
+monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est
+qu'imitation.
+
+C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de
+nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts
+d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se
+formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la
+nature, une _poésie réelle_, si je l'ose dire.
+
+
+53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses
+senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme
+agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils
+commencent à réfléchir.
+
+Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles
+sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des
+pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du
+raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles
+approchent du _vrai_; les premières au contraire deviennent _plus
+certaines_ (c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à
+proportion qu'elles descendent dans les particularités.
+
+
+54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les
+touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages
+qui en dérivent.
+
+Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables
+imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches
+inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour
+commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent,
+et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens,
+obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui
+précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver
+les dieux aussi contraires à leurs voeux, qu'ils devaient l'être à
+leurs moeurs, attribuèrent ces moeurs aux dieux eux-mêmes,
+et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène.
+
+
+55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des
+seuls Égyptiens, il devient précieux: _Originairement la théologie des
+Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges
+suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une
+signification mystique._ C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de
+l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublime
+_théologie naturelle_.
+
+Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre
+mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au
+préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler
+(_innarrivabile_). Ils renferment en même temps deux puissans argumens
+en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne
+présente aucun récit dont il ait à rougir.
+
+
+56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs
+et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles
+langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge,
+se trouvent avoir été des poètes.
+
+
+57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes
+matériels, qui ont des rapports naturels avec les idées qu'ils
+veulent faire entendre.
+
+C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes
+les nations dans leur première barbarie. C'est celui du _langage
+naturel qui s'est parlé jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte à
+la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les
+Stoïciens et par Origène (_contre Celse_). Mais comme ils avaient
+seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans
+Aristote ([Grec: _peri ermêneias_]), et dans Galien (_de decretis
+Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute
+dans Aulu-Gelle. À ce _langage naturel_ dut succéder le _langage
+poétique_, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin
+de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres.
+
+
+58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les
+bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant.
+
+
+59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe
+dans l'excès de la douleur ou de la joie.
+
+D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen
+retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrent _muets_ comme
+les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent
+seules les arracher à ce silence, et qu'_ils formèrent leurs
+premières langues en chantant._
+
+
+60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_.
+Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le
+langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles,
+commencent toujours ainsi.
+
+
+61. Le vers _héroïque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaïque
+est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut
+originairement spondaïque.
+
+
+62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose,
+et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace.
+
+Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement
+des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens
+doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord
+en vers, puis en prose.
+
+
+63-65. _Principes étymologiques._
+
+63. _L'âme est portée_ naturellement _à se voir au-dehors et dans la
+matière_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion,
+qu'elle en vient à se comprendre elle-même.--Principe universel
+d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses
+de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont
+tirées des corps et de leurs propriétés.
+
+
+64. L'_ordre des idées_ doit suivre l'_ordre des choses_.
+
+
+65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les
+_forêts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les
+_cités_, ou réunions de citoyens, enfin les _académies_, ou réunions
+de savans.--Autre grand principe étymologique, d'après lequel
+l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens
+que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons
+observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_
+par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _récolte
+de glands_, d'où l'arbre qui produit les glands fut appelé _illex_,
+_ilex_; de même que _aquilex_ est incontestablement _celui qui
+recueille les eaux_. Ensuite _lex_ désigna la récolte des _légumes_
+(legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas
+de lettres pour écrire les lois, _lex_ désigna nécessairement la
+réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple
+constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis
+comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire
+comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire.
+
+
+66-86. _Principes de l'histoire idéale._
+
+66. Les hommes sentent d'abord le _nécessaire_, puis font attention à
+l'_utile_, puis cherchent la _commodité_; plus tard aiment le
+_plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin à
+_tourmenter leurs richesses._[21]
+
+[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)]
+
+
+67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuite _sévère_, puis
+_doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_.
+
+
+68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des
+caractères _grossiers et barbares_, comme le Polyphème d'Homère; puis
+il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite
+de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard
+nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en même temps
+_avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la
+véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des
+caractères _sombres_, _d'une méchanceté réfléchie_, des Tibères; enfin
+des _furieux_ qui s'abandonnent en même temps à une _dissolution sans
+pudeur_, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens.
+
+La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à
+l'homme dans l'_état de famille_, fût préparé à obéir aux lois dans
+l'_état civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de céder à
+leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les
+_républiques aristocratiques_; les troisièmes à frayer le chemin à la
+_démocratie_; les quatrièmes à élever les _monarchies_; les
+cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser.
+
+
+69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui
+sont gouvernés.--D'où il résulte que l'école des princes, c'est la
+science des moeurs des peuples.
+
+
+70-82. _Commencemens des sociétés._
+
+70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne
+point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les
+faits): du _premier état sans loi et sans religion_ sortirent d'abord
+un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent
+les _familles_, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à
+cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps
+après en se _réfugiant_ sur les terres cultivées par les premiers
+pères de famille.
+
+
+71. _Les habitudes originaires_, particulièrement celle de
+l'indépendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais
+par degrés et à force de temps.
+
+
+72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une
+divinité quelconque, les _pères_ furent sans doute, dans l'état de
+famille, les _sages_ en fait de divination, les _prêtres_ qui
+sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par les auspices, et les
+_rois_ qui transmettaient les lois divines à leur famille.
+
+
+73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord
+gouverné par des rois_,--que la _première forme de gouvernement fut la
+monarchie_.
+
+
+74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent élus,
+c'étaient les plus dignes_.
+
+
+75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de
+Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant
+lesquels _les philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes_.
+
+Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la
+sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités
+dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la
+sagesse _réfléchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse
+vulgaire_ des législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes
+les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête.
+
+
+77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer un _pouvoir
+monarchique_, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens
+de leurs _fils_, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui
+s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs
+_serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne
+l'Écriture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est-à-dire,
+_pères et princes_. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des
+douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome: _Patri familias
+jus vitæ et necis in liberos esto_, le père de famille a sur ses
+enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant,
+_quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils
+acquiert, il l'acquiert à son père.
+
+
+78. Les _familles_ ne peuvent avoir été nommées d'une manière
+convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces
+_famuli_, ou serviteurs des premiers pères de famille.
+
+
+79. Si les premiers _compagnons_, ou _associés_, eurent pour but une
+_société d'utilité_, on ne peut les placer antérieurement à ces
+réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de
+famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui
+les avaient reçus.--Tels furent les véritables _compagnons des héros_,
+dans lesquels nous trouvons plus tard les _plébéiens_ des cités
+héroïques, et en dernier lieu les _provinces soumises_ à des peuples
+souverains.
+
+
+80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance,
+lorsqu'ils espèrent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une
+grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre
+dans la vie sociale.
+
+
+81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre
+par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder
+qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins
+qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes
+éternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec élégance par le
+mot _beneficia_.
+
+
+82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que
+_clientèles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement
+que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point
+d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots
+que _clientes_ et _clientelæ_.
+
+Les trois derniers axiomes avec les douze précédens (en partant du
+70e), nous font connaître l'_origine des sociétés_. Nous trouvons
+cette origine, comme on le verra d'une manière plus précise, dans la
+nécessité imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce
+premier gouvernement dut être _aristocratique_, parce que les pères de
+famille s'unirent en corps politique pour résister à leurs serviteurs
+mutinés contre eux, et furent cependant obligés pour les ramener à
+l'obéissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux
+_feuda rustica (fiefs roturiers)_ du moyen âge. Ils se trouvèrent
+eux-mêmes avoir assujetti leurs souverainetés domestiques (que l'on
+peut comparer aux _fiefs nobles_) à la _souveraineté de l'ordre_ dont
+ils faisaient partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le
+fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle est si
+simple et si naturelle, tant de phénomènes politiques s'y rapportent
+d'eux-mêmes, comme à leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre
+comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment
+l'_autorité civile_ dériva de l'_autorité domestique_; comment le
+patrimoine public se forma de la réunion des patrimoines particuliers;
+comment à sa formation, la société trouva des élémens tout préparés
+dans un corps peu nombreux qui pût commander dans une multitude de
+plébéiens qui pût obéir. Nous démontrerons qu'en supposant les
+familles composées seulement _de fils_, et non _de serviteurs_, cette
+formation des sociétés a été impossible.
+
+
+83. Ces concessions de terres constituèrent la première _loi agraire_
+qui ait existé, et la nature ne permet pas d'en _imaginer_, ni d'en
+_comprendre_ une qui puisse offrir plus de précision.
+
+Dans cette loi agraire furent distingués les trois genres de
+possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes:
+_domaine bonitaire_ appartenant aux Plébéiens; _domaine quiritaire_
+appartenant aux Pères, conservé par les armes, et par conséquent
+_noble_; _domaine éminent_, appartenant au corps souverain. Ce dernier
+genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans
+les républiques aristocratiques.
+
+
+84-96. _Ancienne histoire romaine._
+
+84. Dans un passage remarquable de sa Politique, où il énumère les
+diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la _royauté
+héroïque_, où les rois, chefs de la religion, administraient la
+justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors.
+
+Cet axiome se rapporte précisément à la royauté héroïque de Thésée et
+de Romulus. _Voyez_ la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois
+de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de
+Rome étaient appelés rois des choses sacrées, _reges sacrorum_. Et
+même après l'expulsion des rois, de crainte d'altérer la forme des
+cérémonies, on créait un roi des choses sacrées; c'était le chef des
+féciaux, ou hérauts de la république.
+
+[Note 22: Par l'intermédiaire des Duumvirs auxquels il délègue son
+pouvoir. (_N. du T._)]
+
+
+85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: _Les
+anciennes républiques n'avaient point de lois pour punir les offenses
+et redresser les torts particuliers; ce défaut de lois est commun à
+tous les peuples barbares_. En effet les peuples ne sont barbares dans
+leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les
+lois.--De là la _nécessité des duels et des représailles personnelles_
+dans les temps barbares, où l'on manque de _lois judiciaires_.
+
+
+86. Troisième passage non moins précieux du même livre: _Dans les
+anciennes républiques, les nobles juraient aux plébéiens une éternelle
+inimitié._ Voilà ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie
+des nobles à l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de
+l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue liberté populaire que
+l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils
+_pressaient_[23] les plébéiens, et les forçaient de les servir à la
+guerre à leurs propres dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire,
+dans un abîme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient
+satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur vie dans leurs
+prisons particulières, afin de se payer eux-mêmes par leurs travaux et
+leurs sueurs; là, ces tyrans les déchiraient à coups de verges comme
+les plus vils esclaves.
+
+[Note 23: Ce mot est pris dans le sens anglais, _to press_.
+_Angariarono._ (_N. du T._)]
+
+
+87. Les républiques aristocratiques se décident difficilement à la
+guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plébéiens.
+
+
+88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans
+l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent à la puissance de cet
+ordre.--C'est ce qui explique la clémence avec laquelle les Romains
+traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter leurs armes,
+et leur laissaient la jouissance de leurs biens (_dominium bonitarium_),
+sous la condition d'un tribut supportable.--Si l'aristocratie romaine
+combattit toujours les lois agraires proposées par les Gracques, c'est
+qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple.
+
+
+89. L'_honneur_ est le plus noble aiguillon de la valeur militaire.
+
+
+90. Les peuples, chez lesquels les différens ordres se disputent les
+_honneurs_ pendant la paix, doivent déployer à la guerre une _valeur
+héroïque_; les uns veulent se conserver le privilège des honneurs, les
+autres mériter de les obtenir. Tel est le principe de l'_héroïsme_
+romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans
+cette période, les nobles se dévouaient pour leur patrie, dont le
+salut était lié à la conservation des privilèges de leur ordre; et les
+plébéiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils
+méritaient de partager les mêmes honneurs.
+
+
+91. Les querelles dans lesquelles les différens ordres cherchent
+_l'égalité des droits_, sont pour les républiques le plus puissant
+moyen d'agrandissement.
+
+Autre principe de l'_héroïsme_ romain, appuyé sur trois vertus
+civiles: _confiance magnanime des plébéiens_, qui veulent que les
+patriciens leur communiquent les droits civils, en même temps
+que ces lois dont ils se réservent la connaissance mystérieuse;
+_courage des patriciens_, qui retiennent dans leur ordre un privilège
+si précieux; _sagesse des jurisconsultes_, qui interprètent ces lois,
+et qui peu-à-peu en étendent l'utilité en les appliquant à de nouveaux
+cas, selon ce que demande la raison. Voilà les trois caractères qui
+distinguent exclusivement la jurisprudence romaine.
+
+
+92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les
+ambitieux en présentent de nouvelles pour se faire un parti; les
+princes protègent les lois, afin d'égaler les puissans et les faibles.
+
+Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome éclaire l'histoire
+des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la
+connaissance des lois le _secret_ de leur ordre, afin qu'elles
+dépendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent _aussi
+arbitrairement que des rois_. Telle est, selon le jurisconsulte
+Pomponius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la loi des
+douze tables: _gravia erant jus latens, incertum, et manus regia_.
+C'est aussi la cause de la répugnance que montraient les sénateurs
+pour accorder cette législation: _mores patrios servandos; leges ferri
+non oportere_. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne
+repoussaient pas les voeux du peuple, _desideria plebis non
+aspernari_. Mais Denis d'Halicarnasse, devait être mieux informé que
+Tite-Live des antiquités romaines, puisqu'il écrivait d'après
+les mémoires de Varron, le plus docte des Romains.[24]
+
+[Note 24: Nous rejetons une longue digression sur la question de
+savoir si les lois des douze tables ont été transportées d'Athènes à
+Rome, dans la note où nous citerons un passage plus considérable d'un
+autre ouvrage de Vico sur le même sujet. (_N. du T._)]
+
+Le troisième article du même axiome nous montre la route que suivent
+les ambitieux dans les états populaires pour s'élever au pouvoir
+souverain; ils secondent le désir naturel du peuple, qui, ne pouvant
+s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque cas
+particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la
+noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marius, chef du parti du peuple,
+et rétabli la république en rendant le gouvernement à l'aristocratie,
+qu'il remédia à la multitude des lois par l'institution des
+_quæstiones perpetuæ_.
+
+Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa dernière partie le
+secret motif pour lequel les Empereurs, en commençant par Auguste,
+firent des _lois innombrables pour des cas particuliers_; et pourquoi
+chez les modernes tous les états monarchiques ou républicains ont reçu
+le corps du droit romain, et celui du droit canonique.
+
+
+93. Dans les démocraties où domine une multitude avide, dès qu'une
+fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs,
+la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la
+puissance, non plus avec les lois, mais avec les armes; et la
+puissance elle-même est un moyen de faire des lois pour enrichir le
+parti vainqueur; telles furent à Rome les lois agraires proposées par
+les Gracques. De là résultent à-la-fois des guerres civiles au-dedans,
+des guerres injustes au-dehors.
+
+Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'_héroïsme_
+romain pour tout le temps antérieur aux Gracques.
+
+
+94. Plus les biens sont attachés à la personne, au corps du
+possesseur, plus la liberté naturelle conserve sa fierté; c'est avec
+le superflu que la servitude enchaîne les hommes.
+
+Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de
+l'_héroïsme_ des premiers peuples; dans le second, c'est le _principe
+naturel des monarchies_.
+
+
+95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion et désirent
+l'_égalité_; voilà les plébéiens dans les républiques aristocratiques,
+qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent
+ensuite de _surpasser leurs égaux_; voilà le petit peuple dans les
+états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils veulent enfin _se
+mettre au-dessus des lois_; et il en résulte une démocratie effrénée,
+une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a
+autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans
+la cité. Alors le petit peuple, éclairé par ses propres maux, y
+cherche un remède en _se réfugiant dans la monarchie_. Ainsi
+nous trouvons dans la nature cette _loi royale_ par laquelle Tacite
+légitime la monarchie d'Auguste: _qui cuncta bellis civilibus fessa
+nomine principis sub imperium_ ACCEPIT.
+
+
+96. Lorsque la réunion des familles forma les premières cités, _les
+nobles_ qui sortaient à peine de l'_indépendance de la vie sauvage_,
+ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges
+publiques; voilà les _aristocraties_ où les nobles sont seigneurs.
+Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et aguerris, les nobles
+se soumirent, comme les plébéiens, aux lois et aux charges publiques;
+voilà les nobles dans les _démocraties_. Enfin pour s'assurer la vie
+commode dont ils jouissent, ils inclinèrent naturellement à se
+soumettre au gouvernement d'un seul; voilà les nobles sous la
+_monarchie_.
+
+
+97-103. _Migration des peuples._
+
+97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'après le
+déluge, les hommes habitèrent d'abord sur les _montagnes_; il sera
+naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps après dans les
+_plaines_, et qu'au bout d'un temps considérable, ils prirent assez de
+confiance pour aller jusqu'aux _rivages_ de la mer.
+
+
+98. On trouve dans Strabon un passage précieux de Platon, où
+il raconte qu'après les déluges particuliers d'Ogygès et de Deucalion,
+les hommes habitèrent _dans les cavernes des montagnes_, et il les
+reconnaît dans ces cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent
+ailleurs les premiers pères de famille; ensuite sur les _sommets_ qui
+dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la
+citadelle de Troie; enfin dans les _plaines_, tels qu'Ilus qui fit
+descendre Troie jusqu'à la plaine voisine de la mer, et qui l'appela
+Ilion.
+
+
+99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée d'abord _dans les
+terres_, fut ensuite assise sur le _rivage_ de la mer de Phénicie; et
+l'histoire nous apprend que de là elle passa dans une _île_ voisine,
+qu'Alexandre rattacha par une chaussée au continent.
+
+Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à l'appui, nous
+apprennent que les peuples _méditerranés_ se formèrent d'abord,
+ensuite les peuples _maritimes_.
+
+Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquité du peuple
+hébreux, dont Noé plaça le berceau dans la Mésopotamie, contrée la
+plus _méditerranée_ de l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la
+première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu
+chaldéenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le
+plus ancien de tous.
+
+
+100. Pour que les hommes se décident à _abandonner pour toujours la
+terre où ils sont nés_, et qui naturellement leur est chère,
+il faut les plus extrêmes nécessités. Le désir d'acquérir par le
+commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider
+à quitter leur patrie _momentanément_.
+
+C'est le principe de la _Transmigration des peuples_, dont les moyens
+furent, ou les _colonies maritimes des temps héroïques_, ou les
+_invasions des barbares_, ou les _colonies_ les plus lointaines _des
+Romains_, ou celles _des Européens dans les deux Indes_.
+
+Le même axiome nous démontre que les descendans des fils de Noé durent
+_se perdre et se disperser_ dans leurs courses vagabondes, comme les
+bêtes sauvages, soit pour _échapper_ aux animaux farouches qui
+peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte; soit en
+_poursuivant_ les femmes rebelles à leurs désirs, soit en _cherchant_
+l'eau et la pâture. Ils se trouvèrent ainsi épais sur toute la terre,
+lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la première fois depuis
+le déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur fit concevoir
+un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des sociétés païennes qui
+eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conservé des moeurs
+_humaines_, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés
+en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes étaient
+alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune nécessité de
+l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par
+caprice le pays de sa naissance.
+
+
+101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien.
+
+
+102. Les nations encore barbares _sont impénétrables_; au-dehors, il
+faut la _guerre_ pour les ouvrir aux étrangers, au-dedans l'intérêt du
+_commerce_, pour les déterminer à les admettre. Ainsi Psammétique
+ouvrit l'Égypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent
+être célèbres après les Phéniciens par leur commerce maritime[25].
+Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux
+Européens.
+
+[Note 25: C'est ce qui explique ces grandes richesses qui
+permirent aux Ioniens de bâtir le temple de Junon à Samos, et aux
+Cariens d'élever le tombeau de Mausole, qui furent placés au nombre
+des sept merveilles du monde. La gloire du commerce maritime appartint
+en dernier lieu à ceux de Rhodes qui élevèrent à l'entrée de leur port
+le fameux colosse du Soleil. (_Vico_).]
+
+Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un _autre système
+d'étymologie pour les mots dont l'origine est certainement étrangère_,
+système différent de celui dans lequel nous trouvons l'_origine des
+mots indigènes_. Sans ce principe, nul moyen de connaître l'_histoire
+des nations transplantées par des colonies aux lieux où s'étaient
+établies déjà d'autres nations_. Ainsi Naples fut d'abord appelée
+_Sirène_, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou
+Phéniciens, y avaient d'abord fondé un comptoir. Ensuite elle s'appela
+_Parthenope_, d'un mot grec de la langue _héroïque_, et enfin
+_Neapolis_ dans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que les
+Grecs s'y étaient établis ensuite, pour partager le commerce
+des Phéniciens. De même sur les rivages de Tarente il y eut une
+colonie syrienne appelée _Siri_, que les Grecs nommèrent ensuite
+_Polylée_; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de
+_Poliade_.
+
+
+103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé de le faire, qu'il y
+ait eu _sur le rivage du Latium une colonie grecque_, qui, _vaincue et
+détruite par les Romains_, sera restée ensevelie dans les ténèbres de
+l'antiquité.
+
+Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur les choses de
+l'antiquité et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans
+l'histoire romaine que sujets de s'étonner; elle nous parle
+d'_Hercule_, d'_Évandre_, d'_Arcadiens_, de _Phrygiens établis dans le
+Latium_, d'un _Servius Tullius_ d'origine grecque, d'un _Tarquin
+l'Ancien_, fils du Corinthien Démarate, d'_Énée_, auquel le peuple
+romain rapporte sa première origine. _Les lettres latines_, comme
+l'observe Tacite, _étaient semblables aux anciennes lettres grecques_;
+et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom
+même de Pythagore qui enseignait alors dans son école tant célébrée de
+Crotone n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome. Les Romains ne commencèrent
+à connaître les Grecs d'Italie qu'à l'occasion de la guerre de
+Tarente, qui entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer
+(_Florus_).
+
+
+104-114. _Principes du droit naturel._
+
+104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée de Dion Cassius:
+_la coutume est semblable à un roi, la loi à un tyran_: ce qui doit
+s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point
+animée de l'esprit de la raison naturelle.
+
+Cet axiome termine par le fait la grande dispute à laquelle a donné
+lieu la question suivante: _le droit est-il dans la nature, ou
+seulement dans l'opinion des hommes_? c'est la même que l'on a
+proposée dans le corollaire du 8e axiome: _la nature humaine est-elle
+sociable_? Si la coutume commande, comme un roi à des sujets qui
+veulent obéir, le droit naturel qui a été ordonné par la coutume, est
+né des moeurs humaines, résultant de la NATURE COMMUNE DES NATIONS.
+Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a chose plus agréable et
+par conséquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignées
+par la nature. D'après tout ce raisonnement, _la nature humaine_ dont
+elles sont un résultat, _ne peut être que sociable_.
+
+Cet axiome, rapproché du 8e et de son corollaire, prouve que l'_homme
+n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmité d'une
+nature déchue_. Il nous démontre le premier _principe du
+christianisme_, qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré
+avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut avoir été conçu
+par son créateur. Il nous démontre par suite les _principes
+catholiques de la grâce_. La grâce suppose le libre arbitre,
+auquel elle prête un secours _surnaturel_, mais qui est aidé
+_naturellement_ par la _Providence_ (_Voy._ le même axiome 8e et son
+second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne
+s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf
+devaient fonder leurs systèmes sur cette base, et se ranger à
+l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels le _droit naturel
+a été ordonné par la divine Providence_.
+
+
+105. Le _droit naturel des gens est sorti des moeurs et coutumes_
+des nations, lesquelles se sont rencontrées dans _un sens commun_, ou
+manière de voir uniforme, et cela sans _réflexion_, sans prendre
+_exemple_ l'une de l'autre.
+
+Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'être rapporté,
+établit que la Providence est _la législatrice du droit naturel des
+gens_, parce qu'elle est la _reine des affaires humaines_.
+
+Le même axiome établit la différence qui existe entre le _droit
+naturel des Hébreux_, celui des _Gentils_, et celui des _philosophes_.
+Les Gentils eurent seulement les secours _ordinaires_ de la
+Providence, les Hébreux eurent de plus les secours _extraordinaires_
+du vrai Dieu, et c'est le principe de la _division de tous les peuples
+anciens en Hébreux et Gentils_. Les philosophes par leurs raisonnemens
+arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que celui que
+pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent que deux mille
+ans après la fondation des sociétés païennes. Ces trois différences,
+inaperçues jusqu'ici, renversent les trois systèmes de Grotius, de
+Selden et de Puffendorf.
+
+
+106. Les sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où
+commence le sujet dont elles traitent.[26]
+
+[Note 26: Cet axiome placé ici à cause de son rapport
+_particulier_ avec le droit des gens, s'applique _généralement_ tous
+les objets dont nous avons à parler. Il aurait dû être rangé parmi les
+_axiomes généraux;_ si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on
+voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matière
+particulière, combien il est conforme à la vérité, et important dans
+l'application (_Vico_).]
+
+
+107. Les _Gentes_ (familles, tribus, clans) commencèrent avant les
+cités; du moins celles que les Latins appelèrent _gentes majores_,
+c'est-à-dire, _maisons nobles anciennes_, comme celle des _Pères_ dont
+Romulus composa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au
+contraire, on appela _gentes minores, les maisons nobles nouvelles_
+fondées après les cités, telles que celles des _Pères_, dont Junius
+Brutus, après avoir chassé les rois, remplit le sénat, devenu presque
+désert par la mort des sénateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait
+périr.
+
+
+108. Telle fut aussi la division des dieux: _dii majorum gentium_, ou
+dieux consacrés par les familles avant la fondation des cités; et _dii
+minorum gentium_, ou dieux consacrés par les peuples, comme
+Romulus, que le peuple romain appela après sa mort _Dius Quirinus_.
+
+Ces trois axiomes montrent que les systèmes de Grotius, de Selden et
+de Puffendorf, manquent dans leurs principes mêmes. Ils commencent par
+les _nations déjà_ formées et composant dans leur ensemble la _société
+du genre humain_, tandis que l'_humanité_ commença chez toutes les
+nations primitives à l'_époque où les familles étaient les seules
+sociétés et où elles adoraient les dieux majorum gentium_.
+
+
+109. Les hommes à courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur
+montre rentrer dans les termes de la loi.
+
+
+110. Admirons la définition que donne Ulpien de l'_équité civile:
+c'est une présomption de droit, qui n'est point connue naturellement à
+tous les hommes_ (comme l'équité naturelle), _mais seulement à un
+petit nombre d'hommes, qui réunissant la sagesse, l'expérience et
+l'étude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de la société._
+C'est ce que nous appelons _raison d'état_.
+
+
+111. La _certitude de la loi_ n'est qu'une _ombre effacée_ de la
+raison (_obscurezza_) _appuyée sur l'autorité_. Nous trouvons alors
+les lois _dures_ dans l'application, et pourtant nous sommes obligés
+de les appliquer en considération de leur _certitude_. _Certum_, en
+bon latin, signifie _particularisé_ (_individuatum_, comme dit
+l'école); dans ce sens, _certum_, et _commune_, sont très bien opposés
+entre eux.
+
+La _certitude_ est le principe de la _jurisprudence inflexible_,
+naturelle aux âges barbares, et dont l'_équité civile_ est la règle.
+Les barbares, n'ayant que des idées particulières, _s'en tiennent
+naturellement à cette certitude_, et sont satisfaits, pourvu que les
+termes de la loi soient appliqués avec précision. Telle est l'idée
+qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, _lex dura est,
+sed scripta est_, s'exprimerait plus élégamment selon la langue et
+selon la jurisprudence, par les mots: _lex dura est, sed certa est_.
+
+
+112. Les hommes éclairés estiment conforme à la justice ce que
+l'impartialité reconnaît être utile dans chaque cause.
+
+
+113. Dans les lois, le _vrai_ est une lumière certaine dont nous
+éclaire la _raison naturelle_. Aussi les jurisconsultes disent-ils
+souvent _verum est_, pour _æquum est_ (_Voy._ les axiomes 9 et 10.)
+
+
+114. L'_équité naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus
+grand développement_ est une _pratique_, une application _de la
+sagesse aux choses de l'utilité_; car la _sagesse_, en prenant le mot
+dans le sens le plus étendu, n'est que la _science de faire des choses
+l'usage qu'elles ont dans la nature_.
+
+Tel est le principe de la _jurisprudence humaine_, dont la règle est
+l'_équité naturelle_, et qui est inséparable de la civilisation. Cette
+jurisprudence, ainsi que nous le démontrerons, est l'_école publique_
+d'où sont sortis les philosophes. (_Voyez_ le livre IV, vers la fin.)
+
+Les six dernières propositions établissent que la _Providence a été la
+législatrice du droit naturel des gens_. Les nations devant vivre
+pendant une longue suite de siècles encore incapables de connaître la
+_vérité_ et l'_équité naturelle_, la Providence permit qu'en attendant
+elles s'attachassent à la _certitude_ et à l'_équité civile_ qui suit
+religieusement l'expression de la loi; de façon qu'elles observassent
+la loi, même lorsqu'elle devenait _dure_ et rigoureuse dans
+l'application, _pour assurer le maintien de la société humaine_.
+
+C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans ces derniers
+axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont écrit sur le droit
+naturel des gens, se sont égarés comme de concert dans la recherche
+des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes. Ils ont
+cru que les nations païennes, dès leur commencement, avaient compris
+l'_équité naturelle_ dans sa perfection idéale, sans réfléchir qu'il
+fallut bien deux mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans
+tenir compte de l'assistance particulière que reçut du vrai Dieu un
+peuple privilégié.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.
+
+
+Maintenant afin d'éprouver si les propositions que nous avons
+présentées comme les _élémens_ de la science nouvelle, peuvent donner
+forme aux _matériaux_ préparés dans la table chronologique, nous
+prions le lecteur de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les
+principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y
+trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs
+d'entr'elles, ou même une seule; chacune étant étroitement liée avec
+toutes les autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il
+fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a écrit
+sur ces matières que des _souvenirs_ confus, que les rêves d'une
+_imagination_ déréglée; la _réflexion_ y est restée étrangère, par
+l'effet des deux vanités dont nous avons parlé (axiome 3). La _vanité
+des nations_, dont chacune veut être la plus ancienne de toutes, nous
+ôte l'espoir de trouver les principes de la Science nouvelle
+dans les écrits des _philologues_; la _vanité des savans_, qui veulent
+que leurs sciences favorites aient été portées à leur perfection dès
+le commencement du monde, nous empêche de les chercher dans les
+ouvrages des _philosophes_; nous suivrons donc ces recherches, comme
+s'il n'existait point de livres.
+
+Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos yeux l'antiquité
+la plus reculée, apparaît une lumière qui ne peut nous égarer; je
+parle de cette vérité incontestable: _le monde social est certainement
+l'ouvrage des hommes_; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en
+doit trouver les principes dans les modifications mêmes de
+l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui réfléchit, ne
+s'étonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris sérieusement
+de connaître le _monde de la nature_ que Dieu a fait et dont il s'est
+réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer sur ce _monde
+social_, que les hommes peuvent connaître, puisqu'il est leur ouvrage?
+Cette erreur est venue de l'infirmité de l'intelligence humaine:
+plongée et comme ensevelie dans le corps, elle est portée
+naturellement à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un
+grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-même; ainsi
+l'oeil voit tous les objets extérieurs, et ne peut se voir lui-même
+que dans un miroir.
+
+Puisque _le monde social est l'ouvrage des hommes_, examinons en quelle
+chose ils se sont rapportés et _se rapportent toujours_. C'est de là que
+nous tirerons _les principes qui expliquent comment se forment, comment
+se maintiennent toutes les sociétés_, principes universels et éternels,
+comme doivent l'être ceux de toute science.
+
+Observons toutes les nations barbares ou policées, quelque éloignées
+qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidèles à trois
+coutumes _humaines_: toutes ont une _religion_ quelconque, toutes
+contractent des _mariages solennels_, toutes _ensevelissent_ leurs
+morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul
+acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus augustes, de
+solennités plus saintes, que ceux qui ont rapport à la _religion_, aux
+_mariages_, aux _sépultures_. Si des idées uniformes chez des peuples
+inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu a
+sans doute enseigné aux nations que partout la civilisation avait eu
+cette triple base, et qu'elles devaient à ces trois institutions une
+fidélité religieuse, de peur que le monde ne redevînt sauvage et ne se
+couvrît de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois
+coutumes éternelles et universelles pour les _trois premiers principes
+de la science nouvelle_.
+
+
+I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le témoignage de
+quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les Brésiliens,
+quelques peuples des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde,
+vivent en société sans avoir aucune connaissance de Dieu[27]. Ce sont
+nouvelles de voyageurs, qui, pour faciliter le débit de leurs livres,
+les remplissent de récits monstrueux. Toutes les nations ont cru un
+Dieu, une Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans toute
+l'étendue du monde, on peut réduire à quatre le nombre des religions
+principales. Celles des Hébreux et des Chrétiens qui attribuent à la
+Divinité un esprit libre et infini; celle des idolâtres qui la partagent
+entre plusieurs dieux composés d'un corps et d'un esprit libre; enfin
+celle des Mahométans, pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre
+dans un corps infini; ce qui fait qu'ils placent les récompenses de
+l'autre vie dans les plaisirs des sens.
+
+[Note 27: Bayle a sans doute été trompé par leurs rapports,
+lorsqu'il affirme, dans le Traité de la Comète, _que les peuples
+peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumière de
+Dieu_. Avant lui, Polybe avait dit: _si les hommes étaient
+philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion_. Mais s'il
+n'existait point de société, y aurait-il des philosophes? Or, sans les
+religions, point de société. (_Vico_).
+
+Les trois dernières lignes sont tirées du second corollaire de
+l'axiome 31.]
+
+Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout matériel, ni d'un
+Dieu tout intelligence sans liberté. Aussi les Épicuriens qui ne
+voient dans le monde que matière et hasard, les Stoïciens qui,
+semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinité une
+intelligence infinie animant une matière infinie et soumise au destin,
+ne pourront raisonner de législation ni de politique. Spinosa parle de
+la société civile comme d'une société de marchands. Cicéron disait à
+l'épicurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner avec lui sur la
+législation, à moins qu'il ne lui accordât l'existence d'une
+Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stoïcienne et
+l'épicurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend
+l'existence de cette Providence pour premier principe?
+
+
+II. L'opinion selon laquelle l'_union de l'homme et de la femme sans
+mariage solennel serait innocente_, est accusée d'erreur par les
+usages de toutes les nations. Toutes célèbrent religieusement les
+mariages, et semblent par là regarder les unions illégitimes comme une
+sorte de bestialité, quoique moins coupable. En effet les parens dont
+le lien des lois n'assure point l'union, _perdent_ leurs enfans,
+autant qu'il est en eux; le père et la mère pouvant toujours se
+séparer, l'enfant abandonné de l'un et de l'autre, doit rester exposé
+à devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique ou privée ne
+l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui transmît ni religion, ni
+langue, ni aucun élément de civilisation. Ainsi, de ce monde social
+embelli et policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en
+faire la grande forêt des premiers âges, où, avant Orphée, erraient
+les hommes à la manière des bêtes sauvages, suivant au hasard la
+coupable brutalité de leurs appétits, où un amour sacrilège unissait
+les fils à leurs mères, et les pères à leurs filles.
+
+
+III. Enfin pour apprécier l'importance du troisième principe
+de la civilisation, qu'on imagine un état dans lequel les cadavres
+humains resteraient sur la terre sans _sépulture_, pour servir de
+pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Dès lors les cités se
+dépeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes
+chercheraient les glands mêlés et confondus avec la cendre des morts.
+Aussi c'est avec raison qu'on a désigné les sépultures par cette
+expression sublime _foedera generis humani_, et par cette autre
+expression moins élevée qu'emploie Tacite, _humanitatis commercia_.
+Toutes les nations païennes se sont accordées à croire que les âmes
+allaient errantes autour des corps laissés sans sépulture, et
+demeuraient inquiètes sur la terre; que par conséquent elles
+survivaient aux corps, et étaient _immortelles_. Les rapports des
+voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs
+peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est attestée
+pour les Péruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la
+Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par
+Richard Waitborn; pour ceux de la Guinée par Hugues Linschotan, et
+pour les Siamois par Joseph Scultenius.--Aussi Sénèque a-t-il dit:
+_Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet
+consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac
+persuasione publica utor._
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+DE LA MÉTHODE.
+
+
+Pour achever d'établir nos principes, il nous reste dans ce premier
+livre à examiner la méthode que doit suivre la Science nouvelle. Si,
+comme nous l'avons dit dans les axiomes, _la science doit prendre pour
+point de départ l'époque où commence le sujet de la science_, nous
+devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux
+cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes nés des
+sillons de Cadmus, ou des chênes dont parle Virgile (_duro robore
+nati_). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles
+d'Épicure, des cigales de Hobbes, des _hommes simples et stupides_ de
+Grotius, des _hommes jetés dans le monde sans soin ni aide de Dieu_,
+dont parle Puffendorf, des géans grossiers et farouches, tels que les
+Patagons du détroit de Magellan; enfin des _Polyphèmes_ d'Homère, dans
+lesquels Platon reconnaît les premiers pères de famille. Nous devons
+commencer à les observer dès le moment où ils ont commencé à
+penser _en hommes_; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie
+profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée et enchaînée
+que par l'_idée d'une divinité quelconque qui leur inspirât de la
+terreur_. Mais, lorsque nous cherchons comment cette première pensée
+_humaine_ fut conçue dans le monde païen, nous rencontrons de graves
+difficultés. Comment descendre d'une nature cultivée par la
+civilisation à cette nature inculte et sauvage; c'est à grand'peine
+que nous pouvons la _comprendre_, loin de pouvoir nous la
+_représenter_?
+
+Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinité dont
+les hommes ne puissent être privés, quelque sauvages, quelque
+farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette
+connaissance: _l'homme déchu, n'espérant aucun secours de la nature,
+appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
+sauver_; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voilà la
+lumière que Dieu a répandue sur tous les hommes. Une observation vient
+à l'appui de cette idée, c'est que les libertins qui vieillissent, et
+qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent
+ordinairement religieux.
+
+Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent les nations païennes,
+devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des
+passions les plus violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui
+fut la théologie des poètes, nous rappellerons (_Voy._ les
+axiomes) _cette idée effrayante d'une divinité_ qui borna et contint
+les _passions bestiales_ de ces hommes perdus, et en fit des _passions
+humaines_. De cette idée dut naître le noble _effort propre à la
+volonté de l'homme_, de tenir en bride les mouvemens imprimés à l'âme
+par le corps, de manière à les étouffer, comme il convient à l'_homme
+sage_, ou à les tourner à un meilleur usage, comme il convient à
+l'_homme social_, au membre de la société.[28]
+
+[Note 28: Notre libre arbitre, notre volonté libre peut seule
+réprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens
+nécessaires, et que les mécaniciens appellent _forces_, _efforts_,
+_puissances_, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens étrangers
+au sentiment (_Vico_).]
+
+Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours
+tyrannisés par l'égoïsme, ne suivent guère que leur intérêt; chacun
+voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son
+prochain, ils ne peuvent _donner à leurs passions la direction salutaire
+qui les rapprocherait de la justice_. Partant de ce principe, nous
+établissons que l'homme _dans l'état bestial, n'aime que sa propre
+conservation_; il prend femme, il a des enfans, et il aime sa
+conservation _en y joignant celle de sa famille_; arrivé à la vie
+civile, il cherche à-la-fois sa propre conservation et celle _de la
+cité_ dont il fait partie; lorsque les empires s'étendent sur plusieurs
+peuples, il cherche avec sa conservation celle _des nations_ dont il est
+membre; enfin quand les nations sont liées par les rapports des
+traités, du commerce, et de la guerre, il embrasse dans un même désir sa
+conservation et _celle du genre humain_. Dans toutes ces circonstances,
+l'homme est principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut
+donc que ce soit _la Providence_ elle-même qui le retienne dans cet
+ordre de choses, et _qui lui fasse suivre dans la justice la société de
+famille, de cité, et enfin la société humaine_. Ainsi conduit par elle,
+l'homme incapable d'atteindre toute l'utilité qu'il désire, obtient ce
+qu'il en doit prétendre, et c'est ce qu'on appelle _le juste_. La
+dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la _justice divine_, qui,
+appliquée aux affaires du monde par la Providence, conserve la _société
+humaine_.
+
+La _science nouvelle_ sera donc sous l'un de ses principaux aspects
+une _théologie civile de la Providence divine_, laquelle semble avoir
+manqué jusqu'ici. Les philosophes ont ou entièrement méconnu la
+Providence, comme les Stoïciens et les Épicuriens, ou l'ont considérée
+seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom de
+_théologie naturelle_ à la métaphysique, dans laquelle ils étudient
+cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens
+d'observations tirées du _monde matériel_; mais c'était surtout dans
+l'_économie du monde civil_ qu'ils auraient dû chercher les preuves de
+la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, _une
+démonstration de fait, une démonstration historique de la Providence_,
+puisqu'elle doit être une histoire des décrets par lesquels
+cette Providence a gouverné, à l'insu des hommes, et souvent malgré
+eux, la grande cité du genre humain. Quoique ce monde ait été créé
+_particulièrement_ et _dans le temps_, les lois qu'elle lui a données,
+n'en sont pas moins _universelles_ et _éternelles_.
+
+Dans la contemplation de cette Providence éternelle et infinie la
+Science nouvelle trouve des _preuves divines_ qui la confirment et la
+démontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine
+ayant pour instrument la _toute-puissance_, exécute ses décrets par
+des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis
+librement par les hommes... que, conseillée par la _sagesse infinie_,
+tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin
+son _immense bonté_, elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien
+toujours supérieur à celui que les hommes se sont proposé? Dans
+l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre l'origine des nations,
+dans la variété infinie de leurs moeurs et de leurs coutumes, dans
+l'immensité d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines,
+peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles que nous
+offriront la _facilité_ des moyens employés par la Providence,
+l'_ordre_ qu'elle établit, la _fin_ qu'elle se propose, laquelle fin
+n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces
+preuves deviennent distinctes et lumineuses? Réfléchissons avec quelle
+_facilité_ l'on voit naître les choses, par suite d'occasions
+lointaines, et souvent contraires aux desseins des hommes; et
+néanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes; autant de
+preuves que nous fournit la _toute-puissance_. Observons encore dans
+l'_ordre_ des choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu
+où elles doivent naître, comme elles sont différées quand il convient
+qu'elles le soient[29]; c'est l'ouvrage de la _sagesse infinie_.
+Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle
+occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelques _bienfaits divins_
+qui eussent pu mieux conduire et conserver la société humaine, au
+milieu des besoins et des maux éprouvés par les hommes; voilà les
+preuves que nous fournit l'_éternelle bonté_ de Dieu.--Ces trois
+sortes de preuves peuvent se ramener à une seule: Dans toute la série
+des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus
+nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde
+social est résulté?... Sans doute le lecteur éprouvera un plaisir
+divin en ce corps mortel, lorsqu'il _contemplera dans l'uniformité des
+idées divines ce monde des nations, par toute l'étendue et la variété
+des lieux et des temps_. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux
+Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses
+caprices, et aux Stoïciens que leur chaîne éternelle des
+causes à laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-même
+suspendue à la main puissante et bienfaisante du Dieu très grand et
+très bon.
+
+[Note 29: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beauté
+de l'ordre:
+
+ _Ordinis hæc virtus erit et Venus, aut ego fallor,
+ Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici
+ Pleraque differat, et præsens in tempus omittat._
+ Art poétique. (_Vico_).]
+
+Ces preuves _théologiques_ seront appuyées par une espèce de preuves
+_logiques_ dont nous allons parler. En réfléchissant sur les
+commencemens de la religion et de la civilisation païennes, on arrive
+à ces premières origines, au-delà desquelles c'est une vaine curiosité
+d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère propre des
+principes. Alors s'expliquera la manière particulière dont les choses
+sont nées, autrement dit, leur _nature_ (axiome 14); or l'explication
+de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette
+explication de leur nature se confirmera par l'observation des
+_propriétés éternelles_ qu'elles conservent; lesquelles propriétés ne
+peuvent résulter que de ce qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel
+lieu et de telle manière, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une
+telle nature (axiomes 14, 15.)
+
+Pour arriver à trouver cette nature des choses humaines, la Science
+nouvelle procède par une _analyse_ sévère _des pensées humaines
+relatives aux nécessités ou utilités de la vie sociale, qui sont les
+deux sources éternelles du droit naturel des gens_ (axiome 11). Ainsi
+considérée sous le second de ses principaux aspects, la Science
+nouvelle est une _histoire des idées humaines_, d'après laquelle
+semble devoir procéder la _métaphysique de l'esprit humain_. S'il est
+vrai que _les sciences doivent commencer au point même où leur
+sujet a commencé_ (axiome 104), la métaphysique, cette reine des
+sciences, commença à l'époque où les hommes se mirent à penser
+_humainement_, et non point à celle où les philosophes se mirent à
+réfléchir sur les idées humaines.
+
+Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces idées, pour donner
+à leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la _chronologie et de
+la géographie métaphysiques_ qui lui sont propres, la science nouvelle
+applique une _Critique_ pareillement _métaphysique_ aux fondateurs, aux
+_auteurs des nations_, antérieurs de plus de mille ans aux _auteurs de
+livres_, dont s'est occupé jusqu'ici la _critique philologique_. Le
+criterium dont elle se sert (axiome 13), est celui que la providence
+divine a enseigné également à toutes les nations, savoir: _le sens
+commun du genre humain_, déterminé par la convenance nécessaire des
+choses humaines elles-mêmes (convenance qui fait toute la beauté du
+monde social). C'est pourquoi le genre de preuve sur lequel nous nous
+appuyons principalement, c'est que, telles lois étant établies par la
+Providence, la destinée des nations _a dû_, _doit_ et _devra_ suivre le
+cours indiqué par la Science nouvelle, quand même des mondes infinis en
+nombre naîtraient pendant l'éternité; hypothèse indubitablement fausse.
+De cette manière, la Science nouvelle trace le cercle éternel d'une
+_histoire idéale_, sur lequel tournent _dans le temps les histoires de
+toutes les nations_, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence
+et leur fin. Nous dirons plus: celui qui étudie la Science nouvelle, se
+raconte à lui-même cette histoire idéale, en ce sens que _le monde
+social étant l'ouvrage de l'homme_, et _la manière_ dont il s'est formé
+devant, par conséquent, _se retrouver dans les modifications de l'âme
+humaine_, celui qui médite cette science s'en crée à lui-même le sujet.
+Quelle histoire plus certaine que celle où la même personne est
+à-la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la Science nouvelle procède
+précisément comme la géométrie, qui crée et contemple en même temps le
+monde idéal des grandeurs; mais la Science nouvelle a d'autant plus de
+réalité que les lois qui régissent les affaires humaines en ont plus que
+les points, les lignes, les superficies et les figures. Cela même montre
+encore que les preuves dont nous avons parlé sont d'une espèce _divine_,
+et qu'elles doivent, ô lecteur, te donner un plaisir _divin_: car pour
+Dieu, connaître et faire, c'est la même chose.
+
+Ce n'est pas tout; d'après la définition du _vrai_ et du _certain_ que
+nous avons donnée plus haut, les hommes furent long-temps incapables
+de connaître le _vrai_ et la _raison_, source de la _justice
+intérieure_[30], qui peut seule suffire aux intelligences.
+Mais en attendant, ils se gouvernèrent par la _certitude de
+l'autorité_, par le _sens commun du genre humain_ (criterium de notre
+Critique métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la
+conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi sous un autre
+aspect, la science nouvelle devient une _philosophie de l'autorité_,
+source de la justice _extérieure_, pour parler le langage de la
+théologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont écrit sur le
+droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient dû tenir
+compte de cette autorité, plutôt que de celles qu'ils tirent de tant
+de citations d'auteurs. Elle a régné chez les nations plus de mille
+ans avant qu'elles eussent des écrivains; ces écrivains n'ont donc pu
+en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus
+éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque
+sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que
+l'air, puisque ces jurisconsultes ont établi leurs principes de
+justice sur la _certitude de l'autorité du genre humain_, et non sur
+l'_autorité des hommes déjà éclairés_.
+
+[Note 30: Cette justice intérieure, fut pratiquée par les Hébreux
+que le vrai Dieu éclairait de sa lumière, et auxquels sa loi défendait
+jusqu'aux pensées injustes, chose dont les législateurs mortels ne
+s'étaient jamais embarrassés. Les Hébreux croyaient en un Dieu tout
+esprit, qui scrute le coeur des hommes; les gentils croyaient leurs
+dieux composés d'âme et de corps, et par conséquent incapables de
+pénétrer dans les coeurs. La justice intérieure ne fut connue chez
+eux que par les raisonnemens des philosophes, lesquels ne parurent que
+deux mille ans après la formation des nations qui les produisirent
+(_Vico_).]
+
+ * * *
+
+Telles sont les preuves _philosophiques_ qu'emploiera cette science. Les
+preuves _philologiques_ doivent venir en dernier lieu; elles peuvent se
+ramener toutes aux sept classes suivantes: 1º Notre _explication des
+fables_ se rapporte à notre système d'une manière naturelle, et qui n'a
+rien de pénible ou de forcé. Nous montrons dans les fables l'_histoire
+civile des premiers peuples_, lesquels se trouvent avoir été partout
+naturellement _poètes_. 2º Même accord avec les _locutions héroïques_,
+qui s'expliqueront dans toute la vérité du sens, dans toute la propriété
+de l'expression; 3º et avec les _étymologies des langues indigènes_, qui
+nous donnent l'histoire des choses exprimées par les mots, en examinant
+d'abord leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès naturel
+du sens figuré, conformément à l'ordre des idées dans lequel se
+développe l'histoire des langues (axiomes 64, 65). 4º Nous trouvons
+encore expliqué par le même système le _vocabulaire mental des choses
+relatives à la société_[31], qui, prises dans leur substance, ont été
+perçues d'une manière uniforme par le _sens_ de toutes les nations, et
+qui dans leurs modifications diverses, ont été diversement _exprimées_
+par les langues. 5º Nous séparons le vrai du faux en tout ce que nous
+ont conservé les _traditions vulgaires_ pendant une longue suite de
+siècles. Ces traditions ayant été suivies si long-temps, et par des
+peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vérité (axiome 16).
+6º Les _grands débris_ qui nous restent de l'antiquité, jusqu'ici
+inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés, mutilés,
+dispersés, reprennent leur éclat, leur place et leur ordre naturels. 7º
+Enfin tous les faits que nous raconte l'_histoire certaine_ viennent se
+rattacher à ces antiquités expliquées par nous, comme à leurs causes
+naturelles.--Ces _preuves philologiques_ nous font voir dans la
+_réalité_ les choses que nous avons aperçues dans la méditation du monde
+_idéal_. C'est la méthode prescrite par Bacon, _cogitare_, _videre_. Les
+preuves _philosophiques_ que nous avons placées d'abord, confirment par
+la _raison l'autorité_ des preuves _philologiques_, qui à leur tour
+prêtent aux premières l'appui de leur _autorité_ (axiome 10.)
+
+[Note 31: _Voyez_ l'axiome 22, et le second chapitre du IIe
+livre, corollaire relatif au mot _Jupiter_.]
+
+Concluons tout ce qui s'est dit en général pour _établir les principes
+de la Science nouvelle_. Ces principes sont _la croyance en une
+Providence divine, la modération des passions par l'institution du
+mariage_, et le dogme de l'_immortalité de l'âme_ consacré par l'usage
+des _sépultures_. Son critérium est la maxime suivante: _ce que
+l'universalité ou la pluralité du genre humain sent être juste, doit
+servir de règle dans la vie sociale_. La sagesse _vulgaire_ de tous
+les législateurs, la sagesse _profonde_ des plus célèbres philosophes
+s'étant accordées pour admettre ces principes et ce critérium, on doit
+y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en
+écarter doit prendre garde de s'écarter de l'humanité tout entière.
+
+
+
+
+LIVRE SECOND.
+
+DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
+
+
+ARGUMENT.
+
+_Frappé de l'idée que l'admiration exagérée pour la sagesse des
+premiers âges est le plus grand obstacle aux progrès de la philosophie
+de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps
+poétiques_ imaginèrent _la Nature, qu'ils ne pouvaient_ connaître
+_encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques_, sagesse, _et
+non pas_ science, _parce qu'elles se rapportaient généralement à un
+but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les idées que
+les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur
+l'économie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie
+et l'astronomie, sur la chronologie et la géographie. C'est en quelque
+sorte l'encyclopédie des peuples barbares_, (_M. Jannelli_, Delle cose
+humane.)
+
+
+_Chapitre Ier._ SUJET DE CE LIVRE.==§. _I. Les fables n'ont point
+le sens mystérieux que les philosophes leur ont attribué. La
+Providence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de
+civilisation que la réflexion devait ensuite développer._--§. _II. De
+la sagesse en général. Sens divers de ce mot à différentes
+époques._--§. _III. Exposition et division de la_ sagesse poétique.
+
+
+_Chapitre II._ DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.==§. _I. Origine de
+la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices.
+Certitude du déluge universel et de l'existence des géans. Les
+premiers peuples furent poètes naturellement et nécessairement. La
+crédulité, et non l'imposture, fit les premiers dieux._--§. _II.
+Corollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle.
+Philosophie de la propriété, histoire des idées humaines, critique
+philosophique, histoire idéale éternelle, système du droit naturel des
+gens, origines de l'histoire universelle._
+
+
+_Chapitre III._ DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Définition et
+étymologie du mot_ logique. _Les premiers hommes divinisèrent tous les
+objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou symboles des
+choses qu'ils voulaient exprimer._--§. _II. Corollaires relatifs aux
+tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres de la fable.
+Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces créations
+de la poésie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingénieuse invention
+des écrivains, mais des formes nécessaires dont toutes les nations se
+sont servies à leur premier âge, pour exprimer leurs pensées._--§.
+_III. Corollaires relatifs aux_ caractères poétiques _employés comme
+signes du langage par les premières nations. Solon, Dracon, Ésope,
+Romulus et autres rois de Rome, les décemvirs, etc._--§. _IV.
+Corollaires relatifs à l'origine des langues et des lettres, dans
+laquelle nous devons trouver celle des hiéroglyphes, des lois,
+des noms, des armoiries, des médailles, des monnaies. On n'a pu
+trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni celle des lettres, parce
+qu'on les a cherchées séparément. Les premiers hommes ont dû parler
+successivement trois langues, l_'hiéroglyphique, _la_ symbolique _et
+la_ vulgaire. _Les langues vulgaires n'ont point une signification
+arbitraire. Ordre dans lequel furent trouvées les parties du discours
+dans la langue articulée ou vulgaire._--§. _V. Corollaires relatifs à
+l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, du nombre,
+du chant et du vers. Ces ornemens du style naquirent, dans l'origine,
+de l'indigence du langage. La poésie a précédé la prose._--§. _VI.
+Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés. La topique
+naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses méthodes
+furent employées par la philosophie. Incapacité des premiers hommes de
+s'élever aux idées générales, surtout en législation._
+
+
+_Chapitre IV._ DE LA MORALE POÉTIQUE, _et de l'origine des vertus_
+vulgaires _qui résultèrent de l'institution de la religion et des
+mariages. Caractère farouche et religions sanguinaires des hommes de
+l'âge d'or. Ces religions furent cependant nécessaires._
+
+
+_Chapitre V._ Du gouvernement de la famille, ou ÉCONOMIE dans les
+âges poétiques.==§. _I. De la famille composée des parens et
+des enfans, sans esclaves ni serviteurs. Éducation des âmes, éducation
+des corps. Les premiers pères furent à-la-fois les sages, les prêtres
+et les rois de leur famille. La sévérité du gouvernement de la famille
+prépara les hommes à obéir au gouvernement civil. Les premiers hommes,
+fixés sur les hauteurs, près des sources vives, perdirent par une vie
+plus douce la taille des géans. Communauté de l'eau, du feu, des
+sépultures._--§. _II. Des familles, en y comprenant non-seulement les
+parens, mais les_ serviteurs (_famuli_). _Cette composition des
+familles fut antérieure à l'existence des cités, et sans elle cette
+existence était impossible. Les hommes qui étaient restés sauvages se
+réfugient auprès de ceux qui avaient déjà formé des familles, et
+deviennent leurs_ cliens _ou_ vassaux. _Premiers_ héros. _Origine des
+asiles, des fiefs, etc._--§. _III. Corollaires relatifs aux contrats
+qui se font par le simple consentement des parties. Les premiers
+hommes ne pouvaient connaître les engagemens de_ bonne foi.--_Chez
+eux, les seuls contrats étaient ceux de_ cens territorial; _point de_
+contrats de société, _point de_ mandataires.
+
+
+_Chapitre VI._ DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Origine des premières
+républiques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique.
+Puissance sans borne des premiers pères de famille sur leurs enfans et
+sur leurs_ serviteurs. _Ils sont forcés, par la révolte de ces
+derniers, de s'unir en corps politique. Les rois ne sont
+d'abord que de simples chefs. Premiers comices. Les_ serviteurs,
+_investis par les nobles ou_ héros _du_ domaine bonitaire _des champs
+qu'ils cultivaient, deviennent les premiers_ plébéiens, _et aspirent à
+conquérir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilèges
+de la cité._--§. _II. Les sociétés politiques sont nées toutes de
+certains principes éternels des fiefs. Différence des_ domaines
+bonitaire, quiritaire, éminent. _Le corps souverain des nobles avait
+conservé le dernier, qui était, dans l'origine, un droit général sur
+tous les fonds de la cité. Opposition des nobles et des plébéiens, des
+sages et du vulgaire, des citoyens et des hôtes ou étrangers._--§.
+_III. De l'origine du cens et du trésor public. Le cens était d'abord
+une redevance territoriale que les plébéiens payaient aux nobles. Plus
+tard il fut payé au trésor; cette institution aristocratique devint
+ainsi le principe de la démocratie. Observations sur l'histoire des_
+domaines.--§. _IV. De l'origine des comices chez les Romains.
+Étymologie des mots_ Curia, Quirites, Curetes. _Révolutions que
+subirent les comices._--§. _V. Corollaire: c'est la divine Providence
+qui règle les sociétés, et qui a ordonné le droit naturel des
+gens._--§. _VI. Suite de la politique_ héroïque. _La navigation est
+l'un des derniers arts qui furent cultivés dans les temps héroïques.
+Pirateries et caractère inhospitalier des premiers peuples. Leurs
+guerres continuelles._--§. _VII. Corollaires relatifs aux antiquités
+romaines. Le gouvernement de Rome fut, dans son origine, plus
+aristocratique que monarchique, et malgré l'expulsion des rois, il ne
+changea point de caractère, jusqu'à l'époque où les plébéiens
+acquirent le droit des mariages solennels et participèrent aux charges
+publiques._--§. _VIII. Corollaire relatif à l'_héroïsme _des premiers
+peuples. Il n'avait rien de la magnanimité, du désintéressement et de
+l'humanité, dont le mot d'_héroïsme _rappelle l'idée dans les temps
+modernes._
+
+
+_Chapitre VII._ DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.--§. _I. De la physiologie
+poétique. Les premiers hommes rapportèrent à diverses parties du corps
+toutes nos facultés intellectuelles et morales. Note sur l'incapacité
+de généraliser, qui caractérisait les premiers hommes._--§. _II.
+Corollaire relatif aux descriptions_ héroïques. _Les premiers hommes
+rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'âme._--§. _III.
+Corollaire relatif aux moeurs héroïques._
+
+
+_Chapitre VIII._ DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE. _Elle fut proportionnée
+aux idées étroites des premiers hommes._
+
+
+_Chapitre IX._ DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE. _Le ciel, que les hommes
+avaient placé d'abord au sommet des montagnes, s'éleva peu-à-peu dans
+leur opinion. Les dieux montèrent dans les planètes, les héros dans
+les constellations._
+
+
+_Chapitre X._ DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE. _Son point de
+départ. Quatre espèces d'anachronismes. Canon chronologique, pour
+déterminer les commencemens de l'histoire universelle, antérieurement
+au règne de Ninus, d'où elle part ordinairement. L'étude du
+développement de la civilisation humaine prête une certitude nouvelle
+aux calculs de la chronologie._
+
+
+_Chapitre XI._ DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.--§. _I. Les diverses parties
+du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit monde de la
+Grèce. L'Hespérie en était la partie occidentale, etc. Il en dut être
+de même de la géographie des autres contrées. Les héros qui passent
+pour avoir fondé des colonies lointaines, Hercule, Évandre, Énée,
+etc., ne sont que des expressions symboliques du caractère des
+indigènes qui fondèrent ces villes._--§. _II. Des noms et descriptions
+des cités_ héroïques. _Sens et dérivés du mot_ ara.
+
+CONCLUSION DE CE LIVRE. _Les poètes théologiens ont été le_ sens (_ou
+le_ sentiment), _les philosophes ont été l'_intelligence _de
+l'humanité._
+
+
+
+
+LIVRE SECOND.
+
+DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+SUJET DE CE LIVRE.
+
+
+§. I.
+
+Nous avons dit dans les axiomes que _toutes les histoires des Gentils
+ont eu des commencemens fabuleux_, que _chez les Grecs_ qui nous ont
+transmis tout ce qui nous reste de l'antiquité païenne, _les premiers
+sages furent les poètes théologiens_, enfin que _la nature veut qu'en
+toute chose les commencemens soient grossiers_: d'après ces données,
+nous pouvons présumer que tels furent aussi les commencemens de la
+_sagesse poétique_. Cette haute estime dont elle a joui jusqu'à nous est
+l'effet de la _vanité des nations_, et surtout de celle _des savans_. De
+même que Manéthon, le grand prêtre d'Égypte, interpréta l'histoire
+fabuleuse des Égyptiens par une haute _théologie naturelle_, les
+philosophes grecs donnèrent à la leur une interprétation
+_philosophique_. Un de leurs motifs était sans doute de déguiser
+l'infamie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres encore. Le
+_premier_ fut leur respect pour la religion: chez les Gentils, toute
+société fut fondée par les fables sur la religion. Le _second_ motif fut
+leur juste admiration pour l'ordre social qui en est résulté et qui ne
+pouvait être que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle. En _troisième_
+lieu, ces fables tant célébrées pour leur sagesse et entourées d'un
+respect religieux ouvraient mille routes aux recherches des philosophes,
+et appelaient leurs méditations sur les plus hautes questions de la
+philosophie. _Quatrièmement_, elles leur donnaient la facilité d'exposer
+les idées philosophiques les plus sublimes en se servant des expressions
+des poètes, héritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un _dernier_
+motif, assez puissant à lui seul, c'est la facilité que trouvaient les
+philosophes à consacrer leurs opinions par l'autorité de la sagesse
+poétique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les deux
+premiers et le dernier impliquaient une louange de la sagesse divine,
+qui a ordonné le monde civil, et un témoignage que lui rendaient les
+philosophes, même au milieu de leurs erreurs. Le troisième et le
+quatrième étaient autant d'artifices salutaires que permettait la
+Providence, afin qu'il se formât des philosophes capables de la
+comprendre et de la reconnaître pour ce qu'elle est, un attribut du vrai
+Dieu. Nous verrons d'un bout à l'autre de ce livre que tout ce que les
+poètes avaient d'abord _senti_ relativement à la _sagesse vulgaire_, les
+philosophes le _comprirent_ ensuite relativement à _une sagesse plus
+élevée_ (_riposta_); de sorte qu'on appellerait avec raison les premiers
+le _sens_, les seconds l'_intelligence_ du genre humain. On peut dire de
+l'espèce ce qu'Aristote dit de l'individu: _Il n'y a rien dans
+l'intelligence qui n'ait été auparavant dans le sens_; c'est-à-dire que
+l'esprit humain ne comprend rien que les sens ne lui aient donné
+auparavant occasion de comprendre. L'_intelligence_, pour remonter au
+sens étymologique, _inter legere_, _intelligere_, l'intelligence agit
+lorsqu'elle tire de ce qu'on a _senti_ quelque chose qui ne tombe point
+sous les _sens_.
+
+
+§. II. _De la sagesse en général._
+
+Avant de traiter _de la sagesse poétique_, il est bon d'examiner en
+général ce que c'est que _sagesse_. La sagesse est la faculté qui
+domine toutes les doctrines relatives aux sciences et aux arts dont se
+compose l'humanité. Platon définit la sagesse _la faculté qui
+perfectionne l'homme_. Or l'homme, en tant qu'homme, a deux parties
+constituantes, l'esprit et le coeur, ou si l'on veut, l'intelligence
+et la volonté. La sagesse doit développer en lui ces deux puissances
+à-la-fois, la seconde par la première, de sorte que l'intelligence
+étant éclairée par la connaissance des choses les plus sublimes, la
+volonté fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus
+sublimes en ce monde, sont les connaissances que l'entendement
+et le raisonnement peuvent nous donner relativement à Dieu;
+les choses les meilleures sont celles qui concernent le bien de tout
+le genre humain; les premières s'appellent divines, les secondes
+humaines; la véritable sagesse doit donc donner la connaissance des
+choses divines pour conduire les choses humaines au plus grand bien
+possible. Il est à croire que Varron, qui mérita d'être appelé le plus
+docte des Romains, avait élevé sur cette base son grand ouvrage _des
+choses divines et humaines_, dont l'injure des temps nous a privés.
+Nous essaierons dans ce livre de traiter le même sujet, autant que
+nous le permet la faiblesse de nos lumières et le peu d'étendue de nos
+connaissances.
+
+La _sagesse_ commença chez les Gentils par la _muse_, définie par
+Homère dans un passage très remarquable de l'Odyssée, _la science du
+bien et du mal_; cette science fut ensuite appelée _divination_, et
+c'est sur la défense de cette divination, de cette science du bien et
+du mal refusée à l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des
+Hébreux, d'où est sortie la nôtre. La _muse_ fut donc proprement dans
+l'origine la science de la divination et des auspices, laquelle fut la
+_sagesse vulgaire_ de toutes les nations, comme nous le dirons plus au
+long; elle consistait à contempler Dieu dons l'un de ses attributs,
+dans sa Providence; aussi, de _divination_, l'essence de Dieu a-t-elle
+été appelée _divinité_. Nous verrons dans la suite que dans ce genre
+de sagesse, les sages furent les _poètes théologiens_, qui, à n'en
+pas douter, fondèrent la civilisation grecque. Les Latins
+tirèrent de là l'usage d'appeler _professeurs de sagesse_ ceux qui
+professaient l'astrologie judiciaire.--Ensuite la _sagesse_ fut
+attribuée aux hommes célèbres pour avoir donné des avis utiles au
+genre humain; tels furent les sept sages de la Grèce.--Plus tard la
+_sagesse_ passa dans l'opinion aux hommes qui ordonnent et gouvernent
+sagement les états, dans l'intérêt des nations.--Plus tard encore le
+mot _sagesse_ vint à signifier la _science naturelle des choses
+divines,_ c'est-à-dire la métaphysique, qui cherchant à connaître
+l'intelligence de l'homme par la contemplation de Dieu, doit tenir
+Dieu pour le régulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnaît pour la
+source de toute vérité[32].--Enfin la _sagesse_ parmi les Hébreux et
+ensuite parmi les Chrétiens a désigné la _science des vérités
+éternelles révélées par Dieu;_ science qui, considérée chez les
+Toscans comme _science du vrai bien et du vrai mal,_ reçut peut-être
+pour cette cause son premier nom, _science de la divinité_.
+
+[Note 32: En conséquence la métaphysique doit essentiellement
+travailler au bonheur du genre humain dont la conservation tient au
+sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinité douce de
+providence. C'est peut-être pour avoir démontré cette providence que
+Platon a été surnommé le divin. La philosophie qui enlève à Dieu un
+tel attribut, mérite moins le nom du philosophie et de sagesse que
+celui de folie. (_Vico_).]
+
+D'après cela, nous distinguerons à plus juste titre que Varron, trois
+espèces de _théologie_: _théologie poétique_, propre aux _poètes
+théologiens,_ et qui fut la _théologie civile_ de toutes les nations
+païennes; _théologie naturelle_, celle des métaphysiciens; la troisième,
+qui dans la classification de Varron est la théologie poétique[33], est
+pour nous la _théologie chrétienne_, mêlée de la théologie civile, de la
+naturelle, et de la révélée, la plus sublime des trois. Toutes se
+réunissent dans la contemplation de la Providence divine; cette
+Providence qui conduit la marche de l'humanité, voulut qu'elle partît de
+la _théologie poétique_ qui réglait les actions des hommes d'après
+certains signes sensibles, pris pour des avertissemens du ciel; et que
+la _théologie naturelle_, qui démontre la Providence par des raisons
+d'une nature immuable et au-dessus des sens, préparât les hommes à
+recevoir la _théologie révélée_, par l'effet d'une foi surnaturelle et
+supérieure aux sens et à tous les raisonnemens.
+
+[Note 33: La théologie _poétique_ fut chez les Gentils la même que
+la théologie _civile_. Si Varron la distingue de la théologie _civile_
+et de la théologie _naturelle_, c'est que, partageant l'erreur
+vulgaire qui place dans les fables les mystères d'une philosophie
+sublime, il l'a crue mêlée de l'une et de l'autre. (_Vico_).]
+
+
+§. III. _Exposition et division de la sagesse poétique._
+
+Puisque la métaphysique est la science sublime qui répartit aux
+sciences subalternes les sujets dont elles doivent traiter, puisque la
+sagesse des anciens ne fut autre que celle des _poètes théologiens_,
+puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossières,
+_nous devons chercher le commencement de la sagesse poétique
+dans une métaphysique informe_. D'une seule branche de ce tronc
+sortirent, en se séparant, _la logique, la morale, l'économie et la
+politique poétiques_; d'une autre branche sortit avec le même
+caractère poétique la _physique_, mère de la _cosmographie_, et par
+suite de l'_astronomie_, à laquelle la _chronologie_ et la
+_géographie_, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons
+voir d'une manière claire et distincte comment les fondateurs de la
+civilisation païenne, guidés par leur théologie naturelle, ou
+_métaphysique_, imaginèrent les dieux; comment par leur _logique_ ils
+trouvèrent les langues, par leur _morale_ produisirent les héros, par
+leur _économie_ fondèrent les familles, par leur _politique_ les
+cités; comment par leur _physique_, ils donnèrent à chaque chose une
+origine divine, se créèrent eux-mêmes en quelque sorte par leur
+_physiologie_, se firent un univers tout de dieux par leur
+_cosmographie_, portèrent dans leur _astronomie_ les planètes et les
+constellations de la terre au ciel, donnèrent commencement à la série
+des temps dans leur _chronologie_, enfin dans leur _géographie_
+placèrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grèce, et de
+même des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une
+histoire des idées, coutumes et actions du genre humain. De cette
+triple source nous verrons sortir les principes de l'_histoire de la
+nature humaine_, principes identiques avec ceux de l'_histoire
+universelle_ qui semblent manquer jusqu'ici.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.
+
+
+§. I. _Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des
+sacrifices._
+
+[L'auteur établit d'abord la certitude du déluge universel, et de
+l'existence des géans. Les preuves les plus fortes qu'il allègue ont
+été déjà énoncées dans les axiomes 25, 26, 27. _Voyez_ aussi le
+Discours préliminaire.]
+
+C'est dans l'état de stupidité farouche où se trouvèrent les premiers
+hommes, que tous les philosophes et les philologues devaient prendre
+leur point de départ pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils
+devaient interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, non
+pas dans le monde extérieur, mais dans l'âme de celui qui la médite,
+je veux dire, la métaphysique. Ce monde social étant indubitablement
+l'ouvrage des hommes, on pouvait en lire les principes dans les
+modifications de l'esprit humain.
+
+La _sagesse poétique_, la première sagesse du paganisme, dut
+commencer par une métaphysique, non point de raisonnement et
+d'abstraction, comme celle des esprits cultivés de nos jours, mais de
+sentiment et d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces
+premiers hommes, qui n'étaient que sens et imagination sans
+raisonnement. La métaphysique dont je parle, c'était leur _poésie_,
+faculté qui naissait avec eux. L'_ignorance est mère de l'admiration_;
+ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette poésie fut d'abord
+_divine_: ils rapportaient à des dieux la cause de ce qu'ils
+admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38). _Les anciens
+Germains_, dit Tacite, _entendaient la nuit le soleil qui passait sous
+la mer d'occident en orient; ils affirmaient aussi qu'ils voyaient les
+dieux_. Maintenant encore les sauvages de l'Amérique divinisent tout
+ce qui est au-delà de leur faible capacité. Quelles que soient la
+simplicité et la grossièreté de ces nations, nous devons présumer que
+celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-delà. Ils
+donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue à leurs
+propres idées. C'est ce que font précisément les enfans (axiome 37),
+lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimées et qu'ils
+leur parlent comme à des personnes vivantes. Ainsi ces premiers
+hommes, qui nous représentent l'enfance du genre humain, créaient
+eux-mêmes les choses d'après leurs idées. Mais cette création
+différait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure
+intelligence connaît les êtres, et les crée par cela même qu'il les
+connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, créaient à
+leur manière par la force d'une imagination, si je puis dire, toute
+_matérielle_. Plus elle était matérielle, plus ses créations furent
+sublimes; elles l'étaient au point de troubler à l'excès l'esprit même
+d'où elles étaient sorties. Aussi les premiers hommes furent appelés
+_poètes_, c'est-à-dire, _créateurs_, dans le sens étymologique du mot
+grec. Leurs créations réunirent les trois caractères qui distinguent
+la haute poésie dans l'invention des fables, la sublimité, la
+popularité, et la puissance d'émotion qui la rend plus capable
+d'atteindre le but qu'elle se propose, celui l'_enseigner au vulgaire
+à agir selon la vertu_.--De cette faculté originaire de l'esprit
+humain, il est resté une loi éternelle: les esprits une fois frappés
+de terreur, _fingunt simul credunt que,_ comme le dit si bien Tacite.
+
+Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation païenne,
+lorsqu'un siècle ou deux après le déluge, la terre desséchée forma de
+nouveaux orages, et que la foudre se fit entendre. Alors sans doute un
+petit nombre de géans dispersés dans les bois, vers le sommet des
+montagnes, furent épouvantés par ce phénomène dont ils ignoraient la
+cause, levèrent les yeux, et remarquèrent le ciel pour la première fois.
+Or, comme en pareille circonstance, il est dans la nature de l'esprit
+humain d'attribuer au phénomène qui le frappe, ce qu'il trouve en
+lui-même, ces premiers hommes, dont toute l'existence était alors dans
+l'énergie des forces corporelles, et qui exprimaient la violence extrême
+de leurs passions par des murmures et des hurlemens, se figurèrent le
+ciel comme un grand corps animé, et l'appelèrent Jupiter[34]. Ils
+présumèrent que par le fracas du tonnerre, par les éclats de la foudre,
+Jupiter _voulait leur dire quelque chose_; et ils commencèrent à se
+livrer à la _curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science_
+[qu'elle produit, lorsque l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce
+caractère est toujours le même dans le vulgaire; voient-ils une comète,
+une parélie, ou tout autre phénomène céleste, ils s'inquiètent et
+demandent _ce qu'il signifie_ (axiome 39). Observent-ils les effets
+étonnans de l'aimant mis en contact avec le fer; ils ne manquent pas,
+même dans ce siècle de lumières, de décider que l'aimant a pour le fer
+une sympathie mystérieuse, et ils font ainsi de toute la nature un vaste
+corps animé, qui a ses sentimens et ses passions. Mais, à une époque si
+avancée de la civilisation, les esprits, même du vulgaire, sont trop
+détachés des sens, trop spiritualisés par les nombreuses abstractions de
+nos langues, par l'art de l'écriture, par l'habitude du calcul, pour que
+nous puissions nous former cette image prodigieuse de la _nature
+passionnée_; nous disons bien ce mot de la bouche, mais nous n'avons
+rien dans l'esprit. Comment pourrions-nous nous replacer dans la vaste
+imagination de ces premiers hommes dont l'esprit étranger à toute
+abstraction, à toute subtilité, était tout _émoussé_ par les passions,
+_plongé_ dans les sens, et comme _enseveli_ dans la matière. Aussi, nous
+l'avons déjà dit, on _comprend_ à peine aujourd'hui, mais on ne peut
+_imaginer_ comment pensaient les premiers hommes qui fondèrent la
+civilisation païenne.
+
+[Note 34: Avec l'idée d'un Jupiter, auquel ils attribuèrent
+bientôt une Providence, naquit le droit, _jus_, appelé _ious_ par les
+Latins, et par les anciens Grecs [Grec: Diaion], _céleste_, du mot
+[Grec: Dios]; les Latins dirent également _sub dio_, et sub jove pour
+exprimer _sous le ciel_. Puis, si l'on en croit Platon dans son
+Cratyle, on substitua par euphonie [Grec: Dikaion]. Ainsi toutes les
+nations païennes ont contemplé le ciel, qu'elles considéraient comme
+Jupiter, pour en recevoir par les auspices des lois, des avis divins;
+ce qui prouve que le principe commun des sociétés a été la _croyance à
+une Providence divine._ Et pour en commencer l'énumération, _Jupiter_
+fut le _ciel_ chez les Chaldéens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir
+de lui la connaissance de l'avenir par l'observation des aspects
+divers et des mouvemens des étoiles, et on nomma _astronomie_ et
+_astrologie_ la science des lois qu'observent les astres, et celle de
+leur langage; la dernière fut prise dans le sens d'astrologie
+judiciaire, et dans les lois romaines _Chaldéen_ veut dire
+astrologue.--Chez les Perses, _Jupiter_ fut le _ciel_, qui faisait
+connaître aux hommes les choses cachées; ceux qui possédaient cette
+science s'appelaient Mages, et tenaient dans leurs rites une verge qui
+répond au bâton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer
+des cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs
+enchantemens. Le ciel était pour les Perses le temple de Jupiter, et
+leurs rois, imbus de cette opinion, détruisaient les temples
+construits par les Grecs.--Les Égyptiens confondaient aussi _Jupiter_
+et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait sur les choses
+sublunaires et des moyens qu'il donnait de connaître l'avenir; de nos
+jours encore ils conservent une divination vulgaire.--Même opinion
+chez les Grecs qui tiraient du ciel des [Grec: theôrêmata] et des
+[Grec: mathêmata], en les contemplant des yeux du corps, et en les
+observant, c'est-à-dire, en leur obéissant comme aux lois de Jupiter.
+C'est du mot [Grec: mathêmata], que les astrologues sont appelés
+_mathématiciens_ dans les lois romaines.--Quant à la croyance des
+Romains, on connaît le vers d'Ennius,
+
+ _Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant jovem_;
+
+le pronom _hoc_ est pris dans le sens de _coelum_. Les Romains
+disaient aussi _templa coeli_, pour exprimer la région du ciel
+désigné par les augures pour prendre les auspices; et par dérivation,
+_templum_ signifia tout lieu découvert où la vue ne rencontre point
+d'obstacle (_neptunia templa_, la mer dans Virgile).--Les anciens
+Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrés
+qu'il appelle _lucos et nemora_, ce qui indique sans doute des
+clairières dans l'épaisseur des bois. L'église eut beaucoup de peine à
+leur faire abandonner cet usage (V. _Concilia Stanctense et
+Bracharense_, dans le recueil de Bouchard). On en trouve encore
+aujourd'hui des traces chez les Lapons et chez les Livoniens.--Les
+Perses disaient simplement le _Sublime_ pour désigner _Dieu_. Leurs
+temples n'étaient que des collines découvertes où l'on montait de deux
+côtés par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines
+qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent
+la beauté des temples dans leur élévation prodigieuse. Le point le
+plus élevé s'appelait, selon Pausanias, [Grec: aetos] l'aigle,
+l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus élevé. De là peut
+être _pinnæ templorum_, _pinnæ murorum_, et en dernier lieu, _aquilæ_
+pour les créneaux. Les Hébreux adoraient dans le tabernacle _le
+Très-Haut_ qui est au-dessus des cieux; et partout où le peuple de
+Dieu étendait ses conquêtes, Moïse ordonnait que l'on brûlât les bois
+sacrés, sanctuaires de l'idolâtrie.--Chez les chrétiens mêmes,
+plusieurs nations disent le _ciel_ pour _Dieu_. Les Français et les
+Italiens disent _fasse le ciel_, _j'espère dans les secours du ciel_;
+il en est de même en espagnol. Les français disent _bleu_ pour _le
+ciel_, dans une espèce de serment _par bleu_, et dans ce blasphème
+impie _morbleu_ (c'est-à-dire _meure le ciel_, en prenant ce mot dans
+le sens de _Dieu_.) Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont
+on a parlé dans les axiomes 13 et 22. (_Vico_).]
+
+ * * *
+
+C'est ainsi que les premiers _poètes théologiens_ inventèrent la
+première fable _divine_, la plus sublime de toutes celles qu'on
+imagina; c'est ce Jupiter _roi et père des hommes et des dieux_, dont
+la main lance la foudre; image si populaire, si capable
+d'émouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que
+les inventeurs eux-mêmes crurent à sa réalité, la redoutèrent et
+l'honorèrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractère de
+l'esprit humain que nous avons remarqué d'après Tacite (_mobiles ad
+superstitionem perculsæ semel mentes_, axiome 23), dans tout ce qu'ils
+apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mêmes, ils ne virent que
+Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'étendue qu'ils pouvaient
+concevoir. C'est ainsi qu'il faut entendre dans l'histoire de la
+civilisation le _Jovis omnia plena_; c'est ce Jupiter que Platon prit
+pour l'éther, qui pénètre et remplit toutes choses; mais les premiers
+hommes ne plaçaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des
+montagnes, comme nous le verrons bientôt.
+
+Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'après leur propre nature
+que le tonnerre et la foudre étaient les signes de Jupiter. C'est de
+_nuere_, faire signe, que la volonté divine fut plus tard appelée
+_numen_; Jupiter commandait par signes, idée sublime, digne expression
+de la majesté divine. Ces signes étaient, si je l'ose dire, des
+_paroles réelles_, et la nature entière était la langue de Jupiter.
+Toutes les nations païennes crurent posséder cette langue dans la
+divination, laquelle fut appelée par les Grecs _théologie_,
+c'est-à-dire, _science du langage des dieux_. Ainsi Jupiter acquit ce
+_regnum fulminis_, par lequel il est _le roi des hommes et des dieux_.
+Il reçut alors deux titres, _optimus_ dans le sens de très
+fort (de même que chez les anciens latins, _fortis_ eut le même sens
+que _bonus_ dans des temps plus modernes); et _maximus_, d'après
+l'étendue de son corps, aussi vaste que le ciel.
+
+De là tant de Jupiters dont le nombre étonne les philologues; chaque
+nation païenne eut le sien.
+
+Originairement Jupiter fut en poésie un _caractère divin_, un _genre
+créé par l'imagination_ plutôt que par l'intelligence (_universale
+fantastico_), auquel tous les peuples païens rapportaient les choses
+relatives aux auspices. Ces peuples, durent être tous poètes, puisque
+la _sagesse poétique_ commença par cette _métaphysique poétique_ qui
+contemple Dieu dans l'attribut de sa Providence, et les premiers
+hommes s'appelèrent _poètes théologiens_, c'est-à-dire _sages qui
+entendent le langage des dieux_, exprimé par les auspices de Jupiter.
+Ils furent surnommés _divins_, dans le sens du mot _devins_, qui vient
+de _divinari_, deviner, prédire. Cette science fut appelée _muse_,
+expression qu'Homère nous définit par _la science du bien et du mal_,
+qui n'est autre que la _divination_[35]. C'est encore, d'après cette
+_théologie mystique_ que les poètes furent appelés par les Grecs,
+[Grec: mustai], [qu'Horace traduit fort bien par _les interprètes des
+dieux_], lesquels expliquaient les divins mystères des auspices et des
+oracles. Toute nation païenne eut une sybille qui possédait cette
+science; on en a compté jusqu'à douze. Les sybilles et les
+oracles sont les choses les plus anciennes dont nous parle le
+paganisme.
+
+[Note 35: La défense de la divination faite par Dieu à son peuple
+fut le fondement de la véritable religion. (_Vico_).]
+
+ * * *
+
+Tout ce qui vient d'être dit s'accorde donc avec le mot célèbre,
+
+ . . . . La crainte seule a fait les premiers dieux;
+
+mais les hommes ne s'inspirèrent pas cette crainte les uns aux autres;
+ils la durent à leur propre imagination (ce qui répond à l'axiome:
+_les fausses religions sont nées de la crédulité et non de
+l'imposture_). Cette origine de l'_idolâtrie_ étant démontrée, celle
+de la _divination_ l'est aussi; ces deux soeurs naquirent en même
+temps. Les _sacrifices_ en furent une conséquence immédiate, puisqu'on
+les faisait pour _procurare_ (c'est-à-dire pour bien entendre) les
+auspices.
+
+Ce qui nous prouve que la poésie a dû naître ainsi, c'est ce caractère
+éternel et singulier qui lui est propre: _le sujet propre à la poésie
+c'est l'impossible, et pourtant le croyable_ (_impossibile
+credibile_). Il est impossible que la matière soit esprit, et pourtant
+l'on a cru que le ciel, d'où semblait partir la foudre, était Jupiter.
+Voilà encore pourquoi les poètes aiment tant à chanter les prodiges
+opérés par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition
+d'esprit peut être rapportée au sentiment instinctif de la
+toute-puissance de Dieu, qu'ont en eux les hommes de toutes les
+nations.
+
+Les vérités que nous venons d'établir renversent tout ce qui a été
+dit sur l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et Platon
+jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montré, c'est par
+un effet de la _faiblesse du raisonnement_ de l'homme, que la poésie
+s'est trouvée si sublime à sa naissance, et qu'avec tous les secours
+de la philosophie, de la poétique et de la critique, qui sont venues
+plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais égaler
+son premier essor[36]. Cette découverte de l'origine de la poésie
+détruit le préjugé commun sur la profondeur de la sagesse antique, à
+laquelle les modernes devraient désespérer d'atteindre, et dont tous
+les philosophes depuis Platon jusqu'à Bacon ont tant souhaité de
+pénétrer le secret. Elle n'a été autre chose qu'une _sagesse vulgaire
+de législateurs_ qui fondaient l'ordre social, et non point une
+_sagesse mystérieuse sortie du génie de philosophes profonds_. Aussi,
+comme on le voit déjà par l'exemple tiré de Jupiter, tous les _sens
+mystiques d'une haute philosophie_ attribués par les savans aux fables
+grecques et aux hiéroglyphes égyptiens, paraîtront aussi choquans que
+le _sens historique_ se trouvera facile et naturel.
+
+[Note 36: Voilà pourquoi Homère se trouve le premier de tous les
+poètes du genre _héroïque_, le plus sublime de tous, dans l'ordre du
+mérite comme dans celui du temps. (_Vico_).]
+
+
+§. II. COROLLAIRES
+
+_Relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle._
+
+1. On peut conclure de tout ce qui précède que, conformément au
+premier principe de la Science nouvelle, développé dans le chapitre
+_de la Méthode_ (_l'homme n'espérant plus aucun secours de la nature,
+appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
+sauver_), la Providence permit que les premiers hommes tombassent dans
+l'erreur de craindre une fausse divinité, un Jupiter auquel ils
+attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nuées de ces
+premiers orages, à la lueur de ces éclairs, ils aperçurent cette
+grande vérité, _que la Providence veille à la conservation du genre
+humain_. Aussi, sous un de ses principaux aspects, la Science nouvelle
+est d'abord une _théologie civile_, une explication raisonnée de la
+marche suivie par la Providence; et cette théologie commença par la
+sagesse _vulgaire_ des législateurs qui fondèrent les sociétés, en
+prenant pour base la croyance d'un Dieu doué de providence; elle
+s'acheva par la sagesse plus élevée (_riposta_) des philosophes qui
+démontrent la même vérité par des raisonnemens, dans leur théologie
+naturelle.
+
+2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, c'est une
+_philosophie de la propriété_ (ou _autorité_ dans le sens
+primitif où les douze tables prennent ce mot[37]). La première
+propriété fut _divine_: Dieu s'appropria les premiers hommes peu
+nombreux, qu'il tira de la vie sauvage pour commencer la vie
+sociale.--La seconde propriété fut _humaine_, et dans le sens le plus
+exact; elle consista pour l'homme dans la possession de ce qu'on ne
+peut lui ôter sans l'anéantir, dans le libre _usage de sa volonté_.
+Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette à la
+vérité. Les hommes commencèrent, dès ce moment, à exercer leur liberté
+en réprimant les impulsions passionnées du corps, de manière à les
+étouffer ou à les mieux diriger, effort qui caractérise les agens
+libres. Le premier acte libre des hommes fut d'abandonner la vie
+vagabonde qu'ils menaient dans la vaste forêt qui couvrait la terre,
+et de s'accoutumer à une vie sédentaire, si opposée à leurs
+habitudes.--Le troisième genre de propriété fut celle _de droit
+naturel_. Les premiers hommes qui abandonnaient la vie vagabonde
+occupèrent des terres et y restèrent long-temps; ils en devinrent
+seigneurs par droit d'occupation et de longue possession. C'est
+l'origine de tous les _domaines_.
+
+[Note 37: On continua à appeler dans le droit, _nos auteurs_, ceux
+dont nous tenons un droit à une propriété. (_Vico_).]
+
+Cette _philosophie de la propriété_ suit naturellement la _théologie
+civile_ dont nous parlions. Éclairée par les preuves que lui fournit
+la théologie civile, elle éclaire elle-même avec celles qui lui sont
+propres, les preuves que la philologie tire de l'histoire et
+des langues; trois sortes de preuves qui ont été énumérées dans le
+chapitre de la méthode. Introduisant la certitude dans le domaine de
+la liberté humaine, dont l'étude est si incertaine de sa nature, elle
+éclaire les ténèbres de l'antiquité, et _donne forme de science à la
+philologie_.
+
+3. Le troisième aspect est une _histoire des idées humaines_. De même
+que la _métaphysique poétique_ s'est divisée en plusieurs sciences
+subalternes, _poétiques_ comme leur mère, cette histoire des idées
+nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultivées par
+les nations, et des sciences spéculatives étudiées de nos jours par
+les savans.
+
+4. Le quatrième aspect est une _critique philosophique_ qui naît de
+l'histoire des idées mentionnée ci-dessus. Cette critique cherche ce
+que l'on doit croire sur les fondateurs, ou auteurs des nations,
+lesquels doivent précéder de plus de mille ans les auteurs de livres,
+qui est l'objet de la critique philologique.
+
+5. Le cinquième aspect est une _histoire idéale éternelle_ dans
+laquelle tournent les histoires réelles de toutes les nations. De
+quelque état de barbarie et de férocité que partent les hommes pour se
+civiliser par l'influence des religions, les sociétés commencent, se
+développent et finissent d'après des lois que nous examinerons dans ce
+second livre, et que nous retrouverons au livre IV où nous suivons _la
+marche des sociétés_, et au livre V où nous observons le _retour des
+choses humaines_.
+
+6. Le sixième aspect est un système du _droit naturel des
+gens_. C'était avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden
+et Puffendorf devaient commencer leurs systèmes (axiome 106: _les
+sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où commence le
+sujet dont elles traitent_). Ils se sont égarés tous trois, parce
+qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. Je veux dire qu'ils
+supposent d'abord un état de civilisation où les hommes seraient déjà
+éclairés par une _raison développée_, état dans lequel les nations ont
+produit les philosophes qui se sont élevés jusqu'à l'idéal de la
+justice. En premier lieu, Grotius procède indépendamment du principe
+d'une Providence, et prétend que son système donne un degré nouveau de
+précision à toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques
+contre les jurisconsultes romains portent à faux, puisqu'ils ont pris
+pour principe la Providence divine, et qu'ils ont voulu traiter du
+_droit naturel des gens_, et non point du droit naturel des
+philosophes, et des théologiens moralistes.--Ensuite vient Selden,
+dont le système suppose la Providence. Il prétend que le droit des
+enfans de Dieu s'étendit à toutes les nations, sans faire attention au
+caractère inhospitalier des premiers peuples, ni à la division établie
+entre les Hébreux et les Gentils; sans observer que les Hébreux ayant
+perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'Égypte, il fallut
+que Dieu lui-même le leur rappelât en leur donnant sa loi sur le mont
+Sinaï. Il oublie que Dieu, dans sa loi, défend jusqu'aux
+pensées injustes, chose dont ne s'embarrassèrent jamais les
+législateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hébreux ont
+transmis aux Gentils leur droit naturel, contre l'aveu magnanime de
+Josephe, contre la réflexion de Lactance cité plus haut? Ne connaît-on
+pas enfin la haine des Hébreux contre les Gentils, haine qu'ils
+conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?--Quant à
+Puffendorf, il commence son système par _jeter l'homme dans le monde,
+sans soin ni secours de Dieu_. En vain il essaie d'excuser dans une
+dissertation particulière cette hypothèse épicurienne. Il ne peut pas
+dire le premier mot en fait de droit, sans prendre la Providence pour
+principe[38].--Pour nous, persuadés que l'idée du droit et
+l'idée d'une _Providence_ naquirent en même temps, nous commençons à
+parler du _droit_ en parlant de ce moment où les premiers auteurs des
+nations conçurent l'idée de Jupiter. Ce droit fut d'abord _divin_,
+dans ce sens qu'il était interprété par la _divination_, science des
+auspices de Jupiter; les auspices furent les _choses divines_, au
+moyen desquelles les nations païennes réglaient toutes les _choses
+humaines_, et la réunion des unes et des autres forme le sujet de la
+jurisprudence.
+
+[Note 38: _Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond
+dans la première édition:_ Grotius prétend que son système peut se
+passer de l'idée de la Providence. Cependant sans religion les hommes
+ne seraient pas réunis en nations.... Point de physique sans
+mathématique; point de morale ni de politique sans métaphysique,
+c'est-à-dire sans démonstration de Dieu.--Il suppose le premier homme
+bon, parce qu'il n'était _pas mauvais_. Il compose le genre humain à
+sa naissance d'hommes _simples et débonnaires_, qui auraient été
+poussés par l'intérêt à la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothèse
+d'Épicure.
+
+Puis vient Selden, qui appuie son système sur le petit nombre de lois
+que Dieu dicta aux enfans de Noé. Mais Sem fut le seul qui persévéra
+dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun à ses
+descendans et à ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutôt
+qu'il fonda un droit exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs
+des Gentils...
+
+Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde _sans secours de la
+Providence_, hasarde une hypothèse digne d'Épicure, ou plutôt de
+Hobbes....
+
+Écartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient découvrir les sources
+de tout ce qui a rapport à l'économie du droit naturel des gens, ni
+celles des religions, des langues et des lois, ni celles de la paix et
+de la guerre, des traités, etc. De là deux erreurs capitales.
+
+1. D'abord ils croient que leur droit naturel, fondé sur les théories
+des philosophes, des théologiens, et sur quelques-unes de celles des
+jurisconsultes, et qui est éternel dans son idée abstraite, a dû être
+aussi éternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les
+jurisconsultes romains raisonnent mieux en considérant ce droit
+naturel comme ordonné par la Providence, et comme éternel en ce sens,
+que sorti des mêmes origines que les religions, il passe comme elles
+par différens âges, jusqu'à ce que les philosophes viennent le
+perfectionner et le compléter par des théories fondées sur l'idée de
+la justice éternelle.
+
+2. Leurs systèmes n'embrassent pas la moitié du droit naturel des
+gens. Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre
+humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport à la conservation
+des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel établi
+séparément dans chaque cité qui a préparé les peuples à reconnaître,
+dès leurs premières communications, le sens commun qui les unit, de
+sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes à toute la
+nature humaine, et les respectassent comme dictées par la Providence.
+(_Vico_).]
+
+7. Considérée sous le dernier de ses principaux aspects, la Science
+nouvelle nous donnera les _principes et les origines de l'histoire
+universelle_, en partant de l'âge appelé par les Égyptiens _âge des
+Dieux_, par les Grecs, _âge d'or_. Faute de connaître la
+_chronologie raisonnée de l'histoire poétique_, on n'a pu saisir
+jusqu'ici l'enchaînement de toute l'_histoire du monde païen_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.
+
+
+§ I.
+
+La _métaphysique_, ainsi nommée lorsqu'elle contemple les choses dans
+tous les genres de l'être, devient _logique_ lorsqu'elle les considère
+dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les désigne; de
+même la poésie a été considérée par nous comme une _métaphysique
+poétique_, dans laquelle les poètes théologiens prirent la plupart des
+choses matérielles pour des êtres divins; la même poésie, occupée
+maintenant d'exprimer l'idée de ces divinités, sera considérée comme
+une _logique poétique_.
+
+_Logique_ vient de [Grec: logos]. Ce mot, dans son premier sens, dans
+son sens propre, signifia _fable_ (qui a passé dans l'italien _favella_,
+langage, discours); la fable, chez les Grecs, se dit aussi [Grec:
+mythos], d'où les latins tirèrent le mot _mutus_; en effet, dans les
+_temps muets_, le discours fut _mental_; aussi [Grec: logos] signifie
+_idée_ et _parole_. Une telle langue convenait à des âges religieux
+(_les religions veulent être révérées en silence, et non pas
+raisonnées_). Elle dut commencer par des signes, des gestes, des
+indications matérielles dans un rapport naturel avec les idées: aussi
+[Grec: logos], _parole_, eut en outre chez les Hébreux le sens
+d'_action_, chez les Grecs celui de _chose_. [Grec: Mythos] a été aussi
+défini un _récit véritable_, un _langage véritable_[39]. Par
+_véritable_, il ne faut pas entendre ici _conforme à la nature des
+choses_, comme dut l'être la _langue sainte_, enseignée à Adam par Dieu
+même.
+
+[Note 39: _C'est cette langue naturelle que les hommes ont parlée
+autrefois_, selon Platon et Jamblique. Platon a deviné plutôt que
+découvert cette vérité. Delà l'inutilité de ses recherches dans le
+Cratylo, delà les attaques d'Aristote et de Gallen. (_Vico_).]
+
+La première langue que les hommes se firent eux-mêmes fut toute
+d'imagination, et eut pour signes les substances même qu'elle animait,
+et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cybèle,
+Neptune, étaient simplement le ciel, la terre, la mer, que les
+premiers hommes, muets encore, exprimaient en les montrant du doigt,
+et qu'ils imaginaient comme des êtres animés, comme des dieux; avec
+les noms de ces trois divinités, ils exprimaient toutes les choses
+relatives au ciel, à la terre, à la mer. Il en était de même des
+autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs à Flore, tous les
+fruits à Pomone.
+
+Nous suivons encore une marche analogue à celle de ces premiers
+hommes, mais c'est à l'égard des choses intellectuelles,
+telles que les facultés de l'âme, les passions, les vertus, les vices,
+les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'idée
+comme d'autant de _femmes_ (la justice, la poésie, etc.), et nous
+ramenons à ces êtres fantastiques toutes les causes, toutes les
+propriétés, tous les effets des choses qu'ils désignent. C'est que
+nous ne pouvons exposer au-dehors les choses intellectuelles contenues
+dans notre entendement, sans être secondés par l'imagination, qui nous
+aide à les expliquer et à les peindre sous une image humaine. Les
+premiers hommes (les _poètes théologiens_), encore incapables
+d'abstraire, firent une chose toute contraire, mais plus sublime: ils
+donnèrent des sentimens et des passions aux êtres matériels, et même
+aux plus étendus de ces êtres, au ciel, à la terre, à la mer. Plus
+tard, la puissance d'abstraire se fortifiant, ces vastes imaginations
+se resserrèrent, et les mêmes objets furent désignés par les signes
+les plus petits; Jupiter, Neptune et Cybèle devinrent si petits, si
+légers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut
+sur la mer porté dans un mince coquillage, et la troisième fut assise
+sur un lion.
+
+Les formes mythologiques (_mitologie_) doivent donc être, comme le mot
+l'indique, le _langage propre des fables_; les fables étant autant de
+genres dans la langue de l'imagination (_generi fantastici_), les
+formes mythologiques sont des _allégories_ qui y répondent. Chacune
+comprend sous elle plusieurs espèces ou plusieurs individus.
+Achille est l'idée de la valeur, commune à tous les vaillans; Ulysse,
+l'idée de la prudence commune à tous les sages.
+
+
+§. II. COROLLAIRES
+
+_Relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres des
+poètes._
+
+1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette
+logique poétique. Le plus brillant, et pour cela même le plus fréquent
+et le plus nécessaire, c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus
+approuvée que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux
+choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par laquelle les
+premiers poètes animèrent les corps sans vie, et les douèrent de tout
+ce qu'ils avaient eux-mêmes, de sentiment et de passion; si les
+premières fables furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé
+d'une fable.--Ceci nous donne un moyen de juger du temps où les
+métaphores furent introduites dans les langues. Toutes les métaphores
+tirées par analogie des objets corporels pour signifier des
+abstractions, doivent dater de l'époque où le jour de la philosophie a
+commencé à luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots
+nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus
+sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que,
+dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions
+relatives aux choses inanimées sont tirées par métaphore, du
+corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines.
+Ainsi _tête_, pour cime, ou commencement, _bouche_ pour toute
+ouverture, _dents_ d'une charrue, d'un râteau, d'une scie, d'un
+peigne, _langue_ de terre, _gorge_ d'une montagne, une _poignée_ pour
+un petit nombre, _bras_ d'un fleuve, _coeur_ pour le milieu, _veine_
+d'une mine, _entrailles_ de la terre, _côte_ de la mer, _chair_ d'un
+fruit; le vent _siffle_, l'onde _murmure_, un corps _gémit_ sous un
+grand poids. Les latins disaient _sitire agros_, _laborare fructus_,
+_luxuriari segetes_; et les Italiens disent _andar in amore le
+piente_, _andar in pazzia le viti_, _lagrimare gli orni_, et _fronte_,
+_spalle_, _occhi_, _barbe_, _collo_, _gamba_, _piede_, _pianta_,
+appliqués à des choses inanimées. On pourrait tirer d'innombrables
+exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que
+l'_homme ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers_; dans
+les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui-même un univers
+entier. De même que la métaphysique de la raison nous enseigne que
+_par l'intelligence l'homme devient tous les objets_ (_homo
+intelligendo fit omnia_), la métaphysique de l'imagination nous
+démontre ici que l'_homme devient tous les objets faute
+d'intelligence_ (_homo non intelligendo fit omnia_); et peut-être le
+second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans
+l'exercice de l'intelligence, étend son esprit pour saisir les objets,
+et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets
+de lui-même, et par cette transformation devient à lui seul
+toute la nature.
+
+2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une telle
+métaphysique, les premiers poètes devaient tirer les noms des choses
+d'_idées sensibles et plus particulières_; voilà les deux sources de
+la métonymie et de la _synecdoque_. En effet, la métonymie du _nom de
+l'auteur pris pour celui de l'ouvrage_, vint de ce que l'auteur était
+plus souvent nommé que l'ouvrage; celle _du sujet pris pour sa forme
+et ses accidens_ vint de l'incapacité d'abstraire du sujet les
+accidens et la forme. Celles de _la cause pour l'effet_ sont autant de
+petites fables; les hommes s'imaginèrent les causes comme des _femmes_
+qu'ils revêtaient de leurs effets: ainsi l'_affreuse pauvreté_, la
+_triste vieillesse_, la _pâle mort_.
+
+3. La _synecdoque_ fut employée ensuite, à mesure que l'on s'éleva des
+particularités aux généralités, ou que l'on réunit les parties pour
+composer leurs entiers. Le nom de _mortel_ fut d'abord réservé aux
+_hommes_, seuls êtres dont la condition mortelle dût se faire
+remarquer. Le mot _tête_ fut pris pour l'_homme_, dont elle est la
+partie la plus capable de frapper l'attention. _Homme_ est une
+abstraction qui comprend génériquement le corps et toutes ses parties,
+l'intelligence et toutes les facultés intellectuelles, le coeur et
+toutes les habitudes morales. Il était naturel que dans l'origine
+_tignum_ et _culmen_ signifiassent au propre une _poutre_ et de la
+_paille_; plus tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots
+signifièrent tout l'édifice. De même le _toit_ pour la maison
+entière, parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un
+abri pour toute habitation. Ainsi _puppis_, la poupe, pour le
+vaisseau, parce que cette partie la plus élevée du vaisseau est la
+première qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une
+_voile_, pour un _vaisseau_. _Mucro_, la _pointe_, pour l'_épée_; ce
+dernier mot est abstrait et comprend génériquement la pomme, la garde,
+le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarquèrent d'abord, ce
+fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matière pour
+l'ensemble de la matière et de la forme: par exemple, le _fer_ pour
+l'_épée_; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la
+matière. Cette figure mêlée de métonymie et de synecdoque, _tertia
+messis erat_, c'était la troisième moisson, fut, sans aucun doute,
+employée d'abord naturellement et par nécessité; il fallait plus de
+mille ans pour que le terme astronomique _année_ pût être inventé.
+Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour désigner un espace de
+dix ans, _nous avons moissonné dix fois_.--Ce vers, où se trouvent
+réunies une métonymie et deux synecdoques,
+
+ _Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,_
+
+n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractérisa les
+premiers âges. Pour dire _tant d'années_, on disait _tant d'épis_, ce
+qui est encore plus particulier que _moissons_. L'expression
+n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont
+cru voir l'effort de l'art.
+
+4. L'_ironie_ ne peut certainement prendre naissance que dans
+les temps où l'on réfléchit. En effet, elle consiste dans un mensonge
+_réfléchi_ qui prend le masque de la vérité. Ici nous apparaît un
+grand principe qui confirme notre découverte de l'_origine de la
+poésie_; c'est que les premiers hommes des nations païennes ayant eu
+la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, _les premières fables ne
+purent contenir rien de faux_, et furent nécessairement, comme elles
+ont été définies, des _récits véritables_.
+
+5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que _les tropes_, qui se
+réduisent tous aux quatre espèces que nous avons nommées, ne sont
+point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des
+écrivains, mais _des formes nécessaires dont toutes les nations se
+sont servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pensées_, et
+que ces expressions, à leur origine, ont été employées dans leur sens
+propre et naturel. Mais, à mesure que l'esprit humain se développa, à
+mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes
+abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces, ou unissant les
+parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes
+devinrent des figures. Ainsi, nous commençons à ébranler ces deux
+erreurs communes des grammairiens, qui regardent _le langage des
+prosateurs comme propre, celui des poètes comme impropre_; et qui
+croient _que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers_.
+
+6. Les monstres, les _métamorphoses poétiques_, furent le
+résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la forme et les
+propriétés d'un sujet, caractère essentiel aux premiers hommes, comme
+nous l'avons prouvé dans les axiomes. Guidés par leur logique
+grossière, ils devaient _mettre ensemble des sujets_, lorsqu'ils
+voulaient _mettre ensemble des formes_, ou bien _détruire un sujet
+pour séparer sa forme première de la forme opposée qui s'y trouvait
+jointe_.
+
+7. La _distinction des idées_ fit les _métamorphoses_. Entre autres
+phrases _héroïques_ qui nous ont été conservées dans la jurisprudence
+antique, les Romains nous ont laissé celle de _fundum fieri_, pour
+_auctorem fieri_; de même que le fonds de terre soutient et la couche
+superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé, ou planté, ou
+bâti, de même l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son
+approbation; l'approbateur quitte le caractère d'un être qui se meut à
+sa volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose stable.
+
+
+§. III. COROLLAIRES
+
+_Relatifs aux caractères poétiques employés comme signes du langage
+par les premières nations._
+
+Le langage poétique fut encore employé long-temps dans l'âge
+historique, à-peu-près comme les fleuves larges et rapides qui
+s'étendent bien loin dans la mer, et préservent, par leur
+impétuosité, la douceur naturelle de leurs eaux. Si on se
+rappelle deux axiomes (48, _Il est naturel aux enfans de transporter
+l'idée et le nom des premières personnes, des premières choses qu'ils
+ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont avec
+elles quelque ressemblance, quelque rapport._--49. _Les Égyptiens
+attribuaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes utiles ou
+nécessaires à la vie humaine_), on sentira que la langue poétique peut
+nous fournir, relativement à ces _caractères_ qu'elle employait, la
+matière de grandes et importantes découvertes dans les choses de
+l'antiquité.
+
+1. Solon fut un _sage_, mais de _sagesse vulgaire_ et non de _sagesse
+savante_ (_riposta_). On peut conjecturer qu'il fut chef du parti du
+peuple, lorsque Athènes était gouvernée par l'aristocratie, et que ce
+conseil fameux qu'il donnait à ses concitoyens (_connaissez-vous
+vous-mêmes_), avait un sens politique plutôt que moral, et était
+destiné à leur rappeler l'égalité de leurs droits. Peut-être même
+_Solon n'est-il que le peuple d'Athènes, considéré comme reconnaissant
+ses droits, comme fondant la démocratie_. Les Égyptiens avaient
+rapporté à Hermès toutes les découvertes utiles; les Athéniens
+rapportèrent à Solon toutes les institutions démocratiques.--De même,
+Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du gouvernement
+aristocratique qui avait précédé.[40]
+
+[Note 40: La plupart des lois dont les Athéniens et les
+Lacédémoniens font honneur à Solon et à Lycurgue, leur ont été
+attribuées à tort, puisqu'elles sont entièrement contraires au
+principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aréopage, qui
+existait dès le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste
+avait été absous du meurtre de sa mère par la voix de Minerve
+(c'est-à-dire par le partage égal des voix). Cet aréopage, institué
+par Solon, le fondateur de la démocratie à Athènes, maintient de toute
+sa sévérité le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Périclès.
+Au contraire on attribue à Lycurgue, au fondateur de la république
+aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue à celle que les
+Gracques proposèrent à Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut
+réellement introduire à Sparte un partage égal des terres conforme aux
+principes de la démocratie, il fut étranglé par ordre des Éphores.
+_Édition de_ 1730, _pag._ 209.]
+
+2. Ainsi durent être attribuées à Romulus toutes les lois
+relatives à la division des ordres; à Numa tous les réglemens qui
+concernaient les choses saintes et les cérémonies sacrées; à
+Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires; à
+Servius-Tullius le cens, base de toute démocratie[41], et beaucoup
+d'autres lois favorables à la liberté populaire; à Tarquin-l'Ancien,
+tous les signes et emblèmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome,
+contribuèrent à la majesté de l'empire.
+
+[Note 41: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractère des
+institutions de Servius-Tullius a été suivie par M. Niebuhr. (_N. du
+T._)]
+
+3. Ainsi durent être attribuées aux décemvirs, et ajoutées aux
+Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir été
+faites qu'à une époque postérieure. Je n'en veux pour exemple que la
+défense d'imiter le luxe des Grecs dans les funérailles. Défendre l'abus
+avant qu'il se fût introduit, c'eût été le faire connaître, et comme
+l'enseigner. Or, il ne put s'introduire à Rome qu'après les guerres
+contre Tarente et Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencèrent à se
+mêler aux Grecs. Cicéron observe que la loi est exprimée en latin, dans
+les mêmes termes où elle fut conçue à Athènes.
+
+4. Cette découverte des caractères poétiques nous prouve qu'Ésope doit
+être placé dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la
+Grèce. Les sept sages furent admirés pour avoir commencé à donner des
+préceptes de morale et de politique _en forme de maximes_, comme le
+fameux _Connaissez-vous vous-même_; mais, auparavant, Ésope avait
+donné de tels préceptes _en forme de comparaisons et d'exemples_,
+exemples dont les poètes avaient emprunté le langage à une époque plus
+reculée encore. En effet, dans l'ordre des idées humaines, on observe
+les _choses semblables_ pour les employer d'abord comme _signes_,
+ensuite comme _preuves_. On prouve d'abord par l'_exemple_, auquel une
+chose semblable suffit, et finalement par l'_induction_, pour laquelle
+il en faut plusieurs. Socrate, père de toutes les sectes
+philosophiques, introduisit la dialectique par l'_induction_, et
+Aristote la compléta avec le _syllogisme_, qui ne peut prouver qu'au
+moyen d'une idée générale. Mais pour les esprits peu étendus encore,
+il suffit de leur présenter une _ressemblance_ pour les persuader:
+Ménénius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain à
+l'obéissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles
+d'Ésope.
+
+Le petit peuple des cités héroïques se nourrissait de ces
+préceptes politiques dictés par la raison naturelle: _Ésope est le
+caractère poétique des plébéiens considérés sous cet aspect_. On lui
+attribua ensuite beaucoup de fables morales, et il devint le _premier
+moraliste_, de la même manière que Solon était devenu _le législateur_
+de la république d'Athènes. Comme Ésope avait donné ses préceptes _en
+forme de fables_, on le plaça avant Solon, qui avait donné les siens
+_en forme de maximes_. De telles fables durent être écrites d'abord
+_en vers héroïques_, comme plus tard, selon la tradition, elles le
+furent _en vers iambiques_, et enfin _en prose_, dernière forme sous
+laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers iambiques
+furent pour les Grecs un langage intermédiaire entre celui des vers
+héroïques et celui de la prose.
+
+5. De cette manière, on rapporta aux auteurs de la _sagesse vulgaire_
+les découvertes de la _sagesse_ philosophique. Les Zoroastre en
+Orient, les Trismégiste en Égypte, les Orphée en Grèce, en Italie les
+Pythagore, devinrent, dans l'opinion, des _philosophes_, de
+_législateurs_ qu'ils avaient été. En Chine, Confucius a subi la même
+métamorphose.
+
+
+§. IV. COROLLAIRES
+
+_Relatifs à l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous
+donner celle des hiéroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des
+médailles, des monnaies._
+
+Après avoir examiné la théologie des poètes ou _métaphysique
+poétique_, nous avons traversé la _logique poétique_ qui en résulte,
+et nous arrivons à la _recherche de l'origine des langues et des
+lettres_. Il y a autant d'opinions sur ce sujet difficile, qu'on peut
+compter de savans qui en ont traité. La difficulté vient d'une erreur
+dans laquelle ils sont tous tombés: ils ont regardé comme choses
+distinctes, l'origine des langues et celle des lettres, que la nature
+a unies. Pour être frappé de cette union, il suffisait de remarquer
+l'étymologie commune de [Grec: grammatikê], _grammaire_, et de
+[Grec: grammata], _lettres_, caractères ([Grec: graphôs], _écrire_);
+de sorte que la _grammaire_, qu'on définit _l'art de parler_, devrait
+être définie l'_art d'écrire_, comme l'appelle Aristote.--D'un autre
+côté, _caractères_ signifie _idées_, _formes_, _modèles_; et
+certainement les _caractères poétiques_ précédèrent _ceux des sons
+articulés_. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homère les
+lettres vulgaires n'étaient pas encore inventées.--Enfin, si les
+lettres avaient été dans l'origine des _figures de sons
+articulés_ et non des signes arbitraires[42], elles devraient être
+uniformes chez toutes les nations, comme les sons articulés. Ceux qui
+désespéraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que
+les premières nations _ont pensé au moyen des symboles ou caractères
+poétiques, ont parlé en employant pour signes les fables, ont écrit en
+hiéroglyphes_, principes certains qui doivent guider la philosophie
+dans l'étude des _idées humaines_, comme la philologie dans l'étude
+des _paroles humaines_.
+
+[Note 42: Vico semble adopter une opinion très différente quelques
+pages plus loin. (_N. du T._)]
+
+Avant de rechercher l'origine des langues et des lettres, les
+philosophes et les philologues devaient se représenter les premiers
+hommes du paganisme comme concevant les objets par l'idée que leur
+imagination en personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre
+langage, par des gestes ou par des _signes matériels_ qui avaient des
+rapports naturels avec les idées.[43]
+
+[Note 43: Par exemple, _trois épis_, ou l'_action de couper trois
+fois des épis_, pour signifier _trois années_.--Platon et Jamblique
+ont dit que cette langue, dont les expressions portaient avec elles
+leur sens naturel, s'était parlée autrefois. Ce fut sans doute cette
+langue _atlantique_ qui, selon les savans, exprimait les idées par la
+nature même des choses, c'est-à-dire, par leurs propriétés naturelles
+(_Vico_).]
+
+En tête de ce que nous ayons à dire sur ce sujet, nous plaçons la
+tradition égyptienne selon laquelle _trois langues_ se sont parlées,
+correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux _trois âges_
+écoulés depuis le commencement du monde, _âges des dieux,
+des héros et des hommes_. La première langue avait été la _langue
+hiéroglyphique_, ou _sacrée_, ou _divine_; la seconde _symbolique_,
+c'est-à-dire employant pour caractères les _signes_ ou _emblèmes
+héroïques_; la troisième _épistolaire_, propre à faire communiquer
+entre elles les personnes éloignées, pour les besoins présens de la
+vie.--On trouve dans l'Iliade deux passages précieux qui nous prouvent
+que les Grecs partagèrent cette opinion des Égyptiens. _Nestor_, dit
+Homère, _vécut trois âges d'hommes parlant diverses langues_. Nestor a
+dû être un _symbole de la chronologie_, déterminée par les trois
+langues qui correspondaient aux trois âges des Égyptiens. Cette phrase
+proverbiale, _vivre les années de Nestor_, signifiait, vivre autant
+que le monde. Dans l'autre passage, Énée raconte à Achille que _des
+hommes parlant diverses langues commencèrent à habiter Ilion depuis le
+temps où Troie fut rapprochée des rivages de la mer, et où Pergame en
+devint la citadelle_.--Plaçons à côté de ces deux passages la
+tradition égyptienne d'après laquelle _Thot_ ou _Hermès aurait trouvé
+les lois et les lettres_.
+
+À l'appui de ces vérités nous présenterons les suivantes: chez les
+Grecs, le mot _nom_ signifia la même chose que _caractère_[44], et par
+analogie, les pères de l'Église traitent indifféremment _de divinis
+caracteribus_ et _de divinis nominibus_. _Nomen_ et _definitio_
+signifient la même chose, puisqu'en termes de rhétorique, on dit
+_quæstio nominis_ pour celle qui cherche la _définition_ du fait, et
+qu'en médecine la partie qu'on appelle _nomenclature_ est celle qui
+_définit_ la nature des maladies.--Chez les Romains, _nomina_ désigna
+d'abord et dans son sens propre les _maisons partagées en plusieurs
+familles_. Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le même sens, comme le
+prouvent les noms patronymiques, les noms des pères, dont les poètes, et
+surtout Homère, font un usage si fréquent. De même, les patriciens de
+Rome sont définis dans Tite-Live de la manière suivante, _qui possunt
+nomine ciere patrem_. Ces noms patronymiques se perdirent ensuite dans
+la Grèce, lorsqu'elle eut partout des gouvernemens démocratiques; mais à
+Sparte, république aristocratique, ils furent conservés par les
+Héraclides.--Dans la langue de la jurisprudence romaine, _nomen_
+signifie _droit_; et en grec, [Grec: nomos], qui en est à-peu-près
+l'homonyme, a le sens de _loi_. De [Grec: nomos], vient [Grec: nomisma]
+_monnaie_, comme le remarque Aristote; et les étymologistes veulent que
+les Latins aient aussi tiré de [Grec: nomos], leur _nummus_. Chez les
+Français, du mot _loi_ vient _aloi_, titre de la monnaie. Enfin au moyen
+âge, la loi ecclésiastique fut appelée _canon_, terme par lequel on
+désignait aussi la redevance emphytéotique payée par l'emphytéote....
+Les Latins furent peut-être conduits par une idée analogue, à désigner
+par un même mot _jus_, le _droit_ et l'_offrande_ ordinaire que l'on
+faisait à Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien nom de
+ce dieu _Jous_, dérivèrent les génitifs _Jovis_ et _juris_.--Les Latins
+appelaient les terres _prædia_, parce que, ainsi que nous le ferons
+voir, les premières terres cultivées furent les premières _prædæ_ du
+monde. C'est à ces terres que le mot _domare_, dompter, fut appliqué
+d'abord. Dans l'ancien droit romain, on les disait _manucaptæ_, d'où est
+resté _manceps_, celui qui est obligé sur immeuble envers le trésor. On
+continua de dire dans les lois romaines, _jura prædiorum_, pour désigner
+les servitudes qu'on appelle _réelles_, et qui sont attachées à des
+immeubles. Ces terres _manucaptæ_ furent sans doute appelées d'abord
+_mancipia_, et c'est certainement dans ce sens qu'on doit entendre
+l'article de la loi des douze tables, _qui nexum faciet mancipiumque_.
+Les Italiens considérèrent la chose sous le même aspect que les anciens
+Latins, lorsqu'ils appelèrent les terres _poderi_, de _podere_,
+puissance; c'est qu'elles étaient acquises par la force; ce qui est
+encore prouvé par l'expression du moyen âge, _presas terrarum_, pour
+dire les _champs avec leurs limites_. Les Espagnols appellent _prendas_
+les entreprises courageuses; les Italiens disent _imprese_ pour
+_armoiries_, et _termini_ pour _paroles_, expression qui est restée dans
+la scholastique. Ils appellent encore les armoiries _insegne_, d'où leur
+vient le verbe _insegnare_. De même Homère, au temps duquel on ne
+connaissait pas encore les lettres alphabétiques, nous apprend que la
+lettre de Pretus contre Bellérophon fut écrite en _signes_, [Grec:
+sêmata].
+
+[Note 44: Le besoin d'assurer les terres à leurs possesseurs fut
+un des motifs qui déterminèrent le plus puissamment l'invention des
+_caractères_ ou _noms_ (dans le sens originaire de _nomina_, maisons
+divisées en plusieurs familles ou _gentes_). Ainsi Mercure
+Trismégiste, symbole poétique des premiers fondateurs de la
+civilisation égyptienne, inventa les _lois_ et les _lettres_; et c'est
+du nom de Mercuro, regardé aussi comme le Dieu des marchands,
+_mercatorum_, que les Italiens disent _mercare_ pour marquer de
+_lettres_ ou de _signes_ quelconques les bestiaux et les autres objets
+de commerce (_robe da mercantara_) pour la distinction et la sûreté
+des propriétés. Qui ne s'étonnerait de voir subsister jusqu'à nos
+jours une telle conformité de pensée et de langage entre les nations?
+(_Vico_).]
+
+Pour compléter tout ceci, nous ajouterons trois vérités
+incontestables: 1º dès qu'il est démontré que les premières nations
+païennes furent _muettes_ dans leurs commencemens, on doit admettre
+qu'elles s'expliquèrent par des _gestes_ ou des _signes matériels_,
+qui avaient un rapport naturel avec les idées; 2º elles durent
+assurer par des _signes_ les _limites de leurs champs_, et conserver
+des _monumens durables de leurs droits_; 3º toutes employèrent la
+_monnaie_.--Toutes les vérités que nous venons d'énoncer nous donnent
+l'_origine des langues et des lettres_, dans laquelle se trouve
+comprise celle des _hiéroglyphes_, des _lois_, des _noms_, des
+_armoiries_, des _médailles_, des _monnaies_, et en général, de la
+_langue_ que parla, de l'écriture qu'employa, dans son origine, le
+_droit naturel des gens_.[45]
+
+[Note 45: Telle est l'origine des _armoiries_, et par suite des
+_médailles_. Les familles, puis les nations, les employèrent d'abord
+par nécessité. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et
+d'érudition. On a donné à ces _emblèmes_ le nom d'_héroïques_, sans en
+bien sentir le motif. Les modernes ont besoin d'y inscrire des devises
+qui leur donnent un sens; il n'en était pas de même des emblèmes
+employés naturellement dans les temps héroïques; leur silence parlait
+assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi _trois épis_,
+ou le _geste de couper trois fois des épis_, signifiait naturellement
+_trois années_; d'où il vint que _caractère_ et _nom_ s'employèrent
+indifféremment l'un pour l'autre, et que les mots _nom_ et _nature_
+eurent la même signification, comme nous l'avons dit plus haut.
+
+Ces _armoiries_, ces _armes_ et _emblèmes des familles_, furent
+employés au moyen âge, lorsque les nations, redevenues muettes,
+perdirent l'usage du langage vulgaire. Il ne nous reste aucune
+connaissance des langues que parlaient alors les Italiens, les
+Français, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prêtres
+seuls savaient le latin et le grec. En français _clerc_ voulait dire
+souvent _lettré_; au contraire, chez les italiens, _laico_ se disait
+pour _illettré_, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi
+les prêtres mêmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes
+souscrits par des évêques, où ils ont mis simplement la marque d'une
+croix, faute de savoir écrire leur nom. Parmi les prélats instruits,
+il y en avait même peu qui eussent écrire. Le père Mabillon, dans son
+ouvrage _de re diplomaticâ_, a pris le soin de reproduire par la
+gravure les signatures apposées par des évêques et des archevêques aux
+actes des Conciles de ces temps barbares; l'écriture en est plus
+informe que celle des hommes les plus ignorans d'aujourd'hui; et
+pourtant ces prélats étaient les chanceliers des royaumes chrétiens,
+comme aujourd'hui encore les trois archevêques archichanceliers de
+l'Empire pour les langues allemande, française et italienne. Une loi
+anglaise accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver
+qu'il sait lire. C'est peut-être pour cette cause que plus tard le mot
+_lettré_ a fini par avoir à-peu-près le même sens que celui de
+savant.--Il est encore résulté de cette ignorance de l'écriture, que
+dans les anciennes maisons il n'y a guères de mur où l'on n'ait gravé
+quelque figure, quelqu'emblème.
+
+Concluons de tout ceci que ces _signes_ divers, employés
+nécessairement par les nations _muettes_ encore, pour assurer la
+distinction des propriétés furent ensuite appliqués aux usages
+publics, soit à ceux de la paix (d'où provinrent les médailles), soit
+à ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des
+hiéroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des
+nations qui parlent des langues différentes et qui par conséquent sont
+_muettes_ l'une par rapport à l'autre.]
+
+Pour établir ces principes sur une base plus solide encore,
+nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiéroglyphes
+auraient été inventés par les philosophes, pour y cacher les mystères
+d'une sagesse profonde, comme on l'a cru des Égyptiens. Ce
+fut pour toutes les premières nations une nécessité naturelle de
+s'exprimer en hiéroglyphes. À ceux des Égyptiens et des Éthiopiens
+nous croyons pouvoir joindre les caractères magiques des Chaldéens;
+les cinq présens, les _cinq paroles matérielles_ que le roi des
+Scythes envoya à Darius fils d'Hystaspe; les pavots que
+Tarquin-le-Superbe abattit avec sa baguette devant le messager de son
+fils; les rébus de Picardie employés, au moyen âge, dans le nord de la
+France. Enfin les anciens Écossais (selon Boëce), les Mexicains et
+autres peuples indigènes de l'Amérique écrivaient en hiéroglyphes,
+comme les Chinois le font encore aujourd'hui.
+
+1. Après avoir détruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois
+langues distinguées par les Égyptiens; et pour parler d'abord de la
+première, nous remarquerons qu'Homère, dans cinq passages, fait
+mention d'une langue plus ancienne que la sienne, qui est
+l'_héroïque_; il l'appelle _langue des dieux_. D'abord dans l'Iliade:
+_Les dieux_, dit-il, _appellent ce géant Briarée, les hommes Égéon_;
+plus loin, en parlant d'un oiseau, _son nom est Chalcis chez les
+dieux, Cymindis chez les hommes_; et au sujet du fleuve de Troie, _les
+dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre_. Dans l'Odyssée, il
+y a deux passages analogues: _ce que les hommes appellent
+Charybde et Scylla, les dieux l'appellent les Rochers errans_; l'herbe
+qui doit prémunir Ulysse contre les enchantemens de Circé _est
+inconnue aux hommes, les dieux l'appellent moly_.
+
+Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue divine; et les trente
+mille dieux dont il rassembla les noms, devaient former un riche
+vocabulaire[46], au moyen duquel les nations du Latium pouvaient
+exprimer les besoins de la vie humaine, sans doute peu nombreux dans
+ces temps de simplicité, où l'on ne connaissait que le nécessaire. Les
+Grecs comptaient aussi trente mille dieux, et divinisaient les
+pierres, les fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de
+même que les sauvages de l'Amérique déifient tout ce qui s'élève
+au-dessus de leur faible capacité. Les _fables divines_ des Latins et
+des Grecs durent être pour eux les premiers hiéroglyphes, les
+caractères sacrés de cette langue divine dont parlent les Égyptiens.
+
+[Note 46: La plupart des langues ont à-peu-près trente mille mots.
+Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Héron dans son ouvrage sur la
+Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Français
+trente-deux mille, l'Italien trente-cinq mille, l'Anglais trente-sept
+mille. (_N. du T._)]
+
+2. La _seconde langue_, qui répond à l'_âge des héros_, se parla par
+symboles, au rapport des Égyptiens. À ces symboles peuvent être
+rapportés les _signes héroïques_ avec lesquels écrivaient les héros, et
+qu'Homère appelle [Grec: sêmata]. Conséquemment, ces symboles durent
+être des métaphores, des images, des similitudes ou comparaisons qui,
+ayant passé depuis dans la _langue articulée_, font toute la richesse du
+style poétique.
+
+Homère est indubitablement _le premier auteur de la langue grecque_;
+et puisque nous tenons des Grecs tout ce que nous connaissons de
+l'antiquité païenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse
+citer le paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers monumens
+de leur langue sont les fragmens des _vers saliens_. Le premier
+écrivain latin dont on fasse mention est le _poète_ Livius Andronicus.
+Lorsque l'Europe fut retombée dans la barbarie, et qu'il se forma deux
+nouvelles langues, la première, que parlèrent les Espagnols, fut la
+langue _romane_, (_di romanzo_) langue de la poésie _héroïque_,
+puisque les _romanciers_ furent les _poètes héroïques_ du moyen âge.
+En France, le premier qui écrivit en langue vulgaire fut Arnauld
+Daniel Pacca, le plus ancien de tous les poètes provençaux; il
+florissait au onzième siècle. Enfin l'Italie eut ses premiers
+écrivains dans les _rimeurs_ de Florence et de la Sicile.
+
+3. Le _langage épistolaire_ [ou alphabétique], que l'on est convenu
+d'employer comme moyen de communication entre les personnes éloignées,
+dut être parlé originairement chez les Égyptiens, par les classes
+inférieures d'un peuple qui dominait en Égypte, probablement celui de
+Thèbes, dont le roi, Ramsès, étendit son empire sur toute cette grande
+nation. En effet, chez les Égyptiens, cette langue correspondait à
+l'âge des _hommes_; et ce nom d'_hommes_ désigne les classes
+inférieures, chez les peuples héroïques (particulièrement au
+moyen âge, où _homme_ devient synonyme de _vassal_), par opposition
+aux _héros_. Elle dut être adoptée _par une convention libre_; car
+c'est une règle éternelle que le langage et l'écriture vulgaire sont
+un droit des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir par les
+Romains trois lettres qu'il avait inventées, et qui manquaient à leur
+alphabet. Les lettres inventées par le Trissin n'ont pas été reçues
+dans la langue italienne, quelque nécessaires qu'elles fussent.
+
+La _langue épistolaire_ ou _vulgaire_ des Égyptiens dut s'écrire avec
+des lettres également _vulgaires_. Celles de l'Égypte ressemblaient à
+l'alphabet vulgaire des Phéniciens, qui, dans leurs voyages de
+commerce, l'avaient sans doute porté en Égypte. Ces caractères
+n'étaient autre chose que les _caractères mathématiques_ et les
+_figures géométriques_, que les Phéniciens avaient eux-mêmes reçus des
+Chaldéens, les premiers mathématiciens du monde. Les Phéniciens les
+transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supériorité de
+génie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employèrent ces formes
+géométriques comme formes des sons articulés, et en tirèrent leur
+alphabet vulgaire, adopté ensuite par les Latins[47]. On ne peut
+croire que les Grecs aient tiré des Hébreux ou des Égyptiens
+la _connaissance des lettres vulgaires_.
+
+[Note 47: Nous avons déjà rapporté le passage où Tacite nous
+apprend _que les lettres des Latins ressemblaient à l'ancien alphabet
+des Grecs_. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employèrent pendant
+long-temps les lettres majuscules pour figurer les nombres, et que les
+Latins conservèrent toujours le même usage. (_Vico_).]
+
+ * * *
+
+Les philologues ont adopté sur parole l'opinion que la signification
+des _langues vulgaires_ est arbitraire. Leurs _origines ayant été
+naturelles_, leur _signification dut être fondée en nature_. On peut
+l'observer dans la _langue vulgaire_ des Latins, qui a conservé plus
+de traces que la grecque, de son origine _héroïque_, et qui lui est
+aussi supérieure pour la force, qu'inférieure pour la délicatesse.
+Presque tous les mots y sont des _métaphores_ tirées des objets
+naturels, d'après leurs propriétés ou leurs effets sensibles. En
+général, la _métaphore_ fait le fond des langues. Mais les
+grammairiens, s'épuisant en paroles qui ne donnent que des idées
+confuses, ignorant les origines des mots qui, dans le principe ne
+purent être que claires et distinctes, ont rassuré leur ignorance en
+décidant d'une manière générale et absolue _que les voix humaines
+articulées avaient une signification arbitraire_. Ils ont placé dans
+leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont armés
+contre Platon et Jamblique.
+
+Il reste cependant une difficulté. _Pourquoi y a-t-il autant de
+langues vulgaires qu'il existe de peuples?_ Pour résoudre ce problème,
+établissons d'abord une grande vérité: par un effet de la _diversité
+des climats_, les peuples ont _diverses natures._ Cette
+variété de natures leur a fait voir sous _différens aspects_ les
+choses utiles ou nécessaires à la vie humaine, et a produit la
+_diversité des usages_, dont _celle des langues_ est résultée. C'est
+ce que les proverbes prouvent jusqu'à l'évidence. Ce sont des maximes
+pour l'usage de la vie, dont le _sens_ est le même, mais dont
+l'_expression_ varie sous autant de rapports divers qu'il y a eu et
+qu'il y a encore de nations.[48]
+
+[Note 48: Les locutions _héroïques_ conservées et abrégées dans la
+précision des langues plus récentes, ont bien étonné les commentateurs
+de la Bible, qui voient les noms des mêmes rois exprimés d'une manière
+dans l'Histoire Sacrée, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est
+que le même homme est envisagé dans l'une, je supposé, sous le rapport
+de la figure, de la puissance, etc.; dans l'autre, sous le rapport de
+son caractère, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de même
+qu'en Hongrie la même ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez
+les Grecs, un troisième chez les Allemands, un quatrième chez les
+Turcs. L'allemand, qui est une langue _héroïque_, quoique vivante,
+reçoit tous les mots étrangers en leur faisant subir une
+transformation. On doit conjecturer que les Latins et les Grecs en
+font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulières aux
+barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voilà
+pourquoi on trouve tant d'obscurité dans la géographie et dans
+l'histoire naturelle des anciens. (_Vico_).]
+
+D'après ces considérations, nous avons médité un _vocabulaire mental_,
+dont le but serait d'_expliquer toutes les langues_, en ramenant la
+_multiplicité de leurs expressions_ à certaines _unités d'idées_, dont
+les peuples ont conservé le fond en leur donnant des formes variées,
+et les modifiant diversement. Nous faisons dans cet ouvrage un usage
+continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une méthode différente, le
+même sujet qu'a traité Thomas Hayme dans ses dissertations
+_de linguarum cognatione_, et _de linguis in genere, et variarum
+linguarum harmoniâ_.
+
+De tout ce qui précède, nous tirerons le corollaire suivant: plus les
+langues sont _riches en locutions héroïques, abrégées par les
+locutions vulgaires_, plus elles sont belles; et elles tirent cette
+beauté de la _clarté avec laquelle elles laissent voir leur origine_:
+ce qui constitue, si je puis le dire, leur véracité, leur fidélité. Au
+contraire, plus elles présentent un grand nombre de mots dont
+l'origine est cachée, moins elles sont agréables, à cause de leur
+obscurité, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut
+donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues _formées d'un
+mélange de plusieurs idiomes barbares_, qui n'ont point laissé de
+traces de leurs origines, ni des changemens que les mots ont subis
+dans leur signification.
+
+ * * *
+
+Maintenant, pour comprendre la formation de ces trois sortes de
+langues et d'alphabets, nous établirons le principe suivant: _les
+dieux, les héros et les hommes commencèrent dans le même temps_. Ceux
+qui imagineront les _dieux_ étaient des _hommes_, et croyaient leur
+nature _héroïque_ mêlée de la _divine_ et de l'_humaine_. Les trois
+espèces de langues et d'écritures furent aussi contemporaines dans
+leur origine, mais avec trois différences capitales: la langue
+_divine_ fut très peu articulée, et presque entièrement _muette_; la
+langue des _héros, muette et articulée_ par un mélange égal, et
+composée par conséquent de paroles vulgaires et de caractères
+héroïques, avec lesquels écrivaient les héros ([Grec: sêmata], dans
+Homère); la langue des _hommes_ n'eut presque rien de muet, et fut
+à-peu-près entièrement _articulée_. Point de langue vulgaire qui ait
+autant d'expressions que de choses à exprimer.--Une conséquence
+nécessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue
+_héroïque_ fut extrêmement confuse, cause essentielle de l'obscurité
+des fables.
+
+ * * *
+
+La langue articulée commença par l'_onomatopée_, au moyen de laquelle
+nous voyons toujours les enfans se faire très bien entendre. Les
+premières paroles humaines furent ensuite les _interjections_, ces
+mots qui échappent dans le premier mouvement des passions violentes,
+et qui dans toutes les langues sont monosyllabiques. Puis vinrent les
+_pronoms_. L'interjection soulage la passion de celui à qui elle
+échappe, et elle échappe lors même qu'on est seul; mais les pronoms
+nous servent à communiquer aux autres nos idées sur les choses dont
+les noms propres sont inconnus ou à nous, ou à ceux qui nous écoutent.
+La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans presque toutes les
+langues. On inventa alors les _particules_, dont les _prépositions_,
+également monosyllabiques, sont une espèce nombreuse. Peu-à-peu se
+formèrent les _noms_, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On
+le voit dans l'allemand, qui est une langue mère, parce que
+l'Allemagne n'a jamais été occupée par des conquérans étrangers.
+Dans cette langue, toutes les racines sont des monosyllabes.
+
+Le nom dut précéder le _verbe_, car le discours n'a point de sens s'il
+n'est régi par un nom, exprimé ou sous-entendu. En dernier lieu se
+formèrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans
+disent des noms, des particules, mais point de verbes: c'est que les
+noms éveillent des idées qui laissent des traces durables; il en est
+de même des particules qui signifient des modifications. Mais les
+verbes signifient des mouvemens accompagnés des idées d'antériorité et
+de postériorité, et ces idées ne s'apprécient que par le point
+indivisible du présent, si difficile à comprendre, même pour les
+philosophes. J'appuierai ceci d'une observation physique. Il existe
+ici un homme qui, à la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se
+souvenait bien des noms, mais avait entièrement oublié les
+verbes.--Les verbes qui sont des genres à l'égard de tous les autres,
+tels que: _sum_, qui indique l'existence, verbe auquel se rapportent
+toutes les essences, c'est-à-dire tous les objets de la métaphysique;
+_sto_, _eo_, qui expriment le repos et le mouvement, auxquels se
+rapportent toutes les choses physiques; _do_, _dico_, _facio_,
+auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit à la
+morale, soit aux intérêts de la famille ou de la société, ces verbes,
+dis-je, sont tous des monosyllabes à l'impératif, _es_, _sta_, _i_,
+_da_, _dic_, _fac_; et c'est par l'impératif qu'ils ont dû commencer.
+
+Cette _génération du langage_ est conforme aux lois de la
+nature en général, d'après lesquelles les élémens, dont toutes les
+choses se composent et où elles vont se résoudre, sont indivisibles;
+elle est conforme aux lois de la nature humaine en particulier, en
+vertu de cet axiome: _Les enfans, qui, dès leur naissance, se trouvent
+environnés de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les
+organes sont si flexibles, commencent par prononcer des monosyllabes._
+À plus forte raison doit-on croire qu'il en a été ainsi chez ces
+premiers hommes, dont les organes étaient très durs, et qui n'avaient
+encore entendu aucune voix humaine.--Elle nous donne en outre _l'ordre
+dans lequel furent trouvées les parties du discours_, et conséquemment
+_les causes naturelles de la syntaxe_. Ce système semble plus
+raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et François Sanctius
+relativement à la langue latine: ils raisonnent d'après les principes
+d'Aristote, comme si les peuples qui trouvèrent les langues avaient dû
+préalablement aller aux écoles des philosophes.
+
+
+§. V. COROLLAIRES
+
+_Relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour,
+du nombre, du chant et du vers._
+
+Ainsi se forma la _langue poétique_, composée d'abord de symboles ou
+_caractères divins_ et _héroïques_, qui furent ensuite exprimés en
+_locutions vulgaires_, et finalement écrits en _caractères
+vulgaires_. Elle naquit de l'_indigence du langage_, et de la
+nécessité de s'exprimer; ce qui se démontre par les ornemens même dont
+se pare la poésie, je veux dire les images, les hypotyposes, les
+comparaisons, les métaphores, les périphrases, les tours qui expriment
+les choses par leurs propriétés naturelles, les descriptions qui les
+peignent par les détails ou par les effets les plus frappans, ou enfin
+par des accessoires emphatiques et même oiseux.
+
+Les _épisodes_ sont nés dans les premiers âges de la _grossièreté des
+esprits_, incapables de distinguer et d'écarter les choses qui ne vont
+pas au but. La même cause fait qu'on observe toujours les mêmes effets
+dans les idiots, et surtout dans les femmes.
+
+Les _tours_ naquirent de la _difficulté de compléter la phrase par son
+verbe_. Nous avons vu que le verbe fut trouvé plus tard que les autres
+parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingénieuse, employèrent
+moins de tours que les Latins, les Latins moins que les Allemands.
+
+Le _nombre_ ne fut introduit que tard dans la prose. Les premiers qui
+l'employèrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Léontium, et chez les
+Latins, Cicéron. Avant eux, c'est Cicéron lui-même qui le rapporte,
+on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mêlant certaines
+_mesures poétiques_. Il nous sera très utile d'avoir établi ceci,
+lorsque nous traiterons de l'_origine du chant et du vers_.
+
+Tout ce que nous venons de dire semble prouver que, par une
+loi nécessaire de notre nature, le _langage poétique_ a précédé celui
+de la prose. Par suite de la même loi, les fables, _universaux de
+l'imagination_, durent naître avant ceux du raisonnement et de la
+philosophie. Ces derniers ne purent être créés qu'au moyen de la
+prose. En effet, les poètes ayant d'abord formé le langage poétique
+par l'_association des idées particulières_, comme on l'a démontré,
+les peuples formèrent ensuite la langue de la prose, en ramenant à un
+seul mot, comme les espèces au genre, les parties qu'avait mises
+ensemble le langage poétique. Ainsi cette phrase poétique usitée chez
+toutes les nations, _le sang me bout dans le coeur_, fut exprimée
+par un seul mot, [Grec: stomachos], _ira_, colère. Les hiéroglyphes,
+et les lettres alphabétiques furent aussi comme autant de genres
+auxquels on ramena la variété infinie des sons articulés. Cette
+méthode abrégée, appliquée aux mots et aux lettres, donna plus
+d'activité aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite
+purent venir les philosophes, qui, préparés par cette classification
+vulgaire des mots et des lettres, travaillaient à celle des idées, et
+formèrent les _genres intelligibles_. Ne conviendra-t-on pas
+maintenant que pour trouver l'origine des _lettres_, il fallait
+chercher en même temps celle des _langues_?
+
+Quant au _chant_ et au _vers_, nous avons dit dans nos axiomes, que,
+supposé que les hommes aient été d'abord muets, ils commencèrent par
+prononcer les voyelles en chantant, comme font les muets; puis ils
+durent, comme les bègues, articuler aussi les consonnes en
+chantant[49]. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer à parler que
+lorsqu'ils éprouvaient des passions très violentes. Or, de telles
+passions s'expriment par un ton de voix très élevé, qui multiplie les
+diphthongues, et devient une sorte de chant. Ce premier chant vint
+naturellement de la difficulté de prononcer, laquelle se démontre par
+la cause et par l'effet. _Par la cause_, les premiers hommes avaient
+une grande dureté dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de
+mots pour l'exercer[50]. _Par l'effet_: il y a dans la poésie
+italienne un grand nombre de retranchemens; dans les origines de la
+langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent être
+syncopés, puis étendus avec le temps. Le contraire arriva pour les
+répétitions de syllabes. Lorsque les bègues tombent sur une syllabe
+qui leur est facile à prononcer, ils s'y arrêtent avec une sorte de
+chant, comme pour compenser celles qu'ils prononcent difficilement.
+J'ai connu un excellent musicien qui avait ce défaut de
+prononciation; lorsqu'il se trouvait arrêté, il se mettait à chanter
+d'une manière fort agréable, et parvenait ainsi à articuler. Les
+Arabes commencent presque tous les mots par _al_, et l'on dit que les
+Huns furent ainsi appelés parce qu'ils commençaient tous les mots par
+_hun_. Ce qui prouve encore que les langues furent d'abord un _chant_,
+c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicéron, les
+prosateurs grecs et latins employaient des nombres poétiques; au moyen
+âge, les pères de l'Église latine en firent autant, et leur prose
+semble faite pour être chantée.
+
+[Note 49: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restèrent
+dans les langues, et qui durent être bien plus nombreuses dans
+l'origine. Ainsi les Grecs et les Français qui ont passé d'une manière
+prématurée de la barbarie à la civilisation ont conservé beaucoup de
+diphthongues. Voyez la note de l'axiome 21. (_Vico_).]
+
+[Note 50: Maintenant encore, au milieu de tant de moyens
+d'apprendre à parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgré la
+flexibilité de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus
+grande peine. Les Chinois, qui avec un très petit nombre de signes
+diversement modifiés, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt
+mille hiéroglyphes, parlent aussi en chantant. (_Vico_).]
+
+Le premier genre de _vers_ dut être approprié à la langue, à l'âge des
+_héros_: tel fut le vers _héroïque_, le plus noble de tous. C'était
+l'expression des émotions les plus vives de la terreur ou de la joie.
+La poésie _héroïque_ ne peint que les passions les plus violentes. Si
+le vers _héroïque_ fut d'abord spondaïque, on ne peut l'attribuer,
+comme le fait la tradition vulgaire, à l'effroi inspiré par le serpent
+Python; l'effroi précipite les idées et les paroles plutôt qu'il ne
+les ralentit. En latin, _sollicitus_ et _festinans_ expriment la
+frayeur. La lenteur des esprits, la difficulté du langage, voilà ce
+qui dut le rendre spondaïque; et il a conservé quelque chose de ce
+caractère, en exigeant invariablement un spondée à son dernier pied.
+Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilité, le
+dactyle entra dans la poésie; un nouveau progrès détermina l'emploi de
+l'iambe, _pes citus_, comme dit Horace. Enfin l'intelligence et la
+prononciation ayant acquis une grande rapidité, on commença
+de parler en prose, ce qui était une sorte de généralisation. Le vers
+iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il échappait souvent
+aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers devint de plus en plus
+rapide, en suivant exactement le progrès du langage et des idées.--Ces
+vérités philosophiques sont appuyées par la tradition suivante:
+l'histoire ne nous présente rien de plus ancien que les _oracles_ et
+les _sybilles_; l'antiquité de ces dernières a passé en proverbe. Nous
+trouvons partout des Sybilles chez les plus anciennes nations: or, on
+assure qu'elles chantaient leurs réponses en vers héroïques, et
+partout les oracles répondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut
+appelé par les Grecs _pythien_, de leur fameux oracle d'Apollon
+Pythien. Les Latins l'appelèrent vers _saturnien_, comme l'atteste
+Festus. Ce vers dut être inventé en Italie dans l'_âge de Saturne_,
+qui répond à l'_âge d'or_ des Grecs. Ennius, cité par le même Festus,
+nous apprend que les _faunes_ de l'Italie rendaient en cette forme de
+vers leurs oracles, _fata_. Puis le nom de vers _saturnien_ passa aux
+vers iambiques de six pieds, peut-être parce que ces derniers vers
+firent employés naturellement dans le langage, comme auparavant les
+vers _saturniens-héroïques_.--Les savans modernes sont aujourd'hui
+divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque a une mesure,
+ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origène et
+Eusèbe, tiennent pour la première opinion; et ce qui la
+favorise principalement, c'est que, selon saint Jérôme, le livre de
+Job, plus ancien que ceux de Moïse, serait écrit en vers héroïques
+depuis la fin du second chapitre jusqu'au commencement du
+quarante-deuxième.--Si nous en croyons l'auteur anonyme de
+l'_Incertitude des sciences_, les Arabes, qui ne connaissaient point
+l'écriture, conservèrent leur ancienne langue, en retenant leurs
+poèmes nationaux jusqu'au temps où ils inondèrent les provinces
+orientales de l'empire grec.
+
+Les Égyptiens écrivaient leurs épitaphes en _vers_, et sur des
+colonnes appelées _siringi_, de _sir_, chant ou chanson. Du même mot
+vient sans doute le nom des _Sirènes_, êtres mythologiques célèbres
+par leur chant. Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de
+la civilisation grecque furent les _poètes théologiens_, lesquels
+furent aussi _héros_ et chantèrent en _vers héroïques_. Nous avons vu
+que les premiers auteurs de la langue latine furent les poètes sacrés
+appelés _saliens_; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont
+quelque chose du _vers héroïque_, et qui sont les plus anciens
+monumens de la langue latine. À Rome, les triomphateurs laissèrent des
+inscriptions qui ont une apparence de vers _héroïques_, telles que
+celles de Lucius Emilius Regillus,
+
+ _Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;_
+
+et celle d'Acilius Glabrion,
+
+ _Fudit, fugat, prosternit maximas legiones._
+
+Si on examine bien les fragmens de la loi des douze tables,
+on trouvera que la plupart des articles se terminent par un vers
+adonique, c'est-à-dire par une fin de vers _héroïque;_ c'est ce que
+Cicéron imita dans ses _Lois_, qui commencent ainsi:
+
+ _Deos caste adeunto.
+ Pietatem adhibento._
+
+De là vint, chez les Romains, l'usage mentionné par le même Cicéron;
+les enfans chantaient la loi des douze tables, _tanquam necessarium
+carmen_. Ceux des Crétois chantaient de même la loi de leur pays, au
+rapport d'Élien.--À ces observations joignez plusieurs traditions
+vulgaires. Les lois des Égyptiens furent les _poèmes_ de la déesse
+Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnèrent leurs lois en _vers_ aux
+Spartiates et aux Athéniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta
+en _vers_ les lois de Minos (Maxime de Tyr).
+
+Maintenant revenons des lois à l'histoire. Tacite rapporte dans les
+Moeurs des Germains, que ce peuple conservait en _vers_ les
+souvenirs des premiers âges; et dans sa note sur ce passage,
+Juste-Lipse dit la même chose des Américains. L'exemple de ces deux
+nations, dont la première ne fut connue que très tard par les Romains,
+et dont la seconde a été découverte par les Européens il y a seulement
+deux siècles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a été de même de
+toutes les nations barbares, anciennes et modernes. La chose est hors
+de doute pour les anciens Perses et pour les Chinois. Au rapport de
+Festus, les guerres puniques furent écrites par Nævius en
+_vers héroïques_, avant de l'être par Ennius; et Livius Andronicus, le
+premier écrivain latin, avait écrit dans un _poème héroïque_ appelé
+_la Romanide_, les annales des anciens Romains. Au moyen âge, les
+historiens latins furent des _poètes héroïques_, comme Gunterus,
+Guillaume de Pouille, et autres. Nous avons vu que les premiers
+écrivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient été des
+_versificateurs_. Dans la Silésie, province où il n'y a guère que des
+paysans, ils apportent en naissant le don de la _poésie_. En général,
+l'allemand conserve ses origines _héroïques_, et voilà pourquoi on
+traduit si heureusement en allemand les mots composés du grec, surtout
+ceux du langage poétique. Adam Rochemberg l'a remarqué, mais sans en
+comprendre la cause. Bernegger a fait de toutes ces expressions un
+catalogue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peischer, dans son
+_Index de græcæ et germanicæ linguæ analogiâ_. La langue latine a
+aussi laissé des exemples nombreux de ces compositions formées de mots
+entiers; et les poètes, en continuant à se servir de ces mots
+composés, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilité de
+composition dut être une propriété commune à toutes les langues
+primitives. Elles se créèrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et
+lorsque les verbes leur manquèrent, elles unirent les noms eux-mêmes.
+Voilà les principes de tout ce qu'a écrit Morhof dans ses recherches
+sur la langue et la poésie allemande.[51]
+
+[Note 51: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé
+dans les axiomes. Si les savans s'appliquent à trouver les origines de
+la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront
+d'étonnantes découvertes. (_Vico_).]
+
+Nous croyons avoir victorieusement réfuté l'erreur commune
+des grammairiens qui prétendent que _la prose précéda les vers_, et
+avoir montré dans l'_origine de la poésie_, telle que nous l'avons
+découverte, l'_origine des langues_ et celle _des lettres_.
+
+
+§. VI. COROLLAIRES
+
+_Relatifs à la logique des esprits cultivés_.
+
+1. D'après tout ce que nous venons d'établir en vertu de cette
+_logique poétique_ relativement à l'origine des langues, nous
+reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du
+langage furent réputés _sages_ dans tous les âges suivans, puisqu'ils
+donnèrent aux choses _des noms conformes à leur nature_, et
+remarquables par la _propriété_. Aussi nous avons vu que chez les
+Grecs et les Latins, _nom_ et _nature_ signifièrent souvent la même
+chose.
+
+2. La _topique_ commença avec la _critique_. La topique est l'art qui
+conduit l'esprit dans sa première opération, qui lui enseigne les
+aspects divers (_les lieux_, [Grec: topoi]) que nous devons épuiser,
+en les observant successivement, pour connaître dans son entier
+l'objet que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation
+humaine se livrèrent à une _topique sensible_, dans laquelle ils
+unissaient les propriétés, les qualités ou rapports des individus ou
+des espèces, et les employaient tout concrets à former leurs _genres
+poétiques_; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le _premier âge_
+du monde s'occupa de la première opération de l'esprit.
+
+Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Providence fit naître la
+_topique_ avant la _critique_. Il est naturel de _connaître_ d'abord
+les choses, et ensuite de les _juger_. La topique rend les esprits
+_inventifs_, comme la _critique_ les rend _exacts_. Or, dans les
+premiers temps, les hommes avaient à trouver, à _inventer_ toutes les
+choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réfléchira,
+trouvera que les choses utiles ou nécessaires à la vie, et même celles
+qui ne sont que de commodité, d'agrément ou de luxe, avaient déjà été
+trouvées par les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes.
+Nous l'avons dit dans un axiome: _Les enfans sont grands imitateurs;
+la poésie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de
+la nature, qu'une poésie réelle_. Ainsi, les premiers peuples qui nous
+représentent l'_enfance_ du genre humain, fondèrent d'abord le monde
+des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps après, et qui nous
+en représentent la _vieillesse_, fondèrent le monde des sciences, qui
+compléta le système de la civilisation humaine.
+
+3. Cette _histoire des idées humaines_ est confirmée d'une manière
+singulière par l'_histoire de la philosophie_ elle-même. La première
+méthode d'une philosophie grossière encore fut l'[Grec: autopsia], ou
+_évidence des sens_; nous avons vu, dans l'origine de la poésie, quelle
+vivacité avaient les sensations dans les âges poétiques. Ensuite vint
+Ésope, symbole des moralistes que nous appellerons vulgaires; Ésope,
+antérieur aux sept sages de la Grèce, employa des _exemples_ pour
+raisonnemens; et comme l'âge poétique durait encore, il tirait ces
+exemples de quelque fiction analogue, moyen plus puissant sur l'esprit
+du vulgaire, que les meilleurs raisonnemens abstraits[52]. Après Ésope
+vint Socrate: il commença la dialectique par l'_induction_, qui conclut
+de plusieurs choses certaines à la chose douteuse qui est en question.
+Avant Socrate, la médecine, fécondant l'observation par l'induction,
+avait produit Hippocrate, le premier de tous les médecins pour le mérite
+comme pour l'époque, Hippocrate, auquel fut si bien dû cet éloge
+immortel, _nec fallit quemquam, nec falsus ab ullo est_. Au temps de
+Platon, les mathématiques avaient, par la méthode de composition dite
+_synthèse_, fait d'immenses progrès dans l'école de Pythagore, comme on
+peut le voir par le Timée. Grâce à cette méthode, Athènes florissait
+alors par la culture de tous les arts qui font la gloire du génie
+humain, par la poésie, l'éloquence et l'histoire, par la musique et les
+arts du dessin. Ensuite vinrent Aristote et Zénon; le premier enseigna
+le _syllogisme_, forme de raisonnement qui n'unit point les idées
+particulières pour former des idées générales, mais qui décompose les
+idées générales dans les idées particulières qu'elles renferment; quant
+au second, sa méthode favorite, celle du _sorite_, analogue à celle de
+nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le rendant trop
+subtil. Dès-lors la philosophie ne produisit aucun fruit remarquable
+pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi
+grand philosophe que profond politique, recommande l'_induction_ dans
+son _Organum_. Les Anglais, qui suivent ce précepte, tirent de
+l'_induction_ les plus grands avantages dans la philosophie
+expérimentale.
+
+[Note 52: Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa
+ramena à l'obéissance le peuple romain. (_Vico_).]
+
+4. Cette _histoire des idées humaines_ montre jusqu'à l'évidence
+l'erreur de ceux qui attribuant, selon le préjugé vulgaire, une haute
+sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et
+les autres rois de Rome, donnèrent à leurs peuples des lois
+_universelles_. Telle est la forme des lois les plus anciennes,
+qu'elles semblent s'adresser à un seul homme; d'un premier cas, elles
+s'étendaient à tous les autres, car _les premiers peuples étaient
+incapables d'idées générales;_ ils ne pouvaient les concevoir avant
+que les faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le procès
+du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la
+sentence portée contre l'illustre accusé par les duumvirs qui avaient
+été créés par le roi pour ce jugement[53]. Cette loi de
+Tullus est un _exemple_, dans le sens où l'on dit _châtimens
+exemplaires_. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que _les
+républiques héroïques n'avaient pas de lois pénales_, il fallait que
+les _exemples_ fussent d'abord réels; ensuite vinrent les exemples
+_abstraits_. Mais lorsque l'on eut acquis des idées générales, on
+reconnut que la propriété essentielle de la loi devait être
+l'_universalité_; et l'on établit cette maxime de jurisprudence:
+_legibus, non exemplis est judicandum_.
+
+[Note 53: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même
+Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel
+jugement; explication tout-à-fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris
+que dans un sénat _héroïque_, c'est-à-dire, aristocratique, un roi
+n'avait d'autre puissance que celle de créer des duumvirs ou
+commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités héroïques ne
+se composait que de nobles auxquels l'accusé déjà condamné pouvait
+toujours en appeler. (_Vico_).]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+DE LA MORALE POÉTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI
+RÉSULTÈRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES.
+
+
+La _métaphysique des philosophes_ commence par éclairer l'âme humaine,
+en y plaçant l'idée d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant
+préparée à mieux distinguer ses idées, lui enseigne les méthodes de
+raisonnement, par le secours desquelles la morale purifie le coeur
+de l'homme. De même la _métaphysique poétique_ des premiers humains
+les frappa d'abord par la crainte de Jupiter, dans lequel ils
+reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs âmes
+aussi bien que leurs corps, par cette fiction effrayante. Incapables
+d'atteindre encore une telle idée par le raisonnement, ils la
+conçurent par un sentiment faux dans la _matière_, mais vrai dans la
+_forme_. De cette _logique_ conforme à leur nature sortit la _morale
+poétique_, qui d'abord les rendit _pieux_. La _piété_ était
+la base sur laquelle la Providence voulait fonder les sociétés. En
+effet, chez toutes les nations, la piété a été généralement la mère
+des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend à
+les observer, tandis que la philosophie nous met plutôt en état d'en
+discourir.
+
+_La vertu commença par l'effort._ Les géans enchaînés sous les monts
+par la terreur religieuse que la foudre leur inspirait, _s'abstinrent_
+désormais d'errer à la manière des bêtes farouches dans la vaste forêt
+qui couvrait la terre, et prirent l'habitude de mener une vie
+sédentaire dans leurs retraites cachées, en sorte qu'ils devinrent
+plus tard les fondateurs des sociétés. Voilà l'un de _ces grands
+bienfaits que dut au ciel le genre humain_, selon la tradition
+vulgaire, _quand il régna sur la terre_ par la religion des auspices.
+Par suite de ce premier _effort_, la vertu commença à poindre dans les
+âmes. Ils continrent leurs passions brutales, ils évitèrent de les
+satisfaire à la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun
+d'eux s'efforça d'entraîner dans sa caverne une seule femme dont il se
+proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la _Vénus humaine_
+succédant à la _Vénus brutale_, ils commencèrent à connaître la
+pudeur, qui, après la religion, est le principal lien des sociétés.
+Ainsi s'établit le _mariage_, c'est-à-dire _l'union charnelle faite
+selon la pudeur, et avec la crainte d'un Dieu_. C'est le second
+principe de la Science nouvelle, lequel dérive du premier (la
+croyance à une Providence).
+
+Le _mariage_ fut accompagné de trois solennités.--La première
+est celle des auspices de Jupiter, auspices tirés de la foudre qui
+avait décidé les géans à les observer. De cette divination, _sortes_,
+les Latins définirent le mariage, _omnis vitæ consortium_, et
+appelèrent le mari et la femme, _consortes_. En italien, on dit
+vulgairement que la fille qui se marie _prende sorte_. Aussi est-ce un
+principe du droit des gens, que _la femme suive la religion publique
+de son mari_.--La seconde solennité consiste dans le voile dont la
+jeune épouse se couvre, en mémoire de ce premier mouvement de pudeur
+qui détermina l'institution des mariages.--La troisième, toujours
+observée par les Romains, fut d'enlever l'épouse avec une feinte
+violence, pour rappeler la violence véritable avec laquelle les géans
+entraînèrent les premières femmes dans leurs cavernes.
+
+Les hommes se créèrent, sous le nom de _Junon_, un symbole de ces
+_mariages solennels_. C'est le premier de tous les symboles divins
+après celui de Jupiter....
+
+ * * *
+
+Considérons le genre de vertu que la religion donna à ces premiers
+hommes: ils furent _prudens_, de cette sorte de prudence que pouvaient
+donner les auspices de Jupiter; _justes_, envers Jupiter, en le
+redoutant (Jupiter, _jus_ et _pater_), et envers les hommes, en ne se
+mêlant point des affaires d'autrui; c'est l'état des géans, tels que
+Polyphème les représente à Ulysse, isolés dans les cavernes
+de la Sicile: cette justice n'était au fond que l'isolement de l'état
+sauvage. Ils pratiquaient la _continence_, en ce qu'ils se
+contentaient d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le _courage_,
+l'_industrie_, la _magnanimité_, les vertus de l'âge d'or, pourvu que
+nous n'entendions point par _âge d'or_, ce qu'ont entendu dans la
+suite les poètes efféminés. Les vertus du premier âge, à-la-fois
+_religieuses_ et _barbares_, furent analogues à celles qu'on a tant
+louées dans les Scythes, qui enfonçaient un couteau en terre,
+l'adoraient comme un dieu, et justifiaient leurs meurtres par cette
+religion sanguinaire.
+
+Cette morale des nations superstitieuses et farouches du paganisme
+produisit chez elles l'usage de _sacrifier aux dieux des victimes
+humaines_. Lorsque les Phéniciens étaient menacés par quelque grande
+calamité, leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfans
+(Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette
+coutume. Les Grecs la pratiquèrent aussi, comme on le voit par le
+sacrifice d'Iphigénie[54]. Les sacrifices humains étaient en usage
+chez les Gaulois (César) et chez les Bretons (Tacite). Ce
+culte sacrilège fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient les
+Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mêmes (Suétone).
+
+[Note 54: On s'étonnera peu de ce dernier évènement si l'on songe
+à l'étendue illimité de la _puissance paternelle_ des premiers hommes
+du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans
+borne chez les nations les plus éclairées, telles que la grecque, chez
+les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus
+haute civilisation, les pères y avaient le droit de faire périr leurs
+enfans nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous
+inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de Brutus,
+condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir
+combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (_Vico_).]
+
+Les Orientalistes veulent que ce soient les Phéniciens qui aient
+répandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite
+nous assure que les sacrifices humains étaient en usage dans la
+Germanie, contrée toujours fermée aux étrangers; et les Espagnols les
+retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là au reste du monde.
+
+Telle était la barbarie des nations à l'époque même où les _anciens
+Germains voyaient les dieux sur la terre_, où les _anciens Scythes_,
+où les _Américains_, brillaient de ces _vertus de l'âge d'or_ exaltées
+par tant d'écrivains. Les victimes humaines sont appelées dans Plaute,
+_victimes de Saturne_, et c'est sous Saturne que les auteurs placent
+l'âge d'or du Latium; tant il est vrai que cet âge fut celui de la
+douceur, de la bénignité et de la justice! Rien n'est plus vain, nous
+devons le conclure de tout ce qui précède, que les fables débitées par
+les savans sur l'_innocence de l'âge d'or_ chez les païens. Cette
+innocence n'était autre chose qu'une superstition fanatique qui,
+frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur
+imagination avait créés, leur faisait observer quelque devoir malgré
+leur brutalité et leur orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette
+superstition, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne croire
+aucune divinité, que de rendre aux dieux ce culte impie. Mais
+il a tort d'opposer l'athéisme à cette religion, quelque barbare
+qu'elle pût être. Sous l'influence de cette religion se sont formées
+les plus illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé.
+
+Nous venons de traiter de la morale du premier âge, ou _morale
+divine_; nous traiterons plus tard de la _morale héroïque_.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ÉCONOMIE, DANS LES ÂGES POÉTIQUES.
+
+
+§. I. _De la famille composée des parens et des enfans, sans esclaves
+ni serviteurs._
+
+Les héros _sentirent_, par l'instinct de la nature humaine, les deux
+vérités qui constituent toute la science économique, et que les Latins
+conservèrent dans les mots _educere_, _educare_, relatifs, l'un à
+l'éducation de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons d'abord
+de _la première de ces deux éducations_.
+
+Les premiers _pères_ furent à-la-fois les _sages_, les _prêtres_ et
+les _rois_ ou _législateurs_ de leurs familles[55]. Ils durent être
+dans la famille des _rois absolus_, supérieurs à tous les autres
+membres, et soumis seulement à Dieu. Leur pouvoir fut armé
+des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionné par les peines
+les plus cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que Platon
+reconnaît les premiers pères de famille[56].--Remarquons seulement ici
+que les hommes, sortis de leur liberté native, et domptés par la
+sévérité du _gouvernement de la famille_, se trouvèrent préparés à
+obéir aux lois du _gouvernement civil_ qui devait lui succéder. Il en
+est resté cette loi éternelle, que les républiques seront plus
+heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères
+de famille n'enseigneront à leurs enfans que la religion, et qu'ils
+seront admirés des fils comme leurs _sages_, révérés comme leurs
+_prêtres_, et redoutés comme leurs _rois_.
+
+[Note 55: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des
+anciens qui a trompé Platon, et lui a fait regretter _les temps où les
+philosophes régnaient, où les rois étaient philosophes_. (_Vico_).]
+
+[Note 56: Cette tradition mal interprétée a jeté tous les
+politiques dans l'erreur de croire que la _première forme des
+gouvernemens civils aurait été la monarchie_. Partant de cette erreur,
+ils ont établi pour principe de leur fausse science que _la royauté
+tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientôt
+éclaté en violence_. Mais à cette époque où les hommes avaient encore
+tout l'orgueil farouche de la liberté _bestiale_, cette simplicité
+grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la
+nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des
+cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle
+où tous les pères étaient souverains de leur famille, on ne peut
+comprendre comment la fraude ou la force eussent assujéti tous les
+hommes à un seul. (_Vico_).]
+
+Quant à la _seconde partie de la science économique_, l'éducation des
+corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses,
+de la dureté du gouvernement des pères de famille, et des ablutions
+sacrées, les fils perdirent peu-à-peu la taille des géans,
+et prirent la stature convenable à des hommes. Admirons la Providence
+d'avoir permis qu'avant cette époque les hommes fussent des géans: il
+leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour
+supporter l'inclémence de l'air et l'intempérie des saisons; il leur
+fallait des forces extraordinaires pour pénétrer la grande forêt qui
+couvrait la terre, et qui devait être si épaisse dans les temps
+voisins du déluge....
+
+La grande idée de la _science économique_ fut réalisée dès l'origine,
+savoir: qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie,
+laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance
+facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport
+avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social
+viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités; de
+sorte qu'en supposant les dernières calamités les _familles
+subsistent_, comme _origine de nouvelles nations_. Ils doivent laisser
+ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un _air sain_, qui
+possèdent des _sources_ d'eaux vives, et dont la _situation_
+naturellement _forte_ leur assure un asile dans le cas où les cités
+périraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de _vastes
+campagnes_ assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine
+des cités voisines, viendraient s'y _réfugier_, les cultiveraient, et
+en reconnaîtraient le propriétaire pour _seigneur_. Ainsi la
+Providence ordonna l'état de famille, employant non _la tyrannie des
+lois, mais la douce autorité des coutumes_ (_voy._ axiome 104
+le passage cité de Dion-Cassius). Les _forts_, les puissans des
+premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes.
+Le latin _arces_, l'italien _rocce_, ont, outre leur premier sens,
+celui de _forteresses_.
+
+Tel fut l'ordre établi par la _Providence_ pour commencer la société
+païenne. Platon en fait honneur à la _prévoyance_ des premiers
+fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique
+reparaissant au moyen âge détruisait partout les cités, le même ordre
+assura le salut des _familles_, d'où sortirent les nouvelles nations
+de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire _castella_, pour
+_seigneuries_. En effet, on observe généralement que les cités les
+plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont été bâties au
+sommet des montagnes, tandis que les villages sont répandus dans les
+plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, _summo loco,
+illustri loco nati_, pour dire les nobles; _imo, obscuro loco nati_,
+pour désigner les plébéiens: les premiers habitaient les cités, les
+seconds les campagnes.
+
+C'est par rapport aux _sources vives_ dont nous avons parlé, que les
+politiques regardent la _communauté des eaux_ comme l'occasion de
+l'union des familles. De là les premières _associations_ furent dites
+par les Grecs [Grec: phratriai], (peut-être de [Grec: phrear],
+puits), comme les premiers _villages_ furent appelés _pagi_ par les
+Latins, du mot [Grec: pêgê] fontaine. Les Romains célébraient les
+_mariages_ par l'emploi solennel de l'_eau_ et du _feu_:
+parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par
+des hommes et des femmes qui avaient l'_eau et le feu en commun_,
+comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et
+soeurs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé _lar_; d'où
+_focus laris_. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux
+de la maison, _deivei parentum_ (loi des douze tables, _de
+parricidio_); comme parle l'Histoire sainte, _le Dieu de nos pères, le
+Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob_. De là encore la loi que propose
+Cicéron, _sacra familiaria perpetua manento_; et les expressions si
+fréquentes dans les lois romaines, _filius familias in sacris
+paternis, sacra patria_ pour la _puissance paternelle_. Ce respect du
+foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge, puisque même
+au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa _Généalogie des
+dieux_, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque
+année, le père de famille assis à son foyer près d'un tronc d'arbre
+auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la
+flamme; usage encore observé, par le bas peuple de Naples, le soir de
+la vigile de Noël. On dit aussi _tant de feux_, pour tant de familles.
+
+ * * *
+
+L'institution des _sépultures_, qui vint après celle des _mariages_,
+résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens.
+Ainsi commença la croyance universelle de l'_immortalité des âmes
+humaines_, appelées _dii manes_, et dans la loi des douze
+tables, _deivei parentum_...
+
+Les _philologues_ et les _philosophes_ ont pensé communément que dans
+ce qu'on appelle l'_état de nature_, les familles n'étaient composées
+que de _fils_; elles le furent aussi de _serviteurs_ ou _famuli_, d'où
+elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette _économie_ incomplète
+ils ont fondé une fausse _politique_, comme la suite doit le
+démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la _politique_
+des premiers âges, en prenant pour point de départ ces _serviteurs_ ou
+_famuli_, qui appartiennent proprement à l'étude de l'_économie_.
+
+
+§. II. _Des familles composées de serviteurs, antérieures à
+l'existence des cités, et sans lesquelles cette existence était
+impossible._
+
+Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs des géans impies
+qui étaient restés dans la _communauté des femmes et des biens_, et
+dans les querelles qu'elle produisait, _les hommes simples et
+débonnaires_, dans le langage de Grotius, les _abandonnés de Dieu_
+dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux
+_violens_ de Hobbes, de se réfugier aux autels des _forts_. Ainsi un
+froid très vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile
+dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce
+qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur
+protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui
+osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà _héros par leur
+naissance_, puisqu'ils étaient nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous
+ses auspices, ils devinrent _héros par la vertu_. Dans ce dernier
+genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les
+peuples de la terre, puisqu'ils surent également
+
+ _Parcere subjectis, et debellare superbos._
+
+Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits
+à la société par la _religion_ et par l'_instinct naturel de propager
+la race humaine_, causes honorables qui produisirent le mariage, _la
+première et la plus noble amitié du monde_. Les seconds qui entrèrent
+dans la société y furent contraints par _la nécessité de sauver leur
+vie_. Cette société dont l'_utilité_ était le but, fut d'une _nature
+servile_. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une
+condition juste et raisonnable, celle _de gagner eux-mêmes leur vie en
+travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs_. Cette condition
+analogue à l'esclavage fut le modèle de celle où l'on réduisit les
+prisonniers faits à la guerre après la formation des cités.
+
+Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins _vernæ_, tandis
+que les fils des héros, pour se distinguer, s'appelaient _liberi_. Du
+reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: _dominum ac
+servum nullis educationis deliciis dignoscas_. Ce que Tacite
+dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples
+barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le père de
+famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété
+absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que jusqu'aux
+Empereurs les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le
+rapport du _pécule_. Ce mot _liberi_ signifia aussi d'abord _nobles_:
+les arts _libéraux_ sont les arts nobles; _liberalis_ répond à
+l'italien _gentile_. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient
+_gentes_; ces premières _gentes_ se composaient des seuls _nobles_, et
+les seuls _nobles_ furent libres dans les premières cités.
+
+Les serviteurs furent aussi appelés _clientes_, et ces _clientèles_
+furent la première image des fiefs, comme nous le verrons plus au
+long.
+
+ * * *
+
+Sous le _nom_ seul du _père de famille_ étaient compris tous ses
+_fils_, tous ses _esclaves_ et _serviteurs_. Ainsi, dans les temps
+héroïques on put dire avec vérité, comme Homère le dit d'Ajax, _le
+rempart des Grecs_ ([Grec: purgos Achaiôn]), que seul il combattait
+contre l'armée entière des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul
+sur un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi l'on doit
+entendre _Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs_. Il en
+fut précisément de même dans la _seconde barbarie_ [dans celle du
+moyen âge]; quarante héros normands, qui revenaient de la terre
+sainte, mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient Salerne
+assiégée.
+
+C'est à cette _protection_ accordée par les héros à ceux qui
+se _réfugièrent_ sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des
+_fiefs_. Les premiers furent d'abord des _fiefs roturiers personnels_,
+pour lesquels les _vassaux_ étaient _vades_, c'est-à-dire obligés
+personnellement à suivre les héros partout où ils les menaient pour
+cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens
+(_rei_; et _actores_). Du _vas_ des Latins, du [Grec: bas] des Grecs,
+dérivèrent le _was_ et le _wassus_ employés par les feudistes barbares
+pour signifier _vassal_. Ensuite durent venir les _fiefs roturiers
+réels_, pour lesquels les vassaux durent être les premiers _prædes_ ou
+_mancipes_ obligés sur biens immeubles; le nom de _mancipes_ resta
+propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor public.
+
+ * * *
+
+Nous venons de donner la première origine des _asiles_. C'est en
+ouvrant un asile que Cadmus fonde Thèbes, la plus ancienne cité de la
+Grèce. Thésée fonde Athènes en élevant l'_autel des malheureux_, nom
+bien convenable à ceux qui erraient auparavant, dénués de tous les
+biens divins et humains que la société avait procurés aux hommes
+pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, _vetus
+urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. De là Jupiter reçut le
+titre d'_hospitalier_. _Étranger_ se dit en latin _hospes_.
+
+
+§. III. COROLLAIRES
+
+_Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des
+parties._
+
+Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses nécessaires à la
+vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanées de
+la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire
+_tout corps_, toute matière, ne pouvaient certainement connaître les
+contrats qui, selon l'expression moderne, se font _par le seul
+consentement_. L'ignorance et la grossièreté sont naturellement
+soupçonneuses; aussi les hommes ne pouvaient connaître les engagemens
+_de bonne foi_. Ils assuraient toutes les _obligations_, en employant
+la _main_, soit en réalité, soit par fiction en ajoutant à l'acte la
+garantie des _stipulations solennelles_; de là ce titre célèbre dans
+la loi des douze tables: _Si quis nexum faciet mancipiumque, uti
+linguâ nuncupassit, ita jus esto._ Un tel état civil étant supposé,
+nous pouvons en inférer ce qui suit.
+
+I. On dit que dans les temps les plus anciens, les _achats_ et les
+_ventes_ se faisaient par _échange_, lors même qu'il s'agissait
+d'immeubles. Ces échanges ne furent autre chose que les cessions de
+terres faites au moyen âge, à charge de cens seigneurial (_livelli_).
+Leur utilité consistait en ce que l'une des parties avait trop de
+terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.
+
+II. Les _locations de maisons_ ne pouvaient avoir lieu
+lorsque les _cités_ étaient petites, et les habitations étroites. On
+doit croire plutôt que les propriétaires fonciers donnaient du terrain
+pour qu'on y bâtît; toute location se réduisait donc à un cens
+territorial.
+
+III. Les _locations de terres_ durent être emphytéotiques. Les
+grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que _clientes_ était
+_quasi colentes_. Ces locations de terres répondent aux _clientèles_
+des Latins.
+
+IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les
+anciennes archives du moyen âge, d'autres contrats que des _contrats
+de cens seigneurial_ pour des maisons ou pour des terres, soit
+perpétuel, soit à temps.
+
+V. Cette dernière observation explique peut-être pourquoi l'emphytéose
+est un _contrat de droit civil_, c'est-à-dire _du droit héroïque des
+Romains_. À ce droit héroïque Ulpien oppose le _droit naturel des
+peuples civilisés_ (_gentium humanarum_); il les appelle _civilisés_
+ou _humains_, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne
+peut entendre parler des _barbares_ qui de son temps se trouvaient
+hors de l'Empire, et dont par conséquent le droit n'importait point
+aux jurisconsultes romains.
+
+VI. Les _contrats de société_ étaient inconnus, par un effet de
+l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque père de famille
+s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mêler de celles des
+autres, comme Polyphème le dit à Ulysse dans l'Odyssée.
+
+VII. Pour la même raison, il n'y avait point de
+_mandataires_. De là cette maxime qui est restée dans le droit civil:
+_nous ne pouvons acquérir par une personne qui n'est point sous notre
+puissance_, per extraneam personam acquiri nemini.
+
+VIII. Le droit des nations _civilisées_, _humanarum_, comme dit
+Ulpien, ayant succédé au droit des nations _héroïques_, il se fit une
+telle révolution, que le _contrat de vente_, qui anciennement ne
+produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipulé en
+cas d'éviction la cause pénale appelée _stipulatio duplæ_, est
+aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appelés _de bonne
+foi_, parce que naturellement elle doit y être observée sans qu'elle
+ait été promise.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.
+
+
+§. I. _Origine des premières républiques, dans la forme la plus
+rigoureusement aristocratique._
+
+Les _familles_ se formèrent donc de ces serviteurs (_famuli_) reçus sous
+la protection des héros. Nous avons déjà vu en eux les premiers membres
+d'une société politique (_socii_). Leur vie dépendait de leurs
+seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acquérir; droit
+terrible que les héros exerçaient aussi sur leurs enfans[57]. Mais _les
+fils de famille_ se trouvaient, à la mort de leurs pères, affranchis de
+ce despotisme domestique, et l'exerçaient à leur tour sur leurs enfans.
+Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de la _puissance
+paternelle_, est lui-même appelé _père de famille_. Les _serviteurs_, au
+contraire, étaient obligés de passer leur vie dans le même état de
+dépendance. Après bien des années, ils durent naturellement se lasser de
+leur condition, et se révolter contre les _héros_. Nous avons déjà
+indiqué dans les axiomes, d'une manière générale, que _les serviteurs
+avaient fait violence aux héros dans l'état de famille, et que cette
+révolution avait occasionné la naissance des républiques_. Dans une
+telle nécessité, les héros devaient être portés à s'unir en _corps
+politique_, pour résister à la multitude de leurs serviteurs révoltés,
+en mettant à leur tête l'un d'entre eux distingué par son courage et par
+sa présence d'esprit; de tels chefs furent appelés _rois_, du mot
+_regere_, diriger. De cette manière, on peut dire avec pomponius,
+_rebus ipsis dictantibus regna condita_; pensée profonde, qui s'accorde
+bien avec le principe établi par la jurisprudence romaine: _le droit
+naturel des gens a été fondé par la providence divine_ (_jus naturale
+gentium divinâ providentiâ constitutum_). Les pères étant _rois et
+souverains_ de leurs familles, il était impossible, dans la fière
+égalité de ces âges barbares, qu'aucun d'entre eux cédât à un autre; ils
+formèrent donc des _sénats régnans_, c'est-à-dire _composés d'autant de
+rois des familles_, et, sans être conduits par aucune sagesse humaine,
+ils se trouvèrent avoir uni leurs intérêts privés dans un intérêt
+commun, que l'on appela _patria_, sous-entendu _res_, c'est-à-dire
+_intérêt des pères_. Les nobles, seuls citoyens des premières _patries_,
+se nommèrent _patriciens_. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la
+tradition selon laquelle _on ne consultait que la nature dans l'élection
+des rois des premiers âges_. Deux passages précieux de Tacite, qu'on lit
+dans les moeurs des germains, appuient cette tradition et nous donnent
+lieu de conjecturer que l'usage dont il parle était celui de tous les
+premiers peuples: _non casus, non fortuita conglobatio turmam aut cuneum
+facit, sed familiæ et propinquitates; duces exemplo potius quàm imperio,
+si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt_.
+Tels furent les premiers _rois_. Ce qui le prouve, c'est que les poètes
+n'imaginèrent pas autrement Jupiter, _le roi des hommes et des dieux_.
+On le voit dans Homère s'excuser auprès de Thétis de n'avoir pu
+contrevenir à ce que les dieux avaient une fois déterminé dans le grand
+conseil de l'Olympe. N'est-ce pas là le langage qui convient au roi
+d'une aristocratie? En vain les stoïciens voudraient nous présenter ici
+_Jupiter_ comme _soumis à leur destin_; Jupiter et tous les dieux ont
+tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par conséquent
+déterminées par l'effet d'une _volonté libre_. Ce passage nous en
+explique deux autres, où les politiques croient à tort qu'Homère désigne
+la _monarchie_: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la fierté
+d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux grecs, qui se soulèvent pour
+retourner dans leur patrie, de continuer le siège de Troie. Dans les
+deux passages, il est dit qu'_un seul est roi_: mais dans l'un et
+l'autre il s'agit de la _guerre_, dans laquelle il faut toujours un seul
+chef, selon la maxime de Tacite: _eam esse imperandi conditionem, ut non
+aliter ratio constet, quant si uni reddatur_. Du reste, partout où
+Homère fait mention des héros, il leur donne l'épithète de _rois_; ce
+qui se rapporte à merveille au passage de la Genèse où Moïse, énumérant
+les descendans d'Ésaü, les appelle tous rois, _duces_ (c'est-à-dire
+capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus lui
+rapportèrent qu'ils avaient vu à Rome un _sénat de rois_.
+
+[Note 57: Aristote définit les fils, _des instrumens animés de
+leurs pères_; et jusqu'au temps où la constitution de Rome devint
+entièrement démocratique, les pères du famille conservèrent dans son
+intégrité cette monarchie domestique. Dans les premiers siècles, ils
+pouvaient vendre leurs fils jusqu'à trois fois. Plus tard lorsque la
+civilisation eut adouci les esprits, l'émancipation se fit par trois
+ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservèrent toujours
+le même pouvoir sur leurs enfans et leurs esclaves. On a retrouvé les
+mêmes moeurs dans les Indes occidentales: les pères y vendaient
+réellement leurs enfans; et en Europe les Moscovites et les Tartares
+peuvent exercer quatre fois le même droit. Tout ceci prouve combien
+les modernes se sont mépris sur le sens du mot célèbre; _les barbares
+n'ont point sur leurs enfans le même pouvoir que les citoyens
+romains_. Cette maxime des jurisconsultes anciens se rapporte aux
+nations vaincues par le peuple romain. La victoire leur ôtant tout
+droit _civil_, ainsi que nous le démontrerons, les vaincus
+conservaient seulement la puissance paternelle, donnée par la
+_nature_, les liens naturels du sang, _cognationes_, et d'un autre
+côté le _domaine naturel_ ou _bonitaire_; en tout cela leurs
+obligations étaient simplement _naturelles, de jure naturali gentium_,
+en ajoutant, avec Ulpien, _humanarum_. Mais pour les peuples
+indépendans de l'Empire, ces droits furent _civils_, et précisément
+les mêmes que ceux des citoyens romains. (_Vico_).]
+
+Sans l'hypothèse d'une révolte de _serviteurs_, on ne peut comprendre
+comment les _pères_ auraient consenti à assujétir leurs monarchies
+domestiques à la souveraineté de l'ordre dont ils faisaient partie.
+C'est la nature des hommes courageux (axiome 81) de sacrifier le moins
+qu'ils peuvent de ce qu'ils ont acquis par leur courage, et seulement
+autant qu'il est nécessaire pour conserver le reste. Aussi voyons-nous
+souvent dans l'histoire romaine combien les héros rougissaient _virtute
+parta per flagitium amittere_. Du moment qu'il est établi (nous l'avons
+démontré et nous le démontrerons mieux encore) que les gouvernemens ne
+sont point nés de la fraude, ni de la violence d'un seul, peut-on, en
+embrassant tous les cas humainement possibles, imaginer d'une autre
+manière comment le _pouvoir civil_ se forma par la réunion du _pouvoir
+domestique_ des pères de famille, et comment le _domaine éminent_ des
+gouvernemens résulta de l'ensemble des _domaines naturels_, que nous
+avons déjà indiqués comme ayant été _ex jure optimo_, c'est-à-dire
+libres de toute charge publique ou particulière?
+
+Les héros ainsi réunis en corps politique, et investis à-la-fois du
+pouvoir sacerdotal et militaire, nous apparaissent dans la Grèce sous
+le nom d'_Héraclides_, dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans
+l'Asie-Mineure, sous celui de _Curètes_. Leurs réunions furent les
+comices _curiata_, les plus anciens dont fasse mention l'histoire
+romaine. Sans doute on y assistait d'abord les armes à la main. Dans
+la suite, on n'y délibérait plus que sur les choses sacrées, dont les
+choses profanes avaient elles-mêmes emprunté le caractère dans les
+premiers temps. Tite-Live s'étonne de ce qu'au passage d'Annibal, de
+pareilles assemblées se tenaient dans les Gaules; mais nous voyons
+dans Tacite, que chez ce peuple les prêtres tenaient des
+assemblées analogues, _dans lesquelles ils ordonnaient les punitions,
+comme si les dieux eussent été présens_. Il était raisonnable que les
+héros se rendissent en armes à ces réunions, où l'on ordonnait le
+châtiment des coupables: la souveraineté des lois est une dépendance
+de la souveraineté des armes. Tacite dit aussi en général que les
+Germains traitaient tout armés des affaires publiques sous la
+présidence de leurs prêtres. On peut conjecturer qu'il en fut de même
+de tous les premiers peuples barbares.
+
+D'après tout ce qu'on vient de dire, le droit des _Quirites_ ou
+_Curètes_ dut être le _droit naturel_ des gens ou nations _héroïques_
+de l'Italie. Les Romains, pour distinguer leur droit de celui des
+autres peuples, l'appelèrent _jus Quiritium romanorum_. Si cette
+dénomination avait eu pour origine la convention des Sabins et des
+Romains, si les seconds eussent tiré leur nom de _Cure_, capitale des
+premiers, ce nom eût été _Cureti_ et non _Quirites_; et si cette
+capitale des Sabins se fût appelée _Cere_, comme le veulent les
+grammairiens latins, le mot dérivé eût été _Cerites_, expression qui
+désignait les citoyens condamnés par les censeurs à porter les charges
+publiques sans participer aux honneurs.
+
+Ainsi les premières cités n'eurent pour citoyens que des nobles qui
+les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu personne à qui commander, si
+l'intérêt commun ne les eût décidés à satisfaire leurs cliens
+révoltés, et à leur accorder la _première loi agraire_ qu'il
+y ait eu au monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de leurs
+privilèges, les héros ne leur accordèrent que le _domaine bonitaire_
+des champs qu'ils leur assignaient. C'est une loi du droit naturel des
+gens, que le _domaine_ suit la _puissance_. Or les serviteurs ne
+jouissant d'abord de la vie que d'une manière précaire dans les asiles
+ouverts par les héros, il était conforme au droit et à la raison
+qu'ils eussent aussi un _domaine_ précaire, et qu'ils en jouissent
+tant qu'il plairait aux héros de leur conserver la possession des
+champs qu'ils leur avaient assignés. Ainsi les serviteurs devinrent
+les premiers plébéiens (_plebs_) des cités héroïques, où ils n'avaient
+aucun privilège de citoyen. Lorsque Achille se voit enlever Briséis
+par Agamemnon, _c'est_, dit-il, _un outrage que l'on ne ferait pas à
+un journalier qui n'a aucun droit de citoyen_. Tels furent les
+_plébéiens_ de Rome jusqu'à l'époque de la lutte dans laquelle ils
+arrachèrent aux patriciens le _droit des mariages_. La loi des douze
+tables avait été pour eux une seconde loi agraire par laquelle les
+nobles leur accordaient le _domaine quiritaire_ des champs qu'ils
+cultivaient; mais, puisqu'en vertu du droit des gens, les étrangers
+étaient capables du _domaine civil_, les plébéiens qui avaient la même
+capacité n'étaient point encore citoyens, et à leur mort ils ne
+pouvaient laisser leurs champs à leurs familles, ni _ab intestat_, ni
+_par testament_, parce qu'ils n'avaient pas les droits de _suité_,
+d'_agnation_, de _gentilité_, qui dépendaient des _mariages
+solennels_; les champs assignés aux plébéiens retournaient à
+_leurs auteurs_, c'est-à-dire aux nobles. Aussi aspirèrent-ils à
+partager les privilèges des mariages solennels; non que, dans cet état
+de misère et d'esclavage, ils élevassent leur ambition jusqu'à
+s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait appelé _connubia
+cum patribus_. Ils demandèrent seulement _connubia patrum_,
+c'est-à-dire la faculté de contracter les mariages solennels, tels que
+ceux des _pères_. La principale solennité de ces mariages était les
+auspices publics (_auspicia majora_, selon Messala et Varron), ces
+auspices que les _pères_ revendiquaient comme leur privilège
+(_auspicia esse sua_). Demander le _droit des mariages_, c'était donc
+demander le _droit de cité_, dont ils étaient le principe naturel;
+cela est si vrai, que le jurisconsulte Modestinus définit le mariage
+de la manière suivante: _omnis divini et humani juris communicatio_.
+Comment définirait-on avec plus de précision le droit de cité
+lui-même?
+
+
+§. II. _Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes
+éternels des fiefs._
+
+Conformément aux principes éternels des fiefs que nous avons placés dans
+nos axiomes (80, 81), il y eut dès la naissance des sociétés trois
+espèces de propriétés ou _domaines_, relatives à trois espèces de
+_fiefs_, que trois classes de _personnes_ possédèrent sur trois sortes
+de _choses_: 1º _domaine bonitaire_ des fiefs roturiers [ou _humains_,
+en prenant le mot d'_homme_, comme au moyen âge, dans le sens de
+_vassal_]; c'est la propriété des fruits que les _hommes_, ou
+_plébéiens_, ou _cliens_, ou _vassaux_, tiraient des terres des _héros_,
+_patriciens_ ou _nobles_. 2º _Domaine quiritaire_ des fiefs nobles, ou
+_héroïques_, ou militaires, que les héros se réservèrent sur leurs
+terres, comme droit de souveraineté. Dans la formation des républiques
+héroïques, ces fiefs souverains, ces souverainetés privées
+s'assujettirent naturellement à la _haute souveraineté des ordres
+héroïques régnans_. 3º _Domaine civil_, dans toute la propriété du mot.
+Les pères de famille avaient reçu les terres de la divine Providence,
+comme une sorte de fiefs _divins_; _souverains_ dans l'état de famille,
+ils formèrent par leur réunion les _ordres régnans_ dans l'état de
+cités. Ainsi prirent naissance les _souverainetés civiles_, soumises à
+Dieu seul. Toutes les puissances souveraines reconnaissent la
+Providence, et ajoutent à leurs titres de majesté, _par la grâce de
+Dieu_; elles doivent en effet avouer publiquement que c'est de lui
+qu'elles tiennent leur autorité, puisque, si elles défendaient de
+l'adorer, elles tomberaient infailliblement. Jamais il n'y eut au monde
+une nation d'_athées_, de _fatalistes_, ni d'_hommes qui rapportassent
+tous les évènemens au hasard_.
+
+En vertu de ce droit de _domaine éminent_ donné aux puissances civiles
+par la Providence, _elles sont maîtresses du peuple et de tout ce
+qu'il possède_. Elles peuvent disposer des personnes, des biens et
+du travail, elles peuvent imposer des taxes et des tributs,
+lorsqu'elles ont à exercer ce droit que j'appelle _domaine du fond
+public_ (_dominio de' fundi_), et que les écrivains qui traitent du
+droit public appellent _domaine éminent_. Mais les souverains ne
+peuvent l'exercer que pour conserver l'état dans sa _substance_, comme
+dit l'École, parce qu'à sa conservation ou à sa ruine tiennent la
+ruine ou la conservation de tous les intérêts particuliers.
+
+Les Romains ont connu, au moins par une sorte d'instinct, cette
+formation des républiques d'après les principes éternels des fiefs.
+Nous en avons la preuve dans la formule de la revendication: _aio hunc
+fundum meum esse ex jure Quiritium_. Ils attachaient cette action
+_civile_ au _domaine du fond_ qui dépend de la _cité_ et dérive de la
+_force_ pour ainsi dire _centrale_ qui lui est propre. C'est par elle
+que tout citoyen romain est seigneur de sa terre par un _domaine
+indivis_ (par une pure _distinction de raison_, comme dirait l'École).
+De là l'expression _ex jure Quiritium; Quirites_, ainsi qu'on l'a vu,
+signifiait d'abord les Romains armés de lances dans les réunions
+publiques qui constituaient la cité. Telle est la raison inconnue
+jusqu'ici pour laquelle les fonds et tous les biens vacans
+_reviennent_ au fisc, c'est que tout patrimoine particulier est
+patrimoine public par indivis; tout propriétaire particulier manquant,
+le patrimoine particulier n'est plus désigné comme _partie_, et se
+trouve confondu avec la masse du _tout_. D'après la loi _Papia
+Poppea_ (Des deshérences), le patrimoine du célibataire sans
+parens _revenait_ au fisc, non comme héritage, mais comme pécule, _ad
+populum_, dit Tacite, _tanquam omnium parentem_.......
+
+Les premières cités se composèrent d'un _ordre_ de nobles et d'une
+_foule_ de peuples. De l'opposition de ces élémens résulta une loi
+éternelle, c'est que les plébéiens veulent toujours _changer l'état
+des choses_, les nobles _le maintenir_; aussi dans les mouvemens
+politiques donne-t-on le nom d'_optimates_ à tous ceux qui veulent
+maintenir l'ancien état des choses, (d'_ops_, secours, puissance,
+entraînant une idée de stabilité).
+
+Ici nous voyons naître une double division: 1. La première, des
+_sages_ et du _vulgaire_. Les héros avaient fondé les états par la
+_sagesse des auspices_. C'est relativement à cette division, que le
+vulgaire conserva l'épithète de _profane_, les nobles ou héros étant
+les prêtres des cités héroïques. Chez les premiers peuples, on ôtait
+le droit de cité par une sorte d'excommunication (_aquâ et igne
+interdicebantur_). 2. La seconde division fut celle de _civis_,
+citoyen, et _hostis_, hôte, étranger, ennemi; les premières cités se
+composaient des héros et de ceux auxquels ils avaient donné asile. Les
+_héros_, selon Aristote, _juraient une éternelle inimitié_ aux
+plébéiens, _hôtes_ des cités héroïques.[58]
+
+[Note 58: L'hospitalité héroïque entraîna aussi dans d'autres
+occasions l'idée d'inimitié: Pâris fut hôte d'Hélène, Thésée d'Ariane,
+Jason de Médée, Énée de Didon; ces enlèvemens, ces trahisons étaient
+des actions _héroïques_. (_Vico_).]
+
+
+§. III. _De l'origine du cens et du trésor public_
+(_ærarium_, chez les Romains).
+
+Dans les anciennes républiques, le _cens_ consistait en une redevance
+que les plébéiens payaient aux nobles pour les terres qu'ils tenaient
+d'eux. Ainsi le cens des Romains, dont on rapporte l'établissement à
+Servius Tullius, fut dans le principe une institution aristocratique.
+
+Les plébéiens avaient encore à supporter les usures intolérables des
+nobles, et les usurpations fréquentes qu'ils faisaient de leurs champs;
+au point que, si l'on en croit les plaintes de Philippe, tribun du
+peuple, deux mille nobles finirent par posséder toutes les terres qui
+auraient dû être divisées entre trois cent mille citoyens. Environ
+quarante ans après l'expulsion de Tarquin-le-Superbe, la noblesse,
+rassurée par sa mort, commença à faire sentir sa tyrannie au pauvre
+peuple, et le sénat paraît avoir ordonné alors que les plébéiens
+paieraient au trésor public le _cens_ qu'auparavant ils payaient à
+chacun des nobles, afin que le trésor pût fournir à leurs dépenses dans
+la guerre. Depuis cette époque, nous voyons le _cens_ reparaître dans
+l'histoire romaine. Tite-Live prétend que les nobles _dédaignaient de
+présider au cens_; il n'a pas compris qu'ils repoussaient cette
+institution. Ce n'était plus le cens institué par Servius Tullius,
+lequel avait été le fondement de l'aristocratie. Les nobles, par leur
+propre avarice, avaient déterminé l'institution du nouveau cens, qui
+devint, avec le temps, le principe de la démocratie.
+
+L'inégalité des propriétés dut produire de grands mouvemens, des
+révoltes fréquentes de la part du petit peuple. Fabius mérita le
+surnom de Maximus, pour les avoir apaisés par sa sagesse, en ordonnant
+que tout le peuple romain fût divisé en trois classes (sénateurs,
+chevaliers, et plébéiens), dans lesquelles les citoyens se placeraient
+selon leurs facultés. Auparavant, l'ordre des sénateurs, composé
+entièrement de nobles, occupait seul les magistratures; les plébéiens
+riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublièrent leurs maux en
+voyant que la route des honneurs leur était ouverte désormais. C'est
+ce changement, c'est la loi Publilia, qui établirent la démocratie
+dans Rome, et non la loi des douze tables, qu'on aurait apportée
+d'Athènes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de ce qui regarde
+la constitution ancienne de Rome, nous raconte que les nobles se
+plaignaient d'avoir plus perdu par la loi Publilia, que gagné par
+toutes les victoires qu'ils avaient remportées la même année.[59]
+
+[Note 59: Bernardo Segni, traduit ce qu'Aristote appelle une
+république démocratique, par _republica per censo_. (_Vico_).]
+
+Dans la démocratie, où le peuple entier constitue la cité, il arriva
+que le _domaine civil_ ne fut plus ainsi appelé dans le sens de
+_domaine public_, quoiqu'il eût été appelé _civil_ du mot de _cité_.
+Il se divisa entre tous les _domaines privés_ des citoyens
+romains dont la réunion constituait la cité romaine. _Dominium
+optimum_ signifia bien une pleine propriété, mais non plus _domaine
+par excellence_ (domaine _éminent_). Le _domaine quiritaire_ ne
+signifia plus un _domaine_ dont le plébéien ne pouvait être expulsé
+sans que le noble dont il le tenait vînt pour le défendre et le
+maintenir en possession; il signifia un _domaine privé_ avec faculté
+de _revendication_, à la différence du _domaine bonitaire_, qui se
+maintient par la seule possession.
+
+Les mêmes changemens eurent lieu au moyen âge, en vertu des lois qui
+dérivent de la _nature éternelle des fiefs_. Prenons pour exemple le
+royaume de France, dont les provinces furent alors autant de
+souverainetés appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les
+biens des seigneurs durent originairement n'être sujets à aucune
+charge publique. Plus tard, par successions, par déshérences ou par
+confiscation pour rébellion, ils furent incorporés au royaume, et
+cessant d'être _ex jure optimo_, devinrent sujets aux charges
+publiques. D'un autre côté, les châteaux et les terres qui composaient
+le domaine particulier des rois, ayant passé, par mariage ou par
+concession, à leurs vassaux, se trouvent aujourd'hui assujettis à des
+taxes et à des tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis à la même loi
+de succession, le domaine _ex jure optimo_ se confondit peu-à-peu avec
+le _domaine privé_, sujet aux charges publiques, de même que le
+_fisc_, patrimoine des Empereurs, alla se confondre avec le trésor ou
+_ærarium_.
+
+
+§ IV. _De l'origine des comices chez les Romains._
+
+Les deux sortes d'_assemblées héroïques_ distinguées dans Homère,
+[Grec: boulê], [Grec: agora], devaient répondre aux _comices par
+curies_, qui furent les premières assemblées des Romains, et à leurs
+comices _par tribus_. Les premiers furent dits _curiata_ (_comitia_),
+de _quir_, _quiris_, lance[60]. Les _quirites_, _cureti_, hommes armés
+de lances, et investis du droit sacerdotal des augures, paraissaient
+seuls aux comices _curiata_.
+
+[Note 60: De même que les Grecs, du mot [Grec: cheir], la main,
+qui par extension signifie aussi puissance chez toutes les nations,
+tirèrent celui de [Grec: kuria], dans un sens analogue à celui du
+latin _curia_. (_Vico_).]
+
+Depuis que Fabius Maximus eut distribué les citoyens selon leurs
+biens, en trois classes, _sénateurs_, _chevaliers_, et _plébéiens_,
+les nobles ne formèrent plus un ordre dans la cité, et se partagèrent,
+selon leur fortune, entre les trois classes. Dès-lors on distingua le
+_patricien_ du _sénateur_ et du _chevalier_, le _plébéien_ de l'_homme
+sans naissance_ (_ignobilis_); _plébéien_ ne fut plus opposé à
+_patricien_, mais à _sénateur_ ou _chevalier_; ce mot désigna un
+citoyen _pauvre_, quelque _noble_ qu'il pût être; _sénateur_, au
+contraire, ne fut plus synonyme de _patricien_, mais il désigna le
+citoyen _riche_, même _sans naissance_. Depuis cette époque, on appela
+_comices par centuries_ les assemblées dans lesquelles tout le peuple
+romain se réunissait dans ses trois classes pour décider des affaires
+publiques, et particulièrement pour voter sur les _lois consulaires_.
+Dans les _comices par tribus_, le peuple continua à voter sur
+les _lois tribunitiennes_ ou _plébiscites_ [ce qui pendant long-temps
+n'avait signifié que: lois communiquées au peuple, lois publiées
+devant les plébéiens, _plebi scita_ ou _nota_, telle que la loi de
+l'éternelle expulsion des Tarquins, promulguée par Junius Brutus].
+Pour la régularité des cérémonies religieuses, les comices par curies,
+où l'on traitait des choses sacrées, furent toujours les _assemblées
+des seuls chefs des curies_; au temps des rois, où ces assemblées
+commencèrent, on y traitait de toutes les choses _profanes_ en les
+considérant comme _sacrées_.
+
+
+§. V. COROLLAIRE.
+
+_C'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a fondé le
+droit naturel des gens_.
+
+En voyant les sociétés naître ainsi dans l'_âge divin_, avec le
+gouvernement _théocratique_, pour se développer sous le gouvernement
+_héroïque_, qui conserve l'esprit du premier, on éprouve une
+admiration profonde pour la sagesse avec laquelle la Providence
+conduisit l'homme à un but tout autre que celui qu'il se proposait,
+lui imprima la crainte de la Divinité, et _fonda la société sur la
+religion_. La religion arrêta d'abord les géans dans les terres qu'ils
+occupèrent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de
+tous les droits de propriété, de tous les _domaines_. Retirés au
+sommet des monts, ils y trouvèrent, pour fixer leur vie errante, des
+lieux salubres, forts de situation, et pourvus d'eau, trois
+circonstances indispensables pour élever des cités. C'est encore la
+religion qui les détermina à former une union régulière et aussi
+durable que la vie, celle du _mariage_, d'où nous avons vu dériver le
+pouvoir paternel, et par suite tous les pouvoirs. Par cette union ils
+se trouvèrent avoir fondé les _familles_, berceau des sociétés
+politiques. Enfin, en ouvrant les _asiles_, ils donnèrent lieu aux
+_clientèles_, qui, par suite de la _première loi agraire_ dont nous
+avons parlé, devaient produire les _cités_. Composées d'un ordre de
+nobles qui commandaient, et d'un ordre de plébéiens nés pour obéir,
+les cités eurent d'abord un gouvernement _aristocratique_. Rien ne
+pouvait être plus conforme à la nature sauvage et solitaire de ces
+premiers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la
+conservation des limites qui séparent les différens ordres au-dedans,
+les différens peuples au-dehors. Grâce à cette forme de gouvernement,
+les nations nouvellement entrées dans la civilisation, devaient rester
+long-temps sans communication extérieure, et oublier ainsi l'état
+sauvage et bestial d'où elles étaient sorties. Les hommes n'ayant
+encore que des idées très particulières, et ne pouvant comprendre ce
+que c'est que le _bien commun_, la Providence sut, au moyen de cette
+forme de gouvernement, les conduire à s'unir à leur patrie, dans le
+but de conserver un objet d'intérêt privé, aussi important pour eux
+que leur _monarchie domestique_; de cette manière, sans aucun
+dessein, ils s'accordèrent dans cette généralité du bien
+social, qu'on appelle _république_.
+
+Maintenant recourons à ces _preuves divines_ dont on a parlé dans le
+chapitre de la Méthode; examinons combien sont naturels et simples les
+moyens par lesquels la Providence a dirigé la marche de l'humanité,
+rapprochons-en le nombre infini des phénomènes qui se rapportent aux
+quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les élémens du
+monde social (les _religions_, les _mariages_, les _asiles_ et la
+_première loi agraire_), et cherchons ensuite entre tous les cas
+humainement possibles, si des choses si nombreuses et si variées ont
+pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment où
+les sociétés devaient naître, les _matériaux_, pour ainsi parler,
+n'attendaient plus que la _forme_. J'appelle _matériaux_ les
+religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et
+les armes ou emblèmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces
+choses furent d'abord _propres_ à l'individu, _libres_ en cela même
+qu'elles étaient individuelles, et, parce qu'elles étaient libres,
+capables de constituer de véritables républiques. Ces religions, ces
+langues, etc., avaient été propres aux premiers hommes, monarques de
+leur famille. En formant par leur union des corps politiques, ils
+donnèrent naissance à la _puissance civile_, puissance souveraine, de
+même que dans l'état précédent celle des pères sur leurs familles
+n'avait relevé que de Dieu. Cette _souveraineté civile_, considérée
+comme une personne, eut son _âme_ et son _corps_: l'_âme_ fut
+une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet état de
+simplicité, de grossièreté. Les plébéiens représentèrent le _corps_.
+Aussi est-ce une loi éternelle dans les sociétés, que les uns y
+doivent tourner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis
+que les autres appliquent leur corps à la culture des arts et des
+métiers. Mais c'est aussi une loi que l'_âme_ doit toujours y
+commander, et le _corps_ toujours servir.
+
+Une chose doit augmenter encore notre admiration. La Providence, en
+faisant naître les familles, qui, sans connaître le Dieu véritable,
+avaient au moins quelque notion de la Divinité, en leur donnant une
+religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait déterminé
+l'existence d'un _droit naturel des familles_, que les _pères_ suivirent
+ensuite dans leurs rapports avec leurs _cliens_. En faisant naître les
+républiques sous une forme aristocratique, elle transforma le _droit
+naturel des familles_, qui s'était observé dans l'état de nature, en
+_droit naturel des gens_, ou des peuples. En effet, les pères de famille
+qui s'étaient réservé leur religion, leur langue, leur législation
+particulière à l'exclusion de leurs cliens, ne purent se séparer ainsi
+sans attribuer ces privilèges aux ordres souverains dans lesquels ils
+entrèrent; c'est en cela que consista la _forme si rigoureusement
+aristocratique des républiques héroïques_. De cette manière, le _droit
+des gens_ qui s'observe maintenant entre les nations, fut, à l'origine
+des sociétés, une sorte de privilège pour les puissances souveraines.
+Aussi le peuple où l'on ne trouve point une puissance souveraine
+investie de tels droits, n'est point un peuple à proprement parler, et
+ne peut traiter avec les autres d'après les lois du droit des gens; une
+nation supérieure exercera ce droit pour lui.
+
+
+§. VI. _Suite de la politique héroïque._
+
+Tous les historiens commencent l'_âge héroïque_ avec les courses
+navales de Minos et l'expédition des Argonautes; ils en voient la
+continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes
+des héros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut
+naître Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est, à
+cause de sa difficulté, l'un des derniers arts que trouvent les
+nations. Nous voyons dans l'Odyssée que, lorsque Ulysse aborde sur une
+nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira
+la fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un autre côté, nous
+avons cité dans les axiomes ce que dit Platon sur l'_horreur que les
+premiers peuples éprouvèrent long-temps pour la mer_. Thucydide en
+explique la raison en nous apprenant que _la crainte des pirates
+empêcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages_. Voilà
+pourquoi Homère arme la main de Neptune du _trident qui fait trembler
+la terre_. Ce trident n'était qu'un croc pour arrêter les
+barques; le poète l'appelle _dent_ par une belle métaphore, en
+ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif.
+
+Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le _taureau_, sous la
+forme duquel Jupiter enlève Europe; le _Minotaure_, ou taureau de
+Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garçons et les jeunes filles
+des côtes de l'Attique. Les antennes s'appelaient _cornua navis_. Nous
+y voyons encore le _monstre_ qui doit dévorer Andromède, et le _cheval
+ailé_ sur lequel Persée vient la délivrer. Les _voiles_ du vaisseau
+furent appelées ses _ailes, alarum remigium_. Le _fil_ d'Ariane est
+l'art de la navigation, qui conduit Thésée à travers le _labyrinthe_
+des îles de la mer Égée.
+
+Plutarque, dans sa Vie de Thésée, dit que les _héros_ tenaient à grand
+honneur le nom de _brigand_, de même qu'au moyen âge, où reparut la
+barbarie antique, l'italien _corsale_ était pris pour un _titre de
+seigneurie_. Solon, dans sa législation, permit, dit-on, les
+associations pour cause de _piraterie_. Mais ce qui étonne le plus,
+c'est que Platon et Aristote placent le _brigandage_ parmi les espèces
+de _chasse_. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si
+éclairée sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez
+lesquels, au rapport de César, le _brigandage_, loin de paraître
+infâme, était regardé comme un _exercice de vertu_. Pour des peuples
+qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était _fuir l'oisiveté_. Cette
+coutume barbare dura si long-temps chez les nations les plus
+policées, qu'au rapport de Polybe, les Romains imposèrent aux
+Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point
+passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de _piraterie_. Si
+l'on allègue qu'à cette époque les Carthaginois et les Romains
+n'étaient, de leur propre aveu, que des barbares[61], nous citerons
+les Grecs eux-mêmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation,
+pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comédies, ces
+mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de _barbarie_ à la
+côte d'Afrique opposée à l'Europe.
+
+[Note 61: Plaute dit dans plusieurs endroits, qu'il a traduit, en
+_langue barbare_, les comédies grecques..., Marcus vertit barbarè.
+(_Vico_).]
+
+Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractère
+inhospitalier des _peuples héroïques_ que nous avons observé plus
+haut. Les _étrangers_ étaient à leurs yeux d'_éternels ennemis_, et
+ils faisaient consister l'honneur de leurs empires à les tenir le plus
+éloignés qu'il était possible de leurs frontières; c'est ce que Tacite
+nous rapporte des Suèves, le peuple le plus fameux de l'ancienne
+Germanie. Un passage précieux de Thucydide prouve que les _étrangers_
+étaient considérés comme des _brigands_. Jusqu'à son temps[62], les
+voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient
+réciproquement s'ils n'étaient point des _brigands_ ou des _pirates_,
+en prenant sans doute ce mot dans le sens d'_étrangers_. Nous
+retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre
+desquels on est forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux
+passages curieux de la loi des douze tables: _Adversus hostem æterna
+auctoritas esto.--Si status dies sit, cum hoste venito_[63]. Les
+peuples civilisés eux-mêmes n'admettent d'étrangers que ceux qui ont
+obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux.
+
+[Note 62: [Grec: Ouk echontos pô aischunên toutou tou ergou, (tou
+arpazein), pherontos de ti kai doxês mallon. Dêlousi de tôn te
+êpeirôtôn tines eti kai nun, hois kosmos kalôs touto dran, kai hoi
+palaioi tôn poiêtôn tas pusteis tôn katapleontôn pantachou homoiôs
+erôtôntes hei lêstai eisin hôs oute hôn punthanontai apaxiountôn to
+ergon, hois t' epimeles ein eidenai, ouk oneidizontôn.]]
+
+[Note 63: On prend ordinairement dans ce passage le mot _hostis_
+dans le sens de l'_adverse partie_; mais Cicéron observe précisément à
+ce sujet que _hostis_ était pris par les anciens latins dans le sens
+du _peregrinus_. (_Vico_).]
+
+Les _cités_, selon Platon, _eurent en quelque sorte dans la guerre
+leur principe fondamental_; la _guerre_ elle-même, [Grec: polemos],
+tira son nom de [Grec: polis], _cité_... Cette éternelle inimitié des
+peuples jeta beaucoup de jour sur le récit qu'on lit dans Tite-Live,
+de la première guerre d'Albe et de Rome: _Les Romains_, dit-il,
+_avaient long-temps fait la guerre contre les Albains_, c'est-à-dire
+que les deux peuples avaient long-temps auparavant exercé
+réciproquement _ces brigandages_ dont nous parlons. L'action
+d'_Horace_ qui _tue sa soeur pour avoir pleuré Curiace_, devient
+plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était non son _fiancé_, mais
+son ravisseur[64]. Il est bien digne de remarque, que, par ce genre de
+convention, _la victoire de l'un des deux peuples devait être décidée
+par l'issue du combat des principaux intéressés_, tels que
+les trois Horaces et les trois Curiaces dans la guerre d'Albe, tels
+que Pâris et Ménélas dans la guerre de Troie. De même, quand la
+barbarie antique reparut au moyen âge, les princes décidaient
+eux-mêmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les
+peuples se soumettaient à ces sortes de jugemens. Albe ainsi
+considérée fut la Troie latine, et l'Hélène romaine fut la soeur
+d'Horace.
+
+[Note 64: Comment expliquer cette prétendue alliance, quand
+Romulus lui-même, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor
+auquel il avait rendu le trône, ne put trouver de femmes chez les
+Albains. (_Vico_).]
+
+Les _dix ans_ du siège de Troie célébrés chez les Grecs, répondent,
+chez les Latins, _aux dix ans_ du siège de Veies; c'est un nombre fini
+pour le nombre infini des années antérieures, pendant lesquelles les
+cités avaient exercé entr'elles de continuelles hostilités.[65][66]
+
+[Note 65: Le _nombre_, chose la plus abstraite de toutes, fut la
+dernière que comprirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on
+se servit d'abord de celui de _douze_, de là les _douze_ grands dieux,
+les _douze_ travaux d'Hercule, les _douze_ parties de l'as, les
+_douze_ tables, etc. Les Latins ont conservé, d'une époque où l'on
+connaissait mieux les nombres, leur mot _sexcenti_, et les Italiens,
+_cento_, et ensuite _cento e mille_, pour dire un nombre innombrable.
+Les philosophes seuls peuvent arriver à comprendre l'idée d'_infini_.
+(_Vico_).]
+
+[Note 66: Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie, le
+nom de [Grec: achaioi], _achivi_, était restreint à une partie du
+peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'étant étendu à toute
+la nation, on dit au temps d'Homère _que toute la Grèce s'était liguée
+contre Troie_. Ainsi nous voyons dans Tacite que ce nom de _Germanie_,
+étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe, n'avait désigné
+originalement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de
+ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute la
+_Germanie_, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui
+d'_achivi_ par tous les Grecs. (_Vico_).]
+
+Les guerres éternelles des cités anciennes, leur éloignement
+pour former des ligues et des confédérations, nous expliquent pourquoi
+l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont César avouait
+que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seulement
+pour la vie; l'Espagne, que Cicéron proclamait la mère des plus
+belliqueuses nations du monde. La résistance de Sagunte, arrêtant
+pendant huit mois la même armée qui, après tant de pertes et de
+fatigues, faillit triompher de Rome elle-même dans son Capitole; la
+résistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et
+ne put être réduite que par la sagesse et l'héroïsme du triomphateur
+de l'Afrique, n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que
+cette nation généreuse unît toutes ses cités dans une même
+confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords du Tage? Il
+n'en fut point ainsi: l'Espagne mérita le déplorable éloge de Florus:
+_sola omnium provinciarum vires suas, postquam victa est, intellexit_.
+Tacite fait la même remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva
+si belliqueux: _dum singuli pugnant, universi vincuntur_.
+
+Les historiens frappés de l'éclat des _entreprises navales des temps
+héroïques_, n'ont point remarqué _les guerres de terre_ qui se
+faisaient aux mêmes époques, encore moins la _politique héroïque_ qui
+gouvernait alors la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens
+et de sagacité, nous en donne une indication précieuse: _Les cités
+héroïques_, dit-il, _étaient toutes sans murailles_, comme Sparte
+dans la Grèce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; _telle
+était_, ajoute-t-il, _la fierté indomptable et la violence naturelle
+des héros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de
+leurs établissemens_. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé
+lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier roi. Qu'on juge
+combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la
+chronologie dans les généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette
+suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les siècles les
+plus barbares du moyen âge, on ne trouve rien de plus inconstant, de
+plus variable, que la fortune des maisons royales. _Urbem Romam
+principio reges_ HABUERE, dit Tacite à la première ligne des Annales.
+L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois mots
+employés par les jurisconsultes pour désigner la possession, _habere_,
+_tenere_, _possidere_.
+
+
+§. VII. COROLLAIRES
+
+_Relatifs aux antiquités romaines, et particulièrement à la prétendue
+monarchie de Rome, à la prétendue liberté populaire qu'aurait fondée
+Junius Brutus._
+
+En considérant ces rapports innombrables de l'histoire politique des
+Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la réflexion plutôt que
+la mémoire ou l'imagination, affirmera sans hésiter que,
+depuis les temps des rois jusqu'à l'époque où les plébéiens
+partagèrent avec les nobles le _droit des mariages solennels, le
+peuple de Mars se composa des seuls nobles_.... On ne peut admettre
+que les plébéiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traités dès
+l'origine comme esclaves, eussent le droit d'élire les rois, tandis
+que les _Pères_ auraient seulement sanctionné l'élection. C'est
+confondre ces premiers temps avec celui où les plébéiens étaient déjà
+une partie de la cité, et concouraient à élire les consuls, droit qui
+ne leur fut communiqué par les _Pères_ qu'après celui des _mariages
+solennels_, c'est-à-dire au moins trois cents ans après la mort de
+Romulus.
+
+Lorsque les philosophes ou les historiens parlent des _premiers
+temps_, ils prennent le mot _peuple_ dans un sens _moderne_, parce
+qu'ils n'ont pu imaginer les _sévères aristocraties_ des âges
+antiques; de là deux erreurs dans l'acception des mots _rois_ et
+_liberté_. Tous les auteurs ont cru que la _royauté romaine_ était
+_monarchique_, que la _liberté_ fondée par Junius Brutus était une
+_liberté populaire_. On peut voir à ce sujet l'inconséquence de Bodin.
+
+Tout ceci nous est confirmé par Tite-Live, qui, en racontant
+l'institution du consulat par Junius Brutus, dit positivement qu'il
+n'y eut rien de changé dans la constitution de Rome (Brutus était trop
+sage pour faire autre chose que la ramener à la pureté de ses
+principes primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels ne
+diminua rien de la puissance royale, _nihil quicquam de regiâ
+potestate deminutum_. Ces consuls étaient deux rois annuels d'une
+aristocratie, _reges annuos_, dit Cicéron dans le livre des lois, de
+même qu'il y avait à Sparte des rois à vie, quoique personne ne puisse
+contester le caractère aristocratique de la constitution
+lacédémonienne. Les consuls, pendant leur _règne_, étaient, comme on
+sait, sujets à l'appel, de même que les rois de Sparte étaient sujets
+à la surveillance des éphores: leur _règne annuel_ étant fini, les
+consuls pouvaient être accusés, comme on vit les éphores condamner à
+mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous démontre donc
+à-la-fois, et que la _royauté romaine fut aristocratique_, et que la
+_liberté fondée par Brutus ne fut point populaire_, mais particulière
+aux nobles; elle n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses
+maîtres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des
+Tarquins.
+
+Si la variété de tant de causes et d'effets observés jusqu'ici dans
+l'histoire de la république romaine, si l'influence continue que ces
+causes exercèrent sur ces effets, ne suffisent pas pour établir que la
+royauté chez les Romains eut un caractère aristocratique, et que la
+liberté fondée par Brutus fut restreinte à l'ordre des nobles, il
+faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reçu de
+Dieu un privilège refusé à la nation la plus ingénieuse et la plus
+policée, à celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquités, tandis
+que les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des
+leurs jusqu'à la guerre du Péloponèse[67]. Mais quand on accorderait
+ce privilège aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne
+présentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et
+qu'avec tout cela la raison ne peut s'empêcher d'admettre ce que nous
+avons établi sur les antiquités romaines.
+
+[Note 67: Nous avons observé dans la table chronologique que cette
+époque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumière,
+comme pour l'histoire romaine l'époque de la seconde guerre punique;
+c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire avec plus de
+certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les
+trois circonstances historiques les plus importantes. _Voyez la table
+chronologique._ (_Vico_).]
+
+
+§. VIII. COROLLAIRE
+
+_Relatif à l'héroïsme des premiers peuples._
+
+D'après les principes de la _politique héroïque_ établis ci-dessus,
+l'_héroïsme des premiers peuples_, dont nous sommes obligés de traiter
+ici, fut bien différent de celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus
+de leurs préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens, et trompés
+par les philologues sur le sens de ces trois mots, _peuple_, _roi_ et
+_liberté_. Ils ont entendu par le premier mot, _des peuples où les
+plébéiens seraient déjà citoyens_, par le second, des _monarques_, par
+le troisième, _une liberté populaire_. Ils ont fait entrer dans
+l'héroïsme des premiers âges, trois idées naturelles à des esprits
+éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une _justice
+raisonnée_, et conduite par les maximes d'une morale socratique; l'idée
+de cette _gloire_ qui récompense les bienfaiteurs du genre humain;
+enfin, l'idée d'un noble _désir de l'immortalité_. Partant de ces trois
+erreurs, ils ont cru que les rois et autres grands personnages des temps
+anciens s'étaient consacrés, eux, leurs familles, et tout ce qui leur
+appartenait, à adoucir le sort des malheureux qui forment la majorité
+dans toutes les sociétés du monde.
+
+Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs, Homère nous le
+représente sous trois aspects entièrement contraires aux idées que les
+philosophes ont conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il _juste_
+quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il périsse, et que,
+sans réfléchir au sort commun de l'humanité, il répond durement: _Quel
+accord entre l'homme et le lion, entre le loup et l'agneau? Quand je
+t'aurai tué, je te dépouillerai, pendant trois jours je te traînerai
+lié à mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de
+pâture à mes chiens._ Aime-t-il la _gloire_, lorsque, pour une injure
+particulière, il accuse les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter
+de son rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et que, ne
+rougissant point de se réjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que
+fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous
+les Troiens et tous les Grecs périssent dans cette guerre, et que
+Patrocle et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le noble
+_amour de l'immortalité_, lorsqu'aux enfers, interrogé par
+Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond qu'il aimerait mieux
+vivre encore, et être le dernier des esclaves? Voilà le héros
+qu'Homère qualifie toujours du nom d'_irréprochable_ ([Grec:
+amumôn],) et qu'il semble proposer aux Grecs pour modèle de la vertu
+héroïque? Si l'on veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce
+qui est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros
+_irréprochable_, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous
+les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la susceptibilité, la
+délicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient
+consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au
+moyen âge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers
+errans.
+
+Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros qu'elle vante, si
+l'on réfléchit à l'_éternelle inimitié_ que, selon Aristote, les
+_nobles ou héros juraient aux plébéiens_. Qu'on parcoure l'âge de la
+_vertu romaine_, que Tite-Live fixe au temps de la guerre contre
+Pyrrhus (_nulla ætas virtutum feracior_), et que, d'après Salluste
+(saint Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expulsion des
+rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole à la
+liberté ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scévola qui effraie
+Porsenna et détermine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu
+l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un
+fils vainqueur; ces Décius qui se dévouent pour sauver leurs armées;
+ces Fabricius, ces Curius, qui repoussent l'or des Samnites,
+et les offres magnifiques du roi d'Épire; ce Régulus enfin, qui, par
+respect pour la sainteté du serment, va chercher à Carthage la mort la
+plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortunés plébéiens?
+Tout l'héroïsme des maîtres du peuple ne servait qu'à l'épuiser par
+des guerres interminables, qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure, pour
+l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, où les
+débiteurs étaient déchirés à coups de verges, comme les plus vils des
+esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plébéiens par une loi
+agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur
+du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius
+qui avait sauvé le Capitole. Sparte, la ville _héroïque_ de la Grèce,
+eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville _héroïque_ du monde,
+eut son Agis dans la personne de Manlius: Agis entreprit de soulager
+le pauvre peuple de Lacédémone, et fut étranglé par les éphores;
+Manlius, soupçonné à Rome du même dessein, fut précipité de la roche
+Tarpéienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se
+tenaient pour _héros_, c'est-à-dire pour des êtres d'une nature
+supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter la
+multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit
+se demander avec étonnement que pouvait être cette _vertu_ si vantée
+des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette _modération_ avec
+tant d'avarice? cette _douceur_ avec un esprit si farouche?
+cette _justice_ au milieu d'une si grande inégalité?
+
+Les principes qui peuvent faire cesser cet étonnement, et nous
+expliquer l'héroïsme des anciens peuples, sont nécessairement les
+suivans: I. En conséquence de l'éducation sauvage des géans dont nous
+avons parlé, l'_éducation des enfans_ doit conserver chez les peuples
+héroïques cette sévérité, cette barbarie originaire; les Grecs et les
+Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau nés; les Lacédémoniens
+battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent
+jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité paternelle des
+modernes, qui leur donne en toute chose cette délicatesse étrangère à
+l'antiquité.--II. _Les épouses doivent s'acheter, chez de tels
+peuples, avec les dots héroïques_, usage que les prêtres romains
+conservèrent dans la solennité de leurs mariages, qu'ils contractaient
+_coemptione et farre_. Tacite en dit autant des anciens Germains,
+auxquels cette coutume était probablement commune avec tous les
+peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considérées par leurs
+maris comme nécessaires pour leur donner des enfans, mais du reste
+traitées comme esclaves. Telles sont les moeurs du nouveau monde et
+d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme
+apporte une dot, elle achète la liberté du mari, et obtient de lui un
+aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage.
+C'est peut-être l'origine des privilèges importans dont les Empereurs
+romains favorisent les dots.--III. _Les fils acquièrent, les
+femmes épargnent pour leurs pères et leurs maris_; c'est le contraire
+de ce qui se fait chez les modernes.--IV. _Les jeux et les plaisirs
+sont fatigans_, comme la lutte, la course. Homère dit toujours Achille
+_aux pieds légers_. Ils sont en outre _dangereux_: ce sont des joûtes,
+des chasses, exercices capables de fortifier l'âme et le corps, et
+d'habituer à mépriser, à prodiguer la vie.--V. _Ignorance complète du
+luxe, des commodités sociales, des doux loisirs._--VI. _Les guerres
+sont toutes religieuses_, et par conséquent atroces.--VII. De telles
+guerres entraînent dans toute leur dureté _les servitudes héroïques_;
+les vaincus sont regardés comme des hommes sans dieux, et perdent
+non-seulement la liberté civile, mais la liberté naturelle.--D'après
+toutes ces considérations, les républiques doivent être alors _des
+aristocraties naturelles,_, c'est-à-dire _composées d'hommes qui
+soient naturellement les plus courageux_; le gouvernement doit être de
+nature à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre de
+nobles, de pères de famille, qui fassent consister le bien public dans
+la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur
+leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'état, de sorte qu'ils
+entendent le mot _patrie_ dans le sens étymologique qu'on peut lui
+donner, _l'intérêt des pères_ (_patria_, sous-entendu _res_).
+
+Tel fut donc l'_héroïsme_ des premiers peuples, telle la _nature
+morale_ des héros, tels leurs _usages_, leurs _gouvernemens_ et leurs
+lois. Cet _héroïsme_ ne peut désormais se représenter, pour
+des causes toutes contraires à celles que nous avons énumérées, et qui
+ont produit deux sortes de gouvernemens _humains_, les _républiques
+populaires_ et les _monarchies_. Le héros digne de ce nom, caractère
+bien différent de celui des temps _héroïques_, est appelé par les
+souhaits des peuples affligés; les philosophes en _raisonnent_, les
+poètes l'_imaginent_, mais la nature des sociétés ne permet pas
+d'espérer un tel bienfait du ciel.
+
+Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'_héroïsme des premiers
+peuples_, reçoit un nouveau jour des axiomes relatifs à l'_héroïsme
+romain_, que l'on trouvera analogue à l'_héroïsme des Athéniens_
+encore gouvernés par le sénat aristocratique de l'aréopage, et à
+l'_héroïsme de Sparte_, république d'_héraclides_, c'est-à-dire de
+_héros_, ou _nobles_, comme on l'a démontré.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.
+
+
+Après avoir observé quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la
+logique, la morale, l'économie et la politique, passons au second
+rameau de l'arbre métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à
+la cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astronomie, pour
+traiter ensuite de la chronologie et de la géographie, qui en
+dérivent.
+
+
+§. I. _De la physiologie poétique._
+
+Les _poètes théologiens_, dans leur physique grossière, considérèrent
+dans l'homme deux idées métaphysiques, _être_, _subsister_. Sans doute
+ceux du Latium conçurent bien grossièrement l'_être_, puisqu'ils le
+confondirent avec l'action de _manger_. Tel fut probablement le
+premier sens du mot _sum_, qui depuis eut les deux significations.
+Aujourd'hui même nous entendons nos paysans dire d'un malade, _il
+mange encore_, pour _il vit encore_. Rien de plus abstrait que l'idée
+d'_existence_. Ils conçurent aussi l'idée de _subsister_
+c'est-à-dire _être debout_, _être sur ses pieds_. C'est dans ce sens
+que les destins d'Achille étaient attaches à ses talons.
+
+Les premiers hommes réduisaient toute la machine du corps humain aux
+_solides_ et aux _liquides_. Les SOLIDES eux-mêmes, ils les
+réduisaient aux chairs, _viscera_ [_vesci_ voulait dire _se nourrir_,
+parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et
+articulations, _artus_ [observons que _artus_ vient du mot _ars_, qui
+chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'où _artitus_,
+robuste; ensuite on donna ce nom d'_ars_ à tout système de préceptes
+propres à former quelques facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils
+prirent pour les _forces_, lorsque, usant encore du langage muet, ils
+parlaient avec des signes matériels [ce n'est pas sans raison qu'ils
+prirent _nerfs_ dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles,
+dont la tension fait la force de l'homme]; enfin à la moelle, c'est
+dans la moelle qu'ils placèrent non moins sagement l'essence de la vie
+[l'amant appelait sa maîtresse _medulla_, et _medullitùs_ voulait dire
+_de tout coeur_; lorsque l'on veut désigner l'excès de l'amour, on
+dit qu'il brûle la moelle des os, _urit medullas_]. Pour les LIQUIDES,
+ils les réduisaient à une seule espèce, à celle du sang; ils
+appelaient _sang_ la liqueur spermatique, comme le prouve la
+périphrase _sanguine cretus_, pour _engendré_; et c'était encore une
+expression juste, puisque cette liqueur semble formée du plus pur de
+notre sang. Avec la même justesse, ils appelèrent le sang _le suc
+des fibres_, dont se compose la chair. C'est de là que les
+Latins conservèrent _succi plenus_, pour dire _charnu_, plein d'un
+sang abondant et pur.
+
+Quant à l'autre partie de l'homme, qui est l'_âme_, les _poètes
+théologiens_ la placèrent dans l'_air_, chez les Latins _anima_; l'air
+fut pour eux le véhicule de la vie, d'où les Latins conservèrent la
+phrase _animâ vivimus_, et en poésie, _ferri ad vitales auras_, pour
+naître; _ducere vitales auras_, pour vivre; _vitam referre in auras_,
+pour mourir; et en prose _animam ducere_, vivre; _animam trahere_,
+être à l'agonie; _animam efflare_, _emittere_, expirer; ensuite les
+physiciens placèrent aussi dans l'air l'âme du monde. C'est encore une
+expression juste que _animus_ pour la partie douée du sentiment: les
+Latins disent _animo sentimus_. Ils considérèrent _animus_ comme mâle,
+_anima_ comme femelle, parce que _animus_ agit sur _anima_; le premier
+est l'_igneus vigor_ dont parle Virgile; de sorte qu'_animus_ aurait
+son sujet dans les nerfs, _anima_ dans le sang et dans les veines.
+L'_æther_ serait le véhicule d'_animus_, l'air celui d'_anima_; le
+premier circulant avec toute la rapidité des esprits animaux, la
+seconde plus lentement avec les esprits vitaux. _Anima_ serait l'agent
+du mouvement; _animus_ l'agent et le principe des actes de la volonté.
+Les _poètes théologiens_ ont senti, par une sorte d'instinct, cette
+dernière vérité; et dans les poèmes d'Homère ils ont appelé l'âme
+(_animus_), une force _sacrée_, une _puissance mystérieuse_, un _dieu
+inconnu_. En général, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient
+quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions à un principe
+supérieur, ils disaient _un dieu l'a voulu ainsi_. Ce principe fut
+appelé par les Latins _mens animi_. Ainsi, dans leur grossièreté, ils
+pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie naturelle a établie
+par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'Épicure, _les
+idées nous viennent de Dieu_.
+
+Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois parties du corps,
+_la tête_, _la poitrine_, _le coeur_. À la _tête_, ils rapportaient
+toutes les connaissances, et comme elles étaient chez eux toutes
+d'imagination, ils placèrent dans la tête la _mémoire_, dont les
+Latins employaient le nom pour désigner l'_imagination_. Dans le
+retour de la barbarie au moyen âge, on disait _imagination_ pour
+_génie_, _esprit_. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle
+_uomo fantastico_ pour _uomo d'ingegno_.] En effet, l'imagination
+n'est que le résultat des souvenirs; le _génie_ ne fait autre chose
+que travailler sur les matériaux que lui offre la _mémoire_. Dans ces
+premiers temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art
+d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la subtilité qu'il a
+aujourd'hui, où la multitude de mots abstraits que nous voyons dans
+les langues modernes, ne lui avait pas encore donné ses habitudes
+d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans
+l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son union avec le
+corps, et qui toutes trois sont relatives à la première opération de
+l'esprit, l'_invention_; il fallait trouver avant de juger, la
+_topique_ devait précéder la _critique_, ainsi que nous
+l'avons dit page 163. Aussi les _poètes théologiens_ dirent que la
+_mémoire_ (qu'ils confondaient avec l'_imagination_) était la _mère
+des muses_, c'est-à-dire des arts.
+
+En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation
+importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite
+dans la _Méthode_ (_il nous est_ aujourd'hui _difficile de_
+comprendre, _impossible d_'imaginer _la manière de penser des premiers
+nommes qui fondèrent l'humanité païenne_[68]). Leur esprit précisait,
+particularisait toujours, de sorte qu'à chaque changement
+dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, à chaque
+nouvelle passion un autre cour, une autre âme; de là ces expressions
+poétiques, commandées par une nécessité naturelle plus que par celle
+de la mesure, _ora_, _vultus_, _animi_, _pectora_, _corda_, employées
+pour leurs singuliers.
+
+[Note 68: Les premiers hommes étant presque ainsi _incapables de
+généraliser_ que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface
+entièrement la sensation analogue qu'ils ont pu éprouver, ils ne
+pouvaient _combiner des idées et discourir_. Toutes les pensées
+(_sentenze_) devaient en conséquence être _particularisées_ par celui
+qui les pensait, ou plutôt qui les _sentait_. Examinons le trait
+sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par Catulle:
+le poète exprime par une comparaison les transports qu'inspire la
+présence de l'objet aimé,
+
+ _Ille mi par esse deo videtur_,
+ Celui-là est pour moi égal en bonheur aux dieux même....
+
+la pensée n'atteint pas ici le plus haut degré du sublime, parce que
+l'amant ne la _particularise_ point en la restreignant à lui-même;
+c'est au contraire ce que fait Térence, lorsqu'il dit:
+
+ _Vitam deorum adepti sumus_,
+ Nous avons atteint la félicité des dieux.
+
+ce sentiment est propre à celui qui parle, le pluriel est pour le
+singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun à
+plusieurs. Mais le même poète dans une autre comédie porte le
+sentiment au plus haut degré de sublimité en le singularisant et
+l'appropriant à celui qui l'éprouve,
+
+ _Deus factus sum_, je ne suis plus un homme, mais un Dieu.
+
+Les _pensées abstraites_ regardant les généralités sont du domaine des
+philosophes, et les _réflexions sur les passions_ sont d'une _fausse_
+et _froide poésie_.]
+
+Ils plaçaient dans la _poitrine_ le siège de toutes les passions, et
+au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans
+l'_estomac_ la partie irascible, et la partie concupiscible surtout
+dans le _foie_, qui est défini _le laboratoire du sang_ (_officina_).
+Les poètes appellent cette partie _præcordia_; ils attachent au foie
+de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'était
+entendre d'une manière confuse, que _la concupiscence est la mère de
+toutes les passions_, et que _les passions sont dans nos humeurs_.
+
+Ils rapportaient au _coeur_ tous les conseils; les héros roulaient
+leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur cour; _agitabant,
+versabant, volutabant corde curas_. Ces hommes encore stupides ne
+pensaient aux choses qu'ils avaient à faire, que lorsqu'ils étaient
+agités par les passions. De là les Latins appelaient les sages
+_cordati_, les hommes de peu de sens, _vecordes_. Ils disaient
+_sententiæ_, pour _résolutions_, parce que leurs jugemens n'étaient
+que le résultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des _héros_
+s'accordaient toujours avec la vérité dans leur _forme_, quoiqu'ils
+fussent souvent faux dans leur _matière_.
+
+
+§. II. COROLLAIRE
+
+_Relatif aux descriptions héroïques._
+
+Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et étant au contraire
+tout imagination, rapportaient _les fonctions externes de l'âme aux cinq
+sens du corps_, mais considérés dans toute la finesse, dans toute la
+force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par lesquels ils
+exprimèrent l'action des sens le prouvent assez: ils disaient pour
+entendre, _audire_, comme on dirait _haurire_, puiser, parce que les
+oreilles semblent boire l'air, renvoyé par les corps qu'il frappe. Ils
+disaient pour voir distinctement, _cernere oculis_ (d'où l'italien
+_scernere_, _discerner_), mot à mot _séparer par les yeux_, parce que
+les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont les trous; de même
+que du crible sortent les jets de poussière qui vont toucher la terre,
+ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets ou rayons de
+lumière qui vont frapper les objets que nous voyons distinctement; c'est
+le _rayon visuel_, deviné par les stoïciens, et démontré de nos jours
+par Descartes. Ils disaient, pour _voir_ en général, _usurpare oculis_.
+_Tangere_, pour _toucher_ et _dérober_, parce qu'en touchant les corps
+nous en enlevons, nous en dérobons toujours quelque partie. Pour
+_odorer_, ils disaient _olfacere_, comme si, en recueillant les odeurs,
+nous les faisions nous-mêmes; et en cela ils se sont rencontrés avec la
+doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter, pour juger des saveurs, ils
+disaient _sapere_, quoique ce mot s'appliquât proprement aux choses
+douées de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cherchaient
+dans les choses la saveur qui leur était propre: de là cette belle
+métaphore de _sapientia_, la sagesse, laquelle tire des choses leur
+usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion.
+
+Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donné comme
+pour la garde de notre corps des _sens_, à la vérité bien inférieurs à
+ceux des brutes, voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un
+état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens les plus
+actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent,
+lorsque viendrait l'âge de la _réflexion_, et que cette faculté
+prévoyante protégerait le corps à son tour.
+
+On doit comprendre d'après ce qui précède, pourquoi les _descriptions
+héroïques_, telles que celles d'Homère, ont tant d'éclat, et sont si
+frappantes, que tous les poètes des âges suivans n'ont pu les imiter,
+bien loin de les égaler.
+
+
+§. III. COROLLAIRE
+
+_Relatif aux moeurs héroïques._
+
+De telles _natures héroïques_, animées de tels _sentimens héroïques_,
+durent créer et conserver des _moeurs_ analogues à celles que nous
+allons esquisser.
+
+Les _héros_, récemment sortis des _géans_, étaient au plus
+haut degré _grossiers_ et _farouches_, d'un entendement très borné,
+d'une vaste imagination, agités des passions les plus violentes; ils
+étaient nécessairement _barbares_, _orgueilleux_, _difficiles_,
+_obstinés_ dans leurs résolutions, et en même temps très _mobiles_,
+selon les nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point
+contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opiniâtreté de
+nos paysans, qui cèdent à la première raison que vous leur dites, mais
+qui, par faiblesse de réflexion, oublient bien vite le motif qui les
+avait frappés, et reviennent à leur première idée.--Par suite du même
+_défaut de réflexion_, les _héros_ étaient _ouverts_, incapables de
+dissimuler leurs impressions, _généreux_ et _magnanimes_, tels
+qu'Homère représente Achille, le plus grand de tous les héros grecs.
+Aristote part de ces moeurs _héroïques_, lorsqu'il veut dans sa
+Poétique, que le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni
+entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de grands vices et de
+grandes vertus. En effet, l'_héroïsme d'une vertu parfaite_ est une
+conception qui appartient à la philosophie et non pas à la poésie.
+
+L'_héroïsme galant_ des modernes a été imaginé par les poètes qui
+vinrent bien long-temps après Homère, soit que l'invention des fables
+nouvelles leur appartienne, soit que les moeurs devenant efféminées
+avec le temps, ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les
+premières fables graves et sévères, comme il convenait aux fondateurs
+des sociétés. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait
+tant de bruit pour l'enlèvement de Briséis, et dont la colère suffit
+pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce poème un
+sentiment d'amour; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre Troie pour
+reconquérir Hélène, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue
+guerre, le moindre signe d'_amoureux tourment_ ou de jalousie.
+
+Tout ce que nous avons dit sur les _pensées_, les _descriptions_ et
+les _moeurs héroïques_, appartient à la DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE
+HOMÈRE, que nous ferons dans le livre suivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE.
+
+
+Les _poètes théologiens_, ayant pris pour principes de leur _physique_
+les êtres divinisés par leur imagination, se firent une _cosmographie_
+en harmonie avec cette _physique_. Ils composèrent le monde de dieux
+du ciel, de l'enfer (_dii superi, inferi_), et de dieux intermédiaires
+(qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient
+_medioxumi_).
+
+Dans le monde, ce fut le _ciel_ qu'ils contemplèrent d'abord. Les
+choses du ciel durent être pour les Grecs les premiers [Grec:
+mathêmata], _connaissances par excellence_, les premiers [Grec:
+theôrêmata], objets _divins de contemplation_. Le mot _contemplation_,
+appliqué à ces choses, fut tiré par les Latins de ces espaces du ciel
+désignés par les augures pour y observer les présages, et appelés
+_templa coeli_.--Le _ciel_ ne fut pas d'abord plus haut pour les
+poètes, que _le sommet des montagnes_; ainsi les enfans s'imaginent
+que les montagnes sont les _colonnes_ qui soutiennent la voûte du
+ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie
+dans leur Coran; de ces _colonnes_, il resta _les deux colonnes
+d'Hercule_, qui remplacèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses
+épaules. _Colonne_ dut venir d'abord de _columen_; ce n'était que des
+_soutiens_, des _étais_ arrondis dans la suite par l'architecture.
+
+La fable des géans faisant la guerre aux dieux et entassant _Ossa sur
+Pélion_, _Olympe sur Ossa_, doit avoir été trouvée depuis Homère. Dans
+l'Iliade, les dieux se tiennent toujours _sur la cime du mont Olympe_.
+Il suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire tomber les
+dieux. Cette fable, quoique rapportée dans l'Odyssée, y est peu
+convenable: dans ce poème, l'_enfer_ n'est pas plus profond que la
+_fossé_ où Ulysse voit les ombres des héros et converse avec elles. Si
+l'Homère de l'Odyssée avait cette idée bornée de l'_enfer_, il devait
+concevoir du _ciel_ une idée analogue, une idée conforme à celle que
+s'en était faite l'Homère de l'Iliade.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE.
+
+
+_Démonstration astronomique, fondée sur des preuves
+physico-philologiques, de l'uniformité des principes ci-dessus établis
+chez toutes les nations païennes._
+
+La force indéfinie de l'esprit humain se développant de plus en plus,
+et la contemplation du ciel, nécessaire pour prendre les augures,
+obligeant les peuples à l'observer sans cesse, _le ciel s'éleva_ dans
+l'opinion des hommes, _et avec lui s'élevèrent les dieux et les
+héros_.
+
+Pour retrouver l'_astronomie poétique_, nous ferons usage de _trois
+vérités philologiques_: I. L'astronomie naquit chez les Chaldéens. II.
+Les Phéniciens apprirent des Chaldéens, et communiquèrent aux
+Égyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'élévation du
+pôle. III. Les Phéniciens, instruits par les mêmes Chaldéens,
+portèrent aux Grecs la connaissance des divinités qu'ils plaçaient
+dans les étoiles.--Avec ces trois vérités philologiques s'accordent
+_deux principes philosophiques_: le premier est tiré de la
+nature sociale des peuples; ils _admettent difficilement les dieux
+étrangers_, à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de
+liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême décadence. Le
+second est _physique_; l'erreur de nos yeux nous fait paraître _les
+planètes plus grandes que les étoiles fixes_.
+
+Ces principes établis, nous dirons que chez toutes les nations
+païennes, de l'Orient, de l'Égypte, de la Grèce et du Latium,
+l'astronomie naquit uniformément d'une croyance vulgaire; _les
+planètes paraissant beaucoup plus grandes que les étoiles fixes, les
+dieux montèrent dans les planètes, et les héros furent attachés aux
+constellations_. Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les
+héros de la Grèce et de l'Égypte déjà préparés à jouer ces deux rôles;
+et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans ceux du Latium la même
+facilité. Les _héros_, et les _hiéroglyphes_ qui signifiaient leurs
+caractères ou leurs entreprises, furent donc placés dans le _ciel_,
+ainsi qu'un grand nombre des _dieux principaux_, et servirent
+_l'astronomie des savans_, en donnant des noms aux étoiles. Ainsi, en
+partant de cette _astronomie vulgaire_, les premiers peuples
+écrivirent au _ciel_ l'histoire de leurs dieux et de leurs héros......
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE.
+
+
+Les _poètes théologiens_ donnèrent à la _chronologie_ des commencemens
+conformes à une telle _astronomie_. Ce _Saturne_, qui chez les Latins
+tira son nom _à satis_, des semences, et qui fut appelé par les Grecs
+[Grec: Kronos] de [Grec: Chronos] _le temps_, doit nous faire
+comprendre que les premières nations, toutes composées d'agriculteurs,
+commencèrent à compter les années par les récoltes de froment. C'est
+en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production
+occupe les agriculteurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet,
+ils montrèrent autant d'_épis_ ou de _brins de paille_, ou bien encore
+firent autant de fois _le geste de moissonner_, qu'ils voulaient
+indiquer d'_années_....
+
+Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espèces
+d'anachronismes. 1º Temps _vides_ de faits, qui devraient en être
+remplis; tels que l'âge des dieux, dans lequel nous avons trouvé les
+origines de tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant
+Varron place dans ce qu'il appelle le _temps obscur_. 2º Temps _remplis_
+de faits, et qui devaient en être vides, tels que l'âge des héros, où
+l'on place tous les évènemens de l'âge des dieux, dans la supposition
+que toutes les fables ont été l'invention des poètes héroïques, et
+surtout d'Homère. 3º Temps _unis_, qu'on devait diviser; pendant la vie
+du seul Orphée, par exemple, les Grecs, d'abord semblables aux bêtes
+sauvages, atteignent toute la civilisation qu'on trouve chez eux à
+l'époque de la guerre de Troie. 4º Temps _divisés_ qui devaient être
+unis; ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques
+dans la Sicile et dans l'Italie, plus de trois siècles après les courses
+errantes des héros qui durent en être l'occasion.
+
+
+CANON CHRONOLOGIQUE
+
+_Pour déterminer les commencemens de l'histoire universelle,
+antérieurement au règne de Ninus d'où elle part ordinairement._
+
+ Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des
+ enfans de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la
+ terre un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le
+ reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout
+ chez les premières nations païennes, fixe les fondateurs des
+ sociétés dans les lieux où les ont conduits leurs courses
+ vagabondes, et alors commence l'âge des dieux qui dure neuf
+ siècles. Déterminés dans le choix de leurs premières demeures par
+ le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se
+ fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premières sociétés
+ s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais vers la fin du
+ premier _âge_, les peuples descendent plus près de la
+ mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans
+ depuis le _siècle_ d'or du Latium, depuis l'_âge de Saturne_
+ jusqu'au temps où Ancus Martius vient sur les bords de la mer
+ s'emparer d'Ostie.--L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend
+ deux cents années pendant lesquelles nous voyons d'abord les
+ courses de Minos, l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie
+ et les longs voyages des héros qui ont détruit cette ville. C'est
+ alors, plus de mille ans après le déluge, que Tyr, capitale de la
+ Phénicie, descend de l'intérieur des terres sur le rivage, pour
+ passer ensuite dans une île voisine. Déjà elle est célèbre par la
+ navigation et par les colonies qu'elle a fondées sur les côtes de
+ la Méditerranée et même au-delà du détroit, avant les temps
+ héroïques de la Grèce.
+
+ Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations, en
+ montrant comment elles s'accordèrent à _élever leurs dieux
+ jusqu'aux étoiles_, usage que les Phéniciens portèrent de
+ l'Orient en Grèce et en Égypte. D'après cela, les Chaldéens
+ durent régner dans l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula
+ depuis Zoroastre jusqu'à Ninus, qui fonda la monarchie
+ assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en
+ compter depuis Hermès Trismégiste jusqu'à Sésostris, qui fonda
+ aussi en Égypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les
+ Égyptiens, nations méditerranées, durent suivre dans les
+ révolutions de leurs gouvernemens la marche générale que nous
+ avons indiquée. Mais les Phéniciens, nation maritime, enrichie
+ par le commerce, durent s'arrêter dans la démocratie, le premier
+ des gouvernemens _humains_. (Voyez le 4e liv.)
+
+ Ainsi par le simple secours de l'intelligence, et sans avoir
+ besoin de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les
+ faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune
+ que présentait l'histoire universelle dans ses origines, tant
+ pour l'ancienne Égypte que pour l'Orient plus ancien encore.
+
+ * * *
+
+ De cette manière l'étude du _développement de la civilisation
+ humaine_, prête une certitude nouvelle aux _calculs_ de la
+ chronologie. Conformément à l'axiome 106, _elle part du point
+ même où commence le sujet qu'elle traite_: elle part de [Grec:
+ chronos], _le temps_, ou Saturne, ainsi appelé _à satis_, parce
+ que l'on comptait les années par les récoltes; d'_Uranie_, la
+ muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de
+ Zoroastre, _contemplateur des astres_, qui rend des oracles
+ d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt Saturne monte
+ dans la septième sphère, Uranie contemple les planètes et les
+ étoiles fixes, et les Chaldéens favorisés par l'immensité
+ de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues,
+ en mesurant la cercle que ces astres décrivent, en leur supposant
+ diverses influences sur les corps sublunaires, et même sur les
+ libres volontés de l'homme; sous les noms d'_astronomie_,
+ d'_astrologie_ ou de _théologie_ cette science ne fut autre que
+ la _divination_. Du ciel les mathématiques descendirent pour
+ mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude
+ à moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur
+ partie principale elles furent nommées avec propriété
+ _géométrie_.
+
+ C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur
+ science au point même où commence le sujet qui lui est propre.
+ Ils commencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être
+ connue qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait
+ leur faire connaître les conjonctions et les oppositions qui
+ avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les
+ constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la
+ succession des choses de la terre. Voilà ce qui a rendu
+ impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voilà
+ pourquoi l'histoire universelle a tiré si peu d'avantages pour
+ éclairer son origine et sa suite du génie admirable et de
+ l'étonnante érudition de Petau et de Joseph Scaliger.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.
+
+
+La _géographie poétique_, l'autre oeil de l'_histoire fabuleuse_,
+n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la _chronologie poétique_.
+En conséquence d'un de nos axiomes (_les hommes qui veulent expliquer
+aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la
+véritable idée, les décrivent en les assimilant à des choses connues
+et rapprochées_), la _géographie poétique_, prise dans ses parties et
+dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grèce, sous des
+proportions resserrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se
+répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant jusqu'à ce
+qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les
+géographes anciens s'accordent à reconnaître une vérité dont ils n'ont
+point su faire usage: c'est que _les anciennes nations, émigrant dans
+des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des noms tirés de
+leur ancienne patrie, aux cités, aux montagnes et aux fleuves, aux
+isthmes et aux détroits, aux îles et aux promontoires_.
+
+C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on plaça d'abord
+la partie _orientale_ appelée _Asie_ ou _Inde_, l'_occidentale_
+appelée _Europe_ ou _Hespérie_, la _septentrionale_, nommée _Thrace_
+ou _Scythie_, enfin la _méridionale_, dite _Lybie_ ou _Mauritanie_.
+Les parties du _monde_ furent ainsi appelées du nom des parties du
+_petit monde de la Grèce_, selon la situation des premières
+relativement à celle des dernières. Ce qui le prouve, c'est que les
+_vents cardinaux_ conservent dans leur géographie les noms qu'ils
+durent avoir originairement dans l'intérieur de la Grèce.
+
+D'après ces principes, la grande péninsule située à l'orient de la
+Grèce conserva le nom d'_Asie Mineure_, après que le nom d'_Asie_ eut
+passé à cette vaste partie _orientale_ du monde, que nous appelons
+ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à
+l'_occident_ par rapport à l'Asie, fut appelée _Europe_, et ensuite ce
+nom s'étendit au grand continent, que limite l'Océan occidental.--Ils
+appelèrent d'abord _Hespérie_ la partie _occidentale_ de la Grèce, sur
+laquelle se levait le soir l'étoile _Hesperus_. Ensuite, voyant
+l'Italie dans la même situation, ils la nommèrent _Grande Hespérie_.
+Enfin, étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent comme la
+_dernière Hespérie_.--Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler
+_Ionie_ la partie de la Grèce qui était _orientale_ relativement à
+eux, et la mer qui sépare la grande Grèce de la Grèce proprement dite,
+en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la
+Grèce proprement dite et la Grèce Asiatique, fit appeler
+_Ionie_, par les habitans de la première, la partie de l'Asie-Mineure
+qui se trouvait à leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en
+Italie de Samé, partie du royaume d'Ulysse, située dans la _première
+Ionie_, plutôt que de Samos, située dans la seconde.]--De la _Thrace
+Grecque_ vinrent Mars et Orphée; ce dieu et ce poète théologien ont
+évidemment une origine grecque. De la _Scythie Grecque_ vint
+Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers
+d'Orphée. De la même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens,
+qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens
+que Zamolxis fut _Gète_, et Bacchus _Indien_.--Le nom de _Morée_, que
+le Péloponèse conserve jusqu'à nos jours, nous prouve assez que
+Persée, héros d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits
+célèbres dans la _Mauritanie Grecque_; le royaume de Pélops ou
+Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Europe est au nord de
+l'Afrique. Hérodote raconte qu'autrefois les _Maures furent blancs_,
+ce qu'on ne peut entendre que des _Maures de la Grèce_, dont le pays
+est appelé encore aujourd'hui _la Morée Blanche_.--Les Grecs avaient
+d'abord appelé _Océan_ toute mer d'un aspect sans bornes, et Homère
+avait dit que l'île d'Éole était ceinte par l'_Océan_. Lorsqu'ils
+arrivèrent à l'_Océan_ véritable, ils étendirent cette idée étroite,
+et désignèrent par le nom d'_Océan_ la mer qui embrasse toute la terre
+comme une grande île.[69][70]
+
+[Note 69: _Ces principes de géographie_ peuvent justifier
+_Homère_ d'erreurs très graves qui lui sont imputées à tort. Par
+exemple les _Cimmériens_ durent avoir, comme il le dit, des nuits plus
+longues que tous les peuples de la _Grèce_, parce qu'ils étaient
+placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a reculé
+l'habitation des _Cimmériens_ jusqu'aux _Palus-Méotides_. On disait à
+cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient près des enfers, et les
+habitans de _Cumes_, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait
+aux enfers, reçurent, à cause de cette prétendue analogie de
+situation, le nom de _Cimmériens_. Autrement il ne serait point
+croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre
+lesquels Mercure lui avait donné un préservatif), fût allé en un jour
+voir l'enfer chez les _Cimmériens des Palus-Méotides_, et fût revenu
+le même jour à _Circéi_, maintenant le mont Circello, près de
+Cumes.--Les _Lotophages_ et les _Lestrigons_ durent aussi être voisins
+de la Grèce.
+
+Les mêmes _principes de géographie poétique_ peuvent résoudre de
+grandes difficultés dans l'_Histoire ancienne de l'Orient_, où l'on
+éloigne beaucoup vers le _nord_ ou le _midi_ des peuples qui durent
+être placés d'abord dans l'_orient_ même.
+
+Ce que nous disons de la _Géographie des Grecs_ se représente dans
+celle des _Latins_. Le _Latium_ dut être d'abord bien resserré,
+puisqu'en deux siècles et demi, Rome, sous ses rois, soumit à-peu-près
+_vingt peuples_ sans étendre son empire à plus de _vingt milles_.
+L'_Italie_ fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par
+la Grande-Grèce; ensuite les conquêtes des Romains étendirent ce nom à
+toute la Péninsule. La _mer d'Étrurie_ dut être bien limitée
+lorsqu'Horatius-Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont;
+ensuite ce nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette
+mer qui baigne la côte inférieure de l'Italie. De même le _Pont_ où
+Jason conduisit les Argonautes, dut être la terre la plus voisine de
+l'Europe, celle qui n'en est séparée que par l'étroit bassin appelé
+_Propontide_; cette terre dut donner son nom à la mer du _Pont_, et ce
+nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie, dans cette partie
+de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridates; le père de
+Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville
+grecque de l'Eubée qui s'appelle maintenant _Négrepont_.--La première
+_Crète_ dut être une île dans cet Archipel où les Cyclades forment une
+sorte de _labyrinthe_; c'est de là probablement que Minos allait en
+course contre les Athéniens; dans la suite, la _Crète_ sortit de la
+mer Égée pour se fixer dans celle où nous la plaçons.
+
+Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette
+nation vaine en se répandant dans le monde, y célébra partout _la
+guerre de Troie_ et _les voyages des héros errans_ après sa
+destruction, des héros grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et
+des héros troyens, tels que Antenor, Capys, Énée. Les Grecs ayant
+retrouvé dans toutes les contrées du monde un _caractère de fondateurs
+des sociétés_ analogue à celui de leur _Hercule de Thèbes_, ils
+placèrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre
+qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre
+chose que de la gloire. Varron compte environ quarante _Hercules_, et
+il affirme que celui des Latins s'appelait _Dius Fidius_; les
+Égyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur _Jupiter
+Ammon_ était le plus ancien des _Jupiter_, et que les _Hercules_ des
+autres nations avaient pris leur nom de l'_Hercule Égyptien_. Les
+Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout un _caractère
+poétique de bergers parlant en vers_; chez eux c'était _Évandre
+l'arcadien_; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le
+_Latium_, où il donna l'hospitalité à l'_Hercule grec_, son
+compatriote, et prit pour femme _Carmenta_, ainsi nommée de _carmina_,
+_vers_; elle trouva chez les Latins _les lettres_, c'est-à-dire, les
+_formes_ des sons articulés qui sont la _matière_ des vers. Enfin ce
+qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs
+observèrent ces _caractères poétiques_ dans le Latium, en même temps
+qu'ils trouvèrent leurs _Curètes_ répandus dans la _Saturnie_,
+c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie.
+
+Mais comme ces mots et ces idées passèrent des _Grecs_ aux _Latins_
+dans un temps où les nations, encore très _sauvages_, étaient _fermées
+aux étrangers_[69-A], nous avons demandé plus haut qu'on nous passât
+la conjecture suivante: _Il peut avoir existé sur le rivage du Latium
+une cité grecque, ensevelie depuis dans les ténèbres de l'antiquité,
+laquelle aurait donné aux Latins les lettres de l'alphabet._ Tacite
+nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables _aux
+plus anciennes_ des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins
+ont reçu l'alphabet grec de ces _Grecs du Latium_, et non de la grande
+Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il en eût été
+ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de
+Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis _des plus
+modernes_, et non pas _des anciennes_.
+
+Les noms d'_Hercule_, d'_Évandre_ et d'_Énée_ passèrent donc de la
+Grèce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons
+_dans les moeurs et le caractère des nations_: 1º les peuples
+encore barbares sont attachés aux coutumes de leur pays, mais à
+mesure qu'ils commencent à se civiliser, ils prennent du goût pour
+_les façons de parler des étrangers_, comme pour leurs marchandises et
+leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changèrent
+leur _Dius Fidius_ pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national
+_Medius Fidius_ pour _Mehercule_, _Mecastor_, _Edepol_. 2º La vanité
+des nations, nous l'avons souvent répété, les porte à se donner
+l'_illustration d'une origine étrangère_, surtout lorsque les
+traditions de leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance;
+ainsi, au moyen âge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fondé
+par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam régna en Germanie;
+ainsi les Latins méconnurent sans peine leur véritable fondateur, pour
+lui substituer _Hercule_, fondateur de la société chez les Grecs, et
+changèrent le _caractère de leurs bergers-poètes_ pour celui de
+l'_Arcadien Évandre_. 3º Lorsque les nations remarquent des _choses
+étrangères_, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur
+langue, _elles ont_ nécessairement _recours aux mots des langues
+étrangères_. 4º Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire
+d'un sujet les qualités qui lui sont propres, _nomment les sujets pour
+désigner les qualités_, c'est ce que prouvent d'une manière certaine
+plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce
+que c'était que _luxe_; lorsqu'ils l'eurent observé dans les
+Tarentins, ils dirent _un Tarentin_ pour _un homme parfumé_. Ils ne
+savaient ce que c'était que _stratagème militaire_; lorsqu'ils
+l'eurent observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes
+_punicas artes_, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient
+point l'idée du _faste_; lorsqu'ils le remarquèrent dans les Capouans,
+ils dirent _supercilium campanicum_, pour _fastueux_, _superbe_. C'est
+de cette manière que Numa et Ancus furent _Sabins_; les Sabins étant
+remarquables par leur piété, les Romains dirent _Sabin_, faute de
+pouvoir exprimer _religieux_. Servius Tullius fut _Grec_ dans le
+langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire _habile et
+rusé_.
+
+Peut-être doit-on comprendre de cette manière les _Arcadiens
+d'Évandre_, et les _Phrygiens d'Énèe_. Comment des _bergers_, qui ne
+savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie,
+contrée toute méditerranée de la Grèce, pour tenter une si longue
+navigation et pénétrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute
+tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique,
+quelque fondement de vérité..... Ce sont les Grecs qui, chantant par
+tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros,
+_ont fait d'Énée le fondateur de la nation romaine_, tandis que, selon
+Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il
+ne sortit jamais de Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de
+poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trône à sa
+postérité. Cette fable, inventée par la vanité des Grecs et adoptée
+par celle des Romains, ne put naître qu'_au temps de la guerre de
+Pyrrhus_, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir ce
+qui venait de la Grèce.
+
+Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une
+cité grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du
+droit héroïque des nations barbares, que les vaincus furent reçus à
+Rome dans la classe des plébéiens, et que, dans le langage poétique,
+on appela dans la suite _Arcadiens_ ceux d'entre les vaincus qui
+avaient d'abord erré dans les forêts, _Phrygiens_ ceux qui avaient
+erré sur mer.]
+
+[Note 69-A: Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius Tullius, le
+nom si célèbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone à Rome à
+travers tant de nations séparées par la diversité de leurs langues et
+de leurs moeurs. (_Vico_).]
+
+[Note 70: La _géographie_ comprenant la _nomenclature_ et la
+_chorographie_ ou description des lieux, principalement des cités, il
+nous reste à la considérer sous ce double aspect pour achever ce que
+nous avions à dire de la _sagesse poétique_.
+
+Nous avons remarqué plus haut que les _cités héroïques_ furent fondées
+par la Providence dans des lieux d'une forte position, désignés par
+les Latins, dans la langue sacrée de leur âge divin, par le nom
+d'_Ara_, ou bien d'_Arces_ (de là, au moyen âge, l'italien _rocche_,
+et ensuite _castella_ pour _seigneuries_). Ce nom d'_Ara_ dut
+s'étendre à tout le pays dépendant de chaque cité héroïque, lequel
+s'appelait aussi _Ager_, lorsqu'on le considérait sous le rapport des
+limites communes avec les cités étrangères, et _territorium_ sous le
+rapport de la juridiction de la cité sur les citoyens. Il y a sur ce
+sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui où il décrit
+l'_Ara maxima_ d'Hercule à Rome: _Igitur à foro boario, ubi oeneum
+bovis simulacrum adspicimus, quia id genus animalium aratro subditur,
+sulcus designandi oppidi captus, ut magnam Herculis aram
+complecteretur, ara Herculis erat._ Joignez-y le passage curieux où
+Salluste parle de la fameuse _Ara_ des frères Philènes, qui servait de
+limites à l'empire carthaginois et à la Cyrénaïque. Toute l'ancienne
+géographie est pleine de semblables _aræ_; et pour commencer par
+l'Asie, Cellarius observe que toutes les cités de la Syrie prenaient
+le nom d'_Are_, avant ou après leurs noms particuliers; ce qui faisait
+donner à la Syrie elle-même celui d'_Aramea_ ou _Aramia_. Dans la
+Grèce, Thésée fonda la cité d'Athènes en érigeant le fameux _autel des
+malheureux_. Sans doute il comprenait avec raison sous cette
+dénomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour échapper
+aux rixes continuelles de l'état bestial, cherchaient un asile dans
+les lieux forts occupés par les premières sociétés, faibles qu'ils
+étaient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la
+civilisation assurait déjà aux hommes réunis par la religion.
+
+Les Grecs prenaient encore [Grec: ara] dans le sens de _voeu_,
+_action de dévouer_, parce que les premières victimes _saturni
+hostiæ_, les premiers [Grec: anathêmata], _diris devoti_, furent
+immolés sur les premières _Aræ_, dans le sens où nous prenons ce mot.
+Ces premières victimes furent les hommes encore sauvages qui osèrent
+poursuivre sur les terres labourées par les forts, les faibles qui s'y
+réfugiaient (_campare_ en italien, du latin _campus_, pour _se
+sauver_). Ils y étaient consacrés à _Vesta_ et immolés. Les Latins en
+ont conservé _supplicium_, dans les deux sens de _supplice_ et de
+_sacrifice_. En cela la langue grecque répond à la langue latine:
+[Grec: ara], _voeu_, _action de dévouer_ veut dire aussi _noxa_, la
+personne ou la chose coupable, et de plus _diræ_, les Furies. Les
+premiers coupables qu'on dévoua, _primæ noxæ_, étaient consacrés aux
+Furies, et ensuite sacrifiés sur les premières _aræ_ dont nous avons
+parlé. Le mot _hara_ dut signifier chez les anciens Latins, non pas le
+lieu où l'on élève les troupeaux, mais la _victime_, d'où vint
+certainement _haruspex_, celui qui tire les présages de l'examen des
+entrailles des victimes immolées devant les autels.
+
+D'après ce que nous avons vu relativement à l'_Ara maxima_ d'Hercule,
+c'est sur une _ara_ semblable à celle de Thésée que Romulus dut fonder
+Rome, en ouvrant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent
+d'un bois sacré, _lucus_, sans faire mention d'un autel, _ara_, élevé
+dans ce bois à quelque divinité. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en
+général que les asiles furent le moyen employé d'ordinaire par les
+anciens fondateurs des villes, _vetus urbes condentium consilium_, il
+nous indique la raison pour laquelle on trouve dans l'ancienne
+géographie tant de cités avec le nom d'_Aræ_. Nous avons parlé de
+l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de même en Europe, particulièrement
+en Grèce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne
+en Germanie l'_Ara Ubiorum_. De nos jours on donne ce nom en
+Transilvanie à plusieurs cités.
+
+C'est aussi de ce mot _Ara_, prononcé et entendu d'une manière si
+uniforme par tant de nations séparées par les temps, les lieux et les
+usages, que les Latins durent tirer le mot _aratrum_, charrue, dont la
+courbure se disait _urbs_ (le sens le plus ordinaire de ce mot est
+celui de _ville_); du même mot vinrent enfin _arx_, forteresse,
+_arceo_, repousser (_ager arcifinius_, chez les auteurs qui ont écrit
+_sur les limites des champs_), et _arma_, _arcus_, armes, arc; c'était
+une idée bien sage de faire ainsi consister le courage à arrêter et
+repousser l'injustice. [Grec: Arês], _Mars_ vint sans doute de la
+défense des _aræ_. (_Vico_).]
+
+
+
+
+CONCLUSION DE CE LIVRE.
+
+
+Nous avons démontré que la SAGESSE POÉTIQUE mérite deux magnifiques
+éloges, dont l'un lui a été constamment attribué. I. C'est elle qui
+_fonda l'humanité chez les Gentils_, gloire que la vanité des nations
+et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt enlevée. II.
+L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à nous par une tradition
+vulgaire; c'est que la _sagesse antique_, par une même inspiration,
+_rendait ses sages également grands comme philosophes, comme
+législateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes_.
+Voilà pourquoi elle a été tant regrettée; cependant, dans la réalité,
+elle ne fit que les _ébaucher_, tels que nous les avons trouvés dans
+les fables; ces germes féconds nous ont laissé voir dans
+l'imperfection de sa forme primitive la _science_ de réflexion, la
+science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire
+en effet que dans les _fables_, _l'instinct_ de l'humanité avait
+marqué d'avance les principes de la science moderne, que les
+_méditations_ des savans ont depuis éclairée par des _raisonnemens_,
+et résumée dans des _maximes_. Nous pouvons conclure par le principe
+dont la démonstration était l'objet de ce livre: _Les poètes
+théologiens furent le sens, les philosophes furent l_'intelligence
+_de la sagesse humaine_.
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+
+ARGUMENT.
+
+_Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application de
+la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme, à
+celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation grecque,
+et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver:_
+1º _qu'Homère n'a pas été philosophe;_ 2º _qu'il a vécu pendant plus
+de quatre siècles;_ 3º _que toutes les villes de la Grèce ont eu
+raison de le revendiquer pour citoyen;_ 4º _qu'il a été, par
+conséquent, non pas un individu, mais un être collectif, un_ symbole
+du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.
+
+
+_Chapitre I._ DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON ATTRIBUE À HOMÈRE.
+_La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des moeurs
+barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses héros. Un
+philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si naïvement de telles
+moeurs._
+
+
+_Chapitre II._ DE LA PATRIE D'HOMÈRE. _Vico conjecture que l'auteur ou
+les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées occidentales
+de la Grèce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque
+revendiqua Homère pour citoyen, parce qu'elle reconnaissait
+quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odyssée._
+
+
+_Chapitre III._ DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE. _Un grand nombre de passages
+indiquent des époques de civilisation très diverses, et portent à
+croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et
+continués pendant plusieurs âges._
+
+
+_Chapitre IV._ POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE
+PEUT JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. _C'est que les caractères des héros qu'il a
+peints ne se rapportent pas à des êtres individuels, mais sont plutôt
+des symboles populaires de chaque caractère moral. Observations sur la
+comédie et la tragédie._
+
+
+_Chapitres V et VI._ OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES ET PHILOLOGIQUES,
+_qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. La plupart
+des observations philosophiques rentrent dans ce qui a été dit au
+second livre, sur l'origine de la poésie._
+
+
+_Chapitre VII._ §. _I._ DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.--§. _II._
+_Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on
+s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et
+nécessité._--§. _III._ _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les
+deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens,
+considéré chez les Grecs._
+
+
+_Appendice._ HISTOIRE RAISONNÉE DES POÈTES DRAMATIQUES ET LYRIQUES.
+_Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la tragédie._
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+
+Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le livre précèdent, que
+la _sagesse poétique_ fut la _sagesse vulgaire_ des peuples grecs,
+d'abord _poètes théologiens_, et ensuite _héroïques_, c'est avoir
+prouvé d'une manière implicite la même vérité relativement à la
+_sagesse d'Homère_. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère posséda
+_la sagesse réfléchie_ (_riposta_) _des âges civilisés_; et il a été
+suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spécialement par
+Plutarque, qui a consacré à ce sujet un livre tout entier. Ce préjugé
+est trop profondément enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit
+pas nécessaire d'examiner particulièrement _si Homère a jamais été
+philosophe_. Longin avait cherché à résoudre ce problème dans un
+ouvrage dont fait mention Diogène Laërce dans la vie de Pyrrhon.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE.
+
+
+Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'_Homère a dû suivre
+les sentimens vulgaires_, et par conséquent _les moeurs vulgaires de
+ses contemporains_ encore barbares; de tels sentimens, de telles
+moeurs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres.
+Passons-lui donc d'avoir présenté _la force_ comme la mesure de la
+grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec
+laquelle il enlèverait _la grande chaîne_ de la fable, qu'il est _le
+roi des dieux et des hommes_; laissons _Diomède, secondé par Minerve,
+blesser Vénus et Mars_; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un
+pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux,
+_dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre_, ce qui peut
+faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance
+vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement
+l'usage d'_empoisonner les flèches_[71], comme le fait le
+héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes
+vénéneuses; l'usage enfin de _ne point ensevelir les ennemis tués dans
+les combats_, mais de les laisser _pour être la pâture des chiens et
+des vautours_.
+
+[Note 71: Usage barbare dont les nations se seraient constamment
+abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit
+des gens, et qui pourtant était alors pratiqué par ces Grecs auxquels
+on attribue la gloire d'avoir répandu la civilisation dans le monde.
+(_Vico_).]
+
+Cependant, la fin de la poésie _étant d'adoucir la férocité du
+vulgaire_, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, _il
+n'était point d'un homme sage_ d'inspirer au vulgaire de l'admiration
+pour des _sentimens et des coutumes si barbares_, et de le confirmer
+dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les
+voir si bien peints. _Il n'était point d'un homme sage_ d'amuser le
+peuple _grossier_, de la _grossièreté_ des héros et des dieux. Mars,
+en combattant Minerve, l'appelle [Grec: kunomua] (_musca canina_);
+Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le
+premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de
+_chien_, et se traitent comme le feraient à peine des valets de
+comédie.
+
+Comment appeler autrement que _sottise_ la prétendue _sagesse_ du
+général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à
+restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu,
+pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle?
+Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir
+son honneur en déployant une _justice_ digne de la _sagesse_
+qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce
+héros, _qui portait avec lui le destin de Troie_, s'éloigne avec ses
+guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que
+la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici
+regardé comme le _fondateur de la civilisation des Grecs_, comme
+l'_auteur de la politesse de leurs moeurs_. C'est du récit que nous
+venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs
+sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète _incomparable dans
+la conception des caractères poétiques!_ Sans doute il mérite cet
+éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses
+caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge
+civilisé, mais ils sont _pleins de convenance_, si on les rapporte à
+la nature _héroïque_ des hommes _passionnés et irritables_ qu'il a
+voulu peindre.
+
+Si Homère est un _sage_, un _philosophe_, que dire de la passion de
+ses héros pour le _vin_? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de
+s'_enivrer_, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger
+s'indigne de voir toutes ces _comparaisons tirées des objets les plus
+sauvages, de la nature la plus farouche_. Admettons cependant
+qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux
+entendre du vulgaire, alors si _farouche_ et si _sauvage_; cependant
+le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable,
+n'indique pas certainement un esprit _adouci_ et _humanisé
+par la philosophie_. Celui en qui les leçons des _philosophes_
+auraient développé les sentimens de l'_humanité_ et de la _pitié_
+n'aurait pas eu non plus ce _style si fier et d'un effet si terrible_
+avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les
+plus sanglans _combats_, avec lequel il diversifie de cent manières
+bizarres les tableaux de _meurtre_ qui font la sublimité de l'Iliade.
+La _constance d'âme_ que donne et assure l'étude de la _sagesse
+philosophique_ pouvait-elle lui permettre de supposer tant de
+_légèreté_, tant de _mobilité_ dans les dieux et les héros; de montrer
+les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un
+calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se
+rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au
+contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et
+s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le
+sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et
+tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur
+déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a
+prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui
+est venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs,
+pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un
+mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille
+oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance
+généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport
+d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie.
+Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en
+faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les
+Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le
+ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de
+Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de
+Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur
+son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres
+altérées de vengeance.
+
+[Note 72: Au moyen âge, dont l'_Homère toscan_ (Dante) n'a chanté
+que des _faits réels_, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains
+l'oppression dans laquelle ils étaient tenus par les nobles, fut
+interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie
+de Rienzi par un auteur contemporain nous représente au naturel les
+_moeurs héroïques_ de la Grèce, telles qu'elles sont peintes dans
+Homère. (_Vico_). _Voy._ dans la note du discours le jugement sur
+Dante.]
+
+Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment _un
+esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière
+raisonnable_, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons
+pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée.
+
+Ces moeurs _sauvages_ et _grossières_, _fières_ et _farouches_, ces
+caractères _déraisonnables_ et _déraisonnablement obstinés_, quoique
+souvent _d'une mobilité et d'une légèreté puériles_, ne pouvaient
+appartenir, comme nous l'avons démontré (LIVRE II, _Corollaires de la
+nature héroïque_), qu'à des hommes _faibles d'esprit_ comme
+des enfans, _doués d'une imagination vive_ comme celle des femmes,
+_emportés dans leurs passions_ comme les jeunes gens les plus violens.
+Il faut donc refuser à Homère toute _sagesse philosophique_.
+
+Voilà l'origine des _doutes_ qui nous forcent de rechercher quel fut
+le VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE LA PATRIE D'HOMÈRE.
+
+
+Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent la gloire d'avoir
+donné le jour à Homère. Plusieurs auteurs ont même cherché sa patrie
+dans l'Italie, et Léon Allacci (_de Patriâ Homeri_) s'est donné une
+peine inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point
+d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josephe le soutient contre
+Appion le grammairien, si les écrivains que nous pourrions consulter
+ne sont venus que long-temps après lui, il faut bien que nous
+employions notre _critique métaphysique_ à trouver dans Homère
+lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant moins comme
+_auteur de livre_, que comme _auteur_ ou fondateur de _nation_; et en
+effet, il a été considéré comme le fondateur de la civilisation
+grecque.
+
+L'_auteur de l'Odyssée_ naquit sans doute dans les parties
+occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. Un passage précieux
+justifie cette conjecture: Alcinoüs, roi de l'île des Phéaciens,
+maintenant Corfou, offre à Ulysse un vaisseau bien équipé,
+pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets,
+_experts dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le
+conduire jusqu'en Eubée_; c'était, au rapport de ceux que le hasard y
+avait conduits, la contrée la plus lointaine, la Thulé du monde grec
+(_ultima Thulé_). L'Homère de l'Odyssée qui avait une telle idée de
+l'Eubée, ne fut pas sans doute le même que celui de l'Iliade, car
+l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie-Mineure, _où
+naquit sans doute le dernier_.
+
+On lit dans Sénèque, que c'était une question célèbre que débattaient
+les grammairiens grecs, de savoir si _l'Iliade et l'Odyssée étaient du
+même auteur_.
+
+Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir produit
+Homère, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée
+_ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires_. Cette observation
+nous servira à _découvrir_ le VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE.
+
+
+L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques suivantes, tirées de
+ses poèmes:--1. Aux funérailles de Patrocle, Achille donne tous les
+_jeux_ que la Grèce civilisée célébrait à Olympie.--2. L'_art de
+fondre_ des bas reliefs et de _graver_ les métaux était déjà inventé,
+comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La
+_peinture_ n'était pas encore trouvée, ce qui s'explique
+naturellement: _l'art du fondeur_ abstrait les superficies, mais il en
+conserve une partie par le relief; _l'art du graveur_ ou _ciseleur_ en
+fait autant dans un sens opposé; mais la _peinture_ abstrait les
+superficies d'une manière absolue; c'est, dans les arts du dessin, le
+dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homère ni Moïse ne font
+mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquité!--3. Les délicieux
+_jardins_ d'Alcinoüs, la magnificence de son _palais_, la somptuosité
+de sa _table_, prouvent que les Grecs admiraient déjà le luxe et le
+faste.--4. Les Phéniciens portaient déjà sur les côtes de la
+Grèce l'_ivoire_, la _pourpre_ et cet _encens_ d'Arabie dont la grotte
+de Vénus exhale le parfum; en outre, du lin ou _byssus_ le plus fin,
+de riches _vêtemens_. Parmi les présens offerts à Pénélope par ses
+amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingénieux travail
+ferait honneur au luxe recherché des temps modernes[73].--5. Le char
+sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de _cèdre_; l'antre de
+Calypso en exhala l'agréable odeur. Cette délicatesse de bon goût fut
+ignorée des Romains aux époques où les Néron et les Héliogabale
+aimaient à anéantir les choses les plus précieuses, comme par une
+sorte de fureur.--6. Descriptions des _bains_ voluptueux de Circé.--7.
+Les _jeunes esclaves_ des amans de Pénélope, avec leur beauté, leurs
+grâces et leurs blondes chevelures, nous sont représentés tels que les
+recherche la délicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur
+_chevelure_ comme les femmes; Hector et Diomède en font un reproche à
+Pâris.--9. Homère nous montre toujours ses héros se nourrissant de
+_chair rôtie_, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande
+le moins d'apprêt, puisqu'il suffit de braises pour la préparer[74].
+Les _viandes bouillies_ ne durent venir qu'ensuite, car elles
+exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trépied; Virgile
+nourrit ses héros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rôtir
+avec des broches. Enfin vinrent les _alimens assaisonnés_.--Homère
+nous présente comme l'aliment le plus délicat des héros, _la farine
+mêlée de fromage et de miel_; mais il tire de la _pêche_ deux de ses
+comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les
+habits de l'indigence, demande l'aumône à l'un des amans de Pénélope,
+il lui dit que _les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans
+des mers abondantes en poissons qui font les délices des
+festins_.--10. Les _héros_ contractent mariage avec des _étrangères_;
+les _bâtards succèdent_ au trône; observation importante qui
+prouverait qu'Homère a paru à l'époque où le _droit héroïque_ tombait
+en désuétude dans la Grèce, pour faire place à la _liberté populaire_.
+
+[Note 73:
+
+ . . . . . . [Grec: megan perikallea peplon
+ poikilon en d'ar' esan peronai duo kaidecha pasai
+ chruseiai, klêisin eugnamptois araroiai]. Od. [Grec: Sigma].]
+
+[Note 74: L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains
+appelèrent toujours _prosficia_ les chairs des victimes rôties sur les
+autels que l'on partageait entre les convives; dans la suite les
+victimes, comme les viandes profanes, furent rôties avec des broches.
+Lorsqu'Achille reçoit Priam à sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite
+Patrocle le rôtit, prépare la table, et sert le pain dans des
+corbeilles; les héros ne célébraient point de banquets qui ne fussent
+des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins en
+conservèrent _epulæ_, banquets somptueux, le plus souvent donnés par
+les grands; _epulum_, repas donné au peuple par la république;
+_epulones_, prêtres qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue
+lui-même les deux agneaux dont le sang doit consacrer le traité fait
+avec Priam; tant on attachait alors une idée magnifique à une action
+qui nous semble maintenant celle d'un boucher! (_Vico_).]
+
+En réunissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart
+dans l'Odyssée, ouvrage de la vieillesse d'Homère au sentiment de
+Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère
+_long-temps après la guerre de Troie_, à une distance de
+quatre siècles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous
+pourrions même le rapprocher encore, car Homère parle de l'Égypte, et
+l'on dit que Psammétique, dont le règne est postérieur à celui de
+Numa, fut le premier roi d'Égypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs;
+mais une foule de passages de l'Odyssée montrent que la Grèce était
+depuis long-temps ouverte aux marchands phéniciens, dont les Grecs
+aimaient déjà les récits non moins que les marchandises, à-peu-près
+comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il
+n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas vu l'Égypte, et
+qu'il raconte tant de choses de l'Égypte et de la Lybie, de la
+Phénicie et de l'Asie en général, de l'Italie et de la Sicile, d'après
+les rapports que les Phéniciens en faisaient aux Grecs.
+
+Il n'est pas si facile d'accorder _cette recherche et cette
+délicatesse dans la manière de vivre_, que nous observions
+tout-à-l'heure, avec les _moeurs sauvages et féroces_ qu'il attribue
+à ses héros, particulièrement dans l'Iliade. Dans l'impuissance
+d'accorder ainsi la douceur et la férocité, _ne placidis coeant
+immitia_, on est tenté de croire que les deux poèmes ont été
+travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges.
+Nouveau pas que nous faisons dans la _recherche du_ VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE
+ÉGALÉ. OBSERVATIONS SUR LA COMÉDIE ET LA TRAGÉDIE.
+
+
+L'absence _de toute philosophie_ que nous avons remarquée dans Homère,
+et nos _découvertes sur sa patrie et sur l'âge_ où il a vécu, nous
+font soupçonner fortement qu'il pourrait bien n'avoir été qu'_un homme
+tout-à-fait vulgaire_. À l'appui de ce soupçon viennent deux
+observations.
+
+1. Horace, dans son Art poétique, trouve qu'il est trop difficile
+d'imaginer de nouveaux _caractères_ après Homère, et conseille aux
+poètes tragiques de les emprunter plutôt à l'Iliade (_Rectiùs iliacum
+carmen deducis in actus, Quàm si....._). Il n'en est pas de même pour
+la _comédie_: les caractères de la nouvelle comédie à Athènes furent
+tous imaginés par les poètes du temps, auxquels une loi défendait de
+jouer des personnages réels, et ils le furent avec tant de bonheur,
+que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supériorité
+des Grecs dans la comédie. (Quintilien).
+
+2. Homère, venu si long-temps avant les philosophes, les
+critiques et les auteurs d'_Arts poétiques_, fut et reste encore _le
+plus sublime des poètes_ dans le genre le plus sublime, _dans le genre
+héroïque_; et la _tragédie_ qui naquit après fut toute _grossière_
+dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore.
+
+La première de ces difficultés eût dû suffire pour exciter les
+recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour
+engager tous les maîtres de l'_art poétique_ à chercher la raison de
+cette différence.... Cette raison ne peut se trouver que dans
+l'_origine de la poésie_ (v. le livre précédent), et conséquemment
+dans la _découverte des caractères poétiques_, qui font toute
+l'essence de la poésie.
+
+1. L'ancienne comédie prenait des _sujets véritables_ pour les mettre
+sur la scène, tels qu'ils étaient; ainsi ce misérable Aristophane joua
+Socrate sur le théâtre, et prépara la ruine du plus vertueux des
+Grecs. La _nouvelle comédie peignit les moeurs des âges civilisés_,
+dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà fait l'objet
+de leurs méditations; éclairés par les _maximes_ dans lesquelles cette
+philosophie avait résumé toute la morale, Ménandre et les autres
+comiques grecs purent se former des _caractères idéaux_, propres à
+frapper l'attention du vulgaire, si docile aux _exemples_, tandis
+qu'il est si incapable de profiter des _maximes_.
+
+2. La _tragédie_, bien différente dans son objet, met sur la scène les
+_haines_, les _fureurs_, les _ressentimens_, les _vengeances héroïques_,
+toutes passions des _natures sublimes_. Les sentimens, le langage, les
+actions qui leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur
+atrocité même, quelque chose de _merveilleux_, et toutes ces choses sont
+au plus haut degré _conformes entre elles_, et _uniformes dans leurs
+sujets_. Or, ces tableaux passionnés ne furent jamais faits avec plus
+d'avantage que par les Grecs des _temps héroïques_, à la fin desquels
+vint Homère..... Aristote dit avec raison dans sa Poétique, qu'Homère
+est _un poète unique pour les fictions_. C'est que les _caractères
+poétiques_ dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vérité,
+se rapportèrent à _ces genres créés par l'imagination_ (_generi
+fantastici_), dont nous avons parlé dans la _métaphysique poétique_. À
+chacun de ces _caractères_ les peuples grecs attachèrent toutes les
+_idées particulières_ qu'on pouvait y rapporter, en considérant chaque
+caractère comme un genre. Au caractère d'Achille, dont la peinture est
+le principal sujet de l'Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités
+propres à la _vertu héroïque_, les sentimens, les moeurs qui résultent
+de ces qualités, l'irritabilité, la colère implacable, la violence _qui
+s'arroge tout par les armes_ (Horace). Dans le caractère d'Ulysse,
+principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les traits
+distinctifs de la _sagesse héroïque_, la prudence, la patience, la
+dissimulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à sauver
+l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des actions, qui fait
+que ceux qui écoutent, se trompent eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces
+deux _caractères_ les actions _particulières_ dont la célébrité pouvait
+assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les
+rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux _caractères_, ouvrages
+d'une nation tout entière, devaient nécessairement présenter dans leur
+conception une heureuse _uniformité_; c'est dans cette _uniformité_,
+d'accord avec le sens commun d'une nation entière, que consiste toute la
+_convenance_, toute la grâce d'une fable. Créés par de si puissantes
+imaginations, ces caractères ne pouvaient être que _sublimes_. De là
+deux lois éternelles en poésie: d'après la première, le _sublime
+poétique_ doit toujours avoir quelque chose de _populaire_; en vertu de
+la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mêmes les _caractères
+héroïques_, ne peuvent observer leurs contemporains _civilisés_ [et par
+conséquent si différens], sans leur transporter les idées qu'ils
+empruntent à ces caractères si renommés.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR À LA DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE
+HOMÈRE.
+
+
+1. Rappelons d'abord cet axiome: _Les hommes sont portés naturellement à
+consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des
+sociétés auxquelles ils appartiennent._--2. L'_histoire_ naquit d'abord,
+ensuite la _poésie_. En effet, l'histoire est la simple _énonciation du
+vrai_, dont la poésie est une _imitation exagérée_. Castelvetro a aperçu
+cette vérité, mais cet ingénieux écrivain n'a pas su en profiter pour
+trouver la véritable _origine de la poésie_; c'est qu'il fallait
+combiner ce principe avec le suivant:--3. Les _poètes_ ayant
+certainement précédé les _historiens vulgaires_, la première _histoire_
+dut être la _poétique_.--4. Les _fables_ furent à leur origine des
+récits véritables et d'un caractère sérieux, et ([Grec: mythos] _fable_,
+a été définie par _vera narratio_). Les fables naquirent, pour la
+plupart, _bizarres_, et devinrent successivement _moins appropriées_ à
+leurs sujets primitifs, _altérées, invraisemblables, obscures, d'un
+effet choquant_ et surprenant, enfin _incroyables_; voilà les sept
+sources de la difficulté des fables.--5. Nous avons vu dans le second
+livre comment Homère reçut les fables déjà _altérées_ et
+_corrompues_.--6. Les _caractères poétiques_, qui sont l'essence des
+_fables_, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes,
+incapables d'_abstraire du sujet ses formes et ses propriétés_; en
+conséquence, nous trouvons dans ces _caractères_ une _manière de penser
+commandée par la nature aux nations entières_, à l'époque de leur plus
+profonde barbarie.--C'est le propre des barbares d'agrandir et d'étendre
+toujours les _idées particulières_. _Les esprits bornés_, dit Aristote
+dans sa Morale, _font une maxime_, une règle générale, _de chaque idée
+particulière_. La raison doit en être que l'esprit humain, infini de sa
+nature, étant resserré dans la grossièreté de ses sens, ne peut exercer
+ses facultés presque divines qu'en _étendant les idées particulières_
+par l'imagination. C'est pour cela peut-être que dans les poètes grecs
+et latins les images des dieux et des héros apparaissent toujours plus
+grandes que celles des hommes, et qu'aux siècles barbares du moyen âge,
+nous voyons dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ et de
+la Vierge, d'une grandeur colossale.--7. La _réflexion_, détournée de
+son usage naturel, est _mère du mensonge_ et de la fiction. Les barbares
+en sont dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des Latins
+chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire les guerres de Rome.
+Quand la barbarie de l'antiquité reparut au moyen âge, les poètes
+latins de cette époque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne
+chantèrent que des faits réels. Les romanciers du même temps
+s'imaginaient écrire des histoires véritables, et le Boiardo, l'Arioste,
+nés dans un siècle éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de
+leur poème de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est par l'effet de
+ce _défaut de réflexion_, qui rend les barbares incapables de _feindre_,
+que Dante, tout profond qu'il était dans la _sagesse philosophique_, a
+représenté dans sa Divine Comédie, des personnages réels et des faits
+historiques. Il a donné à son poème le titre de _comédie_, dans le sens
+de l'_ancienne comédie_ des Grecs, qui prenait pour sujet des
+personnages réels. Dante ressembla sous ce rapport à l'Homère de
+l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis
+que l'Odyssée est toute en récits. Pétrarque, avec toute sa science, a
+pourtant chanté dans un poème latin la seconde guerre punique; et dans
+ses poésies italiennes, les _Triomphes_, où il prend le ton héroïque, ne
+sont autre chose qu'un _recueil d'histoires_.--Une preuve frappante que
+les premières _fables_ furent des _histoires_, c'est que la _satire_
+attaquait non-seulement des personnes _réelles_, mais les personnes les
+plus connues; que la _tragédie_ prenait pour sujets des _personnages de
+l'histoire poétique_; que l'_ancienne comédie_ jouait sur la scène _des
+hommes_ célèbres encore _vivans_. Enfin la _nouvelle comédie_, née à
+l'époque où les Grecs étaient le plus capables de _réflexion_, _créa_
+des personnages tout d'_invention_; de même, dans l'Italie moderne, la
+_nouvelle comédie_ ne reparut qu'au commencement de ce quinzième siècle,
+déjà si éclairé. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un
+_personnage imaginaire_ pour sujet principal d'une tragédie. Le public
+moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras dont les
+sujets sont tragiques, soient _historiques_ pour le fond; et s'il
+supporte les _sujets d'invention_ dans la comédie, c'est que ce sont des
+aventures particulières qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour
+cette raison l'on croit véritables.--8. D'après cette explication des
+_caractères poétiques_, les allégories poétiques qui y sont rattachées,
+ne doivent avoir qu'un sens relatif à l'_histoire_ des premiers temps de
+la Grèce.--9. De telles _histoires durent se conserver naturellement
+dans la mémoire_ des peuples, en vertu du premier principe observé au
+commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considérer
+comme représentant l'enfance de l'humanité, durent posséder à un degré
+merveilleux la faculté de la _mémoire_, et sans doute il en fut ainsi
+par une volonté expresse de la Providence; car, au temps d'Homère, et
+quelque temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas encore
+été trouvée (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les
+peuples, qui à cette époque étaient pour ainsi dire tout _corps_ sans
+_réflexion_, furent tout _sentiment_ pour _sentir_ les particularités,
+toute _imagination_ pour les saisir et les agrandir, toute _invention_
+pour les rapporter aux genres que l'imagination avait créés (_generi
+fantastici_), enfin toute _mémoire_ pour les retenir. Ces facultés
+appartiennent sans doute à l'esprit, mais tirent du corps leur origine
+et leur vigueur. Chez les Latins, _mémoire_ est synonyme d'_imagination_
+(_memorabile_, imaginable, dans Térence); ils disent _comminisci_ pour
+feindre, imaginer; _commentum_ pour une _fiction_, et en italien
+_fantasia_ se prend de même pour _ingegno_. La _mémoire_ rappelle les
+objets, l'_imagination_ en imite et en altère la forme réelle, le
+_génie_ ou faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme
+des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les _poètes
+théologiens_ ont-ils appelé la _mémoire_ la _mère des Muses_.--10. Les
+_poètes_ furent donc sans doute les premiers _historiens_ des nations.
+Ceux qui ont cherché l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et
+Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les _histoires_ des
+nations païennes ont des commencemens _fabuleux_.--11. Il est impossible
+d'être à-la-fois et au même degré _poète_ et _métaphysicien sublimes_.
+C'est ce que prouve tout examen de la nature de la poésie. La
+_métaphysique_ détache l'_âme_ des _sens_; la _faculté poétique_ l'y
+plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la _métaphysique_ s'élève aux
+_généralités_, la _faculté_ poétique descend aux _particularités_.--12.
+En poésie, l'art est inutile sans la nature: la poétique, la critique,
+peuvent faire des esprits _cultivés_, mais non pas leur donner de la
+_grandeur_; la _délicatesse_ est un talent pour les petites choses, et
+la _grandeur d'esprit_ les dédaigne naturellement. Le torrent impétueux
+peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son
+cours des arbres et des rochers? _Excusons_ donc _les choses basses et
+grossières qui se trouvent dans Homère_.--13. Malgré ces défauts, Homère
+n'en est pas moins _le père, le prince de tous les poètes sublimes_.
+Aristote trouve qu'il est impossible d'_égaler les mensonges poétiques
+d'Homère_; Horace dit _que ses caractères sont inimitables_; deux éloges
+qui ont le même sens.--Il semble s'élever jusqu'au ciel par le _sublime
+de la pensée_; nous avons expliqué déjà ce mérite d'Homère, LIVRE II,
+page 225.
+
+Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites un peu plus haut
+(pages 252-257), et qui prouvent à-la-fois combien il est poète, et
+_combien peu il est philosophe_.--14. Les _inconvenances_, les
+_bizarreries_ qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de
+l'impuissance, de la _pauvreté de la langue_ qui se formait alors. Le
+_langage_ se composait encore d'_images_, de _comparaisons_, faute de
+_genres_ et _d'espèces qui pussent définir les choses avec propriété_;
+ce langage était le produit naturel d'une _nécessité, commune à des
+nations entières_.--C'était encore une _nécessité_ que les premières
+nations parlassent _en vers héroïques_ (LIVRE II, page 158).--15. De
+telles _fables_, de telles _pensées_ et de telles _moeurs_, un tel
+_langage_ et de tels _vers_ s'appelèrent également _héroïques_, furent
+_communs à des peuples entiers_, et par conséquent _aux individus_
+dont se composaient ces peuples.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT À LA DÉCOUVERTE DE VÉRITABLE
+HOMÈRE.
+
+
+1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les anciennes _histoires_
+profanes commencent par des _fables_; que les peuples barbares, sans
+communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et
+les Américains, conservaient _en vers l'histoire_ de leurs premiers
+temps; que l'_histoire romaine_ particulièrement fut d'abord écrite
+par des _poètes_, et qu'au moyen âge celle de l'Italie le fut aussi
+par des poètes latins.--2. Manéthon, grand _pontife_ d'Égypte, avait
+donné à l'_histoire_ des premiers âges de sa nation, écrite en
+hiéroglyphes, l'interprétation d'une sublime _théologie naturelle_;
+les _philosophes_ grecs donnèrent une explication _philosophique_ aux
+_fables_ qui contenaient l'_histoire_ des âges les plus anciens de la
+Grèce. Nous avons, dans le livre précédent, tenu une marche
+tout-à-fait contraire: nous avons ôté aux _fables_ leurs sens
+_mystique_ ou _philosophique_ pour leur rendre leur véritable sens
+_historique_.--3. Dans l'Odyssée, on veut louer quelqu'un d'avoir bien
+raconté une _histoire_, et l'on dit qu'_il l'a racontée comme un
+chanteur_ ou _un musicien_. Ces _chanteurs_ n'étaient sans doute
+autres que les _rapsodes_, ces hommes du peuple qui savaient
+chacun par coeur quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi
+dans leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore écrits.
+(_Voy._ Josephe contre Appion.) Ils allaient isolément de ville en
+ville en chantant les vers d'Homère dans les fêtes et dans les
+foires.--4. D'après l'étymologie, les _rapsodes_ (de [Grec:
+rhaptein], _coudre_, [Grec: ôdas], _des chants_), ne faisaient que
+_coudre_, arranger les _chants_ qu'ils avaient recueillis, sans doute
+dans le peuple même. Le mot _Homère_ présente dans son étymologie un
+sens analogue, [Grec: homou], _ensemble_, [Grec: eirein], _lier_.
+[Grec: homêros] signifie _répondant_, parce que le _répondant lie_
+ensemble le créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à
+l'Homère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée et aussi
+forcée qu'elle est convenable et facile relativement à notre Homère,
+qui _liait_, _composait_, c'est-à-dire mettait ensemble _les
+fables_.--5. _Les Pisistratides divisèrent et disposèrent les poèmes
+d'Homère en Iliade et en Odyssée._ Ceci doit nous faire entendre que
+ces poèmes n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions
+poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffère le style des
+deux poèmes.--Les mêmes Pisistratides ordonnèrent qu'à l'avenir ces
+poèmes _seraient chantés par les rapsodes_ dans la fête des
+Panathénées (Cicéron, _De naturâ deorum_. Elien).--6. Mais les
+Pisistratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant que les
+Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaçant Homère au temps
+de Numa, comme nous l'avons fait, les _rapsodes conservèrent
+long-temps encore ses poèmes dans leur mémoire_. Cette tradition ôte
+tout crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes d'Homère
+auraient été _corrigés, divisés et mis en ordre_ du temps des
+Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écriture vulgaire, et si cette
+écriture eût existé dès cette époque, on n'aurait plus eu besoin de
+rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces poèmes.[75]
+
+[Note 75: Rien n'indique qu'Hésiode qui laissa ses ouvrages écrits
+ait été appris par coeur, comme Homère, par les rapsodes. Les
+chronologistes ont donc pris un soin puéril en le plaçant trente ans
+avant Homère, tandis qu'il dut venir après les Pisistratides.
+
+On pourrait cependant attaquer cette opinion en considérant Hésiode
+comme un de ces poètes cycliques, qui chantèrent toute l'_histoire
+fabuleuse_ des Grecs, depuis l'origine de leur théogonie jusqu'au
+retour d'Ulysse à Itaque, et en les plaçant dans la même classe que
+les rapsodes homériques. Ces poètes dont le nom vient de [Grec:
+kyklos], _cercle_, ne purent être que des hommes du peuple qui, les
+jours de fêtes, chantaient les fables à la multitude rassemblée en
+cercle autour d'eux. On les désigne ordinairement eux-mêmes par
+l'épithète de [Grec: kyklioi], [Grec: ekyklioi], et les recueils de
+leurs ouvrages par [Grec: kyklos epikos, kyklia epê, poiêma
+enkyklikon], ou simplement [Grec: kyklos]. Hésiode, considéré comme
+un _poète cyclique_, qui raconte toutes les _fables relatives aux
+dieux_ de la Grèce, aurait précédé Homère.
+
+Ce que nous disions d'abord d'Hésiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il
+laissa des ouvrages considérables écrits, non en vers, mais en
+_prose_, et par conséquent _incapables d'être retenus par coeur_;
+nous le placerons au temps d'Hérodote. (_Vico_).]
+
+Ce qui achève de prouver qu'Homère est _antérieur à l'usage de
+l'écriture_, c'est qu'_il ne fait mention nulle part des lettres de
+l'alphabet_. La lettre écrite par Prétus pour perdre Bellérophon, le
+fut, dit-il, _par des signes_, [Grec: sêmata].--7. Aristarque
+_corrigea_ les poèmes d'Homère, et pourtant, sans parler de
+cette foule de _licences_ dans la mesure, on trouve encore dans la
+variété de ses dialectes, _ce mélange discordant d'expressions
+hétérogènes_, qui étaient sans doute autant d'_idiotismes_ des divers
+peuples de la Grèce.--8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la
+patrie et sur l'âge d'Homère. Longin, ne pouvant dissimuler la grande
+_diversité de style_ qui se trouve dans les deux poèmes, prétend
+qu'_Homère fit l'Iliade lorsqu'il était jeune encore, et qu'il composa
+l'Odyssée dans sa vieillesse_. Sans doute la colère d'Achille lui
+semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du
+prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces
+particularités de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux
+circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui
+doit ôter toute confiance à la _Vie d'Homère_ qu'a composée Plutarque,
+et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et dans laquelle
+l'auteur a rempli un volume de tant de détails minutieux et de tant de
+belles aventures.--9. La tradition veut qu'Homère ait été _aveugle_,
+et qu'il ait tiré de là son nom (c'était le sens d'[Grec: Omêros]
+dans le dialecte ionien). Homère lui-même nous représente _toujours
+aveugles_ les poètes qui chantent à la table des grands; c'est un
+_aveugle_ qui paraît au banquet d'Alcinoüs et à celui des amans de
+Pénélope.--_Les aveugles ont une mémoire étonnante._--Enfin, selon la
+même tradition, Homère était _pauvre, et allait dans les marchés de la
+Grèce en chantant ses poèmes_.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+§. I. DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+Ces observations philosophiques et philologiques nous portent à croire
+qu'il en est d'_Homère_ comme de la _guerre de Troie_, qui fournit à
+l'histoire une fameuse époque chronologique, et dont cependant les
+plus sages critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, s'il
+ne restait pas plus de traces d'_Homère_ que de la _guerre de Troie_,
+nous ne pourrions y voir, après tant de difficultés, qu'_un être
+idéal_, et non pas un homme. Mais _ces deux poèmes_ qui nous sont
+parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de
+dire qu'_Homère a été l'idéal ou le_ caractère héroïque _du peuple de
+la Grèce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux_.
+
+
+§. II. _Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que
+l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et
+nécessité._
+
+--1. D'abord l'incertitude de la _patrie_ d'Homère nous oblige de dire
+que si les peuples de la Grèce se disputèrent l'honneur de lui avoir
+donné le jour, et le revendiquèrent tous pour concitoyen,
+c'est qu'ils _étaient eux-mêmes Homère_.--S'il y a une telle diversité
+d'opinion sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il vécut en effet dans
+la bouche et dans la mémoire des mêmes peuples, depuis la guerre de
+Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante
+ans.--2. La _cécité_, la _pauvreté_ d'Homère furent celles des
+rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom d'[Grec:
+homêroi]), avaient une plus forte mémoire. C'étaient de pauvres gens
+qui gagnaient leur vie à chanter par les villes les _poèmes
+homériques_, dont ils étaient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient
+partie des peuples qui y avaient consigné leur histoire.--3. De cette
+manière, Homère composa l'Iliade _dans sa jeunesse_, c'est-à-dire dans
+celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions
+sublimes, d'orgueil, de colère et de vengeance. Ces sentimens sont
+ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la générosité; elle
+devait admirer Achille, le _héros de la force_. Homère déjà _vieux_
+composa l'Odyssée, lorsque les passions des Grecs commençaient à être
+refroidies par la réflexion, mère de la prudence. La Grèce devait
+alors admirer Ulysse, le _héros de la sagesse_. Au temps de la
+jeunesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie
+d'Achille plaisaient aux peuples de la Grèce. Lors de sa vieillesse,
+ils aimaient déjà le luxe d'Alcinoüs, les délices de Calypso, les
+voluptés de Circé, les chants des Sirènes et les amusemens des amans
+de Pénélope. Comment en effet rapporter au même âge des
+moeurs absolument opposées? Cette difficulté a tellement frappé
+Platon, que, ne sachant comment la résoudre, il prétend que dans les
+divins transports de l'enthousiasme poétique, Homère put voir dans
+l'avenir ces moeurs efféminées et dissolues. Mais n'est-ce pas
+attribuer le comble de l'imprudence à celui qu'il nous présente comme
+le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles
+moeurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les imiter?
+Convenons plutôt que l'auteur de l'Iliade dut précéder de long-temps
+celui de l'Odyssée; que le premier, originaire du nord-est de la
+Grèce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et
+que l'autre, né du côté de l'Orient et du Midi, célèbre Ulysse qui
+régnait dans ces contrées.--4. Le caractère individuel d'Homère,
+disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve
+justifié de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et
+particulièrement de la bassesse des pensées, de la grossièreté des
+moeurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences
+de versification, de la variété des dialectes qu'il emploie; enfin
+d'avoir élevé les hommes à la grandeur des dieux, et fait descendre
+les dieux au caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles
+fables qu'en les expliquant par des allégories philosophiques; c'est
+dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent
+assurer à Homère la gloire d'avoir fondé la civilisation
+grecque.--Toutes ces imperfections de la poésie homérique que l'on a
+tant critiquées répondent à autant de caractères des peuples
+grecs eux-mêmes.--5. Nous assurons à Homère le privilège d'avoir eu
+seul la puissance d'inventer les _mensonges poétiques_ (Aristote),
+_les caractères héroïques_ (Horace); le privilège d'une incomparable
+éloquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de
+morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin
+le mérite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces
+qualités appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le génie de
+cet âge qui fit d'Homère un _poète_ incomparable. Dans un temps où la
+mémoire et l'imagination étaient pleines de force, où la puissance
+d'invention était si grande, il ne pouvait être _philosophe_. Aussi ni
+la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent plus tard,
+n'ont pu jamais faire un poète qui approchât seulement d'Homère.--6.
+Grâces à notre découverte, Homère est assuré désormais des trois
+titres immortels qui lui ont été donnés, d'avoir été le _fondateur de
+la civilisation grecque_, le _père de tous les autres poètes_, et la
+_source des diverses philosophies_ de la Grèce. Aucun de ces trois
+titres ne convenait à Homère, tel qu'on se l'était figuré jusqu'ici.
+Il ne pouvait être regardé comme le _fondateur de la civilisation
+grecque_, puisque, dès l'époque de Deucalion et Pyrrha, elle avait été
+fondée avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons
+démontré en traitant de la _sagesse poétique_ qui fut le principe de
+cette civilisation. Il ne pouvait être regardé comme le _père
+des poètes_, puisqu'avant lui avaient fleuri les _poètes théologiens_,
+tels qu'Orphée, Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent
+Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut même devancé par
+plusieurs poètes héroïques, au rapport de Cicéron (Brutus); Eusèbe les
+nomme dans sa _préparation évangélique_; ce sont Philamon, Thémiride,
+Démodocus, Épiménide, Aristée, etc.--Enfin, on ne pouvait voir en lui
+la _source des diverses philosophies_ de la Grèce, puisque nous avons
+démontré dans le second Livre que les philosophes ne trouvèrent point
+leurs doctrines dans les fables homériques, mais qu'ils les y
+rattachèrent. La _sagesse poétique_ avec ses fables fournit seulement
+aux philosophes l'occasion de méditer les plus hautes vérités de la
+métaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilité de
+les expliquer.
+
+
+§. III. _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales
+sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez
+les Grecs._
+
+Aux éloges que nous venons de donner à Homère, ajoutons celui d'avoir
+été le _plus ancien historien du paganisme_, qui nous soit parvenu.
+Ses poèmes sont comme _deux grands trésors où se trouvent conservées
+les moeurs des premiers âges de la Grèce_. Mais le destin des
+_poèmes d'Homère_ a été le même que celui des _lois des douze tables_.
+On a rapporté ces lois au législateur d'Athènes, d'où elles seraient
+passées à Rome, et l'on n'y a point vu l'_histoire du droit
+naturel des peuples héroïques du Latium_; on a cru que les _poèmes
+d'Homère_ étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on n'y
+a pu découvrir l'_histoire du droit naturel des peuples héroïques de
+la Grèce_.
+
+
+
+
+APPENDICE.
+
+_Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques._
+
+ Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait eu
+ trois âges de poètes: celui des _poètes théologiens_, dans les
+ chants desquels les fables étaient encore des histoires
+ véritables et d'un caractère sévère; celui des _poètes
+ héroïques_, qui altérèrent et corrompirent ces fables; enfin
+ l'_âge d'Homère_, qui les reçut altérées et corrompues.
+ Maintenant la même _critique métaphysique_ peut, en nous montrant
+ la cours d'idées que suivirent les anciens peuples, jeter un jour
+ tout nouveau sur l'_histoire des poètes dramatiques et lyriques_.
+
+ Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de
+ l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les _lyriques_
+ Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils
+ disent qu'il trouva le _dityrambe_, et aussi le _choeur_; qu'il
+ introduisit des _satyres_ qui chantaient des vers; que le
+ _dityrambe_ était un _choeur_ qui dansait en rond, en chantant
+ des vers en l'honneur de Bacchus. À les entendre, le temps des
+ _poètes lyriques_ vit aussi fleurir des _poètes tragiques_
+ distingués, et Diogène Laërce assure que la première tragédie fut
+ représentée par le _choeur_ seulement. Ils disent encore
+ qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pausanias raconte
+ qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; d'un autre
+ côté, Horace qui dans son art poétique commence à traiter de la
+ tragédie en parlant de la satyre, en attribue l'invention à
+ Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire
+ sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a
+ proclamé l'_Homère des tragiques_; enfin la carrière eût été
+ fermée par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par
+ excellence, [Grec: tragikôtatos]. Ils placent dans le même âge
+ Aristophane, premier auteur de la _vieille comédie_, dont les
+ _nuées_ perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route
+ de la nouvelle comédie que Ménandre suivit plus tard.
+
+ Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut
+ deux sortes de _poètes tragiques_, et autant de _lyriques_. Les
+ anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en
+ l'honneur des dieux, analogues à ceux que l'on attribue
+ à Homère, et écrits aussi en vers héroïques. Chez les Latins les
+ premiers poètes furent les auteurs des vers saliens, sorte
+ d'hymnes chantés dans les fêtes des dieux par les prêtres
+ saliens. Ce dernier mot vient peut être de _salire_, _saltare_
+ danser, de même que chez les Grecs le premier choeur avait été
+ une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les
+ hommes des premiers siècles qui étaient essentiellement
+ religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, les
+ prêtres qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres
+ poésies que des hymnes.
+
+ Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne
+ célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes
+ lyriques semblables à l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur
+ sa lyre les _louanges des héros gui ne sont plus_[76]. Les
+ nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait _melici_, ceux qui
+ écrivirent ce genre de vers que nous appelons _arie per musica_;
+ le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir
+ après l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu,
+ succéda à l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque
+ éclatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un
+ peuple admirateur; là chantaient les poètes lyriques. De même
+ Horace parut à l'époque de la plus haute splendeur de Rome; et
+ chez les Italiens ce genre de poésie n'a été connu qu'à l'époque
+ où les moeurs se sont adoucies et amollies.
+
+[Note 76: Amphion dut appartenir à cette classe. Il fut en outre
+l'inventeur du dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en
+vers héroïques (nous avons démontré que ce vers fut le premier chez
+les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait été la première
+satire; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace
+commence à traiter de la tragédie. (_Vico_).]
+
+ Quant aux _tragiques_ et aux _comiques_, on peut tracer ainsi la
+ route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties
+ différentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des
+ vendanges[77] la _satire_, ou tragédie antique jouée par des
+ satyres. Dans cet âge de grossièreté, le premier déguisement
+ consista à se couvrir de peaux de chèvres[78] les jambes et les
+ cuisses, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à
+ s'armer le front de cornes[79]. La tragédie dut commencer par un
+ choeur de satyres; et la satire conserva pour caractère
+ originaire la licence des injures et des insultes, _villanie_,
+ parce que les villageois grossièrement déguisés se tenaient sur
+ les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la
+ liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens,
+ comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la _Campanie_
+ appelée proverbialement _le séjour de Bacchus_. Le mot _satyre_
+ signifiaient originairement en latin, _mets composés de divers
+ alimens_ (_Festus_).[80] Dans la satire dramatique, on voyait
+ paraître, selon Horace, divers genres de personnages, héros et
+ dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle
+ resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers.
+
+[Note 77: Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la
+vendange, ait commandé à Eschyle de composer des tragédies. (_Vico_).]
+
+[Note 78: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a tiré son
+nom de ce genre de déguisement, plutôt que du bouc [Grec: Tragos],
+qu'on donnait en prix au vainqueur. (_Vico_).]
+
+[Note 79: C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs sont
+encore appelés vulgairement cornuti. (_Vico_).]
+
+[Note 80: _Lex per satyram_ signifiait une loi qui comprenait des
+matières diverses. (_Vico_).]
+
+ Grâces au génie d'Eschyle, la _tragédie_ antique fit place à la
+ tragédie moyenne, et les choeurs de satyre aux choeurs
+ d'hommes. La _tragédie moyenne_ dut être l'origine de la _vieille
+ comédie_, dans laquelle les grands personnages étaient traduits
+ sur la scène; et voilà pourquoi le choeur s'y plaçait
+ naturellement. Ensuite vint Sophocle et après lui Euripide qui
+ nous laissèrent _la tragédie nouvelle_, dans le même temps où la
+ _vieille comédie_ finissait avec Aristophane. Ménandre fut le
+ père de la _comédie nouvelle_, dont les personnages sont de
+ simples particuliers, et en même temps imaginaires; c'est
+ précisément parce qu'ils sont pris dans une condition privée,
+ qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. Dès-lors
+ on ne devait plus placer le choeur dans la comédie; le
+ choeur est un _public_ qui raisonne, et qui ne raisonne que de
+ choses _publiques_.
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
+
+
+ARGUMENT.
+
+_L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant
+quelques développemens. Dans ses recherches philosophiques sur la_
+sagesse poétique, _on a vu ses opinions sur l'âge des_ dieux _et sur
+celui des_ héros. _Il les présente ici sous une forme toute
+historique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge
+des_ hommes, _et trace ainsi une esquisse complète de l'_histoire
+idéale _indiquée dans les axiomes._
+
+
+_Chapitre I._ INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE
+DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENS.--§. _I. Introduction._--§. _II.
+Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque, humaine et
+intelligente._--§. _III. Moeurs religieuses, violentes, réglées par
+le devoir._--§. _IV. Droits divin, héroïque, humain._--§. _V.
+Gouvernemens théocratique, aristocratique, démocratique ou
+monarchique._
+
+
+_Chapitre II._ TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.--_Langues et
+caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblématiques, vulgaires._
+
+
+_Chapitre III._ TROIS ESPÈCES DU JURISPRUDENCE, D'AUTORITÉ, DE
+RAISON.--_Corollaires relatifs à la politique et au droit des
+Romains_.--§. _I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la
+divination; jurisprudence héroïque ou aristocratique, attachée
+rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la règle est
+l'équité naturelle._--§. _II. Autorité dans le sens de propriété;
+autorité de tutèle; autorité de conseil._--§. _III. Raison divine,
+connue par les auspices; raison d'état; raison populaire, d'accord
+avec l'équité naturelle._--§. _IV. Corollaire relatif à la sagesse
+politique des anciens Romains._--§. _V. Corollaire relatif à
+l'histoire fondamentale du droit romain._
+
+
+_Chapitre IV._ TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--§. _I. Jugemens divins et
+duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des nations. Il en
+est de même des jugemens héroïques, rigoureusement conformes aux
+formules consacrées. Jugemens humains, ou discrétionnaires._--§. _II.
+Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la jurisprudence_
+(sectæ temporum).
+
+
+_Chapitre V._ AUTRES PREUVES _tirées des caractères propres aux
+aristocraties héroïques._--§. _I. De la garde et conservation des
+limites._--§. _II. De la conservation et distinction des ordres
+politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives
+prohibaient les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal
+entendu les_ connubia _patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi
+les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres._--§.
+_III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins sévère
+selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur
+ancienne législation fut une des principales causes de leur grandeur._
+
+
+_Chapitre VI._--§. _I._ AUTRES PREUVES _tirées de la manière dont
+chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement de
+l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état
+aristocratique qui a précédé, etc._--§. _II. C'est une loi naturelle
+que les nations terminent leur carrière politique par la
+monarchie._--§. _III. Réfutation de Bodin, qui veut que les
+gouvernemens aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu
+aristocratiques._
+
+
+_Chapitre VII._--§. _I._ DERNIÈRES PREUVES.--§. _II. Corollaire: que
+l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et
+l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la
+première ébauche de la métaphysique légale. Les formules antiques
+étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes ont remarqué
+l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité._
+
+Note. _Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la
+législation._
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE DROITS
+NATURELS, DE GOUVERNEMENS.
+
+
+§. I. _Introduction_.
+
+Nous avons au livre premier établi les _principes_ de la Science
+nouvelle; au livre second, nous avons recherché et découvert dans la
+_sagesse poétique l'origine de toutes les choses divines et humaines_
+que nous présente l'histoire du paganisme; au troisième, nous avons
+trouvé que les _poèmes d'Homère_ étaient pour l'histoire de la Grèce,
+comme les lois des douze tables pour celle du Latium, _un trésor de
+faits relatifs au droit naturel des gens_. Maintenant, éclairés sur
+tant de points par la philosophie et par la philologie, nous allons
+dans ce quatrième livre esquisser l'_histoire idéale_ indiquée dans
+les axiomes, et exposer _la marche que suivent éternellement les
+nations_. Nous les montrerons, malgré la variété infinie de leurs
+moeurs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des TROIS ÂGES,
+_divin, héroïque et humain_.
+
+Dans cet ordre immuable, qui nous offre un étroit
+enchaînement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de
+_natures_ desquelles dérivent trois sortes de _moeurs_; de ces
+moeurs elles-mêmes découlent trois espèces de _droits naturels_ qui
+donnent lieu à autant de _gouvernemens_. Pour que les hommes déjà
+entrés dans la société pussent se communiquer les moeurs, droits et
+gouvernemens dont nous venons de parler, il se forma trois sortes de
+_langues_ et de _caractères_. Aux trois âges répondirent encore trois
+espèces de _jurisprudences_ appuyées d'autant d'_autorités_ et de
+_raisons_ diverses, donnant lieu à autant d'espèces de _jugemens_, et
+suivies dans trois _périodes_ (_sectæ temporum_). Ces trois _unités
+d'espèces_ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se
+rassemblent elles-mêmes dans une _unité générale_, celle de _la
+religion honorant une Providence_; c'est là l'_unité d'esprit_ qui
+donne la _forme_ et la _vie_ au monde social.
+
+Nous avons déjà traité séparément de toutes ces choses dans plusieurs
+endroits de cet ouvrage; nous montrerons ici l'ordre qu'elles suivent
+dans le cours des affaires humaines.
+
+
+§. II. _Trois espèces de natures._
+
+Maîtrisée par les illusions de l'imagination, faculté d'autant plus
+forte que le raisonnement est plus faible, la première nature fut
+_poétique_ ou _créatrice_. Qu'on nous permette de l'appeler _divine_;
+elle anima en effet et divinisa les êtres matériels selon
+l'idée qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des
+_poètes-théologiens_, les plus anciens sages du paganisme, car toutes
+les sociétés païennes eurent chacune pour base sa croyance en ses
+dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes était
+_farouche_ et _barbare_; mais la même erreur de leur imagination leur
+inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'étaient faits
+eux-mêmes, et la religion commençait à dompter leur farouche
+indépendance. (_Voy._ l'axiome 31.)
+
+La seconde nature fut _héroïque_; les héros se l'attribuaient
+eux-mêmes, comme un privilège de leur divine origine. Rapportant tout
+à l'action des dieux, ils se tenaient pour _fils de Jupiter_;
+c'est-à-dire pour engendrés sous les auspices de Jupiter, et ce
+n'était pas sans raison, qu'ils se regardaient comme supérieurs par
+cette noblesse naturelle à ceux qui pour échapper aux querelles sans
+cesse renouvelées par la promiscuité infâme de l'état bestial se
+réfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans
+dieux, étaient regardés par les héros comme de vils animaux.
+
+Le troisième âge fut celui de la nature _humaine intelligente_, et par
+cela même _modérée_, _bienveillante et raisonnable_; elle reconnaît
+pour lois la conscience, la raison, le devoir.
+
+
+§. III. _Trois sortes de moeurs._
+
+Les premières moeurs eurent ce caractère de _piété_ et de
+_religion_ que l'on attribue à Deucalion et Pyrrha, à peine
+échappés aux eaux du déluge.--Les secondes furent celles d'hommes
+_irritables et susceptibles sur le point d'honneur_, tels qu'on nous
+représente Achille.--Les troisièmes furent _réglées par le devoir_;
+elles appartiennent à l'époque où l'on fait consister l'honneur dans
+l'accomplissement des devoirs civils.
+
+
+§. IV. _Trois espèces de droits naturels._
+
+_Droit divin._ Les hommes voyant en toutes choses les dieux ou
+l'action des dieux, se regardaient, eux et tout ce qui leur
+appartenait, comme dépendant immédiatement de la divinité.
+
+_Droit héroïque_, ou droit de la force, mais de la force maîtrisée
+d'avance par la religion qui seule peut la contenir dans le devoir,
+lorsque les lois humaines n'existent pas encore, ou sont impuissantes
+pour la réprimer. La Providence voulut que les premiers peuples
+naturellement fiers et féroces trouvassent dans leur croyance
+religieuse un motif de se soumettre à la force, et qu'incapables
+encore de raison, ils jugeassent du droit par le succès, de la raison
+par la fortune; c'était pour prévoir les évènemens que la fortune
+amènerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est
+le droit d'Achille, qui place toute raison à la pointe de son glaive.
+
+En troisième lieu vint le _droit humain_, dicté par la raison humaine
+entièrement développée.
+
+
+§. V. _Trois espèces de gouvernemens._
+
+_Gouvernemens divins_, ou _théocraties_. Sous ces gouvernemens, les
+hommes croyaient que toute chose était commandée par les dieux. Ce fut
+l'âge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous
+fasse connaître.
+
+_Gouvernemens héroïques_ ou _aristocratiques_. Le mot _aristocrates_
+répond en latin à _optimates_, pris pour _les plus forts_ (_ops_,
+puissance); il répond en grec à _Héraclides_, c'est-à-dire, issus
+d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces _Héraclides_ furent
+répandus dans toute l'ancienne Grèce, et il en resta toujours à
+Sparte. Il en est de même des _curètes_ que les Grecs retrouvèrent
+dans l'ancienne Italie ou _Saturnie_, dans la Crète et dans l'Asie.
+Ces _curètes_ furent à Rome les _quirites_, ou citoyens investis du
+caractère sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux
+assemblées publiques.
+
+_Gouvernemens humains_, dans lesquels l'égalité de la nature
+intelligente, caractère propre de l'humanité se retrouve dans
+l'égalité civile et politique. Alors tous les citoyens naissent
+libres, soit qu'ils jouissent d'un gouvernement populaire dans lequel
+la totalité ou la majorité des citoyens constitue la force légitime de
+la cité, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des
+mêmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'élève
+au-dessus des citoyens par une distinction purement civile.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.
+
+
+§. I. _Trois espèces de langues_.
+
+_Langue divine mentale_, dont les signes sont des cérémonies sacrées,
+des actes muets de religion. Le droit romain en conserva ses _acta
+legitima_, qui accompagnaient toutes les transactions civiles. Une
+telle langue convient aux religions pour la raison que nous avons déjà
+dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'être révérées que _raisonnées_.
+Cette langue fut nécessaire aux premiers âges, où les hommes ne
+pouvaient encore articuler.
+
+La seconde _langue_ fut celle _des signes héroïques_; c'est le
+_langage des armes_, pour ainsi parler; et il est resté celui de la
+discipline militaire.
+
+La troisième est le _langage articulé_, que parlent aujourd'hui toutes
+les nations.
+
+
+§. II. _Trois espèces de caractères._
+
+_Caractères divins_, proprement _hiéroglyphes_. Nous avons prouvé qu'à
+leur premier âge, toutes les nations se servirent de tels caractères.
+À Jupiter on rapporta tout ce qui regardait les auspices; à Junon
+tout ce qui était relatif aux mariages. En effet _c'est une
+propriété innée de l'âme humaine d'aimer l'uniformité_; lorsqu'elle
+est encore incapable de trouver par l'_abstraction_ des expressions
+générales, elle y supplée par l'_imagination_; elle choisit certaines
+images, certains modèles, auxquels elle rapporte toutes les espèces
+particulières qui appartiennent à chaque genre; ce sont pour emprunter
+le langage de l'école, des _universaux poétiques_.
+
+_Caractères héroïques_, analogues aux précédens. C'étaient encore des
+_universaux poétiques_ qui servaient à désigner les diverses espèces
+d'objets qui occupaient l'esprit des héros; ils attribuaient à Achille
+tous les exploits des guerriers vaillans, à Ulysse tous les conseils
+des sages.[81]
+
+[Note 81: Lorsque l'esprit humain s'habitua à abstraire les
+_formes_ et les _propriétés_ des _sujets_, ces _universaux poétiques_,
+ces genres créés par l'imagination (_generi fantastici_), firent place
+à ceux que la raison créa (_generi intelligibili_), c'est alors que
+vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs de la
+nouvelle comédie, dont l'époque est pour la Grèce celle de la plus
+haute civilisation, prirent des philosophes l'idée de ces derniers
+genres et les personnifièrent dans leurs comédies. (_Vico_).]
+
+Les _caractères vulgaires_ parurent avec les _langues vulgaires_. Les
+langues vulgaires se composent de paroles qui sont comme des genres
+relativement aux expressions particulières dont se composaient les
+langues héroïques[82]. Les lettres remplacèrent aussi les hiéroglyphes
+d'une manière plus simple et plus générale; à cent vingt mille
+caractères hiéroglyphiques, que les Chinois emploient encore
+aujourd'hui, on substitua les lettres si peu nombreuses de
+l'alphabet.
+
+[Note 82: Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase
+héroïque, _le sang me bout dans le coeur_, fut résumée dans la
+langue vulgaire par ce mot abstrait et général, _je suis en colère_.
+(_Vico_).]
+
+Ces langues, ces lettres peuvent être appelées _vulgaires_, puisque le
+vulgaire a sur elles une sorte de souveraineté. Le pouvoir absolu du
+peuple sur les langues s'étend sous un rapport à la législation: le
+peuple donne aux lois le sens qui lui plaît, et il faut, bon gré
+malgré, que les puissans en viennent à observer les lois dans le sens
+qu'y attache le peuple. Les monarques ne peuvent ôter aux peuples
+cette souveraineté sur les langues; mais elle est utile à leur
+puissance même. Les grands sont obligés d'observer les lois par
+lesquelles les rois fondent la monarchie, dans le sens ordinairement
+favorable à l'autorité royale que le peuple donne à ces lois. C'est
+une des raisons qui montrent que la démocratie précède nécessairement
+la monarchie.[83]
+
+[Note 83: Voyez dans Tacite comment la monarchie s'établit à Rome
+à la faveur des titres républicains que privent les empereurs, et
+auxquels le peuple donna peu-à-peu un nouveau sens. (_Note du Trad._)]
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+TROIS ESPÈCES DE JURISPRUDENCES, D'AUTORITÉS, DE RAISONS; COROLLAIRES
+RELATIFS À LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS.
+
+
+§. I. _Trois espèces de jurisprudences ou sagesses._
+
+_Sagesse divine_ appelée _théologie mystique_, mots qui dans leur sens
+étymologique veulent dire, science du langage divin, connaissance des
+mystères de la _divination_. Cette science de la divination était la
+_sagesse vulgaire_ de laquelle étaient _sages_ les _poètes
+théologiens_, premiers sages du paganisme; de cette théologie
+_mystique_, ils s'appelaient eux-mêmes _mystæ_, et Horace traduit ce
+mot d'une manière heureuse par _interprètes des dieux_.... Cette
+sagesse ou jurisprudence plaçait la justice dans l'accomplissement des
+cérémonies solennelles de la religion; c'est de là que les Romains
+conservèrent ce respect superstitieux pour les _acta legitima_; chez
+eux les noces, le testament étaient dits _justa_ lorsque les
+cérémonies requises avaient été accomplies.
+
+La _jurisprudence héroïque_ eut pour caractère de s'entourer de
+garantie par l'emploi de paroles précises. C'est la sagesse
+d'Ulysse qui dans Homère approprie si bien son langage au but qu'il se
+propose, qu'il ne manque point de l'atteindre. La réputation des
+jurisconsultes romains était fondée sur leur _cavere; répondre sur le
+droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les
+consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le
+cas contesté de manière que les formules d'action s'y rapportassent de
+point en point, et que le préteur ne pût refuser de les appliquer. Il
+en fut des docteurs du moyen âge comme des jurisconsultes romains.
+
+La _jurisprudence humaine_ ne considère dans les faits que leur
+conformité avec la justice et la vérité; sa _bienveillance_ plie les
+lois à tout ce que demande l'intérêt égal des causes. Cette
+jurisprudence est observée sous les _gouvernemens humains_,
+c'est-à-dire, dans les états populaires, et surtout dans la monarchie.
+La jurisprudence _divine et l'héroïque_ propres aux âges de barbarie,
+s'attachent au _certain_; la jurisprudence _humaine_ qui caractérise
+les âges civilisés, ne se règle que sur le _vrai_. Tout ceci découle
+de la définition du _certain_ et du _vrai_ que nous avons donnée.
+(axiomes 9 et 10).
+
+
+§. II. _Trois espèces d'autorités._
+
+La première est _divine_; elle ne comporte point d'explications;
+comment demander à la Providence compte de ses décrets? La deuxième,
+l'autorité _héroïque_, appartient tout entière aux formules
+solennelles des lois. La troisième est l'autorité _humaine_,
+laquelle n'est autre que le crédit des personnes expérimentées, des
+hommes remarquables par une haute sagesse dans la spéculation ou par
+une prudence singulière dans la pratique.
+
+À ces trois autorités civiles répondent trois autorités politiques.
+
+Au premier âge, _autorité_ et _propriété_ furent synonymes. C'est dans
+ce sens que la loi des douze tables prend toujours le mot _autorité_;
+_auteur_ signifie toujours en terme de droit celui de qui on tient un
+_domaine_. Cette autorité était _divine_, parce qu'alors la propriété
+comme tout le reste était rapportée aux dieux. Cette autorité qui
+appartient aux _pères_ dans l'état de famille, appartient aux _sénats
+souverains_ dans les aristocraties héroïques. Le sénat autorisait ce
+qui avait été délibéré dans les assemblées du peuple.
+
+Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple romain la
+liberté et la souveraineté, le sénat n'eut plus qu'une _autorité de
+tutèle_, analogue à ce droit des tuteurs, d'autoriser en affaires
+légales le pupille maître de ses biens. Le sénat assistait le peuple
+de sa présence dans les assemblées législatives, de peur qu'il ne
+résultât quelque dommage public de son peu de lumières.
+
+Enfin l'état populaire faisant place à la monarchie, l'_autorité de
+tutèle_ fut aussi remplacée par l'_autorité de conseil_, par celle que
+donne la réputation de sagesse; c'est dans ce sens que les
+jurisconsultes de l'empire s'appelèrent _autores_, auteurs de
+conseils. Telle aussi doit être l'autorité d'un sénat sous un
+monarque, lequel a pleine liberté de suivre ou de rejeter ce qui a été
+conseillé par le sénat.
+
+
+§. III. _Trois espèces de raisons._
+
+La première est la _raison divine_, dont Dieu seul a le secret, et
+dont les hommes ne savent que ce qui en a été révélé aux Hébreux et
+aux Chrétiens, soit au moyen d'un langage _intérieur_ adressé à
+l'intelligence par celui qui est lui-même tout intelligence, soit par
+le langage _extérieur_ des prophètes, langage que le Sauveur a parlé
+aux apôtres, qui ont ensuite transmis à l'église ses enseignemens. Les
+Gentils ont cru aussi recevoir les conseils de cette _raison divine_
+par les auspices, par les oracles, et autres signes matériels, tels
+qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient _corporels_.
+Dieu étant toute raison, la _raison_ et l'_autorité_ sont en lui une
+même chose, et pour la saine théologie l'_autorité divine_ équivaut à
+la _raison_.--Admirons la Providence, qui dans les premiers temps où
+les hommes encore idolâtres étaient incapables d'entendre la _raison_,
+permit qu'à son défaut ils suivissent l'_autorité_ des auspices, et se
+gouvernassent par les avis divins qu'ils croyaient en recevoir. En
+effet c'est une loi éternelle que lorsque les hommes ne voient point
+la _raison_ dans les choses humaines, ou que même ils les voient
+_contraires à la raison_, ils se reposent sur les conseils
+impénétrables de la Providence.
+
+La seconde sorte de raison fut la _raison d'état_, appelée par les
+Romains _civilis æquitas_. C'est d'elle qu'Ulpien dit qu'_elle n'est
+point connue naturellement à tous les hommes_ (comme l'équité
+naturelle), _mais seulement à un petit nombre d'hommes qui ont appris
+par la pratique du gouvernement ce qui est nécessaire au maintien de
+la société_. Telle fut la sagesse des sénats _héroïques_, et
+particulièrement celle du sénat romain, soit dans les temps où
+l'aristocratie décidait seule des intérêts publics, soit lorsque le
+peuple déjà maître se laissait encore guider par le sénat, ce qui eut
+lieu jusqu'au tribunal des Gracques.
+
+
+§. IV. COROLLAIRE.
+
+_Relatif à la sagesse politique des anciens Romains._
+
+Ici se présente une question à laquelle il semble bien difficile de
+répondre: lorsque Rome était encore peu avancée dans la civilisation,
+ses citoyens passaient pour de sages politiques; et dans le siècle le
+plus éclairé de l'empire, Ulpien se plaint qu'_un petit nombre
+d'hommes expérimentés possèdent la science du gouvernement_.
+
+Par un effet des mêmes causes qui firent l'_héroïsme_ des premiers
+peuples, les anciens Romains qui ont été _les héros du monde_, se sont
+montrés naturellement fidèles à l'_équité civile_. Cette équité
+s'attachait religieusement aux paroles de la loi, les suivait avec une
+sorte de superstition, et les appliquait aux faits d'une manière
+inflexible, quelque _dure_, quelque cruelle même que pût se trouver la
+loi. Ainsi agit encore de nos jours la _raison d'état_. L'_équité
+civile_ soumettait naturellement toute chose à cette loi, reine de
+toutes les autres, que Cicéron exprime avec une gravité digne de la
+matière: _la loi suprême c'est le salut du peuple, suprema lex populi
+salus esto_. Dans les temps _héroïques_ où les gouvernemens étaient
+aristocratiques, les héros avaient dans l'intérêt public une grande part
+d'intérêt privé, je parle de leur _monarchie domestique_ que leur
+conservait la société civile. La grandeur de cet intérêt particulier
+leur en faisait sacrifier sans peine d'autres moins importans. C'est ce
+qui explique le courage qu'ils déployaient en défendant l'état, et la
+prudence avec laquelle ils réglaient les affaires publiques. Sagesse
+profonde de la Providence! Sans l'attrait d'un tel intérêt privé
+identifié avec l'intérêt public, comment ces pères de famille à peine
+sortis de la vie sauvage, et que Platon reconnaît dans le Polyphème
+d'Homère, auraient-ils pu être déterminés à suivre l'ordre civil?
+
+Il en est tout au contraire dans les temps _humains_, où les états
+sont démocratiques ou monarchiques. Dans les démocraties, les citoyens
+règnent sur la chose publique qui, se divisant à l'infini, se répartit
+entre tous les citoyens qui composent le peuple souverain. Dans les
+monarchies, les sujets sont obligés de s'occuper exclusivement de
+leurs intérêts particuliers, en laissant au prince le soin de
+l'intérêt public. Joignez à cela les causes naturelles qui produisent
+les gouvernemens _humains_, et qui sont toutes contraires à celles qui
+avaient produit l'_héroïsme_, puisqu'elles ne sont autres que désir du
+repos, amour paternel et conjugal, attachement à la vie. Voilà
+pourquoi les hommes d'aujourd'hui sont portés naturellement à
+considérer les choses d'après les circonstances les plus particulières
+qui peuvent rapprocher les intérêts privés d'une justice égale; c'est
+l'_æquum bonum_, l'intérêt égal, que cherche la troisième espèce de
+raison, la raison naturelle, _æquitas naturalis_ chez les
+jurisconsultes. La multitude n'en peut comprendre d'autre, parce
+qu'elle considère les motifs de justice dans leurs applications
+directes aux causes selon l'espèce individuelle des faits. Dans les
+monarchies il faut peu d'hommes d'état pour traiter des affaires
+publiques dans les cabinets en suivant l'équité civile ou raison
+d'état; et un grand nombre de jurisconsultes pour régler les intérêts
+privés des peuples d'après l'_équité naturelle_.
+
+
+§. V. COROLLAIRE.
+
+_Histoire fondamentale du Droit romain._
+
+Ce que nous venons de dire sur les trois espèces de raisons peut
+servir de base à l'histoire du Droit romain. En effet _les
+gouvernemens doivent être conformes à la nature des gouvernés_ (axiome
+69); les gouvernemens sont même un résultat de cette nature, et les
+lois doivent en conséquence être appliquées et interprétées
+d'une manière qui s'accorde avec la forme de ce gouvernement. Faute
+d'avoir compris cette vérité, les jurisconsultes et les interprètes du
+droit sont tombés dans la même erreur que les historiens de Rome, qui
+nous racontent que telles lois ont été faites à telle époque, sans
+remarquer les rapports qu'elles devaient avoir avec les différens
+états par lesquels passa la république. Ainsi les faits nous
+apparaissent tellement séparés de leurs causes, que Bodin,
+jurisconsulte et politique également distingué, montre tous les
+caractères de l'aristocratie dans les faits que les historiens
+rapportent à la prétendue démocratie des premiers siècles de la
+république.--Que l'on demande à tous ceux qui ont écrit sur l'histoire
+du Droit romain, pourquoi la jurisprudence _antique_, dont la base est
+la loi des douze tables, s'y conforme rigoureusement; pourquoi la
+jurisprudence _moyenne_, celle que réglaient les édits des préteurs,
+commence à s'adoucir, en continuant toutefois de respecter le même
+code; pourquoi enfin la jurisprudence _nouvelle_, sans égard pour
+cette loi, eut le courage de ne plus consulter que l'équité naturelle?
+Ils ne peuvent répondre qu'en calomniant la générosité romaine, qu'en
+prétendant que ces rigueurs, ces solennités, ces scrupules, ces
+subtilités verbales, qu'enfin le mystère même dont on entourait les
+lois, étaient autant d'impostures des nobles qui voulaient conserver
+avec le privilège de la jurisprudence le pouvoir civil qui y est
+naturellement attaché. Bien loin que ces pratiques aient eu
+aucun but d'imposture, c'étaient des usages sortis de la nature même
+des hommes de l'époque; une telle nature devait produire de tels
+usages, et de tels usages devaient entraîner nécessairement de telles
+pratiques.
+
+Dans le temps où le genre humain était encore extrêmement farouche, et
+où la religion était le seul moyen puissant de l'adoucir et de le
+civiliser, la Providence voulut que les hommes vécussent sous les
+gouvernemens _divins_, et que partout régnassent des lois _sacrées_,
+c'est-à-dire _secrètes_, et cachées au vulgaire des peuples. Elles
+restaient d'autant plus facilement cachées dans l'état de famille,
+qu'elles se conservaient dans un _langage muet_, et ne s'expliquaient
+que par des cérémonies saintes, qui restèrent ensuite dans les _acta
+legitima_. Ces esprits grossiers encore croyaient de telles cérémonies
+indispensables, pour s'assurer de la volonté des autres, dans les
+rapports d'intérêt, tandis qu'aujourd'hui que l'intelligence des
+hommes est plus ouverte, il suffit de simples paroles et même de
+signes.
+
+Sous les gouvernemens _aristocratiques_ qui vinrent ensuite, les moeurs
+étant toujours religieuses, les lois restèrent entourées du mystère de
+la religion et furent observées avec la sévérité et les scrupules qui en
+sont inséparables; le secret est l'âme des aristocraties, et la rigueur
+de l'_équité civile_ est ce qui fait leur salut. Puis, lorsque se
+formèrent les démocraties, sorte de gouvernement dont le caractère est
+plus ouvert et plus généreux et dans lequel commande la multitude qui a
+l'instinct de l'_équité naturelle_, on vit paraître en même temps les
+langues et les lettres vulgaires, dont la multitude est, comme nous
+l'avons dit, souveraine absolue. Ce langage et ces caractères servirent
+à promulguer, à écrire les lois dont le secret fut peu-à-peu dévoilé.
+Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit caché, _jus latens_
+dont parle Pomponius; et voulut avoir des lois écrites sur des tables,
+lorsque les caractères vulgaires eurent été apportés de Grèce à Rome.
+
+Cet ordre de choses se trouva tout préparé pour la monarchie. Les
+monarques veulent suivre l'_équité naturelle_ dans l'application des
+lois, et se conforment en cela aux opinions de la multitude. Ils
+égalent en droit les puissans et les faibles, ce que fait la seule
+monarchie. L'_équité civile_, ou _raison d'état_, devient le privilège
+d'un petit nombre de politiques et conserve dans le cabinet des rois
+son caractère mystérieux.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET AUX
+REPRÉSAILLES.--TROIS PÉRIODES DANS L'HISTOIRE DES MOEURS ET DE LA
+JURISPRUDENCE.
+
+
+§. I. _Trois espèces de jugemens._
+
+Les premiers furent les _jugemens divins_. Dans l'état qu'on appelle
+_état de nature_, et qui fut celui _des familles_, les pères de
+familles ne pouvant recourir à la protection des lois qui n'existaient
+point encore, en appelaient aux dieux des torts qu'ils souffraient,
+_implorabant deorum fidem_; tel fut le premier sens, le sens propre
+de cette expression. Ils appelaient les dieux en témoignage de leur
+bon droit, ce qui était proprement _deos obtestari_. Ces invocations
+pour accuser, ou se défendre, furent les premières _orationes_, mot
+qui chez les Latins est resté pour signifier _accusation_ ou
+_défense_; on peut voir à ce sujet plusieurs beaux passages de Plaute
+et de Térence, et deux mots de la loi des douze tables: _furto orare_,
+et _pacto orare_ (et non point _adorare_, selon la leçon de Justo
+Lipse), pour _agere_, _excipere_. D'après ces _orationes_, les Latins
+appelèrent _oratores_ ceux qui défendent les causes devant
+les tribunaux. Ces appels aux dieux étaient faits d'abord par des
+hommes simples et grossiers qui croyaient s'en faire entendre sur la
+cime des monts où l'on plaçait leur séjour. Homère raconte qu'ils
+habitaient sur celle de l'Olympe. À propos d'une guerre entre les
+Hermundures et les Cattes, Tacite dit en parlant des sommets des
+montagnes: dans l'opinion de ces peuples _preces mortalium nusquàm
+propiùs audiuntur_. Les droits que les premiers hommes faisaient
+valoir dans ces _jugemens divins_ étaient divinisés eux-mêmes,
+puisqu'ils voyaient des dieux dans tous les objets. _Lar_ signifiait
+la propriété de la maison, _dii hospitales_ l'hospitalité, _dii
+penates_ la puissance paternelle, _deus genius_ le droit du mariage,
+_deus terminus_ le domaine territorial, _dii manes_ la sépulture. On
+retrouve dans les douze tables une trace curieuse de ce langage, _jus
+deorum manium_.
+
+Après avoir employé ces invocations (_orationes_, _obsecrationes_,
+_implorationes_, et encore _obtestationes_), ils finissaient par
+dévouer les coupables. Il y avait à Argos, et sans doute aussi dans
+d'autres parties de la Grèce, des temples de l'_exécration_. Ceux qui
+étaient ainsi dévoués étaient appelés [Grec: anathêmata] nous dirions
+_excommuniés_; ensuite on les mettait à mort. C'était le culte des
+Scythes qui enfonçaient un couteau en terre, l'adoraient comme un
+Dieu, et immolaient ensuite une victime humaine. Les Latins
+exprimaient cette idée par le verbe _mactare_, dont on se
+servait toujours dans les sacrifices, comme d'un terme consacré. Les
+Espagnols en ont tiré leur _matar_, et les Italiens leur _ammazzare_.
+Nous avons déjà vu que chez les Grecs, [Grec: ara] signifiait la
+chose ou la personne qui porte dommage, le voeu ou action de
+dévouer, et la furie à laquelle on dévouait; chez les Latins _ara_
+signifiait l'autel et la victime. Ainsi toutes les nations eurent
+toujours une espèce d'excommunication. César nous a laissé beaucoup de
+détails sur celle qui avait lieu chez les Gaulois. Les Romains eurent
+leur _interdiction de l'eau et du feu_. Plusieurs consécrations de ce
+genre passeront dans la loi des douze tables: quiconque violait la
+personne d'un tribun du peuple était dévoué, consacré à Jupiter; le
+fils dénaturé, aux dieux paternels; à Cérès, celui qui avait mis le
+feu à la moisson de son voisin; ce dernier était brûlé vif.
+Rappelons-nous ici ce qui a été dit de l'atrocité des peines dans
+l'âge divin (axiome 40). Les hommes ainsi dévoués furent sans doute ce
+que Plaute appelle _Saturni hostiæ_.
+
+On trouve le caractère tout religieux de ces jugemens privés dans les
+guerres qu'on appelait _pura et pia bella_. Les peuples y combattaient
+_pro aris et focis_, expression qui désignait tout l'ensemble des
+rapports sociaux, puisque toutes les choses humaines étaient
+considérées comme _divines_. Les hérauts qui déclaraient la guerre
+appelaient les dieux de la cité ennemie hors de ses murs, et
+dévouaient le peuple attaqué. Les rois vaincus étaient présentés au
+capitole à Jupiter Férétrien, et ensuite immolés. Les vaincus
+étaient considérés comme des _hommes sans Dieu_; aussi les esclaves
+s'appelaient en latin _mancipia_, comme choses inanimées, et étaient
+tenus en jurisprudence _loco rerum_.
+
+Les _duels_ durent être chez les nations barbares une espèce de
+_jugemens divins_, qui commencèrent sous les _gouvernemens divins_ et
+furent long-temps en usage sous les _gouvernemens héroïques_; on se
+rappelle ce passage de la politique d'Aristote (cité dans les axiomes)
+où il dit que les _républiques héroïques n'avaient point de lois qui
+punissent l'injustice et réprimassent les violences particulières_[84].
+Il est certain que dans la législation romaine ce ne sont que les
+préteurs qui introduisirent la loi prohibitive contre la violence, et
+les actions _de vi bonorum raptorum_. Aux temps de la seconde barbarie
+(celle du moyen âge), les représailles particulières durèrent jusqu'au
+temps de Barthole.
+
+[Note 84: On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi à cette vérité tant
+que l'on attribuait aux premiers peuples ce parfait héroïsme imaginé
+par les philosophes; préjugé qui résultait d'une opinion exagérée que
+l'on s'était formée de la sagesse des anciens. (_Vico_).]
+
+C'est par erreur que quelques-uns ont écrit que les duels s'étaient
+introduits _par défauts de preuves_; ils devaient dire _par défauts de
+lois judiciaires_. Frotho, roi de Danemarck, ordonna que toutes les
+contestations se terminassent par le moyen du duel: c'était défendre
+qu'on les terminât par des jugemens selon le droit. On ne voit
+qu'ordonnances du duel dans les lois des Lombards, des Francs, des
+Bourguignons, des Allemands, des Anglais, des Normands et des
+Danois.
+
+On n'a pas cru que la _barbarie antique_ eût aussi connu l'usage du
+duel. Mais doit-on penser que ces premiers hommes, que ces _géans_,
+ces _cyclopes_, aient su endurer l'injustice. L'absence de lois dont
+parle Aristote devait les forcer de recourir aux duels. D'ailleurs
+deux traditions fameuses de l'antiquité grecque et latine prouvent que
+les peuples commençaient souvent les guerres (_duella_ chez les
+anciens Latins), en décidant par un duel la querelle particulière des
+principaux intéressés; je parle du combat de Ménélas contre Pâris, et
+des trois Horaces contre les trois Curiaces (_Voy._ page 208) si le
+combat restait indécis, comme dans le premier cas, la guerre
+commençait.
+
+Dans ces jugemens par les armes, ils estimaient la raison et le bon
+droit, d'après le hasard de la victoire. Ils durent tomber dans cette
+erreur par un conseil exprès de la Providence: chez des peuples
+barbares, encore incapables de raisonnement, les guerres auraient
+toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jugé que le parti auquel
+les dieux se montraient contraires, était le parti injuste. Nous
+voyons que les Gentils insultaient au malheur du saint homme Job,
+parce que Dieu s'était déclaré contre lui. Lorsque la barbarie antique
+reparut au moyen âge, on coupait la main droite au vaincu, quelque
+juste que fût sa cause. C'est cette justice présumée du plus fort qui
+à la longue légitime les conquêtes; ce droit imparfait est
+nécessaire au repos des nations.
+
+Les jugemens _héroïques_, récemment dérivés des jugemens _divins_ ne
+faisaient point acception de causes ou de personnes, et s'observaient
+avec un respect scrupuleux des paroles. Des jugemens _divins_ resta ce
+qu'on appelait la religion des paroles, _religio verborum_;
+généralement les choses divines sont exprimées par des formules
+consacrées dans lesquelles on ne peut changer une lettre; aussi dans
+les anciennes formules de la jurisprudence romaine, imitée des
+formules sacrées, on disait: une virgule de moins, la cause est
+perdue; _qui cadit virgulâ, caussâ cadit_. Cette rigueur des formules
+d'actions eût empêché les duumvirs, nommes pour juger Horace,
+d'absoudre le vainqueur des Albains quand même il se serait trouvé
+innocent. Le peuple le renvoya absous, _plutôt par admiration pour son
+courage, que pour la bonté de sa cause_. (Tite-Live.)
+
+Ces jugemens inflexibles étaient nécessaires dans des temps où les héros
+plaçaient dans la force la raison et le bon droit, où ils justifiaient
+le mot ingénieux de Plaute: _pactum non pactum, non pactum pactum_. Pour
+prévenir des plaintes, des rixes et des meurtres, la Providence voulut
+qu'ils fissent consister toute la justice dans l'expression précise des
+formules solennelles. Ce droit naturel des nations héroïques a fourni le
+sujet de plusieurs comédies de Plaute; on y voit souvent un marchand
+d'esclaves dépouillé injustement par un jeune homme, qui en lui dressant
+un piège le fait tomber à son insu, dans quelque cas prévu par la loi,
+et lui enlève ainsi une esclave qu'il aime. Loin de pouvoir intenter
+contre le jeune homme une action de dol, le marchand se trouve obligé à
+lui rembourser le prix de l'esclave vendue; dans une autre pièce, il le
+prie de se contenter de la moitié de la peine qu'il a encourue comme
+coupable de vol _non manifeste_; dans une troisième enfin, le marchand
+s'enfuit du pays, dans la crainte d'être convaincu d'avoir corrompu
+l'esclave d'autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de Plaute
+l'équité naturelle régnait dans les jugemens?
+
+Ce droit rigoureux fondé sur la lettre même de la loi, n'était pas
+seulement en vigueur parmi les hommes; ceux-ci jugeant les dieux d'après
+eux; croyaient qu'ils l'observaient aussi, et même dans leurs sermens.
+Junon, dans Homère, atteste Jupiter, témoin et arbitre des sermens,
+qu'_elle n'a point sollicité Neptune d'exciter la tempête contre les
+Troyens_, parce qu'elle ne l'a fait que par l'intermédiaire du Sommeil;
+et Jupiter se contente de cette réponse. Dans Plaute, Mercure sous la
+figure de Sosie dit au Sosie véritable: _Si je te trompe, puisse Mercure
+être désormais contraire à Sosie._ On ne peut croire que Plaute ait
+voulu mettre sur le théâtre des dieux qui enseignassent le parjure au
+peuple; encore bien moins peut-on le croire de Scipion l'Africain et de
+Lélius, qui, dit-on, aidèrent Térence à composer ses comédies; et
+toutefois dans l'Andrienne, Dave fait mettre l'enfant devant la porte de
+Simon par les mains de Mysis, afin que si par aventure son maître
+l'interroge à ce sujet, il puisse en conscience nier de l'avoir mis à
+cette place. Mais la preuve la plus forte en faveur de notre explication
+du droit héroïque, c'est qu'à Athènes, lorsqu'on prononça sur le théâtre
+le vers d'Euripide, ainsi traduit par Cicéron,
+
+ _Juravi linguâ, mentem injuratam habui,_
+ J'ai juré seulement de la bouche, ma conscience n'a pas juré,
+
+Les spectateurs furent scandalisés et murmurèrent; on voit qu'ils
+partageaient l'opinion exprimée dans les douze tables: _uti linguâ
+nuncupassit, ita jus esto._ Ce respect inflexible de la parole dans
+les temps héroïques montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le
+voeu téméraire qu'il avait fait d'immoler Iphigénie. C'est pour
+avoir méconnu le dessein de la Providence [qui voulut qu'aux temps
+héroïques la parole fût considérée comme irrévocable] que Lucrèce
+prononce, au sujet de l'action d'Agamemnon, cette exclamation impie,
+
+ _Tantùm religio potuit suadere malorum!_
+ Tant la religion peut enfanter de maux!
+
+Ajoutons à tout ceci deux preuves tirées de la jurisprudence et de
+l'histoire romaines: ce ne fut que vers les derniers temps de la
+république que Galius Aquilius introduisit dans la législation
+l'action (_de dolo_) contre le dol et la mauvaise foi. Auguste
+donna aux juges la faculté d'absoudre ceux qui avaient été
+séduits et trompés.
+
+Nous retrouvons la même opinion chez les peuples _héroïques_ dans la
+guerre comme dans la paix. Selon les termes dans lesquels les traités
+sont conclus, nous voyons les vaincus être accablés misérablement, ou
+tromper heureusement le courroux du vainqueur. Les Carthaginois se
+trouvèrent dans le premier cas: le traité qu'ils avaient fait avec les
+Romains leur avait assuré la conservation de leur vie, de leurs biens
+et de leur cité; par ce dernier mot ils entendaient la _ville
+matérielle_, les édifices, _urbs_ dans la langue latine; mais comme
+les Romains s'étaient servis dans le traité du mot _civitas_, qui veut
+dire la réunion des citoyens, la société, ils s'indignèrent que les
+Carthaginois refusassent d'abandonner le rivage de la mer pour habiter
+désormais dans les terres, ils les déclarèrent rebelles, prirent leur
+ville, et la mirent en cendres; en suivant ainsi le droit _héroïque_,
+ils ne crurent point avoir fait une guerre injuste. Un exemple tiré de
+l'histoire du moyen âge confirme encore mieux ce que nous avançons.
+L'Empereur Conrad III ayant forcé à se rendre la ville de Veinsberg
+qui avait soutenu son compétiteur, permit aux femmes seules d'en
+sortir avec tout ce qu'elles pourraient emporter; elles chargèrent sur
+leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pères. L'Empereur était à la
+porte, les lances baissées, les épées nues, tout prêt à user de la
+victoire; cependant malgré sa colère, il laissa échapper
+tous les habitans qu'il allait passer au fil de l'épée. Tant il est
+peu raisonnable de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqué
+par Grotius, Selden et Puffendorf, a été suivi dans tous les temps,
+chez toutes les nations!
+
+Tout ce que nous venons de dire, tout ce que nous allons dire encore,
+découle de cette définition que nous avons donnée dans les axiomes, du
+_vrai_ et du _certain_ dans les lois et conventions. Dans les temps
+barbares, on doit trouver une jurisprudence rigoureusement attachée
+aux paroles; c'est proprement le droit des gens, _fas gentium_. Il
+n'est pas moins naturel qu'aux temps _humains_ le droit devenu plus
+large et plus bienveillant, ne considère plus que _ce qu'un juge
+impartial reconnaît être utile dans chaque cause_ (axiome 112); c'est
+alors qu'on peut l'appeler proprement le droit de la nature, _fas
+naturæ_, le droit de l'_humanité_ raisonnable.
+
+Les jugemens _humains_ (discrétionnaires) ne sont point aveugles et
+inflexibles comme les jugemens _héroïques_. La règle qu'on y suit,
+c'est la vérité des faits. La loi toute bienveillante y interroge la
+conscience, et selon sa réponse se plie à tout ce que demande
+l'intérêt égal des causes. Ces jugemens sont dictés par une sorte de
+_pudeur naturelle_, _de respect de nos semblables_, qui accompagnent
+les lumières; ils sont garantis par la _bonne foi_, fille de la
+civilisation. Ils conviennent à l'esprit de franchise, qui caractérise
+les républiques populaires, ennemies des mystères dont l'aristocratie
+aime à s'envelopper; elles conviennent encore plus à l'esprit
+généreux des monarchies: les monarques dans ces jugemens se font
+gloire d'être supérieurs aux lois et de ne dépendre que de leur
+conscience et de Dieu.--Des jugemens _humains_, tels que les modernes
+les pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois systèmes du
+droit de la guerre que nous devons à Grotius, à Selden, et à
+Puffendorf.
+
+
+§. II. _Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la
+jurisprudence_ (sectæ temporum).
+
+Nous voyons les jurisconsultes justifier _sectâ suorum temporum_ leurs
+opinions en matière de droit. Ces _sectæ temporum_ caractérisent la
+jurisprudence romaine, d'accord en ceci avec tous les peuples du
+monde. Elles n'ont rien de commun avec les _sectes des philosophes_
+que certains interprètes érudits du Droit romain voudraient y voir bon
+gré malgré. Lorsque les Empereurs exposent les motifs de leurs lois et
+constitutions, ils disent que de telles constitutions leur ont été
+dictées _sectâ suorum temporum_; Brisson _de formulis Romanorum_ a
+recueilli les passages où l'on trouve cette expression. C'est que
+l'étude des moeurs du temps est l'école des princes. Dans ce passage
+de Tacite: _corrumpere et corrumpi seculum vocant_, corrompre et être
+corrompu, voilà ce qui s'appelle le train du siècle, _seculum_ répond
+à-peu-près à _secta_. Nous dirions maintenant: c'est la mode.
+
+Toutes les choses dont nous avons parlé se sont pratiquées
+dans trois sectes de temps, _sectæ temporum_, dans le langage des
+jurisconsultes: celle des temps religieux pendant lesquels régnèrent
+les gouvernemens divins; celle des temps où les hommes étaient
+irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'antiquité, et les
+duellistes au moyen âge; celle des temps civilisés, où règne la
+modération, celle des temps du droit naturel des nations HUMAINES,
+_jus naturale gentium humanorum_, Ulpien. Chez les auteurs latins du
+temps de l'Empire, le devoir des sujets se dit _officium civile_, et
+toute faute dans laquelle l'interprétation des lois fait voir une
+violation de l'équité naturelle, est qualifiée de l'épithète
+_incivile_. C'est la dernière _secta temporum_ de la jurisprudence
+romaine qui commença dès la république. Les préteurs trouvant que les
+caractères, que les moeurs et le gouvernement des Romains étaient
+déjà changés, furent obligés pour approprier les lois à ce changement
+d'adoucir la rigueur de la loi des douze tables, rigueur conforme aux
+moeurs des temps où elle avait été promulguée. Plus tard les
+Empereurs durent écarter tous les voiles dont les préteurs avaient
+enveloppé l'équité naturelle, et la laisser paraître tout à découvert,
+toute généreuse, comme il convenait à la civilisation où les peuples
+étaient parvenus.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+AUTRES PREUVES TIRÉES DES CARACTÈRES PROPRES AUX ARISTOCRATIES
+HÉROÏQUES.--GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES LOIS.
+
+
+La succession constante et non interrompue des révolutions politiques
+liées les unes aux autres par un si étroit enchaînement de causes et
+d'effets, doit nous forcer d'admettre comme vrais les principes de la
+Science nouvelle. Mais pour ne laisser aucun doute, nous y joignons
+l'explication de plusieurs autres phénomènes sociaux, dont on ne peut
+trouver la cause que dans la nature des républiques _héroïques_,
+telles que nous l'avons découverte. Les deux traits principaux qui
+caractérisent les aristocraties sont la _garde des limites_, et la
+_conservation_ et distinction des _ordres politiques_.
+
+
+§. I. _De la garde et conservation des limites._
+
+(_Voyez Livre II, chap. V et VI, particulièrement § VI._)
+
+
+§. II. _De la conservation et distinction des ordres politiques._
+
+C'est l'esprit des gouvernemens aristocratiques que les liaisons de
+parenté, les successions, et par elles les richesses, et avec
+les richesses la puissance restent dans l'ordre des nobles. Voilà
+pourquoi vinrent si tard les lois _testamentaires_. Tacite nous
+apprend qu'il n'y avait point de testament chez les anciens Germains.
+À Sparte, le roi Agis voulant donner aux pères de famille le pouvoir
+de tester, fut étranglé par ordre des éphores, défenseurs du
+gouvernement aristocratique.[85]
+
+[Note 85: Qu'on voie par-là si les commentateurs de la loi des
+douze tables ont été bien avisés de placer dans la onzième le titre
+suivant, _auspicia incommunicata plebi sunto_. Tous les droits civils,
+publics et privés, étaient une dépendance des auspices, et restaient
+le privilège des nobles. Les droits privés étaient les noces, la
+puissance paternelle, la suité, l'agitation, la gentilité, la
+succession légitime, le testament et la tutelle. Après avoir dans les
+premières tables établi les lois qui sont propres à une _démocratie_
+(particulièrement la loi _testamentaire_) en communiquant tous ces
+droits privés au peuple, ils rendent la forme du gouvernement
+entièrement _aristocratique_ par un seul titre de la onzième table.
+Toutefois dans cette confusion, ils rencontrent par hasard une vérité,
+c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains reçurent le
+caractère de lois dans les deux dernières tables; ce qui montre bien
+que Rome fut dans les premiers siècles une aristocratie. (_Vico_).]
+
+Lorsque les démocraties se formèrent, et ensuite les monarchies, les
+nobles et les plébéiens se mêlèrent au moyen des alliances et des
+successions par testament, ce qui fit que les richesses sortirent
+peu-à-peu des maisons nobles. Quant au droit des mariages solennels,
+nous avons déjà prouvé que le peuple romain demanda, non le droit de
+contracter des mariages avec les patriciens, mais des mariages
+semblables à ceux des patriciens, _connubia patrum_, et non _cum
+patribus_.
+
+Si l'on considère ensuite les _successions légitimes_ dans
+cette disposition de la loi des douze tables par laquelle la
+succession du père de famille revient d'abord _aux siens_, _suis_, à
+leur défaut aux agnats, et s'il n'y en a point, à ses autres parens,
+la loi des douze tables semblera avoir été précisément une _loi
+salique_ pour les Romains. La Germanie suivit la même règle dans les
+premiers temps, et l'on peut conjecturer la même chose des autres
+nations primitives du moyen âge. En dernier lieu, elle resta dans la
+France et dans la Savoie. Baldus favorise notre opinion en appelant ce
+droit de succession, _jus gentium Gallorum_; chez les Romains il peut
+très bien s'appeler _jus gentium Romanarum_, en ajoutant l'épithète
+_heroïcarum_, et avec plus de précision _jus Romanum_. Ce droit
+répondrait tout-à-fait au _jus quiritium Romanorum_, que nous avons
+prouvé avoir été le droit naturel commun à toutes les nations
+héroïques. Nous avons les plus fortes raisons de douter que dans les
+premiers siècles de Rome, les filles succédassent. Nulle probabilité
+que les pères de famille de ces temps eussent connu la tendresse
+paternelle. La loi des douze tables appelait un agnat, même au
+septième degré, à exclure le fils émancipé de la succession de son
+père. Les pères de famille avaient un droit souverain de vie et de
+mort sur leurs fils, et la propriété absolue de leurs _acquêts_. Ils
+les mariaient pour leur propre avantage, c'est-à-dire, pour faire
+entrer dans leurs maisons les femmes qu'ils en jugeaient dignes. Ce
+caractère historique des premiers pères de famille nous est
+conservé par l'expression _spondere_, qui dans son propre sens, veut
+dire, promettre pour autrui; de ce mot fut dérivé celui de
+_sponsalia_, les fiançailles. Ils considéraient de même les
+_adoptions_, comme des moyens de soutenir des familles près de
+s'éteindre, en y introduisant les rejetons généreux des familles
+étrangères. Ils regardaient l'émancipation comme une peine et un
+châtiment. Ils ne savaient ce que c'était que la _légitimation_, parce
+qu'ils ne prenaient pour concubines que des affranchies ou des
+étrangères, avec lesquelles on ne contractait point de mariages
+solennels dans les temps héroïques, de peur que les fils ne
+dégénérassent de la noblesse de leurs aïeux. Pour la cause la plus
+frivole les _testamens_ étaient nuls, ou s'annulaient, ou se
+rompaient, ou n'atteignaient point leur effet, (_nulla, irrita, rupta,
+destituta_), afin que les successions légitimes reprissent leur cours.
+Tant ces patriciens, des premiers siècles, étaient passionnés pour la
+gloire de leur nom; passion qui les enflammait encore pour la gloire
+du nom romain! tout ce que nous venons de dire caractérise les
+moeurs des cités _aristocratiques_ ou _héroïques_.
+
+Une erreur digne de remarque est celle des commentateurs de la loi des
+douze tables: ils prétendent qu'avant que cette loi eût été portée
+d'Athènes à Rome, et qu'elle eût réglé les successions testamentaires
+et légitimes, les successions _ab intestat_ rentraient dans la classe
+des choses _quæ sunt nullius_. Il n'en fut pas ainsi: la Providence
+empêcha que le monde ne retombât dans la communauté des biens
+qui avait caractérisé la barbarie de premiers âges, en assurant par la
+forme même du gouvernement aristocratique la certitude et la
+distinction des propriétés. Les successions légitimes durent
+naturellement avoir lieu chez toutes les premières nations avant
+qu'elles connussent les testamens. Cette dernière institution
+appartient à la législation des démocraties, et surtout des
+monarchies. Le passage de Tacite que nous avons cité plus haut, nous
+porte à croire qu'il en fut de même chez tous les peuples barbares de
+l'antiquité, et par suite, à conjecturer que la _loi salique_ qui
+était certainement en vigueur dans la Germanie, fut aussi observée
+généralement par les peuples du moyen âge.
+
+Jugeant de l'antiquité par leur temps (axiome 2), les jurisconsultes
+romains du dernier âge ont cru que la loi des douze tables avait
+appelé les filles à hériter du père mort _intestat_, et les avait
+comprises sous le mot _sui_, en vertu de la règle d'après laquelle le
+genre masculin désigne aussi les femmes. Mais on a vu combien la
+jurisprudence héroïque s'attachait à la propriété des termes; et si
+l'on doutait que _suus_ ne désignât pas exclusivement le fils de
+famille, on en trouverait une preuve invincible dans la formule de
+l'_institution des posthumes_, introduite tant de siècles après par
+_Gallus Aquilius_: _si quis natus natave erit_. Il craignait que dans
+le mot _natus_ on ne comprit point la fille posthume. C'est pour
+avoir ignoré ceci que Justinien prétend dans les institutes
+que la loi des douze tables aurait désigné par le seul mot _adgnatus_
+les agnats des deux sexes, et qu'ensuite la jurisprudence _moyenne_
+aurait ajouté à la rigueur de la loi en la restreignant aux soeurs
+consanguines. Il dut arriver tout le contraire. Cette jurisprudence
+dut étendre d'abord le sens de _suus_ aux filles, et plus tard le sens
+d'_adgnatus_ aux soeurs consanguines. Elle fut appelée _moyenne_,
+précisément pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi des douze
+tables.
+
+Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les plébéiens qui
+faisaient consister toutes leurs forces, toutes leurs richesses, toute
+leur puissance dans la multitude de leurs fils, commencèrent à sentir
+la tendresse paternelle. Ce sentiment avait dû rester inconnu aux
+plébéiens des cités héroïques qui n'engendraient des fils que pour les
+voir esclaves des nobles. Autant la multitude des plébéiens avait été
+dangereuse aux aristocraties, aux gouvernemens _du petit nombre_,
+autant elle était capable d'agrandir les démocraties et les
+monarchies. De là tant de faveurs accordées aux femmes par les lois
+impériales pour compenser les dangers et les douleurs de
+l'enfantement. Dès le temps de la république, les préteurs
+commencèrent à faire attention aux droits du sang, et à leur prêter
+secours au moyen des _possessions de biens_. Ils commencèrent à
+remédier aux _vices_, aux _défauts_ des testamens, afin de favoriser
+la division des richesses qui font toute l'ambition du peuple.
+
+Les Empereurs allèrent bien plus loin. Comme l'éclat de la
+noblesse leur faisait ombrage, ils se montrèrent favorables aux
+_droits de la nature humaine_, commune aux nobles et aux plébéiens.
+Auguste commença à protéger les fidéi-commis, qui auparavant ne
+passaient aux personnes incapables d'hériter que grâce à la
+délicatesse des héritiers grevés; il fit tant pour les fidéi-commis,
+qu'avant sa mort ils donnèrent le droit de contraindre les héritiers à
+les exécuter. Puis vinrent tant de sénatus-consultes, par lesquels les
+cognats furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ôta la
+différence des legs et des fidéi-commis, confondit _les quartes
+Falcidianienne_ et _Trebellianique_, mit peu de distinction entre les
+testamens et les codicilles, et dans les successions _ab intestat_
+égala les agnats et les cognats en tout et pour tout. Ainsi les lois
+romaines de l'Empire se montrèrent si attentives à favoriser les
+_dernières volontés_, que, tandis qu'autrefois le plus léger défaut
+les annulait, elles doivent aujourd'hui être toujours interprétées de
+manière à les rendre valables s'il est possible.
+
+Les démocraties sont bienveillantes pour les fils, les monarchies
+veulent que les pères soient occupés par l'amour de leurs enfans;
+aussi les progrès de l'_humanité_ ayant aboli le droit barbare des
+premiers pères de familles sur la personne de leurs fils, les
+Empereurs voulurent abolir aussi le droit qu'ils conservaient sur
+leurs acquêts, et introduisirent d'abord le _peculium castrense_,
+pour inviter les fils de famille au service militaire; puis
+ils en étendirent les avantages au _peculium quasi castrense_, pour
+les inviter à entrer dans le service du palais; enfin pour contenter
+les fils qui n'étaient ni soldats ni lettrés, ils introduisirent le
+_peculium adventitium_. Ils ôtèrent les effets de la puissance
+paternelle à l'_adoption_ qui n'est pas faite par un des ascendans de
+l'adopté. Ils approuvèrent universellement les _adrogations_,
+difficiles en ce qu'un citoyen, de père de famille, devient dépendant
+de celui dans la famille duquel il passe. Ils regardèrent les
+_émancipations_ comme avantageuses; donnèrent aux _légitimations_ par
+mariage subséquent tout l'effet du mariage solennel. Enfin, comme le
+terme d'_imperium paternum_ semblait diminuer la majesté impériale,
+ils introduisirent le mot de _puissance_ paternelle, _patria
+potestas_.[86]
+
+[Note 86: En cela l'habileté d'Auguste leur avait donné l'exemple.
+De crainte d'éveiller la jalousie du peuple en lui enlevant le
+privilège nominal de l'empire, _imperium_, il prit le titre de la
+puissance tribunitienne, _potestas tribunitia_, se déclarant ainsi le
+protecteur de la liberté romaine.
+
+Le tribunat avait été simplement une puissance de fait; les tribuns
+n'eurent jamais dans la république ce qu'on appelait _imperium_. Sous
+le même Auguste, un tribun du peuple ayant ordonné à Labéon de
+comparaître devant lui, ce jurisconsulte célèbre, le chef d'une des
+deux écoles de la jurisprudence romaine, refusa d'obéir; et il était
+dans son droit, puisque les tribuns n'avaient point l'_imperium_.
+
+Une observation a échappé aux grammairiens, aux politiques et aux
+jurisconsultes, c'est que dans la lutte des plébéiens contre les
+patriciens pour obtenir le consulat, ces derniers voulant satisfaire
+le peuple sans établir de précédens relativement au partage de
+l'_empire_, créèrent des tribuns militaires en partie plébéiens, _cum
+consulari potestate_, et non point cum IMPERIO _consulari_. Aussi tout
+le système de la république romaine fut compris dans cette triple
+formule: SENATUS AUTORITAS, POPULI IMPERIUM, PLEBIS POTESTAS.
+_Imperium_ s'entend des grandes magistratures, du consulat, de la
+préture qui donnaient le droit de condamner à mort; _potestas_, des
+magistratures inférieures, telles que l'édilité, et _modicâ
+coercitione continetur_. (_Vico_).]
+
+En dernier lieu, la bienveillance des Empereurs détendant à
+toute l'humanité, ils commencèrent à favoriser les esclaves. Ils
+réprimèrent la cruauté des maîtres. Ils étendirent les effets de
+l'affranchissement, en même temps qu'ils en diminuaient les
+formalités. Le droit de cité ne s'était donné dans les temps anciens
+qu'à d'illustres étrangers qui avaient bien mérité du peuple romain;
+ils l'accordèrent à quiconque était né à Rome d'un père esclave, mais
+d'une mère libre, ne le fût-elle que par affranchissement. La loi
+reconnaissant libre quiconque _naissait_ dans la cité; sous de telles
+circonstances, le _droit naturel_ changea de dénomination; dans les
+aristocraties, il était appelé DROIT DES GENS, dans le sens du latin
+_gentes_, maisons nobles [pour lesquelles ce droit était une sorte de
+propriété]; mais lorsque s'établirent les démocraties, où les nations
+entières sont souveraines, et ensuite les monarchies, où les monarques
+représentent les nations entières dont leurs sujets sont les membres,
+il fut nommé DROIT NATUREL DES NATIONS.
+
+
+§. III. _De la conservation des lois._
+
+La conservation _des ordres_ entraîne avec elle celle des
+magistratures et des sacerdoces, et par suite celle des lois et de la
+jurisprudence. Voilà pourquoi nous lisons dans l'histoire
+romaine que tant que le gouvernement de Rome fut aristocratique, le
+droit des mariages solennels, le consulat, le sacerdoce ne sortaient
+point de l'ordre des sénateurs, dans lequel n'entraient que les
+nobles; et que la science des lois restait _sacrée_ ou _secrète_ (car
+c'est la même chose) dans le collège des pontifes, composé des seuls
+nobles chez toutes les nations _héroïques_. Cet état dura un siècle
+encore après la loi des douze tables, au rapport du jurisconsulte
+Pomponius. La connaissance des lois fut le dernier privilège que les
+patriciens cédèrent aux plébéiens.
+
+Dans l'âge _divin_, les lois étaient gardées avec scrupule et
+sévérité. L'observation des _lois divines_ a continué de s'appeler
+_religion_. Ces lois doivent être observées, en suivant certaines
+_formules inaltérables de paroles consacrées et de cérémonies
+solennelles_.--Cette observation sévère _des lois_ est l'essence de
+l'aristocratie. Voulons-nous savoir pourquoi Athènes et presque toutes
+les cités de la Grèce passèrent si promptement à la démocratie? Le mot
+connu des Spartiates nous en apprend la cause: _les Athéniens
+conservent par écrit des lois innombrables; les lois de Sparte sont
+peu nombreuses, mais elles s'observent_.--Tant que le gouvernement de
+Rome fut aristocratique, les Romains se montrèrent observateurs
+rigides de la loi des douze tables, en sorte que Tacite l'appelle
+_finis omnis æqui juris_. En effet, après celles qui furent jugées
+suffisantes pour assurer la liberté et l'égalité civile[87],
+les lois consulaires relatives au droit privé furent peu nombreuses,
+si même il en exista. Tite-Live dit que la loi des douze tables fut la
+source de toute la jurisprudence.--Lorsque le gouvernement devint
+démocratique, le petit peuple de Rome, comme celui d'Athènes, ne
+cessait de faire des lois d'intérêt privé, incapable qu'il était de
+s'élever à des idées générales. Sylla, le chef du parti des nobles,
+après sa victoire sur Marius, chef du parti du peuple, remédia un peu
+au désordre par l'établissement des _quæstiones perpetuæ_; mais dès
+qu'il eut abdiqué la dictature, les lois d'intérêt privé
+recommencèrent à se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude
+des lois est, comme le remarquent les politiques, la route la plus
+prompte qui conduise les états à la monarchie; aussi Auguste pour
+l'établir en fit un grand nombre; et les princes qui suivirent,
+employèrent surtout le sénat à faire des sénatus-consultes d'intérêt
+privé. Néanmoins dans le temps même où le gouvernement romain était
+déjà devenu démocratique, les _formules d'actions_ étaient suivies si
+rigoureusement qu'il fallut toute l'éloquence de Crassus (que Cicéron
+appelait le Démosthènes romain), pour que la _substitution pupillaire
+expresse_ fût regardée comme contenant la _vulgaire_ qui n'était pas
+exprimée. Il fallut tout le talent de Cicéron pour empêcher
+Sextus Ebutius de garder la terre de Cecina, parce qu'il manquait une
+lettre à la formule. Mais avec le temps les choses changèrent au point
+que Constantin abolit entièrement les formules, et qu'il fut reconnu
+que _tout motif particulier d'équité prévaut sur la loi_. Tant les
+esprits sont disposés à reconnaître docilement l'équité naturelle sous
+les gouvernemens _humains_! Ainsi tandis que sous l'aristocratie, l'on
+avait observé si rigoureusement le _privilegia ne irroganto_, de la
+loi des douze tables, on fit sous la démocratie une foule de lois
+d'intérêt privé, et sous la monarchie les princes ne cessèrent
+d'accorder des _privilèges_. Or rien de plus conforme à l'équité
+naturelle que les _privilèges_ qui sont mérités. On peut même dire
+avec vérité que toutes les exceptions faites aux lois chez les
+modernes, sont des _privilèges_ voulus par le mérite particulier des
+faits, qui les sort de la disposition commune.
+
+[Note 87: Ces lois doivent avoir été postérieures aux décemvirs,
+auxquels les anciens peuples les ont rapportées, comme au type idéal
+du législateur. (_Vico_).]
+
+Peut-être est-ce pour cette raison que les nations barbares du moyen
+âge repoussèrent les lois romaines. En France on était puni
+sévèrement, en Espagne mis à mort, lorsqu'on osait les alléguer. Ce
+qui est sûr, c'est qu'en Italie, les nobles auraient rougi de suivre
+les rois romaines, et se faisaient honneur de n'être soumis qu'à
+celles des Lombards; les gens du peuple au contraire qui ne quittent
+point facilement leurs usages, observaient plusieurs lois romaines qui
+avaient conservé force de coutumes. C'est ce qui explique comment
+furent en quelque sorte ensevelies dans l'oubli chez les
+Latins les lois de Justinien, chez les Grecs les Basiliques. Mais
+lorsqu'ensuite se formèrent les monarchies modernes, lorsque reparut
+dans plusieurs cités la liberté populaire, le droit romain compris
+dans les livres de Justinien fut reçu généralement, en sorte que
+Grotius affirme que c'est _un droit naturel des gens_ pour les
+Européens.
+
+Admirons la sagesse et la gravité romaines, en voyant au milieu de ces
+révolutions politiques les préteurs et les jurisconsultes employer
+tous leurs efforts pour que les termes de la loi des douze tables, ne
+perdent que lentement et le moins possible le sens qui leur était
+propre. Ainsi en changeant de forme de gouvernement, Rome eut
+l'avantage de s'appuyer toujours sur les mêmes principes, lesquels
+n'étaient autres que ceux de la société humaine. Ce qui donna aux
+Romains la plus sage de toutes les jurisprudences, est aussi ce qui
+fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du monde. Voilà la
+principale cause de la grandeur romaine que Polybe et Machiavel
+expliquent d'une manière trop générale, l'un par l'esprit religieux
+des nobles, l'autre par la magnanimité des plébéiens, et que Plutarque
+attribue par envie à la fortune de Rome. La noble réponse du Tasso à
+l'ouvrage de Plutarque le réfute moins directement que nous ne le
+faisons ici.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+AUTRES PREUVES TIRÉES DE LA MANIÈRE DONT CHAQUE FORME DE LA SOCIÉTÉ SE
+COMBINE AVEC LA PRÉCÉDENTE.--RÉFUTATION DE BODIN.
+
+
+§. I.
+
+Nous avons montré dans ce Livre jusqu'à l'évidence que dans toute leur
+vie politique les nations passent par trois sortes d'états civils
+(aristocratie, démocratie, monarchie), dont l'origine commune est le
+gouvernement _divin_. _Une quatrième forme_, dit Tacite, _soit
+distincte, soit mêlée des trois, est plus désirable que possible, et
+si elle se rencontre, elle n'est point durable_. Mais pour ne point
+laisser de doute sur cette succession naturelle, nous examinerons
+comment chaque état se combine avec le gouvernement de l'état
+précédent; mélange fondé sur l'axiome: lorsque les hommes changent,
+ils conservent quelque temps l'impression de leurs premières
+habitudes.
+
+Les pères de familles desquels devaient sortir les nations païennes,
+ayant passé de la vie _bestiale_ à la vie _humaine_, gardèrent dans
+l'_état de nature_, où il n'existait encore d'autre gouvernement que
+celui _des dieux_, leur caractère originaire de férocité et de barbarie;
+et conservèrent à la formation des _premières aristocraties_ le
+souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes et leurs enfans dans
+l'état de nature. Tous égaux, trop orgueilleux pour céder l'un à
+l'autre, ils ne se soumirent qu'à l'empire souverain des corps
+aristocratiques dont ils étaient membres; leur _domaine_ privé,
+jusque-là _éminent_, forma en se réunissant le _domaine_ public
+également _éminent_ du sénat qui gouvernait, de même que la réunion de
+leurs _souverainetés_ privées composa la _souveraineté_ publique des
+ordres auxquels ils appartenaient. Les cités furent donc dans l'origine
+des _aristocraties mêlées à la monarchie domestique des pères de
+famille_. Autrement, il est impossible de comprendre comment la société
+civile sortit de la société de la famille.
+
+Tant que les pères conservèrent le domaine _éminent_ dans le sein de
+leurs compagnies souveraines, tant que les plébéiens ne leur eurent
+pas arraché le droit d'acquérir des propriétés, de contracter des
+mariages solennels, d'aspirer aux magistratures, au sacerdoce, enfin
+de connaître les lois (ce qui était encore un privilège du sacerdoce),
+_les gouvernemens furent aristocratiques_. Mais lorsque les plébéiens
+des cités héroïques devinrent assez nombreux, assez aguerris pour
+effrayer les pères (qui dans une _oligarchie_ devaient être peu
+nombreux, comme le mot l'indique), et que, forts de leur
+nombre, ils commencèrent à faire des lois sans l'autorisation du
+sénat, les républiques devinrent _démocratiques_. Aucun état n'aurait
+pu subsister avec deux _pouvoirs législatifs_ souverains, sans se
+diviser en deux états. Dans cette révolution, l'autorité de _domaine_
+devint naturellement autorité de _tutelle_; le peuple souverain,
+faible encore sous le rapport de la sagesse politique se confiait à
+son sénat, comme un roi dans sa minorité à un tuteur. Ainsi _les états
+populaires furent gouvernés par un corps aristocratique_.
+
+Enfin lorsque les puissans dirigèrent le conseil public dans l'intérêt
+de leur puissance, lorsque le peuple corrompu par l'intérêt privé
+consentit à assujettir la liberté publique à l'ambition des puissans,
+et que du choc des partis résultèrent les guerres civiles, _la
+monarchie s'éleva sur les ruines de la démocratie_.
+
+
+§. II. _D'une loi royale, éternelle et fondée en nature, en vertu de
+laquelle les nations vont se reposer dans la monarchie._
+
+Cette loi a échappé aux interprètes modernes du droit romain. Ils
+étaient préoccupés par cette fable de la _loi royale_ de Tribonien,
+qu'il attribue à Ulpien dans les Pandectes, et dont il s'avoue l'auteur
+dans les Institutes. Mais les jurisconsultes romains avaient bien
+compris la _loi royale_ dont nous parlons. Pomponius dans son histoire
+abrégée du droit romain caractérise cette loi par un mot plein de sens,
+_rebus ipsis dictantibus regna condita_.--Voici la formule éternelle
+dans laquelle l'a conçue la nature: lorsque les citoyens des démocraties
+ne considèrent plus que leurs intérêts particuliers, et que, pour
+atteindre ce but, ils tournent les forces nationales à la ruine de leur
+patrie, alors il s'élève un seul homme, comme Auguste chez les Romains,
+qui se rendant maître par la force des armes, prend pour lui tous les
+soins publics, et ne laisse aux sujets que le soin de leurs affaires
+particulières. Cette révolution fait le salut des peuples qui autrement
+marcheraient à leur destruction.--Cette vérité semble admise par les
+docteurs du droit moderne, lorsqu'ils disent: _universitates sub rege
+habentur loco privatorum_; c'est qu'en effet la plus grande partie des
+citoyens ne s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre très bien
+dans ses annales le progrès de cette funeste indifférence;
+lorsqu'Auguste fut près de mourir, quelques-uns discouraient vainement
+sur le bonheur de la liberté, _pauci bona libertatis incassum
+disserere_; Tibère arrive au pouvoir, et tous, les yeux fixés sur le
+prince, attendent pour obéir, _omnes principis jussa adspectare_. Sous
+les trois Césars qui suivent, les Romains d'abord indifférens pour la
+république, finissent par ignorer même ses intérêts, comme s'ils y
+étaient étrangers, _incuriâ et ignorantiâ reipublicæ, tanquam alienæ_.
+Lorsque les citoyens sont ainsi devenus étrangers à leur propre pays, il
+est nécessaire que les monarques les dirigent et les représentent. Or
+comme dans les républiques, un puissant ne se fraie le chemin à la
+monarchie, qu'en se faisant un parti, il est naturel qu'_un monarque
+gouverne d'une manière populaire_. D'abord il veut que tous ses sujets
+soient égaux, et il humilie les puissans de façon que les petits n'aient
+rien à craindre de leur oppression. Ensuite il a intérêt à ce que la
+multitude n'ait point à se plaindre en ce qui touche la subsistance et
+la liberté naturelle. Enfin il accorde des privilèges ou à des ordres
+entiers (ce qu'on appelle des _privilèges de liberté_), ou à des
+individus d'un mérite extraordinaire qu'il tire de la foule pour les
+élever aux honneurs civils. Ces privilèges sont des _lois d'intérêt
+privé_, dictées par l'équité naturelle. Aussi la monarchie est-elle le
+gouvernement le plus conforme à la nature humaine, aux époques où la
+raison est le plus développée.
+
+
+§. III. _Réfutation des principes de la politique de Bodin._
+
+Bodin suppose que les gouvernemens, d'abord _monarchiques_, ont passé
+par la _tyrannie_ à la _démocratie_ et enfin à l'_aristocratie_.
+Quoique nous lui ayons assez répondu indirectement, nous voulons, _ad
+exuberantiam_, le réfuter par l'_impossible_ et par l'_absurde_.
+
+Il ne disconvient point que les familles n'aient été les élémens dont
+se composèrent les cités. Mais d'un autre côté il partage le préjugé
+vulgaire selon lequel les familles auraient été composées seulement
+des parens et des enfans [et non en outre des serviteurs,
+_famuli_]. Maintenant nous lui demandons comment la _monarchie_ put
+sortir d'un tel _état de famille_. Deux moyens se présentent seuls, la
+force et la ruse. La force? Comment un père de famille pouvait-il
+soumettre les autres? On conçoit que dans les démocraties les citoyens
+aient consacré à la patrie et leur personne et leur famille dont elle
+assurait la conservation, et que par là ils aient été apprivoisés à la
+monarchie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fierté originaire
+d'une liberté farouche, les pères de famille auraient plutôt péri tous
+avec les leurs, que de supporter l'inégalité? Quant à la ruse, elle
+est employée par les démagogues, lorsqu'ils promettent à la multitude
+la _liberté_, la _puissance_ ou la _richesse_. Aurait-on promis la
+_liberté_ aux premiers pères de famille? ils étaient tous
+non-seulement _libres_, mais _souverains_ dans leur domestique.... La
+_puissance_? à des solitaires, qui, tels que le Polyphème d'Homère, se
+tenaient dans leurs cavernes avec leur famille, sans se mêler des
+affaires d'autrui? La _richesse_? on ne savait ce que c'était que
+richesses, dans un tel état de simplicité.--La difficulté devient plus
+grande encore, lorsqu'on songe que dans la haute antiquité il n'y
+avait point de _forteresse_, et que les cités _héroïques_ formées par
+la réunion des familles n'eurent point de murs pendant long-temps,
+comme nous le certifie Thucydide[88]. Mais elle est vraiment
+insurmontable, si l'on considère avec Bodin les familles
+comme composées seulement des fils. Dans cette hypothèse, qu'on
+explique l'établissement de la monarchie par la force ou par la ruse,
+les fils auraient été les instrumens d'une ambition étrangère, et
+auraient trahi ou mis à mort leurs propres pères; en sorte que ces
+gouvernemens eussent été moins des monarchies, que des tyrannies
+impies et parricides.
+
+[Note 88: La jalousie aristocratique empêchait qu'on en élevât. On
+sait que Valérius Publicola ne se justifia du reproche d'avoir
+construit une maison dans un lieu élevé, qu'en la rasant en une
+nuit.--Les nations les plus belliqueuses et les plus farouches sont
+celles qui conservèrent le plus long-temps l'usage de ne point
+fortifier les villes. En Allemagne, ce fut, dit-on, Henri-l'Oiseleur
+qui le premier réunit dans des cités le peuple dispersé jusque-là dans
+les villages, et qui entoura les villes de murs.--Qu'on dise après
+cela que les premiers fondateurs des villes furent ceux qui marquèrent
+par un sillon le contour des murs; qu'on juge si les étymologistes ont
+raison de faire venir le mot porte, _à portando aratro_, de la charrue
+qu'on portait pour interrompre le sillon à l'endroit où devaient être
+les portes. (_Vico_).]
+
+Il faut donc que Bodin, et tous les politiques avec lui, reconnaissent
+les _monarchies domestiques_ dont nous avons prouvé l'existence dans
+l'état de famille, et conviennent que les familles se composèrent
+non-seulement des fils, mais encore des serviteurs (_famuli_), dont la
+condition était une image imparfaite de celle des esclaves, qui se
+firent dans les guerres après la fondation des cités. C'est dans ce
+sens que l'on peut dire, comme lui, _que les républiques se sont
+formées d'hommes libres et d'un caractère sévère_. Les premiers
+citoyens de Bodin ne peuvent présenter ce caractère.
+
+Si, comme il le prétend, l'aristocratie est la dernière
+forme par laquelle passent les gouvernemens, comment se fait-il qu'il
+ne nous reste du moyen âge qu'un si petit nombre de républiques
+aristocratiques? On compte en Italie Venise, Gênes et Lucques, Raguse
+en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres républiques sont
+des états populaires avec un gouvernement aristocratique.
+
+Le même Bodin qui veut conformément à son système, que la royauté
+romaine ait été monarchique, et qu'à l'expulsion des tyrans la liberté
+populaire ait été établie à Rome, ne voyant pas les faits répondre à
+ses principes, dit d'abord que Rome fut un état populaire gouverné par
+une aristocratie; plus loin, vaincu par la force de la vérité, il
+avoue, sans chercher à pallier son inconséquence, que la constitution
+et le gouvernement de Rome étaient également aristocratiques. L'erreur
+est venue de ce qu'on n'avait pas bien défini les trois mots _peuple,
+royauté, liberté_.[89]
+
+[Note 89: Voyez livre II, pag. 214.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+DERNIÈRES PREUVES À L'APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE DES
+SOCIÉTÉS.
+
+
+§. I.
+
+1. Dans l'_état de famille_ les peines furent atroces. C'est l'âge des
+Cyclopes et du Polyphême d'Homère. C'est alors qu'Apollon écorche tout
+vivant le satyre Marsyas.--La même barbarie continua dans les
+républiques aristocratiques ou _héroïques_. Au moyen âge on disait
+_peine ordinaire_ pour peine de mort. Les lois de Sparte sont accusées
+de cruauté par Platon et par Aristote. À Rome, le vainqueur des
+Curiaces fut condamné à être battu de verges et attaché à l'arbre de
+malheur (_arbori infelici_). Métius Suffetius, roi d'Albe, fut
+écartelé, Romulus lui-même mis en pièces par les sénateurs. La loi des
+douze tables condamne à être brûlé vif celui qui met le feu à la
+moisson de son voisin; elle ordonne que le faux témoin soit précipité
+de la Roche Tarpéienne; enfin que le débiteur insolvable soit mis en
+quartiers.--Les peines s'adoucissent sous la _démocratie_. La
+faiblesse même de la multitude la rend plus portée à la
+compassion. Enfin dans les _monarchies_, les princes s'honorent du
+titre de _clémens_.
+
+2. Dans les guerres barbares des temps _héroïques_, les cités vaincues
+étaient ruinées, et leurs habitans, réduits à un état de servage,
+étaient dispersés par troupeaux dans les campagnes pour les cultiver
+au profit du peuple vainqueur. Les _démocraties_ plus généreuses
+n'ôtèrent aux vaincus que les droits politiques, et leur laissèrent le
+libre usage du droit naturel (_jus naturale gentium humanarum_,
+Ulpien). Ainsi les conquêtes s'étendant, tous les droits qui furent
+désignés plus tard comme _rationes propriæ civium Romanorum_,
+devinrent le privilège des citoyens romains (tels que le mariage, la
+puissance paternelle, le domaine _quiritaire_, l'émancipation, etc.)
+Les nations vaincues avaient aussi possédé ces droits au temps de leur
+indépendance.--Enfin vient la _monarchie_, et Antonin veut faire une
+seule Rome de tout le monde romain. Tel est le voeu des plus grands
+monarques[90]. Le droit naturel des nations, appliqué et autorisé dans
+les provinces par les préteurs romains, finit, avec le temps, par
+gouverner Rome elle-même. Ainsi fut aboli le droit _héroïque_ que les
+Romains avaient eu sur les provinces; les monarques veulent que tous
+les sujets soient égaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine, qui
+dans les temps _héroïques_ n'avait eu pour base que la loi
+des douze tables, commença dès le temps de Cicéron[91], à suivre dans
+la pratique l'édit du préteur. Enfin, depuis Adrien, elle se régla sur
+l'_édit perpétuel_, composé presqu'entièrement des _édits provinciaux_
+par Salvius Julianus.
+
+[Note 90: Alexandre-le-Grand disait que le monde n'était pour lui
+qu'une cité, dont la citadelle était sa phalange. (_Vico_).]
+
+[Note 91: De legibus.]
+
+3. Les territoires bornés dans lesquels se resserrent les
+_aristocraties_ pour la facilité du gouvernement, sont étendus par
+l'esprit conquérant de la _démocratie_; puis viennent les monarchies,
+qui sont plus belles et plus magnifiques à proportion de leur
+grandeur.
+
+4. Du gouvernement soupçonneux de l'_aristocratie_ les peuples passent
+aux orages de la _démocratie_, pour trouver le repos sous la
+_monarchie_.
+
+5. Ils partent de l'_unité_ de la monarchie domestique, pour traverser
+les gouvernemens du plus _petit nombre_, du _plus grand nombre_, et
+_de tous_, et retrouver l'_unité_ dans la monarchie civile.
+
+
+§. II. COROLLAIRE.
+
+_Que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et
+l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la
+première ébauche de la métaphysique légale.--Comment chez les Grecs la
+philosophie sortit de la législation._
+
+Il y a bien d'autres effets importans, surtout dans la
+jurisprudence romaine, dont on ne peut trouver la cause que dans nos
+principes, et surtout dans le 9e axiome [lorsque les hommes ne
+peuvent atteindre le _vrai_, ils s'en tiennent au _certain_].
+
+Ainsi les _mancipations_ (_capere manu_) se firent d'abord _verâ
+manu_, c'est-à-dire, _avec une force réelle_. La _force_ est un mot
+abstrait, la _main_ est chose sensible, et chez toutes les nations
+elle a signifié la _puissance_[92]. Cette _mancipation_ réelle n'est
+autre que l'_occupation_, source naturelle de tous les _domaines_. Les
+Romains continuèrent d'employer ce mot pour l'_occupation_ d'une chose
+par la guerre; les esclaves furent appelés _mancipia_, le butin et les
+conquêtes furent pour les Romains _res mancipi_, tandis qu'elles
+devenaient pour les vaincus _res nec mancipi_. Qu'on voie donc combien
+il est raisonnable de croire que la _mancipation_ prit naissance dans
+les murs de la seule ville de Rome, comme un mode d'acquérir le
+_domaine civil_ usité dans les affaires privées des citoyens!
+
+[Note 92: De là les [Grec: cheirothesiai] et les [Grec:
+cheirotoniai] des Grecs: le premier mot désigne l'_imposition des
+mains_ sur la tête du magistrat qu'on allait élire; le second les
+acclamations des électeurs qui _élevaient les mains_. (_Vico_).]
+
+Il en fut de même de la véritable _usucapion_, autre manière d'acquérir
+le _domaine_, mot qui répond à _capio cum vero usu_, en prenant _usus_
+pour possession. D'abord on prit possession en couvrant de son corps la
+chose possédée; _possessio_ fut dit pour _porro sessio_.--Dans les
+républiques _héroïques_ qui selon Aristote n'_avaient point de lois
+pour redresser les torts particuliers_, nous avons vu que les
+_revendications_ s'exerçaient _par une force_, par une violence
+_véritable_. Ce furent là les premiers duels, ou guerres privées. Les
+_actions personnelles_ (_condictiones_) durent être les _représailles
+privées_, qui au moyen âge durèrent jusqu'au temps de Barthole.
+
+Les moeurs devenant moins farouches avec le temps, les violences
+particulières commençant à être réprimées par les lois judiciaires,
+enfin la réunion des forces particulières ayant formé la force
+publique, les premiers peuples, par un effet de l'instinct poétique
+que leur avait donné la nature, durent imiter cette _force réelle_ par
+laquelle ils avaient auparavant défendu leurs droits. Au moyen d'une
+fiction de ce genre, la _mancipation_ naturelle devint la _tradition
+civile_ solennelle, qui se représentait en simulant un noeud. Ils
+employèrent cette fiction dans les _acta legitima_ qui consacraient
+tous leurs rapports légaux, et qui devaient être les cérémonies
+solennelles des peuples avant l'usage des langues vulgaires. Puis
+lorsqu'il y eut un langage articulé, les contractans s'assurèrent de
+la volonté l'un de l'autre en joignant au noeud des paroles
+solennelles qui exprimassent d'une manière certaine et précise les
+stipulations du contrat.
+
+Par suite, les conditions (_leges_) auxquelles se rendaient les
+villes, étaient exprimées par des formules analogues, qui se sont
+appelées _paces_ (de _pacio_) mot qui répond à celui de _pactum_. Il
+en est resté un vestige remarquable dans la formule du traité
+par lequel se rendit Collatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est
+une véritable stipulation (_contratto recettizio_) fait avec les
+interrogations et les réponses solennelles; aussi ceux qui se
+rendaient étaient appelés, dans toute la propriété du mot, _recepti_;
+_et ego recipio_, dit le héraut romain aux députés de Collatie. Tant
+il est peu exact de dire que dans les temps _héroïques_ la
+_stipulation_ fut particulière aux citoyens romains! On jugera aussi
+si l'un a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin-l'Ancien prétendit
+donner aux nations dans la formule dont nous venons de parler, un
+modèle pour les cas semblables.--Ainsi le _droit des gens héroïques_
+du Latium resta gravé dans ce titre de la loi des douze tables: SI
+QUIS NEXUM FACIET MANCIPIUMQUE UTI LINGUA NUNCUPASSIT ITA JUS ESTO.
+C'est la grande source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont
+rapproché les lois athéniennes de celle des douze tables, conviennent
+que ce titre n'a pu être importé d'Athènes à Rome.
+
+L'_usucapion_ fut d'abord une _prise de possession_ au moyen du corps,
+et fut censée continuer par la seule intention. En même temps on porta
+la même fiction de l'emploi de la force dans les _revendications_, et
+les _représailles héroïques_ se transformèrent en _actions
+personnelles_; on conserva l'usage de les dénoncer solennellement aux
+débiteurs. Il était impossible que l'enfance de l'humanité suivit une
+marche différente; on a remarqué dans un axiome que les enfans ont au
+plus haut degré la faculté d'imiter _le vrai_ dans les choses
+qui ne sont point au-dessus de leur portée; c'est en quoi consiste la
+poésie, laquelle n'est qu'imitation.
+
+Par un effet du même esprit, toutes les _personnes_ qui paraissaient
+au forum, étaient distinguées par des _masques_ ou _emblêmes_
+particuliers (_personæ_). Ces emblêmes propres aux familles étaient,
+si je puis le dire, des _noms réels_, antérieurs à l'usage des
+langues vulgaires. Le signe distinctif du père de famille désignait
+collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples déjà
+cités (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins
+français, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une armée plutôt que
+ceux d'un individu; ces paladins étaient des souverains, comme le
+sont encore les _palatins_ d'Allemagne. Ceci dérive des principes
+de notre poétique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant
+s'élever encore par l'abstraction aux idées générales, créèrent
+pour y suppléer des caractères poétiques, par lesquels ils
+désignaient les genres. De même que les poètes guidés par leur art
+portèrent les personnages et les masques sur le théâtre, les
+fondateurs du droit, conduits par la nature, avaient dans des temps
+plus anciens, porté sur le forum les _personnes_ (_personas_) et les
+emblêmes[93].--Incapables de se créer par l'intelligence des _formes
+abstraites_, ils en imaginèrent de _corporelles_, et les
+supposèrent _animées_ d'après leur propre nature. Ils réalisèrent
+dans leur imagination l'hérédité, _hereditas_, comme souveraine des
+héritages, et ils la placèrent tout entière dans chacun des effets
+dont ils se composaient; ainsi quand ils présentaient aux juges une
+motte de terre dans l'acte de la _revendication_, ils disaient _hunc
+fundum_, etc. Ainsi ils _sentirent_ imparfaitement, s'ils ne purent
+le _comprendre_, que _les droits sont indivisibles_. Les hommes
+étant alors naturellement poètes, la première jurisprudence fut
+toute _poétique_; par une suite de fictions, elle supposait _que ce
+qui n'était pas fait l'était déjà_, que ce _qui était né, était à
+naître_, que le _mort était vivant_, et _vice versâ_. Elle
+introduisait une foule de déguisemens, de voiles qui ne couvraient
+rien, _jura imaginaria_; de droits traduits en fable par
+l'imagination. Elle faisait consister tout son mérite à trouver des
+fables assez heureusement imaginées pour sauver la gravité de la
+loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de
+l'ancienne jurisprudence furent donc des vérités sous le masque, et
+les formules dans lesquelles s'exprimaient les lois, furent appelées
+_carmina_, à cause de la mesure précise de leurs paroles auxquelles
+on ne pouvait ni ajouter, ni retrancher[94]. Ainsi tout l'_ancien_
+droit romain fut un _poème sérieux_ que les Romains représentaient
+sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une _poésie sévère_.
+Dans l'introduction des Institutes, Justinien parle des fables du
+droit antique, _antiqui juris fabulas_; son but est de les tourner
+en ridicule, mais il doit avoir emprunté ce mot à quelqu'ancien
+jurisconsulte qui aura compris ce que nous exposons ici. C'est à ces
+_fables antiques_ que la jurisprudence romaine rapporte ses premiers
+principes. De ces _personæ_, de ces _masques_ qu'employaient les
+fables dramatiques si vraies et si sévères du droit, dérivent les
+premières origines de la doctrine du _droit personnel_.
+
+[Note 93: La quantité prouve que _persona_ ne vient point, comme
+on le prétend, de _personare_. (_Vico_).]
+
+[Note 94: Tite-Live dit en parlant de la sentence prononcée contre
+Horace: _Lex horrendi carminis erat._--Dans l'_Asinaria_ de Plaute,
+Diabolus dit que le parasite _est un grand poète_, parce qu'il sait
+mieux que tout autre trouver ces subtilités verbales qui
+caractérisaient les formules, ou _carmina_. (_Vico_).]
+
+Lorsque vinrent les âges de civilisation avec les gouvernemens
+populaires, l'intelligence s'éveilla dans ces grandes assemblées[95].
+Les droits abstraits et généraux furent dits _consistere in
+intellectu juris_. L'_intelligence_ consiste ici à comprendre
+l'intention que le législateur a exprimée dans la loi, intention que
+désigne le mot _jus_. En effet cette intention fut celle _des citoyens
+qui s'accordaient dans la conception d'un intérêt raisonnable qui leur
+fût commun à tous_. Ils durent comprendre que cet intérêt était
+_spirituel_ de sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent
+point sur des choses corporelles, _nuda jura_, furent dits par eux _in
+intellectu juris consistere_. Puis donc que les droits sont des modes
+de la substance spirituelle, ils sont _indivisibles_, et par
+conséquent _éternels_; car la corruption n'est autre chose que la
+division des parties. Les interprètes du droit romain ont fait
+consister toute la gloire de la métaphysique légale dans l'examen de
+l'indivisibilité des droits en traitant la fameuse matière _de
+dividuis et individuis_. Mais ils n'ont point considéré l'autre
+caractère des droits, non moins important que le premier, leur
+éternité. Il aurait dû pourtant les frapper dans ces deux règles
+qu'ils établissent 1º _cessante fine legis, cessat lex_; ils
+ne disent point _cessante ratione_; en effet le but, la fin de la loi,
+c'est l'intérêt des causes traité avec égalité; cette fin peut
+changer, mais _la raison de la loi_ étant une conformité de la loi au
+fait entouré de telles circonstances, toutes les fois que les mêmes
+circonstances se représentent, la _raison de la loi_ les domine,
+vivante, impérissable; 2º _tempus non est modus constituendi, vel
+dissolvendi juris_; en effet le temps ne peut commencer ni finir ce
+qui est éternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le temps
+ne finit point les droits, pas plus qu'il ne les a produits, il prouve
+seulement que celui qui les avait a voulu s'en dépouiller. Quoiqu'on
+dise que l'_usufruit prend fin_, il ne faut pas croire que le droit
+finisse pour cela, il ne fait que se dégager d'une servitude pour
+retourner à sa liberté première.--De là nous tirerons deux corollaires
+de la plus haute importance. Premièrement les droits étant _éternels_
+dans l'intelligence, autrement dit dans leur idéal, et les hommes
+existant _dans le temps_, les droits ne peuvent venir aux hommes que
+de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont été, qui sont ou
+seront, dans leur nombre, dans leur variété _infinis_, sont les
+modifications diverses de la _puissance_ du premier homme, et du
+_domaine_, du droit de propriété, qu'il eut sur toute la terre.
+
+[Note 95: S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il
+existât des philosophes, on doit en inférer que le spectacle des
+citoyens d'Athènes s'unissant par l'acte de la législation dans l'idée
+d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les
+_genres intelligibles_, ou les _universaux abstraits_, au moyen de
+l'_induction_, opération de l'esprit qui recueille les particularités
+uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur
+uniformité. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les
+esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se
+réunissaient dans l'idée non passionnée de l'utilité commune. On l'a
+dit souvent, les hommes, pris séparément, sont conduits par l'intérêt
+personnel; pris en masse, ils veulent la justice. C'est ainsi qu'il en
+vint à méditer les idées intelligibles et parfaites des esprits (idées
+distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en Dieu
+même), et s'éleva jusqu'à la conception du _héros de la philosophie_,
+qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut préparée la
+définition vraiment divine qu'Aristote nous a laissée de la loi:
+_Volonté libre de passion_; ce qui est le caractère de la volonté
+_héroïque_. Aristote comprit la _justice_, _reine_ des vertus, qui
+habite dans le coeur du _héros_, parce qu'il avait vu la _justice
+légale_, qui habite dans l'âme du législateur et de l'homme d'état,
+commander à la _prudence_ dans le sénat, au _courage_ dans les armées,
+à la _tempérance_ dans les fêtes, à la _justice particulière_, tantôt
+_commutative_, comme au forum, tantôt _distributive_, comme au trésor
+public, _ærarium_ [où les impôts répartis équitablement donnent des
+droits proportionnels aux honneurs]. D'où il résulte que c'est de la
+place d'Athènes que sortirent les principes de la métaphysique, de la
+logique et de la morale. La liberté fit la législation, et de la
+législation sortit la philosophie.
+
+Tout ceci est une nouvelle réfutation du mot de Polybe que nous avons
+déjà cité (_Si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus
+besoin de religion_). Sans religion point de société, sans société
+point de philosophes. Si la _Providence_ n'eût ainsi conduit les
+choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre idée ni de _science_ ni
+de vertu. (_Vico_).]
+
+Sous les gouvernemens aristocratiques, la _cause_ (c'est-à-dire la
+forme extérieure) des obligations consistait dans une formule où l'on
+cherchait une garantie dans la précision des paroles et la
+propriété des termes[96]. Mais dans les temps civilisés où se
+formèrent les démocraties et ensuite les monarchies, la _cause_ du
+contrat fut prise pour la volonté des parties et pour le contrat même.
+Aujourd'hui c'est la volonté qui rend le pacte obligatoire, et par
+cela seul qu'on a voulu contracter, la convention produit une action.
+Dans les cas où il s'agit de transférer la propriété, c'est cette même
+volonté qui valide la tradition naturelle et opère l'aliénation; ce ne
+fut que dans les contrats verbaux, comme la stipulation, que la
+garantie du contrat conserva le nom de _cause_ pris dans son ancienne
+acception. Ceci jette un nouveau jour sur les principes des
+obligations qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les
+avons établis plus haut.
+
+[Note 96: _A cavendo, cavissæ_; puis, par contraction, _caussæ_.
+(_Vico_).]
+
+Concluons: l'homme n'étant proprement qu'_intelligence_, _corps_ et
+_langage_, et le langage étant comme l'intermédiaire des deux
+substances qui constituent sa nature, le CERTAIN en matière de justice
+fut déterminé par _des actes du corps_ dans les temps qui précédèrent
+l'invention du langage articulé. Après cette invention, il le fut par
+des _formules verbales_. Enfin la raison humaine ayant pris tout son
+développement, le certain alla se confondre avec le VRAI des idées
+relatives à la justice, lesquelles furent déterminées par la raison
+d'après les circonstances les plus particulières des faits;
+_formule éternelle qui n'est sujette à aucune forme particulière_,
+mais qui éclaire toutes les formes diverses des faits, comme la
+lumière qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques
+dans les moindres parties de leur superficie. C'est elle que le docte
+Varron appelait la FORMULE DE LA NATURE.
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS
+
+LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.
+
+
+ARGUMENT.
+
+_La plupart des preuves historiques données jusqu'ici par l'auteur à
+l'appui de ses principes, étant empruntées à l'antiquité, la Science
+nouvelle ne mériterait pas le nom d'_histoire éternelle de l'humanité,
+_si l'auteur ne montrait que les caractères observés dans les temps
+antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen âge.
+Il suit dans ces rapprochemens sa division des âges divin, héroïque et
+humain. Il conclut en démontrant que c'est la Providence qui conduit
+les choses humaines, puisque dans tout gouvernement ce sont les_
+meilleurs _qui ont dominé_. (_Il prend le mot_ meilleurs _dans un sens
+très général._)
+
+
+_Chapitre I._ OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.--_Pourquoi
+Dieu permit qu'un ordre de choses analogue à celui de l'antiquité
+reparût au moyen âge. Ignorance de l'écriture; caractère religieux des
+guerres et des jugemens, asiles, etc._
+
+
+_Chapitre II._ COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE
+QU'ELLES ONT FOURNIE CONFORMÉMENT A LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS.
+QUE L'ANCIEN DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE
+DROIT FÉODAL. (RETOUR DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)--_Comparaison des vassaux du
+moyen âge avec les cliens de l'antiquité, des parlemens avec les
+comices. Remarques sur les mots_ hommage, baron, _sur les précaires,
+sur la recommandation personnelle, et sur les alleux_.
+
+
+_Chapitre III._ COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET
+MODERNE, _considéré relativement au but de la Science nouvelle._ (ÂGE
+HUMAIN.)--_Rome, n'étant arrêtée par aucun obstacle extérieur, a
+fourni toute la carrière politique que suivent les nations, passant de
+l'aristocratie à la démocratie, et de la démocratie à la
+monarchie.--Conformément aux principes de la Science nouvelle, on
+trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, quelques
+démocraties, presque plus d'aristocraties._
+
+
+_Chapitre IV._ CONCLUSION. D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA
+NATURE PAR LA PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS
+CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.--_C'est le résumé de tout le système,
+et son explication morale et religieuse._
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS
+
+LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.
+
+
+D'après les rapports innombrables que nous avons indiqués dans cet
+ouvrage entre les temps barbares de l'antiquité et ceux du moyen âge,
+on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et
+saisir les lois qui régissent les sociétés, lorsque sortant de leurs
+ruines elles recommencent une vie nouvelle. Néanmoins nous
+consacrerons à ce sujet un livre particulier, afin d'éclairer les
+temps de la _barbarie moderne_, qui étaient restés plus obscurs que
+ceux de la _barbarie antique_, appelés eux-mêmes _obscurs_ par le
+docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en même temps
+comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa
+_Providence_, qui dirigeaient la marche des sociétés, aux décrets
+ineffables de sa _grâce_.
+
+Lorsqu'il eut par des voies _surnaturelles_ éclairé et affermi la
+vérité du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des
+martyrs, contre la vaine sagesse des Grecs par la doctrine
+des Pères et par les miracles des Saints, alors s'élevèrent des
+nations armées, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins
+mahométans, qui attaquaient de toutes parts la divinité de
+Jésus-Christ. Afin d'établir cette vérité d'une manière inébranlable
+selon le cours _naturel_ des choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel
+ordre de choses naquît parmi les nations.
+
+Dans ce conseil éternel, il ramena les moeurs du premier âge qui
+méritèrent mieux alors le nom de _divines_. Partout les rois
+catholiques, protecteurs de la religion, revêtaient les habits de
+diacres et consacraient à Dieu leurs personnes royales[97]. Ils
+avaient des dignités ecclésiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte
+et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en général
+que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les
+titres de ducs et abbés, de comtes et abbés.--Les premiers rois
+chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires pour combattre
+les infidèles.--Alors revinrent avec plus de vérité le _pura et pia
+bella_ des peuples héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs
+bannières, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un
+globe surmonté d'une croix.--Chez les anciens, le héraut qui déclarait
+la guerre, invitait les dieux à quitter la cité ennemie (_evocabat
+deos_). De même au moyen âge, on cherchait toujours à enlever les
+reliques des cités assiégées. Aussi les peuples mettaient-ils
+leurs soins à les cacher, à les enfouir sous terre; on voit dans
+toutes les églises que le lieu où on les conserve est le plus reculé,
+le plus secret.
+
+[Note 97: Ils en ont conservé le titre de _sacrée majesté_.
+(_Vico_).]
+
+À partir du commencement du cinquième siècle, où les barbares
+inondèrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec
+les vaincus. Dans cet âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue
+vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Français, ni chez les
+Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent à écrire d'actes
+dans leur langue qu'au temps de Frédéric de Souabe, et, selon
+quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces
+nations on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare, langue
+qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui étaient
+ecclésiastiques. Faute de caractères vulgaires, les hiéroglyphes des
+anciens reparurent dans les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes
+servaient à assurer les propriétés, et le plus souvent indiquaient les
+droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les
+troupeaux et sur les terres.
+
+Certaines espèces de _jugemens divins_ reparurent sous le nom de
+_purgations canoniques_; les _duels_ furent une espèce de ces
+jugemens, quoique non autorisés par les canons. On revit aussi les
+brigandages héroïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur d'être
+appelés _brigands_; le nom de _corsale_ fut un titre de seigneurie.
+Les _représailles_ de l'antiquité, la dureté des _servitudes
+héroïques_ se renouvelèrent, et durent encore entre les
+infidèles et les chrétiens. La victoire passant pour le jugement du
+ciel, les vainqueurs croyaient _que les vaincus n'avaient point de
+Dieu_, et les traitaient comme de vils animaux.
+
+Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité et le moyen âge,
+c'est que l'on vit se rouvrir les _asiles_, qui, selon Tite-Live,
+avaient été l'_origine de toutes les premières cités_. Partout avaient
+recommencé les violences, les rapines, les meurtres, et comme _la
+religion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis du joug
+des lois humaines_ (axiome 31), les hommes moins barbares qui
+craignaient l'oppression se réfugiaient chez les évêques, chez les
+abbés, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et
+leurs biens; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart
+des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au
+moyen âge le plus barbare de toute l'Europe, il est resté, pour ainsi
+dire, plus de souverains ecclésiastiques que de séculiers.--De là le
+nombre prodigieux de cités et de forteresses qui portent des noms de
+saints.--Dans des lieux difficiles ou écartés, l'on ouvrait de petites
+chapelles où se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres
+devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les
+_asiles_ naturels des chrétiens; les fidèles élevaient autour leurs
+habitations. Les monumens les plus anciens qui nous restent du moyen
+âge, sont des chapelles situées ainsi, et le plus souvent
+ruinées. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de
+Saint-Laurent d'Averse, à laquelle fut incorporée l'abbaye de
+Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie, le Samnium, l'Appulie et
+dans l'ancienne Calabre, du Vulture au golfe de Tarente, elle gouverna
+cent dix églises, soit immédiatement, soit par des abbés ou moines qui
+en étaient dépendans, et dans presque tous ces lieux les abbés de
+Saint-Laurent étaient en même temps les barons.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE QU'ELLES ONT
+FOURNIE, CONFORMÉMENT À LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN
+DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FÉODAL. (RETOUR
+DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)
+
+
+À l'âge _divin_ ou théocratique dont nous venons de parler, succéda
+l'âge _héroïque_ avec la même distinction de _natures_ qui avait
+caractérisé dans l'antiquité les _héros_ et les _hommes_. C'est ce qui
+explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent _homines_ dans la
+langue du droit féodal. D'_homines_ vinrent _hominium_ et _homagium_.
+Le premier est pour _hominis dominium_, le domaine du seigneur sur la
+personne du vassal; _homagium_ est pour _hominis agium_, le droit qu'a
+le seigneur de mener le vassal où il veut. Les feudistes traduisent
+élégamment le mot barbare _homagium_ par _obsequium_, qui dans le
+principe dut avoir le même sens en latin. Chez les anciens Romains,
+l'_obsequium_ était inséparable de ce qu'ils appelaient _opera
+militaris_, et de ce que nos feudistes appellent _militare servitium_;
+long-temps les plébéiens romains servirent à leurs dépens
+les nobles à la guerre. Cet _obsequium_ avec les charges qui en
+étaient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis,
+_liberti_, qui restaient à l'égard de leur patron dans une sorte de
+dépendance; mais il avait commencé avec Rome même, puisque
+l'institution fondamentale de cette cité fut le _patronage_,
+c'est-à-dire, la protection des malheureux qui s'étaient réfugiés dans
+l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers, les terres
+des patriciens. Nous avons déjà remarqué que dans l'histoire ancienne,
+le mot _clientela_ ne peut mieux se traduire que par celui de _fiefs_.
+L'origine du mot _opera_ nous prouve la vérité de ces principes.
+_Opera_ dans sa signification primitive est le travail d'un paysan
+pendant un jour. Les Latins appellent _operarius_ ce que nous
+entendons par _journalier_.--On disait chez les Latins _greges
+operarum_, comme _greges servorum_, parce que de tels ouvriers, ainsi
+que les esclaves des temps plus récens étaient regardés comme les
+bêtes de somme que l'on disait _pasci gregatim_. Par analogie on
+appelait les héros _pasteurs_; Homère ne manque jamais de leur donner
+l'épithète de _pasteurs des peuples_. [Grec: Nomos, nomos],
+signifient _loi_ et _pâturage_.
+
+L'_obsequium_ des affranchis, ayant peu-à-peu disparu, et la puissance
+des patrons ou seigneurs s'étant en quelque sorte _dispersée_ dans les
+guerres civiles, _où les puissans deviennent dépendans des peuples_,
+cette puissance se _réunit_ sans peine dans la personne des
+monarques, et il ne resta plus que l'_obsequium principis_,
+dans lequel, selon Tacite, consiste tout le _devoir des sujets d'une
+monarchie_. Par opposition à leurs vassaux ou _homines_, les seigneurs
+des fiefs furent appelés _barons_ dans le sens où les Grecs prenaient
+_héros_, et les anciens Latins _viri_; les Espagnols disent encore
+_baron_ pour signifier le _vir_ des Latins. Cette dénomination
+d'_hommes_, leur fut donnée sans doute par opposition à la faiblesse
+des vassaux, faiblesse dont l'idée était dans les temps héroïques
+jointe à celle du sexe _féminin_. Les barons furent appelés
+_seigneurs_, du latin _seniores_. Les anciens parlemens du moyen âge
+durent se composer des _seigneurs_, précisément comme le sénat de Rome
+avait été composé par Romulus des nobles les plus âgés. De ces
+_patres_, on dut appeler _patroni_ ceux qui affranchissaient des
+esclaves, de même que chez nous _patron_ signifie _protecteur_ dans le
+sens le plus élégant et le plus conforme à l'étymologie. À cette
+expression répond celle de _clientes_ dans le sens de _vassaux
+roturiers_, tels que purent être les _cliens_, lorsque Servius Tullius
+par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs.
+(_Voy. la pag._ suivante.)
+
+Les fiefs roturiers du moyen âge, d'abord _personnels_ représentèrent
+les clientèles de l'antiquité. Au temps où brillait de tout son éclat
+la liberté populaire de Rome, les plébéiens vêtus de toges allaient
+tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre
+des anciens héros, _ave rex_, les menaient au forum, et les
+ramenaient le soir à la maison. Les grands, conformément à
+l'ancien titre héroïque de _pasteurs des peuples_, leur donnaient à
+souper. Ceux qui étaient soumis à cette sorte de vasselage
+_personnel_, furent sans doute chez les anciens Romains les premiers
+_vades_, nom qui resta à ceux qui étaient obligés de suivre leurs
+_actores_ devant les tribunaux; cette obligation s'appelait
+_vadimonium_. En appliquant nos principes aux étymologies latines,
+nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif _vas_, chez les Grecs
+[Grec: Bas], et chez les barbares _was_, d'où _wassus_, et enfin
+_vassalus_.
+
+À la suite des fiefs roturiers _personnels_, vinrent les _réels_. Nous
+les avons vu commencer chez les Romains avec l'institution du _cens_.
+Les plébéiens qui reçurent alors le domaine bonitaire des champs que
+les nobles leur avaient assignés, et qui furent dès-lors sujets à des
+charges non-seulement _personnelles_, mais _réelles_, durent être
+désignés les premiers par le nom de _mancipes_, lequel resta ensuite à
+ceux qui sont _obligés sur biens immeubles envers le trésor public_.
+Ces plébéiens qui furent ainsi liés, _nexi_, jusqu'à la loi Petilia,
+répondent précisément aux _vassaux_ que l'on nommait _hommes liges_,
+_ligati_. L'homme _lige_ est, selon la définition des feudistes,
+_celui qui doit reconnaître pour amis et pour ennemis tous les amis et
+ennemis de son seigneur_. Cette forme de serment est analogue à celle
+que les anciens vassaux germains prêtaient à leur chef, au rapport de
+Tacite; ils juraient _de se dévouer à sa gloire_. Les rois vaincus
+auxquels le peuple romain _regna dono dabat_ (ce qui équivaut
+à _beneficio dabat_), pouvaient être considérés comme ses _hommes
+liges_; s'ils devenaient ses alliés, c'était de cette sorte d'alliance
+que les Latins appelaient _foedus inæquale_. Ils étaient _amis du
+peuple romain_ dans le sens où les Empereurs donnaient le nom d'_amis_
+aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance inégale n'était
+autre chose que l'_investiture d'un fief souverain_. Cette investiture
+était donnée avec la formule que nous a laissée Tite-Live, savoir, que
+le roi allié _servaret majestatem populi Romani_; précisément de la
+même manière que le jurisconsulte Paulus dit que le préteur rend la
+justice _servatâ majestate populi Romani_. Ainsi ces alliés étaient
+_seigneurs de fiefs souverains soumis à une plus haute souveraineté_.
+
+On vit reparaître les _clientèles_ des Romains sous le nom de
+_recommandation personnelle_.--Les _cens seigneuriaux_ n'étaient pas
+sans analogie avec le _cens_ institué par Servius Tullius, puisqu'en
+vertu de cette dernière institution les plébéiens furent long-temps
+assujettis à servir les nobles dans la guerre à leurs propres dépens,
+comme dans les temps modernes les vassaux appelés _angarii_ et
+_perangarii_.--Les _précaires_ du moyen âge étaient encore renouvelés
+de l'antiquité. C'était dans l'origine des terres accordées par les
+seigneurs aux prières des _pauvres_ qui vivaient du produit de la
+culture.--(_Voy._ aussi pag. 183.)
+
+Nous avons dit que ceux qui par l'institution du _cens_ obtinrent le
+domaine bonitaire des champs qu'ils cultivaient, furent les
+premiers _mancipes_ des Romains. La _mancipation_ revint au moyen âge;
+le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer
+foi et obéissance. Dans l'acte de la _mancipation_ les stipulations se
+représentèrent _sous la forme des infestucations_ ou _investitures_,
+ce qui était la même chose. Avec les stipulations revint ce qui dans
+l'ancienne jurisprudence romaine avait été appelé proprement
+_cavissæ_, par contraction _caussæ_; au moyen âge, on tira de la même
+étymologie le mot _cautelæ_. Avec ces _cautelæ_ reparurent dans l'acte
+de la _mancipation_, les pactes que les jurisconsultes romains
+appelaient _stipulata_, de _stipula_, la paille qui revêt le grain;
+c'est dans le même sens que les docteurs du moyen âge dirent d'après
+les _investitures_ ou _infestucations_, _pacta vestita_, et _pacta
+nuda_.--On retrouve encore au moyen âge les deux sortes de domaines,
+_direct_ et _utile_, qui répondent au domaine _quiritaire_, et
+_bonitaire_ des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens _ex
+jure optimo_ que les feudistes érudits définissent de la manière
+suivante: _biens allodiaux, libres de toute charge publique et
+privée_. Cicéron remarque que de son temps il restait à Rome bien peu
+de choses qui fussent _ex jure optimo_; et dans les lois romaines du
+dernier âge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre.
+De même il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les
+biens _ex jure optimo_ des Romains, les alleux du moyen âge, ont fini
+également par être des _biens immeubles libres de toute
+charge privée_, mais sujets aux charges publiques.
+
+Dans les premiers parlemens, dans les _cours armées_, composées de
+barons, de pairs, on revoit les assemblées héroïques, où les
+_quirites_ de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous
+raconte que dans l'origine les rois étaient les chefs du parlement, et
+qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de
+même chez les Romains qu'au premier jugement où, selon Cicéron, il
+s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des
+commissaires ou duumvirs pour juger Horace. Ils devaient employer
+contre le fratricide la formule que cite Tite-Live, _in Horatium
+perduellionem dicerent_. C'est que dans la sévérité des temps
+héroïques où la cité se composait des seuls héros, tout meurtre de
+citoyen était un acte d'hostilité contre la patrie, _perduellio_. Tout
+meurtre était appelé _parricidium_, meurtre d'un père, c'est-à-dire,
+d'un noble. Mais lorsque les plébéiens, les _hommes_ dans la langue
+féodale, commencèrent à faire partie de la cité, le meurtre de tout
+homme fut appelé _homicide_.
+
+Lorsque les universités d'Italie commencèrent à enseigner les lois
+romaines d'après les livres de Justinien, qui les présente d'une manière
+conforme au _droit naturel des peuples civilisés_, les esprits déjà plus
+ouverts s'attachèrent aux règles de l'équité naturelle dans l'étude de
+la jurisprudence, cette équité égale les nobles et les plébéiens dans la
+société, comme ils sont égaux dans la nature. Depuis que Tibérius
+Coruncanius eut commencé à Rome d'enseigner publiquement la science des
+lois, la jurisprudence jusqu'alors secrète échappa aux nobles, et leur
+puissance s'en trouva peu-à-peu affaiblie. La même chose arriva aux
+nobles des nouveaux royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient
+été d'abord aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires
+et monarchiques.[98][99]
+
+[Note 98: Ces deux dernières formes, convenant également aux
+gouvernemens des âges civilisés, peuvent sans peine se changer l'une
+pour l'autre. Mais revenir à l'aristocratie, c'est ce qui est
+inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de
+Syracuse, l'ami du divin Platon, avait délivré sa patrie de la
+tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassiné pour avoir
+essayé de rétablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient
+toute l'aristocratie de la grande Grèce, tentèrent d'opérer la même
+révolution, et furent massacrés ou brûlés vifs. En effet, dès qu'une
+fois les plébéiens ont reconnu qu'ils sont égaux en nature aux nobles,
+ils ne se résignent point à leur être inférieurs sous le rapport des
+droits politiques, et ils obtiennent cette égalité dans l'état
+populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de
+gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec
+un soin inquiet et une sage prévoyance, à contenir la multitude et à
+prévenir de dangereux mécontentemens. (_Vico_).]
+
+[Note 99: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un
+gouvernement, comme nous le prétendons, mais au moins une constitution
+_aristocratique_ sous les races mérovingienne et carlovingienne. Nous
+demanderons alors à Bodin comment ce royaume s'est trouvé soumis,
+comme il l'est, à une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une _loi
+royale_ par laquelle les paladins français se sont dépouillés de leur
+puissance en faveur des Capétiens, de même que le peuple romain
+abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de
+la _loi royale_ débitée par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France
+a été conquise par quelqu'un des Capétiens?... Il faut plutôt que
+Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes,
+reconnaissent cette _loi royale_, _fondée en nature sur un principe
+éternel_; c'est que la puissance libre d'un état, par cela même
+qu'elle est libre, doit en quelque sorte se réaliser. Ainsi, toute la
+force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu'à ce qu'il
+devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit
+des rois, qui finissent par acquérir un pouvoir monarchique. Le droit
+naturel des moralistes est celui de la _raison_; le droit naturel des
+gens est celui de l'_utilité_ et de la _force_. Ce droit, comme disent
+les jurisconsultes, a été suivi par les nations, _usu exigente
+humanisque necessitatibus expostulantibus_. (_Vico_).]
+
+Après les remarques diverses que nous avons faites dans ce
+chapitre sur tant d'expressions élégantes de l'ancienne jurisprudence
+romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la
+langue féodale, Oldendorp et tous les autres écrivains de son opinion
+doivent voir si le droit féodal est sorti, comme ils le disent, _des
+étincelles de l'incendie dans lequel les barbares détruisirent le
+droit romain_. Le droit romain au contraire est né de la féodalité; je
+parle de cette féodalité primitive que nous avons observée
+particulièrement dans la barbarie antique du Latium, et qui a été la
+base commune de toutes les sociétés humaines.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDÉRÉ
+RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE.
+
+
+La marche que nous avons tracée ne fut point suivie par Carthage,
+Capoue et Numance, ces trois cités qui firent craindre à Rome d'être
+supplantée dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrêtés de
+bonne heure dans cette carrière par la subtilité naturelle de l'esprit
+africain, encore augmentée par les habitudes du commerce maritime. Les
+Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la
+fertilité de la Campanie _heureuse_. Enfin Numance commençait à peine
+son âge _héroïque_, lorsqu'elle fut accablée par la puissance romaine,
+par le génie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du
+monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles,
+marchèrent d'un pas égal, guidés dans cette marche par la Providence
+qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois
+formes de gouvernement se succédèrent chez eux conformément à l'ordre
+naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois _publilia_ et _petilia_,
+la liberté populaire jusqu'à Auguste, la monarchie tant qu'il
+fut humainement possible de résister aux causes intérieures et
+extérieures qui détruisent un tel état politique.
+
+Aujourd'hui la plus complète civilisation semble répandue chez les
+peuples, soumis la plupart à un petit nombre de grands monarques. S'il
+est encore des nations barbares dans les parties les plus reculées du
+nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espèce humaine,
+et que l'instinct naturel de l'humanité y a été long-temps dominé par
+des religions farouches et bizarres.--Nous voyons d'abord au
+septentrion le czar de Moscovie qui est à la vérité chrétien, mais qui
+commande à des hommes d'un esprit lent et paresseux.--Le kan de
+Tartarie, qui a réuni à son vaste empire celui de la Chine, gouverne
+un peuple efféminé, tels que le furent les _seres_ des anciens.--Le
+négus d'Éthiopie, et les rois de Fez et de Maroc règnent sur des
+peuples faibles et peu nombreux.
+
+Mais sous la zone tempérée, où la nature a mis dans les facultés de
+l'homme un plus heureux équilibre, nous trouvons, en partant des
+extrémités de l'Orient, l'empire du Japon, dont les moeurs ont quelque
+analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques; c'est le
+même esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans voyageurs la
+langue japonaise présente à l'oreille une certaine analogie avec le
+latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans l'état _héroïque_ par
+une religion pleine de croyances effrayantes, et dont les dieux tout
+couverts d'armes menaçantes inspirent la terreur. Les missionnaires
+assurent que le plus grand obstacle qu'ils aient trouvé dans ce pays à
+la foi chrétienne, c'est qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens
+du peuple sont hommes comme eux.--L'empire de la Chine avec sa religion
+douce et sa culture des lettres, est très policé.--Il en est de même de
+l'Inde, vouée en général aux arts de la paix.--La Perse et la Turquie
+ont mêlé à la mollesse de l'Asie les croyances grossières de leur
+religion. Chez les Turcs particulièrement, l'orgueil du caractère
+national, est tempéré par une libéralité fastueuse, et par la
+reconnaissance.
+
+L'Europe entière est soumise à la religion chrétienne, qui nous donne
+l'idée la plus pure et la plus parfaite de la divinité, et qui nous fait
+un devoir de la charité envers tout le genre humain. De là sa haute
+civilisation.--Les principaux états européens sont de grandes
+monarchies. Celles du nord, comme la Suède et le Danemark il y a un
+siècle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et l'Angleterre,
+semblent soumises à un gouvernement aristocratique; mais si quelque
+obstacle extraordinaire n'arrête la marche naturelle des choses, elles
+deviendront des monarchies pures.--Cette partie du monde plus éclairée a
+aussi plus d'états populaires que nous n'en voyons dans les trois
+autres. Le retour des mêmes besoins politiques y a renouvelé la forme
+du gouvernement des Achéens et des Étoliens. Les Grecs avaient été
+amenés à concevoir cette forme de gouvernement par la nécessité de se
+prémunir contre l'ambition d'une puissance colossale. Telle a été aussi
+l'origine des cantons Suisses et des Provinces-Unies. Ces ligues
+perpétuelles d'un grand nombre de cités libres ont formé deux
+aristocraties. L'Empire germanique est aussi un système composé d'un
+grand nombre de cités libres et de princes souverains. La tête de ce
+corps est l'Empereur, et dans ce qui concerne les intérêts communs de
+l'Empire il se gouverne aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en
+Europe que cinq aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gênes
+et Lucques, Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont
+pour la plupart qu'un territoire peu étendu.[100]
+
+[Note 100: Si nous traversons l'Océan pour passer dans le
+Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amérique eût parcouru la même
+carrière sans l'arrivée des Européens. (_Vico_).]
+
+Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de
+tous les biens qui composent la félicité de la vie humaine; on y
+trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces
+avantages, nous les devons à la religion. La religion nous fait un
+devoir de la charité envers tout le genre humain; elle admet à la
+seconder dans l'enseignement de ses préceptes sublimes les plus doctes
+philosophies de l'antiquité payenne; elle a adopté, elle cultive
+trois langues, la plus ancienne, la plus délicate et la plus
+noble, l'hébreu, le grec, et le latin. Ainsi, même pour les fins
+humaines, le christianisme est supérieur à toutes les religions: il
+unit la sagesse de l'autorité à celle de la raison, et cette dernière,
+il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'érudition la plus
+profonde.
+
+Après avoir observé dans ce Livre comment les sociétés recommencent la
+même carrière, réfléchissons sur les nombreux rapprochemens que nous
+présente cet ouvrage entre l'antiquité et les temps modernes, et nous
+y trouverons expliquée non plus l'histoire particulière et temporelle
+des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'_histoire
+idéale_ des lois éternelles que suivent toutes les nations dans leurs
+commencemens et leurs progrès, dans leur décadence et leur fin, et
+qu'elles suivraient toujours quand même (ce qui n'est point) des
+mondes infinis naîtraient successivement dans toute l'éternité. À
+travers la diversité des formes extérieures, nous saisirons
+l'_identité de substance_ de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous
+refuser à cet ouvrage le titre orgueilleux peut-être de _Science
+Nouvelle_. Il y a droit par son sujet: _la nature commune des
+nations_; sujet vraiment universel, dont l'idée embrasse toute science
+digne de ce nom. Cette idée est indiquée dans la vaste expression de
+Sénèque: _Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod quæerit, omnis
+mundus habeat._
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+CONCLUSION.--D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA NATURE PAR LA
+PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE
+SES FORMES DIVERSES.
+
+
+Concluons en rappelant l'idée de Platon, qui ajoute aux trois formes
+de républiques une quatrième, dans laquelle régneraient les meilleurs,
+ce qui serait la véritable aristocratie naturelle. Cette république
+que voulait Platon, elle a existé dès la première origine des
+sociétés. Examinons en ceci la conduite de la Providence.
+
+D'abord elle voulut que les géans qui erraient dans les montagnes,
+effrayés des premiers orages qui eurent lieu après le déluge,
+cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgré leur orgueil ils
+s'humiliassent devant la divinité qu'ils se créaient, et
+s'assujétissent à une force supérieure qu'ils appelèrent Jupiter.
+C'est à la lueur des éclairs qu'ils virent cette grande vérité, _que
+Dieu gouverne le genre humain_. Ainsi se forma une première société
+que j'appellerai _monastique_ dans le sens de l'étymologie, parce
+qu'elle était en effet composée de _souverains solitaires_
+sous le gouvernement d'un être très bon et très puissant, OPTIMUS
+MAXIMUS. Excités ensuite par les plus puissans aiguillons d'une
+passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur
+donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencèrent à réprimer
+l'impétuosité de leurs désirs et à faire usage de la liberté humaine.
+Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils
+firent les compagnes de leur vie. Avec ces premières unions
+_humaines_, c'est-à-dire conformes à la pudeur et à la religion,
+commencèrent les mariages qui déterminèrent les rapports d'époux, de
+fils et de pères. Ainsi ils fondèrent les familles, et les
+gouvernèrent avec la dureté des cyclopes dont parle Homère; la dureté
+de ce premier gouvernement était nécessaire, pour que les hommes se
+trouvassent préparés au gouvernement civil, lorsque s'élèveraient les
+cités. La première république se trouve donc dans la famille; la forme
+en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pères de famille, qui
+avait la supériorité du sexe, de l'âge et de la vertu.
+
+Aussi vaillans que chastes et pieux, ils ne fuyaient plus comme
+auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se défendaient, eux et
+les leurs, tuaient les bêtes sauvages qui infestaient leurs champs, et
+au lieu d'errer pour trouver leur pâture, ils soutenaient leurs
+familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurèrent le salut
+du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui étaient restés
+dans les plaines, sentirent les maux attachés à la communauté
+des biens et des femmes, et vinrent se réfugier dans les asiles
+ouverts par les pères de famille. Ceux-ci les recevant sous leur
+protection, la monarchie domestique s'étendit par les clientèles.
+C'était encore les meilleurs qui régnaient, OPTIMI. Les réfugiés,
+impies et sans dieu, obéissaient à des hommes pieux, qui adoraient la
+divinité, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se
+figurassent les dieux d'après la variété de leurs manières de voir;
+étrangers à la pudeur, ils obéissaient à des hommes qui se
+contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donnée
+la religion; faibles et jusque-là errans au hasard, ils obéissaient à
+des hommes prudens qui cherchaient à connaître par les auspices la
+volonté des dieux, à des héros qui _domptaient la terre_ par leurs
+travaux, tuaient les bêtes farouches, et secouraient le faible en
+danger.
+
+Les pères de famille devenus puissans par la piété et la vertu de
+leurs ancêtres et par les travaux de leurs cliens, oublièrent les
+conditions auxquelles ceux-ci s'étaient livrés à eux, et au lieu de
+les protéger, ils les opprimèrent. Sortis ainsi de l'_ordre naturel_
+qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se révolter
+contre eux. Mais comme la société humaine ne peut subsister un moment
+sans ordre, c'est-à-dire sans dieu, la Providence fit naître l'_ordre
+civil_ avec la formation des cités. Les pères de famille s'unirent
+pour résister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnèrent le
+domaine bonitaire des champs dont ils se réservaient le
+domaine éminent. Ainsi naquit la cité, fondée sur un corps souverain
+de nobles. Cette noblesse consistait à sortir d'un mariage solennel,
+et célébré avec les auspices. Par elle les nobles régnaient sur les
+plébéiens, dont les unions n'étaient pas ainsi consacrées.--Au
+gouvernement théocratique où les dieux gouvernaient les familles par
+les auspices, succéda le gouvernement héroïque où les héros régnaient
+eux-mêmes, et dont la base principale fut la religion, privilège du
+corps des pères qui leur assurait celui de tous les droits civils.
+Mais comme la noblesse était devenue un don de la fortune, du milieu
+des nobles même s'éleva l'ordre des _pères_ qui par leur âge étaient
+les plus dignes de gouverner; et entre les pères eux-mêmes, les plus
+courageux, les plus robustes furent pris pour _rois_, afin de conduire
+les autres, et d'assurer leur résistance contre leurs cliens
+mutinés.[101]
+
+[Note 101: Ces rois des aristocraties ne doivent pas être
+confondus avec les _monarques_. (_Note du Traducteur_).]
+
+Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plébéiens se
+développa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'étaient formée de
+l'héroïsme et de la noblesse, et comprirent qu'ils étaient hommes
+aussi bien que les nobles. Ils voulurent donc entrer aussi dans
+l'ordre des citoyens. Comme la souveraineté devait avec le temps être
+étendue à tout le peuple, la Providence permit que les plébéiens
+rivalisassent long-temps avec les nobles de piété et de
+religion, dans ces longues luttes qu'ils soutenaient contre eux, avant
+d'avoir part au droit des auspices, et à tous les droits publics et
+privés, qui en étaient regardés comme autant de dépendances. Ainsi le
+zèle même du peuple pour la religion le conduisait à la souveraineté
+civile. C'est en cela que le peuple romain surpassa tous les autres,
+c'est par-là qu'il mérita d'être le _peuple roi_. L'ordre naturel se
+mêlant ainsi de plus en plus à l'ordre civil, on vit naître les
+républiques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener à l'urne du
+sort ou à la balance, la Providence empêcha que le hasard ou la
+fatalité n'y régnât en ordonnant que le cens y serait la règle des
+honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, économes et prévoyans
+plutôt que les prodigues ou les indolens, que les hommes généreux et
+magnanimes plutôt que ceux dont l'âme est rétrécie par le besoin,
+qu'en un mot les riches doués de quelque vertu, ou de quelque image de
+vertu, plutôt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent
+point rougir, fussent regardés comme les plus dignes de gouverner,
+comme les meilleurs.[102]
+
+[Note 102: Le peuple pris en général veut la justice. Lorsque le
+peuple tout entier constitue la cité, il fait des lois justes,
+c'est-à-dire _généralement bonnes_. Si donc, comme le dit Aristote, de
+bonnes lois sont des volontés sans passion, en d'autres termes, des
+volontés dignes du _sage_, du _héros de la morale_ qui commande aux
+passions, c'est dans les républiques populaires que naquit la
+philosophie; la nature même de ces républiques conduisait la
+philosophie à former le sage, et dans ce but à chercher la vérité. Les
+secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence à
+ceux de la religion. Au défaut des _sentimens_ religieux qui faisaient
+pratiquer la vertu aux hommes, les _réflexions_ de la philosophie leur
+apprirent à considérer la vertu en elle-même, de sorte que, s'ils
+n'étaient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice.
+
+À la suite de la philosophie naquit l'éloquence, mais telle qu'il
+convient dans des états où se font des lois _généralement bonnes_, une
+éloquence passionnée pour la justice, et capable d'enflammer le peuple
+par des idées de vertu qui le portent à faire de telles lois. Voilà, à
+ce qu'il semble, le caractère de l'éloquence romaine au temps de
+Scipion-l'Africain; mais les états populaires venant à se corrompre,
+la philosophie suit cette corruption, tombe dans le scepticisme, et se
+met, par un écart de la science, à calomnier la vérité. De là naît une
+fausse éloquence, prête à soutenir le pour et le contre sur tous les
+sujets. (_Vico_).]
+
+Lorsque les citoyens, ne se contentant plus de trouver dans
+les richesses des moyens de distinction, voulurent en faire des
+instrumens de puissance, alors, comme les vents furieux agitent la
+mer, ils troublèrent les républiques par la guerre civile, les
+jetèrent dans un désordre universel, et d'un état de liberté les
+firent tomber dans la pire des tyrannies; je veux dire, dans
+l'anarchie. À cette affreuse maladie sociale, la Providence applique
+les trois grands remèdes dont nous allons parler. D'abord il s'élève
+du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y établit la
+monarchie. Les lois, les institutions sociales fondées par la liberté
+populaire n'ont point suffi à la régler; le monarque devient maître
+par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme même
+de la monarchie retient la volonté du monarque tout infinie qu'est sa
+puissance, dans les limites de l'ordre naturel, parce que son
+gouvernement n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point
+satisfaire ses peuples sous le rapport de la religion et de
+la liberté naturelle.
+
+Si la Providence ne trouve point un tel remède au-dedans, elle le fait
+venir du dehors. Le peuple corrompu était devenu _par la nature_
+esclave de ses passions effrénées, du luxe, de la molesse, de
+l'avarice, de l'envie, de l'orgueil et du faste. Il devient esclave
+_par une loi du droit des gens_ qui résulte de sa nature même; et il
+est assujéti à des peuples _meilleurs_, qui le soumettent par les
+armes. En quoi nous voyons briller deux lumières qui éclairent l'ordre
+naturel; d'abord: _qui ne peut se gouverner lui-même se laissera
+gouverner par un autre qui en sera plus capable._ Ensuite: _ceux-là
+gouverneront toujours le monde qui sont d'une nature meilleure._
+
+Mais si les peuples restent long-temps livrés à l'anarchie, s'ils ne
+s'accordent pas à prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont
+point conquis par une nation meilleure qui les sauve en les
+soumettant; alors au dernier des maux, la Providence applique un
+remède extrême. Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu'à
+l'intérêt privé; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans
+une profonde solitude d'âme et de volonté. Semblables aux bêtes
+sauvages, on peut à peine en trouver deux qui s'accordent, chacun
+suivant son plaisir ou son caprice. C'est pourquoi les factions les
+plus obstinées, les guerres civiles les plus acharnées changeront les
+cités en forêts et les forêts en repaires d'hommes, et les siècles
+couvriront de la rouille de la barbarie leur ingénieuse
+malice et leur subtilité perverse. En effet ils sont devenus plus
+féroces par la _barbarie réfléchie_, qu'ils ne l'avaient été par
+_celle de nature_. La seconde montrait une férocité généreuse dont on
+pouvait se défendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie
+est jointe à une lâche férocité, qui au milieu des caresses et des
+embrassemens en veut aux biens et à la vie de l'ami le plus cher.
+Guéris par un si terrible remède, les peuples deviennent comme
+engourdis et stupides, ne connaissent plus les rafinemens, les
+plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus nécessaires à
+la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent à la fin, se trouvant
+dans l'abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement
+sociables; l'antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi
+eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne
+foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la
+beauté, la grâce éternelle de l'ordre établi par la Providence.
+
+Après l'observation si simple que nous venons de faire sur l'histoire
+du genre humain, quand nous n'aurions point pour l'appuyer tout ce que
+nous en ont appris les philosophes et les historiens, les grammairiens
+et les jurisconsultes, on pourrait dire avec certitude que c'est bien
+là la grande cité des nations fondée et gouvernée par Dieu même. On a
+élevé jusqu'au ciel comme de sages législateurs les Lycurgue, les
+Solon, les décemvirs, parce qu'on a cru jusqu'ici qu'ils
+avaient foulé par leurs institutions les trois cités les plus
+illustres, celles qui brillèrent de tout l'éclat des vertus civiles;
+et pourtant, que sont Athènes, Sparte et Rome pour la durée et pour
+l'étendue, en comparaison de cette république de l'univers, fondée sur
+des institutions qui tirent de leur corruption même la forme nouvelle
+qui peut seule en assurer la perpétuité? Ne devons-nous pas y
+reconnaître le conseil d'une sagesse supérieure à celle de l'homme?
+Dion Cassius assimile la loi à un tyran, la coutume à un roi. Mais la
+sagesse divine n'a pas besoin de la force des lois; elle aime mieux
+nous conduire par les coutumes que nous observons librement, puisque
+les suivre, c'est suivre notre nature. Sans doute _les hommes ont fait
+eux-mêmes le monde social_, c'est le principe incontestable de la
+science nouvelle; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une
+intelligence qui souvent s'écarte des fins particulières que les
+hommes s'étaient proposées, qui leur est quelquefois contraire et
+toujours supérieure. Ces fins bornées sont pour elle des moyens
+d'atteindre les fins plus nobles, qui assurent le salut de la race
+humaine sur cette terre. Ainsi les hommes veulent jouir du plaisir
+brutal, au risque de perdre les enfans qui naîtront, et il en résulte
+la sainteté des mariages, première origine des familles. Les pères de
+famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont étendu sur les
+cliens, et la cité prend naissance. Les corps souverains des nobles
+veulent appesantir leur souveraineté sur les plébéiens, et ils
+subissent la servitude des lois, qui établissent la liberté
+populaire. Les peuples libres _veulent_ secouer le frein des lois, et
+ils tombent sous la sujétion des monarques. Les monarques _veulent_
+avilir leurs sujets en les livrant aux vices et à la dissolution, par
+lesquels ils croient assurer leur trône; et ils les disposent à
+supporter le joug de nations plus courageuses. Les nations _tendent_
+par la corruption à se diviser, à se détruire elles-mêmes, et de leurs
+débris dispersés dans les solitudes, elles renaissent, et se
+renouvellent, semblables au phénix de la fable.--Qui put faire tout
+cela? ce fut sans doute l'_esprit_, puisque les hommes le firent avec
+intelligence. Ce ne fut point la _fatalité_, puisqu'ils le firent avec
+choix. Ce ne fut point le _hasard_, puisque les mêmes faits se
+renouvelant produisent régulièrement les mêmes résultats.
+
+Ainsi se trouvent réfutés par le fait Épicure, et ses partisans,
+Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde au hasard. Zénon et
+Spinosa le sont aussi, eux qui livrent le monde à la fatalité. Au
+contraire nous établissons avec les philosophes politiques, dont le
+prince est le divin Platon, que _c'est la providence qui règle les
+choses humaines_. Puffendorf méconnaît cette providence; Selden la
+suppose; Grotius en veut rendre son système indépendant. Mais les
+jurisconsultes romains l'ont prise pour premier principe du droit
+naturel.
+
+On a pleinement démontré dans cet ouvrage que les premiers gouvernemens
+du monde, fondés sur la croyance en une providence, ont eu la religion
+pour leur _forme entière_, et qu'elle fut la seule base de l'état de
+famille. La religion fut encore le fondement principal des gouvernemens
+héroïques. Elle fut pour les peuples un moyen de parvenir aux
+gouvernemens populaires. Enfin, lorsque la marche des sociétés s'arrêta
+dans la monarchie, elle devint comme le rempart, comme le bouclier des
+princes. Si la religion se perd parmi les peuples, il ne leur reste plus
+de moyen de vivre en société; ils perdent à-la-fois le lien, le
+fondement, le rempart de l'état social, la _forme même_ de peuple sans
+laquelle ils ne peuvent exister. Que Bayle voie maintenant s'il est
+possible qu'_il existe réellement des sociétés sans aucune connaissance
+de Dieu_! et Polybe, s'il est vrai, comme il l'a dit, qu'_on n'aura plus
+besoin de religion, quand les hommes seront philosophes_. Les religions
+au contraire peuvent seules exciter les peuples à faire _par sentiment_
+des actions vertueuses. Les _théories_ des philosophes relativement à la
+vertu fournissent seulement des motifs à l'éloquence pour enflammer le
+sentiment, et le porter à suivre le devoir.[103]
+
+[Note 103: Mais il est une différence essentielle entre la vraie
+religion et les fausses. La première nous porte par la grâce aux
+actions vertueuses pour atteindre un bien infini et éternel, qui ne
+peut tomber sous les sens; c'est ici l'intelligence qui commande aux
+sens des actions vertueuses. Au contraire dans les fausses religions
+qui nous proposent pour cette vie et pour l'autre des biens bornés et
+périssables, tels que les plaisirs du corps, ce sont les sens qui
+excitent l'âme à bien agir. (_Vico_).]
+
+La Providence se fait sentir à nous d'une manière bien
+frappante dans le respect et l'admiration que tous les savans ont eus
+jusqu'ici pour la sagesse de l'antiquité, et dans leur ardent désir
+d'en chercher et d'en pénétrer les mystères. Ce sentiment n'était que
+l'instinct qui portait tous les hommes éclairés à admirer, à respecter
+la sagesse infinie de Dieu, à vouloir s'unir avec elle; sentiment qui
+a été dépravé par la vanité des savans et par celle des nations
+(axiomes 3 et 4.)
+
+On peut donc conclure de tout ce qui s'est dit dans cet ouvrage, que
+la Science nouvelle porte nécessairement avec elle le goût de la
+piété, et que sans la religion il n'est point de véritable sagesse.
+
+
+
+
+ADDITION
+
+AU SECOND LIVRE.
+
+_Explication historique de la Mythologie_ (Voyez l'Appendice du
+Discours, p. LX.)
+
+
+Lorsque l'idée d'une puissance supérieure, maîtresse du ciel et
+armée de la foudre, a été personnifiée par les premiers hommes sous le
+nom de JUPITER, la seconde divinité qu'ils se créent est le symbole,
+l'expression poétique du mariage. JUNON est soeur et femme de Jupiter,
+parce que les premiers mariages consacrés par les auspices eurent lieu
+entre frères et soeurs. Du mot [Grec: Hêra], Junon, viennent ceux de
+[Grec: Herôs], héros, [Grec: Hêraklês], Hercule, [Grec: Eros], amour,
+_hereditas_, etc. Junon impose à Hercule de grands travaux; cette
+phrase traduite de la langue héroïque en langue vulgaire signifie, que
+la piété accompagnée de la sainteté des mariages, forme les hommes aux
+grandes vertus.
+
+DIANE est le symbole de la vie plus pure que menèrent les premiers
+hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle cherche les
+ténèbres pour s'unir à Endymion. Elle punit Actéon d'avoir violé la
+religion des eaux sacrées (qui avec le feu constituent la solennité
+des mariages). Couvert de l'eau qu'elle lui a jetée, _lymphatus_,
+devenu _cerf_, c'est-à-dire le plus timide des animaux, il est déchiré
+par ses propres chiens, autrement dit, par ses remords. Les nymphes de
+la déesse, _nymphæ_ ou _lymphæ_, ne sont autre chose que les eaux
+pures et cachées dont elle écarte le profane Actéon, _puri latices_,
+de _latere_.
+
+Après l'institution des auspices et du mariage vient celle des
+sépultures; après Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux MANES.
+[Grec: fylax], _cippus_, signifient tombeau; de là _ceppo_, en
+italien, arbre généalogique, [Grec: fylê], tribu, _filius_ (et par
+_filus_, et _temen_, _subtemen_), _stemmata_, généalogie, lignes
+généalogiques. La grossièreté des premiers monumens funéraires qui
+marquaient à-la-fois la possession des terres, et la perpétuité des
+familles, donna lieu aux métaphores de _stirps_, de _propago_, de
+_lignage_. Les enfans des fondateurs de la société humaine pouvaient
+donc se dire _duro robore nati_, ou fils de la terre, géans, _ingenui_
+(quasi indè geniti), aborigènes, [Grec: autochthones].--_Humanitas, ab
+humando._
+
+APOLLON est le dieu de la lumière, de la lumière sociale, qui
+environne les héros nés des mariages solennels, des unions consacrées
+par les auspices. Aussi préside-t-il à la divination, à la _muse_,
+qu'Homère définit la science du bien et du mal. Apollon poursuit
+Daphné, symbole de l'humanité encore errante, mais c'est pour l'amener
+à la vie sédentaire et à la civilisation; elle implore l'aide des
+dieux (qui président aux auspices et à l'hyménée). Elle devient
+laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant par ses
+légitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d'une éternelle
+jeunesse.
+
+Dans l'état de famille, les fruits spontanés de la terre ne suffisant
+plus, les hommes mettent le feu aux forêts et commencent à cultiver la
+terre. Ils sèment le froment dont les grains brûlés leur ont semblé
+une nourriture agréable. Voilà le grand travail d'Hercule,
+c'est-à-dire, de l'héroïsme antique. Les serpens qu'étouffe Hercule au
+berceau, l'hydre, le lion de Némée, le tigre de Bacchus, la chimère de
+Bellérophon, le dragon de Cadmus, et celui des Hespérides, sont autant
+de métaphores que l'indigence du langage força les premiers hommes
+d'employer pour désigner _la terre_. Le serpent qui dans l'Iliade
+dévore les huit petits oiseaux avec leur mère est interprété par
+Calchas comme signifiant _la terre troyenne_. En effet les hommes
+durent se représenter la terre comme un grand dragon couvert
+d'écailles, c'est-à-dire d'épines; comme une hydre sortie des eaux (du
+déluge), et dont les têtes, dont les forêts renaissent à mesure
+qu'elles sont coupées; la peau changeante de cette hydre passe du noir
+au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents du serpent que
+Cadmus enfonce dans la terre expriment poétiquement les instrumens de
+bois durci dont on se servit pour le labourage avant l'usage du fer
+(comme _dente tenaci_ pour une ancre, dans Virgile). Enfin Cadmus
+devient lui-même serpent; les Latins auraient dit en terme de droit,
+_fundus factus est_.
+
+Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les épis; le blé fut le
+premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune dont il
+est déchu, Job rappelle qu'il mangeait du pain de froment. On donnait
+du grain pour récompense aux soldats victorieux, _adorea_. [Le nom
+d'_or_ passa ensuite aux belles laines. Sans parler de la toison d'or
+des Argonautes, Atrée se plaint dans Homère de ce que Thyeste lui a
+volé ses _brebis d'or_. Le même poète donne toujours aux rois
+l'épithète de [Grec: polymêlous], riches en troupeaux. Les anciens
+Latins appelaient le patrimoine, _pecunia_, _à pecude_. Chez les Grecs
+le même mot, [Grec: mêlon], signifie pomme et troupeau, peut-être
+parce qu'on attachait un grand prix à ce fruit]. L'or du premier âge
+n'étant plus un métal, on conçoit le rameau de Proserpine dont parle
+Virgile, et tous les trésors que roulaient dans leurs eaux le Nil, le
+Pactole, le Gange et le Tage.
+
+Les premiers essais de l'agriculture furent exprimés symboliquement
+par trois nouveaux dieux, savoir: VULCAIN, le feu qui avait fécondé la
+terre; _Saturne_, ainsi nommé de _sata_, semences [ce qui explique
+pourquoi l'âge de Saturne du Latium, répond à l'âge d'or des Grecs];
+en troisième lieu CYBÈLE, ou la terre cultivée. On la représente
+ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre qui n'est pas
+encore domptée par la culture. La même divinité fut pour les Romains
+VESTA, déesse des cérémonies sacrées. En effet le premier sens du mot
+_colere_ fut _cultiver la terre_; la terre fut le premier autel,
+l'agriculture fut le premier culte. Ce culte consista originairement à
+mettre le feu aux forêts et à immoler sur les terres cultivées les
+vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacrées,
+_Saturni hostiæ_. Vesta, toujours armée de la religion farouche des
+premiers âges, continua de garder le feu et le froment. Les noces se
+célébraient _aquâ_, _igni et farre_; les noces appelées _nuptiæ
+confarreatæ_ devinrent particulières aux prêtres, mais dans l'origine
+il n'y avait eu que des familles de prêtres.--Les combats livrés par
+les pères de famille aux vagabonds qui envahissaient leurs terres,
+donnèrent lieu à la création du dieu MARS.
+
+Mais les héros reçoivent ceux qui se présentent en supplians. La
+comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la société
+naissante, fait naître l'idée de VÉNUS, déesse de la beauté civile, de
+la noblesse. _Honestas_ signifie à-la-fois noblesse, beauté et vertu.
+Les enfans, nés hors les mariages solennels, étaient légalement
+parlant, des _monstres_.
+
+Mais les plébéiens prétendent bientôt au droit des mariages qui
+entraîne tous les droits civils. On distingue alors Vénus patricienne
+et Vénus plébéienne: la première est traînée par des cigues, l'autre
+par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette raison
+souvent opposées par les poètes, à l'aigle, à l'oiseau de Jupiter. Les
+prétentions des plébéiens sont marquées par les fables d'Ixion,
+amoureux de Junon; de Tantale toujours altéré au milieu des eaux; de
+Marsyas et de Linus qui défient Apollon au combat du chant,
+c'est-à-dire qui lui disputent le privilège des auspices (_cancre_,
+chanter et prédire.) Le succès ne répond pas toujours à leurs efforts.
+Phaéton est précipité du char du soleil, Hercule étouffe Antée, Ulysse
+tue Irus, et punit les amans de Pénélope. Mais selon une autre
+tradition Pénélope, se livre à eux, comme Pasiphaé à son taureau (les
+plébéiens obtiennent le privilège des mariages solennels), et de ces
+unions criminelles résultent des _monstres_, tels que Pan et le
+Minotaure. Hercule s'effémine et file sous Iole et Omphale; il se
+souille du sang de Nessus, entre en fureur et expire.
+
+La révolution qui termine cette lutte est aussi exprimée par le
+symbole de MINERVE. Vulcain fend la tête de Jupiter, d'où sort la
+déesse, _minuit caput_, étymologie de _Minerva_. _Caput_ signifie la
+tête, et la partie la plus élevée, _celle qui domine_. Les Latins
+dirent toujours _capitis deminutio_ pour _changement d'état_; Minerve
+substitue l'état civil à l'état de famille. Plus tard on donna un sens
+métaphysique à cette fable de la naissance de Minerve, et on y vit la
+découverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que l'idée
+éternelle est engendrée en Dieu par Dieu même, tandis que les idées
+créées sont produites par Dieu dans l'intelligence humaine.
+
+La transaction qui termine cette révolution, est caractérisée par
+MERCURE, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, _porte aux
+hommes les messages des dieux_...........
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de
+l'Histoire, by Giambattista Vico
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43307 ***
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@@ -1,12681 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de l'Histoire, by
-Giambattista Vico
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Principes de la Philosophie de l'Histoire
- traduits de la 'Scienza nuova'
-
-Author: Giambattista Vico
-
-Translator: Jules Michelet
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43307]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- PRINCIPES
-
- DE
-
- LA PHILOSOPHIE
-
- DE L'HISTOIRE,
-
-
- TRADUITS DE LA _SCIENZA NUOVA_
-
-
- DE J. B. VICO,
-
-
- ET PRCDS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTME ET LA VIE DE L'AUTEUR,
-
- par Jules MICHELET,
-
- PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLGE DE SAINTE-BARBE.
-
-
-
-
- PARIS,
- CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE,
- RUE DE TOURNON, N 6.
-
- 1827.
-
-
-
-
-AVIS
-
-DU TRADUCTEUR.
-
-
-Les Principes de la Philosophie de l'Histoire dont nous donnons une
-traduction abrge, ont pour titre original: Cinq Livres sur les
-principes d'une Science nouvelle, relative la nature commune des
-nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage ddi S. S. (Clment XII).
-Trois ditions ont t faites du vivant de l'auteur, dans les annes
-1725, 1730, et 1744. La dernire est celle qu'on a rimprime le plus
-souvent, et que nous avons suivie.
-
-Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recle
-des mines d'or. La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la
-suivre, on pourrait accuser dans la Science nouvelle, non pas
-l'aridit, mais bien un luxe de vgtation. Le gnie imptueux
-de Vico l'a surcharge chaque dition d'une foule de rptitions
-sous lesquelles disparat l'unit du dessein de l'ouvrage. Rendre
-sensible cette unit, telle devait tre la pense de celui qui au bout
-d'un sicle venait offrir un public franais un livre si loign par
-la singularit de sa forme des ides de ses contemporains. Il ne
-pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrgeant ou transposant
-les passages qui en reproduisaient d'autres sous une forme moins
-heureuse, ou qui semblaient appels ailleurs par la liaison des ides.
-Il a fallu encore carter quelques paradoxes bizarres, quelques
-tymologies forces, qui ont jusqu'ici dcrdit les vrits
-innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqu dans
-l'appendice du discours prliminaire les passages de quelque
-importance qui ont t abrgs ou retranchs. Le jour n'est pas loin
-sans doute o, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est
-due, un intrt historique s'tendra sur tout ce qu'il a crit, et o
-ses erreurs ne pourront faire tort sa gloire; mais ce temps
-n'est pas encore venu.
-
- * * *
-
-On trouvera dans le discours et dans l'appendice qui le suit une vie
-complte de Vico. Le mmoire qu'il a lui-mme crit sur sa vie ne va
-que jusqu' la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrg ce
-morceau, en laguant toutes les ides qu'on devait retrouver dans la
-_Science nouvelle_, mais nous y avons ajout de nouveaux dtails,
-tirs des opuscules et des lettres de Vico, ou conservs par la
-tradition.
-
- * * *
-
-Plusieurs personnes nous ont prodigu leurs secours et leurs conseils.
-Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de les nommer toutes.
-
-M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux indits sur Vico, a bien
-voulu nous communiquer la plupart des ouvrages italiens que nous avons
-extraits ou cits; exemple trop rare de cette libralit d'esprit qui
-met tout en commun entre ceux qui s'occupent des mmes matires.
-On ne peut reconnatre une bont si dsintresse, mais rien n'en
-efface le souvenir.
-
-Des avocats distingus, MM. Renouard, Coeuret de Saint-George et
-Foucart, ont clair le traducteur sur plusieurs questions de droit.
-Mais il a t principalement soutenu dans son travail par M. Poret,
-professeur au collge de Sainte-Barbe. Si cette premire traduction
-franaise de la Science nouvelle, rsolvait d'une manire
-satisfaisante les nombreuses difficults que prsente l'original, elle
-le devrait en grande partie au zle infatigable de son amiti.
-
-
-
-
-DISCOURS
-
-SUR
-
-LE SYSTME ET LA VIE DE VICO.
-
-
-Dans la rapidit du mouvement critique imprim la philosophie par
-Descartes, le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce
-mouvement. Voil pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu
-en-de des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la
-rforme cartsienne, un gnie solitaire fondait la philosophie de
-l'histoire. N'accusons pas l'indiffrence des contemporains de Vico;
-essayons plutt de l'expliquer, et de montrer que la _Science
-nouvelle_ n'a t si nglige pendant le dernier sicle que parce
-qu'elle s'adressait au ntre.
-
-Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connatre d'abord et
-ensuite juger, s'tendre dans le monde extrieur et rentrer plus tard
-en soi-mme, s'en rapporter au sens commun et le soumettre l'examen
-du sens individuel. Cultiv dans la premire priode par la religion,
-par la posie et les arts, il accumule les faits dont la
-philosophie doit un jour faire usage. Il a dj le sentiment de bien
-des vrits, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate,
-un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possde, et
-que les attaques opinitres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de
-se les approprier en les dfendant. L'esprit humain, ainsi inquit
-dans la possession des croyances qui touchent de plus prs son tre,
-ddaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut
-lui attester; mais ds qu'il sera rassur, il sortira du monde
-intrieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'tude des faits
-historiques: en continuant de chercher le vrai il ne ngligera plus le
-vraisemblable, et la philosophie, comparant et rectifiant l'un par
-l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'tude
-de l'homme celle de l'humanit tout entire.
-
-Cette dernire poque commence pour nous. Ce qui nous distingue
-minemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre _tendance
-historique_. Dj nous voulons que les faits soient vrais dans leurs
-moindres dtails; le mme amour de la vrit doit nous conduire en
-chercher les rapports, observer les lois qui les rgissent,
-examiner enfin si l'histoire ne peut tre ramene une forme
-scientifique.
-
-Ce but dont nous approchons tous les jours, le gnie prophtique de Vico
-nous l'a marqu long-temps d'avance. Son systme nous apparat au
-commencement du dernier sicle, comme une admirable protestation de
-cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la sagesse du pass
-conserve dans les religions, dans les langues et dans l'histoire, sur
-cette sagesse vulgaire, mre de la philosophie, et trop souvent mconnue
-d'elle. Il tait naturel que cette protestation partt de l'Italie.
-Malgr le gnie subtil des Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme
-n'y tant point rgl par la Rforme dans son dveloppement, n'avait pu
-y obtenir un succs durable ni populaire. Le pass, li tout entier la
-cause de la religion, y conservait son empire. L'glise catholique
-invoquait sa perptuit contre les protestans, et par consquent
-recommandait l'tude de l'histoire et des langues. Les sciences qui, au
-moyen ge, s'taient rfugies et confondues dans le sein de la
-religion, avaient ressenti en Italie moins que partout ailleurs les bons
-et les mauvais effets de la division du travail; si la plupart avaient
-fait moins de progrs, toutes taient reste unies. L'Italie mridionale
-particulirement conservait ce got d'universalit, qui avait
-caractris le gnie de la grande Grce. Dans l'antiquit, l'cole
-pythagoricienne avait alli la mtaphysique et la gomtrie, la morale
-et la politique, la musique et la posie. Au treizime sicle, l'_ange
-de l'cole_ avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour
-accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'glise. Au
-dix-septime enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient
-seuls fidles cette dfinition antique de la jurisprudence: _scientia
-rerum divinarum atque humanarum_. C'tait dans une telle contre qu'on
-devait tenter pour la premire fois de fondre toutes les connaissances
-qui ont l'homme pour objet dans un vaste systme, qui rapprocherait
-l'une de l'autre l'histoire des faits et celle des langues, en les
-clairant toutes deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la
-philosophie et l'histoire, la science et la religion.
-
- * * *
-
-Nanmoins, on aurait peine comprendre ce phnomne, si Vico lui-mme
-ne nous avait fait connatre quels travaux prparrent la conception
-de son systme (_Vie de Vico crite par lui-mme_). Les dtails que
-l'on va lire sont tirs de cet inestimable monument; ceux qui ne
-pouvaient entrer ici ont t rejets dans l'appendice du discours.
-
-JEAN-BAPTISTE VICO, n Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reut
-l'ducation du temps; c'tait l'tude des langues anciennes, de la
-scholastique, de la thologie et de la jurisprudence. Mais il
-aimait trop les gnralits, pour s'occuper avec got de la pratique
-du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour dfendre son pre, gagna sa
-cause, et renona au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps
-aprs, la ncessit l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux
-neveux de l'vque d'Ischia. Retir pendant neuf annes dans la belle
-solitude de Vatolla, il suivit en libert la route que lui traait son
-gnie, et se partagea entre la posie, la philosophie et la
-jurisprudence. Ses matres furent les jurisconsultes romains, le divin
-Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-mme tant de rapport par
-son caractre mlancolique et ardent. On montre encore la petite
-bibliothque d'un couvent o il travaillait, et o il conut peut-tre
-la premire ide de la _Science nouvelle_.
-
-Lorsque Vico revint Naples (c'est lui-mme qui parle), il se vit
-comme tranger dans sa patrie. La philosophie n'tait plus tudie que
-dans les Mditations de Descartes, et dans son Discours sur la
-mthode, o il dsapprouve la culture de la posie, de l'histoire et
-de l'loquence. Le platonisme, qui au seizime sicle les avait si
-heureusement inspires, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscit la
-Grce antique en Italie, tait relgu dans la poussire des
-clotres. Pour le droit, les commentateurs modernes taient
-prfrs aux interprtes anciens. La posie corrompue par l'affterie,
-avait cess de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de
-Ptrarque. On cultivait mme peu la langue latine. Les sciences, les
-lettres taient galement languissantes.
-
-C'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent
-impunment leur originalit. Le gnie italien voulait suivre
-l'impulsion philosophique de la France et de l'Angleterre, et il
-s'annulait lui-mme. Un esprit vraiment italien ne pouvait se
-soumettre cette autre invasion de l'Italie par les trangers. Tandis
-que tout le sicle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se
-prcipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie,
-Vico eut le courage de remonter vers cette antiquit si ddaigne, et
-de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les
-critiques, et se mit tudier les originaux, comme on l'avait fait
-la renaissance des lettres.
-
-Fortifi par ces tudes profondes, il osa attaquer le cartsianisme,
-non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crdit,
-mais aussi dans sa mthode que ses adversaires mme avaient embrasse,
-et par laquelle il rgnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours
-o il compare la mthode d'enseignement suivie par les modernes celle
-des anciens[1], avec quelle sagacit il marque les inconvniens de la
-premire. Nulle part les abus de la nouvelle philosophie n'ont t
-attaqus avec plus de force et de modration: l'loignement pour les
-tudes historiques, le ddain du sens commun de l'humanit, la manie de
-rduire en art ce qui doit tre laiss la prudence individuelle,
-l'application de la mthode gomtrique aux choses qui comportent le
-moins une dmonstration rigoureuse, etc. Mais en mme temps ce grand
-esprit, loin de se ranger parmi les dtracteurs aveugles de la rforme
-cartsienne, en reconnat hautement le bienfait: il voyait de trop haut
-pour se contenter d'aucune solution incomplte: Nous devons beaucoup
-Descartes qui a tabli le sens individuel pour rgle du vrai; c'tait un
-esclavage trop avilissant, que de faire tout reposer sur l'autorit.
-Nous lui devons beaucoup pour avoir voulu soumettre la pense la
-mthode; l'ordre des scolastiques n'tait qu'un dsordre. Mais vouloir
-que le jugement de l'individu rgne seul, vouloir tout assujtir la
-mthode gomtrique, c'est tomber dans l'excs oppos. Il serait temps
-dsormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement individuel,
-mais avec les gards dus l'autorit; d'employer la mthode, mais une
-mthode diverse selon la nature des choses.[2]
-
-[Note 1: Il y propose le problme suivant: _Ne pourrait-on pas
-animer d'un mme esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que
-les sciences se donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une
-universit d'aujourd'hui reprsentt un Platon ou un Aristote, avec
-tout le savoir que nous avons de plus que les anciens?_]
-
-[Note 2: _Rponse un article du journal littraire d'Italie_ o
-l'on attaquait le livre _De antiquissim Italorum sapienti ex
-originibus lingu latin cruend_. 1711.]
-
-Celui qui assignait la vrit le double _criterium_ du sens individuel
-et du sens commun, se trouvait ds-lors dans une route part. Les
-ouvrages qu'il a publis depuis, n'ont plus un caractre polmique. Ce
-sont des discours publics, des opuscules, o il tablit sparment les
-opinions diverses qu'il devait plus tard runir dans son grand systme.
-L'un de ces opuscules est intitul: _Essai d'un systme de
-jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains serait expliqu
-par les rvolutions de leur gouvernement_. Dans un autre, il entreprend
-de prouver que _la sagesse italienne des temps les plus reculs peut se
-dcouvrir dans les tymologies latines_. C'est un trait complet de
-mtaphysique, trouv dans l'histoire d'une langue[3]. On peut nanmoins
-faire sur ces premiers travaux de Vico une observation qui montre tout
-le chemin qu'il avait encore parcourir pour arriver la _Science
-nouvelle_: c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence romaine,
-et celle qu'il dcouvre dans la langue des anciens Italiens, au gnie
-des jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il
-le fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations.
-Il croit encore que la civilisation italienne, que la lgislation
-romaine, ont t importes en Italie, de l'gypte ou de la Grce.
-
-[Note 3: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transport
-les ides dans la _Science nouvelle_. Nous en donnerons prochainement
-une traduction.]
-
-Jusqu'en 1719, l'unit manqua aux recherches de Vico; ses auteurs
-favoris avaient t jusque-l Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux
-ne pouvait la lui donner: Le second considre l'homme tel qu'il est,
-le premier tel qu'il doit tre; Platon contemple l'honnte avec la
-sagesse spculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique.
-Bacon runit ces deux caractres (_cogitare_, _videre_). Mais Platon
-cherche dans la sagesse vulgaire d'Homre, un ornement plutt qu'une
-base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne la suite des
-vnemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez
-abstraction des temps et des lieux pour atteindre aux plus hautes
-gnralits. Grotius a un mrite qui leur manque; il enferme dans son
-systme de droit universel la philosophie et la thologie, en les
-appuyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, et
-sur celle des langues.
-
-La lecture de Grotius fixa ses ides et dtermina la conception de son
-systme. Dans un discours prononc en 1719, il traita le sujet suivant:
-Les lmens de tout le savoir divin et humain peuvent se rduire
-trois, _connatre_, _vouloir_, _pouvoir_. Le principe unique en est
-l'intelligence. L'oeil de l'intelligence, c'est--dire la raison, reoit
-de Dieu la lumire du vrai ternel. Toute science vient de Dieu,
-retourne Dieu, est en Dieu[4]. Et il se chargeait de prouver la
-fausset de tout ce qui s'carterait de cette doctrine. C'tait,
-disaient quelques-uns, promettre plus que Pic de la Mirandole, quand il
-afficha ses thses _de omni scibili_. En effet Vico n'avait pu dans un
-discours montrer que la partie philosophique de son systme, et avait
-t oblig d'en supprimer les preuves, c'est--dire toute la partie
-philologique. S'tant mis ainsi dans l'heureuse ncessit d'exposer
-toutes ses ides, il ne tarda pas publier deux essais intituls:
-_Unit de principe du droit universel_, 1720;--_Harmonie de la science
-du jurisconsulte_ (_de constanti jurisprudentis_), c'est--dire, accord
-de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu aprs (1722) il fit
-paratre des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait
-Homre la critique nouvelle dont il y avait expos les principes.
-
-[Note 4: Omnis divin atque human eruditionis elementa tria,
-nosse, velle, posse: quorum principium unum mens; cujus oculus ratio,
-cui terni veri lumen prbet Deus......--Hc tria elementa, qu tam
-existere, et nostra esse, qum nos vivere cert scimus, un ill re,
-de qu omnin dubitare non possumus, nimirm cogitatione explicemus:
-quod qu facilis faciamus, hanc tractationem universam divido in
-partes tres: in quarum prim omnia scientiarum principia Deo esse:
-in secund, divinum lumen, sive ternum verum per hc tria, qu
-proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes un
-arctissim complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas
-ad Deum ipsarum principium revocare: in terti, quidquid usqum de
-divin ac human eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod
-cum his principiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse
-demonstremus. Atque ade de divinarum atque humanarum rerum notiti
-hc agam tria, de origine, de circulo, de constanti; et ostendam,
-origine, omnes Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes;
-constanti, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas prter Deum
-tenebras esse et errores.]
-
-Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un mme corps de
-doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en
-1725, sous le titre de: _Principes d'une science nouvelle, relative
-la nature commune des nations, au moyen desquels on dcouvre de
-nouveaux principes du droit naturel des gens_. Cette premire dition
-de la _Science nouvelle_, est aussi le dernier mot de l'auteur, si
-l'on considre le fond des ides. Mais il en a entirement chang la
-forme dans les autres ditions publies de son vivant. Dans la
-premire, il suit encore une marche analytique[5]. Elle est
-infiniment suprieure pour la clart. Nanmoins c'est dans
-celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherch de prfrence le
-gnie de Vico. Il y dbute par des axiomes, en dduit toutes les ides
-particulires et s'efforce de suivre une mthode gomtrique que le
-sujet ne comporte pas toujours. Malgr l'obscurit qui en rsulte,
-malgr l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur
-nglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du systme,
-prsent de cette manire, une grandeur imposante, et une sombre
-posie qui fait penser celle de Dante. Nous avons traduit en
-l'abrgeant l'dition de 1744; mais, dans l'expos du systme que l'on
-va lire, nous nous sommes souvent rapprochs de la mthode que
-l'auteur avait suivie dans la premire, et qui nous a paru convenir
-davantage un public franais.
-
-[Note 5: Vico a trs bien marqu lui-mme les progrs de sa
-mthode: Ce qui me dplat dans mes livres sur le droit universel
-(_De juris uno principio_, et _De constanti jurisprudentis_), c'est
-que j'y pars des ides de Platon et d'autres grands philosophes, pour
-descendre l'examen des intelligences bornes et stupides des
-premiers hommes qui fondrent l'humanit paenne; tandis que j'aurais
-d suivre une marche toute contraire. De l les erreurs o je suis
-tomb dans certaines matires...--Dans la premire dition de la
-Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matire, au moins dans
-l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des ides, en les
-sparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre
-eux. Je parlais de la mthode propre la Science nouvelle, en la
-sparant des principes des ides et des principes des langues.
-_Additions une prface de la Science nouvelle, publies avec
-d'autres pices indites de Vico, par M. Antonio Giordano_, 1818.
-Ajoutons cette critique, que, dans la premire dition, il conoit
-pour l'humanit l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette ide,
-que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparat plus
-dans les ditions suivantes.]
-
- * * *
-
-Dans cette varit infinie d'actions et de penses, de
-moeurs et de langues que nous prsente l'histoire de l'homme, nous
-retrouvons souvent les mmes traits, les mmes caractres. Les nations
-les plus loignes par les temps et par les lieux suivent dans leurs
-rvolutions politiques, dans celles du langage, une marche
-singulirement analogue. Dgager les phnomnes rguliers des
-accidentels, et dterminer les lois gnrales qui rgissent les
-premiers; tracer l'histoire universelle, ternelle, qui se produit
-dans le temps sous la forme des histoires particulires, dcrire le
-cercle idal dans lequel tourne le monde rel, voil l'objet de la
-nouvelle science. Elle est tout -la-fois la philosophie et l'histoire
-de l'humanit.
-
-Elle tire son unit de la religion, principe producteur et
-conservateur de la socit. Jusqu'ici on n'a parl que de thologie
-naturelle; la Science nouvelle est une thologie sociale, une
-dmonstration historique de la Providence, une histoire des dcrets
-par lesquels, l'insu des hommes et souvent malgr eux, elle a
-gouvern la grande cit du genre humain. Qui ne ressentira un divin
-plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des
-nations, si vari de caractres, de temps et de lieux, dans
-l'uniformit des ides divines?
-
-Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme et de le
-perfectionner; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des
-principes de la civilisation d'o elles sont toutes sorties. La
-science qui nous rvlerait ces principes, nous mettrait mme de
-mesurer la carrire que parcourent les peuples dans leurs progrs et
-leur dcadence, de calculer les ges de la vie des nations. Alors on
-connatrait les moyens par lesquels une socit peut s'lever ou se
-ramener au plus haut degr de civilisation dont elle soit susceptible,
-alors seraient accordes la thorie et la pratique, les savans et les
-sages, les philosophes et les lgislateurs, la sagesse de rflexion
-avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'carterait des principes de
-cette science de l'_humanisation_, qu'en abdiquant le caractre
-d'homme, et se sparant de l'humanit.
-
- * * *
-
-La Science nouvelle puise deux sources: la philosophie, la
-philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison; la
-philologie observe le rel; c'est la science des faits et des langues.
-La philosophie doit appuyer ses thories sur la certitude des faits;
-la philologie emprunter la philosophie ses thories pour lever les
-faits au caractre de vrits universelles ternelles.
-
-Quelle philosophie sera fconde? celle qui relvera, qui
-dirigera l'homme dchu et toujours dbile, sans l'arracher sa
-nature, sans l'abandonner sa corruption. Ainsi nous fermons l'cole
-de la Science nouvelle aux stociens qui veulent la mort des sens, aux
-picuriens qui font des sens la rgle de l'homme; ceux-l s'enchanent
-au destin, ceux-ci s'abandonnent au hasard; les uns et les autres
-nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme, et devraient
-s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire, nous admettons dans
-notre cole les philosophes politiques, et surtout les platoniciens,
-parce qu'ils sont d'accord avec tous les lgislateurs sur nos trois
-principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, ncessit
-de modrer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalit
-de l'me. Ces trois vrits philosophiques rpondent autant de faits
-historiques: institution universelle des religions, des mariages et
-des spultures. Toutes les nations ont attribu ces trois choses un
-caractre de saintet; elles les ont appeles _humanitatis commercia_
-(Tacite), et par une expression plus sublime encore, _foedera
-generis humani_.
-
-La philologie, science du rel, science des faits historiques et des
-langues, fournira les matriaux la science du vrai, la
-philosophie. Mais le rel, ouvrage de la libert de l'individu, est
-incertain de sa nature. Quel sera le _criterium_, au moyen duquel
-nous dcouvrirons dans sa mobilit le caractre immuable du
-vrai?... le sens commun, c'est--dire le jugement irrflchi d'une
-classe d'homme, d'un peuple, de l'humanit; l'accord gnral du sens
-commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens
-commun, la sagesse vulgaire, est la rgle que Dieu a donne au monde
-social.
-
-Cette sagesse est une sous la double forme des actions et des langues,
-quelque varies qu'elles puissent tre par l'influence des causes
-locales, et son unit leur imprime un caractre analogue chez les
-peuples les plus isols. Ce caractre est surtout sensible dans tout
-ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les
-ides qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les
-comprennent tous de mme sous des expressions diverses; on le voit
-dans les proverbes qui sont les maximes de la sagesse vulgaire.
-N'essayons pas d'expliquer cette uniformit du droit naturel en
-supposant qu'un peuple l'a communiqu tous les autres. Partout il
-est indigne, partout il a t fond par la Providence dans les
-moeurs des nations.
-
-Cette identit de la pense humaine, reconnue dans les actions et dans
-le langage, rsout le grand problme de la sociabilit de l'homme, qui
-a tant embarrass les philosophes; et si l'on ne trouvait point le
-noeud dli, nous pourrions le trancher d'un mot: _Nulle
-chose ne reste long-temps hors de son tat naturel; l'homme est
-sociable, puisqu'il reste en socit_.
-
-Dans le dveloppement de la socit humaine, dans la marche de la
-civilisation, on peut distinguer trois ges, trois priodes; ge divin
-ou thocratique, ge hroque, ge humain ou civilis. cette
-division rpond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est
-surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette
-classification est manifeste. Celle que nous parlons a d tre
-prcde par une langue mtaphorique et potique et celle-ci par une
-langue hiroglyphique ou sacre.
-
-Nous nous occuperons principalement des deux premires priodes. Les
-causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent tre
-recherches dans les ges que nous nommons barbares, et qu'il serait
-mieux d'appeler religieux et potiques; toute la sagesse du genre humain
-y tait dj, dans son bauche et dans son germe. Mais lorsque nous
-essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de difficults
-nous arrtent! La plupart des monumens ont pri, et ceux mmes qui nous
-restent ont t altrs, dnaturs par les prjugs des ges suivans. Ne
-pouvant expliquer les origines de la socit, et ne se rsignant point
-les ignorer, on s'est reprsent la barbarie antique d'aprs la
-civilisation moderne. Les vanits nationales ont t soutenues par la
-vanit des savans qui mettent leur gloire reculer l'origine de leurs
-sciences favorites. Frapp de l'heureux instinct qui guida les premiers
-hommes, on s'est exagr leurs lumires, et on leur a fait honneur d'une
-sagesse qui tait celle de Dieu. Pour nous, persuads qu'en toute chose
-les commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les
-Zoroastre, les Herms et les Orphes moins comme les auteurs que comme
-les produits et les rsultats de la civilisation antique, et nous
-rapporterons l'origine de la socit paenne au sens commun qui
-rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers
-ges.
-
-Les fondateurs de la socit sont pour nous ces cyclopes dont parle
-Homre, ces gants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien
-que l'histoire sacre. Aprs le dluge, les premiers hommes, except
-les patriarches anctres du peuple de Dieu, durent revenir la vie
-sauvage, et par l'effet de l'ducation la plus dure, reprirent la
-taille gigantesque des hommes ant-diluviens. (_Nudi ac sordidi in hos
-artus, in hc corpora, qu miramur, excrescunt._ TACITI _Germania_.)
-
-Ils s'taient disperss dans la vaste fort qui couvrait la terre,
-tout entiers aux besoins physiques, farouches, sans loi, sans
-Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles; plus les
-phnomnes taient rguliers, et par consquent dignes d'admiration,
-plus l'habitude les leur rendait indiffrents. Qui pouvait dire
-comment s'veillerait la pense humaine?... Mais le tonnerre s'est
-fait entendre, ses terribles effets sont remarqus; les gants
-effrays reconnaissent la premire fois une puissance suprieure, et
-la nomment Jupiter; ainsi dans les traditions de tous les peuples,
-_Jupiter terrasse les gants_. C'est l'origine de l'idoltrie, fille
-de la crdulit, et non de l'imposture, comme on l'a tant rpt.
-
-L'idoltrie fut ncessaire au monde, _sous le rapport social_: quelle
-autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait
-dompt le stupide orgueil de la force, qui jusque-l isolait les
-individus?--_sous le rapport religieux_: ne fallait--il pas que
-l'homme passt par cette religion des sens, pour arriver celle de la
-raison, et de celle-ci la religion de la foi?
-
-Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage
-critiqu de la brutalit l'humanit? Comment dans un tat de
-civilisation aussi avanc que le ntre, lorsque les esprits ont acquis
-par l'usage des langues, de l'criture et du calcul, une habitude
-invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces
-premiers hommes plongs tout entiers dans les sens, et comme
-ensevelis dans la matire? Il nous reste heureusement sur l'enfance de
-l'espce et sur ses premiers dveloppemens le plus certain, le plus
-naf de tous les tmoignages: c'est l'enfance de l'individu.
-
-L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mmoire,
-imitateur au plus haut degr, son imagination est puissante en
-proportion de son incapacit d'abstraire. Il juge de tout d'aprs
-lui-mme, et suppose la volont partout o il voit le mouvement.
-
-Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute la nature un
-vaste corps anim, passionn comme eux. Ils parlaient souvent par
-signes; ils pensrent que les clairs et la foudre taient les signes
-de cet tre terrible. De nouvelles observations multiplirent les
-signes de Jupiter, et leur runion composa une langue mystrieuse, par
-laquelle il daignait faire connatre aux hommes ses volonts.
-L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de
-divination, thologie mystique, mythologie, muse.
-
-Peu--peu tous les phnomnes de la nature, tous les rapports de la
-nature l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de divinits.
-Prter la vie aux tres inanims, prter un corps aux choses
-immatrielles, composer des tres qui n'existent compltement dans
-aucune ralit, voil la triple cration du monde fantastique de
-l'idoltrie. Dieu dans sa pure intelligence, cre les tres par cela
-qu'il les connat; les premiers hommes, puissans de leur ignorance,
-craient leur manire par la force d'une imagination, si je puis le
-dire, toute matrielle. _Pote_ veut dire _crateur_; ils taient donc
-potes, et telle fut la sublimit de leurs conceptions qu'ils s'en
-pouvantrent eux-mmes, et tombrent tremblans devant leur ouvrage.
-(_Fingunt simul creduntque._ TACITE.)
-
-C'est pour cette posie _divine_ qui crait et expliquait le monde
-invisible, qu'on inventa le nom de _sagesse_, revendiqu ensuite par
-la philosophie. En effet la posie tait dj pour les premiers ges
-une philosophie sans abstraction, toute d'imagination et de sentiment.
-Ce que les philosophes _comprirent_ dans la suite, les potes
-l'avaient _senti_; et si, comme le dit l'cole, _rien n'est dans
-l'intelligence qui n'ait t dans le sens_, les potes furent le
-_sens_ du genre humain, les philosophes en furent l'_intelligence_.[6]
-
-[Note 6: _Philosophie est une posie sophistique._ MONTAIGNE; III
-v., p. 216 dit. Lefebvre.]
-
-Les signes par lesquels les hommes commencrent exprimer leurs
-penses, furent les objets mmes qu'ils avaient diviniss. Pour dire
-_la mer_, ils la montraient de la main; plus tard ils dirent
-_Neptune_. C'est la _langue des dieux_ dont parle Homre.
-Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des
-Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire _divin_ de ces deux
-peuples. Originairement la langue _divine_ ne pouvant se parler que
-par actions, presque toute action tait consacre; la vie n'tait pour
-ainsi dire qu'une suite d'_actes muets de religion_. De l restrent
-dans la jurisprudence romaine, les _acta legitima_, cette pantomime
-qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiroglyphes
-furent l'criture propre cette langue imparfaite, loin qu'ils aient
-t invents par les philosophes pour y cacher les mystres d'une
-sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont t forces de
-commencer ainsi, en attendant qu'elles se formassent un meilleur
-systme de langage et d'criture. Cette langue muette convenait un
-ge o dominaient les religions; elles veulent tre respectes, plutt
-que _raisonnes_.
-
-Dans l'ge _hroque_, la langue _divine_ subsistait encore, la langue
-_humaine_ ou articule commenait; mais cet ge en eut de plus une qui
-lui fut propre; je parle des emblmes, des devises, nouveau genre de
-signes qui n'ont qu'un rapport indirect la pense. C'est cette
-langue que _parlent_ les armes des hros; elle est reste celle de la
-discipline militaire. Transporte dans la langue articule,
-elle dut donner naissance aux comparaisons, aux mtaphores, etc. En
-gnral la mtaphore fait le fond des langues.
-
-Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des
-tymologies, c'est que la marche des ides correspond celle des
-choses. Or les degrs de la civilisation peuvent tre ainsi indiqus:
-_Forts_, _cabanes_, _villages_, _cits_ ou socits de citoyens,
-_acadmies_ ou socits de savans; les hommes habitent d'abord les
-_montagnes_, ensuite les _plaines_, enfin les _rivages_. Les ides, et
-les perfectionnemens du langage ont d suivre cet ordre. Ce principe
-tymologique suffit pour les langues indignes, pour celles des pays
-barbares qui restent impntrables aux trangers, jusqu' ce qu'ils
-leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre
-combien les philologues ont eu tort d'tablir que la signification des
-langues est arbitraire. Leur origine fut naturelle, leur signification
-doit tre fonde en nature. On peut l'observer dans le latin, langue
-_plus hroque_, moins raffine que le grec; tous les mots y sont
-tirs par figures d'objets agrestes et sauvages.
-
-La langue _hroque_ employa pour noms communs des noms propres ou des
-noms de peuples. Les anciens Romains disaient un _Tarentin_ pour un
-homme parfum. Tous les peuples de l'antiquit dirent un
-_Hercule_ pour un hros. Cette cration des caractres idaux qui
-semblerait l'effort d'un art ingnieux, fut une ncessit pour
-l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premires personnes, des
-premires choses qu'il a vues, il les donne toutes celles en qui il
-remarque quelqu'analogie. De mme les premiers hommes, incapables de
-former l'ide abstraite du _pote_, du _hros_, nommrent tous les
-hros du nom du premier hros, tous les potes, etc. Par un effet de
-notre amour instinctif de l'uniformit, ils ajoutrent ces premires
-ides des fictions singulirement en harmonie avec les ralits, et
-peu--peu les noms de _hros_, de _pote_, qui d'abord dsignaient tel
-individu, comprirent tous les caractres de perfection qui pouvaient
-entrer dans le type idal de l'_hrosme_, de la _posie_. Le _vrai
-potique_, rsultat de cette double opration, fut plus vrai que le
-_vrai rel_; quel hros de l'histoire remplira le _caractre hroque_
-aussi bien que l'Achille de l'Iliade?
-
-Cette tendance des hommes placer des types idaux sous des noms
-propres, a rempli de difficults et de contradictions apparentes les
-commencemens de l'histoire. Ces types ont t pris pour des individus.
-Ainsi toutes les dcouvertes des anciens gyptiens appartiennent un
-Herms; la premire constitution de Rome, mme dans cette
-partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout arme de
-la tte de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grce
-hroque composent la vie d'Hercule; Homre enfin nous apparat seul
-sur le passage des temps hroques ceux de l'histoire, comme le
-reprsentant d'une civilisation tout entire. Par un privilge
-admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfants par le
-temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mmes, et ils
-semblent crer leur sicle et leur patrie. Comment s'tonner que
-l'antiquit en ait fait des dieux?
-
-Considrez les noms d'Herms, de Romulus, d'Hercule et d'Homre, comme
-les expressions de tel caractre national telle poque, comme
-dsignant les types de l'esprit inventif chez les gyptiens, de la
-socit romaine dans son origine, de l'hrosme grec, de la posie
-populaire des premiers ges chez la mme nation, les difficults
-disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clart immense
-luit dans la tnbreuse antiquit.
-
-Prenons Homre, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa vie
-et de son caractre deviennent, par cette interprtation, des
-convenances, des ncessits. _Pourquoi tous les peuples grecs se
-sont-ils disput sa naissance_, l'ont-ils revendiqu pour citoyen? c'est
-que chaque tribu retrouvait en lui son caractre, c'est que la Grce s'y
-reconnaissait, c'est qu'elle tait elle-mme Homre.--_Pourquoi des
-opinions si diverses sur le temps o il vcut?_ c'est qu'il vcut en
-effet pendant les cinq sicles qui suivirent la guerre de Troie, dans la
-bouche et dans la mmoire des hommes.--_Jeune, il composa l'Iliade...._
-La Grce, jeune alors, toute ardente de passions sublimes, violentes,
-mais gnreuses, fit son hros d'Achille, le hros de la force. _Dans sa
-vieillesse, il composa l'Odysse..._ La Grce plus mre, conut
-long-temps aprs le caractre d'Ulysse, le hros de la sagesse.--_Homre
-fut pauvre et aveugle...._ dans la personne des rapsodes, qui
-recueillaient les chants populaires, et les allaient rptant de ville
-en ville, tantt sur les places publiques, tantt dans les ftes des
-dieux. Alors comme aujourd'hui les aveugles devaient mener le plus
-souvent cette vie mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supriorit de
-leur mmoire les rendait plus capables de retenir tant de milliers de
-vers.
-
-Homre n'tant plus un homme, mais dsignant l'ensemble des chants
-improviss par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se
-trouve justifi de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la
-bassesse d'images, et des licences, et du mlange des dialectes.
-Qui pourrait s'tonner encore qu'il ait lev les hommes
-la grandeur des dieux, et rabaiss les dieux aux faiblesses humaines?
-le vulgaire ne fait-il pas les dieux a son image?
-
-Le gnie d'Homre s'explique aussi sans peine; l'incomparable
-puissance d'invention qu'on admire dans ses caractres, l'originalit
-sauvage de ses comparaisons, la vivacit de ses peintures de morts et
-de batailles, son pathtique sublime, tout cela n'est pas le gnie
-d'un homme, c'est celui de l'ge hroque. Quelle force de jeunesse
-n'ont pas alors l'imagination, la mmoire, et les passions qui
-inspirent la posie?
-
-Les trois principaux titres d'Homre sont dsormais mieux motivs:
-c'est bien le fondateur de la civilisation en Grce, le pre des
-potes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier
-titre mrite une explication: les philosophes ne tirrent point leurs
-systmes d'Homre, quoiqu'ils cherchassent les autoriser de ses
-fables; mais ils y trouvrent rellement une occasion de recherches,
-et une facilit de plus pour exposer et populariser leurs doctrines.
-
-Cependant on peut insister: _en supposant qu'un peuple entier ait t
-pote, comment put-il inventer les artifices du style, ces pisodes, ces
-tours heureux, ce nombre potique....?_ et comment et-il pu ne pas les
-inventer? les tours ne vinrent que de la difficult de s'exprimer; les
-pisodes de l'inhabilet qui ne sait pas distinguer et carter les
-choses qui ne vont pas au but. Quant au nombre musical et potique, il
-est naturel l'homme; les bgues s'essaient parler en chantant; dans
-la passion, la voix s'altre et approche du chant. Partout les vers
-prcdrent la prose.
-
-Passer de la posie la prose, c'tait abstraire et gnraliser; car
-le langage de la premire est tout concret, tout particulier. La
-posie elle-mme, quoiqu'elle sortt alors de l'usage vulgaire, reut
-aussi les expressions gnrales; aux noms propres, qui, dans
-l'indigence des langues, lui avaient servi dsigner les caractres,
-elle substitua des noms imaginaires, et conut des caractres purement
-idaux; ce fut l le commencement de son troisime ge, de l'ge
-_humain_ de la posie.
-
- * * *
-
-L'origine de la religion, de la posie et des langues tant
-dcouverte, nous connaissons celle de la socit paenne. Les pomes
-d'Homre en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des
-premiers sicles de Rome, qui nous prsente le meilleur commentaire de
-l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant t fonde lorsque
-les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrs,
-l'hrosme romain jeune encore, au milieu de peuples dj
-mrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'tait
-exprim en langue hroque.
-
-Le commencement de la religion fut celui de la socit. Les gans,
-effrays par la foudre qui leur rvle une puissance suprieure, se
-rfugient dans les cavernes. L'tat bestial finit avec leurs courses
-vagabondes; ils s'assurent d'un asile rgulier, ils y retiennent une
-compagne par la force, et la famille a commenc. Les premiers pres de
-famille sont les premiers prtres; et comme la religion compose encore
-toute la sagesse, les premiers sages; matres absolus de leur famille,
-ils sont aussi les premiers rois; de l le nom de _patriarches_ (pres
-et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut tre que
-dur et cruel; le Polyphme d'Homre est aux yeux de Platon l'image des
-premiers pres de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que
-les hommes dompts par le gouvernement de la famille se trouvent
-prpars obir aux lois du gouvernement civil qui va succder. Mais
-ces rois absolus de la famille sont eux-mmes soumis aux puissances
-divines, dont ils interprtent les ordres leurs femmes et leurs
-enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise
-un Dieu, le gouvernement est en effet thocratique.
-
-Voil l'ge d'or, tant clbr par les potes, l'ge o les
-dieux rgnent sur la terre. Toute la vertu de cet ge, c'est une
-superstition barbare qui sert pourtant contenir les hommes, malgr
-leur brutalit et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous
-inspirent ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous
-leur influence que se sont formes les plus illustres socits du
-monde; l'athisme n'a rien fond.
-
-Bientt la famille ne se composa pas seulement des individus lis par
-le sang. Les malheureux qui taient rests dans la promiscuit des
-biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant
-chapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts,
-situs sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, _vetus
-urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. Les forts tuaient les
-violens et protgeaient les rfugis. Issus de Jupiter, c'est--dire,
-ns sous ses auspices, ils taient hros par la naissance et par la
-vertu. Ainsi se forma le caractre idal de l'Hercule antique; les
-hros taient _hraclides_, enfans d'Hercule, comme les sages taient
-appels enfans de la sagesse, etc.
-
-Les nouveaux venus, conduits dans la socit par l'intrt, non par la
-religion, ne partagrent pas les prrogatives des hros,
-particulirement celle du mariage solennel. Ils avaient t reus
-condition de servir leurs dfenseurs comme esclaves; mais,
-devenus nombreux, ils s'indignrent de leur abaissement, et
-demandrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout o
-les hros furent vaincus, ils leur cdrent des terres qui devaient
-toujours relever d'eux; ce fut la premire _loi agraire_, et l'origine
-des _clientelles_ et des _fiefs_.
-
-Ainsi s'organisa la cit: les pres de famille formrent une classe de
-_nobles_, de _patriciens_, conservant le triple caractre de rois de
-leur maison, de prtres et de sages, c'est--dire, de dpositaires des
-auspices. Les rfugis composrent une classe de _plbiens_,
-_compagnons_, _cliens_, _vassaux_, sans autre droit que la jouissance
-des terres, qu'ils tenaient des nobles.
-
-Les cits hroques furent toutes gouvernes aristocratiquement; les
-rois des familles soumirent leur empire domestique celui de leur
-ordre. Les principaux de l'ordre hroque furent appels _rois_ de la
-cit, et administrrent les affaires communes, en ce qui touchait la
-guerre et la religion.
-
-Ces petites socits taient essentiellement guerrires ([Grec: polis,
-polimos]). _tranger_ (_hostis_), dans leur langage, est synonyme
-d'_ennemi_. Les hros s'honoraient du nom de brigands (Voy. Thucydide),
-et exeraient en effet le brigandage ou la piraterie. l'intrieur,
-les cits hroques n'taient pas plus tranquilles. Les anciens nobles,
-dit Aristote (_Politique_), juraient une ternelle inimiti aux
-plbiens. L'histoire romaine nous le confirme: les plbiens
-combattaient pour l'intrt des nobles, leurs propres dpens, et
-ceux-ci les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs cachots
-particuliers, les dchiraient de coups de fouets. Mais l'amour de
-l'honneur, qui entretient dans les rpubliques aristocratiques cette
-violente rivalit des ordres, cause en rcompense dans la guerre une
-gnreuse mulation. Les nobles se dvouent au salut de la patrie,
-auquel tiennent tous les privilges de leur ordre; les plbiens, par
-des exploits signals, cherchent se montrer dignes de partager les
-privilges des nobles. Ces querelles, qui tendent tablir l'galit,
-sont le plus puissant moyen d'agrandir les rpubliques.
-
- * * *
-
-Pour complter ce tableau des ges divin et hroque, nous
-rapprocherons l'histoire du droit civil de celle du droit politique.
-Dans la premire, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la
-seconde. Si les gouvernemens rsultent des moeurs, la jurisprudence
-varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les
-historiens, ni les jurisconsultes; ils nous expliquent les lois, nous
-en rappellent l'institution sans en marquer les rapports
-avec les rvolutions politiques; ainsi ils nous prsentent les faits
-isols de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence
-antique des Romains fut entoure de tant de solennits, de tant de
-mystres; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens.
-
-Au premier ge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonn d'en
-haut, c'est ce que les dieux ont rvl par les auspices, par les
-oracles et autres signes matriels. Le droit est fond sur une
-autorit divine. Demander la moindre explication serait un blasphme.
-Admirons la Providence qui permit qu' une poque o les hommes
-taient incapables de discerner le droit, la raison vritable, ils
-trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La
-jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait tre que la
-connaissance des rites religieux; la justice tait tout entire dans
-l'observation de certaines pratiques, de certaines crmonies. De l le
-respect superstitieux des Romains pour les _acta legitima_; chez eux,
-les noces, le testament taient dits _justa_, lorsque les crmonies
-requises avaient t accomplies.
-
-Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est eux qu'en appelaient
-ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme
-tmoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion
-se rgularisrent, les coupables furent dvous, anathmatiss; sur
-cette sentence, ils devaient tre mis mort. On la prononait contre
-un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (_pura et pia
-bella_) taient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un
-caractre de religion; les hrauts qui les dclaraient, dvouaient les
-ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus
-taient considrs comme sans dieux; les rois trans derrire le char
-des triomphateurs romains taient offerts au Capitole Jupiter
-Frtrien, et del immols.
-
-Les duels furent encore une espce de jugement des dieux. _Les
-rpubliques anciennes_, dit Aristote dans sa Politique, _n'avaient pas
-de lois judiciaires pour punir les crimes et rprimer la violence_. Le
-duel offrait seul un moyen d'empcher que les guerres individuelles ne
-s'ternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause rellement
-juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le _droit
-hroque_ fut celui de la force.
-
-La violence des hros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de la
-parole. Une fois prononce, la parole tait pour eux sainte comme la
-religion, immuable comme le pass (_fas_, _fatum_, de _fari_). Aux actes
-religieux qui composaient seuls toute la justice de l'ge divin, et
-qu'on pourrait appeler _formules d'actions_, succdrent des _formules
-parles_. Les secondes hritrent du respect qu'on avait eu pour les
-premires, et la superstition de ces formules fut inflexible,
-impitoyable: _Uti lingu nuncupassit, ita jus esto_ (douze tables):
-Agamemnon a prononc qu'il immolerait sa fille; il faut qu'il l'immole.
-Ne crions pas comme Lucrce, _tantum relligio potuit suadere
-malorum!_... Il fallait cette horrible fidlit la parole dans ces
-temps de violence; la faiblesse soumise la force avait craindre de
-moins ses caprices.--L'quit de cet ge n'est donc pas l'_quit
-naturelle_, mais l'_quit civile_; elle est dans la jurisprudence ce
-que la _raison d'tat_ est en politique, un principe d'utilit, de
-conservation pour la socit.
-
-La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans
-l'application prcise, dans l'appropriation du langage un but
-d'intrt. C'est l la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens
-jurisconsultes romains avec leur fameux _cavere_. _Rpondre sur le
-droit_, ce n'tait pour eux autre chose que prcautionner les
-consultans, et les prparer circonstancier devant les tribunaux le
-cas contest, de manire que les formules d'actions s'y rapportassent
-de point en point, et que le prteur ne pt refuser de les
-appliquer.--Imites des formules religieuses, les formules lgales de
-l'ge hroque furent enveloppes des mmes mystres: le
-secret, l'attachement aux choses tablies sont l'me des rpubliques
-aristocratiques.
-
-Les formules religieuses, tant toutes en action, n'avaient rien de
-gnral; les formules lgales dans leurs commencemens n'ont rapport
-qu' un fait, un individu; ce sont de simples exemples d'aprs
-lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute
-particulire encore, n'a pour elle que l'autorit (_dura est, sed
-scripta est_); elle n'est pas encore fonde en principe, en _vrit_.
-Jusque-l, il n'y a qu'un droit civil; avec l'ge _humain_ commence le
-droit naturel, le droit de l'humanit raisonnable. La justice de ce
-dernier ge considre le mrite des faits et des personnes; une
-justice aveugle serait faussement impartiale; son galit apparente
-serait en effet ingalit. Les exceptions, les privilges sont souvent
-demands par l'quit naturelle; aussi les gouvernemens humains savent
-faire plier la loi dans l'intrt de l'galit mme.
-
- mesure que les dmocraties et les monarchies remplacent les
-aristocraties hroques, l'importance de la loi civile domine de plus
-en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intrts
-privs des citoyens taient renferms dans les intrts publics; sous
-les gouvernemens _humains_, et surtout sous les monarchies, les
-intrts publics n'occupent les esprits qu' propos des
-intrts privs; d'ailleurs les moeurs s'adoucissant, les affections
-particulires en prennent d'autant plus de force, et remplacent le
-patriotisme.
-
-Sous les gouvernemens _humains_, l'galit que la nature a mise entre
-les hommes en leur donnant l'intelligence, caractre essentiel de
-l'humanit, est consacre dans l'galit civile et politique. Les
-citoyens sont ds-lors gaux, d'abord comme souverains de la cit,
-ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingu seul entre tous,
-leur dicte les mmes lois.
-
-Dans les rpubliques populaires bien ordonnes, la seule ingalit qui
-subsiste est dtermine par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi,
-pour donner l'avantage l'conomie sur la prodigalit, l'industrie
-et la prvoyance sur l'indolence et la paresse.--Le peuple pris en
-gnral veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement,
-il fait des lois justes, c'est--dire gnralement bonnes.
-
-Mais peu--peu les tats populaires se corrompent. Les riches ne
-considrent plus leur fortune comme un moyen de supriorit lgale, mais
-comme un instrument de tyrannie; le peuple qui sous les gouvernemens
-hroques ne rclamait que l'galit, veut maintenant dominer son
-tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui prsentent des lois
-populaires, des lois qui tendent enrichir les pauvres. Les querelles
-ne sont plus lgales; elles se dcident par la force. De l des guerres
-civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors. Les puissans
-s'lvent dans le dsordre; et l'anarchie, la pire des tyrannies, force
-le peuple de se rfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin
-de l'ordre et de la scurit fonde les monarchies. Voil la _loi royale_
-(pour parler comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite lgitime la
-monarchie romaine sous Auguste: _Qui cuncta discordiis fessa sub
-imperium unius accepit_.
-
-Fondes sur la protection des faibles, les monarchies doivent tre
-gouvernes d'une manire populaire. Le prince tablit l'galit, au
-moins dans l'obissance; il humilie les grands, et leur abaissement
-est dj une libert pour les petits. Revtu d'un pouvoir sans bornes,
-il consulte non la loi, mais l'quit naturelle. Aussi la monarchie
-est-elle le gouvernement le plus conforme la nature, dans les temps
-de la civilisation la plus avance.
-
-Les monarques se glorifient du titre de clmens, et rendent les peines
-moins svres; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des
-premiers ges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves;
-les ennemis mme sont mieux traits, les vaincus conservent des
-droits. Celui de citoyen, dont les rpubliques taient si
-avares, est prodigu; et le pieux Antonin veut, selon le mot
-d'Alexandre, que le monde soit une seule cit.
-
- * * *
-
-Voil toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles
-conservent leur indpendance. Elles passent successivement sous trois
-gouvernemens. La lgislation divine fonde la monarchie domestique, et
-commence l'_humanit_; la lgislation hroque ou aristocratique forme
-la cit, et limite les abus de la force; la lgislation populaire
-consacre dans la socit l'galit naturelle; la monarchie enfin doit
-arrter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.
-
-Quand ce remde est impuissant, il en vient invitablement du dehors
-un autre plus efficace. Le peuple corrompu tait esclave de ses
-passions effrnes; il devient esclave d'une nation meilleure qui le
-soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux
-lois naturelles: _Qui ne peut se gouverner, obira_,--et, _aux
-meilleurs l'empire du monde_.
-
-Que si un peuple n'tait secouru dans ce misrable tat de dpravation
-ni par la monarchie ni par la conqute, alors, au dernier des maux, il
-faudrait bien que la Providence appliqut le dernier des remdes.
-Tous les individus de ce peuple se sont isols dans l'intrt
-priv; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son
-plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernire
-priode de la civilisation qu'ils ne l'taient dans son enfance! la
-premire barbarie tait de nature, la seconde est de rflexion;
-celle-l tait froce, mais gnreuse; un ennemi pouvait fuir ou se
-dfendre; celle-ci, non moins cruelle, est lche et perfide; c'est en
-embrassant qu'elle aime frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous
-voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des _mes humaines_,
-la solitude est profonde; ce ne sont plus que des btes sauvages.
-
-Qu'elle prisse donc cette socit par la fureur des factions, par
-l'acharnement dsespr des guerres civiles; que les cits redeviennent
-forts, que les forts soient encore le repaire des hommes, et qu'
-force de sicles, leur ingnieuse malice, leur subtilit perverse
-disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors stupides, abrutis,
-insensibles aux raffinemens qui les avaient corrompus, ils ne
-connaissent plus que les choses indispensables la vie; peu nombreux,
-le ncessaire ne leur manque pas; ils sont de nouveau susceptibles de
-culture; avec l'antique simplicit l'on verra bientt reparatre la
-pit, la vracit, la bonne foi, sur lesquelles est fonde la justice,
-et qui font toute la beaut de l'ordre ternel tabli par la Providence.
-
- * * *
-
-C'est aprs ces purations svres que Dieu renouvela la socit
-europenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses
-humaines dans le sens des dcrets ineffables de sa grce, il avait
-tabli le christianisme en opposant la vertu des martyrs la
-puissance romaine, les miracles et la doctrine des pres la vaine
-sagesse des Grecs; mais il fallait arrter les nouveaux ennemis qui
-menaaient de toutes parts la foi chrtienne et la civilisation, au
-nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahomtans, qui contestaient
-galement l'auteur de la religion son divin caractre.
-
-On vit renatre l'ge _divin_ et le gouvernement thocratique. On vit
-les rois catholiques revtir les habits de diacre, mettre la croix sur
-leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et
-militaires pour combattre les infidles. Alors revinrent les guerres
-pieuses de l'antiquit (_pura et pia bella_); mmes crmonies pour les
-dclarer: on appelait hors des murs d'une ville assige les saints,
-protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait drober leurs
-reliques.--Les jugemens divins reparurent sous le nom de _purgations
-canoniques_; les duels en furent une espce, quoique non reconnue par
-les canons.--Les brigandages et les reprsailles de l'antiquit, la
-duret des servitudes hroques se renouvelrent, surtout entre les
-infidles et les chrtiens.--Les _asiles_ du monde ancien se rouvrirent
-chez les vques, chez les abbs; c'est le besoin de cette protection
-qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux
-escarps ou retirs portent-ils des noms de saints? c'est que des
-chapelles y servaient d'asiles.--L'_ge muet_ des premiers temps du
-monde se reprsenta, les vainqueurs et les vaincus ne s'entendaient
-point; nulle criture en langue vulgaire. Les signes hiroglyphiques
-furent employs pour marquer les droits seigneuriaux sur les maisons et
-sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous
-retrouvons au moyen ge la plupart des caractres observs dj dans la
-plus haute antiquit.
-
- * * *
-
-Quand toutes les observations qui prcdent sur l'histoire du genre
-humain, ne seraient point appuyes par le tmoignage des philosophes
-et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous
-conduiraient-elles pas reconnatre dans ce monde _la grande cit des
-nations fonde et gouverne par Dieu mme_?--On lve jusqu'au ciel la
-sagesse lgislative des Lycurgue, des Solon, et des dcemvirs,
-auxquels on rapporte la police tant clbre des trois plus
-glorieuses cits, des plus signales par la vertu civile;
-et pourtant combien ne sont-elles pas infrieures en grandeur et en
-dure la rpublique de l'univers!
-
-Le miracle de sa constitution, c'est qu' chacune de ses rvolutions,
-elle trouve dans la corruption mme de l'tat prcdent les lmens de
-la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait l une
-sagesse au-dessus de l'homme....
-
-Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se
-sert pour nous gouverner des usages que nous suivons librement. Rptons
-donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les hommes ont fait
-eux-mmes le monde social, tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas
-moins sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toujours
-suprieure aux fins particulires que les hommes s'taient proposes.
-Ces fins d'une vue borne sont pour elle les moyens d'atteindre des fins
-plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isols encore veulent
-le plaisir brutal, et il en rsulte la saintet des mariages et
-l'institution de la famille;--les pres de famille veulent abuser de
-leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cit prend naissance;--l'ordre
-dominateur des nobles veut opprimer les plbiens, et il subit la
-servitude de la loi, qui fait la libert du peuple;--le peuple libre
-tend secouer le frein de la loi, et il est assujti un
-monarque;--le monarque croit assurer son trne en dgradant ses sujets
-par la corruption, et il ne fait que les prparer porter le joug d'un
-peuple plus vaillant;--enfin quand les nations cherchent se dtruire
-elles-mmes, elles sont disperses dans les solitudes.... et le phnix
-de la socit renat de ses cendres.
-
- * * *
-
-Tel est l'expos bien incomplet sans doute de ce vaste systme; nous
-l'abandonnons aux mditations de nos lecteurs. Il serait trop long de
-suivre Vico dans les applications ingnieuses qu'il a faites de ses
-principes. Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire
-connatre quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.
-
-La Science nouvelle eut quelque succs en Italie, et la premire
-dition fut puise en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre
-autres le pape Clment XII, crivirent Vico des lettres flatteuses.
-Des savans de Venise qui voulaient rimprimer la Science nouvelle dans
-cette ville, lui persuadrent d'crire lui-mme sa vie pour qu'on
-l'insrt, dans un _Recueil des Vies des littrateurs les plus
-distingus de l'Italie_. Mais dans le reste de l'Europe le grand
-ouvrage de Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc qui avait rendu
-compte du livre _de uno universi juris principio_ dans la
-_Bibliothque universelle_, ne parla point de la Science nouvelle.
-Le journal de Trvoux en fit une simple mention. Le journal
-de Leipsik insra un article calomnieux qui lui avait t envoy de
-Naples.
-
-Employ frquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens
-composer des discours, des vers, des inscriptions pour les occasions
-solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence o il tait
-n. Il ne supplait l'insuffisance des appointemens de la chaire de
-rhtorique qu'il occupait l'universit de Naples, qu'en donnant chez
-lui des leons de langue latine. Au moment mme o il achevait la
-Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il choua.
-
-Dans cette position pnible, il faisait toute sa consolation du soin
-d'lever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'ane
-russit dans la posie italienne. C'tait, dit l'diteur des opuscules
-de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces dtails, c'tait
-un spectacle touchant de voir le philosophe jouer avec ses filles aux
-heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait
-un jour avec elles, ne put s'empcher de rpter ce passage du Tasse:
-_C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de rcits fabuleux les
-filles de Monie_. Ce bonheur domestique tait lui-mme ml
-d'amertume. Un de ses enfans fut atteint d'une maladie longue et
-cruelle. Un autre devint par sa mauvaise conduite la honte
-de sa famille, et Vico fut oblig de demander qu'il ft enferm.
-
- l'avnement de la maison de Bourbon, sa condition sembla
-s'amliorer, il fut nomm historiographe du roi, et obtint que son
-fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mrite et la probit, lui
-succdt comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il
-languissait dj sous le poids de l'ge et des plus douloureuses
-infirmits. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta
-quatorze mois sans parler et sans reconnatre ses propres enfans. Il
-ne sortit de cet tat que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et,
-aprs avoir rempli le devoir d'un chrtien, il expira en rcitant les
-psaumes de David, le 20 janvier 1744. Il avait 76 ans accomplis.
-
-Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-mme comment il
-supporta ses malheurs: Qu'elle soit jamais loue, dit-il dans une
-lettre, cette Providence qui, lors mme qu'elle semble nos faibles
-yeux une justice svre, n'est qu'amour et que bont. Depuis que j'ai
-fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revtu un nouvel homme. Je
-n'prouve plus la tentation de dclamer contre le mauvais got du
-sicle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a
-donn l'occasion de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me
-trompe peut-tre, mais je voudrais bien ne pas me tromper: la
-composition de cet ouvrage m'a anim d'un esprit hroque qui me met
-au-dessus de la crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux. Je me
-sens assis sur une roche de diamant, quand je songe au jugement de Dieu
-qui fait justice au gnie par l'estime du sage!.... 1726.
-
-Nous rapporterons encore, quoi qu'il en cote, les dernires lignes
-qui soient sorties de sa plume: Maintenant Vico n'a plus rien
-esprer au monde. Accabl par l'ge et les fatigues, us par les
-chagrins domestiques, tourment de douleurs convulsives dans les
-cuisses et dans les jambes, en proie un mal rongeur qui lui a dj
-dvor une partie considrable de la tte, il a renonc entirement
-aux tudes, et a envoy au pre Louis-Dominique, si recommandable par
-sa bont et par son talent dans la posie lgiaque, le manuscrit des
-notes sur la premire dition de la Science nouvelle, avec
-l'inscription suivante:
-
- AU TIBULLE CHRTIEN
- AU PRE LOUIS DOMINIQUE
- JEAN BAPTISTE VICO
- POURSUIVI ET BATTU
- PAR LES ORAGES CONTINUELS D'UNE FORTUNE ENNEMIE
- ENVOIE CES DBRIS INFORTUNS DE LA SCIENCE NOUVELLE
- PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI UN PORT UN LIEU DE REPOS
-
-[Aprs avoir rappel les obstacles, les contradictions
-qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] Vico bnissait ces
-adversits qui le ramenaient ses tudes. Retir dans sa solitude
-comme dans un fort inexpugnable, il mditait, il crivait quelque
-nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses dtracteurs.
-C'est ainsi qu'il en vint trouver la _Science nouvelle_.... Depuis
-ce moment il crut n'avoir rien envier ce Socrate, dont Phdre
-disait:
-
-L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on
-m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort![7]
-
-[Note 7:
-
- _Cujus non fugio mortem, si famam assequar,
- Et cedo invidi, dum modo absolvar cinis._]
-
-
-
-
-APPENDICE DU DISCOURS.
-
- Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses
- ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imit, attaqu, ou
- simplement mentionn; enfin l'indication des principaux ouvrages
- qui ont t crits sur la philosophie de l'histoire.
-
-
-Nous ne rpterons pas ici les dtails relatifs la vie de Vico, que
-nous avons dj donns au commencement et la fin du discours.
-
-Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie
-crite par lui-mme. L'diteur de ses Opuscules a rectifi cette date
-d'aprs les registres de naissance. l'ge de sept ans, il perdit
-beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien dcida qu'il
-mourrait ou resterait imbcille; la prdiction ne fut point vrifie.
-Cet accident ne fit qu'altrer son humeur, et le rendit mlancolique
-et ardent, caractre ordinaire des hommes qui unissent la vivacit
-d'esprit et la profondeur. Aprs avoir fait ses humanits et surpass
-ses matres, il se livra avec ardeur la dialectique; mais les
-subtilits de la scholastique le rebutrent: il faillit perdre
-l'esprit, et demeura dcourag pour dix-huit mois.
-
-Un jour qu'il tait entr par hasard dans une cole de droit, le
-professeur louait un clbre jurisconsulte; ce moment dcida de sa
-vie..... Ds ces premires tudes, Vico tait charm en lisant les
-maximes dans lesquelles les interprtes anciens ont rsum et
-gnralis les motifs particuliers du lgislateur. Il aimait aussi
-observer le soin avec lequel les jurisconsultes psent les
-termes des lois qu'ils expliquent. Il vit ds-lors dans les
-interprtes anciens les philosophes de l'quit naturelle; dans les
-interprtes rudits les historiens du droit romain: double prsage de
-ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur
-avec lequel il devait clairer l'tude de la jurisprudence romaine par
-celle de la langue latine.
-
-Il nous a fait connatre la marche de ses tudes pendant les neuf
-annes qui suivirent cette poque. Ce n'est point ici un de ces romans
-o les philosophes exposent leurs ides dans une forme historique; la
-route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer trace
-d'avance.
-
-D'abord la ncessit d'embrasser toute la science qu'il enseignait,
-l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce
-droit, il entra dans l'tude du dogme; cette tude devait le conduire
-plus tard chercher un principe du droit naturel qui pt expliquer
-les origines historiques du droit romain et en gnral du droit des
-nations paennes, et qui, sous le rapport moral, n'en ft pas moins
-conforme la saine doctrine de la Grce.
-
-Vers le mme temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu
-d'lgance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui
-comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes,
-le dterminrent se livrer l'tude de la littrature latine qu'il
-associa celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicron et
-Boccace, Dante et Virgile, Horace et Ptrarque. Chaque ouvrage tait
-lu trois fois; la premire pour en saisir l'unit, la seconde pour en
-observer la suite et pour tudier l'artifice de la composition, la
-troisime pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait
-sur le livre mme.
-
-Lisant ensuite, dans l'Art potique d'Horace, que l'tude des
-moralistes ouvre la posie la source de richesses la plus abondante,
-il s'y livra avec ardeur, en commenant par Aristote, qu'il avait vu
-citer le plus souvent dans les livres lmentaires de droit. Dans
-cette tude, il observa bientt que la jurisprudence romaine n'tait
-qu'un art de dcider les cas particuliers selon l'quit, art
-dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables prceptes conformes
-la justice naturelle, et tirs de l'intention du lgislateur; mais que
-la science du juste enseigne par les philosophes est fonde sur un
-petit nombre de vrits ternelles, dictes par une justice
-mtaphysique qui est comme l'architecte de la cit; qu'ainsi l'on
-n'apprend dans les coles que la moiti de la science du droit.
-
-La morale le ramena la mtaphysique; mais comme il tirait peu de
-profit de celle d'Aristote, il se mit lire Platon, sur sa rputation
-de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la mtaphysique
-du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. Celle
-du second conduit reconnatre pour principe physique l'ide
-ternelle qui tire d'elle-mme et cre la matire. Conformment
-cette mtaphysique, Platon donne pour base sa morale l'idal de la
-justice; et c'est de l qu'il part pour fonder sa rpublique, sa
-lgislation idales. La lecture de Platon veilla dans l'esprit de
-Vico la premire conception d'un droit idal ternel, en vigueur dans
-la cit universelle, qui est renferme dans la pense de Dieu, et dans
-la forme de laquelle sont institues les cits de tous les temps et de
-tous les pays. Voil la rpublique que Platon devait dduire de sa
-mtaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier
-homme.
-
-Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicron, dont
-le but est de diriger l'homme social, l'loignrent galement et des
-picuriens, toujours renferms dans la molle oisivet de leurs
-jardins, et des stociens qui, tout entiers dans les thories, se
-proposent l'impassibilit; ce sont morales de solitaires. Mais il
-admira la physique des stociens qui composent l'univers de points,
-comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta galement
-les physiques _mcaniques_ d'picure et de Descartes. La physique
-exprimentale des Anglais lui parut devoir tre utile la mdecine;
-mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de
-rien la philosophie de l'homme, et dont la langue tait barbare.
-
-Comme Aristote et Platon tirent souvent leurs preuves des
-mathmatiques, il tudia la gomtrie pour les mieux entendre; mais il
-ne poussa pas loin cette tude, pensant qu'il suffisait de connatre
-la mthode des gomtres; pourquoi mettre dans de pareilles entraves
-un esprit habitu parcourir le champ sans bornes des gnralits, et
- chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des
-historiens et des potes?
-
-De retour Naples, Vico y trouva cette dcadence universelle dont on
-a vu le tableau. Combien il se flicita de n'avoir pas eu de matre
-dont les paroles fussent pour lui des lois; combien il remercia la
-solitude de ses forts, o il avait pu suivre une carrire toute
-indpendante! Voyant qu'on ngligeait surtout la langue latine, il se
-dtermina en faire un des principaux objets de ses tudes; pour
-mieux s'y livrer, il abandonna le grec, et ne voulut jamais apprendre
-le franais. Il croyait avoir remarqu que ceux qui savent tant de
-langues, n'en possdent jamais une parfaitement. Il abandonna les
-critiques, les commentateurs, et ferma mme les dictionnaires. Les
-premiers n'arrivent gure sentir les beauts d'une langue trangre,
-par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les dfauts. La
-dcadence de la langue latine date de l'poque o commencrent
-paratre les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que le
-_Nomenclateur_ de Junius pour l'intelligence des termes techniques. Il
-lut les auteurs dans des ditions sans notes, en cherchant pntrer
-dans leur esprit avec une critique philosophique. Aussi ses amis
-l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois picure, [Grec:
-autodidaskalos], _le matre de soi-mme_.
-
-On commenait ds-lors connatre son mrite, et les thatins
-cherchaient le faire entrer dans leur ordre; comme il n'tait point
-gentilhomme, ils offraient de lui obtenir une dispense du pape. Vico
-refusa, et se maria, ce qu'il parat, peu de temps aprs. Vers la
-mme poque, la chaire de rhtorique tant venue vaquer, il refusait
-de concourir, parce qu'il avait chou peu auparavant dans la demande
-d'une autre place; mais ses amis se moqurent de sa simplicit dans
-les choses d'intrt; il concourut et russit (1697 ou 98).
-
-Cette place lui donna l'occasion d'exposer partiellement,
-dans une suite de discours d'ouverture, les ides qu'il devait runir
-dans son grand ouvrage (1699-1720). Ce sont toujours des sujets
-gnraux o la philosophie descend aux applications de la vie civile;
-il y traite du but des tudes et de la mthode qu'on doit y suivre,
-des fins de l'homme, du citoyen, du chrtien.
-
-Ces discours, gnralement admirables par la hauteur des vues, ont une
-forme paradoxale et quelquefois bizarrement dramatique. L'homme,
-dit-il dans celui de 1699, doit embrasser le cercle des sciences; qui
-ne le fait pas, ne le veut pas srieusement. Nous ignorons toute la
-puissance de nos facults. De mme que Dieu est l'esprit du monde,
-l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arriv de
-faire, dans l'lan d'une volont forte, des choses que vous admiriez
-ensuite, et que vous tiez tents d'attribuer un dieu plutt qu'
-vous-mmes?--Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cit,
-prononce cette sentence dans la forme des lois romaines: L'homme
-natra pour la vrit et pour la vertu, c'est--dire pour moi; la
-raison commandera, les passions obiront. Si quelque insens, par
-corruption, par ngligence ou par lgret, enfreint cette loi,
-criminel au premier chef, qu'il se fasse lui-mme une guerre
-cruelle..... puis vient la description pathtique de cette guerre
-intrieure.
-
-1701. Tout artifice, toute intrigue doivent tre bannis de la
-rpublique des lettres, si l'on veut acqurir de vritables
-lumires.--1704. Quiconque veut trouver dans l'tude le profit et
-l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est--dire pour le bien
-gnral.--1705. Les poques de gloire et de puissance pour les
-socits, ont t celles o elles ont fleuri par les lettres.--1707.
-La connaissance de notre nature dchue doit nous exciter embrasser
-dans nos tudes l'universalit des arts et des sciences, et nous
-indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre.--Les
-discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservs en
-entier; ils se trouvent dans le quatrime volume du recueil des
-Opuscules de Vico.
-
-Nous avons parl dj de deux discours plus remarquables
-encore (_De nostri temporis studiorum ratione_, 1708.--_Omnis divin
-atque human eruditionis elementa tria_, _nosse_, _velle_, _posse_,
-etc. 1719). Le second a t fondu par Vico dans son livre sur l'_Unit
-de principe du droit_, qui lui-mme a fourni les matriaux de la
-_Science nouvelle_.
-
-Le premier ouvrage considrable de Vico, est le trait: _De
-antiquissim Italorum sapienti ex lingu latin originibus eruend_,
-1710. La lecture du trait plus ingnieux que solide de Bacon, _De
-sapienti veterum_, lui fit natre l'ide de chercher les principes de
-la sagesse antique, non dans les fables des potes, mais dans les
-tymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchs dans
-celles de la langue grecque (Voy. _le Cratyle_). Ce travail devait
-avoir deux parties, l'une mtaphysique, l'autre physique. La premire
-seule a t imprime, sous le titre indiqu ci-dessus. Vico parat
-n'avoir pas achev la seconde; il dit seulement en avoir ddi
-Aulisio un morceau considrable, intitul: _De quilibrio corporis
-animantis_. Il y traitait de l'ancienne mdecine des gyptiens. Je
-n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-tre n'a pas t imprim.
-Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait souponn l'analogie du
-calorique et du magntisme.
-
-Le livre _De antiquissim Italorum sapienti_, est de tous les
-ouvrages de Vico celui dont il a le moins profit dans la Science
-nouvelle. Rien de plus ingnieux que ses rflexions sur la
-signification identique des mots _verum_ et _factum_ dans l'ancienne
-langue latine, sur le sens d'_intelligere_, _cogitare_, _dividere_,
-_minuere_, _genus_ et _forma_, _verum_ et _quum_, _causa_ et
-_negotium_, etc. Nous avons fait connatre dans Vico le fondateur de
-la philosophie de l'histoire; peut-tre, dans un second volume,
-montrerons-nous en lui le mtaphysicien subtil et profond,
-l'antagoniste du cartsianisme, l'adversaire le plus clair et le
-plus loquent de l'esprit du dix-huitime sicle. La traduction de
-l'ouvrage dont nous venons de parler entrerait dans cette nouvelle
-publication.
-
- * * *
-
-Vico s'occupa bientt d'un travail tout diffrent. Le duc de Traetto,
-Adrien Caraffe, le pria de se charger d'crire la vie du marchal
-Antoine Caraffe, son oncle, d'aprs les Mmoires qu'il avait laisss.
-Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans et s'effora
-d'y concilier le respect d aux princes avec celui que rclame la
-vrit. L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia l'auteur
-l'estime et l'amiti de Gravina, avec lequel il entretint ds-lors une
-correspondance assidue. Nous n'avons pu trouver ni l'histoire ni les
-lettres.
-
-Pour se prparer crire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de
-Grotius. Nous avons vu quelle rvolution cette lecture opra dans ses
-ides. On lui avait demand des notes pour une nouvelle dition du
-_Droit de la guerre et de la paix_, et il en avait dj crit sur le
-premier livre et sur la moiti du second, lorsqu'il s'arrta,
-rflchissant qu'il convenait peu un catholique d'orner de notes
-l'ouvrage d'un hrtique.[8]
-
-[Note 8: On voit pourtant (_Recueil des Opuscules_, t. I, p. 118)
-qu'il correspondait avec un Juif, dont il fait l'loge, et qui,
-dit-il, tait son ami.]
-
-Lorsque Vico eut fait paratre ses deux ouvrages, _de uno universi
-juris principio, et de constantia jurisprudentis_ (1721), l'importance
-de ces travaux et son anciennet dans l'universit de Naples,
-l'encouragrent concourir pour une chaire de droit qui se trouvait
-vacante. Plusieurs de ses adversaires comptaient bien qu'il vanterait
-longuement ses services envers l'universit; plusieurs espraient
-qu'il s'en tiendrait l'rudition vulgaire des principaux auteurs qui
-avaient trait la matire; d'autres, qu'il se jetterait sur ses
-principes du droit universel. Il les trompa tous: aprs une invocation
-courte, grave et touchante, il lut le commencement de la loi, et
-suivit une mthode familire aux anciens jurisconsultes, mais toute
-nouvelle dans les concours. Les applaudissemens unanimes de
-l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait russi; il en
-fut autrement. Mais voici ce qui prouve que Vico est n pour la
-gloire de Naples et de l'Italie; il venait de perdre tout espoir
-d'avancement dans sa patrie; un autre aurait dit adieu aux lettres, se
-serait repenti peut-tre de les avoir cultives; pour lui il ne songea
-qu' complter son systme.
-
-Nous ajouterons peu de choses ce que nous avons dit sur les
-dernires annes de Vico, et sur les malheurs qui attristrent la fin
-de sa carrire. Une seule anecdote montrera l'tat de gne o il se
-trouvait, et l'indiffrence de ses protecteurs. On a trouv la note
-suivante au dos d'une lettre adresse Vico par le cardinal Laurent
-Corsini, son Mcne, depuis pape sous le nom de Clment XII. Rponse
-de Son minence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider
- imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forc de penser ma pauvret. Il
-a fallu que j'employasse le prix d'un beau diamant, que je portais au
-doigt, payer l'impression et la relire. J'ai ddi l'ouvrage au
-seigneur cardinal, parce que je l'avais promis. L'amiti d'un simple
-gentilhomme, nomm Pietro Belli, fut plus utile Vico, qui reconnut
-ses bienfaits en mettant une prface sa traduction de la _Siphilis_
-de Frascator.
-
-Dans une situation si pnible, il ne laissait chapper aucune plainte.
-Seulement il lui arrivait quelquefois de dire un ami _que le malheur
-le poursuivrait jusqu'au tombeau_. Cette triste prophtie fut
-ralise. sa mort, les professeurs de l'universit s'taient
-rassembls chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collgue
-sa dernire demeure. La confrrie de Sainte-Sophie, laquelle tenait
-Vico, devait porter le corps. Il tait dj descendu dans la cour et
-expos. Alors commena une vive altercation entre les membres de la
-congrgation et les professeurs, qui prtendaient galement au droit
-de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la
-congrgation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne
-pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son
-malheureux fils, l'me navre, s'adressa au chapitre de l'glise
-mtropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'glise des pres de
-l'Oratoire (_detta de' Gerolamini_), qu'il frquentait de
-son vivant, et qu'il avait choisie lui-mme pour le lieu de sa
-spulture.
-
-Les restes de Vico demeurrent ngligs et ignors jusqu'en 1789.
-Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin cart de
-l'glise, une simple pitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico tait
-membre, lui avait rig un monument. Le possesseur actuel du chteau
-de Cilento, a mis une inscription sa mmoire dans une bibliothque
-peu considrable du couvent de Sainte-Marie de la Piti, o il
-travaillait ordinairement pendant son sjour Vatolla.
-
- * * *
-
-Nous avons parl du peu d'impression que produisit sur le public
-l'apparition du systme de Vico. Lorsque parurent les livres _De uno
-juris principio_ et _De constanti jurisprudentis_, l'ouvrage, dit-il
-lui-mme, n'prouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas.
-Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il crivit l'auteur une
-lettre flatteuse, et tmoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la
-Bibliothque ancienne et moderne, 2e partie du volume XVIII, article
-8.
-
-Lorsque les ides de Vico s'tendirent, et qu'il sentit la ncessit
-de runir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il
-entreprit d'abord d'tablir son systme en montrant l'invraisemblance
-de tout ce qu'on avait dit sur le mme sujet; l'ouvrage devait avoir
-deux volumes in-4. Mais il sentit les inconvniens de cette mthode
-ngative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'tat de
-faire des frais d'impression si considrables. Il concentra toutes ses
-facults dans la mditation la plus profonde pour donner son ouvrage
-une forme positive, et le rduire de plus troites proportions. Le
-rsultat de ce nouveau travail fut la premire dition de la _Science
-nouvelle_, qui parut en 1725.
-
-La _Science nouvelle_ fut attaque par les protestans et par les
-catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le systme de Vico
-d'tre contraire la religion, le journal de Leipsig insrait
-un article envoy par un autre compatriote de Vico, dans
-lequel on lui reprochait d'avoir _appropri son systme au got de
-l'glise romaine_. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un
-mot remarquable: _N'est-ce pas un caractre commun toute religion
-chrtienne, et mme toute religion, d'tre fonde sur le dogme de la
-Providence_. Recueil des Opuscules, t. 1, p. 141.--L'accusation de
-Damiano a t reproduite en 1821, par M. Colangelo.[9]
-
-[Note 9: Damiano Romano. Dfense historique des lois grecques
-venues Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736,
-in-4.--Quatorze Lettres sur le troisime principe de la science
-nouvelle, relatif l'origine du langage; ouvrage dans lequel on
-montre par des preuves tires tant de la philosophie que de l'histoire
-sacre et profane, que toutes les consquences de ce principe sont
-fausses et errones, 1749.--Dans la prface de son premier ouvrage, il
-reconnat que Vico a mrit l'immortalit; dans le second, fait aprs
-la mort de Vico, il l'appelle plagiaire, etc.--Il croit prouver
-d'abord que le systme de Vico n'est pas nouveau, et dans cette
-partie, malgr la diffusion et le pdantisme, l'ouvrage est assez
-curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le
-mettre sur la voie.--Il soutient ensuite que ce systme est erron, et
-particulirement contraire la religion chrtienne. Le critique
-bienveillant rappelle cette occasion l'hrsie d'un Almricus (p.
-139), dont on jeta, les cendres au vent.
-
-M. Colangelo. _Essai de quelques considrations sur la Science
-nouvelle_, ddi M. Louis de Mdicis, ministre des finances. 1821.
-
-Quelques admirateurs de Vico ont appuy ces injustes accusations,
-qu'ils regardaient comme autant d'loges. Dans le dsir d'ajouter Vico
- la liste des philosophes du 18e sicle, ils ont prtendu qu'il
-avait obscurci son livre dessein, pour le faire passer la censure.
-Cette tradition, dont on rapporte l'origine Genovesi, a pass de lui
- Galanti son biographe, et ensuite M. de A. Les personnes qui ont
-le plus tudi Vico, MM. de A. et Jannelli n'y ajoutent aucune foi, et
-la lecture du livre suffit pour la rfuter.]
-
-On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la mthode analytique
-qu'il avait suivie d'abord pour donner son livre une forme
-synthtique. Dans la seconde dition (1730), il part souvent des ides
-de la premire comme de principes tablis, et les exprime en formules
-qu'il emploie ensuite sans les expliquer.
-
-Dans la dernire dition (1744), l'obscurit et la confusion
-augmentent. On ne peut s'en tonner lorsqu'on sait comment elle fut
-publie. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs;
-depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il parat que son
-fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis
-l'dition de 1730, et les intercala la suite des passages auxquels
-elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec
-le texte auquel il n'osait toucher.
-
-La plupart des retranchemens que nous nous sommes permis, portent sur
-ces additions.
-
-Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considrable, intitul:
-_Ide de l'ouvrage_, et que nous ayons abrg de moiti la _Table
-chronologique_, nous n'avons rellement rien retranch du 1er
-livre. Tout ce que nous avons pass dans la table, se trouve plac
-ailleurs, et plus convenablement. Quant l'_Ide de l'ouvrage_, Vico
-avoue lui-mme, en tte de l'dition de 1730, qu'il y avait mis
-d'abord une sorte de prface qu'il supprima, et qu'il crivit cette
-explication du frontispice pour remplir exactement le mme nombre de
-pages. Ce frontispice est une sorte de reprsentation allgorique de
-la _Science nouvelle_. Debout sur le globe terrestre, la Mtaphysique
-en extase contemple l'oeil divin dans le mystrieux triangle; elle
-en reoit un rayon qui se rflchit sur la statue d'Homre (des pomes
-duquel l'auteur doit tirer une grande partie de ses preuves). Le globe
-pose sur un autel qui porte aussi le feu sacr et le bton augural, la
-torche nuptiale et l'urne funraire, symboles des premiers principes
-de la socit. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux,
-les balances, etc., dsignent autant de parties du systme.
-
-C'est sur le second livre que portent les principaux retranchemens. Le
-plus considrable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir
-traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et
-latine. Il comprend, dans le deuxime volume de l'dition de Milan
-(1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179,
-182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejet
-l'extrait la fin de la traduction. Pour ne point juger cette
-partie du systme avec une injuste svrit, il faut se rappeler qu'au
-temps de Vico, la science mythologique tait encore frappe de
-strilit par l'opinion ancienne qui ne voyait que des dmons dans les
-dieux du paganisme, ou renferme dans le systme presque aussi
-infcond de l'apothose. Vico est un des premiers qui aient considr
-ces divinits comme autant de symboles d'ides abstraites.
-
-Les autres retranchemens du livre II, comprennent les pages 7-12,
-40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288.
-Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84,
-133, 138-140, 143-4.
-
- * * *
-
-Nous avons mentionn, l'poque de leur publication, tous les
-ouvrages importans de Vico. 1708. _De nostri temporis studiorum
-ratione._--1710. _De antiquissim Italorum sapienti ex originibus
-lingu latin eruend_; trad. en italien, 1816, Milan.--1716. _Vita di
-Marcesciallo Antonio Caraffa._--1721. _De uno juris universi
-principio._ _De constanti jurisprudentis._--Enfin les trois ditions
-de la _Scienza nuova_, 1725, 1730, 1744. La premire a t rimprime,
-en 1817, Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernire
-l'a t, en 1801, Milan; Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818?
-1821? Elle a t traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig,
-1822.--Pour complter cette liste, nous n'aurons qu' suivre l'diteur
-des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa,
-les a recueillis en quatre volumes in-8 (Naples, 1818). Nous n'avons
-trouv qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes
-faites par Vico sur l'Art potique d'Horace. Ces notes peu
-remarquables ne portent point de date. Elles ont t publies
-rcemment.--Les pices indites publies, en 1818, par M. Antonio
-Giordano, se trouvent aussi dans le recueil de M. de Rosa.
-
-Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs crits
-en prose italienne. Le plus curieux est le mmoire de Vico sur sa
-vie. L'estimable diteur, descendant d'un protecteur de Vico,
-y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouve dans ses papiers,
-et a complt la vie de Vico d'aprs les dtails que lui a transmis le
-fils mme du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et
-158-168 de ce volume. Nous en avons donn un extrait. Les autres
-pices sont moins importantes.--1715. Discours sur les repas somptueux
-des Romains, prononc en prsence du duc de Medina-Celi,
-vice-roi.--Oraison funbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse
-d'Althann, mre du vice-roi. Beaucoup d'originalit. Comparaison
-remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde
-guerre punique.--1727. Oraison funbre d'Angiola Cimini, marquise de
-la Petrella. L'argument est trs beau: _Elle a enseign par l'exemple
-de sa vie la douceur et l'austrit_ (il soave austero) _de la vertu_.
-
- * * *
-
-Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de
-lettres, en italien. Le principal opuscule est la _Rponse un
-article du journal littraire d'Italie_. C'est l qu'il juge Descartes
-avec l'impartialit que nous avons admire plus haut. Dans deux
-lettres que contient aussi ce volume (au pre de Vitr, 1726, et D.
-Francesco Solla, 1729), il attaque la rforme cartsienne, et l'esprit
-du 18e sicle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manire
-loquente.--Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y
-trouve l'opinion reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la
-divine Comdie est plus admirable encore dans le purgatoire et le
-paradis que dans cet enfer si exclusivement admir.--1730. Pourquoi
-les orateurs russissent mal dans la posie.--De la grammaire.--1720.
-Remercment un dfenseur de son systme. Dans cette lettre curieuse,
-Vico explique le peu de succs de la _Science nouvelle_. On y trouve
-le passage suivant: Je suis n dans cette ville, et j'ai eu affaire
-bien des gens pour mes besoins. Me connaissant ds ma premire
-jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le
-mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et
-nous reste profondment grav dans la mmoire, il devient une rgle
-d'aprs laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite
-de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignit; comment
-pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? etc.--1725. Lettre
-dans laquelle il se flicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit,
-ce qui lui a donn le loisir de composer la _Science nouvelle_ (_Voy._
-l'avant-dernire page du discours.)--Lettre fort belle sur un ouvrage
-qui traitait de la morale chrtienne, Mgr. Muzio Gata.--Lettre au
-mme, dans laquelle il donne une ide de son livre _De antiqu
-sapienti Italorum_. Il y a quelques annes que j'ai travaill un
-systme complet de mtaphysique. J'essayais d'y dmontrer que l'homme
-est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est
-gomtre dans le monde des grandeurs concrtes, c'est--dire dans
-celui de la nature et des corps. En effet, dans la gomtrie l'esprit
-humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par
-consquent, est infinie; ce qui faisait dire Galile que quand nous
-sommes rduits au point, il n'y a plus lieu ni l'augmentation, ni
-la diminution, ni l'galit... Non-seulement dans les problmes,
-mais aussi dans les thormes, connatre et faire, c'est la mme chose
-pour le gomtre comme pour Dieu.
-
-Les rponses des hommes de lettres auxquels crit Vico, donnent une
-haute ide du public philosophique de l'Italie cette poque. Les
-principaux sont Muzio Gata, archevque de Bari; un prdicateur
-clbre, Michelangelo, capucin; Nicol Concina, de l'ordre des
-Prcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, Padoue,
-qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Marin
-Alfani, du mme ordre, qui assure avoir t comme ressuscit aprs une
-longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de
-Laurenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions
-humaines; enfin l'abb Antonio Conti, noble vnitien, auteur d'une
-tragdie de Csar, et qui tait li avec Leibnitz et Newton. Vico
-tait aussi en correspondance avec le clbre Gravina, avec Paolo
-Doria, philosophe cartsien, et avec ce prodigieux Aulisio,
-professeur de droit, Naples, qui savait neuf langues, et qui crivit
-sur la mdecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi
-de Vico, Aulisio se rconcilia avec lui aprs la lecture du discours
-_De nostri temporis studiorum ratione_. Nous n'avons ni les lettres
-qu'il crivit ces trois derniers ni leurs rponses.
-
- * * *
-
-Dans le troisime volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle
-que le gnie philosophique n'exclut point celui de la posie. Ainsi
-sont dranges sans cesse les classifications rigoureuses des
-modernes. Quoi de plus subtil, et en mme temps de plus potique que
-le gnie de Platon? Vico prsente, par ce double caractre, une
-analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comdie.
-
-Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand pome philosophique de
-la _Science nouvelle_, que Vico rappelle la profondeur et la sublimit
-de Dante. Dans ses posies, proprement dites, il a trop souvent
-sacrifi au got de son sicle. Trop souvent son gnie a t resserr
-par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant
-plusieurs de ces pices se font remarquer par une grande et noble
-facture. Voyez particulirement, l'exaltation de Clment XII, le
-pangyrique de l'lecteur de Bavire, Maximilien Emmanuel; la mort
-d'Angela Cimini; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin un
-pithalame dans lequel il met plusieurs des ides de la _Science
-nouvelle_, dans la bouche de Junon.
-
-Nous ne nous arrterons que sur les posies o Vico a exprim un
-sentiment personnel. La premire est une lgie qu'il composa l'ge de
-vingt-cinq ans (1693); elle est intitule _Penses de mlancolie_.
-travers les _concetti_ ordinaires aux potes de cette poque, on y
-dmle un sentiment vrai: Douces images du bonheur, venez encore
-aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honntes et
-modrs, gloire et trsors acquis par le mrite, paix cleste de l'me,
-(et ce qui est plus poignant mon coeur) amour dont l'amour est le
-prix, douce rciprocit d'une foi sincre!... Long-temps aprs, sans
-doute de 1720 1730, il rpond par un sonnet un ami qui dplorait
-l'ingratitude de la patrie de Vico. Ma chre patrie m'a tout refus!...
-Je la respecte et la rvre. Utile et sans rcompense, j'ai trouv dj
-dans cette pense une noble consolation. Une mre svre ne caresse
-point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est pas moins
-honore... La pice suivante, la dernire du recueil de ses posies,
-prsente une ide analogue celle du dernier morceau qu'il a crit en
-prose (_Voy._ la fin du _Discours_). C'est une rponse au cardinal
-Filippo Pirelii, qui avait lou la _Science nouvelle_ dans un sonnet.
-Le destin s'est arm contre un misrable, a runi sur lui seul tous les
-maux qu'il partage entre les autres hommes, et a abreuv son corps et
-ses sens des plus cruels poisons. Mais la Providence ne permet pas que
-l'me qui est elle soit abandonne un joug tranger. Elle l'a
-conduit, par des routes cartes, dcouvrir son oeuvre admirable du
-monde social, pntrer dans l'abme de sa sagesse les lois ternelles
-par lesquelles elle gouverne l'humanit. Et grce vos louanges,
-noble pote, dj fameux, dj _antique_ de son vivant, il vivra aux
-ges futurs, l'infortun Vico!
-
- * * *
-
-Le quatrime volume renferme ce que Vico a crit en latin. La vigueur
-et l'originalit avec lesquelles il crivait en cette langue et fait
-la gloire d'un savant ordinaire.
-
-1696. _Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S.
-Stephani comitis atque in regno Neap. Pro rege oratio._--1697. _In
-funere Catharin Aragoni Segorbiensium ducis oratio._--1702. _Pro
-felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique
-orbis monarch oratio._--1708. _De nostri temporis studiorum ratione
-oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap.
-Academi._--1738. _In Caroli et Mari Amali utriusque Sicili regum
-nuptiis oratio._--_Oratiuncula pro adsequend laure in utroque
-jure._--_Carolo Borbonio utriusque Sicili Regi R. Neap.
-Academia._--_Carolo Borbonio utriusque Sicili Regi epistola._
-
-1729. _Vici vindici sive not in acta eruditorum Lipsiensia mensis
-augusti A. 1727, ubi inter nova literaria unum extat de ejus libro,
-cui titulus: Principi d'una scienza nuova d'intorno alla commune
-natura delle nazioni._ Cet article, o l'on reproche Vico d'avoir
-_appropri son systme au got de l'glise romaine_, avait t envoy
-par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico rpond un
-adversaire obscur, ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait
-la position cruelle o se trouvait alors l'auteur. Lecteur impartial,
-dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dict cet
-opuscule au milieu des douleurs d'une maladie mortelle, et lorsque je
-courais les chances d'un remde cruel qui, chez les vieillards,
-dtermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis
-vingt ans j'ai ferm tous les livres, afin de porter plus
-d'originalit dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre
-o j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanit. Ce qui rend
-cet opuscule prcieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico dclare que
-le sujet propre de la Science nouvelle, c'est _la nature commune aux
-nations_, et que son systme du droit des gens n'en est que le
-principal corollaire.
-
-1708. _Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem
-infestioremque quam stultum sibi esse neminem._ Nul n'a d'ennemi plus
-cruel et plus acharn que l'insens ne l'est de lui-mme.--1732. _De
-mente heroic oratio habita in R. Neap. academi._ L'hrosme dont
-parle Vico est celui d'une grande me, d'un gnie courageux qui ne
-craint point d'embrasser dans ses tudes l'universalit des
-connaissances, et qui veut donner sa nature le plus haut
-dveloppement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonn
- l'enthousiasme qu'inspire la science considre dans son ensemble et
-dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une
-composition trs rapide, est surtout remarquable par la
-chaleur et la posie du style. L'auteur avait cependant
-soixante-quatre ans.
-
-Ajoutez cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de
-belles inscriptions. Voici l'indication des plus considrables:
-Inscriptions funraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo
-de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, gnral des armes
-impriales dans le royaume de Naples.--Autre en l'honneur de
-l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles
-Borrome.--Autre en l'honneur de l'impratrice lonore, faite par
-ordre du cardinal Wolfgang de Scratembac, vice-roi.
-
- * * *
-
-Nous avons dj nomm la plupart des auteurs qui ont mentionn Vico
-(Journal de Trvoux, 1726, septembre; page 1742).--Journal de Leipsig,
-1727, aot, page 383.--Bibliothque ancienne et moderne de Leclerc,
-tome XVIII, partie II, pag. 426.--Damiano Romano.--Duni? Governo
-civile.--Cesarotti (sur Homre).--Parini (dans ses cours Milan).--Joseph
-de Cesare. Penses de Vico sur.... 18...?--Signorelli.--Romagnosi (de
-Parme).--L'abb Talia. Lettres sur la philosophie morale, 1817,
-Padoue.--Colangelo--(_Biblioteca analitica, passim_).--Joignez-y Herder,
-dans ses opuscules, et Wolf dans son _Muse des sciences de l'antiquit_
-(tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la partie de la Science
-nouvelle relative Homre.--Aucun Anglais, aucun cossais, que je
-sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure
-rcemment publie sur l'tat des tudes en Allemagne et en Italie.--En
-France, M. Salfi est le premier qui ait appel l'attention du public sur
-la Science nouvelle, dans son _loge de Filangieri_, et dans plusieurs
-numros de la _Revue Encyclopdique_, t. II, p. 540; t. VI, p. 364; t.
-VII, p. 343.--_Voy._ aussi _Mmoires du comte Orloff sur Naples_, 1821,
-t. IV, p. 439, et t. V, p. 7.
-
- * * *
-
-Vico n'a point laiss d'cole; aucun philosophe italien n'a
-saisi son esprit dans tout le sicle dernier; mais un assez
-grand nombre d'crivains ont dvelopp quelques-unes de ses ides.
-Nous donnons ici la liste des principaux.
-
-Genovesi (n en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux
-des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (_les
-Institutions_ et la _Diceosina_), je donne les titres de tous les
-livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient mme de faire
-de plus amples recherches.--Leons d'conomie politique et
-commerciale.--Mditations philosophiques (sur la religion et la
-morale), 1758.--Institutions de mtaphysique l'usage des
-commenans.--Lettre acadmique (sur l'utilit des sciences, contre le
-paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.--Logique l'usage des jeunes gens,
-1766 (divise en cinq parties: _emendatrice_, _inventrice_,
-_giudicatrice_, _ragionatrice_, _ordonatrice_. On estime le dernier
-chapitre, _Considrations sur les sciences et les arts_).--Trait des
-sciences mtaphysiques, 1764 (divis en cosmologie, thologie,
-anthropologie).--Dicosine, ou science des droits et des devoirs de
-l'homme, 1767; ouvrage inachev. C'est surtout dans le troisime
-volume de la Dicosine que Genovesi expose des ides analogues
-celles de Vico.
-
-Filangieri (n en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme clbre n'ait
-rien crit qui se rattache au systme de Vico, nous croyons devoir le
-placer dans cette liste. l'poque de sa mort prmature, il mditait
-deux ouvrages; le premier et t intitul: _Nouvelle science des
-sciences_; le second: _Histoire civile, universelle et perptuelle_.
-Il n'est rest qu'un fragment trs court du premier, et rien du
-second. J'ai cherch inutilement ce fragment.
-
-Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage trs
-superficiel et qui exagre tous les dfauts du Voyage d'Anacharsis.
-Les hypothses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus
-paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles
-drivent. Ce sont -peu-prs les mmes ides sur l'_Histoire
-ternelle_, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze
-tables, sur l'ge et la patrie d'Homre, etc. Au moment o
-les perscutions garrent la raison du malheureux Cuoco, il dtruisit
-un travail fort remarquable, dit-on, sur le systme de la Science
-nouvelle.
-
-L'infortun Mario Pagano (n en 1750, mort en 1800), est de tous les
-publicistes celui qui a suivi de plus prs les traces de Vico. Mais
-quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses _Saggi politici_,
-les ides de Vico ont autant perdu en originalit que gagn en clart.
-Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des
-religions, des gouvernemens, des lois, des moeurs, de la posie,
-etc. Le caractre religieux de la Science nouvelle a disparu. Les
-explications physiologiques qu'il donne plusieurs phnomnes
-sociaux, tent au systme sa grandeur et sa posie, sans l'appuyer sur
-une base plus solide. Nanmoins les _Essais politiques_ sont encore le
-meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points
-principaux dans lesquels il s'en carte. 1 Il pense avec raison que
-la _seconde barbarie_, celle du moyen ge, n'a pas t aussi semblable
- la premire que Vico parat le croire. 2 Il estime davantage la
-sagesse orientale. 3 Il ne croit pas que _tous_ les hommes aprs le
-dluge soient tombs dans un tat de brutalit complte. 4 Il
-explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais
-par la jalousie. Les plus forts auraient enlev les plus belles,
-auraient ainsi form les premires familles et fond la premire
-noblesse. 5 Il croit qu' l'origine de la socit, les hommes
-furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais
-chasseurs et pasteurs.
-
-Chez tous les crivains que nous venons d'numrer, les ides de Vico
-sont plus ou moins modifies par l'esprit franais du dernier sicle.
-Un philosophe de nos jours me semble mieux mriter le titre de
-disciple lgitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employ la
-bibliothque royale de Naples, qui a publi, en 1817, un ouvrage
-intitul: _Essai sur la nature et la ncessit de la science des
-choses et histoires humaines_. Nous n'entreprendrons pas de juger ce
-livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble
-pas tenir assez de compte de la perfectibilit de l'homme.
-Il compare trop rigoureusement l'humanit un individu, et croit
-qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilit (page 58).
-
- * * *
-
-Il ne nous reste qu' donner la liste des principaux auteurs franais,
-anglais et allemands qui ont crit sur la philosophie de l'histoire.
-Lorsque nous n'tions pas sr d'indiquer avec exactitude le titre de
-l'ouvrage, nous avons rapport seulement le nom de l'auteur.
-
-FRANCE. Bossuet. Discours sur l'histoire universelle, 1681.--Voltaire.
-Philosophie de l'histoire. Essai sur l'esprit et les moeurs des
-nations, commenc en 1740, imprim en 1785.--Turgot. Discours sur les
-avantages que l'tablissement du christianisme a procurs au genre
-humain. Autre sur les progrs de l'esprit humain. Essais sur la
-gographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrs et
-dcadences alternatives des sciences et des arts. Penses dtaches.
-Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus
-profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a crits
-l'ge de vingt-cinq ans, lorsqu'il tait au sminaire, de 1750 1754.
-_Voy._ le second volume des oeuvres compltes, 1810.--Condorcet.
-Esquisse d'un tableau historique des progrs de l'esprit humain; crit
-en 1793, publi en 1799.--Mme de Stal, _passim_, et surtout dans
-son ouvrage sur la Littrature considre dans ses rapports avec les
-institutions politiques.--Walckenar. Essai sur l'histoire de l'espce
-humaine.--Cousin. De la philosophie de l'histoire; trs court, mais
-trs loquent, dans ses Fragmens philosophiques; crit en 1818,
-imprim en 1826.
-
-ANGLETERRE. Ferguson. Essai sur l'histoire de la socit civile, 1767;
-trad.--Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la
-socit, 1771.--Kames. Essais sur l'histoire de l'homme,
-1773.--Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanit, 1780.--Price...
-1787.--Priestley. Discours sur l'histoire; traduits.
-
-ALLEMAGNE. Iselin. Histoire du genre humain, 1764.--Herder.
-Ides philosophiques sur l'histoire de l'humanit, 1772 (traduit par
-M. Edgard Quinette, 1837).--Kant. Ide de ce que pourrait tre une
-histoire universelle, considre dans les vues d'un citoyen du monde
-(traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II, an VIII). Autres
-opuscules du mme, sur l'identit de la race humaine, sur le
-commencement de l'histoire du genre humain, sur la thorie de la pure
-religion morale, etc. (traduits dans le mme volume du Conservateur,
-ou dans les Archives philosophiques et littraires, tome
-VIII).--Lessing. ducation du genre humain, 1786.--Meiners. Histoire
-de l'humanit, 1786. Voyez aussi ses autres ouvrages _passim_.--Carus.
-Ides pour servir l'histoire du genre humain.--Ancillon. Essais
-philosophiques, ou nouveaux mlanges, etc., 1817. _Voy._ philosophie
-de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilit, dans le second
-(crit en franais).
-
-Ajoutez cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est
-moins gnral, mais qui n'en sont pas moins propres clairer la
-philosophie de l'histoire; tels que l'Histoire de la culture et de la
-littrature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIRES.
-
-
- AVIS DU TRADUCTEUR.
-
- DISCOURS SUR LE SYSTME ET LA VIE DE VICO. pag. I
-
- APPENDICE DU DISCOURS. XLIX
-
- LIVRE Ier--_Des principes_.--Argument. 1
-
- CHAPITRE Ier Table chronologique. 5
-
- CHAP. II. Axiomes. 24
-
- CHAP. III. Trois principes fondamentaux. 75
-
- CHAP. IV. De la Mthode. 81
-
- LIVRE II.--_De la sagesse potique_.--Argument. 93
-
- CHAP. Ier Sujet de ce Livre. 101
-
- CHAP. II. De la Mtaphysique potique. 108
-
- CHAP. III. De la Logique potique. 125
-
- CHAP. IV. De la Morale potique. 168
-
- CHAP. V. Du Gouvernement de la famille, ou conomie
- dans les ges potiques. 174
-
- CHAP. VI. De la Politique potique. 186
-
- CHAP. VII. De la Physique potique. 221
-
- CHAP. VIII. De la Cosmographie potique. 231
-
- CHAP. IX. De l'Astronomie potique. 233
-
- CHAP. X. De la Chronologie potique. 235
-
- CHAP. XI. De la Gographie potique. 239
-
- Conclusion de ce Livre. 247
-
- LIVRE III.--_Dcouverte du vritable Homre_.--Argument. 249
-
- CHAP. Ier De la Sagesse philosophique que l'on
- attribue Homre. 252
-
- CHAP. II. De la Patrie d'Homre. 258
-
- CHAP. III. Du temps o vcut Homre. 260
-
- CHAP. IV. Pourquoi le gnie d'Homre dans la posie
- hroque ne peut jamais tre gal. 264
-
- CHAP. V. Observations philosophiques devant servir
- la dcouverte du vritable Homre. 268
-
- CHAP. VI. Observations philologiques, etc. 274
-
- CHAP. VII. Dcouverte du vritable Homre. 278
-
- APPENDICE.--Histoire raisonne des potes dramatiques et
- lyriques. 283
-
- LIVRE IV.--DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.--Argument. 287
-
- CHAP. Ier--INTRODUCTION.--Trois sortes de nature de
- moeurs, de droits naturels, de
- gouvernemens. 291
-
- CHAP. II. Trois espces de langues et de caractres. 296
-
- CHAP. III. Trois espces de jurisprudences, d'autorits
- de raisons.--Corollaires relatifs la
- politique et au droit des Romains. 299
-
- CHAP. IV. Trois espces de Jugemens.--Corollaire
- relatif au duel et aux reprsailles.--Trois
- priodes dans l'histoire des moeurs et de
- la jurisprudence. 309
-
- CHAP. V. Autres preuves, tires des caractres propres
- aux aristocraties hroques. 321
-
- CHAP. VI. Autres preuves tires de la manire dont
- chaque forme de la socit se combine avec
- la prcdente. 334
-
- CHAP. VII. Dernires preuves. 342
-
- LIVRE V.--_Retour des mmes rvolutions, lorsque les socits
- dtruites se relvent de leurs ruines._--Argument. 355
-
- CHAP. Ier Objet de ce Livre--Retour de l'ge divin. 357
-
- CHAP. II. Comment les nations parcourent de nouveau la
- carrire qu'elles ont fournie, conformment
- la nature ternelle des fiefs.--Que
- l'ancien droit politique des Romains se
- renouvela dans le droit fodal. (Retour de
- l'ge hroque.). 362
-
- CHAP. III. Coup-d'oeil sur le monde politique, ancien
- et moderne. 371
-
- CHAP. IV. Conclusion.--D'une rpublique ternelle
- fonde dans la nature par la providence
- divine, et qui est la meilleure possible
- dans chacune de ses formes diverses. 376
-
- APPENDICE DU SECOND LIVRE.--Explication de la mythologie
- grecque et romaine.
- 389
-
-
-
-
-PRINCIPES
-
-DE
-
-LA PHILOSOPHIE
-
-DE L'HISTOIRE.
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-DES PRINCIPES.
-
-
-
-
-ARGUMENT.
-
-
-_On ne peut dterminer quelles lois observe la civilisation dans son
-dveloppement, sans remonter son origine._ _L'auteur prouve d'abord
-la ncessit de suivre dans cette recherche une nouvelle mthode, par
-l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit sur
-l'histoire ancienne jusqu' la seconde guerre punique_ (chap. I.)--_Il
-expose ensuite sous la forme d'axiomes, les vrits gnrales qui font
-la base de son systme_ (chap. II.)-_-Il indique enfin les trois
-grands principes d'o part la science nouvelle, et la mthode qui lui
-est propre_ (chap. III et IV.)
-
-
-_Chap. I._ TABLE CHRONOLOGIQUE. _Vaines prtentions des
-gyptiens une science profonde et une antiquit exagre. Le
-peuple hbreux est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des
-premiers sicles en trois priodes._--1. _Dluge. Gans. ge d'or.
-Premier Herms._--2. _Hercule et les Hraclides. Orphe. Second
-Herms. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la
-Sicile._--3. _Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pythagore. Servius
-Tullius. Hsiode, Hippocrate et Hrodote. Thucydide; guerre du
-Ploponse. Xnophon; Alexandre. Lois Publilia et Petilia. Guerre de
-Tarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique._
-
-_Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondemens d'une
-critique nouvelle_: 1 _La civilisation de chaque peuple a t son
-propre ouvrage, sans communication du dehors_; 2 _On a exagr la
-sagesse ou la puissance des premiers peuples_; 3 _On a pris pour des
-individus des tres allgoriques ou collectifs_ (_Hercule_, _Herms_.)
-
-
-_Chap. II._ AXIOMES. 1-22. _Axiomes gnraux._ 23-114. _Axiomes
-particuliers._==1-4. _Rfutation des opinions que l'on s'est formes
-jusqu'ici sur les commencemens de la civilisation._--5-15. _Fondemens
-du_ vrai. _Mditer le monde social dans son ide ternelle._--16-22.
-_Fondemens du_ certain. _Apercevoir le monde social dans sa
-ralit._==23-28. _Division des peuples anciens en hbreux et gentils.
-Dluge universel. Gans_.--28-30. _Principes de la thologie
-potique._--31-40. _Origine de l'idoltrie, de la divination, des
-sacrifices._--41-46. _Principes de la mythologie historique._--47-62.
-_Potique._--47-49. _Principe des caractres potiques._--50-62. _Suite
-de la potique. Fable, convenance, pense, expression, chant,
-vers._--63-65. _Principes tymologiques._--66-96. _Principes de
-l'histoire idale._--70-84. _Origine des socits._--84-96. _Ancienne
-histoire romaine._--97-103. _Migrations des peuples._--104-114.
-_Principes du droit naturel._
-
-
-_Chap. III._ TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.--_Religions et croyance
-une Providence, mariages et modration des passions, spultures et
-croyance l'immortalit de l'me._
-
-
-_Chap. IV._ DE LA MTHODE.--_Le point de dpart de la science nouvelle
-est la premire pense_ humaine _que les hommes durent concevoir,
-savoir, l'ide d'un Dieu._==_Cette science emploie d'abord des
-preuves_ philosophiques, _ensuite des preuves_ philologiques.
-
-_Les preuves_ philosophiques _elles-mmes sont ou thologiques ou
-logiques. La science nouvelle est une_ dmonstration historique de la
-Providence; _elle trace le cercle ternel d'une_ histoire idale _dans
-lequel tourne l'histoire relle de toutes les nations. Elle s'appuie
-sur une_ critique nouvelle, _dont le criterium est le_ sens commun du
-genre humain. _Cette critique est le fondement d'un nouveau
-systme du_ droit des gens.
-
-Preuves philologiques, _tires de l'interprtation des fables, de
-l'histoire des langues, etc._
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-DES PRINCIPES.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PRPARATION DES MATIRES QUE DOIT METTRE EN
-OEUVRE LA SCIENCE NOUVELLE.
-
-
-La table chronologique que l'on a sous les yeux embrasse l'histoire du
-monde ancien, depuis le dluge jusqu' la seconde guerre punique, en
-commenant par les Hbreux, et continuant par les Chaldens, les
-Scythes, les Phniciens, les gyptiens, les Grecs et les Romains. On y
-voit figurer des hommes ou des faits clbres, lesquels sont
-ordinairement placs par les savans dans d'autres temps, dans d'autres
-lieux, ou qui mme n'ont point exist. En rcompense nous y tirons des
-tnbres profondes o ils taient rests ensevelis, des hommes et des
-faits remarquables, qui ont puissamment influ sur le cours des choses
-humaines; et nous montrons combien les explications qu'on a
-donnes sur l'_origine de la civilisation_, prsentent d'incertitude,
-de frivolit et d'inconsquence.
-
- * * *
-
-Mais toute tude sur la civilisation paenne doit commencer par un
-examen svre des prtentions des nations anciennes, et surtout des
-gyptiens, une antiquit exagre. Nous tirerons deux utilits de
-cet examen: celle de savoir quelle poque, quel pays il faut
-rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer
-par des preuves, humaines la vrit, tout le systme de notre
-religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le
-peuple hbreu, que le premier homme fut Adam, cr en mme temps que
-ce monde par le Dieu vritable.[10]
-
-[Note 10: V. p. 50, dition de Milan, 1801.]
-
-Notre chronologie se trouve entirement contraire au systme de
-Marsham, qui veut prouver que les gyptiens devancrent toutes les
-nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs
-rites sacrs et leurs rglemens civils, transmis aux autres peuples,
-auraient t reus des Hbreux avec quelques changemens. Avant
-d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquit, il faut avouer
-qu'elle ne parat pas avoir profit beaucoup aux gyptiens. Nous
-voyons dans les Stromates de saint Clment d'Alexandrie, que les
-livres du leurs prtres, au nombre de quarante-deux, couraient
-alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en
-philosophie et en astronomie. Leur mdecine, selon Galien, _de
-Medicin mercuriali_, tait un tissu de purilits et d'impostures.
-Leur morale tait dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait
-mme la prostitution. Leur thologie n'tait que superstitions,
-prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restrent chez
-eux dans l'enfance; et quant la magnificence de leurs pyramides, on
-peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie.
-
-C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalt l'antique sagesse des
-gyptiens. La cit d'Alexandre unit la subtilit africaine l'esprit
-dlicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les
-choses divines. Clbre comme la _mre des sciences_, dsigne chez
-les Grecs par le nom de [Grec: polis], _la ville_ par excellence,
-elle vit son Muse aussi clbre que l'avaient t Athnes
-l'acadmie, le lyce et le portique. L s'leva le grand prtre
-Manton, qui donna toute l'histoire de l'gypte l'interprtation
-d'une sublime thologie naturelle, prcisment comme les philosophes
-grecs avaient donn leurs fables nationales un sens tout
-philosophique. (_Voy._ le commencement du livre II.) Dans ce grand
-entrept du commerce de la Mditerrane et de l'Orient, un peuple si
-vaniteux[11], avide de superstitions nouvelles, imbu du prjug
-de son antiquit prodigieuse et des vastes conqutes de ses rois,
-ignorant enfin que les autres nations paennes avaient pu, sans rien
-savoir l'une de l'autre, concevoir des ides uniformes sur les dieux
-et sur les hros, ce peuple, dis-je, ne put s'empcher de croire que
-tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui,
-taient d'origine gyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient
-leur Jupiter et leur Hercule; il dcida que son Jupiter Ammon tait le
-plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de
-l'Hercule gyptien.
-
-[Note 11: _Glori animalia_, et dans Tacite: _Gens novarum
-religionum avida_.]
-
-Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les
-gyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans
-d'antiquit, encore a-t-il t rfut victorieusement par Giacomo
-Cappello dans son _Histoire sacre et gyptienne_. Cette antiquit
-n'est pas mieux prouve par le Pimandre. Ce livre que l'on a vant
-comme contenant la doctrine d'Herms, est l'oeuvre d'une imposture
-vidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le
-platonisme, et Saumaise ne le considre que comme une compilation
-indigeste.
-
-L'intelligence humaine, tant infinie de sa nature, exagre les choses
-qu'elle ignore, bien au-del de la ralit. Enfermez un homme endormi
-dans un lieu trs troit, mais parfaitement obscur, l'horreur des
-tnbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le
-trouvera en touchant les murs qui l'environnent. Voil ce qui a
-tromp les gyptiens sur leur antiquit.
-
-Mme erreur chez les Chinois, qui ont ferm leur pays aux trangers,
-comme le firent les gyptiens jusqu' Psammtique, et les Scythes
-jusqu' l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jsuites ont
-vant l'antiquit de Confucius, et ont prtendu avoir lu des livres
-imprims avant Jsus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informs ne
-placent Confucius que cinq cents ans avant notre re, et assurent que
-les Chinois n'ont trouv l'imprimerie que deux sicles avant les
-Europens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des
-livres sacrs de l'gypte, n'offre qu'ignorance et grossiret dans le
-peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se rduit une suite de
-prceptes moraux dont l'observance est impose ces peuples par leur
-lgislation.
-
-Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquit, une
-tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les
-gyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer mme
-avant les Assyriens deux rois puissans, Tanas le scythe, et
-l'gyptien Ssostris. D'abord Tanas part avec une arme innombrable
-pour conqurir l'gypte, ce pays si bien dfendu par la nature contre
-une invasion trangre. Ensuite Ssostris, avec une arme non moins
-nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins
-inconnue jusqu' ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore
-cette dernire poque qui est celle de la plus haute civilisation des
-Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut
-rpondre Darius qu'en lui envoyant des signes matriels sans pouvoir
-mme crire sa pense en hiroglyphes. Les deux conqurans traversent
-l'Asie avec leurs prodigieuses armes sans la soumettre ni aux Scythes
-ni aux gyptiens. Elle reste si bien indpendante, qu'on y voit
-s'lever ensuite la premire des quatre monarchies les plus clbres,
-celle des Assyriens.
-
-La prtention de ces derniers une haute antiquit est plus
-spcieuse. En premier lieu leur pays est situ dans l'intrieur des
-terres, et nous dmontrerons dans ce livre que les peuples habitrent
-d'abord les contres mditerranes et ensuite les rivages. Ajoutez
-qu'on regarde gnralement les Chaldens comme les premiers sages du
-paganisme, en plaant Zoroastre leur tte. De la tribu chaldenne,
-se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la
-premire se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldens ont
-t jusqu' prtendre qu'ils avaient conserv des observations
-astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru ces
-observations ant-diluviennes, et a prtendu qu'elles avaient t
-inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui
-devaient les prserver du dluge ou du l'embrasement du monde. On peut
-placer les deux colonnes dans le _Muse de la crdulit_.
-
-Les Hbreux au contraire, trangers aux nations paennes,
-comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le
-nombre exact des annes coules depuis la cration; c'est le calcul
-de Philon, approuv par les critiques les plus svres, et dont celui
-d'Eusbe ne s'carte d'ailleurs que de quinze cents ans, diffrence
-bien lgre en comparaison des altrations monstrueuses qu'ont fait
-subir la chronologie les Chaldens, les Scythes, les gyptiens et
-les Chinois. Il faut bien reconnatre que les Hbreux ont t le
-premier peuple, et qu'ils ont conserv sans altration les monumens de
-leur histoire depuis le commencement du monde.
-
-Aprs les _Hbreux_, nous plaons les _Chaldens_ et les _Scythes_,
-puis les _Phniciens_. Ces derniers doivent prcder les _gyptiens_,
-puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances
-astronomiques qu'ils avaient tires de la Chalde, et qu'ils leur ont
-donn en outre les caractres alphabtiques, comme nous devons le
-dmontrer.
-
- * * *
-
-Si nous ne donnons aux gyptiens que la cinquime place dans cette
-table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquits. Il nous en
-reste deux grands dbris, aussi admirables que leurs pyramides. Je
-parle de deux vrits historiques, dont l'une nous a t conserve par
-Hrodote: 1 Ils divisaient tout le temps antrieurement coul en
-trois ges, _ge des dieux_, _ge des hros_, _ge des hommes_; 2
-pendant ces trois ges, trois langues correspondantes se
-parlrent, langue hiroglyphique ou _sacre_, langue symbolique ou
-_hroque_, langue _vulgaire_, celle dans laquelle les hommes
-expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De
-mme, Varron dans ce grand ouvrage _Rerum divinarum et humanarum_,
-dont l'injure des temps nous a privs, divisait l'ensemble des sicles
-couls en trois priodes, _temps obscur_, qui rpond l'ge divin
-des gyptiens, _temps fabuleux_, qui est leur ge hroque, enfin
-_temps historique_, l'ge des hommes, dans la nomenclature gyptienne.
-
-_Des nations civilises ou barbares, il n'en est aucune_, selon
-l'observation de Diodore, _qui ne se regarde comme la plus ancienne,
-et qui ne fasse remonter ses annales jusqu' l'origine du monde_. Les
-gyptiens nous fourniront encore l'appui de ce principe deux
-traditions de vanit nationale, savoir, que Jupiter Ammon tait le
-plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations
-avaient pris leur nom de l'Hercule gyptien.
-
- * * *
-
-[An du monde, 1656.] Le _dluge universel_ est notre point de dpart.
-La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem,
-chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez
-les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de
-ces deux fils de No durent se disperser dans la vaste fort qui
-couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent
-bientt les moeurs humaines, l'usage de la parole, devinrent
-semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque
-des hommes ant-diluviens. Mais lorsque la terre dessche put de
-nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les gans pouvants
-rapportrent ce terrible phnomne un Dieu irrit. Telle est
-l'origine de tant de Jupiter, qui furent adors des nations paennes.
-De l la divination applique aux phnomnes du tonnerre, au vol de
-l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent
-une divination moins grossire; ils observrent le mouvement des
-plantes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut
-Zoroastre (selon Bochart, _le contemplateur des astres_.)--Ce systme
-ruine ncessairement celui des tymologistes qui cherchent dans
-l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les
-nations sorties de Cham et de Japhet se crrent leurs langues dans
-les contres mditerranes o elles s'taient fixes d'abord; puis
-descendant vers les rivages, elles commencrent commercer avec les
-Phniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de
-la Mditerrane et de l'Ocan.
-
-[Ans du monde, 2000-2500.] Ds que les gans, quittant leur vie
-vagabonde, se mettent cultiver les champs, nous voyons commencer
-l'_ge d'or_ ou _ge divin_ des Grecs, et quelques sicles aprs celui
-du Latium, l'_ge de Saturne_, dans lequel les dieux vivaient sur la
-terre avec les hommes.
-
-Dans cet ge divin parat d'abord le premier Herms. _Les
-gyptiens_, dit Jamblique, _rapportaient cet Herms toutes les
-inventions ncessaires ou utiles la vie sociale_. C'est qu'Herms ne
-fut point un sage, un philosophe divinis aprs sa mort, mais le
-caractre idal des premiers hommes de l'gypte, qui sans autre
-sagesse que celle de l'instinct naturel, y formrent d'abord des
-familles, puis des tribus, et fondrent enfin une grande nation.[12]
-D'aprs la division des trois ges que reconnaissaient les gyptiens,
-Herms devait tre un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce
-qu'on appelait l'_ge des dieux_ dans cette nomenclature.[13]
-
-[Note 12: Est-il vrai que, dans cette priode, Herms ait port d'gypte
-en Grce la connaissance des lettres et les premires lois? ou bien
-Cadmus aurait-il enseign aux Grecs l'alphabet de la Phnicie? Nous ne
-pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.--Les Grecs ne se servirent
-point d'hiroglyphes comme les gyptiens, mais d'une criture
-alphabtique, encore ne l'employrent-ils que bien des sicles
-aprs.--Homre confia ses pomes la mmoire des Rapsodes, parce que de
-son temps les lettres alphabtiques n'taient point trouves, ainsi que
-le soutient Josephe contre le sentiment d'Appion.--Si Cadmus et port
-les lettres phniciennes en Grce, la Botie qui les et reues la
-premire n'et-elle pas d ce distinguer par sa civilisation entre
-toutes les parties de la Grce?--D'ailleurs quelle diffrence entre les
-lettres grecques et les phniciennes?==Quant l'introduction simultane
-des lois et des lettres, les difficults sont plus grandes
-encore.--D'abord le mot [Grec: nomos] ne se trouve nulle part dans
-Homre.--Ensuite, est-il indispensable que des lois soient crites? n'en
-existait-il pas en gypte avant Herms, inventeur des lettres? dira-t-on
-qu'il n'y eut pas de lois Sparte o Lycurgue avait dfendu aux
-citoyens l'tude des lettres? ne voit-on pas dans Homre un Conseil des
-hros, [Grec: boul], o l'on dlibrait de vive voix sur les lois, et
-un Conseil du peuple, [Grec: agora], o on les publiait de la mme
-manire. La Providence a voulu que les socits qui n'ont point encore
-la connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les
-coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont plus
-civilises. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen ge, ce fut
-encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les nations
-europennes.]
-
-[Note 13: Les hros investis du triple caractre de chefs des
-peuples, de guerriers et de prtres, furent dsigns dans la Grce par
-le nom d'_Hraclides_, ou enfans d'Hercule; dans la Crte, dans
-l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de _Curtes_ (_quirites_,
-de l'inusit _quir_, _quiris_, lance).]
-
-[An du monde, 3223-3223.] L'_ge hroque_ qui suit celui des dieux,
-est caractris par Hercule, Orphe et le second Herms. L'Occident a
-ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui prsentent le mme caractre.
-Autant de types idaux des fondateurs des socits, et des potes
-thologiens. Si l'on s'obstine ne voir que des hommes dans ces tres
-allgoriques, que de difficults se prsentent![14]
-
-[Note 14: Orphe surtout, si on le considre comme un individu,
-offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres
-bizarres.--D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie
-de Mars, que comme le berceau de la civilisation.--Ce Thrace sait si
-bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une posie
-admirable.--Il ne trouve encore que des btes farouches dans ces
-Grecs, auxquels tant de sicles auparavant Deucalion a enseign la
-pit envers les dieux, dont Hellen a form une mme nation en leur
-donnant une langue commune, chez lesquels enfin rgne depuis trois
-cents ans la maison d'Inachus.--Orphe trouve la Grce sauvage, et en
-quelques annes elle fait assez de progrs pour qu'il puisse suivre
-Jason la conqute de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est
-point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.--Dans cette
-expdition il a pour compagnons Castor et Pollux, frres d'Hlne,
-dont l'enlvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un
-seul homme nous prsente plus de faits qu'il ne s'en passerait en
-mille annes!.... Ce sont peut-tre de semblables observations qui ont
-fait conjecturer Cicron, dans son livre sur la Nature des Dieux,
-qu'_Orphe n'a jamais exist_. Elles s'appliquent, pour la plupart,
-avec la mme force Hercule, Herms et Zoroastre.
-
- ces difficults chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou
-politiques. Orphe, voulant amliorer les moeurs de la Grce, lui
-propose l'exemple d'un Jupiter adultre, d'une Junon implacable qui
-perscute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dvore
-ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir
-le peuple le plus civilis, le plus vertueux, qu'Orphe lve les
-hommes encore bruts l'humanit et la civilisation.
-
-Guids par les principes de la science nouvelle, nous viterons ces
-terribles cueils de la _mythologie_; nous verrons que ces fables,
-dtournes de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient
-dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne ft digne des fondateurs
-des socits. La dcouverte des caractres potiques, des types
-idaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein
-travers ces nuages sombres dont s'tait voile la _chronologie_.]
-
-[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont port plus loin le
-scepticisme: ils ont pens que la _guerre de Troie_ n'avait
-jamais eu lieu, du moins telle qu'Homre la raconte; et ils ont
-renvoy la _Bibliothque de l'Imposture_ les Dictys de Crte, et les
-Dars de Phrygie, qui en ont crit l'histoire en prose, comme s'ils
-eussent t contemporains.
-
- * * *
-
-[Vers 2950.] Dans le sicle qui suit immdiatement la guerre de Troie,
-et la suite des courses errantes d'ne et d'Antenor, de Diomde et
-d'Ulysse, nous plaons _la fondation des colonies grecques de l'Italie
-et de la Sicile_. C'est trois sicles avant l'poque adopte par les
-chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en tonner, eux qui varient
-de quatre cent soixante ans sur le temps o vcut Homre, l'auteur
-le plus voisin de ces vnemens. La fondation de ces colonies
-est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous cartons de la
-chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison
-puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas
-eu assez de temps pour s'lever au point de richesse et de splendeur
-o elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois,
-Syracuse n'avait rien envier la magnificence et la politesse
-d'Athnes. Long-temps aprs, Crotone presque dserte fait piti
-Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens
-habitans.
-
- * * *
-
-[An du monde, 3223.] Le _temps certain_, l'_ge des hommes_ commence
-l'poque o les _jeux olympiques_ fonds par Hercule, furent rtablis
-par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les annes par les
-rcoltes; depuis le second, on les compta par les rvolutions du
-soleil.
-
-La premire _Olympiade_ concide presque avec la _fondation de Rome_
-(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu
-d'importance. Toutes ces ides magnifiques que l'on s'est faites
-jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres
-capitales des peuples clbres, disparaissent, comme le brouillard aux
-rayons du soleil, devant ce passage prcieux de Varron rapport par
-Saint-Augustin dans la Cit de Dieu: _pendant deux sicles et demi
-qu'elle obit ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans
-tendre son empire plus de vingt milles_.
-
-[An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaons _Homre_ aprs
-la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal
-flambeau, nous a laisss dans l'incertitude sur son sicle et sur sa
-patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous cartons de l'opinion
-reue sur ces deux points, et sur le fait mme de son existence.--Nous
-lverons les mmes doutes sur celle d'_sope_ que nous considrons
-non comme un individu, mais comme un type idal, et dont nous plaons
-l'poque entre celle d'Homre et celle des sept sages de la Grce.
-
-[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live,
-contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la
-science des choses divines Numa qui vivait prs de deux sicles
-auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce rgne de Servius
-Tullius, o l'intrieur de l'Italie tait encore barbare, il et t
-impossible que le nom mme de Pythagore pntrt de Crotone Rome
-travers tant de peuples diffrens de langues et de moeurs. Ce
-dernier passage doit nous faire entendre combien devaient tre faciles
-ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en
-Thrace les disciples d'Orphe, en Perse les mages, les Chaldens
-Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les
-prtres de l'gypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les
-Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de
-toute la _sagesse barbare_.[15]
-
-[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des
-savans, ont entrepris de nous faire connatre la succession des coles
-de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le matre de Brose et des
-Chaldens, Brose celui d'Herms et des gyptiens, Herms celui
-d'Atlas et des thiopiens, Atlas celui d'Orphe, qui, de la Thrace,
-vint tablir son cole en Grce. On sent ce qu'ont de srieux ces
-communications entre les premiers peuples, qui, peine sortis de
-l'tat sauvage, vivaient ignors mme de leurs voisins, et n'avaient
-connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce
-leur en donnait l'occasion.
-
-Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique
-particulirement aux Hbreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu
-tre disciple d'Isae.--Un passage de Josephe prouve que les Hbreux,
-au temps d'Homre et de Pythagore, vivaient inconnus leurs voisins
-de l'intrieur des terres, et plus forte raison aux nations
-loignes dont la mer les sparait.--Ptolme Philadelphe s'tonnant
-qu'aucun pote, aucun historien n'et fait mention des lois de Mose,
-le juif Dmtrius lui rpondit que ceux qui avaient tent de les faire
-connatre aux Gentils, avaient t punis miraculeusement, tels que
-Thopompe qui en perdit le sens, et Thodecte qui fut priv de la
-vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurit
-des Juifs, et il l'explique de la manire suivante: _Nous n'habitons
-point les rivages; nous n'aimons point faire le ngoce et
-commercer avec les trangers_. Sans doute la Providence voulait, comme
-l'observe Lactance, empcher que la religion du vrai Dieu ne ft
-profane par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout
-ce qui prcde est confirm par le tmoignage du peuple Hbreux
-lui-mme, qui prtendait qu' l'poque o parut la version des
-Septante, les tnbres couvrirent le monde pendant trois jours, et
-qui, en expiation, observait un jene solennel, le 8 de tbet ou
-dcembre. Ceux de Jrusalem dtestaient les juifs hellnistes qui
-attribuaient une autorit divine cette version.]
-
-[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue
-le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _libert
-dmocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _libert
-aristocratique_.
-
-[3500.] C'est l'poque o les Grecs trouvrent leur criture vulgaire
-(_Voyez_ plus bas.) Nous y plaons _Hsiode_, _Hrodote_ et
-_Hippocrate_.--Les chronologistes dclarent sans hsiter qu'Hsiode
-vivait trente ans avant Homre, quoiqu'ils diffrent de quatre
-sicles et demi sur le temps o il faut placer l'auteur de l'Iliade.
-Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis
-qu'Homre prcda de beaucoup Hsiode. Quant aux trpieds consacrs
-par ce dernier en mmoire de sa victoire sur Homre, ce sont des
-monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de mdailles,
-qui vivent de la simplicit des curieux.--Si nous considrons, d'un
-ct, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre,
-il est l'auteur incontestable d'ouvrages crits en prose et en
-caractres vulgaires, nous rapporterons son existence au temps
-d'Hrodote qui crivit de mme en prose et dont l'histoire est pleine
-de fables.
-
- * * *
-
-[An du monde, 3530.] _Thucydide_ vcut l'poque la mieux connue de
-l'histoire grecque, celle de la guerre du Ploponse; et c'est afin de
-n'crire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour
-sujet. Il tait fort jeune, pendant la vieillesse d'Hrodote qui et
-pu tre son pre; or, il dit que, _jusqu'au temps de son pre, les
-Grecs ne surent rien de leurs propres antiquits_. Que devaient-ils
-donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait
-connatre?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout
-occup de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel
-aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitt philosophes? Dira-t-on
-que les Romains ont reu de Dieu un privilge particulier?
-
-[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'poque de Thucydide est celle o
-Socrate fondait la morale, o Platon cultivait avec tant de gloire la
-mtaphysique; c'est pour Athnes l'ge de la civilisation la plus
-rafine. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athnes
-Rome ces lois des _douze tables_ si grossires et si barbares. _Voy._
-plus loin la rfutation de ce prjug.
-
-Les Grecs avaient commenc sous le rgne de Psammtique mieux
-connatre l'gypte; partir de cette poque, les rcits d'Hrodote
-sur cette contre prennent un caractre de certitude [3553]. Ce fut de
-_Xnophon_ qu'ils reurent les premires connaissances exactes qu'ils
-aient eues de la Perse; la _ncessit_ de la guerre fit pour la Perse
-ce qu'avait fait pour l'gypte l'_utilit_ du commerce. Encore
-Aristote nous assure-t-il qu'avant la _conqute d'Alexandre_, l'on
-avait dbit bien des fables sur les moeurs et l'histoire des
-Perses.--[3660] C'est ainsi que la Grce commena avoir quelques
-notions certaines sur les peuples trangers.
-
-Deux lois changent cette poque la constitution de Rome.
-
-[3658; 416.] La loi _Publilia_ est le passage visible de
-l'aristocratie la dmocratie. On n'a point assez remarqu cette loi,
-faute d'en savoir comprendre le langage.
-
-[3661; 419.] La loi _Petilia_, _de nexu_, n'est pas moins digne
-d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la
-personne des Plbiens dont ils taient cranciers. Mais le
-snat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la
-rpublique, et le maintint jusqu' la fin par la force des armes.
-
-[An du monde 3708; 489.] _Guerre de Tarente_, o les Latins et les
-Grecs commencent prendre connaissance les uns des autres. Lorsque
-les Tarentins maltraitrent les vaisseaux des Romains, et ensuite
-leurs ambassadeurs, ils allgurent pour excuse, selon Florus, qu'_ils
-ne savaient qui taient les Romains, ni d'o ils venaient_. Tant les
-premiers peuples se connaissaient peu, une distance si rapproche,
-et lors mme qu'aucune mer ne les sparait!
-
-[3849; 552.] _Seconde guerre punique._ C'est en commenant le rcit de
-cette guerre que Tite-Live dclare qu'_il va crire dsormais
-l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est
-la plus mmorable de toutes celles que firent les Romains_. Nanmoins
-il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord
-il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta
-l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il
-excuta son passage, ni quelles taient alors ses forces; il trouve
-sur ce dernier article la plus grande diversit d'opinions dans les
-anciennes annales.
-
- * * *
-
-D'aprs toutes les observations que nous avons faites sur cette table,
-on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquit paenne
-jusqu'au temps o nous nous arrtons, n'est qu'incertitude et
-obscurit. Aussi nous ne craignons pas d'y pntrer comme dans
-un champ sans matre, qui appartient au premier occupant (_res
-nullius, qu occupanti conceduntur_.) Nous ne craindrons point d'aller
-contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matires nous ne
-nous conformerons pas, ou que mme nous serons contraires, aux
-opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les _origines de la
-civilisation_, et que par l nous les ramnerons des _principes
-scientifiques_. Grce ces principes, _les faits de l'histoire
-certaine_ retrouveront leurs _origines primitives_, faute desquelles
-ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni _fondement_ commun, ni
-_continuit_, ni _cohrence_.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-AXIOMES.
-
-
-Maintenant pour donner une forme aux _matriaux_ que nous venons de
-prparer dans la table chronologique, nous proposons les _axiomes_
-philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre
-de _postulats_ raisonnables, et de _dfinitions_ o nous avons cherch
-la clart. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de mme
-ces ides gnrales, rpandues dans la _science nouvelle_, l'animeront
-de leur esprit dans toutes ses dductions sur la _nature commune des
-nations_.
-
-
-1-22. AXIOMES GNRAUX.
-
-1-4. _Rfutation des opinions que l'on s'est formes jusqu'ici des
-commencemens de la civilisation._
-
-1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme,
-lorsqu'il se trouve arrt par l'ignorance, il se prend lui-mme pour
-rgle de tout.
-
-De l deux choses ordinaires: _La renomme croit dans sa
-marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de prs_ (_fama crescit
-eundo; minuit prsentia famam_.) La marche a t longue depuis le
-commencement du monde, et la renomme n'a cess de produire les
-opinions magnifiques que l'on a conues jusqu' nous de ces antiquits
-que leur extrme loigneraient drobe notre connaissance. Ce
-caractre de l'esprit humain a t observ par Tacite (Agricola):
-_omne ignotum pro magnifico est_; l'inconnu ne manque pas d'tre
-admirable.
-
-
-2. Autre caractre de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune
-ide des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses
-connues et prsentes.
-
-C'est l la source inpuisable des erreurs o sont tombs toutes les
-nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'_humanit_;
-les premires s'tant mises observer, les seconds raisonner sur ce
-sujet dans des sicles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas
-manqu de juger d'aprs leur temps, des premiers ges de l'humanit,
-qui naturellement ne devaient tre que grossiret, faiblesse,
-obscurit.
-
-
-3. _Chaque nation grecque ou barbare, a follement prtendu avoir
-trouv la premire, les commodits de la vie humaine, et conserv les
-traditions de son histoire depuis l'origine du monde._ Ce mot prcieux
-est de Diodore de Sicile.
-
-Par l sont cartes -la-fois les vaines prtentions des
-Chaldens, des Scythes, des gyptiens et des Chinois, qui se vantent
-tous d'avoir fond la civilisation antique. Au contraire, Josephe met
-les Hbreux l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime
-qu'_ils sont rests cachs tous les peuples paens_. Et en mme
-temps l'histoire sainte nous reprsente le monde comme jeune, eu gard
- la vieillesse que lui supposaient les Chaldens, les Scythes, les
-gyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve
-bien forte en faveur de la vrit de l'histoire sainte.
-
- la vanit des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce
-qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore
-dtruit tout ce qu'ils ont pens de cette sagesse antique qu'il
-faudrait dsesprer d'galer; prouve l'imposture des oracles de
-Zoroastre le Chalden, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas
-parvenus, du Pimandre de Mercure trismgiste, des vers d'Orphe, des
-_vers dors_ de Pythagore (dj condamns par les plus habiles
-critiques); enfin dcouvre -la-fois l'absurdit de tous les sens
-mystiques donns par l'rudition aux hiroglyphes gyptiens, et celle
-des allgories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les
-fables grecques.
-
-
-5-15. _Fondemens du vrai._
-
-(Mditer le monde social dans son idal ternel.)
-
-5. Pour tre utile au genre humain, la philosophie doit relever et
-diriger l'homme dchu et toujours dbile; elle ne doit ni l'arracher
-sa propre nature, ni l'abandonner sa corruption.
-
-Ainsi sont exclus de l'cole de la nouvelle science les Stociens qui
-veulent la mort des sens, et les picuriens qui font des sens la rgle
-de l'homme; ceux-l s'enchanant au destin, ceux-ci s'abandonnant au
-hasard et faisant mourir l'me avec le corps; les uns et les autres
-niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient
-s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire nous admettons dans
-notre cole les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens,
-parce qu'ils sont d'accord avec tous les lgislateurs sur trois points
-capitaux: existence d'une Providence divine, ncessit de modrer les
-passions humaines et d'en faire des vertus _humaines_, immortalit de
-l'me. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle
-science.[16]
-
-[Note 16: Le principe du droit naturel est _le juste dans son
-unit_, autrement dit, l'unit des ides du genre humain concernant
-les choses dont l'utilit ou la ncessit est commune toute la
-nature humaine. Le pyrrhonisme dtruit l'_humanit_, parce qu'il ne
-donne point l'unit. L'picurisme la dissipe, en quelque sorte, parce
-qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilit. Le
-stocisme l'anantit, parce qu'il ne reconnat d'utilit ou de
-ncessit que celles de l'me, et qu'il mconnat celles du corps;
-encore le _Sage_ seul peut-il juger de celles de l'me. La seule
-doctrine de Platon nous prsente le juste dans son unit; ce
-philosophe pense qu'on doit suivre comme la rgle du vrai ce qui
-semble un, ou le mme tous les hommes. dition de 1725, rimprime
-en 1817, page 74.]
-
-
-6. La philosophie considre l'homme tel qu'il doit tre; ainsi elle ne
-peut tre utile qu' un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre
-dans la rpublique de Platon, et non ramper dans _la fange du peuple
-de Romulus_.[17]
-
-[Note 17: _Dicit enim_ (Cato) _tanquam in Platonis_ [Grec:
-politeia], _non tanquam in Romuli fce sententiam_. Cic. _ad Atticum_,
-lib. II (_Note du Traducteur_).]
-
-
-7. La lgislation considre l'homme tel qu'il est, et veut en tirer
-parti pour le bien de la socit humaine. Ainsi de trois vices,
-l'orgueil froce, l'avarice, l'ambition, qui garent tout le genre
-humain, elle tire le mtier de la guerre, le commerce, la politique
-(_la corte_), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la
-sagesse de l'homme d'tat. Trois vices capables de dtruire la race
-humaine produisent la flicit publique.
-
-Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence
-lgislatrice du monde: grce elle, les passions des hommes livrs
-tout entiers l'intrt priv, qui les ferait vivre en btes froces
-dans les solitudes, ces passions mmes ont form la hirarchie civile,
-qui maintient la socit humaine.
-
-
-8. Les choses, hors de leur tat naturel, ne peuvent y rester, ni s'y
-maintenir.
-
-Si, depuis les temps les plus reculs dont nous parle
-l'histoire du monde, le genre humain a vcu, et vit tolrablement en
-socit, cet axiome termine la grande dispute leve sur la question
-de savoir _si la nature humaine est sociable_, en d'autres termes
-_s'il y a un droit naturel_; dispute que soutiennent encore les
-meilleurs philosophes et les thologiens contre picure et Carnade,
-et qui n'a point t ferme par Grotius lui-mme.
-
-Cet axiome, rapproch du septime et de son corollaire, prouve que
-l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions
-en vertus, mais qu'il est aid naturellement par la Providence de
-Dieu, et d'une manire surnaturelle par la Grce.
-
-
-9. Faute de savoir le _vrai_, les hommes tchent d'arriver au
-_certain_, afin que si l'_intelligence_ ne peut tre satisfaite par la
-_science_, la _volont_ du moins se repose sur la _conscience_.
-
-
-10. La _philosophie_ contemple la _raison_, d'o vient la _science du
-vrai_; la _philologie_ tudie les actes de la libert humaine, elle en
-suit l'_autorit_; et c'est de l que vient la conscience du
-_certain_.--Ainsi nous comprenons sous le nom de _philologues_ tous
-les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la
-connaissance des _langues_ et des _faits_ (tant des faits _intrieurs_
-de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits
-_extrieurs_, comme guerres, traits de paix et d'alliance,
-commerce, voyages.)
-
-Le mme axiome nous montre que les _philosophes_ sont rests moiti
-chemin en ngligeant de donner leurs _raisonnemens_ une _certitude_
-tire de l'_autorit_ des _philologues_; que les _philologues_ sont
-tombs dans la mme faute, puisqu'ils ont nglig de donner aux faits
-le caractre de _vrit_ qu'ils auraient tir des _raisonnemens
-philosophiques_. Si les philosophes et les philologues eussent vit
-ce double cueil, ils eussent t plus utiles la socit, et ils
-nous auraient prvenus dans la recherche de cette nouvelle science.
-
-
-11. L'tude des actes de la _libert humaine_, si incertaine de sa
-nature, tire sa certitude et sa dtermination du _sens commun_
-appliqu par les hommes aux _ncessits_ ou _utilits_ humaines,
-_double source du droit naturel des gens_.[18]
-
-[Note 18: Le _droit naturel des gens_ a, dans Vico, une
-signification trs entendue. Il comprend non-seulement les rapports
-des socits entre elles, mais mme tous les rapports des individus
-entre eux (_Note du Traducteur_).]
-
-
-12. Le _sens commun_ est un _jugement_ sans _rflexion_, partag par
-tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout
-le genre humain.
-
-Cet axiome (avec la dfinition suivante) nous ouvrira une
-critique nouvelle relative aux _auteurs des peuples_, qui ont d
-prcder de plus de mille ans les _auteurs de livres_, dont la
-critique s'est occupe jusqu'ici exclusivement.
-
-
-13. Des ides uniformes nes chez des peuples inconnus les uns aux
-autres, doivent avoir un motif commun de vrit.
-
-Grand principe, d'aprs lequel le sens commun du genre humain est le
-_criterium_ indiqu par la Providence aux nations pour dterminer la
-certitude dans le droit naturel des gens. On arrive cette certitude
-en connaissant l'unit, l'essence de ce droit auquel toutes les
-nations se conforment avec diverses modifications (_Voy._ le
-vingt-deuxime axiome.)
-
-Le mme axiome renferme toutes les ides qu'on s'est formes jusqu'ici
-du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait
-sorti d'une nation pour tre transmis aux autres. Cette erreur est
-devenue scandaleuse par la vanit des gyptiens et des Grecs, qui,
-les en croire, ont rpandu la civilisation dans le monde.
-
-C'tait une consquence naturelle qu'on ft venir de Grce Rome la
-loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait t communiqu aux
-autres peuples par une prvoyance humaine; ce ne serait pas un droit
-mis par la divine Providence dans la nature, dans les moeurs de
-l'humanit, et ordonn par elle chez toutes les nations!
-
-Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tcher de dmontrer que
-le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier,
-sans qu'aucun d'eux st rien des autres; et qu'ensuite l'occasion
-des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit
-fut reconnu commun tout le genre humain.
-
-
-14. La _nature_ des choses consiste en ce qu'elles naissent en
-certaines circonstances, et de certaines manires. Que les
-circonstances se reprsentent les mmes, les choses naissent les mmes
-et non diffrentes.
-
-
-15. Les _proprits insparables_ du sujet doivent rsulter de la
-modification avec laquelle, de la manire dont la chose est ne; ces
-proprits _vrifient_ nos yeux que la nature de la chose mme
-(c'est--dire la manire dont elle est ne) est telle, et non pas
-autre.
-
-
-16-22. _Fondemens du certain._
-
-(Apercevoir le monde social dans sa ralit.)
-
-16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques _motifs publics de
-vrit_, qui expliquent comment elles sont nes, et comment elles se
-sont conserves long-temps chez des peuples entiers.
-
-Assigner ces traditions leurs vritables causes qui, travers les
-sicles, travers les changemens de langues et d'usages, nous sont
-arrives dguises par l'erreur, ce sera un des grands travaux
-de la nouvelle science.
-
-
-17. Les faons de parler vulgaires sont les tmoignages les plus
-graves sur les usages nationaux des temps o se formrent les langues.
-
-
-18. Une langue ancienne qui est reste en usage, doit, considre
-avant sa maturit, tre un grand monument des usages des premiers
-temps du monde.
-
-Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus
-concluantes en matire de droit des gens; les Romains ont surpass
-sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce
-droit. Ces preuves pourront aussi tre recherches dans la langue
-allemande qui partage cette proprit avec l'ancienne langue romaine.
-
-
-19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez
-les peuples du Latium depuis l'ge de Saturne, coutumes qui, toujours
-mobiles chez les autres tribus, furent fixes par les Romains sur le
-bronze, et gardes religieusement par leur jurisprudence, ces lois
-sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du
-Latium.
-
-
-20. Si les pomes d'Homre peuvent tre considrs comme l'histoire
-civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux
-grands trsors du droit naturel des gens considr chez les
-Grecs.
-
-Cette vrit et la prcdente ne sont encore que des _postulats_, dont
-la dmonstration se trouvera dans l'ouvrage.
-
-
-21. Les philosophes grecs prcipitrent la marche naturelle que devait
-suivre leur nation; ils parurent dans la Grce lorsqu'elle tait
-encore toute barbare, et la firent passer immdiatement la
-civilisation la plus rafine; en mme temps les Grecs conservrent
-entires leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'hroques. La
-civilisation marcha d'un pas plus rgl chez les Romains; ils
-perdirent entirement de vue leur histoire _divine_; aussi l'_ge des
-dieux_, pour parler comme les gyptiens (_Voy._ l'axiome 28), est
-appel par Varron le _temps obscur_ des Romains; les Romains
-conservrent dans la langue vulgaire leur histoire hroque, qui
-s'tend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous
-trouverons rflchie dans cette histoire toute la suite de celle des
-hros grecs.[19]
-
-[Note 19: La vrit de ces observations nous est confirme par
-l'exemple de la nation franaise. Elle vit s'ouvrir au milieu de la
-barbarie du onzime sicle, cette fameuse cole de Paris, o Pierre
-Lombard, _le matre des sentences_, enseignait la scholastique la plus
-subtile; et d'un autre ct elle a conserv une sorte de pome
-homrique dans l'histoire de l'archevque Turpin, ce recueil universel
-des _Fables hroques_ qui ont ensuite embelli tant de pomes et de
-romans. Ce passage prmatur de la barbarie aux sciences les plus
-subtiles, a donn la langue franaise une dlicatesse suprieure
-celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le
-mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi
-minemment propre traiter les sujets scientifiques.]
-
-Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de
-cette marche des Romains, et peut-tre cette cause explique plus
-convenablement l'effet indiqu. Romulus fonda Rome au milieu d'autres
-cits latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile,
-_moyen_, dit Tite-Live, _employ jadis par la sagesse des fondateurs
-de villes_; l'ge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville
-sur la mme base qui avait t donne aux premires cits du monde. La
-civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues
-vulgaires du Latium avaient fait de grands progrs, il dut arriver que
-les Romains expliqurent en langue vulgaire les affaires de la vie
-civile, tandis que les Grecs les avaient exprimes en langue hroque.
-Voil aussi pourquoi les Romains furent les _hros du monde_, et
-soumirent les autres cits du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers.
-Chez eux l'hrosme tait jeune, lorsqu'il avait commenc vieillir
-chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait prparer
-toute la grandeur de Rome.
-
-
-22. Il existe ncessairement dans la nature une _langue intellectuelle
-commune toutes les nations_; toutes les choses qui occupent
-l'activit de l'homme en socit y sont uniformment comprises, mais
-exprimes avec autant de modifications qu'on peut considrer
-ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces
-maximes de la _sagesse vulgaire_, sont entendues dans le mme sens par
-toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression
-elles aient suivi la diversit des manires de voir.--Cette langue
-appartient la _science nouvelle_; guids par elle, les philologues
-pourront se faire _un vocabulaire intellectuel commun toutes les
-langues mortes et vivantes_.
-
-
-23-114. AXIOMES PARTICULIERS.
-
-23-28. _Division des peuples anciens en Hbreux et Gentils.--Dluge
-universel.--Gans._
-
-23. L'histoire sacre est plus ancienne que toutes les histoires
-profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connatre,
-avec tant de dtails et dans une priode de huit sicles, l'tat de
-nature sous les patriarches (_tat de famille_, dans le langage de la
-_science nouvelle_). Cet tat dont, selon l'opinion unanime des
-politiques, sortirent les peuples et les cits, l'histoire profane
-n'en fait point mention, ou en dit peine quelques mots confus.
-
-
-24. Dieu dfendit la divination aux Hbreux; cette dfense est la base
-de leur religion; la divination au contraire est le principe de la
-socit chez toutes les nations paennes. Aussi tout le monde
-ancien fut-il divis en Hbreux et Gentils.
-
-
-25. Nous dmontrerons le _dluge universel_, non plus par les preuves
-philologiques de Martin Scoock; elles sont trop lgres; ni par les
-preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la
-Mirandole; elles sont incertaines et mme fausses; mais par les faits
-d'une _histoire physique_ dont nous trouverons les vestiges dans les
-fables.
-
-
-26. Il a exist des _gans_ dans l'antiquit, tels que les voyageurs
-disent en avoir trouv de trs grossiers et de trs froces
-l'extrmit de l'Amrique dans le pays des Patagons. Abandonnant les
-vaines explications que nous ont donnes les philosophes de leur
-existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en
-partie morales, que Csar et Tacite ont remarques en parlant de la
-stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes
-l'_ducation_ sauvage, et pour ainsi dire _bestiale_, des enfans.
-
-
-27. L'histoire grecque, qui nous a conserv tout ce que nous avons des
-antiquits paennes, en exceptant celles de Rome, prend son
-commencement du _dluge, et de l'existence des gans_.
-
-Cette tradition nous prsente la _division originaire du genre humain_
-en deux espces, celle des gans et celle des hommes d'une stature
-naturelle, celle des Gentils et celle des Hbreux. Cette
-diffrence ne peut tre venue que de l'ducation _bestiale_ des uns,
-de l'ducation _humaine_ des autres; d'o l'on peut conclure que les
-Hbreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.
-
-
-28-40. _Principes de la thologie pratique.--Origine de l'idoltrie,
-de la divination, des sacrifices._
-
-28. Il nous reste deux grands dbris des antiquits gyptiennes; 1
-Les gyptiens divisaient tout le temps antrieurement coul en trois
-ges, _ge des dieux, ge des hros, ge des hommes_; 2 Pendant ces
-trois ges, trois langues correspondantes se parlrent, langue
-hiroglyphique ou _sacre_, langue symbolique ou _hroque_, langue
-_vulgaire_ ou _pistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment
-par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.
-
-
-29. Homre parle dans cinq passages de ses pomes d'une langue plus
-ancienne que l'hroque dont il se servait, et il l'appelle langue des
-dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.)
-
-
-30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de
-divinits reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient autant
-de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _conomique_, ou _civile_
-des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui
-viennent d'tre rapportes que, _partout la socit a commenc par la
-religion_. C'est le premier des trois principes de la science
-nouvelle.
-
-
-31. Lorsque les peuples sont _effarouchs_ par la violence et par les
-armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il
-n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.
-
-Ainsi dans l'_tat sans lois_ (_stato eslege_), la Providence rveilla
-dans l'me des plus violens et des plus fiers une ide confuse de la
-divinit, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y
-fissent entrer les nations. Ignorans comme ils taient, ils
-appliqurent mal cette ide, mais l'effroi que leur inspirait la
-divinit telle qu'ils l'imaginrent, commena ramener l'ordre parmi
-eux.
-
-Hobbes ne pouvait voir la socit commencer ainsi parmi _les hommes
-violens et farouches_ de son systme, lui qui, pour en trouver
-l'origine, s'adresse au hasard d'picure. Il entreprit de remplir la
-grande lacune laisse par la philosophie grecque, qui n'avait point
-considr _l'homme dans l'ensemble de la socit du genre humain_.
-Effort magnanime auquel le succs n'a pas rpondu![20]
-
-[Note 20: La fin de cet alina est rejete dans une note du
-chapitre III.--(_Note du Traducteur._)]
-
-
-32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des
-phnomnes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils
-leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que
-_l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.)
-
-
-33. La physique des ignorans est une mtaphysique vulgaire, dans
-laquelle ils rapportent les causes des phnomnes qu'ils ignorent la
-volont de Dieu, sans considrer les moyens qu'emploie cette volont.
-
-
-34. L'observation de Tacite est trs juste: _mobiles ad superstitionem
-perculs semel mentes_. Ds que les hommes ont laiss surprendre leur
-me par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce
-qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mmes.
-
-
-35. L'admiration est fille de l'ignorance.
-
-
-36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus
-faible.
-
-
-37. Le plus sublime effort de la posie est d'animer, de passionner
-les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans
-leurs jeux les choses inanimes, et de leur parler comme des
-personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent tre
-naturellement des potes sublimes.
-
-
-38. Passage prcieux de Lactance, sur l'origine de
-l'idoltrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum
-virtutis (hoc ver putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri
-solet, in admirationem prsentis potenti; sive ob beneficia, quibus
-erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore
-simples et grossiers divinisrent de bonne foi ce qui excitait leur
-admiration, tantt la vertu, tantt une puissance secourable (la chose
-est ordinaire), tantt la bienfaisance de ceux qui les avaient
-civiliss.
-
-
-39. Ds que notre intelligence est veille par l'admiration, quel que
-soit l'effet extraordinaire que nous observions, comte, parlie, ou
-toute autre chose, la curiosit, fille de l'ignorance et mre de la
-science, nous porte demander: Que signifie ce phnomne?
-
-
-40. La superstition qui remplit de terreur l'me des magiciennes, les
-rend en mme temps cruelles et barbares; au point que souvent pour
-clbrer leurs affreux mystres, elles gorgent sans piti et
-dchirent en pices l'tre le plus innocent et le plus aimable, un
-enfant.
-
-Voil l'origine des sacrifices, dans lesquels la frocit des premiers
-hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes
-de Saturne_ (Saturni hosti); les Phniciens faisaient passer travers
-les flammes les enfans consacrs Moloch; et les douze tables
-conservent quelques traces de semblables conscrations.--Cette
-explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a
-fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nes de la
-crdulit, et non de l'imposture.--Elle rpond aussi l'exclamation
-impie de Lucrce au sujet du sacrifice d'Iphignie (_tant la religion
-put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles taient le premier degr
-par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils
-des Cyclopes et des Lestrigons_, la civilisation des ges d'Aristide,
-de Socrate et de Scipion.
-
-
-41-46. _Principes de la Mythologie historique._
-
-41-42. Dans cette priode qui suivit le dluge universel, les
-descendans impies des fils de No retournrent l'tat sauvage, se
-dispersrent comme des btes farouches dans la vaste fort qui
-couvrait la terre, et par l'effet d'une ducation toute _bestiale_,
-redevinrent gans l'poque o il tonna la premire fois aprs le
-dluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les gans_.
-Chaque nation paenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un
-sicle aprs le dluge pour que la terre moins humide pt exhaler des
-vapeurs capables de produire le tonnerre.
-
-
-43. Toute nation paenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte
-Varron en a compt jusqu' quarante.--Voil l'origine de l'hrosme
-chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs hros
-des dieux.
-
-Cette tradition et la prcdente qui nous montre d'abord tant de
-Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations paennes, nous
-indique que les premires socits ne purent se fonder sans religion,
-ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considrez l'isolement de
-ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous
-vous rappelez l'axiome: _Des ides uniformes nes chez des peuples
-inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vrit_, vous
-trouverez un grand principe, c'est que les premires fables durent
-contenir des vrits relatives l'tat de la socit, et par
-consquent tre l'histoire des premiers peuples.
-
-
-44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _potes
-thologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _potes
-hroques_, comme Jupiter fut pre d'Hercule.
-
-Des trois traditions prcdentes, il rsulte que les nations paennes
-avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens
-toutes potiques, et que d'abord naquit chez elles la _posie divine_,
-ensuite l'_hroque_.
-
-
-45. Les hommes sont naturellement ports conserver dans quelque
-monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est
-fonde la socit o ils vivent.
-
-
-46. Toutes les histoires des barbares commencent par des
-fables.
-
-
-47-62. POTIQUE.
-
-47-62. _Principe des caractres potiques._
-
-47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.
-
-Cet axiome appliqu aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un
-homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le
-placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte
-des fables en harmonie avec son caractre; _mensonges de fait_, sans
-doute, mais _vrits d'ides_, puisque le public n'imagine que ce qui
-est analogue la ralit. Qu'on y rflchisse, on trouvera que le
-_vrai potique_ est _vrai mtaphysiquement_, et que le _vrai
-physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le
-vritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous
-ceux qui ne se conforment pas en tout ce modle, ne mritent point
-le nom de capitaine. Considration importante dans la potique.
-
-
-48. Il est naturel aux enfans de transporter l'ide et le nom des
-premires personnes, des premires choses qu'ils ont vues, toutes
-les personnes, toutes les choses qui ont avec elles quelque
-ressemblance, quelque rapport.
-
-
-49. C'est un passage prcieux que celui de Jamblique, _sur les
-mystres des gyptiens_: les gyptiens attribuaient Herms
-Trismgiste toutes les dcouvertes utiles ou ncessaires la vie
-humaine.
-
-Cet axiome et le prcdent renverseront cette sublime thologie
-naturelle par laquelle ce grand philosophe interprte les mystres de
-l'gypte.
-
-Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des
-caractres potiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le
-premier nous montre le penchant naturel du vulgaire imaginer des
-fables et les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir
-que les premiers hommes qui reprsentaient l'enfance de l'humanit,
-tant incapables d'abstraire et de gnraliser, furent contraints de
-crer les caractres potiques, pour y ramener, comme autant de
-modles, toutes les espces particulires qui auraient avec eux
-quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la
-convenance des fables antiques. Ainsi les gyptiens rapportaient au
-type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les
-dcouvertes utiles ou ncessaires la vie, et comme ils ne pouvaient
-atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_,
-ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Herms
-Trismgiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps o les gyptiens
-enrichissaient le monde de leurs dcouvertes, ils taient dj
-philosophes, dj capables de gnraliser?
-
-
-50-62. _Fable, convenance, pense, expression, etc._
-
-50. Dans l'enfance, la mmoire est trs forte; aussi l'imagination est
-vive l'excs; car l'imagination n'est autre chose que la mmoire
-avec extension, ou composition.--Voil pourquoi nous trouvons un
-caractre si frappant de vrit dans les images potiques, que dut
-former le monde enfant.
-
-
-51. En tout les hommes supplent la nature par une tude opinitre
-de l'art; en posie seulement, toutes les ressources de l'art ne
-feront rien pour celui que la nature n'a point favoris.--Si la posie
-fonda la civilisation paenne qui devait produire tous les arts, il
-faut bien que la nature ait fait les premiers potes.
-
-
-52. Les enfans ont un trs haut degr la facult d'imiter; tout ce
-qu'ils peuvent dj connatre, ils s'amusent l'imiter.--Aux temps du
-monde enfant, il n'y eut que des peuples potes; la posie n'est
-qu'imitation.
-
-C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de
-ncessit, d'utilit, de commodit, et mme la plupart des arts
-d'agrment, furent trouvs dans les sicles potiques, avant qu'il se
-formt des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la
-nature, une _posie relle_, si je l'ose dire.
-
-
-53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses
-senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une me
-agite et passionne; enfin, clairs par une pure intelligence, ils
-commencent rflchir.
-
-Cet axiome nous explique la formation des penses potiques. Elles
-sont l'expression des passions et des sentimens, la diffrence des
-penses philosophiques qui sont le produit de la rflexion et du
-raisonnement. Plus les secondes s'lvent aux gnralits, plus elles
-approchent du _vrai_; les premires au contraire deviennent _plus
-certaines_ (c'est--dire qu'elles peignent plus fidlement),
-proportion qu'elles descendent dans les particularits.
-
-
-54. Les hommes interprtent les choses douteuses ou obscures qui les
-touchent, conformment leur propre nature, et aux passions et usages
-qui en drivent.
-
-Cet axiome est une rgle importante de notre mythologie. Les fables
-imagines par les premiers hommes furent svres comme leurs farouches
-inventeurs, qui taient peine sortis de l'indpendance bestiale pour
-commencer la socit. Les sicles s'coulrent, les usages changrent,
-et les fables furent altres, dtournes de leur premier sens,
-obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui
-prcdrent mme l'existence d'Homre. Les Grecs, craignant de trouver
-les dieux aussi contraires leurs voeux, qu'ils devaient l'tre
-leurs moeurs, attriburent ces moeurs aux dieux eux-mmes,
-et donnrent souvent aux fables un sens honteux et obscne.
-
-
-55. tendez tous les Gentils, le passage suivant o Eusbe parle des
-seuls gyptiens, il devient prcieux: _Originairement la thologie des
-gyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mle de fables; les ges
-suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposrent peu peu une
-signification mystique._ C'est ce que fit Manton, grand-prtre de
-l'gypte, qui prta l'histoire de son pays le sens d'une sublime
-_thologie naturelle_.
-
-Les deux axiomes prcdens sont deux fortes preuves en faveur de notre
-mythologie historique et en mme temps deux coups mortels pertes au
-prjug qui attribue aux anciens une sagesse impossible galer
-(_innarrivabile_). Ils renferment en mme temps deux puissans argumens
-en faveur de la vrit du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne
-prsente aucun rcit dont il ait rougir.
-
-
-56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les gyptiens, les Grecs
-et les Latins, les premiers crivains qui firent usage des nouvelles
-langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen ge,
-se trouvent avoir t des potes.
-
-
-57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes
-matriels, qui ont des rapports naturels avec les ides qu'ils
-veulent faire entendre.
-
-C'est le principe des langues hiroglyphiques, en usage chez toutes
-les nations dans leur premire barbarie. C'est celui du _langage
-naturel qui s'est parl jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte
-la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les
-Stociens et par Origne (_contre Celse_). Mais comme ils avaient
-seulement devin la vrit, ils trouvrent des adversaires dans
-Aristote ([Grec: _peri ermneias_]), et dans Galien (_de decretis
-Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute
-dans Aulu-Gelle. ce _langage naturel_ dut succder le _langage
-potique_, compos d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin
-de traits qui peignaient les proprits naturelles des tres.
-
-
-58. Les muets mettent des sons confus avec une espce de chant. Les
-bgues ne peuvent dlier leur langue qu'en chantant.
-
-
-59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe
-dans l'excs de la douleur ou de la joie.
-
-D'aprs ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde paen
-retombrent dans un tat de brutalit o ils devinrent _muets_ comme
-les btes, on doit croire que les plus violentes passions purent
-seules les arracher ce silence, et qu'_ils formrent leurs
-premires langues en chantant._
-
-
-60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_.
-Maintenant encore au milieu de tant de facilits pour apprendre le
-langage articul, les enfans, dont les organes sont si flexibles,
-commencent toujours ainsi.
-
-
-61. Le vers _hroque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaque
-est le plus lent, et la suite prouvera que le vers hroque fut
-originairement spondaque.
-
-
-62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose,
-et l'iambe est un mtre rapide, comme le dit Horace.
-
-Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le dveloppement
-des ides et des langues fut correspondant. Les sept axiomes prcdens
-doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord
-en vers, puis en prose.
-
-
-63-65. _Principes tymologiques._
-
-63. _L'me est porte_ naturellement _ se voir au-dehors et dans la
-matire_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la rflexion,
-qu'elle en vient se comprendre elle-mme.--Principe universel
-d'tymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses
-de l'me et de l'intelligence exprimes par des mtaphores qui sont
-tires des corps et de leurs proprits.
-
-
-64. L'_ordre des ides_ doit suivre l'_ordre des choses_.
-
-
-65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les
-_forts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les
-_cits_, ou runions de citoyens, enfin les _acadmies_, ou runions
-de savans.--Autre grand principe tymologique, d'aprs lequel
-l'histoire des langues indignes doit suivre cette srie de changemens
-que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons
-observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_
-par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _rcolte
-de glands_, d'o l'arbre qui produit les glands fut appel _illex_,
-_ilex_; de mme que _aquilex_ est incontestablement _celui qui
-recueille les eaux_. Ensuite _lex_ dsigna la rcolte des _lgumes_
-(legumina) qui en drivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas
-de lettres pour crire les lois, _lex_ dsigna ncessairement la
-runion des citoyens, ou l'assemble publique. La prsence du peuple
-constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis
-comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire
-comme un faisceau pour former chaque parole, fut appele legere, lire.
-
-
-66-86. _Principes de l'histoire idale._
-
-66. Les hommes sentent d'abord le _ncessaire_, puis font attention
-l'_utile_, puis cherchent la _commodit_; plus tard aiment le
-_plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin
-_tourmenter leurs richesses._[21]
-
-[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)]
-
-
-67. Le caractre des peuples est d'abord cruel, ensuite _svre_, puis
-_doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_.
-
-
-68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'lever d'abord des
-caractres _grossiers et barbares_, comme le Polyphme d'Homre; puis
-il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite
-de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard
-nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en mme temps
-_avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la
-vritable gloire, les Csars et les Alexandres; plus tard des
-caractres _sombres_, _d'une mchancet rflchie_, des Tibres; enfin
-des _furieux_ qui s'abandonnent en mme temps une _dissolution sans
-pudeur_, comme les Caligulas, les Nrons, les Domitiens.
-
-La duret des premiers fut ncessaire, afin que l'homme, obissant
-l'homme dans l'_tat de famille_, ft prpar obir aux lois dans
-l'_tat civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de cder
-leurs gaux, servirent tablir la suite de l'tat de famille les
-_rpubliques aristocratiques_; les troisimes frayer le chemin la
-_dmocratie_; les quatrimes lever les _monarchies_; les
-cinquimes les affermir; les siximes les renverser.
-
-
-69. Les gouvernemens doivent tre conformes la nature de ceux qui
-sont gouverns.--D'o il rsulte que l'cole des princes, c'est la
-science des moeurs des peuples.
-
-
-70-82. _Commencemens des socits._
-
-70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne rpugne
-point en elle-mme, et plus tard elle se trouve vrifie par les
-faits): du _premier tat sans loi et sans religion_ sortirent d'abord
-un petit nombre d'hommes suprieurs par la force, lesquels fondrent
-les _familles_, et l'aide de ces mmes familles commencrent
-cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps
-aprs en se _rfugiant_ sur les terres cultives par les premiers
-pres de famille.
-
-
-71. _Les habitudes originaires_, particulirement celle de
-l'indpendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais
-par degrs et force de temps.
-
-
-72. Suppos que toutes les socits aient commenc par le culte d'une
-divinit quelconque, les _pres_ furent sans doute, dans l'tat de
-famille, les _sages_ en fait de divination, les _prtres_ qui
-sacrifiaient pour connatre la volont du ciel par les auspices, et les
-_rois_ qui transmettaient les lois divines leur famille.
-
-
-73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord
-gouvern par des rois_,--que la _premire forme de gouvernement fut la
-monarchie_.
-
-
-74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent lus,
-c'taient les plus dignes_.
-
-
-75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de
-Platon tait en mme temps un regret de ces premiers ges pendant
-lesquels _les philosophes rgnaient, ou les rois taient philosophes_.
-
-Dans la personne des premiers pres se trouvrent donc runis la
-sagesse, le sacerdoce et la royaut. Les deux dernires supriorits
-dpendaient de la premire. Mais cette sagesse n'tait point la
-sagesse _rflchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse
-vulgaire_ des lgislateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes
-les nations les prtres marchaient la couronne sur la tte.
-
-
-77. Dans l'tat de famille, les pres durent exercer un _pouvoir
-monarchique_, dpendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens
-de leurs _fils_, et, plus forte raison, sur ceux des hommes qui
-s'taient rfugis sur leurs terres, et qui taient devenus leurs
-_serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que dsigne
-l'criture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est--dire,
-_pres et princes_. Ce droit monarchique fut conserv par la loi des
-douze tables dans tous les ges de l'ancienne Rome: _Patri familias
-jus vit et necis in liberos esto_, le pre de famille a sur ses
-enfans droit de vie et de mort; principe d'o rsulte le suivant,
-_quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils
-acquiert, il l'acquiert son pre.
-
-
-78. Les _familles_ ne peuvent avoir t nommes d'une manire
-convenable leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces
-_famuli_, ou serviteurs des premiers pres de famille.
-
-
-79. Si les premiers _compagnons_, ou _associs_, eurent pour but une
-_socit d'utilit_, on ne peut les placer antrieurement ces
-rfugis qui, ayant cherch la sret prs des premiers pres de
-famille, furent obligs pour vivre de cultiver les champs de ceux qui
-les avaient reus.--Tels furent les vritables _compagnons des hros_,
-dans lesquels nous trouvons plus tard les _plbiens_ des cits
-hroques, et en dernier lieu les _provinces soumises_ des peuples
-souverains.
-
-
-80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance,
-lorsqu'ils esprent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une
-grande utilit; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre
-dans la vie sociale.
-
-
-81. C'est un caractre des hommes courageux de ne point laisser perdre
-par ngligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne cder
-qu' la ncessit ou l'intrt, et cela peu--peu, et le moins
-qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes
-ternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec lgance par le
-mot _beneficia_.
-
-
-82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que
-_clientles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement
-que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point
-d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots
-que _clientes_ et _clientel_.
-
-Les trois derniers axiomes avec les douze prcdens (en partant du
-70e), nous font connatre l'_origine des socits_. Nous trouvons
-cette origine, comme on le verra d'une manire plus prcise, dans la
-ncessit impose aux pres de famille par leurs serviteurs. Ce
-premier gouvernement dut tre _aristocratique_, parce que les pres de
-famille s'unirent en corps politique pour rsister leurs serviteurs
-mutins contre eux, et furent cependant obligs pour les ramener
-l'obissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux
-_feuda rustica (fiefs roturiers)_ du moyen ge. Ils se trouvrent
-eux-mmes avoir assujetti leurs souverainets domestiques (que l'on
-peut comparer aux _fiefs nobles_) la _souverainet de l'ordre_ dont
-ils faisaient partie. Cette origine des socits sera prouve par le
-fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothse, elle est si
-simple et si naturelle, tant de phnomnes politiques s'y rapportent
-d'eux-mmes, comme leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre
-comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment
-l'_autorit civile_ driva de l'_autorit domestique_; comment le
-patrimoine public se forma de la runion des patrimoines particuliers;
-comment sa formation, la socit trouva des lmens tout prpars
-dans un corps peu nombreux qui pt commander dans une multitude de
-plbiens qui pt obir. Nous dmontrerons qu'en supposant les
-familles composes seulement _de fils_, et non _de serviteurs_, cette
-formation des socits a t impossible.
-
-
-83. Ces concessions de terres constiturent la premire _loi agraire_
-qui ait exist, et la nature ne permet pas d'en _imaginer_, ni d'en
-_comprendre_ une qui puisse offrir plus de prcision.
-
-Dans cette loi agraire furent distingus les trois genres de
-possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes:
-_domaine bonitaire_ appartenant aux Plbiens; _domaine quiritaire_
-appartenant aux Pres, conserv par les armes, et par consquent
-_noble_; _domaine minent_, appartenant au corps souverain. Ce dernier
-genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans
-les rpubliques aristocratiques.
-
-
-84-96. _Ancienne histoire romaine._
-
-84. Dans un passage remarquable de sa Politique, o il numre les
-diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la _royaut
-hroque_, o les rois, chefs de la religion, administraient la
-justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors.
-
-Cet axiome se rapporte prcisment la royaut hroque de Thse et
-de Romulus. _Voyez_ la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois
-de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de
-Rome taient appels rois des choses sacres, _reges sacrorum_. Et
-mme aprs l'expulsion des rois, de crainte d'altrer la forme des
-crmonies, on crait un roi des choses sacres; c'tait le chef des
-fciaux, ou hrauts de la rpublique.
-
-[Note 22: Par l'intermdiaire des Duumvirs auxquels il dlgue son
-pouvoir. (_N. du T._)]
-
-
-85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: _Les
-anciennes rpubliques n'avaient point de lois pour punir les offenses
-et redresser les torts particuliers; ce dfaut de lois est commun
-tous les peuples barbares_. En effet les peuples ne sont barbares dans
-leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les
-lois.--De l la _ncessit des duels et des reprsailles personnelles_
-dans les temps barbares, o l'on manque de _lois judiciaires_.
-
-
-86. Troisime passage non moins prcieux du mme livre: _Dans les
-anciennes rpubliques, les nobles juraient aux plbiens une ternelle
-inimiti._ Voil ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie
-des nobles l'gard des plbiens, dans les premiers sicles de
-l'histoire romaine. Au milieu de cette prtendue libert populaire que
-l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils
-_pressaient_[23] les plbiens, et les foraient de les servir la
-guerre leurs propres dpens; ils les enfonaient, pour ainsi dire,
-dans un abme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient
-satisfaire, ils les tenaient enferms toute leur vie dans leurs
-prisons particulires, afin de se payer eux-mmes par leurs travaux et
-leurs sueurs; l, ces tyrans les dchiraient coups de verges comme
-les plus vils esclaves.
-
-[Note 23: Ce mot est pris dans le sens anglais, _to press_.
-_Angariarono._ (_N. du T._)]
-
-
-87. Les rpubliques aristocratiques se dcident difficilement la
-guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plbiens.
-
-
-88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans
-l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent la puissance de cet
-ordre.--C'est ce qui explique la clmence avec laquelle les Romains
-traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ter leurs armes,
-et leur laissaient la jouissance de leurs biens (_dominium bonitarium_),
-sous la condition d'un tribut supportable.--Si l'aristocratie romaine
-combattit toujours les lois agraires proposes par les Gracques, c'est
-qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple.
-
-
-89. L'_honneur_ est le plus noble aiguillon de la valeur militaire.
-
-
-90. Les peuples, chez lesquels les diffrens ordres se disputent les
-_honneurs_ pendant la paix, doivent dployer la guerre une _valeur
-hroque_; les uns veulent se conserver le privilge des honneurs, les
-autres mriter de les obtenir. Tel est le principe de l'_hrosme_
-romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans
-cette priode, les nobles se dvouaient pour leur patrie, dont le
-salut tait li la conservation des privilges de leur ordre; et les
-plbiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils
-mritaient de partager les mmes honneurs.
-
-
-91. Les querelles dans lesquelles les diffrens ordres cherchent
-_l'galit des droits_, sont pour les rpubliques le plus puissant
-moyen d'agrandissement.
-
-Autre principe de l'_hrosme_ romain, appuy sur trois vertus
-civiles: _confiance magnanime des plbiens_, qui veulent que les
-patriciens leur communiquent les droits civils, en mme temps
-que ces lois dont ils se rservent la connaissance mystrieuse;
-_courage des patriciens_, qui retiennent dans leur ordre un privilge
-si prcieux; _sagesse des jurisconsultes_, qui interprtent ces lois,
-et qui peu--peu en tendent l'utilit en les appliquant de nouveaux
-cas, selon ce que demande la raison. Voil les trois caractres qui
-distinguent exclusivement la jurisprudence romaine.
-
-
-92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les
-ambitieux en prsentent de nouvelles pour se faire un parti; les
-princes protgent les lois, afin d'galer les puissans et les faibles.
-
-Dans sa premire et sa seconde partie, cet axiome claire l'histoire
-des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la
-connaissance des lois le _secret_ de leur ordre, afin qu'elles
-dpendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent _aussi
-arbitrairement que des rois_. Telle est, selon le jurisconsulte
-Pomponius, la raison pour laquelle les plbiens dsiraient la loi des
-douze tables: _gravia erant jus latens, incertum, et manus regia_.
-C'est aussi la cause de la rpugnance que montraient les snateurs
-pour accorder cette lgislation: _mores patrios servandos; leges ferri
-non oportere_. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne
-repoussaient pas les voeux du peuple, _desideria plebis non
-aspernari_. Mais Denis d'Halicarnasse, devait tre mieux inform que
-Tite-Live des antiquits romaines, puisqu'il crivait d'aprs
-les mmoires de Varron, le plus docte des Romains.[24]
-
-[Note 24: Nous rejetons une longue digression sur la question de
-savoir si les lois des douze tables ont t transportes d'Athnes
-Rome, dans la note o nous citerons un passage plus considrable d'un
-autre ouvrage de Vico sur le mme sujet. (_N. du T._)]
-
-Le troisime article du mme axiome nous montre la route que suivent
-les ambitieux dans les tats populaires pour s'lever au pouvoir
-souverain; ils secondent le dsir naturel du peuple, qui, ne pouvant
-s'lever aux ides gnrales, veut une loi pour chaque cas
-particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la
-noblesse, n'eut pas plus tt vaincu Marius, chef du parti du peuple,
-et rtabli la rpublique en rendant le gouvernement l'aristocratie,
-qu'il remdia la multitude des lois par l'institution des
-_qustiones perpetu_.
-
-Enfin le mme axiome nous fait connatre dans sa dernire partie le
-secret motif pour lequel les Empereurs, en commenant par Auguste,
-firent des _lois innombrables pour des cas particuliers_; et pourquoi
-chez les modernes tous les tats monarchiques ou rpublicains ont reu
-le corps du droit romain, et celui du droit canonique.
-
-
-93. Dans les dmocraties o domine une multitude avide, ds qu'une
-fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs,
-la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la
-puissance, non plus avec les lois, mais avec les armes; et la
-puissance elle-mme est un moyen de faire des lois pour enrichir le
-parti vainqueur; telles furent Rome les lois agraires proposes par
-les Gracques. De l rsultent -la-fois des guerres civiles au-dedans,
-des guerres injustes au-dehors.
-
-Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'_hrosme_
-romain pour tout le temps antrieur aux Gracques.
-
-
-94. Plus les biens sont attachs la personne, au corps du
-possesseur, plus la libert naturelle conserve sa fiert; c'est avec
-le superflu que la servitude enchane les hommes.
-
-Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de
-l'_hrosme_ des premiers peuples; dans le second, c'est le _principe
-naturel des monarchies_.
-
-
-95. Les hommes aiment d'abord sortir de sujtion et dsirent
-l'_galit_; voil les plbiens dans les rpubliques aristocratiques,
-qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent
-ensuite de _surpasser leurs gaux_; voil le petit peuple dans les
-tats populaires qui dgnrent en oligarchies. Ils veulent enfin _se
-mettre au-dessus des lois_; et il en rsulte une dmocratie effrne,
-une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a
-autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans
-la cit. Alors le petit peuple, clair par ses propres maux, y
-cherche un remde en _se rfugiant dans la monarchie_. Ainsi
-nous trouvons dans la nature cette _loi royale_ par laquelle Tacite
-lgitime la monarchie d'Auguste: _qui cuncta bellis civilibus fessa
-nomine principis sub imperium_ ACCEPIT.
-
-
-96. Lorsque la runion des familles forma les premires cits, _les
-nobles_ qui sortaient peine de l'_indpendance de la vie sauvage_,
-ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges
-publiques; voil les _aristocraties_ o les nobles sont seigneurs.
-Ensuite les plbiens tant devenus nombreux et aguerris, les nobles
-se soumirent, comme les plbiens, aux lois et aux charges publiques;
-voil les nobles dans les _dmocraties_. Enfin pour s'assurer la vie
-commode dont ils jouissent, ils inclinrent naturellement se
-soumettre au gouvernement d'un seul; voil les nobles sous la
-_monarchie_.
-
-
-97-103. _Migration des peuples._
-
-97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'aprs le
-dluge, les hommes habitrent d'abord sur les _montagnes_; il sera
-naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps aprs dans les
-_plaines_, et qu'au bout d'un temps considrable, ils prirent assez de
-confiance pour aller jusqu'aux _rivages_ de la mer.
-
-
-98. On trouve dans Strabon un passage prcieux de Platon, o
-il raconte qu'aprs les dluges particuliers d'Ogygs et de Deucalion,
-les hommes habitrent _dans les cavernes des montagnes_, et il les
-reconnat dans ces cyclopes, ces Polyphmes, qui lui reprsentent
-ailleurs les premiers pres de famille; ensuite sur les _sommets_ qui
-dominent les valles, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la
-citadelle de Troie; enfin dans les _plaines_, tels qu'Ilus qui fit
-descendre Troie jusqu' la plaine voisine de la mer, et qui l'appela
-Ilion.
-
-
-99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fonde d'abord _dans les
-terres_, fut ensuite assise sur le _rivage_ de la mer de Phnicie; et
-l'histoire nous apprend que de l elle passa dans une _le_ voisine,
-qu'Alexandre rattacha par une chausse au continent.
-
-Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent l'appui, nous
-apprennent que les peuples _mditerrans_ se formrent d'abord,
-ensuite les peuples _maritimes_.
-
-Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquit du peuple
-hbreux, dont No plaa le berceau dans la Msopotamie, contre la
-plus _mditerrane_ de l'ancien monde habitable. L aussi se fonda la
-premire monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu
-chaldenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le
-plus ancien de tous.
-
-
-100. Pour que les hommes se dcident _abandonner pour toujours la
-terre o ils sont ns_, et qui naturellement leur est chre,
-il faut les plus extrmes ncessits. Le dsir d'acqurir par le
-commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les dcider
- quitter leur patrie _momentanment_.
-
-C'est le principe de la _Transmigration des peuples_, dont les moyens
-furent, ou les _colonies maritimes des temps hroques_, ou les
-_invasions des barbares_, ou les _colonies_ les plus lointaines _des
-Romains_, ou celles _des Europens dans les deux Indes_.
-
-Le mme axiome nous dmontre que les descendans des fils de No durent
-_se perdre et se disperser_ dans leurs courses vagabondes, comme les
-btes sauvages, soit pour _chapper_ aux animaux farouches qui
-peuplaient la vaste fort dont la terre tait couverte; soit en
-_poursuivant_ les femmes rebelles leurs dsirs, soit en _cherchant_
-l'eau et la pture. Ils se trouvrent ainsi pais sur toute la terre,
-lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la premire fois depuis
-le dluge, les ramena des penses religieuses, et leur fit concevoir
-un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des socits paennes qui
-eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conserv des moeurs
-_humaines_, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, rests
-en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes taient
-alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune ncessit de
-l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par
-caprice le pays de sa naissance.
-
-
-101. Les Phniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien.
-
-
-102. Les nations encore barbares _sont impntrables_; au-dehors, il
-faut la _guerre_ pour les ouvrir aux trangers, au-dedans l'intrt du
-_commerce_, pour les dterminer les admettre. Ainsi Psammtique
-ouvrit l'gypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent
-tre clbres aprs les Phniciens par leur commerce maritime[25].
-Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux
-Europens.
-
-[Note 25: C'est ce qui explique ces grandes richesses qui
-permirent aux Ioniens de btir le temple de Junon Samos, et aux
-Cariens d'lever le tombeau de Mausole, qui furent placs au nombre
-des sept merveilles du monde. La gloire du commerce maritime appartint
-en dernier lieu ceux de Rhodes qui levrent l'entre de leur port
-le fameux colosse du Soleil. (_Vico_).]
-
-Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un _autre systme
-d'tymologie pour les mots dont l'origine est certainement trangre_,
-systme diffrent de celui dans lequel nous trouvons l'_origine des
-mots indignes_. Sans ce principe, nul moyen de connatre l'_histoire
-des nations transplantes par des colonies aux lieux o s'taient
-tablies dj d'autres nations_. Ainsi Naples fut d'abord appele
-_Sirne_, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou
-Phniciens, y avaient d'abord fond un comptoir. Ensuite elle s'appela
-_Parthenope_, d'un mot grec de la langue _hroque_, et enfin
-_Neapolis_ dans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que les
-Grecs s'y taient tablis ensuite, pour partager le commerce
-des Phniciens. De mme sur les rivages de Tarente il y eut une
-colonie syrienne appele _Siri_, que les Grecs nommrent ensuite
-_Polyle_; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de
-_Poliade_.
-
-
-103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forc de le faire, qu'il y
-ait eu _sur le rivage du Latium une colonie grecque_, qui, _vaincue et
-dtruite par les Romains_, sera reste ensevelie dans les tnbres de
-l'antiquit.
-
-Si l'on n'accorde point ceci, quiconque rflchit sur les choses de
-l'antiquit et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans
-l'histoire romaine que sujets de s'tonner; elle nous parle
-d'_Hercule_, d'_vandre_, d'_Arcadiens_, de _Phrygiens tablis dans le
-Latium_, d'un _Servius Tullius_ d'origine grecque, d'un _Tarquin
-l'Ancien_, fils du Corinthien Dmarate, d'_ne_, auquel le peuple
-romain rapporte sa premire origine. _Les lettres latines_, comme
-l'observe Tacite, _taient semblables aux anciennes lettres grecques_;
-et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom
-mme de Pythagore qui enseignait alors dans son cole tant clbre de
-Crotone n'avait pu pntrer jusqu' Rome. Les Romains ne commencrent
- connatre les Grecs d'Italie qu' l'occasion de la guerre de
-Tarente, qui entrana celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer
-(_Florus_).
-
-
-104-114. _Principes du droit naturel._
-
-104. Elle est digne de nos mditations, cette pense de Dion Cassius:
-_la coutume est semblable un roi, la loi un tyran_: ce qui doit
-s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point
-anime de l'esprit de la raison naturelle.
-
-Cet axiome termine par le fait la grande dispute laquelle a donn
-lieu la question suivante: _le droit est-il dans la nature, ou
-seulement dans l'opinion des hommes_? c'est la mme que l'on a
-propose dans le corollaire du 8e axiome: _la nature humaine est-elle
-sociable_? Si la coutume commande, comme un roi des sujets qui
-veulent obir, le droit naturel qui a t ordonn par la coutume, est
-n des moeurs humaines, rsultant de la NATURE COMMUNE DES NATIONS.
-Ce droit conserve la socit, parce qu'il n'y a chose plus agrable et
-par consquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignes
-par la nature. D'aprs tout ce raisonnement, _la nature humaine_ dont
-elles sont un rsultat, _ne peut tre que sociable_.
-
-Cet axiome, rapproch du 8e et de son corollaire, prouve que l'_homme
-n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmit d'une
-nature dchue_. Il nous dmontre le premier _principe du
-christianisme_, qui se trouve dans le caractre d'Adam, considr
-avant le pch, et dans l'tat de perfection o il dut avoir t conu
-par son crateur. Il nous dmontre par suite les _principes
-catholiques de la grce_. La grce suppose le libre arbitre,
-auquel elle prte un secours _surnaturel_, mais qui est aid
-_naturellement_ par la _Providence_ (_Voy._ le mme axiome 8e et son
-second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrtienne
-s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf
-devaient fonder leurs systmes sur cette base, et se ranger
-l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels le _droit naturel
-a t ordonn par la divine Providence_.
-
-
-105. Le _droit naturel des gens est sorti des moeurs et coutumes_
-des nations, lesquelles se sont rencontres dans _un sens commun_, ou
-manire de voir uniforme, et cela sans _rflexion_, sans prendre
-_exemple_ l'une de l'autre.
-
-Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'tre rapport,
-tablit que la Providence est _la lgislatrice du droit naturel des
-gens_, parce qu'elle est la _reine des affaires humaines_.
-
-Le mme axiome tablit la diffrence qui existe entre le _droit
-naturel des Hbreux_, celui des _Gentils_, et celui des _philosophes_.
-Les Gentils eurent seulement les secours _ordinaires_ de la
-Providence, les Hbreux eurent de plus les secours _extraordinaires_
-du vrai Dieu, et c'est le principe de la _division de tous les peuples
-anciens en Hbreux et Gentils_. Les philosophes par leurs raisonnemens
-arrivrent l'ide d'un droit plus parfait que celui que
-pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent que deux mille
-ans aprs la fondation des socits paennes. Ces trois diffrences,
-inaperues jusqu'ici, renversent les trois systmes de Grotius, de
-Selden et de Puffendorf.
-
-
-106. Les sciences doivent prendre pour point de dpart l'poque o
-commence le sujet dont elles traitent.[26]
-
-[Note 26: Cet axiome plac ici cause de son rapport
-_particulier_ avec le droit des gens, s'applique _gnralement_ tous
-les objets dont nous avons parler. Il aurait d tre rang parmi les
-_axiomes gnraux;_ si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on
-voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matire
-particulire, combien il est conforme la vrit, et important dans
-l'application (_Vico_).]
-
-
-107. Les _Gentes_ (familles, tribus, clans) commencrent avant les
-cits; du moins celles que les Latins appelrent _gentes majores_,
-c'est--dire, _maisons nobles anciennes_, comme celle des _Pres_ dont
-Romulus composa le snat, et en mme temps la cit de Rome. Au
-contraire, on appela _gentes minores, les maisons nobles nouvelles_
-fondes aprs les cits, telles que celles des _Pres_, dont Junius
-Brutus, aprs avoir chass les rois, remplit le snat, devenu presque
-dsert par la mort des snateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait
-prir.
-
-
-108. Telle fut aussi la division des dieux: _dii majorum gentium_, ou
-dieux consacrs par les familles avant la fondation des cits; et _dii
-minorum gentium_, ou dieux consacrs par les peuples, comme
-Romulus, que le peuple romain appela aprs sa mort _Dius Quirinus_.
-
-Ces trois axiomes montrent que les systmes de Grotius, de Selden et
-de Puffendorf, manquent dans leurs principes mmes. Ils commencent par
-les _nations dj_ formes et composant dans leur ensemble la _socit
-du genre humain_, tandis que l'_humanit_ commena chez toutes les
-nations primitives l'_poque o les familles taient les seules
-socits et o elles adoraient les dieux majorum gentium_.
-
-
-109. Les hommes courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur
-montre rentrer dans les termes de la loi.
-
-
-110. Admirons la dfinition que donne Ulpien de l'_quit civile:
-c'est une prsomption de droit, qui n'est point connue naturellement
-tous les hommes_ (comme l'quit naturelle), _mais seulement un
-petit nombre d'hommes, qui runissant la sagesse, l'exprience et
-l'tude, ont appris ce qui est ncessaire au maintien de la socit._
-C'est ce que nous appelons _raison d'tat_.
-
-
-111. La _certitude de la loi_ n'est qu'une _ombre efface_ de la
-raison (_obscurezza_) _appuye sur l'autorit_. Nous trouvons alors
-les lois _dures_ dans l'application, et pourtant nous sommes obligs
-de les appliquer en considration de leur _certitude_. _Certum_, en
-bon latin, signifie _particularis_ (_individuatum_, comme dit
-l'cole); dans ce sens, _certum_, et _commune_, sont trs bien opposs
-entre eux.
-
-La _certitude_ est le principe de la _jurisprudence inflexible_,
-naturelle aux ges barbares, et dont l'_quit civile_ est la rgle.
-Les barbares, n'ayant que des ides particulires, _s'en tiennent
-naturellement cette certitude_, et sont satisfaits, pourvu que les
-termes de la loi soient appliqus avec prcision. Telle est l'ide
-qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, _lex dura est,
-sed scripta est_, s'exprimerait plus lgamment selon la langue et
-selon la jurisprudence, par les mots: _lex dura est, sed certa est_.
-
-
-112. Les hommes clairs estiment conforme la justice ce que
-l'impartialit reconnat tre utile dans chaque cause.
-
-
-113. Dans les lois, le _vrai_ est une lumire certaine dont nous
-claire la _raison naturelle_. Aussi les jurisconsultes disent-ils
-souvent _verum est_, pour _quum est_ (_Voy._ les axiomes 9 et 10.)
-
-
-114. L'_quit naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus
-grand dveloppement_ est une _pratique_, une application _de la
-sagesse aux choses de l'utilit_; car la _sagesse_, en prenant le mot
-dans le sens le plus tendu, n'est que la _science de faire des choses
-l'usage qu'elles ont dans la nature_.
-
-Tel est le principe de la _jurisprudence humaine_, dont la rgle est
-l'_quit naturelle_, et qui est insparable de la civilisation. Cette
-jurisprudence, ainsi que nous le dmontrerons, est l'_cole publique_
-d'o sont sortis les philosophes. (_Voyez_ le livre IV, vers la fin.)
-
-Les six dernires propositions tablissent que la _Providence a t la
-lgislatrice du droit naturel des gens_. Les nations devant vivre
-pendant une longue suite de sicles encore incapables de connatre la
-_vrit_ et l'_quit naturelle_, la Providence permit qu'en attendant
-elles s'attachassent la _certitude_ et l'_quit civile_ qui suit
-religieusement l'expression de la loi; de faon qu'elles observassent
-la loi, mme lorsqu'elle devenait _dure_ et rigoureuse dans
-l'application, _pour assurer le maintien de la socit humaine_.
-
-C'est pour avoir ignor les vrits nonces dans ces derniers
-axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont crit sur le droit
-naturel des gens, se sont gars comme de concert dans la recherche
-des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systmes. Ils ont
-cru que les nations paennes, ds leur commencement, avaient compris
-l'_quit naturelle_ dans sa perfection idale, sans rflchir qu'il
-fallut bien deux mille ans pour qu'il y et des philosophes, et sans
-tenir compte de l'assistance particulire que reut du vrai Dieu un
-peuple privilgi.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.
-
-
-Maintenant afin d'prouver si les propositions que nous avons
-prsentes comme les _lmens_ de la science nouvelle, peuvent donner
-forme aux _matriaux_ prpars dans la table chronologique, nous
-prions le lecteur de rflchir tout ce qu'on a jamais crit sur les
-principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y
-trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs
-d'entr'elles, ou mme une seule; chacune tant troitement lie avec
-toutes les autres, en branler une, c'est les branler toutes. S'il
-fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a crit
-sur ces matires que des _souvenirs_ confus, que les rves d'une
-_imagination_ drgle; la _rflexion_ y est reste trangre, par
-l'effet des deux vanits dont nous avons parl (axiome 3). La _vanit
-des nations_, dont chacune veut tre la plus ancienne de toutes, nous
-te l'espoir de trouver les principes de la Science nouvelle
-dans les crits des _philologues_; la _vanit des savans_, qui veulent
-que leurs sciences favorites aient t portes leur perfection ds
-le commencement du monde, nous empche de les chercher dans les
-ouvrages des _philosophes_; nous suivrons donc ces recherches, comme
-s'il n'existait point de livres.
-
-Mais dans cette nuit sombre dont est couverte nos yeux l'antiquit
-la plus recule, apparat une lumire qui ne peut nous garer; je
-parle de cette vrit incontestable: _le monde social est certainement
-l'ouvrage des hommes_; d'o il rsulte que l'on en peut, que l'on en
-doit trouver les principes dans les modifications mmes de
-l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui rflchit, ne
-s'tonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris srieusement
-de connatre le _monde de la nature_ que Dieu a fait et dont il s'est
-rserv la science, et qu'ils aient nglig de mditer sur ce _monde
-social_, que les hommes peuvent connatre, puisqu'il est leur ouvrage?
-Cette erreur est venue de l'infirmit de l'intelligence humaine:
-plonge et comme ensevelie dans le corps, elle est porte
-naturellement percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un
-grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-mme; ainsi
-l'oeil voit tous les objets extrieurs, et ne peut se voir lui-mme
-que dans un miroir.
-
-Puisque _le monde social est l'ouvrage des hommes_, examinons en quelle
-chose ils se sont rapports et _se rapportent toujours_. C'est de l que
-nous tirerons _les principes qui expliquent comment se forment, comment
-se maintiennent toutes les socits_, principes universels et ternels,
-comme doivent l'tre ceux de toute science.
-
-Observons toutes les nations barbares ou polices, quelque loignes
-qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidles trois
-coutumes _humaines_: toutes ont une _religion_ quelconque, toutes
-contractent des _mariages solennels_, toutes _ensevelissent_ leurs
-morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul
-acte de la vie n'est entour de crmonies plus augustes, de
-solennits plus saintes, que ceux qui ont rapport la _religion_, aux
-_mariages_, aux _spultures_. Si des ides uniformes chez des peuples
-inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vrit, Dieu a
-sans doute enseign aux nations que partout la civilisation avait eu
-cette triple base, et qu'elles devaient ces trois institutions une
-fidlit religieuse, de peur que le monde ne redevnt sauvage et ne se
-couvrt de nouvelles forts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois
-coutumes ternelles et universelles pour les _trois premiers principes
-de la science nouvelle_.
-
-
-I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le tmoignage de
-quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les Brsiliens,
-quelques peuples des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde,
-vivent en socit sans avoir aucune connaissance de Dieu[27]. Ce sont
-nouvelles de voyageurs, qui, pour faciliter le dbit de leurs livres,
-les remplissent de rcits monstrueux. Toutes les nations ont cru un
-Dieu, une Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans toute
-l'tendue du monde, on peut rduire quatre le nombre des religions
-principales. Celles des Hbreux et des Chrtiens qui attribuent la
-Divinit un esprit libre et infini; celle des idoltres qui la partagent
-entre plusieurs dieux composs d'un corps et d'un esprit libre; enfin
-celle des Mahomtans, pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre
-dans un corps infini; ce qui fait qu'ils placent les rcompenses de
-l'autre vie dans les plaisirs des sens.
-
-[Note 27: Bayle a sans doute t tromp par leurs rapports,
-lorsqu'il affirme, dans le Trait de la Comte, _que les peuples
-peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumire de
-Dieu_. Avant lui, Polybe avait dit: _si les hommes taient
-philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion_. Mais s'il
-n'existait point de socit, y aurait-il des philosophes? Or, sans les
-religions, point de socit. (_Vico_).
-
-Les trois dernires lignes sont tires du second corollaire de
-l'axiome 31.]
-
-Aucune nation n'a cru l'existence d'un Dieu tout matriel, ni d'un
-Dieu tout intelligence sans libert. Aussi les picuriens qui ne
-voient dans le monde que matire et hasard, les Stociens qui,
-semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinit une
-intelligence infinie animant une matire infinie et soumise au destin,
-ne pourront raisonner de lgislation ni de politique. Spinosa parle de
-la socit civile comme d'une socit de marchands. Cicron disait
-l'picurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner avec lui sur la
-lgislation, moins qu'il ne lui accordt l'existence d'une
-Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stocienne et
-l'picurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend
-l'existence de cette Providence pour premier principe?
-
-
-II. L'opinion selon laquelle l'_union de l'homme et de la femme sans
-mariage solennel serait innocente_, est accuse d'erreur par les
-usages de toutes les nations. Toutes clbrent religieusement les
-mariages, et semblent par l regarder les unions illgitimes comme une
-sorte de bestialit, quoique moins coupable. En effet les parens dont
-le lien des lois n'assure point l'union, _perdent_ leurs enfans,
-autant qu'il est en eux; le pre et la mre pouvant toujours se
-sparer, l'enfant abandonn de l'un et de l'autre, doit rester expos
- devenir la proie des chiens; et si l'humanit publique ou prive ne
-l'levait, il crotrait sans qu'on lui transmt ni religion, ni
-langue, ni aucun lment de civilisation. Ainsi, de ce monde social
-embelli et polic par tous les arts de l'humanit, ils tendent en
-faire la grande fort des premiers ges, o, avant Orphe, erraient
-les hommes la manire des btes sauvages, suivant au hasard la
-coupable brutalit de leurs apptits, o un amour sacrilge unissait
-les fils leurs mres, et les pres leurs filles.
-
-
-III. Enfin pour apprcier l'importance du troisime principe
-de la civilisation, qu'on imagine un tat dans lequel les cadavres
-humains resteraient sur la terre sans _spulture_, pour servir de
-pture aux chiens et aux oiseaux de proie. Ds lors les cits se
-dpeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes
-chercheraient les glands mls et confondus avec la cendre des morts.
-Aussi c'est avec raison qu'on a dsign les spultures par cette
-expression sublime _foedera generis humani_, et par cette autre
-expression moins leve qu'emploie Tacite, _humanitatis commercia_.
-Toutes les nations paennes se sont accordes croire que les mes
-allaient errantes autour des corps laisss sans spulture, et
-demeuraient inquites sur la terre; que par consquent elles
-survivaient aux corps, et taient _immortelles_. Les rapports des
-voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs
-peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est atteste
-pour les Pruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la
-Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par
-Richard Waitborn; pour ceux de la Guine par Hugues Linschotan, et
-pour les Siamois par Joseph Scultenius.--Aussi Snque a-t-il dit:
-_Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet
-consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac
-persuasione publica utor._
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-DE LA MTHODE.
-
-
-Pour achever d'tablir nos principes, il nous reste dans ce premier
-livre examiner la mthode que doit suivre la Science nouvelle. Si,
-comme nous l'avons dit dans les axiomes, _la science doit prendre pour
-point de dpart l'poque o commence le sujet de la science_, nous
-devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux
-cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes ns des
-sillons de Cadmus, ou des chnes dont parle Virgile (_duro robore
-nati_). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles
-d'picure, des cigales de Hobbes, des _hommes simples et stupides_ de
-Grotius, des _hommes jets dans le monde sans soin ni aide de Dieu_,
-dont parle Puffendorf, des gans grossiers et farouches, tels que les
-Patagons du dtroit de Magellan; enfin des _Polyphmes_ d'Homre, dans
-lesquels Platon reconnat les premiers pres de famille. Nous devons
-commencer les observer ds le moment o ils ont commenc
-penser _en hommes_; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie
-profonde, leur libert bestiale ne pouvait tre dompte et enchane
-que par l'_ide d'une divinit quelconque qui leur inspirt de la
-terreur_. Mais, lorsque nous cherchons comment cette premire pense
-_humaine_ fut conue dans le monde paen, nous rencontrons de graves
-difficults. Comment descendre d'une nature cultive par la
-civilisation cette nature inculte et sauvage; c'est grand'peine
-que nous pouvons la _comprendre_, loin de pouvoir nous la
-_reprsenter_?
-
-Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinit dont
-les hommes ne puissent tre privs, quelque sauvages, quelque
-farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette
-connaissance: _l'homme dchu, n'esprant aucun secours de la nature,
-appelle de ses dsirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
-sauver_; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voil la
-lumire que Dieu a rpandue sur tous les hommes. Une observation vient
- l'appui de cette ide, c'est que les libertins qui vieillissent, et
-qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent
-ordinairement religieux.
-
-Mais des hommes tels que ceux qui commencrent les nations paennes,
-devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des
-passions les plus violentes. En suivant une mtaphysique vulgaire qui
-fut la thologie des potes, nous rappellerons (_Voy._ les
-axiomes) _cette ide effrayante d'une divinit_ qui borna et contint
-les _passions bestiales_ de ces hommes perdus, et en fit des _passions
-humaines_. De cette ide dut natre le noble _effort propre la
-volont de l'homme_, de tenir en bride les mouvemens imprims l'me
-par le corps, de manire les touffer, comme il convient l'_homme
-sage_, ou les tourner un meilleur usage, comme il convient
-l'_homme social_, au membre de la socit.[28]
-
-[Note 28: Notre libre arbitre, notre volont libre peut seule
-rprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens
-ncessaires, et que les mcaniciens appellent _forces_, _efforts_,
-_puissances_, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens trangers
-au sentiment (_Vico_).]
-
-Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours
-tyranniss par l'gosme, ne suivent gure que leur intrt; chacun
-voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part son
-prochain, ils ne peuvent _donner leurs passions la direction salutaire
-qui les rapprocherait de la justice_. Partant de ce principe, nous
-tablissons que l'homme _dans l'tat bestial, n'aime que sa propre
-conservation_; il prend femme, il a des enfans, et il aime sa
-conservation _en y joignant celle de sa famille_; arriv la vie
-civile, il cherche -la-fois sa propre conservation et celle _de la
-cit_ dont il fait partie; lorsque les empires s'tendent sur plusieurs
-peuples, il cherche avec sa conservation celle _des nations_ dont il est
-membre; enfin quand les nations sont lies par les rapports des
-traits, du commerce, et de la guerre, il embrasse dans un mme dsir sa
-conservation et _celle du genre humain_. Dans toutes ces circonstances,
-l'homme est principalement attach son intrt particulier. Il faut
-donc que ce soit _la Providence_ elle-mme qui le retienne dans cet
-ordre de choses, et _qui lui fasse suivre dans la justice la socit de
-famille, de cit, et enfin la socit humaine_. Ainsi conduit par elle,
-l'homme incapable d'atteindre toute l'utilit qu'il dsire, obtient ce
-qu'il en doit prtendre, et c'est ce qu'on appelle _le juste_. La
-dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la _justice divine_, qui,
-applique aux affaires du monde par la Providence, conserve la _socit
-humaine_.
-
-La _science nouvelle_ sera donc sous l'un de ses principaux aspects
-une _thologie civile de la Providence divine_, laquelle semble avoir
-manqu jusqu'ici. Les philosophes ont ou entirement mconnu la
-Providence, comme les Stociens et les picuriens, ou l'ont considre
-seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom de
-_thologie naturelle_ la mtaphysique, dans laquelle ils tudient
-cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens
-d'observations tires du _monde matriel_; mais c'tait surtout dans
-l'_conomie du monde civil_ qu'ils auraient d chercher les preuves de
-la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, _une
-dmonstration de fait, une dmonstration historique de la Providence_,
-puisqu'elle doit tre une histoire des dcrets par lesquels
-cette Providence a gouvern, l'insu des hommes, et souvent malgr
-eux, la grande cit du genre humain. Quoique ce monde ait t cr
-_particulirement_ et _dans le temps_, les lois qu'elle lui a donnes,
-n'en sont pas moins _universelles_ et _ternelles_.
-
-Dans la contemplation de cette Providence ternelle et infinie la
-Science nouvelle trouve des _preuves divines_ qui la confirment et la
-dmontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine
-ayant pour instrument la _toute-puissance_, excute ses dcrets par
-des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis
-librement par les hommes... que, conseille par la _sagesse infinie_,
-tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin
-son _immense bont_, elle n'ordonne rien qui ne tende un bien
-toujours suprieur celui que les hommes se sont propos? Dans
-l'obscurit jusqu'ici impntrable qui couvre l'origine des nations,
-dans la varit infinie de leurs moeurs et de leurs coutumes, dans
-l'immensit d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines,
-peut-on dsirer des preuves plus sublimes que celles que nous
-offriront la _facilit_ des moyens employs par la Providence,
-l'_ordre_ qu'elle tablit, la _fin_ qu'elle se propose, laquelle fin
-n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces
-preuves deviennent distinctes et lumineuses? Rflchissons avec quelle
-_facilit_ l'on voit natre les choses, par suite d'occasions
-lointaines, et souvent contraires aux desseins des hommes; et
-nanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mmes; autant de
-preuves que nous fournit la _toute-puissance_. Observons encore dans
-l'_ordre_ des choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu
-o elles doivent natre, comme elles sont diffres quand il convient
-qu'elles le soient[29]; c'est l'ouvrage de la _sagesse infinie_.
-Considrons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle
-occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelques _bienfaits divins_
-qui eussent pu mieux conduire et conserver la socit humaine, au
-milieu des besoins et des maux prouvs par les hommes; voil les
-preuves que nous fournit l'_ternelle bont_ de Dieu.--Ces trois
-sortes de preuves peuvent se ramener une seule: Dans toute la srie
-des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus
-nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde
-social est rsult?... Sans doute le lecteur prouvera un plaisir
-divin en ce corps mortel, lorsqu'il _contemplera dans l'uniformit des
-ides divines ce monde des nations, par toute l'tendue et la varit
-des lieux et des temps_. Ainsi nous aurons prouv par le fait aux
-picuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses
-caprices, et aux Stociens que leur chane ternelle des
-causes laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-mme
-suspendue la main puissante et bienfaisante du Dieu trs grand et
-trs bon.
-
-[Note 29: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beaut
-de l'ordre:
-
- _Ordinis hc virtus erit et Venus, aut ego fallor,
- Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici
- Pleraque differat, et prsens in tempus omittat._
- Art potique. (_Vico_).]
-
-Ces preuves _thologiques_ seront appuyes par une espce de preuves
-_logiques_ dont nous allons parler. En rflchissant sur les
-commencemens de la religion et de la civilisation paennes, on arrive
- ces premires origines, au-del desquelles c'est une vaine curiosit
-d'en demander d'antrieures; ce qui est le caractre propre des
-principes. Alors s'expliquera la manire particulire dont les choses
-sont nes, autrement dit, leur _nature_ (axiome 14); or l'explication
-de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette
-explication de leur nature se confirmera par l'observation des
-_proprits ternelles_ qu'elles conservent; lesquelles proprits ne
-peuvent rsulter que de ce qu'elles sont nes dans tel temps, dans tel
-lieu et de telle manire, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une
-telle nature (axiomes 14, 15.)
-
-Pour arriver trouver cette nature des choses humaines, la Science
-nouvelle procde par une _analyse_ svre _des penses humaines
-relatives aux ncessits ou utilits de la vie sociale, qui sont les
-deux sources ternelles du droit naturel des gens_ (axiome 11). Ainsi
-considre sous le second de ses principaux aspects, la Science
-nouvelle est une _histoire des ides humaines_, d'aprs laquelle
-semble devoir procder la _mtaphysique de l'esprit humain_. S'il est
-vrai que _les sciences doivent commencer au point mme o leur
-sujet a commenc_ (axiome 104), la mtaphysique, cette reine des
-sciences, commena l'poque o les hommes se mirent penser
-_humainement_, et non point celle o les philosophes se mirent
-rflchir sur les ides humaines.
-
-Pour dterminer l'poque et le lieu o naquirent ces ides, pour donner
- leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la _chronologie et de
-la gographie mtaphysiques_ qui lui sont propres, la science nouvelle
-applique une _Critique_ pareillement _mtaphysique_ aux fondateurs, aux
-_auteurs des nations_, antrieurs de plus de mille ans aux _auteurs de
-livres_, dont s'est occup jusqu'ici la _critique philologique_. Le
-criterium dont elle se sert (axiome 13), est celui que la providence
-divine a enseign galement toutes les nations, savoir: _le sens
-commun du genre humain_, dtermin par la convenance ncessaire des
-choses humaines elles-mmes (convenance qui fait toute la beaut du
-monde social). C'est pourquoi le genre de preuve sur lequel nous nous
-appuyons principalement, c'est que, telles lois tant tablies par la
-Providence, la destine des nations _a d_, _doit_ et _devra_ suivre le
-cours indiqu par la Science nouvelle, quand mme des mondes infinis en
-nombre natraient pendant l'ternit; hypothse indubitablement fausse.
-De cette manire, la Science nouvelle trace le cercle ternel d'une
-_histoire idale_, sur lequel tournent _dans le temps les histoires de
-toutes les nations_, avec leur naissance, leurs progrs, leur dcadence
-et leur fin. Nous dirons plus: celui qui tudie la Science nouvelle, se
-raconte lui-mme cette histoire idale, en ce sens que _le monde
-social tant l'ouvrage de l'homme_, et _la manire_ dont il s'est form
-devant, par consquent, _se retrouver dans les modifications de l'me
-humaine_, celui qui mdite cette science s'en cre lui-mme le sujet.
-Quelle histoire plus certaine que celle o la mme personne est
--la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la Science nouvelle procde
-prcisment comme la gomtrie, qui cre et contemple en mme temps le
-monde idal des grandeurs; mais la Science nouvelle a d'autant plus de
-ralit que les lois qui rgissent les affaires humaines en ont plus que
-les points, les lignes, les superficies et les figures. Cela mme montre
-encore que les preuves dont nous avons parl sont d'une espce _divine_,
-et qu'elles doivent, lecteur, te donner un plaisir _divin_: car pour
-Dieu, connatre et faire, c'est la mme chose.
-
-Ce n'est pas tout; d'aprs la dfinition du _vrai_ et du _certain_ que
-nous avons donne plus haut, les hommes furent long-temps incapables
-de connatre le _vrai_ et la _raison_, source de la _justice
-intrieure_[30], qui peut seule suffire aux intelligences.
-Mais en attendant, ils se gouvernrent par la _certitude de
-l'autorit_, par le _sens commun du genre humain_ (criterium de notre
-Critique mtaphysique), sur le tmoignage duquel se repose la
-conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi sous un autre
-aspect, la science nouvelle devient une _philosophie de l'autorit_,
-source de la justice _extrieure_, pour parler le langage de la
-thologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont crit sur le
-droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient d tenir
-compte de cette autorit, plutt que de celles qu'ils tirent de tant
-de citations d'auteurs. Elle a rgn chez les nations plus de mille
-ans avant qu'elles eussent des crivains; ces crivains n'ont donc pu
-en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus rudit et plus
-clair que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque
-sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que
-l'air, puisque ces jurisconsultes ont tabli leurs principes de
-justice sur la _certitude de l'autorit du genre humain_, et non sur
-l'_autorit des hommes dj clairs_.
-
-[Note 30: Cette justice intrieure, fut pratique par les Hbreux
-que le vrai Dieu clairait de sa lumire, et auxquels sa loi dfendait
-jusqu'aux penses injustes, chose dont les lgislateurs mortels ne
-s'taient jamais embarrasss. Les Hbreux croyaient en un Dieu tout
-esprit, qui scrute le coeur des hommes; les gentils croyaient leurs
-dieux composs d'me et de corps, et par consquent incapables de
-pntrer dans les coeurs. La justice intrieure ne fut connue chez
-eux que par les raisonnemens des philosophes, lesquels ne parurent que
-deux mille ans aprs la formation des nations qui les produisirent
-(_Vico_).]
-
- * * *
-
-Telles sont les preuves _philosophiques_ qu'emploiera cette science. Les
-preuves _philologiques_ doivent venir en dernier lieu; elles peuvent se
-ramener toutes aux sept classes suivantes: 1 Notre _explication des
-fables_ se rapporte notre systme d'une manire naturelle, et qui n'a
-rien de pnible ou de forc. Nous montrons dans les fables l'_histoire
-civile des premiers peuples_, lesquels se trouvent avoir t partout
-naturellement _potes_. 2 Mme accord avec les _locutions hroques_,
-qui s'expliqueront dans toute la vrit du sens, dans toute la proprit
-de l'expression; 3 et avec les _tymologies des langues indignes_, qui
-nous donnent l'histoire des choses exprimes par les mots, en examinant
-d'abord leur sens propre et originaire, et en suivant le progrs naturel
-du sens figur, conformment l'ordre des ides dans lequel se
-dveloppe l'histoire des langues (axiomes 64, 65). 4 Nous trouvons
-encore expliqu par le mme systme le _vocabulaire mental des choses
-relatives la socit_[31], qui, prises dans leur substance, ont t
-perues d'une manire uniforme par le _sens_ de toutes les nations, et
-qui dans leurs modifications diverses, ont t diversement _exprimes_
-par les langues. 5 Nous sparons le vrai du faux en tout ce que nous
-ont conserv les _traditions vulgaires_ pendant une longue suite de
-sicles. Ces traditions ayant t suivies si long-temps, et par des
-peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vrit (axiome 16).
-6 Les _grands dbris_ qui nous restent de l'antiquit, jusqu'ici
-inutiles la science, parce qu'ils taient ngligs, mutils,
-disperss, reprennent leur clat, leur place et leur ordre naturels. 7
-Enfin tous les faits que nous raconte l'_histoire certaine_ viennent se
-rattacher ces antiquits expliques par nous, comme leurs causes
-naturelles.--Ces _preuves philologiques_ nous font voir dans la
-_ralit_ les choses que nous avons aperues dans la mditation du monde
-_idal_. C'est la mthode prescrite par Bacon, _cogitare_, _videre_. Les
-preuves _philosophiques_ que nous avons places d'abord, confirment par
-la _raison l'autorit_ des preuves _philologiques_, qui leur tour
-prtent aux premires l'appui de leur _autorit_ (axiome 10.)
-
-[Note 31: _Voyez_ l'axiome 22, et le second chapitre du IIe
-livre, corollaire relatif au mot _Jupiter_.]
-
-Concluons tout ce qui s'est dit en gnral pour _tablir les principes
-de la Science nouvelle_. Ces principes sont _la croyance en une
-Providence divine, la modration des passions par l'institution du
-mariage_, et le dogme de l'_immortalit de l'me_ consacr par l'usage
-des _spultures_. Son critrium est la maxime suivante: _ce que
-l'universalit ou la pluralit du genre humain sent tre juste, doit
-servir de rgle dans la vie sociale_. La sagesse _vulgaire_ de tous
-les lgislateurs, la sagesse _profonde_ des plus clbres philosophes
-s'tant accordes pour admettre ces principes et ce critrium, on doit
-y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en
-carter doit prendre garde de s'carter de l'humanit tout entire.
-
-
-
-
-LIVRE SECOND.
-
-DE LA SAGESSE POTIQUE.
-
-
-ARGUMENT.
-
-_Frapp de l'ide que l'admiration exagre pour la sagesse des
-premiers ges est le plus grand obstacle aux progrs de la philosophie
-de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps
-potiques_ imaginrent _la Nature, qu'ils ne pouvaient_ connatre
-_encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques_, sagesse, _et
-non pas_ science, _parce qu'elles se rapportaient gnralement un
-but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les ides que
-les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur
-l'conomie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie
-et l'astronomie, sur la chronologie et la gographie. C'est en quelque
-sorte l'encyclopdie des peuples barbares_, (_M. Jannelli_, Delle cose
-humane.)
-
-
-_Chapitre Ier._ SUJET DE CE LIVRE.==. _I. Les fables n'ont point
-le sens mystrieux que les philosophes leur ont attribu. La
-Providence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de
-civilisation que la rflexion devait ensuite dvelopper._--. _II. De
-la sagesse en gnral. Sens divers de ce mot diffrentes
-poques._--. _III. Exposition et division de la_ sagesse potique.
-
-
-_Chapitre II._ DE LA MTAPHYSIQUE POTIQUE.==. _I. Origine de
-la posie, de l'idoltrie, de la divination et des sacrifices.
-Certitude du dluge universel et de l'existence des gans. Les
-premiers peuples furent potes naturellement et ncessairement. La
-crdulit, et non l'imposture, fit les premiers dieux._--. _II.
-Corollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle.
-Philosophie de la proprit, histoire des ides humaines, critique
-philosophique, histoire idale ternelle, systme du droit naturel des
-gens, origines de l'histoire universelle._
-
-
-_Chapitre III._ DE LA LOGIQUE POTIQUE.--. _I. Dfinition et
-tymologie du mot_ logique. _Les premiers hommes divinisrent tous les
-objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou symboles des
-choses qu'ils voulaient exprimer._--. _II. Corollaires relatifs aux
-tropes, aux mtamorphoses potiques et aux monstres de la fable.
-Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces crations
-de la posie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingnieuse invention
-des crivains, mais des formes ncessaires dont toutes les nations se
-sont servies leur premier ge, pour exprimer leurs penses._--.
-_III. Corollaires relatifs aux_ caractres potiques _employs comme
-signes du langage par les premires nations. Solon, Dracon, sope,
-Romulus et autres rois de Rome, les dcemvirs, etc._--. _IV.
-Corollaires relatifs l'origine des langues et des lettres, dans
-laquelle nous devons trouver celle des hiroglyphes, des lois,
-des noms, des armoiries, des mdailles, des monnaies. On n'a pu
-trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni celle des lettres, parce
-qu'on les a cherches sparment. Les premiers hommes ont d parler
-successivement trois langues, l_'hiroglyphique, _la_ symbolique _et
-la_ vulgaire. _Les langues vulgaires n'ont point une signification
-arbitraire. Ordre dans lequel furent trouves les parties du discours
-dans la langue articule ou vulgaire._--. _V. Corollaires relatifs
-l'origine de l'locution potique, des pisodes, du tour, du nombre,
-du chant et du vers. Ces ornemens du style naquirent, dans l'origine,
-de l'indigence du langage. La posie a prcd la prose._--. _VI.
-Corollaires relatifs la logique des esprits cultivs. La topique
-naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses mthodes
-furent employes par la philosophie. Incapacit des premiers hommes de
-s'lever aux ides gnrales, surtout en lgislation._
-
-
-_Chapitre IV._ DE LA MORALE POTIQUE, _et de l'origine des vertus_
-vulgaires _qui rsultrent de l'institution de la religion et des
-mariages. Caractre farouche et religions sanguinaires des hommes de
-l'ge d'or. Ces religions furent cependant ncessaires._
-
-
-_Chapitre V._ Du gouvernement de la famille, ou CONOMIE dans les
-ges potiques.==. _I. De la famille compose des parens et
-des enfans, sans esclaves ni serviteurs. ducation des mes, ducation
-des corps. Les premiers pres furent -la-fois les sages, les prtres
-et les rois de leur famille. La svrit du gouvernement de la famille
-prpara les hommes obir au gouvernement civil. Les premiers hommes,
-fixs sur les hauteurs, prs des sources vives, perdirent par une vie
-plus douce la taille des gans. Communaut de l'eau, du feu, des
-spultures._--. _II. Des familles, en y comprenant non-seulement les
-parens, mais les_ serviteurs (_famuli_). _Cette composition des
-familles fut antrieure l'existence des cits, et sans elle cette
-existence tait impossible. Les hommes qui taient rests sauvages se
-rfugient auprs de ceux qui avaient dj form des familles, et
-deviennent leurs_ cliens _ou_ vassaux. _Premiers_ hros. _Origine des
-asiles, des fiefs, etc._--. _III. Corollaires relatifs aux contrats
-qui se font par le simple consentement des parties. Les premiers
-hommes ne pouvaient connatre les engagemens de_ bonne foi.--_Chez
-eux, les seuls contrats taient ceux de_ cens territorial; _point de_
-contrats de socit, _point de_ mandataires.
-
-
-_Chapitre VI._ DE LA POLITIQUE POTIQUE.--. _I. Origine des premires
-rpubliques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique.
-Puissance sans borne des premiers pres de famille sur leurs enfans et
-sur leurs_ serviteurs. _Ils sont forcs, par la rvolte de ces
-derniers, de s'unir en corps politique. Les rois ne sont
-d'abord que de simples chefs. Premiers comices. Les_ serviteurs,
-_investis par les nobles ou_ hros _du_ domaine bonitaire _des champs
-qu'ils cultivaient, deviennent les premiers_ plbiens, _et aspirent
-conqurir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilges
-de la cit._--. _II. Les socits politiques sont nes toutes de
-certains principes ternels des fiefs. Diffrence des_ domaines
-bonitaire, quiritaire, minent. _Le corps souverain des nobles avait
-conserv le dernier, qui tait, dans l'origine, un droit gnral sur
-tous les fonds de la cit. Opposition des nobles et des plbiens, des
-sages et du vulgaire, des citoyens et des htes ou trangers._--.
-_III. De l'origine du cens et du trsor public. Le cens tait d'abord
-une redevance territoriale que les plbiens payaient aux nobles. Plus
-tard il fut pay au trsor; cette institution aristocratique devint
-ainsi le principe de la dmocratie. Observations sur l'histoire des_
-domaines.--. _IV. De l'origine des comices chez les Romains.
-tymologie des mots_ Curia, Quirites, Curetes. _Rvolutions que
-subirent les comices._--. _V. Corollaire: c'est la divine Providence
-qui rgle les socits, et qui a ordonn le droit naturel des
-gens._--. _VI. Suite de la politique_ hroque. _La navigation est
-l'un des derniers arts qui furent cultivs dans les temps hroques.
-Pirateries et caractre inhospitalier des premiers peuples. Leurs
-guerres continuelles._--. _VII. Corollaires relatifs aux antiquits
-romaines. Le gouvernement de Rome fut, dans son origine, plus
-aristocratique que monarchique, et malgr l'expulsion des rois, il ne
-changea point de caractre, jusqu' l'poque o les plbiens
-acquirent le droit des mariages solennels et participrent aux charges
-publiques._--. _VIII. Corollaire relatif l'_hrosme _des premiers
-peuples. Il n'avait rien de la magnanimit, du dsintressement et de
-l'humanit, dont le mot d'_hrosme _rappelle l'ide dans les temps
-modernes._
-
-
-_Chapitre VII._ DE LA PHYSIQUE POTIQUE.--. _I. De la physiologie
-potique. Les premiers hommes rapportrent diverses parties du corps
-toutes nos facults intellectuelles et morales. Note sur l'incapacit
-de gnraliser, qui caractrisait les premiers hommes._--. _II.
-Corollaire relatif aux descriptions_ hroques. _Les premiers hommes
-rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'me._--. _III.
-Corollaire relatif aux moeurs hroques._
-
-
-_Chapitre VIII._ DE LA COSMOGRAPHIE POTIQUE. _Elle fut proportionne
-aux ides troites des premiers hommes._
-
-
-_Chapitre IX._ DE L'ASTRONOMIE POTIQUE. _Le ciel, que les hommes
-avaient plac d'abord au sommet des montagnes, s'leva peu--peu dans
-leur opinion. Les dieux montrent dans les plantes, les hros dans
-les constellations._
-
-
-_Chapitre X._ DE LA CHRONOLOGIE POTIQUE. _Son point de
-dpart. Quatre espces d'anachronismes. Canon chronologique, pour
-dterminer les commencemens de l'histoire universelle, antrieurement
-au rgne de Ninus, d'o elle part ordinairement. L'tude du
-dveloppement de la civilisation humaine prte une certitude nouvelle
-aux calculs de la chronologie._
-
-
-_Chapitre XI._ DE LA GOGRAPHIE POTIQUE.--. _I. Les diverses parties
-du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit monde de la
-Grce. L'Hesprie en tait la partie occidentale, etc. Il en dut tre
-de mme de la gographie des autres contres. Les hros qui passent
-pour avoir fond des colonies lointaines, Hercule, vandre, ne,
-etc., ne sont que des expressions symboliques du caractre des
-indignes qui fondrent ces villes._--. _II. Des noms et descriptions
-des cits_ hroques. _Sens et drivs du mot_ ara.
-
-CONCLUSION DE CE LIVRE. _Les potes thologiens ont t le_ sens (_ou
-le_ sentiment), _les philosophes ont t l'_intelligence _de
-l'humanit._
-
-
-
-
-LIVRE SECOND.
-
-DE LA SAGESSE POTIQUE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-SUJET DE CE LIVRE.
-
-
-. I.
-
-Nous avons dit dans les axiomes que _toutes les histoires des Gentils
-ont eu des commencemens fabuleux_, que _chez les Grecs_ qui nous ont
-transmis tout ce qui nous reste de l'antiquit paenne, _les premiers
-sages furent les potes thologiens_, enfin que _la nature veut qu'en
-toute chose les commencemens soient grossiers_: d'aprs ces donnes,
-nous pouvons prsumer que tels furent aussi les commencemens de la
-_sagesse potique_. Cette haute estime dont elle a joui jusqu' nous est
-l'effet de la _vanit des nations_, et surtout de celle _des savans_. De
-mme que Manthon, le grand prtre d'gypte, interprta l'histoire
-fabuleuse des gyptiens par une haute _thologie naturelle_, les
-philosophes grecs donnrent la leur une interprtation
-_philosophique_. Un de leurs motifs tait sans doute de dguiser
-l'infamie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres encore. Le
-_premier_ fut leur respect pour la religion: chez les Gentils, toute
-socit fut fonde par les fables sur la religion. Le _second_ motif fut
-leur juste admiration pour l'ordre social qui en est rsult et qui ne
-pouvait tre que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle. En _troisime_
-lieu, ces fables tant clbres pour leur sagesse et entoures d'un
-respect religieux ouvraient mille routes aux recherches des philosophes,
-et appelaient leurs mditations sur les plus hautes questions de la
-philosophie. _Quatrimement_, elles leur donnaient la facilit d'exposer
-les ides philosophiques les plus sublimes en se servant des expressions
-des potes, hritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un _dernier_
-motif, assez puissant lui seul, c'est la facilit que trouvaient les
-philosophes consacrer leurs opinions par l'autorit de la sagesse
-potique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les deux
-premiers et le dernier impliquaient une louange de la sagesse divine,
-qui a ordonn le monde civil, et un tmoignage que lui rendaient les
-philosophes, mme au milieu de leurs erreurs. Le troisime et le
-quatrime taient autant d'artifices salutaires que permettait la
-Providence, afin qu'il se formt des philosophes capables de la
-comprendre et de la reconnatre pour ce qu'elle est, un attribut du vrai
-Dieu. Nous verrons d'un bout l'autre de ce livre que tout ce que les
-potes avaient d'abord _senti_ relativement la _sagesse vulgaire_, les
-philosophes le _comprirent_ ensuite relativement _une sagesse plus
-leve_ (_riposta_); de sorte qu'on appellerait avec raison les premiers
-le _sens_, les seconds l'_intelligence_ du genre humain. On peut dire de
-l'espce ce qu'Aristote dit de l'individu: _Il n'y a rien dans
-l'intelligence qui n'ait t auparavant dans le sens_; c'est--dire que
-l'esprit humain ne comprend rien que les sens ne lui aient donn
-auparavant occasion de comprendre. L'_intelligence_, pour remonter au
-sens tymologique, _inter legere_, _intelligere_, l'intelligence agit
-lorsqu'elle tire de ce qu'on a _senti_ quelque chose qui ne tombe point
-sous les _sens_.
-
-
-. II. _De la sagesse en gnral._
-
-Avant de traiter _de la sagesse potique_, il est bon d'examiner en
-gnral ce que c'est que _sagesse_. La sagesse est la facult qui
-domine toutes les doctrines relatives aux sciences et aux arts dont se
-compose l'humanit. Platon dfinit la sagesse _la facult qui
-perfectionne l'homme_. Or l'homme, en tant qu'homme, a deux parties
-constituantes, l'esprit et le coeur, ou si l'on veut, l'intelligence
-et la volont. La sagesse doit dvelopper en lui ces deux puissances
--la-fois, la seconde par la premire, de sorte que l'intelligence
-tant claire par la connaissance des choses les plus sublimes, la
-volont fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus
-sublimes en ce monde, sont les connaissances que l'entendement
-et le raisonnement peuvent nous donner relativement Dieu;
-les choses les meilleures sont celles qui concernent le bien de tout
-le genre humain; les premires s'appellent divines, les secondes
-humaines; la vritable sagesse doit donc donner la connaissance des
-choses divines pour conduire les choses humaines au plus grand bien
-possible. Il est croire que Varron, qui mrita d'tre appel le plus
-docte des Romains, avait lev sur cette base son grand ouvrage _des
-choses divines et humaines_, dont l'injure des temps nous a privs.
-Nous essaierons dans ce livre de traiter le mme sujet, autant que
-nous le permet la faiblesse de nos lumires et le peu d'tendue de nos
-connaissances.
-
-La _sagesse_ commena chez les Gentils par la _muse_, dfinie par
-Homre dans un passage trs remarquable de l'Odysse, _la science du
-bien et du mal_; cette science fut ensuite appele _divination_, et
-c'est sur la dfense de cette divination, de cette science du bien et
-du mal refuse l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des
-Hbreux, d'o est sortie la ntre. La _muse_ fut donc proprement dans
-l'origine la science de la divination et des auspices, laquelle fut la
-_sagesse vulgaire_ de toutes les nations, comme nous le dirons plus au
-long; elle consistait contempler Dieu dons l'un de ses attributs,
-dans sa Providence; aussi, de _divination_, l'essence de Dieu a-t-elle
-t appele _divinit_. Nous verrons dans la suite que dans ce genre
-de sagesse, les sages furent les _potes thologiens_, qui, n'en
-pas douter, fondrent la civilisation grecque. Les Latins
-tirrent de l l'usage d'appeler _professeurs de sagesse_ ceux qui
-professaient l'astrologie judiciaire.--Ensuite la _sagesse_ fut
-attribue aux hommes clbres pour avoir donn des avis utiles au
-genre humain; tels furent les sept sages de la Grce.--Plus tard la
-_sagesse_ passa dans l'opinion aux hommes qui ordonnent et gouvernent
-sagement les tats, dans l'intrt des nations.--Plus tard encore le
-mot _sagesse_ vint signifier la _science naturelle des choses
-divines,_ c'est--dire la mtaphysique, qui cherchant connatre
-l'intelligence de l'homme par la contemplation de Dieu, doit tenir
-Dieu pour le rgulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnat pour la
-source de toute vrit[32].--Enfin la _sagesse_ parmi les Hbreux et
-ensuite parmi les Chrtiens a dsign la _science des vrits
-ternelles rvles par Dieu;_ science qui, considre chez les
-Toscans comme _science du vrai bien et du vrai mal,_ reut peut-tre
-pour cette cause son premier nom, _science de la divinit_.
-
-[Note 32: En consquence la mtaphysique doit essentiellement
-travailler au bonheur du genre humain dont la conservation tient au
-sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinit douce de
-providence. C'est peut-tre pour avoir dmontr cette providence que
-Platon a t surnomm le divin. La philosophie qui enlve Dieu un
-tel attribut, mrite moins le nom du philosophie et de sagesse que
-celui de folie. (_Vico_).]
-
-D'aprs cela, nous distinguerons plus juste titre que Varron, trois
-espces de _thologie_: _thologie potique_, propre aux _potes
-thologiens,_ et qui fut la _thologie civile_ de toutes les nations
-paennes; _thologie naturelle_, celle des mtaphysiciens; la troisime,
-qui dans la classification de Varron est la thologie potique[33], est
-pour nous la _thologie chrtienne_, mle de la thologie civile, de la
-naturelle, et de la rvle, la plus sublime des trois. Toutes se
-runissent dans la contemplation de la Providence divine; cette
-Providence qui conduit la marche de l'humanit, voulut qu'elle partt de
-la _thologie potique_ qui rglait les actions des hommes d'aprs
-certains signes sensibles, pris pour des avertissemens du ciel; et que
-la _thologie naturelle_, qui dmontre la Providence par des raisons
-d'une nature immuable et au-dessus des sens, prpart les hommes
-recevoir la _thologie rvle_, par l'effet d'une foi surnaturelle et
-suprieure aux sens et tous les raisonnemens.
-
-[Note 33: La thologie _potique_ fut chez les Gentils la mme que
-la thologie _civile_. Si Varron la distingue de la thologie _civile_
-et de la thologie _naturelle_, c'est que, partageant l'erreur
-vulgaire qui place dans les fables les mystres d'une philosophie
-sublime, il l'a crue mle de l'une et de l'autre. (_Vico_).]
-
-
-. III. _Exposition et division de la sagesse potique._
-
-Puisque la mtaphysique est la science sublime qui rpartit aux
-sciences subalternes les sujets dont elles doivent traiter, puisque la
-sagesse des anciens ne fut autre que celle des _potes thologiens_,
-puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossires,
-_nous devons chercher le commencement de la sagesse potique
-dans une mtaphysique informe_. D'une seule branche de ce tronc
-sortirent, en se sparant, _la logique, la morale, l'conomie et la
-politique potiques_; d'une autre branche sortit avec le mme
-caractre potique la _physique_, mre de la _cosmographie_, et par
-suite de l'_astronomie_, laquelle la _chronologie_ et la
-_gographie_, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons
-voir d'une manire claire et distincte comment les fondateurs de la
-civilisation paenne, guids par leur thologie naturelle, ou
-_mtaphysique_, imaginrent les dieux; comment par leur _logique_ ils
-trouvrent les langues, par leur _morale_ produisirent les hros, par
-leur _conomie_ fondrent les familles, par leur _politique_ les
-cits; comment par leur _physique_, ils donnrent chaque chose une
-origine divine, se crrent eux-mmes en quelque sorte par leur
-_physiologie_, se firent un univers tout de dieux par leur
-_cosmographie_, portrent dans leur _astronomie_ les plantes et les
-constellations de la terre au ciel, donnrent commencement la srie
-des temps dans leur _chronologie_, enfin dans leur _gographie_
-placrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grce, et de
-mme des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une
-histoire des ides, coutumes et actions du genre humain. De cette
-triple source nous verrons sortir les principes de l'_histoire de la
-nature humaine_, principes identiques avec ceux de l'_histoire
-universelle_ qui semblent manquer jusqu'ici.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-DE LA MTAPHYSIQUE POTIQUE.
-
-
-. I. _Origine de la posie, de l'idoltrie, de la divination et des
-sacrifices._
-
-[L'auteur tablit d'abord la certitude du dluge universel, et de
-l'existence des gans. Les preuves les plus fortes qu'il allgue ont
-t dj nonces dans les axiomes 25, 26, 27. _Voyez_ aussi le
-Discours prliminaire.]
-
-C'est dans l'tat de stupidit farouche o se trouvrent les premiers
-hommes, que tous les philosophes et les philologues devaient prendre
-leur point de dpart pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils
-devaient interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, non
-pas dans le monde extrieur, mais dans l'me de celui qui la mdite,
-je veux dire, la mtaphysique. Ce monde social tant indubitablement
-l'ouvrage des hommes, on pouvait en lire les principes dans les
-modifications de l'esprit humain.
-
-La _sagesse potique_, la premire sagesse du paganisme, dut
-commencer par une mtaphysique, non point de raisonnement et
-d'abstraction, comme celle des esprits cultivs de nos jours, mais de
-sentiment et d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces
-premiers hommes, qui n'taient que sens et imagination sans
-raisonnement. La mtaphysique dont je parle, c'tait leur _posie_,
-facult qui naissait avec eux. L'_ignorance est mre de l'admiration_;
-ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette posie fut d'abord
-_divine_: ils rapportaient des dieux la cause de ce qu'ils
-admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38). _Les anciens
-Germains_, dit Tacite, _entendaient la nuit le soleil qui passait sous
-la mer d'occident en orient; ils affirmaient aussi qu'ils voyaient les
-dieux_. Maintenant encore les sauvages de l'Amrique divinisent tout
-ce qui est au-del de leur faible capacit. Quelles que soient la
-simplicit et la grossiret de ces nations, nous devons prsumer que
-celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-del. Ils
-donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue leurs
-propres ides. C'est ce que font prcisment les enfans (axiome 37),
-lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimes et qu'ils
-leur parlent comme des personnes vivantes. Ainsi ces premiers
-hommes, qui nous reprsentent l'enfance du genre humain, craient
-eux-mmes les choses d'aprs leurs ides. Mais cette cration
-diffrait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure
-intelligence connat les tres, et les cre par cela mme qu'il les
-connat; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, craient
-leur manire par la force d'une imagination, si je puis dire, toute
-_matrielle_. Plus elle tait matrielle, plus ses crations furent
-sublimes; elles l'taient au point de troubler l'excs l'esprit mme
-d'o elles taient sorties. Aussi les premiers hommes furent appels
-_potes_, c'est--dire, _crateurs_, dans le sens tymologique du mot
-grec. Leurs crations runirent les trois caractres qui distinguent
-la haute posie dans l'invention des fables, la sublimit, la
-popularit, et la puissance d'motion qui la rend plus capable
-d'atteindre le but qu'elle se propose, celui l'_enseigner au vulgaire
- agir selon la vertu_.--De cette facult originaire de l'esprit
-humain, il est rest une loi ternelle: les esprits une fois frapps
-de terreur, _fingunt simul credunt que,_ comme le dit si bien Tacite.
-
-Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation paenne,
-lorsqu'un sicle ou deux aprs le dluge, la terre dessche forma de
-nouveaux orages, et que la foudre se fit entendre. Alors sans doute un
-petit nombre de gans disperss dans les bois, vers le sommet des
-montagnes, furent pouvants par ce phnomne dont ils ignoraient la
-cause, levrent les yeux, et remarqurent le ciel pour la premire fois.
-Or, comme en pareille circonstance, il est dans la nature de l'esprit
-humain d'attribuer au phnomne qui le frappe, ce qu'il trouve en
-lui-mme, ces premiers hommes, dont toute l'existence tait alors dans
-l'nergie des forces corporelles, et qui exprimaient la violence extrme
-de leurs passions par des murmures et des hurlemens, se figurrent le
-ciel comme un grand corps anim, et l'appelrent Jupiter[34]. Ils
-prsumrent que par le fracas du tonnerre, par les clats de la foudre,
-Jupiter _voulait leur dire quelque chose_; et ils commencrent se
-livrer la _curiosit, fille de l'ignorance et mre de la science_
-[qu'elle produit, lorsque l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce
-caractre est toujours le mme dans le vulgaire; voient-ils une comte,
-une parlie, ou tout autre phnomne cleste, ils s'inquitent et
-demandent _ce qu'il signifie_ (axiome 39). Observent-ils les effets
-tonnans de l'aimant mis en contact avec le fer; ils ne manquent pas,
-mme dans ce sicle de lumires, de dcider que l'aimant a pour le fer
-une sympathie mystrieuse, et ils font ainsi de toute la nature un vaste
-corps anim, qui a ses sentimens et ses passions. Mais, une poque si
-avance de la civilisation, les esprits, mme du vulgaire, sont trop
-dtachs des sens, trop spiritualiss par les nombreuses abstractions de
-nos langues, par l'art de l'criture, par l'habitude du calcul, pour que
-nous puissions nous former cette image prodigieuse de la _nature
-passionne_; nous disons bien ce mot de la bouche, mais nous n'avons
-rien dans l'esprit. Comment pourrions-nous nous replacer dans la vaste
-imagination de ces premiers hommes dont l'esprit tranger toute
-abstraction, toute subtilit, tait tout _mouss_ par les passions,
-_plong_ dans les sens, et comme _enseveli_ dans la matire. Aussi, nous
-l'avons dj dit, on _comprend_ peine aujourd'hui, mais on ne peut
-_imaginer_ comment pensaient les premiers hommes qui fondrent la
-civilisation paenne.
-
-[Note 34: Avec l'ide d'un Jupiter, auquel ils attriburent
-bientt une Providence, naquit le droit, _jus_, appel _ious_ par les
-Latins, et par les anciens Grecs [Grec: Diaion], _cleste_, du mot
-[Grec: Dios]; les Latins dirent galement _sub dio_, et sub jove pour
-exprimer _sous le ciel_. Puis, si l'on en croit Platon dans son
-Cratyle, on substitua par euphonie [Grec: Dikaion]. Ainsi toutes les
-nations paennes ont contempl le ciel, qu'elles considraient comme
-Jupiter, pour en recevoir par les auspices des lois, des avis divins;
-ce qui prouve que le principe commun des socits a t la _croyance
-une Providence divine._ Et pour en commencer l'numration, _Jupiter_
-fut le _ciel_ chez les Chaldens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir
-de lui la connaissance de l'avenir par l'observation des aspects
-divers et des mouvemens des toiles, et on nomma _astronomie_ et
-_astrologie_ la science des lois qu'observent les astres, et celle de
-leur langage; la dernire fut prise dans le sens d'astrologie
-judiciaire, et dans les lois romaines _Chalden_ veut dire
-astrologue.--Chez les Perses, _Jupiter_ fut le _ciel_, qui faisait
-connatre aux hommes les choses caches; ceux qui possdaient cette
-science s'appelaient Mages, et tenaient dans leurs rites une verge qui
-rpond au bton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer
-des cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs
-enchantemens. Le ciel tait pour les Perses le temple de Jupiter, et
-leurs rois, imbus de cette opinion, dtruisaient les temples
-construits par les Grecs.--Les gyptiens confondaient aussi _Jupiter_
-et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait sur les choses
-sublunaires et des moyens qu'il donnait de connatre l'avenir; de nos
-jours encore ils conservent une divination vulgaire.--Mme opinion
-chez les Grecs qui tiraient du ciel des [Grec: thermata] et des
-[Grec: mathmata], en les contemplant des yeux du corps, et en les
-observant, c'est--dire, en leur obissant comme aux lois de Jupiter.
-C'est du mot [Grec: mathmata], que les astrologues sont appels
-_mathmaticiens_ dans les lois romaines.--Quant la croyance des
-Romains, on connat le vers d'Ennius,
-
- _Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant jovem_;
-
-le pronom _hoc_ est pris dans le sens de _coelum_. Les Romains
-disaient aussi _templa coeli_, pour exprimer la rgion du ciel
-dsign par les augures pour prendre les auspices; et par drivation,
-_templum_ signifia tout lieu dcouvert o la vue ne rencontre point
-d'obstacle (_neptunia templa_, la mer dans Virgile).--Les anciens
-Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrs
-qu'il appelle _lucos et nemora_, ce qui indique sans doute des
-clairires dans l'paisseur des bois. L'glise eut beaucoup de peine
-leur faire abandonner cet usage (V. _Concilia Stanctense et
-Bracharense_, dans le recueil de Bouchard). On en trouve encore
-aujourd'hui des traces chez les Lapons et chez les Livoniens.--Les
-Perses disaient simplement le _Sublime_ pour dsigner _Dieu_. Leurs
-temples n'taient que des collines dcouvertes o l'on montait de deux
-cts par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines
-qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent
-la beaut des temples dans leur lvation prodigieuse. Le point le
-plus lev s'appelait, selon Pausanias, [Grec: aetos] l'aigle,
-l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus lev. De l peut
-tre _pinn templorum_, _pinn murorum_, et en dernier lieu, _aquil_
-pour les crneaux. Les Hbreux adoraient dans le tabernacle _le
-Trs-Haut_ qui est au-dessus des cieux; et partout o le peuple de
-Dieu tendait ses conqutes, Mose ordonnait que l'on brlt les bois
-sacrs, sanctuaires de l'idoltrie.--Chez les chrtiens mmes,
-plusieurs nations disent le _ciel_ pour _Dieu_. Les Franais et les
-Italiens disent _fasse le ciel_, _j'espre dans les secours du ciel_;
-il en est de mme en espagnol. Les franais disent _bleu_ pour _le
-ciel_, dans une espce de serment _par bleu_, et dans ce blasphme
-impie _morbleu_ (c'est--dire _meure le ciel_, en prenant ce mot dans
-le sens de _Dieu_.) Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont
-on a parl dans les axiomes 13 et 22. (_Vico_).]
-
- * * *
-
-C'est ainsi que les premiers _potes thologiens_ inventrent la
-premire fable _divine_, la plus sublime de toutes celles qu'on
-imagina; c'est ce Jupiter _roi et pre des hommes et des dieux_, dont
-la main lance la foudre; image si populaire, si capable
-d'mouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que
-les inventeurs eux-mmes crurent sa ralit, la redoutrent et
-l'honorrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractre de
-l'esprit humain que nous avons remarqu d'aprs Tacite (_mobiles ad
-superstitionem perculs semel mentes_, axiome 23), dans tout ce qu'ils
-apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mmes, ils ne virent que
-Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'tendue qu'ils pouvaient
-concevoir. C'est ainsi qu'il faut entendre dans l'histoire de la
-civilisation le _Jovis omnia plena_; c'est ce Jupiter que Platon prit
-pour l'ther, qui pntre et remplit toutes choses; mais les premiers
-hommes ne plaaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des
-montagnes, comme nous le verrons bientt.
-
-Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'aprs leur propre nature
-que le tonnerre et la foudre taient les signes de Jupiter. C'est de
-_nuere_, faire signe, que la volont divine fut plus tard appele
-_numen_; Jupiter commandait par signes, ide sublime, digne expression
-de la majest divine. Ces signes taient, si je l'ose dire, des
-_paroles relles_, et la nature entire tait la langue de Jupiter.
-Toutes les nations paennes crurent possder cette langue dans la
-divination, laquelle fut appele par les Grecs _thologie_,
-c'est--dire, _science du langage des dieux_. Ainsi Jupiter acquit ce
-_regnum fulminis_, par lequel il est _le roi des hommes et des dieux_.
-Il reut alors deux titres, _optimus_ dans le sens de trs
-fort (de mme que chez les anciens latins, _fortis_ eut le mme sens
-que _bonus_ dans des temps plus modernes); et _maximus_, d'aprs
-l'tendue de son corps, aussi vaste que le ciel.
-
-De l tant de Jupiters dont le nombre tonne les philologues; chaque
-nation paenne eut le sien.
-
-Originairement Jupiter fut en posie un _caractre divin_, un _genre
-cr par l'imagination_ plutt que par l'intelligence (_universale
-fantastico_), auquel tous les peuples paens rapportaient les choses
-relatives aux auspices. Ces peuples, durent tre tous potes, puisque
-la _sagesse potique_ commena par cette _mtaphysique potique_ qui
-contemple Dieu dans l'attribut de sa Providence, et les premiers
-hommes s'appelrent _potes thologiens_, c'est--dire _sages qui
-entendent le langage des dieux_, exprim par les auspices de Jupiter.
-Ils furent surnomms _divins_, dans le sens du mot _devins_, qui vient
-de _divinari_, deviner, prdire. Cette science fut appele _muse_,
-expression qu'Homre nous dfinit par _la science du bien et du mal_,
-qui n'est autre que la _divination_[35]. C'est encore, d'aprs cette
-_thologie mystique_ que les potes furent appels par les Grecs,
-[Grec: mustai], [qu'Horace traduit fort bien par _les interprtes des
-dieux_], lesquels expliquaient les divins mystres des auspices et des
-oracles. Toute nation paenne eut une sybille qui possdait cette
-science; on en a compt jusqu' douze. Les sybilles et les
-oracles sont les choses les plus anciennes dont nous parle le
-paganisme.
-
-[Note 35: La dfense de la divination faite par Dieu son peuple
-fut le fondement de la vritable religion. (_Vico_).]
-
- * * *
-
-Tout ce qui vient d'tre dit s'accorde donc avec le mot clbre,
-
- . . . . La crainte seule a fait les premiers dieux;
-
-mais les hommes ne s'inspirrent pas cette crainte les uns aux autres;
-ils la durent leur propre imagination (ce qui rpond l'axiome:
-_les fausses religions sont nes de la crdulit et non de
-l'imposture_). Cette origine de l'_idoltrie_ tant dmontre, celle
-de la _divination_ l'est aussi; ces deux soeurs naquirent en mme
-temps. Les _sacrifices_ en furent une consquence immdiate, puisqu'on
-les faisait pour _procurare_ (c'est--dire pour bien entendre) les
-auspices.
-
-Ce qui nous prouve que la posie a d natre ainsi, c'est ce caractre
-ternel et singulier qui lui est propre: _le sujet propre la posie
-c'est l'impossible, et pourtant le croyable_ (_impossibile
-credibile_). Il est impossible que la matire soit esprit, et pourtant
-l'on a cru que le ciel, d'o semblait partir la foudre, tait Jupiter.
-Voil encore pourquoi les potes aiment tant chanter les prodiges
-oprs par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition
-d'esprit peut tre rapporte au sentiment instinctif de la
-toute-puissance de Dieu, qu'ont en eux les hommes de toutes les
-nations.
-
-Les vrits que nous venons d'tablir renversent tout ce qui a t
-dit sur l'_origine de la posie_, depuis Aristote et Platon
-jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montr, c'est par
-un effet de la _faiblesse du raisonnement_ de l'homme, que la posie
-s'est trouve si sublime sa naissance, et qu'avec tous les secours
-de la philosophie, de la potique et de la critique, qui sont venues
-plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais galer
-son premier essor[36]. Cette dcouverte de l'origine de la posie
-dtruit le prjug commun sur la profondeur de la sagesse antique,
-laquelle les modernes devraient dsesprer d'atteindre, et dont tous
-les philosophes depuis Platon jusqu' Bacon ont tant souhait de
-pntrer le secret. Elle n'a t autre chose qu'une _sagesse vulgaire
-de lgislateurs_ qui fondaient l'ordre social, et non point une
-_sagesse mystrieuse sortie du gnie de philosophes profonds_. Aussi,
-comme on le voit dj par l'exemple tir de Jupiter, tous les _sens
-mystiques d'une haute philosophie_ attribus par les savans aux fables
-grecques et aux hiroglyphes gyptiens, paratront aussi choquans que
-le _sens historique_ se trouvera facile et naturel.
-
-[Note 36: Voil pourquoi Homre se trouve le premier de tous les
-potes du genre _hroque_, le plus sublime de tous, dans l'ordre du
-mrite comme dans celui du temps. (_Vico_).]
-
-
-. II. COROLLAIRES
-
-_Relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle._
-
-1. On peut conclure de tout ce qui prcde que, conformment au
-premier principe de la Science nouvelle, dvelopp dans le chapitre
-_de la Mthode_ (_l'homme n'esprant plus aucun secours de la nature,
-appelle de ses dsirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
-sauver_), la Providence permit que les premiers hommes tombassent dans
-l'erreur de craindre une fausse divinit, un Jupiter auquel ils
-attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nues de ces
-premiers orages, la lueur de ces clairs, ils aperurent cette
-grande vrit, _que la Providence veille la conservation du genre
-humain_. Aussi, sous un de ses principaux aspects, la Science nouvelle
-est d'abord une _thologie civile_, une explication raisonne de la
-marche suivie par la Providence; et cette thologie commena par la
-sagesse _vulgaire_ des lgislateurs qui fondrent les socits, en
-prenant pour base la croyance d'un Dieu dou de providence; elle
-s'acheva par la sagesse plus leve (_riposta_) des philosophes qui
-dmontrent la mme vrit par des raisonnemens, dans leur thologie
-naturelle.
-
-2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, c'est une
-_philosophie de la proprit_ (ou _autorit_ dans le sens
-primitif o les douze tables prennent ce mot[37]). La premire
-proprit fut _divine_: Dieu s'appropria les premiers hommes peu
-nombreux, qu'il tira de la vie sauvage pour commencer la vie
-sociale.--La seconde proprit fut _humaine_, et dans le sens le plus
-exact; elle consista pour l'homme dans la possession de ce qu'on ne
-peut lui ter sans l'anantir, dans le libre _usage de sa volont_.
-Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette la
-vrit. Les hommes commencrent, ds ce moment, exercer leur libert
-en rprimant les impulsions passionnes du corps, de manire les
-touffer ou les mieux diriger, effort qui caractrise les agens
-libres. Le premier acte libre des hommes fut d'abandonner la vie
-vagabonde qu'ils menaient dans la vaste fort qui couvrait la terre,
-et de s'accoutumer une vie sdentaire, si oppose leurs
-habitudes.--Le troisime genre de proprit fut celle _de droit
-naturel_. Les premiers hommes qui abandonnaient la vie vagabonde
-occuprent des terres et y restrent long-temps; ils en devinrent
-seigneurs par droit d'occupation et de longue possession. C'est
-l'origine de tous les _domaines_.
-
-[Note 37: On continua appeler dans le droit, _nos auteurs_, ceux
-dont nous tenons un droit une proprit. (_Vico_).]
-
-Cette _philosophie de la proprit_ suit naturellement la _thologie
-civile_ dont nous parlions. claire par les preuves que lui fournit
-la thologie civile, elle claire elle-mme avec celles qui lui sont
-propres, les preuves que la philologie tire de l'histoire et
-des langues; trois sortes de preuves qui ont t numres dans le
-chapitre de la mthode. Introduisant la certitude dans le domaine de
-la libert humaine, dont l'tude est si incertaine de sa nature, elle
-claire les tnbres de l'antiquit, et _donne forme de science la
-philologie_.
-
-3. Le troisime aspect est une _histoire des ides humaines_. De mme
-que la _mtaphysique potique_ s'est divise en plusieurs sciences
-subalternes, _potiques_ comme leur mre, cette histoire des ides
-nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultives par
-les nations, et des sciences spculatives tudies de nos jours par
-les savans.
-
-4. Le quatrime aspect est une _critique philosophique_ qui nat de
-l'histoire des ides mentionne ci-dessus. Cette critique cherche ce
-que l'on doit croire sur les fondateurs, ou auteurs des nations,
-lesquels doivent prcder de plus de mille ans les auteurs de livres,
-qui est l'objet de la critique philologique.
-
-5. Le cinquime aspect est une _histoire idale ternelle_ dans
-laquelle tournent les histoires relles de toutes les nations. De
-quelque tat de barbarie et de frocit que partent les hommes pour se
-civiliser par l'influence des religions, les socits commencent, se
-dveloppent et finissent d'aprs des lois que nous examinerons dans ce
-second livre, et que nous retrouverons au livre IV o nous suivons _la
-marche des socits_, et au livre V o nous observons le _retour des
-choses humaines_.
-
-6. Le sixime aspect est un systme du _droit naturel des
-gens_. C'tait avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden
-et Puffendorf devaient commencer leurs systmes (axiome 106: _les
-sciences doivent prendre pour point de dpart l'poque o commence le
-sujet dont elles traitent_). Ils se sont gars tous trois, parce
-qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. Je veux dire qu'ils
-supposent d'abord un tat de civilisation o les hommes seraient dj
-clairs par une _raison dveloppe_, tat dans lequel les nations ont
-produit les philosophes qui se sont levs jusqu' l'idal de la
-justice. En premier lieu, Grotius procde indpendamment du principe
-d'une Providence, et prtend que son systme donne un degr nouveau de
-prcision toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques
-contre les jurisconsultes romains portent faux, puisqu'ils ont pris
-pour principe la Providence divine, et qu'ils ont voulu traiter du
-_droit naturel des gens_, et non point du droit naturel des
-philosophes, et des thologiens moralistes.--Ensuite vient Selden,
-dont le systme suppose la Providence. Il prtend que le droit des
-enfans de Dieu s'tendit toutes les nations, sans faire attention au
-caractre inhospitalier des premiers peuples, ni la division tablie
-entre les Hbreux et les Gentils; sans observer que les Hbreux ayant
-perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'gypte, il fallut
-que Dieu lui-mme le leur rappelt en leur donnant sa loi sur le mont
-Sina. Il oublie que Dieu, dans sa loi, dfend jusqu'aux
-penses injustes, chose dont ne s'embarrassrent jamais les
-lgislateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hbreux ont
-transmis aux Gentils leur droit naturel, contre l'aveu magnanime de
-Josephe, contre la rflexion de Lactance cit plus haut? Ne connat-on
-pas enfin la haine des Hbreux contre les Gentils, haine qu'ils
-conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?--Quant
-Puffendorf, il commence son systme par _jeter l'homme dans le monde,
-sans soin ni secours de Dieu_. En vain il essaie d'excuser dans une
-dissertation particulire cette hypothse picurienne. Il ne peut pas
-dire le premier mot en fait de droit, sans prendre la Providence pour
-principe[38].--Pour nous, persuads que l'ide du droit et
-l'ide d'une _Providence_ naquirent en mme temps, nous commenons
-parler du _droit_ en parlant de ce moment o les premiers auteurs des
-nations conurent l'ide de Jupiter. Ce droit fut d'abord _divin_,
-dans ce sens qu'il tait interprt par la _divination_, science des
-auspices de Jupiter; les auspices furent les _choses divines_, au
-moyen desquelles les nations paennes rglaient toutes les _choses
-humaines_, et la runion des unes et des autres forme le sujet de la
-jurisprudence.
-
-[Note 38: _Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond
-dans la premire dition:_ Grotius prtend que son systme peut se
-passer de l'ide de la Providence. Cependant sans religion les hommes
-ne seraient pas runis en nations.... Point de physique sans
-mathmatique; point de morale ni de politique sans mtaphysique,
-c'est--dire sans dmonstration de Dieu.--Il suppose le premier homme
-bon, parce qu'il n'tait _pas mauvais_. Il compose le genre humain
-sa naissance d'hommes _simples et dbonnaires_, qui auraient t
-pousss par l'intrt la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothse
-d'picure.
-
-Puis vient Selden, qui appuie son systme sur le petit nombre de lois
-que Dieu dicta aux enfans de No. Mais Sem fut le seul qui persvra
-dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun ses
-descendans et ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutt
-qu'il fonda un droit exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs
-des Gentils...
-
-Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde _sans secours de la
-Providence_, hasarde une hypothse digne d'picure, ou plutt de
-Hobbes....
-
-cartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient dcouvrir les sources
-de tout ce qui a rapport l'conomie du droit naturel des gens, ni
-celles des religions, des langues et des lois, ni celles de la paix et
-de la guerre, des traits, etc. De l deux erreurs capitales.
-
-1. D'abord ils croient que leur droit naturel, fond sur les thories
-des philosophes, des thologiens, et sur quelques-unes de celles des
-jurisconsultes, et qui est ternel dans son ide abstraite, a d tre
-aussi ternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les
-jurisconsultes romains raisonnent mieux en considrant ce droit
-naturel comme ordonn par la Providence, et comme ternel en ce sens,
-que sorti des mmes origines que les religions, il passe comme elles
-par diffrens ges, jusqu' ce que les philosophes viennent le
-perfectionner et le complter par des thories fondes sur l'ide de
-la justice ternelle.
-
-2. Leurs systmes n'embrassent pas la moiti du droit naturel des
-gens. Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre
-humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport la conservation
-des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel tabli
-sparment dans chaque cit qui a prpar les peuples reconnatre,
-ds leurs premires communications, le sens commun qui les unit, de
-sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes toute la
-nature humaine, et les respectassent comme dictes par la Providence.
-(_Vico_).]
-
-7. Considre sous le dernier de ses principaux aspects, la Science
-nouvelle nous donnera les _principes et les origines de l'histoire
-universelle_, en partant de l'ge appel par les gyptiens _ge des
-Dieux_, par les Grecs, _ge d'or_. Faute de connatre la
-_chronologie raisonne de l'histoire potique_, on n'a pu saisir
-jusqu'ici l'enchanement de toute l'_histoire du monde paen_.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-DE LA LOGIQUE POTIQUE.
-
-
- I.
-
-La _mtaphysique_, ainsi nomme lorsqu'elle contemple les choses dans
-tous les genres de l'tre, devient _logique_ lorsqu'elle les considre
-dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les dsigne; de
-mme la posie a t considre par nous comme une _mtaphysique
-potique_, dans laquelle les potes thologiens prirent la plupart des
-choses matrielles pour des tres divins; la mme posie, occupe
-maintenant d'exprimer l'ide de ces divinits, sera considre comme
-une _logique potique_.
-
-_Logique_ vient de [Grec: logos]. Ce mot, dans son premier sens, dans
-son sens propre, signifia _fable_ (qui a pass dans l'italien _favella_,
-langage, discours); la fable, chez les Grecs, se dit aussi [Grec:
-mythos], d'o les latins tirrent le mot _mutus_; en effet, dans les
-_temps muets_, le discours fut _mental_; aussi [Grec: logos] signifie
-_ide_ et _parole_. Une telle langue convenait des ges religieux
-(_les religions veulent tre rvres en silence, et non pas
-raisonnes_). Elle dut commencer par des signes, des gestes, des
-indications matrielles dans un rapport naturel avec les ides: aussi
-[Grec: logos], _parole_, eut en outre chez les Hbreux le sens
-d'_action_, chez les Grecs celui de _chose_. [Grec: Mythos] a t aussi
-dfini un _rcit vritable_, un _langage vritable_[39]. Par
-_vritable_, il ne faut pas entendre ici _conforme la nature des
-choses_, comme dut l'tre la _langue sainte_, enseigne Adam par Dieu
-mme.
-
-[Note 39: _C'est cette langue naturelle que les hommes ont parle
-autrefois_, selon Platon et Jamblique. Platon a devin plutt que
-dcouvert cette vrit. Del l'inutilit de ses recherches dans le
-Cratylo, del les attaques d'Aristote et de Gallen. (_Vico_).]
-
-La premire langue que les hommes se firent eux-mmes fut toute
-d'imagination, et eut pour signes les substances mme qu'elle animait,
-et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cyble,
-Neptune, taient simplement le ciel, la terre, la mer, que les
-premiers hommes, muets encore, exprimaient en les montrant du doigt,
-et qu'ils imaginaient comme des tres anims, comme des dieux; avec
-les noms de ces trois divinits, ils exprimaient toutes les choses
-relatives au ciel, la terre, la mer. Il en tait de mme des
-autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs Flore, tous les
-fruits Pomone.
-
-Nous suivons encore une marche analogue celle de ces premiers
-hommes, mais c'est l'gard des choses intellectuelles,
-telles que les facults de l'me, les passions, les vertus, les vices,
-les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'ide
-comme d'autant de _femmes_ (la justice, la posie, etc.), et nous
-ramenons ces tres fantastiques toutes les causes, toutes les
-proprits, tous les effets des choses qu'ils dsignent. C'est que
-nous ne pouvons exposer au-dehors les choses intellectuelles contenues
-dans notre entendement, sans tre seconds par l'imagination, qui nous
-aide les expliquer et les peindre sous une image humaine. Les
-premiers hommes (les _potes thologiens_), encore incapables
-d'abstraire, firent une chose toute contraire, mais plus sublime: ils
-donnrent des sentimens et des passions aux tres matriels, et mme
-aux plus tendus de ces tres, au ciel, la terre, la mer. Plus
-tard, la puissance d'abstraire se fortifiant, ces vastes imaginations
-se resserrrent, et les mmes objets furent dsigns par les signes
-les plus petits; Jupiter, Neptune et Cyble devinrent si petits, si
-lgers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut
-sur la mer port dans un mince coquillage, et la troisime fut assise
-sur un lion.
-
-Les formes mythologiques (_mitologie_) doivent donc tre, comme le mot
-l'indique, le _langage propre des fables_; les fables tant autant de
-genres dans la langue de l'imagination (_generi fantastici_), les
-formes mythologiques sont des _allgories_ qui y rpondent. Chacune
-comprend sous elle plusieurs espces ou plusieurs individus.
-Achille est l'ide de la valeur, commune tous les vaillans; Ulysse,
-l'ide de la prudence commune tous les sages.
-
-
-. II. COROLLAIRES
-
-_Relatifs aux tropes, aux mtamorphoses potiques et aux monstres des
-potes._
-
-1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette
-logique potique. Le plus brillant, et pour cela mme le plus frquent
-et le plus ncessaire, c'est la mtaphore. Jamais elle n'est plus
-approuve que lorsqu'elle prte du sentiment et de la passion aux
-choses insensibles, en vertu de cette mtaphysique par laquelle les
-premiers potes animrent les corps sans vie, et les dourent de tout
-ce qu'ils avaient eux-mmes, de sentiment et de passion; si les
-premires fables furent ainsi cres, toute mtaphore est l'abrg
-d'une fable.--Ceci nous donne un moyen de juger du temps o les
-mtaphores furent introduites dans les langues. Toutes les mtaphores
-tires par analogie des objets corporels pour signifier des
-abstractions, doivent dater de l'poque o le jour de la philosophie a
-commenc luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots
-ncessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus
-sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que,
-dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions
-relatives aux choses inanimes sont tires par mtaphore, du
-corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines.
-Ainsi _tte_, pour cime, ou commencement, _bouche_ pour toute
-ouverture, _dents_ d'une charrue, d'un rteau, d'une scie, d'un
-peigne, _langue_ de terre, _gorge_ d'une montagne, une _poigne_ pour
-un petit nombre, _bras_ d'un fleuve, _coeur_ pour le milieu, _veine_
-d'une mine, _entrailles_ de la terre, _cte_ de la mer, _chair_ d'un
-fruit; le vent _siffle_, l'onde _murmure_, un corps _gmit_ sous un
-grand poids. Les latins disaient _sitire agros_, _laborare fructus_,
-_luxuriari segetes_; et les Italiens disent _andar in amore le
-piente_, _andar in pazzia le viti_, _lagrimare gli orni_, et _fronte_,
-_spalle_, _occhi_, _barbe_, _collo_, _gamba_, _piede_, _pianta_,
-appliqus des choses inanimes. On pourrait tirer d'innombrables
-exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que
-l'_homme ignorant se prenait lui-mme pour rgle de l'univers_; dans
-les exemples cits ci-dessus, il se fait de lui-mme un univers
-entier. De mme que la mtaphysique de la raison nous enseigne que
-_par l'intelligence l'homme devient tous les objets_ (_homo
-intelligendo fit omnia_), la mtaphysique de l'imagination nous
-dmontre ici que l'_homme devient tous les objets faute
-d'intelligence_ (_homo non intelligendo fit omnia_); et peut-tre le
-second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans
-l'exercice de l'intelligence, tend son esprit pour saisir les objets,
-et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets
-de lui-mme, et par cette transformation devient lui seul
-toute la nature.
-
-2. Dans une telle logique, rsultant elle-mme d'une telle
-mtaphysique, les premiers potes devaient tirer les noms des choses
-d'_ides sensibles et plus particulires_; voil les deux sources de
-la mtonymie et de la _synecdoque_. En effet, la mtonymie du _nom de
-l'auteur pris pour celui de l'ouvrage_, vint de ce que l'auteur tait
-plus souvent nomm que l'ouvrage; celle _du sujet pris pour sa forme
-et ses accidens_ vint de l'incapacit d'abstraire du sujet les
-accidens et la forme. Celles de _la cause pour l'effet_ sont autant de
-petites fables; les hommes s'imaginrent les causes comme des _femmes_
-qu'ils revtaient de leurs effets: ainsi l'_affreuse pauvret_, la
-_triste vieillesse_, la _ple mort_.
-
-3. La _synecdoque_ fut employe ensuite, mesure que l'on s'leva des
-particularits aux gnralits, ou que l'on runit les parties pour
-composer leurs entiers. Le nom de _mortel_ fut d'abord rserv aux
-_hommes_, seuls tres dont la condition mortelle dt se faire
-remarquer. Le mot _tte_ fut pris pour l'_homme_, dont elle est la
-partie la plus capable de frapper l'attention. _Homme_ est une
-abstraction qui comprend gnriquement le corps et toutes ses parties,
-l'intelligence et toutes les facults intellectuelles, le coeur et
-toutes les habitudes morales. Il tait naturel que dans l'origine
-_tignum_ et _culmen_ signifiassent au propre une _poutre_ et de la
-_paille_; plus tard, lorsque les cits s'embellirent, ces mots
-signifirent tout l'difice. De mme le _toit_ pour la maison
-entire, parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un
-abri pour toute habitation. Ainsi _puppis_, la poupe, pour le
-vaisseau, parce que cette partie la plus leve du vaisseau est la
-premire qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une
-_voile_, pour un _vaisseau_. _Mucro_, la _pointe_, pour l'_pe_; ce
-dernier mot est abstrait et comprend gnriquement la pomme, la garde,
-le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarqurent d'abord, ce
-fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matire pour
-l'ensemble de la matire et de la forme: par exemple, le _fer_ pour
-l'_pe_; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la
-matire. Cette figure mle de mtonymie et de synecdoque, _tertia
-messis erat_, c'tait la troisime moisson, fut, sans aucun doute,
-employe d'abord naturellement et par ncessit; il fallait plus de
-mille ans pour que le terme astronomique _anne_ pt tre invent.
-Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour dsigner un espace de
-dix ans, _nous avons moissonn dix fois_.--Ce vers, o se trouvent
-runies une mtonymie et deux synecdoques,
-
- _Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,_
-
-n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractrisa les
-premiers ges. Pour dire _tant d'annes_, on disait _tant d'pis_, ce
-qui est encore plus particulier que _moissons_. L'expression
-n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont
-cru voir l'effort de l'art.
-
-4. L'_ironie_ ne peut certainement prendre naissance que dans
-les temps o l'on rflchit. En effet, elle consiste dans un mensonge
-_rflchi_ qui prend le masque de la vrit. Ici nous apparat un
-grand principe qui confirme notre dcouverte de l'_origine de la
-posie_; c'est que les premiers hommes des nations paennes ayant eu
-la simplicit, l'ingnuit de l'enfance, _les premires fables ne
-purent contenir rien de faux_, et furent ncessairement, comme elles
-ont t dfinies, des _rcits vritables_.
-
-5. Par toutes ces raisons, il reste dmontr que _les tropes_, qui se
-rduisent tous aux quatre espces que nous avons nommes, ne sont
-point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingnieuse invention des
-crivains, mais _des formes ncessaires dont toutes les nations se
-sont servies dans leur ge potique pour exprimer leurs penses_, et
-que ces expressions, leur origine, ont t employes dans leur sens
-propre et naturel. Mais, mesure que l'esprit humain se dveloppa,
-mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes
-abstraites, ou des genres comprenant leurs espces, ou unissant les
-parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes
-devinrent des figures. Ainsi, nous commenons branler ces deux
-erreurs communes des grammairiens, qui regardent _le langage des
-prosateurs comme propre, celui des potes comme impropre_; et qui
-croient _que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers_.
-
-6. Les monstres, les _mtamorphoses potiques_, furent le
-rsultat ncessaire de cette incapacit d'abstraire la forme et les
-proprits d'un sujet, caractre essentiel aux premiers hommes, comme
-nous l'avons prouv dans les axiomes. Guids par leur logique
-grossire, ils devaient _mettre ensemble des sujets_, lorsqu'ils
-voulaient _mettre ensemble des formes_, ou bien _dtruire un sujet
-pour sparer sa forme premire de la forme oppose qui s'y trouvait
-jointe_.
-
-7. La _distinction des ides_ fit les _mtamorphoses_. Entre autres
-phrases _hroques_ qui nous ont t conserves dans la jurisprudence
-antique, les Romains nous ont laiss celle de _fundum fieri_, pour
-_auctorem fieri_; de mme que le fonds de terre soutient et la couche
-superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve sem, ou plant, ou
-bti, de mme l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son
-approbation; l'approbateur quitte le caractre d'un tre qui se meut
-sa volont, pour prendre le caractre oppos d'une chose stable.
-
-
-. III. COROLLAIRES
-
-_Relatifs aux caractres potiques employs comme signes du langage
-par les premires nations._
-
-Le langage potique fut encore employ long-temps dans l'ge
-historique, -peu-prs comme les fleuves larges et rapides qui
-s'tendent bien loin dans la mer, et prservent, par leur
-imptuosit, la douceur naturelle de leurs eaux. Si on se
-rappelle deux axiomes (48, _Il est naturel aux enfans de transporter
-l'ide et le nom des premires personnes, des premires choses qu'ils
-ont vues, toutes les personnes, toutes les choses qui ont avec
-elles quelque ressemblance, quelque rapport._--49. _Les gyptiens
-attribuaient Herms Trismgiste toutes les dcouvertes utiles ou
-ncessaires la vie humaine_), on sentira que la langue potique peut
-nous fournir, relativement ces _caractres_ qu'elle employait, la
-matire de grandes et importantes dcouvertes dans les choses de
-l'antiquit.
-
-1. Solon fut un _sage_, mais de _sagesse vulgaire_ et non de _sagesse
-savante_ (_riposta_). On peut conjecturer qu'il fut chef du parti du
-peuple, lorsque Athnes tait gouverne par l'aristocratie, et que ce
-conseil fameux qu'il donnait ses concitoyens (_connaissez-vous
-vous-mmes_), avait un sens politique plutt que moral, et tait
-destin leur rappeler l'galit de leurs droits. Peut-tre mme
-_Solon n'est-il que le peuple d'Athnes, considr comme reconnaissant
-ses droits, comme fondant la dmocratie_. Les gyptiens avaient
-rapport Herms toutes les dcouvertes utiles; les Athniens
-rapportrent Solon toutes les institutions dmocratiques.--De mme,
-Dracon n'est que l'emblme de la svrit du gouvernement
-aristocratique qui avait prcd.[40]
-
-[Note 40: La plupart des lois dont les Athniens et les
-Lacdmoniens font honneur Solon et Lycurgue, leur ont t
-attribues tort, puisqu'elles sont entirement contraires au
-principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aropage, qui
-existait ds le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste
-avait t absous du meurtre de sa mre par la voix de Minerve
-(c'est--dire par le partage gal des voix). Cet aropage, institu
-par Solon, le fondateur de la dmocratie Athnes, maintient de toute
-sa svrit le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Pricls.
-Au contraire on attribue Lycurgue, au fondateur de la rpublique
-aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue celle que les
-Gracques proposrent Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut
-rellement introduire Sparte un partage gal des terres conforme aux
-principes de la dmocratie, il fut trangl par ordre des phores.
-_dition de_ 1730, _pag._ 209.]
-
-2. Ainsi durent tre attribues Romulus toutes les lois
-relatives la division des ordres; Numa tous les rglemens qui
-concernaient les choses saintes et les crmonies sacres;
-Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires;
-Servius-Tullius le cens, base de toute dmocratie[41], et beaucoup
-d'autres lois favorables la libert populaire; Tarquin-l'Ancien,
-tous les signes et emblmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome,
-contriburent la majest de l'empire.
-
-[Note 41: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractre des
-institutions de Servius-Tullius a t suivie par M. Niebuhr. (_N. du
-T._)]
-
-3. Ainsi durent tre attribues aux dcemvirs, et ajoutes aux
-Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir t
-faites qu' une poque postrieure. Je n'en veux pour exemple que la
-dfense d'imiter le luxe des Grecs dans les funrailles. Dfendre l'abus
-avant qu'il se ft introduit, c'et t le faire connatre, et comme
-l'enseigner. Or, il ne put s'introduire Rome qu'aprs les guerres
-contre Tarente et Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencrent se
-mler aux Grecs. Cicron observe que la loi est exprime en latin, dans
-les mmes termes o elle fut conue Athnes.
-
-4. Cette dcouverte des caractres potiques nous prouve qu'sope doit
-tre plac dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la
-Grce. Les sept sages furent admirs pour avoir commenc donner des
-prceptes de morale et de politique _en forme de maximes_, comme le
-fameux _Connaissez-vous vous-mme_; mais, auparavant, sope avait
-donn de tels prceptes _en forme de comparaisons et d'exemples_,
-exemples dont les potes avaient emprunt le langage une poque plus
-recule encore. En effet, dans l'ordre des ides humaines, on observe
-les _choses semblables_ pour les employer d'abord comme _signes_,
-ensuite comme _preuves_. On prouve d'abord par l'_exemple_, auquel une
-chose semblable suffit, et finalement par l'_induction_, pour laquelle
-il en faut plusieurs. Socrate, pre de toutes les sectes
-philosophiques, introduisit la dialectique par l'_induction_, et
-Aristote la complta avec le _syllogisme_, qui ne peut prouver qu'au
-moyen d'une ide gnrale. Mais pour les esprits peu tendus encore,
-il suffit de leur prsenter une _ressemblance_ pour les persuader:
-Mnnius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain
-l'obissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles
-d'sope.
-
-Le petit peuple des cits hroques se nourrissait de ces
-prceptes politiques dicts par la raison naturelle: _sope est le
-caractre potique des plbiens considrs sous cet aspect_. On lui
-attribua ensuite beaucoup de fables morales, et il devint le _premier
-moraliste_, de la mme manire que Solon tait devenu _le lgislateur_
-de la rpublique d'Athnes. Comme sope avait donn ses prceptes _en
-forme de fables_, on le plaa avant Solon, qui avait donn les siens
-_en forme de maximes_. De telles fables durent tre crites d'abord
-_en vers hroques_, comme plus tard, selon la tradition, elles le
-furent _en vers iambiques_, et enfin _en prose_, dernire forme sous
-laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers iambiques
-furent pour les Grecs un langage intermdiaire entre celui des vers
-hroques et celui de la prose.
-
-5. De cette manire, on rapporta aux auteurs de la _sagesse vulgaire_
-les dcouvertes de la _sagesse_ philosophique. Les Zoroastre en
-Orient, les Trismgiste en gypte, les Orphe en Grce, en Italie les
-Pythagore, devinrent, dans l'opinion, des _philosophes_, de
-_lgislateurs_ qu'ils avaient t. En Chine, Confucius a subi la mme
-mtamorphose.
-
-
-. IV. COROLLAIRES
-
-_Relatifs l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous
-donner celle des hiroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des
-mdailles, des monnaies._
-
-Aprs avoir examin la thologie des potes ou _mtaphysique
-potique_, nous avons travers la _logique potique_ qui en rsulte,
-et nous arrivons la _recherche de l'origine des langues et des
-lettres_. Il y a autant d'opinions sur ce sujet difficile, qu'on peut
-compter de savans qui en ont trait. La difficult vient d'une erreur
-dans laquelle ils sont tous tombs: ils ont regard comme choses
-distinctes, l'origine des langues et celle des lettres, que la nature
-a unies. Pour tre frapp de cette union, il suffisait de remarquer
-l'tymologie commune de [Grec: grammatik], _grammaire_, et de
-[Grec: grammata], _lettres_, caractres ([Grec: graphs], _crire_);
-de sorte que la _grammaire_, qu'on dfinit _l'art de parler_, devrait
-tre dfinie l'_art d'crire_, comme l'appelle Aristote.--D'un autre
-ct, _caractres_ signifie _ides_, _formes_, _modles_; et
-certainement les _caractres potiques_ prcdrent _ceux des sons
-articuls_. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homre les
-lettres vulgaires n'taient pas encore inventes.--Enfin, si les
-lettres avaient t dans l'origine des _figures de sons
-articuls_ et non des signes arbitraires[42], elles devraient tre
-uniformes chez toutes les nations, comme les sons articuls. Ceux qui
-dsespraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que
-les premires nations _ont pens au moyen des symboles ou caractres
-potiques, ont parl en employant pour signes les fables, ont crit en
-hiroglyphes_, principes certains qui doivent guider la philosophie
-dans l'tude des _ides humaines_, comme la philologie dans l'tude
-des _paroles humaines_.
-
-[Note 42: Vico semble adopter une opinion trs diffrente quelques
-pages plus loin. (_N. du T._)]
-
-Avant de rechercher l'origine des langues et des lettres, les
-philosophes et les philologues devaient se reprsenter les premiers
-hommes du paganisme comme concevant les objets par l'ide que leur
-imagination en personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre
-langage, par des gestes ou par des _signes matriels_ qui avaient des
-rapports naturels avec les ides.[43]
-
-[Note 43: Par exemple, _trois pis_, ou l'_action de couper trois
-fois des pis_, pour signifier _trois annes_.--Platon et Jamblique
-ont dit que cette langue, dont les expressions portaient avec elles
-leur sens naturel, s'tait parle autrefois. Ce fut sans doute cette
-langue _atlantique_ qui, selon les savans, exprimait les ides par la
-nature mme des choses, c'est--dire, par leurs proprits naturelles
-(_Vico_).]
-
-En tte de ce que nous ayons dire sur ce sujet, nous plaons la
-tradition gyptienne selon laquelle _trois langues_ se sont parles,
-correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux _trois ges_
-couls depuis le commencement du monde, _ges des dieux,
-des hros et des hommes_. La premire langue avait t la _langue
-hiroglyphique_, ou _sacre_, ou _divine_; la seconde _symbolique_,
-c'est--dire employant pour caractres les _signes_ ou _emblmes
-hroques_; la troisime _pistolaire_, propre faire communiquer
-entre elles les personnes loignes, pour les besoins prsens de la
-vie.--On trouve dans l'Iliade deux passages prcieux qui nous prouvent
-que les Grecs partagrent cette opinion des gyptiens. _Nestor_, dit
-Homre, _vcut trois ges d'hommes parlant diverses langues_. Nestor a
-d tre un _symbole de la chronologie_, dtermine par les trois
-langues qui correspondaient aux trois ges des gyptiens. Cette phrase
-proverbiale, _vivre les annes de Nestor_, signifiait, vivre autant
-que le monde. Dans l'autre passage, ne raconte Achille que _des
-hommes parlant diverses langues commencrent habiter Ilion depuis le
-temps o Troie fut rapproche des rivages de la mer, et o Pergame en
-devint la citadelle_.--Plaons ct de ces deux passages la
-tradition gyptienne d'aprs laquelle _Thot_ ou _Herms aurait trouv
-les lois et les lettres_.
-
- l'appui de ces vrits nous prsenterons les suivantes: chez les
-Grecs, le mot _nom_ signifia la mme chose que _caractre_[44], et par
-analogie, les pres de l'glise traitent indiffremment _de divinis
-caracteribus_ et _de divinis nominibus_. _Nomen_ et _definitio_
-signifient la mme chose, puisqu'en termes de rhtorique, on dit
-_qustio nominis_ pour celle qui cherche la _dfinition_ du fait, et
-qu'en mdecine la partie qu'on appelle _nomenclature_ est celle qui
-_dfinit_ la nature des maladies.--Chez les Romains, _nomina_ dsigna
-d'abord et dans son sens propre les _maisons partages en plusieurs
-familles_. Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le mme sens, comme le
-prouvent les noms patronymiques, les noms des pres, dont les potes, et
-surtout Homre, font un usage si frquent. De mme, les patriciens de
-Rome sont dfinis dans Tite-Live de la manire suivante, _qui possunt
-nomine ciere patrem_. Ces noms patronymiques se perdirent ensuite dans
-la Grce, lorsqu'elle eut partout des gouvernemens dmocratiques; mais
-Sparte, rpublique aristocratique, ils furent conservs par les
-Hraclides.--Dans la langue de la jurisprudence romaine, _nomen_
-signifie _droit_; et en grec, [Grec: nomos], qui en est -peu-prs
-l'homonyme, a le sens de _loi_. De [Grec: nomos], vient [Grec: nomisma]
-_monnaie_, comme le remarque Aristote; et les tymologistes veulent que
-les Latins aient aussi tir de [Grec: nomos], leur _nummus_. Chez les
-Franais, du mot _loi_ vient _aloi_, titre de la monnaie. Enfin au moyen
-ge, la loi ecclsiastique fut appele _canon_, terme par lequel on
-dsignait aussi la redevance emphytotique paye par l'emphytote....
-Les Latins furent peut-tre conduits par une ide analogue, dsigner
-par un mme mot _jus_, le _droit_ et l'_offrande_ ordinaire que l'on
-faisait Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien nom de
-ce dieu _Jous_, drivrent les gnitifs _Jovis_ et _juris_.--Les Latins
-appelaient les terres _prdia_, parce que, ainsi que nous le ferons
-voir, les premires terres cultives furent les premires _prd_ du
-monde. C'est ces terres que le mot _domare_, dompter, fut appliqu
-d'abord. Dans l'ancien droit romain, on les disait _manucapt_, d'o est
-rest _manceps_, celui qui est oblig sur immeuble envers le trsor. On
-continua de dire dans les lois romaines, _jura prdiorum_, pour dsigner
-les servitudes qu'on appelle _relles_, et qui sont attaches des
-immeubles. Ces terres _manucapt_ furent sans doute appeles d'abord
-_mancipia_, et c'est certainement dans ce sens qu'on doit entendre
-l'article de la loi des douze tables, _qui nexum faciet mancipiumque_.
-Les Italiens considrrent la chose sous le mme aspect que les anciens
-Latins, lorsqu'ils appelrent les terres _poderi_, de _podere_,
-puissance; c'est qu'elles taient acquises par la force; ce qui est
-encore prouv par l'expression du moyen ge, _presas terrarum_, pour
-dire les _champs avec leurs limites_. Les Espagnols appellent _prendas_
-les entreprises courageuses; les Italiens disent _imprese_ pour
-_armoiries_, et _termini_ pour _paroles_, expression qui est reste dans
-la scholastique. Ils appellent encore les armoiries _insegne_, d'o leur
-vient le verbe _insegnare_. De mme Homre, au temps duquel on ne
-connaissait pas encore les lettres alphabtiques, nous apprend que la
-lettre de Pretus contre Bellrophon fut crite en _signes_, [Grec:
-smata].
-
-[Note 44: Le besoin d'assurer les terres leurs possesseurs fut
-un des motifs qui dterminrent le plus puissamment l'invention des
-_caractres_ ou _noms_ (dans le sens originaire de _nomina_, maisons
-divises en plusieurs familles ou _gentes_). Ainsi Mercure
-Trismgiste, symbole potique des premiers fondateurs de la
-civilisation gyptienne, inventa les _lois_ et les _lettres_; et c'est
-du nom de Mercuro, regard aussi comme le Dieu des marchands,
-_mercatorum_, que les Italiens disent _mercare_ pour marquer de
-_lettres_ ou de _signes_ quelconques les bestiaux et les autres objets
-de commerce (_robe da mercantara_) pour la distinction et la sret
-des proprits. Qui ne s'tonnerait de voir subsister jusqu' nos
-jours une telle conformit de pense et de langage entre les nations?
-(_Vico_).]
-
-Pour complter tout ceci, nous ajouterons trois vrits
-incontestables: 1 ds qu'il est dmontr que les premires nations
-paennes furent _muettes_ dans leurs commencemens, on doit admettre
-qu'elles s'expliqurent par des _gestes_ ou des _signes matriels_,
-qui avaient un rapport naturel avec les ides; 2 elles durent
-assurer par des _signes_ les _limites de leurs champs_, et conserver
-des _monumens durables de leurs droits_; 3 toutes employrent la
-_monnaie_.--Toutes les vrits que nous venons d'noncer nous donnent
-l'_origine des langues et des lettres_, dans laquelle se trouve
-comprise celle des _hiroglyphes_, des _lois_, des _noms_, des
-_armoiries_, des _mdailles_, des _monnaies_, et en gnral, de la
-_langue_ que parla, de l'criture qu'employa, dans son origine, le
-_droit naturel des gens_.[45]
-
-[Note 45: Telle est l'origine des _armoiries_, et par suite des
-_mdailles_. Les familles, puis les nations, les employrent d'abord
-par ncessit. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et
-d'rudition. On a donn ces _emblmes_ le nom d'_hroques_, sans en
-bien sentir le motif. Les modernes ont besoin d'y inscrire des devises
-qui leur donnent un sens; il n'en tait pas de mme des emblmes
-employs naturellement dans les temps hroques; leur silence parlait
-assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi _trois pis_,
-ou le _geste de couper trois fois des pis_, signifiait naturellement
-_trois annes_; d'o il vint que _caractre_ et _nom_ s'employrent
-indiffremment l'un pour l'autre, et que les mots _nom_ et _nature_
-eurent la mme signification, comme nous l'avons dit plus haut.
-
-Ces _armoiries_, ces _armes_ et _emblmes des familles_, furent
-employs au moyen ge, lorsque les nations, redevenues muettes,
-perdirent l'usage du langage vulgaire. Il ne nous reste aucune
-connaissance des langues que parlaient alors les Italiens, les
-Franais, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prtres
-seuls savaient le latin et le grec. En franais _clerc_ voulait dire
-souvent _lettr_; au contraire, chez les italiens, _laico_ se disait
-pour _illettr_, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi
-les prtres mmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes
-souscrits par des vques, o ils ont mis simplement la marque d'une
-croix, faute de savoir crire leur nom. Parmi les prlats instruits,
-il y en avait mme peu qui eussent crire. Le pre Mabillon, dans son
-ouvrage _de re diplomatic_, a pris le soin de reproduire par la
-gravure les signatures apposes par des vques et des archevques aux
-actes des Conciles de ces temps barbares; l'criture en est plus
-informe que celle des hommes les plus ignorans d'aujourd'hui; et
-pourtant ces prlats taient les chanceliers des royaumes chrtiens,
-comme aujourd'hui encore les trois archevques archichanceliers de
-l'Empire pour les langues allemande, franaise et italienne. Une loi
-anglaise accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver
-qu'il sait lire. C'est peut-tre pour cette cause que plus tard le mot
-_lettr_ a fini par avoir -peu-prs le mme sens que celui de
-savant.--Il est encore rsult de cette ignorance de l'criture, que
-dans les anciennes maisons il n'y a gures de mur o l'on n'ait grav
-quelque figure, quelqu'emblme.
-
-Concluons de tout ceci que ces _signes_ divers, employs
-ncessairement par les nations _muettes_ encore, pour assurer la
-distinction des proprits furent ensuite appliqus aux usages
-publics, soit ceux de la paix (d'o provinrent les mdailles), soit
- ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des
-hiroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des
-nations qui parlent des langues diffrentes et qui par consquent sont
-_muettes_ l'une par rapport l'autre.]
-
-Pour tablir ces principes sur une base plus solide encore,
-nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiroglyphes
-auraient t invents par les philosophes, pour y cacher les mystres
-d'une sagesse profonde, comme on l'a cru des gyptiens. Ce
-fut pour toutes les premires nations une ncessit naturelle de
-s'exprimer en hiroglyphes. ceux des gyptiens et des thiopiens
-nous croyons pouvoir joindre les caractres magiques des Chaldens;
-les cinq prsens, les _cinq paroles matrielles_ que le roi des
-Scythes envoya Darius fils d'Hystaspe; les pavots que
-Tarquin-le-Superbe abattit avec sa baguette devant le messager de son
-fils; les rbus de Picardie employs, au moyen ge, dans le nord de la
-France. Enfin les anciens cossais (selon Boce), les Mexicains et
-autres peuples indignes de l'Amrique crivaient en hiroglyphes,
-comme les Chinois le font encore aujourd'hui.
-
-1. Aprs avoir dtruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois
-langues distingues par les gyptiens; et pour parler d'abord de la
-premire, nous remarquerons qu'Homre, dans cinq passages, fait
-mention d'une langue plus ancienne que la sienne, qui est
-l'_hroque_; il l'appelle _langue des dieux_. D'abord dans l'Iliade:
-_Les dieux_, dit-il, _appellent ce gant Briare, les hommes gon_;
-plus loin, en parlant d'un oiseau, _son nom est Chalcis chez les
-dieux, Cymindis chez les hommes_; et au sujet du fleuve de Troie, _les
-dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre_. Dans l'Odysse, il
-y a deux passages analogues: _ce que les hommes appellent
-Charybde et Scylla, les dieux l'appellent les Rochers errans_; l'herbe
-qui doit prmunir Ulysse contre les enchantemens de Circ _est
-inconnue aux hommes, les dieux l'appellent moly_.
-
-Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue divine; et les trente
-mille dieux dont il rassembla les noms, devaient former un riche
-vocabulaire[46], au moyen duquel les nations du Latium pouvaient
-exprimer les besoins de la vie humaine, sans doute peu nombreux dans
-ces temps de simplicit, o l'on ne connaissait que le ncessaire. Les
-Grecs comptaient aussi trente mille dieux, et divinisaient les
-pierres, les fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de
-mme que les sauvages de l'Amrique difient tout ce qui s'lve
-au-dessus de leur faible capacit. Les _fables divines_ des Latins et
-des Grecs durent tre pour eux les premiers hiroglyphes, les
-caractres sacrs de cette langue divine dont parlent les gyptiens.
-
-[Note 46: La plupart des langues ont -peu-prs trente mille mots.
-Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Hron dans son ouvrage sur la
-Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Franais
-trente-deux mille, l'Italien trente-cinq mille, l'Anglais trente-sept
-mille. (_N. du T._)]
-
-2. La _seconde langue_, qui rpond l'_ge des hros_, se parla par
-symboles, au rapport des gyptiens. ces symboles peuvent tre
-rapports les _signes hroques_ avec lesquels crivaient les hros, et
-qu'Homre appelle [Grec: smata]. Consquemment, ces symboles durent
-tre des mtaphores, des images, des similitudes ou comparaisons qui,
-ayant pass depuis dans la _langue articule_, font toute la richesse du
-style potique.
-
-Homre est indubitablement _le premier auteur de la langue grecque_;
-et puisque nous tenons des Grecs tout ce que nous connaissons de
-l'antiquit paenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse
-citer le paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers monumens
-de leur langue sont les fragmens des _vers saliens_. Le premier
-crivain latin dont on fasse mention est le _pote_ Livius Andronicus.
-Lorsque l'Europe fut retombe dans la barbarie, et qu'il se forma deux
-nouvelles langues, la premire, que parlrent les Espagnols, fut la
-langue _romane_, (_di romanzo_) langue de la posie _hroque_,
-puisque les _romanciers_ furent les _potes hroques_ du moyen ge.
-En France, le premier qui crivit en langue vulgaire fut Arnauld
-Daniel Pacca, le plus ancien de tous les potes provenaux; il
-florissait au onzime sicle. Enfin l'Italie eut ses premiers
-crivains dans les _rimeurs_ de Florence et de la Sicile.
-
-3. Le _langage pistolaire_ [ou alphabtique], que l'on est convenu
-d'employer comme moyen de communication entre les personnes loignes,
-dut tre parl originairement chez les gyptiens, par les classes
-infrieures d'un peuple qui dominait en gypte, probablement celui de
-Thbes, dont le roi, Ramss, tendit son empire sur toute cette grande
-nation. En effet, chez les gyptiens, cette langue correspondait
-l'ge des _hommes_; et ce nom d'_hommes_ dsigne les classes
-infrieures, chez les peuples hroques (particulirement au
-moyen ge, o _homme_ devient synonyme de _vassal_), par opposition
-aux _hros_. Elle dut tre adopte _par une convention libre_; car
-c'est une rgle ternelle que le langage et l'criture vulgaire sont
-un droit des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir par les
-Romains trois lettres qu'il avait inventes, et qui manquaient leur
-alphabet. Les lettres inventes par le Trissin n'ont pas t reues
-dans la langue italienne, quelque ncessaires qu'elles fussent.
-
-La _langue pistolaire_ ou _vulgaire_ des gyptiens dut s'crire avec
-des lettres galement _vulgaires_. Celles de l'gypte ressemblaient
-l'alphabet vulgaire des Phniciens, qui, dans leurs voyages de
-commerce, l'avaient sans doute port en gypte. Ces caractres
-n'taient autre chose que les _caractres mathmatiques_ et les
-_figures gomtriques_, que les Phniciens avaient eux-mmes reus des
-Chaldens, les premiers mathmaticiens du monde. Les Phniciens les
-transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supriorit de
-gnie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employrent ces formes
-gomtriques comme formes des sons articuls, et en tirrent leur
-alphabet vulgaire, adopt ensuite par les Latins[47]. On ne peut
-croire que les Grecs aient tir des Hbreux ou des gyptiens
-la _connaissance des lettres vulgaires_.
-
-[Note 47: Nous avons dj rapport le passage o Tacite nous
-apprend _que les lettres des Latins ressemblaient l'ancien alphabet
-des Grecs_. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employrent pendant
-long-temps les lettres majuscules pour figurer les nombres, et que les
-Latins conservrent toujours le mme usage. (_Vico_).]
-
- * * *
-
-Les philologues ont adopt sur parole l'opinion que la signification
-des _langues vulgaires_ est arbitraire. Leurs _origines ayant t
-naturelles_, leur _signification dut tre fonde en nature_. On peut
-l'observer dans la _langue vulgaire_ des Latins, qui a conserv plus
-de traces que la grecque, de son origine _hroque_, et qui lui est
-aussi suprieure pour la force, qu'infrieure pour la dlicatesse.
-Presque tous les mots y sont des _mtaphores_ tires des objets
-naturels, d'aprs leurs proprits ou leurs effets sensibles. En
-gnral, la _mtaphore_ fait le fond des langues. Mais les
-grammairiens, s'puisant en paroles qui ne donnent que des ides
-confuses, ignorant les origines des mots qui, dans le principe ne
-purent tre que claires et distinctes, ont rassur leur ignorance en
-dcidant d'une manire gnrale et absolue _que les voix humaines
-articules avaient une signification arbitraire_. Ils ont plac dans
-leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont arms
-contre Platon et Jamblique.
-
-Il reste cependant une difficult. _Pourquoi y a-t-il autant de
-langues vulgaires qu'il existe de peuples?_ Pour rsoudre ce problme,
-tablissons d'abord une grande vrit: par un effet de la _diversit
-des climats_, les peuples ont _diverses natures._ Cette
-varit de natures leur a fait voir sous _diffrens aspects_ les
-choses utiles ou ncessaires la vie humaine, et a produit la
-_diversit des usages_, dont _celle des langues_ est rsulte. C'est
-ce que les proverbes prouvent jusqu' l'vidence. Ce sont des maximes
-pour l'usage de la vie, dont le _sens_ est le mme, mais dont
-l'_expression_ varie sous autant de rapports divers qu'il y a eu et
-qu'il y a encore de nations.[48]
-
-[Note 48: Les locutions _hroques_ conserves et abrges dans la
-prcision des langues plus rcentes, ont bien tonn les commentateurs
-de la Bible, qui voient les noms des mmes rois exprims d'une manire
-dans l'Histoire Sacre, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est
-que le mme homme est envisag dans l'une, je suppos, sous le rapport
-de la figure, de la puissance, etc.; dans l'autre, sous le rapport de
-son caractre, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de mme
-qu'en Hongrie la mme ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez
-les Grecs, un troisime chez les Allemands, un quatrime chez les
-Turcs. L'allemand, qui est une langue _hroque_, quoique vivante,
-reoit tous les mots trangers en leur faisant subir une
-transformation. On doit conjecturer que les Latins et les Grecs en
-font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulires aux
-barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voil
-pourquoi on trouve tant d'obscurit dans la gographie et dans
-l'histoire naturelle des anciens. (_Vico_).]
-
-D'aprs ces considrations, nous avons mdit un _vocabulaire mental_,
-dont le but serait d'_expliquer toutes les langues_, en ramenant la
-_multiplicit de leurs expressions_ certaines _units d'ides_, dont
-les peuples ont conserv le fond en leur donnant des formes varies,
-et les modifiant diversement. Nous faisons dans cet ouvrage un usage
-continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une mthode diffrente, le
-mme sujet qu'a trait Thomas Hayme dans ses dissertations
-_de linguarum cognatione_, et _de linguis in genere, et variarum
-linguarum harmoni_.
-
-De tout ce qui prcde, nous tirerons le corollaire suivant: plus les
-langues sont _riches en locutions hroques, abrges par les
-locutions vulgaires_, plus elles sont belles; et elles tirent cette
-beaut de la _clart avec laquelle elles laissent voir leur origine_:
-ce qui constitue, si je puis le dire, leur vracit, leur fidlit. Au
-contraire, plus elles prsentent un grand nombre de mots dont
-l'origine est cache, moins elles sont agrables, cause de leur
-obscurit, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut
-donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues _formes d'un
-mlange de plusieurs idiomes barbares_, qui n'ont point laiss de
-traces de leurs origines, ni des changemens que les mots ont subis
-dans leur signification.
-
- * * *
-
-Maintenant, pour comprendre la formation de ces trois sortes de
-langues et d'alphabets, nous tablirons le principe suivant: _les
-dieux, les hros et les hommes commencrent dans le mme temps_. Ceux
-qui imagineront les _dieux_ taient des _hommes_, et croyaient leur
-nature _hroque_ mle de la _divine_ et de l'_humaine_. Les trois
-espces de langues et d'critures furent aussi contemporaines dans
-leur origine, mais avec trois diffrences capitales: la langue
-_divine_ fut trs peu articule, et presque entirement _muette_; la
-langue des _hros, muette et articule_ par un mlange gal, et
-compose par consquent de paroles vulgaires et de caractres
-hroques, avec lesquels crivaient les hros ([Grec: smata], dans
-Homre); la langue des _hommes_ n'eut presque rien de muet, et fut
--peu-prs entirement _articule_. Point de langue vulgaire qui ait
-autant d'expressions que de choses exprimer.--Une consquence
-ncessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue
-_hroque_ fut extrmement confuse, cause essentielle de l'obscurit
-des fables.
-
- * * *
-
-La langue articule commena par l'_onomatope_, au moyen de laquelle
-nous voyons toujours les enfans se faire trs bien entendre. Les
-premires paroles humaines furent ensuite les _interjections_, ces
-mots qui chappent dans le premier mouvement des passions violentes,
-et qui dans toutes les langues sont monosyllabiques. Puis vinrent les
-_pronoms_. L'interjection soulage la passion de celui qui elle
-chappe, et elle chappe lors mme qu'on est seul; mais les pronoms
-nous servent communiquer aux autres nos ides sur les choses dont
-les noms propres sont inconnus ou nous, ou ceux qui nous coutent.
-La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans presque toutes les
-langues. On inventa alors les _particules_, dont les _prpositions_,
-galement monosyllabiques, sont une espce nombreuse. Peu--peu se
-formrent les _noms_, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On
-le voit dans l'allemand, qui est une langue mre, parce que
-l'Allemagne n'a jamais t occupe par des conqurans trangers.
-Dans cette langue, toutes les racines sont des monosyllabes.
-
-Le nom dut prcder le _verbe_, car le discours n'a point de sens s'il
-n'est rgi par un nom, exprim ou sous-entendu. En dernier lieu se
-formrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans
-disent des noms, des particules, mais point de verbes: c'est que les
-noms veillent des ides qui laissent des traces durables; il en est
-de mme des particules qui signifient des modifications. Mais les
-verbes signifient des mouvemens accompagns des ides d'antriorit et
-de postriorit, et ces ides ne s'apprcient que par le point
-indivisible du prsent, si difficile comprendre, mme pour les
-philosophes. J'appuierai ceci d'une observation physique. Il existe
-ici un homme qui, la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se
-souvenait bien des noms, mais avait entirement oubli les
-verbes.--Les verbes qui sont des genres l'gard de tous les autres,
-tels que: _sum_, qui indique l'existence, verbe auquel se rapportent
-toutes les essences, c'est--dire tous les objets de la mtaphysique;
-_sto_, _eo_, qui expriment le repos et le mouvement, auxquels se
-rapportent toutes les choses physiques; _do_, _dico_, _facio_,
-auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit la
-morale, soit aux intrts de la famille ou de la socit, ces verbes,
-dis-je, sont tous des monosyllabes l'impratif, _es_, _sta_, _i_,
-_da_, _dic_, _fac_; et c'est par l'impratif qu'ils ont d commencer.
-
-Cette _gnration du langage_ est conforme aux lois de la
-nature en gnral, d'aprs lesquelles les lmens, dont toutes les
-choses se composent et o elles vont se rsoudre, sont indivisibles;
-elle est conforme aux lois de la nature humaine en particulier, en
-vertu de cet axiome: _Les enfans, qui, ds leur naissance, se trouvent
-environns de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les
-organes sont si flexibles, commencent par prononcer des monosyllabes._
- plus forte raison doit-on croire qu'il en a t ainsi chez ces
-premiers hommes, dont les organes taient trs durs, et qui n'avaient
-encore entendu aucune voix humaine.--Elle nous donne en outre _l'ordre
-dans lequel furent trouves les parties du discours_, et consquemment
-_les causes naturelles de la syntaxe_. Ce systme semble plus
-raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et Franois Sanctius
-relativement la langue latine: ils raisonnent d'aprs les principes
-d'Aristote, comme si les peuples qui trouvrent les langues avaient d
-pralablement aller aux coles des philosophes.
-
-
-. V. COROLLAIRES
-
-_Relatifs l'origine de l'locution potique, des pisodes, du tour,
-du nombre, du chant et du vers._
-
-Ainsi se forma la _langue potique_, compose d'abord de symboles ou
-_caractres divins_ et _hroques_, qui furent ensuite exprims en
-_locutions vulgaires_, et finalement crits en _caractres
-vulgaires_. Elle naquit de l'_indigence du langage_, et de la
-ncessit de s'exprimer; ce qui se dmontre par les ornemens mme dont
-se pare la posie, je veux dire les images, les hypotyposes, les
-comparaisons, les mtaphores, les priphrases, les tours qui expriment
-les choses par leurs proprits naturelles, les descriptions qui les
-peignent par les dtails ou par les effets les plus frappans, ou enfin
-par des accessoires emphatiques et mme oiseux.
-
-Les _pisodes_ sont ns dans les premiers ges de la _grossiret des
-esprits_, incapables de distinguer et d'carter les choses qui ne vont
-pas au but. La mme cause fait qu'on observe toujours les mmes effets
-dans les idiots, et surtout dans les femmes.
-
-Les _tours_ naquirent de la _difficult de complter la phrase par son
-verbe_. Nous avons vu que le verbe fut trouv plus tard que les autres
-parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingnieuse, employrent
-moins de tours que les Latins, les Latins moins que les Allemands.
-
-Le _nombre_ ne fut introduit que tard dans la prose. Les premiers qui
-l'employrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Lontium, et chez les
-Latins, Cicron. Avant eux, c'est Cicron lui-mme qui le rapporte,
-on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mlant certaines
-_mesures potiques_. Il nous sera trs utile d'avoir tabli ceci,
-lorsque nous traiterons de l'_origine du chant et du vers_.
-
-Tout ce que nous venons de dire semble prouver que, par une
-loi ncessaire de notre nature, le _langage potique_ a prcd celui
-de la prose. Par suite de la mme loi, les fables, _universaux de
-l'imagination_, durent natre avant ceux du raisonnement et de la
-philosophie. Ces derniers ne purent tre crs qu'au moyen de la
-prose. En effet, les potes ayant d'abord form le langage potique
-par l'_association des ides particulires_, comme on l'a dmontr,
-les peuples formrent ensuite la langue de la prose, en ramenant un
-seul mot, comme les espces au genre, les parties qu'avait mises
-ensemble le langage potique. Ainsi cette phrase potique usite chez
-toutes les nations, _le sang me bout dans le coeur_, fut exprime
-par un seul mot, [Grec: stomachos], _ira_, colre. Les hiroglyphes,
-et les lettres alphabtiques furent aussi comme autant de genres
-auxquels on ramena la varit infinie des sons articuls. Cette
-mthode abrge, applique aux mots et aux lettres, donna plus
-d'activit aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite
-purent venir les philosophes, qui, prpars par cette classification
-vulgaire des mots et des lettres, travaillaient celle des ides, et
-formrent les _genres intelligibles_. Ne conviendra-t-on pas
-maintenant que pour trouver l'origine des _lettres_, il fallait
-chercher en mme temps celle des _langues_?
-
-Quant au _chant_ et au _vers_, nous avons dit dans nos axiomes, que,
-suppos que les hommes aient t d'abord muets, ils commencrent par
-prononcer les voyelles en chantant, comme font les muets; puis ils
-durent, comme les bgues, articuler aussi les consonnes en
-chantant[49]. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer parler que
-lorsqu'ils prouvaient des passions trs violentes. Or, de telles
-passions s'expriment par un ton de voix trs lev, qui multiplie les
-diphthongues, et devient une sorte de chant. Ce premier chant vint
-naturellement de la difficult de prononcer, laquelle se dmontre par
-la cause et par l'effet. _Par la cause_, les premiers hommes avaient
-une grande duret dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de
-mots pour l'exercer[50]. _Par l'effet_: il y a dans la posie
-italienne un grand nombre de retranchemens; dans les origines de la
-langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent tre
-syncops, puis tendus avec le temps. Le contraire arriva pour les
-rptitions de syllabes. Lorsque les bgues tombent sur une syllabe
-qui leur est facile prononcer, ils s'y arrtent avec une sorte de
-chant, comme pour compenser celles qu'ils prononcent difficilement.
-J'ai connu un excellent musicien qui avait ce dfaut de
-prononciation; lorsqu'il se trouvait arrt, il se mettait chanter
-d'une manire fort agrable, et parvenait ainsi articuler. Les
-Arabes commencent presque tous les mots par _al_, et l'on dit que les
-Huns furent ainsi appels parce qu'ils commenaient tous les mots par
-_hun_. Ce qui prouve encore que les langues furent d'abord un _chant_,
-c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicron, les
-prosateurs grecs et latins employaient des nombres potiques; au moyen
-ge, les pres de l'glise latine en firent autant, et leur prose
-semble faite pour tre chante.
-
-[Note 49: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restrent
-dans les langues, et qui durent tre bien plus nombreuses dans
-l'origine. Ainsi les Grecs et les Franais qui ont pass d'une manire
-prmature de la barbarie la civilisation ont conserv beaucoup de
-diphthongues. Voyez la note de l'axiome 21. (_Vico_).]
-
-[Note 50: Maintenant encore, au milieu de tant de moyens
-d'apprendre parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgr la
-flexibilit de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus
-grande peine. Les Chinois, qui avec un trs petit nombre de signes
-diversement modifis, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt
-mille hiroglyphes, parlent aussi en chantant. (_Vico_).]
-
-Le premier genre de _vers_ dut tre appropri la langue, l'ge des
-_hros_: tel fut le vers _hroque_, le plus noble de tous. C'tait
-l'expression des motions les plus vives de la terreur ou de la joie.
-La posie _hroque_ ne peint que les passions les plus violentes. Si
-le vers _hroque_ fut d'abord spondaque, on ne peut l'attribuer,
-comme le fait la tradition vulgaire, l'effroi inspir par le serpent
-Python; l'effroi prcipite les ides et les paroles plutt qu'il ne
-les ralentit. En latin, _sollicitus_ et _festinans_ expriment la
-frayeur. La lenteur des esprits, la difficult du langage, voil ce
-qui dut le rendre spondaque; et il a conserv quelque chose de ce
-caractre, en exigeant invariablement un sponde son dernier pied.
-Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilit, le
-dactyle entra dans la posie; un nouveau progrs dtermina l'emploi de
-l'iambe, _pes citus_, comme dit Horace. Enfin l'intelligence et la
-prononciation ayant acquis une grande rapidit, on commena
-de parler en prose, ce qui tait une sorte de gnralisation. Le vers
-iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il chappait souvent
-aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers devint de plus en plus
-rapide, en suivant exactement le progrs du langage et des ides.--Ces
-vrits philosophiques sont appuyes par la tradition suivante:
-l'histoire ne nous prsente rien de plus ancien que les _oracles_ et
-les _sybilles_; l'antiquit de ces dernires a pass en proverbe. Nous
-trouvons partout des Sybilles chez les plus anciennes nations: or, on
-assure qu'elles chantaient leurs rponses en vers hroques, et
-partout les oracles rpondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut
-appel par les Grecs _pythien_, de leur fameux oracle d'Apollon
-Pythien. Les Latins l'appelrent vers _saturnien_, comme l'atteste
-Festus. Ce vers dut tre invent en Italie dans l'_ge de Saturne_,
-qui rpond l'_ge d'or_ des Grecs. Ennius, cit par le mme Festus,
-nous apprend que les _faunes_ de l'Italie rendaient en cette forme de
-vers leurs oracles, _fata_. Puis le nom de vers _saturnien_ passa aux
-vers iambiques de six pieds, peut-tre parce que ces derniers vers
-firent employs naturellement dans le langage, comme auparavant les
-vers _saturniens-hroques_.--Les savans modernes sont aujourd'hui
-diviss sur la question de savoir si la posie hbraque a une mesure,
-ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origne et
-Eusbe, tiennent pour la premire opinion; et ce qui la
-favorise principalement, c'est que, selon saint Jrme, le livre de
-Job, plus ancien que ceux de Mose, serait crit en vers hroques
-depuis la fin du second chapitre jusqu'au commencement du
-quarante-deuxime.--Si nous en croyons l'auteur anonyme de
-l'_Incertitude des sciences_, les Arabes, qui ne connaissaient point
-l'criture, conservrent leur ancienne langue, en retenant leurs
-pomes nationaux jusqu'au temps o ils inondrent les provinces
-orientales de l'empire grec.
-
-Les gyptiens crivaient leurs pitaphes en _vers_, et sur des
-colonnes appeles _siringi_, de _sir_, chant ou chanson. Du mme mot
-vient sans doute le nom des _Sirnes_, tres mythologiques clbres
-par leur chant. Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de
-la civilisation grecque furent les _potes thologiens_, lesquels
-furent aussi _hros_ et chantrent en _vers hroques_. Nous avons vu
-que les premiers auteurs de la langue latine furent les potes sacrs
-appels _saliens_; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont
-quelque chose du _vers hroque_, et qui sont les plus anciens
-monumens de la langue latine. Rome, les triomphateurs laissrent des
-inscriptions qui ont une apparence de vers _hroques_, telles que
-celles de Lucius Emilius Regillus,
-
- _Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;_
-
-et celle d'Acilius Glabrion,
-
- _Fudit, fugat, prosternit maximas legiones._
-
-Si on examine bien les fragmens de la loi des douze tables,
-on trouvera que la plupart des articles se terminent par un vers
-adonique, c'est--dire par une fin de vers _hroque;_ c'est ce que
-Cicron imita dans ses _Lois_, qui commencent ainsi:
-
- _Deos caste adeunto.
- Pietatem adhibento._
-
-De l vint, chez les Romains, l'usage mentionn par le mme Cicron;
-les enfans chantaient la loi des douze tables, _tanquam necessarium
-carmen_. Ceux des Crtois chantaient de mme la loi de leur pays, au
-rapport d'lien.-- ces observations joignez plusieurs traditions
-vulgaires. Les lois des gyptiens furent les _pomes_ de la desse
-Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnrent leurs lois en _vers_ aux
-Spartiates et aux Athniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta
-en _vers_ les lois de Minos (Maxime de Tyr).
-
-Maintenant revenons des lois l'histoire. Tacite rapporte dans les
-Moeurs des Germains, que ce peuple conservait en _vers_ les
-souvenirs des premiers ges; et dans sa note sur ce passage,
-Juste-Lipse dit la mme chose des Amricains. L'exemple de ces deux
-nations, dont la premire ne fut connue que trs tard par les Romains,
-et dont la seconde a t dcouverte par les Europens il y a seulement
-deux sicles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a t de mme de
-toutes les nations barbares, anciennes et modernes. La chose est hors
-de doute pour les anciens Perses et pour les Chinois. Au rapport de
-Festus, les guerres puniques furent crites par Nvius en
-_vers hroques_, avant de l'tre par Ennius; et Livius Andronicus, le
-premier crivain latin, avait crit dans un _pome hroque_ appel
-_la Romanide_, les annales des anciens Romains. Au moyen ge, les
-historiens latins furent des _potes hroques_, comme Gunterus,
-Guillaume de Pouille, et autres. Nous avons vu que les premiers
-crivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient t des
-_versificateurs_. Dans la Silsie, province o il n'y a gure que des
-paysans, ils apportent en naissant le don de la _posie_. En gnral,
-l'allemand conserve ses origines _hroques_, et voil pourquoi on
-traduit si heureusement en allemand les mots composs du grec, surtout
-ceux du langage potique. Adam Rochemberg l'a remarqu, mais sans en
-comprendre la cause. Bernegger a fait de toutes ces expressions un
-catalogue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peischer, dans son
-_Index de grc et germanic lingu analogi_. La langue latine a
-aussi laiss des exemples nombreux de ces compositions formes de mots
-entiers; et les potes, en continuant se servir de ces mots
-composs, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilit de
-composition dut tre une proprit commune toutes les langues
-primitives. Elles se crrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et
-lorsque les verbes leur manqurent, elles unirent les noms eux-mmes.
-Voil les principes de tout ce qu'a crit Morhof dans ses recherches
-sur la langue et la posie allemande.[51]
-
-[Note 51: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avanc
-dans les axiomes. Si les savans s'appliquent trouver les origines de
-la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront
-d'tonnantes dcouvertes. (_Vico_).]
-
-Nous croyons avoir victorieusement rfut l'erreur commune
-des grammairiens qui prtendent que _la prose prcda les vers_, et
-avoir montr dans l'_origine de la posie_, telle que nous l'avons
-dcouverte, l'_origine des langues_ et celle _des lettres_.
-
-
-. VI. COROLLAIRES
-
-_Relatifs la logique des esprits cultivs_.
-
-1. D'aprs tout ce que nous venons d'tablir en vertu de cette
-_logique potique_ relativement l'origine des langues, nous
-reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du
-langage furent rputs _sages_ dans tous les ges suivans, puisqu'ils
-donnrent aux choses _des noms conformes leur nature_, et
-remarquables par la _proprit_. Aussi nous avons vu que chez les
-Grecs et les Latins, _nom_ et _nature_ signifirent souvent la mme
-chose.
-
-2. La _topique_ commena avec la _critique_. La topique est l'art qui
-conduit l'esprit dans sa premire opration, qui lui enseigne les
-aspects divers (_les lieux_, [Grec: topoi]) que nous devons puiser,
-en les observant successivement, pour connatre dans son entier
-l'objet que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation
-humaine se livrrent une _topique sensible_, dans laquelle ils
-unissaient les proprits, les qualits ou rapports des individus ou
-des espces, et les employaient tout concrets former leurs _genres
-potiques_; de sorte qu'on peut dire avec vrit que le _premier ge_
-du monde s'occupa de la premire opration de l'esprit.
-
-Ce fut dans l'intrt du genre humain que la Providence fit natre la
-_topique_ avant la _critique_. Il est naturel de _connatre_ d'abord
-les choses, et ensuite de les _juger_. La topique rend les esprits
-_inventifs_, comme la _critique_ les rend _exacts_. Or, dans les
-premiers temps, les hommes avaient trouver, _inventer_ toutes les
-choses ncessaires la vie. En effet, quiconque y rflchira,
-trouvera que les choses utiles ou ncessaires la vie, et mme celles
-qui ne sont que de commodit, d'agrment ou de luxe, avaient dj t
-trouves par les Grecs, avant qu'il y et parmi eux des philosophes.
-Nous l'avons dit dans un axiome: _Les enfans sont grands imitateurs;
-la posie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de
-la nature, qu'une posie relle_. Ainsi, les premiers peuples qui nous
-reprsentent l'_enfance_ du genre humain, fondrent d'abord le monde
-des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps aprs, et qui nous
-en reprsentent la _vieillesse_, fondrent le monde des sciences, qui
-complta le systme de la civilisation humaine.
-
-3. Cette _histoire des ides humaines_ est confirme d'une manire
-singulire par l'_histoire de la philosophie_ elle-mme. La premire
-mthode d'une philosophie grossire encore fut l'[Grec: autopsia], ou
-_vidence des sens_; nous avons vu, dans l'origine de la posie, quelle
-vivacit avaient les sensations dans les ges potiques. Ensuite vint
-sope, symbole des moralistes que nous appellerons vulgaires; sope,
-antrieur aux sept sages de la Grce, employa des _exemples_ pour
-raisonnemens; et comme l'ge potique durait encore, il tirait ces
-exemples de quelque fiction analogue, moyen plus puissant sur l'esprit
-du vulgaire, que les meilleurs raisonnemens abstraits[52]. Aprs sope
-vint Socrate: il commena la dialectique par l'_induction_, qui conclut
-de plusieurs choses certaines la chose douteuse qui est en question.
-Avant Socrate, la mdecine, fcondant l'observation par l'induction,
-avait produit Hippocrate, le premier de tous les mdecins pour le mrite
-comme pour l'poque, Hippocrate, auquel fut si bien d cet loge
-immortel, _nec fallit quemquam, nec falsus ab ullo est_. Au temps de
-Platon, les mathmatiques avaient, par la mthode de composition dite
-_synthse_, fait d'immenses progrs dans l'cole de Pythagore, comme on
-peut le voir par le Time. Grce cette mthode, Athnes florissait
-alors par la culture de tous les arts qui font la gloire du gnie
-humain, par la posie, l'loquence et l'histoire, par la musique et les
-arts du dessin. Ensuite vinrent Aristote et Znon; le premier enseigna
-le _syllogisme_, forme de raisonnement qui n'unit point les ides
-particulires pour former des ides gnrales, mais qui dcompose les
-ides gnrales dans les ides particulires qu'elles renferment; quant
-au second, sa mthode favorite, celle du _sorite_, analogue celle de
-nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le rendant trop
-subtil. Ds-lors la philosophie ne produisit aucun fruit remarquable
-pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi
-grand philosophe que profond politique, recommande l'_induction_ dans
-son _Organum_. Les Anglais, qui suivent ce prcepte, tirent de
-l'_induction_ les plus grands avantages dans la philosophie
-exprimentale.
-
-[Note 52: Comme le prouve le succs avec lequel Mnnius Agrippa
-ramena l'obissance le peuple romain. (_Vico_).]
-
-4. Cette _histoire des ides humaines_ montre jusqu' l'vidence
-l'erreur de ceux qui attribuant, selon le prjug vulgaire, une haute
-sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thse, Lycurgue, Romulus et
-les autres rois de Rome, donnrent leurs peuples des lois
-_universelles_. Telle est la forme des lois les plus anciennes,
-qu'elles semblent s'adresser un seul homme; d'un premier cas, elles
-s'tendaient tous les autres, car _les premiers peuples taient
-incapables d'ides gnrales;_ ils ne pouvaient les concevoir avant
-que les faits qui les appelaient se fussent prsents. Dans le procs
-du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la
-sentence porte contre l'illustre accus par les duumvirs qui avaient
-t crs par le roi pour ce jugement[53]. Cette loi de
-Tullus est un _exemple_, dans le sens o l'on dit _chtimens
-exemplaires_. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que _les
-rpubliques hroques n'avaient pas de lois pnales_, il fallait que
-les _exemples_ fussent d'abord rels; ensuite vinrent les exemples
-_abstraits_. Mais lorsque l'on eut acquis des ides gnrales, on
-reconnut que la proprit essentielle de la loi devait tre
-l'_universalit_; et l'on tablit cette maxime de jurisprudence:
-_legibus, non exemplis est judicandum_.
-
-[Note 53: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-mme
-Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel
-jugement; explication tout--fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris
-que dans un snat _hroque_, c'est--dire, aristocratique, un roi
-n'avait d'autre puissance que celle de crer des duumvirs ou
-commissaires pour juger les accuss; le peuple des cits hroques ne
-se composait que de nobles auxquels l'accus dj condamn pouvait
-toujours en appeler. (_Vico_).]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-DE LA MORALE POTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI
-RSULTRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES.
-
-
-La _mtaphysique des philosophes_ commence par clairer l'me humaine,
-en y plaant l'ide d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant
-prpare mieux distinguer ses ides, lui enseigne les mthodes de
-raisonnement, par le secours desquelles la morale purifie le coeur
-de l'homme. De mme la _mtaphysique potique_ des premiers humains
-les frappa d'abord par la crainte de Jupiter, dans lequel ils
-reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs mes
-aussi bien que leurs corps, par cette fiction effrayante. Incapables
-d'atteindre encore une telle ide par le raisonnement, ils la
-conurent par un sentiment faux dans la _matire_, mais vrai dans la
-_forme_. De cette _logique_ conforme leur nature sortit la _morale
-potique_, qui d'abord les rendit _pieux_. La _pit_ tait
-la base sur laquelle la Providence voulait fonder les socits. En
-effet, chez toutes les nations, la pit a t gnralement la mre
-des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend
-les observer, tandis que la philosophie nous met plutt en tat d'en
-discourir.
-
-_La vertu commena par l'effort._ Les gans enchans sous les monts
-par la terreur religieuse que la foudre leur inspirait, _s'abstinrent_
-dsormais d'errer la manire des btes farouches dans la vaste fort
-qui couvrait la terre, et prirent l'habitude de mener une vie
-sdentaire dans leurs retraites caches, en sorte qu'ils devinrent
-plus tard les fondateurs des socits. Voil l'un de _ces grands
-bienfaits que dut au ciel le genre humain_, selon la tradition
-vulgaire, _quand il rgna sur la terre_ par la religion des auspices.
-Par suite de ce premier _effort_, la vertu commena poindre dans les
-mes. Ils continrent leurs passions brutales, ils vitrent de les
-satisfaire la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun
-d'eux s'effora d'entraner dans sa caverne une seule femme dont il se
-proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la _Vnus humaine_
-succdant la _Vnus brutale_, ils commencrent connatre la
-pudeur, qui, aprs la religion, est le principal lien des socits.
-Ainsi s'tablit le _mariage_, c'est--dire _l'union charnelle faite
-selon la pudeur, et avec la crainte d'un Dieu_. C'est le second
-principe de la Science nouvelle, lequel drive du premier (la
-croyance une Providence).
-
-Le _mariage_ fut accompagn de trois solennits.--La premire
-est celle des auspices de Jupiter, auspices tirs de la foudre qui
-avait dcid les gans les observer. De cette divination, _sortes_,
-les Latins dfinirent le mariage, _omnis vit consortium_, et
-appelrent le mari et la femme, _consortes_. En italien, on dit
-vulgairement que la fille qui se marie _prende sorte_. Aussi est-ce un
-principe du droit des gens, que _la femme suive la religion publique
-de son mari_.--La seconde solennit consiste dans le voile dont la
-jeune pouse se couvre, en mmoire de ce premier mouvement de pudeur
-qui dtermina l'institution des mariages.--La troisime, toujours
-observe par les Romains, fut d'enlever l'pouse avec une feinte
-violence, pour rappeler la violence vritable avec laquelle les gans
-entranrent les premires femmes dans leurs cavernes.
-
-Les hommes se crrent, sous le nom de _Junon_, un symbole de ces
-_mariages solennels_. C'est le premier de tous les symboles divins
-aprs celui de Jupiter....
-
- * * *
-
-Considrons le genre de vertu que la religion donna ces premiers
-hommes: ils furent _prudens_, de cette sorte de prudence que pouvaient
-donner les auspices de Jupiter; _justes_, envers Jupiter, en le
-redoutant (Jupiter, _jus_ et _pater_), et envers les hommes, en ne se
-mlant point des affaires d'autrui; c'est l'tat des gans, tels que
-Polyphme les reprsente Ulysse, isols dans les cavernes
-de la Sicile: cette justice n'tait au fond que l'isolement de l'tat
-sauvage. Ils pratiquaient la _continence_, en ce qu'ils se
-contentaient d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le _courage_,
-l'_industrie_, la _magnanimit_, les vertus de l'ge d'or, pourvu que
-nous n'entendions point par _ge d'or_, ce qu'ont entendu dans la
-suite les potes effmins. Les vertus du premier ge, -la-fois
-_religieuses_ et _barbares_, furent analogues celles qu'on a tant
-loues dans les Scythes, qui enfonaient un couteau en terre,
-l'adoraient comme un dieu, et justifiaient leurs meurtres par cette
-religion sanguinaire.
-
-Cette morale des nations superstitieuses et farouches du paganisme
-produisit chez elles l'usage de _sacrifier aux dieux des victimes
-humaines_. Lorsque les Phniciens taient menacs par quelque grande
-calamit, leurs rois immolaient Saturne leurs propres enfans
-(Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette
-coutume. Les Grecs la pratiqurent aussi, comme on le voit par le
-sacrifice d'Iphignie[54]. Les sacrifices humains taient en usage
-chez les Gaulois (Csar) et chez les Bretons (Tacite). Ce
-culte sacrilge fut dfendu par Auguste aux Romains qui habitaient les
-Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mmes (Sutone).
-
-[Note 54: On s'tonnera peu de ce dernier vnement si l'on songe
- l'tendue illimit de la _puissance paternelle_ des premiers hommes
-du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans
-borne chez les nations les plus claires, telles que la grecque, chez
-les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus
-haute civilisation, les pres y avaient le droit de faire prir leurs
-enfans nouveau-ns. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous
-inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la svrit de Brutus,
-condamnant ses fils, et de Manlius faisant prir le sien pour avoir
-combattu et vaincu au mpris de ses ordres. (_Vico_).]
-
-Les Orientalistes veulent que ce soient les Phniciens qui aient
-rpandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite
-nous assure que les sacrifices humains taient en usage dans la
-Germanie, contre toujours ferme aux trangers; et les Espagnols les
-retrouvrent dans l'Amrique, inconnue jusque-l au reste du monde.
-
-Telle tait la barbarie des nations l'poque mme o les _anciens
-Germains voyaient les dieux sur la terre_, o les _anciens Scythes_,
-o les _Amricains_, brillaient de ces _vertus de l'ge d'or_ exaltes
-par tant d'crivains. Les victimes humaines sont appeles dans Plaute,
-_victimes de Saturne_, et c'est sous Saturne que les auteurs placent
-l'ge d'or du Latium; tant il est vrai que cet ge fut celui de la
-douceur, de la bnignit et de la justice! Rien n'est plus vain, nous
-devons le conclure de tout ce qui prcde, que les fables dbites par
-les savans sur l'_innocence de l'ge d'or_ chez les paens. Cette
-innocence n'tait autre chose qu'une superstition fanatique qui,
-frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur
-imagination avait crs, leur faisait observer quelque devoir malgr
-leur brutalit et leur orgueil farouche. Plutarque, choqu de cette
-superstition, met en problme s'il n'et pas mieux valu ne croire
-aucune divinit, que de rendre aux dieux ce culte impie. Mais
-il a tort d'opposer l'athisme cette religion, quelque barbare
-qu'elle pt tre. Sous l'influence de cette religion se sont formes
-les plus illustres socits du monde; l'athisme n'a rien fond.
-
-Nous venons de traiter de la morale du premier ge, ou _morale
-divine_; nous traiterons plus tard de la _morale hroque_.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU CONOMIE, DANS LES GES POTIQUES.
-
-
-. I. _De la famille compose des parens et des enfans, sans esclaves
-ni serviteurs._
-
-Les hros _sentirent_, par l'instinct de la nature humaine, les deux
-vrits qui constituent toute la science conomique, et que les Latins
-conservrent dans les mots _educere_, _educare_, relatifs, l'un
-l'ducation de l'me, l'autre celle du corps. Nous parlerons d'abord
-de _la premire de ces deux ducations_.
-
-Les premiers _pres_ furent -la-fois les _sages_, les _prtres_ et
-les _rois_ ou _lgislateurs_ de leurs familles[55]. Ils durent tre
-dans la famille des _rois absolus_, suprieurs tous les autres
-membres, et soumis seulement Dieu. Leur pouvoir fut arm
-des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionn par les peines
-les plus cruelles; c'est dans le caractre de Polyphme que Platon
-reconnat les premiers pres de famille[56].--Remarquons seulement ici
-que les hommes, sortis de leur libert native, et dompts par la
-svrit du _gouvernement de la famille_, se trouvrent prpars
-obir aux lois du _gouvernement civil_ qui devait lui succder. Il en
-est rest cette loi ternelle, que les rpubliques seront plus
-heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pres
-de famille n'enseigneront leurs enfans que la religion, et qu'ils
-seront admirs des fils comme leurs _sages_, rvrs comme leurs
-_prtres_, et redouts comme leurs _rois_.
-
-[Note 55: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des
-anciens qui a tromp Platon, et lui a fait regretter _les temps o les
-philosophes rgnaient, o les rois taient philosophes_. (_Vico_).]
-
-[Note 56: Cette tradition mal interprte a jet tous les
-politiques dans l'erreur de croire que la _premire forme des
-gouvernemens civils aurait t la monarchie_. Partant de cette erreur,
-ils ont tabli pour principe de leur fausse science que _la royaut
-tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientt
-clat en violence_. Mais cette poque o les hommes avaient encore
-tout l'orgueil farouche de la libert _bestiale_, cette simplicit
-grossire o ils se contentaient des productions spontanes de la
-nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des
-cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette galit naturelle
-o tous les pres taient souverains de leur famille, on ne peut
-comprendre comment la fraude ou la force eussent assujti tous les
-hommes un seul. (_Vico_).]
-
-Quant la _seconde partie de la science conomique_, l'ducation des
-corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses,
-de la duret du gouvernement des pres de famille, et des ablutions
-sacres, les fils perdirent peu--peu la taille des gans,
-et prirent la stature convenable des hommes. Admirons la Providence
-d'avoir permis qu'avant cette poque les hommes fussent des gans: il
-leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour
-supporter l'inclmence de l'air et l'intemprie des saisons; il leur
-fallait des forces extraordinaires pour pntrer la grande fort qui
-couvrait la terre, et qui devait tre si paisse dans les temps
-voisins du dluge....
-
-La grande ide de la _science conomique_ fut ralise ds l'origine,
-savoir: qu'il faut que les pres, par leur travail et leur industrie,
-laissent leurs fils un patrimoine o ils trouvent une subsistance
-facile, commode et sre, quand mme ils n'auraient plus aucun rapport
-avec les trangers, quand mme toutes les ressources de l'tat social
-viendraient leur manquer, quand mme il n'y aurait plus de cits; de
-sorte qu'en supposant les dernires calamits les _familles
-subsistent_, comme _origine de nouvelles nations_. Ils doivent laisser
-ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un _air sain_, qui
-possdent des _sources_ d'eaux vives, et dont la _situation_
-naturellement _forte_ leur assure un asile dans le cas o les cits
-priraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de _vastes
-campagnes_ assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine
-des cits voisines, viendraient s'y _rfugier_, les cultiveraient, et
-en reconnatraient le propritaire pour _seigneur_. Ainsi la
-Providence ordonna l'tat de famille, employant non _la tyrannie des
-lois, mais la douce autorit des coutumes_ (_voy._ axiome 104
-le passage cit de Dion-Cassius). Les _forts_, les puissans des
-premiers ges, tablirent leurs habitations au sommet des montagnes.
-Le latin _arces_, l'italien _rocce_, ont, outre leur premier sens,
-celui de _forteresses_.
-
-Tel fut l'ordre tabli par la _Providence_ pour commencer la socit
-paenne. Platon en fait honneur la _prvoyance_ des premiers
-fondateurs des cits. Cependant, lorsque la barbarie antique
-reparaissant au moyen ge dtruisait partout les cits, le mme ordre
-assura le salut des _familles_, d'o sortirent les nouvelles nations
-de l'Europe. Les Italiens ont continu dire _castella_, pour
-_seigneuries_. En effet, on observe gnralement que les cits les
-plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont t bties au
-sommet des montagnes, tandis que les villages sont rpandus dans les
-plaines. De l vinrent sans doute ces phrases latines, _summo loco,
-illustri loco nati_, pour dire les nobles; _imo, obscuro loco nati_,
-pour dsigner les plbiens: les premiers habitaient les cits, les
-seconds les campagnes.
-
-C'est par rapport aux _sources vives_ dont nous avons parl, que les
-politiques regardent la _communaut des eaux_ comme l'occasion de
-l'union des familles. De l les premires _associations_ furent dites
-par les Grecs [Grec: phratriai], (peut-tre de [Grec: phrear],
-puits), comme les premiers _villages_ furent appels _pagi_ par les
-Latins, du mot [Grec: pg] fontaine. Les Romains clbraient les
-_mariages_ par l'emploi solennel de l'_eau_ et du _feu_:
-parce que les premiers mariages furent contracts naturellement par
-des hommes et des femmes qui avaient l'_eau et le feu en commun_,
-comme membres de la mme famille, et dans l'origine comme frres et
-soeurs. Le dieu du foyer de chaque maison tait appel _lar_; d'o
-_focus laris_. C'tait l que le pre de famille sacrifiait aux dieux
-de la maison, _deivei parentum_ (loi des douze tables, _de
-parricidio_); comme parle l'Histoire sainte, _le Dieu de nos pres, le
-Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob_. De l encore la loi que propose
-Cicron, _sacra familiaria perpetua manento_; et les expressions si
-frquentes dans les lois romaines, _filius familias in sacris
-paternis, sacra patria_ pour la _puissance paternelle_. Ce respect du
-foyer domestique tait commun aux barbares du moyen ge, puisque mme
-au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa _Gnalogie des
-dieux_, c'tait l'usage Florence, qu'au commencement de chaque
-anne, le pre de famille assis son foyer prs d'un tronc d'arbre
-auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la
-flamme; usage encore observ, par le bas peuple de Naples, le soir de
-la vigile de Nol. On dit aussi _tant de feux_, pour tant de familles.
-
- * * *
-
-L'institution des _spultures_, qui vint aprs celle des _mariages_,
-rsulta de la ncessit de cacher des objets qui choquaient les sens.
-Ainsi commena la croyance universelle de l'_immortalit des mes
-humaines_, appeles _dii manes_, et dans la loi des douze
-tables, _deivei parentum_...
-
-Les _philologues_ et les _philosophes_ ont pens communment que dans
-ce qu'on appelle l'_tat de nature_, les familles n'taient composes
-que de _fils_; elles le furent aussi de _serviteurs_ ou _famuli_, d'o
-elles tirrent principalement ce nom. Sur cette _conomie_ incomplte
-ils ont fond une fausse _politique_, comme la suite doit le
-dmontrer. Pour nous, nous commencerons traiter de la _politique_
-des premiers ges, en prenant pour point de dpart ces _serviteurs_ ou
-_famuli_, qui appartiennent proprement l'tude de l'_conomie_.
-
-
-. II. _Des familles composes de serviteurs, antrieures
-l'existence des cits, et sans lesquelles cette existence tait
-impossible._
-
-Au bout d'un laps de temps considrable, plusieurs des gans impies
-qui taient rests dans la _communaut des femmes et des biens_, et
-dans les querelles qu'elle produisait, _les hommes simples et
-dbonnaires_, dans le langage de Grotius, les _abandonns de Dieu_
-dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour chapper aux
-_violens_ de Hobbes, de se rfugier aux autels des _forts_. Ainsi un
-froid trs vif contraint les btes sauvages venir chercher un asile
-dans les lieux habits. Les chefs de famille, plus courageux parce
-qu'ils avaient dj form une premire socit, recevaient sous leur
-protection ces malheureux rfugis, et tuaient ceux qui
-osaient faire des courses sur leurs terres. Dj _hros par leur
-naissance_, puisqu'ils taient ns de Jupiter, c'est--dire ns sous
-ses auspices, ils devinrent _hros par la vertu_. Dans ce dernier
-genre d'hrosme, les Romains se montrrent suprieurs tous les
-peuples de la terre, puisqu'ils surent galement
-
- _Parcere subjectis, et debellare superbos._
-
-Les premiers hommes qui fondrent la civilisation avaient t conduits
- la socit par la _religion_ et par l'_instinct naturel de propager
-la race humaine_, causes honorables qui produisirent le mariage, _la
-premire et la plus noble amiti du monde_. Les seconds qui entrrent
-dans la socit y furent contraints par _la ncessit de sauver leur
-vie_. Cette socit dont l'_utilit_ tait le but, fut d'une _nature
-servile_. Aussi les rfugis ne furent protgs par les hros qu' une
-condition juste et raisonnable, celle _de gagner eux-mmes leur vie en
-travaillant pour les hros, comme leurs serviteurs_. Cette condition
-analogue l'esclavage fut le modle de celle o l'on rduisit les
-prisonniers faits la guerre aprs la formation des cits.
-
-Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins _vern_, tandis
-que les fils des hros, pour se distinguer, s'appelaient _liberi_. Du
-reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: _dominum ac
-servum nullis educationis deliciis dignoscas_. Ce que Tacite
-dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples
-barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le pre de
-famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la proprit
-absolue de tout ce qu'ils pouvaient acqurir, au point que jusqu'aux
-Empereurs les fils et les esclaves ne diffraient en rien sous le
-rapport du _pcule_. Ce mot _liberi_ signifia aussi d'abord _nobles_:
-les arts _libraux_ sont les arts nobles; _liberalis_ rpond
-l'italien _gentile_. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient
-_gentes_; ces premires _gentes_ se composaient des seuls _nobles_, et
-les seuls _nobles_ furent libres dans les premires cits.
-
-Les serviteurs furent aussi appels _clientes_, et ces _clientles_
-furent la premire image des fiefs, comme nous le verrons plus au
-long.
-
- * * *
-
-Sous le _nom_ seul du _pre de famille_ taient compris tous ses
-_fils_, tous ses _esclaves_ et _serviteurs_. Ainsi, dans les temps
-hroques on put dire avec vrit, comme Homre le dit d'Ajax, _le
-rempart des Grecs_ ([Grec: purgos Achain]), que seul il combattait
-contre l'arme entire des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul
-sur un pont le choc d'une arme d'trusques; par quoi l'on doit
-entendre _Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs_. Il en
-fut prcisment de mme dans la _seconde barbarie_ [dans celle du
-moyen ge]; quarante hros normands, qui revenaient de la terre
-sainte, mirent en fuite une arme de Sarrasins qui tenaient Salerne
-assige.
-
-C'est cette _protection_ accorde par les hros ceux qui
-se _rfugirent_ sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des
-_fiefs_. Les premiers furent d'abord des _fiefs roturiers personnels_,
-pour lesquels les _vassaux_ taient _vades_, c'est--dire obligs
-personnellement suivre les hros partout o ils les menaient pour
-cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens
-(_rei_; et _actores_). Du _vas_ des Latins, du [Grec: bas] des Grecs,
-drivrent le _was_ et le _wassus_ employs par les feudistes barbares
-pour signifier _vassal_. Ensuite durent venir les _fiefs roturiers
-rels_, pour lesquels les vassaux durent tre les premiers _prdes_ ou
-_mancipes_ obligs sur biens immeubles; le nom de _mancipes_ resta
-propre ceux qui taient ainsi obligs envers le trsor public.
-
- * * *
-
-Nous venons de donner la premire origine des _asiles_. C'est en
-ouvrant un asile que Cadmus fonde Thbes, la plus ancienne cit de la
-Grce. Thse fonde Athnes en levant l'_autel des malheureux_, nom
-bien convenable ceux qui erraient auparavant, dnus de tous les
-biens divins et humains que la socit avait procurs aux hommes
-pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, _vetus
-urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. De l Jupiter reut le
-titre d'_hospitalier_. _tranger_ se dit en latin _hospes_.
-
-
-. III. COROLLAIRES
-
-_Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des
-parties._
-
-Les nations hroques, ne s'occupant que des choses ncessaires la
-vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanes de
-la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et tant pour ainsi dire
-_tout corps_, toute matire, ne pouvaient certainement connatre les
-contrats qui, selon l'expression moderne, se font _par le seul
-consentement_. L'ignorance et la grossiret sont naturellement
-souponneuses; aussi les hommes ne pouvaient connatre les engagemens
-_de bonne foi_. Ils assuraient toutes les _obligations_, en employant
-la _main_, soit en ralit, soit par fiction en ajoutant l'acte la
-garantie des _stipulations solennelles_; de l ce titre clbre dans
-la loi des douze tables: _Si quis nexum faciet mancipiumque, uti
-lingu nuncupassit, ita jus esto._ Un tel tat civil tant suppos,
-nous pouvons en infrer ce qui suit.
-
-I. On dit que dans les temps les plus anciens, les _achats_ et les
-_ventes_ se faisaient par _change_, lors mme qu'il s'agissait
-d'immeubles. Ces changes ne furent autre chose que les cessions de
-terres faites au moyen ge, charge de cens seigneurial (_livelli_).
-Leur utilit consistait en ce que l'une des parties avait trop de
-terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.
-
-II. Les _locations de maisons_ ne pouvaient avoir lieu
-lorsque les _cits_ taient petites, et les habitations troites. On
-doit croire plutt que les propritaires fonciers donnaient du terrain
-pour qu'on y btt; toute location se rduisait donc un cens
-territorial.
-
-III. Les _locations de terres_ durent tre emphytotiques. Les
-grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que _clientes_ tait
-_quasi colentes_. Ces locations de terres rpondent aux _clientles_
-des Latins.
-
-IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les
-anciennes archives du moyen ge, d'autres contrats que des _contrats
-de cens seigneurial_ pour des maisons ou pour des terres, soit
-perptuel, soit temps.
-
-V. Cette dernire observation explique peut-tre pourquoi l'emphytose
-est un _contrat de droit civil_, c'est--dire _du droit hroque des
-Romains_. ce droit hroque Ulpien oppose le _droit naturel des
-peuples civiliss_ (_gentium humanarum_); il les appelle _civiliss_
-ou _humains_, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne
-peut entendre parler des _barbares_ qui de son temps se trouvaient
-hors de l'Empire, et dont par consquent le droit n'importait point
-aux jurisconsultes romains.
-
-VI. Les _contrats de socit_ taient inconnus, par un effet de
-l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque pre de famille
-s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mler de celles des
-autres, comme Polyphme le dit Ulysse dans l'Odysse.
-
-VII. Pour la mme raison, il n'y avait point de
-_mandataires_. De l cette maxime qui est reste dans le droit civil:
-_nous ne pouvons acqurir par une personne qui n'est point sous notre
-puissance_, per extraneam personam acquiri nemini.
-
-VIII. Le droit des nations _civilises_, _humanarum_, comme dit
-Ulpien, ayant succd au droit des nations _hroques_, il se fit une
-telle rvolution, que le _contrat de vente_, qui anciennement ne
-produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipul en
-cas d'viction la cause pnale appele _stipulatio dupl_, est
-aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appels _de bonne
-foi_, parce que naturellement elle doit y tre observe sans qu'elle
-ait t promise.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-DE LA POLITIQUE POTIQUE.
-
-
-. I. _Origine des premires rpubliques, dans la forme la plus
-rigoureusement aristocratique._
-
-Les _familles_ se formrent donc de ces serviteurs (_famuli_) reus sous
-la protection des hros. Nous avons dj vu en eux les premiers membres
-d'une socit politique (_socii_). Leur vie dpendait de leurs
-seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acqurir; droit
-terrible que les hros exeraient aussi sur leurs enfans[57]. Mais _les
-fils de famille_ se trouvaient, la mort de leurs pres, affranchis de
-ce despotisme domestique, et l'exeraient leur tour sur leurs enfans.
-Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de la _puissance
-paternelle_, est lui-mme appel _pre de famille_. Les _serviteurs_, au
-contraire, taient obligs de passer leur vie dans le mme tat de
-dpendance. Aprs bien des annes, ils durent naturellement se lasser de
-leur condition, et se rvolter contre les _hros_. Nous avons dj
-indiqu dans les axiomes, d'une manire gnrale, que _les serviteurs
-avaient fait violence aux hros dans l'tat de famille, et que cette
-rvolution avait occasionn la naissance des rpubliques_. Dans une
-telle ncessit, les hros devaient tre ports s'unir en _corps
-politique_, pour rsister la multitude de leurs serviteurs rvolts,
-en mettant leur tte l'un d'entre eux distingu par son courage et par
-sa prsence d'esprit; de tels chefs furent appels _rois_, du mot
-_regere_, diriger. De cette manire, on peut dire avec pomponius,
-_rebus ipsis dictantibus regna condita_; pense profonde, qui s'accorde
-bien avec le principe tabli par la jurisprudence romaine: _le droit
-naturel des gens a t fond par la providence divine_ (_jus naturale
-gentium divin providenti constitutum_). Les pres tant _rois et
-souverains_ de leurs familles, il tait impossible, dans la fire
-galit de ces ges barbares, qu'aucun d'entre eux cdt un autre; ils
-formrent donc des _snats rgnans_, c'est--dire _composs d'autant de
-rois des familles_, et, sans tre conduits par aucune sagesse humaine,
-ils se trouvrent avoir uni leurs intrts privs dans un intrt
-commun, que l'on appela _patria_, sous-entendu _res_, c'est--dire
-_intrt des pres_. Les nobles, seuls citoyens des premires _patries_,
-se nommrent _patriciens_. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la
-tradition selon laquelle _on ne consultait que la nature dans l'lection
-des rois des premiers ges_. Deux passages prcieux de Tacite, qu'on lit
-dans les moeurs des germains, appuient cette tradition et nous donnent
-lieu de conjecturer que l'usage dont il parle tait celui de tous les
-premiers peuples: _non casus, non fortuita conglobatio turmam aut cuneum
-facit, sed famili et propinquitates; duces exemplo potius qum imperio,
-si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione prsunt_.
-Tels furent les premiers _rois_. Ce qui le prouve, c'est que les potes
-n'imaginrent pas autrement Jupiter, _le roi des hommes et des dieux_.
-On le voit dans Homre s'excuser auprs de Thtis de n'avoir pu
-contrevenir ce que les dieux avaient une fois dtermin dans le grand
-conseil de l'Olympe. N'est-ce pas l le langage qui convient au roi
-d'une aristocratie? En vain les stociens voudraient nous prsenter ici
-_Jupiter_ comme _soumis leur destin_; Jupiter et tous les dieux ont
-tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par consquent
-dtermines par l'effet d'une _volont libre_. Ce passage nous en
-explique deux autres, o les politiques croient tort qu'Homre dsigne
-la _monarchie_: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la fiert
-d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux grecs, qui se soulvent pour
-retourner dans leur patrie, de continuer le sige de Troie. Dans les
-deux passages, il est dit qu'_un seul est roi_: mais dans l'un et
-l'autre il s'agit de la _guerre_, dans laquelle il faut toujours un seul
-chef, selon la maxime de Tacite: _eam esse imperandi conditionem, ut non
-aliter ratio constet, quant si uni reddatur_. Du reste, partout o
-Homre fait mention des hros, il leur donne l'pithte de _rois_; ce
-qui se rapporte merveille au passage de la Gense o Mose, numrant
-les descendans d'sa, les appelle tous rois, _duces_ (c'est--dire
-capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus lui
-rapportrent qu'ils avaient vu Rome un _snat de rois_.
-
-[Note 57: Aristote dfinit les fils, _des instrumens anims de
-leurs pres_; et jusqu'au temps o la constitution de Rome devint
-entirement dmocratique, les pres du famille conservrent dans son
-intgrit cette monarchie domestique. Dans les premiers sicles, ils
-pouvaient vendre leurs fils jusqu' trois fois. Plus tard lorsque la
-civilisation eut adouci les esprits, l'mancipation se fit par trois
-ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservrent toujours
-le mme pouvoir sur leurs enfans et leurs esclaves. On a retrouv les
-mmes moeurs dans les Indes occidentales: les pres y vendaient
-rellement leurs enfans; et en Europe les Moscovites et les Tartares
-peuvent exercer quatre fois le mme droit. Tout ceci prouve combien
-les modernes se sont mpris sur le sens du mot clbre; _les barbares
-n'ont point sur leurs enfans le mme pouvoir que les citoyens
-romains_. Cette maxime des jurisconsultes anciens se rapporte aux
-nations vaincues par le peuple romain. La victoire leur tant tout
-droit _civil_, ainsi que nous le dmontrerons, les vaincus
-conservaient seulement la puissance paternelle, donne par la
-_nature_, les liens naturels du sang, _cognationes_, et d'un autre
-ct le _domaine naturel_ ou _bonitaire_; en tout cela leurs
-obligations taient simplement _naturelles, de jure naturali gentium_,
-en ajoutant, avec Ulpien, _humanarum_. Mais pour les peuples
-indpendans de l'Empire, ces droits furent _civils_, et prcisment
-les mmes que ceux des citoyens romains. (_Vico_).]
-
-Sans l'hypothse d'une rvolte de _serviteurs_, on ne peut comprendre
-comment les _pres_ auraient consenti assujtir leurs monarchies
-domestiques la souverainet de l'ordre dont ils faisaient partie.
-C'est la nature des hommes courageux (axiome 81) de sacrifier le moins
-qu'ils peuvent de ce qu'ils ont acquis par leur courage, et seulement
-autant qu'il est ncessaire pour conserver le reste. Aussi voyons-nous
-souvent dans l'histoire romaine combien les hros rougissaient _virtute
-parta per flagitium amittere_. Du moment qu'il est tabli (nous l'avons
-dmontr et nous le dmontrerons mieux encore) que les gouvernemens ne
-sont point ns de la fraude, ni de la violence d'un seul, peut-on, en
-embrassant tous les cas humainement possibles, imaginer d'une autre
-manire comment le _pouvoir civil_ se forma par la runion du _pouvoir
-domestique_ des pres de famille, et comment le _domaine minent_ des
-gouvernemens rsulta de l'ensemble des _domaines naturels_, que nous
-avons dj indiqus comme ayant t _ex jure optimo_, c'est--dire
-libres de toute charge publique ou particulire?
-
-Les hros ainsi runis en corps politique, et investis -la-fois du
-pouvoir sacerdotal et militaire, nous apparaissent dans la Grce sous
-le nom d'_Hraclides_, dans l'ancienne Italie, dans la Crte et dans
-l'Asie-Mineure, sous celui de _Curtes_. Leurs runions furent les
-comices _curiata_, les plus anciens dont fasse mention l'histoire
-romaine. Sans doute on y assistait d'abord les armes la main. Dans
-la suite, on n'y dlibrait plus que sur les choses sacres, dont les
-choses profanes avaient elles-mmes emprunt le caractre dans les
-premiers temps. Tite-Live s'tonne de ce qu'au passage d'Annibal, de
-pareilles assembles se tenaient dans les Gaules; mais nous voyons
-dans Tacite, que chez ce peuple les prtres tenaient des
-assembles analogues, _dans lesquelles ils ordonnaient les punitions,
-comme si les dieux eussent t prsens_. Il tait raisonnable que les
-hros se rendissent en armes ces runions, o l'on ordonnait le
-chtiment des coupables: la souverainet des lois est une dpendance
-de la souverainet des armes. Tacite dit aussi en gnral que les
-Germains traitaient tout arms des affaires publiques sous la
-prsidence de leurs prtres. On peut conjecturer qu'il en fut de mme
-de tous les premiers peuples barbares.
-
-D'aprs tout ce qu'on vient de dire, le droit des _Quirites_ ou
-_Curtes_ dut tre le _droit naturel_ des gens ou nations _hroques_
-de l'Italie. Les Romains, pour distinguer leur droit de celui des
-autres peuples, l'appelrent _jus Quiritium romanorum_. Si cette
-dnomination avait eu pour origine la convention des Sabins et des
-Romains, si les seconds eussent tir leur nom de _Cure_, capitale des
-premiers, ce nom et t _Cureti_ et non _Quirites_; et si cette
-capitale des Sabins se ft appele _Cere_, comme le veulent les
-grammairiens latins, le mot driv et t _Cerites_, expression qui
-dsignait les citoyens condamns par les censeurs porter les charges
-publiques sans participer aux honneurs.
-
-Ainsi les premires cits n'eurent pour citoyens que des nobles qui
-les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu personne qui commander, si
-l'intrt commun ne les et dcids satisfaire leurs cliens
-rvolts, et leur accorder la _premire loi agraire_ qu'il
-y ait eu au monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de leurs
-privilges, les hros ne leur accordrent que le _domaine bonitaire_
-des champs qu'ils leur assignaient. C'est une loi du droit naturel des
-gens, que le _domaine_ suit la _puissance_. Or les serviteurs ne
-jouissant d'abord de la vie que d'une manire prcaire dans les asiles
-ouverts par les hros, il tait conforme au droit et la raison
-qu'ils eussent aussi un _domaine_ prcaire, et qu'ils en jouissent
-tant qu'il plairait aux hros de leur conserver la possession des
-champs qu'ils leur avaient assigns. Ainsi les serviteurs devinrent
-les premiers plbiens (_plebs_) des cits hroques, o ils n'avaient
-aucun privilge de citoyen. Lorsque Achille se voit enlever Brisis
-par Agamemnon, _c'est_, dit-il, _un outrage que l'on ne ferait pas
-un journalier qui n'a aucun droit de citoyen_. Tels furent les
-_plbiens_ de Rome jusqu' l'poque de la lutte dans laquelle ils
-arrachrent aux patriciens le _droit des mariages_. La loi des douze
-tables avait t pour eux une seconde loi agraire par laquelle les
-nobles leur accordaient le _domaine quiritaire_ des champs qu'ils
-cultivaient; mais, puisqu'en vertu du droit des gens, les trangers
-taient capables du _domaine civil_, les plbiens qui avaient la mme
-capacit n'taient point encore citoyens, et leur mort ils ne
-pouvaient laisser leurs champs leurs familles, ni _ab intestat_, ni
-_par testament_, parce qu'ils n'avaient pas les droits de _suit_,
-d'_agnation_, de _gentilit_, qui dpendaient des _mariages
-solennels_; les champs assigns aux plbiens retournaient
-_leurs auteurs_, c'est--dire aux nobles. Aussi aspirrent-ils
-partager les privilges des mariages solennels; non que, dans cet tat
-de misre et d'esclavage, ils levassent leur ambition jusqu'
-s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait appel _connubia
-cum patribus_. Ils demandrent seulement _connubia patrum_,
-c'est--dire la facult de contracter les mariages solennels, tels que
-ceux des _pres_. La principale solennit de ces mariages tait les
-auspices publics (_auspicia majora_, selon Messala et Varron), ces
-auspices que les _pres_ revendiquaient comme leur privilge
-(_auspicia esse sua_). Demander le _droit des mariages_, c'tait donc
-demander le _droit de cit_, dont ils taient le principe naturel;
-cela est si vrai, que le jurisconsulte Modestinus dfinit le mariage
-de la manire suivante: _omnis divini et humani juris communicatio_.
-Comment dfinirait-on avec plus de prcision le droit de cit
-lui-mme?
-
-
-. II. _Les socits politiques sont nes toutes de certains principes
-ternels des fiefs._
-
-Conformment aux principes ternels des fiefs que nous avons placs dans
-nos axiomes (80, 81), il y eut ds la naissance des socits trois
-espces de proprits ou _domaines_, relatives trois espces de
-_fiefs_, que trois classes de _personnes_ possdrent sur trois sortes
-de _choses_: 1 _domaine bonitaire_ des fiefs roturiers [ou _humains_,
-en prenant le mot d'_homme_, comme au moyen ge, dans le sens de
-_vassal_]; c'est la proprit des fruits que les _hommes_, ou
-_plbiens_, ou _cliens_, ou _vassaux_, tiraient des terres des _hros_,
-_patriciens_ ou _nobles_. 2 _Domaine quiritaire_ des fiefs nobles, ou
-_hroques_, ou militaires, que les hros se rservrent sur leurs
-terres, comme droit de souverainet. Dans la formation des rpubliques
-hroques, ces fiefs souverains, ces souverainets prives
-s'assujettirent naturellement la _haute souverainet des ordres
-hroques rgnans_. 3 _Domaine civil_, dans toute la proprit du mot.
-Les pres de famille avaient reu les terres de la divine Providence,
-comme une sorte de fiefs _divins_; _souverains_ dans l'tat de famille,
-ils formrent par leur runion les _ordres rgnans_ dans l'tat de
-cits. Ainsi prirent naissance les _souverainets civiles_, soumises
-Dieu seul. Toutes les puissances souveraines reconnaissent la
-Providence, et ajoutent leurs titres de majest, _par la grce de
-Dieu_; elles doivent en effet avouer publiquement que c'est de lui
-qu'elles tiennent leur autorit, puisque, si elles dfendaient de
-l'adorer, elles tomberaient infailliblement. Jamais il n'y eut au monde
-une nation d'_athes_, de _fatalistes_, ni d'_hommes qui rapportassent
-tous les vnemens au hasard_.
-
-En vertu de ce droit de _domaine minent_ donn aux puissances civiles
-par la Providence, _elles sont matresses du peuple et de tout ce
-qu'il possde_. Elles peuvent disposer des personnes, des biens et
-du travail, elles peuvent imposer des taxes et des tributs,
-lorsqu'elles ont exercer ce droit que j'appelle _domaine du fond
-public_ (_dominio de' fundi_), et que les crivains qui traitent du
-droit public appellent _domaine minent_. Mais les souverains ne
-peuvent l'exercer que pour conserver l'tat dans sa _substance_, comme
-dit l'cole, parce qu' sa conservation ou sa ruine tiennent la
-ruine ou la conservation de tous les intrts particuliers.
-
-Les Romains ont connu, au moins par une sorte d'instinct, cette
-formation des rpubliques d'aprs les principes ternels des fiefs.
-Nous en avons la preuve dans la formule de la revendication: _aio hunc
-fundum meum esse ex jure Quiritium_. Ils attachaient cette action
-_civile_ au _domaine du fond_ qui dpend de la _cit_ et drive de la
-_force_ pour ainsi dire _centrale_ qui lui est propre. C'est par elle
-que tout citoyen romain est seigneur de sa terre par un _domaine
-indivis_ (par une pure _distinction de raison_, comme dirait l'cole).
-De l l'expression _ex jure Quiritium; Quirites_, ainsi qu'on l'a vu,
-signifiait d'abord les Romains arms de lances dans les runions
-publiques qui constituaient la cit. Telle est la raison inconnue
-jusqu'ici pour laquelle les fonds et tous les biens vacans
-_reviennent_ au fisc, c'est que tout patrimoine particulier est
-patrimoine public par indivis; tout propritaire particulier manquant,
-le patrimoine particulier n'est plus dsign comme _partie_, et se
-trouve confondu avec la masse du _tout_. D'aprs la loi _Papia
-Poppea_ (Des deshrences), le patrimoine du clibataire sans
-parens _revenait_ au fisc, non comme hritage, mais comme pcule, _ad
-populum_, dit Tacite, _tanquam omnium parentem_.......
-
-Les premires cits se composrent d'un _ordre_ de nobles et d'une
-_foule_ de peuples. De l'opposition de ces lmens rsulta une loi
-ternelle, c'est que les plbiens veulent toujours _changer l'tat
-des choses_, les nobles _le maintenir_; aussi dans les mouvemens
-politiques donne-t-on le nom d'_optimates_ tous ceux qui veulent
-maintenir l'ancien tat des choses, (d'_ops_, secours, puissance,
-entranant une ide de stabilit).
-
-Ici nous voyons natre une double division: 1. La premire, des
-_sages_ et du _vulgaire_. Les hros avaient fond les tats par la
-_sagesse des auspices_. C'est relativement cette division, que le
-vulgaire conserva l'pithte de _profane_, les nobles ou hros tant
-les prtres des cits hroques. Chez les premiers peuples, on tait
-le droit de cit par une sorte d'excommunication (_aqu et igne
-interdicebantur_). 2. La seconde division fut celle de _civis_,
-citoyen, et _hostis_, hte, tranger, ennemi; les premires cits se
-composaient des hros et de ceux auxquels ils avaient donn asile. Les
-_hros_, selon Aristote, _juraient une ternelle inimiti_ aux
-plbiens, _htes_ des cits hroques.[58]
-
-[Note 58: L'hospitalit hroque entrana aussi dans d'autres
-occasions l'ide d'inimiti: Pris fut hte d'Hlne, Thse d'Ariane,
-Jason de Mde, ne de Didon; ces enlvemens, ces trahisons taient
-des actions _hroques_. (_Vico_).]
-
-
-. III. _De l'origine du cens et du trsor public_
-(_rarium_, chez les Romains).
-
-Dans les anciennes rpubliques, le _cens_ consistait en une redevance
-que les plbiens payaient aux nobles pour les terres qu'ils tenaient
-d'eux. Ainsi le cens des Romains, dont on rapporte l'tablissement
-Servius Tullius, fut dans le principe une institution aristocratique.
-
-Les plbiens avaient encore supporter les usures intolrables des
-nobles, et les usurpations frquentes qu'ils faisaient de leurs champs;
-au point que, si l'on en croit les plaintes de Philippe, tribun du
-peuple, deux mille nobles finirent par possder toutes les terres qui
-auraient d tre divises entre trois cent mille citoyens. Environ
-quarante ans aprs l'expulsion de Tarquin-le-Superbe, la noblesse,
-rassure par sa mort, commena faire sentir sa tyrannie au pauvre
-peuple, et le snat parat avoir ordonn alors que les plbiens
-paieraient au trsor public le _cens_ qu'auparavant ils payaient
-chacun des nobles, afin que le trsor pt fournir leurs dpenses dans
-la guerre. Depuis cette poque, nous voyons le _cens_ reparatre dans
-l'histoire romaine. Tite-Live prtend que les nobles _ddaignaient de
-prsider au cens_; il n'a pas compris qu'ils repoussaient cette
-institution. Ce n'tait plus le cens institu par Servius Tullius,
-lequel avait t le fondement de l'aristocratie. Les nobles, par leur
-propre avarice, avaient dtermin l'institution du nouveau cens, qui
-devint, avec le temps, le principe de la dmocratie.
-
-L'ingalit des proprits dut produire de grands mouvemens, des
-rvoltes frquentes de la part du petit peuple. Fabius mrita le
-surnom de Maximus, pour les avoir apaiss par sa sagesse, en ordonnant
-que tout le peuple romain ft divis en trois classes (snateurs,
-chevaliers, et plbiens), dans lesquelles les citoyens se placeraient
-selon leurs facults. Auparavant, l'ordre des snateurs, compos
-entirement de nobles, occupait seul les magistratures; les plbiens
-riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublirent leurs maux en
-voyant que la route des honneurs leur tait ouverte dsormais. C'est
-ce changement, c'est la loi Publilia, qui tablirent la dmocratie
-dans Rome, et non la loi des douze tables, qu'on aurait apporte
-d'Athnes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de ce qui regarde
-la constitution ancienne de Rome, nous raconte que les nobles se
-plaignaient d'avoir plus perdu par la loi Publilia, que gagn par
-toutes les victoires qu'ils avaient remportes la mme anne.[59]
-
-[Note 59: Bernardo Segni, traduit ce qu'Aristote appelle une
-rpublique dmocratique, par _republica per censo_. (_Vico_).]
-
-Dans la dmocratie, o le peuple entier constitue la cit, il arriva
-que le _domaine civil_ ne fut plus ainsi appel dans le sens de
-_domaine public_, quoiqu'il et t appel _civil_ du mot de _cit_.
-Il se divisa entre tous les _domaines privs_ des citoyens
-romains dont la runion constituait la cit romaine. _Dominium
-optimum_ signifia bien une pleine proprit, mais non plus _domaine
-par excellence_ (domaine _minent_). Le _domaine quiritaire_ ne
-signifia plus un _domaine_ dont le plbien ne pouvait tre expuls
-sans que le noble dont il le tenait vnt pour le dfendre et le
-maintenir en possession; il signifia un _domaine priv_ avec facult
-de _revendication_, la diffrence du _domaine bonitaire_, qui se
-maintient par la seule possession.
-
-Les mmes changemens eurent lieu au moyen ge, en vertu des lois qui
-drivent de la _nature ternelle des fiefs_. Prenons pour exemple le
-royaume de France, dont les provinces furent alors autant de
-souverainets appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les
-biens des seigneurs durent originairement n'tre sujets aucune
-charge publique. Plus tard, par successions, par dshrences ou par
-confiscation pour rbellion, ils furent incorpors au royaume, et
-cessant d'tre _ex jure optimo_, devinrent sujets aux charges
-publiques. D'un autre ct, les chteaux et les terres qui composaient
-le domaine particulier des rois, ayant pass, par mariage ou par
-concession, leurs vassaux, se trouvent aujourd'hui assujettis des
-taxes et des tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis la mme loi
-de succession, le domaine _ex jure optimo_ se confondit peu--peu avec
-le _domaine priv_, sujet aux charges publiques, de mme que le
-_fisc_, patrimoine des Empereurs, alla se confondre avec le trsor ou
-_rarium_.
-
-
- IV. _De l'origine des comices chez les Romains._
-
-Les deux sortes d'_assembles hroques_ distingues dans Homre,
-[Grec: boul], [Grec: agora], devaient rpondre aux _comices par
-curies_, qui furent les premires assembles des Romains, et leurs
-comices _par tribus_. Les premiers furent dits _curiata_ (_comitia_),
-de _quir_, _quiris_, lance[60]. Les _quirites_, _cureti_, hommes arms
-de lances, et investis du droit sacerdotal des augures, paraissaient
-seuls aux comices _curiata_.
-
-[Note 60: De mme que les Grecs, du mot [Grec: cheir], la main,
-qui par extension signifie aussi puissance chez toutes les nations,
-tirrent celui de [Grec: kuria], dans un sens analogue celui du
-latin _curia_. (_Vico_).]
-
-Depuis que Fabius Maximus eut distribu les citoyens selon leurs
-biens, en trois classes, _snateurs_, _chevaliers_, et _plbiens_,
-les nobles ne formrent plus un ordre dans la cit, et se partagrent,
-selon leur fortune, entre les trois classes. Ds-lors on distingua le
-_patricien_ du _snateur_ et du _chevalier_, le _plbien_ de l'_homme
-sans naissance_ (_ignobilis_); _plbien_ ne fut plus oppos
-_patricien_, mais _snateur_ ou _chevalier_; ce mot dsigna un
-citoyen _pauvre_, quelque _noble_ qu'il pt tre; _snateur_, au
-contraire, ne fut plus synonyme de _patricien_, mais il dsigna le
-citoyen _riche_, mme _sans naissance_. Depuis cette poque, on appela
-_comices par centuries_ les assembles dans lesquelles tout le peuple
-romain se runissait dans ses trois classes pour dcider des affaires
-publiques, et particulirement pour voter sur les _lois consulaires_.
-Dans les _comices par tribus_, le peuple continua voter sur
-les _lois tribunitiennes_ ou _plbiscites_ [ce qui pendant long-temps
-n'avait signifi que: lois communiques au peuple, lois publies
-devant les plbiens, _plebi scita_ ou _nota_, telle que la loi de
-l'ternelle expulsion des Tarquins, promulgue par Junius Brutus].
-Pour la rgularit des crmonies religieuses, les comices par curies,
-o l'on traitait des choses sacres, furent toujours les _assembles
-des seuls chefs des curies_; au temps des rois, o ces assembles
-commencrent, on y traitait de toutes les choses _profanes_ en les
-considrant comme _sacres_.
-
-
-. V. COROLLAIRE.
-
-_C'est la divine Providence qui rgle les socits, et qui a fond le
-droit naturel des gens_.
-
-En voyant les socits natre ainsi dans l'_ge divin_, avec le
-gouvernement _thocratique_, pour se dvelopper sous le gouvernement
-_hroque_, qui conserve l'esprit du premier, on prouve une
-admiration profonde pour la sagesse avec laquelle la Providence
-conduisit l'homme un but tout autre que celui qu'il se proposait,
-lui imprima la crainte de la Divinit, et _fonda la socit sur la
-religion_. La religion arrta d'abord les gans dans les terres qu'ils
-occuprent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de
-tous les droits de proprit, de tous les _domaines_. Retirs au
-sommet des monts, ils y trouvrent, pour fixer leur vie errante, des
-lieux salubres, forts de situation, et pourvus d'eau, trois
-circonstances indispensables pour lever des cits. C'est encore la
-religion qui les dtermina former une union rgulire et aussi
-durable que la vie, celle du _mariage_, d'o nous avons vu driver le
-pouvoir paternel, et par suite tous les pouvoirs. Par cette union ils
-se trouvrent avoir fond les _familles_, berceau des socits
-politiques. Enfin, en ouvrant les _asiles_, ils donnrent lieu aux
-_clientles_, qui, par suite de la _premire loi agraire_ dont nous
-avons parl, devaient produire les _cits_. Composes d'un ordre de
-nobles qui commandaient, et d'un ordre de plbiens ns pour obir,
-les cits eurent d'abord un gouvernement _aristocratique_. Rien ne
-pouvait tre plus conforme la nature sauvage et solitaire de ces
-premiers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la
-conservation des limites qui sparent les diffrens ordres au-dedans,
-les diffrens peuples au-dehors. Grce cette forme de gouvernement,
-les nations nouvellement entres dans la civilisation, devaient rester
-long-temps sans communication extrieure, et oublier ainsi l'tat
-sauvage et bestial d'o elles taient sorties. Les hommes n'ayant
-encore que des ides trs particulires, et ne pouvant comprendre ce
-que c'est que le _bien commun_, la Providence sut, au moyen de cette
-forme de gouvernement, les conduire s'unir leur patrie, dans le
-but de conserver un objet d'intrt priv, aussi important pour eux
-que leur _monarchie domestique_; de cette manire, sans aucun
-dessein, ils s'accordrent dans cette gnralit du bien
-social, qu'on appelle _rpublique_.
-
-Maintenant recourons ces _preuves divines_ dont on a parl dans le
-chapitre de la Mthode; examinons combien sont naturels et simples les
-moyens par lesquels la Providence a dirig la marche de l'humanit,
-rapprochons-en le nombre infini des phnomnes qui se rapportent aux
-quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les lmens du
-monde social (les _religions_, les _mariages_, les _asiles_ et la
-_premire loi agraire_), et cherchons ensuite entre tous les cas
-humainement possibles, si des choses si nombreuses et si varies ont
-pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment o
-les socits devaient natre, les _matriaux_, pour ainsi parler,
-n'attendaient plus que la _forme_. J'appelle _matriaux_ les
-religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et
-les armes ou emblmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces
-choses furent d'abord _propres_ l'individu, _libres_ en cela mme
-qu'elles taient individuelles, et, parce qu'elles taient libres,
-capables de constituer de vritables rpubliques. Ces religions, ces
-langues, etc., avaient t propres aux premiers hommes, monarques de
-leur famille. En formant par leur union des corps politiques, ils
-donnrent naissance la _puissance civile_, puissance souveraine, de
-mme que dans l'tat prcdent celle des pres sur leurs familles
-n'avait relev que de Dieu. Cette _souverainet civile_, considre
-comme une personne, eut son _me_ et son _corps_: l'_me_ fut
-une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet tat de
-simplicit, de grossiret. Les plbiens reprsentrent le _corps_.
-Aussi est-ce une loi ternelle dans les socits, que les uns y
-doivent tourner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis
-que les autres appliquent leur corps la culture des arts et des
-mtiers. Mais c'est aussi une loi que l'_me_ doit toujours y
-commander, et le _corps_ toujours servir.
-
-Une chose doit augmenter encore notre admiration. La Providence, en
-faisant natre les familles, qui, sans connatre le Dieu vritable,
-avaient au moins quelque notion de la Divinit, en leur donnant une
-religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait dtermin
-l'existence d'un _droit naturel des familles_, que les _pres_ suivirent
-ensuite dans leurs rapports avec leurs _cliens_. En faisant natre les
-rpubliques sous une forme aristocratique, elle transforma le _droit
-naturel des familles_, qui s'tait observ dans l'tat de nature, en
-_droit naturel des gens_, ou des peuples. En effet, les pres de famille
-qui s'taient rserv leur religion, leur langue, leur lgislation
-particulire l'exclusion de leurs cliens, ne purent se sparer ainsi
-sans attribuer ces privilges aux ordres souverains dans lesquels ils
-entrrent; c'est en cela que consista la _forme si rigoureusement
-aristocratique des rpubliques hroques_. De cette manire, le _droit
-des gens_ qui s'observe maintenant entre les nations, fut, l'origine
-des socits, une sorte de privilge pour les puissances souveraines.
-Aussi le peuple o l'on ne trouve point une puissance souveraine
-investie de tels droits, n'est point un peuple proprement parler, et
-ne peut traiter avec les autres d'aprs les lois du droit des gens; une
-nation suprieure exercera ce droit pour lui.
-
-
-. VI. _Suite de la politique hroque._
-
-Tous les historiens commencent l'_ge hroque_ avec les courses
-navales de Minos et l'expdition des Argonautes; ils en voient la
-continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes
-des hros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut
-natre Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est,
-cause de sa difficult, l'un des derniers arts que trouvent les
-nations. Nous voyons dans l'Odysse que, lorsque Ulysse aborde sur une
-nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il dcouvrira
-la fume qui annonce les habitations des hommes. D'un autre ct, nous
-avons cit dans les axiomes ce que dit Platon sur l'_horreur que les
-premiers peuples prouvrent long-temps pour la mer_. Thucydide en
-explique la raison en nous apprenant que _la crainte des pirates
-empcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages_. Voil
-pourquoi Homre arme la main de Neptune du _trident qui fait trembler
-la terre_. Ce trident n'tait qu'un croc pour arrter les
-barques; le pote l'appelle _dent_ par une belle mtaphore, en
-ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif.
-
-Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le _taureau_, sous la
-forme duquel Jupiter enlve Europe; le _Minotaure_, ou taureau de
-Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garons et les jeunes filles
-des ctes de l'Attique. Les antennes s'appelaient _cornua navis_. Nous
-y voyons encore le _monstre_ qui doit dvorer Andromde, et le _cheval
-ail_ sur lequel Perse vient la dlivrer. Les _voiles_ du vaisseau
-furent appeles ses _ailes, alarum remigium_. Le _fil_ d'Ariane est
-l'art de la navigation, qui conduit Thse travers le _labyrinthe_
-des les de la mer ge.
-
-Plutarque, dans sa Vie de Thse, dit que les _hros_ tenaient grand
-honneur le nom de _brigand_, de mme qu'au moyen ge, o reparut la
-barbarie antique, l'italien _corsale_ tait pris pour un _titre de
-seigneurie_. Solon, dans sa lgislation, permit, dit-on, les
-associations pour cause de _piraterie_. Mais ce qui tonne le plus,
-c'est que Platon et Aristote placent le _brigandage_ parmi les espces
-de _chasse_. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si
-claire sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez
-lesquels, au rapport de Csar, le _brigandage_, loin de paratre
-infme, tait regard comme un _exercice de vertu_. Pour des peuples
-qui ne s'appliquaient aucun art, c'tait _fuir l'oisivet_. Cette
-coutume barbare dura si long-temps chez les nations les plus
-polices, qu'au rapport de Polybe, les Romains imposrent aux
-Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point
-passer le cap de Plore pour cause de commerce ou de _piraterie_. Si
-l'on allgue qu' cette poque les Carthaginois et les Romains
-n'taient, de leur propre aveu, que des barbares[61], nous citerons
-les Grecs eux-mmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation,
-pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comdies, ces
-mmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de _barbarie_ la
-cte d'Afrique oppose l'Europe.
-
-[Note 61: Plaute dit dans plusieurs endroits, qu'il a traduit, en
-_langue barbare_, les comdies grecques..., Marcus vertit barbar.
-(_Vico_).]
-
-Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractre
-inhospitalier des _peuples hroques_ que nous avons observ plus
-haut. Les _trangers_ taient leurs yeux d'_ternels ennemis_, et
-ils faisaient consister l'honneur de leurs empires les tenir le plus
-loigns qu'il tait possible de leurs frontires; c'est ce que Tacite
-nous rapporte des Suves, le peuple le plus fameux de l'ancienne
-Germanie. Un passage prcieux de Thucydide prouve que les _trangers_
-taient considrs comme des _brigands_. Jusqu' son temps[62], les
-voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient
-rciproquement s'ils n'taient point des _brigands_ ou des _pirates_,
-en prenant sans doute ce mot dans le sens d'_trangers_. Nous
-retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre
-desquels on est forc de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux
-passages curieux de la loi des douze tables: _Adversus hostem terna
-auctoritas esto.--Si status dies sit, cum hoste venito_[63]. Les
-peuples civiliss eux-mmes n'admettent d'trangers que ceux qui ont
-obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux.
-
-[Note 62: [Grec: Ouk echontos p aischunn toutou tou ergou, (tou
-arpazein), pherontos de ti kai doxs mallon. Dlousi de tn te
-peirtn tines eti kai nun, hois kosmos kals touto dran, kai hoi
-palaioi tn poitn tas pusteis tn katapleontn pantachou homois
-ertntes hei lstai eisin hs oute hn punthanontai apaxiountn to
-ergon, hois t' epimeles ein eidenai, ouk oneidizontn.]]
-
-[Note 63: On prend ordinairement dans ce passage le mot _hostis_
-dans le sens de l'_adverse partie_; mais Cicron observe prcisment
-ce sujet que _hostis_ tait pris par les anciens latins dans le sens
-du _peregrinus_. (_Vico_).]
-
-Les _cits_, selon Platon, _eurent en quelque sorte dans la guerre
-leur principe fondamental_; la _guerre_ elle-mme, [Grec: polemos],
-tira son nom de [Grec: polis], _cit_... Cette ternelle inimiti des
-peuples jeta beaucoup de jour sur le rcit qu'on lit dans Tite-Live,
-de la premire guerre d'Albe et de Rome: _Les Romains_, dit-il,
-_avaient long-temps fait la guerre contre les Albains_, c'est--dire
-que les deux peuples avaient long-temps auparavant exerc
-rciproquement _ces brigandages_ dont nous parlons. L'action
-d'_Horace_ qui _tue sa soeur pour avoir pleur Curiace_, devient
-plus vraisemblable si l'on suppose qu'il tait non son _fianc_, mais
-son ravisseur[64]. Il est bien digne de remarque, que, par ce genre de
-convention, _la victoire de l'un des deux peuples devait tre dcide
-par l'issue du combat des principaux intresss_, tels que
-les trois Horaces et les trois Curiaces dans la guerre d'Albe, tels
-que Pris et Mnlas dans la guerre de Troie. De mme, quand la
-barbarie antique reparut au moyen ge, les princes dcidaient
-eux-mmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les
-peuples se soumettaient ces sortes de jugemens. Albe ainsi
-considre fut la Troie latine, et l'Hlne romaine fut la soeur
-d'Horace.
-
-[Note 64: Comment expliquer cette prtendue alliance, quand
-Romulus lui-mme, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor
-auquel il avait rendu le trne, ne put trouver de femmes chez les
-Albains. (_Vico_).]
-
-Les _dix ans_ du sige de Troie clbrs chez les Grecs, rpondent,
-chez les Latins, _aux dix ans_ du sige de Veies; c'est un nombre fini
-pour le nombre infini des annes antrieures, pendant lesquelles les
-cits avaient exerc entr'elles de continuelles hostilits.[65][66]
-
-[Note 65: Le _nombre_, chose la plus abstraite de toutes, fut la
-dernire que comprirent les nations. Pour dsigner un grand nombre, on
-se servit d'abord de celui de _douze_, de l les _douze_ grands dieux,
-les _douze_ travaux d'Hercule, les _douze_ parties de l'as, les
-_douze_ tables, etc. Les Latins ont conserv, d'une poque o l'on
-connaissait mieux les nombres, leur mot _sexcenti_, et les Italiens,
-_cento_, et ensuite _cento e mille_, pour dire un nombre innombrable.
-Les philosophes seuls peuvent arriver comprendre l'ide d'_infini_.
-(_Vico_).]
-
-[Note 66: Il est croire qu'au temps de la guerre de Troie, le
-nom de [Grec: achaioi], _achivi_, tait restreint une partie du
-peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'tant tendu toute
-la nation, on dit au temps d'Homre _que toute la Grce s'tait ligue
-contre Troie_. Ainsi nous voyons dans Tacite que ce nom de _Germanie_,
-tendu depuis une vaste contre de l'Europe, n'avait dsign
-originalement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de
-ses bords; la gloire de cette conqute fit adopter ce nom par toute la
-_Germanie_, comme la gloire du sige de Troie avait fait adopter celui
-d'_achivi_ par tous les Grecs. (_Vico_).]
-
-Les guerres ternelles des cits anciennes, leur loignement
-pour former des ligues et des confdrations, nous expliquent pourquoi
-l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont Csar avouait
-que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, l seulement
-pour la vie; l'Espagne, que Cicron proclamait la mre des plus
-belliqueuses nations du monde. La rsistance de Sagunte, arrtant
-pendant huit mois la mme arme qui, aprs tant de pertes et de
-fatigues, faillit triompher de Rome elle-mme dans son Capitole; la
-rsistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et
-ne put tre rduite que par la sagesse et l'hrosme du triomphateur
-de l'Afrique, n'taient-elles pas d'assez grandes leons pour que
-cette nation gnreuse unt toutes ses cits dans une mme
-confdration, et fixt l'empire du monde sur les bords du Tage? Il
-n'en fut point ainsi: l'Espagne mrita le dplorable loge de Florus:
-_sola omnium provinciarum vires suas, postquam victa est, intellexit_.
-Tacite fait la mme remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva
-si belliqueux: _dum singuli pugnant, universi vincuntur_.
-
-Les historiens frapps de l'clat des _entreprises navales des temps
-hroques_, n'ont point remarqu _les guerres de terre_ qui se
-faisaient aux mmes poques, encore moins la _politique hroque_ qui
-gouvernait alors la Grce. Mais Thucydide, cet crivain plein de sens
-et de sagacit, nous en donne une indication prcieuse: _Les cits
-hroques_, dit-il, _taient toutes sans murailles_, comme Sparte
-dans la Grce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; _telle
-tait_, ajoute-t-il, _la fiert indomptable et la violence naturelle
-des hros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de
-leurs tablissemens_. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chass
-lui-mme par Romulus, qui rendit Albe son premier roi. Qu'on juge
-combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la
-chronologie dans les gnalogies hroques de la Grce, et dans cette
-suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les sicles les
-plus barbares du moyen ge, on ne trouve rien de plus inconstant, de
-plus variable, que la fortune des maisons royales. _Urbem Romam
-principio reges_ HABUERE, dit Tacite la premire ligne des Annales.
-L'ingnieux crivain s'est servi du plus faible des trois mots
-employs par les jurisconsultes pour dsigner la possession, _habere_,
-_tenere_, _possidere_.
-
-
-. VII. COROLLAIRES
-
-_Relatifs aux antiquits romaines, et particulirement la prtendue
-monarchie de Rome, la prtendue libert populaire qu'aurait fonde
-Junius Brutus._
-
-En considrant ces rapports innombrables de l'histoire politique des
-Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la rflexion plutt que
-la mmoire ou l'imagination, affirmera sans hsiter que,
-depuis les temps des rois jusqu' l'poque o les plbiens
-partagrent avec les nobles le _droit des mariages solennels, le
-peuple de Mars se composa des seuls nobles_.... On ne peut admettre
-que les plbiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traits ds
-l'origine comme esclaves, eussent le droit d'lire les rois, tandis
-que les _Pres_ auraient seulement sanctionn l'lection. C'est
-confondre ces premiers temps avec celui o les plbiens taient dj
-une partie de la cit, et concouraient lire les consuls, droit qui
-ne leur fut communiqu par les _Pres_ qu'aprs celui des _mariages
-solennels_, c'est--dire au moins trois cents ans aprs la mort de
-Romulus.
-
-Lorsque les philosophes ou les historiens parlent des _premiers
-temps_, ils prennent le mot _peuple_ dans un sens _moderne_, parce
-qu'ils n'ont pu imaginer les _svres aristocraties_ des ges
-antiques; de l deux erreurs dans l'acception des mots _rois_ et
-_libert_. Tous les auteurs ont cru que la _royaut romaine_ tait
-_monarchique_, que la _libert_ fonde par Junius Brutus tait une
-_libert populaire_. On peut voir ce sujet l'inconsquence de Bodin.
-
-Tout ceci nous est confirm par Tite-Live, qui, en racontant
-l'institution du consulat par Junius Brutus, dit positivement qu'il
-n'y eut rien de chang dans la constitution de Rome (Brutus tait trop
-sage pour faire autre chose que la ramener la puret de ses
-principes primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels ne
-diminua rien de la puissance royale, _nihil quicquam de regi
-potestate deminutum_. Ces consuls taient deux rois annuels d'une
-aristocratie, _reges annuos_, dit Cicron dans le livre des lois, de
-mme qu'il y avait Sparte des rois vie, quoique personne ne puisse
-contester le caractre aristocratique de la constitution
-lacdmonienne. Les consuls, pendant leur _rgne_, taient, comme on
-sait, sujets l'appel, de mme que les rois de Sparte taient sujets
- la surveillance des phores: leur _rgne annuel_ tant fini, les
-consuls pouvaient tre accuss, comme on vit les phores condamner
-mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous dmontre donc
--la-fois, et que la _royaut romaine fut aristocratique_, et que la
-_libert fonde par Brutus ne fut point populaire_, mais particulire
-aux nobles; elle n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses
-matres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des
-Tarquins.
-
-Si la varit de tant de causes et d'effets observs jusqu'ici dans
-l'histoire de la rpublique romaine, si l'influence continue que ces
-causes exercrent sur ces effets, ne suffisent pas pour tablir que la
-royaut chez les Romains eut un caractre aristocratique, et que la
-libert fonde par Brutus fut restreinte l'ordre des nobles, il
-faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reu de
-Dieu un privilge refus la nation la plus ingnieuse et la plus
-police, celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquits, tandis
-que les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des
-leurs jusqu' la guerre du Ploponse[67]. Mais quand on accorderait
-ce privilge aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne
-prsentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et
-qu'avec tout cela la raison ne peut s'empcher d'admettre ce que nous
-avons tabli sur les antiquits romaines.
-
-[Note 67: Nous avons observ dans la table chronologique que cette
-poque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumire,
-comme pour l'histoire romaine l'poque de la seconde guerre punique;
-c'est alors que Tite-Live dclare qu'il crit l'histoire avec plus de
-certitude; et pourtant il n'hsite point d'avouer qu'il ignore les
-trois circonstances historiques les plus importantes. _Voyez la table
-chronologique._ (_Vico_).]
-
-
-. VIII. COROLLAIRE
-
-_Relatif l'hrosme des premiers peuples._
-
-D'aprs les principes de la _politique hroque_ tablis ci-dessus,
-l'_hrosme des premiers peuples_, dont nous sommes obligs de traiter
-ici, fut bien diffrent de celui qu'ont imagin les philosophes, imbus
-de leurs prjugs sur la sagesse merveilleuse des anciens, et tromps
-par les philologues sur le sens de ces trois mots, _peuple_, _roi_ et
-_libert_. Ils ont entendu par le premier mot, _des peuples o les
-plbiens seraient dj citoyens_, par le second, des _monarques_, par
-le troisime, _une libert populaire_. Ils ont fait entrer dans
-l'hrosme des premiers ges, trois ides naturelles des esprits
-clairs et adoucis par la civilisation: l'ide d'une _justice
-raisonne_, et conduite par les maximes d'une morale socratique; l'ide
-de cette _gloire_ qui rcompense les bienfaiteurs du genre humain;
-enfin, l'ide d'un noble _dsir de l'immortalit_. Partant de ces trois
-erreurs, ils ont cru que les rois et autres grands personnages des temps
-anciens s'taient consacrs, eux, leurs familles, et tout ce qui leur
-appartenait, adoucir le sort des malheureux qui forment la majorit
-dans toutes les socits du monde.
-
-Cependant cet Achille, le plus grand des hros grecs, Homre nous le
-reprsente sous trois aspects entirement contraires aux ides que les
-philosophes ont conues de l'hrosme antique. Achille est-il _juste_
-quand Hector lui demande la spulture en cas qu'il prisse, et que,
-sans rflchir au sort commun de l'humanit, il rpond durement: _Quel
-accord entre l'homme et le lion, entre le loup et l'agneau? Quand je
-t'aurai tu, je te dpouillerai, pendant trois jours je te tranerai
-li mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de
-pture mes chiens._ Aime-t-il la _gloire_, lorsque, pour une injure
-particulire, il accuse les dieux et les hommes, se plaint Jupiter
-de son rang lev, rappelle ses soldats de l'arme allie, et que, ne
-rougissant point de se rjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que
-fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous
-les Troiens et tous les Grecs prissent dans cette guerre, et que
-Patrocle et lui survivent seuls leur ruine? Annonce-t-il le noble
-_amour de l'immortalit_, lorsqu'aux enfers, interrog par
-Ulysse s'il est satisfait de ce sjour, il rpond qu'il aimerait mieux
-vivre encore, et tre le dernier des esclaves? Voil le hros
-qu'Homre qualifie toujours du nom d'_irrprochable_ ([Grec:
-amumn],) et qu'il semble proposer aux Grecs pour modle de la vertu
-hroque? Si l'on veut qu'Homre instruise autant qu'il intresse, ce
-qui est le devoir du pote, on ne doit entendre par ce hros
-_irrprochable_, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous
-les hommes; la vertu clbre en lui, c'est la susceptibilit, la
-dlicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient
-consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au
-moyen ge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers
-errans.
-
-Quant l'histoire romaine, on apprciera les hros qu'elle vante, si
-l'on rflchit l'_ternelle inimiti_ que, selon Aristote, les
-_nobles ou hros juraient aux plbiens_. Qu'on parcoure l'ge de la
-_vertu romaine_, que Tite-Live fixe au temps de la guerre contre
-Pyrrhus (_nulla tas virtutum feracior_), et que, d'aprs Salluste
-(saint Augustin, Cit de Dieu), nous tendons depuis l'expulsion des
-rois jusqu' la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole la
-libert ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scvola qui effraie
-Porsenna et dtermine sa retraite en brlant la main qui n'a pu
-l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un
-fils vainqueur; ces Dcius qui se dvouent pour sauver leurs armes;
-ces Fabricius, ces Curius, qui repoussent l'or des Samnites,
-et les offres magnifiques du roi d'pire; ce Rgulus enfin, qui, par
-respect pour la saintet du serment, va chercher Carthage la mort la
-plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortuns plbiens?
-Tout l'hrosme des matres du peuple ne servait qu' l'puiser par
-des guerres interminables, qu' l'enfoncer dans un abme d'usure, pour
-l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, o les
-dbiteurs taient dchirs coups de verges, comme les plus vils des
-esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plbiens par une loi
-agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait mort le bienfaiteur
-du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius
-qui avait sauv le Capitole. Sparte, la ville _hroque_ de la Grce,
-eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville _hroque_ du monde,
-eut son Agis dans la personne de Manlius: Agis entreprit de soulager
-le pauvre peuple de Lacdmone, et fut trangl par les phores;
-Manlius, souponn Rome du mme dessein, fut prcipit de la roche
-Tarpienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se
-tenaient pour _hros_, c'est--dire pour des tres d'une nature
-suprieure celle des plbiens, ils devaient maltraiter la
-multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit
-se demander avec tonnement que pouvait tre cette _vertu_ si vante
-des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette _modration_ avec
-tant d'avarice? cette _douceur_ avec un esprit si farouche?
-cette _justice_ au milieu d'une si grande ingalit?
-
-Les principes qui peuvent faire cesser cet tonnement, et nous
-expliquer l'hrosme des anciens peuples, sont ncessairement les
-suivans: I. En consquence de l'ducation sauvage des gans dont nous
-avons parl, l'_ducation des enfans_ doit conserver chez les peuples
-hroques cette svrit, cette barbarie originaire; les Grecs et les
-Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau ns; les Lacdmoniens
-battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent
-jusqu' la mort. Au contraire, c'est la sensibilit paternelle des
-modernes, qui leur donne en toute chose cette dlicatesse trangre
-l'antiquit.--II. _Les pouses doivent s'acheter, chez de tels
-peuples, avec les dots hroques_, usage que les prtres romains
-conservrent dans la solennit de leurs mariages, qu'ils contractaient
-_coemptione et farre_. Tacite en dit autant des anciens Germains,
-auxquels cette coutume tait probablement commune avec tous les
-peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considres par leurs
-maris comme ncessaires pour leur donner des enfans, mais du reste
-traites comme esclaves. Telles sont les moeurs du nouveau monde et
-d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme
-apporte une dot, elle achte la libert du mari, et obtient de lui un
-aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage.
-C'est peut-tre l'origine des privilges importans dont les Empereurs
-romains favorisent les dots.--III. _Les fils acquirent, les
-femmes pargnent pour leurs pres et leurs maris_; c'est le contraire
-de ce qui se fait chez les modernes.--IV. _Les jeux et les plaisirs
-sont fatigans_, comme la lutte, la course. Homre dit toujours Achille
-_aux pieds lgers_. Ils sont en outre _dangereux_: ce sont des jotes,
-des chasses, exercices capables de fortifier l'me et le corps, et
-d'habituer mpriser, prodiguer la vie.--V. _Ignorance complte du
-luxe, des commodits sociales, des doux loisirs._--VI. _Les guerres
-sont toutes religieuses_, et par consquent atroces.--VII. De telles
-guerres entranent dans toute leur duret _les servitudes hroques_;
-les vaincus sont regards comme des hommes sans dieux, et perdent
-non-seulement la libert civile, mais la libert naturelle.--D'aprs
-toutes ces considrations, les rpubliques doivent tre alors _des
-aristocraties naturelles,_, c'est--dire _composes d'hommes qui
-soient naturellement les plus courageux_; le gouvernement doit tre de
-nature rserver tous les honneurs civils un petit nombre de
-nobles, de pres de famille, qui fassent consister le bien public dans
-la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur
-leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'tat, de sorte qu'ils
-entendent le mot _patrie_ dans le sens tymologique qu'on peut lui
-donner, _l'intrt des pres_ (_patria_, sous-entendu _res_).
-
-Tel fut donc l'_hrosme_ des premiers peuples, telle la _nature
-morale_ des hros, tels leurs _usages_, leurs _gouvernemens_ et leurs
-lois. Cet _hrosme_ ne peut dsormais se reprsenter, pour
-des causes toutes contraires celles que nous avons numres, et qui
-ont produit deux sortes de gouvernemens _humains_, les _rpubliques
-populaires_ et les _monarchies_. Le hros digne de ce nom, caractre
-bien diffrent de celui des temps _hroques_, est appel par les
-souhaits des peuples affligs; les philosophes en _raisonnent_, les
-potes l'_imaginent_, mais la nature des socits ne permet pas
-d'esprer un tel bienfait du ciel.
-
-Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'_hrosme des premiers
-peuples_, reoit un nouveau jour des axiomes relatifs l'_hrosme
-romain_, que l'on trouvera analogue l'_hrosme des Athniens_
-encore gouverns par le snat aristocratique de l'aropage, et
-l'_hrosme de Sparte_, rpublique d'_hraclides_, c'est--dire de
-_hros_, ou _nobles_, comme on l'a dmontr.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-DE LA PHYSIQUE POTIQUE.
-
-
-Aprs avoir observ quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la
-logique, la morale, l'conomie et la politique, passons au second
-rameau de l'arbre mtaphysique, c'est--dire la physique, et de l
-la cosmographie, par laquelle nous parvenons l'astronomie, pour
-traiter ensuite de la chronologie et de la gographie, qui en
-drivent.
-
-
-. I. _De la physiologie potique._
-
-Les _potes thologiens_, dans leur physique grossire, considrrent
-dans l'homme deux ides mtaphysiques, _tre_, _subsister_. Sans doute
-ceux du Latium conurent bien grossirement l'_tre_, puisqu'ils le
-confondirent avec l'action de _manger_. Tel fut probablement le
-premier sens du mot _sum_, qui depuis eut les deux significations.
-Aujourd'hui mme nous entendons nos paysans dire d'un malade, _il
-mange encore_, pour _il vit encore_. Rien de plus abstrait que l'ide
-d'_existence_. Ils conurent aussi l'ide de _subsister_
-c'est--dire _tre debout_, _tre sur ses pieds_. C'est dans ce sens
-que les destins d'Achille taient attaches ses talons.
-
-Les premiers hommes rduisaient toute la machine du corps humain aux
-_solides_ et aux _liquides_. Les SOLIDES eux-mmes, ils les
-rduisaient aux chairs, _viscera_ [_vesci_ voulait dire _se nourrir_,
-parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et
-articulations, _artus_ [observons que _artus_ vient du mot _ars_, qui
-chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'o _artitus_,
-robuste; ensuite on donna ce nom d'_ars_ tout systme de prceptes
-propres former quelques facults de l'me]; aux nerfs, qu'ils
-prirent pour les _forces_, lorsque, usant encore du langage muet, ils
-parlaient avec des signes matriels [ce n'est pas sans raison qu'ils
-prirent _nerfs_ dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles,
-dont la tension fait la force de l'homme]; enfin la moelle, c'est
-dans la moelle qu'ils placrent non moins sagement l'essence de la vie
-[l'amant appelait sa matresse _medulla_, et _medullits_ voulait dire
-_de tout coeur_; lorsque l'on veut dsigner l'excs de l'amour, on
-dit qu'il brle la moelle des os, _urit medullas_]. Pour les LIQUIDES,
-ils les rduisaient une seule espce, celle du sang; ils
-appelaient _sang_ la liqueur spermatique, comme le prouve la
-priphrase _sanguine cretus_, pour _engendr_; et c'tait encore une
-expression juste, puisque cette liqueur semble forme du plus pur de
-notre sang. Avec la mme justesse, ils appelrent le sang _le suc
-des fibres_, dont se compose la chair. C'est de l que les
-Latins conservrent _succi plenus_, pour dire _charnu_, plein d'un
-sang abondant et pur.
-
-Quant l'autre partie de l'homme, qui est l'_me_, les _potes
-thologiens_ la placrent dans l'_air_, chez les Latins _anima_; l'air
-fut pour eux le vhicule de la vie, d'o les Latins conservrent la
-phrase _anim vivimus_, et en posie, _ferri ad vitales auras_, pour
-natre; _ducere vitales auras_, pour vivre; _vitam referre in auras_,
-pour mourir; et en prose _animam ducere_, vivre; _animam trahere_,
-tre l'agonie; _animam efflare_, _emittere_, expirer; ensuite les
-physiciens placrent aussi dans l'air l'me du monde. C'est encore une
-expression juste que _animus_ pour la partie doue du sentiment: les
-Latins disent _animo sentimus_. Ils considrrent _animus_ comme mle,
-_anima_ comme femelle, parce que _animus_ agit sur _anima_; le premier
-est l'_igneus vigor_ dont parle Virgile; de sorte qu'_animus_ aurait
-son sujet dans les nerfs, _anima_ dans le sang et dans les veines.
-L'_ther_ serait le vhicule d'_animus_, l'air celui d'_anima_; le
-premier circulant avec toute la rapidit des esprits animaux, la
-seconde plus lentement avec les esprits vitaux. _Anima_ serait l'agent
-du mouvement; _animus_ l'agent et le principe des actes de la volont.
-Les _potes thologiens_ ont senti, par une sorte d'instinct, cette
-dernire vrit; et dans les pomes d'Homre ils ont appel l'me
-(_animus_), une force _sacre_, une _puissance mystrieuse_, un _dieu
-inconnu_. En gnral, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient
-quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions un principe
-suprieur, ils disaient _un dieu l'a voulu ainsi_. Ce principe fut
-appel par les Latins _mens animi_. Ainsi, dans leur grossiret, ils
-pntrrent cette vrit sublime que la thologie naturelle a tablie
-par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'picure, _les
-ides nous viennent de Dieu_.
-
-Ils ramenaient toutes les fonctions de l'me trois parties du corps,
-_la tte_, _la poitrine_, _le coeur_. la _tte_, ils rapportaient
-toutes les connaissances, et comme elles taient chez eux toutes
-d'imagination, ils placrent dans la tte la _mmoire_, dont les
-Latins employaient le nom pour dsigner l'_imagination_. Dans le
-retour de la barbarie au moyen ge, on disait _imagination_ pour
-_gnie_, _esprit_. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle
-_uomo fantastico_ pour _uomo d'ingegno_.] En effet, l'imagination
-n'est que le rsultat des souvenirs; le _gnie_ ne fait autre chose
-que travailler sur les matriaux que lui offre la _mmoire_. Dans ces
-premiers temps o l'esprit humain n'avait point tir de l'art
-d'crire, de celui de raisonner et de compter, la subtilit qu'il a
-aujourd'hui, o la multitude de mots abstraits que nous voyons dans
-les langues modernes, ne lui avait pas encore donn ses habitudes
-d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans
-l'exercice de ces trois belles facults qu'il doit son union avec le
-corps, et qui toutes trois sont relatives la premire opration de
-l'esprit, l'_invention_; il fallait trouver avant de juger, la
-_topique_ devait prcder la _critique_, ainsi que nous
-l'avons dit page 163. Aussi les _potes thologiens_ dirent que la
-_mmoire_ (qu'ils confondaient avec l'_imagination_) tait la _mre
-des muses_, c'est--dire des arts.
-
-En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation
-importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite
-dans la _Mthode_ (_il nous est_ aujourd'hui _difficile de_
-comprendre, _impossible d_'imaginer _la manire de penser des premiers
-nommes qui fondrent l'humanit paenne_[68]). Leur esprit prcisait,
-particularisait toujours, de sorte qu' chaque changement
-dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, chaque
-nouvelle passion un autre cour, une autre me; de l ces expressions
-potiques, commandes par une ncessit naturelle plus que par celle
-de la mesure, _ora_, _vultus_, _animi_, _pectora_, _corda_, employes
-pour leurs singuliers.
-
-[Note 68: Les premiers hommes tant presque ainsi _incapables de
-gnraliser_ que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface
-entirement la sensation analogue qu'ils ont pu prouver, ils ne
-pouvaient _combiner des ides et discourir_. Toutes les penses
-(_sentenze_) devaient en consquence tre _particularises_ par celui
-qui les pensait, ou plutt qui les _sentait_. Examinons le trait
-sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par Catulle:
-le pote exprime par une comparaison les transports qu'inspire la
-prsence de l'objet aim,
-
- _Ille mi par esse deo videtur_,
- Celui-l est pour moi gal en bonheur aux dieux mme....
-
-la pense n'atteint pas ici le plus haut degr du sublime, parce que
-l'amant ne la _particularise_ point en la restreignant lui-mme;
-c'est au contraire ce que fait Trence, lorsqu'il dit:
-
- _Vitam deorum adepti sumus_,
- Nous avons atteint la flicit des dieux.
-
-ce sentiment est propre celui qui parle, le pluriel est pour le
-singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun
-plusieurs. Mais le mme pote dans une autre comdie porte le
-sentiment au plus haut degr de sublimit en le singularisant et
-l'appropriant celui qui l'prouve,
-
- _Deus factus sum_, je ne suis plus un homme, mais un Dieu.
-
-Les _penses abstraites_ regardant les gnralits sont du domaine des
-philosophes, et les _rflexions sur les passions_ sont d'une _fausse_
-et _froide posie_.]
-
-Ils plaaient dans la _poitrine_ le sige de toutes les passions, et
-au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans
-l'_estomac_ la partie irascible, et la partie concupiscible surtout
-dans le _foie_, qui est dfini _le laboratoire du sang_ (_officina_).
-Les potes appellent cette partie _prcordia_; ils attachent au foie
-de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'tait
-entendre d'une manire confuse, que _la concupiscence est la mre de
-toutes les passions_, et que _les passions sont dans nos humeurs_.
-
-Ils rapportaient au _coeur_ tous les conseils; les hros roulaient
-leurs penses, leurs inquitudes dans leur cour; _agitabant,
-versabant, volutabant corde curas_. Ces hommes encore stupides ne
-pensaient aux choses qu'ils avaient faire, que lorsqu'ils taient
-agits par les passions. De l les Latins appelaient les sages
-_cordati_, les hommes de peu de sens, _vecordes_. Ils disaient
-_sententi_, pour _rsolutions_, parce que leurs jugemens n'taient
-que le rsultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des _hros_
-s'accordaient toujours avec la vrit dans leur _forme_, quoiqu'ils
-fussent souvent faux dans leur _matire_.
-
-
-. II. COROLLAIRE
-
-_Relatif aux descriptions hroques._
-
-Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et tant au contraire
-tout imagination, rapportaient _les fonctions externes de l'me aux cinq
-sens du corps_, mais considrs dans toute la finesse, dans toute la
-force et la vivacit qu'ils avaient alors. Les mots par lesquels ils
-exprimrent l'action des sens le prouvent assez: ils disaient pour
-entendre, _audire_, comme on dirait _haurire_, puiser, parce que les
-oreilles semblent boire l'air, renvoy par les corps qu'il frappe. Ils
-disaient pour voir distinctement, _cernere oculis_ (d'o l'italien
-_scernere_, _discerner_), mot mot _sparer par les yeux_, parce que
-les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont les trous; de mme
-que du crible sortent les jets de poussire qui vont toucher la terre,
-ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets ou rayons de
-lumire qui vont frapper les objets que nous voyons distinctement; c'est
-le _rayon visuel_, devin par les stociens, et dmontr de nos jours
-par Descartes. Ils disaient, pour _voir_ en gnral, _usurpare oculis_.
-_Tangere_, pour _toucher_ et _drober_, parce qu'en touchant les corps
-nous en enlevons, nous en drobons toujours quelque partie. Pour
-_odorer_, ils disaient _olfacere_, comme si, en recueillant les odeurs,
-nous les faisions nous-mmes; et en cela ils se sont rencontrs avec la
-doctrine des cartsiens. Enfin, pour goter, pour juger des saveurs, ils
-disaient _sapere_, quoique ce mot s'appliqut proprement aux choses
-doues de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cherchaient
-dans les choses la saveur qui leur tait propre: de l cette belle
-mtaphore de _sapientia_, la sagesse, laquelle tire des choses leur
-usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion.
-
-Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donn comme
-pour la garde de notre corps des _sens_, la vrit bien infrieurs
-ceux des brutes, voulut qu' l'poque o l'homme tait tomb dans un
-tat de brutalit, il et pour sa conservation les sens les plus
-actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent,
-lorsque viendrait l'ge de la _rflexion_, et que cette facult
-prvoyante protgerait le corps son tour.
-
-On doit comprendre d'aprs ce qui prcde, pourquoi les _descriptions
-hroques_, telles que celles d'Homre, ont tant d'clat, et sont si
-frappantes, que tous les potes des ges suivans n'ont pu les imiter,
-bien loin de les galer.
-
-
-. III. COROLLAIRE
-
-_Relatif aux moeurs hroques._
-
-De telles _natures hroques_, animes de tels _sentimens hroques_,
-durent crer et conserver des _moeurs_ analogues celles que nous
-allons esquisser.
-
-Les _hros_, rcemment sortis des _gans_, taient au plus
-haut degr _grossiers_ et _farouches_, d'un entendement trs born,
-d'une vaste imagination, agits des passions les plus violentes; ils
-taient ncessairement _barbares_, _orgueilleux_, _difficiles_,
-_obstins_ dans leurs rsolutions, et en mme temps trs _mobiles_,
-selon les nouveaux objets qui se prsentaient. Ceci n'est point
-contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opinitret de
-nos paysans, qui cdent la premire raison que vous leur dites, mais
-qui, par faiblesse de rflexion, oublient bien vite le motif qui les
-avait frapps, et reviennent leur premire ide.--Par suite du mme
-_dfaut de rflexion_, les _hros_ taient _ouverts_, incapables de
-dissimuler leurs impressions, _gnreux_ et _magnanimes_, tels
-qu'Homre reprsente Achille, le plus grand de tous les hros grecs.
-Aristote part de ces moeurs _hroques_, lorsqu'il veut dans sa
-Potique, que le hros de la tragdie ne soit ni parfaitement bon, ni
-entirement mchant, mais qu'il offre un mlange de grands vices et de
-grandes vertus. En effet, l'_hrosme d'une vertu parfaite_ est une
-conception qui appartient la philosophie et non pas la posie.
-
-L'_hrosme galant_ des modernes a t imagin par les potes qui
-vinrent bien long-temps aprs Homre, soit que l'invention des fables
-nouvelles leur appartienne, soit que les moeurs devenant effmines
-avec le temps, ils aient altr, et enfin corrompu entirement les
-premires fables graves et svres, comme il convenait aux fondateurs
-des socits. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait
-tant de bruit pour l'enlvement de Brisis, et dont la colre suffit
-pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce pome un
-sentiment d'amour; Mnlas, qui arme toute la Grce contre Troie pour
-reconqurir Hlne, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue
-guerre, le moindre signe d'_amoureux tourment_ ou de jalousie.
-
-Tout ce que nous avons dit sur les _penses_, les _descriptions_ et
-les _moeurs hroques_, appartient la DCOUVERTE DU VRITABLE
-HOMRE, que nous ferons dans le livre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-DE LA COSMOGRAPHIE POTIQUE.
-
-
-Les _potes thologiens_, ayant pris pour principes de leur _physique_
-les tres diviniss par leur imagination, se firent une _cosmographie_
-en harmonie avec cette _physique_. Ils composrent le monde de dieux
-du ciel, de l'enfer (_dii superi, inferi_), et de dieux intermdiaires
-(qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient
-_medioxumi_).
-
-Dans le monde, ce fut le _ciel_ qu'ils contemplrent d'abord. Les
-choses du ciel durent tre pour les Grecs les premiers [Grec:
-mathmata], _connaissances par excellence_, les premiers [Grec:
-thermata], objets _divins de contemplation_. Le mot _contemplation_,
-appliqu ces choses, fut tir par les Latins de ces espaces du ciel
-dsigns par les augures pour y observer les prsages, et appels
-_templa coeli_.--Le _ciel_ ne fut pas d'abord plus haut pour les
-potes, que _le sommet des montagnes_; ainsi les enfans s'imaginent
-que les montagnes sont les _colonnes_ qui soutiennent la vote du
-ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie
-dans leur Coran; de ces _colonnes_, il resta _les deux colonnes
-d'Hercule_, qui remplacrent Atlas fatigu de porter le ciel sur ses
-paules. _Colonne_ dut venir d'abord de _columen_; ce n'tait que des
-_soutiens_, des _tais_ arrondis dans la suite par l'architecture.
-
-La fable des gans faisant la guerre aux dieux et entassant _Ossa sur
-Plion_, _Olympe sur Ossa_, doit avoir t trouve depuis Homre. Dans
-l'Iliade, les dieux se tiennent toujours _sur la cime du mont Olympe_.
-Il suffisait donc que l'Olympe s'croult pour en faire tomber les
-dieux. Cette fable, quoique rapporte dans l'Odysse, y est peu
-convenable: dans ce pome, l'_enfer_ n'est pas plus profond que la
-_foss_ o Ulysse voit les ombres des hros et converse avec elles. Si
-l'Homre de l'Odysse avait cette ide borne de l'_enfer_, il devait
-concevoir du _ciel_ une ide analogue, une ide conforme celle que
-s'en tait faite l'Homre de l'Iliade.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-DE L'ASTRONOMIE POTIQUE.
-
-
-_Dmonstration astronomique, fonde sur des preuves
-physico-philologiques, de l'uniformit des principes ci-dessus tablis
-chez toutes les nations paennes._
-
-La force indfinie de l'esprit humain se dveloppant de plus en plus,
-et la contemplation du ciel, ncessaire pour prendre les augures,
-obligeant les peuples l'observer sans cesse, _le ciel s'leva_ dans
-l'opinion des hommes, _et avec lui s'levrent les dieux et les
-hros_.
-
-Pour retrouver l'_astronomie potique_, nous ferons usage de _trois
-vrits philologiques_: I. L'astronomie naquit chez les Chaldens. II.
-Les Phniciens apprirent des Chaldens, et communiqurent aux
-gyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'lvation du
-ple. III. Les Phniciens, instruits par les mmes Chaldens,
-portrent aux Grecs la connaissance des divinits qu'ils plaaient
-dans les toiles.--Avec ces trois vrits philologiques s'accordent
-_deux principes philosophiques_: le premier est tir de la
-nature sociale des peuples; ils _admettent difficilement les dieux
-trangers_, moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degr de
-libert religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrme dcadence. Le
-second est _physique_; l'erreur de nos yeux nous fait paratre _les
-plantes plus grandes que les toiles fixes_.
-
-Ces principes tablis, nous dirons que chez toutes les nations
-paennes, de l'Orient, de l'gypte, de la Grce et du Latium,
-l'astronomie naquit uniformment d'une croyance vulgaire; _les
-plantes paraissant beaucoup plus grandes que les toiles fixes, les
-dieux montrent dans les plantes, et les hros furent attachs aux
-constellations_. Aussi les Phniciens trouvrent les dieux et les
-hros de la Grce et de l'gypte dj prpars jouer ces deux rles;
-et les Grecs, leur tour, trouvrent dans ceux du Latium la mme
-facilit. Les _hros_, et les _hiroglyphes_ qui signifiaient leurs
-caractres ou leurs entreprises, furent donc placs dans le _ciel_,
-ainsi qu'un grand nombre des _dieux principaux_, et servirent
-_l'astronomie des savans_, en donnant des noms aux toiles. Ainsi, en
-partant de cette _astronomie vulgaire_, les premiers peuples
-crivirent au _ciel_ l'histoire de leurs dieux et de leurs hros......
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-DE LA CHRONOLOGIE POTIQUE.
-
-
-Les _potes thologiens_ donnrent la _chronologie_ des commencemens
-conformes une telle _astronomie_. Ce _Saturne_, qui chez les Latins
-tira son nom _ satis_, des semences, et qui fut appel par les Grecs
-[Grec: Kronos] de [Grec: Chronos] _le temps_, doit nous faire
-comprendre que les premires nations, toutes composes d'agriculteurs,
-commencrent compter les annes par les rcoltes de froment. C'est
-en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production
-occupe les agriculteurs toute l'anne. Usant d'abord du langage muet,
-ils montrrent autant d'_pis_ ou de _brins de paille_, ou bien encore
-firent autant de fois _le geste de moissonner_, qu'ils voulaient
-indiquer d'_annes_....
-
-Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espces
-d'anachronismes. 1 Temps _vides_ de faits, qui devraient en tre
-remplis; tels que l'ge des dieux, dans lequel nous avons trouv les
-origines de tout ce qui touche la socit, et que pourtant le savant
-Varron place dans ce qu'il appelle le _temps obscur_. 2 Temps _remplis_
-de faits, et qui devaient en tre vides, tels que l'ge des hros, o
-l'on place tous les vnemens de l'ge des dieux, dans la supposition
-que toutes les fables ont t l'invention des potes hroques, et
-surtout d'Homre. 3 Temps _unis_, qu'on devait diviser; pendant la vie
-du seul Orphe, par exemple, les Grecs, d'abord semblables aux btes
-sauvages, atteignent toute la civilisation qu'on trouve chez eux
-l'poque de la guerre de Troie. 4 Temps _diviss_ qui devaient tre
-unis; ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques
-dans la Sicile et dans l'Italie, plus de trois sicles aprs les courses
-errantes des hros qui durent en tre l'occasion.
-
-
-CANON CHRONOLOGIQUE
-
-_Pour dterminer les commencemens de l'histoire universelle,
-antrieurement au rgne de Ninus d'o elle part ordinairement._
-
- Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des
- enfans de Sem, disperss travers la vaste fort qui couvrait la
- terre un sicle dans l'Asie orientale, et deux sicles dans le
- reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout
- chez les premires nations paennes, fixe les fondateurs des
- socits dans les lieux o les ont conduits leurs courses
- vagabondes, et alors commence l'ge des dieux qui dure neuf
- sicles. Dtermins dans le choix de leurs premires demeures par
- le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se
- fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premires socits
- s'tablissent dans l'intrieur des terres. Mais vers la fin du
- premier _ge_, les peuples descendent plus prs de la
- mer. Ainsi chez les Latins, il s'coule plus de neuf cents ans
- depuis le _sicle_ d'or du Latium, depuis l'_ge de Saturne_
- jusqu'au temps o Ancus Martius vient sur les bords de la mer
- s'emparer d'Ostie.--L'ge hroque qui vient ensuite, comprend
- deux cents annes pendant lesquelles nous voyons d'abord les
- courses de Minos, l'expdition des Argonautes, la guerre de Troie
- et les longs voyages des hros qui ont dtruit cette ville. C'est
- alors, plus de mille ans aprs le dluge, que Tyr, capitale de la
- Phnicie, descend de l'intrieur des terres sur le rivage, pour
- passer ensuite dans une le voisine. Dj elle est clbre par la
- navigation et par les colonies qu'elle a fondes sur les ctes de
- la Mditerrane et mme au-del du dtroit, avant les temps
- hroques de la Grce.
-
- Nous avons prouv l'uniformit du dveloppement des nations, en
- montrant comment elles s'accordrent _lever leurs dieux
- jusqu'aux toiles_, usage que les Phniciens portrent de
- l'Orient en Grce et en gypte. D'aprs cela, les Chaldens
- durent rgner dans l'Orient autant de sicles qu'il s'en coula
- depuis Zoroastre jusqu' Ninus, qui fonda la monarchie
- assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en
- compter depuis Herms Trismgiste jusqu' Ssostris, qui fonda
- aussi en gypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les
- gyptiens, nations mditerranes, durent suivre dans les
- rvolutions de leurs gouvernemens la marche gnrale que nous
- avons indique. Mais les Phniciens, nation maritime, enrichie
- par le commerce, durent s'arrter dans la dmocratie, le premier
- des gouvernemens _humains_. (Voyez le 4e liv.)
-
- Ainsi par le simple secours de l'intelligence, et sans avoir
- besoin de celui de la mmoire, qui devient inutile lorsque les
- faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune
- que prsentait l'histoire universelle dans ses origines, tant
- pour l'ancienne gypte que pour l'Orient plus ancien encore.
-
- * * *
-
- De cette manire l'tude du _dveloppement de la civilisation
- humaine_, prte une certitude nouvelle aux _calculs_ de la
- chronologie. Conformment l'axiome 106, _elle part du point
- mme o commence le sujet qu'elle traite_: elle part de [Grec:
- chronos], _le temps_, ou Saturne, ainsi appel _ satis_, parce
- que l'on comptait les annes par les rcoltes; d'_Uranie_, la
- muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de
- Zoroastre, _contemplateur des astres_, qui rend des oracles
- d'aprs la direction des toiles tombantes. Bientt Saturne monte
- dans la septime sphre, Uranie contemple les plantes et les
- toiles fixes, et les Chaldens favoriss par l'immensit
- de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues,
- en mesurant la cercle que ces astres dcrivent, en leur supposant
- diverses influences sur les corps sublunaires, et mme sur les
- libres volonts de l'homme; sous les noms d'_astronomie_,
- d'_astrologie_ ou de _thologie_ cette science ne fut autre que
- la _divination_. Du ciel les mathmatiques descendirent pour
- mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude
- moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur
- partie principale elles furent nommes avec proprit
- _gomtrie_.
-
- C'est tort que les chronologistes ne prennent point leur
- science au point mme o commence le sujet qui lui est propre.
- Ils commencent avec l'anne astronomique, laquelle n'a pu tre
- connue qu'au bout de dix sicles au moins. Cette mthode pouvait
- leur faire connatre les conjonctions et les oppositions qui
- avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les plantes ou les
- constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la
- succession des choses de la terre. Voil ce qui a rendu
- impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voil
- pourquoi l'histoire universelle a tir si peu d'avantages pour
- clairer son origine et sa suite du gnie admirable et de
- l'tonnante rudition de Petau et de Joseph Scaliger.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-DE LA GOGRAPHIE POTIQUE.
-
-
-La _gographie potique_, l'autre oeil de l'_histoire fabuleuse_,
-n'a pas moins besoin d'tre claircie que la _chronologie potique_.
-En consquence d'un de nos axiomes (_les hommes qui veulent expliquer
-aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la
-vritable ide, les dcrivent en les assimilant des choses connues
-et rapproches_), la _gographie potique_, prise dans ses parties et
-dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grce, sous des
-proportions resserres. Les Grecs sortant de leur pays pour se
-rpandre dans le monde, la gographie alla s'tendant jusqu' ce
-qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les
-gographes anciens s'accordent reconnatre une vrit dont ils n'ont
-point su faire usage: c'est que _les anciennes nations, migrant dans
-des contres trangres et lointaines, donnrent des noms tirs de
-leur ancienne patrie, aux cits, aux montagnes et aux fleuves, aux
-isthmes et aux dtroits, aux les et aux promontoires_.
-
-C'est dans l'enceinte mme de la Grce que l'on plaa d'abord
-la partie _orientale_ appele _Asie_ ou _Inde_, l'_occidentale_
-appele _Europe_ ou _Hesprie_, la _septentrionale_, nomme _Thrace_
-ou _Scythie_, enfin la _mridionale_, dite _Lybie_ ou _Mauritanie_.
-Les parties du _monde_ furent ainsi appeles du nom des parties du
-_petit monde de la Grce_, selon la situation des premires
-relativement celle des dernires. Ce qui le prouve, c'est que les
-_vents cardinaux_ conservent dans leur gographie les noms qu'ils
-durent avoir originairement dans l'intrieur de la Grce.
-
-D'aprs ces principes, la grande pninsule situe l'orient de la
-Grce conserva le nom d'_Asie Mineure_, aprs que le nom d'_Asie_ eut
-pass cette vaste partie _orientale_ du monde, que nous appelons
-ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grce, qui tait
-l'_occident_ par rapport l'Asie, fut appele _Europe_, et ensuite ce
-nom s'tendit au grand continent, que limite l'Ocan occidental.--Ils
-appelrent d'abord _Hesprie_ la partie _occidentale_ de la Grce, sur
-laquelle se levait le soir l'toile _Hesperus_. Ensuite, voyant
-l'Italie dans la mme situation, ils la nommrent _Grande Hesprie_.
-Enfin, tant parvenus jusqu' l'Espagne, ils la dsignrent comme la
-_dernire Hesprie_.--Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler
-_Ionie_ la partie de la Grce qui tait _orientale_ relativement
-eux, et la mer qui spare la grande Grce de la Grce proprement dite,
-en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la
-Grce proprement dite et la Grce Asiatique, fit appeler
-_Ionie_, par les habitans de la premire, la partie de l'Asie-Mineure
-qui se trouvait leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en
-Italie de Sam, partie du royaume d'Ulysse, situe dans la _premire
-Ionie_, plutt que de Samos, situe dans la seconde.]--De la _Thrace
-Grecque_ vinrent Mars et Orphe; ce dieu et ce pote thologien ont
-videmment une origine grecque. De la _Scythie Grecque_ vint
-Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers
-d'Orphe. De la mme partie de la Grce sortirent les Hyperborens,
-qui fondrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens
-que Zamolxis fut _Gte_, et Bacchus _Indien_.--Le nom de _More_, que
-le Ploponse conserve jusqu' nos jours, nous prouve assez que
-Perse, hros d'une origine videmment grecque, fit ses exploits
-clbres dans la _Mauritanie Grecque_; le royaume de Plops ou
-Ploponse a l'Achae au nord, comme l'Europe est au nord de
-l'Afrique. Hrodote raconte qu'autrefois les _Maures furent blancs_,
-ce qu'on ne peut entendre que des _Maures de la Grce_, dont le pays
-est appel encore aujourd'hui _la More Blanche_.--Les Grecs avaient
-d'abord appel _Ocan_ toute mer d'un aspect sans bornes, et Homre
-avait dit que l'le d'ole tait ceinte par l'_Ocan_. Lorsqu'ils
-arrivrent l'_Ocan_ vritable, ils tendirent cette ide troite,
-et dsignrent par le nom d'_Ocan_ la mer qui embrasse toute la terre
-comme une grande le.[69][70]
-
-[Note 69: _Ces principes de gographie_ peuvent justifier
-_Homre_ d'erreurs trs graves qui lui sont imputes tort. Par
-exemple les _Cimmriens_ durent avoir, comme il le dit, des nuits plus
-longues que tous les peuples de la _Grce_, parce qu'ils taient
-placs dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a recul
-l'habitation des _Cimmriens_ jusqu'aux _Palus-Motides_. On disait
-cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient prs des enfers, et les
-habitans de _Cumes_, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait
-aux enfers, reurent, cause de cette prtendue analogie de
-situation, le nom de _Cimmriens_. Autrement il ne serait point
-croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre
-lesquels Mercure lui avait donn un prservatif), ft all en un jour
-voir l'enfer chez les _Cimmriens des Palus-Motides_, et ft revenu
-le mme jour _Circi_, maintenant le mont Circello, prs de
-Cumes.--Les _Lotophages_ et les _Lestrigons_ durent aussi tre voisins
-de la Grce.
-
-Les mmes _principes de gographie potique_ peuvent rsoudre de
-grandes difficults dans l'_Histoire ancienne de l'Orient_, o l'on
-loigne beaucoup vers le _nord_ ou le _midi_ des peuples qui durent
-tre placs d'abord dans l'_orient_ mme.
-
-Ce que nous disons de la _Gographie des Grecs_ se reprsente dans
-celle des _Latins_. Le _Latium_ dut tre d'abord bien resserr,
-puisqu'en deux sicles et demi, Rome, sous ses rois, soumit -peu-prs
-_vingt peuples_ sans tendre son empire plus de _vingt milles_.
-L'_Italie_ fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par
-la Grande-Grce; ensuite les conqutes des Romains tendirent ce nom
-toute la Pninsule. La _mer d'trurie_ dut tre bien limite
-lorsqu'Horatius-Cocls arrtait seul toute l'trurie sur un pont;
-ensuite ce nom s'est tendu par les victoires de Rome toute cette
-mer qui baigne la cte infrieure de l'Italie. De mme le _Pont_ o
-Jason conduisit les Argonautes, dut tre la terre la plus voisine de
-l'Europe, celle qui n'en est spare que par l'troit bassin appel
-_Propontide_; cette terre dut donner son nom la mer du _Pont_, et ce
-nom s'tendit tout le golfe que prsente l'Asie, dans cette partie
-de ses rivages o fut depuis le royaume de Mithridates; le pre de
-Mde, selon la mme fable, tait n Chalcis, dans cette ville
-grecque de l'Eube qui s'appelle maintenant _Ngrepont_.--La premire
-_Crte_ dut tre une le dans cet Archipel o les Cyclades forment une
-sorte de _labyrinthe_; c'est de l probablement que Minos allait en
-course contre les Athniens; dans la suite, la _Crte_ sortit de la
-mer ge pour se fixer dans celle o nous la plaons.
-
-Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette
-nation vaine en se rpandant dans le monde, y clbra partout _la
-guerre de Troie_ et _les voyages des hros errans_ aprs sa
-destruction, des hros grecs, tels que Mnlas, Diomde, Ulysse, et
-des hros troyens, tels que Antenor, Capys, ne. Les Grecs ayant
-retrouv dans toutes les contres du monde un _caractre de fondateurs
-des socits_ analogue celui de leur _Hercule de Thbes_, ils
-placrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre
-qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre
-chose que de la gloire. Varron compte environ quarante _Hercules_, et
-il affirme que celui des Latins s'appelait _Dius Fidius_; les
-gyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur _Jupiter
-Ammon_ tait le plus ancien des _Jupiter_, et que les _Hercules_ des
-autres nations avaient pris leur nom de l'_Hercule gyptien_. Les
-Grecs observrent encore qu'il y avait eu partout un _caractre
-potique de bergers parlant en vers_; chez eux c'tait _vandre
-l'arcadien_; vandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le
-_Latium_, o il donna l'hospitalit l'_Hercule grec_, son
-compatriote, et prit pour femme _Carmenta_, ainsi nomme de _carmina_,
-_vers_; elle trouva chez les Latins _les lettres_, c'est--dire, les
-_formes_ des sons articuls qui sont la _matire_ des vers. Enfin ce
-qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs
-observrent ces _caractres potiques_ dans le Latium, en mme temps
-qu'ils trouvrent leurs _Curtes_ rpandus dans la _Saturnie_,
-c'est--dire dans l'ancienne Italie, dans la Crte et dans l'Asie.
-
-Mais comme ces mots et ces ides passrent des _Grecs_ aux _Latins_
-dans un temps o les nations, encore trs _sauvages_, taient _fermes
-aux trangers_[69-A], nous avons demand plus haut qu'on nous passt
-la conjecture suivante: _Il peut avoir exist sur le rivage du Latium
-une cit grecque, ensevelie depuis dans les tnbres de l'antiquit,
-laquelle aurait donn aux Latins les lettres de l'alphabet._ Tacite
-nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables _aux
-plus anciennes_ des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins
-ont reu l'alphabet grec de ces _Grecs du Latium_, et non de la grande
-Grce, encore moins de la Grce proprement dite; car s'il en et t
-ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de
-Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis _des plus
-modernes_, et non pas _des anciennes_.
-
-Les noms d'_Hercule_, d'_vandre_ et d'_ne_ passrent donc de la
-Grce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons
-_dans les moeurs et le caractre des nations_: 1 les peuples
-encore barbares sont attachs aux coutumes de leur pays, mais
-mesure qu'ils commencent se civiliser, ils prennent du got pour
-_les faons de parler des trangers_, comme pour leurs marchandises et
-leurs manires; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changrent
-leur _Dius Fidius_ pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national
-_Medius Fidius_ pour _Mehercule_, _Mecastor_, _Edepol_. 2 La vanit
-des nations, nous l'avons souvent rpt, les porte se donner
-l'_illustration d'une origine trangre_, surtout lorsque les
-traditions de leurs ges barbares semblent favoriser cette croyance;
-ainsi, au moyen ge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fond
-par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam rgna en Germanie;
-ainsi les Latins mconnurent sans peine leur vritable fondateur, pour
-lui substituer _Hercule_, fondateur de la socit chez les Grecs, et
-changrent le _caractre de leurs bergers-potes_ pour celui de
-l'_Arcadien vandre_. 3 Lorsque les nations remarquent des _choses
-trangres_, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur
-langue, _elles ont_ ncessairement _recours aux mots des langues
-trangres_. 4 Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire
-d'un sujet les qualits qui lui sont propres, _nomment les sujets pour
-dsigner les qualits_, c'est ce que prouvent d'une manire certaine
-plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce
-que c'tait que _luxe_; lorsqu'ils l'eurent observ dans les
-Tarentins, ils dirent _un Tarentin_ pour _un homme parfum_. Ils ne
-savaient ce que c'tait que _stratagme militaire_; lorsqu'ils
-l'eurent observ dans les Carthaginois, ils appelrent les stratagmes
-_punicas artes_, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient
-point l'ide du _faste_; lorsqu'ils le remarqurent dans les Capouans,
-ils dirent _supercilium campanicum_, pour _fastueux_, _superbe_. C'est
-de cette manire que Numa et Ancus furent _Sabins_; les Sabins tant
-remarquables par leur pit, les Romains dirent _Sabin_, faute de
-pouvoir exprimer _religieux_. Servius Tullius fut _Grec_ dans le
-langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire _habile et
-rus_.
-
-Peut-tre doit-on comprendre de cette manire les _Arcadiens
-d'vandre_, et les _Phrygiens d'ne_. Comment des _bergers_, qui ne
-savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie,
-contre toute mditerrane de la Grce, pour tenter une si longue
-navigation et pntrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute
-tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique,
-quelque fondement de vrit..... Ce sont les Grecs qui, chantant par
-tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs hros,
-_ont fait d'ne le fondateur de la nation romaine_, tandis que, selon
-Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il
-ne sortit jamais de Troie, et qu'Homre, dont l'autorit a plus de
-poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trne sa
-postrit. Cette fable, invente par la vanit des Grecs et adopte
-par celle des Romains, ne put natre qu'_au temps de la guerre de
-Pyrrhus_, poque laquelle les Romains commencrent accueillir ce
-qui venait de la Grce.
-
-Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une
-cit grecque qui, vaincue par les Romains, fut dtruite en vertu du
-droit hroque des nations barbares, que les vaincus furent reus
-Rome dans la classe des plbiens, et que, dans le langage potique,
-on appela dans la suite _Arcadiens_ ceux d'entre les vaincus qui
-avaient d'abord err dans les forts, _Phrygiens_ ceux qui avaient
-err sur mer.]
-
-[Note 69-A: Tite-Live assure qu' l'poque de Servius Tullius, le
-nom si clbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone Rome
-travers tant de nations spares par la diversit de leurs langues et
-de leurs moeurs. (_Vico_).]
-
-[Note 70: La _gographie_ comprenant la _nomenclature_ et la
-_chorographie_ ou description des lieux, principalement des cits, il
-nous reste la considrer sous ce double aspect pour achever ce que
-nous avions dire de la _sagesse potique_.
-
-Nous avons remarqu plus haut que les _cits hroques_ furent fondes
-par la Providence dans des lieux d'une forte position, dsigns par
-les Latins, dans la langue sacre de leur ge divin, par le nom
-d'_Ara_, ou bien d'_Arces_ (de l, au moyen ge, l'italien _rocche_,
-et ensuite _castella_ pour _seigneuries_). Ce nom d'_Ara_ dut
-s'tendre tout le pays dpendant de chaque cit hroque, lequel
-s'appelait aussi _Ager_, lorsqu'on le considrait sous le rapport des
-limites communes avec les cits trangres, et _territorium_ sous le
-rapport de la juridiction de la cit sur les citoyens. Il y a sur ce
-sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui o il dcrit
-l'_Ara maxima_ d'Hercule Rome: _Igitur foro boario, ubi oeneum
-bovis simulacrum adspicimus, quia id genus animalium aratro subditur,
-sulcus designandi oppidi captus, ut magnam Herculis aram
-complecteretur, ara Herculis erat._ Joignez-y le passage curieux o
-Salluste parle de la fameuse _Ara_ des frres Philnes, qui servait de
-limites l'empire carthaginois et la Cyrnaque. Toute l'ancienne
-gographie est pleine de semblables _ar_; et pour commencer par
-l'Asie, Cellarius observe que toutes les cits de la Syrie prenaient
-le nom d'_Are_, avant ou aprs leurs noms particuliers; ce qui faisait
-donner la Syrie elle-mme celui d'_Aramea_ ou _Aramia_. Dans la
-Grce, Thse fonda la cit d'Athnes en rigeant le fameux _autel des
-malheureux_. Sans doute il comprenait avec raison sous cette
-dnomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour chapper
-aux rixes continuelles de l'tat bestial, cherchaient un asile dans
-les lieux forts occups par les premires socits, faibles qu'ils
-taient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la
-civilisation assurait dj aux hommes runis par la religion.
-
-Les Grecs prenaient encore [Grec: ara] dans le sens de _voeu_,
-_action de dvouer_, parce que les premires victimes _saturni
-hosti_, les premiers [Grec: anathmata], _diris devoti_, furent
-immols sur les premires _Ar_, dans le sens o nous prenons ce mot.
-Ces premires victimes furent les hommes encore sauvages qui osrent
-poursuivre sur les terres laboures par les forts, les faibles qui s'y
-rfugiaient (_campare_ en italien, du latin _campus_, pour _se
-sauver_). Ils y taient consacrs _Vesta_ et immols. Les Latins en
-ont conserv _supplicium_, dans les deux sens de _supplice_ et de
-_sacrifice_. En cela la langue grecque rpond la langue latine:
-[Grec: ara], _voeu_, _action de dvouer_ veut dire aussi _noxa_, la
-personne ou la chose coupable, et de plus _dir_, les Furies. Les
-premiers coupables qu'on dvoua, _prim nox_, taient consacrs aux
-Furies, et ensuite sacrifis sur les premires _ar_ dont nous avons
-parl. Le mot _hara_ dut signifier chez les anciens Latins, non pas le
-lieu o l'on lve les troupeaux, mais la _victime_, d'o vint
-certainement _haruspex_, celui qui tire les prsages de l'examen des
-entrailles des victimes immoles devant les autels.
-
-D'aprs ce que nous avons vu relativement l'_Ara maxima_ d'Hercule,
-c'est sur une _ara_ semblable celle de Thse que Romulus dut fonder
-Rome, en ouvrant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent
-d'un bois sacr, _lucus_, sans faire mention d'un autel, _ara_, lev
-dans ce bois quelque divinit. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en
-gnral que les asiles furent le moyen employ d'ordinaire par les
-anciens fondateurs des villes, _vetus urbes condentium consilium_, il
-nous indique la raison pour laquelle on trouve dans l'ancienne
-gographie tant de cits avec le nom d'_Ar_. Nous avons parl de
-l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de mme en Europe, particulirement
-en Grce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne
-en Germanie l'_Ara Ubiorum_. De nos jours on donne ce nom en
-Transilvanie plusieurs cits.
-
-C'est aussi de ce mot _Ara_, prononc et entendu d'une manire si
-uniforme par tant de nations spares par les temps, les lieux et les
-usages, que les Latins durent tirer le mot _aratrum_, charrue, dont la
-courbure se disait _urbs_ (le sens le plus ordinaire de ce mot est
-celui de _ville_); du mme mot vinrent enfin _arx_, forteresse,
-_arceo_, repousser (_ager arcifinius_, chez les auteurs qui ont crit
-_sur les limites des champs_), et _arma_, _arcus_, armes, arc; c'tait
-une ide bien sage de faire ainsi consister le courage arrter et
-repousser l'injustice. [Grec: Ars], _Mars_ vint sans doute de la
-dfense des _ar_. (_Vico_).]
-
-
-
-
-CONCLUSION DE CE LIVRE.
-
-
-Nous avons dmontr que la SAGESSE POTIQUE mrite deux magnifiques
-loges, dont l'un lui a t constamment attribu. I. C'est elle qui
-_fonda l'humanit chez les Gentils_, gloire que la vanit des nations
-et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutt enleve. II.
-L'autre gloire lui a t attribue jusqu' nous par une tradition
-vulgaire; c'est que la _sagesse antique_, par une mme inspiration,
-_rendait ses sages galement grands comme philosophes, comme
-lgislateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et potes_.
-Voil pourquoi elle a t tant regrette; cependant, dans la ralit,
-elle ne fit que les _baucher_, tels que nous les avons trouvs dans
-les fables; ces germes fconds nous ont laiss voir dans
-l'imperfection de sa forme primitive la _science_ de rflexion, la
-science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire
-en effet que dans les _fables_, _l'instinct_ de l'humanit avait
-marqu d'avance les principes de la science moderne, que les
-_mditations_ des savans ont depuis claire par des _raisonnemens_,
-et rsume dans des _maximes_. Nous pouvons conclure par le principe
-dont la dmonstration tait l'objet de ce livre: _Les potes
-thologiens furent le sens, les philosophes furent l_'intelligence
-_de la sagesse humaine_.
-
-
-
-
-LIVRE TROISIME.
-
-DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.
-
-
-ARGUMENT.
-
-_Ce livre n'est qu'un appendice du prcdent. C'est une application de
-la mthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme,
-celui qu'on a regard comme le fondateur de la civilisation grecque,
-et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver:_
-1 _qu'Homre n'a pas t philosophe;_ 2 _qu'il a vcu pendant plus
-de quatre sicles;_ 3 _que toutes les villes de la Grce ont eu
-raison de le revendiquer pour citoyen;_ 4 _qu'il a t, par
-consquent, non pas un individu, mais un tre collectif, un_ symbole
-du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.
-
-
-_Chapitre I._ DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON ATTRIBUE HOMRE.
-_La force et l'originalit avec lesquelles il a peint des moeurs
-barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses hros. Un
-philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si navement de telles
-moeurs._
-
-
-_Chapitre II._ DE LA PATRIE D'HOMRE. _Vico conjecture que l'auteur ou
-les auteurs de l'Odysse eurent pour patrie les contres occidentales
-de la Grce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque
-revendiqua Homre pour citoyen, parce qu'elle reconnaissait
-quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odysse._
-
-
-_Chapitre III._ DU TEMPS O VCUT HOMRE. _Un grand nombre de passages
-indiquent des poques de civilisation trs diverses, et portent
-croire que les deux pomes ont t travaills par plusieurs mains, et
-continus pendant plusieurs ges._
-
-
-_Chapitre IV._ POURQUOI LE GNIE D'HOMRE DANS LA POSIE HROQUE NE
-PEUT JAMAIS TRE GAL. _C'est que les caractres des hros qu'il a
-peints ne se rapportent pas des tres individuels, mais sont plutt
-des symboles populaires de chaque caractre moral. Observations sur la
-comdie et la tragdie._
-
-
-_Chapitres V et VI._ OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES ET PHILOLOGIQUES,
-_qui doivent servir la dcouverte du vritable Homre. La plupart
-des observations philosophiques rentrent dans ce qui a t dit au
-second livre, sur l'origine de la posie._
-
-
-_Chapitre VII._ . _I._ DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.--. _II._
-_Tout ce qui tait absurde et invraisemblable dans l'Homre que l'on
-s'est figur jusqu'ici, devient dans notre Homre convenance et
-ncessit._--. _III._ _On doit trouver dans les pomes d'Homre les
-deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens,
-considr chez les Grecs._
-
-
-_Appendice._ HISTOIRE RAISONNE DES POTES DRAMATIQUES ET LYRIQUES.
-_Trois ges dans la posie lyrique, comme dans la tragdie._
-
-
-
-
-LIVRE TROISIME.
-
-DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.
-
-
-Avoir dmontr, comme nous l'avons fait dans le livre prcdent, que
-la _sagesse potique_ fut la _sagesse vulgaire_ des peuples grecs,
-d'abord _potes thologiens_, et ensuite _hroques_, c'est avoir
-prouv d'une manire implicite la mme vrit relativement la
-_sagesse d'Homre_. Mais Platon prtend au contraire qu'Homre possda
-_la sagesse rflchie_ (_riposta_) _des ges civiliss_; et il a t
-suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spcialement par
-Plutarque, qui a consacr ce sujet un livre tout entier. Ce prjug
-est trop profondment enracin dans les esprits, pour qu'il ne soit
-pas ncessaire d'examiner particulirement _si Homre a jamais t
-philosophe_. Longin avait cherch rsoudre ce problme dans un
-ouvrage dont fait mention Diogne Larce dans la vie de Pyrrhon.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUE HOMRE.
-
-
-Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'_Homre a d suivre
-les sentimens vulgaires_, et par consquent _les moeurs vulgaires de
-ses contemporains_ encore barbares; de tels sentimens, de telles
-moeurs fournissent la posie les sujets qui lui sont propres.
-Passons-lui donc d'avoir prsent _la force_ comme la mesure de la
-grandeur des dieux; laissons Jupiter dmontrer, par la force avec
-laquelle il enlverait _la grande chane_ de la fable, qu'il est _le
-roi des dieux et des hommes_; laissons _Diomde, second par Minerve,
-blesser Vnus et Mars_; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un
-pareil systme; laissons Minerve, dans le combat des dieux,
-_dpouiller Vnus et frapper Mars d'un coup de pierre_, ce qui peut
-faire juger si elle tait la desse de la philosophie dans la croyance
-vulgaire; passons encore au pote de nous avoir rappel fidlement
-l'usage d'_empoisonner les flches_[71], comme le fait le
-hros de l'Odysse, qui va exprs Ephyre pour y trouver des herbes
-vnneuses; l'usage enfin de _ne point ensevelir les ennemis tus dans
-les combats_, mais de les laisser _pour tre la pture des chiens et
-des vautours_.
-
-[Note 71: Usage barbare dont les nations se seraient constamment
-abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont crit sur le droit
-des gens, et qui pourtant tait alors pratiqu par ces Grecs auxquels
-on attribue la gloire d'avoir rpandu la civilisation dans le monde.
-(_Vico_).]
-
-Cependant, la fin de la posie _tant d'adoucir la frocit du
-vulgaire_, de l'esprit duquel les potes disposent en matres, _il
-n'tait point d'un homme sage_ d'inspirer au vulgaire de l'admiration
-pour des _sentimens et des coutumes si barbares_, et de le confirmer
-dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait les
-voir si bien peints. _Il n'tait point d'un homme sage_ d'amuser le
-peuple _grossier_, de la _grossiret_ des hros et des dieux. Mars,
-en combattant Minerve, l'appelle [Grec: kunomua] (_musca canina_);
-Minerve donne un coup de poing Diane; Achille et Agamemnon, le
-premier des hros et le roi des rois, se donnent l'pithte de
-_chien_, et se traitent comme le feraient peine des valets de
-comdie.
-
-Comment appeler autrement que _sottise_ la prtendue _sagesse_ du
-gnral en chef Agamemnon, qui a besoin d'tre forc par Achille
-restituer Chrysis au prtre d'Apollon, son pre, tandis que le dieu,
-pour venger Chrysis, ravage l'arme des Grecs par une peste cruelle?
-Ensuite le roi des rois, se regardant comme outrag, croit rtablir
-son honneur en dployant une _justice_ digne de la _sagesse_
-qu'il a montre. Il enlve Brisis Achille, sans doute afin que ce
-hros, _qui portait avec lui le destin de Troie_, s'loigne avec ses
-guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector gorge le reste des Grecs que
-la peste a pu pargner.... Voil pourtant le pote qu'on a jusqu'ici
-regard comme le _fondateur de la civilisation des Grecs_, comme
-l'_auteur de la politesse de leurs moeurs_. C'est du rcit que nous
-venons de faire qu'il dduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs
-sont un tel capitaine, un tel hros! Voil le pote _incomparable dans
-la conception des caractres potiques!_ Sans doute il mrite cet
-loge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses
-caractres les plus sublimes choquent en tout les ides d'un ge
-civilis, mais ils sont _pleins de convenance_, si on les rapporte
-la nature _hroque_ des hommes _passionns et irritables_ qu'il a
-voulu peindre.
-
-Si Homre est un _sage_, un _philosophe_, que dire de la passion de
-ses hros pour le _vin_? Sont-ils affligs, leur consolation c'est de
-s'_enivrer_, comme fait particulirement le sage Ulysse. Scaliger
-s'indigne de voir toutes ces _comparaisons tires des objets les plus
-sauvages, de la nature la plus farouche_. Admettons cependant
-qu'Homre a t forc de les choisir ainsi pour se faire mieux
-entendre du vulgaire, alors si _farouche_ et si _sauvage_; cependant
-le bonheur mme de ces comparaisons, leur mrite incomparable,
-n'indique pas certainement un esprit _adouci_ et _humanis
-par la philosophie_. Celui en qui les leons des _philosophes_
-auraient dvelopp les sentimens de l'_humanit_ et de la _piti_
-n'aurait pas eu non plus ce _style si fier et d'un effet si terrible_
-avec lequel il dcrit dans toute la varit de leurs accidens, les
-plus sanglans _combats_, avec lequel il diversifie de cent manires
-bizarres les tableaux de _meurtre_ qui font la sublimit de l'Iliade.
-La _constance d'me_ que donne et assure l'tude de la _sagesse
-philosophique_ pouvait-elle lui permettre de supposer tant de
-_lgret_, tant de _mobilit_ dans les dieux et les hros; de montrer
-les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble un
-calme subit; les autres, dans l'accs de la plus violente colre, se
-rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au
-contraire, navrs de douleur, oubliant tout--coup leurs maux, et
-s'abandonnant la joie, la premire distraction agrable, comme le
-sage Ulysse au banquet d'Alcinos; d'autres enfin, d'abord calmes et
-tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur
-dplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a
-prononce. Ainsi Achille reoit dans sa tente l'infortun Priam, qui
-est venu seul pendant la nuit travers le camp des Grecs,
-pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet sa table, et pour un
-mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille
-oublie les saintes lois de l'hospitalit, les droits d'une confiance
-gnreuse, le respect d l'ge et au malheur; et dans le transport
-d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie.
-Le mme Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en
-faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les
-Grecs massacrs indignement par Hector, que pour venger le
-ressentiment particulier que lui inspire contre Pris la mort de
-Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlvement de
-Brisis; il faut que la belle et malheureuse Polixne soit immole sur
-son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres
-altres de vengeance.
-
-[Note 72: Au moyen ge, dont l'_Homre toscan_ (Dante) n'a chant
-que des _faits rels_, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains
-l'oppression dans laquelle ils taient tenus par les nobles, fut
-interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie
-de Rienzi par un auteur contemporain nous reprsente au naturel les
-_moeurs hroques_ de la Grce, telles qu'elles sont peintes dans
-Homre. (_Vico_). _Voy._ dans la note du discours le jugement sur
-Dante.]
-
-Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut gure comprendre comment _un
-esprit grave, un philosophe habitu combiner ses ides d'une manire
-raisonnable_, se serait occup imaginer ces contes de vieilles, bons
-pour amuser les enfans, et dont Homre a rempli l'Odysse.
-
-Ces moeurs _sauvages_ et _grossires_, _fires_ et _farouches_, ces
-caractres _draisonnables_ et _draisonnablement obstins_, quoique
-souvent _d'une mobilit et d'une lgret puriles_, ne pouvaient
-appartenir, comme nous l'avons dmontr (LIVRE II, _Corollaires de la
-nature hroque_), qu' des hommes _faibles d'esprit_ comme
-des enfans, _dous d'une imagination vive_ comme celle des femmes,
-_emports dans leurs passions_ comme les jeunes gens les plus violens.
-Il faut donc refuser Homre toute _sagesse philosophique_.
-
-Voil l'origine des _doutes_ qui nous forcent de rechercher quel fut
-le VRITABLE HOMRE.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-DE LA PATRIE D'HOMRE.
-
-
-Presque toutes les cits de la Grce se disputrent la gloire d'avoir
-donn le jour Homre. Plusieurs auteurs ont mme cherch sa patrie
-dans l'Italie, et Lon Allacci (_de Patri Homeri_) s'est donn une
-peine inutile pour la dterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point
-d'crivain plus ancien qu'Homre, comme Josephe le soutient contre
-Appion le grammairien, si les crivains que nous pourrions consulter
-ne sont venus que long-temps aprs lui, il faut bien que nous
-employions notre _critique mtaphysique_ trouver dans Homre
-lui-mme et son sicle et sa patrie, en le considrant moins comme
-_auteur de livre_, que comme _auteur_ ou fondateur de _nation_; et en
-effet, il a t considr comme le fondateur de la civilisation
-grecque.
-
-L'_auteur de l'Odysse_ naquit sans doute dans les parties
-occidentales de la Grce, en tirant vers le midi. Un passage prcieux
-justifie cette conjecture: Alcinos, roi de l'le des Phaciens,
-maintenant Corfou, offre Ulysse un vaisseau bien quip,
-pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets,
-_experts dans la marine, seraient en tat, s'il le fallait, de le
-conduire jusqu'en Eube_; c'tait, au rapport de ceux que le hasard y
-avait conduits, la contre la plus lointaine, la Thul du monde grec
-(_ultima Thul_). L'Homre de l'Odysse qui avait une telle ide de
-l'Eube, ne fut pas sans doute le mme que celui de l'Iliade, car
-l'Eube n'est pas trs loigne de Troie et de l'Asie-Mineure, _o
-naquit sans doute le dernier_.
-
-On lit dans Snque, que c'tait une question clbre que dbattaient
-les grammairiens grecs, de savoir si _l'Iliade et l'Odysse taient du
-mme auteur_.
-
-Si les villes grecques se disputrent l'honneur d'avoir produit
-Homre, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odysse
-_ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires_. Cette observation
-nous servira _dcouvrir_ le VRITABLE HOMRE.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-DU TEMPS O VCUT HOMRE.
-
-
-L'ge d'Homre nous est indiqu par les remarques suivantes, tires de
-ses pomes:--1. Aux funrailles de Patrocle, Achille donne tous les
-_jeux_ que la Grce civilise clbrait Olympie.--2. L'_art de
-fondre_ des bas reliefs et de _graver_ les mtaux tait dj invent,
-comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La
-_peinture_ n'tait pas encore trouve, ce qui s'explique
-naturellement: _l'art du fondeur_ abstrait les superficies, mais il en
-conserve une partie par le relief; _l'art du graveur_ ou _ciseleur_ en
-fait autant dans un sens oppos; mais la _peinture_ abstrait les
-superficies d'une manire absolue; c'est, dans les arts du dessin, le
-dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homre ni Mose ne font
-mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquit!--3. Les dlicieux
-_jardins_ d'Alcinos, la magnificence de son _palais_, la somptuosit
-de sa _table_, prouvent que les Grecs admiraient dj le luxe et le
-faste.--4. Les Phniciens portaient dj sur les ctes de la
-Grce l'_ivoire_, la _pourpre_ et cet _encens_ d'Arabie dont la grotte
-de Vnus exhale le parfum; en outre, du lin ou _byssus_ le plus fin,
-de riches _vtemens_. Parmi les prsens offerts Pnlope par ses
-amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingnieux travail
-ferait honneur au luxe recherch des temps modernes[73].--5. Le char
-sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de _cdre_; l'antre de
-Calypso en exhala l'agrable odeur. Cette dlicatesse de bon got fut
-ignore des Romains aux poques o les Nron et les Hliogabale
-aimaient anantir les choses les plus prcieuses, comme par une
-sorte de fureur.--6. Descriptions des _bains_ voluptueux de Circ.--7.
-Les _jeunes esclaves_ des amans de Pnlope, avec leur beaut, leurs
-grces et leurs blondes chevelures, nous sont reprsents tels que les
-recherche la dlicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur
-_chevelure_ comme les femmes; Hector et Diomde en font un reproche
-Pris.--9. Homre nous montre toujours ses hros se nourrissant de
-_chair rtie_, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande
-le moins d'apprt, puisqu'il suffit de braises pour la prparer[74].
-Les _viandes bouillies_ ne durent venir qu'ensuite, car elles
-exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trpied; Virgile
-nourrit ses hros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rtir
-avec des broches. Enfin vinrent les _alimens assaisonns_.--Homre
-nous prsente comme l'aliment le plus dlicat des hros, _la farine
-mle de fromage et de miel_; mais il tire de la _pche_ deux de ses
-comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les
-habits de l'indigence, demande l'aumne l'un des amans de Pnlope,
-il lui dit que _les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans
-des mers abondantes en poissons qui font les dlices des
-festins_.--10. Les _hros_ contractent mariage avec des _trangres_;
-les _btards succdent_ au trne; observation importante qui
-prouverait qu'Homre a paru l'poque o le _droit hroque_ tombait
-en dsutude dans la Grce, pour faire place la _libert populaire_.
-
-[Note 73:
-
- . . . . . . [Grec: megan perikallea peplon
- poikilon en d'ar' esan peronai duo kaidecha pasai
- chruseiai, klisin eugnamptois araroiai]. Od. [Grec: Sigma].]
-
-[Note 74: L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains
-appelrent toujours _prosficia_ les chairs des victimes rties sur les
-autels que l'on partageait entre les convives; dans la suite les
-victimes, comme les viandes profanes, furent rties avec des broches.
-Lorsqu'Achille reoit Priam sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite
-Patrocle le rtit, prpare la table, et sert le pain dans des
-corbeilles; les hros ne clbraient point de banquets qui ne fussent
-des sacrifices, o ils taient eux-mmes les prtres. Les Latins en
-conservrent _epul_, banquets somptueux, le plus souvent donns par
-les grands; _epulum_, repas donn au peuple par la rpublique;
-_epulones_, prtres qui prenaient part au repas sacr. Agamemnon tue
-lui-mme les deux agneaux dont le sang doit consacrer le trait fait
-avec Priam; tant on attachait alors une ide magnifique une action
-qui nous semble maintenant celle d'un boucher! (_Vico_).]
-
-En runissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart
-dans l'Odysse, ouvrage de la vieillesse d'Homre au sentiment de
-Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'ge d'Homre
-_long-temps aprs la guerre de Troie_, une distance de
-quatre sicles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous
-pourrions mme le rapprocher encore, car Homre parle de l'gypte, et
-l'on dit que Psammtique, dont le rgne est postrieur celui de
-Numa, fut le premier roi d'gypte qui ouvrit cette contre aux Grecs;
-mais une foule de passages de l'Odysse montrent que la Grce tait
-depuis long-temps ouverte aux marchands phniciens, dont les Grecs
-aimaient dj les rcits non moins que les marchandises, -peu-prs
-comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il
-n'est donc point contradictoire qu'Homre n'ait pas vu l'gypte, et
-qu'il raconte tant de choses de l'gypte et de la Lybie, de la
-Phnicie et de l'Asie en gnral, de l'Italie et de la Sicile, d'aprs
-les rapports que les Phniciens en faisaient aux Grecs.
-
-Il n'est pas si facile d'accorder _cette recherche et cette
-dlicatesse dans la manire de vivre_, que nous observions
-tout--l'heure, avec les _moeurs sauvages et froces_ qu'il attribue
- ses hros, particulirement dans l'Iliade. Dans l'impuissance
-d'accorder ainsi la douceur et la frocit, _ne placidis coeant
-immitia_, on est tent de croire que les deux pomes ont t
-travaills par plusieurs mains, et continus pendant plusieurs ges.
-Nouveau pas que nous faisons dans la _recherche du_ VRITABLE HOMRE.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-POURQUOI LE GNIE D'HOMRE DANS LA POSIE HROQUE NE PEUT JAMAIS TRE
-GAL. OBSERVATIONS SUR LA COMDIE ET LA TRAGDIE.
-
-
-L'absence _de toute philosophie_ que nous avons remarque dans Homre,
-et nos _dcouvertes sur sa patrie et sur l'ge_ o il a vcu, nous
-font souponner fortement qu'il pourrait bien n'avoir t qu'_un homme
-tout--fait vulgaire_. l'appui de ce soupon viennent deux
-observations.
-
-1. Horace, dans son Art potique, trouve qu'il est trop difficile
-d'imaginer de nouveaux _caractres_ aprs Homre, et conseille aux
-potes tragiques de les emprunter plutt l'Iliade (_Rectis iliacum
-carmen deducis in actus, Qum si....._). Il n'en est pas de mme pour
-la _comdie_: les caractres de la nouvelle comdie Athnes furent
-tous imagins par les potes du temps, auxquels une loi dfendait de
-jouer des personnages rels, et ils le furent avec tant de bonheur,
-que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supriorit
-des Grecs dans la comdie. (Quintilien).
-
-2. Homre, venu si long-temps avant les philosophes, les
-critiques et les auteurs d'_Arts potiques_, fut et reste encore _le
-plus sublime des potes_ dans le genre le plus sublime, _dans le genre
-hroque_; et la _tragdie_ qui naquit aprs fut toute _grossire_
-dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore.
-
-La premire de ces difficults et d suffire pour exciter les
-recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour
-engager tous les matres de l'_art potique_ chercher la raison de
-cette diffrence.... Cette raison ne peut se trouver que dans
-l'_origine de la posie_ (v. le livre prcdent), et consquemment
-dans la _dcouverte des caractres potiques_, qui font toute
-l'essence de la posie.
-
-1. L'ancienne comdie prenait des _sujets vritables_ pour les mettre
-sur la scne, tels qu'ils taient; ainsi ce misrable Aristophane joua
-Socrate sur le thtre, et prpara la ruine du plus vertueux des
-Grecs. La _nouvelle comdie peignit les moeurs des ges civiliss_,
-dont les philosophes de l'cole de Socrate avaient dj fait l'objet
-de leurs mditations; clairs par les _maximes_ dans lesquelles cette
-philosophie avait rsum toute la morale, Mnandre et les autres
-comiques grecs purent se former des _caractres idaux_, propres
-frapper l'attention du vulgaire, si docile aux _exemples_, tandis
-qu'il est si incapable de profiter des _maximes_.
-
-2. La _tragdie_, bien diffrente dans son objet, met sur la scne les
-_haines_, les _fureurs_, les _ressentimens_, les _vengeances hroques_,
-toutes passions des _natures sublimes_. Les sentimens, le langage, les
-actions qui leur sont appropris, ont, par leur violence et leur
-atrocit mme, quelque chose de _merveilleux_, et toutes ces choses sont
-au plus haut degr _conformes entre elles_, et _uniformes dans leurs
-sujets_. Or, ces tableaux passionns ne furent jamais faits avec plus
-d'avantage que par les Grecs des _temps hroques_, la fin desquels
-vint Homre..... Aristote dit avec raison dans sa Potique, qu'Homre
-est _un pote unique pour les fictions_. C'est que les _caractres
-potiques_ dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vrit,
-se rapportrent _ces genres crs par l'imagination_ (_generi
-fantastici_), dont nous avons parl dans la _mtaphysique potique_.
-chacun de ces _caractres_ les peuples grecs attachrent toutes les
-_ides particulires_ qu'on pouvait y rapporter, en considrant chaque
-caractre comme un genre. Au caractre d'Achille, dont la peinture est
-le principal sujet de l'Iliade, ils rapportrent toutes les qualits
-propres la _vertu hroque_, les sentimens, les moeurs qui rsultent
-de ces qualits, l'irritabilit, la colre implacable, la violence _qui
-s'arroge tout par les armes_ (Horace). Dans le caractre d'Ulysse,
-principal sujet de l'Odysse, ils firent entrer tous les traits
-distinctifs de la _sagesse hroque_, la prudence, la patience, la
-dissimulation, la duplicit, la fourberie, cette attention sauver
-l'exactitude du langage, sans gard la ralit des actions, qui fait
-que ceux qui coutent, se trompent eux-mmes. Ils attriburent ces
-deux _caractres_ les actions _particulires_ dont la clbrit pouvait
-assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les
-ranget dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux _caractres_, ouvrages
-d'une nation tout entire, devaient ncessairement prsenter dans leur
-conception une heureuse _uniformit_; c'est dans cette _uniformit_,
-d'accord avec le sens commun d'une nation entire, que consiste toute la
-_convenance_, toute la grce d'une fable. Crs par de si puissantes
-imaginations, ces caractres ne pouvaient tre que _sublimes_. De l
-deux lois ternelles en posie: d'aprs la premire, le _sublime
-potique_ doit toujours avoir quelque chose de _populaire_; en vertu de
-la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mmes les _caractres
-hroques_, ne peuvent observer leurs contemporains _civiliss_ [et par
-consquent si diffrens], sans leur transporter les ides qu'ils
-empruntent ces caractres si renomms.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR LA DCOUVERTE DU VRITABLE
-HOMRE.
-
-
-1. Rappelons d'abord cet axiome: _Les hommes sont ports naturellement
-consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des
-socits auxquelles ils appartiennent._--2. L'_histoire_ naquit d'abord,
-ensuite la _posie_. En effet, l'histoire est la simple _nonciation du
-vrai_, dont la posie est une _imitation exagre_. Castelvetro a aperu
-cette vrit, mais cet ingnieux crivain n'a pas su en profiter pour
-trouver la vritable _origine de la posie_; c'est qu'il fallait
-combiner ce principe avec le suivant:--3. Les _potes_ ayant
-certainement prcd les _historiens vulgaires_, la premire _histoire_
-dut tre la _potique_.--4. Les _fables_ furent leur origine des
-rcits vritables et d'un caractre srieux, et ([Grec: mythos] _fable_,
-a t dfinie par _vera narratio_). Les fables naquirent, pour la
-plupart, _bizarres_, et devinrent successivement _moins appropries_
-leurs sujets primitifs, _altres, invraisemblables, obscures, d'un
-effet choquant_ et surprenant, enfin _incroyables_; voil les sept
-sources de la difficult des fables.--5. Nous avons vu dans le second
-livre comment Homre reut les fables dj _altres_ et
-_corrompues_.--6. Les _caractres potiques_, qui sont l'essence des
-_fables_, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes,
-incapables d'_abstraire du sujet ses formes et ses proprits_; en
-consquence, nous trouvons dans ces _caractres_ une _manire de penser
-commande par la nature aux nations entires_, l'poque de leur plus
-profonde barbarie.--C'est le propre des barbares d'agrandir et d'tendre
-toujours les _ides particulires_. _Les esprits borns_, dit Aristote
-dans sa Morale, _font une maxime_, une rgle gnrale, _de chaque ide
-particulire_. La raison doit en tre que l'esprit humain, infini de sa
-nature, tant resserr dans la grossiret de ses sens, ne peut exercer
-ses facults presque divines qu'en _tendant les ides particulires_
-par l'imagination. C'est pour cela peut-tre que dans les potes grecs
-et latins les images des dieux et des hros apparaissent toujours plus
-grandes que celles des hommes, et qu'aux sicles barbares du moyen ge,
-nous voyons dans les tableaux les figures du Pre, de Jsus-Christ et de
-la Vierge, d'une grandeur colossale.--7. La _rflexion_, dtourne de
-son usage naturel, est _mre du mensonge_ et de la fiction. Les barbares
-en sont dpourvus; aussi les premiers potes hroques des Latins
-chantrent des histoires vritables, c'est--dire les guerres de Rome.
-Quand la barbarie de l'antiquit reparut au moyen ge, les potes
-latins de cette poque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne
-chantrent que des faits rels. Les romanciers du mme temps
-s'imaginaient crire des histoires vritables, et le Boiardo, l'Arioste,
-ns dans un sicle clair par la philosophie, tirrent les sujets de
-leur pome de la chronique de l'archevque Turpin. C'est par l'effet de
-ce _dfaut de rflexion_, qui rend les barbares incapables de _feindre_,
-que Dante, tout profond qu'il tait dans la _sagesse philosophique_, a
-reprsent dans sa Divine Comdie, des personnages rels et des faits
-historiques. Il a donn son pome le titre de _comdie_, dans le sens
-de l'_ancienne comdie_ des Grecs, qui prenait pour sujet des
-personnages rels. Dante ressembla sous ce rapport l'Homre de
-l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis
-que l'Odysse est toute en rcits. Ptrarque, avec toute sa science, a
-pourtant chant dans un pome latin la seconde guerre punique; et dans
-ses posies italiennes, les _Triomphes_, o il prend le ton hroque, ne
-sont autre chose qu'un _recueil d'histoires_.--Une preuve frappante que
-les premires _fables_ furent des _histoires_, c'est que la _satire_
-attaquait non-seulement des personnes _relles_, mais les personnes les
-plus connues; que la _tragdie_ prenait pour sujets des _personnages de
-l'histoire potique_; que l'_ancienne comdie_ jouait sur la scne _des
-hommes_ clbres encore _vivans_. Enfin la _nouvelle comdie_, ne
-l'poque o les Grecs taient le plus capables de _rflexion_, _cra_
-des personnages tout d'_invention_; de mme, dans l'Italie moderne, la
-_nouvelle comdie_ ne reparut qu'au commencement de ce quinzime sicle,
-dj si clair. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un
-_personnage imaginaire_ pour sujet principal d'une tragdie. Le public
-moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opras dont les
-sujets sont tragiques, soient _historiques_ pour le fond; et s'il
-supporte les _sujets d'invention_ dans la comdie, c'est que ce sont des
-aventures particulires qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour
-cette raison l'on croit vritables.--8. D'aprs cette explication des
-_caractres potiques_, les allgories potiques qui y sont rattaches,
-ne doivent avoir qu'un sens relatif l'_histoire_ des premiers temps de
-la Grce.--9. De telles _histoires durent se conserver naturellement
-dans la mmoire_ des peuples, en vertu du premier principe observ au
-commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considrer
-comme reprsentant l'enfance de l'humanit, durent possder un degr
-merveilleux la facult de la _mmoire_, et sans doute il en fut ainsi
-par une volont expresse de la Providence; car, au temps d'Homre, et
-quelque temps encore aprs lui, l'criture vulgaire n'avait pas encore
-t trouve (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les
-peuples, qui cette poque taient pour ainsi dire tout _corps_ sans
-_rflexion_, furent tout _sentiment_ pour _sentir_ les particularits,
-toute _imagination_ pour les saisir et les agrandir, toute _invention_
-pour les rapporter aux genres que l'imagination avait crs (_generi
-fantastici_), enfin toute _mmoire_ pour les retenir. Ces facults
-appartiennent sans doute l'esprit, mais tirent du corps leur origine
-et leur vigueur. Chez les Latins, _mmoire_ est synonyme d'_imagination_
-(_memorabile_, imaginable, dans Trence); ils disent _comminisci_ pour
-feindre, imaginer; _commentum_ pour une _fiction_, et en italien
-_fantasia_ se prend de mme pour _ingegno_. La _mmoire_ rappelle les
-objets, l'_imagination_ en imite et en altre la forme relle, le
-_gnie_ ou facult d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme
-des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les _potes
-thologiens_ ont-ils appel la _mmoire_ la _mre des Muses_.--10. Les
-_potes_ furent donc sans doute les premiers _historiens_ des nations.
-Ceux qui ont cherch l'_origine de la posie_, depuis Aristote et
-Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les _histoires_ des
-nations paennes ont des commencemens _fabuleux_.--11. Il est impossible
-d'tre -la-fois et au mme degr _pote_ et _mtaphysicien sublimes_.
-C'est ce que prouve tout examen de la nature de la posie. La
-_mtaphysique_ dtache l'_me_ des _sens_; la _facult potique_ l'y
-plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la _mtaphysique_ s'lve aux
-_gnralits_, la _facult_ potique descend aux _particularits_.--12.
-En posie, l'art est inutile sans la nature: la potique, la critique,
-peuvent faire des esprits _cultivs_, mais non pas leur donner de la
-_grandeur_; la _dlicatesse_ est un talent pour les petites choses, et
-la _grandeur d'esprit_ les ddaigne naturellement. Le torrent imptueux
-peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entrane dans son
-cours des arbres et des rochers? _Excusons_ donc _les choses basses et
-grossires qui se trouvent dans Homre_.--13. Malgr ces dfauts, Homre
-n'en est pas moins _le pre, le prince de tous les potes sublimes_.
-Aristote trouve qu'il est impossible d'_galer les mensonges potiques
-d'Homre_; Horace dit _que ses caractres sont inimitables_; deux loges
-qui ont le mme sens.--Il semble s'lever jusqu'au ciel par le _sublime
-de la pense_; nous avons expliqu dj ce mrite d'Homre, LIVRE II,
-page 225.
-
-Joignez ces rflexions celles que nous avons faites un peu plus haut
-(pages 252-257), et qui prouvent -la-fois combien il est pote, et
-_combien peu il est philosophe_.--14. Les _inconvenances_, les
-_bizarreries_ qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de
-l'impuissance, de la _pauvret de la langue_ qui se formait alors. Le
-_langage_ se composait encore d'_images_, de _comparaisons_, faute de
-_genres_ et _d'espces qui pussent dfinir les choses avec proprit_;
-ce langage tait le produit naturel d'une _ncessit, commune des
-nations entires_.--C'tait encore une _ncessit_ que les premires
-nations parlassent _en vers hroques_ (LIVRE II, page 158).--15. De
-telles _fables_, de telles _penses_ et de telles _moeurs_, un tel
-_langage_ et de tels _vers_ s'appelrent galement _hroques_, furent
-_communs des peuples entiers_, et par consquent _aux individus_
-dont se composaient ces peuples.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT LA DCOUVERTE DE VRITABLE
-HOMRE.
-
-
-1. Nous avons dj dit plus haut que toutes les anciennes _histoires_
-profanes commencent par des _fables_; que les peuples barbares, sans
-communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et
-les Amricains, conservaient _en vers l'histoire_ de leurs premiers
-temps; que l'_histoire romaine_ particulirement fut d'abord crite
-par des _potes_, et qu'au moyen ge celle de l'Italie le fut aussi
-par des potes latins.--2. Manthon, grand _pontife_ d'gypte, avait
-donn l'_histoire_ des premiers ges de sa nation, crite en
-hiroglyphes, l'interprtation d'une sublime _thologie naturelle_;
-les _philosophes_ grecs donnrent une explication _philosophique_ aux
-_fables_ qui contenaient l'_histoire_ des ges les plus anciens de la
-Grce. Nous avons, dans le livre prcdent, tenu une marche
-tout--fait contraire: nous avons t aux _fables_ leurs sens
-_mystique_ ou _philosophique_ pour leur rendre leur vritable sens
-_historique_.--3. Dans l'Odysse, on veut louer quelqu'un d'avoir bien
-racont une _histoire_, et l'on dit qu'_il l'a raconte comme un
-chanteur_ ou _un musicien_. Ces _chanteurs_ n'taient sans doute
-autres que les _rapsodes_, ces hommes du peuple qui savaient
-chacun par coeur quelque morceau d'Homre, et conservaient ainsi
-dans leur mmoire ses pomes, qui n'taient point encore crits.
-(_Voy._ Josephe contre Appion.) Ils allaient isolment de ville en
-ville en chantant les vers d'Homre dans les ftes et dans les
-foires.--4. D'aprs l'tymologie, les _rapsodes_ (de [Grec:
-rhaptein], _coudre_, [Grec: das], _des chants_), ne faisaient que
-_coudre_, arranger les _chants_ qu'ils avaient recueillis, sans doute
-dans le peuple mme. Le mot _Homre_ prsente dans son tymologie un
-sens analogue, [Grec: homou], _ensemble_, [Grec: eirein], _lier_.
-[Grec: homros] signifie _rpondant_, parce que le _rpondant lie_
-ensemble le crancier et le dbiteur. Cette tymologie, applique
-l'Homre que l'on a conu jusqu'ici, est aussi loigne et aussi
-force qu'elle est convenable et facile relativement notre Homre,
-qui _liait_, _composait_, c'est--dire mettait ensemble _les
-fables_.--5. _Les Pisistratides divisrent et disposrent les pomes
-d'Homre en Iliade et en Odysse._ Ceci doit nous faire entendre que
-ces pomes n'taient auparavant qu'un amas confus de traditions
-potiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffre le style des
-deux pomes.--Les mmes Pisistratides ordonnrent qu' l'avenir ces
-pomes _seraient chants par les rapsodes_ dans la fte des
-Panathnes (Cicron, _De natur deorum_. Elien).--6. Mais les
-Pisistratides furent chasss d'Athnes peu de temps avant que les
-Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaant Homre au temps
-de Numa, comme nous l'avons fait, les _rapsodes conservrent
-long-temps encore ses pomes dans leur mmoire_. Cette tradition te
-tout crdit la prcdente, d'aprs laquelle les pomes d'Homre
-auraient t _corrigs, diviss et mis en ordre_ du temps des
-Pisistratides. Tout cela et suppos l'criture vulgaire, et si cette
-criture et exist ds cette poque, on n'aurait plus eu besoin de
-rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces pomes.[75]
-
-[Note 75: Rien n'indique qu'Hsiode qui laissa ses ouvrages crits
-ait t appris par coeur, comme Homre, par les rapsodes. Les
-chronologistes ont donc pris un soin puril en le plaant trente ans
-avant Homre, tandis qu'il dut venir aprs les Pisistratides.
-
-On pourrait cependant attaquer cette opinion en considrant Hsiode
-comme un de ces potes cycliques, qui chantrent toute l'_histoire
-fabuleuse_ des Grecs, depuis l'origine de leur thogonie jusqu'au
-retour d'Ulysse Itaque, et en les plaant dans la mme classe que
-les rapsodes homriques. Ces potes dont le nom vient de [Grec:
-kyklos], _cercle_, ne purent tre que des hommes du peuple qui, les
-jours de ftes, chantaient les fables la multitude rassemble en
-cercle autour d'eux. On les dsigne ordinairement eux-mmes par
-l'pithte de [Grec: kyklioi], [Grec: ekyklioi], et les recueils de
-leurs ouvrages par [Grec: kyklos epikos, kyklia ep, poima
-enkyklikon], ou simplement [Grec: kyklos]. Hsiode, considr comme
-un _pote cyclique_, qui raconte toutes les _fables relatives aux
-dieux_ de la Grce, aurait prcd Homre.
-
-Ce que nous disions d'abord d'Hsiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il
-laissa des ouvrages considrables crits, non en vers, mais en
-_prose_, et par consquent _incapables d'tre retenus par coeur_;
-nous le placerons au temps d'Hrodote. (_Vico_).]
-
-Ce qui achve de prouver qu'Homre est _antrieur l'usage de
-l'criture_, c'est qu'_il ne fait mention nulle part des lettres de
-l'alphabet_. La lettre crite par Prtus pour perdre Bellrophon, le
-fut, dit-il, _par des signes_, [Grec: smata].--7. Aristarque
-_corrigea_ les pomes d'Homre, et pourtant, sans parler de
-cette foule de _licences_ dans la mesure, on trouve encore dans la
-varit de ses dialectes, _ce mlange discordant d'expressions
-htrognes_, qui taient sans doute autant d'_idiotismes_ des divers
-peuples de la Grce.--8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la
-patrie et sur l'ge d'Homre. Longin, ne pouvant dissimuler la grande
-_diversit de style_ qui se trouve dans les deux pomes, prtend
-qu'_Homre fit l'Iliade lorsqu'il tait jeune encore, et qu'il composa
-l'Odysse dans sa vieillesse_. Sans doute la colre d'Achille lui
-semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du
-prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces
-particularits de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux
-circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui
-doit ter toute confiance la _Vie d'Homre_ qu'a compose Plutarque,
-et celle qu'on attribue souvent Hrodote, et dans laquelle
-l'auteur a rempli un volume de tant de dtails minutieux et de tant de
-belles aventures.--9. La tradition veut qu'Homre ait t _aveugle_,
-et qu'il ait tir de l son nom (c'tait le sens d'[Grec: Omros]
-dans le dialecte ionien). Homre lui-mme nous reprsente _toujours
-aveugles_ les potes qui chantent la table des grands; c'est un
-_aveugle_ qui parat au banquet d'Alcinos et celui des amans de
-Pnlope.--_Les aveugles ont une mmoire tonnante._--Enfin, selon la
-mme tradition, Homre tait _pauvre, et allait dans les marchs de la
-Grce en chantant ses pomes_.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-
-. I. DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.
-
-Ces observations philosophiques et philologiques nous portent croire
-qu'il en est d'_Homre_ comme de la _guerre de Troie_, qui fournit
-l'histoire une fameuse poque chronologique, et dont cependant les
-plus sages critiques rvoquent en doute la ralit. Certainement, s'il
-ne restait pas plus de traces d'_Homre_ que de la _guerre de Troie_,
-nous ne pourrions y voir, aprs tant de difficults, qu'_un tre
-idal_, et non pas un homme. Mais _ces deux pomes_ qui nous sont
-parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu' demi, et de
-dire qu'_Homre a t l'idal ou le_ caractre hroque _du peuple de
-la Grce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux_.
-
-
-. II. _Tout ce qui tait absurde et invraisemblable dans l'Homre que
-l'on s'est figur jusqu'ici, devient dans notre Homre convenance et
-ncessit._
-
---1. D'abord l'incertitude de la _patrie_ d'Homre nous oblige de dire
-que si les peuples de la Grce se disputrent l'honneur de lui avoir
-donn le jour, et le revendiqurent tous pour concitoyen,
-c'est qu'ils _taient eux-mmes Homre_.--S'il y a une telle diversit
-d'opinion sur l'poque o il a vcu, c'est qu'il vcut en effet dans
-la bouche et dans la mmoire des mmes peuples, depuis la guerre de
-Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante
-ans.--2. La _ccit_, la _pauvret_ d'Homre furent celles des
-rapsodes, qui, tant aveugles (d'o leur venait le nom d'[Grec:
-homroi]), avaient une plus forte mmoire. C'taient de pauvres gens
-qui gagnaient leur vie chanter par les villes les _pomes
-homriques_, dont ils taient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient
-partie des peuples qui y avaient consign leur histoire.--3. De cette
-manire, Homre composa l'Iliade _dans sa jeunesse_, c'est--dire dans
-celle de la Grce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions
-sublimes, d'orgueil, de colre et de vengeance. Ces sentimens sont
-ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la gnrosit; elle
-devait admirer Achille, le _hros de la force_. Homre dj _vieux_
-composa l'Odysse, lorsque les passions des Grecs commenaient tre
-refroidies par la rflexion, mre de la prudence. La Grce devait
-alors admirer Ulysse, le _hros de la sagesse_. Au temps de la
-jeunesse d'Homre, la fiert d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie
-d'Achille plaisaient aux peuples de la Grce. Lors de sa vieillesse,
-ils aimaient dj le luxe d'Alcinos, les dlices de Calypso, les
-volupts de Circ, les chants des Sirnes et les amusemens des amans
-de Pnlope. Comment en effet rapporter au mme ge des
-moeurs absolument opposes? Cette difficult a tellement frapp
-Platon, que, ne sachant comment la rsoudre, il prtend que dans les
-divins transports de l'enthousiasme potique, Homre put voir dans
-l'avenir ces moeurs effmines et dissolues. Mais n'est-ce pas
-attribuer le comble de l'imprudence celui qu'il nous prsente comme
-le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles
-moeurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner les imiter?
-Convenons plutt que l'auteur de l'Iliade dut prcder de long-temps
-celui de l'Odysse; que le premier, originaire du nord-est de la
-Grce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et
-que l'autre, n du ct de l'Orient et du Midi, clbre Ulysse qui
-rgnait dans ces contres.--4. Le caractre individuel d'Homre,
-disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve
-justifi de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et
-particulirement de la bassesse des penses, de la grossiret des
-moeurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences
-de versification, de la varit des dialectes qu'il emploie; enfin
-d'avoir lev les hommes la grandeur des dieux, et fait descendre
-les dieux au caractre d'hommes. Longin n'ose dfendre de telles
-fables qu'en les expliquant par des allgories philosophiques; c'est
-dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent
-assurer Homre la gloire d'avoir fond la civilisation
-grecque.--Toutes ces imperfections de la posie homrique que l'on a
-tant critiques rpondent autant de caractres des peuples
-grecs eux-mmes.--5. Nous assurons Homre le privilge d'avoir eu
-seul la puissance d'inventer les _mensonges potiques_ (Aristote),
-_les caractres hroques_ (Horace); le privilge d'une incomparable
-loquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de
-morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin
-le mrite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces
-qualits appartenaient l'ge hroque de la Grce. C'est le gnie de
-cet ge qui fit d'Homre un _pote_ incomparable. Dans un temps o la
-mmoire et l'imagination taient pleines de force, o la puissance
-d'invention tait si grande, il ne pouvait tre _philosophe_. Aussi ni
-la philosophie, ni la potique ou la critique, qui vinrent plus tard,
-n'ont pu jamais faire un pote qui approcht seulement d'Homre.--6.
-Grces notre dcouverte, Homre est assur dsormais des trois
-titres immortels qui lui ont t donns, d'avoir t le _fondateur de
-la civilisation grecque_, le _pre de tous les autres potes_, et la
-_source des diverses philosophies_ de la Grce. Aucun de ces trois
-titres ne convenait Homre, tel qu'on se l'tait figur jusqu'ici.
-Il ne pouvait tre regard comme le _fondateur de la civilisation
-grecque_, puisque, ds l'poque de Deucalion et Pyrrha, elle avait t
-fonde avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons
-dmontr en traitant de la _sagesse potique_ qui fut le principe de
-cette civilisation. Il ne pouvait tre regard comme le _pre
-des potes_, puisqu'avant lui avaient fleuri les _potes thologiens_,
-tels qu'Orphe, Amphion, Linus et Muse; les chronologistes y joignent
-Hsiode en le plaant trente ans avant Homre. Il fut mme devanc par
-plusieurs potes hroques, au rapport de Cicron (Brutus); Eusbe les
-nomme dans sa _prparation vanglique_; ce sont Philamon, Thmiride,
-Dmodocus, pimnide, Ariste, etc.--Enfin, on ne pouvait voir en lui
-la _source des diverses philosophies_ de la Grce, puisque nous avons
-dmontr dans le second Livre que les philosophes ne trouvrent point
-leurs doctrines dans les fables homriques, mais qu'ils les y
-rattachrent. La _sagesse potique_ avec ses fables fournit seulement
-aux philosophes l'occasion de mditer les plus hautes vrits de la
-mtaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilit de
-les expliquer.
-
-
-. III. _On doit trouver dans les pomes d'Homre les deux principales
-sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considr chez
-les Grecs._
-
-Aux loges que nous venons de donner Homre, ajoutons celui d'avoir
-t le _plus ancien historien du paganisme_, qui nous soit parvenu.
-Ses pomes sont comme _deux grands trsors o se trouvent conserves
-les moeurs des premiers ges de la Grce_. Mais le destin des
-_pomes d'Homre_ a t le mme que celui des _lois des douze tables_.
-On a rapport ces lois au lgislateur d'Athnes, d'o elles seraient
-passes Rome, et l'on n'y a point vu l'_histoire du droit
-naturel des peuples hroques du Latium_; on a cru que les _pomes
-d'Homre_ taient la cration du rare gnie d'un individu, et l'on n'y
-a pu dcouvrir l'_histoire du droit naturel des peuples hroques de
-la Grce_.
-
-
-
-
-APPENDICE.
-
-_Histoire raisonne des potes dramatiques et lyriques._
-
- Nous avons dj montr qu'antrieurement Homre il y avait eu
- trois ges de potes: celui des _potes thologiens_, dans les
- chants desquels les fables taient encore des histoires
- vritables et d'un caractre svre; celui des _potes
- hroques_, qui altrrent et corrompirent ces fables; enfin
- l'_ge d'Homre_, qui les reut altres et corrompues.
- Maintenant la mme _critique mtaphysique_ peut, en nous montrant
- la cours d'ides que suivirent les anciens peuples, jeter un jour
- tout nouveau sur l'_histoire des potes dramatiques et lyriques_.
-
- Cette histoire a t traite par les philologues avec bien de
- l'obscurit et de la confusion. Ils placent parmi les _lyriques_
- Amphion de Mthymne, pote trs ancien des temps hroques. Ils
- disent qu'il trouva le _dityrambe_, et aussi le _choeur_; qu'il
- introduisit des _satyres_ qui chantaient des vers; que le
- _dityrambe_ tait un _choeur_ qui dansait en rond, en chantant
- des vers en l'honneur de Bacchus. les entendre, le temps des
- _potes lyriques_ vit aussi fleurir des _potes tragiques_
- distingus, et Diogne Larce assure que la premire tragdie fut
- reprsente par le _choeur_ seulement. Ils disent encore
- qu'Eschyle fut le premier pote tragique, et Pausanias raconte
- qu'il reut de Bacchus l'ordre d'crire des tragdies; d'un autre
- ct, Horace qui dans son art potique commence traiter de la
- tragdie en parlant de la satyre, en attribue l'invention
- Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la premire satire
- sur des tombereaux. Aprs serait venu Sophocle, que Palmon a
- proclam l'_Homre des tragiques_; enfin la carrire et t
- ferme par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par
- excellence, [Grec: tragiktatos]. Ils placent dans le mme ge
- Aristophane, premier auteur de la _vieille comdie_, dont les
- _nues_ perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route
- de la nouvelle comdie que Mnandre suivit plus tard.
-
- Pour rsoudre ces difficults, il faut reconnatre qu'il y eut
- deux sortes de _potes tragiques_, et autant de _lyriques_. Les
- anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en
- l'honneur des dieux, analogues ceux que l'on attribue
- Homre, et crits aussi en vers hroques. Chez les Latins les
- premiers potes furent les auteurs des vers saliens, sorte
- d'hymnes chants dans les ftes des dieux par les prtres
- saliens. Ce dernier mot vient peut tre de _salire_, _saltare_
- danser, de mme que chez les Grecs le premier choeur avait t
- une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les
- hommes des premiers sicles qui taient essentiellement
- religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen ge, les
- prtres qui seuls alors taient lettrs, ne composrent d'autres
- posies que des hymnes.
-
- Lorsque l'ge hroque succda l'ge divin, on n'admira, on ne
- clbra que les exploits des hros. Alors parurent les potes
- lyriques semblables l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur
- sa lyre les _louanges des hros gui ne sont plus_[76]. Les
- nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait _melici_, ceux qui
- crivirent ce genre de vers que nous appelons _arie per musica_;
- le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir
- aprs l'iambique, qui lui-mme, ainsi que nous l'avons vu,
- succda l'hroque. Pindare vint au temps o la vertu grecque
- clatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un
- peuple admirateur; l chantaient les potes lyriques. De mme
- Horace parut l'poque de la plus haute splendeur de Rome; et
- chez les Italiens ce genre de posie n'a t connu qu' l'poque
- o les moeurs se sont adoucies et amollies.
-
-[Note 76: Amphion dut appartenir cette classe. Il fut en outre
-l'inventeur du dithyrambe, premire bauche de la tragdie crite en
-vers hroques (nous avons dmontr que ce vers fut le premier chez
-les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait t la premire
-satire; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace
-commence traiter de la tragdie. (_Vico_).]
-
- Quant aux _tragiques_ et aux _comiques_, on peut tracer ainsi la
- route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties
- diffrentes de la Grce, inventrent pendant la saison des
- vendanges[77] la _satire_, ou tragdie antique joue par des
- satyres. Dans cet ge de grossiret, le premier dguisement
- consista se couvrir de peaux de chvres[78] les jambes et les
- cuisses, se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et
- s'armer le front de cornes[79]. La tragdie dut commencer par un
- choeur de satyres; et la satire conserva pour caractre
- originaire la licence des injures et des insultes, _villanie_,
- parce que les villageois grossirement dguiss se tenaient sur
- les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la
- libert de dire de l toute sorte d'injures aux honntes gens,
- comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la _Campanie_
- appele proverbialement _le sjour de Bacchus_. Le mot _satyre_
- signifiaient originairement en latin, _mets composs de divers
- alimens_ (_Festus_).[80] Dans la satire dramatique, on voyait
- paratre, selon Horace, divers genres de personnages, hros et
- dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle
- resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers.
-
-[Note 77: Il peut tre vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la
-vendange, ait command Eschyle de composer des tragdies. (_Vico_).]
-
-[Note 78: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragdie a tir son
-nom de ce genre de dguisement, plutt que du bouc [Grec: Tragos],
-qu'on donnait en prix au vainqueur. (_Vico_).]
-
-[Note 79: C'est de l peut-tre que chez nous les vendangeurs sont
-encore appels vulgairement cornuti. (_Vico_).]
-
-[Note 80: _Lex per satyram_ signifiait une loi qui comprenait des
-matires diverses. (_Vico_).]
-
- Grces au gnie d'Eschyle, la _tragdie_ antique fit place la
- tragdie moyenne, et les choeurs de satyre aux choeurs
- d'hommes. La _tragdie moyenne_ dut tre l'origine de la _vieille
- comdie_, dans laquelle les grands personnages taient traduits
- sur la scne; et voil pourquoi le choeur s'y plaait
- naturellement. Ensuite vint Sophocle et aprs lui Euripide qui
- nous laissrent _la tragdie nouvelle_, dans le mme temps o la
- _vieille comdie_ finissait avec Aristophane. Mnandre fut le
- pre de la _comdie nouvelle_, dont les personnages sont de
- simples particuliers, et en mme temps imaginaires; c'est
- prcisment parce qu'ils sont pris dans une condition prive,
- qu'ils pouvaient passer pour rels sans l'tre en effet. Ds-lors
- on ne devait plus placer le choeur dans la comdie; le
- choeur est un _public_ qui raisonne, et qui ne raisonne que de
- choses _publiques_.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIME.
-
-DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
-
-
-ARGUMENT.
-
-_L'auteur rcapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant
-quelques dveloppemens. Dans ses recherches philosophiques sur la_
-sagesse potique, _on a vu ses opinions sur l'ge des_ dieux _et sur
-celui des_ hros. _Il les prsente ici sous une forme toute
-historique, il ajoute l'indication gnrale des caractres de l'ge
-des_ hommes, _et trace ainsi une esquisse complte de l'_histoire
-idale _indique dans les axiomes._
-
-
-_Chapitre I._ INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE
-DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENS.--. _I. Introduction._--. _II.
-Nature divine, potique ou cratrice, hroque, humaine et
-intelligente._--. _III. Moeurs religieuses, violentes, rgles par
-le devoir._--. _IV. Droits divin, hroque, humain._--. _V.
-Gouvernemens thocratique, aristocratique, dmocratique ou
-monarchique._
-
-
-_Chapitre II._ TROIS ESPCES DE LANGUES ET DE CARACTRES.--_Langues et
-caractres hiroglyphiques, symboliques et emblmatiques, vulgaires._
-
-
-_Chapitre III._ TROIS ESPCES DU JURISPRUDENCE, D'AUTORIT, DE
-RAISON.--_Corollaires relatifs la politique et au droit des
-Romains_.--. _I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la
-divination; jurisprudence hroque ou aristocratique, attache
-rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la rgle est
-l'quit naturelle._--. _II. Autorit dans le sens de proprit;
-autorit de tutle; autorit de conseil._--. _III. Raison divine,
-connue par les auspices; raison d'tat; raison populaire, d'accord
-avec l'quit naturelle._--. _IV. Corollaire relatif la sagesse
-politique des anciens Romains._--. _V. Corollaire relatif
-l'histoire fondamentale du droit romain._
-
-
-_Chapitre IV._ TROIS ESPCES DE JUGEMENS.--. _I. Jugemens divins et
-duels. Ce droit imparfait fut ncessaire au repos des nations. Il en
-est de mme des jugemens hroques, rigoureusement conformes aux
-formules consacres. Jugemens humains, ou discrtionnaires._--. _II.
-Trois priodes dans l'histoire des moeurs et de la jurisprudence_
-(sect temporum).
-
-
-_Chapitre V._ AUTRES PREUVES _tires des caractres propres aux
-aristocraties hroques._--. _I. De la garde et conservation des
-limites._--. _II. De la conservation et distinction des ordres
-politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives
-prohibaient les mariages entre les nobles et les plbiens. On a mal
-entendu les_ connubia _patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi
-les empereurs romains favorisrent la confusion des ordres._--.
-_III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins svre
-selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains leur
-ancienne lgislation fut une des principales causes de leur grandeur._
-
-
-_Chapitre VI._--. _I._ AUTRES PREUVES _tires de la manire dont
-chaque tat nouveau de la socit se combine avec le gouvernement de
-l'tat prcdent. La dmocratie conserve quelque chose de l'tat
-aristocratique qui a prcd, etc._--. _II. C'est une loi naturelle
-que les nations terminent leur carrire politique par la
-monarchie._--. _III. Rfutation de Bodin, qui veut que les
-gouvernemens aient t d'abord monarchiques, en dernier lieu
-aristocratiques._
-
-
-_Chapitre VII._--. _I._ DERNIRES PREUVES.--. _II. Corollaire: que
-l'ancien droit romain son premier ge fut un pome srieux, et
-l'ancienne jurisprudence une posie svre, dans laquelle on trouve la
-premire bauche de la mtaphysique lgale. Les formules antiques
-taient des espces de drames. Les jurisconsultes ont remarqu
-l'indivisibilit des droits, mais non pas leur ternit._
-
-Note. _Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la
-lgislation._
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIME.
-
-DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE DROITS
-NATURELS, DE GOUVERNEMENS.
-
-
-. I. _Introduction_.
-
-Nous avons au livre premier tabli les _principes_ de la Science
-nouvelle; au livre second, nous avons recherch et dcouvert dans la
-_sagesse potique l'origine de toutes les choses divines et humaines_
-que nous prsente l'histoire du paganisme; au troisime, nous avons
-trouv que les _pomes d'Homre_ taient pour l'histoire de la Grce,
-comme les lois des douze tables pour celle du Latium, _un trsor de
-faits relatifs au droit naturel des gens_. Maintenant, clairs sur
-tant de points par la philosophie et par la philologie, nous allons
-dans ce quatrime livre esquisser l'_histoire idale_ indique dans
-les axiomes, et exposer _la marche que suivent ternellement les
-nations_. Nous les montrerons, malgr la varit infinie de leurs
-moeurs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des TROIS GES,
-_divin, hroque et humain_.
-
-Dans cet ordre immuable, qui nous offre un troit
-enchanement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de
-_natures_ desquelles drivent trois sortes de _moeurs_; de ces
-moeurs elles-mmes dcoulent trois espces de _droits naturels_ qui
-donnent lieu autant de _gouvernemens_. Pour que les hommes dj
-entrs dans la socit pussent se communiquer les moeurs, droits et
-gouvernemens dont nous venons de parler, il se forma trois sortes de
-_langues_ et de _caractres_. Aux trois ges rpondirent encore trois
-espces de _jurisprudences_ appuyes d'autant d'_autorits_ et de
-_raisons_ diverses, donnant lieu autant d'espces de _jugemens_, et
-suivies dans trois _priodes_ (_sect temporum_). Ces trois _units
-d'espces_ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se
-rassemblent elles-mmes dans une _unit gnrale_, celle de _la
-religion honorant une Providence_; c'est l l'_unit d'esprit_ qui
-donne la _forme_ et la _vie_ au monde social.
-
-Nous avons dj trait sparment de toutes ces choses dans plusieurs
-endroits de cet ouvrage; nous montrerons ici l'ordre qu'elles suivent
-dans le cours des affaires humaines.
-
-
-. II. _Trois espces de natures._
-
-Matrise par les illusions de l'imagination, facult d'autant plus
-forte que le raisonnement est plus faible, la premire nature fut
-_potique_ ou _cratrice_. Qu'on nous permette de l'appeler _divine_;
-elle anima en effet et divinisa les tres matriels selon
-l'ide qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des
-_potes-thologiens_, les plus anciens sages du paganisme, car toutes
-les socits paennes eurent chacune pour base sa croyance en ses
-dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes tait
-_farouche_ et _barbare_; mais la mme erreur de leur imagination leur
-inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'taient faits
-eux-mmes, et la religion commenait dompter leur farouche
-indpendance. (_Voy._ l'axiome 31.)
-
-La seconde nature fut _hroque_; les hros se l'attribuaient
-eux-mmes, comme un privilge de leur divine origine. Rapportant tout
- l'action des dieux, ils se tenaient pour _fils de Jupiter_;
-c'est--dire pour engendrs sous les auspices de Jupiter, et ce
-n'tait pas sans raison, qu'ils se regardaient comme suprieurs par
-cette noblesse naturelle ceux qui pour chapper aux querelles sans
-cesse renouveles par la promiscuit infme de l'tat bestial se
-rfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans
-dieux, taient regards par les hros comme de vils animaux.
-
-Le troisime ge fut celui de la nature _humaine intelligente_, et par
-cela mme _modre_, _bienveillante et raisonnable_; elle reconnat
-pour lois la conscience, la raison, le devoir.
-
-
-. III. _Trois sortes de moeurs._
-
-Les premires moeurs eurent ce caractre de _pit_ et de
-_religion_ que l'on attribue Deucalion et Pyrrha, peine
-chapps aux eaux du dluge.--Les secondes furent celles d'hommes
-_irritables et susceptibles sur le point d'honneur_, tels qu'on nous
-reprsente Achille.--Les troisimes furent _rgles par le devoir_;
-elles appartiennent l'poque o l'on fait consister l'honneur dans
-l'accomplissement des devoirs civils.
-
-
-. IV. _Trois espces de droits naturels._
-
-_Droit divin._ Les hommes voyant en toutes choses les dieux ou
-l'action des dieux, se regardaient, eux et tout ce qui leur
-appartenait, comme dpendant immdiatement de la divinit.
-
-_Droit hroque_, ou droit de la force, mais de la force matrise
-d'avance par la religion qui seule peut la contenir dans le devoir,
-lorsque les lois humaines n'existent pas encore, ou sont impuissantes
-pour la rprimer. La Providence voulut que les premiers peuples
-naturellement fiers et froces trouvassent dans leur croyance
-religieuse un motif de se soumettre la force, et qu'incapables
-encore de raison, ils jugeassent du droit par le succs, de la raison
-par la fortune; c'tait pour prvoir les vnemens que la fortune
-amnerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est
-le droit d'Achille, qui place toute raison la pointe de son glaive.
-
-En troisime lieu vint le _droit humain_, dict par la raison humaine
-entirement dveloppe.
-
-
-. V. _Trois espces de gouvernemens._
-
-_Gouvernemens divins_, ou _thocraties_. Sous ces gouvernemens, les
-hommes croyaient que toute chose tait commande par les dieux. Ce fut
-l'ge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous
-fasse connatre.
-
-_Gouvernemens hroques_ ou _aristocratiques_. Le mot _aristocrates_
-rpond en latin _optimates_, pris pour _les plus forts_ (_ops_,
-puissance); il rpond en grec _Hraclides_, c'est--dire, issus
-d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces _Hraclides_ furent
-rpandus dans toute l'ancienne Grce, et il en resta toujours
-Sparte. Il en est de mme des _curtes_ que les Grecs retrouvrent
-dans l'ancienne Italie ou _Saturnie_, dans la Crte et dans l'Asie.
-Ces _curtes_ furent Rome les _quirites_, ou citoyens investis du
-caractre sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux
-assembles publiques.
-
-_Gouvernemens humains_, dans lesquels l'galit de la nature
-intelligente, caractre propre de l'humanit se retrouve dans
-l'galit civile et politique. Alors tous les citoyens naissent
-libres, soit qu'ils jouissent d'un gouvernement populaire dans lequel
-la totalit ou la majorit des citoyens constitue la force lgitime de
-la cit, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des
-mmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'lve
-au-dessus des citoyens par une distinction purement civile.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-TROIS ESPCES DE LANGUES ET DE CARACTRES.
-
-
-. I. _Trois espces de langues_.
-
-_Langue divine mentale_, dont les signes sont des crmonies sacres,
-des actes muets de religion. Le droit romain en conserva ses _acta
-legitima_, qui accompagnaient toutes les transactions civiles. Une
-telle langue convient aux religions pour la raison que nous avons dj
-dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'tre rvres que _raisonnes_.
-Cette langue fut ncessaire aux premiers ges, o les hommes ne
-pouvaient encore articuler.
-
-La seconde _langue_ fut celle _des signes hroques_; c'est le
-_langage des armes_, pour ainsi parler; et il est rest celui de la
-discipline militaire.
-
-La troisime est le _langage articul_, que parlent aujourd'hui toutes
-les nations.
-
-
-. II. _Trois espces de caractres._
-
-_Caractres divins_, proprement _hiroglyphes_. Nous avons prouv qu'
-leur premier ge, toutes les nations se servirent de tels caractres.
- Jupiter on rapporta tout ce qui regardait les auspices; Junon
-tout ce qui tait relatif aux mariages. En effet _c'est une
-proprit inne de l'me humaine d'aimer l'uniformit_; lorsqu'elle
-est encore incapable de trouver par l'_abstraction_ des expressions
-gnrales, elle y supple par l'_imagination_; elle choisit certaines
-images, certains modles, auxquels elle rapporte toutes les espces
-particulires qui appartiennent chaque genre; ce sont pour emprunter
-le langage de l'cole, des _universaux potiques_.
-
-_Caractres hroques_, analogues aux prcdens. C'taient encore des
-_universaux potiques_ qui servaient dsigner les diverses espces
-d'objets qui occupaient l'esprit des hros; ils attribuaient Achille
-tous les exploits des guerriers vaillans, Ulysse tous les conseils
-des sages.[81]
-
-[Note 81: Lorsque l'esprit humain s'habitua abstraire les
-_formes_ et les _proprits_ des _sujets_, ces _universaux potiques_,
-ces genres crs par l'imagination (_generi fantastici_), firent place
- ceux que la raison cra (_generi intelligibili_), c'est alors que
-vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs de la
-nouvelle comdie, dont l'poque est pour la Grce celle de la plus
-haute civilisation, prirent des philosophes l'ide de ces derniers
-genres et les personnifirent dans leurs comdies. (_Vico_).]
-
-Les _caractres vulgaires_ parurent avec les _langues vulgaires_. Les
-langues vulgaires se composent de paroles qui sont comme des genres
-relativement aux expressions particulires dont se composaient les
-langues hroques[82]. Les lettres remplacrent aussi les hiroglyphes
-d'une manire plus simple et plus gnrale; cent vingt mille
-caractres hiroglyphiques, que les Chinois emploient encore
-aujourd'hui, on substitua les lettres si peu nombreuses de
-l'alphabet.
-
-[Note 82: Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase
-hroque, _le sang me bout dans le coeur_, fut rsume dans la
-langue vulgaire par ce mot abstrait et gnral, _je suis en colre_.
-(_Vico_).]
-
-Ces langues, ces lettres peuvent tre appeles _vulgaires_, puisque le
-vulgaire a sur elles une sorte de souverainet. Le pouvoir absolu du
-peuple sur les langues s'tend sous un rapport la lgislation: le
-peuple donne aux lois le sens qui lui plat, et il faut, bon gr
-malgr, que les puissans en viennent observer les lois dans le sens
-qu'y attache le peuple. Les monarques ne peuvent ter aux peuples
-cette souverainet sur les langues; mais elle est utile leur
-puissance mme. Les grands sont obligs d'observer les lois par
-lesquelles les rois fondent la monarchie, dans le sens ordinairement
-favorable l'autorit royale que le peuple donne ces lois. C'est
-une des raisons qui montrent que la dmocratie prcde ncessairement
-la monarchie.[83]
-
-[Note 83: Voyez dans Tacite comment la monarchie s'tablit Rome
- la faveur des titres rpublicains que privent les empereurs, et
-auxquels le peuple donna peu--peu un nouveau sens. (_Note du Trad._)]
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-TROIS ESPCES DE JURISPRUDENCES, D'AUTORITS, DE RAISONS; COROLLAIRES
-RELATIFS LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS.
-
-
-. I. _Trois espces de jurisprudences ou sagesses._
-
-_Sagesse divine_ appele _thologie mystique_, mots qui dans leur sens
-tymologique veulent dire, science du langage divin, connaissance des
-mystres de la _divination_. Cette science de la divination tait la
-_sagesse vulgaire_ de laquelle taient _sages_ les _potes
-thologiens_, premiers sages du paganisme; de cette thologie
-_mystique_, ils s'appelaient eux-mmes _myst_, et Horace traduit ce
-mot d'une manire heureuse par _interprtes des dieux_.... Cette
-sagesse ou jurisprudence plaait la justice dans l'accomplissement des
-crmonies solennelles de la religion; c'est de l que les Romains
-conservrent ce respect superstitieux pour les _acta legitima_; chez
-eux les noces, le testament taient dits _justa_ lorsque les
-crmonies requises avaient t accomplies.
-
-La _jurisprudence hroque_ eut pour caractre de s'entourer de
-garantie par l'emploi de paroles prcises. C'est la sagesse
-d'Ulysse qui dans Homre approprie si bien son langage au but qu'il se
-propose, qu'il ne manque point de l'atteindre. La rputation des
-jurisconsultes romains tait fonde sur leur _cavere; rpondre sur le
-droit_, ce n'tait pour eux autre chose que prcautionner les
-consultans, et les prparer circonstancier devant les tribunaux le
-cas contest de manire que les formules d'action s'y rapportassent de
-point en point, et que le prteur ne pt refuser de les appliquer. Il
-en fut des docteurs du moyen ge comme des jurisconsultes romains.
-
-La _jurisprudence humaine_ ne considre dans les faits que leur
-conformit avec la justice et la vrit; sa _bienveillance_ plie les
-lois tout ce que demande l'intrt gal des causes. Cette
-jurisprudence est observe sous les _gouvernemens humains_,
-c'est--dire, dans les tats populaires, et surtout dans la monarchie.
-La jurisprudence _divine et l'hroque_ propres aux ges de barbarie,
-s'attachent au _certain_; la jurisprudence _humaine_ qui caractrise
-les ges civiliss, ne se rgle que sur le _vrai_. Tout ceci dcoule
-de la dfinition du _certain_ et du _vrai_ que nous avons donne.
-(axiomes 9 et 10).
-
-
-. II. _Trois espces d'autorits._
-
-La premire est _divine_; elle ne comporte point d'explications;
-comment demander la Providence compte de ses dcrets? La deuxime,
-l'autorit _hroque_, appartient tout entire aux formules
-solennelles des lois. La troisime est l'autorit _humaine_,
-laquelle n'est autre que le crdit des personnes exprimentes, des
-hommes remarquables par une haute sagesse dans la spculation ou par
-une prudence singulire dans la pratique.
-
- ces trois autorits civiles rpondent trois autorits politiques.
-
-Au premier ge, _autorit_ et _proprit_ furent synonymes. C'est dans
-ce sens que la loi des douze tables prend toujours le mot _autorit_;
-_auteur_ signifie toujours en terme de droit celui de qui on tient un
-_domaine_. Cette autorit tait _divine_, parce qu'alors la proprit
-comme tout le reste tait rapporte aux dieux. Cette autorit qui
-appartient aux _pres_ dans l'tat de famille, appartient aux _snats
-souverains_ dans les aristocraties hroques. Le snat autorisait ce
-qui avait t dlibr dans les assembles du peuple.
-
-Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple romain la
-libert et la souverainet, le snat n'eut plus qu'une _autorit de
-tutle_, analogue ce droit des tuteurs, d'autoriser en affaires
-lgales le pupille matre de ses biens. Le snat assistait le peuple
-de sa prsence dans les assembles lgislatives, de peur qu'il ne
-rsultt quelque dommage public de son peu de lumires.
-
-Enfin l'tat populaire faisant place la monarchie, l'_autorit de
-tutle_ fut aussi remplace par l'_autorit de conseil_, par celle que
-donne la rputation de sagesse; c'est dans ce sens que les
-jurisconsultes de l'empire s'appelrent _autores_, auteurs de
-conseils. Telle aussi doit tre l'autorit d'un snat sous un
-monarque, lequel a pleine libert de suivre ou de rejeter ce qui a t
-conseill par le snat.
-
-
-. III. _Trois espces de raisons._
-
-La premire est la _raison divine_, dont Dieu seul a le secret, et
-dont les hommes ne savent que ce qui en a t rvl aux Hbreux et
-aux Chrtiens, soit au moyen d'un langage _intrieur_ adress
-l'intelligence par celui qui est lui-mme tout intelligence, soit par
-le langage _extrieur_ des prophtes, langage que le Sauveur a parl
-aux aptres, qui ont ensuite transmis l'glise ses enseignemens. Les
-Gentils ont cru aussi recevoir les conseils de cette _raison divine_
-par les auspices, par les oracles, et autres signes matriels, tels
-qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient _corporels_.
-Dieu tant toute raison, la _raison_ et l'_autorit_ sont en lui une
-mme chose, et pour la saine thologie l'_autorit divine_ quivaut
-la _raison_.--Admirons la Providence, qui dans les premiers temps o
-les hommes encore idoltres taient incapables d'entendre la _raison_,
-permit qu' son dfaut ils suivissent l'_autorit_ des auspices, et se
-gouvernassent par les avis divins qu'ils croyaient en recevoir. En
-effet c'est une loi ternelle que lorsque les hommes ne voient point
-la _raison_ dans les choses humaines, ou que mme ils les voient
-_contraires la raison_, ils se reposent sur les conseils
-impntrables de la Providence.
-
-La seconde sorte de raison fut la _raison d'tat_, appele par les
-Romains _civilis quitas_. C'est d'elle qu'Ulpien dit qu'_elle n'est
-point connue naturellement tous les hommes_ (comme l'quit
-naturelle), _mais seulement un petit nombre d'hommes qui ont appris
-par la pratique du gouvernement ce qui est ncessaire au maintien de
-la socit_. Telle fut la sagesse des snats _hroques_, et
-particulirement celle du snat romain, soit dans les temps o
-l'aristocratie dcidait seule des intrts publics, soit lorsque le
-peuple dj matre se laissait encore guider par le snat, ce qui eut
-lieu jusqu'au tribunal des Gracques.
-
-
-. IV. COROLLAIRE.
-
-_Relatif la sagesse politique des anciens Romains._
-
-Ici se prsente une question laquelle il semble bien difficile de
-rpondre: lorsque Rome tait encore peu avance dans la civilisation,
-ses citoyens passaient pour de sages politiques; et dans le sicle le
-plus clair de l'empire, Ulpien se plaint qu'_un petit nombre
-d'hommes expriments possdent la science du gouvernement_.
-
-Par un effet des mmes causes qui firent l'_hrosme_ des premiers
-peuples, les anciens Romains qui ont t _les hros du monde_, se sont
-montrs naturellement fidles l'_quit civile_. Cette quit
-s'attachait religieusement aux paroles de la loi, les suivait avec une
-sorte de superstition, et les appliquait aux faits d'une manire
-inflexible, quelque _dure_, quelque cruelle mme que pt se trouver la
-loi. Ainsi agit encore de nos jours la _raison d'tat_. L'_quit
-civile_ soumettait naturellement toute chose cette loi, reine de
-toutes les autres, que Cicron exprime avec une gravit digne de la
-matire: _la loi suprme c'est le salut du peuple, suprema lex populi
-salus esto_. Dans les temps _hroques_ o les gouvernemens taient
-aristocratiques, les hros avaient dans l'intrt public une grande part
-d'intrt priv, je parle de leur _monarchie domestique_ que leur
-conservait la socit civile. La grandeur de cet intrt particulier
-leur en faisait sacrifier sans peine d'autres moins importans. C'est ce
-qui explique le courage qu'ils dployaient en dfendant l'tat, et la
-prudence avec laquelle ils rglaient les affaires publiques. Sagesse
-profonde de la Providence! Sans l'attrait d'un tel intrt priv
-identifi avec l'intrt public, comment ces pres de famille peine
-sortis de la vie sauvage, et que Platon reconnat dans le Polyphme
-d'Homre, auraient-ils pu tre dtermins suivre l'ordre civil?
-
-Il en est tout au contraire dans les temps _humains_, o les tats
-sont dmocratiques ou monarchiques. Dans les dmocraties, les citoyens
-rgnent sur la chose publique qui, se divisant l'infini, se rpartit
-entre tous les citoyens qui composent le peuple souverain. Dans les
-monarchies, les sujets sont obligs de s'occuper exclusivement de
-leurs intrts particuliers, en laissant au prince le soin de
-l'intrt public. Joignez cela les causes naturelles qui produisent
-les gouvernemens _humains_, et qui sont toutes contraires celles qui
-avaient produit l'_hrosme_, puisqu'elles ne sont autres que dsir du
-repos, amour paternel et conjugal, attachement la vie. Voil
-pourquoi les hommes d'aujourd'hui sont ports naturellement
-considrer les choses d'aprs les circonstances les plus particulires
-qui peuvent rapprocher les intrts privs d'une justice gale; c'est
-l'_quum bonum_, l'intrt gal, que cherche la troisime espce de
-raison, la raison naturelle, _quitas naturalis_ chez les
-jurisconsultes. La multitude n'en peut comprendre d'autre, parce
-qu'elle considre les motifs de justice dans leurs applications
-directes aux causes selon l'espce individuelle des faits. Dans les
-monarchies il faut peu d'hommes d'tat pour traiter des affaires
-publiques dans les cabinets en suivant l'quit civile ou raison
-d'tat; et un grand nombre de jurisconsultes pour rgler les intrts
-privs des peuples d'aprs l'_quit naturelle_.
-
-
-. V. COROLLAIRE.
-
-_Histoire fondamentale du Droit romain._
-
-Ce que nous venons de dire sur les trois espces de raisons peut
-servir de base l'histoire du Droit romain. En effet _les
-gouvernemens doivent tre conformes la nature des gouverns_ (axiome
-69); les gouvernemens sont mme un rsultat de cette nature, et les
-lois doivent en consquence tre appliques et interprtes
-d'une manire qui s'accorde avec la forme de ce gouvernement. Faute
-d'avoir compris cette vrit, les jurisconsultes et les interprtes du
-droit sont tombs dans la mme erreur que les historiens de Rome, qui
-nous racontent que telles lois ont t faites telle poque, sans
-remarquer les rapports qu'elles devaient avoir avec les diffrens
-tats par lesquels passa la rpublique. Ainsi les faits nous
-apparaissent tellement spars de leurs causes, que Bodin,
-jurisconsulte et politique galement distingu, montre tous les
-caractres de l'aristocratie dans les faits que les historiens
-rapportent la prtendue dmocratie des premiers sicles de la
-rpublique.--Que l'on demande tous ceux qui ont crit sur l'histoire
-du Droit romain, pourquoi la jurisprudence _antique_, dont la base est
-la loi des douze tables, s'y conforme rigoureusement; pourquoi la
-jurisprudence _moyenne_, celle que rglaient les dits des prteurs,
-commence s'adoucir, en continuant toutefois de respecter le mme
-code; pourquoi enfin la jurisprudence _nouvelle_, sans gard pour
-cette loi, eut le courage de ne plus consulter que l'quit naturelle?
-Ils ne peuvent rpondre qu'en calomniant la gnrosit romaine, qu'en
-prtendant que ces rigueurs, ces solennits, ces scrupules, ces
-subtilits verbales, qu'enfin le mystre mme dont on entourait les
-lois, taient autant d'impostures des nobles qui voulaient conserver
-avec le privilge de la jurisprudence le pouvoir civil qui y est
-naturellement attach. Bien loin que ces pratiques aient eu
-aucun but d'imposture, c'taient des usages sortis de la nature mme
-des hommes de l'poque; une telle nature devait produire de tels
-usages, et de tels usages devaient entraner ncessairement de telles
-pratiques.
-
-Dans le temps o le genre humain tait encore extrmement farouche, et
-o la religion tait le seul moyen puissant de l'adoucir et de le
-civiliser, la Providence voulut que les hommes vcussent sous les
-gouvernemens _divins_, et que partout rgnassent des lois _sacres_,
-c'est--dire _secrtes_, et caches au vulgaire des peuples. Elles
-restaient d'autant plus facilement caches dans l'tat de famille,
-qu'elles se conservaient dans un _langage muet_, et ne s'expliquaient
-que par des crmonies saintes, qui restrent ensuite dans les _acta
-legitima_. Ces esprits grossiers encore croyaient de telles crmonies
-indispensables, pour s'assurer de la volont des autres, dans les
-rapports d'intrt, tandis qu'aujourd'hui que l'intelligence des
-hommes est plus ouverte, il suffit de simples paroles et mme de
-signes.
-
-Sous les gouvernemens _aristocratiques_ qui vinrent ensuite, les moeurs
-tant toujours religieuses, les lois restrent entoures du mystre de
-la religion et furent observes avec la svrit et les scrupules qui en
-sont insparables; le secret est l'me des aristocraties, et la rigueur
-de l'_quit civile_ est ce qui fait leur salut. Puis, lorsque se
-formrent les dmocraties, sorte de gouvernement dont le caractre est
-plus ouvert et plus gnreux et dans lequel commande la multitude qui a
-l'instinct de l'_quit naturelle_, on vit paratre en mme temps les
-langues et les lettres vulgaires, dont la multitude est, comme nous
-l'avons dit, souveraine absolue. Ce langage et ces caractres servirent
- promulguer, crire les lois dont le secret fut peu--peu dvoil.
-Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit cach, _jus latens_
-dont parle Pomponius; et voulut avoir des lois crites sur des tables,
-lorsque les caractres vulgaires eurent t apports de Grce Rome.
-
-Cet ordre de choses se trouva tout prpar pour la monarchie. Les
-monarques veulent suivre l'_quit naturelle_ dans l'application des
-lois, et se conforment en cela aux opinions de la multitude. Ils
-galent en droit les puissans et les faibles, ce que fait la seule
-monarchie. L'_quit civile_, ou _raison d'tat_, devient le privilge
-d'un petit nombre de politiques et conserve dans le cabinet des rois
-son caractre mystrieux.
-
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-CHAPITRE IV.
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-TROIS ESPCES DE JUGEMENS.--COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET AUX
-REPRSAILLES.--TROIS PRIODES DANS L'HISTOIRE DES MOEURS ET DE LA
-JURISPRUDENCE.
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-. I. _Trois espces de jugemens._
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-Les premiers furent les _jugemens divins_. Dans l'tat qu'on appelle
-_tat de nature_, et qui fut celui _des familles_, les pres de
-familles ne pouvant recourir la protection des lois qui n'existaient
-point encore, en appelaient aux dieux des torts qu'ils souffraient,
-_implorabant deorum fidem_; tel fut le premier sens, le sens propre
-de cette expression. Ils appelaient les dieux en tmoignage de leur
-bon droit, ce qui tait proprement _deos obtestari_. Ces invocations
-pour accuser, ou se dfendre, furent les premires _orationes_, mot
-qui chez les Latins est rest pour signifier _accusation_ ou
-_dfense_; on peut voir ce sujet plusieurs beaux passages de Plaute
-et de Trence, et deux mots de la loi des douze tables: _furto orare_,
-et _pacto orare_ (et non point _adorare_, selon la leon de Justo
-Lipse), pour _agere_, _excipere_. D'aprs ces _orationes_, les Latins
-appelrent _oratores_ ceux qui dfendent les causes devant
-les tribunaux. Ces appels aux dieux taient faits d'abord par des
-hommes simples et grossiers qui croyaient s'en faire entendre sur la
-cime des monts o l'on plaait leur sjour. Homre raconte qu'ils
-habitaient sur celle de l'Olympe. propos d'une guerre entre les
-Hermundures et les Cattes, Tacite dit en parlant des sommets des
-montagnes: dans l'opinion de ces peuples _preces mortalium nusqum
-propis audiuntur_. Les droits que les premiers hommes faisaient
-valoir dans ces _jugemens divins_ taient diviniss eux-mmes,
-puisqu'ils voyaient des dieux dans tous les objets. _Lar_ signifiait
-la proprit de la maison, _dii hospitales_ l'hospitalit, _dii
-penates_ la puissance paternelle, _deus genius_ le droit du mariage,
-_deus terminus_ le domaine territorial, _dii manes_ la spulture. On
-retrouve dans les douze tables une trace curieuse de ce langage, _jus
-deorum manium_.
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-Aprs avoir employ ces invocations (_orationes_, _obsecrationes_,
-_implorationes_, et encore _obtestationes_), ils finissaient par
-dvouer les coupables. Il y avait Argos, et sans doute aussi dans
-d'autres parties de la Grce, des temples de l'_excration_. Ceux qui
-taient ainsi dvous taient appels [Grec: anathmata] nous dirions
-_excommunis_; ensuite on les mettait mort. C'tait le culte des
-Scythes qui enfonaient un couteau en terre, l'adoraient comme un
-Dieu, et immolaient ensuite une victime humaine. Les Latins
-exprimaient cette ide par le verbe _mactare_, dont on se
-servait toujours dans les sacrifices, comme d'un terme consacr. Les
-Espagnols en ont tir leur _matar_, et les Italiens leur _ammazzare_.
-Nous avons dj vu que chez les Grecs, [Grec: ara] signifiait la
-chose ou la personne qui porte dommage, le voeu ou action de
-dvouer, et la furie laquelle on dvouait; chez les Latins _ara_
-signifiait l'autel et la victime. Ainsi toutes les nations eurent
-toujours une espce d'excommunication. Csar nous a laiss beaucoup de
-dtails sur celle qui avait lieu chez les Gaulois. Les Romains eurent
-leur _interdiction de l'eau et du feu_. Plusieurs conscrations de ce
-genre passeront dans la loi des douze tables: quiconque violait la
-personne d'un tribun du peuple tait dvou, consacr Jupiter; le
-fils dnatur, aux dieux paternels; Crs, celui qui avait mis le
-feu la moisson de son voisin; ce dernier tait brl vif.
-Rappelons-nous ici ce qui a t dit de l'atrocit des peines dans
-l'ge divin (axiome 40). Les hommes ainsi dvous furent sans doute ce
-que Plaute appelle _Saturni hosti_.
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-On trouve le caractre tout religieux de ces jugemens privs dans les
-guerres qu'on appelait _pura et pia bella_. Les peuples y combattaient
-_pro aris et focis_, expression qui dsignait tout l'ensemble des
-rapports sociaux, puisque toutes les choses humaines taient
-considres comme _divines_. Les hrauts qui dclaraient la guerre
-appelaient les dieux de la cit ennemie hors de ses murs, et
-dvouaient le peuple attaqu. Les rois vaincus taient prsents au
-capitole Jupiter Frtrien, et ensuite immols. Les vaincus
-taient considrs comme des _hommes sans Dieu_; aussi les esclaves
-s'appelaient en latin _mancipia_, comme choses inanimes, et taient
-tenus en jurisprudence _loco rerum_.
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-Les _duels_ durent tre chez les nations barbares une espce de
-_jugemens divins_, qui commencrent sous les _gouvernemens divins_ et
-furent long-temps en usage sous les _gouvernemens hroques_; on se
-rappelle ce passage de la politique d'Aristote (cit dans les axiomes)
-o il dit que les _rpubliques hroques n'avaient point de lois qui
-punissent l'injustice et rprimassent les violences particulires_[84].
-Il est certain que dans la lgislation romaine ce ne sont que les
-prteurs qui introduisirent la loi prohibitive contre la violence, et
-les actions _de vi bonorum raptorum_. Aux temps de la seconde barbarie
-(celle du moyen ge), les reprsailles particulires durrent jusqu'au
-temps de Barthole.
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-[Note 84: On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi cette vrit tant
-que l'on attribuait aux premiers peuples ce parfait hrosme imagin
-par les philosophes; prjug qui rsultait d'une opinion exagre que
-l'on s'tait forme de la sagesse des anciens. (_Vico_).]
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-C'est par erreur que quelques-uns ont crit que les duels s'taient
-introduits _par dfauts de preuves_; ils devaient dire _par dfauts de
-lois judiciaires_. Frotho, roi de Danemarck, ordonna que toutes les
-contestations se terminassent par le moyen du duel: c'tait dfendre
-qu'on les termint par des jugemens selon le droit. On ne voit
-qu'ordonnances du duel dans les lois des Lombards, des Francs, des
-Bourguignons, des Allemands, des Anglais, des Normands et des
-Danois.
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-On n'a pas cru que la _barbarie antique_ et aussi connu l'usage du
-duel. Mais doit-on penser que ces premiers hommes, que ces _gans_,
-ces _cyclopes_, aient su endurer l'injustice. L'absence de lois dont
-parle Aristote devait les forcer de recourir aux duels. D'ailleurs
-deux traditions fameuses de l'antiquit grecque et latine prouvent que
-les peuples commenaient souvent les guerres (_duella_ chez les
-anciens Latins), en dcidant par un duel la querelle particulire des
-principaux intresss; je parle du combat de Mnlas contre Pris, et
-des trois Horaces contre les trois Curiaces (_Voy._ page 208) si le
-combat restait indcis, comme dans le premier cas, la guerre
-commenait.
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-Dans ces jugemens par les armes, ils estimaient la raison et le bon
-droit, d'aprs le hasard de la victoire. Ils durent tomber dans cette
-erreur par un conseil exprs de la Providence: chez des peuples
-barbares, encore incapables de raisonnement, les guerres auraient
-toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jug que le parti auquel
-les dieux se montraient contraires, tait le parti injuste. Nous
-voyons que les Gentils insultaient au malheur du saint homme Job,
-parce que Dieu s'tait dclar contre lui. Lorsque la barbarie antique
-reparut au moyen ge, on coupait la main droite au vaincu, quelque
-juste que ft sa cause. C'est cette justice prsume du plus fort qui
- la longue lgitime les conqutes; ce droit imparfait est
-ncessaire au repos des nations.
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-Les jugemens _hroques_, rcemment drivs des jugemens _divins_ ne
-faisaient point acception de causes ou de personnes, et s'observaient
-avec un respect scrupuleux des paroles. Des jugemens _divins_ resta ce
-qu'on appelait la religion des paroles, _religio verborum_;
-gnralement les choses divines sont exprimes par des formules
-consacres dans lesquelles on ne peut changer une lettre; aussi dans
-les anciennes formules de la jurisprudence romaine, imite des
-formules sacres, on disait: une virgule de moins, la cause est
-perdue; _qui cadit virgul, causs cadit_. Cette rigueur des formules
-d'actions et empch les duumvirs, nommes pour juger Horace,
-d'absoudre le vainqueur des Albains quand mme il se serait trouv
-innocent. Le peuple le renvoya absous, _plutt par admiration pour son
-courage, que pour la bont de sa cause_. (Tite-Live.)
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-Ces jugemens inflexibles taient ncessaires dans des temps o les hros
-plaaient dans la force la raison et le bon droit, o ils justifiaient
-le mot ingnieux de Plaute: _pactum non pactum, non pactum pactum_. Pour
-prvenir des plaintes, des rixes et des meurtres, la Providence voulut
-qu'ils fissent consister toute la justice dans l'expression prcise des
-formules solennelles. Ce droit naturel des nations hroques a fourni le
-sujet de plusieurs comdies de Plaute; on y voit souvent un marchand
-d'esclaves dpouill injustement par un jeune homme, qui en lui dressant
-un pige le fait tomber son insu, dans quelque cas prvu par la loi,
-et lui enlve ainsi une esclave qu'il aime. Loin de pouvoir intenter
-contre le jeune homme une action de dol, le marchand se trouve oblig
-lui rembourser le prix de l'esclave vendue; dans une autre pice, il le
-prie de se contenter de la moiti de la peine qu'il a encourue comme
-coupable de vol _non manifeste_; dans une troisime enfin, le marchand
-s'enfuit du pays, dans la crainte d'tre convaincu d'avoir corrompu
-l'esclave d'autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de Plaute
-l'quit naturelle rgnait dans les jugemens?
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-Ce droit rigoureux fond sur la lettre mme de la loi, n'tait pas
-seulement en vigueur parmi les hommes; ceux-ci jugeant les dieux d'aprs
-eux; croyaient qu'ils l'observaient aussi, et mme dans leurs sermens.
-Junon, dans Homre, atteste Jupiter, tmoin et arbitre des sermens,
-qu'_elle n'a point sollicit Neptune d'exciter la tempte contre les
-Troyens_, parce qu'elle ne l'a fait que par l'intermdiaire du Sommeil;
-et Jupiter se contente de cette rponse. Dans Plaute, Mercure sous la
-figure de Sosie dit au Sosie vritable: _Si je te trompe, puisse Mercure
-tre dsormais contraire Sosie._ On ne peut croire que Plaute ait
-voulu mettre sur le thtre des dieux qui enseignassent le parjure au
-peuple; encore bien moins peut-on le croire de Scipion l'Africain et de
-Llius, qui, dit-on, aidrent Trence composer ses comdies; et
-toutefois dans l'Andrienne, Dave fait mettre l'enfant devant la porte de
-Simon par les mains de Mysis, afin que si par aventure son matre
-l'interroge ce sujet, il puisse en conscience nier de l'avoir mis
-cette place. Mais la preuve la plus forte en faveur de notre explication
-du droit hroque, c'est qu' Athnes, lorsqu'on pronona sur le thtre
-le vers d'Euripide, ainsi traduit par Cicron,
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- _Juravi lingu, mentem injuratam habui,_
- J'ai jur seulement de la bouche, ma conscience n'a pas jur,
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-Les spectateurs furent scandaliss et murmurrent; on voit qu'ils
-partageaient l'opinion exprime dans les douze tables: _uti lingu
-nuncupassit, ita jus esto._ Ce respect inflexible de la parole dans
-les temps hroques montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le
-voeu tmraire qu'il avait fait d'immoler Iphignie. C'est pour
-avoir mconnu le dessein de la Providence [qui voulut qu'aux temps
-hroques la parole ft considre comme irrvocable] que Lucrce
-prononce, au sujet de l'action d'Agamemnon, cette exclamation impie,
-
- _Tantm religio potuit suadere malorum!_
- Tant la religion peut enfanter de maux!
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-Ajoutons tout ceci deux preuves tires de la jurisprudence et de
-l'histoire romaines: ce ne fut que vers les derniers temps de la
-rpublique que Galius Aquilius introduisit dans la lgislation
-l'action (_de dolo_) contre le dol et la mauvaise foi. Auguste
-donna aux juges la facult d'absoudre ceux qui avaient t
-sduits et tromps.
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-Nous retrouvons la mme opinion chez les peuples _hroques_ dans la
-guerre comme dans la paix. Selon les termes dans lesquels les traits
-sont conclus, nous voyons les vaincus tre accabls misrablement, ou
-tromper heureusement le courroux du vainqueur. Les Carthaginois se
-trouvrent dans le premier cas: le trait qu'ils avaient fait avec les
-Romains leur avait assur la conservation de leur vie, de leurs biens
-et de leur cit; par ce dernier mot ils entendaient la _ville
-matrielle_, les difices, _urbs_ dans la langue latine; mais comme
-les Romains s'taient servis dans le trait du mot _civitas_, qui veut
-dire la runion des citoyens, la socit, ils s'indignrent que les
-Carthaginois refusassent d'abandonner le rivage de la mer pour habiter
-dsormais dans les terres, ils les dclarrent rebelles, prirent leur
-ville, et la mirent en cendres; en suivant ainsi le droit _hroque_,
-ils ne crurent point avoir fait une guerre injuste. Un exemple tir de
-l'histoire du moyen ge confirme encore mieux ce que nous avanons.
-L'Empereur Conrad III ayant forc se rendre la ville de Veinsberg
-qui avait soutenu son comptiteur, permit aux femmes seules d'en
-sortir avec tout ce qu'elles pourraient emporter; elles chargrent sur
-leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pres. L'Empereur tait la
-porte, les lances baisses, les pes nues, tout prt user de la
-victoire; cependant malgr sa colre, il laissa chapper
-tous les habitans qu'il allait passer au fil de l'pe. Tant il est
-peu raisonnable de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqu
-par Grotius, Selden et Puffendorf, a t suivi dans tous les temps,
-chez toutes les nations!
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-Tout ce que nous venons de dire, tout ce que nous allons dire encore,
-dcoule de cette dfinition que nous avons donne dans les axiomes, du
-_vrai_ et du _certain_ dans les lois et conventions. Dans les temps
-barbares, on doit trouver une jurisprudence rigoureusement attache
-aux paroles; c'est proprement le droit des gens, _fas gentium_. Il
-n'est pas moins naturel qu'aux temps _humains_ le droit devenu plus
-large et plus bienveillant, ne considre plus que _ce qu'un juge
-impartial reconnat tre utile dans chaque cause_ (axiome 112); c'est
-alors qu'on peut l'appeler proprement le droit de la nature, _fas
-natur_, le droit de l'_humanit_ raisonnable.
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-Les jugemens _humains_ (discrtionnaires) ne sont point aveugles et
-inflexibles comme les jugemens _hroques_. La rgle qu'on y suit,
-c'est la vrit des faits. La loi toute bienveillante y interroge la
-conscience, et selon sa rponse se plie tout ce que demande
-l'intrt gal des causes. Ces jugemens sont dicts par une sorte de
-_pudeur naturelle_, _de respect de nos semblables_, qui accompagnent
-les lumires; ils sont garantis par la _bonne foi_, fille de la
-civilisation. Ils conviennent l'esprit de franchise, qui caractrise
-les rpubliques populaires, ennemies des mystres dont l'aristocratie
-aime s'envelopper; elles conviennent encore plus l'esprit
-gnreux des monarchies: les monarques dans ces jugemens se font
-gloire d'tre suprieurs aux lois et de ne dpendre que de leur
-conscience et de Dieu.--Des jugemens _humains_, tels que les modernes
-les pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois systmes du
-droit de la guerre que nous devons Grotius, Selden, et
-Puffendorf.
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-. II. _Trois priodes dans l'histoire des moeurs et de la
-jurisprudence_ (sect temporum).
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-Nous voyons les jurisconsultes justifier _sect suorum temporum_ leurs
-opinions en matire de droit. Ces _sect temporum_ caractrisent la
-jurisprudence romaine, d'accord en ceci avec tous les peuples du
-monde. Elles n'ont rien de commun avec les _sectes des philosophes_
-que certains interprtes rudits du Droit romain voudraient y voir bon
-gr malgr. Lorsque les Empereurs exposent les motifs de leurs lois et
-constitutions, ils disent que de telles constitutions leur ont t
-dictes _sect suorum temporum_; Brisson _de formulis Romanorum_ a
-recueilli les passages o l'on trouve cette expression. C'est que
-l'tude des moeurs du temps est l'cole des princes. Dans ce passage
-de Tacite: _corrumpere et corrumpi seculum vocant_, corrompre et tre
-corrompu, voil ce qui s'appelle le train du sicle, _seculum_ rpond
--peu-prs _secta_. Nous dirions maintenant: c'est la mode.
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-Toutes les choses dont nous avons parl se sont pratiques
-dans trois sectes de temps, _sect temporum_, dans le langage des
-jurisconsultes: celle des temps religieux pendant lesquels rgnrent
-les gouvernemens divins; celle des temps o les hommes taient
-irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'antiquit, et les
-duellistes au moyen ge; celle des temps civiliss, o rgne la
-modration, celle des temps du droit naturel des nations HUMAINES,
-_jus naturale gentium humanorum_, Ulpien. Chez les auteurs latins du
-temps de l'Empire, le devoir des sujets se dit _officium civile_, et
-toute faute dans laquelle l'interprtation des lois fait voir une
-violation de l'quit naturelle, est qualifie de l'pithte
-_incivile_. C'est la dernire _secta temporum_ de la jurisprudence
-romaine qui commena ds la rpublique. Les prteurs trouvant que les
-caractres, que les moeurs et le gouvernement des Romains taient
-dj changs, furent obligs pour approprier les lois ce changement
-d'adoucir la rigueur de la loi des douze tables, rigueur conforme aux
-moeurs des temps o elle avait t promulgue. Plus tard les
-Empereurs durent carter tous les voiles dont les prteurs avaient
-envelopp l'quit naturelle, et la laisser paratre tout dcouvert,
-toute gnreuse, comme il convenait la civilisation o les peuples
-taient parvenus.
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-CHAPITRE V.
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-AUTRES PREUVES TIRES DES CARACTRES PROPRES AUX ARISTOCRATIES
-HROQUES.--GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES LOIS.
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-La succession constante et non interrompue des rvolutions politiques
-lies les unes aux autres par un si troit enchanement de causes et
-d'effets, doit nous forcer d'admettre comme vrais les principes de la
-Science nouvelle. Mais pour ne laisser aucun doute, nous y joignons
-l'explication de plusieurs autres phnomnes sociaux, dont on ne peut
-trouver la cause que dans la nature des rpubliques _hroques_,
-telles que nous l'avons dcouverte. Les deux traits principaux qui
-caractrisent les aristocraties sont la _garde des limites_, et la
-_conservation_ et distinction des _ordres politiques_.
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-. I. _De la garde et conservation des limites._
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-(_Voyez Livre II, chap. V et VI, particulirement VI._)
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-. II. _De la conservation et distinction des ordres politiques._
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-C'est l'esprit des gouvernemens aristocratiques que les liaisons de
-parent, les successions, et par elles les richesses, et avec
-les richesses la puissance restent dans l'ordre des nobles. Voil
-pourquoi vinrent si tard les lois _testamentaires_. Tacite nous
-apprend qu'il n'y avait point de testament chez les anciens Germains.
- Sparte, le roi Agis voulant donner aux pres de famille le pouvoir
-de tester, fut trangl par ordre des phores, dfenseurs du
-gouvernement aristocratique.[85]
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-[Note 85: Qu'on voie par-l si les commentateurs de la loi des
-douze tables ont t bien aviss de placer dans la onzime le titre
-suivant, _auspicia incommunicata plebi sunto_. Tous les droits civils,
-publics et privs, taient une dpendance des auspices, et restaient
-le privilge des nobles. Les droits privs taient les noces, la
-puissance paternelle, la suit, l'agitation, la gentilit, la
-succession lgitime, le testament et la tutelle. Aprs avoir dans les
-premires tables tabli les lois qui sont propres une _dmocratie_
-(particulirement la loi _testamentaire_) en communiquant tous ces
-droits privs au peuple, ils rendent la forme du gouvernement
-entirement _aristocratique_ par un seul titre de la onzime table.
-Toutefois dans cette confusion, ils rencontrent par hasard une vrit,
-c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains reurent le
-caractre de lois dans les deux dernires tables; ce qui montre bien
-que Rome fut dans les premiers sicles une aristocratie. (_Vico_).]
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-Lorsque les dmocraties se formrent, et ensuite les monarchies, les
-nobles et les plbiens se mlrent au moyen des alliances et des
-successions par testament, ce qui fit que les richesses sortirent
-peu--peu des maisons nobles. Quant au droit des mariages solennels,
-nous avons dj prouv que le peuple romain demanda, non le droit de
-contracter des mariages avec les patriciens, mais des mariages
-semblables ceux des patriciens, _connubia patrum_, et non _cum
-patribus_.
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-Si l'on considre ensuite les _successions lgitimes_ dans
-cette disposition de la loi des douze tables par laquelle la
-succession du pre de famille revient d'abord _aux siens_, _suis_,
-leur dfaut aux agnats, et s'il n'y en a point, ses autres parens,
-la loi des douze tables semblera avoir t prcisment une _loi
-salique_ pour les Romains. La Germanie suivit la mme rgle dans les
-premiers temps, et l'on peut conjecturer la mme chose des autres
-nations primitives du moyen ge. En dernier lieu, elle resta dans la
-France et dans la Savoie. Baldus favorise notre opinion en appelant ce
-droit de succession, _jus gentium Gallorum_; chez les Romains il peut
-trs bien s'appeler _jus gentium Romanarum_, en ajoutant l'pithte
-_herocarum_, et avec plus de prcision _jus Romanum_. Ce droit
-rpondrait tout--fait au _jus quiritium Romanorum_, que nous avons
-prouv avoir t le droit naturel commun toutes les nations
-hroques. Nous avons les plus fortes raisons de douter que dans les
-premiers sicles de Rome, les filles succdassent. Nulle probabilit
-que les pres de famille de ces temps eussent connu la tendresse
-paternelle. La loi des douze tables appelait un agnat, mme au
-septime degr, exclure le fils mancip de la succession de son
-pre. Les pres de famille avaient un droit souverain de vie et de
-mort sur leurs fils, et la proprit absolue de leurs _acquts_. Ils
-les mariaient pour leur propre avantage, c'est--dire, pour faire
-entrer dans leurs maisons les femmes qu'ils en jugeaient dignes. Ce
-caractre historique des premiers pres de famille nous est
-conserv par l'expression _spondere_, qui dans son propre sens, veut
-dire, promettre pour autrui; de ce mot fut driv celui de
-_sponsalia_, les fianailles. Ils considraient de mme les
-_adoptions_, comme des moyens de soutenir des familles prs de
-s'teindre, en y introduisant les rejetons gnreux des familles
-trangres. Ils regardaient l'mancipation comme une peine et un
-chtiment. Ils ne savaient ce que c'tait que la _lgitimation_, parce
-qu'ils ne prenaient pour concubines que des affranchies ou des
-trangres, avec lesquelles on ne contractait point de mariages
-solennels dans les temps hroques, de peur que les fils ne
-dgnrassent de la noblesse de leurs aeux. Pour la cause la plus
-frivole les _testamens_ taient nuls, ou s'annulaient, ou se
-rompaient, ou n'atteignaient point leur effet, (_nulla, irrita, rupta,
-destituta_), afin que les successions lgitimes reprissent leur cours.
-Tant ces patriciens, des premiers sicles, taient passionns pour la
-gloire de leur nom; passion qui les enflammait encore pour la gloire
-du nom romain! tout ce que nous venons de dire caractrise les
-moeurs des cits _aristocratiques_ ou _hroques_.
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-Une erreur digne de remarque est celle des commentateurs de la loi des
-douze tables: ils prtendent qu'avant que cette loi et t porte
-d'Athnes Rome, et qu'elle et rgl les successions testamentaires
-et lgitimes, les successions _ab intestat_ rentraient dans la classe
-des choses _qu sunt nullius_. Il n'en fut pas ainsi: la Providence
-empcha que le monde ne retombt dans la communaut des biens
-qui avait caractris la barbarie de premiers ges, en assurant par la
-forme mme du gouvernement aristocratique la certitude et la
-distinction des proprits. Les successions lgitimes durent
-naturellement avoir lieu chez toutes les premires nations avant
-qu'elles connussent les testamens. Cette dernire institution
-appartient la lgislation des dmocraties, et surtout des
-monarchies. Le passage de Tacite que nous avons cit plus haut, nous
-porte croire qu'il en fut de mme chez tous les peuples barbares de
-l'antiquit, et par suite, conjecturer que la _loi salique_ qui
-tait certainement en vigueur dans la Germanie, fut aussi observe
-gnralement par les peuples du moyen ge.
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-Jugeant de l'antiquit par leur temps (axiome 2), les jurisconsultes
-romains du dernier ge ont cru que la loi des douze tables avait
-appel les filles hriter du pre mort _intestat_, et les avait
-comprises sous le mot _sui_, en vertu de la rgle d'aprs laquelle le
-genre masculin dsigne aussi les femmes. Mais on a vu combien la
-jurisprudence hroque s'attachait la proprit des termes; et si
-l'on doutait que _suus_ ne dsignt pas exclusivement le fils de
-famille, on en trouverait une preuve invincible dans la formule de
-l'_institution des posthumes_, introduite tant de sicles aprs par
-_Gallus Aquilius_: _si quis natus natave erit_. Il craignait que dans
-le mot _natus_ on ne comprit point la fille posthume. C'est pour
-avoir ignor ceci que Justinien prtend dans les institutes
-que la loi des douze tables aurait dsign par le seul mot _adgnatus_
-les agnats des deux sexes, et qu'ensuite la jurisprudence _moyenne_
-aurait ajout la rigueur de la loi en la restreignant aux soeurs
-consanguines. Il dut arriver tout le contraire. Cette jurisprudence
-dut tendre d'abord le sens de _suus_ aux filles, et plus tard le sens
-d'_adgnatus_ aux soeurs consanguines. Elle fut appele _moyenne_,
-prcisment pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi des douze
-tables.
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-Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les plbiens qui
-faisaient consister toutes leurs forces, toutes leurs richesses, toute
-leur puissance dans la multitude de leurs fils, commencrent sentir
-la tendresse paternelle. Ce sentiment avait d rester inconnu aux
-plbiens des cits hroques qui n'engendraient des fils que pour les
-voir esclaves des nobles. Autant la multitude des plbiens avait t
-dangereuse aux aristocraties, aux gouvernemens _du petit nombre_,
-autant elle tait capable d'agrandir les dmocraties et les
-monarchies. De l tant de faveurs accordes aux femmes par les lois
-impriales pour compenser les dangers et les douleurs de
-l'enfantement. Ds le temps de la rpublique, les prteurs
-commencrent faire attention aux droits du sang, et leur prter
-secours au moyen des _possessions de biens_. Ils commencrent
-remdier aux _vices_, aux _dfauts_ des testamens, afin de favoriser
-la division des richesses qui font toute l'ambition du peuple.
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-Les Empereurs allrent bien plus loin. Comme l'clat de la
-noblesse leur faisait ombrage, ils se montrrent favorables aux
-_droits de la nature humaine_, commune aux nobles et aux plbiens.
-Auguste commena protger les fidi-commis, qui auparavant ne
-passaient aux personnes incapables d'hriter que grce la
-dlicatesse des hritiers grevs; il fit tant pour les fidi-commis,
-qu'avant sa mort ils donnrent le droit de contraindre les hritiers
-les excuter. Puis vinrent tant de snatus-consultes, par lesquels les
-cognats furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ta la
-diffrence des legs et des fidi-commis, confondit _les quartes
-Falcidianienne_ et _Trebellianique_, mit peu de distinction entre les
-testamens et les codicilles, et dans les successions _ab intestat_
-gala les agnats et les cognats en tout et pour tout. Ainsi les lois
-romaines de l'Empire se montrrent si attentives favoriser les
-_dernires volonts_, que, tandis qu'autrefois le plus lger dfaut
-les annulait, elles doivent aujourd'hui tre toujours interprtes de
-manire les rendre valables s'il est possible.
-
-Les dmocraties sont bienveillantes pour les fils, les monarchies
-veulent que les pres soient occups par l'amour de leurs enfans;
-aussi les progrs de l'_humanit_ ayant aboli le droit barbare des
-premiers pres de familles sur la personne de leurs fils, les
-Empereurs voulurent abolir aussi le droit qu'ils conservaient sur
-leurs acquts, et introduisirent d'abord le _peculium castrense_,
-pour inviter les fils de famille au service militaire; puis
-ils en tendirent les avantages au _peculium quasi castrense_, pour
-les inviter entrer dans le service du palais; enfin pour contenter
-les fils qui n'taient ni soldats ni lettrs, ils introduisirent le
-_peculium adventitium_. Ils trent les effets de la puissance
-paternelle l'_adoption_ qui n'est pas faite par un des ascendans de
-l'adopt. Ils approuvrent universellement les _adrogations_,
-difficiles en ce qu'un citoyen, de pre de famille, devient dpendant
-de celui dans la famille duquel il passe. Ils regardrent les
-_mancipations_ comme avantageuses; donnrent aux _lgitimations_ par
-mariage subsquent tout l'effet du mariage solennel. Enfin, comme le
-terme d'_imperium paternum_ semblait diminuer la majest impriale,
-ils introduisirent le mot de _puissance_ paternelle, _patria
-potestas_.[86]
-
-[Note 86: En cela l'habilet d'Auguste leur avait donn l'exemple.
-De crainte d'veiller la jalousie du peuple en lui enlevant le
-privilge nominal de l'empire, _imperium_, il prit le titre de la
-puissance tribunitienne, _potestas tribunitia_, se dclarant ainsi le
-protecteur de la libert romaine.
-
-Le tribunat avait t simplement une puissance de fait; les tribuns
-n'eurent jamais dans la rpublique ce qu'on appelait _imperium_. Sous
-le mme Auguste, un tribun du peuple ayant ordonn Labon de
-comparatre devant lui, ce jurisconsulte clbre, le chef d'une des
-deux coles de la jurisprudence romaine, refusa d'obir; et il tait
-dans son droit, puisque les tribuns n'avaient point l'_imperium_.
-
-Une observation a chapp aux grammairiens, aux politiques et aux
-jurisconsultes, c'est que dans la lutte des plbiens contre les
-patriciens pour obtenir le consulat, ces derniers voulant satisfaire
-le peuple sans tablir de prcdens relativement au partage de
-l'_empire_, crrent des tribuns militaires en partie plbiens, _cum
-consulari potestate_, et non point cum IMPERIO _consulari_. Aussi tout
-le systme de la rpublique romaine fut compris dans cette triple
-formule: SENATUS AUTORITAS, POPULI IMPERIUM, PLEBIS POTESTAS.
-_Imperium_ s'entend des grandes magistratures, du consulat, de la
-prture qui donnaient le droit de condamner mort; _potestas_, des
-magistratures infrieures, telles que l'dilit, et _modic
-coercitione continetur_. (_Vico_).]
-
-En dernier lieu, la bienveillance des Empereurs dtendant
-toute l'humanit, ils commencrent favoriser les esclaves. Ils
-rprimrent la cruaut des matres. Ils tendirent les effets de
-l'affranchissement, en mme temps qu'ils en diminuaient les
-formalits. Le droit de cit ne s'tait donn dans les temps anciens
-qu' d'illustres trangers qui avaient bien mrit du peuple romain;
-ils l'accordrent quiconque tait n Rome d'un pre esclave, mais
-d'une mre libre, ne le ft-elle que par affranchissement. La loi
-reconnaissant libre quiconque _naissait_ dans la cit; sous de telles
-circonstances, le _droit naturel_ changea de dnomination; dans les
-aristocraties, il tait appel DROIT DES GENS, dans le sens du latin
-_gentes_, maisons nobles [pour lesquelles ce droit tait une sorte de
-proprit]; mais lorsque s'tablirent les dmocraties, o les nations
-entires sont souveraines, et ensuite les monarchies, o les monarques
-reprsentent les nations entires dont leurs sujets sont les membres,
-il fut nomm DROIT NATUREL DES NATIONS.
-
-
-. III. _De la conservation des lois._
-
-La conservation _des ordres_ entrane avec elle celle des
-magistratures et des sacerdoces, et par suite celle des lois et de la
-jurisprudence. Voil pourquoi nous lisons dans l'histoire
-romaine que tant que le gouvernement de Rome fut aristocratique, le
-droit des mariages solennels, le consulat, le sacerdoce ne sortaient
-point de l'ordre des snateurs, dans lequel n'entraient que les
-nobles; et que la science des lois restait _sacre_ ou _secrte_ (car
-c'est la mme chose) dans le collge des pontifes, compos des seuls
-nobles chez toutes les nations _hroques_. Cet tat dura un sicle
-encore aprs la loi des douze tables, au rapport du jurisconsulte
-Pomponius. La connaissance des lois fut le dernier privilge que les
-patriciens cdrent aux plbiens.
-
-Dans l'ge _divin_, les lois taient gardes avec scrupule et
-svrit. L'observation des _lois divines_ a continu de s'appeler
-_religion_. Ces lois doivent tre observes, en suivant certaines
-_formules inaltrables de paroles consacres et de crmonies
-solennelles_.--Cette observation svre _des lois_ est l'essence de
-l'aristocratie. Voulons-nous savoir pourquoi Athnes et presque toutes
-les cits de la Grce passrent si promptement la dmocratie? Le mot
-connu des Spartiates nous en apprend la cause: _les Athniens
-conservent par crit des lois innombrables; les lois de Sparte sont
-peu nombreuses, mais elles s'observent_.--Tant que le gouvernement de
-Rome fut aristocratique, les Romains se montrrent observateurs
-rigides de la loi des douze tables, en sorte que Tacite l'appelle
-_finis omnis qui juris_. En effet, aprs celles qui furent juges
-suffisantes pour assurer la libert et l'galit civile[87],
-les lois consulaires relatives au droit priv furent peu nombreuses,
-si mme il en exista. Tite-Live dit que la loi des douze tables fut la
-source de toute la jurisprudence.--Lorsque le gouvernement devint
-dmocratique, le petit peuple de Rome, comme celui d'Athnes, ne
-cessait de faire des lois d'intrt priv, incapable qu'il tait de
-s'lever des ides gnrales. Sylla, le chef du parti des nobles,
-aprs sa victoire sur Marius, chef du parti du peuple, remdia un peu
-au dsordre par l'tablissement des _qustiones perpetu_; mais ds
-qu'il eut abdiqu la dictature, les lois d'intrt priv
-recommencrent se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude
-des lois est, comme le remarquent les politiques, la route la plus
-prompte qui conduise les tats la monarchie; aussi Auguste pour
-l'tablir en fit un grand nombre; et les princes qui suivirent,
-employrent surtout le snat faire des snatus-consultes d'intrt
-priv. Nanmoins dans le temps mme o le gouvernement romain tait
-dj devenu dmocratique, les _formules d'actions_ taient suivies si
-rigoureusement qu'il fallut toute l'loquence de Crassus (que Cicron
-appelait le Dmosthnes romain), pour que la _substitution pupillaire
-expresse_ ft regarde comme contenant la _vulgaire_ qui n'tait pas
-exprime. Il fallut tout le talent de Cicron pour empcher
-Sextus Ebutius de garder la terre de Cecina, parce qu'il manquait une
-lettre la formule. Mais avec le temps les choses changrent au point
-que Constantin abolit entirement les formules, et qu'il fut reconnu
-que _tout motif particulier d'quit prvaut sur la loi_. Tant les
-esprits sont disposs reconnatre docilement l'quit naturelle sous
-les gouvernemens _humains_! Ainsi tandis que sous l'aristocratie, l'on
-avait observ si rigoureusement le _privilegia ne irroganto_, de la
-loi des douze tables, on fit sous la dmocratie une foule de lois
-d'intrt priv, et sous la monarchie les princes ne cessrent
-d'accorder des _privilges_. Or rien de plus conforme l'quit
-naturelle que les _privilges_ qui sont mrits. On peut mme dire
-avec vrit que toutes les exceptions faites aux lois chez les
-modernes, sont des _privilges_ voulus par le mrite particulier des
-faits, qui les sort de la disposition commune.
-
-[Note 87: Ces lois doivent avoir t postrieures aux dcemvirs,
-auxquels les anciens peuples les ont rapportes, comme au type idal
-du lgislateur. (_Vico_).]
-
-Peut-tre est-ce pour cette raison que les nations barbares du moyen
-ge repoussrent les lois romaines. En France on tait puni
-svrement, en Espagne mis mort, lorsqu'on osait les allguer. Ce
-qui est sr, c'est qu'en Italie, les nobles auraient rougi de suivre
-les rois romaines, et se faisaient honneur de n'tre soumis qu'
-celles des Lombards; les gens du peuple au contraire qui ne quittent
-point facilement leurs usages, observaient plusieurs lois romaines qui
-avaient conserv force de coutumes. C'est ce qui explique comment
-furent en quelque sorte ensevelies dans l'oubli chez les
-Latins les lois de Justinien, chez les Grecs les Basiliques. Mais
-lorsqu'ensuite se formrent les monarchies modernes, lorsque reparut
-dans plusieurs cits la libert populaire, le droit romain compris
-dans les livres de Justinien fut reu gnralement, en sorte que
-Grotius affirme que c'est _un droit naturel des gens_ pour les
-Europens.
-
-Admirons la sagesse et la gravit romaines, en voyant au milieu de ces
-rvolutions politiques les prteurs et les jurisconsultes employer
-tous leurs efforts pour que les termes de la loi des douze tables, ne
-perdent que lentement et le moins possible le sens qui leur tait
-propre. Ainsi en changeant de forme de gouvernement, Rome eut
-l'avantage de s'appuyer toujours sur les mmes principes, lesquels
-n'taient autres que ceux de la socit humaine. Ce qui donna aux
-Romains la plus sage de toutes les jurisprudences, est aussi ce qui
-fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du monde. Voil la
-principale cause de la grandeur romaine que Polybe et Machiavel
-expliquent d'une manire trop gnrale, l'un par l'esprit religieux
-des nobles, l'autre par la magnanimit des plbiens, et que Plutarque
-attribue par envie la fortune de Rome. La noble rponse du Tasso
-l'ouvrage de Plutarque le rfute moins directement que nous ne le
-faisons ici.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-AUTRES PREUVES TIRES DE LA MANIRE DONT CHAQUE FORME DE LA SOCIT SE
-COMBINE AVEC LA PRCDENTE.--RFUTATION DE BODIN.
-
-
-. I.
-
-Nous avons montr dans ce Livre jusqu' l'vidence que dans toute leur
-vie politique les nations passent par trois sortes d'tats civils
-(aristocratie, dmocratie, monarchie), dont l'origine commune est le
-gouvernement _divin_. _Une quatrime forme_, dit Tacite, _soit
-distincte, soit mle des trois, est plus dsirable que possible, et
-si elle se rencontre, elle n'est point durable_. Mais pour ne point
-laisser de doute sur cette succession naturelle, nous examinerons
-comment chaque tat se combine avec le gouvernement de l'tat
-prcdent; mlange fond sur l'axiome: lorsque les hommes changent,
-ils conservent quelque temps l'impression de leurs premires
-habitudes.
-
-Les pres de familles desquels devaient sortir les nations paennes,
-ayant pass de la vie _bestiale_ la vie _humaine_, gardrent dans
-l'_tat de nature_, o il n'existait encore d'autre gouvernement que
-celui _des dieux_, leur caractre originaire de frocit et de barbarie;
-et conservrent la formation des _premires aristocraties_ le
-souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes et leurs enfans dans
-l'tat de nature. Tous gaux, trop orgueilleux pour cder l'un
-l'autre, ils ne se soumirent qu' l'empire souverain des corps
-aristocratiques dont ils taient membres; leur _domaine_ priv,
-jusque-l _minent_, forma en se runissant le _domaine_ public
-galement _minent_ du snat qui gouvernait, de mme que la runion de
-leurs _souverainets_ prives composa la _souverainet_ publique des
-ordres auxquels ils appartenaient. Les cits furent donc dans l'origine
-des _aristocraties mles la monarchie domestique des pres de
-famille_. Autrement, il est impossible de comprendre comment la socit
-civile sortit de la socit de la famille.
-
-Tant que les pres conservrent le domaine _minent_ dans le sein de
-leurs compagnies souveraines, tant que les plbiens ne leur eurent
-pas arrach le droit d'acqurir des proprits, de contracter des
-mariages solennels, d'aspirer aux magistratures, au sacerdoce, enfin
-de connatre les lois (ce qui tait encore un privilge du sacerdoce),
-_les gouvernemens furent aristocratiques_. Mais lorsque les plbiens
-des cits hroques devinrent assez nombreux, assez aguerris pour
-effrayer les pres (qui dans une _oligarchie_ devaient tre peu
-nombreux, comme le mot l'indique), et que, forts de leur
-nombre, ils commencrent faire des lois sans l'autorisation du
-snat, les rpubliques devinrent _dmocratiques_. Aucun tat n'aurait
-pu subsister avec deux _pouvoirs lgislatifs_ souverains, sans se
-diviser en deux tats. Dans cette rvolution, l'autorit de _domaine_
-devint naturellement autorit de _tutelle_; le peuple souverain,
-faible encore sous le rapport de la sagesse politique se confiait
-son snat, comme un roi dans sa minorit un tuteur. Ainsi _les tats
-populaires furent gouverns par un corps aristocratique_.
-
-Enfin lorsque les puissans dirigrent le conseil public dans l'intrt
-de leur puissance, lorsque le peuple corrompu par l'intrt priv
-consentit assujettir la libert publique l'ambition des puissans,
-et que du choc des partis rsultrent les guerres civiles, _la
-monarchie s'leva sur les ruines de la dmocratie_.
-
-
-. II. _D'une loi royale, ternelle et fonde en nature, en vertu de
-laquelle les nations vont se reposer dans la monarchie._
-
-Cette loi a chapp aux interprtes modernes du droit romain. Ils
-taient proccups par cette fable de la _loi royale_ de Tribonien,
-qu'il attribue Ulpien dans les Pandectes, et dont il s'avoue l'auteur
-dans les Institutes. Mais les jurisconsultes romains avaient bien
-compris la _loi royale_ dont nous parlons. Pomponius dans son histoire
-abrge du droit romain caractrise cette loi par un mot plein de sens,
-_rebus ipsis dictantibus regna condita_.--Voici la formule ternelle
-dans laquelle l'a conue la nature: lorsque les citoyens des dmocraties
-ne considrent plus que leurs intrts particuliers, et que, pour
-atteindre ce but, ils tournent les forces nationales la ruine de leur
-patrie, alors il s'lve un seul homme, comme Auguste chez les Romains,
-qui se rendant matre par la force des armes, prend pour lui tous les
-soins publics, et ne laisse aux sujets que le soin de leurs affaires
-particulires. Cette rvolution fait le salut des peuples qui autrement
-marcheraient leur destruction.--Cette vrit semble admise par les
-docteurs du droit moderne, lorsqu'ils disent: _universitates sub rege
-habentur loco privatorum_; c'est qu'en effet la plus grande partie des
-citoyens ne s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre trs bien
-dans ses annales le progrs de cette funeste indiffrence;
-lorsqu'Auguste fut prs de mourir, quelques-uns discouraient vainement
-sur le bonheur de la libert, _pauci bona libertatis incassum
-disserere_; Tibre arrive au pouvoir, et tous, les yeux fixs sur le
-prince, attendent pour obir, _omnes principis jussa adspectare_. Sous
-les trois Csars qui suivent, les Romains d'abord indiffrens pour la
-rpublique, finissent par ignorer mme ses intrts, comme s'ils y
-taient trangers, _incuri et ignoranti reipublic, tanquam alien_.
-Lorsque les citoyens sont ainsi devenus trangers leur propre pays, il
-est ncessaire que les monarques les dirigent et les reprsentent. Or
-comme dans les rpubliques, un puissant ne se fraie le chemin la
-monarchie, qu'en se faisant un parti, il est naturel qu'_un monarque
-gouverne d'une manire populaire_. D'abord il veut que tous ses sujets
-soient gaux, et il humilie les puissans de faon que les petits n'aient
-rien craindre de leur oppression. Ensuite il a intrt ce que la
-multitude n'ait point se plaindre en ce qui touche la subsistance et
-la libert naturelle. Enfin il accorde des privilges ou des ordres
-entiers (ce qu'on appelle des _privilges de libert_), ou des
-individus d'un mrite extraordinaire qu'il tire de la foule pour les
-lever aux honneurs civils. Ces privilges sont des _lois d'intrt
-priv_, dictes par l'quit naturelle. Aussi la monarchie est-elle le
-gouvernement le plus conforme la nature humaine, aux poques o la
-raison est le plus dveloppe.
-
-
-. III. _Rfutation des principes de la politique de Bodin._
-
-Bodin suppose que les gouvernemens, d'abord _monarchiques_, ont pass
-par la _tyrannie_ la _dmocratie_ et enfin l'_aristocratie_.
-Quoique nous lui ayons assez rpondu indirectement, nous voulons, _ad
-exuberantiam_, le rfuter par l'_impossible_ et par l'_absurde_.
-
-Il ne disconvient point que les familles n'aient t les lmens dont
-se composrent les cits. Mais d'un autre ct il partage le prjug
-vulgaire selon lequel les familles auraient t composes seulement
-des parens et des enfans [et non en outre des serviteurs,
-_famuli_]. Maintenant nous lui demandons comment la _monarchie_ put
-sortir d'un tel _tat de famille_. Deux moyens se prsentent seuls, la
-force et la ruse. La force? Comment un pre de famille pouvait-il
-soumettre les autres? On conoit que dans les dmocraties les citoyens
-aient consacr la patrie et leur personne et leur famille dont elle
-assurait la conservation, et que par l ils aient t apprivoiss la
-monarchie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fiert originaire
-d'une libert farouche, les pres de famille auraient plutt pri tous
-avec les leurs, que de supporter l'ingalit? Quant la ruse, elle
-est employe par les dmagogues, lorsqu'ils promettent la multitude
-la _libert_, la _puissance_ ou la _richesse_. Aurait-on promis la
-_libert_ aux premiers pres de famille? ils taient tous
-non-seulement _libres_, mais _souverains_ dans leur domestique.... La
-_puissance_? des solitaires, qui, tels que le Polyphme d'Homre, se
-tenaient dans leurs cavernes avec leur famille, sans se mler des
-affaires d'autrui? La _richesse_? on ne savait ce que c'tait que
-richesses, dans un tel tat de simplicit.--La difficult devient plus
-grande encore, lorsqu'on songe que dans la haute antiquit il n'y
-avait point de _forteresse_, et que les cits _hroques_ formes par
-la runion des familles n'eurent point de murs pendant long-temps,
-comme nous le certifie Thucydide[88]. Mais elle est vraiment
-insurmontable, si l'on considre avec Bodin les familles
-comme composes seulement des fils. Dans cette hypothse, qu'on
-explique l'tablissement de la monarchie par la force ou par la ruse,
-les fils auraient t les instrumens d'une ambition trangre, et
-auraient trahi ou mis mort leurs propres pres; en sorte que ces
-gouvernemens eussent t moins des monarchies, que des tyrannies
-impies et parricides.
-
-[Note 88: La jalousie aristocratique empchait qu'on en levt. On
-sait que Valrius Publicola ne se justifia du reproche d'avoir
-construit une maison dans un lieu lev, qu'en la rasant en une
-nuit.--Les nations les plus belliqueuses et les plus farouches sont
-celles qui conservrent le plus long-temps l'usage de ne point
-fortifier les villes. En Allemagne, ce fut, dit-on, Henri-l'Oiseleur
-qui le premier runit dans des cits le peuple dispers jusque-l dans
-les villages, et qui entoura les villes de murs.--Qu'on dise aprs
-cela que les premiers fondateurs des villes furent ceux qui marqurent
-par un sillon le contour des murs; qu'on juge si les tymologistes ont
-raison de faire venir le mot porte, _ portando aratro_, de la charrue
-qu'on portait pour interrompre le sillon l'endroit o devaient tre
-les portes. (_Vico_).]
-
-Il faut donc que Bodin, et tous les politiques avec lui, reconnaissent
-les _monarchies domestiques_ dont nous avons prouv l'existence dans
-l'tat de famille, et conviennent que les familles se composrent
-non-seulement des fils, mais encore des serviteurs (_famuli_), dont la
-condition tait une image imparfaite de celle des esclaves, qui se
-firent dans les guerres aprs la fondation des cits. C'est dans ce
-sens que l'on peut dire, comme lui, _que les rpubliques se sont
-formes d'hommes libres et d'un caractre svre_. Les premiers
-citoyens de Bodin ne peuvent prsenter ce caractre.
-
-Si, comme il le prtend, l'aristocratie est la dernire
-forme par laquelle passent les gouvernemens, comment se fait-il qu'il
-ne nous reste du moyen ge qu'un si petit nombre de rpubliques
-aristocratiques? On compte en Italie Venise, Gnes et Lucques, Raguse
-en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres rpubliques sont
-des tats populaires avec un gouvernement aristocratique.
-
-Le mme Bodin qui veut conformment son systme, que la royaut
-romaine ait t monarchique, et qu' l'expulsion des tyrans la libert
-populaire ait t tablie Rome, ne voyant pas les faits rpondre
-ses principes, dit d'abord que Rome fut un tat populaire gouvern par
-une aristocratie; plus loin, vaincu par la force de la vrit, il
-avoue, sans chercher pallier son inconsquence, que la constitution
-et le gouvernement de Rome taient galement aristocratiques. L'erreur
-est venue de ce qu'on n'avait pas bien dfini les trois mots _peuple,
-royaut, libert_.[89]
-
-[Note 89: Voyez livre II, pag. 214.]
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-DERNIRES PREUVES L'APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE DES
-SOCITS.
-
-
-. I.
-
-1. Dans l'_tat de famille_ les peines furent atroces. C'est l'ge des
-Cyclopes et du Polyphme d'Homre. C'est alors qu'Apollon corche tout
-vivant le satyre Marsyas.--La mme barbarie continua dans les
-rpubliques aristocratiques ou _hroques_. Au moyen ge on disait
-_peine ordinaire_ pour peine de mort. Les lois de Sparte sont accuses
-de cruaut par Platon et par Aristote. Rome, le vainqueur des
-Curiaces fut condamn tre battu de verges et attach l'arbre de
-malheur (_arbori infelici_). Mtius Suffetius, roi d'Albe, fut
-cartel, Romulus lui-mme mis en pices par les snateurs. La loi des
-douze tables condamne tre brl vif celui qui met le feu la
-moisson de son voisin; elle ordonne que le faux tmoin soit prcipit
-de la Roche Tarpienne; enfin que le dbiteur insolvable soit mis en
-quartiers.--Les peines s'adoucissent sous la _dmocratie_. La
-faiblesse mme de la multitude la rend plus porte la
-compassion. Enfin dans les _monarchies_, les princes s'honorent du
-titre de _clmens_.
-
-2. Dans les guerres barbares des temps _hroques_, les cits vaincues
-taient ruines, et leurs habitans, rduits un tat de servage,
-taient disperss par troupeaux dans les campagnes pour les cultiver
-au profit du peuple vainqueur. Les _dmocraties_ plus gnreuses
-n'trent aux vaincus que les droits politiques, et leur laissrent le
-libre usage du droit naturel (_jus naturale gentium humanarum_,
-Ulpien). Ainsi les conqutes s'tendant, tous les droits qui furent
-dsigns plus tard comme _rationes propri civium Romanorum_,
-devinrent le privilge des citoyens romains (tels que le mariage, la
-puissance paternelle, le domaine _quiritaire_, l'mancipation, etc.)
-Les nations vaincues avaient aussi possd ces droits au temps de leur
-indpendance.--Enfin vient la _monarchie_, et Antonin veut faire une
-seule Rome de tout le monde romain. Tel est le voeu des plus grands
-monarques[90]. Le droit naturel des nations, appliqu et autoris dans
-les provinces par les prteurs romains, finit, avec le temps, par
-gouverner Rome elle-mme. Ainsi fut aboli le droit _hroque_ que les
-Romains avaient eu sur les provinces; les monarques veulent que tous
-les sujets soient gaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine, qui
-dans les temps _hroques_ n'avait eu pour base que la loi
-des douze tables, commena ds le temps de Cicron[91], suivre dans
-la pratique l'dit du prteur. Enfin, depuis Adrien, elle se rgla sur
-l'_dit perptuel_, compos presqu'entirement des _dits provinciaux_
-par Salvius Julianus.
-
-[Note 90: Alexandre-le-Grand disait que le monde n'tait pour lui
-qu'une cit, dont la citadelle tait sa phalange. (_Vico_).]
-
-[Note 91: De legibus.]
-
-3. Les territoires borns dans lesquels se resserrent les
-_aristocraties_ pour la facilit du gouvernement, sont tendus par
-l'esprit conqurant de la _dmocratie_; puis viennent les monarchies,
-qui sont plus belles et plus magnifiques proportion de leur
-grandeur.
-
-4. Du gouvernement souponneux de l'_aristocratie_ les peuples passent
-aux orages de la _dmocratie_, pour trouver le repos sous la
-_monarchie_.
-
-5. Ils partent de l'_unit_ de la monarchie domestique, pour traverser
-les gouvernemens du plus _petit nombre_, du _plus grand nombre_, et
-_de tous_, et retrouver l'_unit_ dans la monarchie civile.
-
-
-. II. COROLLAIRE.
-
-_Que l'ancien droit romain son premier ge fut un pome srieux, et
-l'ancienne jurisprudence une posie svre, dans laquelle on trouve la
-premire bauche de la mtaphysique lgale.--Comment chez les Grecs la
-philosophie sortit de la lgislation._
-
-Il y a bien d'autres effets importans, surtout dans la
-jurisprudence romaine, dont on ne peut trouver la cause que dans nos
-principes, et surtout dans le 9e axiome [lorsque les hommes ne
-peuvent atteindre le _vrai_, ils s'en tiennent au _certain_].
-
-Ainsi les _mancipations_ (_capere manu_) se firent d'abord _ver
-manu_, c'est--dire, _avec une force relle_. La _force_ est un mot
-abstrait, la _main_ est chose sensible, et chez toutes les nations
-elle a signifi la _puissance_[92]. Cette _mancipation_ relle n'est
-autre que l'_occupation_, source naturelle de tous les _domaines_. Les
-Romains continurent d'employer ce mot pour l'_occupation_ d'une chose
-par la guerre; les esclaves furent appels _mancipia_, le butin et les
-conqutes furent pour les Romains _res mancipi_, tandis qu'elles
-devenaient pour les vaincus _res nec mancipi_. Qu'on voie donc combien
-il est raisonnable de croire que la _mancipation_ prit naissance dans
-les murs de la seule ville de Rome, comme un mode d'acqurir le
-_domaine civil_ usit dans les affaires prives des citoyens!
-
-[Note 92: De l les [Grec: cheirothesiai] et les [Grec:
-cheirotoniai] des Grecs: le premier mot dsigne l'_imposition des
-mains_ sur la tte du magistrat qu'on allait lire; le second les
-acclamations des lecteurs qui _levaient les mains_. (_Vico_).]
-
-Il en fut de mme de la vritable _usucapion_, autre manire d'acqurir
-le _domaine_, mot qui rpond _capio cum vero usu_, en prenant _usus_
-pour possession. D'abord on prit possession en couvrant de son corps la
-chose possde; _possessio_ fut dit pour _porro sessio_.--Dans les
-rpubliques _hroques_ qui selon Aristote n'_avaient point de lois
-pour redresser les torts particuliers_, nous avons vu que les
-_revendications_ s'exeraient _par une force_, par une violence
-_vritable_. Ce furent l les premiers duels, ou guerres prives. Les
-_actions personnelles_ (_condictiones_) durent tre les _reprsailles
-prives_, qui au moyen ge durrent jusqu'au temps de Barthole.
-
-Les moeurs devenant moins farouches avec le temps, les violences
-particulires commenant tre rprimes par les lois judiciaires,
-enfin la runion des forces particulires ayant form la force
-publique, les premiers peuples, par un effet de l'instinct potique
-que leur avait donn la nature, durent imiter cette _force relle_ par
-laquelle ils avaient auparavant dfendu leurs droits. Au moyen d'une
-fiction de ce genre, la _mancipation_ naturelle devint la _tradition
-civile_ solennelle, qui se reprsentait en simulant un noeud. Ils
-employrent cette fiction dans les _acta legitima_ qui consacraient
-tous leurs rapports lgaux, et qui devaient tre les crmonies
-solennelles des peuples avant l'usage des langues vulgaires. Puis
-lorsqu'il y eut un langage articul, les contractans s'assurrent de
-la volont l'un de l'autre en joignant au noeud des paroles
-solennelles qui exprimassent d'une manire certaine et prcise les
-stipulations du contrat.
-
-Par suite, les conditions (_leges_) auxquelles se rendaient les
-villes, taient exprimes par des formules analogues, qui se sont
-appeles _paces_ (de _pacio_) mot qui rpond celui de _pactum_. Il
-en est rest un vestige remarquable dans la formule du trait
-par lequel se rendit Collatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est
-une vritable stipulation (_contratto recettizio_) fait avec les
-interrogations et les rponses solennelles; aussi ceux qui se
-rendaient taient appels, dans toute la proprit du mot, _recepti_;
-_et ego recipio_, dit le hraut romain aux dputs de Collatie. Tant
-il est peu exact de dire que dans les temps _hroques_ la
-_stipulation_ fut particulire aux citoyens romains! On jugera aussi
-si l'un a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin-l'Ancien prtendit
-donner aux nations dans la formule dont nous venons de parler, un
-modle pour les cas semblables.--Ainsi le _droit des gens hroques_
-du Latium resta grav dans ce titre de la loi des douze tables: SI
-QUIS NEXUM FACIET MANCIPIUMQUE UTI LINGUA NUNCUPASSIT ITA JUS ESTO.
-C'est la grande source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont
-rapproch les lois athniennes de celle des douze tables, conviennent
-que ce titre n'a pu tre import d'Athnes Rome.
-
-L'_usucapion_ fut d'abord une _prise de possession_ au moyen du corps,
-et fut cense continuer par la seule intention. En mme temps on porta
-la mme fiction de l'emploi de la force dans les _revendications_, et
-les _reprsailles hroques_ se transformrent en _actions
-personnelles_; on conserva l'usage de les dnoncer solennellement aux
-dbiteurs. Il tait impossible que l'enfance de l'humanit suivit une
-marche diffrente; on a remarqu dans un axiome que les enfans ont au
-plus haut degr la facult d'imiter _le vrai_ dans les choses
-qui ne sont point au-dessus de leur porte; c'est en quoi consiste la
-posie, laquelle n'est qu'imitation.
-
-Par un effet du mme esprit, toutes les _personnes_ qui paraissaient
-au forum, taient distingues par des _masques_ ou _emblmes_
-particuliers (_person_). Ces emblmes propres aux familles taient,
-si je puis le dire, des _noms rels_, antrieurs l'usage des
-langues vulgaires. Le signe distinctif du pre de famille dsignait
-collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples dj
-cits (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins
-franais, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une arme plutt que
-ceux d'un individu; ces paladins taient des souverains, comme le
-sont encore les _palatins_ d'Allemagne. Ceci drive des principes
-de notre potique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant
-s'lever encore par l'abstraction aux ides gnrales, crrent
-pour y suppler des caractres potiques, par lesquels ils
-dsignaient les genres. De mme que les potes guids par leur art
-portrent les personnages et les masques sur le thtre, les
-fondateurs du droit, conduits par la nature, avaient dans des temps
-plus anciens, port sur le forum les _personnes_ (_personas_) et les
-emblmes[93].--Incapables de se crer par l'intelligence des _formes
-abstraites_, ils en imaginrent de _corporelles_, et les
-supposrent _animes_ d'aprs leur propre nature. Ils ralisrent
-dans leur imagination l'hrdit, _hereditas_, comme souveraine des
-hritages, et ils la placrent tout entire dans chacun des effets
-dont ils se composaient; ainsi quand ils prsentaient aux juges une
-motte de terre dans l'acte de la _revendication_, ils disaient _hunc
-fundum_, etc. Ainsi ils _sentirent_ imparfaitement, s'ils ne purent
-le _comprendre_, que _les droits sont indivisibles_. Les hommes
-tant alors naturellement potes, la premire jurisprudence fut
-toute _potique_; par une suite de fictions, elle supposait _que ce
-qui n'tait pas fait l'tait dj_, que ce _qui tait n, tait
-natre_, que le _mort tait vivant_, et _vice vers_. Elle
-introduisait une foule de dguisemens, de voiles qui ne couvraient
-rien, _jura imaginaria_; de droits traduits en fable par
-l'imagination. Elle faisait consister tout son mrite trouver des
-fables assez heureusement imagines pour sauver la gravit de la
-loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de
-l'ancienne jurisprudence furent donc des vrits sous le masque, et
-les formules dans lesquelles s'exprimaient les lois, furent appeles
-_carmina_, cause de la mesure prcise de leurs paroles auxquelles
-on ne pouvait ni ajouter, ni retrancher[94]. Ainsi tout l'_ancien_
-droit romain fut un _pome srieux_ que les Romains reprsentaient
-sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une _posie svre_.
-Dans l'introduction des Institutes, Justinien parle des fables du
-droit antique, _antiqui juris fabulas_; son but est de les tourner
-en ridicule, mais il doit avoir emprunt ce mot quelqu'ancien
-jurisconsulte qui aura compris ce que nous exposons ici. C'est ces
-_fables antiques_ que la jurisprudence romaine rapporte ses premiers
-principes. De ces _person_, de ces _masques_ qu'employaient les
-fables dramatiques si vraies et si svres du droit, drivent les
-premires origines de la doctrine du _droit personnel_.
-
-[Note 93: La quantit prouve que _persona_ ne vient point, comme
-on le prtend, de _personare_. (_Vico_).]
-
-[Note 94: Tite-Live dit en parlant de la sentence prononce contre
-Horace: _Lex horrendi carminis erat._--Dans l'_Asinaria_ de Plaute,
-Diabolus dit que le parasite _est un grand pote_, parce qu'il sait
-mieux que tout autre trouver ces subtilits verbales qui
-caractrisaient les formules, ou _carmina_. (_Vico_).]
-
-Lorsque vinrent les ges de civilisation avec les gouvernemens
-populaires, l'intelligence s'veilla dans ces grandes assembles[95].
-Les droits abstraits et gnraux furent dits _consistere in
-intellectu juris_. L'_intelligence_ consiste ici comprendre
-l'intention que le lgislateur a exprime dans la loi, intention que
-dsigne le mot _jus_. En effet cette intention fut celle _des citoyens
-qui s'accordaient dans la conception d'un intrt raisonnable qui leur
-ft commun tous_. Ils durent comprendre que cet intrt tait
-_spirituel_ de sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent
-point sur des choses corporelles, _nuda jura_, furent dits par eux _in
-intellectu juris consistere_. Puis donc que les droits sont des modes
-de la substance spirituelle, ils sont _indivisibles_, et par
-consquent _ternels_; car la corruption n'est autre chose que la
-division des parties. Les interprtes du droit romain ont fait
-consister toute la gloire de la mtaphysique lgale dans l'examen de
-l'indivisibilit des droits en traitant la fameuse matire _de
-dividuis et individuis_. Mais ils n'ont point considr l'autre
-caractre des droits, non moins important que le premier, leur
-ternit. Il aurait d pourtant les frapper dans ces deux rgles
-qu'ils tablissent 1 _cessante fine legis, cessat lex_; ils
-ne disent point _cessante ratione_; en effet le but, la fin de la loi,
-c'est l'intrt des causes trait avec galit; cette fin peut
-changer, mais _la raison de la loi_ tant une conformit de la loi au
-fait entour de telles circonstances, toutes les fois que les mmes
-circonstances se reprsentent, la _raison de la loi_ les domine,
-vivante, imprissable; 2 _tempus non est modus constituendi, vel
-dissolvendi juris_; en effet le temps ne peut commencer ni finir ce
-qui est ternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le temps
-ne finit point les droits, pas plus qu'il ne les a produits, il prouve
-seulement que celui qui les avait a voulu s'en dpouiller. Quoiqu'on
-dise que l'_usufruit prend fin_, il ne faut pas croire que le droit
-finisse pour cela, il ne fait que se dgager d'une servitude pour
-retourner sa libert premire.--De l nous tirerons deux corollaires
-de la plus haute importance. Premirement les droits tant _ternels_
-dans l'intelligence, autrement dit dans leur idal, et les hommes
-existant _dans le temps_, les droits ne peuvent venir aux hommes que
-de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont t, qui sont ou
-seront, dans leur nombre, dans leur varit _infinis_, sont les
-modifications diverses de la _puissance_ du premier homme, et du
-_domaine_, du droit de proprit, qu'il eut sur toute la terre.
-
-[Note 95: S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il
-existt des philosophes, on doit en infrer que le spectacle des
-citoyens d'Athnes s'unissant par l'acte de la lgislation dans l'ide
-d'un intrt gal qui ft commun tous, aida Socrate former les
-_genres intelligibles_, ou les _universaux abstraits_, au moyen de
-l'_induction_, opration de l'esprit qui recueille les particularits
-uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur
-uniformit. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assembles, les
-esprits des individus, passionns chacun pour son intrt, se
-runissaient dans l'ide non passionne de l'utilit commune. On l'a
-dit souvent, les hommes, pris sparment, sont conduits par l'intrt
-personnel; pris en masse, ils veulent la justice. C'est ainsi qu'il en
-vint mditer les ides intelligibles et parfaites des esprits (ides
-distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en Dieu
-mme), et s'leva jusqu' la conception du _hros de la philosophie_,
-qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut prpare la
-dfinition vraiment divine qu'Aristote nous a laisse de la loi:
-_Volont libre de passion_; ce qui est le caractre de la volont
-_hroque_. Aristote comprit la _justice_, _reine_ des vertus, qui
-habite dans le coeur du _hros_, parce qu'il avait vu la _justice
-lgale_, qui habite dans l'me du lgislateur et de l'homme d'tat,
-commander la _prudence_ dans le snat, au _courage_ dans les armes,
- la _temprance_ dans les ftes, la _justice particulire_, tantt
-_commutative_, comme au forum, tantt _distributive_, comme au trsor
-public, _rarium_ [o les impts rpartis quitablement donnent des
-droits proportionnels aux honneurs]. D'o il rsulte que c'est de la
-place d'Athnes que sortirent les principes de la mtaphysique, de la
-logique et de la morale. La libert fit la lgislation, et de la
-lgislation sortit la philosophie.
-
-Tout ceci est une nouvelle rfutation du mot de Polybe que nous avons
-dj cit (_Si les hommes taient philosophes, il n'y aurait plus
-besoin de religion_). Sans religion point de socit, sans socit
-point de philosophes. Si la _Providence_ n'et ainsi conduit les
-choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre ide ni de _science_ ni
-de vertu. (_Vico_).]
-
-Sous les gouvernemens aristocratiques, la _cause_ (c'est--dire la
-forme extrieure) des obligations consistait dans une formule o l'on
-cherchait une garantie dans la prcision des paroles et la
-proprit des termes[96]. Mais dans les temps civiliss o se
-formrent les dmocraties et ensuite les monarchies, la _cause_ du
-contrat fut prise pour la volont des parties et pour le contrat mme.
-Aujourd'hui c'est la volont qui rend le pacte obligatoire, et par
-cela seul qu'on a voulu contracter, la convention produit une action.
-Dans les cas o il s'agit de transfrer la proprit, c'est cette mme
-volont qui valide la tradition naturelle et opre l'alination; ce ne
-fut que dans les contrats verbaux, comme la stipulation, que la
-garantie du contrat conserva le nom de _cause_ pris dans son ancienne
-acception. Ceci jette un nouveau jour sur les principes des
-obligations qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les
-avons tablis plus haut.
-
-[Note 96: _A cavendo, caviss_; puis, par contraction, _causs_.
-(_Vico_).]
-
-Concluons: l'homme n'tant proprement qu'_intelligence_, _corps_ et
-_langage_, et le langage tant comme l'intermdiaire des deux
-substances qui constituent sa nature, le CERTAIN en matire de justice
-fut dtermin par _des actes du corps_ dans les temps qui prcdrent
-l'invention du langage articul. Aprs cette invention, il le fut par
-des _formules verbales_. Enfin la raison humaine ayant pris tout son
-dveloppement, le certain alla se confondre avec le VRAI des ides
-relatives la justice, lesquelles furent dtermines par la raison
-d'aprs les circonstances les plus particulires des faits;
-_formule ternelle qui n'est sujette aucune forme particulire_,
-mais qui claire toutes les formes diverses des faits, comme la
-lumire qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques
-dans les moindres parties de leur superficie. C'est elle que le docte
-Varron appelait la FORMULE DE LA NATURE.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUIME.
-
-RETOUR DES MMES RVOLUTIONS
-
-LORSQUE LES SOCITS DTRUITES SE RELVENT DE LEURS RUINES.
-
-
-ARGUMENT.
-
-_La plupart des preuves historiques donnes jusqu'ici par l'auteur
-l'appui de ses principes, tant empruntes l'antiquit, la Science
-nouvelle ne mriterait pas le nom d'_histoire ternelle de l'humanit,
-_si l'auteur ne montrait que les caractres observs dans les temps
-antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen ge.
-Il suit dans ces rapprochemens sa division des ges divin, hroque et
-humain. Il conclut en dmontrant que c'est la Providence qui conduit
-les choses humaines, puisque dans tout gouvernement ce sont les_
-meilleurs _qui ont domin_. (_Il prend le mot_ meilleurs _dans un sens
-trs gnral._)
-
-
-_Chapitre I._ OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'GE DIVIN.--_Pourquoi
-Dieu permit qu'un ordre de choses analogue celui de l'antiquit
-repart au moyen ge. Ignorance de l'criture; caractre religieux des
-guerres et des jugemens, asiles, etc._
-
-
-_Chapitre II._ COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIRE
-QU'ELLES ONT FOURNIE CONFORMMENT A LA NATURE TERNELLE DES FIEFS.
-QUE L'ANCIEN DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE
-DROIT FODAL. (RETOUR DE L'GE HROQUE.)--_Comparaison des vassaux du
-moyen ge avec les cliens de l'antiquit, des parlemens avec les
-comices. Remarques sur les mots_ hommage, baron, _sur les prcaires,
-sur la recommandation personnelle, et sur les alleux_.
-
-
-_Chapitre III._ COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET
-MODERNE, _considr relativement au but de la Science nouvelle._ (GE
-HUMAIN.)--_Rome, n'tant arrte par aucun obstacle extrieur, a
-fourni toute la carrire politique que suivent les nations, passant de
-l'aristocratie la dmocratie, et de la dmocratie la
-monarchie.--Conformment aux principes de la Science nouvelle, on
-trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, quelques
-dmocraties, presque plus d'aristocraties._
-
-
-_Chapitre IV._ CONCLUSION. D'UNE RPUBLIQUE TERNELLE FONDE DANS LA
-NATURE PAR LA PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS
-CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.--_C'est le rsum de tout le systme,
-et son explication morale et religieuse._
-
-
-
-
-LIVRE CINQUIME.
-
-RETOUR DES MMES RVOLUTIONS
-
-LORSQUE LES SOCITS DTRUITES SE RELVENT DE LEURS RUINES.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'GE DIVIN.
-
-
-D'aprs les rapports innombrables que nous avons indiqus dans cet
-ouvrage entre les temps barbares de l'antiquit et ceux du moyen ge,
-on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et
-saisir les lois qui rgissent les socits, lorsque sortant de leurs
-ruines elles recommencent une vie nouvelle. Nanmoins nous
-consacrerons ce sujet un livre particulier, afin d'clairer les
-temps de la _barbarie moderne_, qui taient rests plus obscurs que
-ceux de la _barbarie antique_, appels eux-mmes _obscurs_ par le
-docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en mme temps
-comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa
-_Providence_, qui dirigeaient la marche des socits, aux dcrets
-ineffables de sa _grce_.
-
-Lorsqu'il eut par des voies _surnaturelles_ clair et affermi la
-vrit du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des
-martyrs, contre la vaine sagesse des Grecs par la doctrine
-des Pres et par les miracles des Saints, alors s'levrent des
-nations armes, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins
-mahomtans, qui attaquaient de toutes parts la divinit de
-Jsus-Christ. Afin d'tablir cette vrit d'une manire inbranlable
-selon le cours _naturel_ des choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel
-ordre de choses naqut parmi les nations.
-
-Dans ce conseil ternel, il ramena les moeurs du premier ge qui
-mritrent mieux alors le nom de _divines_. Partout les rois
-catholiques, protecteurs de la religion, revtaient les habits de
-diacres et consacraient Dieu leurs personnes royales[97]. Ils
-avaient des dignits ecclsiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte
-et abb de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en gnral
-que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les
-titres de ducs et abbs, de comtes et abbs.--Les premiers rois
-chrtiens fondrent des ordres religieux et militaires pour combattre
-les infidles.--Alors revinrent avec plus de vrit le _pura et pia
-bella_ des peuples hroques. Les rois mirent la croix sur leurs
-bannires, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un
-globe surmont d'une croix.--Chez les anciens, le hraut qui dclarait
-la guerre, invitait les dieux quitter la cit ennemie (_evocabat
-deos_). De mme au moyen ge, on cherchait toujours enlever les
-reliques des cits assiges. Aussi les peuples mettaient-ils
-leurs soins les cacher, les enfouir sous terre; on voit dans
-toutes les glises que le lieu o on les conserve est le plus recul,
-le plus secret.
-
-[Note 97: Ils en ont conserv le titre de _sacre majest_.
-(_Vico_).]
-
- partir du commencement du cinquime sicle, o les barbares
-inondrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec
-les vaincus. Dans cet ge de fer, on ne trouve d'criture en langue
-vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Franais, ni chez les
-Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent crire d'actes
-dans leur langue qu'au temps de Frdric de Souabe, et, selon
-quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces
-nations on ne trouve rien d'crit qu'en latin barbare, langue
-qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui taient
-ecclsiastiques. Faute de caractres vulgaires, les hiroglyphes des
-anciens reparurent dans les emblmes, dans les armoiries. Ces signes
-servaient assurer les proprits, et le plus souvent indiquaient les
-droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les
-troupeaux et sur les terres.
-
-Certaines espces de _jugemens divins_ reparurent sous le nom de
-_purgations canoniques_; les _duels_ furent une espce de ces
-jugemens, quoique non autoriss par les canons. On revit aussi les
-brigandages hroques. Les anciens hros avaient tenu honneur d'tre
-appels _brigands_; le nom de _corsale_ fut un titre de seigneurie.
-Les _reprsailles_ de l'antiquit, la duret des _servitudes
-hroques_ se renouvelrent, et durent encore entre les
-infidles et les chrtiens. La victoire passant pour le jugement du
-ciel, les vainqueurs croyaient _que les vaincus n'avaient point de
-Dieu_, et les traitaient comme de vils animaux.
-
-Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquit et le moyen ge,
-c'est que l'on vit se rouvrir les _asiles_, qui, selon Tite-Live,
-avaient t l'_origine de toutes les premires cits_. Partout avaient
-recommenc les violences, les rapines, les meurtres, et comme _la
-religion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis du joug
-des lois humaines_ (axiome 31), les hommes moins barbares qui
-craignaient l'oppression se rfugiaient chez les vques, chez les
-abbs, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et
-leurs biens; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart
-des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au
-moyen ge le plus barbare de toute l'Europe, il est rest, pour ainsi
-dire, plus de souverains ecclsiastiques que de sculiers.--De l le
-nombre prodigieux de cits et de forteresses qui portent des noms de
-saints.--Dans des lieux difficiles ou carts, l'on ouvrait de petites
-chapelles o se clbrait la messe, et s'accomplissaient les autres
-devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les
-_asiles_ naturels des chrtiens; les fidles levaient autour leurs
-habitations. Les monumens les plus anciens qui nous restent du moyen
-ge, sont des chapelles situes ainsi, et le plus souvent
-ruines. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de
-Saint-Laurent d'Averse, laquelle fut incorpore l'abbaye de
-Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie, le Samnium, l'Appulie et
-dans l'ancienne Calabre, du Vulture au golfe de Tarente, elle gouverna
-cent dix glises, soit immdiatement, soit par des abbs ou moines qui
-en taient dpendans, et dans presque tous ces lieux les abbs de
-Saint-Laurent taient en mme temps les barons.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIRE QU'ELLES ONT
-FOURNIE, CONFORMMENT LA NATURE TERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN
-DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FODAL. (RETOUR
-DE L'GE HROQUE.)
-
-
- l'ge _divin_ ou thocratique dont nous venons de parler, succda
-l'ge _hroque_ avec la mme distinction de _natures_ qui avait
-caractris dans l'antiquit les _hros_ et les _hommes_. C'est ce qui
-explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent _homines_ dans la
-langue du droit fodal. D'_homines_ vinrent _hominium_ et _homagium_.
-Le premier est pour _hominis dominium_, le domaine du seigneur sur la
-personne du vassal; _homagium_ est pour _hominis agium_, le droit qu'a
-le seigneur de mener le vassal o il veut. Les feudistes traduisent
-lgamment le mot barbare _homagium_ par _obsequium_, qui dans le
-principe dut avoir le mme sens en latin. Chez les anciens Romains,
-l'_obsequium_ tait insparable de ce qu'ils appelaient _opera
-militaris_, et de ce que nos feudistes appellent _militare servitium_;
-long-temps les plbiens romains servirent leurs dpens
-les nobles la guerre. Cet _obsequium_ avec les charges qui en
-taient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis,
-_liberti_, qui restaient l'gard de leur patron dans une sorte de
-dpendance; mais il avait commenc avec Rome mme, puisque
-l'institution fondamentale de cette cit fut le _patronage_,
-c'est--dire, la protection des malheureux qui s'taient rfugis dans
-l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers, les terres
-des patriciens. Nous avons dj remarqu que dans l'histoire ancienne,
-le mot _clientela_ ne peut mieux se traduire que par celui de _fiefs_.
-L'origine du mot _opera_ nous prouve la vrit de ces principes.
-_Opera_ dans sa signification primitive est le travail d'un paysan
-pendant un jour. Les Latins appellent _operarius_ ce que nous
-entendons par _journalier_.--On disait chez les Latins _greges
-operarum_, comme _greges servorum_, parce que de tels ouvriers, ainsi
-que les esclaves des temps plus rcens taient regards comme les
-btes de somme que l'on disait _pasci gregatim_. Par analogie on
-appelait les hros _pasteurs_; Homre ne manque jamais de leur donner
-l'pithte de _pasteurs des peuples_. [Grec: Nomos, nomos],
-signifient _loi_ et _pturage_.
-
-L'_obsequium_ des affranchis, ayant peu--peu disparu, et la puissance
-des patrons ou seigneurs s'tant en quelque sorte _disperse_ dans les
-guerres civiles, _o les puissans deviennent dpendans des peuples_,
-cette puissance se _runit_ sans peine dans la personne des
-monarques, et il ne resta plus que l'_obsequium principis_,
-dans lequel, selon Tacite, consiste tout le _devoir des sujets d'une
-monarchie_. Par opposition leurs vassaux ou _homines_, les seigneurs
-des fiefs furent appels _barons_ dans le sens o les Grecs prenaient
-_hros_, et les anciens Latins _viri_; les Espagnols disent encore
-_baron_ pour signifier le _vir_ des Latins. Cette dnomination
-d'_hommes_, leur fut donne sans doute par opposition la faiblesse
-des vassaux, faiblesse dont l'ide tait dans les temps hroques
-jointe celle du sexe _fminin_. Les barons furent appels
-_seigneurs_, du latin _seniores_. Les anciens parlemens du moyen ge
-durent se composer des _seigneurs_, prcisment comme le snat de Rome
-avait t compos par Romulus des nobles les plus gs. De ces
-_patres_, on dut appeler _patroni_ ceux qui affranchissaient des
-esclaves, de mme que chez nous _patron_ signifie _protecteur_ dans le
-sens le plus lgant et le plus conforme l'tymologie. cette
-expression rpond celle de _clientes_ dans le sens de _vassaux
-roturiers_, tels que purent tre les _cliens_, lorsque Servius Tullius
-par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs.
-(_Voy. la pag._ suivante.)
-
-Les fiefs roturiers du moyen ge, d'abord _personnels_ reprsentrent
-les clientles de l'antiquit. Au temps o brillait de tout son clat
-la libert populaire de Rome, les plbiens vtus de toges allaient
-tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre
-des anciens hros, _ave rex_, les menaient au forum, et les
-ramenaient le soir la maison. Les grands, conformment
-l'ancien titre hroque de _pasteurs des peuples_, leur donnaient
-souper. Ceux qui taient soumis cette sorte de vasselage
-_personnel_, furent sans doute chez les anciens Romains les premiers
-_vades_, nom qui resta ceux qui taient obligs de suivre leurs
-_actores_ devant les tribunaux; cette obligation s'appelait
-_vadimonium_. En appliquant nos principes aux tymologies latines,
-nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif _vas_, chez les Grecs
-[Grec: Bas], et chez les barbares _was_, d'o _wassus_, et enfin
-_vassalus_.
-
- la suite des fiefs roturiers _personnels_, vinrent les _rels_. Nous
-les avons vu commencer chez les Romains avec l'institution du _cens_.
-Les plbiens qui reurent alors le domaine bonitaire des champs que
-les nobles leur avaient assigns, et qui furent ds-lors sujets des
-charges non-seulement _personnelles_, mais _relles_, durent tre
-dsigns les premiers par le nom de _mancipes_, lequel resta ensuite
-ceux qui sont _obligs sur biens immeubles envers le trsor public_.
-Ces plbiens qui furent ainsi lis, _nexi_, jusqu' la loi Petilia,
-rpondent prcisment aux _vassaux_ que l'on nommait _hommes liges_,
-_ligati_. L'homme _lige_ est, selon la dfinition des feudistes,
-_celui qui doit reconnatre pour amis et pour ennemis tous les amis et
-ennemis de son seigneur_. Cette forme de serment est analogue celle
-que les anciens vassaux germains prtaient leur chef, au rapport de
-Tacite; ils juraient _de se dvouer sa gloire_. Les rois vaincus
-auxquels le peuple romain _regna dono dabat_ (ce qui quivaut
- _beneficio dabat_), pouvaient tre considrs comme ses _hommes
-liges_; s'ils devenaient ses allis, c'tait de cette sorte d'alliance
-que les Latins appelaient _foedus inquale_. Ils taient _amis du
-peuple romain_ dans le sens o les Empereurs donnaient le nom d'_amis_
-aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance ingale n'tait
-autre chose que l'_investiture d'un fief souverain_. Cette investiture
-tait donne avec la formule que nous a laisse Tite-Live, savoir, que
-le roi alli _servaret majestatem populi Romani_; prcisment de la
-mme manire que le jurisconsulte Paulus dit que le prteur rend la
-justice _servat majestate populi Romani_. Ainsi ces allis taient
-_seigneurs de fiefs souverains soumis une plus haute souverainet_.
-
-On vit reparatre les _clientles_ des Romains sous le nom de
-_recommandation personnelle_.--Les _cens seigneuriaux_ n'taient pas
-sans analogie avec le _cens_ institu par Servius Tullius, puisqu'en
-vertu de cette dernire institution les plbiens furent long-temps
-assujettis servir les nobles dans la guerre leurs propres dpens,
-comme dans les temps modernes les vassaux appels _angarii_ et
-_perangarii_.--Les _prcaires_ du moyen ge taient encore renouvels
-de l'antiquit. C'tait dans l'origine des terres accordes par les
-seigneurs aux prires des _pauvres_ qui vivaient du produit de la
-culture.--(_Voy._ aussi pag. 183.)
-
-Nous avons dit que ceux qui par l'institution du _cens_ obtinrent le
-domaine bonitaire des champs qu'ils cultivaient, furent les
-premiers _mancipes_ des Romains. La _mancipation_ revint au moyen ge;
-le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer
-foi et obissance. Dans l'acte de la _mancipation_ les stipulations se
-reprsentrent _sous la forme des infestucations_ ou _investitures_,
-ce qui tait la mme chose. Avec les stipulations revint ce qui dans
-l'ancienne jurisprudence romaine avait t appel proprement
-_caviss_, par contraction _causs_; au moyen ge, on tira de la mme
-tymologie le mot _cautel_. Avec ces _cautel_ reparurent dans l'acte
-de la _mancipation_, les pactes que les jurisconsultes romains
-appelaient _stipulata_, de _stipula_, la paille qui revt le grain;
-c'est dans le mme sens que les docteurs du moyen ge dirent d'aprs
-les _investitures_ ou _infestucations_, _pacta vestita_, et _pacta
-nuda_.--On retrouve encore au moyen ge les deux sortes de domaines,
-_direct_ et _utile_, qui rpondent au domaine _quiritaire_, et
-_bonitaire_ des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens _ex
-jure optimo_ que les feudistes rudits dfinissent de la manire
-suivante: _biens allodiaux, libres de toute charge publique et
-prive_. Cicron remarque que de son temps il restait Rome bien peu
-de choses qui fussent _ex jure optimo_; et dans les lois romaines du
-dernier ge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre.
-De mme il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les
-biens _ex jure optimo_ des Romains, les alleux du moyen ge, ont fini
-galement par tre des _biens immeubles libres de toute
-charge prive_, mais sujets aux charges publiques.
-
-Dans les premiers parlemens, dans les _cours armes_, composes de
-barons, de pairs, on revoit les assembles hroques, o les
-_quirites_ de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous
-raconte que dans l'origine les rois taient les chefs du parlement, et
-qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de
-mme chez les Romains qu'au premier jugement o, selon Cicron, il
-s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des
-commissaires ou duumvirs pour juger Horace. Ils devaient employer
-contre le fratricide la formule que cite Tite-Live, _in Horatium
-perduellionem dicerent_. C'est que dans la svrit des temps
-hroques o la cit se composait des seuls hros, tout meurtre de
-citoyen tait un acte d'hostilit contre la patrie, _perduellio_. Tout
-meurtre tait appel _parricidium_, meurtre d'un pre, c'est--dire,
-d'un noble. Mais lorsque les plbiens, les _hommes_ dans la langue
-fodale, commencrent faire partie de la cit, le meurtre de tout
-homme fut appel _homicide_.
-
-Lorsque les universits d'Italie commencrent enseigner les lois
-romaines d'aprs les livres de Justinien, qui les prsente d'une manire
-conforme au _droit naturel des peuples civiliss_, les esprits dj plus
-ouverts s'attachrent aux rgles de l'quit naturelle dans l'tude de
-la jurisprudence, cette quit gale les nobles et les plbiens dans la
-socit, comme ils sont gaux dans la nature. Depuis que Tibrius
-Coruncanius eut commenc Rome d'enseigner publiquement la science des
-lois, la jurisprudence jusqu'alors secrte chappa aux nobles, et leur
-puissance s'en trouva peu--peu affaiblie. La mme chose arriva aux
-nobles des nouveaux royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient
-t d'abord aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires
-et monarchiques.[98][99]
-
-[Note 98: Ces deux dernires formes, convenant galement aux
-gouvernemens des ges civiliss, peuvent sans peine se changer l'une
-pour l'autre. Mais revenir l'aristocratie, c'est ce qui est
-inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de
-Syracuse, l'ami du divin Platon, avait dlivr sa patrie de la
-tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassin pour avoir
-essay de rtablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient
-toute l'aristocratie de la grande Grce, tentrent d'oprer la mme
-rvolution, et furent massacrs ou brls vifs. En effet, ds qu'une
-fois les plbiens ont reconnu qu'ils sont gaux en nature aux nobles,
-ils ne se rsignent point leur tre infrieurs sous le rapport des
-droits politiques, et ils obtiennent cette galit dans l'tat
-populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de
-gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec
-un soin inquiet et une sage prvoyance, contenir la multitude et
-prvenir de dangereux mcontentemens. (_Vico_).]
-
-[Note 99: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un
-gouvernement, comme nous le prtendons, mais au moins une constitution
-_aristocratique_ sous les races mrovingienne et carlovingienne. Nous
-demanderons alors Bodin comment ce royaume s'est trouv soumis,
-comme il l'est, une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une _loi
-royale_ par laquelle les paladins franais se sont dpouills de leur
-puissance en faveur des Captiens, de mme que le peuple romain
-abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de
-la _loi royale_ dbite par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France
-a t conquise par quelqu'un des Captiens?... Il faut plutt que
-Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes,
-reconnaissent cette _loi royale_, _fonde en nature sur un principe
-ternel_; c'est que la puissance libre d'un tat, par cela mme
-qu'elle est libre, doit en quelque sorte se raliser. Ainsi, toute la
-force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu' ce qu'il
-devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit
-des rois, qui finissent par acqurir un pouvoir monarchique. Le droit
-naturel des moralistes est celui de la _raison_; le droit naturel des
-gens est celui de l'_utilit_ et de la _force_. Ce droit, comme disent
-les jurisconsultes, a t suivi par les nations, _usu exigente
-humanisque necessitatibus expostulantibus_. (_Vico_).]
-
-Aprs les remarques diverses que nous avons faites dans ce
-chapitre sur tant d'expressions lgantes de l'ancienne jurisprudence
-romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la
-langue fodale, Oldendorp et tous les autres crivains de son opinion
-doivent voir si le droit fodal est sorti, comme ils le disent, _des
-tincelles de l'incendie dans lequel les barbares dtruisirent le
-droit romain_. Le droit romain au contraire est n de la fodalit; je
-parle de cette fodalit primitive que nous avons observe
-particulirement dans la barbarie antique du Latium, et qui a t la
-base commune de toutes les socits humaines.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDR
-RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE.
-
-
-La marche que nous avons trace ne fut point suivie par Carthage,
-Capoue et Numance, ces trois cits qui firent craindre Rome d'tre
-supplante dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrts de
-bonne heure dans cette carrire par la subtilit naturelle de l'esprit
-africain, encore augmente par les habitudes du commerce maritime. Les
-Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la
-fertilit de la Campanie _heureuse_. Enfin Numance commenait peine
-son ge _hroque_, lorsqu'elle fut accable par la puissance romaine,
-par le gnie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du
-monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles,
-marchrent d'un pas gal, guids dans cette marche par la Providence
-qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois
-formes de gouvernement se succdrent chez eux conformment l'ordre
-naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois _publilia_ et _petilia_,
-la libert populaire jusqu' Auguste, la monarchie tant qu'il
-fut humainement possible de rsister aux causes intrieures et
-extrieures qui dtruisent un tel tat politique.
-
-Aujourd'hui la plus complte civilisation semble rpandue chez les
-peuples, soumis la plupart un petit nombre de grands monarques. S'il
-est encore des nations barbares dans les parties les plus recules du
-nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espce humaine,
-et que l'instinct naturel de l'humanit y a t long-temps domin par
-des religions farouches et bizarres.--Nous voyons d'abord au
-septentrion le czar de Moscovie qui est la vrit chrtien, mais qui
-commande des hommes d'un esprit lent et paresseux.--Le kan de
-Tartarie, qui a runi son vaste empire celui de la Chine, gouverne
-un peuple effmin, tels que le furent les _seres_ des anciens.--Le
-ngus d'thiopie, et les rois de Fez et de Maroc rgnent sur des
-peuples faibles et peu nombreux.
-
-Mais sous la zone tempre, o la nature a mis dans les facults de
-l'homme un plus heureux quilibre, nous trouvons, en partant des
-extrmits de l'Orient, l'empire du Japon, dont les moeurs ont quelque
-analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques; c'est le
-mme esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans voyageurs la
-langue japonaise prsente l'oreille une certaine analogie avec le
-latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans l'tat _hroque_ par
-une religion pleine de croyances effrayantes, et dont les dieux tout
-couverts d'armes menaantes inspirent la terreur. Les missionnaires
-assurent que le plus grand obstacle qu'ils aient trouv dans ce pays
-la foi chrtienne, c'est qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens
-du peuple sont hommes comme eux.--L'empire de la Chine avec sa religion
-douce et sa culture des lettres, est trs polic.--Il en est de mme de
-l'Inde, voue en gnral aux arts de la paix.--La Perse et la Turquie
-ont ml la mollesse de l'Asie les croyances grossires de leur
-religion. Chez les Turcs particulirement, l'orgueil du caractre
-national, est tempr par une libralit fastueuse, et par la
-reconnaissance.
-
-L'Europe entire est soumise la religion chrtienne, qui nous donne
-l'ide la plus pure et la plus parfaite de la divinit, et qui nous fait
-un devoir de la charit envers tout le genre humain. De l sa haute
-civilisation.--Les principaux tats europens sont de grandes
-monarchies. Celles du nord, comme la Sude et le Danemark il y a un
-sicle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et l'Angleterre,
-semblent soumises un gouvernement aristocratique; mais si quelque
-obstacle extraordinaire n'arrte la marche naturelle des choses, elles
-deviendront des monarchies pures.--Cette partie du monde plus claire a
-aussi plus d'tats populaires que nous n'en voyons dans les trois
-autres. Le retour des mmes besoins politiques y a renouvel la forme
-du gouvernement des Achens et des toliens. Les Grecs avaient t
-amens concevoir cette forme de gouvernement par la ncessit de se
-prmunir contre l'ambition d'une puissance colossale. Telle a t aussi
-l'origine des cantons Suisses et des Provinces-Unies. Ces ligues
-perptuelles d'un grand nombre de cits libres ont form deux
-aristocraties. L'Empire germanique est aussi un systme compos d'un
-grand nombre de cits libres et de princes souverains. La tte de ce
-corps est l'Empereur, et dans ce qui concerne les intrts communs de
-l'Empire il se gouverne aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en
-Europe que cinq aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gnes
-et Lucques, Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont
-pour la plupart qu'un territoire peu tendu.[100]
-
-[Note 100: Si nous traversons l'Ocan pour passer dans le
-Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amrique et parcouru la mme
-carrire sans l'arrive des Europens. (_Vico_).]
-
-Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de
-tous les biens qui composent la flicit de la vie humaine; on y
-trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces
-avantages, nous les devons la religion. La religion nous fait un
-devoir de la charit envers tout le genre humain; elle admet la
-seconder dans l'enseignement de ses prceptes sublimes les plus doctes
-philosophies de l'antiquit payenne; elle a adopt, elle cultive
-trois langues, la plus ancienne, la plus dlicate et la plus
-noble, l'hbreu, le grec, et le latin. Ainsi, mme pour les fins
-humaines, le christianisme est suprieur toutes les religions: il
-unit la sagesse de l'autorit celle de la raison, et cette dernire,
-il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'rudition la plus
-profonde.
-
-Aprs avoir observ dans ce Livre comment les socits recommencent la
-mme carrire, rflchissons sur les nombreux rapprochemens que nous
-prsente cet ouvrage entre l'antiquit et les temps modernes, et nous
-y trouverons explique non plus l'histoire particulire et temporelle
-des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'_histoire
-idale_ des lois ternelles que suivent toutes les nations dans leurs
-commencemens et leurs progrs, dans leur dcadence et leur fin, et
-qu'elles suivraient toujours quand mme (ce qui n'est point) des
-mondes infinis natraient successivement dans toute l'ternit.
-travers la diversit des formes extrieures, nous saisirons
-l'_identit de substance_ de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous
-refuser cet ouvrage le titre orgueilleux peut-tre de _Science
-Nouvelle_. Il y a droit par son sujet: _la nature commune des
-nations_; sujet vraiment universel, dont l'ide embrasse toute science
-digne de ce nom. Cette ide est indique dans la vaste expression de
-Snque: _Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod querit, omnis
-mundus habeat._
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-CONCLUSION.--D'UNE RPUBLIQUE TERNELLE FONDE DANS LA NATURE PAR LA
-PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE
-SES FORMES DIVERSES.
-
-
-Concluons en rappelant l'ide de Platon, qui ajoute aux trois formes
-de rpubliques une quatrime, dans laquelle rgneraient les meilleurs,
-ce qui serait la vritable aristocratie naturelle. Cette rpublique
-que voulait Platon, elle a exist ds la premire origine des
-socits. Examinons en ceci la conduite de la Providence.
-
-D'abord elle voulut que les gans qui erraient dans les montagnes,
-effrays des premiers orages qui eurent lieu aprs le dluge,
-cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgr leur orgueil ils
-s'humiliassent devant la divinit qu'ils se craient, et
-s'assujtissent une force suprieure qu'ils appelrent Jupiter.
-C'est la lueur des clairs qu'ils virent cette grande vrit, _que
-Dieu gouverne le genre humain_. Ainsi se forma une premire socit
-que j'appellerai _monastique_ dans le sens de l'tymologie, parce
-qu'elle tait en effet compose de _souverains solitaires_
-sous le gouvernement d'un tre trs bon et trs puissant, OPTIMUS
-MAXIMUS. Excits ensuite par les plus puissans aiguillons d'une
-passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur
-donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencrent rprimer
-l'imptuosit de leurs dsirs et faire usage de la libert humaine.
-Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils
-firent les compagnes de leur vie. Avec ces premires unions
-_humaines_, c'est--dire conformes la pudeur et la religion,
-commencrent les mariages qui dterminrent les rapports d'poux, de
-fils et de pres. Ainsi ils fondrent les familles, et les
-gouvernrent avec la duret des cyclopes dont parle Homre; la duret
-de ce premier gouvernement tait ncessaire, pour que les hommes se
-trouvassent prpars au gouvernement civil, lorsque s'lveraient les
-cits. La premire rpublique se trouve donc dans la famille; la forme
-en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pres de famille, qui
-avait la supriorit du sexe, de l'ge et de la vertu.
-
-Aussi vaillans que chastes et pieux, ils ne fuyaient plus comme
-auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se dfendaient, eux et
-les leurs, tuaient les btes sauvages qui infestaient leurs champs, et
-au lieu d'errer pour trouver leur pture, ils soutenaient leurs
-familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurrent le salut
-du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui taient rests
-dans les plaines, sentirent les maux attachs la communaut
-des biens et des femmes, et vinrent se rfugier dans les asiles
-ouverts par les pres de famille. Ceux-ci les recevant sous leur
-protection, la monarchie domestique s'tendit par les clientles.
-C'tait encore les meilleurs qui rgnaient, OPTIMI. Les rfugis,
-impies et sans dieu, obissaient des hommes pieux, qui adoraient la
-divinit, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se
-figurassent les dieux d'aprs la varit de leurs manires de voir;
-trangers la pudeur, ils obissaient des hommes qui se
-contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donne
-la religion; faibles et jusque-l errans au hasard, ils obissaient
-des hommes prudens qui cherchaient connatre par les auspices la
-volont des dieux, des hros qui _domptaient la terre_ par leurs
-travaux, tuaient les btes farouches, et secouraient le faible en
-danger.
-
-Les pres de famille devenus puissans par la pit et la vertu de
-leurs anctres et par les travaux de leurs cliens, oublirent les
-conditions auxquelles ceux-ci s'taient livrs eux, et au lieu de
-les protger, ils les opprimrent. Sortis ainsi de l'_ordre naturel_
-qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se rvolter
-contre eux. Mais comme la socit humaine ne peut subsister un moment
-sans ordre, c'est--dire sans dieu, la Providence fit natre l'_ordre
-civil_ avec la formation des cits. Les pres de famille s'unirent
-pour rsister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnrent le
-domaine bonitaire des champs dont ils se rservaient le
-domaine minent. Ainsi naquit la cit, fonde sur un corps souverain
-de nobles. Cette noblesse consistait sortir d'un mariage solennel,
-et clbr avec les auspices. Par elle les nobles rgnaient sur les
-plbiens, dont les unions n'taient pas ainsi consacres.--Au
-gouvernement thocratique o les dieux gouvernaient les familles par
-les auspices, succda le gouvernement hroque o les hros rgnaient
-eux-mmes, et dont la base principale fut la religion, privilge du
-corps des pres qui leur assurait celui de tous les droits civils.
-Mais comme la noblesse tait devenue un don de la fortune, du milieu
-des nobles mme s'leva l'ordre des _pres_ qui par leur ge taient
-les plus dignes de gouverner; et entre les pres eux-mmes, les plus
-courageux, les plus robustes furent pris pour _rois_, afin de conduire
-les autres, et d'assurer leur rsistance contre leurs cliens
-mutins.[101]
-
-[Note 101: Ces rois des aristocraties ne doivent pas tre
-confondus avec les _monarques_. (_Note du Traducteur_).]
-
-Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plbiens se
-dveloppa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'taient forme de
-l'hrosme et de la noblesse, et comprirent qu'ils taient hommes
-aussi bien que les nobles. Ils voulurent donc entrer aussi dans
-l'ordre des citoyens. Comme la souverainet devait avec le temps tre
-tendue tout le peuple, la Providence permit que les plbiens
-rivalisassent long-temps avec les nobles de pit et de
-religion, dans ces longues luttes qu'ils soutenaient contre eux, avant
-d'avoir part au droit des auspices, et tous les droits publics et
-privs, qui en taient regards comme autant de dpendances. Ainsi le
-zle mme du peuple pour la religion le conduisait la souverainet
-civile. C'est en cela que le peuple romain surpassa tous les autres,
-c'est par-l qu'il mrita d'tre le _peuple roi_. L'ordre naturel se
-mlant ainsi de plus en plus l'ordre civil, on vit natre les
-rpubliques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener l'urne du
-sort ou la balance, la Providence empcha que le hasard ou la
-fatalit n'y rgnt en ordonnant que le cens y serait la rgle des
-honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, conomes et prvoyans
-plutt que les prodigues ou les indolens, que les hommes gnreux et
-magnanimes plutt que ceux dont l'me est rtrcie par le besoin,
-qu'en un mot les riches dous de quelque vertu, ou de quelque image de
-vertu, plutt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent
-point rougir, fussent regards comme les plus dignes de gouverner,
-comme les meilleurs.[102]
-
-[Note 102: Le peuple pris en gnral veut la justice. Lorsque le
-peuple tout entier constitue la cit, il fait des lois justes,
-c'est--dire _gnralement bonnes_. Si donc, comme le dit Aristote, de
-bonnes lois sont des volonts sans passion, en d'autres termes, des
-volonts dignes du _sage_, du _hros de la morale_ qui commande aux
-passions, c'est dans les rpubliques populaires que naquit la
-philosophie; la nature mme de ces rpubliques conduisait la
-philosophie former le sage, et dans ce but chercher la vrit. Les
-secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence
-ceux de la religion. Au dfaut des _sentimens_ religieux qui faisaient
-pratiquer la vertu aux hommes, les _rflexions_ de la philosophie leur
-apprirent considrer la vertu en elle-mme, de sorte que, s'ils
-n'taient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice.
-
- la suite de la philosophie naquit l'loquence, mais telle qu'il
-convient dans des tats o se font des lois _gnralement bonnes_, une
-loquence passionne pour la justice, et capable d'enflammer le peuple
-par des ides de vertu qui le portent faire de telles lois. Voil,
-ce qu'il semble, le caractre de l'loquence romaine au temps de
-Scipion-l'Africain; mais les tats populaires venant se corrompre,
-la philosophie suit cette corruption, tombe dans le scepticisme, et se
-met, par un cart de la science, calomnier la vrit. De l nat une
-fausse loquence, prte soutenir le pour et le contre sur tous les
-sujets. (_Vico_).]
-
-Lorsque les citoyens, ne se contentant plus de trouver dans
-les richesses des moyens de distinction, voulurent en faire des
-instrumens de puissance, alors, comme les vents furieux agitent la
-mer, ils troublrent les rpubliques par la guerre civile, les
-jetrent dans un dsordre universel, et d'un tat de libert les
-firent tomber dans la pire des tyrannies; je veux dire, dans
-l'anarchie. cette affreuse maladie sociale, la Providence applique
-les trois grands remdes dont nous allons parler. D'abord il s'lve
-du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y tablit la
-monarchie. Les lois, les institutions sociales fondes par la libert
-populaire n'ont point suffi la rgler; le monarque devient matre
-par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme mme
-de la monarchie retient la volont du monarque tout infinie qu'est sa
-puissance, dans les limites de l'ordre naturel, parce que son
-gouvernement n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point
-satisfaire ses peuples sous le rapport de la religion et de
-la libert naturelle.
-
-Si la Providence ne trouve point un tel remde au-dedans, elle le fait
-venir du dehors. Le peuple corrompu tait devenu _par la nature_
-esclave de ses passions effrnes, du luxe, de la molesse, de
-l'avarice, de l'envie, de l'orgueil et du faste. Il devient esclave
-_par une loi du droit des gens_ qui rsulte de sa nature mme; et il
-est assujti des peuples _meilleurs_, qui le soumettent par les
-armes. En quoi nous voyons briller deux lumires qui clairent l'ordre
-naturel; d'abord: _qui ne peut se gouverner lui-mme se laissera
-gouverner par un autre qui en sera plus capable._ Ensuite: _ceux-l
-gouverneront toujours le monde qui sont d'une nature meilleure._
-
-Mais si les peuples restent long-temps livrs l'anarchie, s'ils ne
-s'accordent pas prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont
-point conquis par une nation meilleure qui les sauve en les
-soumettant; alors au dernier des maux, la Providence applique un
-remde extrme. Ces hommes se sont accoutums ne penser qu'
-l'intrt priv; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans
-une profonde solitude d'me et de volont. Semblables aux btes
-sauvages, on peut peine en trouver deux qui s'accordent, chacun
-suivant son plaisir ou son caprice. C'est pourquoi les factions les
-plus obstines, les guerres civiles les plus acharnes changeront les
-cits en forts et les forts en repaires d'hommes, et les sicles
-couvriront de la rouille de la barbarie leur ingnieuse
-malice et leur subtilit perverse. En effet ils sont devenus plus
-froces par la _barbarie rflchie_, qu'ils ne l'avaient t par
-_celle de nature_. La seconde montrait une frocit gnreuse dont on
-pouvait se dfendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie
-est jointe une lche frocit, qui au milieu des caresses et des
-embrassemens en veut aux biens et la vie de l'ami le plus cher.
-Guris par un si terrible remde, les peuples deviennent comme
-engourdis et stupides, ne connaissent plus les rafinemens, les
-plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus ncessaires
-la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent la fin, se trouvant
-dans l'abondance des choses ncessaires, redeviennent naturellement
-sociables; l'antique simplicit des premiers ges reparaissant parmi
-eux, ils connaissent de nouveau la religion, la vracit, la bonne
-foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la
-beaut, la grce ternelle de l'ordre tabli par la Providence.
-
-Aprs l'observation si simple que nous venons de faire sur l'histoire
-du genre humain, quand nous n'aurions point pour l'appuyer tout ce que
-nous en ont appris les philosophes et les historiens, les grammairiens
-et les jurisconsultes, on pourrait dire avec certitude que c'est bien
-l la grande cit des nations fonde et gouverne par Dieu mme. On a
-lev jusqu'au ciel comme de sages lgislateurs les Lycurgue, les
-Solon, les dcemvirs, parce qu'on a cru jusqu'ici qu'ils
-avaient foul par leurs institutions les trois cits les plus
-illustres, celles qui brillrent de tout l'clat des vertus civiles;
-et pourtant, que sont Athnes, Sparte et Rome pour la dure et pour
-l'tendue, en comparaison de cette rpublique de l'univers, fonde sur
-des institutions qui tirent de leur corruption mme la forme nouvelle
-qui peut seule en assurer la perptuit? Ne devons-nous pas y
-reconnatre le conseil d'une sagesse suprieure celle de l'homme?
-Dion Cassius assimile la loi un tyran, la coutume un roi. Mais la
-sagesse divine n'a pas besoin de la force des lois; elle aime mieux
-nous conduire par les coutumes que nous observons librement, puisque
-les suivre, c'est suivre notre nature. Sans doute _les hommes ont fait
-eux-mmes le monde social_, c'est le principe incontestable de la
-science nouvelle; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une
-intelligence qui souvent s'carte des fins particulires que les
-hommes s'taient proposes, qui leur est quelquefois contraire et
-toujours suprieure. Ces fins bornes sont pour elle des moyens
-d'atteindre les fins plus nobles, qui assurent le salut de la race
-humaine sur cette terre. Ainsi les hommes veulent jouir du plaisir
-brutal, au risque de perdre les enfans qui natront, et il en rsulte
-la saintet des mariages, premire origine des familles. Les pres de
-famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont tendu sur les
-cliens, et la cit prend naissance. Les corps souverains des nobles
-veulent appesantir leur souverainet sur les plbiens, et ils
-subissent la servitude des lois, qui tablissent la libert
-populaire. Les peuples libres _veulent_ secouer le frein des lois, et
-ils tombent sous la sujtion des monarques. Les monarques _veulent_
-avilir leurs sujets en les livrant aux vices et la dissolution, par
-lesquels ils croient assurer leur trne; et ils les disposent
-supporter le joug de nations plus courageuses. Les nations _tendent_
-par la corruption se diviser, se dtruire elles-mmes, et de leurs
-dbris disperss dans les solitudes, elles renaissent, et se
-renouvellent, semblables au phnix de la fable.--Qui put faire tout
-cela? ce fut sans doute l'_esprit_, puisque les hommes le firent avec
-intelligence. Ce ne fut point la _fatalit_, puisqu'ils le firent avec
-choix. Ce ne fut point le _hasard_, puisque les mmes faits se
-renouvelant produisent rgulirement les mmes rsultats.
-
-Ainsi se trouvent rfuts par le fait picure, et ses partisans,
-Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde au hasard. Znon et
-Spinosa le sont aussi, eux qui livrent le monde la fatalit. Au
-contraire nous tablissons avec les philosophes politiques, dont le
-prince est le divin Platon, que _c'est la providence qui rgle les
-choses humaines_. Puffendorf mconnat cette providence; Selden la
-suppose; Grotius en veut rendre son systme indpendant. Mais les
-jurisconsultes romains l'ont prise pour premier principe du droit
-naturel.
-
-On a pleinement dmontr dans cet ouvrage que les premiers gouvernemens
-du monde, fonds sur la croyance en une providence, ont eu la religion
-pour leur _forme entire_, et qu'elle fut la seule base de l'tat de
-famille. La religion fut encore le fondement principal des gouvernemens
-hroques. Elle fut pour les peuples un moyen de parvenir aux
-gouvernemens populaires. Enfin, lorsque la marche des socits s'arrta
-dans la monarchie, elle devint comme le rempart, comme le bouclier des
-princes. Si la religion se perd parmi les peuples, il ne leur reste plus
-de moyen de vivre en socit; ils perdent -la-fois le lien, le
-fondement, le rempart de l'tat social, la _forme mme_ de peuple sans
-laquelle ils ne peuvent exister. Que Bayle voie maintenant s'il est
-possible qu'_il existe rellement des socits sans aucune connaissance
-de Dieu_! et Polybe, s'il est vrai, comme il l'a dit, qu'_on n'aura plus
-besoin de religion, quand les hommes seront philosophes_. Les religions
-au contraire peuvent seules exciter les peuples faire _par sentiment_
-des actions vertueuses. Les _thories_ des philosophes relativement la
-vertu fournissent seulement des motifs l'loquence pour enflammer le
-sentiment, et le porter suivre le devoir.[103]
-
-[Note 103: Mais il est une diffrence essentielle entre la vraie
-religion et les fausses. La premire nous porte par la grce aux
-actions vertueuses pour atteindre un bien infini et ternel, qui ne
-peut tomber sous les sens; c'est ici l'intelligence qui commande aux
-sens des actions vertueuses. Au contraire dans les fausses religions
-qui nous proposent pour cette vie et pour l'autre des biens borns et
-prissables, tels que les plaisirs du corps, ce sont les sens qui
-excitent l'me bien agir. (_Vico_).]
-
-La Providence se fait sentir nous d'une manire bien
-frappante dans le respect et l'admiration que tous les savans ont eus
-jusqu'ici pour la sagesse de l'antiquit, et dans leur ardent dsir
-d'en chercher et d'en pntrer les mystres. Ce sentiment n'tait que
-l'instinct qui portait tous les hommes clairs admirer, respecter
-la sagesse infinie de Dieu, vouloir s'unir avec elle; sentiment qui
-a t dprav par la vanit des savans et par celle des nations
-(axiomes 3 et 4.)
-
-On peut donc conclure de tout ce qui s'est dit dans cet ouvrage, que
-la Science nouvelle porte ncessairement avec elle le got de la
-pit, et que sans la religion il n'est point de vritable sagesse.
-
-
-
-
-ADDITION
-
-AU SECOND LIVRE.
-
-_Explication historique de la Mythologie_ (Voyez l'Appendice du
-Discours, p. LX.)
-
-
-Lorsque l'ide d'une puissance suprieure, matresse du ciel et
-arme de la foudre, a t personnifie par les premiers hommes sous le
-nom de JUPITER, la seconde divinit qu'ils se crent est le symbole,
-l'expression potique du mariage. JUNON est soeur et femme de Jupiter,
-parce que les premiers mariages consacrs par les auspices eurent lieu
-entre frres et soeurs. Du mot [Grec: Hra], Junon, viennent ceux de
-[Grec: Hers], hros, [Grec: Hrakls], Hercule, [Grec: Eros], amour,
-_hereditas_, etc. Junon impose Hercule de grands travaux; cette
-phrase traduite de la langue hroque en langue vulgaire signifie, que
-la pit accompagne de la saintet des mariages, forme les hommes aux
-grandes vertus.
-
-DIANE est le symbole de la vie plus pure que menrent les premiers
-hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle cherche les
-tnbres pour s'unir Endymion. Elle punit Acton d'avoir viol la
-religion des eaux sacres (qui avec le feu constituent la solennit
-des mariages). Couvert de l'eau qu'elle lui a jete, _lymphatus_,
-devenu _cerf_, c'est--dire le plus timide des animaux, il est dchir
-par ses propres chiens, autrement dit, par ses remords. Les nymphes de
-la desse, _nymph_ ou _lymph_, ne sont autre chose que les eaux
-pures et caches dont elle carte le profane Acton, _puri latices_,
-de _latere_.
-
-Aprs l'institution des auspices et du mariage vient celle des
-spultures; aprs Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux MANES.
-[Grec: fylax], _cippus_, signifient tombeau; de l _ceppo_, en
-italien, arbre gnalogique, [Grec: fyl], tribu, _filius_ (et par
-_filus_, et _temen_, _subtemen_), _stemmata_, gnalogie, lignes
-gnalogiques. La grossiret des premiers monumens funraires qui
-marquaient -la-fois la possession des terres, et la perptuit des
-familles, donna lieu aux mtaphores de _stirps_, de _propago_, de
-_lignage_. Les enfans des fondateurs de la socit humaine pouvaient
-donc se dire _duro robore nati_, ou fils de la terre, gans, _ingenui_
-(quasi ind geniti), aborignes, [Grec: autochthones].--_Humanitas, ab
-humando._
-
-APOLLON est le dieu de la lumire, de la lumire sociale, qui
-environne les hros ns des mariages solennels, des unions consacres
-par les auspices. Aussi prside-t-il la divination, la _muse_,
-qu'Homre dfinit la science du bien et du mal. Apollon poursuit
-Daphn, symbole de l'humanit encore errante, mais c'est pour l'amener
- la vie sdentaire et la civilisation; elle implore l'aide des
-dieux (qui prsident aux auspices et l'hymne). Elle devient
-laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant par ses
-lgitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d'une ternelle
-jeunesse.
-
-Dans l'tat de famille, les fruits spontans de la terre ne suffisant
-plus, les hommes mettent le feu aux forts et commencent cultiver la
-terre. Ils sment le froment dont les grains brls leur ont sembl
-une nourriture agrable. Voil le grand travail d'Hercule,
-c'est--dire, de l'hrosme antique. Les serpens qu'touffe Hercule au
-berceau, l'hydre, le lion de Nme, le tigre de Bacchus, la chimre de
-Bellrophon, le dragon de Cadmus, et celui des Hesprides, sont autant
-de mtaphores que l'indigence du langage fora les premiers hommes
-d'employer pour dsigner _la terre_. Le serpent qui dans l'Iliade
-dvore les huit petits oiseaux avec leur mre est interprt par
-Calchas comme signifiant _la terre troyenne_. En effet les hommes
-durent se reprsenter la terre comme un grand dragon couvert
-d'cailles, c'est--dire d'pines; comme une hydre sortie des eaux (du
-dluge), et dont les ttes, dont les forts renaissent mesure
-qu'elles sont coupes; la peau changeante de cette hydre passe du noir
-au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents du serpent que
-Cadmus enfonce dans la terre expriment potiquement les instrumens de
-bois durci dont on se servit pour le labourage avant l'usage du fer
-(comme _dente tenaci_ pour une ancre, dans Virgile). Enfin Cadmus
-devient lui-mme serpent; les Latins auraient dit en terme de droit,
-_fundus factus est_.
-
-Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les pis; le bl fut le
-premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune dont il
-est dchu, Job rappelle qu'il mangeait du pain de froment. On donnait
-du grain pour rcompense aux soldats victorieux, _adorea_. [Le nom
-d'_or_ passa ensuite aux belles laines. Sans parler de la toison d'or
-des Argonautes, Atre se plaint dans Homre de ce que Thyeste lui a
-vol ses _brebis d'or_. Le mme pote donne toujours aux rois
-l'pithte de [Grec: polymlous], riches en troupeaux. Les anciens
-Latins appelaient le patrimoine, _pecunia_, _ pecude_. Chez les Grecs
-le mme mot, [Grec: mlon], signifie pomme et troupeau, peut-tre
-parce qu'on attachait un grand prix ce fruit]. L'or du premier ge
-n'tant plus un mtal, on conoit le rameau de Proserpine dont parle
-Virgile, et tous les trsors que roulaient dans leurs eaux le Nil, le
-Pactole, le Gange et le Tage.
-
-Les premiers essais de l'agriculture furent exprims symboliquement
-par trois nouveaux dieux, savoir: VULCAIN, le feu qui avait fcond la
-terre; _Saturne_, ainsi nomm de _sata_, semences [ce qui explique
-pourquoi l'ge de Saturne du Latium, rpond l'ge d'or des Grecs];
-en troisime lieu CYBLE, ou la terre cultive. On la reprsente
-ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre qui n'est pas
-encore dompte par la culture. La mme divinit fut pour les Romains
-VESTA, desse des crmonies sacres. En effet le premier sens du mot
-_colere_ fut _cultiver la terre_; la terre fut le premier autel,
-l'agriculture fut le premier culte. Ce culte consista originairement
-mettre le feu aux forts et immoler sur les terres cultives les
-vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacres,
-_Saturni hosti_. Vesta, toujours arme de la religion farouche des
-premiers ges, continua de garder le feu et le froment. Les noces se
-clbraient _aqu_, _igni et farre_; les noces appeles _nupti
-confarreat_ devinrent particulires aux prtres, mais dans l'origine
-il n'y avait eu que des familles de prtres.--Les combats livrs par
-les pres de famille aux vagabonds qui envahissaient leurs terres,
-donnrent lieu la cration du dieu MARS.
-
-Mais les hros reoivent ceux qui se prsentent en supplians. La
-comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la socit
-naissante, fait natre l'ide de VNUS, desse de la beaut civile, de
-la noblesse. _Honestas_ signifie -la-fois noblesse, beaut et vertu.
-Les enfans, ns hors les mariages solennels, taient lgalement
-parlant, des _monstres_.
-
-Mais les plbiens prtendent bientt au droit des mariages qui
-entrane tous les droits civils. On distingue alors Vnus patricienne
-et Vnus plbienne: la premire est trane par des cigues, l'autre
-par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette raison
-souvent opposes par les potes, l'aigle, l'oiseau de Jupiter. Les
-prtentions des plbiens sont marques par les fables d'Ixion,
-amoureux de Junon; de Tantale toujours altr au milieu des eaux; de
-Marsyas et de Linus qui dfient Apollon au combat du chant,
-c'est--dire qui lui disputent le privilge des auspices (_cancre_,
-chanter et prdire.) Le succs ne rpond pas toujours leurs efforts.
-Phaton est prcipit du char du soleil, Hercule touffe Ante, Ulysse
-tue Irus, et punit les amans de Pnlope. Mais selon une autre
-tradition Pnlope, se livre eux, comme Pasipha son taureau (les
-plbiens obtiennent le privilge des mariages solennels), et de ces
-unions criminelles rsultent des _monstres_, tels que Pan et le
-Minotaure. Hercule s'effmine et file sous Iole et Omphale; il se
-souille du sang de Nessus, entre en fureur et expire.
-
-La rvolution qui termine cette lutte est aussi exprime par le
-symbole de MINERVE. Vulcain fend la tte de Jupiter, d'o sort la
-desse, _minuit caput_, tymologie de _Minerva_. _Caput_ signifie la
-tte, et la partie la plus leve, _celle qui domine_. Les Latins
-dirent toujours _capitis deminutio_ pour _changement d'tat_; Minerve
-substitue l'tat civil l'tat de famille. Plus tard on donna un sens
-mtaphysique cette fable de la naissance de Minerve, et on y vit la
-dcouverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que l'ide
-ternelle est engendre en Dieu par Dieu mme, tandis que les ides
-cres sont produites par Dieu dans l'intelligence humaine.
-
-La transaction qui termine cette rvolution, est caractrise par
-MERCURE, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, _porte aux
-hommes les messages des dieux_...........
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de
-l'Histoire, by Giambattista Vico
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE ***
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<title>The Project Gutenberg e-Book of Principes de la Philosophie de l'Histoire; Author: J. B. Vico.</title>
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</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de l'Histoire, by
-Giambattista Vico
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Principes de la Philosophie de l'Histoire
- traduits de la 'Scienza nuova'
-
-Author: Giambattista Vico
-
-Translator: Jules Michelet
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43307]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43307 ***</div>
<h1>PRINCIPES<br>
DE<br>
@@ -117,17 +75,17 @@ de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
<p class="p2 center">DE J. B. VICO,</p>
-<p class="p2 center smaller">ET PRCDS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTME ET LA VIE DE L'AUTEUR,</p>
+<p class="p2 center smaller">ET PRÉCÉDÉS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE L'AUTEUR,</p>
<p class="p2 center"><span class="smcap">par Jules MICHELET,</span><br>
-<span class="smaller">PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLGE DE SAINTE-BARBE.</span></p>
+<span class="smaller">PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLÈGE DE SAINTE-BARBE.</span></p>
<a id="img001" name="img001"></a>
<div class="p4 figcenter">
-<img src="images/img001.jpg" width="100" height="133" alt="Emblme de l'diteur." title="">
+<img src="images/img001.jpg" width="100" height="133" alt="Emblème de l'éditeur." title="">
</div>
-<p class="p4 center smaller"> PARIS,<br>
+<p class="p4 center smaller">À PARIS,<br>
CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE,<br>
RUE DE TOURNON, N<sup>o</sup> 6.<br>
1827.</p>
@@ -137,1820 +95,1820 @@ de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
DU TRADUCTEUR.</h2>
<p>Les Principes de la Philosophie de l'Histoire dont nous donnons une
-traduction abrge, ont pour titre original: Cinq Livres sur les
-principes d'une Science nouvelle, relative la nature commune des
-nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage ddi S. S. (Clment XII).
-Trois ditions ont t faites du vivant de l'auteur, dans les annes
-1725, 1730, et 1744. La dernire est celle qu'on a rimprime le plus
+traduction abrégée, ont pour titre original: Cinq Livres sur les
+principes d'une Science nouvelle, relative à la nature commune des
+nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage dédié à S. S. (Clément XII).
+Trois éditions ont été faites du vivant de l'auteur, dans les années
+1725, 1730, et 1744. La dernière est celle qu'on a réimprimée le plus
souvent, et que nous avons suivie.</p>
-<p>Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recle
-des mines d'or. La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la
+<p>«Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recèle
+des mines d'or». La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la
suivre, on pourrait accuser dans la Science nouvelle, non pas
-l'aridit, mais bien <span class="pagenum"><a id="pagevi-a" name="pagevi-a"></a>(p. vi)</span> un luxe de vgtation. Le gnie imptueux
-de Vico l'a surcharge chaque dition d'une foule de rptitions
-sous lesquelles disparat l'unit du dessein de l'ouvrage. Rendre
-sensible cette unit, telle devait tre la pense de celui qui au bout
-d'un sicle venait offrir un public franais un livre si loign par
-la singularit de sa forme des ides de ses contemporains. Il ne
-pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrgeant ou transposant
+l'aridité, mais bien <span class="pagenum"><a id="pagevi-a" name="pagevi-a"></a>(p. vi)</span> un luxe de végétation. Le génie impétueux
+de Vico l'a surchargée à chaque édition d'une foule de répétitions
+sous lesquelles disparaît l'unité du dessein de l'ouvrage. Rendre
+sensible cette unité, telle devait être la pensée de celui qui au bout
+d'un siècle venait offrir à un public français un livre si éloigné par
+la singularité de sa forme des idées de ses contemporains. Il ne
+pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrégeant ou transposant
les passages qui en reproduisaient d'autres sous une forme moins
-heureuse, ou qui semblaient appels ailleurs par la liaison des ides.
-Il a fallu encore carter quelques paradoxes bizarres, quelques
-tymologies forces, qui ont jusqu'ici dcrdit les vrits
-innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqu dans
-l'appendice du discours prliminaire les passages de quelque
-importance qui ont t abrgs ou retranchs. Le jour n'est pas loin
-sans doute o, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est
-due, un intrt historique s'tendra sur tout ce qu'il a crit, et o
-ses <span class="pagenum"><a id="pagevii-a" name="pagevii-a"></a>(p. vii)</span> erreurs ne pourront faire tort sa gloire; mais ce temps
+heureuse, ou qui semblaient appelés ailleurs par la liaison des idées.
+Il a fallu encore écarter quelques paradoxes bizarres, quelques
+étymologies forcées, qui ont jusqu'ici décrédité les vérités
+innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqué dans
+l'appendice du discours préliminaire les passages de quelque
+importance qui ont été abrégés ou retranchés. Le jour n'est pas loin
+sans doute où, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est
+due, un intérêt historique s'étendra sur tout ce qu'il a écrit, et où
+ses <span class="pagenum"><a id="pagevii-a" name="pagevii-a"></a>(p. vii)</span> erreurs ne pourront faire tort à sa gloire; mais ce temps
n'est pas encore venu.</p>
<p class="p2">On trouvera dans le discours et dans l'appendice qui le suit une vie
-complte de Vico. Le mmoire qu'il a lui-mme crit sur sa vie ne va
-que jusqu' la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrg ce
-morceau, en laguant toutes les ides qu'on devait retrouver dans la
-<cite>Science nouvelle</cite>, mais nous y avons ajout de nouveaux dtails,
-tirs des opuscules et des lettres de Vico, ou conservs par la
+complète de Vico. Le mémoire qu'il a lui-même écrit sur sa vie ne va
+que jusqu'à la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrégé ce
+morceau, en élaguant toutes les idées qu'on devait retrouver dans la
+<cite>Science nouvelle</cite>, mais nous y avons ajouté de nouveaux détails,
+tirés des opuscules et des lettres de Vico, ou conservés par la
tradition.</p>
-<p class="p2">Plusieurs personnes nous ont prodigu leurs secours et leurs conseils.
+<p class="p2">Plusieurs personnes nous ont prodigué leurs secours et leurs conseils.
Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de les nommer toutes.</p>
-<p>M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux indits sur Vico, a bien
+<p>M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux inédits sur Vico, a bien
voulu nous communiquer la plupart des ouvrages italiens que nous avons
-extraits ou cits; exemple trop rare de cette libralit d'esprit qui
-met tout en commun <span class="pagenum"><a id="pageviii-a" name="pageviii-a"></a>(p. viii)</span> entre ceux qui s'occupent des mmes
-matires. On ne peut reconnatre une bont si dsintresse, mais rien
+extraits ou cités; exemple trop rare de cette libéralité d'esprit qui
+met tout en commun <span class="pagenum"><a id="pageviii-a" name="pageviii-a"></a>(p. viii)</span> entre ceux qui s'occupent des mêmes
+matières. On ne peut reconnaître une bonté si désintéressée, mais rien
n'en efface le souvenir.</p>
-<p>Des avocats distingus, MM. Renouard, C&oelig;uret de Saint-George et
-Foucart, ont clair le traducteur sur plusieurs questions de droit.
-Mais il a t principalement soutenu dans son travail par M. Poret,
-professeur au collge de Sainte-Barbe. Si cette premire traduction
-franaise de la Science nouvelle, rsolvait d'une manire
-satisfaisante les nombreuses difficults que prsente l'original, elle
-le devrait en grande partie au zle infatigable de son amiti.</p>
+<p>Des avocats distingués, MM. Renouard, C&oelig;uret de Saint-George et
+Foucart, ont éclairé le traducteur sur plusieurs questions de droit.
+Mais il a été principalement soutenu dans son travail par M. Poret,
+professeur au collège de Sainte-Barbe. Si cette première traduction
+française de la Science nouvelle, résolvait d'une manière
+satisfaisante les nombreuses difficultés que présente l'original, elle
+le devrait en grande partie au zèle infatigable de son amitié.</p>
<a id="discours" name="discours"></a>
<h2><span class="pagenum"><a id="pageI" name="pageI"></a>(p. I)</span> DISCOURS<br>
SUR<br>
-LE SYSTME ET LA VIE DE VICO.</h2>
+LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO.</h2>
-<p>Dans la rapidit du mouvement critique imprim la philosophie par
+<p>Dans la rapidité du mouvement critique imprimé à la philosophie par
Descartes, le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce
-mouvement. Voil pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu
-en-de des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la
-rforme cartsienne, un gnie solitaire fondait la philosophie de
-l'histoire. N'accusons pas l'indiffrence des contemporains de Vico;
-essayons plutt de l'expliquer, et de montrer que la <cite>Science
-nouvelle</cite> n'a t si nglige pendant le dernier sicle que parce
-qu'elle s'adressait au ntre.</p>
-
-<p>Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connatre d'abord et
-ensuite juger, s'tendre dans le monde extrieur et rentrer plus tard
-en soi-mme, s'en rapporter au sens commun et le soumettre l'examen
-du sens individuel. Cultiv dans la premire priode par la religion,
-par la posie et les <span class="pagenum"><a id="pageII" name="pageII"></a>(p. II)</span> arts, il accumule les faits dont la
-philosophie doit un jour faire usage. Il a dj le sentiment de bien
-des vrits, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate,
-un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possde, et
-que les attaques opinitres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de
-se les approprier en les dfendant. L'esprit humain, ainsi inquit
-dans la possession des croyances qui touchent de plus prs son tre,
-ddaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut
-lui attester; mais ds qu'il sera rassur, il sortira du monde
-intrieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'tude des faits
-historiques: en continuant de chercher le vrai il ne ngligera plus le
+mouvement. Voilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu
+en-deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la
+réforme cartésienne, un génie solitaire fondait la philosophie de
+l'histoire. N'accusons pas l'indifférence des contemporains de Vico;
+essayons plutôt de l'expliquer, et de montrer que la <cite>Science
+nouvelle</cite> n'a été si négligée pendant le dernier siècle que parce
+qu'elle s'adressait au nôtre.</p>
+
+<p>Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connaître d'abord et
+ensuite juger, s'étendre dans le monde extérieur et rentrer plus tard
+en soi-même, s'en rapporter au sens commun et le soumettre à l'examen
+du sens individuel. Cultivé dans la première période par la religion,
+par la poésie et les <span class="pagenum"><a id="pageII" name="pageII"></a>(p. II)</span> arts, il accumule les faits dont la
+philosophie doit un jour faire usage. Il a déjà le sentiment de bien
+des vérités, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate,
+un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possède, et
+que les attaques opiniâtres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de
+se les approprier en les défendant. L'esprit humain, ainsi inquiété
+dans la possession des croyances qui touchent de plus près son être,
+dédaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut
+lui attester; mais dès qu'il sera rassuré, il sortira du monde
+intérieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'étude des faits
+historiques: en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus le
vraisemblable, et la philosophie, comparant et rectifiant l'un par
-l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'tude
-de l'homme celle de l'humanit tout entire.</p>
-
-<p>Cette dernire poque commence pour nous. Ce qui nous distingue
-minemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre <em>tendance
-historique</em>. Dj nous voulons que les faits soient vrais dans leurs
-moindres dtails; le mme amour de la vrit doit nous conduire en
-chercher les rapports, observer les lois qui les rgissent,
-examiner enfin si l'histoire ne peut tre ramene une forme
+l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'étude
+de l'homme celle de l'humanité tout entière.</p>
+
+<p>Cette dernière époque commence pour nous. Ce qui nous distingue
+éminemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre <em>tendance
+historique</em>. Déjà nous voulons que les faits soient vrais dans leurs
+moindres détails; le même amour de la vérité doit nous conduire à en
+chercher les rapports, à observer les lois qui les régissent, à
+examiner enfin si l'histoire ne peut être ramenée à une forme
scientifique.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="pageIII" name="pageIII"></a>(p. III)</span> Ce but dont nous approchons tous les jours, le gnie
-prophtique de Vico nous l'a marqu long-temps d'avance. Son systme
-nous apparat au commencement du dernier sicle, comme une admirable
+<p><span class="pagenum"><a id="pageIII" name="pageIII"></a>(p. III)</span> Ce but dont nous approchons tous les jours, le génie
+prophétique de Vico nous l'a marqué long-temps d'avance. Son système
+nous apparaît au commencement du dernier siècle, comme une admirable
protestation de cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la
-sagesse du pass conserve dans les religions, dans les langues et
-dans l'histoire, sur cette sagesse vulgaire, mre de la philosophie,
-et trop souvent mconnue d'elle. Il tait naturel que cette
-protestation partt de l'Italie. Malgr le gnie subtil des Cardan et
-des Jordano Bruno, le scepticisme n'y tant point rgl par la Rforme
-dans son dveloppement, n'avait pu y obtenir un succs durable ni
-populaire. Le pass, li tout entier la cause de la religion, y
-conservait son empire. L'glise catholique invoquait sa perptuit
-contre les protestans, et par consquent recommandait l'tude de
-l'histoire et des langues. Les sciences qui, au moyen ge, s'taient
-rfugies et confondues dans le sein de la religion, avaient ressenti
+sagesse du passé conservée dans les religions, dans les langues et
+dans l'histoire, sur cette sagesse vulgaire, mère de la philosophie,
+et trop souvent méconnue d'elle. Il était naturel que cette
+protestation partît de l'Italie. Malgré le génie subtil des Cardan et
+des Jordano Bruno, le scepticisme n'y étant point réglé par la Réforme
+dans son développement, n'avait pu y obtenir un succès durable ni
+populaire. Le passé, lié tout entier à la cause de la religion, y
+conservait son empire. L'église catholique invoquait sa perpétuité
+contre les protestans, et par conséquent recommandait l'étude de
+l'histoire et des langues. Les sciences qui, au moyen âge, s'étaient
+réfugiées et confondues dans le sein de la religion, avaient ressenti
en Italie moins que partout ailleurs les bons et les mauvais effets de
-la division du travail; si la plupart avaient fait moins de progrs,
-toutes taient reste unies. L'Italie mridionale particulirement
-conservait ce got d'universalit, qui avait caractris le gnie de
-la grande Grce. Dans l'antiquit, l'cole pythagoricienne avait
-alli la mtaphysique <span class="pagenum"><a id="pageIV" name="pageIV"></a>(p. IV)</span> et la gomtrie, la morale et la
-politique, la musique et la posie. Au treizime sicle, l'<em>ange de
-l'cole</em> avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour
-accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'glise. Au
-dix-septime enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient
-seuls fidles cette dfinition antique de la jurisprudence:
-<em>scientia rerum divinarum atque humanarum</em>. C'tait dans une telle
-contre qu'on devait tenter pour la premire fois de fondre toutes les
-connaissances qui ont l'homme pour objet dans un vaste systme, qui
+la division du travail; si la plupart avaient fait moins de progrès,
+toutes étaient restée unies. L'Italie méridionale particulièrement
+conservait ce goût d'universalité, qui avait caractérisé le génie de
+la grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école pythagoricienne avait
+allié la métaphysique <span class="pagenum"><a id="pageIV" name="pageIV"></a>(p. IV)</span> et la géométrie, la morale et la
+politique, la musique et la poésie. Au treizième siècle, l'<em>ange de
+l'école</em> avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour
+accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'Église. Au
+dix-septième enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient
+seuls fidèles à cette définition antique de la jurisprudence:
+<em>scientia rerum divinarum atque humanarum</em>. C'était dans une telle
+contrée qu'on devait tenter pour la première fois de fondre toutes les
+connaissances qui ont l'homme pour objet dans un vaste système, qui
rapprocherait l'une de l'autre l'histoire des faits et celle des
-langues, en les clairant toutes deux par une critique nouvelle, et
+langues, en les éclairant toutes deux par une critique nouvelle, et
qui accorderait la philosophie et l'histoire, la science et la
religion.</p>
-<p class="p2">Nanmoins, on aurait peine comprendre ce phnomne, si Vico lui-mme
-ne nous avait fait connatre quels travaux prparrent la conception
-de son systme (<cite>Vie de Vico crite par lui-mme</cite>). Les dtails que
-l'on va lire sont tirs de cet inestimable monument; ceux qui ne
-pouvaient entrer ici ont t rejets dans l'appendice du discours.</p>
-
-<p><span class="smcap">Jean-Baptiste Vico</span>, n Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reut
-l'ducation du temps; c'tait l'tude des langues anciennes, de la
-scholastique, <span class="pagenum"><a id="pageV-b" name="pageV-b"></a>(p. V)</span> de la thologie et de la jurisprudence. Mais il
-aimait trop les gnralits, pour s'occuper avec got de la pratique
-du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour dfendre son pre, gagna sa
-cause, et renona au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps
-aprs, la ncessit l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux
-neveux de l'vque d'Ischia. Retir pendant neuf annes dans la belle
-solitude de Vatolla, il suivit en libert la route que lui traait son
-gnie, et se partagea entre la posie, la philosophie et la
-jurisprudence. Ses matres furent les jurisconsultes romains, le divin
-Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-mme tant de rapport par
-son caractre mlancolique et ardent. On montre encore la petite
-bibliothque d'un couvent o il travaillait, et o il conut peut-tre
-la premire ide de la <cite>Science nouvelle</cite>.</p>
-
-<p>Lorsque Vico revint Naples (c'est lui-mme qui parle), il se vit
-comme tranger dans sa patrie. La philosophie n'tait plus tudie que
-dans les Mditations de Descartes, et dans son Discours sur la
-mthode, o il dsapprouve la culture de la posie, de l'histoire et
-de l'loquence. Le platonisme, qui au seizime sicle les avait si
-heureusement inspires, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscit la
-Grce antique en Italie, tait relgu dans la poussire des
-clotres. Pour le droit, les <span class="pagenum"><a id="pageVI-b" name="pageVI-b"></a>(p. VI)</span> commentateurs modernes taient
-prfrs aux interprtes anciens. La posie corrompue par l'affterie,
-avait cess de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de
-Ptrarque. On cultivait mme peu la langue latine. Les sciences, les
-lettres taient galement languissantes.</p>
+<p class="p2">Néanmoins, on aurait peine à comprendre ce phénomène, si Vico lui-même
+ne nous avait fait connaître quels travaux préparèrent la conception
+de son système (<cite>Vie de Vico écrite par lui-même</cite>). Les détails que
+l'on va lire sont tirés de cet inestimable monument; ceux qui ne
+pouvaient entrer ici ont été rejetés dans l'appendice du discours.</p>
+
+<p><span class="smcap">Jean-Baptiste Vico</span>, né à Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reçut
+l'éducation du temps; c'était l'étude des langues anciennes, de la
+scholastique, <span class="pagenum"><a id="pageV-b" name="pageV-b"></a>(p. V)</span> de la théologie et de la jurisprudence. Mais il
+aimait trop les généralités, pour s'occuper avec goût de la pratique
+du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son père, gagna sa
+cause, et renonça au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps
+après, la nécessité l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux
+neveux de l'évêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans la belle
+solitude de Vatolla, il suivit en liberté la route que lui traçait son
+génie, et se partagea entre la poésie, la philosophie et la
+jurisprudence. Ses maîtres furent les jurisconsultes romains, le divin
+Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-même tant de rapport par
+son caractère mélancolique et ardent. On montre encore la petite
+bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et où il conçut peut-être
+la première idée de la <cite>Science nouvelle</cite>.</p>
+
+<p>«Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même qui parle), il se vit
+comme étranger dans sa patrie. La philosophie n'était plus étudiée que
+dans les Méditations de Descartes, et dans son Discours sur la
+méthode, où il désapprouve la culture de la poésie, de l'histoire et
+de l'éloquence. Le platonisme, qui au seizième siècle les avait si
+heureusement inspirées, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscité la
+Grèce antique en Italie, était relégué dans la poussière des
+cloîtres. Pour le droit, les <span class="pagenum"><a id="pageVI-b" name="pageVI-b"></a>(p. VI)</span> commentateurs modernes étaient
+préférés aux interprètes anciens. La poésie corrompue par l'afféterie,
+avait cessé de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de
+Pétrarque. On cultivait même peu la langue latine. Les sciences, les
+lettres étaient également languissantes.»</p>
<p>C'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent
-impunment leur originalit. Le gnie italien voulait suivre
+impunément leur originalité. Le génie italien voulait suivre
l'impulsion philosophique de la France et de l'Angleterre, et il
-s'annulait lui-mme. Un esprit vraiment italien ne pouvait se
-soumettre cette autre invasion de l'Italie par les trangers. Tandis
-que tout le sicle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se
-prcipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie,
-Vico eut le courage de remonter vers cette antiquit si ddaigne, et
+s'annulait lui-même. Un esprit vraiment italien ne pouvait se
+soumettre à cette autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis
+que tout le siècle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se
+précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie,
+Vico eut le courage de remonter vers cette antiquité si dédaignée, et
de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les
-critiques, et se mit tudier les originaux, comme on l'avait fait
+critiques, et se mit à étudier les originaux, comme on l'avait fait à
la renaissance des lettres.</p>
-<p>Fortifi par ces tudes profondes, il osa attaquer le cartsianisme,
-non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crdit,
-mais aussi dans sa mthode que ses adversaires mme avaient embrasse,
-et par laquelle il rgnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours
-o il compare la mthode d'enseignement suivie par les <span class="pagenum"><a id="pageVII-b" name="pageVII-b"></a>(p. VII)</span>
-modernes celle des anciens<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, avec quelle sagacit il marque les
-inconvniens de la premire. Nulle part les abus de la nouvelle
-philosophie n'ont t attaqus avec plus de force et de modration:
-l'loignement pour les tudes historiques, le ddain du sens commun de
-l'humanit, la manie de rduire en art ce qui doit tre laiss la
-prudence individuelle, l'application de la mthode gomtrique aux
-choses qui comportent le moins une dmonstration rigoureuse, etc. Mais
-en mme temps ce grand esprit, loin de se ranger parmi les dtracteurs
-aveugles de la rforme cartsienne, en reconnat hautement le
+<p>Fortifié par ces études profondes, il osa attaquer le cartésianisme,
+non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crédit,
+mais aussi dans sa méthode que ses adversaires même avaient embrassée,
+et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours
+où il compare la méthode d'enseignement suivie par les <span class="pagenum"><a id="pageVII-b" name="pageVII-b"></a>(p. VII)</span>
+modernes à celle des anciens<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, avec quelle sagacité il marque les
+inconvéniens de la première. Nulle part les abus de la nouvelle
+philosophie n'ont été attaqués avec plus de force et de modération:
+l'éloignement pour les études historiques, le dédain du sens commun de
+l'humanité, la manie de réduire en art ce qui doit être laissé à la
+prudence individuelle, l'application de la méthode géométrique aux
+choses qui comportent le moins une démonstration rigoureuse, etc. Mais
+en même temps ce grand esprit, loin de se ranger parmi les détracteurs
+aveugles de la réforme cartésienne, en reconnaît hautement le
bienfait: il voyait de trop haut pour se contenter d'aucune solution
-incomplte: Nous devons beaucoup Descartes qui a tabli le sens
-individuel pour rgle du vrai; c'tait un esclavage trop avilissant,
-que de faire tout reposer sur l'autorit. Nous lui devons beaucoup
-pour avoir voulu soumettre la pense la mthode; l'ordre des
-scolastiques n'tait qu'un dsordre. Mais vouloir que le jugement de
-l'individu rgne seul, vouloir tout assujtir la mthode
-gomtrique, c'est tomber dans l'excs oppos. Il serait temps
-<span class="pagenum"><a id="pageVIII-b" name="pageVIII-b"></a>(p. VIII)</span> dsormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement
-individuel, mais avec les gards dus l'autorit; d'employer la
-mthode, mais une mthode diverse selon la nature des choses.<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a></p>
-
-<p>Celui qui assignait la vrit le double <em>criterium</em> du sens
-individuel et du sens commun, se trouvait ds-lors dans une route
-part. Les ouvrages qu'il a publis depuis, n'ont plus un caractre
-polmique. Ce sont des discours publics, des opuscules, o il tablit
-sparment les opinions diverses qu'il devait plus tard runir dans
-son grand systme. L'un de ces opuscules est intitul: <cite>Essai d'un
-systme de jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains
-serait expliqu par les rvolutions de leur gouvernement</cite>. Dans un
+incomplète: «Nous devons beaucoup à Descartes qui a établi le sens
+individuel pour règle du vrai; c'était un esclavage trop avilissant,
+que de faire tout reposer sur l'autorité. Nous lui devons beaucoup
+pour avoir voulu soumettre la pensée à la méthode; l'ordre des
+scolastiques n'était qu'un désordre. Mais vouloir que le jugement de
+l'individu règne seul, vouloir tout assujétir à la méthode
+géométrique, c'est tomber dans l'excès opposé. Il serait temps
+<span class="pagenum"><a id="pageVIII-b" name="pageVIII-b"></a>(p. VIII)</span> désormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement
+individuel, mais avec les égards dus à l'autorité; d'employer la
+méthode, mais une méthode diverse selon la nature des choses.»<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a></p>
+
+<p>Celui qui assignait à la vérité le double <em>criterium</em> du sens
+individuel et du sens commun, se trouvait dès-lors dans une route à
+part. Les ouvrages qu'il a publiés depuis, n'ont plus un caractère
+polémique. Ce sont des discours publics, des opuscules, où il établit
+séparément les opinions diverses qu'il devait plus tard réunir dans
+son grand système. L'un de ces opuscules est intitulé: <cite>Essai d'un
+système de jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains
+serait expliqué par les révolutions de leur gouvernement</cite>. Dans un
autre, il entreprend de prouver que <em>la sagesse italienne des temps
-les plus reculs peut se dcouvrir dans les tymologies latines</em>.
-C'est un trait complet de mtaphysique, trouv dans l'histoire d'une
-langue<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. On peut nanmoins faire sur ces premiers travaux de Vico
-une observation qui montre tout le chemin qu'il avait encore
-parcourir pour arriver la <em>Science nouvelle</em>: c'est qu'il rapporte
+les plus reculés peut se découvrir dans les étymologies latines</em>.
+C'est un traité complet de métaphysique, trouvé dans l'histoire d'une
+langue<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. On peut néanmoins faire sur ces premiers travaux de Vico
+une observation qui montre tout le chemin qu'il avait encore à
+parcourir pour arriver à la <em>Science nouvelle</em>: c'est qu'il rapporte
la sagesse de la jurisprudence romaine, <span class="pagenum"><a id="pageIX" name="pageIX"></a>(p. IX)</span> et celle qu'il
-dcouvre dans la langue des anciens Italiens, au gnie des
+découvre dans la langue des anciens Italiens, au génie des
jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il le
fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations.
-Il croit encore que la civilisation italienne, que la lgislation
-romaine, ont t importes en Italie, de l'gypte ou de la Grce.</p>
-
-<p>Jusqu'en 1719, l'unit manqua aux recherches de Vico; ses auteurs
-favoris avaient t jusque-l Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux
-ne pouvait la lui donner: Le second considre l'homme tel qu'il est,
-le premier tel qu'il doit tre; Platon contemple l'honnte avec la
-sagesse spculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique.
-Bacon runit ces deux caractres (<em>cogitare</em>, <em>videre</em>). Mais Platon
-cherche dans la sagesse vulgaire d'Homre, un ornement plutt qu'une
-base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne la suite des
-vnemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez
+Il croit encore que la civilisation italienne, que la législation
+romaine, ont été importées en Italie, de l'Égypte ou de la Grèce.</p>
+
+<p>Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches de Vico; ses auteurs
+favoris avaient été jusque-là Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux
+ne pouvait la lui donner: «Le second considère l'homme tel qu'il est,
+le premier tel qu'il doit être; Platon contemple l'honnête avec la
+sagesse spéculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique.
+Bacon réunit ces deux caractères (<em>cogitare</em>, <em>videre</em>). Mais Platon
+cherche dans la sagesse vulgaire d'Homère, un ornement plutôt qu'une
+base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne à la suite des
+évènemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez
abstraction des temps et des lieux pour atteindre aux plus hautes
-gnralits. Grotius a un mrite qui leur manque; il enferme dans son
-systme de droit universel la philosophie et la thologie, en les
+généralités. Grotius a un mérite qui leur manque; il enferme dans son
+système de droit universel la philosophie et la théologie, en les
appuyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, et
-sur celle des langues.</p>
+sur celle des langues.»</p>
-<p>La lecture de Grotius fixa ses ides et dtermina <span class="pagenum"><a id="pageX" name="pageX"></a>(p. X)</span> la
-conception de son systme. Dans un discours prononc en 1719, il
-traita le sujet suivant: Les lmens de tout le savoir divin et
-humain peuvent se rduire trois, <em>connatre</em>, <em>vouloir</em>, <em>pouvoir</em>.
+<p>La lecture de Grotius fixa ses idées et détermina <span class="pagenum"><a id="pageX" name="pageX"></a>(p. X)</span> la
+conception de son système. Dans un discours prononcé en 1719, il
+traita le sujet suivant: «Les élémens de tout le savoir divin et
+humain peuvent se réduire à trois, <em>connaître</em>, <em>vouloir</em>, <em>pouvoir</em>.
Le principe unique en est l'intelligence. L'&oelig;il de l'intelligence,
-c'est--dire la raison, reoit de Dieu la lumire du vrai ternel.
-Toute science vient de Dieu, retourne Dieu, est en Dieu<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Et il
-se chargeait de prouver la fausset de tout ce qui s'carterait de
-cette doctrine. C'tait, disaient quelques-uns, promettre plus que Pic
-de la Mirandole, quand il afficha ses thses <em>de omni scibili</em>. En
+c'est-à-dire la raison, reçoit de Dieu la lumière du vrai éternel.
+Toute science vient de Dieu, retourne à Dieu, est en Dieu<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>». Et il
+se chargeait de prouver la fausseté de tout ce qui s'écarterait de
+cette doctrine. C'était, disaient quelques-uns, promettre plus que Pic
+de la Mirandole, quand il afficha ses thèses <em>de omni scibili</em>. En
effet Vico n'avait pu dans un discours montrer que la partie
-philosophique de son systme, et avait t oblig <span class="pagenum"><a id="pageXI" name="pageXI"></a>(p. XI)</span> d'en
-supprimer les preuves, c'est--dire toute la partie philologique.
-S'tant mis ainsi dans l'heureuse ncessit d'exposer toutes ses
-ides, il ne tarda pas publier deux essais intituls: <cite>Unit de
+philosophique de son système, et avait été obligé <span class="pagenum"><a id="pageXI" name="pageXI"></a>(p. XI)</span> d'en
+supprimer les preuves, c'est-à-dire toute la partie philologique.
+S'étant mis ainsi dans l'heureuse nécessité d'exposer toutes ses
+idées, il ne tarda pas à publier deux essais intitulés: <cite>Unité de
principe du droit universel</cite>, 1720;&mdash;<cite>Harmonie de la science du
-jurisconsulte</cite> (<em>de constanti jurisprudentis</em>), c'est--dire, accord
-de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu aprs (1722) il fit
-paratre des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait
- Homre la critique nouvelle dont il y avait expos les principes.</p>
+jurisconsulte</cite> (<em>de constantiâ jurisprudentis</em>), c'est-à-dire, accord
+de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu après (1722) il fit
+paraître des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait
+à Homère la critique nouvelle dont il y avait exposé les principes.</p>
-<p>Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un mme corps de
+<p>Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un même corps de
doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en
-1725, sous le titre de: <cite>Principes d'une science nouvelle, relative
-la nature commune des nations, au moyen desquels on dcouvre de
-nouveaux principes du droit naturel des gens</cite>. Cette premire dition
+1725, sous le titre de: <cite>Principes d'une science nouvelle, relative à
+la nature commune des nations, au moyen desquels on découvre de
+nouveaux principes du droit naturel des gens</cite>. Cette première édition
de la <cite>Science nouvelle</cite>, est aussi le dernier mot de l'auteur, si
-l'on considre le fond des ides. Mais il en a entirement chang la
-forme dans les autres ditions publies de son vivant. Dans la
-premire, il suit encore une marche analytique<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Elle est
-infiniment <span class="pagenum"><a id="pageXII" name="pageXII"></a>(p. XII)</span> suprieure pour la clart. Nanmoins c'est dans
-celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherch de prfrence le
-gnie de Vico. Il y dbute par des axiomes, en dduit toutes les ides
-particulires et s'efforce de suivre une mthode gomtrique que le
-sujet ne comporte pas toujours. Malgr l'obscurit qui en rsulte,
-malgr l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur
-nglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du systme,
-prsent de cette manire, une grandeur imposante, et une sombre
-posie qui fait penser celle de Dante. Nous avons traduit en
-l'abrgeant l'dition de 1744; mais, dans l'expos du systme que l'on
-va lire, nous nous sommes souvent rapprochs de la mthode que
-l'auteur avait suivie dans la premire, et qui nous a paru convenir
-davantage un public franais.</p>
-
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="pageXIII" name="pageXIII"></a>(p. XIII)</span> Dans cette varit infinie d'actions et de penses, de
-m&oelig;urs et de langues que nous prsente l'histoire de l'homme, nous
-retrouvons souvent les mmes traits, les mmes caractres. Les nations
-les plus loignes par les temps et par les lieux suivent dans leurs
-rvolutions politiques, dans celles du langage, une marche
-singulirement analogue. Dgager les phnomnes rguliers des
-accidentels, et dterminer les lois gnrales qui rgissent les
-premiers; tracer l'histoire universelle, ternelle, qui se produit
-dans le temps sous la forme des histoires particulires, dcrire le
-cercle idal dans lequel tourne le monde rel, voil l'objet de la
-nouvelle science. Elle est tout -la-fois la philosophie et l'histoire
-de l'humanit.</p>
-
-<p>Elle tire son unit de la religion, principe producteur et
-conservateur de la socit. Jusqu'ici on n'a parl que de thologie
-naturelle; la Science nouvelle est une thologie sociale, une
-dmonstration historique de la Providence, une histoire des dcrets
-par lesquels, l'insu des hommes et souvent malgr eux, elle a
-gouvern la grande cit du genre humain. Qui ne ressentira un divin
+l'on considère le fond des idées. Mais il en a entièrement changé la
+forme dans les autres éditions publiées de son vivant. Dans la
+première, il suit encore une marche analytique<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Elle est
+infiniment <span class="pagenum"><a id="pageXII" name="pageXII"></a>(p. XII)</span> supérieure pour la clarté. Néanmoins c'est dans
+celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherché de préférence le
+génie de Vico. Il y débute par des axiomes, en déduit toutes les idées
+particulières et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le
+sujet ne comporte pas toujours. Malgré l'obscurité qui en résulte,
+malgré l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur
+néglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du système,
+présenté de cette manière, une grandeur imposante, et une sombre
+poésie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit en
+l'abrégeant l'édition de 1744; mais, dans l'exposé du système que l'on
+va lire, nous nous sommes souvent rapprochés de la méthode que
+l'auteur avait suivie dans la première, et qui nous a paru convenir
+davantage à un public français.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="pageXIII" name="pageXIII"></a>(p. XIII)</span> Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de
+m&oelig;urs et de langues que nous présente l'histoire de l'homme, nous
+retrouvons souvent les mêmes traits, les mêmes caractères. Les nations
+les plus éloignées par les temps et par les lieux suivent dans leurs
+révolutions politiques, dans celles du langage, une marche
+singulièrement analogue. Dégager les phénomènes réguliers des
+accidentels, et déterminer les lois générales qui régissent les
+premiers; tracer l'histoire universelle, éternelle, qui se produit
+dans le temps sous la forme des histoires particulières, décrire le
+cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet de la
+nouvelle science. Elle est tout à-la-fois la philosophie et l'histoire
+de l'humanité.</p>
+
+<p>Elle tire son unité de la religion, principe producteur et
+conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie
+naturelle; la Science nouvelle est une théologie sociale, une
+démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets
+par lesquels, à l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a
+gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin
plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des
-nations, si vari de caractres, de temps <span class="pagenum"><a id="pageXIV" name="pageXIV"></a>(p. XIV)</span> et de lieux, dans
-l'uniformit des ides divines?</p>
+nations, si varié de caractères, de temps <span class="pagenum"><a id="pageXIV" name="pageXIV"></a>(p. XIV)</span> et de lieux, dans
+l'uniformité des idées divines?</p>
<p>Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme et de le
perfectionner; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des
-principes de la civilisation d'o elles sont toutes sorties. La
-science qui nous rvlerait ces principes, nous mettrait mme de
-mesurer la carrire que parcourent les peuples dans leurs progrs et
-leur dcadence, de calculer les ges de la vie des nations. Alors on
-connatrait les moyens par lesquels une socit peut s'lever ou se
-ramener au plus haut degr de civilisation dont elle soit susceptible,
-alors seraient accordes la thorie et la pratique, les savans et les
-sages, les philosophes et les lgislateurs, la sagesse de rflexion
-avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'carterait des principes de
-cette science de l'<em>humanisation</em>, qu'en abdiquant le caractre
-d'homme, et se sparant de l'humanit.</p>
-
-<p class="p2">La Science nouvelle puise deux sources: la philosophie, la
+principes de la civilisation d'où elles sont toutes sorties. La
+science qui nous révélerait ces principes, nous mettrait à même de
+mesurer la carrière que parcourent les peuples dans leurs progrès et
+leur décadence, de calculer les âges de la vie des nations. Alors on
+connaîtrait les moyens par lesquels une société peut s'élever ou se
+ramener au plus haut degré de civilisation dont elle soit susceptible,
+alors seraient accordées la théorie et la pratique, les savans et les
+sages, les philosophes et les législateurs, la sagesse de réflexion
+avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de
+cette science de l'<em>humanisation</em>, qu'en abdiquant le caractère
+d'homme, et se séparant de l'humanité.</p>
+
+<p class="p2">La Science nouvelle puise à deux sources: la philosophie, la
philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison; la
-philologie observe le rel; c'est la science des faits et des langues.
-La philosophie doit appuyer ses thories sur la certitude des faits;
-la philologie emprunter la philosophie ses thories pour lever les
-faits au caractre de vrits universelles ternelles.</p>
-
-<p>Quelle philosophie sera fconde? celle qui relvera, <span class="pagenum"><a id="pageXV" name="pageXV"></a>(p. XV)</span> qui
-dirigera l'homme dchu et toujours dbile, sans l'arracher sa
-nature, sans l'abandonner sa corruption. Ainsi nous fermons l'cole
-de la Science nouvelle aux stociens qui veulent la mort des sens, aux
-picuriens qui font des sens la rgle de l'homme; ceux-l s'enchanent
+philologie observe le réel; c'est la science des faits et des langues.
+La philosophie doit appuyer ses théories sur la certitude des faits;
+la philologie emprunter à la philosophie ses théories pour élever les
+faits au caractère de vérités universelles éternelles.</p>
+
+<p>Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, <span class="pagenum"><a id="pageXV" name="pageXV"></a>(p. XV)</span> qui
+dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans l'arracher à sa
+nature, sans l'abandonner à sa corruption. Ainsi nous fermons l'école
+de la Science nouvelle aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux
+épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchaînent
au destin, ceux-ci s'abandonnent au hasard; les uns et les autres
nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme, et devraient
s'appeler philosophies <em>solitaires</em>. Au contraire, nous admettons dans
-notre cole les philosophes politiques, et surtout les platoniciens,
-parce qu'ils sont d'accord avec tous les lgislateurs sur nos trois
-principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, ncessit
-de modrer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalit
-de l'me. Ces trois vrits philosophiques rpondent autant de faits
+notre école les philosophes politiques, et surtout les platoniciens,
+parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur nos trois
+principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, nécessité
+de modérer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalité
+de l'âme. Ces trois vérités philosophiques répondent à autant de faits
historiques: institution universelle des religions, des mariages et
-des spultures. Toutes les nations ont attribu ces trois choses un
-caractre de saintet; elles les ont appeles <em>humanitatis commercia</em>
+des sépultures. Toutes les nations ont attribué à ces trois choses un
+caractère de sainteté; elles les ont appelées <em>humanitatis commercia</em>
(Tacite), et par une expression plus sublime encore, <em>f&oelig;dera
generis humani</em>.</p>
-<p>La philologie, science du rel, science des faits historiques et des
-langues, fournira les matriaux la science du vrai, la
-philosophie. Mais le rel, ouvrage de la libert de l'individu, est
+<p>La philologie, science du réel, science des faits historiques et des
+langues, fournira les matériaux à la science du vrai, à la
+philosophie. Mais le réel, ouvrage de la liberté de l'individu, est
incertain de sa nature. Quel sera le <em>criterium</em>, au moyen duquel
-<span class="pagenum"><a id="pageXVI" name="pageXVI"></a>(p. XVI)</span> nous dcouvrirons dans sa mobilit le caractre immuable du
-vrai?... le sens commun, c'est--dire le jugement irrflchi d'une
-classe d'homme, d'un peuple, de l'humanit; l'accord gnral du sens
+<span class="pagenum"><a id="pageXVI" name="pageXVI"></a>(p. XVI)</span> nous découvrirons dans sa mobilité le caractère immuable du
+vrai?... le sens commun, c'est-à-dire le jugement irréfléchi d'une
+classe d'homme, d'un peuple, de l'humanité; l'accord général du sens
commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens
-commun, la sagesse vulgaire, est la rgle que Dieu a donne au monde
+commun, la sagesse vulgaire, est la règle que Dieu a donnée au monde
social.</p>
<p>Cette sagesse est une sous la double forme des actions et des langues,
-quelque varies qu'elles puissent tre par l'influence des causes
-locales, et son unit leur imprime un caractre analogue chez les
-peuples les plus isols. Ce caractre est surtout sensible dans tout
+quelque variées qu'elles puissent être par l'influence des causes
+locales, et son unité leur imprime un caractère analogue chez les
+peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sensible dans tout
ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les
-ides qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les
-comprennent tous de mme sous des expressions diverses; on le voit
+idées qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les
+comprennent tous de même sous des expressions diverses; on le voit
dans les proverbes qui sont les maximes de la sagesse vulgaire.
-N'essayons pas d'expliquer cette uniformit du droit naturel en
-supposant qu'un peuple l'a communiqu tous les autres. Partout il
-est indigne, partout il a t fond par la Providence dans les
+N'essayons pas d'expliquer cette uniformité du droit naturel en
+supposant qu'un peuple l'a communiqué à tous les autres. Partout il
+est indigène, partout il a été fondé par la Providence dans les
m&oelig;urs des nations.</p>
-<p>Cette identit de la pense humaine, reconnue dans les actions et dans
-le langage, rsout le grand problme de la sociabilit de l'homme, qui
-a tant embarrass les philosophes; et si l'on ne trouvait point le
-n&oelig;ud dli, nous pourrions le trancher <span class="pagenum"><a id="pageXVII" name="pageXVII"></a>(p. XVII)</span> d'un mot: <em>Nulle
-chose ne reste long-temps hors de son tat naturel; l'homme est
-sociable, puisqu'il reste en socit</em>.</p>
-
-<p>Dans le dveloppement de la socit humaine, dans la marche de la
-civilisation, on peut distinguer trois ges, trois priodes; ge divin
-ou thocratique, ge hroque, ge humain ou civilis. cette
-division rpond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est
+<p>Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans les actions et dans
+le langage, résout le grand problème de la sociabilité de l'homme, qui
+a tant embarrassé les philosophes; et si l'on ne trouvait point le
+n&oelig;ud délié, nous pourrions le trancher <span class="pagenum"><a id="pageXVII" name="pageXVII"></a>(p. XVII)</span> d'un mot: <em>Nulle
+chose ne reste long-temps hors de son état naturel; l'homme est
+sociable, puisqu'il reste en société</em>.</p>
+
+<p>Dans le développement de la société humaine, dans la marche de la
+civilisation, on peut distinguer trois âges, trois périodes; âge divin
+ou théocratique, âge héroïque, âge humain ou civilisé. À cette
+division répond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est
surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette
-classification est manifeste. Celle que nous parlons a d tre
-prcde par une langue mtaphorique et potique et celle-ci par une
-langue hiroglyphique ou sacre.</p>
-
-<p>Nous nous occuperons principalement des deux premires priodes. Les
-causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent tre
-recherches dans les ges que nous nommons barbares, et qu'il serait
-mieux d'appeler religieux et potiques; toute la sagesse du genre
-humain y tait dj, dans son bauche et dans son germe. Mais lorsque
+classification est manifeste. Celle que nous parlons a dû être
+précédée par une langue métaphorique et poétique et celle-ci par une
+langue hiéroglyphique ou sacrée.</p>
+
+<p>Nous nous occuperons principalement des deux premières périodes. Les
+causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent être
+recherchées dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il serait
+mieux d'appeler religieux et poétiques; toute la sagesse du genre
+humain y était déjà, dans son ébauche et dans son germe. Mais lorsque
nous essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de
-difficults nous arrtent! La plupart des monumens ont pri, et ceux
-mmes qui nous restent ont t altrs, dnaturs par les prjugs des
-ges suivans. Ne pouvant expliquer les origines de la socit, et ne
-se rsignant point les ignorer, on s'est reprsent la barbarie
-antique <span class="pagenum"><a id="pageXVIII" name="pageXVIII"></a>(p. XVIII)</span> d'aprs la civilisation moderne. Les vanits
-nationales ont t soutenues par la vanit des savans qui mettent leur
-gloire reculer l'origine de leurs sciences favorites. Frapp de
-l'heureux instinct qui guida les premiers hommes, on s'est exagr
-leurs lumires, et on leur a fait honneur d'une sagesse qui tait
-celle de Dieu. Pour nous, persuads qu'en toute chose les
+difficultés nous arrêtent! La plupart des monumens ont péri, et ceux
+mêmes qui nous restent ont été altérés, dénaturés par les préjugés des
+âges suivans. Ne pouvant expliquer les origines de la société, et ne
+se résignant point à les ignorer, on s'est représenté la barbarie
+antique <span class="pagenum"><a id="pageXVIII" name="pageXVIII"></a>(p. XVIII)</span> d'après la civilisation moderne. Les vanités
+nationales ont été soutenues par la vanité des savans qui mettent leur
+gloire à reculer l'origine de leurs sciences favorites. Frappé de
+l'heureux instinct qui guida les premiers hommes, on s'est exagéré
+leurs lumières, et on leur a fait honneur d'une sagesse qui était
+celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute chose les
commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les
-Zoroastre, les Herms et les Orphes moins comme les auteurs que comme
-les produits et les rsultats de la civilisation antique, et nous
-rapporterons l'origine de la socit paenne au sens commun qui
+Zoroastre, les Hermès et les Orphées moins comme les auteurs que comme
+les produits et les résultats de la civilisation antique, et nous
+rapporterons l'origine de la société païenne au sens commun qui
rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers
-ges.</p>
+âges.</p>
-<p>Les fondateurs de la socit sont pour nous ces cyclopes dont parle
-Homre, ces gants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien
-que l'histoire sacre. Aprs le dluge, les premiers hommes, except
-les patriarches anctres du peuple de Dieu, durent revenir la vie
-sauvage, et par l'effet de l'ducation la plus dure, reprirent la
-taille gigantesque des hommes ant-diluviens. (<em>Nudi ac sordidi in hos
-artus, in hc corpora, qu miramur, excrescunt.</em> <span class="smcap">Taciti</span> <cite>Germania</cite>.)</p>
+<p>Les fondateurs de la société sont pour nous ces cyclopes dont parle
+Homère, ces géants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien
+que l'histoire sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté
+les patriarches ancêtres du peuple de Dieu, durent revenir à la vie
+sauvage, et par l'effet de l'éducation la plus dure, reprirent la
+taille gigantesque des hommes anté-diluviens. (<em>Nudi ac sordidi in hos
+artus, in hæc corpora, quæ miramur, excrescunt.</em> <span class="smcap">Taciti</span> <cite>Germania</cite>.)</p>
-<p>Ils s'taient disperss dans la vaste fort qui couvrait la terre,
+<p>Ils s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait la terre,
tout entiers aux besoins physiques, <span class="pagenum"><a id="pageXIX" name="pageXIX"></a>(p. XIX)</span> farouches, sans loi, sans
Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles; plus les
-phnomnes taient rguliers, et par consquent dignes d'admiration,
-plus l'habitude les leur rendait indiffrents. Qui pouvait dire
-comment s'veillerait la pense humaine?... Mais le tonnerre s'est
-fait entendre, ses terribles effets sont remarqus; les gants
-effrays reconnaissent la premire fois une puissance suprieure, et
+phénomènes étaient réguliers, et par conséquent dignes d'admiration,
+plus l'habitude les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire
+comment s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre s'est
+fait entendre, ses terribles effets sont remarqués; les géants
+effrayés reconnaissent la première fois une puissance supérieure, et
la nomment Jupiter; ainsi dans les traditions de tous les peuples,
-<em>Jupiter terrasse les gants</em>. C'est l'origine de l'idoltrie, fille
-de la crdulit, et non de l'imposture, comme on l'a tant rpt.</p>
+<em>Jupiter terrasse les géants</em>. C'est l'origine de l'idolâtrie, fille
+de la crédulité, et non de l'imposture, comme on l'a tant répété.</p>
-<p>L'idoltrie fut ncessaire au monde, <em>sous le rapport social</em>: quelle
+<p>L'idolâtrie fut nécessaire au monde, <em>sous le rapport social</em>: quelle
autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait
-dompt le stupide orgueil de la force, qui jusque-l isolait les
+dompté le stupide orgueil de la force, qui jusque-là isolait les
individus?&mdash;<em>sous le rapport religieux</em>: ne fallait&mdash;il pas que
-l'homme passt par cette religion des sens, pour arriver celle de la
-raison, et de celle-ci la religion de la foi?</p>
+l'homme passât par cette religion des sens, pour arriver à celle de la
+raison, et de celle-ci à la religion de la foi?</p>
<p>Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage
-critiqu de la brutalit l'humanit? Comment dans un tat de
-civilisation aussi avanc que le ntre, lorsque les esprits ont acquis
-par l'usage des langues, de l'criture et du calcul, une habitude
+critiqué de la brutalité à l'humanité? Comment dans un état de
+civilisation aussi avancé que le nôtre, lorsque les esprits ont acquis
+par l'usage des langues, de l'écriture et du calcul, une habitude
invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces
-premiers hommes <span class="pagenum"><a id="pageXX" name="pageXX"></a>(p. XX)</span> plongs tout entiers dans les sens, et comme
-ensevelis dans la matire? Il nous reste heureusement sur l'enfance de
-l'espce et sur ses premiers dveloppemens le plus certain, le plus
-naf de tous les tmoignages: c'est l'enfance de l'individu.</p>
+premiers hommes <span class="pagenum"><a id="pageXX" name="pageXX"></a>(p. XX)</span> plongés tout entiers dans les sens, et comme
+ensevelis dans la matière? Il nous reste heureusement sur l'enfance de
+l'espèce et sur ses premiers développemens le plus certain, le plus
+naïf de tous les témoignages: c'est l'enfance de l'individu.</p>
-<p>L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mmoire,
-imitateur au plus haut degr, son imagination est puissante en
-proportion de son incapacit d'abstraire. Il juge de tout d'aprs
-lui-mme, et suppose la volont partout o il voit le mouvement.</p>
+<p>L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mémoire,
+imitateur au plus haut degré, son imagination est puissante en
+proportion de son incapacité d'abstraire. Il juge de tout d'après
+lui-même, et suppose la volonté partout où il voit le mouvement.</p>
<p>Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute la nature un
-vaste corps anim, passionn comme eux. Ils parlaient souvent par
-signes; ils pensrent que les clairs et la foudre taient les signes
-de cet tre terrible. De nouvelles observations multiplirent les
-signes de Jupiter, et leur runion composa une langue mystrieuse, par
-laquelle il daignait faire connatre aux hommes ses volonts.
+vaste corps animé, passionné comme eux. Ils parlaient souvent par
+signes; ils pensèrent que les éclairs et la foudre étaient les signes
+de cet être terrible. De nouvelles observations multiplièrent les
+signes de Jupiter, et leur réunion composa une langue mystérieuse, par
+laquelle il daignait faire connaître aux hommes ses volontés.
L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de
-divination, thologie mystique, mythologie, muse.</p>
-
-<p>Peu--peu tous les phnomnes de la nature, tous les rapports de la
-nature l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de
-divinits. Prter la vie aux tres inanims, prter un corps aux
-choses immatrielles, composer des tres qui n'existent compltement
-dans aucune ralit, voil <span class="pagenum"><a id="pageXXI" name="pageXXI"></a>(p. XXI)</span> la triple cration du monde
-fantastique de l'idoltrie. Dieu dans sa pure intelligence, cre les
-tres par cela qu'il les connat; les premiers hommes, puissans de
-leur ignorance, craient leur manire par la force d'une
-imagination, si je puis le dire, toute matrielle. <em>Pote</em> veut dire
-<em>crateur</em>; ils taient donc potes, et telle fut la sublimit de
-leurs conceptions qu'ils s'en pouvantrent eux-mmes, et tombrent
+divination, théologie mystique, mythologie, muse.</p>
+
+<p>Peu-à-peu tous les phénomènes de la nature, tous les rapports de la
+nature à l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de
+divinités. Prêter la vie aux êtres inanimés, prêter un corps aux
+choses immatérielles, composer des êtres qui n'existent complètement
+dans aucune réalité, voilà <span class="pagenum"><a id="pageXXI" name="pageXXI"></a>(p. XXI)</span> la triple création du monde
+fantastique de l'idolâtrie. Dieu dans sa pure intelligence, crée les
+êtres par cela qu'il les connaît; les premiers hommes, puissans de
+leur ignorance, créaient à leur manière par la force d'une
+imagination, si je puis le dire, toute matérielle. <em>Poète</em> veut dire
+<em>créateur</em>; ils étaient donc poètes, et telle fut la sublimité de
+leurs conceptions qu'ils s'en épouvantèrent eux-mêmes, et tombèrent
tremblans devant leur ouvrage. (<em>Fingunt simul creduntque.</em> <span class="smcap">Tacite.</span>)</p>
-<p>C'est pour cette posie <em>divine</em> qui crait et expliquait le monde
-invisible, qu'on inventa le nom de <em>sagesse</em>, revendiqu ensuite par
-la philosophie. En effet la posie tait dj pour les premiers ges
+<p>C'est pour cette poésie <em>divine</em> qui créait et expliquait le monde
+invisible, qu'on inventa le nom de <em>sagesse</em>, revendiqué ensuite par
+la philosophie. En effet la poésie était déjà pour les premiers âges
une philosophie sans abstraction, toute d'imagination et de sentiment.
-Ce que les philosophes <em>comprirent</em> dans la suite, les potes
-l'avaient <em>senti</em>; et si, comme le dit l'cole, <em>rien n'est dans
-l'intelligence qui n'ait t dans le sens</em>, les potes furent le
+Ce que les philosophes <em>comprirent</em> dans la suite, les poètes
+l'avaient <em>senti</em>; et si, comme le dit l'école, <em>rien n'est dans
+l'intelligence qui n'ait été dans le sens</em>, les poètes furent le
<em>sens</em> du genre humain, les philosophes en furent l'<em>intelligence</em>.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a></p>
-<p>Les signes par lesquels les hommes commencrent exprimer leurs
-penses, furent les objets mmes qu'ils avaient diviniss. Pour dire
+<p>Les signes par lesquels les hommes commencèrent à exprimer leurs
+pensées, furent les objets mêmes qu'ils avaient divinisés. Pour dire
<em>la mer</em>, ils la montraient de la main; plus tard ils dirent
-<span class="pagenum"><a id="pageXXII" name="pageXXII"></a>(p. XXII)</span> <em>Neptune</em>. C'est la <em>langue des dieux</em> dont parle Homre.
+<span class="pagenum"><a id="pageXXII" name="pageXXII"></a>(p. XXII)</span> <em>Neptune</em>. C'est la <em>langue des dieux</em> dont parle Homère.
Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des
Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire <em>divin</em> de ces deux
peuples. Originairement la langue <em>divine</em> ne pouvant se parler que
-par actions, presque toute action tait consacre; la vie n'tait pour
-ainsi dire qu'une suite d'<em>actes muets de religion</em>. De l restrent
+par actions, presque toute action était consacrée; la vie n'était pour
+ainsi dire qu'une suite d'<em>actes muets de religion</em>. De là restèrent
dans la jurisprudence romaine, les <em>acta legitima</em>, cette pantomime
-qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiroglyphes
-furent l'criture propre cette langue imparfaite, loin qu'ils aient
-t invents par les philosophes pour y cacher les mystres d'une
-sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont t forces de
+qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiéroglyphes
+furent l'écriture propre à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient
+été inventés par les philosophes pour y cacher les mystères d'une
+sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été forcées de
commencer ainsi, en attendant qu'elles se formassent un meilleur
-systme de langage et d'criture. Cette langue muette convenait un
-ge o dominaient les religions; elles veulent tre respectes, plutt
-que <em>raisonnes</em>.</p>
-
-<p>Dans l'ge <em>hroque</em>, la langue <em>divine</em> subsistait encore, la langue
-<em>humaine</em> ou articule commenait; mais cet ge en eut de plus une qui
-lui fut propre; je parle des emblmes, des devises, nouveau genre de
-signes qui n'ont qu'un rapport indirect la pense. C'est cette
-langue que <em>parlent</em> les armes des hros; elle est reste celle de la
-discipline <span class="pagenum"><a id="pageXXIII" name="pageXXIII"></a>(p. XXIII)</span> militaire. Transporte dans la langue articule,
-elle dut donner naissance aux comparaisons, aux mtaphores, etc. En
-gnral la mtaphore fait le fond des langues.</p>
+système de langage et d'écriture. Cette langue muette convenait à un
+âge où dominaient les religions; elles veulent être respectées, plutôt
+que <em>raisonnées</em>.</p>
+
+<p>Dans l'âge <em>héroïque</em>, la langue <em>divine</em> subsistait encore, la langue
+<em>humaine</em> ou articulée commençait; mais cet âge en eut de plus une qui
+lui fut propre; je parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de
+signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée. C'est cette
+langue que <em>parlent</em> les armes des héros; elle est restée celle de la
+discipline <span class="pagenum"><a id="pageXXIII" name="pageXXIII"></a>(p. XXIII)</span> militaire. Transportée dans la langue articulée,
+elle dut donner naissance aux comparaisons, aux métaphores, etc. En
+général la métaphore fait le fond des langues.</p>
<p>Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des
-tymologies, c'est que la marche des ides correspond celle des
-choses. Or les degrs de la civilisation peuvent tre ainsi indiqus:
-<em>Forts</em>, <em>cabanes</em>, <em>villages</em>, <em>cits</em> ou socits de citoyens,
-<em>acadmies</em> ou socits de savans; les hommes habitent d'abord les
-<em>montagnes</em>, ensuite les <em>plaines</em>, enfin les <em>rivages</em>. Les ides, et
-les perfectionnemens du langage ont d suivre cet ordre. Ce principe
-tymologique suffit pour les langues indignes, pour celles des pays
-barbares qui restent impntrables aux trangers, jusqu' ce qu'ils
+étymologies, c'est que la marche des idées correspond à celle des
+choses. Or les degrés de la civilisation peuvent être ainsi indiqués:
+<em>Forêts</em>, <em>cabanes</em>, <em>villages</em>, <em>cités</em> ou sociétés de citoyens,
+<em>académies</em> ou sociétés de savans; les hommes habitent d'abord les
+<em>montagnes</em>, ensuite les <em>plaines</em>, enfin les <em>rivages</em>. Les idées, et
+les perfectionnemens du langage ont dû suivre cet ordre. Ce principe
+étymologique suffit pour les langues indigènes, pour celles des pays
+barbares qui restent impénétrables aux étrangers, jusqu'à ce qu'ils
leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre
-combien les philologues ont eu tort d'tablir que la signification des
+combien les philologues ont eu tort d'établir que la signification des
langues est arbitraire. Leur origine fut naturelle, leur signification
-doit tre fonde en nature. On peut l'observer dans le latin, langue
-<em>plus hroque</em>, moins raffine que le grec; tous les mots y sont
-tirs par figures d'objets agrestes et sauvages.</p>
+doit être fondée en nature. On peut l'observer dans le latin, langue
+<em>plus héroïque</em>, moins raffinée que le grec; tous les mots y sont
+tirés par figures d'objets agrestes et sauvages.</p>
-<p>La langue <em>hroque</em> employa pour noms communs des noms propres ou des
+<p>La langue <em>héroïque</em> employa pour noms communs des noms propres ou des
noms de peuples. Les anciens Romains disaient un <em>Tarentin</em> pour un
-<span class="pagenum"><a id="pageXXIV" name="pageXXIV"></a>(p. XXIV)</span> homme parfum. Tous les peuples de l'antiquit dirent un
-<em>Hercule</em> pour un hros. Cette cration des caractres idaux qui
-semblerait l'effort d'un art ingnieux, fut une ncessit pour
-l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premires personnes, des
-premires choses qu'il a vues, il les donne toutes celles en qui il
-remarque quelqu'analogie. De mme les premiers hommes, incapables de
-former l'ide abstraite du <em>pote</em>, du <em>hros</em>, nommrent tous les
-hros du nom du premier hros, tous les potes, etc. Par un effet de
-notre amour instinctif de l'uniformit, ils ajoutrent ces premires
-ides des fictions singulirement en harmonie avec les ralits, et
-peu--peu les noms de <em>hros</em>, de <em>pote</em>, qui d'abord dsignaient tel
-individu, comprirent tous les caractres de perfection qui pouvaient
-entrer dans le type idal de l'<em>hrosme</em>, de la <em>posie</em>. Le <em>vrai
-potique</em>, rsultat de cette double opration, fut plus vrai que le
-<em>vrai rel</em>; quel hros de l'histoire remplira le <em>caractre hroque</em>
+<span class="pagenum"><a id="pageXXIV" name="pageXXIV"></a>(p. XXIV)</span> homme parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un
+<em>Hercule</em> pour un héros. Cette création des caractères idéaux qui
+semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut une nécessité pour
+l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premières personnes, des
+premières choses qu'il a vues, il les donne à toutes celles en qui il
+remarque quelqu'analogie. De même les premiers hommes, incapables de
+former l'idée abstraite du <em>poète</em>, du <em>héros</em>, nommèrent tous les
+héros du nom du premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de
+notre amour instinctif de l'uniformité, ils ajoutèrent à ces premières
+idées des fictions singulièrement en harmonie avec les réalités, et
+peu-à-peu les noms de <em>héros</em>, de <em>poète</em>, qui d'abord désignaient tel
+individu, comprirent tous les caractères de perfection qui pouvaient
+entrer dans le type idéal de l'<em>héroïsme</em>, de la <em>poésie</em>. Le <em>vrai
+poétique</em>, résultat de cette double opération, fut plus vrai que le
+<em>vrai réel</em>; quel héros de l'histoire remplira le <em>caractère héroïque</em>
aussi bien que l'Achille de l'Iliade?</p>
-<p>Cette tendance des hommes placer des types idaux sous des noms
-propres, a rempli de difficults et de contradictions apparentes les
-commencemens de l'histoire. Ces types ont t pris pour des individus.
-Ainsi toutes les dcouvertes des anciens gyptiens appartiennent un
-Herms; la <span class="pagenum"><a id="pageXXV" name="pageXXV"></a>(p. XXV)</span> premire constitution de Rome, mme dans cette
-partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout arme de
-la tte de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grce
-hroque composent la vie d'Hercule; Homre enfin nous apparat seul
-sur le passage des temps hroques ceux de l'histoire, comme le
-reprsentant d'une civilisation tout entire. Par un privilge
-admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfants par le
-temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mmes, et ils
-semblent crer leur sicle et leur patrie. Comment s'tonner que
-l'antiquit en ait fait des dieux?</p>
-
-<p>Considrez les noms d'Herms, de Romulus, d'Hercule et d'Homre, comme
-les expressions de tel caractre national telle poque, comme
-dsignant les types de l'esprit inventif chez les gyptiens, de la
-socit romaine dans son origine, de l'hrosme grec, de la posie
-populaire des premiers ges chez la mme nation, les difficults
-disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clart immense
-luit dans la tnbreuse antiquit.</p>
-
-<p>Prenons Homre, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa
-vie et de son caractre deviennent, par cette interprtation, des
-convenances, des ncessits. <em>Pourquoi tous les peuples grecs se
-sont-ils disput sa naissance</em>, l'ont-ils revendiqu <span class="pagenum"><a id="pageXXVI" name="pageXXVI"></a>(p. XXVI)</span> pour
-citoyen? c'est que chaque tribu retrouvait en lui son caractre, c'est
-que la Grce s'y reconnaissait, c'est qu'elle tait elle-mme
-Homre.&mdash;<em>Pourquoi des opinions si diverses sur le temps o il vcut?</em>
-c'est qu'il vcut en effet pendant les cinq sicles qui suivirent la
-guerre de Troie, dans la bouche et dans la mmoire des
-hommes.&mdash;<em>Jeune, il composa l'Iliade....</em> La Grce, jeune alors, toute
-ardente de passions sublimes, violentes, mais gnreuses, fit son
-hros d'Achille, le hros de la force. <em>Dans sa vieillesse, il composa
-l'Odysse...</em> La Grce plus mre, conut long-temps aprs le caractre
-d'Ulysse, le hros de la sagesse.&mdash;<em>Homre fut pauvre et aveugle....</em>
+<p>Cette tendance des hommes à placer des types idéaux sous des noms
+propres, a rempli de difficultés et de contradictions apparentes les
+commencemens de l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus.
+Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens appartiennent à un
+Hermès; la <span class="pagenum"><a id="pageXXV" name="pageXXV"></a>(p. XXV)</span> première constitution de Rome, même dans cette
+partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout armée de
+la tête de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grèce
+héroïque composent la vie d'Hercule; Homère enfin nous apparaît seul
+sur le passage des temps héroïques à ceux de l'histoire, comme le
+représentant d'une civilisation tout entière. Par un privilège
+admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfantés par le
+temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mêmes, et ils
+semblent créer leur siècle et leur patrie. Comment s'étonner que
+l'antiquité en ait fait des dieux?</p>
+
+<p>Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Hercule et d'Homère, comme
+les expressions de tel caractère national à telle époque, comme
+désignant les types de l'esprit inventif chez les Égyptiens, de la
+société romaine dans son origine, de l'héroïsme grec, de la poésie
+populaire des premiers âges chez la même nation, les difficultés
+disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clarté immense
+luit dans la ténébreuse antiquité.</p>
+
+<p>Prenons Homère, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa
+vie et de son caractère deviennent, par cette interprétation, des
+convenances, des nécessités. <em>Pourquoi tous les peuples grecs se
+sont-ils disputé sa naissance</em>, l'ont-ils revendiqué <span class="pagenum"><a id="pageXXVI" name="pageXXVI"></a>(p. XXVI)</span> pour
+citoyen? c'est que chaque tribu retrouvait en lui son caractère, c'est
+que la Grèce s'y reconnaissait, c'est qu'elle était elle-même
+Homère.&mdash;<em>Pourquoi des opinions si diverses sur le temps où il vécut?</em>
+c'est qu'il vécut en effet pendant les cinq siècles qui suivirent la
+guerre de Troie, dans la bouche et dans la mémoire des
+hommes.&mdash;<em>Jeune, il composa l'Iliade....</em> La Grèce, jeune alors, toute
+ardente de passions sublimes, violentes, mais généreuses, fit son
+héros d'Achille, le héros de la force. <em>Dans sa vieillesse, il composa
+l'Odyssée...</em> La Grèce plus mûre, conçut long-temps après le caractère
+d'Ulysse, le héros de la sagesse.&mdash;<em>Homère fut pauvre et aveugle....</em>
dans la personne des rapsodes, qui recueillaient les chants
-populaires, et les allaient rptant de ville en ville, tantt sur les
-places publiques, tantt dans les ftes des dieux. Alors comme
+populaires, et les allaient répétant de ville en ville, tantôt sur les
+places publiques, tantôt dans les fêtes des dieux. Alors comme
aujourd'hui les aveugles devaient mener le plus souvent cette vie
-mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supriorit de leur mmoire les
+mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supériorité de leur mémoire les
rendait plus capables de retenir tant de milliers de vers.</p>
-<p>Homre n'tant plus un homme, mais dsignant l'ensemble des chants
-improviss par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se
-trouve justifi de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la
-bassesse d'images, et des licences, et du mlange des dialectes.
-<span class="pagenum"><a id="pageXXVII" name="pageXXVII"></a>(p. XXVII)</span> Qui pourrait s'tonner encore qu'il ait lev les hommes
-la grandeur des dieux, et rabaiss les dieux aux faiblesses humaines?
+<p>Homère n'étant plus un homme, mais désignant l'ensemble des chants
+improvisés par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se
+trouve justifié de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la
+bassesse d'images, et des licences, et du mélange des dialectes.
+<span class="pagenum"><a id="pageXXVII" name="pageXXVII"></a>(p. XXVII)</span> Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les hommes à
+la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux aux faiblesses humaines?
le vulgaire ne fait-il pas les dieux a son image?</p>
-<p>Le gnie d'Homre s'explique aussi sans peine; l'incomparable
-puissance d'invention qu'on admire dans ses caractres, l'originalit
-sauvage de ses comparaisons, la vivacit de ses peintures de morts et
-de batailles, son pathtique sublime, tout cela n'est pas le gnie
-d'un homme, c'est celui de l'ge hroque. Quelle force de jeunesse
-n'ont pas alors l'imagination, la mmoire, et les passions qui
-inspirent la posie?</p>
-
-<p>Les trois principaux titres d'Homre sont dsormais mieux motivs:
-c'est bien le fondateur de la civilisation en Grce, le pre des
-potes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier
-titre mrite une explication: les philosophes ne tirrent point leurs
-systmes d'Homre, quoiqu'ils cherchassent les autoriser de ses
-fables; mais ils y trouvrent rellement une occasion de recherches,
-et une facilit de plus pour exposer et populariser leurs doctrines.</p>
-
-<p>Cependant on peut insister: <em>en supposant qu'un peuple entier ait t
-pote, comment put-il inventer les artifices du style, ces pisodes,
-ces tours heureux, ce nombre potique....?</em> et comment et-il pu
+<p>Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine; l'incomparable
+puissance d'invention qu'on admire dans ses caractères, l'originalité
+sauvage de ses comparaisons, la vivacité de ses peintures de morts et
+de batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le génie
+d'un homme, c'est celui de l'âge héroïque. Quelle force de jeunesse
+n'ont pas alors l'imagination, la mémoire, et les passions qui
+inspirent la poésie?</p>
+
+<p>Les trois principaux titres d'Homère sont désormais mieux motivés:
+c'est bien le fondateur de la civilisation en Grèce, le père des
+poètes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier
+titre mérite une explication: les philosophes ne tirèrent point leurs
+systèmes d'Homère, quoiqu'ils cherchassent à les autoriser de ses
+fables; mais ils y trouvèrent réellement une occasion de recherches,
+et une facilité de plus pour exposer et populariser leurs doctrines.</p>
+
+<p>Cependant on peut insister: <em>en supposant qu'un peuple entier ait été
+poète, comment put-il inventer les artifices du style, ces épisodes,
+ces tours heureux, ce nombre poétique....?</em> et comment eût-il pu
<span class="pagenum"><a id="pageXXVIII" name="pageXXVIII"></a>(p. XXVIII)</span> ne pas les inventer? les tours ne vinrent que de la
-difficult de s'exprimer; les pisodes de l'inhabilet qui ne sait pas
-distinguer et carter les choses qui ne vont pas au but. Quant au
-nombre musical et potique, il est naturel l'homme; les bgues
-s'essaient parler en chantant; dans la passion, la voix s'altre et
-approche du chant. Partout les vers prcdrent la prose.</p>
-
-<p>Passer de la posie la prose, c'tait abstraire et gnraliser; car
-le langage de la premire est tout concret, tout particulier. La
-posie elle-mme, quoiqu'elle sortt alors de l'usage vulgaire, reut
-aussi les expressions gnrales; aux noms propres, qui, dans
-l'indigence des langues, lui avaient servi dsigner les caractres,
-elle substitua des noms imaginaires, et conut des caractres purement
-idaux; ce fut l le commencement de son troisime ge, de l'ge
-<em>humain</em> de la posie.</p>
-
-<p class="p2">L'origine de la religion, de la posie et des langues tant
-dcouverte, nous connaissons celle de la socit paenne. Les pomes
-d'Homre en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des
-premiers sicles de Rome, qui nous prsente le meilleur commentaire de
-l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant t fonde lorsque
-les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrs,
-<span class="pagenum"><a id="pageXXIX" name="pageXXIX"></a>(p. XXIX)</span> l'hrosme romain jeune encore, au milieu de peuples dj
-mrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'tait
-exprim en langue hroque.</p>
-
-<p>Le commencement de la religion fut celui de la socit. Les gans,
-effrays par la foudre qui leur rvle une puissance suprieure, se
-rfugient dans les cavernes. L'tat bestial finit avec leurs courses
-vagabondes; ils s'assurent d'un asile rgulier, ils y retiennent une
-compagne par la force, et la famille a commenc. Les premiers pres de
-famille sont les premiers prtres; et comme la religion compose encore
-toute la sagesse, les premiers sages; matres absolus de leur famille,
-ils sont aussi les premiers rois; de l le nom de <em>patriarches</em> (pres
-et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut tre que
-dur et cruel; le Polyphme d'Homre est aux yeux de Platon l'image des
-premiers pres de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que
-les hommes dompts par le gouvernement de la famille se trouvent
-prpars obir aux lois du gouvernement civil qui va succder. Mais
-ces rois absolus de la famille sont eux-mmes soumis aux puissances
-divines, dont ils interprtent les ordres leurs femmes et leurs
-enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise
-un Dieu, le gouvernement est en effet thocratique.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="pageXXX" name="pageXXX"></a>(p. XXX)</span> Voil l'ge d'or, tant clbr par les potes, l'ge o les
-dieux rgnent sur la terre. Toute la vertu de cet ge, c'est une
-superstition barbare qui sert pourtant contenir les hommes, malgr
-leur brutalit et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous
+difficulté de s'exprimer; les épisodes de l'inhabileté qui ne sait pas
+distinguer et écarter les choses qui ne vont pas au but. Quant au
+nombre musical et poétique, il est naturel à l'homme; les bègues
+s'essaient à parler en chantant; dans la passion, la voix s'altère et
+approche du chant. Partout les vers précédèrent la prose.</p>
+
+<p>Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et généraliser; car
+le langage de la première est tout concret, tout particulier. La
+poésie elle-même, quoiqu'elle sortît alors de l'usage vulgaire, reçut
+aussi les expressions générales; aux noms propres, qui, dans
+l'indigence des langues, lui avaient servi à désigner les caractères,
+elle substitua des noms imaginaires, et conçut des caractères purement
+idéaux; ce fut là le commencement de son troisième âge, de l'âge
+<em>humain</em> de la poésie.</p>
+
+<p class="p2">L'origine de la religion, de la poésie et des langues étant
+découverte, nous connaissons celle de la société païenne. Les poèmes
+d'Homère en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des
+premiers siècles de Rome, qui nous présente le meilleur commentaire de
+l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant été fondée lorsque
+les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès,
+<span class="pagenum"><a id="pageXXIX" name="pageXXIX"></a>(p. XXIX)</span> l'héroïsme romain jeune encore, au milieu de peuples déjà
+mûrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'était
+exprimé en langue héroïque.</p>
+
+<p>Le commencement de la religion fut celui de la société. Les géans,
+effrayés par la foudre qui leur révèle une puissance supérieure, se
+réfugient dans les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses
+vagabondes; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y retiennent une
+compagne par la force, et la famille a commencé. Les premiers pères de
+famille sont les premiers prêtres; et comme la religion compose encore
+toute la sagesse, les premiers sages; maîtres absolus de leur famille,
+ils sont aussi les premiers rois; de là le nom de <em>patriarches</em> (pères
+et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut être que
+dur et cruel; le Polyphème d'Homère est aux yeux de Platon l'image des
+premiers pères de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que
+les hommes domptés par le gouvernement de la famille se trouvent
+préparés à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succéder. Mais
+ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes soumis aux puissances
+divines, dont ils interprètent les ordres à leurs femmes et à leurs
+enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à
+un Dieu, le gouvernement est en effet théocratique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageXXX" name="pageXXX"></a>(p. XXX)</span> Voilà l'âge d'or, tant célébré par les poètes, l'âge où les
+dieux règnent sur la terre. Toute la vertu de cet âge, c'est une
+superstition barbare qui sert pourtant à contenir les hommes, malgré
+leur brutalité et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous
inspirent ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous
-leur influence que se sont formes les plus illustres socits du
-monde; l'athisme n'a rien fond.</p>
+leur influence que se sont formées les plus illustres sociétés du
+monde; l'athéisme n'a rien fondé.</p>
-<p>Bientt la famille ne se composa pas seulement des individus lis par
-le sang. Les malheureux qui taient rests dans la promiscuit des
+<p>Bientôt la famille ne se composa pas seulement des individus liés par
+le sang. Les malheureux qui étaient restés dans la promiscuité des
biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant
-chapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts,
-situs sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, <em>vetus
+échapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts,
+situés sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, <em>vetus
urbes condentium consilium</em>, dit Tite-Live. Les forts tuaient les
-violens et protgeaient les rfugis. Issus de Jupiter, c'est--dire,
-ns sous ses auspices, ils taient hros par la naissance et par la
-vertu. Ainsi se forma le caractre idal de l'Hercule antique; les
-hros taient <em>hraclides</em>, enfans d'Hercule, comme les sages taient
-appels enfans de la sagesse, etc.</p>
-
-<p>Les nouveaux venus, conduits dans la socit par l'intrt, non par la
-religion, ne partagrent pas les prrogatives des hros,
-particulirement celle du mariage solennel. Ils avaient t reus
-condition <span class="pagenum"><a id="pageXXXI" name="pageXXXI"></a>(p. XXXI)</span> de servir leurs dfenseurs comme esclaves; mais,
-devenus nombreux, ils s'indignrent de leur abaissement, et
-demandrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout o
-les hros furent vaincus, ils leur cdrent des terres qui devaient
-toujours relever d'eux; ce fut la premire <em>loi agraire</em>, et l'origine
+violens et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter, c'est-à-dire,
+nés sous ses auspices, ils étaient héros par la naissance et par la
+vertu. Ainsi se forma le caractère idéal de l'Hercule antique; les
+héros étaient <em>héraclides</em>, enfans d'Hercule, comme les sages étaient
+appelés enfans de la sagesse, etc.</p>
+
+<p>Les nouveaux venus, conduits dans la société par l'intérêt, non par la
+religion, ne partagèrent pas les prérogatives des héros,
+particulièrement celle du mariage solennel. Ils avaient été reçus à
+condition <span class="pagenum"><a id="pageXXXI" name="pageXXXI"></a>(p. XXXI)</span> de servir leurs défenseurs comme esclaves; mais,
+devenus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement, et
+demandèrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout où
+les héros furent vaincus, ils leur cédèrent des terres qui devaient
+toujours relever d'eux; ce fut la première <em>loi agraire</em>, et l'origine
des <em>clientelles</em> et des <em>fiefs</em>.</p>
-<p>Ainsi s'organisa la cit: les pres de famille formrent une classe de
-<em>nobles</em>, de <em>patriciens</em>, conservant le triple caractre de rois de
-leur maison, de prtres et de sages, c'est--dire, de dpositaires des
-auspices. Les rfugis composrent une classe de <em>plbiens</em>,
+<p>Ainsi s'organisa la cité: les pères de famille formèrent une classe de
+<em>nobles</em>, de <em>patriciens</em>, conservant le triple caractère de rois de
+leur maison, de prêtres et de sages, c'est-à-dire, de dépositaires des
+auspices. Les réfugiés composèrent une classe de <em>plébéiens</em>,
<em>compagnons</em>, <em>cliens</em>, <em>vassaux</em>, sans autre droit que la jouissance
des terres, qu'ils tenaient des nobles.</p>
-<p>Les cits hroques furent toutes gouvernes aristocratiquement; les
-rois des familles soumirent leur empire domestique celui de leur
-ordre. Les principaux de l'ordre hroque furent appels <em>rois</em> de la
-cit, et administrrent les affaires communes, en ce qui touchait la
+<p>Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement; les
+rois des familles soumirent leur empire domestique à celui de leur
+ordre. Les principaux de l'ordre héroïque furent appelés <em>rois</em> de la
+cité, et administrèrent les affaires communes, en ce qui touchait la
guerre et la religion.</p>
-<p>Ces petites socits taient essentiellement guerrires
+<p>Ces petites sociétés étaient essentiellement guerrières
(&#960;&#8057;&#955;&#953;&#962;, &#960;&#959;&#955;&#949;&#956;&#959;&#962;).
-<em>tranger</em> (<em>hostis</em>), dans leur langage, est
-synonyme d'<em>ennemi</em>. Les hros s'honoraient du nom de brigands (Voy.
-Thucydide), et exeraient en effet le brigandage ou la piraterie.
-l'intrieur, les cits hroques n'taient pas plus <span class="pagenum"><a id="pageXXXII" name="pageXXXII"></a>(p. XXXII)</span>
+<em>Étranger</em> (<em>hostis</em>), dans leur langage, est
+synonyme d'<em>ennemi</em>. Les héros s'honoraient du nom de brigands (Voy.
+Thucydide), et exerçaient en effet le brigandage ou la piraterie. À
+l'intérieur, les cités héroïques n'étaient pas plus <span class="pagenum"><a id="pageXXXII" name="pageXXXII"></a>(p. XXXII)</span>
tranquilles. Les anciens nobles, dit Aristote (<cite>Politique</cite>), juraient
-une ternelle inimiti aux plbiens. L'histoire romaine nous le
-confirme: les plbiens combattaient pour l'intrt des nobles,
-leurs propres dpens, et ceux-ci les ruinaient par l'usure, les
-enfermaient dans leurs cachots particuliers, les dchiraient de coups
+une éternelle inimitié aux plébéiens. L'histoire romaine nous le
+confirme: les plébéiens combattaient pour l'intérêt des nobles, à
+leurs propres dépens, et ceux-ci les ruinaient par l'usure, les
+enfermaient dans leurs cachots particuliers, les déchiraient de coups
de fouets. Mais l'amour de l'honneur, qui entretient dans les
-rpubliques aristocratiques cette violente rivalit des ordres, cause
-en rcompense dans la guerre une gnreuse mulation. Les nobles se
-dvouent au salut de la patrie, auquel tiennent tous les privilges de
-leur ordre; les plbiens, par des exploits signals, cherchent se
-montrer dignes de partager les privilges des nobles. Ces querelles,
-qui tendent tablir l'galit, sont le plus puissant moyen
-d'agrandir les rpubliques.</p>
-
-<p class="p2">Pour complter ce tableau des ges divin et hroque, nous
+républiques aristocratiques cette violente rivalité des ordres, cause
+en récompense dans la guerre une généreuse émulation. Les nobles se
+dévouent au salut de la patrie, auquel tiennent tous les privilèges de
+leur ordre; les plébéiens, par des exploits signalés, cherchent à se
+montrer dignes de partager les privilèges des nobles. Ces querelles,
+qui tendent à établir l'égalité, sont le plus puissant moyen
+d'agrandir les républiques.</p>
+
+<p class="p2">Pour compléter ce tableau des âges divin et héroïque, nous
rapprocherons l'histoire du droit civil de celle du droit politique.
-Dans la premire, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la
-seconde. Si les gouvernemens rsultent des m&oelig;urs, la jurisprudence
+Dans la première, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la
+seconde. Si les gouvernemens résultent des m&oelig;urs, la jurisprudence
varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les
historiens, ni les jurisconsultes; ils nous expliquent les lois, nous
en rappellent l'institution sans en marquer les rapports <span class="pagenum"><a id="pageXXXIII" name="pageXXXIII"></a>(p. XXXIII)</span>
-avec les rvolutions politiques; ainsi ils nous prsentent les faits
-isols de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence
-antique des Romains fut entoure de tant de solennits, de tant de
-mystres; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens.</p>
-
-<p>Au premier ge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonn d'en
-haut, c'est ce que les dieux ont rvl par les auspices, par les
-oracles et autres signes matriels. Le droit est fond sur une
-autorit divine. Demander la moindre explication serait un blasphme.
-Admirons la Providence qui permit qu' une poque o les hommes
-taient incapables de discerner le droit, la raison vritable, ils
+avec les révolutions politiques; ainsi ils nous présentent les faits
+isolés de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence
+antique des Romains fut entourée de tant de solennités, de tant de
+mystères; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens.</p>
+
+<p>Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonné d'en
+haut, c'est ce que les dieux ont révélé par les auspices, par les
+oracles et autres signes matériels. Le droit est fondé sur une
+autorité divine. Demander la moindre explication serait un blasphème.
+Admirons la Providence qui permit qu'à une époque où les hommes
+étaient incapables de discerner le droit, la raison véritable, ils
trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La
-jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait tre que la
-connaissance des rites religieux; la justice tait tout entire dans
-l'observation de certaines pratiques, de certaines crmonies. De l le
+jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait être que la
+connaissance des rites religieux; la justice était tout entière dans
+l'observation de certaines pratiques, de certaines cérémonies. De là le
respect superstitieux des Romains pour les <em>acta legitima</em>; chez eux,
-les noces, le testament taient dits <em>justa</em>, lorsque les crmonies
-requises avaient t accomplies.</p>
+les noces, le testament étaient dits <em>justa</em>, lorsque les cérémonies
+requises avaient été accomplies.</p>
-<p>Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est eux qu'en appelaient
+<p>Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux qu'en appelaient
ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme
-tmoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion <span class="pagenum"><a id="pageXXXIV" name="pageXXXIV"></a>(p. XXXIV)</span>
-se rgularisrent, les coupables furent dvous, anathmatiss; sur
-cette sentence, ils devaient tre mis mort. On la prononait contre
+témoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion <span class="pagenum"><a id="pageXXXIV" name="pageXXXIV"></a>(p. XXXIV)</span>
+se régularisèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés; sur
+cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la prononçait contre
un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (<em>pura et pia
-bella</em>) taient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un
-caractre de religion; les hrauts qui les dclaraient, dvouaient les
+bella</em>) étaient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un
+caractère de religion; les hérauts qui les déclaraient, dévouaient les
ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus
-taient considrs comme sans dieux; les rois trans derrire le char
-des triomphateurs romains taient offerts au Capitole Jupiter
-Frtrien, et del immols.</p>
-
-<p>Les duels furent encore une espce de jugement des dieux. <em>Les
-rpubliques anciennes</em>, dit Aristote dans sa Politique, <em>n'avaient pas
-de lois judiciaires pour punir les crimes et rprimer la violence</em>. Le
-duel offrait seul un moyen d'empcher que les guerres individuelles ne
-s'ternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause rellement
+étaient considérés comme sans dieux; les rois traînés derrière le char
+des triomphateurs romains étaient offerts au Capitole à Jupiter
+Férétrien, et delà immolés.</p>
+
+<p>Les duels furent encore une espèce de jugement des dieux. <em>Les
+républiques anciennes</em>, dit Aristote dans sa Politique, <em>n'avaient pas
+de lois judiciaires pour punir les crimes et réprimer la violence</em>. Le
+duel offrait seul un moyen d'empêcher que les guerres individuelles ne
+s'éternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause réellement
juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le <em>droit
-hroque</em> fut celui de la force.</p>
+héroïque</em> fut celui de la force.</p>
-<p>La violence des hros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de
-la parole. Une fois prononce, la parole tait pour eux sainte comme
-la religion, immuable comme le pass (<em>fas</em>, <em>fatum</em>, de <em>fari</em>). Aux
-actes religieux qui composaient seuls toute la justice de l'ge
+<p>La violence des héros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de
+la parole. Une fois prononcée, la parole était pour eux sainte comme
+la religion, immuable comme le passé (<em>fas</em>, <em>fatum</em>, de <em>fari</em>). Aux
+actes religieux qui composaient seuls toute la justice de l'âge
divin, et qu'on pourrait appeler <span class="pagenum"><a id="pageXXXV" name="pageXXXV"></a>(p. XXXV)</span> <em>formules d'actions</em>,
-succdrent des <em>formules parles</em>. Les secondes hritrent du respect
-qu'on avait eu pour les premires, et la superstition de ces formules
-fut inflexible, impitoyable: <em>Uti lingu nuncupassit, ita jus esto</em>
-(douze tables): Agamemnon a prononc qu'il immolerait sa fille; il
-faut qu'il l'immole. Ne crions pas comme Lucrce, <em>tantum relligio
-potuit suadere malorum!</em>... Il fallait cette horrible fidlit la
-parole dans ces temps de violence; la faiblesse soumise la force
-avait craindre de moins ses caprices.&mdash;L'quit de cet ge n'est
-donc pas l'<em>quit naturelle</em>, mais l'<em>quit civile</em>; elle est dans
-la jurisprudence ce que la <em>raison d'tat</em> est en politique, un
-principe d'utilit, de conservation pour la socit.</p>
+succédèrent des <em>formules parlées</em>. Les secondes héritèrent du respect
+qu'on avait eu pour les premières, et la superstition de ces formules
+fut inflexible, impitoyable: <em>Uti linguâ nuncupassit, ita jus esto</em>
+(douze tables): Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa fille; il
+faut qu'il l'immole. Ne crions pas comme Lucrèce, <em>tantum relligio
+potuit suadere malorum!</em>... Il fallait cette horrible fidélité à la
+parole dans ces temps de violence; la faiblesse soumise à la force
+avait à craindre de moins ses caprices.&mdash;L'équité de cet âge n'est
+donc pas l'<em>équité naturelle</em>, mais l'<em>équité civile</em>; elle est dans
+la jurisprudence ce que la <em>raison d'état</em> est en politique, un
+principe d'utilité, de conservation pour la société.</p>
<p>La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans
-l'application prcise, dans l'appropriation du langage un but
-d'intrt. C'est l la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens
-jurisconsultes romains avec leur fameux <em>cavere</em>. <em>Rpondre sur le
-droit</em>, ce n'tait pour eux autre chose que prcautionner les
-consultans, et les prparer circonstancier devant les tribunaux le
-cas contest, de manire que les formules d'actions s'y rapportassent
-de point en point, et que le prteur ne pt refuser de les
-appliquer.&mdash;Imites des formules religieuses, les formules lgales de
-l'ge hroque <span class="pagenum"><a id="pageXXXVI" name="pageXXXVI"></a>(p. XXXVI)</span> furent enveloppes des mmes mystres: le
-secret, l'attachement aux choses tablies sont l'me des rpubliques
+l'application précise, dans l'appropriation du langage à un but
+d'intérêt. C'est là la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens
+jurisconsultes romains avec leur fameux <em>cavere</em>. <em>Répondre sur le
+droit</em>, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les
+consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le
+cas contesté, de manière que les formules d'actions s'y rapportassent
+de point en point, et que le préteur ne pût refuser de les
+appliquer.&mdash;Imitées des formules religieuses, les formules légales de
+l'âge héroïque <span class="pagenum"><a id="pageXXXVI" name="pageXXXVI"></a>(p. XXXVI)</span> furent enveloppées des mêmes mystères: le
+secret, l'attachement aux choses établies sont l'âme des républiques
aristocratiques.</p>
-<p>Les formules religieuses, tant toutes en action, n'avaient rien de
-gnral; les formules lgales dans leurs commencemens n'ont rapport
-qu' un fait, un individu; ce sont de simples exemples d'aprs
+<p>Les formules religieuses, étant toutes en action, n'avaient rien de
+général; les formules légales dans leurs commencemens n'ont rapport
+qu'à un fait, à un individu; ce sont de simples exemples d'après
lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute
-particulire encore, n'a pour elle que l'autorit (<em>dura est, sed
-scripta est</em>); elle n'est pas encore fonde en principe, en <em>vrit</em>.
-Jusque-l, il n'y a qu'un droit civil; avec l'ge <em>humain</em> commence le
-droit naturel, le droit de l'humanit raisonnable. La justice de ce
-dernier ge considre le mrite des faits et des personnes; une
-justice aveugle serait faussement impartiale; son galit apparente
-serait en effet ingalit. Les exceptions, les privilges sont souvent
-demands par l'quit naturelle; aussi les gouvernemens humains savent
-faire plier la loi dans l'intrt de l'galit mme.</p>
-
-<p> mesure que les dmocraties et les monarchies remplacent les
-aristocraties hroques, l'importance de la loi civile domine de plus
-en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intrts
-privs des citoyens taient renferms dans les intrts publics; sous
+particulière encore, n'a pour elle que l'autorité (<em>dura est, sed
+scripta est</em>); elle n'est pas encore fondée en principe, en <em>vérité</em>.
+Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil; avec l'âge <em>humain</em> commence le
+droit naturel, le droit de l'humanité raisonnable. La justice de ce
+dernier âge considère le mérite des faits et des personnes; une
+justice aveugle serait faussement impartiale; son égalité apparente
+serait en effet inégalité. Les exceptions, les privilèges sont souvent
+demandés par l'équité naturelle; aussi les gouvernemens humains savent
+faire plier la loi dans l'intérêt de l'égalité même.</p>
+
+<p>À mesure que les démocraties et les monarchies remplacent les
+aristocraties héroïques, l'importance de la loi civile domine de plus
+en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intérêts
+privés des citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics; sous
les gouvernemens <em>humains</em>, et surtout sous les monarchies, les
-intrts publics n'occupent <span class="pagenum"><a id="pageXXXVII" name="pageXXXVII"></a>(p. XXXVII)</span> les esprits qu' propos des
-intrts privs; d'ailleurs les m&oelig;urs s'adoucissant, les affections
-particulires en prennent d'autant plus de force, et remplacent le
+intérêts publics n'occupent <span class="pagenum"><a id="pageXXXVII" name="pageXXXVII"></a>(p. XXXVII)</span> les esprits qu'à propos des
+intérêts privés; d'ailleurs les m&oelig;urs s'adoucissant, les affections
+particulières en prennent d'autant plus de force, et remplacent le
patriotisme.</p>
-<p>Sous les gouvernemens <em>humains</em>, l'galit que la nature a mise entre
-les hommes en leur donnant l'intelligence, caractre essentiel de
-l'humanit, est consacre dans l'galit civile et politique. Les
-citoyens sont ds-lors gaux, d'abord comme souverains de la cit,
-ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingu seul entre tous,
-leur dicte les mmes lois.</p>
-
-<p>Dans les rpubliques populaires bien ordonnes, la seule ingalit qui
-subsiste est dtermine par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi,
-pour donner l'avantage l'conomie sur la prodigalit, l'industrie
-et la prvoyance sur l'indolence et la paresse.&mdash;Le peuple pris en
-gnral veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement,
-il fait des lois justes, c'est--dire gnralement bonnes.</p>
-
-<p>Mais peu--peu les tats populaires se corrompent. Les riches ne
-considrent plus leur fortune comme un moyen de supriorit lgale,
+<p>Sous les gouvernemens <em>humains</em>, l'égalité que la nature a mise entre
+les hommes en leur donnant l'intelligence, caractère essentiel de
+l'humanité, est consacrée dans l'égalité civile et politique. Les
+citoyens sont dès-lors égaux, d'abord comme souverains de la cité,
+ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué seul entre tous,
+leur dicte les mêmes lois.</p>
+
+<p>Dans les républiques populaires bien ordonnées, la seule inégalité qui
+subsiste est déterminée par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi,
+pour donner l'avantage à l'économie sur la prodigalité, à l'industrie
+et à la prévoyance sur l'indolence et la paresse.&mdash;Le peuple pris en
+général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement,
+il fait des lois justes, c'est-à-dire généralement bonnes.</p>
+
+<p>Mais peu-à-peu les états populaires se corrompent. Les riches ne
+considèrent plus leur fortune comme un moyen de supériorité légale,
mais comme un instrument de tyrannie; le peuple qui sous les
-gouvernemens hroques ne rclamait que l'galit, veut maintenant
-dominer son tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui
-prsentent des lois <span class="pagenum"><a id="pageXXXVIII" name="pageXXXVIII"></a>(p. XXXVIII)</span> populaires, des lois qui tendent
-enrichir les pauvres. Les querelles ne sont plus lgales; elles se
-dcident par la force. De l des guerres civiles au-dedans, des
-guerres injustes au-dehors. Les puissans s'lvent dans le dsordre;
-et l'anarchie, la pire des tyrannies, force le peuple de se rfugier
+gouvernemens héroïques ne réclamait que l'égalité, veut maintenant
+dominer à son tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui
+présentent des lois <span class="pagenum"><a id="pageXXXVIII" name="pageXXXVIII"></a>(p. XXXVIII)</span> populaires, des lois qui tendent à
+enrichir les pauvres. Les querelles ne sont plus légales; elles se
+décident par la force. De là des guerres civiles au-dedans, des
+guerres injustes au-dehors. Les puissans s'élèvent dans le désordre;
+et l'anarchie, la pire des tyrannies, force le peuple de se réfugier
dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin de l'ordre et de la
-scurit fonde les monarchies. Voil la <em>loi royale</em> (pour parler
-comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite lgitime la monarchie
+sécurité fonde les monarchies. Voilà la <em>loi royale</em> (pour parler
+comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite légitime la monarchie
romaine sous Auguste: <em>Qui cuncta discordiis fessa sub imperium unius
accepit</em>.</p>
-<p>Fondes sur la protection des faibles, les monarchies doivent tre
-gouvernes d'une manire populaire. Le prince tablit l'galit, au
-moins dans l'obissance; il humilie les grands, et leur abaissement
-est dj une libert pour les petits. Revtu d'un pouvoir sans bornes,
-il consulte non la loi, mais l'quit naturelle. Aussi la monarchie
-est-elle le gouvernement le plus conforme la nature, dans les temps
-de la civilisation la plus avance.</p>
-
-<p>Les monarques se glorifient du titre de clmens, et rendent les peines
-moins svres; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des
-premiers ges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves;
-les ennemis mme sont mieux traits, les vaincus conservent des
-droits. Celui de citoyen, <span class="pagenum"><a id="pageXXXIX" name="pageXXXIX"></a>(p. XXXIX)</span> dont les rpubliques taient si
-avares, est prodigu; et le pieux Antonin veut, selon le mot
-d'Alexandre, que le monde soit une seule cit.</p>
-
-<p class="p2">Voil toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles
-conservent leur indpendance. Elles passent successivement sous trois
-gouvernemens. La lgislation divine fonde la monarchie domestique, et
-commence l'<em>humanit</em>; la lgislation hroque ou aristocratique forme
-la cit, et limite les abus de la force; la lgislation populaire
-consacre dans la socit l'galit naturelle; la monarchie enfin doit
-arrter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.</p>
-
-<p>Quand ce remde est impuissant, il en vient invitablement du dehors
-un autre plus efficace. Le peuple corrompu tait esclave de ses
-passions effrnes; il devient esclave d'une nation meilleure qui le
+<p>Fondées sur la protection des faibles, les monarchies doivent être
+gouvernées d'une manière populaire. Le prince établit l'égalité, au
+moins dans l'obéissance; il humilie les grands, et leur abaissement
+est déjà une liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes,
+il consulte non la loi, mais l'équité naturelle. Aussi la monarchie
+est-elle le gouvernement le plus conforme à la nature, dans les temps
+de la civilisation la plus avancée.</p>
+
+<p>Les monarques se glorifient du titre de clémens, et rendent les peines
+moins sévères; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des
+premiers âges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves;
+les ennemis même sont mieux traités, les vaincus conservent des
+droits. Celui de citoyen, <span class="pagenum"><a id="pageXXXIX" name="pageXXXIX"></a>(p. XXXIX)</span> dont les républiques étaient si
+avares, est prodigué; et le pieux Antonin veut, selon le mot
+d'Alexandre, que le monde soit une seule cité.</p>
+
+<p class="p2">Voilà toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles
+conservent leur indépendance. Elles passent successivement sous trois
+gouvernemens. La législation divine fonde la monarchie domestique, et
+commence l'<em>humanité</em>; la législation héroïque ou aristocratique forme
+la cité, et limite les abus de la force; la législation populaire
+consacre dans la société l'égalité naturelle; la monarchie enfin doit
+arrêter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.</p>
+
+<p>Quand ce remède est impuissant, il en vient inévitablement du dehors
+un autre plus efficace. Le peuple corrompu était esclave de ses
+passions effrénées; il devient esclave d'une nation meilleure qui le
soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux
-lois naturelles: <em>Qui ne peut se gouverner, obira</em>,&mdash;et, <em>aux
+lois naturelles: <em>Qui ne peut se gouverner, obéira</em>,&mdash;et, <em>aux
meilleurs l'empire du monde</em>.</p>
-<p>Que si un peuple n'tait secouru dans ce misrable tat de dpravation
-ni par la monarchie ni par la conqute, alors, au dernier des maux, il
-faudrait bien que la Providence appliqut le dernier des remdes.
-Tous les individus de ce peuple se <span class="pagenum"><a id="pageXL" name="pageXL"></a>(p. XL)</span> sont isols dans l'intrt
-priv; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son
-plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernire
-priode de la civilisation qu'ils ne l'taient dans son enfance! la
-premire barbarie tait de nature, la seconde est de rflexion;
-celle-l tait froce, mais gnreuse; un ennemi pouvait fuir ou se
-dfendre; celle-ci, non moins cruelle, est lche et perfide; c'est en
-embrassant qu'elle aime frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous
-voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des <em>mes humaines</em>,
-la solitude est profonde; ce ne sont plus que des btes sauvages.</p>
-
-<p>Qu'elle prisse donc cette socit par la fureur des factions, par
-l'acharnement dsespr des guerres civiles; que les cits
-redeviennent forts, que les forts soient encore le repaire des
-hommes, et qu' force de sicles, leur ingnieuse malice, leur
-subtilit perverse disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors
+<p>Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable état de dépravation
+ni par la monarchie ni par la conquête, alors, au dernier des maux, il
+faudrait bien que la Providence appliquât le dernier des remèdes.
+Tous les individus de ce peuple se <span class="pagenum"><a id="pageXL" name="pageXL"></a>(p. XL)</span> sont isolés dans l'intérêt
+privé; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son
+plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernière
+période de la civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance! la
+première barbarie était de nature, la seconde est de réflexion;
+celle-là était féroce, mais généreuse; un ennemi pouvait fuir ou se
+défendre; celle-ci, non moins cruelle, est lâche et perfide; c'est en
+embrassant qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous
+voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des <em>âmes humaines</em>,
+la solitude est profonde; ce ne sont plus que des bêtes sauvages.</p>
+
+<p>Qu'elle périsse donc cette société par la fureur des factions, par
+l'acharnement désespéré des guerres civiles; que les cités
+redeviennent forêts, que les forêts soient encore le repaire des
+hommes, et qu'à force de siècles, leur ingénieuse malice, leur
+subtilité perverse disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors
stupides, abrutis, insensibles aux raffinemens qui les avaient
-corrompus, ils ne connaissent plus que les choses indispensables la
-vie; peu nombreux, le ncessaire ne leur manque pas; ils sont de
-nouveau susceptibles de culture; avec l'antique simplicit l'on verra
-bientt reparatre la pit, la vracit, la bonne foi, sur
-lesquelles est fonde la justice, et qui font toute <span class="pagenum"><a id="pageXLI" name="pageXLI"></a>(p. XLI)</span> la
-beaut de l'ordre ternel tabli par la Providence.</p>
-
-<p class="p2">C'est aprs ces purations svres que Dieu renouvela la socit
-europenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses
-humaines dans le sens des dcrets ineffables de sa grce, il avait
-tabli le christianisme en opposant la vertu des martyrs la
-puissance romaine, les miracles et la doctrine des pres la vaine
-sagesse des Grecs; mais il fallait arrter les nouveaux ennemis qui
-menaaient de toutes parts la foi chrtienne et la civilisation, au
-nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahomtans, qui contestaient
-galement l'auteur de la religion son divin caractre.</p>
-
-<p>On vit renatre l'ge <em>divin</em> et le gouvernement thocratique. On vit
-les rois catholiques revtir les habits de diacre, mettre la croix sur
+corrompus, ils ne connaissent plus que les choses indispensables à la
+vie; peu nombreux, le nécessaire ne leur manque pas; ils sont de
+nouveau susceptibles de culture; avec l'antique simplicité l'on verra
+bientôt reparaître la piété, la véracité, la bonne foi, sur
+lesquelles est fondée la justice, et qui font toute <span class="pagenum"><a id="pageXLI" name="pageXLI"></a>(p. XLI)</span> la
+beauté de l'ordre éternel établi par la Providence.</p>
+
+<p class="p2">C'est après ces épurations sévères que Dieu renouvela la société
+européenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses
+humaines dans le sens des décrets ineffables de sa grâce, il avait
+établi le christianisme en opposant la vertu des martyrs à la
+puissance romaine, les miracles et la doctrine des pères à la vaine
+sagesse des Grecs; mais il fallait arrêter les nouveaux ennemis qui
+menaçaient de toutes parts la foi chrétienne et la civilisation, au
+nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contestaient
+également à l'auteur de la religion son divin caractère.</p>
+
+<p>On vit renaître l'âge <em>divin</em> et le gouvernement théocratique. On vit
+les rois catholiques revêtir les habits de diacre, mettre la croix sur
leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et
-militaires pour combattre les infidles. Alors revinrent les guerres
-pieuses de l'antiquit (<em>pura et pia bella</em>); mmes crmonies pour
-les dclarer: on appelait hors des murs d'une ville assige les
-saints, protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait drober leurs
+militaires pour combattre les infidèles. Alors revinrent les guerres
+pieuses de l'antiquité (<em>pura et pia bella</em>); mêmes cérémonies pour
+les déclarer: on appelait hors des murs d'une ville assiégée les
+saints, protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait à dérober leurs
reliques.&mdash;Les jugemens divins reparurent sous le nom de <em>purgations
-canoniques</em>; les duels en furent une espce, quoique non reconnue par
-les canons.&mdash;Les brigandages et les reprsailles <span class="pagenum"><a id="pageXLII" name="pageXLII"></a>(p. XLII)</span> de
-l'antiquit, la duret des servitudes hroques se renouvelrent,
-surtout entre les infidles et les chrtiens.&mdash;Les <em>asiles</em> du monde
-ancien se rouvrirent chez les vques, chez les abbs; c'est le besoin
+canoniques</em>; les duels en furent une espèce, quoique non reconnue par
+les canons.&mdash;Les brigandages et les représailles <span class="pagenum"><a id="pageXLII" name="pageXLII"></a>(p. XLII)</span> de
+l'antiquité, la dureté des servitudes héroïques se renouvelèrent,
+surtout entre les infidèles et les chrétiens.&mdash;Les <em>asiles</em> du monde
+ancien se rouvrirent chez les évêques, chez les abbés; c'est le besoin
de cette protection qui motive la plupart des constitutions de fiefs.
-Pourquoi tant de lieux escarps ou retirs portent-ils des noms de
-saints? c'est que des chapelles y servaient d'asiles.&mdash;L'<em>ge muet</em>
-des premiers temps du monde se reprsenta, les vainqueurs et les
-vaincus ne s'entendaient point; nulle criture en langue vulgaire. Les
-signes hiroglyphiques furent employs pour marquer les droits
+Pourquoi tant de lieux escarpés ou retirés portent-ils des noms de
+saints? c'est que des chapelles y servaient d'asiles.&mdash;L'<em>âge muet</em>
+des premiers temps du monde se représenta, les vainqueurs et les
+vaincus ne s'entendaient point; nulle écriture en langue vulgaire. Les
+signes hiéroglyphiques furent employés pour marquer les droits
seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les troupeaux et
-sur les terres. Ainsi, nous retrouvons au moyen ge la plupart des
-caractres observs dj dans la plus haute antiquit.</p>
+sur les terres. Ainsi, nous retrouvons au moyen âge la plupart des
+caractères observés déjà dans la plus haute antiquité.</p>
-<p class="p2">Quand toutes les observations qui prcdent sur l'histoire du genre
-humain, ne seraient point appuyes par le tmoignage des philosophes
+<p class="p2">Quand toutes les observations qui précèdent sur l'histoire du genre
+humain, ne seraient point appuyées par le témoignage des philosophes
et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous
-conduiraient-elles pas reconnatre dans ce monde <em>la grande cit des
-nations fonde et gouverne par Dieu mme</em>?&mdash;On lve jusqu'au ciel la
-sagesse lgislative des Lycurgue, des Solon, et des dcemvirs,
-auxquels on rapporte la police tant clbre des trois plus
-glorieuses cits, des plus signales <span class="pagenum"><a id="pageXLIII" name="pageXLIII"></a>(p. XLIII)</span> par la vertu civile;
-et pourtant combien ne sont-elles pas infrieures en grandeur et en
-dure la rpublique de l'univers!</p>
-
-<p>Le miracle de sa constitution, c'est qu' chacune de ses rvolutions,
-elle trouve dans la corruption mme de l'tat prcdent les lmens de
-la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait l une
+conduiraient-elles pas à reconnaître dans ce monde <em>la grande cité des
+nations fondée et gouvernée par Dieu même</em>?&mdash;On élève jusqu'au ciel la
+sagesse législative des Lycurgue, des Solon, et des décemvirs,
+auxquels on rapporte la police tant célébrée des trois plus
+glorieuses cités, des plus signalées <span class="pagenum"><a id="pageXLIII" name="pageXLIII"></a>(p. XLIII)</span> par la vertu civile;
+et pourtant combien ne sont-elles pas inférieures en grandeur et en
+durée à la république de l'univers!</p>
+
+<p>Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de ses révolutions,
+elle trouve dans la corruption même de l'état précédent les élémens de
+la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait là une
sagesse au-dessus de l'homme....</p>
<p>Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se
sert pour nous gouverner des usages que nous suivons librement.
-Rptons donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les
-hommes ont fait eux-mmes le monde social, tel qu'il est; mais ce
+Répétons donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les
+hommes ont fait eux-mêmes le monde social, tel qu'il est; mais ce
monde n'en est pas moins sorti d'une intelligence, souvent contraire,
-et toujours suprieure aux fins particulires que les hommes s'taient
-proposes. Ces fins d'une vue borne sont pour elle les moyens
+et toujours supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient
+proposées. Ces fins d'une vue bornée sont pour elle les moyens
d'atteindre des fins plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes
-isols encore veulent le plaisir brutal, et il en rsulte la saintet
-des mariages et l'institution de la famille;&mdash;les pres de famille
-veulent abuser de leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cit prend
-naissance;&mdash;l'ordre dominateur des nobles veut opprimer les plbiens,
-et il subit la servitude de la loi, qui fait la libert du peuple;&mdash;le
-peuple libre tend secouer le frein de la loi, et il est assujti
-un monarque;&mdash;le <span class="pagenum"><a id="pageXLIV" name="pageXLIV"></a>(p. XLIV)</span> monarque croit assurer son trne en
-dgradant ses sujets par la corruption, et il ne fait que les prparer
- porter le joug d'un peuple plus vaillant;&mdash;enfin quand les nations
-cherchent se dtruire elles-mmes, elles sont disperses dans les
-solitudes.... et le phnix de la socit renat de ses cendres.</p>
-
-<p class="p2">Tel est l'expos bien incomplet sans doute de ce vaste systme; nous
-l'abandonnons aux mditations de nos lecteurs. Il serait trop long de
-suivre Vico dans les applications ingnieuses qu'il a faites de ses
+isolés encore veulent le plaisir brutal, et il en résulte la sainteté
+des mariages et l'institution de la famille;&mdash;les pères de famille
+veulent abuser de leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cité prend
+naissance;&mdash;l'ordre dominateur des nobles veut opprimer les plébéiens,
+et il subit la servitude de la loi, qui fait la liberté du peuple;&mdash;le
+peuple libre tend à secouer le frein de la loi, et il est assujéti à
+un monarque;&mdash;le <span class="pagenum"><a id="pageXLIV" name="pageXLIV"></a>(p. XLIV)</span> monarque croit assurer son trône en
+dégradant ses sujets par la corruption, et il ne fait que les préparer
+à porter le joug d'un peuple plus vaillant;&mdash;enfin quand les nations
+cherchent à se détruire elles-mêmes, elles sont dispersées dans les
+solitudes.... et le phénix de la société renaît de ses cendres.</p>
+
+<p class="p2">Tel est l'exposé bien incomplet sans doute de ce vaste système; nous
+l'abandonnons aux méditations de nos lecteurs. Il serait trop long de
+suivre Vico dans les applications ingénieuses qu'il a faites de ses
principes. Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire
-connatre quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.</p>
-
-<p>La Science nouvelle eut quelque succs en Italie, et la premire
-dition fut puise en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre
-autres le pape Clment XII, crivirent Vico des lettres flatteuses.
-Des savans de Venise qui voulaient rimprimer la Science nouvelle dans
-cette ville, lui persuadrent d'crire lui-mme sa vie pour qu'on
-l'insrt, dans un <cite>Recueil des Vies des littrateurs les plus
-distingus de l'Italie</cite>. Mais dans le reste de l'Europe le grand
+connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.</p>
+
+<p>La Science nouvelle eut quelque succès en Italie, et la première
+édition fut épuisée en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre
+autres le pape Clément XII, écrivirent à Vico des lettres flatteuses.
+Des savans de Venise qui voulaient réimprimer la Science nouvelle dans
+cette ville, lui persuadèrent d'écrire lui-même sa vie pour qu'on
+l'insérât, dans un <cite>Recueil des Vies des littérateurs les plus
+distingués de l'Italie</cite>. Mais dans le reste de l'Europe le grand
ouvrage de Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc qui avait rendu
compte du livre <em>de uno universi juris principio</em> dans la
-<cite>Bibliothque universelle</cite>, ne parla point de la Science nouvelle.
-<span class="pagenum"><a id="pageXLV" name="pageXLV"></a>(p. XLV)</span> Le journal de Trvoux en fit une simple mention. Le journal
-de Leipsik insra un article calomnieux qui lui avait t envoy de
+<cite>Bibliothèque universelle</cite>, ne parla point de la Science nouvelle.
+<span class="pagenum"><a id="pageXLV" name="pageXLV"></a>(p. XLV)</span> Le journal de Trévoux en fit une simple mention. Le journal
+de Leipsik inséra un article calomnieux qui lui avait été envoyé de
Naples.</p>
-<p>Employ frquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens
+<p>Employé fréquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens à
composer des discours, des vers, des inscriptions pour les occasions
-solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence o il tait
-n. Il ne supplait l'insuffisance des appointemens de la chaire de
-rhtorique qu'il occupait l'universit de Naples, qu'en donnant chez
-lui des leons de langue latine. Au moment mme o il achevait la
-Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il choua.</p>
-
-<p>Dans cette position pnible, il faisait toute sa consolation du soin
-d'lever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'ane
-russit dans la posie italienne. C'tait, dit l'diteur des opuscules
-de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces dtails, c'tait
+solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence où il était
+né. Il ne suppléait à l'insuffisance des appointemens de la chaire de
+rhétorique qu'il occupait à l'université de Naples, qu'en donnant chez
+lui des leçons de langue latine. Au moment même où il achevait la
+Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il échoua.</p>
+
+<p>Dans cette position pénible, il faisait toute sa consolation du soin
+d'élever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'aînée
+réussit dans la poésie italienne. C'était, dit l'éditeur des opuscules
+de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces détails, c'était
un spectacle touchant de voir le philosophe jouer avec ses filles aux
heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait
-un jour avec elles, ne put s'empcher de rpter ce passage du Tasse:
-<cite>C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de rcits fabuleux les
-filles de Monie</cite>. Ce bonheur domestique tait lui-mme ml
+un jour avec elles, ne put s'empêcher de répéter ce passage du Tasse:
+<cite>C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de récits fabuleux les
+filles de Méonie</cite>. Ce bonheur domestique était lui-même mêlé
d'amertume. Un de ses enfans fut atteint d'une maladie longue et
cruelle. Un autre <span class="pagenum"><a id="pageXLVI" name="pageXLVI"></a>(p. XLVI)</span> devint par sa mauvaise conduite la honte
-de sa famille, et Vico fut oblig de demander qu'il ft enferm.</p>
-
-<p> l'avnement de la maison de Bourbon, sa condition sembla
-s'amliorer, il fut nomm historiographe du roi, et obtint que son
-fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mrite et la probit, lui
-succdt comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il
-languissait dj sous le poids de l'ge et des plus douloureuses
-infirmits. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta
-quatorze mois sans parler et sans reconnatre ses propres enfans. Il
-ne sortit de cet tat que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et,
-aprs avoir rempli le devoir d'un chrtien, il expira en rcitant les
+de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût enfermé.</p>
+
+<p>À l'avènement de la maison de Bourbon, sa condition sembla
+s'améliorer, il fut nommé historiographe du roi, et obtint que son
+fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mérite et la probité, lui
+succédât comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il
+languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus douloureuses
+infirmités. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta
+quatorze mois sans parler et sans reconnaître ses propres enfans. Il
+ne sortit de cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et,
+après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira en récitant les
psaumes de David, le 20 janvier 1744. Il avait 76 ans accomplis.</p>
-<p>Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-mme comment il
-supporta ses malheurs: Qu'elle soit jamais loue, dit-il dans une
-lettre, cette Providence qui, lors mme qu'elle semble nos faibles
-yeux une justice svre, n'est qu'amour et que bont. Depuis que j'ai
-fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revtu un nouvel homme. Je
-n'prouve plus la tentation de dclamer contre le mauvais got du
-sicle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a
-donn l'occasion de composer la Science nouvelle. Le <span class="pagenum"><a id="pageXLVII" name="pageXLVII"></a>(p. XLVII)</span>
-dirai-je? je me trompe peut-tre, mais je voudrais bien ne pas me
-tromper: la composition de cet ouvrage m'a anim d'un esprit hroque
+<p>Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-même comment il
+supporta ses malheurs: «Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une
+lettre, cette Providence qui, lors même qu'elle semble à nos faibles
+yeux une justice sévère, n'est qu'amour et que bonté. Depuis que j'ai
+fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. Je
+n'éprouve plus la tentation de déclamer contre le mauvais goût du
+siècle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a
+donné l'occasion de composer la Science nouvelle. Le <span class="pagenum"><a id="pageXLVII" name="pageXLVII"></a>(p. XLVII)</span>
+dirai-je? je me trompe peut-être, mais je voudrais bien ne pas me
+tromper: la composition de cet ouvrage m'a animé d'un esprit héroïque
qui me met au-dessus de la crainte de la mort et des calomnies de mes
rivaux. Je me sens assis sur une roche de diamant, quand je songe au
-jugement de Dieu qui fait justice au gnie par l'estime du sage!....
-1726.</p>
-
-<p>Nous rapporterons encore, quoi qu'il en cote, les dernires lignes
-qui soient sorties de sa plume: Maintenant Vico n'a plus rien
-esprer au monde. Accabl par l'ge et les fatigues, us par les
-chagrins domestiques, tourment de douleurs convulsives dans les
-cuisses et dans les jambes, en proie un mal rongeur qui lui a dj
-dvor une partie considrable de la tte, il a renonc entirement
-aux tudes, et a envoy au pre Louis-Dominique, si recommandable par
-sa bont et par son talent dans la posie lgiaque, le manuscrit des
-notes sur la premire dition de la Science nouvelle, avec
+jugement de Dieu qui fait justice au génie par l'estime du sage!....
+1726.»</p>
+
+<p>Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les dernières lignes
+qui soient sorties de sa plume: «Maintenant Vico n'a plus rien à
+espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les
+chagrins domestiques, tourmenté de douleurs convulsives dans les
+cuisses et dans les jambes, en proie à un mal rongeur qui lui a déjà
+dévoré une partie considérable de la tête, il a renoncé entièrement
+aux études, et a envoyé au père Louis-Dominique, si recommandable par
+sa bonté et par son talent dans la poésie élégiaque, le manuscrit des
+notes sur la première édition de la Science nouvelle, avec
l'inscription suivante:</p>
-<p class="center smcap">AU TIBULLE CHRTIEN<br>
- AU PRE LOUIS DOMINIQUE<br>
+<p class="center smcap">AU TIBULLE CHRÉTIEN<br>
+ AU PÈRE LOUIS DOMINIQUE<br>
JEAN BAPTISTE VICO<br>
POURSUIVI ET BATTU<br>
PAR LES ORAGES CONTINUELS D'UNE FORTUNE ENNEMIE<br>
- ENVOIE CES DBRIS INFORTUNS DE LA SCIENCE NOUVELLE<br>
+ ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE<br>
PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI UN PORT UN LIEU DE REPOS</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="pageXLVIII" name="pageXLVIII"></a>(p. XLVIII)</span> [Aprs avoir rappel les obstacles, les contradictions
-qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] Vico bnissait ces
-adversits qui le ramenaient ses tudes. Retir dans sa solitude
-comme dans un fort inexpugnable, il mditait, il crivait quelque
-nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses dtracteurs.
-C'est ainsi qu'il en vint trouver la <cite>Science nouvelle</cite>.... Depuis
-ce moment il crut n'avoir rien envier ce Socrate, dont Phdre
+<p><span class="pagenum"><a id="pageXLVIII" name="pageXLVIII"></a>(p. XLVIII)</span> [Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions
+qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] «Vico bénissait ces
+adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude
+comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque
+nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses détracteurs.
+C'est ainsi qu'il en vint à trouver la <cite>Science nouvelle</cite>.... Depuis
+ce moment il crut n'avoir rien à envier à ce Socrate, dont Phèdre
disait:</p>
-<p>L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on
-m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort!<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a></p>
+<p>«L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on
+m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort!»<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a></p>
<a id="appdisc" name="appdisc"></a>
<h2><span class="pagenum"><a id="pageIL" name="pageIL"></a>(p. IL)</span> APPENDICE DU DISCOURS.</h2>
<p class="note">
Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses
- ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imit, attaqu, ou
- simplement mentionn; enfin l'indication des principaux ouvrages
- qui ont t crits sur la philosophie de l'histoire.</p>
+ ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imité, attaqué, ou
+ simplement mentionné; enfin l'indication des principaux ouvrages
+ qui ont été écrits sur la philosophie de l'histoire.</p>
-<p>Nous ne rpterons pas ici les dtails relatifs la vie de Vico, que
-nous avons dj donns au commencement et la fin du discours.</p>
+<p>Nous ne répéterons pas ici les détails relatifs à la vie de Vico, que
+nous avons déjà donnés au commencement et à la fin du discours.</p>
<p>Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie
-crite par lui-mme. L'diteur de ses Opuscules a rectifi cette date
-d'aprs les registres de naissance. l'ge de sept ans, il perdit
-beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien dcida qu'il
-mourrait ou resterait imbcille; la prdiction ne fut point vrifie.
-Cet accident ne fit qu'altrer son humeur, et le rendit mlancolique
-et ardent, caractre ordinaire des hommes qui unissent la vivacit
-d'esprit et la profondeur. Aprs avoir fait ses humanits et surpass
-ses matres, il se livra avec ardeur la dialectique; mais les
-subtilits de la scholastique le rebutrent: il faillit perdre
-l'esprit, et demeura dcourag pour dix-huit mois.</p>
-
-<p>Un jour qu'il tait entr par hasard dans une cole de droit, le
-professeur louait un clbre jurisconsulte; ce moment dcida de sa
-vie..... Ds ces premires tudes, Vico tait charm en lisant les
-maximes dans lesquelles les interprtes anciens ont rsum et
-gnralis les motifs particuliers du lgislateur. Il aimait aussi
-observer le soin avec lequel les jurisconsultes <span class="pagenum"><a id="pageL" name="pageL"></a>(p. L)</span> psent les
-termes des lois qu'ils expliquent. Il vit ds-lors dans les
-interprtes anciens les philosophes de l'quit naturelle; dans les
-interprtes rudits les historiens du droit romain: double prsage de
+écrite par lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a rectifié cette date
+d'après les registres de naissance. À l'âge de sept ans, il perdit
+beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien décida qu'il
+mourrait ou resterait imbécille; la prédiction ne fut point vérifiée.
+«Cet accident ne fit qu'altérer son humeur, et le rendit mélancolique
+et ardent, caractère ordinaire des hommes qui unissent la vivacité
+d'esprit et la profondeur». Après avoir fait ses humanités et surpassé
+ses maîtres, il se livra avec ardeur à la dialectique; mais les
+subtilités de la scholastique le rebutèrent: il faillit perdre
+l'esprit, et demeura découragé pour dix-huit mois.</p>
+
+<p>Un jour qu'il était entré par hasard dans une école de droit, le
+professeur louait un célèbre jurisconsulte; ce moment décida de sa
+vie..... «Dès ces premières études, Vico était charmé en lisant les
+maximes dans lesquelles les interprètes anciens ont résumé et
+généralisé les motifs particuliers du législateur. Il aimait aussi à
+observer le soin avec lequel les jurisconsultes <span class="pagenum"><a id="pageL" name="pageL"></a>(p. L)</span> pèsent les
+termes des lois qu'ils expliquent. Il vit dès-lors dans les
+interprètes anciens les philosophes de l'équité naturelle; dans les
+interprètes érudits les historiens du droit romain: double présage de
ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur
-avec lequel il devait clairer l'tude de la jurisprudence romaine par
-celle de la langue latine.</p>
+avec lequel il devait éclairer l'étude de la jurisprudence romaine par
+celle de la langue latine.»</p>
-<p>Il nous a fait connatre la marche de ses tudes pendant les neuf
-annes qui suivirent cette poque. Ce n'est point ici un de ces romans
-o les philosophes exposent leurs ides dans une forme historique; la
-route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer trace
+<p>Il nous a fait connaître la marche de ses études pendant les neuf
+années qui suivirent cette époque. Ce n'est point ici un de ces romans
+où les philosophes exposent leurs idées dans une forme historique; la
+route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer tracée
d'avance.</p>
-<p>D'abord la ncessit d'embrasser toute la science qu'il enseignait,
+<p>D'abord la nécessité d'embrasser toute la science qu'il enseignait,
l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce
-droit, il entra dans l'tude du dogme; cette tude devait le conduire
-plus tard chercher un principe du droit naturel qui pt expliquer
-les origines historiques du droit romain et en gnral du droit des
-nations paennes, et qui, sous le rapport moral, n'en ft pas moins
-conforme la saine doctrine de la Grce.</p>
-
-<p>Vers le mme temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu
-d'lgance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui
+droit, il entra dans l'étude du dogme; cette étude devait le conduire
+plus tard à «chercher un principe du droit naturel qui pût expliquer
+les origines historiques du droit romain et en général du droit des
+nations païennes, et qui, sous le rapport moral, n'en fût pas moins
+conforme à la saine doctrine de la Grâce.»</p>
+
+<p>Vers le même temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu
+d'élégance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui
comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes,
-le dterminrent se livrer l'tude de la littrature latine qu'il
-associa celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicron et
-Boccace, Dante et Virgile, Horace et Ptrarque. Chaque ouvrage tait
-lu trois fois; la premire pour en saisir l'unit, la seconde pour en
-observer la suite et pour tudier l'artifice de la composition, la
-troisime pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait
-sur le livre mme.</p>
-
-<p>Lisant ensuite, dans l'Art potique d'Horace, que l'tude des
-moralistes ouvre la posie la source de richesses la plus abondante,
-il s'y livra avec ardeur, en commenant par Aristote, qu'il avait vu
-citer le plus souvent dans les livres lmentaires de droit. Dans
-cette tude, il observa bientt que la jurisprudence romaine n'tait
-qu'un art de dcider les cas particuliers selon l'quit, <span class="pagenum"><a id="pageLI" name="pageLI"></a>(p. LI)</span> art
-dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables prceptes conformes
-la justice naturelle, et tirs de l'intention du lgislateur; mais que
-la science du juste enseigne par les philosophes est fonde sur un
-petit nombre de vrits ternelles, dictes par une justice
-mtaphysique qui est comme l'architecte de la cit; qu'ainsi l'on
-n'apprend dans les coles que la moiti de la science du droit.</p>
-
-<p>La morale le ramena la mtaphysique; mais comme il tirait peu de
-profit de celle d'Aristote, il se mit lire Platon, sur sa rputation
-de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la mtaphysique
-du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. Celle
-du second conduit reconnatre pour principe physique l'ide
-ternelle qui tire d'elle-mme et cre la matire. Conformment
-cette mtaphysique, Platon donne pour base sa morale l'idal de la
-justice; et c'est de l qu'il part pour fonder sa rpublique, sa
-lgislation idales. La lecture de Platon veilla dans l'esprit de
-Vico la premire conception d'un droit idal ternel, en vigueur dans
-la cit universelle, qui est renferme dans la pense de Dieu, et dans
-la forme de laquelle sont institues les cits de tous les temps et de
-tous les pays. Voil la rpublique que Platon devait dduire de sa
-mtaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier
-homme.</p>
-
-<p>Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicron, dont
-le but est de diriger l'homme social, l'loignrent galement et des
-picuriens, toujours renferms dans la molle oisivet de leurs
-jardins, et des stociens qui, tout entiers dans les thories, se
-proposent l'impassibilit; ce sont morales de solitaires. Mais il
-admira la physique des stociens qui composent l'univers de points,
-comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta galement
-les physiques <em>mcaniques</em> d'picure et de Descartes. La physique
-exprimentale des Anglais lui parut devoir tre utile la mdecine;
+le déterminèrent à se livrer à l'étude de la littérature latine qu'il
+associa à celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicéron et
+Boccace, Dante et Virgile, Horace et Pétrarque. Chaque ouvrage était
+lu trois fois; la première pour en saisir l'unité, la seconde pour en
+observer la suite et pour étudier l'artifice de la composition, la
+troisième pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait
+sur le livre même.</p>
+
+<p>Lisant ensuite, dans l'Art poétique d'Horace, que l'étude des
+moralistes ouvre à la poésie la source de richesses la plus abondante,
+il s'y livra avec ardeur, en commençant par Aristote, qu'il avait vu
+citer le plus souvent dans les livres élémentaires de droit. «Dans
+cette étude, il observa bientôt que la jurisprudence romaine n'était
+qu'un art de décider les cas particuliers selon l'équité, <span class="pagenum"><a id="pageLI" name="pageLI"></a>(p. LI)</span> art
+dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables préceptes conformes à
+la justice naturelle, et tirés de l'intention du législateur; mais que
+la science du juste enseignée par les philosophes est fondée sur un
+petit nombre de vérités éternelles, dictées par une justice
+métaphysique qui est comme l'architecte de la cité; qu'ainsi l'on
+n'apprend dans les écoles que la moitié de la science du droit.»</p>
+
+<p>La morale le ramena à la métaphysique; mais comme il tirait peu de
+profit de celle d'Aristote, il se mit à lire Platon, sur sa réputation
+de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la métaphysique
+du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. «Celle
+du second conduit à reconnaître pour principe physique l'idée
+éternelle qui tire d'elle-même et crée la matière. Conformément à
+cette métaphysique, Platon donne pour base à sa morale l'idéal de la
+justice; et c'est de là qu'il part pour fonder sa république, sa
+législation idéales. La lecture de Platon éveilla dans l'esprit de
+Vico la première conception d'un droit idéal éternel, en vigueur dans
+la cité universelle, qui est renfermée dans la pensée de Dieu, et dans
+la forme de laquelle sont instituées les cités de tous les temps et de
+tous les pays. Voilà la république que Platon devait déduire de sa
+métaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier
+homme.»</p>
+
+<p>Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicéron, dont
+le but est de diriger l'homme social, l'éloignèrent également «et des
+épicuriens, toujours renfermés dans la molle oisiveté de leurs
+jardins, et des stoïciens qui, tout entiers dans les théories, se
+proposent l'impassibilité; ce sont morales de solitaires. Mais il
+admira la physique des stoïciens qui composent l'univers de points,
+comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta également
+les physiques <em>mécaniques</em> d'Épicure et de Descartes. La physique
+expérimentale des Anglais lui parut devoir être utile à la médecine;
mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de
-rien la philosophie de l'homme, et dont la langue tait barbare.</p>
+rien à la philosophie de l'homme, et dont la langue était barbare.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="pageLII" name="pageLII"></a>(p. LII)</span> Comme Aristote et Platon tirent souvent leurs preuves des
-mathmatiques, il tudia la gomtrie pour les mieux entendre; mais il
-ne poussa pas loin cette tude, pensant qu'il suffisait de connatre
-la mthode des gomtres; pourquoi mettre dans de pareilles entraves
-un esprit habitu parcourir le champ sans bornes des gnralits, et
- chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des
-historiens et des potes?</p>
-
-<p>De retour Naples, Vico y trouva cette dcadence universelle dont on
-a vu le tableau. Combien il se flicita de n'avoir pas eu de matre
+mathématiques, il étudia la géométrie pour les mieux entendre; mais il
+ne poussa pas loin cette étude, pensant qu'il suffisait de connaître
+la méthode des géomètres; «pourquoi mettre dans de pareilles entraves
+un esprit habitué à parcourir le champ sans bornes des généralités, et
+à chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des
+historiens et des poètes?»</p>
+
+<p>De retour à Naples, Vico y trouva cette décadence universelle dont on
+a vu le tableau. Combien il se félicita de n'avoir pas eu de maître
dont les paroles fussent pour lui des lois; combien il remercia la
-solitude de ses forts, o il avait pu suivre une carrire toute
-indpendante! Voyant qu'on ngligeait surtout la langue latine, il se
-dtermina en faire un des principaux objets de ses tudes; pour
+solitude de ses forêts, où il avait pu suivre une carrière toute
+indépendante! Voyant qu'on négligeait surtout la langue latine, il se
+détermina à en faire un des principaux objets de ses études; pour
mieux s'y livrer, il abandonna le grec, et ne voulut jamais apprendre
-le franais. Il croyait avoir remarqu que ceux qui savent tant de
-langues, n'en possdent jamais une parfaitement. Il abandonna les
-critiques, les commentateurs, et ferma mme les dictionnaires. Les
-premiers n'arrivent gure sentir les beauts d'une langue trangre,
-par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les dfauts. La
-dcadence de la langue latine date de l'poque o commencrent
-paratre les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que le
+le français. Il croyait avoir remarqué que ceux qui savent tant de
+langues, n'en possèdent jamais une parfaitement. Il abandonna les
+critiques, les commentateurs, et ferma même les dictionnaires. Les
+premiers n'arrivent guère à sentir les beautés d'une langue étrangère,
+par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les défauts. La
+décadence de la langue latine date de l'époque où commencèrent à
+paraître les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que le
<cite>Nomenclateur</cite> de Junius pour l'intelligence des termes techniques. Il
-lut les auteurs dans des ditions sans notes, en cherchant pntrer
+lut les auteurs dans des éditions sans notes, en cherchant à pénétrer
dans leur esprit avec une critique philosophique. Aussi ses amis
-l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois picure,
+l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois Épicure,
&#945;&#8016;&#964;&#959;&#948;&#953;&#948;&#8049;&#963;&#954;&#945;&#955;&#959;&#962;,
-<em>le matre de soi-mme</em>.</p>
+<em>le maître de soi-même</em>.</p>
-<p>On commenait ds-lors connatre son mrite, et les thatins
-cherchaient le faire entrer dans leur ordre; comme il n'tait point
+<p>On commençait dès-lors à connaître son mérite, et les théatins
+cherchaient à le faire entrer dans leur ordre; comme il n'était point
gentilhomme, ils offraient de lui obtenir une dispense du pape. Vico
-refusa, et se maria, ce qu'il parat, peu de temps aprs. Vers la
-mme poque, la chaire de rhtorique tant venue vaquer, il refusait
-de concourir, parce qu'il avait chou peu auparavant dans la demande
-d'une autre place; mais ses amis se moqurent de sa simplicit dans
-les choses d'intrt; il concourut et russit (1697 ou 98).</p>
+refusa, et se maria, à ce qu'il paraît, peu de temps après. Vers la
+même époque, la chaire de rhétorique étant venue à vaquer, il refusait
+de concourir, parce qu'il avait échoué peu auparavant dans la demande
+d'une autre place; mais ses amis se moquèrent de sa simplicité dans
+les choses d'intérêt; il concourut et réussit (1697 ou 98).</p>
<p><span class="pagenum"><a id="pageLIII" name="pageLIII"></a>(p. LIII)</span> Cette place lui donna l'occasion d'exposer partiellement,
-dans une suite de discours d'ouverture, les ides qu'il devait runir
+dans une suite de discours d'ouverture, les idées qu'il devait réunir
dans son grand ouvrage (1699-1720). Ce sont toujours des sujets
-gnraux o la philosophie descend aux applications de la vie civile;
-il y traite du but des tudes et de la mthode qu'on doit y suivre,
-des fins de l'homme, du citoyen, du chrtien.</p>
+généraux «où la philosophie descend aux applications de la vie civile;
+il y traite du but des études et de la méthode qu'on doit y suivre,
+des fins de l'homme, du citoyen, du chrétien.»</p>
-<p>Ces discours, gnralement admirables par la hauteur des vues, ont une
+<p>Ces discours, généralement admirables par la hauteur des vues, ont une
forme paradoxale et quelquefois bizarrement dramatique. L'homme,
dit-il dans celui de 1699, doit embrasser le cercle des sciences; qui
-ne le fait pas, ne le veut pas srieusement. Nous ignorons toute la
-puissance de nos facults. De mme que Dieu est l'esprit du monde,
-l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arriv de
-faire, dans l'lan d'une volont forte, des choses que vous admiriez
-ensuite, et que vous tiez tents d'attribuer un dieu plutt qu'
-vous-mmes?&mdash;Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cit,
+ne le fait pas, ne le veut pas sérieusement. Nous ignorons toute la
+puissance de nos facultés. De même que Dieu est l'esprit du monde,
+l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arrivé de
+faire, dans l'élan d'une volonté forte, des choses que vous admiriez
+ensuite, et que vous étiez tentés d'attribuer à un dieu plutôt qu'à
+vous-mêmes?&mdash;Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cité,
prononce cette sentence dans la forme des lois romaines: L'homme
-natra pour la vrit et pour la vertu, c'est--dire pour moi; la
-raison commandera, les passions obiront. Si quelque insens, par
-corruption, par ngligence ou par lgret, enfreint cette loi,
-criminel au premier chef, qu'il se fasse lui-mme une guerre
-cruelle..... puis vient la description pathtique de cette guerre
-intrieure.</p>
-
-<p>1701. Tout artifice, toute intrigue doivent tre bannis de la
-rpublique des lettres, si l'on veut acqurir de vritables
-lumires.&mdash;1704. Quiconque veut trouver dans l'tude le profit et
-l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est--dire pour le bien
-gnral.&mdash;1705. Les poques de gloire et de puissance pour les
-socits, ont t celles o elles ont fleuri par les lettres.&mdash;1707.
-La connaissance de notre nature dchue doit nous exciter embrasser
-dans nos tudes l'universalit des arts et des sciences, et nous
+naîtra pour la vérité et pour la vertu, c'est-à-dire pour moi; la
+raison commandera, les passions obéiront. Si quelque insensé, par
+corruption, par négligence ou par légèreté, enfreint cette loi,
+criminel au premier chef, qu'il se fasse à lui-même une guerre
+cruelle..... puis vient la description pathétique de cette guerre
+intérieure.</p>
+
+<p>1701. Tout artifice, toute intrigue doivent être bannis de la
+république des lettres, si l'on veut acquérir de véritables
+lumières.&mdash;1704. Quiconque veut trouver dans l'étude le profit et
+l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire pour le bien
+général.&mdash;1705. Les époques de gloire et de puissance pour les
+sociétés, ont été celles où elles ont fleuri par les lettres.&mdash;1707.
+La connaissance de notre nature déchue doit nous exciter à embrasser
+dans nos études l'universalité des arts et des sciences, et nous
indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre.&mdash;Les
-discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservs en
-entier; ils se trouvent dans le quatrime volume du recueil des
+discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservés en
+entier; ils se trouvent dans le quatrième volume du recueil des
Opuscules de Vico.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="pageLIV" name="pageLIV"></a>(p. LIV)</span> Nous avons parl dj de deux discours plus remarquables
-encore (<cite>De nostri temporis studiorum ratione</cite>, 1708.&mdash;<cite>Omnis divin
-atque human eruditionis elementa tria</cite>, <em>nosse</em>, <em>velle</em>, <em>posse</em>,
-etc. 1719). Le second a t fondu par Vico dans son livre sur l'<cite>Unit
-de principe du droit</cite>, qui lui-mme a fourni les matriaux de la
+<p><span class="pagenum"><a id="pageLIV" name="pageLIV"></a>(p. LIV)</span> Nous avons parlé déjà de deux discours plus remarquables
+encore (<cite>De nostri temporis studiorum ratione</cite>, 1708.&mdash;<cite>Omnis divinæ
+atque humanæ eruditionis elementa tria</cite>, <em>nosse</em>, <em>velle</em>, <em>posse</em>,
+etc. 1719). Le second a été fondu par Vico dans son livre sur l'<cite>Unité
+de principe du droit</cite>, qui lui-même a fourni les matériaux de la
<cite>Science nouvelle</cite>.</p>
-<p>Le premier ouvrage considrable de Vico, est le trait: <cite>De
-antiquissim Italorum sapienti ex lingu latin originibus eruend</cite>,
-1710. La lecture du trait plus ingnieux que solide de Bacon, <cite>De
-sapienti veterum</cite>, lui fit natre l'ide de chercher les principes de
-la sagesse antique, non dans les fables des potes, mais dans les
-tymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchs dans
+<p>Le premier ouvrage considérable de Vico, est le traité: <cite>De
+antiquissimâ Italorum sapientiâ ex linguæ latinæ originibus eruendâ</cite>,
+1710. La lecture du traité plus ingénieux que solide de Bacon, <cite>De
+sapientiâ veterum</cite>, lui fit naître l'idée de chercher les principes de
+la sagesse antique, non dans les fables des poètes, mais dans les
+étymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchés dans
celles de la langue grecque (Voy. <cite>le Cratyle</cite>). Ce travail devait
-avoir deux parties, l'une mtaphysique, l'autre physique. La premire
-seule a t imprime, sous le titre indiqu ci-dessus. Vico parat
-n'avoir pas achev la seconde; il dit seulement en avoir ddi
-Aulisio un morceau considrable, intitul: <cite>De quilibrio corporis
-animantis</cite>. Il y traitait de l'ancienne mdecine des gyptiens. Je
-n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-tre n'a pas t imprim.
-Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait souponn l'analogie du
-calorique et du magntisme.</p>
-
-<p>Le livre <cite>De antiquissim Italorum sapienti</cite>, est de tous les
-ouvrages de Vico celui dont il a le moins profit dans la Science
-nouvelle. Rien de plus ingnieux que ses rflexions sur la
+avoir deux parties, l'une métaphysique, l'autre physique. La première
+seule a été imprimée, sous le titre indiqué ci-dessus. Vico paraît
+n'avoir pas achevé la seconde; il dit seulement en avoir dédié à
+Aulisio un morceau considérable, intitulé: <cite>De æquilibrio corporis
+animantis</cite>. Il y traitait de l'ancienne médecine des Égyptiens. Je
+n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-être n'a pas été imprimé.
+Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait soupçonné l'analogie du
+calorique et du magnétisme.</p>
+
+<p>Le livre <cite>De antiquissimâ Italorum sapientiâ</cite>, est de tous les
+ouvrages de Vico celui dont il a le moins profité dans la Science
+nouvelle. Rien de plus ingénieux que ses réflexions sur la
signification identique des mots <em>verum</em> et <em>factum</em> dans l'ancienne
langue latine, sur le sens d'<em>intelligere</em>, <em>cogitare</em>, <em>dividere</em>,
-<em>minuere</em>, <em>genus</em> et <em>forma</em>, <em>verum</em> et <em>quum</em>, <em>causa</em> et
-<em>negotium</em>, etc. Nous avons fait connatre dans Vico le fondateur de
-la philosophie de l'histoire; peut-tre, dans un second volume,
-montrerons-nous en lui le mtaphysicien subtil et profond,
-l'antagoniste du cartsianisme, l'adversaire le plus clair et le
-plus loquent de l'esprit du dix-huitime sicle. La traduction de
+<em>minuere</em>, <em>genus</em> et <em>forma</em>, <em>verum</em> et <em>æquum</em>, <em>causa</em> et
+<em>negotium</em>, etc. Nous avons fait connaître dans Vico le fondateur de
+la philosophie de l'histoire; peut-être, dans un second volume,
+montrerons-nous en lui le métaphysicien subtil et profond,
+l'antagoniste du cartésianisme, l'adversaire le plus éclairé et le
+plus éloquent de l'esprit du dix-huitième siècle. La traduction de
l'ouvrage dont nous venons de parler entrerait dans cette nouvelle
publication.</p>
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="pageLV" name="pageLV"></a>(p. LV)</span> Vico s'occupa bientt d'un travail tout diffrent. Le duc de Traetto,
-Adrien Caraffe, le pria de se charger d'crire la vie du marchal
-Antoine Caraffe, son oncle, d'aprs les Mmoires qu'il avait laisss.
-Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans et s'effora
-d'y concilier le respect d aux princes avec celui que rclame la
-vrit. L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia l'auteur
-l'estime et l'amiti de Gravina, avec lequel il entretint ds-lors une
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="pageLV" name="pageLV"></a>(p. LV)</span> Vico s'occupa bientôt d'un travail tout différent. Le duc de Traetto,
+Adrien Caraffe, le pria de se charger d'écrire la vie du maréchal
+Antoine Caraffe, son oncle, d'après les Mémoires qu'il avait laissés.
+Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans «et s'efforça
+d'y concilier le respect dû aux princes avec celui que réclame la
+vérité». L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia à l'auteur
+l'estime et l'amitié de Gravina, avec lequel il entretint dès-lors une
correspondance assidue. Nous n'avons pu trouver ni l'histoire ni les
lettres.</p>
-<p>Pour se prparer crire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de
-Grotius. Nous avons vu quelle rvolution cette lecture opra dans ses
-ides. On lui avait demand des notes pour une nouvelle dition du
-<cite>Droit de la guerre et de la paix</cite>, et il en avait dj crit sur le
-premier livre et sur la moiti du second, lorsqu'il s'arrta,
-rflchissant qu'il convenait peu un catholique d'orner de notes
-l'ouvrage d'un hrtique.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a></p>
+<p>Pour se préparer à écrire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de
+Grotius. Nous avons vu quelle révolution cette lecture opéra dans ses
+idées. On lui avait demandé des notes pour une nouvelle édition du
+<cite>Droit de la guerre et de la paix</cite>, et il en avait déjà écrit sur le
+premier livre et sur la moitié du second, lorsqu'il s'arrêta,
+«réfléchissant qu'il convenait peu à un catholique d'orner de notes
+l'ouvrage d'un hérétique.»<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a></p>
-<p>Lorsque Vico eut fait paratre ses deux ouvrages, <cite>de uno universi
+<p>Lorsque Vico eut fait paraître ses deux ouvrages, <cite>de uno universi
juris principio, et de constantia jurisprudentis</cite> (1721), l'importance
-de ces travaux et son anciennet dans l'universit de Naples,
-l'encouragrent concourir pour une chaire de droit qui se trouvait
+de ces travaux et son ancienneté dans l'université de Naples,
+l'encouragèrent à concourir pour une chaire de droit qui se trouvait
vacante. Plusieurs de ses adversaires comptaient bien qu'il vanterait
-longuement ses services envers l'universit; plusieurs espraient
-qu'il s'en tiendrait l'rudition vulgaire des principaux auteurs qui
-avaient trait la matire; d'autres, qu'il se jetterait sur ses
-principes du droit universel. Il les trompa tous: aprs une invocation
+longuement ses services envers l'université; plusieurs espéraient
+qu'il s'en tiendrait à l'érudition vulgaire des principaux auteurs qui
+avaient traité la matière; d'autres, qu'il se jetterait sur ses
+principes du droit universel. Il les trompa tous: après une invocation
courte, grave et touchante, il lut le commencement de la loi, et
-suivit une mthode familire aux anciens jurisconsultes, mais toute
+suivit une méthode familière aux anciens jurisconsultes, mais toute
nouvelle dans les concours. Les applaudissemens unanimes de
-l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait russi; <span class="pagenum"><a id="pageVLI" name="pageVLI"></a>(p. VLI)</span> il en
-fut autrement. Mais voici ce qui prouve que Vico est n pour la
+l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait réussi; <span class="pagenum"><a id="pageVLI" name="pageVLI"></a>(p. VLI)</span> il en
+fut autrement. «Mais voici ce qui prouve que Vico est né pour la
gloire de Naples et de l'Italie; il venait de perdre tout espoir
d'avancement dans sa patrie; un autre aurait dit adieu aux lettres, se
-serait repenti peut-tre de les avoir cultives; pour lui il ne songea
-qu' complter son systme.</p>
-
-<p>Nous ajouterons peu de choses ce que nous avons dit sur les
-dernires annes de Vico, et sur les malheurs qui attristrent la fin
-de sa carrire. Une seule anecdote montrera l'tat de gne o il se
-trouvait, et l'indiffrence de ses protecteurs. On a trouv la note
-suivante au dos d'une lettre adresse Vico par le cardinal Laurent
-Corsini, son Mcne, depuis pape sous le nom de Clment XII. Rponse
-de Son minence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider
- imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forc de penser ma pauvret. Il
+serait repenti peut-être de les avoir cultivées; pour lui il ne songea
+qu'à compléter son système.»</p>
+
+<p>Nous ajouterons peu de choses à ce que nous avons dit sur les
+dernières années de Vico, et sur les malheurs qui attristèrent la fin
+de sa carrière. Une seule anecdote montrera l'état de gêne où il se
+trouvait, et l'indifférence de ses protecteurs. On a trouvé la note
+suivante au dos d'une lettre adressée à Vico par le cardinal Laurent
+Corsini, son Mécène, depuis pape sous le nom de Clément XII. «Réponse
+de Son Éminence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider
+à imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forcé de penser à ma pauvreté. Il
a fallu que j'employasse le prix d'un beau diamant, que je portais au
-doigt, payer l'impression et la relire. J'ai ddi l'ouvrage au
-seigneur cardinal, parce que je l'avais promis. L'amiti d'un simple
-gentilhomme, nomm Pietro Belli, fut plus utile Vico, qui reconnut
-ses bienfaits en mettant une prface sa traduction de la <cite>Siphilis</cite>
+doigt, à payer l'impression et la reliûre. J'ai dédié l'ouvrage au
+seigneur cardinal, parce que je l'avais promis». L'amitié d'un simple
+gentilhomme, nommé Pietro Belli, fut plus utile à Vico, qui reconnut
+ses bienfaits en mettant une préface à sa traduction de la <cite>Siphilis</cite>
de Frascator.</p>
-<p>Dans une situation si pnible, il ne laissait chapper aucune plainte.
-Seulement il lui arrivait quelquefois de dire un ami <em>que le malheur
-le poursuivrait jusqu'au tombeau</em>. Cette triste prophtie fut
-ralise. sa mort, les professeurs de l'universit s'taient
-rassembls chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collgue
-sa dernire demeure. La confrrie de Sainte-Sophie, laquelle tenait
-Vico, devait porter le corps. Il tait dj descendu dans la cour et
-expos. Alors commena une vive altercation entre les membres de la
-congrgation et les professeurs, qui prtendaient galement au droit
+<p>Dans une situation si pénible, il ne laissait échapper aucune plainte.
+Seulement il lui arrivait quelquefois de dire à un ami <em>que le malheur
+le poursuivrait jusqu'au tombeau</em>. Cette triste prophétie fut
+réalisée. À sa mort, les professeurs de l'université s'étaient
+rassemblés chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collègue à
+sa dernière demeure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait
+Vico, devait porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et
+exposé. Alors commença une vive altercation entre les membres de la
+congrégation et les professeurs, qui prétendaient également au droit
de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la
-congrgation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne
+congrégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne
pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son
-malheureux fils, l'me navre, s'adressa au chapitre de l'glise
-mtropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'glise des pres de
-l'Oratoire (<em>detta de' Gerolamini</em>), <span class="pagenum"><a id="pageLVII" name="pageLVII"></a>(p. LVII)</span> qu'il frquentait de
-son vivant, et qu'il avait choisie lui-mme pour le lieu de sa
-spulture.</p>
-
-<p>Les restes de Vico demeurrent ngligs et ignors jusqu'en 1789.
-Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin cart de
-l'glise, une simple pitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico tait
-membre, lui avait rig un monument. Le possesseur actuel du chteau
-de Cilento, a mis une inscription sa mmoire dans une bibliothque
-peu considrable du couvent de Sainte-Marie de la Piti, o il
-travaillait ordinairement pendant son sjour Vatolla.</p>
-
-<p class="p2">Nous avons parl du peu d'impression que produisit sur le public
-l'apparition du systme de Vico. Lorsque parurent les livres <cite>De uno
-juris principio</cite> et <cite>De constanti jurisprudentis</cite>, l'ouvrage, dit-il
-lui-mme, n'prouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas.
-Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il crivit l'auteur une
-lettre flatteuse, et tmoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la
-Bibliothque ancienne et moderne, 2<sup>e</sup> partie du volume <span class="smcap">XVIII</span>, article
+malheureux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église
+métropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'église des pères de
+l'Oratoire (<em>detta de' Gerolamini</em>), <span class="pagenum"><a id="pageLVII" name="pageLVII"></a>(p. LVII)</span> qu'il fréquentait de
+son vivant, et qu'il avait choisie lui-même pour le lieu de sa
+sépulture.</p>
+
+<p>Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 1789.
+Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de
+l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était
+membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du château
+de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une bibliothèque
+peu considérable du couvent de Sainte-Marie de la Pitié, où il
+travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla.</p>
+
+<p class="p2">Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public
+l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres <cite>De uno
+juris principio</cite> et <cite>De constantiâ jurisprudentis</cite>, l'ouvrage, dit-il
+lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas.
+Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il écrivit à l'auteur une
+lettre flatteuse, et témoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la
+Bibliothèque ancienne et moderne, 2<sup>e</sup> partie du volume <span class="smcap">XVIII</span>, article
8.</p>
-<p>Lorsque les ides de Vico s'tendirent, et qu'il sentit la ncessit
-de runir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il
-entreprit d'abord d'tablir son systme en montrant l'invraisemblance
-de tout ce qu'on avait dit sur le mme sujet; l'ouvrage devait avoir
-deux volumes in-4<sup>o</sup>. Mais il sentit les inconvniens de cette mthode
-ngative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'tat de
-faire des frais d'impression si considrables. Il concentra toutes ses
-facults dans la mditation la plus profonde pour donner son ouvrage
-une forme positive, et le rduire de plus troites proportions. Le
-rsultat de ce nouveau travail fut la premire dition de la <cite>Science
+<p>Lorsque les idées de Vico s'étendirent, et qu'il sentit la nécessité
+de réunir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il
+entreprit d'abord d'établir son système en montrant l'invraisemblance
+de tout ce qu'on avait dit sur le même sujet; l'ouvrage devait avoir
+deux volumes in-4<sup>o</sup>. Mais il sentit les inconvéniens de cette méthode
+négative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'état de
+faire des frais d'impression si considérables. Il concentra toutes ses
+facultés dans la méditation la plus profonde pour donner à son ouvrage
+une forme positive, et le réduire à de plus étroites proportions. Le
+résultat de ce nouveau travail fut la première édition de la <cite>Science
nouvelle</cite>, qui parut en 1725.</p>
-<p>La <cite>Science nouvelle</cite> fut attaque par les protestans et par les
-catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le systme de Vico
-d'tre contraire la religion, le journal de Leipsig insrait
-<span class="pagenum"><a id="pageLVIII" name="pageLVIII"></a>(p. LVIII)</span> un article envoy par un autre compatriote de Vico, dans
-lequel on lui reprochait d'avoir <em>appropri son systme au got de
-l'glise romaine</em>. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un
-mot remarquable: <em>N'est-ce pas un caractre commun toute religion
-chrtienne, et mme toute religion, d'tre fonde sur le dogme de la
+<p>La <cite>Science nouvelle</cite> fut attaquée par les protestans et par les
+catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le système de Vico
+d'être contraire à la religion, le journal de Leipsig insérait
+<span class="pagenum"><a id="pageLVIII" name="pageLVIII"></a>(p. LVIII)</span> un article envoyé par un autre compatriote de Vico, dans
+lequel on lui reprochait d'avoir <em>approprié son système au goût de
+l'église romaine</em>. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un
+mot remarquable: <em>N'est-ce pas un caractère commun à toute religion
+chrétienne, et même à toute religion, d'être fondée sur le dogme de la
Providence</em>. Recueil des Opuscules, t. 1, p. 141.&mdash;L'accusation de
-Damiano a t reproduite en 1821, par M. Colangelo.<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a></p>
+Damiano a été reproduite en 1821, par M. Colangelo.<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a></p>
-<p>On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la mthode analytique
-qu'il avait suivie d'abord pour donner son livre une forme
-synthtique. Dans la seconde dition (1730), il part souvent des ides
-de la premire comme de principes tablis, et les exprime en formules
+<p>On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la méthode analytique
+qu'il avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme
+synthétique. Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées
+de la première comme de principes établis, et les exprime en formules
qu'il emploie ensuite sans les expliquer.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="pageLIX" name="pageLIX"></a>(p. LIX)</span> Dans la dernire dition (1744), l'obscurit et la confusion
-augmentent. On ne peut s'en tonner lorsqu'on sait comment elle fut
-publie. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs;
-depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il parat que son
+<p><span class="pagenum"><a id="pageLIX" name="pageLIX"></a>(p. LIX)</span> Dans la dernière édition (1744), l'obscurité et la confusion
+augmentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut
+publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs;
+depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que son
fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis
-l'dition de 1730, et les intercala la suite des passages auxquels
+l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages auxquels
elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec
le texte auquel il n'osait toucher.</p>
<p>La plupart des retranchemens que nous nous sommes permis, portent sur
ces additions.</p>
-<p>Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considrable, intitul:
-<cite>Ide de l'ouvrage</cite>, et que nous ayons abrg de moiti la <em>Table
-chronologique</em>, nous n'avons rellement rien retranch du 1<sup>er</sup>
-livre. Tout ce que nous avons pass dans la table, se trouve plac
-ailleurs, et plus convenablement. Quant l'<cite>Ide de l'ouvrage</cite>, Vico
-avoue lui-mme, en tte de l'dition de 1730, qu'il y avait mis
-d'abord une sorte de prface qu'il supprima, et qu'il crivit cette
-explication du frontispice pour remplir exactement le mme nombre de
-pages. Ce frontispice est une sorte de reprsentation allgorique de
-la <cite>Science nouvelle</cite>. Debout sur le globe terrestre, la Mtaphysique
-en extase contemple l'&oelig;il divin dans le mystrieux triangle; elle
-en reoit un rayon qui se rflchit sur la statue d'Homre (des pomes
+<p>Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable, intitulé:
+<cite>Idée de l'ouvrage</cite>, et que nous ayons abrégé de moitié la <em>Table
+chronologique</em>, nous n'avons réellement rien retranché du 1<sup>er</sup>
+livre. Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé
+ailleurs, et plus convenablement. Quant à l'<cite>Idée de l'ouvrage</cite>, Vico
+avoue lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis
+d'abord une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette
+explication du frontispice pour remplir exactement le même nombre de
+pages. Ce frontispice est une sorte de représentation allégorique de
+la <cite>Science nouvelle</cite>. Debout sur le globe terrestre, la Métaphysique
+en extase contemple l'&oelig;il divin dans le mystérieux triangle; elle
+en reçoit un rayon qui se réfléchit sur la statue d'Homère (des poèmes
duquel l'auteur doit tirer une grande partie de ses preuves). Le globe
-pose sur un autel qui porte aussi le feu sacr et le bton augural, la
-torche nuptiale et l'urne funraire, symboles des premiers principes
-de la socit. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux,
-les balances, etc., dsignent autant de parties du systme.</p>
+pose sur un autel qui porte aussi le feu sacré et le bâton augural, la
+torche nuptiale et l'urne funéraire, symboles des premiers principes
+de la société. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux,
+les balances, etc., désignent autant de parties du système.</p>
<p>C'est sur le second livre que portent les principaux retranchemens. Le
-plus considrable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir
+plus considérable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir
traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et
-latine. Il comprend, dans le deuxime volume de l'dition de Milan
+latine. Il comprend, dans le deuxième volume de l'édition de Milan
(1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179,
-182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejet
-l'extrait la fin de la traduction. <span class="pagenum"><a id="pageLX" name="pageLX"></a>(p. LX)</span> Pour ne point juger cette
-partie du systme avec une injuste svrit, il faut se rappeler qu'au
-temps de Vico, la science mythologique tait encore frappe de
-strilit par l'opinion ancienne qui ne voyait que des dmons dans les
-dieux du paganisme, ou renferme dans le systme presque aussi
-infcond de l'apothose. Vico est un des premiers qui aient considr
-ces divinits comme autant de symboles d'ides abstraites.</p>
+182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejeté
+l'extrait à la fin de la traduction. <span class="pagenum"><a id="pageLX" name="pageLX"></a>(p. LX)</span> Pour ne point juger cette
+partie du système avec une injuste sévérité, il faut se rappeler qu'au
+temps de Vico, la science mythologique était encore frappée de
+stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des démons dans les
+dieux du paganisme, ou renfermée dans le système presque aussi
+infécond de l'apothéose. Vico est un des premiers qui aient considéré
+ces divinités comme autant de symboles d'idées abstraites.</p>
<p>Les autres retranchemens du livre <span class="smcap">II</span>, comprennent les pages 7-12,
40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288.
Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84,
133, 138-140, 143-4.</p>
-<p class="p2">Nous avons mentionn, l'poque de leur publication, tous les
+<p class="p2">Nous avons mentionné, à l'époque de leur publication, tous les
ouvrages importans de Vico. 1708. <cite>De nostri temporis studiorum
-ratione.</cite>&mdash;1710. <cite>De antiquissim Italorum sapienti ex originibus
-lingu latin eruend</cite>; trad. en italien, 1816, Milan.&mdash;1716. <cite>Vita di
+ratione.</cite>&mdash;1710. <cite>De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex originibus
+linguæ latinæ eruendâ</cite>; trad. en italien, 1816, Milan.&mdash;1716. <cite>Vita di
Marcesciallo Antonio Caraffa.</cite>&mdash;1721. <cite>De uno juris universi
-principio.</cite> <cite>De constanti jurisprudentis.</cite>&mdash;Enfin les trois ditions
-de la <cite>Scienza nuova</cite>, 1725, 1730, 1744. La premire a t rimprime,
-en 1817, Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernire
-l'a t, en 1801, Milan; Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818?
-1821? Elle a t traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig,
-1822.&mdash;Pour complter cette liste, nous n'aurons qu' suivre l'diteur
+principio.</cite> <cite>De constantiâ jurisprudentis.</cite>&mdash;Enfin les trois éditions
+de la <cite>Scienza nuova</cite>, 1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée,
+en 1817, à Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière
+l'a été, en 1801, à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818?
+1821? Elle a été traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig,
+1822.&mdash;Pour compléter cette liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur
des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa,
les a recueillis en quatre volumes in-8<sup>o</sup> (Naples, 1818). Nous n'avons
-trouv qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes
-faites par Vico sur l'Art potique d'Horace. Ces notes peu
-remarquables ne portent point de date. Elles ont t publies
-rcemment.&mdash;Les pices indites publies, en 1818, par M. Antonio
+trouvé qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes
+faites par Vico sur l'Art poétique d'Horace. Ces notes peu
+remarquables ne portent point de date. Elles ont été publiées
+récemment.&mdash;Les pièces inédites publiées, en 1818, par M. Antonio
Giordano, se trouvent aussi dans le recueil de M. de Rosa.</p>
-<p>Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs crits
-en prose italienne. Le plus curieux est le mmoire de Vico sur sa
-vie. L'estimable diteur, descendant d'un <span class="pagenum"><a id="pageLXI" name="pageLXI"></a>(p. LXI)</span> protecteur de Vico,
-y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouve dans ses papiers,
-et a complt la vie de Vico d'aprs les dtails que lui a transmis le
-fils mme du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et
-158-168 de ce volume. Nous en avons donn un extrait. Les autres
-pices sont moins importantes.&mdash;1715. Discours sur les repas somptueux
-des Romains, prononc en prsence du duc de Medina-Celi,
-vice-roi.&mdash;Oraison funbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse
-d'Althann, mre du vice-roi. Beaucoup d'originalit. Comparaison
+<p>Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs écrits
+en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico sur sa
+vie. L'estimable éditeur, descendant d'un <span class="pagenum"><a id="pageLXI" name="pageLXI"></a>(p. LXI)</span> protecteur de Vico,
+y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers,
+et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le
+fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et
+158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les autres
+pièces sont moins importantes.&mdash;1715. Discours sur les repas somptueux
+des Romains, prononcé en présence du duc de Medina-Celi,
+vice-roi.&mdash;Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse
+d'Althann, mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité. Comparaison
remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde
-guerre punique.&mdash;1727. Oraison funbre d'Angiola Cimini, marquise de
-la Petrella. L'argument est trs beau: <em>Elle a enseign par l'exemple
-de sa vie la douceur et l'austrit</em> (il soave austero) <em>de la vertu</em>.</p>
+guerre punique.&mdash;1727. Oraison funèbre d'Angiola Cimini, marquise de
+la Petrella. L'argument est très beau: <em>Elle a enseigné par l'exemple
+de sa vie la douceur et l'austérité</em> (il soave austero) <em>de la vertu</em>.</p>
<p class="p2">Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de
-lettres, en italien. Le principal opuscule est la <cite>Rponse un
-article du journal littraire d'Italie</cite>. C'est l qu'il juge Descartes
-avec l'impartialit que nous avons admire plus haut. Dans deux
-lettres que contient aussi ce volume (au pre de Vitr, 1726, et D.
-Francesco Solla, 1729), il attaque la rforme cartsienne, et l'esprit
-du 18<sup>e</sup> sicle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manire
-loquente.&mdash;Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y
+lettres, en italien. Le principal opuscule est la <cite>Réponse à un
+article du journal littéraire d'Italie</cite>. C'est là qu'il juge Descartes
+avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut. Dans deux
+lettres que contient aussi ce volume (au père de Vitré, 1726, et à D.
+Francesco Solla, 1729), il attaque la réforme cartésienne, et l'esprit
+du 18<sup>e</sup> siècle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manière
+éloquente.&mdash;Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y
trouve l'opinion reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la
-divine Comdie est plus admirable encore dans le purgatoire et le
-paradis que dans cet enfer si exclusivement admir.&mdash;1730. Pourquoi
-les orateurs russissent mal dans la posie.&mdash;De la grammaire.&mdash;1720.
-Remercment un dfenseur de son systme. Dans cette lettre curieuse,
-Vico explique le peu de succs de la <cite>Science nouvelle</cite>. On y trouve
-le passage suivant: Je suis n dans cette ville, et j'ai eu affaire
-bien des gens pour mes besoins. Me connaissant ds ma premire
+divine Comédie est plus admirable encore dans le purgatoire et le
+paradis que dans cet enfer si exclusivement admiré.&mdash;1730. Pourquoi
+les orateurs réussissent mal dans la poésie.&mdash;De la grammaire.&mdash;1720.
+Remercîment à un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse,
+Vico explique le peu de succès de la <cite>Science nouvelle</cite>. On y trouve
+le passage suivant: Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à
+bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première
jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le
mal que nous <span class="pagenum"><a id="pageLXII" name="pageLXII"></a>(p. LXII)</span> voyons dans les autres nous frappe vivement, et
-nous reste profondment grav dans la mmoire, il devient une rgle
-d'aprs laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite
-de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignit; comment
+nous reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle
+d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite
+de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité; comment
pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? etc.&mdash;1725. Lettre
-dans laquelle il se flicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit,
-ce qui lui a donn le loisir de composer la <cite>Science nouvelle</cite> (<em>Voy.</em>
-l'avant-dernire page du discours.)&mdash;Lettre fort belle sur un ouvrage
-qui traitait de la morale chrtienne, Mgr. Muzio Gata.&mdash;Lettre au
-mme, dans laquelle il donne une ide de son livre <cite>De antiqu
-sapienti Italorum</cite>. Il y a quelques annes que j'ai travaill un
-systme complet de mtaphysique. J'essayais d'y dmontrer que l'homme
+dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit,
+ce qui lui a donné le loisir de composer la <cite>Science nouvelle</cite> (<em>Voy.</em>
+l'avant-dernière page du discours.)&mdash;Lettre fort belle sur un ouvrage
+qui traitait de la morale chrétienne, à Mgr. Muzio Gaëta.&mdash;Lettre au
+même, dans laquelle il donne une idée de son livre <cite>De antiquâ
+sapientiâ Italorum</cite>. «Il y a quelques années que j'ai travaillé à un
+système complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme
est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est
-gomtre dans le monde des grandeurs concrtes, c'est--dire dans
-celui de la nature et des corps. En effet, dans la gomtrie l'esprit
+géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans
+celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit
humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par
-consquent, est infinie; ce qui faisait dire Galile que quand nous
-sommes rduits au point, il n'y a plus lieu ni l'augmentation, ni
-la diminution, ni l'galit... Non-seulement dans les problmes,
-mais aussi dans les thormes, connatre et faire, c'est la mme chose
-pour le gomtre comme pour Dieu.</p>
-
-<p>Les rponses des hommes de lettres auxquels crit Vico, donnent une
-haute ide du public philosophique de l'Italie cette poque. Les
-principaux sont Muzio Gata, archevque de Bari; un prdicateur
-clbre, Michelangelo, capucin; Nicol Concina, de l'ordre des
-Prcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, Padoue,
+conséquent, est infinie; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous
+sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni à
+la diminution, ni à l'égalité... Non-seulement dans les problèmes,
+mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même chose
+pour le géomètre comme pour Dieu.»</p>
+
+<p>Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent une
+haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque. Les
+principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédicateur
+célèbre, Michelangelo, capucin; Nicoló Concina, de l'ordre des
+Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue,
qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Marin
-Alfani, du mme ordre, qui assure avoir t comme ressuscit aprs une
+Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressuscité après une
longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de
Laurenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions
-humaines; enfin l'abb Antonio Conti, noble vnitien, auteur d'une
-tragdie de Csar, et qui tait li avec Leibnitz et Newton. Vico
-tait aussi en correspondance avec le clbre Gravina, avec Paolo
-<span class="pagenum"><a id="pageLXIII" name="pageLXIII"></a>(p. LXIII)</span> Doria, philosophe cartsien, et avec ce prodigieux Aulisio,
-professeur de droit, Naples, qui savait neuf langues, et qui crivit
-sur la mdecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi
-de Vico, Aulisio se rconcilia avec lui aprs la lecture du discours
+humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble vénitien, auteur d'une
+tragédie de César, et qui était lié avec Leibnitz et Newton. Vico
+était aussi en correspondance avec le célèbre Gravina, avec Paolo
+<span class="pagenum"><a id="pageLXIII" name="pageLXIII"></a>(p. LXIII)</span> Doria, philosophe cartésien, et avec ce prodigieux Aulisio,
+professeur de droit, à Naples, qui savait neuf langues, et qui écrivit
+sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi
+de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la lecture du discours
<cite>De nostri temporis studiorum ratione</cite>. Nous n'avons ni les lettres
-qu'il crivit ces trois derniers ni leurs rponses.</p>
-
-<p class="p2">Dans le troisime volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle
-que le gnie philosophique n'exclut point celui de la posie. Ainsi
-sont dranges sans cesse les classifications rigoureuses des
-modernes. Quoi de plus subtil, et en mme temps de plus potique que
-le gnie de Platon? Vico prsente, par ce double caractre, une
-analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comdie.</p>
-
-<p>Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand pome philosophique de
-la <cite>Science nouvelle</cite>, que Vico rappelle la profondeur et la sublimit
-de Dante. Dans ses posies, proprement dites, il a trop souvent
-sacrifi au got de son sicle. Trop souvent son gnie a t resserr
+qu'il écrivit à ces trois derniers ni leurs réponses.</p>
+
+<p class="p2">Dans le troisième volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle
+que le génie philosophique n'exclut point celui de la poésie. Ainsi
+sont dérangées sans cesse les classifications rigoureuses des
+modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de plus poétique que
+le génie de Platon? Vico présente, par ce double caractère, une
+analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comédie.</p>
+
+<p>Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philosophique de
+la <cite>Science nouvelle</cite>, que Vico rappelle la profondeur et la sublimité
+de Dante. Dans ses poésies, proprement dites, il a trop souvent
+sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a été resserré
par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant
-plusieurs de ces pices se font remarquer par une grande et noble
-facture. Voyez particulirement, l'exaltation de Clment XII, le
-pangyrique de l'lecteur de Bavire, Maximilien Emmanuel; la mort
+plusieurs de ces pièces se font remarquer par une grande et noble
+facture. Voyez particulièrement, l'exaltation de Clément XII, le
+panégyrique de l'électeur de Bavière, Maximilien Emmanuel; la mort
d'Angela Cimini; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin un
-pithalame dans lequel il met plusieurs des ides de la <cite>Science
+épithalame dans lequel il met plusieurs des idées de la <cite>Science
nouvelle</cite>, dans la bouche de Junon.</p>
-<p>Nous ne nous arrterons que sur les posies o Vico a exprim un
-sentiment personnel. La premire est une lgie qu'il composa l'ge
-de vingt-cinq ans (1693); elle est intitule <cite>Penses de mlancolie</cite>.
- travers les <em>concetti</em> ordinaires aux potes de cette poque, on y
-dmle un sentiment vrai: Douces images du bonheur, venez encore
-aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honntes et
-modrs, gloire et trsors acquis <span class="pagenum"><a id="pageLXIV" name="pageLXIV"></a>(p. LXIV)</span> par le mrite, paix
-cleste de l'me, (et ce qui est plus poignant mon c&oelig;ur) amour
-dont l'amour est le prix, douce rciprocit d'une foi sincre!...
-Long-temps aprs, sans doute de 1720 1730, il rpond par un sonnet
-un ami qui dplorait l'ingratitude de la patrie de Vico. Ma chre
-patrie m'a tout refus!... Je la respecte et la rvre. Utile et sans
-rcompense, j'ai trouv dj dans cette pense une noble consolation.
-Une mre svre ne caresse point son fils, ne le presse point sur son
-sein, et n'en est pas moins honore... La pice suivante, la dernire
-du recueil de ses posies, prsente une ide analogue celle du
-dernier morceau qu'il a crit en prose (<em>Voy.</em> la fin du <cite>Discours</cite>).
-C'est une rponse au cardinal Filippo Pirelii, qui avait lou la
-<cite>Science nouvelle</cite> dans un sonnet. Le destin s'est arm contre un
-misrable, a runi sur lui seul tous les maux qu'il partage entre les
-autres hommes, et a abreuv son corps et ses sens des plus cruels
-poisons. Mais la Providence ne permet pas que l'me qui est elle
-soit abandonne un joug tranger. Elle l'a conduit, par des routes
-cartes, dcouvrir son &oelig;uvre admirable du monde social,
-pntrer dans l'abme de sa sagesse les lois ternelles par lesquelles
-elle gouverne l'humanit. Et grce vos louanges, noble pote, dj
-fameux, dj <em>antique</em> de son vivant, il vivra aux ges futurs,
-l'infortun Vico!</p>
-
-<p class="p2">Le quatrime volume renferme ce que Vico a crit en latin. La vigueur
-et l'originalit avec lesquelles il crivait en cette langue et fait
+<p>Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé un
+sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa à l'âge
+de vingt-cinq ans (1693); elle est intitulée <cite>Pensées de mélancolie</cite>.
+À travers les <em>concetti</em> ordinaires aux poètes de cette époque, on y
+démêle un sentiment vrai: «Douces images du bonheur, venez encore
+aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honnêtes et
+modérés, gloire et trésors acquis <span class="pagenum"><a id="pageLXIV" name="pageLXIV"></a>(p. LXIV)</span> par le mérite, paix
+céleste de l'âme, (et ce qui est plus poignant à mon c&oelig;ur) amour
+dont l'amour est le prix, douce réciprocité d'une foi sincère!...»
+Long-temps après, sans doute de 1720 à 1730, il répond par un sonnet à
+un ami qui déplorait l'ingratitude de la patrie de Vico. «Ma chère
+patrie m'a tout refusé!... Je la respecte et la révère. Utile et sans
+récompense, j'ai trouvé déjà dans cette pensée une noble consolation.
+Une mère sévère ne caresse point son fils, ne le presse point sur son
+sein, et n'en est pas moins honorée...» La pièce suivante, la dernière
+du recueil de ses poésies, présente une idée analogue à celle du
+dernier morceau qu'il a écrit en prose (<em>Voy.</em> la fin du <cite>Discours</cite>).
+C'est une réponse au cardinal Filippo Pirelii, qui avait loué la
+<cite>Science nouvelle</cite> dans un sonnet. «Le destin s'est armé contre un
+misérable, a réuni sur lui seul tous les maux qu'il partage entre les
+autres hommes, et a abreuvé son corps et ses sens des plus cruels
+poisons. Mais la Providence ne permet pas que l'âme qui est à elle
+soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a conduit, par des routes
+écartées, à découvrir son &oelig;uvre admirable du monde social, à
+pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles par lesquelles
+elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges, ô noble poète, déjà
+fameux, déjà <em>antique</em> de son vivant, il vivra aux âges futurs,
+l'infortuné Vico!»</p>
+
+<p class="p2">Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La vigueur
+et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue eût fait
la gloire d'un savant ordinaire.</p>
<p>1696. <cite>Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S.
Stephani comitis atque in regno Neap. Pro rege oratio.</cite>&mdash;1697. <cite>In
-funere Catharin Aragoni Segorbiensium ducis oratio.</cite>&mdash;1702. <cite>Pro
+funere Catharinæ Aragoniæ Segorbiensium ducis oratio.</cite>&mdash;1702. <cite>Pro
felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique
-orbis monarch oratio.</cite>&mdash;1708. <cite>De nostri temporis studiorum ratione
+orbis monarchæ oratio.</cite>&mdash;1708. <cite>De nostri temporis studiorum ratione
oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap.
-Academi.</cite>&mdash;1738. <cite>In <span class="pagenum"><a id="pageLXV" name="pageLXV"></a>(p. LXV)</span> Caroli et Mari Amali utriusque
-Sicili regum nuptiis oratio.</cite>&mdash;<cite>Oratiuncula pro adsequend laure in
-utroque jure.</cite>&mdash;<cite>Carolo Borbonio utriusque Sicili Regi R. Neap.
-Academia.</cite>&mdash;<cite>Carolo Borbonio utriusque Sicili Regi epistola.</cite></p>
+Academiâ.</cite>&mdash;1738. <cite>In <span class="pagenum"><a id="pageLXV" name="pageLXV"></a>(p. LXV)</span> Caroli et Mariæ Amaliæ utriusque
+Siciliæ regum nuptiis oratio.</cite>&mdash;<cite>Oratiuncula pro adsequendâ laureâ in
+utroque jure.</cite>&mdash;<cite>Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi R. Neap.
+Academia.</cite>&mdash;<cite>Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi epistola.</cite></p>
-<p>1729. <cite>Vici vindici sive not in acta eruditorum Lipsiensia mensis
+<p>1729. <cite>Vici vindiciæ sive notæ in acta eruditorum Lipsiensia mensis
augusti A. 1727, ubi inter nova literaria unum extat de ejus libro,
cui titulus: Principi d'una scienza nuova d'intorno alla commune
-natura delle nazioni.</cite> Cet article, o l'on reproche Vico d'avoir
-<em>appropri son systme au got de l'glise romaine</em>, avait t envoy
-par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico rpond un
+natura delle nazioni.</cite> Cet article, où l'on reproche à Vico d'avoir
+<em>approprié son système au goût de l'Église romaine</em>, avait été envoyé
+par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico répond à un
adversaire obscur, ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait
-la position cruelle o se trouvait alors l'auteur. Lecteur impartial,
-dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dict cet
+la position cruelle où se trouvait alors l'auteur. «Lecteur impartial,
+dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dicté cet
opuscule au milieu des douleurs d'une maladie mortelle, et lorsque je
-courais les chances d'un remde cruel qui, chez les vieillards,
-dtermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis
-vingt ans j'ai ferm tous les livres, afin de porter plus
-d'originalit dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre
-o j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanit. Ce qui rend
-cet opuscule prcieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico dclare que
+courais les chances d'un remède cruel qui, chez les vieillards,
+détermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis
+vingt ans j'ai fermé tous les livres, afin de porter plus
+d'originalité dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre
+où j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanité». Ce qui rend
+cet opuscule précieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que
le sujet propre de la Science nouvelle, c'est <em>la nature commune aux
-nations</em>, et que son systme du droit des gens n'en est que le
+nations</em>, et que son système du droit des gens n'en est que le
principal corollaire.</p>
<p>1708. <cite>Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem
infestioremque quam stultum sibi esse neminem.</cite> Nul n'a d'ennemi plus
-cruel et plus acharn que l'insens ne l'est de lui-mme.&mdash;1732. <cite>De
-mente heroic oratio habita in R. Neap. academi.</cite> L'hrosme dont
-parle Vico est celui d'une grande me, d'un gnie courageux qui ne
-craint point d'embrasser dans ses tudes l'universalit des
-connaissances, et qui veut donner sa nature le plus haut
-dveloppement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonn
- l'enthousiasme qu'inspire la science considre dans son ensemble et
+cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de lui-même.&mdash;1732. <cite>De
+mente heroicâ oratio habita in R. Neap. academiâ.</cite> L'héroïsme dont
+parle Vico est celui d'une grande âme, d'un génie courageux qui ne
+craint point d'embrasser dans ses études l'universalité des
+connaissances, et qui veut donner à sa nature le plus haut
+développement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonné
+à l'enthousiasme qu'inspire la science considérée dans son ensemble et
dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une
-composition trs rapide, <span class="pagenum"><a id="pageLXVI" name="pageLXVI"></a>(p. LXVI)</span> est surtout remarquable par la
-chaleur et la posie du style. L'auteur avait cependant
+composition très rapide, <span class="pagenum"><a id="pageLXVI" name="pageLXVI"></a>(p. LXVI)</span> est surtout remarquable par la
+chaleur et la poésie du style. L'auteur avait cependant
soixante-quatre ans.</p>
-<p>Ajoutez cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de
-belles inscriptions. Voici l'indication des plus considrables:
-Inscriptions funraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo
-de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, gnral des armes
-impriales dans le royaume de Naples.&mdash;Autre en l'honneur de
+<p>Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de
+belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables:
+Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo
+de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des armées
+impériales dans le royaume de Naples.&mdash;Autre en l'honneur de
l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles
-Borrome.&mdash;Autre en l'honneur de l'impratrice lonore, faite par
+Borromée.&mdash;Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore, faite par
ordre du cardinal Wolfgang de Scratembac, vice-roi.</p>
-<p class="p2">Nous avons dj nomm la plupart des auteurs qui ont mentionn Vico
-(Journal de Trvoux, 1726, septembre; page 1742).&mdash;Journal de Leipsig,
-1727, aot, page 383.&mdash;Bibliothque ancienne et moderne de Leclerc,
+<p class="p2">Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont mentionné Vico
+(Journal de Trévoux, 1726, septembre; page 1742).&mdash;Journal de Leipsig,
+1727, août, page 383.&mdash;Bibliothèque ancienne et moderne de Leclerc,
tome <span class="smcap">XVIII</span>, partie <span class="smcap">II</span>, pag. 426.&mdash;Damiano Romano.&mdash;Duni? Governo
-civile.&mdash;Cesarotti (sur Homre).&mdash;Parini (dans ses cours
-Milan).&mdash;Joseph de Cesare. Penses de Vico sur....
-18...?&mdash;Signorelli.&mdash;Romagnosi (de Parme).&mdash;L'abb Talia. Lettres sur
+civile.&mdash;Cesarotti (sur Homère).&mdash;Parini (dans ses cours à
+Milan).&mdash;Joseph de Cesare. Pensées de Vico sur....
+18...?&mdash;Signorelli.&mdash;Romagnosi (de Parme).&mdash;L'abbé Talia. Lettres sur
la philosophie morale, 1817, Padoue.&mdash;Colangelo&mdash;(<cite>Biblioteca
analitica, passim</cite>).&mdash;Joignez-y Herder, dans ses opuscules, et Wolf
-dans son <cite>Muse des sciences de l'antiquit</cite> (tome <span class="smcap">I</span>, page 555). Ce
-dernier n'a extrait que la partie de la Science nouvelle relative
-Homre.&mdash;Aucun Anglais, aucun cossais, que je sache, n'a fait mention
-de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure rcemment publie sur
-l'tat des tudes en Allemagne et en Italie.&mdash;En France, M. Salfi est
-le premier qui ait appel l'attention du public sur la Science
-nouvelle, dans son <cite>loge de Filangieri</cite>, et dans plusieurs numros de
-la <cite>Revue Encyclopdique</cite>, t. <span class="smcap">II</span>, p. 540; t. <span class="smcap">VI</span>, p. 364; t. <span class="smcap">VII</span>, p.
-343.&mdash;<em>Voy.</em> aussi <cite>Mmoires du comte Orloff sur Naples</cite>, 1821, t. <span class="smcap">IV</span>,
+dans son <cite>Musée des sciences de l'antiquité</cite> (tome <span class="smcap">I</span>, page 555). Ce
+dernier n'a extrait que la partie de la Science nouvelle relative à
+Homère.&mdash;Aucun Anglais, aucun Écossais, que je sache, n'a fait mention
+de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure récemment publiée sur
+l'état des études en Allemagne et en Italie.&mdash;En France, M. Salfi est
+le premier qui ait appelé l'attention du public sur la Science
+nouvelle, dans son <cite>Éloge de Filangieri</cite>, et dans plusieurs numéros de
+la <cite>Revue Encyclopédique</cite>, t. <span class="smcap">II</span>, p. 540; t. <span class="smcap">VI</span>, p. 364; t. <span class="smcap">VII</span>, p.
+343.&mdash;<em>Voy.</em> aussi <cite>Mémoires du comte Orloff sur Naples</cite>, 1821, t. <span class="smcap">IV</span>,
p. 439, et t. <span class="smcap">V</span>, p. 7.</p>
-<p class="p2">Vico n'a point laiss d'cole; aucun philosophe italien n'a
-<span class="pagenum"><a id="pageLXVII" name="pageLXVII"></a>(p. LXVII)</span> saisi son esprit dans tout le sicle dernier; mais un assez
-grand nombre d'crivains ont dvelopp quelques-unes de ses ides.
+<p class="p2">Vico n'a point laissé d'école; aucun philosophe italien n'a
+<span class="pagenum"><a id="pageLXVII" name="pageLXVII"></a>(p. LXVII)</span> saisi son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez
+grand nombre d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées.
Nous donnons ici la liste des principaux.</p>
-<p>Genovesi (n en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux
+<p>Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux
des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (<cite>les
Institutions</cite> et la <cite>Diceosina</cite>), je donne les titres de tous les
-livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient mme de faire
-de plus amples recherches.&mdash;Leons d'conomie politique et
-commerciale.&mdash;Mditations philosophiques (sur la religion et la
-morale), 1758.&mdash;Institutions de mtaphysique l'usage des
-commenans.&mdash;Lettre acadmique (sur l'utilit des sciences, contre le
-paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.&mdash;Logique l'usage des jeunes gens,
-1766 (divise en cinq parties: <cite>emendatrice</cite>, <cite>inventrice</cite>,
+livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire
+de plus amples recherches.&mdash;Leçons d'économie politique et
+commerciale.&mdash;Méditations philosophiques (sur la religion et la
+morale), 1758.&mdash;Institutions de métaphysique à l'usage des
+commençans.&mdash;Lettre académique (sur l'utilité des sciences, contre le
+paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.&mdash;Logique à l'usage des jeunes gens,
+1766 (divisée en cinq parties: <cite>emendatrice</cite>, <cite>inventrice</cite>,
<cite>giudicatrice</cite>, <cite>ragionatrice</cite>, <cite>ordonatrice</cite>. On estime le dernier
-chapitre, <cite>Considrations sur les sciences et les arts</cite>).&mdash;Trait des
-sciences mtaphysiques, 1764 (divis en cosmologie, thologie,
-anthropologie).&mdash;Dicosine, ou science des droits et des devoirs de
-l'homme, 1767; ouvrage inachev. C'est surtout dans le troisime
-volume de la Dicosine que Genovesi expose des ides analogues
+chapitre, <cite>Considérations sur les sciences et les arts</cite>).&mdash;Traité des
+sciences métaphysiques, 1764 (divisé en cosmologie, théologie,
+anthropologie).&mdash;Dicéosine, ou science des droits et des devoirs de
+l'homme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout dans le troisième
+volume de la Dicéosine que Genovesi expose des idées analogues à
celles de Vico.</p>
-<p>Filangieri (n en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme clbre n'ait
-rien crit qui se rattache au systme de Vico, nous croyons devoir le
-placer dans cette liste. l'poque de sa mort prmature, il mditait
-deux ouvrages; le premier et t intitul: <cite>Nouvelle science des
-sciences</cite>; le second: <cite>Histoire civile, universelle et perptuelle</cite>.
-Il n'est rest qu'un fragment trs court du premier, et rien du
-second. J'ai cherch inutilement ce fragment.</p>
-
-<p>Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage trs
-superficiel et qui exagre tous les dfauts du Voyage d'Anacharsis.
-Les hypothses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus
+<p>Filangieri (né en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme célèbre n'ait
+rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous croyons devoir le
+placer dans cette liste. À l'époque de sa mort prématurée, il méditait
+deux ouvrages; le premier eût été intitulé: <cite>Nouvelle science des
+sciences</cite>; le second: <cite>Histoire civile, universelle et perpétuelle</cite>.
+Il n'est resté qu'un fragment très court du premier, et rien du
+second. J'ai cherché inutilement ce fragment.</p>
+
+<p>Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage très
+superficiel et qui exagère tous les défauts du Voyage d'Anacharsis.
+Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus
paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles
-drivent. Ce sont -peu-prs les mmes ides sur l'<cite>Histoire
-ternelle</cite>, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze
-tables, sur l'ge et la patrie d'Homre, etc. <span class="pagenum"><a id="pageLXVIII" name="pageLXVIII"></a>(p. LXVIII)</span> Au moment o
-les perscutions garrent la raison du malheureux Cuoco, il dtruisit
-un travail fort remarquable, dit-on, sur le systme de la Science
+dérivent. Ce sont à-peu-près les mêmes idées sur l'<cite>Histoire
+éternelle</cite>, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze
+tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc. <span class="pagenum"><a id="pageLXVIII" name="pageLXVIII"></a>(p. LXVIII)</span> Au moment où
+les persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit
+un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science
nouvelle.</p>
-<p>L'infortun Mario Pagano (n en 1750, mort en 1800), est de tous les
-publicistes celui qui a suivi de plus prs les traces de Vico. Mais
+<p>L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800), est de tous les
+publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico. Mais
quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses <cite>Saggi politici</cite>,
-les ides de Vico ont autant perdu en originalit que gagn en clart.
+les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné en clarté.
Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des
-religions, des gouvernemens, des lois, des m&oelig;urs, de la posie,
-etc. Le caractre religieux de la Science nouvelle a disparu. Les
-explications physiologiques qu'il donne plusieurs phnomnes
-sociaux, tent au systme sa grandeur et sa posie, sans l'appuyer sur
-une base plus solide. Nanmoins les <cite>Essais politiques</cite> sont encore le
+religions, des gouvernemens, des lois, des m&oelig;urs, de la poésie,
+etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu. Les
+explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phénomènes
+sociaux, ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans l'appuyer sur
+une base plus solide. Néanmoins les <cite>Essais politiques</cite> sont encore le
meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points
-principaux dans lesquels il s'en carte. 1<sup>o</sup> Il pense avec raison que
-la <em>seconde barbarie</em>, celle du moyen ge, n'a pas t aussi semblable
- la premire que Vico parat le croire. 2<sup>o</sup> Il estime davantage la
-sagesse orientale. 3<sup>o</sup> Il ne croit pas que <em>tous</em> les hommes aprs le
-dluge soient tombs dans un tat de brutalit complte. 4<sup>o</sup> Il
+principaux dans lesquels il s'en écarte. 1<sup>o</sup> Il pense avec raison que
+la <em>seconde barbarie</em>, celle du moyen âge, n'a pas été aussi semblable
+à la première que Vico paraît le croire. 2<sup>o</sup> Il estime davantage la
+sagesse orientale. 3<sup>o</sup> Il ne croit pas que <em>tous</em> les hommes après le
+déluge soient tombés dans un état de brutalité complète. 4<sup>o</sup> Il
explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais
-par la jalousie. Les plus forts auraient enlev les plus belles,
-auraient ainsi form les premires familles et fond la premire
-noblesse. 5<sup>o</sup> Il croit qu' l'origine de la socit, les hommes
+par la jalousie. Les plus forts auraient enlevé les plus belles,
+auraient ainsi formé les premières familles et fondé la première
+noblesse. 5<sup>o</sup> Il croit qu'à l'origine de la société, les hommes
furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais
chasseurs et pasteurs.</p>
-<p>Chez tous les crivains que nous venons d'numrer, les ides de Vico
-sont plus ou moins modifies par l'esprit franais du dernier sicle.
-Un philosophe de nos jours me semble mieux mriter le titre de
-disciple lgitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employ la
-bibliothque royale de Naples, qui a publi, en 1817, un ouvrage
-intitul: <cite>Essai sur la nature et la ncessit de la science des
+<p>Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées de Vico
+sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du dernier siècle.
+Un philosophe de nos jours me semble mieux mériter le titre de
+disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employé à la
+bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en 1817, un ouvrage
+intitulé: <cite>Essai sur la nature et la nécessité de la science des
choses et histoires humaines</cite>. Nous n'entreprendrons pas de juger ce
livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble
-pas tenir assez de compte <span class="pagenum"><a id="pageLXIX" name="pageLXIX"></a>(p. LXIX)</span> de la perfectibilit de l'homme.
-Il compare trop rigoureusement l'humanit un individu, et croit
-qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilit (page 58).</p>
+pas tenir assez de compte <span class="pagenum"><a id="pageLXIX" name="pageLXIX"></a>(p. LXIX)</span> de la perfectibilité de l'homme.
+Il compare trop rigoureusement l'humanité à un individu, et croit
+qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilité (page 58).</p>
-<p class="p2">Il ne nous reste qu' donner la liste des principaux auteurs franais,
-anglais et allemands qui ont crit sur la philosophie de l'histoire.
-Lorsque nous n'tions pas sr d'indiquer avec exactitude le titre de
-l'ouvrage, nous avons rapport seulement le nom de l'auteur.</p>
+<p class="p2">Il ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs français,
+anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de l'histoire.
+Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exactitude le titre de
+l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom de l'auteur.</p>
<p><span class="smcap">France.</span> Bossuet. Discours sur l'histoire universelle, 1681.&mdash;Voltaire.
Philosophie de l'histoire. Essai sur l'esprit et les m&oelig;urs des
-nations, commenc en 1740, imprim en 1785.&mdash;Turgot. Discours sur les
-avantages que l'tablissement du christianisme a procurs au genre
-humain. Autre sur les progrs de l'esprit humain. Essais sur la
-gographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrs et
-dcadences alternatives des sciences et des arts. Penses dtaches.
+nations, commencé en 1740, imprimé en 1785.&mdash;Turgot. Discours sur les
+avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre
+humain. Autre sur les progrès de l'esprit humain. Essais sur la
+géographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrès et
+décadences alternatives des sciences et des arts. Pensées détachées.
Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus
-profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a crits
-l'ge de vingt-cinq ans, lorsqu'il tait au sminaire, de 1750 1754.
-<em>Voy.</em> le second volume des &oelig;uvres compltes, 1810.&mdash;Condorcet.
-Esquisse d'un tableau historique des progrs de l'esprit humain; crit
-en 1793, publi en 1799.&mdash;M<sup>me</sup> de Stal, <em>passim</em>, et surtout dans
-son ouvrage sur la Littrature considre dans ses rapports avec les
-institutions politiques.&mdash;Walckenar. Essai sur l'histoire de l'espce
-humaine.&mdash;Cousin. De la philosophie de l'histoire; trs court, mais
-trs loquent, dans ses Fragmens philosophiques; crit en 1818,
-imprim en 1826.</p>
-
-<p><span class="smcap">Angleterre.</span> Ferguson. Essai sur l'histoire de la socit civile, 1767;
+profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à
+l'âge de vingt-cinq ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754.
+<em>Voy.</em> le second volume des &oelig;uvres complètes, 1810.&mdash;Condorcet.
+Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain; écrit
+en 1793, publié en 1799.&mdash;M<sup>me</sup> de Staël, <em>passim</em>, et surtout dans
+son ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les
+institutions politiques.&mdash;Walckenaër. Essai sur l'histoire de l'espèce
+humaine.&mdash;Cousin. De la philosophie de l'histoire; très court, mais
+très éloquent, dans ses Fragmens philosophiques; écrit en 1818,
+imprimé en 1826.</p>
+
+<p><span class="smcap">Angleterre.</span> Ferguson. Essai sur l'histoire de la société civile, 1767;
trad.&mdash;Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la
-socit, 1771.&mdash;Kames. Essais sur l'histoire de l'homme,
-1773.&mdash;Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanit, 1780.&mdash;Price...
+société, 1771.&mdash;Kames. Essais sur l'histoire de l'homme,
+1773.&mdash;Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanité, 1780.&mdash;Price...
1787.&mdash;Priestley. Discours sur l'histoire; traduits.</p>
<p><span class="smcap">Allemagne.</span> Iselin. Histoire du genre humain, 1764.&mdash;Herder. <span class="pagenum"><a id="pageLXX" name="pageLXX"></a>(p. LXX)</span>
-Ides philosophiques sur l'histoire de l'humanit, 1772 (traduit par
-M. Edgard Quinette, 1837).&mdash;Kant. Ide de ce que pourrait tre une
-histoire universelle, considre dans les vues d'un citoyen du monde
+Idées philosophiques sur l'histoire de l'humanité, 1772 (traduit par
+M. Edgard Quinette, 1837).&mdash;Kant. Idée de ce que pourrait être une
+histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen du monde
(traduit par Villiers dans le Conservateur, tome <span class="smcap">II</span>, an <span class="smcap">VIII</span>). Autres
-opuscules du mme, sur l'identit de la race humaine, sur le
-commencement de l'histoire du genre humain, sur la thorie de la pure
-religion morale, etc. (traduits dans le mme volume du Conservateur,
-ou dans les Archives philosophiques et littraires, tome
-<span class="smcap">VIII</span>).&mdash;Lessing. ducation du genre humain, 1786.&mdash;Meiners. Histoire
-de l'humanit, 1786. Voyez aussi ses autres ouvrages <em>passim</em>.&mdash;Carus.
-Ides pour servir l'histoire du genre humain.&mdash;Ancillon. Essais
-philosophiques, ou nouveaux mlanges, etc., 1817. <em>Voy.</em> philosophie
-de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilit, dans le second
-(crit en franais).</p>
-
-<p>Ajoutez cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est
-moins gnral, mais qui n'en sont pas moins propres clairer la
+opuscules du même, sur l'identité de la race humaine, sur le
+commencement de l'histoire du genre humain, sur la théorie de la pure
+religion morale, etc. (traduits dans le même volume du Conservateur,
+ou dans les Archives philosophiques et littéraires, tome
+<span class="smcap">VIII</span>).&mdash;Lessing. Éducation du genre humain, 1786.&mdash;Meiners. Histoire
+de l'humanité, 1786. Voyez aussi ses autres ouvrages <em>passim</em>.&mdash;Carus.
+Idées pour servir à l'histoire du genre humain.&mdash;Ancillon. Essais
+philosophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817. <em>Voy.</em> philosophie
+de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilité, dans le second
+(écrit en français).</p>
+
+<p>Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est
+moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la
philosophie de l'histoire; tels que l'Histoire de la culture et de la
-littrature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.</p>
+littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.</p>
<a id="toc" name="toc"></a>
-<h2><span class="pagenum"><a id="pageLXXI" name="pageLXXI"></a>(p. LXXI)</span> TABLE DES MATIRES.</h2>
+<h2><span class="pagenum"><a id="pageLXXI" name="pageLXXI"></a>(p. LXXI)</span> TABLE DES MATIÈRES.</h2>
<ul class="none toc">
<li class="smcap min6em">Avis du Traducteur.</li>
-<li class="min6em"><span class="smcap">Discours sur le systme et la vie de Vico.</span>
+<li class="min6em"><span class="smcap">Discours sur le système et la vie de Vico.</span>
<span class="ralign5">pag. <a href="#pageI" class="smcap">i</a></span></li>
<li class="smcap min6em">Appendice du Discours.
@@ -1968,73 +1926,73 @@ littrature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.</p>
<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iii.</span> Trois principes fondamentaux.
<span class="ralign5"><a href="#page75">75</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iv.</span> De la Mthode.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iv.</span> De la Méthode.
<span class="ralign5"><a href="#page81">81</a></span></li>
-<li class="min6em">LIVRE II.&mdash;<em>De la sagesse potique</em>.&mdash;Argument.
+<li class="min6em">LIVRE II.&mdash;<em>De la sagesse poétique</em>.&mdash;Argument.
<span class="ralign5"><a href="#page93">93</a></span></li>
<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. i</span><sup>er</sup> Sujet de ce Livre.
<span class="ralign5"><a href="#page101">101</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. ii.</span> De la Mtaphysique potique.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. ii.</span> De la Métaphysique poétique.
<span class="ralign5"><a href="#page108">108</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iii.</span> De la Logique potique.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iii.</span> De la Logique poétique.
<span class="ralign5"><a href="#page125">125</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iv.</span> De la Morale potique.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iv.</span> De la Morale poétique.
<span class="ralign5"><a href="#page168">168</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. v.</span> Du Gouvernement de la famille, ou conomie dans les ges potiques.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. v.</span> Du Gouvernement de la famille, ou Économie dans les âges poétiques.
<span class="ralign5"><a href="#page174">174</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vi.</span> De la Politique potique.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vi.</span> De la Politique poétique.
<span class="ralign5"><a href="#page186">186</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vii.</span> De la Physique potique.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vii.</span> De la Physique poétique.
<span class="ralign5"><a href="#page221">221</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. viii.</span> De la Cosmographie potique.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. viii.</span> De la Cosmographie poétique.
<span class="ralign5"><a href="#page231">231</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. ix.</span> De l'Astronomie potique.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. ix.</span> De l'Astronomie poétique.
<span class="ralign5"><a href="#page233">233</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. x.</span> De la Chronologie potique.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. x.</span> De la Chronologie poétique.
<span class="ralign5"><a href="#page235">235</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. xi.</span> De la Gographie potique.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. xi.</span> De la Géographie poétique.
<span class="ralign5"><a href="#page239">239</a></span></li>
<li class="min3em">Conclusion de ce Livre.
<span class="ralign5"><a href="#page247">247</a></span></li>
-<li class="min6em">LIVRE III.&mdash;<em>Dcouverte du vritable Homre</em>.&mdash;Argument.
+<li class="min6em">LIVRE III.&mdash;<em>Découverte du véritable Homère</em>.&mdash;Argument.
<span class="ralign5"><a href="#page249">249</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. i</span><sup>er</sup> De la Sagesse philosophique que l'on attribue Homre.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. i</span><sup>er</sup> De la Sagesse philosophique que l'on attribue à Homère.
<span class="ralign5"><a href="#page252">252</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. ii.</span> De la Patrie d'Homre.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. ii.</span> De la Patrie d'Homère.
<span class="ralign5"><a href="#page258">258</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iii.</span> Du temps o vcut Homre.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iii.</span> Du temps où vécut Homère.
<span class="ralign5"><a href="#page260">260</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iv.</span> Pourquoi le gnie d'Homre dans la posie hroque ne peut jamais tre gal.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iv.</span> Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie héroïque ne peut jamais être égalé.
<span class="ralign5"><a href="#page264">264</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. v.</span> Observations philosophiques devant servir la dcouverte du vritable Homre.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. v.</span> Observations philosophiques devant servir à la découverte du véritable Homère.
<span class="ralign5"><a href="#page268">268</a></span></li>
<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vi.</span> Observations philologiques, etc.
<span class="ralign5"><a href="#page274">274</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vii.</span> Dcouverte du vritable Homre.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vii.</span> Découverte du véritable Homère.
<span class="ralign5"><a href="#page278">278</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Appendice.</span>&mdash;Histoire raisonne des potes dramatiques et lyriques.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Appendice.</span>&mdash;Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques.
<span class="ralign5"><a href="#page283">283</a></span></li>
<li class="min6em">LIVRE IV.&mdash;<span class="smcap">Du Cours que suit l'Histoire des Nations.</span>&mdash;Argument.
@@ -2044,53 +2002,53 @@ littrature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.</p>
de m&oelig;urs, de droits naturels, de gouvernemens.
<span class="ralign5"><a href="#page291">291</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. ii.</span> Trois espces de langues et de caractres.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. ii.</span> Trois espèces de langues et de caractères.
<span class="ralign5"><a href="#page296">296</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iii.</span> Trois espces de jurisprudences, d'autorits
- de raisons.&mdash;Corollaires relatifs la politique
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iii.</span> Trois espèces de jurisprudences, d'autorités
+ de raisons.&mdash;Corollaires relatifs à la politique
et au droit des Romains.
<span class="ralign5"><a href="#page299">299</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iv.</span> Trois espces de Jugemens.&mdash;Corollaire relatif
- au duel et aux reprsailles.&mdash;Trois
- priodes dans l'histoire des m&oelig;urs et de la
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iv.</span> Trois espèces de Jugemens.&mdash;Corollaire relatif
+ au duel et aux représailles.&mdash;Trois
+ périodes dans l'histoire des m&oelig;urs et de la
jurisprudence.
<span class="ralign5"><a href="#page309">309</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. v.</span> Autres preuves, tires des caractres propres
- aux aristocraties hroques.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. v.</span> Autres preuves, tirées des caractères propres
+ aux aristocraties héroïques.
<span class="ralign5"><a href="#page321">321</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vi.</span> Autres preuves tires de la manire dont chaque
- forme de la socit se combine avec la
- prcdente.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vi.</span> Autres preuves tirées de la manière dont chaque
+ forme de la société se combine avec la
+ précédente.
<span class="ralign5"><a href="#page334">334</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vii.</span> Dernires preuves.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. vii.</span> Dernières preuves.
<span class="ralign5"><a href="#page342">342</a></span></li>
-<li class="min6em">LIVRE V.&mdash;<em>Retour des mmes rvolutions, lorsque les socits
- dtruites se relvent de leurs ruines.</em>&mdash;Argument.
+<li class="min6em">LIVRE V.&mdash;<em>Retour des mêmes révolutions, lorsque les sociétés
+ détruites se relèvent de leurs ruines.</em>&mdash;Argument.
<span class="ralign5"><a href="#page355">355</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. i</span><sup>er</sup> Objet de ce Livre&mdash;Retour de l'ge divin.
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. i</span><sup>er</sup> Objet de ce Livre&mdash;Retour de l'âge divin.
<span class="ralign5"><a href="#page357">357</a></span></li>
<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. ii.</span> Comment les nations parcourent de nouveau
- la carrire qu'elles ont fournie, conformment
- la nature ternelle des fiefs.&mdash;Que
+ la carrière qu'elles ont fournie, conformément
+ à la nature éternelle des fiefs.&mdash;Que
l'ancien droit politique des Romains se renouvela
- dans le droit fodal. (Retour de
- l'ge hroque.).
+ dans le droit féodal. (Retour de
+ l'âge héroïque.).
<span class="ralign5"><a href="#page362">362</a></span></li>
<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iii.</span> Coup-d'&oelig;il sur le monde politique, ancien
et moderne.
<span class="ralign5"><a href="#page371">371</a></span></li>
-<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iv.</span> Conclusion.&mdash;D'une rpublique ternelle
- fonde dans la nature par la providence divine,
+<li class="min3em"><span class="smcap">Chap. iv.</span> Conclusion.&mdash;D'une république éternelle
+ fondée dans la nature par la providence divine,
et qui est la meilleure possible dans
chacune de ses formes diverses.
<span class="ralign5"><a href="#page376">376</a></span></li>
@@ -2111,67 +2069,67 @@ DE L'HISTOIRE.</h1>
<h3>ARGUMENT.</h3>
-<p><em>On ne peut dterminer quelles lois observe la civilisation dans son
-dveloppement, sans remonter son origine.</em> <em>L'auteur prouve d'abord
-la ncessit de suivre dans cette recherche une nouvelle mthode, par
+<p><em>On ne peut déterminer quelles lois observe la civilisation dans son
+développement, sans remonter à son origine.</em> <em>L'auteur prouve d'abord
+la nécessité de suivre dans cette recherche une nouvelle méthode, par
l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit sur
-l'histoire ancienne jusqu' la seconde guerre punique</em> (chap. I.)&mdash;<em>Il
-expose ensuite sous la forme d'axiomes, les vrits gnrales qui font
-la base de son systme</em> (chap. II.)-<em>-Il indique enfin les trois
-grands principes d'o part la science nouvelle, et la mthode qui lui
+l'histoire ancienne jusqu'à la seconde guerre punique</em> (chap. I.)&mdash;<em>Il
+expose ensuite sous la forme d'axiomes, les vérités générales qui font
+la base de son système</em> (chap. II.)-<em>-Il indique enfin les trois
+grands principes d'où part la science nouvelle, et la méthode qui lui
est propre</em> (chap. III et IV.)</p>
-<p class="p2"><p><span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> <a href="#liv1chap1"><em>Chap. I.</em></a> <span class="smcap">Table chronologique.</span> <em>Vaines prtentions des
-gyptiens une science profonde et une antiquit exagre. Le
-peuple hbreux est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des
-premiers sicles en trois priodes.</em>&mdash;1. <em>Dluge. Gans. ge d'or.
-Premier Herms.</em>&mdash;2. <em>Hercule et les Hraclides. Orphe. Second
-Herms. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la
+<p class="p2"><p><span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> <a href="#liv1chap1"><em>Chap. I.</em></a> <span class="smcap">Table chronologique.</span> <em>Vaines prétentions des
+Égyptiens à une science profonde et à une antiquité exagérée. Le
+peuple hébreux est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des
+premiers siècles en trois périodes.</em>&mdash;1. <em>Déluge. Géans. Âge d'or.
+Premier Hermès.</em>&mdash;2. <em>Hercule et les Héraclides. Orphée. Second
+Hermès. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la
Sicile.</em>&mdash;3. <em>Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pythagore. Servius
-Tullius. Hsiode, Hippocrate et Hrodote. Thucydide; guerre du
-Ploponse. Xnophon; Alexandre. Lois Publilia et Petilia. Guerre de
+Tullius. Hésiode, Hippocrate et Hérodote. Thucydide; guerre du
+Péloponèse. Xénophon; Alexandre. Lois Publilia et Petilia. Guerre de
Tarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique.</em></p>
<p><em>Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondemens d'une
-critique nouvelle</em>: 1<sup>o</sup> <em>La civilisation de chaque peuple a t son
-propre ouvrage, sans communication du dehors</em>; 2<sup>o</sup> <em>On a exagr la
+critique nouvelle</em>: 1<sup>o</sup> <em>La civilisation de chaque peuple a été son
+propre ouvrage, sans communication du dehors</em>; 2<sup>o</sup> <em>On a exagéré la
sagesse ou la puissance des premiers peuples</em>; 3<sup>o</sup> <em>On a pris pour des
-individus des tres allgoriques ou collectifs</em> (<em>Hercule</em>, <em>Herms</em>.)</p>
+individus des êtres allégoriques ou collectifs</em> (<em>Hercule</em>, <em>Hermès</em>.)</p>
-<p class="p2"><a href="#liv1chap2"><em>Chap. II.</em></a> <span class="smcap">Axiomes.</span> 1-22. <em>Axiomes gnraux.</em> 23-114. <em>Axiomes
-particuliers.</em>==1-4. <em>Rfutation des opinions que l'on s'est formes
+<p class="p2"><a href="#liv1chap2"><em>Chap. II.</em></a> <span class="smcap">Axiomes.</span> 1-22. <em>Axiomes généraux.</em> 23-114. <em>Axiomes
+particuliers.</em>==1-4. <em>Réfutation des opinions que l'on s'est formées
jusqu'ici sur les commencemens de la civilisation.</em>&mdash;5-15. <em>Fondemens
-du</em> vrai. <em>Mditer le monde social dans son ide ternelle.</em>&mdash;16-22.
+du</em> vrai. <em>Méditer le monde social dans son idée éternelle.</em>&mdash;16-22.
<em>Fondemens du</em> certain. <em>Apercevoir le monde social dans sa
-ralit.</em>==23-28. <em>Division des peuples anciens en hbreux et
-gentils. Dluge <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> universel. Gans</em>.&mdash;28-30. <em>Principes de la
-thologie potique.</em>&mdash;31-40. <em>Origine de l'idoltrie, de la
+réalité.</em>==23-28. <em>Division des peuples anciens en hébreux et
+gentils. Déluge <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> universel. Géans</em>.&mdash;28-30. <em>Principes de la
+théologie poétique.</em>&mdash;31-40. <em>Origine de l'idolâtrie, de la
divination, des sacrifices.</em>&mdash;41-46. <em>Principes de la mythologie
-historique.</em>&mdash;47-62. <em>Potique.</em>&mdash;47-49. <em>Principe des caractres
-potiques.</em>&mdash;50-62. <em>Suite de la potique. Fable, convenance, pense,
-expression, chant, vers.</em>&mdash;63-65. <em>Principes tymologiques.</em>&mdash;66-96.
-<em>Principes de l'histoire idale.</em>&mdash;70-84. <em>Origine des
-socits.</em>&mdash;84-96. <em>Ancienne histoire romaine.</em>&mdash;97-103. <em>Migrations
+historique.</em>&mdash;47-62. <em>Poétique.</em>&mdash;47-49. <em>Principe des caractères
+poétiques.</em>&mdash;50-62. <em>Suite de la poétique. Fable, convenance, pensée,
+expression, chant, vers.</em>&mdash;63-65. <em>Principes étymologiques.</em>&mdash;66-96.
+<em>Principes de l'histoire idéale.</em>&mdash;70-84. <em>Origine des
+sociétés.</em>&mdash;84-96. <em>Ancienne histoire romaine.</em>&mdash;97-103. <em>Migrations
des peuples.</em>&mdash;104-114. <em>Principes du droit naturel.</em>
-<p class="p2"><a href="#liv1chap3"><em>Chap. III.</em></a> <span class="smcap">Trois principes fondamentaux.</span>&mdash;<em>Religions et croyance
-une Providence, mariages et modration des passions, spultures et
-croyance l'immortalit de l'me.</em>
+<p class="p2"><a href="#liv1chap3"><em>Chap. III.</em></a> <span class="smcap">Trois principes fondamentaux.</span>&mdash;<em>Religions et croyance à
+une Providence, mariages et modération des passions, sépultures et
+croyance à l'immortalité de l'âme.</em>
-<p class="p2"><a href="#liv1chap4"><em>Chap. IV.</em></a> <span class="smcap">De la mthode.</span>&mdash;<em>Le point de dpart de la science nouvelle
-est la premire pense</em> humaine <em>que les hommes durent concevoir,
-savoir, l'ide d'un Dieu.</em>==<em>Cette science emploie d'abord des
+<p class="p2"><a href="#liv1chap4"><em>Chap. IV.</em></a> <span class="smcap">De la méthode.</span>&mdash;<em>Le point de départ de la science nouvelle
+est la première pensée</em> humaine <em>que les hommes durent concevoir, à
+savoir, l'idée d'un Dieu.</em>==<em>Cette science emploie d'abord des
preuves</em> philosophiques, <em>ensuite des preuves</em> philologiques.</p>
-<p><em>Les preuves</em> philosophiques <em>elles-mmes sont ou thologiques ou
-logiques. La science nouvelle est une</em> dmonstration historique de la
-Providence; <em>elle trace le cercle ternel d'une</em> histoire idale <em>dans
-lequel tourne l'histoire relle de toutes les nations. Elle s'appuie
+<p><em>Les preuves</em> philosophiques <em>elles-mêmes sont ou théologiques ou
+logiques. La science nouvelle est une</em> démonstration historique de la
+Providence; <em>elle trace le cercle éternel d'une</em> histoire idéale <em>dans
+lequel tourne l'histoire réelle de toutes les nations. Elle s'appuie
sur une</em> critique nouvelle, <em>dont le criterium est le</em> sens commun du
genre humain. <em>Cette <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> critique est le fondement d'un nouveau
-systme du</em> droit des gens.</p>
+système du</em> droit des gens.</p>
-<p>Preuves philologiques, <em>tires de l'interprtation des fables, de
+<p>Preuves philologiques, <em>tirées de l'interprétation des fables, de
l'histoire des langues, etc.</em></p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> LIVRE PREMIER.<br>
@@ -2179,807 +2137,807 @@ l'histoire des langues, etc.</em></p>
<a id="liv1chap1" name="liv1chap1"></a>
<h3>CHAPITRE PREMIER.<br>
-<span class="smaller">TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PRPARATION DES MATIRES QUE DOIT METTRE EN
+<span class="smaller">TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PRÉPARATION DES MATIÈRES QUE DOIT METTRE EN
&OElig;UVRE LA SCIENCE NOUVELLE.</span></h3>
<p>La table chronologique que l'on a sous les yeux embrasse l'histoire du
-monde ancien, depuis le dluge jusqu' la seconde guerre punique, en
-commenant par les Hbreux, et continuant par les Chaldens, les
-Scythes, les Phniciens, les gyptiens, les Grecs et les Romains. On y
-voit figurer des hommes ou des faits clbres, lesquels sont
-ordinairement placs par les savans dans d'autres temps, dans d'autres
-lieux, ou qui mme n'ont point exist. En rcompense nous y tirons des
-tnbres profondes o ils taient rests ensevelis, des hommes et des
-faits remarquables, qui ont puissamment influ sur le cours des choses
+monde ancien, depuis le déluge jusqu'à la seconde guerre punique, en
+commençant par les Hébreux, et continuant par les Chaldéens, les
+Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. On y
+voit figurer des hommes ou des faits célèbres, lesquels sont
+ordinairement placés par les savans dans d'autres temps, dans d'autres
+lieux, ou qui même n'ont point existé. En récompense nous y tirons des
+ténèbres profondes où ils étaient restés ensevelis, des hommes et des
+faits remarquables, qui ont puissamment influé sur le cours des choses
humaines; et nous montrons combien les explications <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> qu'on a
-donnes sur l'<em>origine de la civilisation</em>, prsentent d'incertitude,
-de frivolit et d'inconsquence.</p>
+données sur l'<em>origine de la civilisation</em>, présentent d'incertitude,
+de frivolité et d'inconséquence.</p>
-<p class="p2">Mais toute tude sur la civilisation paenne doit commencer par un
-examen svre des prtentions des nations anciennes, et surtout des
-gyptiens, une antiquit exagre. Nous tirerons deux utilits de
-cet examen: celle de savoir quelle poque, quel pays il faut
+<p class="p2">Mais toute étude sur la civilisation païenne doit commencer par un
+examen sévère des prétentions des nations anciennes, et surtout des
+Égyptiens, à une antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de
+cet examen: celle de savoir à quelle époque, à quel pays il faut
rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer
-par des preuves, humaines la vrit, tout le systme de notre
+par des preuves, humaines à la vérité, tout le système de notre
religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le
-peuple hbreu, que le premier homme fut Adam, cr en mme temps que
-ce monde par le Dieu vritable.<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a></p>
+peuple hébreu, que le premier homme fut Adam, créé en même temps que
+ce monde par le Dieu véritable.<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a></p>
-<p>Notre chronologie se trouve entirement contraire au systme de
-Marsham, qui veut prouver que les gyptiens devancrent toutes les
+<p>Notre chronologie se trouve entièrement contraire au système de
+Marsham, qui veut prouver que les Égyptiens devancèrent toutes les
nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs
-rites sacrs et leurs rglemens civils, transmis aux autres peuples,
-auraient t reus des Hbreux avec quelques changemens. Avant
-d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquit, il faut avouer
-qu'elle ne parat pas avoir profit beaucoup aux gyptiens. Nous
-voyons dans les Stromates de saint Clment d'Alexandrie, que les
-livres du leurs prtres, <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> au nombre de quarante-deux, couraient
+rites sacrés et leurs réglemens civils, transmis aux autres peuples,
+auraient été reçus des Hébreux avec quelques changemens. Avant
+d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquité, il faut avouer
+qu'elle ne paraît pas avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous
+voyons dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie, que les
+livres du leurs prêtres, <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> au nombre de quarante-deux, couraient
alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en
-philosophie et en astronomie. Leur mdecine, selon Galien, <em>de
-Medicin mercuriali</em>, tait un tissu de purilits et d'impostures.
-Leur morale tait dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait
-mme la prostitution. Leur thologie n'tait que superstitions,
-prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restrent chez
-eux dans l'enfance; et quant la magnificence de leurs pyramides, on
+philosophie et en astronomie. Leur médecine, selon Galien, <em>de
+Medicinâ mercuriali</em>, était un tissu de puérilités et d'impostures.
+Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait
+même la prostitution. Leur théologie n'était que superstitions,
+prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restèrent chez
+eux dans l'enfance; et quant à la magnificence de leurs pyramides, on
peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie.</p>
-<p>C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalt l'antique sagesse des
-gyptiens. La cit d'Alexandre unit la subtilit africaine l'esprit
-dlicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les
-choses divines. Clbre comme la <em>mre des sciences</em>, dsigne chez
+<p>C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'antique sagesse des
+Égyptiens. La cité d'Alexandre unit la subtilité africaine à l'esprit
+délicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les
+choses divines. Célébrée comme la <em>mère des sciences</em>, désignée chez
les Grecs par le nom de &#960;&#8057;&#955;&#953;&#962;, <em>la ville</em> par excellence,
-elle vit son Muse aussi clbre que l'avaient t Athnes
-l'acadmie, le lyce et le portique. L s'leva le grand prtre
-Manton, qui donna toute l'histoire de l'gypte l'interprtation
-d'une sublime thologie naturelle, prcisment comme les philosophes
-grecs avaient donn leurs fables nationales un sens tout
+elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient été à Athènes
+l'académie, le lycée et le portique. Là s'éleva le grand prêtre
+Manéton, qui donna à toute l'histoire de l'Égypte l'interprétation
+d'une sublime théologie naturelle, précisément comme les philosophes
+grecs avaient donné à leurs fables nationales un sens tout
philosophique. (<em>Voy.</em> le commencement du livre <a href="#liv2">II</a>.) Dans ce grand
-entrept du commerce de la Mditerrane et de l'Orient, un peuple si
-vaniteux<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>, avide de superstitions <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> nouvelles, imbu du prjug
-de son antiquit prodigieuse et des vastes conqutes de ses rois,
-ignorant enfin que les autres nations paennes avaient pu, sans rien
-savoir l'une de l'autre, concevoir des ides uniformes sur les dieux
-et sur les hros, ce peuple, dis-je, ne put s'empcher de croire que
+entrepôt du commerce de la Méditerranée et de l'Orient, un peuple si
+vaniteux<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>, avide de superstitions <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> nouvelles, imbu du préjugé
+de son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de ses rois,
+ignorant enfin que les autres nations païennes avaient pu, sans rien
+savoir l'une de l'autre, concevoir des idées uniformes sur les dieux
+et sur les héros, ce peuple, dis-je, ne put s'empêcher de croire que
tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui,
-taient d'origine gyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient
-leur Jupiter et leur Hercule; il dcida que son Jupiter Ammon tait le
+étaient d'origine égyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient
+leur Jupiter et leur Hercule; il décida que son Jupiter Ammon était le
plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de
-l'Hercule gyptien.</p>
+l'Hercule Égyptien.</p>
<p>Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les
-gyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans
-d'antiquit, encore a-t-il t rfut victorieusement par Giacomo
-Cappello dans son <cite>Histoire sacre et gyptienne</cite>. Cette antiquit
-n'est pas mieux prouve par le Pimandre. Ce livre que l'on a vant
-comme contenant la doctrine d'Herms, est l'&oelig;uvre d'une imposture
-vidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le
-platonisme, et Saumaise ne le considre que comme une compilation
+Égyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans
+d'antiquité, encore a-t-il été réfuté victorieusement par Giacomo
+Cappello dans son <cite>Histoire sacrée et égyptienne</cite>. Cette antiquité
+n'est pas mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a vanté
+comme contenant la doctrine d'Hermès, est l'&oelig;uvre d'une imposture
+évidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le
+platonisme, et Saumaise ne le considère que comme une compilation
indigeste.</p>
-<p>L'intelligence humaine, tant infinie de sa nature, exagre les choses
-qu'elle ignore, bien au-del de la ralit. Enfermez un homme endormi
-dans un lieu trs troit, mais parfaitement obscur, l'horreur des
-tnbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le
-trouvera en touchant les murs <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> qui l'environnent. Voil ce qui a
-tromp les gyptiens sur leur antiquit.</p>
-
-<p>Mme erreur chez les Chinois, qui ont ferm leur pays aux trangers,
-comme le firent les gyptiens jusqu' Psammtique, et les Scythes
-jusqu' l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jsuites ont
-vant l'antiquit de Confucius, et ont prtendu avoir lu des livres
-imprims avant Jsus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informs ne
-placent Confucius que cinq cents ans avant notre re, et assurent que
-les Chinois n'ont trouv l'imprimerie que deux sicles avant les
-Europens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des
-livres sacrs de l'gypte, n'offre qu'ignorance et grossiret dans le
-peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se rduit une suite de
-prceptes moraux dont l'observance est impose ces peuples par leur
-lgislation.</p>
-
-<p>Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquit, une
+<p>L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature, exagère les choses
+qu'elle ignore, bien au-delà de la réalité. Enfermez un homme endormi
+dans un lieu très étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des
+ténèbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le
+trouvera en touchant les murs <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> qui l'environnent. Voilà ce qui a
+trompé les Égyptiens sur leur antiquité.</p>
+
+<p>Même erreur chez les Chinois, qui ont fermé leur pays aux étrangers,
+comme le firent les Égyptiens jusqu'à Psammétique, et les Scythes
+jusqu'à l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont
+vanté l'antiquité de Confucius, et ont prétendu avoir lu des livres
+imprimés avant Jésus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informés ne
+placent Confucius que cinq cents ans avant notre ère, et assurent que
+les Chinois n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les
+Européens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des
+livres sacrés de l'Égypte, n'offre qu'ignorance et grossièreté dans le
+peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de
+préceptes moraux dont l'observance est imposée à ces peuples par leur
+législation.</p>
+
+<p>Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquité, une
tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les
-gyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer mme
-avant les Assyriens deux rois puissans, Tanas le scythe, et
-l'gyptien Ssostris. D'abord Tanas part avec une arme innombrable
-pour conqurir l'gypte, ce pays si bien dfendu par la nature contre
-une invasion trangre. Ensuite Ssostris, avec une arme non moins
+Égyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer même
+avant les Assyriens deux rois puissans, Tanaïs le scythe, et
+l'égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une armée innombrable
+pour conquérir l'Égypte, ce pays si bien défendu par la nature contre
+une invasion étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non moins
nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins
-inconnue jusqu' ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span>
-cette dernire poque qui est celle de la plus haute civilisation des
+inconnue jusqu'à ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> à
+cette dernière époque qui est celle de la plus haute civilisation des
Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut
-rpondre Darius qu'en lui envoyant des signes matriels sans pouvoir
-mme crire sa pense en hiroglyphes. Les deux conqurans traversent
-l'Asie avec leurs prodigieuses armes sans la soumettre ni aux Scythes
-ni aux gyptiens. Elle reste si bien indpendante, qu'on y voit
-s'lever ensuite la premire des quatre monarchies les plus clbres,
+répondre à Darius qu'en lui envoyant des signes matériels sans pouvoir
+même écrire sa pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérans traversent
+l'Asie avec leurs prodigieuses armées sans la soumettre ni aux Scythes
+ni aux Égyptiens. Elle reste si bien indépendante, qu'on y voit
+s'élever ensuite la première des quatre monarchies les plus célèbres,
celle des Assyriens.</p>
-<p>La prtention de ces derniers une haute antiquit est plus
-spcieuse. En premier lieu leur pays est situ dans l'intrieur des
-terres, et nous dmontrerons dans ce livre que les peuples habitrent
-d'abord les contres mditerranes et ensuite les rivages. Ajoutez
-qu'on regarde gnralement les Chaldens comme les premiers sages du
-paganisme, en plaant Zoroastre leur tte. De la tribu chaldenne,
+<p>La prétention de ces derniers à une haute antiquité est plus
+spécieuse. En premier lieu leur pays est situé dans l'intérieur des
+terres, et nous démontrerons dans ce livre que les peuples habitèrent
+d'abord les contrées méditerranées et ensuite les rivages. Ajoutez
+qu'on regarde généralement les Chaldéens comme les premiers sages du
+paganisme, en plaçant Zoroastre à leur tête. De la tribu chaldéenne,
se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la
-premire se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldens ont
-t jusqu' prtendre qu'ils avaient conserv des observations
-astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru ces
-observations ant-diluviennes, et a prtendu qu'elles avaient t
+première se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldéens ont
+été jusqu'à prétendre qu'ils avaient conservé des observations
+astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru à ces
+observations anté-diluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été
inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui
-devaient les prserver du dluge ou du l'embrasement du monde. On peut
-placer les deux colonnes dans le <cite>Muse de la crdulit</cite>.</p>
+devaient les préserver du déluge ou du l'embrasement du monde. On peut
+placer les deux colonnes dans le <cite>Musée de la crédulité</cite>.</p>
-<p>Les Hbreux au contraire, trangers aux nations <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> paennes,
+<p>Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> païennes,
comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le
-nombre exact des annes coules depuis la cration; c'est le calcul
-de Philon, approuv par les critiques les plus svres, et dont celui
-d'Eusbe ne s'carte d'ailleurs que de quinze cents ans, diffrence
-bien lgre en comparaison des altrations monstrueuses qu'ont fait
-subir la chronologie les Chaldens, les Scythes, les gyptiens et
-les Chinois. Il faut bien reconnatre que les Hbreux ont t le
-premier peuple, et qu'ils ont conserv sans altration les monumens de
+nombre exact des années écoulées depuis la création; c'est le calcul
+de Philon, approuvé par les critiques les plus sévères, et dont celui
+d'Eusèbe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze cents ans, différence
+bien légère en comparaison des altérations monstrueuses qu'ont fait
+subir à la chronologie les Chaldéens, les Scythes, les Égyptiens et
+les Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont été le
+premier peuple, et qu'ils ont conservé sans altération les monumens de
leur histoire depuis le commencement du monde.</p>
-<p>Aprs les <em>Hbreux</em>, nous plaons les <em>Chaldens</em> et les <em>Scythes</em>,
-puis les <em>Phniciens</em>. Ces derniers doivent prcder les <em>gyptiens</em>,
+<p>Après les <em>Hébreux</em>, nous plaçons les <em>Chaldéens</em> et les <em>Scythes</em>,
+puis les <em>Phéniciens</em>. Ces derniers doivent précéder les <em>Égyptiens</em>,
puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances
-astronomiques qu'ils avaient tires de la Chalde, et qu'ils leur ont
-donn en outre les caractres alphabtiques, comme nous devons le
-dmontrer.</p>
-
-<p class="p2">Si nous ne donnons aux gyptiens que la cinquime place dans cette
-table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquits. Il nous en
-reste deux grands dbris, aussi admirables que leurs pyramides. Je
-parle de deux vrits historiques, dont l'une nous a t conserve par
-Hrodote: 1<sup>o</sup> Ils divisaient tout le temps antrieurement coul en
-trois ges, <em>ge des dieux</em>, <em>ge des hros</em>, <em>ge des hommes</em>; 2<sup>o</sup>
-pendant ces trois ges, trois langues <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> correspondantes se
-parlrent, langue hiroglyphique ou <em>sacre</em>, langue symbolique ou
-<em>hroque</em>, langue <em>vulgaire</em>, celle dans laquelle les hommes
+astronomiques qu'ils avaient tirées de la Chaldée, et qu'ils leur ont
+donné en outre les caractères alphabétiques, comme nous devons le
+démontrer.</p>
+
+<p class="p2">Si nous ne donnons aux Égyptiens que la cinquième place dans cette
+table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquités. Il nous en
+reste deux grands débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je
+parle de deux vérités historiques, dont l'une nous a été conservée par
+Hérodote: 1<sup>o</sup> Ils divisaient tout le temps antérieurement écoulé en
+trois âges, <em>âge des dieux</em>, <em>âge des héros</em>, <em>âge des hommes</em>; 2<sup>o</sup>
+pendant ces trois âges, trois langues <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> correspondantes se
+parlèrent, langue hiéroglyphique ou <em>sacrée</em>, langue symbolique ou
+<em>héroïque</em>, langue <em>vulgaire</em>, celle dans laquelle les hommes
expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De
-mme, Varron dans ce grand ouvrage <cite>Rerum divinarum et humanarum</cite>,
-dont l'injure des temps nous a privs, divisait l'ensemble des sicles
-couls en trois priodes, <em>temps obscur</em>, qui rpond l'ge divin
-des gyptiens, <em>temps fabuleux</em>, qui est leur ge hroque, enfin
-<em>temps historique</em>, l'ge des hommes, dans la nomenclature gyptienne.</p>
+même, Varron dans ce grand ouvrage <cite>Rerum divinarum et humanarum</cite>,
+dont l'injure des temps nous a privés, divisait l'ensemble des siècles
+écoulés en trois périodes, <em>temps obscur</em>, qui répond à l'âge divin
+des Égyptiens, <em>temps fabuleux</em>, qui est leur âge héroïque, enfin
+<em>temps historique</em>, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyptienne.</p>
-<p><em>Des nations civilises ou barbares, il n'en est aucune</em>, selon
+<p><em>Des nations civilisées ou barbares, il n'en est aucune</em>, selon
l'observation de Diodore, <em>qui ne se regarde comme la plus ancienne,
-et qui ne fasse remonter ses annales jusqu' l'origine du monde</em>. Les
-gyptiens nous fourniront encore l'appui de ce principe deux
-traditions de vanit nationale, savoir, que Jupiter Ammon tait le
+et qui ne fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde</em>. Les
+Égyptiens nous fourniront encore à l'appui de ce principe deux
+traditions de vanité nationale, savoir, que Jupiter Ammon était le
plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations
-avaient pris leur nom de l'Hercule gyptien.</p>
+avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien.</p>
-<p class="p2">[An du monde, 1656.] Le <em>dluge universel</em> est notre point de dpart.
+<p class="p2">[An du monde, 1656.] Le <em>déluge universel</em> est notre point de départ.
La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem,
chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez
les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de
-ces deux fils de No durent se disperser dans la vaste fort qui
+ces deux fils de Noé durent se disperser dans la vaste forêt qui
couvrait la terre. Ainsi errans <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> et solitaires, ils perdirent
-bientt les m&oelig;urs humaines, l'usage de la parole, devinrent
+bientôt les m&oelig;urs humaines, l'usage de la parole, devinrent
semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque
-des hommes ant-diluviens. Mais lorsque la terre dessche put de
-nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les gans pouvants
-rapportrent ce terrible phnomne un Dieu irrit. Telle est
-l'origine de tant de Jupiter, qui furent adors des nations paennes.
-De l la divination applique aux phnomnes du tonnerre, au vol de
+des hommes anté-diluviens. Mais lorsque la terre desséchée put de
+nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les géans épouvantés
+rapportèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle est
+l'origine de tant de Jupiter, qui furent adorés des nations païennes.
+De là la divination appliquée aux phénomènes du tonnerre, au vol de
l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent
-une divination moins grossire; ils observrent le mouvement des
-plantes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut
-Zoroastre (selon Bochart, <em>le contemplateur des astres</em>.)&mdash;Ce systme
-ruine ncessairement celui des tymologistes qui cherchent dans
+une divination moins grossière; ils observèrent le mouvement des
+planètes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut
+Zoroastre (selon Bochart, <em>le contemplateur des astres</em>.)&mdash;Ce système
+ruine nécessairement celui des étymologistes qui cherchent dans
l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les
-nations sorties de Cham et de Japhet se crrent leurs langues dans
-les contres mditerranes o elles s'taient fixes d'abord; puis
-descendant vers les rivages, elles commencrent commercer avec les
-Phniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de
-la Mditerrane et de l'Ocan.</p>
-
-<p>[Ans du monde, 2000-2500.] Ds que les gans, quittant leur vie
-vagabonde, se mettent cultiver les champs, nous voyons commencer
-l'<em>ge d'or</em> ou <em>ge divin</em> des Grecs, et quelques sicles aprs celui
-du Latium, l'<em>ge de Saturne</em>, dans lequel les dieux vivaient sur la
+nations sorties de Cham et de Japhet se créèrent leurs langues dans
+les contrées méditerranées où elles s'étaient fixées d'abord; puis
+descendant vers les rivages, elles commencèrent à commercer avec les
+Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de
+la Méditerranée et de l'Océan.</p>
+
+<p>[Ans du monde, 2000-2500.] Dès que les géans, quittant leur vie
+vagabonde, se mettent à cultiver les champs, nous voyons commencer
+l'<em>âge d'or</em> ou <em>âge divin</em> des Grecs, et quelques siècles après celui
+du Latium, l'<em>âge de Saturne</em>, dans lequel les dieux vivaient sur la
terre avec les hommes.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> Dans cet ge divin parat d'abord le premier Herms. <em>Les
-gyptiens</em>, dit Jamblique, <em>rapportaient cet Herms toutes les
-inventions ncessaires ou utiles la vie sociale</em>. C'est qu'Herms ne
-fut point un sage, un philosophe divinis aprs sa mort, mais le
-caractre idal des premiers hommes de l'gypte, qui sans autre
-sagesse que celle de l'instinct naturel, y formrent d'abord des
-familles, puis des tribus, et fondrent enfin une grande nation.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>
-D'aprs la division des trois ges que reconnaissaient les gyptiens,
-<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> Herms devait tre un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce
-qu'on appelait l'<em>ge des dieux</em> dans cette nomenclature.<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a></p>
-
-<p>[An du monde, 3223-3223.] L'<em>ge hroque</em> qui suit celui des dieux,
-est caractris par Hercule, Orphe et le second Herms. L'Occident a
-ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui prsentent le mme caractre.
-Autant de types idaux des fondateurs des socits, et des potes
-thologiens. Si l'on s'obstine ne voir que des hommes dans ces tres
-allgoriques, que de difficults se prsentent!<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a></p>
-
-<p>[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont port plus loin le
-scepticisme: ils ont pens que la <em>guerre de Troie</em> n'avait <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span>
-jamais eu lieu, du moins telle qu'Homre la raconte; et ils ont
-renvoy la <cite>Bibliothque de l'Imposture</cite> les Dictys de Crte, et les
-Dars de Phrygie, qui en ont crit l'histoire en prose, comme s'ils
-eussent t contemporains.</p>
-
-<p class="p2">[Vers 2950.] Dans le sicle qui suit immdiatement la guerre de Troie,
-et la suite des courses errantes d'ne et d'Antenor, de Diomde et
-d'Ulysse, nous plaons <em>la fondation des colonies grecques de l'Italie
-et de la Sicile</em>. C'est trois sicles avant l'poque adopte par les
-chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en tonner, eux qui varient
-de quatre cent soixante ans sur le temps o vcut Homre, l'auteur
-<span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> le plus voisin de ces vnemens. La fondation de ces colonies
-est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous cartons de la
+<p><span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès. <em>Les
+Égyptiens</em>, dit Jamblique, <em>rapportaient à cet Hermès toutes les
+inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale</em>. C'est qu'Hermès ne
+fut point un sage, un philosophe divinisé après sa mort, mais le
+caractère idéal des premiers hommes de l'Égypte, qui sans autre
+sagesse que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des
+familles, puis des tribus, et fondèrent enfin une grande nation.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>
+D'après la division des trois âges que reconnaissaient les Égyptiens,
+<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> Hermès devait être un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce
+qu'on appelait l'<em>âge des dieux</em> dans cette nomenclature.<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a></p>
+
+<p>[An du monde, 3223-3223.] L'<em>âge héroïque</em> qui suit celui des dieux,
+est caractérisé par Hercule, Orphée et le second Hermès. L'Occident a
+ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui présentent le même caractère.
+Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, et des poètes
+théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir que des hommes dans ces êtres
+allégoriques, que de difficultés se présentent!<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a></p>
+
+<p>[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont porté plus loin le
+scepticisme: ils ont pensé que la <em>guerre de Troie</em> n'avait <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span>
+jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère la raconte; et ils ont
+renvoyé à la <cite>Bibliothèque de l'Imposture</cite> les Dictys de Crète, et les
+Darès de Phrygie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils
+eussent été contemporains.</p>
+
+<p class="p2">[Vers 2950.] Dans le siècle qui suit immédiatement la guerre de Troie,
+et à la suite des courses errantes d'Énée et d'Antenor, de Diomède et
+d'Ulysse, nous plaçons <em>la fondation des colonies grecques de l'Italie
+et de la Sicile</em>. C'est trois siècles avant l'époque adoptée par les
+chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en étonner, eux qui varient
+de quatre cent soixante ans sur le temps où vécut Homère, l'auteur
+<span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> le plus voisin de ces évènemens. La fondation de ces colonies
+est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous écartons de la
chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison
puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas
-eu assez de temps pour s'lever au point de richesse et de splendeur
-o elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois,
-Syracuse n'avait rien envier la magnificence et la politesse
-d'Athnes. Long-temps aprs, Crotone presque dserte fait piti
+eu assez de temps pour s'élever au point de richesse et de splendeur
+où elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois,
+Syracuse n'avait rien à envier à la magnificence et à la politesse
+d'Athènes. Long-temps après, Crotone presque déserte fait pitié à
Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens
habitans.</p>
-<p class="p2">[An du monde, 3223.] Le <em>temps certain</em>, l'<em>ge des hommes</em> commence
-l'poque o les <em>jeux olympiques</em> fonds par Hercule, furent rtablis
-par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les annes par les
-rcoltes; depuis le second, on les compta par les rvolutions du
+<p class="p2">[An du monde, 3223.] Le <em>temps certain</em>, l'<em>âge des hommes</em> commence à
+l'époque où les <em>jeux olympiques</em> fondés par Hercule, furent rétablis
+par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les années par les
+récoltes; depuis le second, on les compta par les révolutions du
soleil.</p>
-<p>La premire <em>Olympiade</em> concide presque avec la <em>fondation de Rome</em>
+<p>La première <em>Olympiade</em> coïncide presque avec la <em>fondation de Rome</em>
(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu
-d'importance. Toutes ces ides magnifiques que l'on s'est faites
+d'importance. Toutes ces idées magnifiques que l'on s'est faites
jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres
-capitales des peuples clbres, disparaissent, comme le brouillard aux
-rayons du soleil, devant ce passage prcieux de Varron rapport par
-Saint-Augustin dans la Cit de Dieu: <em>pendant deux sicles et demi
-qu'elle obit ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans
-tendre son empire plus de vingt milles</em>.</p>
+capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le brouillard aux
+rayons du soleil, devant ce passage précieux de Varron rapporté par
+Saint-Augustin dans la Cité de Dieu: <em>pendant deux siècles et demi
+qu'elle obéit à ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans
+étendre son empire à plus de vingt milles</em>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> [An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaons <em>Homre</em> aprs
+<p><span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> [An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaçons <em>Homère</em> après
la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal
-flambeau, nous a laisss dans l'incertitude sur son sicle et sur sa
-patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous cartons de l'opinion
-reue sur ces deux points, et sur le fait mme de son existence.&mdash;Nous
-lverons les mmes doutes sur celle d'<em>sope</em> que nous considrons
-non comme un individu, mais comme un type idal, et dont nous plaons
-l'poque entre celle d'Homre et celle des sept sages de la Grce.</p>
+flambeau, nous a laissés dans l'incertitude sur son siècle et sur sa
+patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion
+reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son existence.&mdash;Nous
+élèverons les mêmes doutes sur celle d'<em>Ésope</em> que nous considérons
+non comme un individu, mais comme un type idéal, et dont nous plaçons
+l'époque entre celle d'Homère et celle des sept sages de la Grèce.</p>
<p>[3468; 225.] <em>Pythagore</em> qui vient ensuite, est, selon Tite-Live,
contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la
-science des choses divines Numa qui vivait prs de deux sicles
-auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce rgne de Servius
-Tullius, o l'intrieur de l'Italie tait encore barbare, il et t
-impossible que le nom mme de Pythagore pntrt de Crotone Rome
-travers tant de peuples diffrens de langues et de m&oelig;urs. Ce
-dernier passage doit nous faire entendre combien devaient tre faciles
+science des choses divines à Numa qui vivait près de deux siècles
+auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius
+Tullius, où l'intérieur de l'Italie était encore barbare, il eût été
+impossible que le nom même de Pythagore pénétrât de Crotone à Rome à
+travers tant de peuples différens de langues et de m&oelig;urs. Ce
+dernier passage doit nous faire entendre combien devaient être faciles
ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en
-Thrace les disciples d'Orphe, en Perse les mages, les Chaldens
+Thrace les disciples d'Orphée, en Perse les mages, les Chaldéens à
Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les
-prtres de l'gypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les
+prêtres de l'Égypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les
Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de
toute la <em>sagesse barbare</em>.<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a></p>
<p><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> [An du monde, 3468; de Rome 225.] <em>Servius Tullius</em>, institue
-le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la <em>libert
-dmocratique</em>, et qui ne fut dans le principe que celui de la <em>libert
+le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la <em>liberté
+démocratique</em>, et qui ne fut dans le principe que celui de la <em>liberté
aristocratique</em>.</p>
-<p>[3500.] C'est l'poque o les Grecs trouvrent leur criture vulgaire
-(<em>Voyez</em> plus bas.) Nous y plaons <em>Hsiode</em>, <em>Hrodote</em> et
-<em>Hippocrate</em>.&mdash;Les chronologistes dclarent sans hsiter qu'Hsiode
-vivait trente <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> ans avant Homre, quoiqu'ils diffrent de quatre
-sicles et demi sur le temps o il faut placer l'auteur de l'Iliade.
+<p>[3500.] C'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur écriture vulgaire
+(<em>Voyez</em> plus bas.) Nous y plaçons <em>Hésiode</em>, <em>Hérodote</em> et
+<em>Hippocrate</em>.&mdash;Les chronologistes déclarent sans hésiter qu'Hésiode
+vivait trente <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> ans avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre
+siècles et demi sur le temps où il faut placer l'auteur de l'Iliade.
Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis
-qu'Homre prcda de beaucoup Hsiode. Quant aux trpieds consacrs
-par ce dernier en mmoire de sa victoire sur Homre, ce sont des
-monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de mdailles,
-qui vivent de la simplicit des curieux.&mdash;Si nous considrons, d'un
-ct, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre,
-il est l'auteur incontestable d'ouvrages crits en prose et en
-caractres vulgaires, nous rapporterons son existence au temps
-d'Hrodote qui crivit de mme en prose et dont l'histoire est pleine
+qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode. Quant aux trépieds consacrés
+par ce dernier en mémoire de sa victoire sur Homère, ce sont des
+monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de médailles,
+qui vivent de la simplicité des curieux.&mdash;Si nous considérons, d'un
+côté, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre,
+il est l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en
+caractères vulgaires, nous rapporterons son existence au temps
+d'Hérodote qui écrivit de même en prose et dont l'histoire est pleine
de fables.</p>
-<p class="p2">[An du monde, 3530.] <em>Thucydide</em> vcut l'poque la mieux connue de
-l'histoire grecque, celle de la guerre du Ploponse; et c'est afin de
-n'crire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour
-sujet. Il tait fort jeune, pendant la vieillesse d'Hrodote qui et
-pu tre son pre; or, il dit que, <em>jusqu'au temps de son pre, les
-Grecs ne surent rien de leurs propres antiquits</em>. Que devaient-ils
+<p class="p2">[An du monde, 3530.] <em>Thucydide</em> vécut à l'époque la mieux connue de
+l'histoire grecque, celle de la guerre du Péloponèse; et c'est afin de
+n'écrire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour
+sujet. Il était fort jeune, pendant la vieillesse d'Hérodote qui eût
+pu être son père; or, il dit que, <em>jusqu'au temps de son père, les
+Grecs ne surent rien de leurs propres antiquités</em>. Que devaient-ils
donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait
-connatre?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout
-occup de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel
-aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitt philosophes? Dira-t-on
-<span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> que les Romains ont reu de Dieu un privilge particulier?</p>
-
-<p>[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'poque de Thucydide est celle o
-Socrate fondait la morale, o Platon cultivait avec tant de gloire la
-mtaphysique; c'est pour Athnes l'ge de la civilisation la plus
-rafine. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athnes
-Rome ces lois des <em>douze tables</em> si grossires et si barbares. <em>Voy.</em>
-plus loin la rfutation de ce prjug.</p>
-
-<p>Les Grecs avaient commenc sous le rgne de Psammtique mieux
-connatre l'gypte; partir de cette poque, les rcits d'Hrodote
-sur cette contre prennent un caractre de certitude [3553]. Ce fut de
-<em>Xnophon</em> qu'ils reurent les premires connaissances exactes qu'ils
-aient eues de la Perse; la <em>ncessit</em> de la guerre fit pour la Perse
-ce qu'avait fait pour l'gypte l'<em>utilit</em> du commerce. Encore
-Aristote nous assure-t-il qu'avant la <em>conqute d'Alexandre</em>, l'on
-avait dbit bien des fables sur les m&oelig;urs et l'histoire des
-Perses.&mdash;[3660] C'est ainsi que la Grce commena avoir quelques
-notions certaines sur les peuples trangers.</p>
-
-<p>Deux lois changent cette poque la constitution de Rome.</p>
+connaître?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout
+occupé de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel
+aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philosophes? Dira-t-on
+<span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> que les Romains ont reçu de Dieu un privilège particulier?</p>
+
+<p>[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'époque de Thucydide est celle où
+Socrate fondait la morale, où Platon cultivait avec tant de gloire la
+métaphysique; c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus
+rafinée. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athènes à
+Rome ces lois des <em>douze tables</em> si grossières et si barbares. <em>Voy.</em>
+plus loin la réfutation de ce préjugé.</p>
+
+<p>Les Grecs avaient commencé sous le règne de Psammétique à mieux
+connaître l'Égypte; à partir de cette époque, les récits d'Hérodote
+sur cette contrée prennent un caractère de certitude [3553]. Ce fut de
+<em>Xénophon</em> qu'ils reçurent les premières connaissances exactes qu'ils
+aient eues de la Perse; la <em>nécessité</em> de la guerre fit pour la Perse
+ce qu'avait fait pour l'Égypte l'<em>utilité</em> du commerce. Encore
+Aristote nous assure-t-il qu'avant la <em>conquête d'Alexandre</em>, l'on
+avait débité bien des fables sur les m&oelig;urs et l'histoire des
+Perses.&mdash;[3660] C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques
+notions certaines sur les peuples étrangers.</p>
+
+<p>Deux lois changent à cette époque la constitution de Rome.</p>
<p>[3658; 416.] La loi <em>Publilia</em> est le passage visible de
-l'aristocratie la dmocratie. On n'a point assez remarqu cette loi,
+l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez remarqué cette loi,
faute d'en savoir comprendre le langage.</p>
<p>[3661; 419.] La loi <em>Petilia</em>, <em>de nexu</em>, n'est pas moins digne
d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la
-personne des Plbiens dont ils taient <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> cranciers. Mais le
-snat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la
-rpublique, et le maintint jusqu' la fin par la force des armes.</p>
-
-<p>[An du monde 3708; 489.] <em>Guerre de Tarente</em>, o les Latins et les
-Grecs commencent prendre connaissance les uns des autres. Lorsque
-les Tarentins maltraitrent les vaisseaux des Romains, et ensuite
-leurs ambassadeurs, ils allgurent pour excuse, selon Florus, qu'<em>ils
-ne savaient qui taient les Romains, ni d'o ils venaient</em>. Tant les
-premiers peuples se connaissaient peu, une distance si rapproche,
-et lors mme qu'aucune mer ne les sparait!</p>
-
-<p>[3849; 552.] <em>Seconde guerre punique.</em> C'est en commenant le rcit de
-cette guerre que Tite-Live dclare qu'<em>il va crire dsormais
+personne des Plébéiens dont ils étaient <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> créanciers. Mais le
+sénat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la
+république, et le maintint jusqu'à la fin par la force des armes.</p>
+
+<p>[An du monde 3708; 489.] <em>Guerre de Tarente</em>, où les Latins et les
+Grecs commencent à prendre connaissance les uns des autres. Lorsque
+les Tarentins maltraitèrent les vaisseaux des Romains, et ensuite
+leurs ambassadeurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'<em>ils
+ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient</em>. Tant les
+premiers peuples se connaissaient peu, à une distance si rapprochée,
+et lors même qu'aucune mer ne les séparait!</p>
+
+<p>[3849; 552.] <em>Seconde guerre punique.</em> C'est en commençant le récit de
+cette guerre que Tite-Live déclare qu'<em>il va écrire désormais
l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est
-la plus mmorable de toutes celles que firent les Romains</em>. Nanmoins
+la plus mémorable de toutes celles que firent les Romains</em>. Néanmoins
il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord
il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta
l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il
-excuta son passage, ni quelles taient alors ses forces; il trouve
-sur ce dernier article la plus grande diversit d'opinions dans les
+exécuta son passage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve
+sur ce dernier article la plus grande diversité d'opinions dans les
anciennes annales.</p>
-<p class="p2">D'aprs toutes les observations que nous avons faites sur cette table,
-on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquit paenne
-jusqu'au temps o nous nous arrtons, n'est qu'incertitude et
-obscurit. <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> Aussi nous ne craignons pas d'y pntrer comme dans
-un champ sans matre, qui appartient au premier occupant (<em>res
-nullius, qu occupanti conceduntur</em>.) Nous ne craindrons point d'aller
-contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matires nous ne
-nous conformerons pas, ou que mme nous serons contraires, aux
+<p class="p2">D'après toutes les observations que nous avons faites sur cette table,
+on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquité païenne
+jusqu'au temps où nous nous arrêtons, n'est qu'incertitude et
+obscurité. <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> Aussi nous ne craignons pas d'y pénétrer comme dans
+un champ sans maître, qui appartient au premier occupant (<em>res
+nullius, quæ occupanti conceduntur</em>.) Nous ne craindrons point d'aller
+contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matières nous ne
+nous conformerons pas, ou que même nous serons contraires, aux
opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les <em>origines de la
-civilisation</em>, et que par l nous les ramnerons des <em>principes
-scientifiques</em>. Grce ces principes, <em>les faits de l'histoire
+civilisation</em>, et que par là nous les ramènerons à des <em>principes
+scientifiques</em>. Grâce à ces principes, <em>les faits de l'histoire
certaine</em> retrouveront leurs <em>origines primitives</em>, faute desquelles
ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni <em>fondement</em> commun, ni
-<em>continuit</em>, ni <em>cohrence</em>.</p>
+<em>continuité</em>, ni <em>cohérence</em>.</p>
<a id="liv1chap2" name="liv1chap2"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> CHAPITRE II.<br>
<span class="smaller">AXIOMES.</span></h3>
<a id="axiomes" name="axiomes"></a>
-<p>Maintenant pour donner une forme aux <em>matriaux</em> que nous venons de
-prparer dans la table chronologique, nous proposons les <em>axiomes</em>
+<p>Maintenant pour donner une forme aux <em>matériaux</em> que nous venons de
+préparer dans la table chronologique, nous proposons les <em>axiomes</em>
philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre
-de <em>postulats</em> raisonnables, et de <em>dfinitions</em> o nous avons cherch
-la clart. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de mme
-ces ides gnrales, rpandues dans la <em>science nouvelle</em>, l'animeront
-de leur esprit dans toutes ses dductions sur la <em>nature commune des
+de <em>postulats</em> raisonnables, et de <em>définitions</em> où nous avons cherché
+la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de même
+ces idées générales, répandues dans la <em>science nouvelle</em>, l'animeront
+de leur esprit dans toutes ses déductions sur la <em>nature commune des
nations</em>.</p>
-<h4>1-22. AXIOMES GNRAUX.</h4>
+<h4>1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX.</h4>
-<p class="title">1-4. <em>Rfutation des opinions que l'on s'est formes jusqu'ici des
+<p class="title">1-4. <em>Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici des
commencemens de la civilisation.</em></p>
<a id="ax1" name="ax1"></a>
<p>1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme,
-lorsqu'il se trouve arrt par l'ignorance, il se prend lui-mme pour
-rgle de tout.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> De l deux choses ordinaires: <em>La renomme croit dans sa
-marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de prs</em> (<em>fama crescit
-eundo; minuit prsentia famam</em>.) La marche a t longue depuis le
-commencement du monde, et la renomme n'a cess de produire les
-opinions magnifiques que l'on a conues jusqu' nous de ces antiquits
-que leur extrme loigneraient drobe notre connaissance. Ce
-caractre de l'esprit humain a t observ par Tacite (Agricola):
-<em>omne ignotum pro magnifico est</em>; l'inconnu ne manque pas d'tre
+lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, il se prend lui-même pour
+règle de tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> De là deux choses ordinaires: <em>La renommée croit dans sa
+marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de près</em> (<em>fama crescit
+eundo; minuit præsentia famam</em>.) La marche a été longue depuis le
+commencement du monde, et la renommée n'a cessé de produire les
+opinions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de ces antiquités
+que leur extrême éloigneraient dérobe à notre connaissance. Ce
+caractère de l'esprit humain a été observé par Tacite (Agricola):
+<em>omne ignotum pro magnifico est</em>; l'inconnu ne manque pas d'être
admirable.</p>
<a id="ax2" name="ax2"></a>
-<p class="p2">2. Autre caractre de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune
-ide des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses
-connues et prsentes.</p>
-
-<p>C'est l la source inpuisable des erreurs o sont tombs toutes les
-nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'<em>humanit</em>;
-les premires s'tant mises observer, les seconds raisonner sur ce
-sujet dans des sicles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas
-manqu de juger d'aprs leur temps, des premiers ges de l'humanit,
-qui naturellement ne devaient tre que grossiret, faiblesse,
-obscurit.</p>
+<p class="p2">2. Autre caractère de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune
+idée des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses
+connues et présentes.</p>
+
+<p>C'est là la source inépuisable des erreurs où sont tombés toutes les
+nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'<em>humanité</em>;
+les premières s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur ce
+sujet dans des siècles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas
+manqué de juger d'après leur temps, des premiers âges de l'humanité,
+qui naturellement ne devaient être que grossièreté, faiblesse,
+obscurité.</p>
<a id="ax3" name="ax3"></a>
-<p class="p2">3. <em>Chaque nation grecque ou barbare, a follement prtendu avoir
-trouv la premire, les commodits de la vie humaine, et conserv les
-traditions de son histoire depuis l'origine du monde.</em> Ce mot prcieux
+<p class="p2">3. <em>Chaque nation grecque ou barbare, a follement prétendu avoir
+trouvé la première, les commodités de la vie humaine, et conservé les
+traditions de son histoire depuis l'origine du monde.</em> Ce mot précieux
est de Diodore de Sicile.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> Par l sont cartes -la-fois les vaines prtentions des
-Chaldens, des Scythes, des gyptiens et des Chinois, qui se vantent
-tous d'avoir fond la civilisation antique. Au contraire, Josephe met
-les Hbreux l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime
-qu'<em>ils sont rests cachs tous les peuples paens</em>. Et en mme
-temps l'histoire sainte nous reprsente le monde comme jeune, eu gard
- la vieillesse que lui supposaient les Chaldens, les Scythes, les
-gyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve
-bien forte en faveur de la vrit de l'histoire sainte.</p>
-
-<p> la vanit des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce
+<p><span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> Par là sont écartées à-la-fois les vaines prétentions des
+Chaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des Chinois, qui se vantent
+tous d'avoir fondé la civilisation antique. Au contraire, Josephe met
+les Hébreux à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime
+qu'<em>ils sont restés cachés à tous les peuples païens</em>. Et en même
+temps l'histoire sainte nous représente le monde comme jeune, eu égard
+à la vieillesse que lui supposaient les Chaldéens, les Scythes, les
+Égyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve
+bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte.</p>
+
+<p>À la vanité des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce
qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore
-dtruit tout ce qu'ils ont pens de cette sagesse antique qu'il
-faudrait dsesprer d'galer; prouve l'imposture des oracles de
-Zoroastre le Chalden, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas
-parvenus, du Pimandre de Mercure trismgiste, des vers d'Orphe, des
-<em>vers dors</em> de Pythagore (dj condamns par les plus habiles
-critiques); enfin dcouvre -la-fois l'absurdit de tous les sens
-mystiques donns par l'rudition aux hiroglyphes gyptiens, et celle
-des allgories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les
+détruit tout ce qu'ils ont pensé de cette sagesse antique qu'il
+faudrait désespérer d'égaler; prouve l'imposture des oracles de
+Zoroastre le Chaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas
+parvenus, du Pimandre de Mercure trismégiste, des vers d'Orphée, des
+<em>vers dorés</em> de Pythagore (déjà condamnés par les plus habiles
+critiques); enfin découvre à-la-fois l'absurdité de tous les sens
+mystiques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens, et celle
+des allégories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les
fables grecques.</p>
<p class="title"><span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> 5-15. <em>Fondemens du vrai.</em><br>
-(Mditer le monde social dans son idal ternel.)</p>
+(Méditer le monde social dans son idéal éternel.)</p>
<a id="ax5" name="ax5"></a>
-<p>5. Pour tre utile au genre humain, la philosophie doit relever et
-diriger l'homme dchu et toujours dbile; elle ne doit ni l'arracher
-sa propre nature, ni l'abandonner sa corruption.</p>
-
-<p>Ainsi sont exclus de l'cole de la nouvelle science les Stociens qui
-veulent la mort des sens, et les picuriens qui font des sens la rgle
-de l'homme; ceux-l s'enchanant au destin, ceux-ci s'abandonnant au
-hasard et faisant mourir l'me avec le corps; les uns et les autres
+<p>5. Pour être utile au genre humain, la philosophie doit relever et
+diriger l'homme déchu et toujours débile; elle ne doit ni l'arracher à
+sa propre nature, ni l'abandonner à sa corruption.</p>
+
+<p>Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science les Stoïciens qui
+veulent la mort des sens, et les Épicuriens qui font des sens la règle
+de l'homme; ceux-là s'enchaînant au destin, ceux-ci s'abandonnant au
+hasard et faisant mourir l'âme avec le corps; les uns et les autres
niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient
s'appeler philosophies <em>solitaires</em>. Au contraire nous admettons dans
-notre cole les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens,
-parce qu'ils sont d'accord avec tous les lgislateurs sur trois points
-capitaux: existence d'une Providence divine, ncessit de modrer les
-passions humaines et d'en faire des vertus <em>humaines</em>, immortalit de
-l'me. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle
+notre école les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens,
+parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur trois points
+capitaux: existence d'une Providence divine, nécessité de modérer les
+passions humaines et d'en faire des vertus <em>humaines</em>, immortalité de
+l'âme. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle
science.<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a></p>
<a id="ax6" name="ax6"></a>
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> 6. La philosophie considre l'homme tel qu'il doit tre; ainsi elle ne
-peut tre utile qu' un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre
-dans la rpublique de Platon, et non ramper dans <em>la fange du peuple
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> 6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit être; ainsi elle ne
+peut être utile qu'à un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre
+dans la république de Platon, et non ramper dans <em>la fange du peuple
de Romulus</em>.<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a></p>
<a id="ax7" name="ax7"></a>
-<p class="p2">7. La lgislation considre l'homme tel qu'il est, et veut en tirer
-parti pour le bien de la socit humaine. Ainsi de trois vices,
-l'orgueil froce, l'avarice, l'ambition, qui garent tout le genre
-humain, elle tire le mtier de la guerre, le commerce, la politique
+<p class="p2">7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et veut en tirer
+parti pour le bien de la société humaine. Ainsi de trois vices,
+l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre
+humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique
(<em>la corte</em>), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la
-sagesse de l'homme d'tat. Trois vices capables de dtruire la race
-humaine produisent la flicit publique.</p>
+sagesse de l'homme d'état. Trois vices capables de détruire la race
+humaine produisent la félicité publique.</p>
<p>Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence
-lgislatrice du monde: grce elle, les passions des hommes livrs
-tout entiers l'intrt priv, qui les ferait vivre en btes froces
-dans les solitudes, ces passions mmes ont form la hirarchie civile,
-qui maintient la socit humaine.</p>
+législatrice du monde: grâce à elle, les passions des hommes livrés
+tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces
+dans les solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie civile,
+qui maintient la société humaine.</p>
<a id="ax8" name="ax8"></a>
-<p class="p2">8. Les choses, hors de leur tat naturel, ne peuvent y rester, ni s'y
+<p class="p2">8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester, ni s'y
maintenir.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Si, depuis les temps les plus reculs dont nous parle
-l'histoire du monde, le genre humain a vcu, et vit tolrablement en
-socit, cet axiome termine la grande dispute leve sur la question
+<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle
+l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit tolérablement en
+société, cet axiome termine la grande dispute élevée sur la question
de savoir <em>si la nature humaine est sociable</em>, en d'autres termes
<em>s'il y a un droit naturel</em>; dispute que soutiennent encore les
-meilleurs philosophes et les thologiens contre picure et Carnade,
-et qui n'a point t ferme par Grotius lui-mme.</p>
+meilleurs philosophes et les théologiens contre Épicure et Carnéade,
+et qui n'a point été fermée par Grotius lui-même.</p>
-<p>Cet axiome, rapproch du septime et de son corollaire, prouve que
+<p>Cet axiome, rapproché du septième et de son corollaire, prouve que
l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions
-en vertus, mais qu'il est aid naturellement par la Providence de
-Dieu, et d'une manire surnaturelle par la Grce.</p>
+en vertus, mais qu'il est aidé naturellement par la Providence de
+Dieu, et d'une manière surnaturelle par la Grâce.</p>
<a id="ax9" name="ax9"></a>
-<p class="p2">9. Faute de savoir le <em>vrai</em>, les hommes tchent d'arriver au
-<em>certain</em>, afin que si l'<em>intelligence</em> ne peut tre satisfaite par la
-<em>science</em>, la <em>volont</em> du moins se repose sur la <em>conscience</em>.</p>
+<p class="p2">9. Faute de savoir le <em>vrai</em>, les hommes tâchent d'arriver au
+<em>certain</em>, afin que si l'<em>intelligence</em> ne peut être satisfaite par la
+<em>science</em>, la <em>volonté</em> du moins se repose sur la <em>conscience</em>.</p>
<a id="ax10" name="ax10"></a>
-<p class="p2">10. La <em>philosophie</em> contemple la <em>raison</em>, d'o vient la <em>science du
-vrai</em>; la <em>philologie</em> tudie les actes de la libert humaine, elle en
-suit l'<em>autorit</em>; et c'est de l que vient la conscience du
+<p class="p2">10. La <em>philosophie</em> contemple la <em>raison</em>, d'où vient la <em>science du
+vrai</em>; la <em>philologie</em> étudie les actes de la liberté humaine, elle en
+suit l'<em>autorité</em>; et c'est de là que vient la conscience du
<em>certain</em>.&mdash;Ainsi nous comprenons sous le nom de <em>philologues</em> tous
les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la
-connaissance des <em>langues</em> et des <em>faits</em> (tant des faits <em>intrieurs</em>
+connaissance des <em>langues</em> et des <em>faits</em> (tant des faits <em>intérieurs</em>
de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits
-<em>extrieurs</em>, <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> comme guerres, traits de paix et d'alliance,
+<em>extérieurs</em>, <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> comme guerres, traités de paix et d'alliance,
commerce, voyages.)</p>
-<p>Le mme axiome nous montre que les <em>philosophes</em> sont rests moiti
-chemin en ngligeant de donner leurs <em>raisonnemens</em> une <em>certitude</em>
-tire de l'<em>autorit</em> des <em>philologues</em>; que les <em>philologues</em> sont
-tombs dans la mme faute, puisqu'ils ont nglig de donner aux faits
-le caractre de <em>vrit</em> qu'ils auraient tir des <em>raisonnemens
-philosophiques</em>. Si les philosophes et les philologues eussent vit
-ce double cueil, ils eussent t plus utiles la socit, et ils
-nous auraient prvenus dans la recherche de cette nouvelle science.</p>
+<p>Le même axiome nous montre que les <em>philosophes</em> sont restés à moitié
+chemin en négligeant de donner à leurs <em>raisonnemens</em> une <em>certitude</em>
+tirée de l'<em>autorité</em> des <em>philologues</em>; que les <em>philologues</em> sont
+tombés dans la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux faits
+le caractère de <em>vérité</em> qu'ils auraient tiré des <em>raisonnemens
+philosophiques</em>. Si les philosophes et les philologues eussent évité
+ce double écueil, ils eussent été plus utiles à la société, et ils
+nous auraient prévenus dans la recherche de cette nouvelle science.</p>
<a id="ax11" name="ax11"></a>
-<p class="p2">11. L'tude des actes de la <em>libert humaine</em>, si incertaine de sa
-nature, tire sa certitude et sa dtermination du <em>sens commun</em>
-appliqu par les hommes aux <em>ncessits</em> ou <em>utilits</em> humaines,
+<p class="p2">11. L'étude des actes de la <em>liberté humaine</em>, si incertaine de sa
+nature, tire sa certitude et sa détermination du <em>sens commun</em>
+appliqué par les hommes aux <em>nécessités</em> ou <em>utilités</em> humaines,
<em>double source du droit naturel des gens</em>.<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a></p>
<a id="ax12" name="ax12"></a>
-<p class="p2">12. Le <em>sens commun</em> est un <em>jugement</em> sans <em>rflexion</em>, partag par
+<p class="p2">12. Le <em>sens commun</em> est un <em>jugement</em> sans <em>réflexion</em>, partagé par
tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout
le genre humain.</p>
-<p>Cet axiome (avec la dfinition suivante) nous ouvrira <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> une
-critique nouvelle relative aux <em>auteurs des peuples</em>, qui ont d
-prcder de plus de mille ans les <em>auteurs de livres</em>, dont la
-critique s'est occupe jusqu'ici exclusivement.</p>
+<p>Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> une
+critique nouvelle relative aux <em>auteurs des peuples</em>, qui ont dû
+précéder de plus de mille ans les <em>auteurs de livres</em>, dont la
+critique s'est occupée jusqu'ici exclusivement.</p>
<a id="ax13" name="ax13"></a>
-<p class="p2">13. Des ides uniformes nes chez des peuples inconnus les uns aux
-autres, doivent avoir un motif commun de vrit.</p>
+<p class="p2">13. Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus les uns aux
+autres, doivent avoir un motif commun de vérité.</p>
-<p>Grand principe, d'aprs lequel le sens commun du genre humain est le
-<em>criterium</em> indiqu par la Providence aux nations pour dterminer la
-certitude dans le droit naturel des gens. On arrive cette certitude
-en connaissant l'unit, l'essence de ce droit auquel toutes les
+<p>Grand principe, d'après lequel le sens commun du genre humain est le
+<em>criterium</em> indiqué par la Providence aux nations pour déterminer la
+certitude dans le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude
+en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel toutes les
nations se conforment avec diverses modifications (<em>Voy.</em> le
-<a href="#ax22">vingt-deuxime axiome</a>.)</p>
+<a href="#ax22">vingt-deuxième axiome</a>.)</p>
-<p>Le mme axiome renferme toutes les ides qu'on s'est formes jusqu'ici
+<p>Le même axiome renferme toutes les idées qu'on s'est formées jusqu'ici
du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait
-sorti d'une nation pour tre transmis aux autres. Cette erreur est
-devenue scandaleuse par la vanit des gyptiens et des Grecs, qui,
-les en croire, ont rpandu la civilisation dans le monde.</p>
+sorti d'une nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est
+devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et des Grecs, qui, à
+les en croire, ont répandu la civilisation dans le monde.</p>
-<p>C'tait une consquence naturelle qu'on ft venir de Grce Rome la
-loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait t communiqu aux
-autres peuples par une prvoyance humaine; ce ne serait pas un droit
+<p>C'était une conséquence naturelle qu'on fît venir de Grèce à Rome la
+loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait été communiqué aux
+autres peuples par une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit
mis par la divine Providence dans la nature, dans les m&oelig;urs de
-l'humanit, et ordonn par elle chez toutes les nations!</p>
+l'humanité, et ordonné par elle chez toutes les nations!</p>
-<p>Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tcher de <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> dmontrer que
+<p>Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> démontrer que
le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier,
-sans qu'aucun d'eux st rien des autres; et qu'ensuite l'occasion
+sans qu'aucun d'eux sût rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion
des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit
-fut reconnu commun tout le genre humain.</p>
+fut reconnu commun à tout le genre humain.</p>
<a id="ax14" name="ax14"></a>
<p class="p2">14. La <em>nature</em> des choses consiste en ce qu'elles naissent en
-certaines circonstances, et de certaines manires. Que les
-circonstances se reprsentent les mmes, les choses naissent les mmes
-et non diffrentes.</p>
+certaines circonstances, et de certaines manières. Que les
+circonstances se représentent les mêmes, les choses naissent les mêmes
+et non différentes.</p>
<a id="ax15" name="ax15"></a>
-<p class="p2">15. Les <em>proprits insparables</em> du sujet doivent rsulter de la
-modification avec laquelle, de la manire dont la chose est ne; ces
-proprits <em>vrifient</em> nos yeux que la nature de la chose mme
-(c'est--dire la manire dont elle est ne) est telle, et non pas
+<p class="p2">15. Les <em>propriétés inséparables</em> du sujet doivent résulter de la
+modification avec laquelle, de la manière dont la chose est née; ces
+propriétés <em>vérifient</em> à nos yeux que la nature de la chose même
+(c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle, et non pas
autre.</p>
<p class="title">16-22. <em>Fondemens du certain.</em><br>
-(Apercevoir le monde social dans sa ralit.)</p>
+(Apercevoir le monde social dans sa réalité.)</p>
<a id="ax16" name="ax16"></a>
<p>16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques <em>motifs publics de
-vrit</em>, qui expliquent comment elles sont nes, et comment elles se
-sont conserves long-temps chez des peuples entiers.</p>
+vérité</em>, qui expliquent comment elles sont nées, et comment elles se
+sont conservées long-temps chez des peuples entiers.</p>
-<p>Assigner ces traditions leurs vritables causes qui, travers les
-sicles, travers les changemens de langues et d'usages, nous sont
-arrives dguises <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> par l'erreur, ce sera un des grands travaux
+<p>Assigner à ces traditions leurs véritables causes qui, à travers les
+siècles, à travers les changemens de langues et d'usages, nous sont
+arrivées déguisées <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> par l'erreur, ce sera un des grands travaux
de la nouvelle science.</p>
<a id="ax17" name="ax17"></a>
-<p class="p2">17. Les faons de parler vulgaires sont les tmoignages les plus
-graves sur les usages nationaux des temps o se formrent les langues.</p>
+<p class="p2">17. Les façons de parler vulgaires sont les témoignages les plus
+graves sur les usages nationaux des temps où se formèrent les langues.</p>
<a id="ax18" name="ax18"></a>
-<p class="p2">18. Une langue ancienne qui est reste en usage, doit, considre
-avant sa maturit, tre un grand monument des usages des premiers
+<p class="p2">18. Une langue ancienne qui est restée en usage, doit, considérée
+avant sa maturité, être un grand monument des usages des premiers
temps du monde.</p>
<p>Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus
-concluantes en matire de droit des gens; les Romains ont surpass
+concluantes en matière de droit des gens; les Romains ont surpassé
sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce
-droit. Ces preuves pourront aussi tre recherches dans la langue
-allemande qui partage cette proprit avec l'ancienne langue romaine.</p>
+droit. Ces preuves pourront aussi être recherchées dans la langue
+allemande qui partage cette propriété avec l'ancienne langue romaine.</p>
<a id="ax19" name="ax19"></a>
<p class="p2">19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez
-les peuples du Latium depuis l'ge de Saturne, coutumes qui, toujours
-mobiles chez les autres tribus, furent fixes par les Romains sur le
-bronze, et gardes religieusement par leur jurisprudence, ces lois
+les peuples du Latium depuis l'âge de Saturne, coutumes qui, toujours
+mobiles chez les autres tribus, furent fixées par les Romains sur le
+bronze, et gardées religieusement par leur jurisprudence, ces lois
sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du
Latium.</p>
<a id="ax20" name="ax20"></a>
-<p class="p2">20. Si les pomes d'Homre peuvent tre considrs comme l'histoire
+<p class="p2">20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considérés comme l'histoire
civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux
-grands trsors <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> du droit naturel des gens considr chez les
+grands trésors <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> du droit naturel des gens considéré chez les
Grecs.</p>
-<p>Cette vrit et la prcdente ne sont encore que des <em>postulats</em>, dont
-la dmonstration se trouvera dans l'ouvrage.</p>
+<p>Cette vérité et la précédente ne sont encore que des <em>postulats</em>, dont
+la démonstration se trouvera dans l'ouvrage.</p>
<a id="ax21" name="ax21"></a>
-<p class="p2">21. Les philosophes grecs prcipitrent la marche naturelle que devait
-suivre leur nation; ils parurent dans la Grce lorsqu'elle tait
-encore toute barbare, et la firent passer immdiatement la
-civilisation la plus rafine; en mme temps les Grecs conservrent
-entires leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'hroques. La
-civilisation marcha d'un pas plus rgl chez les Romains; ils
-perdirent entirement de vue leur histoire <em>divine</em>; aussi l'<em>ge des
-dieux</em>, pour parler comme les gyptiens (<em>Voy.</em> l'axiome <a href="#ax28">28</a>), est
-appel par Varron le <em>temps obscur</em> des Romains; les Romains
-conservrent dans la langue vulgaire leur histoire hroque, qui
-s'tend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous
-trouverons rflchie dans cette histoire toute la suite de celle des
-hros grecs.<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a></p>
+<p class="p2">21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche naturelle que devait
+suivre leur nation; ils parurent dans la Grèce lorsqu'elle était
+encore toute barbare, et la firent passer immédiatement à la
+civilisation la plus rafinée; en même temps les Grecs conservèrent
+entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'héroïques. La
+civilisation marcha d'un pas plus réglé chez les Romains; ils
+perdirent entièrement de vue leur histoire <em>divine</em>; aussi l'<em>âge des
+dieux</em>, pour parler comme les Égyptiens (<em>Voy.</em> l'axiome <a href="#ax28">28</a>), est
+appelé par Varron le <em>temps obscur</em> des Romains; les Romains
+conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire héroïque, qui
+s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous
+trouverons réfléchie dans cette histoire toute la suite de celle des
+héros grecs.<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a></p>
<p><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de
-cette marche des Romains, et peut-tre cette cause explique plus
-convenablement l'effet indiqu. Romulus fonda Rome au milieu d'autres
-cits latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile,
-<em>moyen</em>, dit Tite-Live, <em>employ jadis par la sagesse des fondateurs
-de villes</em>; l'ge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville
-sur la mme base qui avait t donne aux premires cits du monde. La
+cette marche des Romains, et peut-être cette cause explique plus
+convenablement l'effet indiqué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres
+cités latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile,
+<em>moyen</em>, dit Tite-Live, <em>employé jadis par la sagesse des fondateurs
+de villes</em>; l'âge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville
+sur la même base qui avait été donnée aux premières cités du monde. La
civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues
-vulgaires du Latium avaient fait de grands progrs, il dut arriver que
-les Romains expliqurent en langue vulgaire les affaires de la vie
-civile, tandis que les Grecs les avaient exprimes en langue hroque.
-Voil aussi pourquoi les Romains furent les <em>hros du monde</em>, et
-soumirent les autres cits du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers.
-Chez eux l'hrosme tait jeune, lorsqu'il avait commenc vieillir
-chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait prparer
+vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, il dut arriver que
+les Romains expliquèrent en langue vulgaire les affaires de la vie
+civile, tandis que les Grecs les avaient exprimées en langue héroïque.
+Voilà aussi pourquoi les Romains furent les <em>héros du monde</em>, et
+soumirent les autres cités du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers.
+Chez eux l'héroïsme était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir
+chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait préparer
toute la grandeur de Rome.</p>
<a id="ax22" name="ax22"></a>
-<p class="p2">22. Il existe ncessairement dans la nature une <em>langue intellectuelle
-commune toutes les nations</em>; toutes les choses qui occupent
-l'activit de l'homme en socit y sont uniformment comprises, mais
-<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> exprimes avec autant de modifications qu'on peut considrer
+<p class="p2">22. Il existe nécessairement dans la nature une <em>langue intellectuelle
+commune à toutes les nations</em>; toutes les choses qui occupent
+l'activité de l'homme en société y sont uniformément comprises, mais
+<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> exprimées avec autant de modifications qu'on peut considérer
ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces
-maximes de la <em>sagesse vulgaire</em>, sont entendues dans le mme sens par
+maximes de la <em>sagesse vulgaire</em>, sont entendues dans le même sens par
toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression
-elles aient suivi la diversit des manires de voir.&mdash;Cette langue
-appartient la <em>science nouvelle</em>; guids par elle, les philologues
-pourront se faire <em>un vocabulaire intellectuel commun toutes les
+elles aient suivi la diversité des manières de voir.&mdash;Cette langue
+appartient à la <em>science nouvelle</em>; guidés par elle, les philologues
+pourront se faire <em>un vocabulaire intellectuel commun à toutes les
langues mortes et vivantes</em>.</p>
<h4>23-114. AXIOMES PARTICULIERS.</h4>
-<p class="title">23-28. <em>Division des peuples anciens en Hbreux et Gentils.&mdash;Dluge
-universel.&mdash;Gans.</em></p>
+<p class="title">23-28. <em>Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.&mdash;Déluge
+universel.&mdash;Géans.</em></p>
<a id="ax23" name="ax23"></a>
-<p>23. L'histoire sacre est plus ancienne que toutes les histoires
-profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connatre,
-avec tant de dtails et dans une priode de huit sicles, l'tat de
-nature sous les patriarches (<em>tat de famille</em>, dans le langage de la
-<em>science nouvelle</em>). Cet tat dont, selon l'opinion unanime des
-politiques, sortirent les peuples et les cits, l'histoire profane
-n'en fait point mention, ou en dit peine quelques mots confus.</p>
+<p>23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes les histoires
+profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connaître,
+avec tant de détails et dans une période de huit siècles, l'état de
+nature sous les patriarches (<em>état de famille</em>, dans le langage de la
+<em>science nouvelle</em>). Cet état dont, selon l'opinion unanime des
+politiques, sortirent les peuples et les cités, l'histoire profane
+n'en fait point mention, ou en dit à peine quelques mots confus.</p>
<a id="ax24" name="ax24"></a>
-<p class="p2">24. Dieu dfendit la divination aux Hbreux; cette dfense est la base
+<p class="p2">24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette défense est la base
de leur religion; la divination au contraire est le principe de la
-socit chez <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> toutes les nations paennes. Aussi tout le monde
-ancien fut-il divis en Hbreux et Gentils.</p>
+société chez <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> toutes les nations païennes. Aussi tout le monde
+ancien fut-il divisé en Hébreux et Gentils.</p>
<a id="ax25" name="ax25"></a>
-<p class="p2">25. Nous dmontrerons le <em>dluge universel</em>, non plus par les preuves
-philologiques de Martin Scoock; elles sont trop lgres; ni par les
+<p class="p2">25. Nous démontrerons le <em>déluge universel</em>, non plus par les preuves
+philologiques de Martin Scoock; elles sont trop légères; ni par les
preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la
-Mirandole; elles sont incertaines et mme fausses; mais par les faits
+Mirandole; elles sont incertaines et même fausses; mais par les faits
d'une <em>histoire physique</em> dont nous trouverons les vestiges dans les
fables.</p>
<a id="ax26" name="ax26"></a>
-<p class="p2">26. Il a exist des <em>gans</em> dans l'antiquit, tels que les voyageurs
-disent en avoir trouv de trs grossiers et de trs froces
-l'extrmit de l'Amrique dans le pays des Patagons. Abandonnant les
-vaines explications que nous ont donnes les philosophes de leur
+<p class="p2">26. Il a existé des <em>géans</em> dans l'antiquité, tels que les voyageurs
+disent en avoir trouvé de très grossiers et de très féroces à
+l'extrémité de l'Amérique dans le pays des Patagons. Abandonnant les
+vaines explications que nous ont données les philosophes de leur
existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en
-partie morales, que Csar et Tacite ont remarques en parlant de la
-stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes
-l'<em>ducation</em> sauvage, et pour ainsi dire <em>bestiale</em>, des enfans.</p>
+partie morales, que César et Tacite ont remarquées en parlant de la
+stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à
+l'<em>éducation</em> sauvage, et pour ainsi dire <em>bestiale</em>, des enfans.</p>
<a id="ax27" name="ax27"></a>
-<p class="p2">27. L'histoire grecque, qui nous a conserv tout ce que nous avons des
-antiquits paennes, en exceptant celles de Rome, prend son
-commencement du <em>dluge, et de l'existence des gans</em>.</p>
-
-<p>Cette tradition nous prsente la <em>division originaire du genre humain</em>
-en deux espces, celle des gans et celle des hommes d'une stature
-naturelle, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> celle des Gentils et celle des Hbreux. Cette
-diffrence ne peut tre venue que de l'ducation <em>bestiale</em> des uns,
-de l'ducation <em>humaine</em> des autres; d'o l'on peut conclure que les
-Hbreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.</p>
-
-<p class="title">28-40. <em>Principes de la thologie pratique.&mdash;Origine de l'idoltrie,
+<p class="p2">27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce que nous avons des
+antiquités païennes, en exceptant celles de Rome, prend son
+commencement du <em>déluge, et de l'existence des géans</em>.</p>
+
+<p>Cette tradition nous présente la <em>division originaire du genre humain</em>
+en deux espèces, celle des géans et celle des hommes d'une stature
+naturelle, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> celle des Gentils et celle des Hébreux. Cette
+différence ne peut être venue que de l'éducation <em>bestiale</em> des uns,
+de l'éducation <em>humaine</em> des autres; d'où l'on peut conclure que les
+Hébreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.</p>
+
+<p class="title">28-40. <em>Principes de la théologie pratique.&mdash;Origine de l'idolâtrie,
de la divination, des sacrifices.</em></p>
<a id="ax28" name="ax28"></a>
-<p>28. Il nous reste deux grands dbris des antiquits gyptiennes; 1<sup>o</sup>
-Les gyptiens divisaient tout le temps antrieurement coul en trois
-ges, <em>ge des dieux, ge des hros, ge des hommes</em>; 2<sup>o</sup> Pendant ces
-trois ges, trois langues correspondantes se parlrent, langue
-hiroglyphique ou <em>sacre</em>, langue symbolique ou <em>hroque</em>, langue
-<em>vulgaire</em> ou <em>pistolaire</em>, celle dans laquelle les hommes expriment
+<p>28. Il nous reste deux grands débris des antiquités égyptiennes; 1<sup>o</sup>
+Les Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois
+âges, <em>âge des dieux, âge des héros, âge des hommes</em>; 2<sup>o</sup> Pendant ces
+trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue
+hiéroglyphique ou <em>sacrée</em>, langue symbolique ou <em>héroïque</em>, langue
+<em>vulgaire</em> ou <em>épistolaire</em>, celle dans laquelle les hommes expriment
par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.</p>
<a id="ax29" name="ax29"></a>
-<p class="p2">29. Homre parle dans cinq passages de ses pomes d'une langue plus
-ancienne que l'hroque dont il se servait, et il l'appelle langue des
+<p class="p2">29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus
+ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des
dieux. (<em>Voy.</em> livre <a href="#liv2">2</a>, chap. <a href="#liv2chap6">6</a>.)</p>
<a id="ax30" name="ax30"></a>
<p class="p2">30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de
-divinits reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient autant
-de besoins de la vie <em>naturelle</em>, <em>morale</em>, <em>conomique</em>, ou <em>civile</em>
+divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant
+de besoins de la vie <em>naturelle</em>, <em>morale</em>, <em>économique</em>, ou <em>civile</em>
des premiers temps.&mdash;Concluons des trois traditions qui <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span>
-viennent d'tre rapportes que, <em>partout la socit a commenc par la
+viennent d'être rapportées que, <em>partout la société a commencé par la
religion</em>. C'est le premier des trois principes de la science
nouvelle.</p>
<a id="ax31" name="ax31"></a>
-<p class="p2">31. Lorsque les peuples sont <em>effarouchs</em> par la violence et par les
+<p class="p2">31. Lorsque les peuples sont <em>effarouchés</em> par la violence et par les
armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il
n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.</p>
-<p>Ainsi dans l'<em>tat sans lois</em> (<em>stato eslege</em>), la Providence rveilla
-dans l'me des plus violens et des plus fiers une ide confuse de la
-divinit, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y
-fissent entrer les nations. Ignorans comme ils taient, ils
-appliqurent mal cette ide, mais l'effroi que leur inspirait la
-divinit telle qu'ils l'imaginrent, commena ramener l'ordre parmi
+<p>Ainsi dans l'<em>état sans lois</em> (<em>stato eslege</em>), la Providence réveilla
+dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la
+divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y
+fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils
+appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la
+divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi
eux.</p>
-<p>Hobbes ne pouvait voir la socit commencer ainsi parmi <em>les hommes
-violens et farouches</em> de son systme, lui qui, pour en trouver
-l'origine, s'adresse au hasard d'picure. Il entreprit de remplir la
-grande lacune laisse par la philosophie grecque, qui n'avait point
-considr <em>l'homme dans l'ensemble de la socit du genre humain</em>.
-Effort magnanime auquel le succs n'a pas rpondu!<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a></p>
+<p>Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmi <em>les hommes
+violens et farouches</em> de son système, lui qui, pour en trouver
+l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la
+grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point
+considéré <em>l'homme dans l'ensemble de la société du genre humain</em>.
+Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu!<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a></p>
<a id="ax32" name="ax32"></a>
<p class="p2">32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> des
-phnomnes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils
+phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils
leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que
<em>l'aimant aime le fer</em>. (<em>Voy.</em> l'axiome <a href="#ax1">1<sup>er</sup></a>.)</p>
<a id="ax33" name="ax33"></a>
-<p class="p2">33. La physique des ignorans est une mtaphysique vulgaire, dans
-laquelle ils rapportent les causes des phnomnes qu'ils ignorent la
-volont de Dieu, sans considrer les moyens qu'emploie cette volont.</p>
+<p class="p2">33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans
+laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la
+volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté.</p>
<a id="ax34" name="ax34"></a>
-<p class="p2">34. L'observation de Tacite est trs juste: <em>mobiles ad superstitionem
-perculs semel mentes</em>. Ds que les hommes ont laiss surprendre leur
-me par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce
-qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mmes.</p>
+<p class="p2">34. L'observation de Tacite est très juste: <em>mobiles ad superstitionem
+perculsæ semel mentes</em>. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur
+âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce
+qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes.</p>
<a id="ax35" name="ax35"></a>
<p class="p2">35. L'admiration est fille de l'ignorance.</p>
@@ -2989,2761 +2947,2761 @@ qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mmes.</p>
faible.</p>
<a id="ax37" name="ax37"></a>
-<p class="p2">37. Le plus sublime effort de la posie est d'animer, de passionner
+<p class="p2">37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner
les choses insensibles.&mdash;Il est ordinaire aux enfans de prendre dans
-leurs jeux les choses inanimes, et de leur parler comme des
-personnes vivantes.&mdash;Les hommes du monde enfant durent tre
-naturellement des potes sublimes.</p>
+leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des
+personnes vivantes.&mdash;Les hommes du monde enfant durent être
+naturellement des poètes sublimes.</p>
<a id="ax38" name="ax38"></a>
-<p class="p2">38. Passage prcieux de Lactance, sur l'origine <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> de
-l'idoltrie: <em>Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum
-virtutis (hoc ver putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri
-solet, in admirationem prsentis potenti; sive ob beneficia, quibus
+<p class="p2">38. Passage précieux de Lactance, sur l'origine <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> de
+l'idolâtrie: <em>Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum
+virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri
+solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus
erant ad humanitatem compositi</em>; au commencement, les hommes encore
-simples et grossiers divinisrent de bonne foi ce qui excitait leur
-admiration, tantt la vertu, tantt une puissance secourable (la chose
-est ordinaire), tantt la bienfaisance de ceux qui les avaient
-civiliss.</p>
+simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur
+admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose
+est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient
+civilisés.</p>
<a id="ax39" name="ax39"></a>
-<p class="p2">39. Ds que notre intelligence est veille par l'admiration, quel que
-soit l'effet extraordinaire que nous observions, comte, parlie, ou
-toute autre chose, la curiosit, fille de l'ignorance et mre de la
-science, nous porte demander: Que signifie ce phnomne?</p>
+<p class="p2">39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que
+soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou
+toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la
+science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène?</p>
<a id="ax40" name="ax40"></a>
-<p class="p2">40. La superstition qui remplit de terreur l'me des magiciennes, les
-rend en mme temps cruelles et barbares; au point que souvent pour
-clbrer leurs affreux mystres, elles gorgent sans piti et
-dchirent en pices l'tre le plus innocent et le plus aimable, un
+<p class="p2">40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les
+rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour
+célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et
+déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un
enfant.</p>
-<p>Voil l'origine des sacrifices, dans lesquels la frocit des premiers
+<p>Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers
hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs
-<em>victimes de Saturne</em> (Saturni hosti); les Phniciens faisaient
-passer travers les flammes les enfans consacrs Moloch; et les
+<em>victimes de Saturne</em> (Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient
+passer à travers les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les
douze tables conservent quelques traces de <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> semblables
-conscrations.&mdash;Cette explication nous fera mieux entendre le vers
+consécrations.&mdash;Cette explication nous fera mieux entendre le vers
fameux: <em>La crainte seule a fait les premiers dieux</em>. Les fausses
-religions sont nes de la crdulit, et non de l'imposture.&mdash;Elle
-rpond aussi l'exclamation impie de Lucrce au sujet du sacrifice
-d'Iphignie (<em>tant la religion put enfanter de maux!</em>). Ces religions
-cruelles taient le premier degr par lequel la Providence amenait les
-hommes encore farouches, <em>les fils des Cyclopes et des Lestrigons</em>,
-la civilisation des ges d'Aristide, de Socrate et de Scipion.</p>
+religions sont nées de la crédulité, et non de l'imposture.&mdash;Elle
+répond aussi à l'exclamation impie de Lucrèce au sujet du sacrifice
+d'Iphigénie (<em>tant la religion put enfanter de maux!</em>). Ces religions
+cruelles étaient le premier degré par lequel la Providence amenait les
+hommes encore farouches, <em>les fils des Cyclopes et des Lestrigons</em>, à
+la civilisation des âges d'Aristide, de Socrate et de Scipion.</p>
<p class="title">41-46. <em>Principes de la Mythologie historique.</em></p>
<a id="ax41" name="ax41"></a>
-<p>41-42. Dans cette priode qui suivit le dluge universel, les
-descendans impies des fils de No retournrent l'tat sauvage, se
-dispersrent comme des btes farouches dans la vaste fort qui
-couvrait la terre, et par l'effet d'une ducation toute <em>bestiale</em>,
-redevinrent gans l'poque o il tonna la premire fois aprs le
-dluge. C'est alors que <em>Jupiter foudroie et terrasse les gans</em>.
-Chaque nation paenne eut son Jupiter.&mdash;Il fallut sans doute plus d'un
-sicle aprs le dluge pour que la terre moins humide pt exhaler des
+<p>41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les
+descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se
+dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui
+couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toute <em>bestiale</em>,
+redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le
+déluge. C'est alors que <em>Jupiter foudroie et terrasse les géans</em>.
+Chaque nation païenne eut son Jupiter.&mdash;Il fallut sans doute plus d'un
+siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des
vapeurs capables de produire le tonnerre.</p>
<a id="ax43" name="ax43"></a>
-<p class="p2">43. Toute nation paenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte
-Varron en a compt jusqu' quarante.&mdash;Voil l'origine de l'hrosme
-chez les <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> premiers peuples, qui faisaient sortir leurs hros
+<p class="p2">43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte
+Varron en a compté jusqu'à quarante.&mdash;Voilà l'origine de l'héroïsme
+chez les <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> premiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros
des dieux.</p>
-<p>Cette tradition et la prcdente qui nous montre d'abord tant de
-Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations paennes, nous
-indique que les premires socits ne purent se fonder sans religion,
-ni s'agrandir sans vertu.&mdash;En outre, si vous considrez l'isolement de
+<p>Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de
+Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous
+indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion,
+ni s'agrandir sans vertu.&mdash;En outre, si vous considérez l'isolement de
ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous
-vous rappelez l'axiome: <em>Des ides uniformes nes chez des peuples
-inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vrit</em>, vous
-trouverez un grand principe, c'est que les premires fables durent
-contenir des vrits relatives l'tat de la socit, et par
-consquent tre l'histoire des premiers peuples.</p>
+vous rappelez l'axiome: <em>Des idées uniformes nées chez des peuples
+inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité</em>, vous
+trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent
+contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par
+conséquent être l'histoire des premiers peuples.</p>
<a id="ax44" name="ax44"></a>
-<p class="p2">44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les <em>potes
-thologiens</em>, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les <em>potes
-hroques</em>, comme Jupiter fut pre d'Hercule.</p>
+<p class="p2">44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les <em>poètes
+théologiens</em>, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les <em>poètes
+héroïques</em>, comme Jupiter fut père d'Hercule.</p>
-<p>Des trois traditions prcdentes, il rsulte que les nations paennes
+<p>Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes
avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens
-toutes potiques, et que d'abord naquit chez elles la <em>posie divine</em>,
-ensuite l'<em>hroque</em>.</p>
+toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles la <em>poésie divine</em>,
+ensuite l'<em>héroïque</em>.</p>
<a id="ax45" name="ax45"></a>
-<p class="p2">45. Les hommes sont naturellement ports conserver dans quelque
+<p class="p2">45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque
monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est
-fonde la socit o ils vivent.</p>
+fondée la société où ils vivent.</p>
<a id="ax46" name="ax46"></a>
<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> 46. Toutes les histoires des barbares commencent par des
fables.</p>
-<h4>47-62. POTIQUE.</h4>
+<h4>47-62. POÉTIQUE.</h4>
-<p class="title">47-62. <em>Principe des caractres potiques.</em></p>
+<p class="title">47-62. <em>Principe des caractères poétiques.</em></p>
<a id="ax47" name="ax47"></a>
<p>47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.</p>
-<p>Cet axiome appliqu aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un
+<p>Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un
homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le
placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte
-des fables en harmonie avec son caractre; <em>mensonges de fait</em>, sans
-doute, mais <em>vrits d'ides</em>, puisque le public n'imagine que ce qui
-est analogue la ralit. Qu'on y rflchisse, on trouvera que le
-<em>vrai potique</em> est <em>vrai mtaphysiquement</em>, et que le <em>vrai
+des fables en harmonie avec son caractère; <em>mensonges de fait</em>, sans
+doute, mais <em>vérités d'idées</em>, puisque le public n'imagine que ce qui
+est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que le
+<em>vrai poétique</em> est <em>vrai métaphysiquement</em>, et que le <em>vrai
physique</em>, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le
-vritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous
-ceux qui ne se conforment pas en tout ce modle, ne mritent point
-le nom de capitaine. Considration importante dans la potique.</p>
+véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous
+ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point
+le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique.</p>
<a id="ax48" name="ax48"></a>
-<p class="p2">48. Il est naturel aux enfans de transporter l'ide et le nom des
-premires personnes, des premires choses qu'ils ont vues, toutes
-les personnes, toutes les choses qui ont avec elles quelque
+<p class="p2">48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des
+premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes
+les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque
ressemblance, quelque rapport.</p>
<a id="ax49" name="ax49"></a>
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> 49. C'est un passage prcieux que celui de Jamblique, <em>sur les
-mystres des gyptiens</em>: les gyptiens attribuaient Herms
-Trismgiste toutes les dcouvertes utiles ou ncessaires la vie
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> 49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, <em>sur les
+mystères des Égyptiens</em>: les Égyptiens attribuaient à Hermès
+Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie
humaine.</p>
-<p>Cet axiome et le prcdent renverseront cette sublime thologie
-naturelle par laquelle ce grand philosophe interprte les mystres de
-l'gypte.</p>
+<p>Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie
+naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de
+l'Égypte.</p>
<p>Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des
-caractres potiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le
-premier nous montre le penchant naturel du vulgaire imaginer des
-fables et les imaginer avec convenance.&mdash;Le second nous fait voir
-que les premiers hommes qui reprsentaient l'enfance de l'humanit,
-tant incapables d'abstraire et de gnraliser, furent contraints de
-crer les caractres potiques, pour y ramener, comme autant de
-modles, toutes les espces particulires qui auraient avec eux
+caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le
+premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des
+fables et à les imaginer avec convenance.&mdash;Le second nous fait voir
+que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité,
+étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de
+créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de
+modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux
quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la
-convenance des fables antiques. Ainsi les gyptiens rapportaient au
+convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au
type du <em>sage dans les choses de la vie sociale</em> toutes les
-dcouvertes utiles ou ncessaires la vie, et comme ils ne pouvaient
+découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient
atteindre cette abstraction, encore moins celle de <em>sagesse sociale</em>,
-ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Herms
-Trismgiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps o les gyptiens
-enrichissaient le monde de leurs dcouvertes, ils taient dj
-philosophes, dj capables de gnraliser?</p>
+ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès
+Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens
+enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà
+philosophes, déjà capables de généraliser?</p>
-<p class="title"><span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> 50-62. <em>Fable, convenance, pense, expression, etc.</em></p>
+<p class="title"><span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> 50-62. <em>Fable, convenance, pensée, expression, etc.</em></p>
<a id="ax50" name="ax50"></a>
-<p>50. Dans l'enfance, la mmoire est trs forte; aussi l'imagination est
-vive l'excs; car l'imagination n'est autre chose que la mmoire
-avec extension, ou composition.&mdash;Voil pourquoi nous trouvons un
-caractre si frappant de vrit dans les images potiques, que dut
+<p>50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est
+vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire
+avec extension, ou composition.&mdash;Voilà pourquoi nous trouvons un
+caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut
former le monde enfant.</p>
<a id="ax51" name="ax51"></a>
-<p class="p2">51. En tout les hommes supplent la nature par une tude opinitre
-de l'art; en posie seulement, toutes les ressources de l'art ne
-feront rien pour celui que la nature n'a point favoris.&mdash;Si la posie
-fonda la civilisation paenne qui devait produire tous les arts, il
-faut bien que la nature ait fait les premiers potes.</p>
+<p class="p2">51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre
+de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne
+feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.&mdash;Si la poésie
+fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il
+faut bien que la nature ait fait les premiers poètes.</p>
<a id="ax52" name="ax52"></a>
-<p class="p2">52. Les enfans ont un trs haut degr la facult
-d'imiter; tout ce qu'ils peuvent dj connatre, ils s'amusent l'imiter.&mdash;Aux
-temps du monde enfant, il n'y eut que des peuples potes; la posie n'est
+<p class="p2">52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté
+d'imiter; tout ce qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.&mdash;Aux
+temps du monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est
qu'imitation.</p>
<p>C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de
-ncessit, d'utilit, de commodit, et mme la plupart des arts
-d'agrment, furent trouvs dans les sicles potiques, avant qu'il se
-formt des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la
-nature, une <em>posie relle</em>, si je l'ose dire.</p>
+nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts
+d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se
+formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la
+nature, une <em>poésie réelle</em>, si je l'ose dire.</p>
<a id="ax53" name="ax53"></a>
<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> 53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses
-senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une me
-agite et passionne; enfin, clairs par une pure intelligence, ils
-commencent rflchir.</p>
-
-<p>Cet axiome nous explique la formation des penses potiques. Elles
-sont l'expression des passions et des sentimens, la diffrence des
-penses philosophiques qui sont le produit de la rflexion et du
-raisonnement. Plus les secondes s'lvent aux gnralits, plus elles
-approchent du <em>vrai</em>; les premires au contraire deviennent <em>plus
-certaines</em> (c'est--dire qu'elles peignent plus fidlement),
-proportion qu'elles descendent dans les particularits.</p>
+senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme
+agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils
+commencent à réfléchir.</p>
+
+<p>Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles
+sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des
+pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du
+raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles
+approchent du <em>vrai</em>; les premières au contraire deviennent <em>plus
+certaines</em> (c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à
+proportion qu'elles descendent dans les particularités.</p>
<a id="ax54" name="ax54"></a>
-<p class="p2">54. Les hommes interprtent les choses douteuses ou obscures qui les
-touchent, conformment leur propre nature, et aux passions et usages
-qui en drivent.</p>
-
-<p>Cet axiome est une rgle importante de notre mythologie. Les fables
-imagines par les premiers hommes furent svres comme leurs farouches
-inventeurs, qui taient peine sortis de l'indpendance bestiale pour
-commencer la socit. Les sicles s'coulrent, les usages changrent,
-et les fables furent altres, dtournes de leur premier sens,
+<p class="p2">54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les
+touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages
+qui en dérivent.</p>
+
+<p>Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables
+imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches
+inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour
+commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent,
+et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens,
obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui
-prcdrent mme l'existence d'Homre. Les Grecs, craignant de trouver
-les dieux aussi contraires leurs v&oelig;ux, qu'ils devaient l'tre
-leurs <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> m&oelig;urs, attriburent ces m&oelig;urs aux dieux eux-mmes,
-et donnrent souvent aux fables un sens honteux et obscne.</p>
+précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver
+les dieux aussi contraires à leurs v&oelig;ux, qu'ils devaient l'être à
+leurs <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> m&oelig;urs, attribuèrent ces m&oelig;urs aux dieux eux-mêmes,
+et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène.</p>
<a id="ax55" name="ax55"></a>
-<p class="p2">55. tendez tous les Gentils, le passage suivant o Eusbe parle des
-seuls gyptiens, il devient prcieux: <em>Originairement la thologie des
-gyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mle de fables; les ges
-suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposrent peu peu une
-signification mystique.</em> C'est ce que fit Manton, grand-prtre de
-l'gypte, qui prta l'histoire de son pays le sens d'une sublime
-<em>thologie naturelle</em>.</p>
-
-<p>Les deux axiomes prcdens sont deux fortes preuves en faveur de notre
-mythologie historique et en mme temps deux coups mortels pertes au
-prjug qui attribue aux anciens une sagesse impossible galer
-(<em>innarrivabile</em>). Ils renferment en mme temps deux puissans argumens
-en faveur de la vrit du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne
-prsente aucun rcit dont il ait rougir.</p>
+<p class="p2">55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des
+seuls Égyptiens, il devient précieux: <em>Originairement la théologie des
+Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges
+suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une
+signification mystique.</em> C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de
+l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublime
+<em>théologie naturelle</em>.</p>
+
+<p>Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre
+mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au
+préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler
+(<em>innarrivabile</em>). Ils renferment en même temps deux puissans argumens
+en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne
+présente aucun récit dont il ait à rougir.</p>
<a id="ax56" name="ax56"></a>
-<p class="p2">56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les gyptiens, les Grecs
-et les Latins, les premiers crivains qui firent usage des nouvelles
-langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen ge,
-se trouvent avoir t des potes.</p>
+<p class="p2">56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs
+et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles
+langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge,
+se trouvent avoir été des poètes.</p>
<a id="ax57" name="ax57"></a>
<p class="p2">57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes
-matriels, qui ont des rapports <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> naturels avec les ides qu'ils
+matériels, qui ont des rapports <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> naturels avec les idées qu'ils
veulent faire entendre.</p>
-<p>C'est le principe des langues hiroglyphiques, en usage chez toutes
-les nations dans leur premire barbarie. C'est celui du <em>langage
-naturel qui s'est parl jadis dans le monde</em>, si l'on s'en rapporte
+<p>C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes
+les nations dans leur première barbarie. C'est celui du <em>langage
+naturel qui s'est parlé jadis dans le monde</em>, si l'on s'en rapporte à
la conjecture de Platon (<em>Cratyle</em>), suivi par Jamblique, par les
-Stociens et par Origne (<em>contre Celse</em>). Mais comme ils avaient
-seulement devin la vrit, ils trouvrent des adversaires dans
+Stoïciens et par Origène (<em>contre Celse</em>). Mais comme ils avaient
+seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans
Aristote (&#960;&#949;&#961;&#953; &#949;&#961;&#956;&#951;&#957;&#949;&#953;&#945;&#962;),
et dans Galien (<em>de decretis
Hippocratis et Platonis</em>); Publius Nigidius parle de cette dispute
-dans Aulu-Gelle. ce <em>langage naturel</em> dut succder le <em>langage
-potique</em>, compos d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin
-de traits qui peignaient les proprits naturelles des tres.</p>
+dans Aulu-Gelle. À ce <em>langage naturel</em> dut succéder le <em>langage
+poétique</em>, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin
+de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres.</p>
<a id="ax58" name="ax58"></a>
-<p class="p2">58. Les muets mettent des sons confus avec une espce de chant. Les
-bgues ne peuvent dlier leur langue qu'en chantant.</p>
+<p class="p2">58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les
+bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant.</p>
<a id="ax59" name="ax59"></a>
<p class="p2">59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe
-dans l'excs de la douleur ou de la joie.</p>
+dans l'excès de la douleur ou de la joie.</p>
-<p>D'aprs ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde paen
-retombrent dans un tat de brutalit o ils devinrent <em>muets</em> comme
-les btes, on doit croire que les plus violentes passions purent
-seules les arracher ce silence, et qu'<em>ils formrent leurs
-premires langues en chantant.</em></p>
+<p>D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen
+retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrent <em>muets</em> comme
+les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent
+seules les arracher à ce silence, et qu'<em>ils formèrent leurs
+premières langues en chantant.</em></p>
<a id="ax60" name="ax60"></a>
<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> 60. Les langues durent commencer par des <em>monosyllabes</em>.
-Maintenant encore au milieu de tant de facilits pour apprendre le
-langage articul, les enfans, dont les organes sont si flexibles,
+Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le
+langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles,
commencent toujours ainsi.</p>
<a id="ax61" name="ax61"></a>
-<p class="p2">61. Le vers <em>hroque</em> est le plus ancien de tous. Le vers spondaque
-est le plus lent, et la suite prouvera que le vers hroque fut
-originairement spondaque.</p>
+<p class="p2">61. Le vers <em>héroïque</em> est le plus ancien de tous. Le vers spondaïque
+est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut
+originairement spondaïque.</p>
<a id="ax62" name="ax62"></a>
<p class="p2">62. Le vers <em>iambique</em> est celui qui se rapproche le plus de la prose,
-et l'iambe est un mtre rapide, comme le dit Horace.</p>
+et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace.</p>
-<p>Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le dveloppement
-des ides et des langues fut correspondant. Les sept axiomes prcdens
+<p>Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement
+des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens
doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord
en vers, puis en prose.</p>
-<p class="title">63-65. <em>Principes tymologiques.</em></p>
+<p class="title">63-65. <em>Principes étymologiques.</em></p>
<a id="ax63" name="ax63"></a>
-<p>63. <em>L'me est porte</em> naturellement <em> se voir au-dehors et dans la
-matire</em>; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la rflexion,
-qu'elle en vient se comprendre elle-mme.&mdash;Principe universel
-d'tymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses
-de l'me et de l'intelligence exprimes par des mtaphores qui sont
-tires des corps et de leurs proprits.</p>
+<p>63. <em>L'âme est portée</em> naturellement <em>à se voir au-dehors et dans la
+matière</em>; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion,
+qu'elle en vient à se comprendre elle-même.&mdash;Principe universel
+d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses
+de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont
+tirées des corps et de leurs propriétés.</p>
<a id="ax64" name="ax64"></a>
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> 64. L'<em>ordre des ides</em> doit suivre l'<em>ordre des choses</em>.</p>
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> 64. L'<em>ordre des idées</em> doit suivre l'<em>ordre des choses</em>.</p>
<a id="ax65" name="ax65"></a>
<p class="p2">65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les
-<em>forts</em>, puis les <em>cabanes</em>, puis, les <em>villages</em>, ensuite les
-<em>cits</em>, ou runions de citoyens, enfin les <em>acadmies</em>, ou runions
-de savans.&mdash;Autre grand principe tymologique, d'aprs lequel
-l'histoire des langues indignes doit suivre cette srie de changemens
+<em>forêts</em>, puis les <em>cabanes</em>, puis, les <em>villages</em>, ensuite les
+<em>cités</em>, ou réunions de citoyens, enfin les <em>académies</em>, ou réunions
+de savans.&mdash;Autre grand principe étymologique, d'après lequel
+l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens
que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons
observer que tous les mots ont des <em>origines sauvages et agrestes:</em>
-par exemple, <em>lex</em> (<em>legere</em>, cueillir) dut signifier d'abord <em>rcolte
-de glands</em>, d'o l'arbre qui produit les glands fut appel <em>illex</em>,
-<em>ilex</em>; de mme que <em>aquilex</em> est incontestablement <em>celui qui
-recueille les eaux</em>. Ensuite <em>lex</em> dsigna la rcolte des <em>lgumes</em>
-(legumina) qui en drivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas
-de lettres pour crire les lois, <em>lex</em> dsigna ncessairement la
-runion des citoyens, ou l'assemble publique. La prsence du peuple
+par exemple, <em>lex</em> (<em>legere</em>, cueillir) dut signifier d'abord <em>récolte
+de glands</em>, d'où l'arbre qui produit les glands fut appelé <em>illex</em>,
+<em>ilex</em>; de même que <em>aquilex</em> est incontestablement <em>celui qui
+recueille les eaux</em>. Ensuite <em>lex</em> désigna la récolte des <em>légumes</em>
+(legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas
+de lettres pour écrire les lois, <em>lex</em> désigna nécessairement la
+réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple
constituait <em>la loi</em> qui rendait les testamens authentiques, <em>calatis
comitiis</em>. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire
-comme un faisceau pour former chaque parole, fut appele legere, lire.</p>
+comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire.</p>
-<p class="title">66-86. <em>Principes de l'histoire idale.</em></p>
+<p class="title">66-86. <em>Principes de l'histoire idéale.</em></p>
<a id="ax66" name="ax66"></a>
-<p>66. Les hommes sentent d'abord le <em>ncessaire</em>, puis font attention
-l'<em>utile</em>, puis cherchent la <em>commodit</em>; plus tard aiment le
-<em>plaisir</em>, s'abandonnent <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> au <em>luxe</em>, et en viennent enfin
+<p>66. Les hommes sentent d'abord le <em>nécessaire</em>, puis font attention à
+l'<em>utile</em>, puis cherchent la <em>commodité</em>; plus tard aiment le
+<em>plaisir</em>, s'abandonnent <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> au <em>luxe</em>, et en viennent enfin à
<em>tourmenter leurs richesses.</em><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a></p>
<a id="ax67" name="ax67"></a>
-<p class="p2">67. Le caractre des peuples est d'abord cruel, ensuite <em>svre</em>, puis
+<p class="p2">67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuite <em>sévère</em>, puis
<em>doux</em> et bienveillant, puis <em>ami de la recherche</em>, enfin <em>dissolu</em>.</p>
<a id="ax68" name="ax68"></a>
-<p class="p2">68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'lever d'abord des
-caractres <em>grossiers et barbares</em>, comme le Polyphme d'Homre; puis
+<p class="p2">68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des
+caractères <em>grossiers et barbares</em>, comme le Polyphème d'Homère; puis
il en vient d'<em>orgueilleux et de magnanimes</em>, tels qu'Achille; ensuite
de <em>justes et de vaillans</em>, des Aristides, des Scipions; plus tard
-nous apparaissent avec de nobles images de <em>vertus</em>, et en mme temps
+nous apparaissent avec de nobles images de <em>vertus</em>, et en même temps
<em>avec de grands vices</em>, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la
-vritable gloire, les Csars et les Alexandres; plus tard des
-caractres <em>sombres</em>, <em>d'une mchancet rflchie</em>, des Tibres; enfin
-des <em>furieux</em> qui s'abandonnent en mme temps une <em>dissolution sans
-pudeur</em>, comme les Caligulas, les Nrons, les Domitiens.</p>
-
-<p>La duret des premiers fut ncessaire, afin que l'homme, obissant
-l'homme dans l'<em>tat de famille</em>, ft prpar obir aux lois dans
-l'<em>tat civil</em> qui devait suivre; les seconds incapables de cder
-leurs gaux, servirent tablir la suite de l'tat de famille les
-<em>rpubliques aristocratiques</em>; les troisimes frayer le chemin la
-<em>dmocratie</em>; les quatrimes <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> lever les <em>monarchies</em>; les
-cinquimes les affermir; les siximes les renverser.</p>
+véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des
+caractères <em>sombres</em>, <em>d'une méchanceté réfléchie</em>, des Tibères; enfin
+des <em>furieux</em> qui s'abandonnent en même temps à une <em>dissolution sans
+pudeur</em>, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens.</p>
+
+<p>La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à
+l'homme dans l'<em>état de famille</em>, fût préparé à obéir aux lois dans
+l'<em>état civil</em> qui devait suivre; les seconds incapables de céder à
+leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les
+<em>républiques aristocratiques</em>; les troisièmes à frayer le chemin à la
+<em>démocratie</em>; les quatrièmes <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> à élever les <em>monarchies</em>; les
+cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser.</p>
<a id="ax69" name="ax69"></a>
-<p class="p2">69. Les gouvernemens doivent tre conformes la nature de ceux qui
-sont gouverns.&mdash;D'o il rsulte que l'cole des princes, c'est la
+<p class="p2">69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui
+sont gouvernés.&mdash;D'où il résulte que l'école des princes, c'est la
science des m&oelig;urs des peuples.</p>
-<p class="title">70-82. <em>Commencemens des socits.</em></p>
+<p class="title">70-82. <em>Commencemens des sociétés.</em></p>
<a id="ax70" name="ax70"></a>
-<p>70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne rpugne
-point en elle-mme, et plus tard elle se trouve vrifie par les
-faits): du <em>premier tat sans loi et sans religion</em> sortirent d'abord
-un petit nombre d'hommes suprieurs par la force, lesquels fondrent
-les <em>familles</em>, et l'aide de ces mmes familles commencrent
+<p>70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne
+point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les
+faits): du <em>premier état sans loi et sans religion</em> sortirent d'abord
+un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent
+les <em>familles</em>, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à
cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps
-aprs en se <em>rfugiant</em> sur les terres cultives par les premiers
-pres de famille.</p>
+après en se <em>réfugiant</em> sur les terres cultivées par les premiers
+pères de famille.</p>
<a id="ax71" name="ax71"></a>
-<p class="p2">71. <em>Les habitudes originaires</em>, particulirement celle de
-l'indpendance naturelle, <em>ne se perdent point tout d'un coup</em>, mais
-par degrs et force de temps.</p>
+<p class="p2">71. <em>Les habitudes originaires</em>, particulièrement celle de
+l'indépendance naturelle, <em>ne se perdent point tout d'un coup</em>, mais
+par degrés et à force de temps.</p>
<a id="ax72" name="ax72"></a>
-<p class="p2">72. Suppos que toutes les socits aient commenc par le culte d'une
-divinit quelconque, les <em>pres</em> furent sans doute, dans l'tat de
-famille, les <em>sages</em> en fait de divination, les <em>prtres</em> qui
-sacrifiaient pour connatre la volont du ciel par les <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span>
-auspices, et les <em>rois</em> qui transmettaient les lois divines leur
+<p class="p2">72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une
+divinité quelconque, les <em>pères</em> furent sans doute, dans l'état de
+famille, les <em>sages</em> en fait de divination, les <em>prêtres</em> qui
+sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par les <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span>
+auspices, et les <em>rois</em> qui transmettaient les lois divines à leur
famille.</p>
<a id="ax73" name="ax73"></a>
<p class="p2">73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le <em>monde fut d'abord
-gouvern par des rois</em>,&mdash;que la <em>premire forme de gouvernement fut la
+gouverné par des rois</em>,&mdash;que la <em>première forme de gouvernement fut la
monarchie</em>.</p>
<a id="ax74" name="ax74"></a>
-<p class="p2">74. Autre tradition vulgaire: <em>les premiers rois qui furent lus,
-c'taient les plus dignes</em>.</p>
+<p class="p2">74. Autre tradition vulgaire: <em>les premiers rois qui furent élus,
+c'étaient les plus dignes</em>.</p>
<a id="ax75" name="ax75"></a>
<p class="p2">75. Autre: <em>les premiers rois furent des sages</em>. Le vain souhait de
-Platon tait en mme temps un regret de ces premiers ges pendant
-lesquels <em>les philosophes rgnaient, ou les rois taient philosophes</em>.</p>
+Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant
+lesquels <em>les philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes</em>.</p>
-<p>Dans la personne des premiers pres se trouvrent donc runis la
-sagesse, le sacerdoce et la royaut. Les deux dernires supriorits
-dpendaient de la premire. Mais cette sagesse n'tait point la
-sagesse <em>rflchie</em> (riposta) celle des philosophes, mais la <em>sagesse
-vulgaire</em> des lgislateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes
-les nations les prtres marchaient la couronne sur la tte.</p>
+<p>Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la
+sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités
+dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la
+sagesse <em>réfléchie</em> (riposta) celle des philosophes, mais la <em>sagesse
+vulgaire</em> des législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes
+les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête.</p>
<a id="ax77" name="ax77"></a>
-<p class="p2">77. Dans l'tat de famille, les pres durent exercer un <em>pouvoir
-monarchique</em>, dpendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens
-de leurs <em>fils</em>, et, plus forte raison, sur ceux des hommes qui
-s'taient rfugis sur leurs terres, et qui taient devenus leurs
-<em>serviteurs</em>. Ce sont ces premiers monarques du monde que dsigne
-l'criture Sainte en les <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> appelant <em>patriarches</em>, c'est--dire,
-<em>pres et princes</em>. Ce droit monarchique fut conserv par la loi des
-douze tables dans tous les ges de l'ancienne Rome: <em>Patri familias
-jus vit et necis in liberos esto</em>, le pre de famille a sur ses
-enfans droit de vie et de mort; principe d'o rsulte le suivant,
+<p class="p2">77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer un <em>pouvoir
+monarchique</em>, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens
+de leurs <em>fils</em>, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui
+s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs
+<em>serviteurs</em>. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne
+l'Écriture Sainte en les <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> appelant <em>patriarches</em>, c'est-à-dire,
+<em>pères et princes</em>. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des
+douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome: <em>Patri familias
+jus vitæ et necis in liberos esto</em>, le père de famille a sur ses
+enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant,
<em>quidquid filius acquirit, patri acquirit</em>, tout ce que le fils
-acquiert, il l'acquiert son pre.</p>
+acquiert, il l'acquiert à son père.</p>
<a id="ax78" name="ax78"></a>
-<p class="p2">78. Les <em>familles</em> ne peuvent avoir t nommes d'une manire
-convenable leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces
-<em>famuli</em>, ou serviteurs des premiers pres de famille.</p>
+<p class="p2">78. Les <em>familles</em> ne peuvent avoir été nommées d'une manière
+convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces
+<em>famuli</em>, ou serviteurs des premiers pères de famille.</p>
<a id="ax79" name="ax79"></a>
-<p class="p2">79. Si les premiers <em>compagnons</em>, ou <em>associs</em>, eurent pour but une
-<em>socit d'utilit</em>, on ne peut les placer antrieurement ces
-rfugis qui, ayant cherch la sret prs des premiers pres de
-famille, furent obligs pour vivre de cultiver les champs de ceux qui
-les avaient reus.&mdash;Tels furent les vritables <em>compagnons des hros</em>,
-dans lesquels nous trouvons plus tard les <em>plbiens</em> des cits
-hroques, et en dernier lieu les <em>provinces soumises</em> des peuples
+<p class="p2">79. Si les premiers <em>compagnons</em>, ou <em>associés</em>, eurent pour but une
+<em>société d'utilité</em>, on ne peut les placer antérieurement à ces
+réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de
+famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui
+les avaient reçus.&mdash;Tels furent les véritables <em>compagnons des héros</em>,
+dans lesquels nous trouvons plus tard les <em>plébéiens</em> des cités
+héroïques, et en dernier lieu les <em>provinces soumises</em> à des peuples
souverains.</p>
<a id="ax80" name="ax80"></a>
<p class="p2">80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance,
-lorsqu'ils esprent retenir une partie du <em>bienfait</em>, ou en tirer une
-grande utilit; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre
+lorsqu'ils espèrent retenir une partie du <em>bienfait</em>, ou en tirer une
+grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre
dans la vie sociale.</p>
<a id="ax81" name="ax81"></a>
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> 81. C'est un caractre des hommes courageux de ne point laisser perdre
-par ngligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne cder
-qu' la ncessit ou l'intrt, et cela peu--peu, et le moins
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> 81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre
+par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder
+qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins
qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les <em>principes
-ternels des fiefs</em>, qui se traduisent en latin avec lgance par le
+éternels des fiefs</em>, qui se traduisent en latin avec élégance par le
mot <em>beneficia</em>.</p>
<a id="ax82" name="ax82"></a>
<p class="p2">82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que
-<em>clientles</em> et <em>cliens</em>, mots qu'on ne peut entendre convenablement
+<em>clientèles</em> et <em>cliens</em>, mots qu'on ne peut entendre convenablement
que par <em>fiefs</em> et <em>vassaux</em>. Les feudistes ne trouvent point
d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots
-que <em>clientes</em> et <em>clientel</em>.</p>
-
-<p>Les trois derniers axiomes avec les douze prcdens (en partant du
-70<sup>e</sup>), nous font connatre l'<em>origine des socits</em>. Nous trouvons
-cette origine, comme on le verra d'une manire plus prcise, dans la
-ncessit impose aux pres de famille par leurs serviteurs. Ce
-premier gouvernement dut tre <em>aristocratique</em>, parce que les pres de
-famille s'unirent en corps politique pour rsister leurs serviteurs
-mutins contre eux, et furent cependant obligs pour les ramener
-l'obissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux
-<em>feuda rustica (fiefs roturiers)</em> du moyen ge. Ils se trouvrent
-eux-mmes avoir assujetti leurs souverainets domestiques (que l'on
-peut comparer aux <em>fiefs nobles</em>) la <em>souverainet de l'ordre</em> dont
-ils faisaient partie. Cette origine des socits sera prouve par le
-fait; <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> mais quand elle ne serait qu'une hypothse, elle est si
-simple et si naturelle, tant de phnomnes politiques s'y rapportent
-d'eux-mmes, comme leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre
+que <em>clientes</em> et <em>clientelæ</em>.</p>
+
+<p>Les trois derniers axiomes avec les douze précédens (en partant du
+70<sup>e</sup>), nous font connaître l'<em>origine des sociétés</em>. Nous trouvons
+cette origine, comme on le verra d'une manière plus précise, dans la
+nécessité imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce
+premier gouvernement dut être <em>aristocratique</em>, parce que les pères de
+famille s'unirent en corps politique pour résister à leurs serviteurs
+mutinés contre eux, et furent cependant obligés pour les ramener à
+l'obéissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux
+<em>feuda rustica (fiefs roturiers)</em> du moyen âge. Ils se trouvèrent
+eux-mêmes avoir assujetti leurs souverainetés domestiques (que l'on
+peut comparer aux <em>fiefs nobles</em>) à la <em>souveraineté de l'ordre</em> dont
+ils faisaient partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le
+fait; <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle est si
+simple et si naturelle, tant de phénomènes politiques s'y rapportent
+d'eux-mêmes, comme à leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre
comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment
-l'<em>autorit civile</em> driva de l'<em>autorit domestique</em>; comment le
-patrimoine public se forma de la runion des patrimoines particuliers;
-comment sa formation, la socit trouva des lmens tout prpars
-dans un corps peu nombreux qui pt commander dans une multitude de
-plbiens qui pt obir. Nous dmontrerons qu'en supposant les
-familles composes seulement <em>de fils</em>, et non <em>de serviteurs</em>, cette
-formation des socits a t impossible.</p>
+l'<em>autorité civile</em> dériva de l'<em>autorité domestique</em>; comment le
+patrimoine public se forma de la réunion des patrimoines particuliers;
+comment à sa formation, la société trouva des élémens tout préparés
+dans un corps peu nombreux qui pût commander dans une multitude de
+plébéiens qui pût obéir. Nous démontrerons qu'en supposant les
+familles composées seulement <em>de fils</em>, et non <em>de serviteurs</em>, cette
+formation des sociétés a été impossible.</p>
<a id="ax83" name="ax83"></a>
-<p class="p2">83. Ces concessions de terres constiturent la premire <em>loi agraire</em>
-qui ait exist, et la nature ne permet pas d'en <em>imaginer</em>, ni d'en
-<em>comprendre</em> une qui puisse offrir plus de prcision.</p>
+<p class="p2">83. Ces concessions de terres constituèrent la première <em>loi agraire</em>
+qui ait existé, et la nature ne permet pas d'en <em>imaginer</em>, ni d'en
+<em>comprendre</em> une qui puisse offrir plus de précision.</p>
-<p>Dans cette loi agraire furent distingus les trois genres de
+<p>Dans cette loi agraire furent distingués les trois genres de
possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes:
-<em>domaine bonitaire</em> appartenant aux Plbiens; <em>domaine quiritaire</em>
-appartenant aux Pres, conserv par les armes, et par consquent
-<em>noble</em>; <em>domaine minent</em>, appartenant au corps souverain. Ce dernier
+<em>domaine bonitaire</em> appartenant aux Plébéiens; <em>domaine quiritaire</em>
+appartenant aux Pères, conservé par les armes, et par conséquent
+<em>noble</em>; <em>domaine éminent</em>, appartenant au corps souverain. Ce dernier
genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans
-les rpubliques aristocratiques.</p>
+les républiques aristocratiques.</p>
<p class="title"><span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> 84-96. <em>Ancienne histoire romaine.</em></p>
<a id="ax84" name="ax84"></a>
-<p>84. Dans un passage remarquable de sa Politique, o il numre les
-diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la <em>royaut
-hroque</em>, o les rois, chefs de la religion, administraient la
+<p>84. Dans un passage remarquable de sa Politique, où il énumère les
+diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la <em>royauté
+héroïque</em>, où les rois, chefs de la religion, administraient la
justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors.</p>
-<p>Cet axiome se rapporte prcisment la royaut hroque de Thse et
+<p>Cet axiome se rapporte précisément à la royauté héroïque de Thésée et
de Romulus. <em>Voyez</em> la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois
de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>. Les rois de
-Rome taient appels rois des choses sacres, <em>reges sacrorum</em>. Et
-mme aprs l'expulsion des rois, de crainte d'altrer la forme des
-crmonies, on crait un roi des choses sacres; c'tait le chef des
-fciaux, ou hrauts de la rpublique.</p>
+Rome étaient appelés rois des choses sacrées, <em>reges sacrorum</em>. Et
+même après l'expulsion des rois, de crainte d'altérer la forme des
+cérémonies, on créait un roi des choses sacrées; c'était le chef des
+féciaux, ou hérauts de la république.</p>
<a id="ax85" name="ax85"></a>
<p class="p2">85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: <em>Les
-anciennes rpubliques n'avaient point de lois pour punir les offenses
-et redresser les torts particuliers; ce dfaut de lois est commun
+anciennes républiques n'avaient point de lois pour punir les offenses
+et redresser les torts particuliers; ce défaut de lois est commun à
tous les peuples barbares</em>. En effet les peuples ne sont barbares dans
leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les
-lois.&mdash;De l la <em>ncessit des duels et des reprsailles personnelles</em>
-dans les temps barbares, o l'on manque de <em>lois judiciaires</em>.</p>
+lois.&mdash;De là la <em>nécessité des duels et des représailles personnelles</em>
+dans les temps barbares, où l'on manque de <em>lois judiciaires</em>.</p>
<a id="ax86" name="ax86"></a>
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> 86. Troisime passage non moins prcieux du mme livre: <em>Dans les
-anciennes rpubliques, les nobles juraient aux plbiens une ternelle
-inimiti.</em> Voil ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie
-des nobles l'gard des plbiens, dans les premiers sicles de
-l'histoire romaine. Au milieu de cette prtendue libert populaire que
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> 86. Troisième passage non moins précieux du même livre: <em>Dans les
+anciennes républiques, les nobles juraient aux plébéiens une éternelle
+inimitié.</em> Voilà ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie
+des nobles à l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de
+l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue liberté populaire que
l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils
-<em>pressaient</em><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a> les plbiens, et les foraient de les servir la
-guerre leurs propres dpens; ils les enfonaient, pour ainsi dire,
-dans un abme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient
-satisfaire, ils les tenaient enferms toute leur vie dans leurs
-prisons particulires, afin de se payer eux-mmes par leurs travaux et
-leurs sueurs; l, ces tyrans les dchiraient coups de verges comme
+<em>pressaient</em><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a> les plébéiens, et les forçaient de les servir à la
+guerre à leurs propres dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire,
+dans un abîme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient
+satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur vie dans leurs
+prisons particulières, afin de se payer eux-mêmes par leurs travaux et
+leurs sueurs; là, ces tyrans les déchiraient à coups de verges comme
les plus vils esclaves.</p>
<a id="ax87" name="ax87"></a>
-<p class="p2">87. Les rpubliques aristocratiques se dcident difficilement la
-guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plbiens.</p>
+<p class="p2">87. Les républiques aristocratiques se décident difficilement à la
+guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plébéiens.</p>
<a id="ax88" name="ax88"></a>
<p class="p2">88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans
-l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent la puissance de cet
-ordre.&mdash;C'est ce qui explique la clmence avec laquelle les Romains
-traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ter <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span>
+l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent à la puissance de cet
+ordre.&mdash;C'est ce qui explique la clémence avec laquelle les Romains
+traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span>
leurs armes, et leur laissaient la jouissance de leurs biens
(<em>dominium bonitarium</em>), sous la condition d'un tribut
supportable.&mdash;Si l'aristocratie romaine combattit toujours les lois
-agraires proposes par les Gracques, c'est qu'elle craignait
+agraires proposées par les Gracques, c'est qu'elle craignait
d'enrichir le petit peuple.</p>
<a id="ax89" name="ax89"></a>
<p class="p2">89. L'<em>honneur</em> est le plus noble aiguillon de la valeur militaire.</p>
<a id="ax90" name="ax90"></a>
-<p class="p2">90. Les peuples, chez lesquels les diffrens ordres se disputent les
-<em>honneurs</em> pendant la paix, doivent dployer la guerre une <em>valeur
-hroque</em>; les uns veulent se conserver le privilge des honneurs, les
-autres mriter de les obtenir. Tel est le principe de l'<em>hrosme</em>
+<p class="p2">90. Les peuples, chez lesquels les différens ordres se disputent les
+<em>honneurs</em> pendant la paix, doivent déployer à la guerre une <em>valeur
+héroïque</em>; les uns veulent se conserver le privilège des honneurs, les
+autres mériter de les obtenir. Tel est le principe de l'<em>héroïsme</em>
romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans
-cette priode, les nobles se dvouaient pour leur patrie, dont le
-salut tait li la conservation des privilges de leur ordre; et les
-plbiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils
-mritaient de partager les mmes honneurs.</p>
+cette période, les nobles se dévouaient pour leur patrie, dont le
+salut était lié à la conservation des privilèges de leur ordre; et les
+plébéiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils
+méritaient de partager les mêmes honneurs.</p>
<a id="ax91" name="ax91"></a>
-<p class="p2">91. Les querelles dans lesquelles les diffrens ordres cherchent
-<em>l'galit des droits</em>, sont pour les rpubliques le plus puissant
+<p class="p2">91. Les querelles dans lesquelles les différens ordres cherchent
+<em>l'égalité des droits</em>, sont pour les républiques le plus puissant
moyen d'agrandissement.</p>
-<p>Autre principe de l'<em>hrosme</em> romain, appuy sur trois vertus
-civiles: <em>confiance magnanime des plbiens</em>, qui veulent que les
-patriciens leur communiquent <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> les droits civils, en mme temps
-que ces lois dont ils se rservent la connaissance mystrieuse;
-<em>courage des patriciens</em>, qui retiennent dans leur ordre un privilge
-si prcieux; <em>sagesse des jurisconsultes</em>, qui interprtent ces lois,
-et qui peu--peu en tendent l'utilit en les appliquant de nouveaux
-cas, selon ce que demande la raison. Voil les trois caractres qui
+<p>Autre principe de l'<em>héroïsme</em> romain, appuyé sur trois vertus
+civiles: <em>confiance magnanime des plébéiens</em>, qui veulent que les
+patriciens leur communiquent <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> les droits civils, en même temps
+que ces lois dont ils se réservent la connaissance mystérieuse;
+<em>courage des patriciens</em>, qui retiennent dans leur ordre un privilège
+si précieux; <em>sagesse des jurisconsultes</em>, qui interprètent ces lois,
+et qui peu-à-peu en étendent l'utilité en les appliquant à de nouveaux
+cas, selon ce que demande la raison. Voilà les trois caractères qui
distinguent exclusivement la jurisprudence romaine.</p>
<a id="ax92" name="ax92"></a>
<p class="p2">92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les
-ambitieux en prsentent de nouvelles pour se faire un parti; les
-princes protgent les lois, afin d'galer les puissans et les faibles.</p>
+ambitieux en présentent de nouvelles pour se faire un parti; les
+princes protègent les lois, afin d'égaler les puissans et les faibles.</p>
-<p>Dans sa premire et sa seconde partie, cet axiome claire l'histoire
+<p>Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome éclaire l'histoire
des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la
connaissance des lois le <em>secret</em> de leur ordre, afin qu'elles
-dpendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent <em>aussi
+dépendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent <em>aussi
arbitrairement que des rois</em>. Telle est, selon le jurisconsulte
-Pomponius, la raison pour laquelle les plbiens dsiraient la loi des
+Pomponius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la loi des
douze tables: <em>gravia erant jus latens, incertum, et manus regia</em>.
-C'est aussi la cause de la rpugnance que montraient les snateurs
-pour accorder cette lgislation: <em>mores patrios servandos; leges ferri
+C'est aussi la cause de la répugnance que montraient les sénateurs
+pour accorder cette législation: <em>mores patrios servandos; leges ferri
non oportere</em>. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne
repoussaient pas les v&oelig;ux du peuple, <em>desideria plebis non
-aspernari</em>. Mais Denis d'Halicarnasse, devait tre mieux inform que
-Tite-Live des antiquits romaines, puisqu'il <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> crivait d'aprs
-les mmoires de Varron, le plus docte des Romains.<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a></p>
-
-<p>Le troisime article du mme axiome nous montre la route que suivent
-les ambitieux dans les tats populaires pour s'lever au pouvoir
-souverain; ils secondent le dsir naturel du peuple, qui, ne pouvant
-s'lever aux ides gnrales, veut une loi pour chaque cas
+aspernari</em>. Mais Denis d'Halicarnasse, devait être mieux informé que
+Tite-Live des antiquités romaines, puisqu'il <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> écrivait d'après
+les mémoires de Varron, le plus docte des Romains.<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a></p>
+
+<p>Le troisième article du même axiome nous montre la route que suivent
+les ambitieux dans les états populaires pour s'élever au pouvoir
+souverain; ils secondent le désir naturel du peuple, qui, ne pouvant
+s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque cas
particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la
-noblesse, n'eut pas plus tt vaincu Marius, chef du parti du peuple,
-et rtabli la rpublique en rendant le gouvernement l'aristocratie,
-qu'il remdia la multitude des lois par l'institution des
-<em>qustiones perpetu</em>.</p>
+noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marius, chef du parti du peuple,
+et rétabli la république en rendant le gouvernement à l'aristocratie,
+qu'il remédia à la multitude des lois par l'institution des
+<em>quæstiones perpetuæ</em>.</p>
-<p>Enfin le mme axiome nous fait connatre dans sa dernire partie le
-secret motif pour lequel les Empereurs, en commenant par Auguste,
+<p>Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa dernière partie le
+secret motif pour lequel les Empereurs, en commençant par Auguste,
firent des <em>lois innombrables pour des cas particuliers</em>; et pourquoi
-chez les modernes tous les tats monarchiques ou rpublicains ont reu
+chez les modernes tous les états monarchiques ou républicains ont reçu
le corps du droit romain, et celui du droit canonique.</p>
<a id="ax93" name="ax93"></a>
-<p class="p2">93. Dans les dmocraties o domine une multitude avide, ds qu'une
+<p class="p2">93. Dans les démocraties où domine une multitude avide, dès qu'une
fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs,
la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la
puissance, non plus avec les lois, mais avec les <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> armes; et la
-puissance elle-mme est un moyen de faire des lois pour enrichir le
-parti vainqueur; telles furent Rome les lois agraires proposes par
-les Gracques. De l rsultent -la-fois des guerres civiles au-dedans,
+puissance elle-même est un moyen de faire des lois pour enrichir le
+parti vainqueur; telles furent à Rome les lois agraires proposées par
+les Gracques. De là résultent à-la-fois des guerres civiles au-dedans,
des guerres injustes au-dehors.</p>
-<p>Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'<em>hrosme</em>
-romain pour tout le temps antrieur aux Gracques.</p>
+<p>Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'<em>héroïsme</em>
+romain pour tout le temps antérieur aux Gracques.</p>
<a id="ax94" name="ax94"></a>
-<p class="p2">94. Plus les biens sont attachs la personne, au corps du
-possesseur, plus la libert naturelle conserve sa fiert; c'est avec
-le superflu que la servitude enchane les hommes.</p>
+<p class="p2">94. Plus les biens sont attachés à la personne, au corps du
+possesseur, plus la liberté naturelle conserve sa fierté; c'est avec
+le superflu que la servitude enchaîne les hommes.</p>
<p>Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de
-l'<em>hrosme</em> des premiers peuples; dans le second, c'est le <em>principe
+l'<em>héroïsme</em> des premiers peuples; dans le second, c'est le <em>principe
naturel des monarchies</em>.</p>
<a id="ax95" name="ax95"></a>
-<p class="p2">95. Les hommes aiment d'abord sortir de sujtion et dsirent
-l'<em>galit</em>; voil les plbiens dans les rpubliques aristocratiques,
+<p class="p2">95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion et désirent
+l'<em>égalité</em>; voilà les plébéiens dans les républiques aristocratiques,
qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent
-ensuite de <em>surpasser leurs gaux</em>; voil le petit peuple dans les
-tats populaires qui dgnrent en oligarchies. Ils veulent enfin <em>se
-mettre au-dessus des lois</em>; et il en rsulte une dmocratie effrne,
+ensuite de <em>surpasser leurs égaux</em>; voilà le petit peuple dans les
+états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils veulent enfin <em>se
+mettre au-dessus des lois</em>; et il en résulte une démocratie effrénée,
une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a
autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans
-la cit. Alors le petit peuple, clair par ses propres maux, y
-cherche un <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> remde en <em>se rfugiant dans la monarchie</em>. Ainsi
+la cité. Alors le petit peuple, éclairé par ses propres maux, y
+cherche un <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> remède en <em>se réfugiant dans la monarchie</em>. Ainsi
nous trouvons dans la nature cette <em>loi royale</em> par laquelle Tacite
-lgitime la monarchie d'Auguste: <em>qui cuncta bellis civilibus fessa
+légitime la monarchie d'Auguste: <em>qui cuncta bellis civilibus fessa
nomine principis sub imperium</em> <span class="smcap">ACCEPIT</span>.</p>
<a id="ax96" name="ax96"></a>
-<p class="p2">96. Lorsque la runion des familles forma les premires cits, <em>les
-nobles</em> qui sortaient peine de l'<em>indpendance de la vie sauvage</em>,
+<p class="p2">96. Lorsque la réunion des familles forma les premières cités, <em>les
+nobles</em> qui sortaient à peine de l'<em>indépendance de la vie sauvage</em>,
ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges
-publiques; voil les <em>aristocraties</em> o les nobles sont seigneurs.
-Ensuite les plbiens tant devenus nombreux et aguerris, les nobles
-se soumirent, comme les plbiens, aux lois et aux charges publiques;
-voil les nobles dans les <em>dmocraties</em>. Enfin pour s'assurer la vie
-commode dont ils jouissent, ils inclinrent naturellement se
-soumettre au gouvernement d'un seul; voil les nobles sous la
+publiques; voilà les <em>aristocraties</em> où les nobles sont seigneurs.
+Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et aguerris, les nobles
+se soumirent, comme les plébéiens, aux lois et aux charges publiques;
+voilà les nobles dans les <em>démocraties</em>. Enfin pour s'assurer la vie
+commode dont ils jouissent, ils inclinèrent naturellement à se
+soumettre au gouvernement d'un seul; voilà les nobles sous la
<em>monarchie</em>.</p>
<p class="title">97-103. <em>Migration des peuples.</em></p>
<a id="ax97" name="ax97"></a>
-<p>97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'aprs le
-dluge, les hommes habitrent d'abord sur les <em>montagnes</em>; il sera
-naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps aprs dans les
-<em>plaines</em>, et qu'au bout d'un temps considrable, ils prirent assez de
+<p>97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'après le
+déluge, les hommes habitèrent d'abord sur les <em>montagnes</em>; il sera
+naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps après dans les
+<em>plaines</em>, et qu'au bout d'un temps considérable, ils prirent assez de
confiance pour aller jusqu'aux <em>rivages</em> de la mer.</p>
<a id="ax98" name="ax98"></a>
-<p class="p2">98. On trouve dans Strabon un passage prcieux <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> de Platon, o
-il raconte qu'aprs les dluges particuliers d'Ogygs et de Deucalion,
-les hommes habitrent <em>dans les cavernes des montagnes</em>, et il les
-reconnat dans ces cyclopes, ces Polyphmes, qui lui reprsentent
-ailleurs les premiers pres de famille; ensuite sur les <em>sommets</em> qui
-dominent les valles, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la
+<p class="p2">98. On trouve dans Strabon un passage précieux <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> de Platon, où
+il raconte qu'après les déluges particuliers d'Ogygès et de Deucalion,
+les hommes habitèrent <em>dans les cavernes des montagnes</em>, et il les
+reconnaît dans ces cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent
+ailleurs les premiers pères de famille; ensuite sur les <em>sommets</em> qui
+dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la
citadelle de Troie; enfin dans les <em>plaines</em>, tels qu'Ilus qui fit
-descendre Troie jusqu' la plaine voisine de la mer, et qui l'appela
+descendre Troie jusqu'à la plaine voisine de la mer, et qui l'appela
Ilion.</p>
<a id="ax99" name="ax99"></a>
-<p class="p2">99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fonde d'abord <em>dans les
-terres</em>, fut ensuite assise sur le <em>rivage</em> de la mer de Phnicie; et
-l'histoire nous apprend que de l elle passa dans une <em>le</em> voisine,
-qu'Alexandre rattacha par une chausse au continent.</p>
+<p class="p2">99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée d'abord <em>dans les
+terres</em>, fut ensuite assise sur le <em>rivage</em> de la mer de Phénicie; et
+l'histoire nous apprend que de là elle passa dans une <em>île</em> voisine,
+qu'Alexandre rattacha par une chaussée au continent.</p>
-<p>Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent l'appui, nous
-apprennent que les peuples <em>mditerrans</em> se formrent d'abord,
+<p>Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à l'appui, nous
+apprennent que les peuples <em>méditerranés</em> se formèrent d'abord,
ensuite les peuples <em>maritimes</em>.</p>
-<p>Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquit du peuple
-hbreux, dont No plaa le berceau dans la Msopotamie, contre la
-plus <em>mditerrane</em> de l'ancien monde habitable. L aussi se fonda la
-premire monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu
-chaldenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le
+<p>Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquité du peuple
+hébreux, dont Noé plaça le berceau dans la Mésopotamie, contrée la
+plus <em>méditerranée</em> de l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la
+première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu
+chaldéenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le
plus ancien de tous.</p>
<a id="ax100" name="ax100"></a>
-<p class="p2">100. Pour que les hommes se dcident <em>abandonner pour toujours la
-terre o ils sont ns</em>, et qui <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> naturellement leur est chre,
-il faut les plus extrmes ncessits. Le dsir d'acqurir par le
-commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les dcider
- quitter leur patrie <em>momentanment</em>.</p>
+<p class="p2">100. Pour que les hommes se décident à <em>abandonner pour toujours la
+terre où ils sont nés</em>, et qui <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> naturellement leur est chère,
+il faut les plus extrêmes nécessités. Le désir d'acquérir par le
+commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider
+à quitter leur patrie <em>momentanément</em>.</p>
<p>C'est le principe de la <em>Transmigration des peuples</em>, dont les moyens
-furent, ou les <em>colonies maritimes des temps hroques</em>, ou les
+furent, ou les <em>colonies maritimes des temps héroïques</em>, ou les
<em>invasions des barbares</em>, ou les <em>colonies</em> les plus lointaines <em>des
-Romains</em>, ou celles <em>des Europens dans les deux Indes</em>.</p>
+Romains</em>, ou celles <em>des Européens dans les deux Indes</em>.</p>
-<p>Le mme axiome nous dmontre que les descendans des fils de No durent
+<p>Le même axiome nous démontre que les descendans des fils de Noé durent
<em>se perdre et se disperser</em> dans leurs courses vagabondes, comme les
-btes sauvages, soit pour <em>chapper</em> aux animaux farouches qui
-peuplaient la vaste fort dont la terre tait couverte; soit en
-<em>poursuivant</em> les femmes rebelles leurs dsirs, soit en <em>cherchant</em>
-l'eau et la pture. Ils se trouvrent ainsi pais sur toute la terre,
-lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la premire fois depuis
-le dluge, les ramena des penses religieuses, et leur fit concevoir
-un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des socits paennes qui
-eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conserv des m&oelig;urs
-<em>humaines</em>, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, rests
-en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes taient
-alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune ncessit de
+bêtes sauvages, soit pour <em>échapper</em> aux animaux farouches qui
+peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte; soit en
+<em>poursuivant</em> les femmes rebelles à leurs désirs, soit en <em>cherchant</em>
+l'eau et la pâture. Ils se trouvèrent ainsi épais sur toute la terre,
+lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la première fois depuis
+le déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur fit concevoir
+un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des sociétés païennes qui
+eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conservé des m&oelig;urs
+<em>humaines</em>, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés
+en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes étaient
+alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune nécessité de
l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par
caprice le pays de sa naissance.</p>
<a id="ax101" name="ax101"></a>
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> 101. Les Phniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien.</p>
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> 101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien.</p>
<a id="ax102" name="ax102"></a>
-<p class="p2">102. Les nations encore barbares <em>sont impntrables</em>; au-dehors, il
-faut la <em>guerre</em> pour les ouvrir aux trangers, au-dedans l'intrt du
-<em>commerce</em>, pour les dterminer les admettre. Ainsi Psammtique
-ouvrit l'gypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent
-tre clbres aprs les Phniciens par leur commerce maritime<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.
+<p class="p2">102. Les nations encore barbares <em>sont impénétrables</em>; au-dehors, il
+faut la <em>guerre</em> pour les ouvrir aux étrangers, au-dedans l'intérêt du
+<em>commerce</em>, pour les déterminer à les admettre. Ainsi Psammétique
+ouvrit l'Égypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent
+être célèbres après les Phéniciens par leur commerce maritime<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.
Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux
-Europens.</p>
-
-<p>Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un <em>autre systme
-d'tymologie pour les mots dont l'origine est certainement trangre</em>,
-systme diffrent de celui dans lequel nous trouvons l'<em>origine des
-mots indignes</em>. Sans ce principe, nul moyen de connatre l'<em>histoire
-des nations transplantes par des colonies aux lieux o s'taient
-tablies dj d'autres nations</em>. Ainsi Naples fut d'abord appele
-<em>Sirne</em>, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou
-Phniciens, y avaient d'abord fond un comptoir. Ensuite elle s'appela
-<em>Parthenope</em>, d'un mot grec de la langue <em>hroque</em>, et enfin
+Européens.</p>
+
+<p>Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un <em>autre système
+d'étymologie pour les mots dont l'origine est certainement étrangère</em>,
+système différent de celui dans lequel nous trouvons l'<em>origine des
+mots indigènes</em>. Sans ce principe, nul moyen de connaître l'<em>histoire
+des nations transplantées par des colonies aux lieux où s'étaient
+établies déjà d'autres nations</em>. Ainsi Naples fut d'abord appelée
+<em>Sirène</em>, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou
+Phéniciens, y avaient d'abord fondé un comptoir. Ensuite elle s'appela
+<em>Parthenope</em>, d'un mot grec de la langue <em>héroïque</em>, et enfin
<em>Neapolis</em> dans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que les
-<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> Grecs s'y taient tablis ensuite, pour partager le commerce
-des Phniciens. De mme sur les rivages de Tarente il y eut une
-colonie syrienne appele <em>Siri</em>, que les Grecs nommrent ensuite
-<em>Polyle</em>; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de
+<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> Grecs s'y étaient établis ensuite, pour partager le commerce
+des Phéniciens. De même sur les rivages de Tarente il y eut une
+colonie syrienne appelée <em>Siri</em>, que les Grecs nommèrent ensuite
+<em>Polylée</em>; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de
<em>Poliade</em>.</p>
<a id="ax103" name="ax103"></a>
-<p class="p2">103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forc de le faire, qu'il y
+<p class="p2">103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé de le faire, qu'il y
ait eu <em>sur le rivage du Latium une colonie grecque</em>, qui, <em>vaincue et
-dtruite par les Romains</em>, sera reste ensevelie dans les tnbres de
-l'antiquit.</p>
+détruite par les Romains</em>, sera restée ensevelie dans les ténèbres de
+l'antiquité.</p>
-<p>Si l'on n'accorde point ceci, quiconque rflchit sur les choses de
-l'antiquit et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans
-l'histoire romaine que sujets de s'tonner; elle nous parle
-d'<em>Hercule</em>, d'<em>vandre</em>, d'<em>Arcadiens</em>, de <em>Phrygiens tablis dans le
+<p>Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur les choses de
+l'antiquité et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans
+l'histoire romaine que sujets de s'étonner; elle nous parle
+d'<em>Hercule</em>, d'<em>Évandre</em>, d'<em>Arcadiens</em>, de <em>Phrygiens établis dans le
Latium</em>, d'un <em>Servius Tullius</em> d'origine grecque, d'un <em>Tarquin
-l'Ancien</em>, fils du Corinthien Dmarate, d'<em>ne</em>, auquel le peuple
-romain rapporte sa premire origine. <em>Les lettres latines</em>, comme
-l'observe Tacite, <em>taient semblables aux anciennes lettres grecques</em>;
+l'Ancien</em>, fils du Corinthien Démarate, d'<em>Énée</em>, auquel le peuple
+romain rapporte sa première origine. <em>Les lettres latines</em>, comme
+l'observe Tacite, <em>étaient semblables aux anciennes lettres grecques</em>;
et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom
-mme de Pythagore qui enseignait alors dans son cole tant clbre de
-Crotone n'avait pu pntrer jusqu' Rome. Les Romains ne commencrent
- connatre les Grecs d'Italie qu' l'occasion de la guerre de
-Tarente, qui entrana celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer
+même de Pythagore qui enseignait alors dans son école tant célébrée de
+Crotone n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome. Les Romains ne commencèrent
+à connaître les Grecs d'Italie qu'à l'occasion de la guerre de
+Tarente, qui entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer
(<cite>Florus</cite>).</p>
<p class="title"><span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> 104-114. <em>Principes du droit naturel.</em></p>
<a id="ax104" name="ax104"></a>
-<p>104. Elle est digne de nos mditations, cette pense de Dion Cassius:
-<em>la coutume est semblable un roi, la loi un tyran</em>: ce qui doit
+<p>104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée de Dion Cassius:
+<em>la coutume est semblable à un roi, la loi à un tyran</em>: ce qui doit
s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point
-anime de l'esprit de la raison naturelle.</p>
+animée de l'esprit de la raison naturelle.</p>
-<p>Cet axiome termine par le fait la grande dispute laquelle a donn
+<p>Cet axiome termine par le fait la grande dispute à laquelle a donné
lieu la question suivante: <em>le droit est-il dans la nature, ou
-seulement dans l'opinion des hommes</em>? c'est la mme que l'on a
-propose dans le corollaire du 8<sup>e</sup> axiome: <em>la nature humaine est-elle
-sociable</em>? Si la coutume commande, comme un roi des sujets qui
-veulent obir, le droit naturel qui a t ordonn par la coutume, est
-n des m&oelig;urs humaines, rsultant de la <span class="smcap">NATURE COMMUNE DES NATIONS</span>.
-Ce droit conserve la socit, parce qu'il n'y a chose plus agrable et
-par consquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignes
-par la nature. D'aprs tout ce raisonnement, <em>la nature humaine</em> dont
-elles sont un rsultat, <em>ne peut tre que sociable</em>.</p>
-
-<p>Cet axiome, rapproch du 8<sup>e</sup> et de son corollaire, prouve que l'<em>homme
-n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmit d'une
-nature dchue</em>. Il nous dmontre le premier <em>principe du
-christianisme</em>, qui se trouve dans le caractre d'Adam, considr
-avant le pch, et dans l'tat de perfection o il dut avoir t conu
-par son crateur. Il nous dmontre par suite les <em>principes
-catholiques <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> de la grce</em>. La grce suppose le libre arbitre,
-auquel elle prte un secours <em>surnaturel</em>, mais qui est aid
-<em>naturellement</em> par la <em>Providence</em> (<em>Voy.</em> le mme axiome <a href="#ax8">8<sup>e</sup></a> et son
-second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrtienne
+seulement dans l'opinion des hommes</em>? c'est la même que l'on a
+proposée dans le corollaire du 8<sup>e</sup> axiome: <em>la nature humaine est-elle
+sociable</em>? Si la coutume commande, comme un roi à des sujets qui
+veulent obéir, le droit naturel qui a été ordonné par la coutume, est
+né des m&oelig;urs humaines, résultant de la <span class="smcap">NATURE COMMUNE DES NATIONS</span>.
+Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a chose plus agréable et
+par conséquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignées
+par la nature. D'après tout ce raisonnement, <em>la nature humaine</em> dont
+elles sont un résultat, <em>ne peut être que sociable</em>.</p>
+
+<p>Cet axiome, rapproché du 8<sup>e</sup> et de son corollaire, prouve que l'<em>homme
+n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmité d'une
+nature déchue</em>. Il nous démontre le premier <em>principe du
+christianisme</em>, qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré
+avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut avoir été conçu
+par son créateur. Il nous démontre par suite les <em>principes
+catholiques <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> de la grâce</em>. La grâce suppose le libre arbitre,
+auquel elle prête un secours <em>surnaturel</em>, mais qui est aidé
+<em>naturellement</em> par la <em>Providence</em> (<em>Voy.</em> le même axiome <a href="#ax8">8<sup>e</sup></a> et son
+second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne
s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf
-devaient fonder leurs systmes sur cette base, et se ranger
+devaient fonder leurs systèmes sur cette base, et se ranger à
l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels le <em>droit naturel
-a t ordonn par la divine Providence</em>.</p>
+a été ordonné par la divine Providence</em>.</p>
<a id="ax105" name="ax105"></a>
<p class="p2">105. Le <em>droit naturel des gens est sorti des m&oelig;urs et coutumes</em>
-des nations, lesquelles se sont rencontres dans <em>un sens commun</em>, ou
-manire de voir uniforme, et cela sans <em>rflexion</em>, sans prendre
+des nations, lesquelles se sont rencontrées dans <em>un sens commun</em>, ou
+manière de voir uniforme, et cela sans <em>réflexion</em>, sans prendre
<em>exemple</em> l'une de l'autre.</p>
-<p>Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'tre rapport,
-tablit que la Providence est <em>la lgislatrice du droit naturel des
+<p>Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'être rapporté,
+établit que la Providence est <em>la législatrice du droit naturel des
gens</em>, parce qu'elle est la <em>reine des affaires humaines</em>.</p>
-<p>Le mme axiome tablit la diffrence qui existe entre le <em>droit
-naturel des Hbreux</em>, celui des <em>Gentils</em>, et celui des <em>philosophes</em>.
+<p>Le même axiome établit la différence qui existe entre le <em>droit
+naturel des Hébreux</em>, celui des <em>Gentils</em>, et celui des <em>philosophes</em>.
Les Gentils eurent seulement les secours <em>ordinaires</em> de la
-Providence, les Hbreux eurent de plus les secours <em>extraordinaires</em>
+Providence, les Hébreux eurent de plus les secours <em>extraordinaires</em>
du vrai Dieu, et c'est le principe de la <em>division de tous les peuples
-anciens en Hbreux et Gentils</em>. Les philosophes par leurs raisonnemens
-arrivrent l'ide d'un droit plus parfait que celui que
+anciens en Hébreux et Gentils</em>. Les philosophes par leurs raisonnemens
+arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que celui que
pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent que <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> deux mille
-ans aprs la fondation des socits paennes. Ces trois diffrences,
-inaperues jusqu'ici, renversent les trois systmes de Grotius, de
+ans après la fondation des sociétés païennes. Ces trois différences,
+inaperçues jusqu'ici, renversent les trois systèmes de Grotius, de
Selden et de Puffendorf.</p>
<a id="ax106" name="ax106"></a>
-<p class="p2">106. Les sciences doivent prendre pour point de dpart l'poque o
+<p class="p2">106. Les sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où
commence le sujet dont elles traitent.<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a></p>
<a id="ax107" name="ax107"></a>
-<p class="p2">107. Les <em>Gentes</em> (familles, tribus, clans) commencrent avant les
-cits; du moins celles que les Latins appelrent <em>gentes majores</em>,
-c'est--dire, <em>maisons nobles anciennes</em>, comme celle des <em>Pres</em> dont
-Romulus composa le snat, et en mme temps la cit de Rome. Au
+<p class="p2">107. Les <em>Gentes</em> (familles, tribus, clans) commencèrent avant les
+cités; du moins celles que les Latins appelèrent <em>gentes majores</em>,
+c'est-à-dire, <em>maisons nobles anciennes</em>, comme celle des <em>Pères</em> dont
+Romulus composa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au
contraire, on appela <em>gentes minores, les maisons nobles nouvelles</em>
-fondes aprs les cits, telles que celles des <em>Pres</em>, dont Junius
-Brutus, aprs avoir chass les rois, remplit le snat, devenu presque
-dsert par la mort des snateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait
-prir.</p>
+fondées après les cités, telles que celles des <em>Pères</em>, dont Junius
+Brutus, après avoir chassé les rois, remplit le sénat, devenu presque
+désert par la mort des sénateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait
+périr.</p>
<a id="ax108" name="ax108"></a>
<p class="p2">108. Telle fut aussi la division des dieux: <em>dii majorum gentium</em>, ou
-dieux consacrs par les familles avant la fondation des cits; et <em>dii
-minorum gentium</em>, ou dieux consacrs par les peuples, comme <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span>
-Romulus, que le peuple romain appela aprs sa mort <em>Dius Quirinus</em>.</p>
+dieux consacrés par les familles avant la fondation des cités; et <em>dii
+minorum gentium</em>, ou dieux consacrés par les peuples, comme <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span>
+Romulus, que le peuple romain appela après sa mort <em>Dius Quirinus</em>.</p>
-<p>Ces trois axiomes montrent que les systmes de Grotius, de Selden et
-de Puffendorf, manquent dans leurs principes mmes. Ils commencent par
-les <em>nations dj</em> formes et composant dans leur ensemble la <em>socit
-du genre humain</em>, tandis que l'<em>humanit</em> commena chez toutes les
-nations primitives l'<em>poque o les familles taient les seules
-socits et o elles adoraient les dieux majorum gentium</em>.</p>
+<p>Ces trois axiomes montrent que les systèmes de Grotius, de Selden et
+de Puffendorf, manquent dans leurs principes mêmes. Ils commencent par
+les <em>nations déjà</em> formées et composant dans leur ensemble la <em>société
+du genre humain</em>, tandis que l'<em>humanité</em> commença chez toutes les
+nations primitives à l'<em>époque où les familles étaient les seules
+sociétés et où elles adoraient les dieux majorum gentium</em>.</p>
<a id="ax109" name="ax109"></a>
-<p class="p2">109. Les hommes courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur
+<p class="p2">109. Les hommes à courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur
montre rentrer dans les termes de la loi.</p>
<a id="ax110" name="ax110"></a>
-<p class="p2">110. Admirons la dfinition que donne Ulpien de l'<em>quit civile:
-c'est une prsomption de droit, qui n'est point connue naturellement
-tous les hommes</em> (comme l'quit naturelle), <em>mais seulement un
-petit nombre d'hommes, qui runissant la sagesse, l'exprience et
-l'tude, ont appris ce qui est ncessaire au maintien de la socit.</em>
-C'est ce que nous appelons <em>raison d'tat</em>.</p>
+<p class="p2">110. Admirons la définition que donne Ulpien de l'<em>équité civile:
+c'est une présomption de droit, qui n'est point connue naturellement à
+tous les hommes</em> (comme l'équité naturelle), <em>mais seulement à un
+petit nombre d'hommes, qui réunissant la sagesse, l'expérience et
+l'étude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de la société.</em>
+C'est ce que nous appelons <em>raison d'état</em>.</p>
<a id="ax111" name="ax111"></a>
-<p class="p2">111. La <em>certitude de la loi</em> n'est qu'une <em>ombre efface</em> de la
-raison (<em>obscurezza</em>) <em>appuye sur l'autorit</em>. Nous trouvons alors
-les lois <em>dures</em> dans l'application, et pourtant nous sommes obligs
-de les appliquer en considration de leur <em>certitude</em>. <em>Certum</em>, en
-bon latin, signifie <em>particularis</em> (<em>individuatum</em>, <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> comme dit
-l'cole); dans ce sens, <em>certum</em>, et <em>commune</em>, sont trs bien opposs
+<p class="p2">111. La <em>certitude de la loi</em> n'est qu'une <em>ombre effacée</em> de la
+raison (<em>obscurezza</em>) <em>appuyée sur l'autorité</em>. Nous trouvons alors
+les lois <em>dures</em> dans l'application, et pourtant nous sommes obligés
+de les appliquer en considération de leur <em>certitude</em>. <em>Certum</em>, en
+bon latin, signifie <em>particularisé</em> (<em>individuatum</em>, <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> comme dit
+l'école); dans ce sens, <em>certum</em>, et <em>commune</em>, sont très bien opposés
entre eux.</p>
<p>La <em>certitude</em> est le principe de la <em>jurisprudence inflexible</em>,
-naturelle aux ges barbares, et dont l'<em>quit civile</em> est la rgle.
-Les barbares, n'ayant que des ides particulires, <em>s'en tiennent
-naturellement cette certitude</em>, et sont satisfaits, pourvu que les
-termes de la loi soient appliqus avec prcision. Telle est l'ide
+naturelle aux âges barbares, et dont l'<em>équité civile</em> est la règle.
+Les barbares, n'ayant que des idées particulières, <em>s'en tiennent
+naturellement à cette certitude</em>, et sont satisfaits, pourvu que les
+termes de la loi soient appliqués avec précision. Telle est l'idée
qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, <em>lex dura est,
-sed scripta est</em>, s'exprimerait plus lgamment selon la langue et
+sed scripta est</em>, s'exprimerait plus élégamment selon la langue et
selon la jurisprudence, par les mots: <em>lex dura est, sed certa est</em>.</p>
<a id="ax112" name="ax112"></a>
-<p class="p2">112. Les hommes clairs estiment conforme la justice ce que
-l'impartialit reconnat tre utile dans chaque cause.</p>
+<p class="p2">112. Les hommes éclairés estiment conforme à la justice ce que
+l'impartialité reconnaît être utile dans chaque cause.</p>
<a id="ax113" name="ax113"></a>
-<p class="p2">113. Dans les lois, le <em>vrai</em> est une lumire certaine dont nous
-claire la <em>raison naturelle</em>. Aussi les jurisconsultes disent-ils
-souvent <em>verum est</em>, pour <em>quum est</em> (<em>Voy.</em> les axiomes <a href="#ax9">9</a> et <a href="#ax10">10</a>.)</p>
+<p class="p2">113. Dans les lois, le <em>vrai</em> est une lumière certaine dont nous
+éclaire la <em>raison naturelle</em>. Aussi les jurisconsultes disent-ils
+souvent <em>verum est</em>, pour <em>æquum est</em> (<em>Voy.</em> les axiomes <a href="#ax9">9</a> et <a href="#ax10">10</a>.)</p>
<a id="ax114" name="ax114"></a>
-<p class="p2">114. L'<em>quit naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus
-grand dveloppement</em> est une <em>pratique</em>, une application <em>de la
-sagesse aux choses de l'utilit</em>; car la <em>sagesse</em>, en prenant le mot
-dans le sens le plus tendu, n'est que la <em>science de faire des choses
+<p class="p2">114. L'<em>équité naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus
+grand développement</em> est une <em>pratique</em>, une application <em>de la
+sagesse aux choses de l'utilité</em>; car la <em>sagesse</em>, en prenant le mot
+dans le sens le plus étendu, n'est que la <em>science de faire des choses
l'usage qu'elles ont dans la nature</em>.</p>
-<p>Tel est le principe de la <em>jurisprudence humaine</em>, dont la rgle est
-l'<em>quit naturelle</em>, et qui est insparable <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> de la
-civilisation. Cette jurisprudence, ainsi que nous le dmontrerons, est
-l'<em>cole publique</em> d'o sont sortis les philosophes. (<em>Voyez</em> le livre
+<p>Tel est le principe de la <em>jurisprudence humaine</em>, dont la règle est
+l'<em>équité naturelle</em>, et qui est inséparable <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> de la
+civilisation. Cette jurisprudence, ainsi que nous le démontrerons, est
+l'<em>école publique</em> d'où sont sortis les philosophes. (<em>Voyez</em> le livre
<span class="smcap"><a href="#liv4">IV</a></span>, vers la fin.)</p>
-<p>Les six dernires propositions tablissent que la <em>Providence a t la
-lgislatrice du droit naturel des gens</em>. Les nations devant vivre
-pendant une longue suite de sicles encore incapables de connatre la
-<em>vrit</em> et l'<em>quit naturelle</em>, la Providence permit qu'en attendant
-elles s'attachassent la <em>certitude</em> et l'<em>quit civile</em> qui suit
-religieusement l'expression de la loi; de faon qu'elles observassent
-la loi, mme lorsqu'elle devenait <em>dure</em> et rigoureuse dans
-l'application, <em>pour assurer le maintien de la socit humaine</em>.</p>
-
-<p>C'est pour avoir ignor les vrits nonces dans ces derniers
-axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont crit sur le droit
-naturel des gens, se sont gars comme de concert dans la recherche
-des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systmes. Ils ont
-cru que les nations paennes, ds leur commencement, avaient compris
-l'<em>quit naturelle</em> dans sa perfection idale, sans rflchir qu'il
-fallut bien deux mille ans pour qu'il y et des philosophes, et sans
-tenir compte de l'assistance particulire que reut du vrai Dieu un
-peuple privilgi.</p>
+<p>Les six dernières propositions établissent que la <em>Providence a été la
+législatrice du droit naturel des gens</em>. Les nations devant vivre
+pendant une longue suite de siècles encore incapables de connaître la
+<em>vérité</em> et l'<em>équité naturelle</em>, la Providence permit qu'en attendant
+elles s'attachassent à la <em>certitude</em> et à l'<em>équité civile</em> qui suit
+religieusement l'expression de la loi; de façon qu'elles observassent
+la loi, même lorsqu'elle devenait <em>dure</em> et rigoureuse dans
+l'application, <em>pour assurer le maintien de la société humaine</em>.</p>
+
+<p>C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans ces derniers
+axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont écrit sur le droit
+naturel des gens, se sont égarés comme de concert dans la recherche
+des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes. Ils ont
+cru que les nations païennes, dès leur commencement, avaient compris
+l'<em>équité naturelle</em> dans sa perfection idéale, sans réfléchir qu'il
+fallut bien deux mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans
+tenir compte de l'assistance particulière que reçut du vrai Dieu un
+peuple privilégié.</p>
<a id="liv1chap3" name="liv1chap3"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> CHAPITRE III.<br>
<span class="smaller">TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.</span></h3>
-<p>Maintenant afin d'prouver si les propositions que nous avons
-prsentes comme les <em>lmens</em> de la science nouvelle, peuvent donner
-forme aux <em>matriaux</em> prpars dans la table chronologique, nous
-prions le lecteur de rflchir tout ce qu'on a jamais crit sur les
+<p>Maintenant afin d'éprouver si les propositions que nous avons
+présentées comme les <em>élémens</em> de la science nouvelle, peuvent donner
+forme aux <em>matériaux</em> préparés dans la table chronologique, nous
+prions le lecteur de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les
principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y
trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs
-d'entr'elles, ou mme une seule; chacune tant troitement lie avec
-toutes les autres, en branler une, c'est les branler toutes. S'il
-fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a crit
-sur ces matires que des <em>souvenirs</em> confus, que les rves d'une
-<em>imagination</em> drgle; la <em>rflexion</em> y est reste trangre, par
-l'effet des deux vanits dont nous avons parl (axiome <a href="#ax3">3</a>). La <em>vanit
-des nations</em>, dont chacune veut tre la plus ancienne de toutes, nous
-te l'espoir de trouver les principes <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> de la Science nouvelle
-dans les crits des <em>philologues</em>; la <em>vanit des savans</em>, qui veulent
-que leurs sciences favorites aient t portes leur perfection ds
-le commencement du monde, nous empche de les chercher dans les
+d'entr'elles, ou même une seule; chacune étant étroitement liée avec
+toutes les autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il
+fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a écrit
+sur ces matières que des <em>souvenirs</em> confus, que les rêves d'une
+<em>imagination</em> déréglée; la <em>réflexion</em> y est restée étrangère, par
+l'effet des deux vanités dont nous avons parlé (axiome <a href="#ax3">3</a>). La <em>vanité
+des nations</em>, dont chacune veut être la plus ancienne de toutes, nous
+ôte l'espoir de trouver les principes <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> de la Science nouvelle
+dans les écrits des <em>philologues</em>; la <em>vanité des savans</em>, qui veulent
+que leurs sciences favorites aient été portées à leur perfection dès
+le commencement du monde, nous empêche de les chercher dans les
ouvrages des <em>philosophes</em>; nous suivrons donc ces recherches, comme
s'il n'existait point de livres.</p>
-<p>Mais dans cette nuit sombre dont est couverte nos yeux l'antiquit
-la plus recule, apparat une lumire qui ne peut nous garer; je
-parle de cette vrit incontestable: <em>le monde social est certainement
-l'ouvrage des hommes</em>; d'o il rsulte que l'on en peut, que l'on en
-doit trouver les principes dans les modifications mmes de
-l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui rflchit, ne
-s'tonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris srieusement
-de connatre le <em>monde de la nature</em> que Dieu a fait et dont il s'est
-rserv la science, et qu'ils aient nglig de mditer sur ce <em>monde
-social</em>, que les hommes peuvent connatre, puisqu'il est leur ouvrage?
-Cette erreur est venue de l'infirmit de l'intelligence humaine:
-plonge et comme ensevelie dans le corps, elle est porte
-naturellement percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un
-grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-mme; ainsi
-l'&oelig;il voit tous les objets extrieurs, et ne peut se voir lui-mme
+<p>Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos yeux l'antiquité
+la plus reculée, apparaît une lumière qui ne peut nous égarer; je
+parle de cette vérité incontestable: <em>le monde social est certainement
+l'ouvrage des hommes</em>; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en
+doit trouver les principes dans les modifications mêmes de
+l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui réfléchit, ne
+s'étonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris sérieusement
+de connaître le <em>monde de la nature</em> que Dieu a fait et dont il s'est
+réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer sur ce <em>monde
+social</em>, que les hommes peuvent connaître, puisqu'il est leur ouvrage?
+Cette erreur est venue de l'infirmité de l'intelligence humaine:
+plongée et comme ensevelie dans le corps, elle est portée
+naturellement à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un
+grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-même; ainsi
+l'&oelig;il voit tous les objets extérieurs, et ne peut se voir lui-même
que dans un miroir.</p>
<p>Puisque <em>le monde social est l'ouvrage des hommes</em>, examinons en
-quelle chose ils se sont rapports et <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> <em>se rapportent
-toujours</em>. C'est de l que nous tirerons <em>les principes qui expliquent
-comment se forment, comment se maintiennent toutes les socits</em>,
-principes universels et ternels, comme doivent l'tre ceux de toute
+quelle chose ils se sont rapportés et <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> <em>se rapportent
+toujours</em>. C'est de là que nous tirerons <em>les principes qui expliquent
+comment se forment, comment se maintiennent toutes les sociétés</em>,
+principes universels et éternels, comme doivent l'être ceux de toute
science.</p>
-<p>Observons toutes les nations barbares ou polices, quelque loignes
-qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidles trois
+<p>Observons toutes les nations barbares ou policées, quelque éloignées
+qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidèles à trois
coutumes <em>humaines</em>: toutes ont une <em>religion</em> quelconque, toutes
contractent des <em>mariages solennels</em>, toutes <em>ensevelissent</em> leurs
morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul
-acte de la vie n'est entour de crmonies plus augustes, de
-solennits plus saintes, que ceux qui ont rapport la <em>religion</em>, aux
-<em>mariages</em>, aux <em>spultures</em>. Si des ides uniformes chez des peuples
-inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vrit, Dieu a
-sans doute enseign aux nations que partout la civilisation avait eu
-cette triple base, et qu'elles devaient ces trois institutions une
-fidlit religieuse, de peur que le monde ne redevnt sauvage et ne se
-couvrt de nouvelles forts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois
-coutumes ternelles et universelles pour les <em>trois premiers principes
+acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus augustes, de
+solennités plus saintes, que ceux qui ont rapport à la <em>religion</em>, aux
+<em>mariages</em>, aux <em>sépultures</em>. Si des idées uniformes chez des peuples
+inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu a
+sans doute enseigné aux nations que partout la civilisation avait eu
+cette triple base, et qu'elles devaient à ces trois institutions une
+fidélité religieuse, de peur que le monde ne redevînt sauvage et ne se
+couvrît de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois
+coutumes éternelles et universelles pour les <em>trois premiers principes
de la science nouvelle</em>.</p>
-<p class="p2">I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le tmoignage de
+<p class="p2">I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le témoignage de
quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les
-Brsiliens, quelques peuples des Antilles et d'autres parties du
-Nouveau-Monde, vivent en socit sans avoir aucune <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span>
+Brésiliens, quelques peuples des Antilles et d'autres parties du
+Nouveau-Monde, vivent en société sans avoir aucune <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span>
connaissance de Dieu<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. Ce sont nouvelles de voyageurs, qui, pour
-faciliter le dbit de leurs livres, les remplissent de rcits
+faciliter le débit de leurs livres, les remplissent de récits
monstrueux. Toutes les nations ont cru un Dieu, une Providence. Aussi
-dans toute la suite des temps, dans toute l'tendue du monde, on peut
-rduire quatre le nombre des religions principales. Celles des
-Hbreux et des Chrtiens qui attribuent la Divinit un esprit libre
-et infini; celle des idoltres qui la partagent entre plusieurs dieux
-composs d'un corps et d'un esprit libre; enfin celle des Mahomtans,
+dans toute la suite des temps, dans toute l'étendue du monde, on peut
+réduire à quatre le nombre des religions principales. Celles des
+Hébreux et des Chrétiens qui attribuent à la Divinité un esprit libre
+et infini; celle des idolâtres qui la partagent entre plusieurs dieux
+composés d'un corps et d'un esprit libre; enfin celle des Mahométans,
pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre dans un corps infini;
-ce qui fait qu'ils placent les rcompenses de l'autre vie dans les
+ce qui fait qu'ils placent les récompenses de l'autre vie dans les
plaisirs des sens.</p>
-<p>Aucune nation n'a cru l'existence d'un Dieu tout matriel, ni d'un
-Dieu tout intelligence sans libert. Aussi les picuriens qui ne
-voient dans le monde que matire et hasard, les Stociens qui,
-semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinit une
-intelligence infinie animant une matire infinie et soumise au destin,
-ne pourront raisonner de lgislation ni de politique. Spinosa parle de
-la socit civile comme d'une socit de marchands. Cicron disait
-l'picurien Atticus qu'il <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> ne pouvait raisonner avec lui sur la
-lgislation, moins qu'il ne lui accordt l'existence d'une
-Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stocienne et
-l'picurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend
+<p>Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout matériel, ni d'un
+Dieu tout intelligence sans liberté. Aussi les Épicuriens qui ne
+voient dans le monde que matière et hasard, les Stoïciens qui,
+semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinité une
+intelligence infinie animant une matière infinie et soumise au destin,
+ne pourront raisonner de législation ni de politique. Spinosa parle de
+la société civile comme d'une société de marchands. Cicéron disait à
+l'épicurien Atticus qu'il <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> ne pouvait raisonner avec lui sur la
+législation, à moins qu'il ne lui accordât l'existence d'une
+Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stoïcienne et
+l'épicurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend
l'existence de cette Providence pour premier principe?</p>
<p class="p2">II. L'opinion selon laquelle l'<em>union de l'homme et de la femme sans
-mariage solennel serait innocente</em>, est accuse d'erreur par les
-usages de toutes les nations. Toutes clbrent religieusement les
-mariages, et semblent par l regarder les unions illgitimes comme une
-sorte de bestialit, quoique moins coupable. En effet les parens dont
+mariage solennel serait innocente</em>, est accusée d'erreur par les
+usages de toutes les nations. Toutes célèbrent religieusement les
+mariages, et semblent par là regarder les unions illégitimes comme une
+sorte de bestialité, quoique moins coupable. En effet les parens dont
le lien des lois n'assure point l'union, <em>perdent</em> leurs enfans,
-autant qu'il est en eux; le pre et la mre pouvant toujours se
-sparer, l'enfant abandonn de l'un et de l'autre, doit rester expos
- devenir la proie des chiens; et si l'humanit publique ou prive ne
-l'levait, il crotrait sans qu'on lui transmt ni religion, ni
-langue, ni aucun lment de civilisation. Ainsi, de ce monde social
-embelli et polic par tous les arts de l'humanit, ils tendent en
-faire la grande fort des premiers ges, o, avant Orphe, erraient
-les hommes la manire des btes sauvages, suivant au hasard la
-coupable brutalit de leurs apptits, o un amour sacrilge unissait
-les fils leurs mres, et les pres leurs filles.</p>
-
-<p class="p2">III. Enfin pour apprcier l'importance du troisime <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> principe
-de la civilisation, qu'on imagine un tat dans lequel les cadavres
-humains resteraient sur la terre sans <em>spulture</em>, pour servir de
-pture aux chiens et aux oiseaux de proie. Ds lors les cits se
-dpeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes
-chercheraient les glands mls et confondus avec la cendre des morts.
-Aussi c'est avec raison qu'on a dsign les spultures par cette
+autant qu'il est en eux; le père et la mère pouvant toujours se
+séparer, l'enfant abandonné de l'un et de l'autre, doit rester exposé
+à devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique ou privée ne
+l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui transmît ni religion, ni
+langue, ni aucun élément de civilisation. Ainsi, de ce monde social
+embelli et policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en
+faire la grande forêt des premiers âges, où, avant Orphée, erraient
+les hommes à la manière des bêtes sauvages, suivant au hasard la
+coupable brutalité de leurs appétits, où un amour sacrilège unissait
+les fils à leurs mères, et les pères à leurs filles.</p>
+
+<p class="p2">III. Enfin pour apprécier l'importance du troisième <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> principe
+de la civilisation, qu'on imagine un état dans lequel les cadavres
+humains resteraient sur la terre sans <em>sépulture</em>, pour servir de
+pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Dès lors les cités se
+dépeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes
+chercheraient les glands mêlés et confondus avec la cendre des morts.
+Aussi c'est avec raison qu'on a désigné les sépultures par cette
expression sublime <em>f&oelig;dera generis humani</em>, et par cette autre
-expression moins leve qu'emploie Tacite, <em>humanitatis commercia</em>.
-Toutes les nations paennes se sont accordes croire que les mes
-allaient errantes autour des corps laisss sans spulture, et
-demeuraient inquites sur la terre; que par consquent elles
-survivaient aux corps, et taient <em>immortelles</em>. Les rapports des
+expression moins élevée qu'emploie Tacite, <em>humanitatis commercia</em>.
+Toutes les nations païennes se sont accordées à croire que les âmes
+allaient errantes autour des corps laissés sans sépulture, et
+demeuraient inquiètes sur la terre; que par conséquent elles
+survivaient aux corps, et étaient <em>immortelles</em>. Les rapports des
voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs
-peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est atteste
-pour les Pruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la
+peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est attestée
+pour les Péruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la
Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par
-Richard Waitborn; pour ceux de la Guine par Hugues Linschotan, et
-pour les Siamois par Joseph Scultenius.&mdash;Aussi Snque a-t-il dit:
+Richard Waitborn; pour ceux de la Guinée par Hugues Linschotan, et
+pour les Siamois par Joseph Scultenius.&mdash;Aussi Sénèque a-t-il dit:
<em>Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet
consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac
persuasione publica utor.</em></p>
<a id="liv1chap4" name="liv1chap4"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> CHAPITRE IV.<br>
-<span class="smaller">DE LA MTHODE.</span></h3>
+<span class="smaller">DE LA MÉTHODE.</span></h3>
-<p>Pour achever d'tablir nos principes, il nous reste dans ce premier
-livre examiner la mthode que doit suivre la Science nouvelle. Si,
+<p>Pour achever d'établir nos principes, il nous reste dans ce premier
+livre à examiner la méthode que doit suivre la Science nouvelle. Si,
comme nous l'avons dit dans les axiomes, <em>la science doit prendre pour
-point de dpart l'poque o commence le sujet de la science</em>, nous
+point de départ l'époque où commence le sujet de la science</em>, nous
devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux
-cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes ns des
-sillons de Cadmus, ou des chnes dont parle Virgile (<em>duro robore
+cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes nés des
+sillons de Cadmus, ou des chênes dont parle Virgile (<em>duro robore
nati</em>). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles
-d'picure, des cigales de Hobbes, des <em>hommes simples et stupides</em> de
-Grotius, des <em>hommes jets dans le monde sans soin ni aide de Dieu</em>,
-dont parle Puffendorf, des gans grossiers et farouches, tels que les
-Patagons du dtroit de Magellan; enfin des <em>Polyphmes</em> d'Homre, dans
-lesquels Platon reconnat les premiers pres de famille. Nous devons
-commencer <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> les observer ds le moment o ils ont commenc
+d'Épicure, des cigales de Hobbes, des <em>hommes simples et stupides</em> de
+Grotius, des <em>hommes jetés dans le monde sans soin ni aide de Dieu</em>,
+dont parle Puffendorf, des géans grossiers et farouches, tels que les
+Patagons du détroit de Magellan; enfin des <em>Polyphèmes</em> d'Homère, dans
+lesquels Platon reconnaît les premiers pères de famille. Nous devons
+commencer à <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> les observer dès le moment où ils ont commencé à
penser <em>en hommes</em>; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie
-profonde, leur libert bestiale ne pouvait tre dompte et enchane
-que par l'<em>ide d'une divinit quelconque qui leur inspirt de la
-terreur</em>. Mais, lorsque nous cherchons comment cette premire pense
-<em>humaine</em> fut conue dans le monde paen, nous rencontrons de graves
-difficults. Comment descendre d'une nature cultive par la
-civilisation cette nature inculte et sauvage; c'est grand'peine
+profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée et enchaînée
+que par l'<em>idée d'une divinité quelconque qui leur inspirât de la
+terreur</em>. Mais, lorsque nous cherchons comment cette première pensée
+<em>humaine</em> fut conçue dans le monde païen, nous rencontrons de graves
+difficultés. Comment descendre d'une nature cultivée par la
+civilisation à cette nature inculte et sauvage; c'est à grand'peine
que nous pouvons la <em>comprendre</em>, loin de pouvoir nous la
-<em>reprsenter</em>?</p>
+<em>représenter</em>?</p>
-<p>Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinit dont
-les hommes ne puissent tre privs, quelque sauvages, quelque
+<p>Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinité dont
+les hommes ne puissent être privés, quelque sauvages, quelque
farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette
-connaissance: <em>l'homme dchu, n'esprant aucun secours de la nature,
-appelle de ses dsirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
-sauver</em>; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voil la
-lumire que Dieu a rpandue sur tous les hommes. Une observation vient
- l'appui de cette ide, c'est que les libertins qui vieillissent, et
+connaissance: <em>l'homme déchu, n'espérant aucun secours de la nature,
+appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
+sauver</em>; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voilà la
+lumière que Dieu a répandue sur tous les hommes. Une observation vient
+à l'appui de cette idée, c'est que les libertins qui vieillissent, et
qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent
ordinairement religieux.</p>
-<p>Mais des hommes tels que ceux qui commencrent les nations paennes,
+<p>Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent les nations païennes,
devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des
-passions les plus violentes. En suivant une mtaphysique vulgaire qui
-fut la thologie des potes, nous <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> rappellerons (<em>Voy.</em> les
-<a href="#axiomes">axiomes</a>) <em>cette ide effrayante d'une divinit</em> qui borna et contint
+passions les plus violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui
+fut la théologie des poètes, nous <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> rappellerons (<em>Voy.</em> les
+<a href="#axiomes">axiomes</a>) <em>cette idée effrayante d'une divinité</em> qui borna et contint
les <em>passions bestiales</em> de ces hommes perdus, et en fit des <em>passions
-humaines</em>. De cette ide dut natre le noble <em>effort propre la
-volont de l'homme</em>, de tenir en bride les mouvemens imprims l'me
-par le corps, de manire les touffer, comme il convient l'<em>homme
-sage</em>, ou les tourner un meilleur usage, comme il convient
-l'<em>homme social</em>, au membre de la socit.<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a></p>
+humaines</em>. De cette idée dut naître le noble <em>effort propre à la
+volonté de l'homme</em>, de tenir en bride les mouvemens imprimés à l'âme
+par le corps, de manière à les étouffer, comme il convient à l'<em>homme
+sage</em>, ou à les tourner à un meilleur usage, comme il convient à
+l'<em>homme social</em>, au membre de la société.<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a></p>
<p>Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours
-tyranniss par l'gosme, ne suivent gure que leur intrt; chacun
-voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part son
-prochain, ils ne peuvent <em>donner leurs passions la direction
+tyrannisés par l'égoïsme, ne suivent guère que leur intérêt; chacun
+voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son
+prochain, ils ne peuvent <em>donner à leurs passions la direction
salutaire qui les rapprocherait de la justice</em>. Partant de ce
-principe, nous tablissons que l'homme <em>dans l'tat bestial, n'aime
+principe, nous établissons que l'homme <em>dans l'état bestial, n'aime
que sa propre conservation</em>; il prend femme, il a des enfans, et il
-aime sa conservation <em>en y joignant celle de sa famille</em>; arriv la
-vie civile, il cherche -la-fois sa propre conservation et celle <em>de
-la cit</em> dont il fait partie; lorsque les empires s'tendent sur
+aime sa conservation <em>en y joignant celle de sa famille</em>; arrivé à la
+vie civile, il cherche à-la-fois sa propre conservation et celle <em>de
+la cité</em> dont il fait partie; lorsque les empires s'étendent sur
plusieurs peuples, il cherche avec sa conservation celle <em>des nations</em>
-dont il est membre; enfin quand les nations sont lies par les
-rapports des traits, du <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> commerce, et de la guerre, il
-embrasse dans un mme dsir sa conservation et <em>celle du genre
+dont il est membre; enfin quand les nations sont liées par les
+rapports des traités, du <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> commerce, et de la guerre, il
+embrasse dans un même désir sa conservation et <em>celle du genre
humain</em>. Dans toutes ces circonstances, l'homme est principalement
-attach son intrt particulier. Il faut donc que ce soit <em>la
-Providence</em> elle-mme qui le retienne dans cet ordre de choses, et
-<em>qui lui fasse suivre dans la justice la socit de famille, de cit,
-et enfin la socit humaine</em>. Ainsi conduit par elle, l'homme
-incapable d'atteindre toute l'utilit qu'il dsire, obtient ce qu'il
-en doit prtendre, et c'est ce qu'on appelle <em>le juste</em>. La
+attaché à son intérêt particulier. Il faut donc que ce soit <em>la
+Providence</em> elle-même qui le retienne dans cet ordre de choses, et
+<em>qui lui fasse suivre dans la justice la société de famille, de cité,
+et enfin la société humaine</em>. Ainsi conduit par elle, l'homme
+incapable d'atteindre toute l'utilité qu'il désire, obtient ce qu'il
+en doit prétendre, et c'est ce qu'on appelle <em>le juste</em>. La
dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la <em>justice divine</em>,
-qui, applique aux affaires du monde par la Providence, conserve la
-<em>socit humaine</em>.</p>
+qui, appliquée aux affaires du monde par la Providence, conserve la
+<em>société humaine</em>.</p>
<p>La <em>science nouvelle</em> sera donc sous l'un de ses principaux aspects
-une <em>thologie civile de la Providence divine</em>, laquelle semble avoir
-manqu jusqu'ici. Les philosophes ont ou entirement mconnu la
-Providence, comme les Stociens et les picuriens, ou l'ont considre
+une <em>théologie civile de la Providence divine</em>, laquelle semble avoir
+manqué jusqu'ici. Les philosophes ont ou entièrement méconnu la
+Providence, comme les Stoïciens et les Épicuriens, ou l'ont considérée
seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom de
-<em>thologie naturelle</em> la mtaphysique, dans laquelle ils tudient
+<em>théologie naturelle</em> à la métaphysique, dans laquelle ils étudient
cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens
-d'observations tires du <em>monde matriel</em>; mais c'tait surtout dans
-l'<em>conomie du monde civil</em> qu'ils auraient d chercher les preuves de
+d'observations tirées du <em>monde matériel</em>; mais c'était surtout dans
+l'<em>économie du monde civil</em> qu'ils auraient dû chercher les preuves de
la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, <em>une
-dmonstration de fait, une dmonstration historique de la Providence</em>,
-puisqu'elle doit tre une histoire des dcrets par <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> lesquels
-cette Providence a gouvern, l'insu des hommes, et souvent malgr
-eux, la grande cit du genre humain. Quoique ce monde ait t cr
-<em>particulirement</em> et <em>dans le temps</em>, les lois qu'elle lui a donnes,
-n'en sont pas moins <em>universelles</em> et <em>ternelles</em>.</p>
-
-<p>Dans la contemplation de cette Providence ternelle et infinie la
+démonstration de fait, une démonstration historique de la Providence</em>,
+puisqu'elle doit être une histoire des décrets par <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> lesquels
+cette Providence a gouverné, à l'insu des hommes, et souvent malgré
+eux, la grande cité du genre humain. Quoique ce monde ait été créé
+<em>particulièrement</em> et <em>dans le temps</em>, les lois qu'elle lui a données,
+n'en sont pas moins <em>universelles</em> et <em>éternelles</em>.</p>
+
+<p>Dans la contemplation de cette Providence éternelle et infinie la
Science nouvelle trouve des <em>preuves divines</em> qui la confirment et la
-dmontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine
-ayant pour instrument la <em>toute-puissance</em>, excute ses dcrets par
+démontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine
+ayant pour instrument la <em>toute-puissance</em>, exécute ses décrets par
des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis
-librement par les hommes... que, conseille par la <em>sagesse infinie</em>,
+librement par les hommes... que, conseillée par la <em>sagesse infinie</em>,
tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin
-son <em>immense bont</em>, elle n'ordonne rien qui ne tende un bien
-toujours suprieur celui que les hommes se sont propos? Dans
-l'obscurit jusqu'ici impntrable qui couvre l'origine des nations,
-dans la varit infinie de leurs m&oelig;urs et de leurs coutumes, dans
-l'immensit d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines,
-peut-on dsirer des preuves plus sublimes que celles que nous
-offriront la <em>facilit</em> des moyens employs par la Providence,
-l'<em>ordre</em> qu'elle tablit, la <em>fin</em> qu'elle se propose, laquelle fin
+son <em>immense bonté</em>, elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien
+toujours supérieur à celui que les hommes se sont proposé? Dans
+l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre l'origine des nations,
+dans la variété infinie de leurs m&oelig;urs et de leurs coutumes, dans
+l'immensité d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines,
+peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles que nous
+offriront la <em>facilité</em> des moyens employés par la Providence,
+l'<em>ordre</em> qu'elle établit, la <em>fin</em> qu'elle se propose, laquelle fin
n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces
-preuves deviennent distinctes et lumineuses? Rflchissons avec quelle
-<em>facilit</em> l'on voit natre les choses, par suite d'occasions
+preuves deviennent distinctes et lumineuses? Réfléchissons avec quelle
+<em>facilité</em> l'on voit naître les choses, par suite d'occasions
lointaines, et <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> souvent contraires aux desseins des hommes; et
-nanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mmes; autant de
+néanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes; autant de
preuves que nous fournit la <em>toute-puissance</em>. Observons encore dans
l'<em>ordre</em> des choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu
-o elles doivent natre, comme elles sont diffres quand il convient
+où elles doivent naître, comme elles sont différées quand il convient
qu'elles le soient<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>; c'est l'ouvrage de la <em>sagesse infinie</em>.
-Considrons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle
+Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle
occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelques <em>bienfaits divins</em>
-qui eussent pu mieux conduire et conserver la socit humaine, au
-milieu des besoins et des maux prouvs par les hommes; voil les
-preuves que nous fournit l'<em>ternelle bont</em> de Dieu.&mdash;Ces trois
-sortes de preuves peuvent se ramener une seule: Dans toute la srie
+qui eussent pu mieux conduire et conserver la société humaine, au
+milieu des besoins et des maux éprouvés par les hommes; voilà les
+preuves que nous fournit l'<em>éternelle bonté</em> de Dieu.&mdash;Ces trois
+sortes de preuves peuvent se ramener à une seule: Dans toute la série
des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus
nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde
-social est rsult?... Sans doute le lecteur prouvera un plaisir
-divin en ce corps mortel, lorsqu'il <em>contemplera dans l'uniformit des
-ides divines ce monde des nations, par toute l'tendue et la varit
-des lieux et des temps</em>. Ainsi nous aurons prouv par le fait aux
-picuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses
-caprices, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> et aux Stociens que leur chane ternelle des
-causes laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-mme
-suspendue la main puissante et bienfaisante du Dieu trs grand et
-trs bon.</p>
-
-<p>Ces preuves <em>thologiques</em> seront appuyes par une espce de preuves
-<em>logiques</em> dont nous allons parler. En rflchissant sur les
-commencemens de la religion et de la civilisation paennes, on arrive
- ces premires origines, au-del desquelles c'est une vaine curiosit
-d'en demander d'antrieures; ce qui est le caractre propre des
-principes. Alors s'expliquera la manire particulire dont les choses
-sont nes, autrement dit, leur <em>nature</em> (axiome <a href="#ax14">14</a>); or l'explication
+social est résulté?... Sans doute le lecteur éprouvera un plaisir
+divin en ce corps mortel, lorsqu'il <em>contemplera dans l'uniformité des
+idées divines ce monde des nations, par toute l'étendue et la variété
+des lieux et des temps</em>. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux
+Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses
+caprices, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> et aux Stoïciens que leur chaîne éternelle des
+causes à laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-même
+suspendue à la main puissante et bienfaisante du Dieu très grand et
+très bon.</p>
+
+<p>Ces preuves <em>théologiques</em> seront appuyées par une espèce de preuves
+<em>logiques</em> dont nous allons parler. En réfléchissant sur les
+commencemens de la religion et de la civilisation païennes, on arrive
+à ces premières origines, au-delà desquelles c'est une vaine curiosité
+d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère propre des
+principes. Alors s'expliquera la manière particulière dont les choses
+sont nées, autrement dit, leur <em>nature</em> (axiome <a href="#ax14">14</a>); or l'explication
de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette
explication de leur nature se confirmera par l'observation des
-<em>proprits ternelles</em> qu'elles conservent; lesquelles proprits ne
-peuvent rsulter que de ce qu'elles sont nes dans tel temps, dans tel
-lieu et de telle manire, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une
+<em>propriétés éternelles</em> qu'elles conservent; lesquelles propriétés ne
+peuvent résulter que de ce qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel
+lieu et de telle manière, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une
telle nature (axiomes <a href="#ax14">14</a>, <a href="#ax15">15</a>.)</p>
-<p>Pour arriver trouver cette nature des choses humaines, la Science
-nouvelle procde par une <em>analyse</em> svre <em>des penses humaines
-relatives aux ncessits ou utilits de la vie sociale, qui sont les
-deux sources ternelles du droit naturel des gens</em> (axiome <a href="#ax11">11</a>). Ainsi
-considre sous le second de ses principaux aspects, la Science
-nouvelle est une <em>histoire des ides humaines</em>, d'aprs laquelle
-semble devoir procder la <em>mtaphysique de l'esprit humain</em>. S'il est
-vrai <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> que <em>les sciences doivent commencer au point mme o leur
-sujet a commenc</em> (axiome <a href="#ax104">104</a>), la mtaphysique, cette reine des
-sciences, commena l'poque o les hommes se mirent penser
-<em>humainement</em>, et non point celle o les philosophes se mirent
-rflchir sur les ides humaines.</p>
-
-<p>Pour dterminer l'poque et le lieu o naquirent ces ides, pour
-donner leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la
-<em>chronologie et de la gographie mtaphysiques</em> qui lui sont propres,
+<p>Pour arriver à trouver cette nature des choses humaines, la Science
+nouvelle procède par une <em>analyse</em> sévère <em>des pensées humaines
+relatives aux nécessités ou utilités de la vie sociale, qui sont les
+deux sources éternelles du droit naturel des gens</em> (axiome <a href="#ax11">11</a>). Ainsi
+considérée sous le second de ses principaux aspects, la Science
+nouvelle est une <em>histoire des idées humaines</em>, d'après laquelle
+semble devoir procéder la <em>métaphysique de l'esprit humain</em>. S'il est
+vrai <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> que <em>les sciences doivent commencer au point même où leur
+sujet a commencé</em> (axiome <a href="#ax104">104</a>), la métaphysique, cette reine des
+sciences, commença à l'époque où les hommes se mirent à penser
+<em>humainement</em>, et non point à celle où les philosophes se mirent à
+réfléchir sur les idées humaines.</p>
+
+<p>Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces idées, pour
+donner à leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la
+<em>chronologie et de la géographie métaphysiques</em> qui lui sont propres,
la science nouvelle applique une <em>Critique</em> pareillement
-<em>mtaphysique</em> aux fondateurs, aux <em>auteurs des nations</em>, antrieurs
-de plus de mille ans aux <em>auteurs de livres</em>, dont s'est occup
+<em>métaphysique</em> aux fondateurs, aux <em>auteurs des nations</em>, antérieurs
+de plus de mille ans aux <em>auteurs de livres</em>, dont s'est occupé
jusqu'ici la <em>critique philologique</em>. Le criterium dont elle se sert
-(axiome <a href="#ax13">13</a>), est celui que la providence divine a enseign galement
+(axiome <a href="#ax13">13</a>), est celui que la providence divine a enseigné également à
toutes les nations, savoir: <em>le sens commun du genre humain</em>,
-dtermin par la convenance ncessaire des choses humaines elles-mmes
-(convenance qui fait toute la beaut du monde social). C'est pourquoi
+déterminé par la convenance nécessaire des choses humaines elles-mêmes
+(convenance qui fait toute la beauté du monde social). C'est pourquoi
le genre de preuve sur lequel nous nous appuyons principalement, c'est
-que, telles lois tant tablies par la Providence, la destine des
-nations <em>a d</em>, <em>doit</em> et <em>devra</em> suivre le cours indiqu par la
-Science nouvelle, quand mme des mondes infinis en nombre natraient
-pendant l'ternit; hypothse indubitablement fausse. De cette
-manire, la Science nouvelle trace le cercle ternel d'une <em>histoire
-idale</em>, sur lequel tournent <em>dans le temps les histoires de toutes
-les nations</em>, avec leur naissance, leurs progrs, leur <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span>
-dcadence et leur fin. Nous dirons plus: celui qui tudie la Science
-nouvelle, se raconte lui-mme cette histoire idale, en ce sens que
-<em>le monde social tant l'ouvrage de l'homme</em>, et <em>la manire</em> dont il
-s'est form devant, par consquent, <em>se retrouver dans les
-modifications de l'me humaine</em>, celui qui mdite cette science s'en
-cre lui-mme le sujet. Quelle histoire plus certaine que celle o
-la mme personne est -la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la
-Science nouvelle procde prcisment comme la gomtrie, qui cre et
-contemple en mme temps le monde idal des grandeurs; mais la Science
-nouvelle a d'autant plus de ralit que les lois qui rgissent les
+que, telles lois étant établies par la Providence, la destinée des
+nations <em>a dû</em>, <em>doit</em> et <em>devra</em> suivre le cours indiqué par la
+Science nouvelle, quand même des mondes infinis en nombre naîtraient
+pendant l'éternité; hypothèse indubitablement fausse. De cette
+manière, la Science nouvelle trace le cercle éternel d'une <em>histoire
+idéale</em>, sur lequel tournent <em>dans le temps les histoires de toutes
+les nations</em>, avec leur naissance, leurs progrès, leur <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span>
+décadence et leur fin. Nous dirons plus: celui qui étudie la Science
+nouvelle, se raconte à lui-même cette histoire idéale, en ce sens que
+<em>le monde social étant l'ouvrage de l'homme</em>, et <em>la manière</em> dont il
+s'est formé devant, par conséquent, <em>se retrouver dans les
+modifications de l'âme humaine</em>, celui qui médite cette science s'en
+crée à lui-même le sujet. Quelle histoire plus certaine que celle où
+la même personne est à-la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la
+Science nouvelle procède précisément comme la géométrie, qui crée et
+contemple en même temps le monde idéal des grandeurs; mais la Science
+nouvelle a d'autant plus de réalité que les lois qui régissent les
affaires humaines en ont plus que les points, les lignes, les
-superficies et les figures. Cela mme montre encore que les preuves
-dont nous avons parl sont d'une espce <em>divine</em>, et qu'elles doivent,
- lecteur, te donner un plaisir <em>divin</em>: car pour Dieu, connatre et
-faire, c'est la mme chose.</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout; d'aprs la dfinition du <em>vrai</em> et du <em>certain</em> que
-nous avons donne plus haut, les hommes furent long-temps incapables
-de connatre le <em>vrai</em> et la <em>raison</em>, source de la <em>justice
-intrieure</em><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> qui peut seule suffire aux intelligences.
-Mais en attendant, ils se gouvernrent par la <em>certitude de
-l'autorit</em>, par le <em>sens commun du genre humain</em> (criterium de notre
-Critique mtaphysique), sur le tmoignage duquel se repose la
+superficies et les figures. Cela même montre encore que les preuves
+dont nous avons parlé sont d'une espèce <em>divine</em>, et qu'elles doivent,
+ô lecteur, te donner un plaisir <em>divin</em>: car pour Dieu, connaître et
+faire, c'est la même chose.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout; d'après la définition du <em>vrai</em> et du <em>certain</em> que
+nous avons donnée plus haut, les hommes furent long-temps incapables
+de connaître le <em>vrai</em> et la <em>raison</em>, source de la <em>justice
+intérieure</em><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> qui peut seule suffire aux intelligences.
+Mais en attendant, ils se gouvernèrent par la <em>certitude de
+l'autorité</em>, par le <em>sens commun du genre humain</em> (criterium de notre
+Critique métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la
conscience de toutes les nations (axiome <a href="#ax9">9</a>). Ainsi sous un autre
-aspect, la science nouvelle devient une <em>philosophie de l'autorit</em>,
-source de la justice <em>extrieure</em>, pour parler le langage de la
-thologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont crit sur le
-droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient d tenir
-compte de cette autorit, plutt que de celles qu'ils tirent de tant
-de citations d'auteurs. Elle a rgn chez les nations plus de mille
-ans avant qu'elles eussent des crivains; ces crivains n'ont donc pu
-en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus rudit et plus
-clair que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque
+aspect, la science nouvelle devient une <em>philosophie de l'autorité</em>,
+source de la justice <em>extérieure</em>, pour parler le langage de la
+théologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont écrit sur le
+droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient dû tenir
+compte de cette autorité, plutôt que de celles qu'ils tirent de tant
+de citations d'auteurs. Elle a régné chez les nations plus de mille
+ans avant qu'elles eussent des écrivains; ces écrivains n'ont donc pu
+en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus
+éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque
sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que
-l'air, puisque ces jurisconsultes ont tabli leurs principes de
-justice sur la <em>certitude de l'autorit du genre humain</em>, et non sur
-l'<em>autorit des hommes dj clairs</em>.</p>
+l'air, puisque ces jurisconsultes ont établi leurs principes de
+justice sur la <em>certitude de l'autorité du genre humain</em>, et non sur
+l'<em>autorité des hommes déjà éclairés</em>.</p>
<p class="p2">Telles sont les preuves <em>philosophiques</em> qu'emploiera cette science.
Les preuves <em>philologiques</em> doivent venir en dernier lieu; elles
peuvent se ramener toutes aux sept classes suivantes: 1<sup>o</sup> Notre
-<em>explication des fables</em> se rapporte notre systme d'une manire
-naturelle, et qui n'a rien de <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> pnible ou de forc. Nous
+<em>explication des fables</em> se rapporte à notre système d'une manière
+naturelle, et qui n'a rien de <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> pénible ou de forcé. Nous
montrons dans les fables l'<em>histoire civile des premiers peuples</em>,
-lesquels se trouvent avoir t partout naturellement <em>potes</em>. 2<sup>o</sup>
-Mme accord avec les <em>locutions hroques</em>, qui s'expliqueront dans
-toute la vrit du sens, dans toute la proprit de l'expression; 3<sup>o</sup>
-et avec les <em>tymologies des langues indignes</em>, qui nous donnent
-l'histoire des choses exprimes par les mots, en examinant d'abord
-leur sens propre et originaire, et en suivant le progrs naturel du
-sens figur, conformment l'ordre des ides dans lequel se dveloppe
+lesquels se trouvent avoir été partout naturellement <em>poètes</em>. 2<sup>o</sup>
+Même accord avec les <em>locutions héroïques</em>, qui s'expliqueront dans
+toute la vérité du sens, dans toute la propriété de l'expression; 3<sup>o</sup>
+et avec les <em>étymologies des langues indigènes</em>, qui nous donnent
+l'histoire des choses exprimées par les mots, en examinant d'abord
+leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès naturel du
+sens figuré, conformément à l'ordre des idées dans lequel se développe
l'histoire des langues (axiomes <a href="#ax64">64</a>, <a href="#ax65">65</a>). 4<sup>o</sup> Nous trouvons encore
-expliqu par le mme systme le <em>vocabulaire mental des choses
-relatives la socit</em><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, qui, prises dans leur substance, ont t
-perues d'une manire uniforme par le <em>sens</em> de toutes les nations, et
-qui dans leurs modifications diverses, ont t diversement <em>exprimes</em>
-par les langues. 5<sup>o</sup> Nous sparons le vrai du faux en tout ce que nous
-ont conserv les <em>traditions vulgaires</em> pendant une longue suite de
-sicles. Ces traditions ayant t suivies si long-temps, et par des
-peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vrit (axiome
-<a href="#ax16">16</a>). 6<sup>o</sup> Les <em>grands dbris</em> qui nous restent de l'antiquit,
-jusqu'ici inutiles la science, parce qu'ils taient ngligs,
-mutils, disperss, reprennent leur clat, leur place et leur ordre
+expliqué par le même système le <em>vocabulaire mental des choses
+relatives à la société</em><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, qui, prises dans leur substance, ont été
+perçues d'une manière uniforme par le <em>sens</em> de toutes les nations, et
+qui dans leurs modifications diverses, ont été diversement <em>exprimées</em>
+par les langues. 5<sup>o</sup> Nous séparons le vrai du faux en tout ce que nous
+ont conservé les <em>traditions vulgaires</em> pendant une longue suite de
+siècles. Ces traditions ayant été suivies si long-temps, et par des
+peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vérité (axiome
+<a href="#ax16">16</a>). 6<sup>o</sup> Les <em>grands débris</em> qui nous restent de l'antiquité,
+jusqu'ici inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés,
+mutilés, dispersés, reprennent leur éclat, leur place et leur ordre
naturels. <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> 7<sup>o</sup> Enfin tous les faits que nous raconte
-l'<em>histoire certaine</em> viennent se rattacher ces antiquits
-expliques par nous, comme leurs causes naturelles.&mdash;Ces <em>preuves
-philologiques</em> nous font voir dans la <em>ralit</em> les choses que nous
-avons aperues dans la mditation du monde <em>idal</em>. C'est la mthode
+l'<em>histoire certaine</em> viennent se rattacher à ces antiquités
+expliquées par nous, comme à leurs causes naturelles.&mdash;Ces <em>preuves
+philologiques</em> nous font voir dans la <em>réalité</em> les choses que nous
+avons aperçues dans la méditation du monde <em>idéal</em>. C'est la méthode
prescrite par Bacon, <em>cogitare</em>, <em>videre</em>. Les preuves
-<em>philosophiques</em> que nous avons places d'abord, confirment par la
-<em>raison l'autorit</em> des preuves <em>philologiques</em>, qui leur tour
-prtent aux premires l'appui de leur <em>autorit</em> (axiome <a href="#ax10">10</a>.)</p>
+<em>philosophiques</em> que nous avons placées d'abord, confirment par la
+<em>raison l'autorité</em> des preuves <em>philologiques</em>, qui à leur tour
+prêtent aux premières l'appui de leur <em>autorité</em> (axiome <a href="#ax10">10</a>.)</p>
-<p>Concluons tout ce qui s'est dit en gnral pour <em>tablir les principes
+<p>Concluons tout ce qui s'est dit en général pour <em>établir les principes
de la Science nouvelle</em>. Ces principes sont <em>la croyance en une
-Providence divine, la modration des passions par l'institution du
-mariage</em>, et le dogme de l'<em>immortalit de l'me</em> consacr par l'usage
-des <em>spultures</em>. Son critrium est la maxime suivante: <em>ce que
-l'universalit ou la pluralit du genre humain sent tre juste, doit
-servir de rgle dans la vie sociale</em>. La sagesse <em>vulgaire</em> de tous
-les lgislateurs, la sagesse <em>profonde</em> des plus clbres philosophes
-s'tant accordes pour admettre ces principes et ce critrium, on doit
+Providence divine, la modération des passions par l'institution du
+mariage</em>, et le dogme de l'<em>immortalité de l'âme</em> consacré par l'usage
+des <em>sépultures</em>. Son critérium est la maxime suivante: <em>ce que
+l'universalité ou la pluralité du genre humain sent être juste, doit
+servir de règle dans la vie sociale</em>. La sagesse <em>vulgaire</em> de tous
+les législateurs, la sagesse <em>profonde</em> des plus célèbres philosophes
+s'étant accordées pour admettre ces principes et ce critérium, on doit
y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en
-carter doit prendre garde de s'carter de l'humanit tout entire.</p>
+écarter doit prendre garde de s'écarter de l'humanité tout entière.</p>
<a id="liv2" name="liv2"></a>
<h2><span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> LIVRE SECOND.<br>
-<span class="smaller">DE LA SAGESSE POTIQUE.</span></h2>
+<span class="smaller">DE LA SAGESSE POÉTIQUE.</span></h2>
<h3>ARGUMENT.</h3>
-<p><em>Frapp de l'ide que l'admiration exagre pour la sagesse des
-premiers ges est le plus grand obstacle aux progrs de la philosophie
+<p><em>Frappé de l'idée que l'admiration exagérée pour la sagesse des
+premiers âges est le plus grand obstacle aux progrès de la philosophie
de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps
-potiques</em> imaginrent <em>la Nature, qu'ils ne pouvaient</em> connatre
+poétiques</em> imaginèrent <em>la Nature, qu'ils ne pouvaient</em> connaître
<em>encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques</em>, sagesse, <em>et
-non pas</em> science, <em>parce qu'elles se rapportaient gnralement un
-but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les ides que
+non pas</em> science, <em>parce qu'elles se rapportaient généralement à un
+but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les idées que
les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur
-l'conomie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie
-et l'astronomie, sur la chronologie et la gographie. C'est en quelque
-sorte l'encyclopdie des peuples barbares</em>, (<em>M. Jannelli</em>, Delle cose
+l'économie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie
+et l'astronomie, sur la chronologie et la géographie. C'est en quelque
+sorte l'encyclopédie des peuples barbares</em>, (<em>M. Jannelli</em>, Delle cose
humane.)</p>
-<p class="p2"><a href="#liv2chap1"><em>Chapitre I</em><sup>er</sup>.</a> <span class="smcap">Sujet de ce livre</span>.==. <em>I. Les fables n'ont point
-le sens mystrieux que les philosophes leur ont attribu. La
+<p class="p2"><a href="#liv2chap1"><em>Chapitre I</em><sup>er</sup>.</a> <span class="smcap">Sujet de ce livre</span>.==§. <em>I. Les fables n'ont point
+le sens mystérieux que les philosophes leur ont attribué. La
Providence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de
-civilisation que la rflexion devait ensuite dvelopper.</em>&mdash;. <em>II. De
-la sagesse en gnral. Sens divers de ce mot diffrentes
-poques.</em>&mdash;. <em>III. Exposition et division de la</em> sagesse potique.</p>
-
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> <a href="#liv2chap2"><em>Chapitre II.</em></a> <span class="smcap">De la mtaphysique potique.</span>==. <em>I. Origine de
-la posie, de l'idoltrie, de la divination et des sacrifices.
-Certitude du dluge universel et de l'existence des gans. Les
-premiers peuples furent potes naturellement et ncessairement. La
-crdulit, et non l'imposture, fit les premiers dieux.</em>&mdash;. <em>II.
+civilisation que la réflexion devait ensuite développer.</em>&mdash;§. <em>II. De
+la sagesse en général. Sens divers de ce mot à différentes
+époques.</em>&mdash;§. <em>III. Exposition et division de la</em> sagesse poétique.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> <a href="#liv2chap2"><em>Chapitre II.</em></a> <span class="smcap">De la métaphysique poétique.</span>==§. <em>I. Origine de
+la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices.
+Certitude du déluge universel et de l'existence des géans. Les
+premiers peuples furent poètes naturellement et nécessairement. La
+crédulité, et non l'imposture, fit les premiers dieux.</em>&mdash;§. <em>II.
Corollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle.
-Philosophie de la proprit, histoire des ides humaines, critique
-philosophique, histoire idale ternelle, systme du droit naturel des
+Philosophie de la propriété, histoire des idées humaines, critique
+philosophique, histoire idéale éternelle, système du droit naturel des
gens, origines de l'histoire universelle.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv2chap3"><em>Chapitre III.</em></a> <span class="smcap">De la Logique potique.</span>&mdash;. <em>I. Dfinition et
-tymologie du mot</em> logique. <em>Les premiers hommes divinisrent tous les
+<p class="p2"><a href="#liv2chap3"><em>Chapitre III.</em></a> <span class="smcap">De la Logique poétique.</span>&mdash;§. <em>I. Définition et
+étymologie du mot</em> logique. <em>Les premiers hommes divinisèrent tous les
objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou symboles des
-choses qu'ils voulaient exprimer.</em>&mdash;. <em>II. Corollaires relatifs aux
-tropes, aux mtamorphoses potiques et aux monstres de la fable.
-Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces crations
-de la posie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingnieuse invention
-des crivains, mais des formes ncessaires dont toutes les nations se
-sont servies leur premier ge, pour exprimer leurs penses.</em>&mdash;.
-<em>III. Corollaires relatifs aux</em> caractres potiques <em>employs comme
-signes du langage par les premires nations. Solon, Dracon, sope,
-Romulus et autres rois de Rome, les dcemvirs, etc.</em>&mdash;. <em>IV.
-Corollaires relatifs l'origine des langues et des lettres, dans
-laquelle nous <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> devons trouver celle des hiroglyphes, des lois,
-des noms, des armoiries, des mdailles, des monnaies. On n'a pu
+choses qu'ils voulaient exprimer.</em>&mdash;§. <em>II. Corollaires relatifs aux
+tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres de la fable.
+Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces créations
+de la poésie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingénieuse invention
+des écrivains, mais des formes nécessaires dont toutes les nations se
+sont servies à leur premier âge, pour exprimer leurs pensées.</em>&mdash;§.
+<em>III. Corollaires relatifs aux</em> caractères poétiques <em>employés comme
+signes du langage par les premières nations. Solon, Dracon, Ésope,
+Romulus et autres rois de Rome, les décemvirs, etc.</em>&mdash;§. <em>IV.
+Corollaires relatifs à l'origine des langues et des lettres, dans
+laquelle nous <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> devons trouver celle des hiéroglyphes, des lois,
+des noms, des armoiries, des médailles, des monnaies. On n'a pu
trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni celle des lettres, parce
-qu'on les a cherches sparment. Les premiers hommes ont d parler
-successivement trois langues, l</em>'hiroglyphique, <em>la</em> symbolique <em>et
+qu'on les a cherchées séparément. Les premiers hommes ont dû parler
+successivement trois langues, l</em>'hiéroglyphique, <em>la</em> symbolique <em>et
la</em> vulgaire. <em>Les langues vulgaires n'ont point une signification
-arbitraire. Ordre dans lequel furent trouves les parties du discours
-dans la langue articule ou vulgaire.</em>&mdash;. <em>V. Corollaires relatifs
-l'origine de l'locution potique, des pisodes, du tour, du nombre,
+arbitraire. Ordre dans lequel furent trouvées les parties du discours
+dans la langue articulée ou vulgaire.</em>&mdash;§. <em>V. Corollaires relatifs à
+l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, du nombre,
du chant et du vers. Ces ornemens du style naquirent, dans l'origine,
-de l'indigence du langage. La posie a prcd la prose.</em>&mdash;. <em>VI.
-Corollaires relatifs la logique des esprits cultivs. La topique
-naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses mthodes
-furent employes par la philosophie. Incapacit des premiers hommes de
-s'lever aux ides gnrales, surtout en lgislation.</em></p>
-
-<p class="p2"><a href="#liv2chap4"><em>Chapitre IV.</em></a> <span class="smcap">De la morale potique</span>, <em>et de l'origine des vertus</em>
-vulgaires <em>qui rsultrent de l'institution de la religion et des
-mariages. Caractre farouche et religions sanguinaires des hommes de
-l'ge d'or. Ces religions furent cependant ncessaires.</em></p>
-
-<p class="p2"><a href="#liv2chap5"><em>Chapitre V.</em></a> Du gouvernement de la famille, ou <span class="smcap">conomie</span> dans les
-ges potiques.==. <em>I. De la famille <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> compose des parens et
-des enfans, sans esclaves ni serviteurs. ducation des mes, ducation
-des corps. Les premiers pres furent -la-fois les sages, les prtres
-et les rois de leur famille. La svrit du gouvernement de la famille
-prpara les hommes obir au gouvernement civil. Les premiers hommes,
-fixs sur les hauteurs, prs des sources vives, perdirent par une vie
-plus douce la taille des gans. Communaut de l'eau, du feu, des
-spultures.</em>&mdash;. <em>II. Des familles, en y comprenant non-seulement les
+de l'indigence du langage. La poésie a précédé la prose.</em>&mdash;§. <em>VI.
+Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés. La topique
+naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses méthodes
+furent employées par la philosophie. Incapacité des premiers hommes de
+s'élever aux idées générales, surtout en législation.</em></p>
+
+<p class="p2"><a href="#liv2chap4"><em>Chapitre IV.</em></a> <span class="smcap">De la morale poétique</span>, <em>et de l'origine des vertus</em>
+vulgaires <em>qui résultèrent de l'institution de la religion et des
+mariages. Caractère farouche et religions sanguinaires des hommes de
+l'âge d'or. Ces religions furent cependant nécessaires.</em></p>
+
+<p class="p2"><a href="#liv2chap5"><em>Chapitre V.</em></a> Du gouvernement de la famille, ou <span class="smcap">Économie</span> dans les
+âges poétiques.==§. <em>I. De la famille <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> composée des parens et
+des enfans, sans esclaves ni serviteurs. Éducation des âmes, éducation
+des corps. Les premiers pères furent à-la-fois les sages, les prêtres
+et les rois de leur famille. La sévérité du gouvernement de la famille
+prépara les hommes à obéir au gouvernement civil. Les premiers hommes,
+fixés sur les hauteurs, près des sources vives, perdirent par une vie
+plus douce la taille des géans. Communauté de l'eau, du feu, des
+sépultures.</em>&mdash;§. <em>II. Des familles, en y comprenant non-seulement les
parens, mais les</em> serviteurs (<em>famuli</em>). <em>Cette composition des
-familles fut antrieure l'existence des cits, et sans elle cette
-existence tait impossible. Les hommes qui taient rests sauvages se
-rfugient auprs de ceux qui avaient dj form des familles, et
-deviennent leurs</em> cliens <em>ou</em> vassaux. <em>Premiers</em> hros. <em>Origine des
-asiles, des fiefs, etc.</em>&mdash;. <em>III. Corollaires relatifs aux contrats
+familles fut antérieure à l'existence des cités, et sans elle cette
+existence était impossible. Les hommes qui étaient restés sauvages se
+réfugient auprès de ceux qui avaient déjà formé des familles, et
+deviennent leurs</em> cliens <em>ou</em> vassaux. <em>Premiers</em> héros. <em>Origine des
+asiles, des fiefs, etc.</em>&mdash;§. <em>III. Corollaires relatifs aux contrats
qui se font par le simple consentement des parties. Les premiers
-hommes ne pouvaient connatre les engagemens de</em> bonne foi.&mdash;<em>Chez
-eux, les seuls contrats taient ceux de</em> cens territorial; <em>point de</em>
-contrats de socit, <em>point de</em> mandataires.</p>
-
-<p class="p2"><a href="#liv2chap6"><em>Chapitre VI.</em></a> <span class="smcap">De la politique potique.</span>&mdash;. <em>I. Origine des premires
-rpubliques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique.
-Puissance sans borne des premiers pres de famille sur leurs enfans et
-sur leurs</em> serviteurs. <em>Ils sont forcs, par la rvolte de ces
+hommes ne pouvaient connaître les engagemens de</em> bonne foi.&mdash;<em>Chez
+eux, les seuls contrats étaient ceux de</em> cens territorial; <em>point de</em>
+contrats de société, <em>point de</em> mandataires.</p>
+
+<p class="p2"><a href="#liv2chap6"><em>Chapitre VI.</em></a> <span class="smcap">De la politique poétique.</span>&mdash;§. <em>I. Origine des premières
+républiques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique.
+Puissance sans borne des premiers pères de famille sur leurs enfans et
+sur leurs</em> serviteurs. <em>Ils sont forcés, par la révolte de ces
derniers, de s'unir en corps <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> politique. Les rois ne sont
d'abord que de simples chefs. Premiers comices. Les</em> serviteurs,
-<em>investis par les nobles ou</em> hros <em>du</em> domaine bonitaire <em>des champs
-qu'ils cultivaient, deviennent les premiers</em> plbiens, <em>et aspirent
-conqurir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilges
-de la cit.</em>&mdash;. <em>II. Les socits politiques sont nes toutes de
-certains principes ternels des fiefs. Diffrence des</em> domaines
-bonitaire, quiritaire, minent. <em>Le corps souverain des nobles avait
-conserv le dernier, qui tait, dans l'origine, un droit gnral sur
-tous les fonds de la cit. Opposition des nobles et des plbiens, des
-sages et du vulgaire, des citoyens et des htes ou trangers.</em>&mdash;.
-<em>III. De l'origine du cens et du trsor public. Le cens tait d'abord
-une redevance territoriale que les plbiens payaient aux nobles. Plus
-tard il fut pay au trsor; cette institution aristocratique devint
-ainsi le principe de la dmocratie. Observations sur l'histoire des</em>
-domaines.&mdash;. <em>IV. De l'origine des comices chez les Romains.
-tymologie des mots</em> Curia, Quirites, Curetes. <em>Rvolutions que
-subirent les comices.</em>&mdash;. <em>V. Corollaire: c'est la divine Providence
-qui rgle les socits, et qui a ordonn le droit naturel des
-gens.</em>&mdash;. <em>VI. Suite de la politique</em> hroque. <em>La navigation est
-l'un des derniers arts qui furent cultivs dans les temps hroques.
-Pirateries et caractre inhospitalier des premiers peuples. Leurs
-guerres continuelles.</em>&mdash;. <em>VII. Corollaires relatifs aux antiquits
+<em>investis par les nobles ou</em> héros <em>du</em> domaine bonitaire <em>des champs
+qu'ils cultivaient, deviennent les premiers</em> plébéiens, <em>et aspirent à
+conquérir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilèges
+de la cité.</em>&mdash;§. <em>II. Les sociétés politiques sont nées toutes de
+certains principes éternels des fiefs. Différence des</em> domaines
+bonitaire, quiritaire, éminent. <em>Le corps souverain des nobles avait
+conservé le dernier, qui était, dans l'origine, un droit général sur
+tous les fonds de la cité. Opposition des nobles et des plébéiens, des
+sages et du vulgaire, des citoyens et des hôtes ou étrangers.</em>&mdash;§.
+<em>III. De l'origine du cens et du trésor public. Le cens était d'abord
+une redevance territoriale que les plébéiens payaient aux nobles. Plus
+tard il fut payé au trésor; cette institution aristocratique devint
+ainsi le principe de la démocratie. Observations sur l'histoire des</em>
+domaines.&mdash;§. <em>IV. De l'origine des comices chez les Romains.
+Étymologie des mots</em> Curia, Quirites, Curetes. <em>Révolutions que
+subirent les comices.</em>&mdash;§. <em>V. Corollaire: c'est la divine Providence
+qui règle les sociétés, et qui a ordonné le droit naturel des
+gens.</em>&mdash;§. <em>VI. Suite de la politique</em> héroïque. <em>La navigation est
+l'un des derniers arts qui furent cultivés dans les temps héroïques.
+Pirateries et caractère inhospitalier des premiers peuples. Leurs
+guerres continuelles.</em>&mdash;§. <em>VII. Corollaires relatifs aux antiquités
romaines. Le gouvernement de Rome fut, <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> dans son origine, plus
-aristocratique que monarchique, et malgr l'expulsion des rois, il ne
-changea point de caractre, jusqu' l'poque o les plbiens
-acquirent le droit des mariages solennels et participrent aux charges
-publiques.</em>&mdash;. <em>VIII. Corollaire relatif l'</em>hrosme <em>des premiers
-peuples. Il n'avait rien de la magnanimit, du dsintressement et de
-l'humanit, dont le mot d'</em>hrosme <em>rappelle l'ide dans les temps
+aristocratique que monarchique, et malgré l'expulsion des rois, il ne
+changea point de caractère, jusqu'à l'époque où les plébéiens
+acquirent le droit des mariages solennels et participèrent aux charges
+publiques.</em>&mdash;§. <em>VIII. Corollaire relatif à l'</em>héroïsme <em>des premiers
+peuples. Il n'avait rien de la magnanimité, du désintéressement et de
+l'humanité, dont le mot d'</em>héroïsme <em>rappelle l'idée dans les temps
modernes.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv2chap7"><em>Chapitre VII.</em></a> <span class="smcap">De la physique potique.</span>&mdash;. <em>I. De la physiologie
-potique. Les premiers hommes rapportrent diverses parties du corps
-toutes nos facults intellectuelles et morales. Note sur l'incapacit
-de gnraliser, qui caractrisait les premiers hommes.</em>&mdash;. <em>II.
-Corollaire relatif aux descriptions</em> hroques. <em>Les premiers hommes
-rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'me.</em>&mdash;. <em>III.
-Corollaire relatif aux m&oelig;urs hroques.</em></p>
+<p class="p2"><a href="#liv2chap7"><em>Chapitre VII.</em></a> <span class="smcap">De la physique poétique.</span>&mdash;§. <em>I. De la physiologie
+poétique. Les premiers hommes rapportèrent à diverses parties du corps
+toutes nos facultés intellectuelles et morales. Note sur l'incapacité
+de généraliser, qui caractérisait les premiers hommes.</em>&mdash;§. <em>II.
+Corollaire relatif aux descriptions</em> héroïques. <em>Les premiers hommes
+rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'âme.</em>&mdash;§. <em>III.
+Corollaire relatif aux m&oelig;urs héroïques.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv2chap8"><em>Chapitre VIII.</em></a> <span class="smcap">De la cosmographie potique.</span> <em>Elle fut proportionne
-aux ides troites des premiers hommes.</em></p>
+<p class="p2"><a href="#liv2chap8"><em>Chapitre VIII.</em></a> <span class="smcap">De la cosmographie poétique.</span> <em>Elle fut proportionnée
+aux idées étroites des premiers hommes.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv2chap9"><em>Chapitre IX.</em></a> <span class="smcap">De l'astronomie potique.</span> <em>Le ciel, que les hommes
-avaient plac d'abord au sommet des montagnes, s'leva peu--peu dans
-leur opinion. Les dieux montrent dans les plantes, les hros dans
+<p class="p2"><a href="#liv2chap9"><em>Chapitre IX.</em></a> <span class="smcap">De l'astronomie poétique.</span> <em>Le ciel, que les hommes
+avaient placé d'abord au sommet des montagnes, s'éleva peu-à-peu dans
+leur opinion. Les dieux montèrent dans les planètes, les héros dans
les constellations.</em></p>
-<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> <a href="#liv2chap10"><em>Chapitre X.</em></a> <span class="smcap">De la chronologie potique.</span> <em>Son point de
-dpart. Quatre espces d'anachronismes. Canon chronologique, pour
-dterminer les commencemens de l'histoire universelle, antrieurement
-au rgne de Ninus, d'o elle part ordinairement. L'tude du
-dveloppement de la civilisation humaine prte une certitude nouvelle
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> <a href="#liv2chap10"><em>Chapitre X.</em></a> <span class="smcap">De la chronologie poétique.</span> <em>Son point de
+départ. Quatre espèces d'anachronismes. Canon chronologique, pour
+déterminer les commencemens de l'histoire universelle, antérieurement
+au règne de Ninus, d'où elle part ordinairement. L'étude du
+développement de la civilisation humaine prête une certitude nouvelle
aux calculs de la chronologie.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv2chap11"><em>Chapitre XI.</em></a> <span class="smcap">De la gographie potique.</span>&mdash;. <em>I. Les diverses parties
+<p class="p2"><a href="#liv2chap11"><em>Chapitre XI.</em></a> <span class="smcap">De la géographie poétique.</span>&mdash;§. <em>I. Les diverses parties
du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit monde de la
-Grce. L'Hesprie en tait la partie occidentale, etc. Il en dut tre
-de mme de la gographie des autres contres. Les hros qui passent
-pour avoir fond des colonies lointaines, Hercule, vandre, ne,
-etc., ne sont que des expressions symboliques du caractre des
-indignes qui fondrent ces villes.</em>&mdash;. <em>II. Des noms et descriptions
-des cits</em> hroques. <em>Sens et drivs du mot</em> ara.</p>
+Grèce. L'Hespérie en était la partie occidentale, etc. Il en dut être
+de même de la géographie des autres contrées. Les héros qui passent
+pour avoir fondé des colonies lointaines, Hercule, Évandre, Énée,
+etc., ne sont que des expressions symboliques du caractère des
+indigènes qui fondèrent ces villes.</em>&mdash;§. <em>II. Des noms et descriptions
+des cités</em> héroïques. <em>Sens et dérivés du mot</em> ara.</p>
-<p class="p2"><span class="smcap">Conclusion de ce livre.</span> <em>Les potes thologiens ont t le</em> sens (<em>ou
-le</em> sentiment), <em>les philosophes ont t l'</em>intelligence <em>de
-l'humanit.</em></p>
+<p class="p2"><span class="smcap">Conclusion de ce livre.</span> <em>Les poètes théologiens ont été le</em> sens (<em>ou
+le</em> sentiment), <em>les philosophes ont été l'</em>intelligence <em>de
+l'humanité.</em></p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> LIVRE SECOND.<br>
-<span class="smaller">DE LA SAGESSE POTIQUE.</span></h2>
+<span class="smaller">DE LA SAGESSE POÉTIQUE.</span></h2>
<a id="liv2chap1" name="liv2chap1"></a>
<h3>CHAPITRE PREMIER.<br>
<span class="smaller">SUJET DE CE LIVRE.</span></h3>
-<h4>. I.</h4>
+<h4>§. I.</h4>
<p>Nous avons dit dans les axiomes que <em>toutes les histoires des Gentils
ont eu des commencemens fabuleux</em>, que <em>chez les Grecs</em> qui nous ont
-transmis tout ce qui nous reste de l'antiquit paenne, <em>les premiers
-sages furent les potes thologiens</em>, enfin que <em>la nature veut qu'en
-toute chose les commencemens soient grossiers</em>: d'aprs ces donnes,
-nous pouvons prsumer que tels furent aussi les commencemens de la
-<em>sagesse potique</em>. Cette haute estime dont elle a joui jusqu' nous
-est l'effet de la <em>vanit des nations</em>, et surtout de celle <em>des
-savans</em>. De mme que Manthon, le grand prtre d'gypte, interprta
-l'histoire fabuleuse des gyptiens par une haute <em>thologie
-naturelle</em>, les philosophes grecs donnrent la leur une
-interprtation <em>philosophique</em>. Un <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> de leurs motifs tait sans
-doute de dguiser l'infamie de ces fables, mais ils en eurent
+transmis tout ce qui nous reste de l'antiquité païenne, <em>les premiers
+sages furent les poètes théologiens</em>, enfin que <em>la nature veut qu'en
+toute chose les commencemens soient grossiers</em>: d'après ces données,
+nous pouvons présumer que tels furent aussi les commencemens de la
+<em>sagesse poétique</em>. Cette haute estime dont elle a joui jusqu'à nous
+est l'effet de la <em>vanité des nations</em>, et surtout de celle <em>des
+savans</em>. De même que Manéthon, le grand prêtre d'Égypte, interpréta
+l'histoire fabuleuse des Égyptiens par une haute <em>théologie
+naturelle</em>, les philosophes grecs donnèrent à la leur une
+interprétation <em>philosophique</em>. Un <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> de leurs motifs était sans
+doute de déguiser l'infamie de ces fables, mais ils en eurent
plusieurs autres encore. Le <em>premier</em> fut leur respect pour la
-religion: chez les Gentils, toute socit fut fonde par les fables
+religion: chez les Gentils, toute société fut fondée par les fables
sur la religion. Le <em>second</em> motif fut leur juste admiration pour
-l'ordre social qui en est rsult et qui ne pouvait tre que l'ouvrage
-d'une sagesse surnaturelle. En <em>troisime</em> lieu, ces fables tant
-clbres pour leur sagesse et entoures d'un respect religieux
+l'ordre social qui en est résulté et qui ne pouvait être que l'ouvrage
+d'une sagesse surnaturelle. En <em>troisième</em> lieu, ces fables tant
+célébrées pour leur sagesse et entourées d'un respect religieux
ouvraient mille routes aux recherches des philosophes, et appelaient
-leurs mditations sur les plus hautes questions de la philosophie.
-<em>Quatrimement</em>, elles leur donnaient la facilit d'exposer les ides
+leurs méditations sur les plus hautes questions de la philosophie.
+<em>Quatrièmement</em>, elles leur donnaient la facilité d'exposer les idées
philosophiques les plus sublimes en se servant des expressions des
-potes, hritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un <em>dernier</em> motif,
-assez puissant lui seul, c'est la facilit que trouvaient les
-philosophes consacrer leurs opinions par l'autorit de la sagesse
-potique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les
+poètes, héritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un <em>dernier</em> motif,
+assez puissant à lui seul, c'est la facilité que trouvaient les
+philosophes à consacrer leurs opinions par l'autorité de la sagesse
+poétique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les
deux premiers et le dernier impliquaient une louange de la sagesse
-divine, qui a ordonn le monde civil, et un tmoignage que lui
-rendaient les philosophes, mme au milieu de leurs erreurs. Le
-troisime et le quatrime taient autant d'artifices salutaires que
-permettait la Providence, afin qu'il se formt des philosophes
-capables de la comprendre et de la reconnatre pour ce qu'elle est, un
-attribut du vrai Dieu. Nous verrons d'un bout l'autre de ce livre
-que tout ce que les potes avaient d'abord <em>senti</em> <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>
-relativement la <em>sagesse vulgaire</em>, les philosophes le <em>comprirent</em>
-ensuite relativement <em>une sagesse plus leve</em> (<em>riposta</em>); de sorte
+divine, qui a ordonné le monde civil, et un témoignage que lui
+rendaient les philosophes, même au milieu de leurs erreurs. Le
+troisième et le quatrième étaient autant d'artifices salutaires que
+permettait la Providence, afin qu'il se formât des philosophes
+capables de la comprendre et de la reconnaître pour ce qu'elle est, un
+attribut du vrai Dieu. Nous verrons d'un bout à l'autre de ce livre
+que tout ce que les poètes avaient d'abord <em>senti</em> <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>
+relativement à la <em>sagesse vulgaire</em>, les philosophes le <em>comprirent</em>
+ensuite relativement à <em>une sagesse plus élevée</em> (<em>riposta</em>); de sorte
qu'on appellerait avec raison les premiers le <em>sens</em>, les seconds
-l'<em>intelligence</em> du genre humain. On peut dire de l'espce ce
+l'<em>intelligence</em> du genre humain. On peut dire de l'espèce ce
qu'Aristote dit de l'individu: <em>Il n'y a rien dans l'intelligence qui
-n'ait t auparavant dans le sens</em>; c'est--dire que l'esprit humain
-ne comprend rien que les sens ne lui aient donn auparavant occasion
-de comprendre. L'<em>intelligence</em>, pour remonter au sens tymologique,
+n'ait été auparavant dans le sens</em>; c'est-à-dire que l'esprit humain
+ne comprend rien que les sens ne lui aient donné auparavant occasion
+de comprendre. L'<em>intelligence</em>, pour remonter au sens étymologique,
<em>inter legere</em>, <em>intelligere</em>, l'intelligence agit lorsqu'elle tire de
ce qu'on a <em>senti</em> quelque chose qui ne tombe point sous les <em>sens</em>.</p>
-<h4>. II. <em>De la sagesse en gnral.</em></h4>
+<h4>§. II. <em>De la sagesse en général.</em></h4>
-<p>Avant de traiter <em>de la sagesse potique</em>, il est bon d'examiner en
-gnral ce que c'est que <em>sagesse</em>. La sagesse est la facult qui
+<p>Avant de traiter <em>de la sagesse poétique</em>, il est bon d'examiner en
+général ce que c'est que <em>sagesse</em>. La sagesse est la faculté qui
domine toutes les doctrines relatives aux sciences et aux arts dont se
-compose l'humanit. Platon dfinit la sagesse <em>la facult qui
+compose l'humanité. Platon définit la sagesse <em>la faculté qui
perfectionne l'homme</em>. Or l'homme, en tant qu'homme, a deux parties
constituantes, l'esprit et le c&oelig;ur, ou si l'on veut, l'intelligence
-et la volont. La sagesse doit dvelopper en lui ces deux puissances
--la-fois, la seconde par la premire, de sorte que l'intelligence
-tant claire par la connaissance des choses les plus sublimes, la
-volont fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus
+et la volonté. La sagesse doit développer en lui ces deux puissances
+à-la-fois, la seconde par la première, de sorte que l'intelligence
+étant éclairée par la connaissance des choses les plus sublimes, la
+volonté fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus
sublimes en ce monde, sont les connaissances que l'entendement
-<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> et le raisonnement peuvent nous donner relativement Dieu;
+<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> et le raisonnement peuvent nous donner relativement à Dieu;
les choses les meilleures sont celles qui concernent le bien de tout
-le genre humain; les premires s'appellent divines, les secondes
-humaines; la vritable sagesse doit donc donner la connaissance des
+le genre humain; les premières s'appellent divines, les secondes
+humaines; la véritable sagesse doit donc donner la connaissance des
choses divines pour conduire les choses humaines au plus grand bien
-possible. Il est croire que Varron, qui mrita d'tre appel le plus
-docte des Romains, avait lev sur cette base son grand ouvrage <em>des
-choses divines et humaines</em>, dont l'injure des temps nous a privs.
-Nous essaierons dans ce livre de traiter le mme sujet, autant que
-nous le permet la faiblesse de nos lumires et le peu d'tendue de nos
+possible. Il est à croire que Varron, qui mérita d'être appelé le plus
+docte des Romains, avait élevé sur cette base son grand ouvrage <em>des
+choses divines et humaines</em>, dont l'injure des temps nous a privés.
+Nous essaierons dans ce livre de traiter le même sujet, autant que
+nous le permet la faiblesse de nos lumières et le peu d'étendue de nos
connaissances.</p>
-<p>La <em>sagesse</em> commena chez les Gentils par la <em>muse</em>, dfinie par
-Homre dans un passage trs remarquable de l'Odysse, <em>la science du
-bien et du mal</em>; cette science fut ensuite appele <em>divination</em>, et
-c'est sur la dfense de cette divination, de cette science du bien et
-du mal refuse l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des
-Hbreux, d'o est sortie la ntre. La <em>muse</em> fut donc proprement dans
+<p>La <em>sagesse</em> commença chez les Gentils par la <em>muse</em>, définie par
+Homère dans un passage très remarquable de l'Odyssée, <em>la science du
+bien et du mal</em>; cette science fut ensuite appelée <em>divination</em>, et
+c'est sur la défense de cette divination, de cette science du bien et
+du mal refusée à l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des
+Hébreux, d'où est sortie la nôtre. La <em>muse</em> fut donc proprement dans
l'origine la science de la divination et des auspices, laquelle fut la
<em>sagesse vulgaire</em> de toutes les nations, comme nous le dirons plus au
-long; elle consistait contempler Dieu dons l'un de ses attributs,
+long; elle consistait à contempler Dieu dons l'un de ses attributs,
dans sa Providence; aussi, de <em>divination</em>, l'essence de Dieu a-t-elle
-t appele <em>divinit</em>. Nous verrons dans la suite que dans ce genre
-de sagesse, les sages furent les <em>potes thologiens</em>, qui, n'en
-<span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> pas douter, fondrent la civilisation grecque. Les Latins
-tirrent de l l'usage d'appeler <em>professeurs de sagesse</em> ceux qui
+été appelée <em>divinité</em>. Nous verrons dans la suite que dans ce genre
+de sagesse, les sages furent les <em>poètes théologiens</em>, qui, à n'en
+<span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> pas douter, fondèrent la civilisation grecque. Les Latins
+tirèrent de là l'usage d'appeler <em>professeurs de sagesse</em> ceux qui
professaient l'astrologie judiciaire.&mdash;Ensuite la <em>sagesse</em> fut
-attribue aux hommes clbres pour avoir donn des avis utiles au
-genre humain; tels furent les sept sages de la Grce.&mdash;Plus tard la
+attribuée aux hommes célèbres pour avoir donné des avis utiles au
+genre humain; tels furent les sept sages de la Grèce.&mdash;Plus tard la
<em>sagesse</em> passa dans l'opinion aux hommes qui ordonnent et gouvernent
-sagement les tats, dans l'intrt des nations.&mdash;Plus tard encore le
-mot <em>sagesse</em> vint signifier la <em>science naturelle des choses
-divines,</em> c'est--dire la mtaphysique, qui cherchant connatre
+sagement les états, dans l'intérêt des nations.&mdash;Plus tard encore le
+mot <em>sagesse</em> vint à signifier la <em>science naturelle des choses
+divines,</em> c'est-à-dire la métaphysique, qui cherchant à connaître
l'intelligence de l'homme par la contemplation de Dieu, doit tenir
-Dieu pour le rgulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnat pour la
-source de toute vrit<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.&mdash;Enfin la <em>sagesse</em> parmi les Hbreux et
-ensuite parmi les Chrtiens a dsign la <em>science des vrits
-ternelles rvles par Dieu;</em> science qui, considre chez les
-Toscans comme <em>science du vrai bien et du vrai mal,</em> reut peut-tre
-pour cette cause son premier nom, <em>science de la divinit</em>.</p>
-
-<p>D'aprs cela, nous distinguerons plus juste titre que Varron, trois
-espces de <em>thologie</em>: <em>thologie potique</em>, propre aux <em>potes
-thologiens,</em> et qui fut la <em>thologie civile</em> de toutes les nations
-paennes; <em>thologie naturelle</em>, celle des mtaphysiciens; la
-troisime, qui dans la classification de Varron est la <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span>
-thologie potique<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>, est pour nous la <em>thologie chrtienne</em>, mle
-de la thologie civile, de la naturelle, et de la rvle, la plus
-sublime des trois. Toutes se runissent dans la contemplation de la
+Dieu pour le régulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnaît pour la
+source de toute vérité<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.&mdash;Enfin la <em>sagesse</em> parmi les Hébreux et
+ensuite parmi les Chrétiens a désigné la <em>science des vérités
+éternelles révélées par Dieu;</em> science qui, considérée chez les
+Toscans comme <em>science du vrai bien et du vrai mal,</em> reçut peut-être
+pour cette cause son premier nom, <em>science de la divinité</em>.</p>
+
+<p>D'après cela, nous distinguerons à plus juste titre que Varron, trois
+espèces de <em>théologie</em>: <em>théologie poétique</em>, propre aux <em>poètes
+théologiens,</em> et qui fut la <em>théologie civile</em> de toutes les nations
+païennes; <em>théologie naturelle</em>, celle des métaphysiciens; la
+troisième, qui dans la classification de Varron est la <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span>
+théologie poétique<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>, est pour nous la <em>théologie chrétienne</em>, mêlée
+de la théologie civile, de la naturelle, et de la révélée, la plus
+sublime des trois. Toutes se réunissent dans la contemplation de la
Providence divine; cette Providence qui conduit la marche de
-l'humanit, voulut qu'elle partt de la <em>thologie potique</em> qui
-rglait les actions des hommes d'aprs certains signes sensibles, pris
-pour des avertissemens du ciel; et que la <em>thologie naturelle</em>, qui
-dmontre la Providence par des raisons d'une nature immuable et
-au-dessus des sens, prpart les hommes recevoir la <em>thologie
-rvle</em>, par l'effet d'une foi surnaturelle et suprieure aux sens et
- tous les raisonnemens.</p>
+l'humanité, voulut qu'elle partît de la <em>théologie poétique</em> qui
+réglait les actions des hommes d'après certains signes sensibles, pris
+pour des avertissemens du ciel; et que la <em>théologie naturelle</em>, qui
+démontre la Providence par des raisons d'une nature immuable et
+au-dessus des sens, préparât les hommes à recevoir la <em>théologie
+révélée</em>, par l'effet d'une foi surnaturelle et supérieure aux sens et
+à tous les raisonnemens.</p>
-<h4>. III. <em>Exposition et division de la sagesse potique.</em></h4>
+<h4>§. III. <em>Exposition et division de la sagesse poétique.</em></h4>
-<p>Puisque la mtaphysique est la science sublime qui rpartit aux
+<p>Puisque la métaphysique est la science sublime qui répartit aux
sciences subalternes les sujets dont elles doivent traiter, puisque la
-sagesse des anciens ne fut autre que celle des <em>potes thologiens</em>,
-puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossires,
-<em>nous devons chercher le commencement <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> de la sagesse potique
-dans une mtaphysique informe</em>. D'une seule branche de ce tronc
-sortirent, en se sparant, <em>la logique, la morale, l'conomie et la
-politique potiques</em>; d'une autre branche sortit avec le mme
-caractre potique la <em>physique</em>, mre de la <em>cosmographie</em>, et par
-suite de l'<em>astronomie</em>, laquelle la <em>chronologie</em> et la
-<em>gographie</em>, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons
-voir d'une manire claire et distincte comment les fondateurs de la
-civilisation paenne, guids par leur thologie naturelle, ou
-<em>mtaphysique</em>, imaginrent les dieux; comment par leur <em>logique</em> ils
-trouvrent les langues, par leur <em>morale</em> produisirent les hros, par
-leur <em>conomie</em> fondrent les familles, par leur <em>politique</em> les
-cits; comment par leur <em>physique</em>, ils donnrent chaque chose une
-origine divine, se crrent eux-mmes en quelque sorte par leur
+sagesse des anciens ne fut autre que celle des <em>poètes théologiens</em>,
+puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossières,
+<em>nous devons chercher le commencement <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> de la sagesse poétique
+dans une métaphysique informe</em>. D'une seule branche de ce tronc
+sortirent, en se séparant, <em>la logique, la morale, l'économie et la
+politique poétiques</em>; d'une autre branche sortit avec le même
+caractère poétique la <em>physique</em>, mère de la <em>cosmographie</em>, et par
+suite de l'<em>astronomie</em>, à laquelle la <em>chronologie</em> et la
+<em>géographie</em>, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons
+voir d'une manière claire et distincte comment les fondateurs de la
+civilisation païenne, guidés par leur théologie naturelle, ou
+<em>métaphysique</em>, imaginèrent les dieux; comment par leur <em>logique</em> ils
+trouvèrent les langues, par leur <em>morale</em> produisirent les héros, par
+leur <em>économie</em> fondèrent les familles, par leur <em>politique</em> les
+cités; comment par leur <em>physique</em>, ils donnèrent à chaque chose une
+origine divine, se créèrent eux-mêmes en quelque sorte par leur
<em>physiologie</em>, se firent un univers tout de dieux par leur
-<em>cosmographie</em>, portrent dans leur <em>astronomie</em> les plantes et les
-constellations de la terre au ciel, donnrent commencement la srie
-des temps dans leur <em>chronologie</em>, enfin dans leur <em>gographie</em>
-placrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grce, et de
-mme des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une
-histoire des ides, coutumes et actions du genre humain. De cette
+<em>cosmographie</em>, portèrent dans leur <em>astronomie</em> les planètes et les
+constellations de la terre au ciel, donnèrent commencement à la série
+des temps dans leur <em>chronologie</em>, enfin dans leur <em>géographie</em>
+placèrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grèce, et de
+même des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une
+histoire des idées, coutumes et actions du genre humain. De cette
triple source nous verrons sortir les principes de l'<em>histoire de la
nature humaine</em>, principes identiques avec ceux de l'<em>histoire
universelle</em> qui semblent manquer jusqu'ici.</p>
<a id="liv2chap2" name="liv2chap2"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> CHAPITRE II.<br>
-<span class="smaller">DE LA MTAPHYSIQUE POTIQUE.</span></h3>
+<span class="smaller">DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.</span></h3>
-<h4>. I. <em>Origine de la posie, de l'idoltrie, de la divination et des
+<h4>§. I. <em>Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des
sacrifices.</em></h4>
-<p>[L'auteur tablit d'abord la certitude du dluge universel, et de
-l'existence des gans. Les preuves les plus fortes qu'il allgue ont
-t dj nonces dans les axiomes <a href="#ax25">25</a>, <a href="#ax26">26</a>, <a href="#ax27">27</a>. <em>Voyez</em> aussi le
-Discours prliminaire.]</p>
+<p>[L'auteur établit d'abord la certitude du déluge universel, et de
+l'existence des géans. Les preuves les plus fortes qu'il allègue ont
+été déjà énoncées dans les axiomes <a href="#ax25">25</a>, <a href="#ax26">26</a>, <a href="#ax27">27</a>. <em>Voyez</em> aussi le
+Discours préliminaire.]</p>
-<p>C'est dans l'tat de stupidit farouche o se trouvrent les premiers
+<p>C'est dans l'état de stupidité farouche où se trouvèrent les premiers
hommes, que tous les philosophes et les philologues devaient prendre
-leur point de dpart pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils
+leur point de départ pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils
devaient interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, non
-pas dans le monde extrieur, mais dans l'me de celui qui la mdite,
-je veux dire, la mtaphysique. Ce monde social tant indubitablement
+pas dans le monde extérieur, mais dans l'âme de celui qui la médite,
+je veux dire, la métaphysique. Ce monde social étant indubitablement
l'ouvrage des hommes, on pouvait en lire les principes dans les
modifications de l'esprit humain.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> La <em>sagesse potique</em>, la premire sagesse du paganisme, dut
-commencer par une mtaphysique, non point de raisonnement et
-d'abstraction, comme celle des esprits cultivs de nos jours, mais de
+<p><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> La <em>sagesse poétique</em>, la première sagesse du paganisme, dut
+commencer par une métaphysique, non point de raisonnement et
+d'abstraction, comme celle des esprits cultivés de nos jours, mais de
sentiment et d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces
-premiers hommes, qui n'taient que sens et imagination sans
-raisonnement. La mtaphysique dont je parle, c'tait leur <em>posie</em>,
-facult qui naissait avec eux. L'<em>ignorance est mre de l'admiration</em>;
-ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette posie fut d'abord
-<em>divine</em>: ils rapportaient des dieux la cause de ce qu'ils
+premiers hommes, qui n'étaient que sens et imagination sans
+raisonnement. La métaphysique dont je parle, c'était leur <em>poésie</em>,
+faculté qui naissait avec eux. L'<em>ignorance est mère de l'admiration</em>;
+ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette poésie fut d'abord
+<em>divine</em>: ils rapportaient à des dieux la cause de ce qu'ils
admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome <a href="#ax38">38</a>). <em>Les anciens
Germains</em>, dit Tacite, <em>entendaient la nuit le soleil qui passait sous
la mer d'occident en orient; ils affirmaient aussi qu'ils voyaient les
-dieux</em>. Maintenant encore les sauvages de l'Amrique divinisent tout
-ce qui est au-del de leur faible capacit. Quelles que soient la
-simplicit et la grossiret de ces nations, nous devons prsumer que
-celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-del. Ils
-donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue leurs
-propres ides. C'est ce que font prcisment les enfans (axiome <a href="#ax37">37</a>),
-lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimes et qu'ils
-leur parlent comme des personnes vivantes. Ainsi ces premiers
-hommes, qui nous reprsentent l'enfance du genre humain, craient
-eux-mmes les choses d'aprs leurs ides. Mais cette cration
-diffrait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>
-intelligence connat les tres, et les cre par cela mme qu'il les
-connat; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, craient
-leur manire par la force d'une imagination, si je puis dire, toute
-<em>matrielle</em>. Plus elle tait matrielle, plus ses crations furent
-sublimes; elles l'taient au point de troubler l'excs l'esprit mme
-d'o elles taient sorties. Aussi les premiers hommes furent appels
-<em>potes</em>, c'est--dire, <em>crateurs</em>, dans le sens tymologique du mot
-grec. Leurs crations runirent les trois caractres qui distinguent
-la haute posie dans l'invention des fables, la sublimit, la
-popularit, et la puissance d'motion qui la rend plus capable
+dieux</em>. Maintenant encore les sauvages de l'Amérique divinisent tout
+ce qui est au-delà de leur faible capacité. Quelles que soient la
+simplicité et la grossièreté de ces nations, nous devons présumer que
+celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-delà. Ils
+donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue à leurs
+propres idées. C'est ce que font précisément les enfans (axiome <a href="#ax37">37</a>),
+lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimées et qu'ils
+leur parlent comme à des personnes vivantes. Ainsi ces premiers
+hommes, qui nous représentent l'enfance du genre humain, créaient
+eux-mêmes les choses d'après leurs idées. Mais cette création
+différait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>
+intelligence connaît les êtres, et les crée par cela même qu'il les
+connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, créaient à
+leur manière par la force d'une imagination, si je puis dire, toute
+<em>matérielle</em>. Plus elle était matérielle, plus ses créations furent
+sublimes; elles l'étaient au point de troubler à l'excès l'esprit même
+d'où elles étaient sorties. Aussi les premiers hommes furent appelés
+<em>poètes</em>, c'est-à-dire, <em>créateurs</em>, dans le sens étymologique du mot
+grec. Leurs créations réunirent les trois caractères qui distinguent
+la haute poésie dans l'invention des fables, la sublimité, la
+popularité, et la puissance d'émotion qui la rend plus capable
d'atteindre le but qu'elle se propose, celui l'<em>enseigner au vulgaire
- agir selon la vertu</em>.&mdash;De cette facult originaire de l'esprit
-humain, il est rest une loi ternelle: les esprits une fois frapps
+à agir selon la vertu</em>.&mdash;De cette faculté originaire de l'esprit
+humain, il est resté une loi éternelle: les esprits une fois frappés
de terreur, <em>fingunt simul credunt que,</em> comme le dit si bien Tacite.</p>
-<p>Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation paenne,
-lorsqu'un sicle ou deux aprs le dluge, la terre dessche forma de
+<p>Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation païenne,
+lorsqu'un siècle ou deux après le déluge, la terre desséchée forma de
nouveaux orages, et que la foudre se fit entendre. Alors sans doute un
-petit nombre de gans disperss dans les bois, vers le sommet des
-montagnes, furent pouvants par ce phnomne dont ils ignoraient la
-cause, levrent les yeux, et remarqurent le ciel pour la premire
+petit nombre de géans dispersés dans les bois, vers le sommet des
+montagnes, furent épouvantés par ce phénomène dont ils ignoraient la
+cause, levèrent les yeux, et remarquèrent le ciel pour la première
fois. Or, comme en pareille circonstance, il est dans la nature de
-l'esprit humain d'attribuer au phnomne qui le frappe, ce qu'il
-<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> trouve en lui-mme, ces premiers hommes, dont toute
-l'existence tait alors dans l'nergie des forces corporelles, et qui
-exprimaient la violence extrme de leurs passions par des murmures et
-des hurlemens, se figurrent le ciel comme un grand corps anim, et
-l'appelrent Jupiter<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>. Ils prsumrent que par le fracas du
-tonnerre, par les clats de la foudre, Jupiter <em>voulait leur dire
-quelque chose</em>; et ils <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> commencrent se livrer la
-<em>curiosit, fille de l'ignorance et mre de la science</em> [qu'elle
+l'esprit humain d'attribuer au phénomène qui le frappe, ce qu'il
+<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> trouve en lui-même, ces premiers hommes, dont toute
+l'existence était alors dans l'énergie des forces corporelles, et qui
+exprimaient la violence extrême de leurs passions par des murmures et
+des hurlemens, se figurèrent le ciel comme un grand corps animé, et
+l'appelèrent Jupiter<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>. Ils présumèrent que par le fracas du
+tonnerre, par les éclats de la foudre, Jupiter <em>voulait leur dire
+quelque chose</em>; et ils <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> commencèrent à se livrer à la
+<em>curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science</em> [qu'elle
produit, lorsque l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce
-caractre est toujours le mme dans le vulgaire; voient-ils une
-comte, une parlie, ou tout autre <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> phnomne cleste, ils
-s'inquitent et demandent <em>ce qu'il signifie</em> (axiome <a href="#ax39">39</a>).
-Observent-ils les effets tonnans de l'aimant mis en contact avec le
-fer; ils ne manquent pas, mme dans ce sicle de lumires, de dcider
-que l'aimant a pour le fer une sympathie mystrieuse, et ils font
-ainsi de toute la nature un vaste corps anim, qui a ses sentimens et
-ses passions. Mais, une poque si avance de la civilisation, les
-esprits, mme du vulgaire, sont trop dtachs des sens, trop
-spiritualiss par les nombreuses abstractions de nos langues, par
-l'art de l'criture, par l'habitude du calcul, pour que nous puissions
-nous former cette image prodigieuse de la <em>nature passionne</em>; nous
+caractère est toujours le même dans le vulgaire; voient-ils une
+comète, une parélie, ou tout autre <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> phénomène céleste, ils
+s'inquiètent et demandent <em>ce qu'il signifie</em> (axiome <a href="#ax39">39</a>).
+Observent-ils les effets étonnans de l'aimant mis en contact avec le
+fer; ils ne manquent pas, même dans ce siècle de lumières, de décider
+que l'aimant a pour le fer une sympathie mystérieuse, et ils font
+ainsi de toute la nature un vaste corps animé, qui a ses sentimens et
+ses passions. Mais, à une époque si avancée de la civilisation, les
+esprits, même du vulgaire, sont trop détachés des sens, trop
+spiritualisés par les nombreuses abstractions de nos langues, par
+l'art de l'écriture, par l'habitude du calcul, pour que nous puissions
+nous former cette image prodigieuse de la <em>nature passionnée</em>; nous
disons bien ce mot de la bouche, mais nous n'avons rien dans l'esprit.
Comment pourrions-nous nous replacer dans la vaste imagination de ces
-premiers hommes dont l'esprit tranger toute abstraction, toute
-subtilit, tait tout <em>mouss</em> par les passions, <em>plong</em> dans les
-sens, et comme <em>enseveli</em> dans la matire. Aussi, nous l'avons dj
-dit, on <em>comprend</em> peine aujourd'hui, mais on ne peut <em>imaginer</em>
-comment pensaient les premiers hommes qui fondrent la civilisation
-paenne.</p>
-
-<p class="p2">C'est ainsi que les premiers <em>potes thologiens</em> inventrent la
-premire fable <em>divine</em>, la plus sublime de toutes celles qu'on
-imagina; c'est ce Jupiter <em>roi et pre des hommes et des dieux</em>, dont
+premiers hommes dont l'esprit étranger à toute abstraction, à toute
+subtilité, était tout <em>émoussé</em> par les passions, <em>plongé</em> dans les
+sens, et comme <em>enseveli</em> dans la matière. Aussi, nous l'avons déjà
+dit, on <em>comprend</em> à peine aujourd'hui, mais on ne peut <em>imaginer</em>
+comment pensaient les premiers hommes qui fondèrent la civilisation
+païenne.</p>
+
+<p class="p2">C'est ainsi que les premiers <em>poètes théologiens</em> inventèrent la
+première fable <em>divine</em>, la plus sublime de toutes celles qu'on
+imagina; c'est ce Jupiter <em>roi et père des hommes et des dieux</em>, dont
la main lance la foudre; image si populaire, si capable <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>
-d'mouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que
-les inventeurs eux-mmes crurent sa ralit, la redoutrent et
-l'honorrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractre de
-l'esprit humain que nous avons remarqu d'aprs Tacite (<em>mobiles ad
-superstitionem perculs semel mentes</em>, axiome <a href="#ax23">23</a>), dans tout ce qu'ils
-apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mmes, ils ne virent que
-Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'tendue qu'ils pouvaient
+d'émouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que
+les inventeurs eux-mêmes crurent à sa réalité, la redoutèrent et
+l'honorèrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractère de
+l'esprit humain que nous avons remarqué d'après Tacite (<em>mobiles ad
+superstitionem perculsæ semel mentes</em>, axiome <a href="#ax23">23</a>), dans tout ce qu'ils
+apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mêmes, ils ne virent que
+Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'étendue qu'ils pouvaient
concevoir. C'est ainsi qu'il faut entendre dans l'histoire de la
civilisation le <em>Jovis omnia plena</em>; c'est ce Jupiter que Platon prit
-pour l'ther, qui pntre et remplit toutes choses; mais les premiers
-hommes ne plaaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des
-montagnes, comme nous le verrons bientt.</p>
-
-<p>Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'aprs leur propre nature
-que le tonnerre et la foudre taient les signes de Jupiter. C'est de
-<em>nuere</em>, faire signe, que la volont divine fut plus tard appele
-<em>numen</em>; Jupiter commandait par signes, ide sublime, digne expression
-de la majest divine. Ces signes taient, si je l'ose dire, des
-<em>paroles relles</em>, et la nature entire tait la langue de Jupiter.
-Toutes les nations paennes crurent possder cette langue dans la
-divination, laquelle fut appele par les Grecs <em>thologie</em>,
-c'est--dire, <em>science du langage des dieux</em>. Ainsi Jupiter acquit ce
+pour l'éther, qui pénètre et remplit toutes choses; mais les premiers
+hommes ne plaçaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des
+montagnes, comme nous le verrons bientôt.</p>
+
+<p>Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'après leur propre nature
+que le tonnerre et la foudre étaient les signes de Jupiter. C'est de
+<em>nuere</em>, faire signe, que la volonté divine fut plus tard appelée
+<em>numen</em>; Jupiter commandait par signes, idée sublime, digne expression
+de la majesté divine. Ces signes étaient, si je l'ose dire, des
+<em>paroles réelles</em>, et la nature entière était la langue de Jupiter.
+Toutes les nations païennes crurent posséder cette langue dans la
+divination, laquelle fut appelée par les Grecs <em>théologie</em>,
+c'est-à-dire, <em>science du langage des dieux</em>. Ainsi Jupiter acquit ce
<em>regnum fulminis</em>, par lequel il est <em>le roi des hommes et des dieux</em>.
-Il reut alors deux titres, <em>optimus</em> dans le sens de <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> trs
-fort (de mme que chez les anciens latins, <em>fortis</em> eut le mme sens
-que <em>bonus</em> dans des temps plus modernes); et <em>maximus</em>, d'aprs
-l'tendue de son corps, aussi vaste que le ciel.</p>
-
-<p>De l tant de Jupiters dont le nombre tonne les philologues; chaque
-nation paenne eut le sien.</p>
-
-<p>Originairement Jupiter fut en posie un <em>caractre divin</em>, un <em>genre
-cr par l'imagination</em> plutt que par l'intelligence (<em>universale
-fantastico</em>), auquel tous les peuples paens rapportaient les choses
-relatives aux auspices. Ces peuples, durent tre tous potes, puisque
-la <em>sagesse potique</em> commena par cette <em>mtaphysique potique</em> qui
+Il reçut alors deux titres, <em>optimus</em> dans le sens de <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> très
+fort (de même que chez les anciens latins, <em>fortis</em> eut le même sens
+que <em>bonus</em> dans des temps plus modernes); et <em>maximus</em>, d'après
+l'étendue de son corps, aussi vaste que le ciel.</p>
+
+<p>De là tant de Jupiters dont le nombre étonne les philologues; chaque
+nation païenne eut le sien.</p>
+
+<p>Originairement Jupiter fut en poésie un <em>caractère divin</em>, un <em>genre
+créé par l'imagination</em> plutôt que par l'intelligence (<em>universale
+fantastico</em>), auquel tous les peuples païens rapportaient les choses
+relatives aux auspices. Ces peuples, durent être tous poètes, puisque
+la <em>sagesse poétique</em> commença par cette <em>métaphysique poétique</em> qui
contemple Dieu dans l'attribut de sa Providence, et les premiers
-hommes s'appelrent <em>potes thologiens</em>, c'est--dire <em>sages qui
-entendent le langage des dieux</em>, exprim par les auspices de Jupiter.
-Ils furent surnomms <em>divins</em>, dans le sens du mot <em>devins</em>, qui vient
-de <em>divinari</em>, deviner, prdire. Cette science fut appele <em>muse</em>,
-expression qu'Homre nous dfinit par <em>la science du bien et du mal</em>,
-qui n'est autre que la <em>divination</em><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>. C'est encore, d'aprs cette
-<em>thologie mystique</em> que les potes furent appels par les Grecs,
+hommes s'appelèrent <em>poètes théologiens</em>, c'est-à-dire <em>sages qui
+entendent le langage des dieux</em>, exprimé par les auspices de Jupiter.
+Ils furent surnommés <em>divins</em>, dans le sens du mot <em>devins</em>, qui vient
+de <em>divinari</em>, deviner, prédire. Cette science fut appelée <em>muse</em>,
+expression qu'Homère nous définit par <em>la science du bien et du mal</em>,
+qui n'est autre que la <em>divination</em><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>. C'est encore, d'après cette
+<em>théologie mystique</em> que les poètes furent appelés par les Grecs,
&#956;&#965;&#963;&#964;&#945;&#953;,
-[qu'Horace traduit fort bien par <em>les interprtes des
-dieux</em>], lesquels expliquaient les divins mystres des auspices et des
-oracles. Toute nation paenne eut une sybille qui possdait cette
-science; on en a compt jusqu' douze. Les sybilles <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> et les
+[qu'Horace traduit fort bien par <em>les interprètes des
+dieux</em>], lesquels expliquaient les divins mystères des auspices et des
+oracles. Toute nation païenne eut une sybille qui possédait cette
+science; on en a compté jusqu'à douze. Les sybilles <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> et les
oracles sont les choses les plus anciennes dont nous parle le
paganisme.</p>
-<p class="p2">Tout ce qui vient d'tre dit s'accorde donc avec le mot clbre,</p>
+<p class="p2">Tout ce qui vient d'être dit s'accorde donc avec le mot célèbre,</p>
<p class="poem10"><span class="wspaced1em">. . . .</span> La crainte seule a fait les premiers dieux;</p>
-<p class="noindent">mais les hommes ne s'inspirrent pas cette crainte les uns aux autres;
-ils la durent leur propre imagination (ce qui rpond l'axiome:
-<em>les fausses religions sont nes de la crdulit et non de
-l'imposture</em>). Cette origine de l'<em>idoltrie</em> tant dmontre, celle
-de la <em>divination</em> l'est aussi; ces deux s&oelig;urs naquirent en mme
-temps. Les <em>sacrifices</em> en furent une consquence immdiate, puisqu'on
-les faisait pour <em>procurare</em> (c'est--dire pour bien entendre) les
+<p class="noindent">mais les hommes ne s'inspirèrent pas cette crainte les uns aux autres;
+ils la durent à leur propre imagination (ce qui répond à l'axiome:
+<em>les fausses religions sont nées de la crédulité et non de
+l'imposture</em>). Cette origine de l'<em>idolâtrie</em> étant démontrée, celle
+de la <em>divination</em> l'est aussi; ces deux s&oelig;urs naquirent en même
+temps. Les <em>sacrifices</em> en furent une conséquence immédiate, puisqu'on
+les faisait pour <em>procurare</em> (c'est-à-dire pour bien entendre) les
auspices.</p>
-<p>Ce qui nous prouve que la posie a d natre ainsi, c'est ce caractre
-ternel et singulier qui lui est propre: <em>le sujet propre la posie
+<p>Ce qui nous prouve que la poésie a dû naître ainsi, c'est ce caractère
+éternel et singulier qui lui est propre: <em>le sujet propre à la poésie
c'est l'impossible, et pourtant le croyable</em> (<em>impossibile
-credibile</em>). Il est impossible que la matire soit esprit, et pourtant
-l'on a cru que le ciel, d'o semblait partir la foudre, tait Jupiter.
-Voil encore pourquoi les potes aiment tant chanter les prodiges
-oprs par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition
-d'esprit peut tre rapporte au sentiment instinctif de la
+credibile</em>). Il est impossible que la matière soit esprit, et pourtant
+l'on a cru que le ciel, d'où semblait partir la foudre, était Jupiter.
+Voilà encore pourquoi les poètes aiment tant à chanter les prodiges
+opérés par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition
+d'esprit peut être rapportée au sentiment instinctif de la
toute-puissance de Dieu, qu'ont en eux les hommes de toutes les
nations.</p>
-<p>Les vrits que nous venons d'tablir renversent tout ce qui a t
-dit sur l'<em>origine de la posie</em>, depuis <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Aristote et Platon
-jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montr, c'est par
-un effet de la <em>faiblesse du raisonnement</em> de l'homme, que la posie
-s'est trouve si sublime sa naissance, et qu'avec tous les secours
-de la philosophie, de la potique et de la critique, qui sont venues
-plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais galer
-son premier essor<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>. Cette dcouverte de l'origine de la posie
-dtruit le prjug commun sur la profondeur de la sagesse antique,
-laquelle les modernes devraient dsesprer d'atteindre, et dont tous
-les philosophes depuis Platon jusqu' Bacon ont tant souhait de
-pntrer le secret. Elle n'a t autre chose qu'une <em>sagesse vulgaire
-de lgislateurs</em> qui fondaient l'ordre social, et non point une
-<em>sagesse mystrieuse sortie du gnie de philosophes profonds</em>. Aussi,
-comme on le voit dj par l'exemple tir de Jupiter, tous les <em>sens
-mystiques d'une haute philosophie</em> attribus par les savans aux fables
-grecques et aux hiroglyphes gyptiens, paratront aussi choquans que
+<p>Les vérités que nous venons d'établir renversent tout ce qui a été
+dit sur l'<em>origine de la poésie</em>, depuis <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Aristote et Platon
+jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montré, c'est par
+un effet de la <em>faiblesse du raisonnement</em> de l'homme, que la poésie
+s'est trouvée si sublime à sa naissance, et qu'avec tous les secours
+de la philosophie, de la poétique et de la critique, qui sont venues
+plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais égaler
+son premier essor<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>. Cette découverte de l'origine de la poésie
+détruit le préjugé commun sur la profondeur de la sagesse antique, à
+laquelle les modernes devraient désespérer d'atteindre, et dont tous
+les philosophes depuis Platon jusqu'à Bacon ont tant souhaité de
+pénétrer le secret. Elle n'a été autre chose qu'une <em>sagesse vulgaire
+de législateurs</em> qui fondaient l'ordre social, et non point une
+<em>sagesse mystérieuse sortie du génie de philosophes profonds</em>. Aussi,
+comme on le voit déjà par l'exemple tiré de Jupiter, tous les <em>sens
+mystiques d'une haute philosophie</em> attribués par les savans aux fables
+grecques et aux hiéroglyphes égyptiens, paraîtront aussi choquans que
le <em>sens historique</em> se trouvera facile et naturel.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> . II. COROLLAIRES<br>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> §. II. COROLLAIRES<br>
<em>Relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle.</em></h4>
-<p>1. On peut conclure de tout ce qui prcde que, conformment au
-premier principe de la Science nouvelle, dvelopp dans le chapitre
-<em>de la Mthode</em> (<em>l'homme n'esprant plus aucun secours de la nature,
-appelle de ses dsirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
+<p>1. On peut conclure de tout ce qui précède que, conformément au
+premier principe de la Science nouvelle, développé dans le chapitre
+<em>de la Méthode</em> (<em>l'homme n'espérant plus aucun secours de la nature,
+appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
sauver</em>), la Providence permit que les premiers hommes tombassent dans
-l'erreur de craindre une fausse divinit, un Jupiter auquel ils
-attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nues de ces
-premiers orages, la lueur de ces clairs, ils aperurent cette
-grande vrit, <em>que la Providence veille la conservation du genre
+l'erreur de craindre une fausse divinité, un Jupiter auquel ils
+attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nuées de ces
+premiers orages, à la lueur de ces éclairs, ils aperçurent cette
+grande vérité, <em>que la Providence veille à la conservation du genre
humain</em>. Aussi, sous un de ses principaux aspects, la Science nouvelle
-est d'abord une <em>thologie civile</em>, une explication raisonne de la
-marche suivie par la Providence; et cette thologie commena par la
-sagesse <em>vulgaire</em> des lgislateurs qui fondrent les socits, en
-prenant pour base la croyance d'un Dieu dou de providence; elle
-s'acheva par la sagesse plus leve (<em>riposta</em>) des philosophes qui
-dmontrent la mme vrit par des raisonnemens, dans leur thologie
+est d'abord une <em>théologie civile</em>, une explication raisonnée de la
+marche suivie par la Providence; et cette théologie commença par la
+sagesse <em>vulgaire</em> des législateurs qui fondèrent les sociétés, en
+prenant pour base la croyance d'un Dieu doué de providence; elle
+s'acheva par la sagesse plus élevée (<em>riposta</em>) des philosophes qui
+démontrent la même vérité par des raisonnemens, dans leur théologie
naturelle.</p>
<p>2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, c'est une
-<em>philosophie de la proprit</em> (ou <em>autorit</em> <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> dans le sens
-primitif o les douze tables prennent ce mot<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>). La premire
-proprit fut <em>divine</em>: Dieu s'appropria les premiers hommes peu
+<em>philosophie de la propriété</em> (ou <em>autorité</em> <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> dans le sens
+primitif où les douze tables prennent ce mot<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>). La première
+propriété fut <em>divine</em>: Dieu s'appropria les premiers hommes peu
nombreux, qu'il tira de la vie sauvage pour commencer la vie
-sociale.&mdash;La seconde proprit fut <em>humaine</em>, et dans le sens le plus
+sociale.&mdash;La seconde propriété fut <em>humaine</em>, et dans le sens le plus
exact; elle consista pour l'homme dans la possession de ce qu'on ne
-peut lui ter sans l'anantir, dans le libre <em>usage de sa volont</em>.
-Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette la
-vrit. Les hommes commencrent, ds ce moment, exercer leur libert
-en rprimant les impulsions passionnes du corps, de manire les
-touffer ou les mieux diriger, effort qui caractrise les agens
+peut lui ôter sans l'anéantir, dans le libre <em>usage de sa volonté</em>.
+Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette à la
+vérité. Les hommes commencèrent, dès ce moment, à exercer leur liberté
+en réprimant les impulsions passionnées du corps, de manière à les
+étouffer ou à les mieux diriger, effort qui caractérise les agens
libres. Le premier acte libre des hommes fut d'abandonner la vie
-vagabonde qu'ils menaient dans la vaste fort qui couvrait la terre,
-et de s'accoutumer une vie sdentaire, si oppose leurs
-habitudes.&mdash;Le troisime genre de proprit fut celle <em>de droit
+vagabonde qu'ils menaient dans la vaste forêt qui couvrait la terre,
+et de s'accoutumer à une vie sédentaire, si opposée à leurs
+habitudes.&mdash;Le troisième genre de propriété fut celle <em>de droit
naturel</em>. Les premiers hommes qui abandonnaient la vie vagabonde
-occuprent des terres et y restrent long-temps; ils en devinrent
+occupèrent des terres et y restèrent long-temps; ils en devinrent
seigneurs par droit d'occupation et de longue possession. C'est
l'origine de tous les <em>domaines</em>.</p>
-<p>Cette <em>philosophie de la proprit</em> suit naturellement la <em>thologie
-civile</em> dont nous parlions. claire par les preuves que lui fournit
-la thologie civile, elle claire elle-mme avec celles qui lui sont
+<p>Cette <em>philosophie de la propriété</em> suit naturellement la <em>théologie
+civile</em> dont nous parlions. Éclairée par les preuves que lui fournit
+la théologie civile, elle éclaire elle-même avec celles qui lui sont
propres, les preuves que la philologie tire de l'histoire <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> et
-des langues; trois sortes de preuves qui ont t numres dans le
-chapitre de la mthode. Introduisant la certitude dans le domaine de
-la libert humaine, dont l'tude est si incertaine de sa nature, elle
-claire les tnbres de l'antiquit, et <em>donne forme de science la
+des langues; trois sortes de preuves qui ont été énumérées dans le
+chapitre de la méthode. Introduisant la certitude dans le domaine de
+la liberté humaine, dont l'étude est si incertaine de sa nature, elle
+éclaire les ténèbres de l'antiquité, et <em>donne forme de science à la
philologie</em>.</p>
-<p>3. Le troisime aspect est une <em>histoire des ides humaines</em>. De mme
-que la <em>mtaphysique potique</em> s'est divise en plusieurs sciences
-subalternes, <em>potiques</em> comme leur mre, cette histoire des ides
-nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultives par
-les nations, et des sciences spculatives tudies de nos jours par
+<p>3. Le troisième aspect est une <em>histoire des idées humaines</em>. De même
+que la <em>métaphysique poétique</em> s'est divisée en plusieurs sciences
+subalternes, <em>poétiques</em> comme leur mère, cette histoire des idées
+nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultivées par
+les nations, et des sciences spéculatives étudiées de nos jours par
les savans.</p>
-<p>4. Le quatrime aspect est une <em>critique philosophique</em> qui nat de
-l'histoire des ides mentionne ci-dessus. Cette critique cherche ce
+<p>4. Le quatrième aspect est une <em>critique philosophique</em> qui naît de
+l'histoire des idées mentionnée ci-dessus. Cette critique cherche ce
que l'on doit croire sur les fondateurs, ou auteurs des nations,
-lesquels doivent prcder de plus de mille ans les auteurs de livres,
+lesquels doivent précéder de plus de mille ans les auteurs de livres,
qui est l'objet de la critique philologique.</p>
-<p>5. Le cinquime aspect est une <em>histoire idale ternelle</em> dans
-laquelle tournent les histoires relles de toutes les nations. De
-quelque tat de barbarie et de frocit que partent les hommes pour se
-civiliser par l'influence des religions, les socits commencent, se
-dveloppent et finissent d'aprs des lois que nous examinerons dans ce
-second livre, et que nous retrouverons au livre IV o nous suivons <em>la
-marche des socits</em>, et au livre V o nous observons le <em>retour des
+<p>5. Le cinquième aspect est une <em>histoire idéale éternelle</em> dans
+laquelle tournent les histoires réelles de toutes les nations. De
+quelque état de barbarie et de férocité que partent les hommes pour se
+civiliser par l'influence des religions, les sociétés commencent, se
+développent et finissent d'après des lois que nous examinerons dans ce
+second livre, et que nous retrouverons au livre IV où nous suivons <em>la
+marche des sociétés</em>, et au livre V où nous observons le <em>retour des
choses humaines</em>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> 6. Le sixime aspect est un systme du <em>droit naturel des
-gens</em>. C'tait avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden
-et Puffendorf devaient commencer leurs systmes (axiome <a href="#ax106">106</a>: <em>les
-sciences doivent prendre pour point de dpart l'poque o commence le
-sujet dont elles traitent</em>). Ils se sont gars tous trois, parce
+<p><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> 6. Le sixième aspect est un système du <em>droit naturel des
+gens</em>. C'était avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden
+et Puffendorf devaient commencer leurs systèmes (axiome <a href="#ax106">106</a>: <em>les
+sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où commence le
+sujet dont elles traitent</em>). Ils se sont égarés tous trois, parce
qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. Je veux dire qu'ils
-supposent d'abord un tat de civilisation o les hommes seraient dj
-clairs par une <em>raison dveloppe</em>, tat dans lequel les nations ont
-produit les philosophes qui se sont levs jusqu' l'idal de la
-justice. En premier lieu, Grotius procde indpendamment du principe
-d'une Providence, et prtend que son systme donne un degr nouveau de
-prcision toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques
-contre les jurisconsultes romains portent faux, puisqu'ils ont pris
+supposent d'abord un état de civilisation où les hommes seraient déjà
+éclairés par une <em>raison développée</em>, état dans lequel les nations ont
+produit les philosophes qui se sont élevés jusqu'à l'idéal de la
+justice. En premier lieu, Grotius procède indépendamment du principe
+d'une Providence, et prétend que son système donne un degré nouveau de
+précision à toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques
+contre les jurisconsultes romains portent à faux, puisqu'ils ont pris
pour principe la Providence divine, et qu'ils ont voulu traiter du
<em>droit naturel des gens</em>, et non point du droit naturel des
-philosophes, et des thologiens moralistes.&mdash;Ensuite vient Selden,
-dont le systme suppose la Providence. Il prtend que le droit des
-enfans de Dieu s'tendit toutes les nations, sans faire attention au
-caractre inhospitalier des premiers peuples, ni la division tablie
-entre les Hbreux et les Gentils; sans observer que les Hbreux ayant
-perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'gypte, il fallut
-que Dieu lui-mme le leur rappelt en leur donnant sa loi sur le mont
-Sina. Il oublie que Dieu, <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> dans sa loi, dfend jusqu'aux
-penses injustes, chose dont ne s'embarrassrent jamais les
-lgislateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hbreux ont
+philosophes, et des théologiens moralistes.&mdash;Ensuite vient Selden,
+dont le système suppose la Providence. Il prétend que le droit des
+enfans de Dieu s'étendit à toutes les nations, sans faire attention au
+caractère inhospitalier des premiers peuples, ni à la division établie
+entre les Hébreux et les Gentils; sans observer que les Hébreux ayant
+perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'Égypte, il fallut
+que Dieu lui-même le leur rappelât en leur donnant sa loi sur le mont
+Sinaï. Il oublie que Dieu, <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> dans sa loi, défend jusqu'aux
+pensées injustes, chose dont ne s'embarrassèrent jamais les
+législateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hébreux ont
transmis aux Gentils leur droit naturel, contre l'aveu magnanime de
-Josephe, contre la rflexion de Lactance cit plus haut? Ne connat-on
-pas enfin la haine des Hbreux contre les Gentils, haine qu'ils
-conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?&mdash;Quant
-Puffendorf, il commence son systme par <em>jeter l'homme dans le monde,
+Josephe, contre la réflexion de Lactance cité plus haut? Ne connaît-on
+pas enfin la haine des Hébreux contre les Gentils, haine qu'ils
+conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?&mdash;Quant à
+Puffendorf, il commence son système par <em>jeter l'homme dans le monde,
sans soin ni secours de Dieu</em>. En vain il essaie d'excuser dans une
-dissertation particulire cette hypothse picurienne. Il ne peut pas
+dissertation particulière cette hypothèse épicurienne. Il ne peut pas
dire le premier mot en fait de droit, sans prendre la Providence pour
-principe<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>.&mdash;Pour nous, persuads que l'ide <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> du droit et
-l'ide d'une <em>Providence</em> naquirent en mme temps, nous commenons
-parler du <em>droit</em> en parlant de ce moment o les premiers auteurs des
-nations conurent l'ide de Jupiter. Ce droit fut d'abord <em>divin</em>,
-dans ce sens qu'il tait interprt par la <em>divination</em>, science des
+principe<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>.&mdash;Pour nous, persuadés que l'idée <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> du droit et
+l'idée d'une <em>Providence</em> naquirent en même temps, nous commençons à
+parler du <em>droit</em> en parlant de ce moment où les premiers auteurs des
+nations conçurent l'idée de Jupiter. Ce droit fut d'abord <em>divin</em>,
+dans ce sens qu'il était interprété par la <em>divination</em>, science des
auspices de Jupiter; les auspices furent les <em>choses divines</em>, au
-moyen desquelles les nations paennes rglaient toutes les <em>choses
-humaines</em>, et la runion des unes et des autres forme le sujet de la
+moyen desquelles les nations païennes réglaient toutes les <em>choses
+humaines</em>, et la réunion des unes et des autres forme le sujet de la
jurisprudence.</p>
-<p>7. Considre sous le dernier de ses principaux aspects, la Science
+<p>7. Considérée sous le dernier de ses principaux aspects, la Science
nouvelle nous donnera les <em>principes et les origines de l'histoire
-universelle</em>, en partant de l'ge appel par les gyptiens <em>ge des
-Dieux</em>, <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> par les Grecs, <em>ge d'or</em>. Faute de connatre la
-<em>chronologie raisonne de l'histoire potique</em>, on n'a pu saisir
-jusqu'ici l'enchanement de toute l'<em>histoire du monde paen</em>.</p>
+universelle</em>, en partant de l'âge appelé par les Égyptiens <em>âge des
+Dieux</em>, <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> par les Grecs, <em>âge d'or</em>. Faute de connaître la
+<em>chronologie raisonnée de l'histoire poétique</em>, on n'a pu saisir
+jusqu'ici l'enchaînement de toute l'<em>histoire du monde païen</em>.</p>
<a id="liv2chap3" name="liv2chap3"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> CHAPITRE III.<br>
-<span class="smaller">DE LA LOGIQUE POTIQUE.</span></h3>
+<span class="smaller">DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.</span></h3>
-<h4> I.</h4>
+<h4>§ I.</h4>
-<p>La <em>mtaphysique</em>, ainsi nomme lorsqu'elle contemple les choses dans
-tous les genres de l'tre, devient <em>logique</em> lorsqu'elle les considre
-dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les dsigne; de
-mme la posie a t considre par nous comme une <em>mtaphysique
-potique</em>, dans laquelle les potes thologiens prirent la plupart des
-choses matrielles pour des tres divins; la mme posie, occupe
-maintenant d'exprimer l'ide de ces divinits, sera considre comme
-une <em>logique potique</em>.</p>
+<p>La <em>métaphysique</em>, ainsi nommée lorsqu'elle contemple les choses dans
+tous les genres de l'être, devient <em>logique</em> lorsqu'elle les considère
+dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les désigne; de
+même la poésie a été considérée par nous comme une <em>métaphysique
+poétique</em>, dans laquelle les poètes théologiens prirent la plupart des
+choses matérielles pour des êtres divins; la même poésie, occupée
+maintenant d'exprimer l'idée de ces divinités, sera considérée comme
+une <em>logique poétique</em>.</p>
<p><em>Logique</em> vient de &#955;&#959;&#947;&#959;&#962;.
Ce mot, dans son premier sens, dans
-son sens propre, signifia <em>fable</em> (qui a pass dans l'italien
+son sens propre, signifia <em>fable</em> (qui a passé dans l'italien
<em>favella</em>, langage, discours); la fable, chez les Grecs, se dit aussi
&#956;&#965;&#952;&#959;&#962;,
-d'o les latins tirrent le mot <em>mutus</em>; en effet,
+d'où les latins tirèrent le mot <em>mutus</em>; en effet,
dans les <em>temps muets</em>, le discours fut <em>mental</em>; aussi &#955;&#959;&#947;&#959;&#962;
-signifie <em>ide</em> <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> et <em>parole</em>. Une telle langue
-convenait des ges religieux (<em>les religions veulent tre rvres
-en silence, et non pas raisonnes</em>). Elle dut commencer par des
-signes, des gestes, des indications matrielles dans un rapport
-naturel avec les ides: aussi &#955;&#959;&#947;&#959;&#962;,
+signifie <em>idée</em> <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> et <em>parole</em>. Une telle langue
+convenait à des âges religieux (<em>les religions veulent être révérées
+en silence, et non pas raisonnées</em>). Elle dut commencer par des
+signes, des gestes, des indications matérielles dans un rapport
+naturel avec les idées: aussi &#955;&#959;&#947;&#959;&#962;,
<em>parole</em>, eut en outre
-chez les Hbreux le sens d'<em>action</em>, chez les Grecs celui de <em>chose</em>.
-&#956;&#965;&#952;&#959;&#962; a t aussi dfini un <em>rcit vritable</em>, un <em>langage
-vritable</em><a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>. Par <em>vritable</em>, il ne faut pas entendre ici <em>conforme
- la nature des choses</em>, comme dut l'tre la <em>langue sainte</em>,
-enseigne Adam par Dieu mme.</p>
-
-<p>La premire langue que les hommes se firent eux-mmes fut toute
-d'imagination, et eut pour signes les substances mme qu'elle animait,
-et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cyble,
-Neptune, taient simplement le ciel, la terre, la mer, que les
+chez les Hébreux le sens d'<em>action</em>, chez les Grecs celui de <em>chose</em>.
+&#956;&#965;&#952;&#959;&#962; a été aussi défini un <em>récit véritable</em>, un <em>langage
+véritable</em><a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>. Par <em>véritable</em>, il ne faut pas entendre ici <em>conforme
+à la nature des choses</em>, comme dut l'être la <em>langue sainte</em>,
+enseignée à Adam par Dieu même.</p>
+
+<p>La première langue que les hommes se firent eux-mêmes fut toute
+d'imagination, et eut pour signes les substances même qu'elle animait,
+et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cybèle,
+Neptune, étaient simplement le ciel, la terre, la mer, que les
premiers hommes, muets encore, exprimaient en les montrant du doigt,
-et qu'ils imaginaient comme des tres anims, comme des dieux; avec
-les noms de ces trois divinits, ils exprimaient toutes les choses
-relatives au ciel, la terre, la mer. Il en tait de mme des
-autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs Flore, tous les
-fruits Pomone.</p>
-
-<p>Nous suivons encore une marche analogue celle de ces premiers
-hommes, mais c'est l'gard <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> des choses intellectuelles,
-telles que les facults de l'me, les passions, les vertus, les vices,
-les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'ide
-comme d'autant de <em>femmes</em> (la justice, la posie, etc.), et nous
-ramenons ces tres fantastiques toutes les causes, toutes les
-proprits, tous les effets des choses qu'ils dsignent. C'est que
+et qu'ils imaginaient comme des êtres animés, comme des dieux; avec
+les noms de ces trois divinités, ils exprimaient toutes les choses
+relatives au ciel, à la terre, à la mer. Il en était de même des
+autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs à Flore, tous les
+fruits à Pomone.</p>
+
+<p>Nous suivons encore une marche analogue à celle de ces premiers
+hommes, mais c'est à l'égard <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> des choses intellectuelles,
+telles que les facultés de l'âme, les passions, les vertus, les vices,
+les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'idée
+comme d'autant de <em>femmes</em> (la justice, la poésie, etc.), et nous
+ramenons à ces êtres fantastiques toutes les causes, toutes les
+propriétés, tous les effets des choses qu'ils désignent. C'est que
nous ne pouvons exposer au-dehors les choses intellectuelles contenues
-dans notre entendement, sans tre seconds par l'imagination, qui nous
-aide les expliquer et les peindre sous une image humaine. Les
-premiers hommes (les <em>potes thologiens</em>), encore incapables
+dans notre entendement, sans être secondés par l'imagination, qui nous
+aide à les expliquer et à les peindre sous une image humaine. Les
+premiers hommes (les <em>poètes théologiens</em>), encore incapables
d'abstraire, firent une chose toute contraire, mais plus sublime: ils
-donnrent des sentimens et des passions aux tres matriels, et mme
-aux plus tendus de ces tres, au ciel, la terre, la mer. Plus
+donnèrent des sentimens et des passions aux êtres matériels, et même
+aux plus étendus de ces êtres, au ciel, à la terre, à la mer. Plus
tard, la puissance d'abstraire se fortifiant, ces vastes imaginations
-se resserrrent, et les mmes objets furent dsigns par les signes
-les plus petits; Jupiter, Neptune et Cyble devinrent si petits, si
-lgers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut
-sur la mer port dans un mince coquillage, et la troisime fut assise
+se resserrèrent, et les mêmes objets furent désignés par les signes
+les plus petits; Jupiter, Neptune et Cybèle devinrent si petits, si
+légers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut
+sur la mer porté dans un mince coquillage, et la troisième fut assise
sur un lion.</p>
-<p>Les formes mythologiques (<em>mitologie</em>) doivent donc tre, comme le mot
-l'indique, le <em>langage propre des fables</em>; les fables tant autant de
+<p>Les formes mythologiques (<em>mitologie</em>) doivent donc être, comme le mot
+l'indique, le <em>langage propre des fables</em>; les fables étant autant de
genres dans la langue de l'imagination (<em>generi fantastici</em>), les
-formes mythologiques sont des <em>allgories</em> qui y rpondent. Chacune
-comprend sous elle plusieurs espces <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> ou plusieurs individus.
-Achille est l'ide de la valeur, commune tous les vaillans; Ulysse,
-l'ide de la prudence commune tous les sages.</p>
+formes mythologiques sont des <em>allégories</em> qui y répondent. Chacune
+comprend sous elle plusieurs espèces <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> ou plusieurs individus.
+Achille est l'idée de la valeur, commune à tous les vaillans; Ulysse,
+l'idée de la prudence commune à tous les sages.</p>
-<h4>. II. COROLLAIRES<br>
-<em>Relatifs aux tropes, aux mtamorphoses potiques et aux monstres des
-potes.</em></h4>
+<h4>§. II. COROLLAIRES<br>
+<em>Relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres des
+poètes.</em></h4>
<p>1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette
-logique potique. Le plus brillant, et pour cela mme le plus frquent
-et le plus ncessaire, c'est la mtaphore. Jamais elle n'est plus
-approuve que lorsqu'elle prte du sentiment et de la passion aux
-choses insensibles, en vertu de cette mtaphysique par laquelle les
-premiers potes animrent les corps sans vie, et les dourent de tout
-ce qu'ils avaient eux-mmes, de sentiment et de passion; si les
-premires fables furent ainsi cres, toute mtaphore est l'abrg
-d'une fable.&mdash;Ceci nous donne un moyen de juger du temps o les
-mtaphores furent introduites dans les langues. Toutes les mtaphores
-tires par analogie des objets corporels pour signifier des
-abstractions, doivent dater de l'poque o le jour de la philosophie a
-commenc luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots
-ncessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus
+logique poétique. Le plus brillant, et pour cela même le plus fréquent
+et le plus nécessaire, c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus
+approuvée que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux
+choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par laquelle les
+premiers poètes animèrent les corps sans vie, et les douèrent de tout
+ce qu'ils avaient eux-mêmes, de sentiment et de passion; si les
+premières fables furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé
+d'une fable.&mdash;Ceci nous donne un moyen de juger du temps où les
+métaphores furent introduites dans les langues. Toutes les métaphores
+tirées par analogie des objets corporels pour signifier des
+abstractions, doivent dater de l'époque où le jour de la philosophie a
+commencé à luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots
+nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus
sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que,
dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions
-relatives <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> aux choses inanimes sont tires par mtaphore, du
+relatives <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> aux choses inanimées sont tirées par métaphore, du
corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines.
-Ainsi <em>tte</em>, pour cime, ou commencement, <em>bouche</em> pour toute
-ouverture, <em>dents</em> d'une charrue, d'un rteau, d'une scie, d'un
-peigne, <em>langue</em> de terre, <em>gorge</em> d'une montagne, une <em>poigne</em> pour
+Ainsi <em>tête</em>, pour cime, ou commencement, <em>bouche</em> pour toute
+ouverture, <em>dents</em> d'une charrue, d'un râteau, d'une scie, d'un
+peigne, <em>langue</em> de terre, <em>gorge</em> d'une montagne, une <em>poignée</em> pour
un petit nombre, <em>bras</em> d'un fleuve, <em>c&oelig;ur</em> pour le milieu, <em>veine</em>
-d'une mine, <em>entrailles</em> de la terre, <em>cte</em> de la mer, <em>chair</em> d'un
-fruit; le vent <em>siffle</em>, l'onde <em>murmure</em>, un corps <em>gmit</em> sous un
+d'une mine, <em>entrailles</em> de la terre, <em>côte</em> de la mer, <em>chair</em> d'un
+fruit; le vent <em>siffle</em>, l'onde <em>murmure</em>, un corps <em>gémit</em> sous un
grand poids. Les latins disaient <em>sitire agros</em>, <em>laborare fructus</em>,
<em>luxuriari segetes</em>; et les Italiens disent <em>andar in amore le
piente</em>, <em>andar in pazzia le viti</em>, <em>lagrimare gli orni</em>, et <em>fronte</em>,
<em>spalle</em>, <em>occhi</em>, <em>barbe</em>, <em>collo</em>, <em>gamba</em>, <em>piede</em>, <em>pianta</em>,
-appliqus des choses inanimes. On pourrait tirer d'innombrables
+appliqués à des choses inanimées. On pourrait tirer d'innombrables
exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que
-l'<em>homme ignorant se prenait lui-mme pour rgle de l'univers</em>; dans
-les exemples cits ci-dessus, il se fait de lui-mme un univers
-entier. De mme que la mtaphysique de la raison nous enseigne que
+l'<em>homme ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers</em>; dans
+les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui-même un univers
+entier. De même que la métaphysique de la raison nous enseigne que
<em>par l'intelligence l'homme devient tous les objets</em> (<em>homo
-intelligendo fit omnia</em>), la mtaphysique de l'imagination nous
-dmontre ici que l'<em>homme devient tous les objets faute
-d'intelligence</em> (<em>homo non intelligendo fit omnia</em>); et peut-tre le
+intelligendo fit omnia</em>), la métaphysique de l'imagination nous
+démontre ici que l'<em>homme devient tous les objets faute
+d'intelligence</em> (<em>homo non intelligendo fit omnia</em>); et peut-être le
second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans
-l'exercice de l'intelligence, tend son esprit pour saisir les objets,
+l'exercice de l'intelligence, étend son esprit pour saisir les objets,
et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets
-de lui-mme, et par cette <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> transformation devient lui seul
+de lui-même, et par cette <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> transformation devient à lui seul
toute la nature.</p>
-<p>2. Dans une telle logique, rsultant elle-mme d'une telle
-mtaphysique, les premiers potes devaient tirer les noms des choses
-d'<em>ides sensibles et plus particulires</em>; voil les deux sources de
-la mtonymie et de la <em>synecdoque</em>. En effet, la mtonymie du <em>nom de
-l'auteur pris pour celui de l'ouvrage</em>, vint de ce que l'auteur tait
-plus souvent nomm que l'ouvrage; celle <em>du sujet pris pour sa forme
-et ses accidens</em> vint de l'incapacit d'abstraire du sujet les
+<p>2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une telle
+métaphysique, les premiers poètes devaient tirer les noms des choses
+d'<em>idées sensibles et plus particulières</em>; voilà les deux sources de
+la métonymie et de la <em>synecdoque</em>. En effet, la métonymie du <em>nom de
+l'auteur pris pour celui de l'ouvrage</em>, vint de ce que l'auteur était
+plus souvent nommé que l'ouvrage; celle <em>du sujet pris pour sa forme
+et ses accidens</em> vint de l'incapacité d'abstraire du sujet les
accidens et la forme. Celles de <em>la cause pour l'effet</em> sont autant de
-petites fables; les hommes s'imaginrent les causes comme des <em>femmes</em>
-qu'ils revtaient de leurs effets: ainsi l'<em>affreuse pauvret</em>, la
-<em>triste vieillesse</em>, la <em>ple mort</em>.</p>
-
-<p>3. La <em>synecdoque</em> fut employe ensuite, mesure que l'on s'leva des
-particularits aux gnralits, ou que l'on runit les parties pour
-composer leurs entiers. Le nom de <em>mortel</em> fut d'abord rserv aux
-<em>hommes</em>, seuls tres dont la condition mortelle dt se faire
-remarquer. Le mot <em>tte</em> fut pris pour l'<em>homme</em>, dont elle est la
+petites fables; les hommes s'imaginèrent les causes comme des <em>femmes</em>
+qu'ils revêtaient de leurs effets: ainsi l'<em>affreuse pauvreté</em>, la
+<em>triste vieillesse</em>, la <em>pâle mort</em>.</p>
+
+<p>3. La <em>synecdoque</em> fut employée ensuite, à mesure que l'on s'éleva des
+particularités aux généralités, ou que l'on réunit les parties pour
+composer leurs entiers. Le nom de <em>mortel</em> fut d'abord réservé aux
+<em>hommes</em>, seuls êtres dont la condition mortelle dût se faire
+remarquer. Le mot <em>tête</em> fut pris pour l'<em>homme</em>, dont elle est la
partie la plus capable de frapper l'attention. <em>Homme</em> est une
-abstraction qui comprend gnriquement le corps et toutes ses parties,
-l'intelligence et toutes les facults intellectuelles, le c&oelig;ur et
-toutes les habitudes morales. Il tait naturel que dans l'origine
+abstraction qui comprend génériquement le corps et toutes ses parties,
+l'intelligence et toutes les facultés intellectuelles, le c&oelig;ur et
+toutes les habitudes morales. Il était naturel que dans l'origine
<em>tignum</em> et <em>culmen</em> signifiassent au propre une <em>poutre</em> et de la
-<em>paille</em>; plus tard, lorsque les cits s'embellirent, ces mots
-signifirent tout l'difice. De mme le <em>toit</em> pour la maison
-entire, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un
+<em>paille</em>; plus tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots
+signifièrent tout l'édifice. De même le <em>toit</em> pour la maison
+entière, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un
abri pour toute habitation. Ainsi <em>puppis</em>, la poupe, pour le
-vaisseau, parce que cette partie la plus leve du vaisseau est la
-premire qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une
-<em>voile</em>, pour un <em>vaisseau</em>. <em>Mucro</em>, la <em>pointe</em>, pour l'<em>pe</em>; ce
-dernier mot est abstrait et comprend gnriquement la pomme, la garde,
-le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarqurent d'abord, ce
-fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matire pour
-l'ensemble de la matire et de la forme: par exemple, le <em>fer</em> pour
-l'<em>pe</em>; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la
-matire. Cette figure mle de mtonymie et de synecdoque, <em>tertia
-messis erat</em>, c'tait la troisime moisson, fut, sans aucun doute,
-employe d'abord naturellement et par ncessit; il fallait plus de
-mille ans pour que le terme astronomique <em>anne</em> pt tre invent.
-Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour dsigner un espace de
-dix ans, <em>nous avons moissonn dix fois</em>.&mdash;Ce vers, o se trouvent
-runies une mtonymie et deux synecdoques,</p>
+vaisseau, parce que cette partie la plus élevée du vaisseau est la
+première qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une
+<em>voile</em>, pour un <em>vaisseau</em>. <em>Mucro</em>, la <em>pointe</em>, pour l'<em>épée</em>; ce
+dernier mot est abstrait et comprend génériquement la pomme, la garde,
+le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarquèrent d'abord, ce
+fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matière pour
+l'ensemble de la matière et de la forme: par exemple, le <em>fer</em> pour
+l'<em>épée</em>; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la
+matière. Cette figure mêlée de métonymie et de synecdoque, <em>tertia
+messis erat</em>, c'était la troisième moisson, fut, sans aucun doute,
+employée d'abord naturellement et par nécessité; il fallait plus de
+mille ans pour que le terme astronomique <em>année</em> pût être inventé.
+Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour désigner un espace de
+dix ans, <em>nous avons moissonné dix fois</em>.&mdash;Ce vers, où se trouvent
+réunies une métonymie et deux synecdoques,</p>
<p class="poem10"><em>Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,</em></p>
-<p class="noindent">n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractrisa les
-premiers ges. Pour dire <em>tant d'annes</em>, on disait <em>tant d'pis</em>, ce
+<p class="noindent">n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractérisa les
+premiers âges. Pour dire <em>tant d'années</em>, on disait <em>tant d'épis</em>, ce
qui est encore plus particulier que <em>moissons</em>. L'expression
n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont
cru voir l'effort de l'art.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> 4. L'<em>ironie</em> ne peut certainement prendre naissance que dans
-les temps o l'on rflchit. En effet, elle consiste dans un mensonge
-<em>rflchi</em> qui prend le masque de la vrit. Ici nous apparat un
-grand principe qui confirme notre dcouverte de l'<em>origine de la
-posie</em>; c'est que les premiers hommes des nations paennes ayant eu
-la simplicit, l'ingnuit de l'enfance, <em>les premires fables ne
-purent contenir rien de faux</em>, et furent ncessairement, comme elles
-ont t dfinies, des <em>rcits vritables</em>.</p>
-
-<p>5. Par toutes ces raisons, il reste dmontr que <em>les tropes</em>, qui se
-rduisent tous aux quatre espces que nous avons nommes, ne sont
-point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingnieuse invention des
-crivains, mais <em>des formes ncessaires dont toutes les nations se
-sont servies dans leur ge potique pour exprimer leurs penses</em>, et
-que ces expressions, leur origine, ont t employes dans leur sens
-propre et naturel. Mais, mesure que l'esprit humain se dveloppa,
+les temps où l'on réfléchit. En effet, elle consiste dans un mensonge
+<em>réfléchi</em> qui prend le masque de la vérité. Ici nous apparaît un
+grand principe qui confirme notre découverte de l'<em>origine de la
+poésie</em>; c'est que les premiers hommes des nations païennes ayant eu
+la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, <em>les premières fables ne
+purent contenir rien de faux</em>, et furent nécessairement, comme elles
+ont été définies, des <em>récits véritables</em>.</p>
+
+<p>5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que <em>les tropes</em>, qui se
+réduisent tous aux quatre espèces que nous avons nommées, ne sont
+point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des
+écrivains, mais <em>des formes nécessaires dont toutes les nations se
+sont servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pensées</em>, et
+que ces expressions, à leur origine, ont été employées dans leur sens
+propre et naturel. Mais, à mesure que l'esprit humain se développa, à
mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes
-abstraites, ou des genres comprenant leurs espces, ou unissant les
+abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces, ou unissant les
parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes
-devinrent des figures. Ainsi, nous commenons branler ces deux
+devinrent des figures. Ainsi, nous commençons à ébranler ces deux
erreurs communes des grammairiens, qui regardent <em>le langage des
-prosateurs comme propre, celui des potes comme impropre</em>; et qui
+prosateurs comme propre, celui des poètes comme impropre</em>; et qui
croient <em>que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers</em>.</p>
-<p>6. Les monstres, les <em>mtamorphoses potiques</em>, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> furent le
-rsultat ncessaire de cette incapacit d'abstraire la forme et les
-proprits d'un sujet, caractre essentiel aux premiers hommes, comme
-nous l'avons prouv dans les axiomes. Guids par leur logique
-grossire, ils devaient <em>mettre ensemble des sujets</em>, lorsqu'ils
-voulaient <em>mettre ensemble des formes</em>, ou bien <em>dtruire un sujet
-pour sparer sa forme premire de la forme oppose qui s'y trouvait
+<p>6. Les monstres, les <em>métamorphoses poétiques</em>, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> furent le
+résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la forme et les
+propriétés d'un sujet, caractère essentiel aux premiers hommes, comme
+nous l'avons prouvé dans les axiomes. Guidés par leur logique
+grossière, ils devaient <em>mettre ensemble des sujets</em>, lorsqu'ils
+voulaient <em>mettre ensemble des formes</em>, ou bien <em>détruire un sujet
+pour séparer sa forme première de la forme opposée qui s'y trouvait
jointe</em>.</p>
-<p>7. La <em>distinction des ides</em> fit les <em>mtamorphoses</em>. Entre autres
-phrases <em>hroques</em> qui nous ont t conserves dans la jurisprudence
-antique, les Romains nous ont laiss celle de <em>fundum fieri</em>, pour
-<em>auctorem fieri</em>; de mme que le fonds de terre soutient et la couche
-superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve sem, ou plant, ou
-bti, de mme l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son
-approbation; l'approbateur quitte le caractre d'un tre qui se meut
-sa volont, pour prendre le caractre oppos d'une chose stable.</p>
-
-<h4>. III. COROLLAIRES<br>
-<em>Relatifs aux caractres potiques employs comme signes du langage
-par les premires nations.</em></h4>
-
-<p>Le langage potique fut encore employ long-temps dans l'ge
-historique, -peu-prs comme les fleuves larges et rapides qui
-s'tendent bien loin dans la mer, et prservent, par leur
-imptuosit, la <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> douceur naturelle de leurs eaux. Si on se
+<p>7. La <em>distinction des idées</em> fit les <em>métamorphoses</em>. Entre autres
+phrases <em>héroïques</em> qui nous ont été conservées dans la jurisprudence
+antique, les Romains nous ont laissé celle de <em>fundum fieri</em>, pour
+<em>auctorem fieri</em>; de même que le fonds de terre soutient et la couche
+superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé, ou planté, ou
+bâti, de même l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son
+approbation; l'approbateur quitte le caractère d'un être qui se meut à
+sa volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose stable.</p>
+
+<h4>§. III. COROLLAIRES<br>
+<em>Relatifs aux caractères poétiques employés comme signes du langage
+par les premières nations.</em></h4>
+
+<p>Le langage poétique fut encore employé long-temps dans l'âge
+historique, à-peu-près comme les fleuves larges et rapides qui
+s'étendent bien loin dans la mer, et préservent, par leur
+impétuosité, la <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> douceur naturelle de leurs eaux. Si on se
rappelle deux axiomes (<a href="#ax48">48</a>, <em>Il est naturel aux enfans de transporter
-l'ide et le nom des premires personnes, des premires choses qu'ils
-ont vues, toutes les personnes, toutes les choses qui ont avec
-elles quelque ressemblance, quelque rapport.</em>&mdash;49. <em>Les gyptiens
-attribuaient Herms Trismgiste toutes les dcouvertes utiles ou
-ncessaires la vie humaine</em>), on sentira que la langue potique peut
-nous fournir, relativement ces <em>caractres</em> qu'elle employait, la
-matire de grandes et importantes dcouvertes dans les choses de
-l'antiquit.</p>
+l'idée et le nom des premières personnes, des premières choses qu'ils
+ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont avec
+elles quelque ressemblance, quelque rapport.</em>&mdash;49. <em>Les Égyptiens
+attribuaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes utiles ou
+nécessaires à la vie humaine</em>), on sentira que la langue poétique peut
+nous fournir, relativement à ces <em>caractères</em> qu'elle employait, la
+matière de grandes et importantes découvertes dans les choses de
+l'antiquité.</p>
<p>1. Solon fut un <em>sage</em>, mais de <em>sagesse vulgaire</em> et non de <em>sagesse
savante</em> (<em>riposta</em>). On peut conjecturer qu'il fut chef du parti du
-peuple, lorsque Athnes tait gouverne par l'aristocratie, et que ce
-conseil fameux qu'il donnait ses concitoyens (<em>connaissez-vous
-vous-mmes</em>), avait un sens politique plutt que moral, et tait
-destin leur rappeler l'galit de leurs droits. Peut-tre mme
-<em>Solon n'est-il que le peuple d'Athnes, considr comme reconnaissant
-ses droits, comme fondant la dmocratie</em>. Les gyptiens avaient
-rapport Herms toutes les dcouvertes utiles; les Athniens
-rapportrent Solon toutes les institutions dmocratiques.&mdash;De mme,
-Dracon n'est que l'emblme de la svrit du gouvernement
-aristocratique qui avait prcd.<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> 2. Ainsi durent tre attribues Romulus toutes les lois
-relatives la division des ordres; Numa tous les rglemens qui
-concernaient les choses saintes et les crmonies sacres;
-Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires;
-Servius-Tullius le cens, base de toute dmocratie<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, et beaucoup
-d'autres lois favorables la libert populaire; Tarquin-l'Ancien,
-tous les signes et emblmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome,
-contriburent la majest de l'empire.</p>
-
-<p>3. Ainsi durent tre attribues aux dcemvirs, et ajoutes aux
-Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir t
-faites qu' une poque postrieure. Je n'en veux pour exemple que la
-dfense d'imiter le luxe des Grecs dans les funrailles. Dfendre
-l'abus avant qu'il se ft introduit, c'et t le faire connatre, et
-comme l'enseigner. Or, il ne put s'introduire Rome qu'aprs les
+peuple, lorsque Athènes était gouvernée par l'aristocratie, et que ce
+conseil fameux qu'il donnait à ses concitoyens (<em>connaissez-vous
+vous-mêmes</em>), avait un sens politique plutôt que moral, et était
+destiné à leur rappeler l'égalité de leurs droits. Peut-être même
+<em>Solon n'est-il que le peuple d'Athènes, considéré comme reconnaissant
+ses droits, comme fondant la démocratie</em>. Les Égyptiens avaient
+rapporté à Hermès toutes les découvertes utiles; les Athéniens
+rapportèrent à Solon toutes les institutions démocratiques.&mdash;De même,
+Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du gouvernement
+aristocratique qui avait précédé.<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> 2. Ainsi durent être attribuées à Romulus toutes les lois
+relatives à la division des ordres; à Numa tous les réglemens qui
+concernaient les choses saintes et les cérémonies sacrées; à
+Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires; à
+Servius-Tullius le cens, base de toute démocratie<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, et beaucoup
+d'autres lois favorables à la liberté populaire; à Tarquin-l'Ancien,
+tous les signes et emblèmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome,
+contribuèrent à la majesté de l'empire.</p>
+
+<p>3. Ainsi durent être attribuées aux décemvirs, et ajoutées aux
+Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir été
+faites qu'à une époque postérieure. Je n'en veux pour exemple que la
+défense d'imiter le luxe des Grecs dans les funérailles. Défendre
+l'abus avant qu'il se fût introduit, c'eût été le faire connaître, et
+comme l'enseigner. Or, il ne put s'introduire à Rome qu'après les
<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> guerres contre Tarente et Pyrrhus, dans lesquelles les
-Romains commencrent se mler aux Grecs. Cicron observe que la loi
-est exprime en latin, dans les mmes termes o elle fut conue
-Athnes.</p>
-
-<p>4. Cette dcouverte des caractres potiques nous prouve qu'sope doit
-tre plac dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la
-Grce. Les sept sages furent admirs pour avoir commenc donner des
-prceptes de morale et de politique <em>en forme de maximes</em>, comme le
-fameux <em>Connaissez-vous vous-mme</em>; mais, auparavant, sope avait
-donn de tels prceptes <em>en forme de comparaisons et d'exemples</em>,
-exemples dont les potes avaient emprunt le langage une poque plus
-recule encore. En effet, dans l'ordre des ides humaines, on observe
+Romains commencèrent à se mêler aux Grecs. Cicéron observe que la loi
+est exprimée en latin, dans les mêmes termes où elle fut conçue à
+Athènes.</p>
+
+<p>4. Cette découverte des caractères poétiques nous prouve qu'Ésope doit
+être placé dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la
+Grèce. Les sept sages furent admirés pour avoir commencé à donner des
+préceptes de morale et de politique <em>en forme de maximes</em>, comme le
+fameux <em>Connaissez-vous vous-même</em>; mais, auparavant, Ésope avait
+donné de tels préceptes <em>en forme de comparaisons et d'exemples</em>,
+exemples dont les poètes avaient emprunté le langage à une époque plus
+reculée encore. En effet, dans l'ordre des idées humaines, on observe
les <em>choses semblables</em> pour les employer d'abord comme <em>signes</em>,
ensuite comme <em>preuves</em>. On prouve d'abord par l'<em>exemple</em>, auquel une
chose semblable suffit, et finalement par l'<em>induction</em>, pour laquelle
-il en faut plusieurs. Socrate, pre de toutes les sectes
+il en faut plusieurs. Socrate, père de toutes les sectes
philosophiques, introduisit la dialectique par l'<em>induction</em>, et
-Aristote la complta avec le <em>syllogisme</em>, qui ne peut prouver qu'au
-moyen d'une ide gnrale. Mais pour les esprits peu tendus encore,
-il suffit de leur prsenter une <em>ressemblance</em> pour les persuader:
-Mnnius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain
-l'obissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles
-d'sope.</p>
-
-<p>Le petit peuple des cits hroques se nourrissait <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> de ces
-prceptes politiques dicts par la raison naturelle: <em>sope est le
-caractre potique des plbiens considrs sous cet aspect</em>. On lui
+Aristote la compléta avec le <em>syllogisme</em>, qui ne peut prouver qu'au
+moyen d'une idée générale. Mais pour les esprits peu étendus encore,
+il suffit de leur présenter une <em>ressemblance</em> pour les persuader:
+Ménénius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain à
+l'obéissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles
+d'Ésope.</p>
+
+<p>Le petit peuple des cités héroïques se nourrissait <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> de ces
+préceptes politiques dictés par la raison naturelle: <em>Ésope est le
+caractère poétique des plébéiens considérés sous cet aspect</em>. On lui
attribua ensuite beaucoup de fables morales, et il devint le <em>premier
-moraliste</em>, de la mme manire que Solon tait devenu <em>le lgislateur</em>
-de la rpublique d'Athnes. Comme sope avait donn ses prceptes <em>en
-forme de fables</em>, on le plaa avant Solon, qui avait donn les siens
-<em>en forme de maximes</em>. De telles fables durent tre crites d'abord
-<em>en vers hroques</em>, comme plus tard, selon la tradition, elles le
-furent <em>en vers iambiques</em>, et enfin <em>en prose</em>, dernire forme sous
+moraliste</em>, de la même manière que Solon était devenu <em>le législateur</em>
+de la république d'Athènes. Comme Ésope avait donné ses préceptes <em>en
+forme de fables</em>, on le plaça avant Solon, qui avait donné les siens
+<em>en forme de maximes</em>. De telles fables durent être écrites d'abord
+<em>en vers héroïques</em>, comme plus tard, selon la tradition, elles le
+furent <em>en vers iambiques</em>, et enfin <em>en prose</em>, dernière forme sous
laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers iambiques
-furent pour les Grecs un langage intermdiaire entre celui des vers
-hroques et celui de la prose.</p>
+furent pour les Grecs un langage intermédiaire entre celui des vers
+héroïques et celui de la prose.</p>
-<p>5. De cette manire, on rapporta aux auteurs de la <em>sagesse vulgaire</em>
-les dcouvertes de la <em>sagesse</em> philosophique. Les Zoroastre en
-Orient, les Trismgiste en gypte, les Orphe en Grce, en Italie les
+<p>5. De cette manière, on rapporta aux auteurs de la <em>sagesse vulgaire</em>
+les découvertes de la <em>sagesse</em> philosophique. Les Zoroastre en
+Orient, les Trismégiste en Égypte, les Orphée en Grèce, en Italie les
Pythagore, devinrent, dans l'opinion, des <em>philosophes</em>, de
-<em>lgislateurs</em> qu'ils avaient t. En Chine, Confucius a subi la mme
-mtamorphose.</p>
+<em>législateurs</em> qu'ils avaient été. En Chine, Confucius a subi la même
+métamorphose.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> . IV. COROLLAIRES</h4>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> §. IV. COROLLAIRES</h4>
-<p class="note"><em>Relatifs l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous
-donner celle des hiroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des
-mdailles, des monnaies.</em></p>
+<p class="note"><em>Relatifs à l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous
+donner celle des hiéroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des
+médailles, des monnaies.</em></p>
-<p>Aprs avoir examin la thologie des potes ou <em>mtaphysique
-potique</em>, nous avons travers la <em>logique potique</em> qui en rsulte,
-et nous arrivons la <em>recherche de l'origine des langues et des
+<p>Après avoir examiné la théologie des poètes ou <em>métaphysique
+poétique</em>, nous avons traversé la <em>logique poétique</em> qui en résulte,
+et nous arrivons à la <em>recherche de l'origine des langues et des
lettres</em>. Il y a autant d'opinions sur ce sujet difficile, qu'on peut
-compter de savans qui en ont trait. La difficult vient d'une erreur
-dans laquelle ils sont tous tombs: ils ont regard comme choses
+compter de savans qui en ont traité. La difficulté vient d'une erreur
+dans laquelle ils sont tous tombés: ils ont regardé comme choses
distinctes, l'origine des langues et celle des lettres, que la nature
-a unies. Pour tre frapp de cette union, il suffisait de remarquer
-l'tymologie commune de
+a unies. Pour être frappé de cette union, il suffisait de remarquer
+l'étymologie commune de
&#947;&#961;&#945;&#956;&#956;&#945;&#964;&#953;&#954;&#951;, <em>grammaire</em>, et de
-&#947;&#961;&#945;&#956;&#956;&#945;&#964;&#945;, <em>lettres</em>, caractres
-(&#947;&#961;&#945;&#966;&#969;, <em>crire</em>);
-de sorte que la <em>grammaire</em>, qu'on dfinit <em>l'art de parler</em>, devrait
-tre dfinie l'<em>art d'crire</em>, comme l'appelle Aristote.&mdash;D'un autre
-ct, <em>caractres</em> signifie <em>ides</em>, <em>formes</em>, <em>modles</em>; et
-certainement les <em>caractres potiques</em> prcdrent <em>ceux des sons
-articuls</em>. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homre les
-lettres vulgaires n'taient pas encore inventes.&mdash;Enfin, si les
-lettres avaient t dans l'origine des <em>figures de <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> sons
-articuls</em> et non des signes arbitraires<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>, elles devraient tre
-uniformes chez toutes les nations, comme les sons articuls. Ceux qui
-dsespraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que
-les premires nations <em>ont pens au moyen des symboles ou caractres
-potiques, ont parl en employant pour signes les fables, ont crit en
-hiroglyphes</em>, principes certains qui doivent guider la philosophie
-dans l'tude des <em>ides humaines</em>, comme la philologie dans l'tude
+&#947;&#961;&#945;&#956;&#956;&#945;&#964;&#945;, <em>lettres</em>, caractères
+(&#947;&#961;&#945;&#966;&#969;, <em>écrire</em>);
+de sorte que la <em>grammaire</em>, qu'on définit <em>l'art de parler</em>, devrait
+être définie l'<em>art d'écrire</em>, comme l'appelle Aristote.&mdash;D'un autre
+côté, <em>caractères</em> signifie <em>idées</em>, <em>formes</em>, <em>modèles</em>; et
+certainement les <em>caractères poétiques</em> précédèrent <em>ceux des sons
+articulés</em>. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homère les
+lettres vulgaires n'étaient pas encore inventées.&mdash;Enfin, si les
+lettres avaient été dans l'origine des <em>figures de <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> sons
+articulés</em> et non des signes arbitraires<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>, elles devraient être
+uniformes chez toutes les nations, comme les sons articulés. Ceux qui
+désespéraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que
+les premières nations <em>ont pensé au moyen des symboles ou caractères
+poétiques, ont parlé en employant pour signes les fables, ont écrit en
+hiéroglyphes</em>, principes certains qui doivent guider la philosophie
+dans l'étude des <em>idées humaines</em>, comme la philologie dans l'étude
des <em>paroles humaines</em>.</p>
<p>Avant de rechercher l'origine des langues et des lettres, les
-philosophes et les philologues devaient se reprsenter les premiers
-hommes du paganisme comme concevant les objets par l'ide que leur
+philosophes et les philologues devaient se représenter les premiers
+hommes du paganisme comme concevant les objets par l'idée que leur
imagination en personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre
-langage, par des gestes ou par des <em>signes matriels</em> qui avaient des
-rapports naturels avec les ides.<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a></p>
-
-<p>En tte de ce que nous ayons dire sur ce sujet, nous plaons la
-tradition gyptienne selon laquelle <em>trois langues</em> se sont parles,
-correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux <em>trois ges</em>
-couls depuis le commencement du monde, <em>ges des <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> dieux,
-des hros et des hommes</em>. La premire langue avait t la <em>langue
-hiroglyphique</em>, ou <em>sacre</em>, ou <em>divine</em>; la seconde <em>symbolique</em>,
-c'est--dire employant pour caractres les <em>signes</em> ou <em>emblmes
-hroques</em>; la troisime <em>pistolaire</em>, propre faire communiquer
-entre elles les personnes loignes, pour les besoins prsens de la
-vie.&mdash;On trouve dans l'Iliade deux passages prcieux qui nous prouvent
-que les Grecs partagrent cette opinion des gyptiens. <em>Nestor</em>, dit
-Homre, <em>vcut trois ges d'hommes parlant diverses langues</em>. Nestor a
-d tre un <em>symbole de la chronologie</em>, dtermine par les trois
-langues qui correspondaient aux trois ges des gyptiens. Cette phrase
-proverbiale, <em>vivre les annes de Nestor</em>, signifiait, vivre autant
-que le monde. Dans l'autre passage, ne raconte Achille que <em>des
-hommes parlant diverses langues commencrent habiter Ilion depuis le
-temps o Troie fut rapproche des rivages de la mer, et o Pergame en
-devint la citadelle</em>.&mdash;Plaons ct de ces deux passages la
-tradition gyptienne d'aprs laquelle <em>Thot</em> ou <em>Herms aurait trouv
+langage, par des gestes ou par des <em>signes matériels</em> qui avaient des
+rapports naturels avec les idées.<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a></p>
+
+<p>En tête de ce que nous ayons à dire sur ce sujet, nous plaçons la
+tradition égyptienne selon laquelle <em>trois langues</em> se sont parlées,
+correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux <em>trois âges</em>
+écoulés depuis le commencement du monde, <em>âges des <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> dieux,
+des héros et des hommes</em>. La première langue avait été la <em>langue
+hiéroglyphique</em>, ou <em>sacrée</em>, ou <em>divine</em>; la seconde <em>symbolique</em>,
+c'est-à-dire employant pour caractères les <em>signes</em> ou <em>emblèmes
+héroïques</em>; la troisième <em>épistolaire</em>, propre à faire communiquer
+entre elles les personnes éloignées, pour les besoins présens de la
+vie.&mdash;On trouve dans l'Iliade deux passages précieux qui nous prouvent
+que les Grecs partagèrent cette opinion des Égyptiens. <em>Nestor</em>, dit
+Homère, <em>vécut trois âges d'hommes parlant diverses langues</em>. Nestor a
+dû être un <em>symbole de la chronologie</em>, déterminée par les trois
+langues qui correspondaient aux trois âges des Égyptiens. Cette phrase
+proverbiale, <em>vivre les années de Nestor</em>, signifiait, vivre autant
+que le monde. Dans l'autre passage, Énée raconte à Achille que <em>des
+hommes parlant diverses langues commencèrent à habiter Ilion depuis le
+temps où Troie fut rapprochée des rivages de la mer, et où Pergame en
+devint la citadelle</em>.&mdash;Plaçons à côté de ces deux passages la
+tradition égyptienne d'après laquelle <em>Thot</em> ou <em>Hermès aurait trouvé
les lois et les lettres</em>.</p>
-<p> l'appui de ces vrits nous prsenterons les suivantes: chez les
-Grecs, le mot <em>nom</em> signifia la mme chose que <em>caractre</em><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, et
-par analogie, les <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> pres de l'glise traitent indiffremment
+<p>À l'appui de ces vérités nous présenterons les suivantes: chez les
+Grecs, le mot <em>nom</em> signifia la même chose que <em>caractère</em><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, et
+par analogie, les <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> pères de l'Église traitent indifféremment
<em>de divinis caracteribus</em> et <em>de divinis nominibus</em>. <em>Nomen</em> et
-<em>definitio</em> signifient la mme chose, puisqu'en termes de rhtorique,
-on dit <em>qustio nominis</em> pour celle qui cherche la <em>dfinition</em> du
-fait, et qu'en mdecine la partie qu'on appelle <em>nomenclature</em> est
-celle qui <em>dfinit</em> la nature des maladies.&mdash;Chez les Romains,
-<em>nomina</em> dsigna d'abord et dans son sens propre les <em>maisons
-partages en plusieurs familles</em>. Les Grecs prirent d'abord ce mot
-dans le mme sens, comme le prouvent les noms patronymiques, les noms
-des pres, dont les potes, et surtout Homre, font un usage si
-frquent. De mme, les patriciens de Rome sont dfinis dans Tite-Live
-de la manire suivante, <em>qui possunt nomine ciere patrem</em>. Ces noms
-patronymiques se perdirent ensuite dans la Grce, lorsqu'elle eut
-partout des gouvernemens dmocratiques; mais Sparte, rpublique
-aristocratique, ils furent conservs par les Hraclides.&mdash;Dans la
+<em>definitio</em> signifient la même chose, puisqu'en termes de rhétorique,
+on dit <em>quæstio nominis</em> pour celle qui cherche la <em>définition</em> du
+fait, et qu'en médecine la partie qu'on appelle <em>nomenclature</em> est
+celle qui <em>définit</em> la nature des maladies.&mdash;Chez les Romains,
+<em>nomina</em> désigna d'abord et dans son sens propre les <em>maisons
+partagées en plusieurs familles</em>. Les Grecs prirent d'abord ce mot
+dans le même sens, comme le prouvent les noms patronymiques, les noms
+des pères, dont les poètes, et surtout Homère, font un usage si
+fréquent. De même, les patriciens de Rome sont définis dans Tite-Live
+de la manière suivante, <em>qui possunt nomine ciere patrem</em>. Ces noms
+patronymiques se perdirent ensuite dans la Grèce, lorsqu'elle eut
+partout des gouvernemens démocratiques; mais à Sparte, république
+aristocratique, ils furent conservés par les Héraclides.&mdash;Dans la
langue de la jurisprudence romaine, <em>nomen</em> signifie <em>droit</em>; et en
grec,
-&#957;&#959;&#956;&#959;&#962;, qui en est -peu-prs l'homonyme, a le sens de
+&#957;&#959;&#956;&#959;&#962;, qui en est à-peu-près l'homonyme, a le sens de
<em>loi</em>. De &#957;&#959;&#956;&#959;&#962;,
vient &#957;&#959;&#956;&#953;&#963;&#956;&#945; <em>monnaie</em>, comme le
-remarque Aristote; et les tymologistes veulent que les Latins aient
-aussi <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> tir de &#957;&#959;&#956;&#959;&#962;, leur <em>nummus</em>. Chez les
-Franais, du mot <em>loi</em> vient <em>aloi</em>, titre de la monnaie. Enfin au
-moyen ge, la loi ecclsiastique fut appele <em>canon</em>, terme par lequel
-on dsignait aussi la redevance emphytotique paye par
-l'emphytote.... Les Latins furent peut-tre conduits par une ide
-analogue, dsigner par un mme mot <em>jus</em>, le <em>droit</em> et l'<em>offrande</em>
-ordinaire que l'on faisait Jupiter (les parties grasses des
-victimes). De l'ancien nom de ce dieu <em>Jous</em>, drivrent les gnitifs
-<em>Jovis</em> et <em>juris</em>.&mdash;Les Latins appelaient les terres <em>prdia</em>, parce
-que, ainsi que nous le ferons voir, les premires terres cultives
-furent les premires <em>prd</em> du monde. C'est ces terres que le mot
-<em>domare</em>, dompter, fut appliqu d'abord. Dans l'ancien droit romain,
-on les disait <em>manucapt</em>, d'o est rest <em>manceps</em>, celui qui est
-oblig sur immeuble envers le trsor. On continua de dire dans les
-lois romaines, <em>jura prdiorum</em>, pour dsigner les servitudes qu'on
-appelle <em>relles</em>, et qui sont attaches des immeubles. Ces terres
-<em>manucapt</em> furent sans doute appeles d'abord <em>mancipia</em>, et c'est
+remarque Aristote; et les étymologistes veulent que les Latins aient
+aussi <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> tiré de &#957;&#959;&#956;&#959;&#962;, leur <em>nummus</em>. Chez les
+Français, du mot <em>loi</em> vient <em>aloi</em>, titre de la monnaie. Enfin au
+moyen âge, la loi ecclésiastique fut appelée <em>canon</em>, terme par lequel
+on désignait aussi la redevance emphytéotique payée par
+l'emphytéote.... Les Latins furent peut-être conduits par une idée
+analogue, à désigner par un même mot <em>jus</em>, le <em>droit</em> et l'<em>offrande</em>
+ordinaire que l'on faisait à Jupiter (les parties grasses des
+victimes). De l'ancien nom de ce dieu <em>Jous</em>, dérivèrent les génitifs
+<em>Jovis</em> et <em>juris</em>.&mdash;Les Latins appelaient les terres <em>prædia</em>, parce
+que, ainsi que nous le ferons voir, les premières terres cultivées
+furent les premières <em>prædæ</em> du monde. C'est à ces terres que le mot
+<em>domare</em>, dompter, fut appliqué d'abord. Dans l'ancien droit romain,
+on les disait <em>manucaptæ</em>, d'où est resté <em>manceps</em>, celui qui est
+obligé sur immeuble envers le trésor. On continua de dire dans les
+lois romaines, <em>jura prædiorum</em>, pour désigner les servitudes qu'on
+appelle <em>réelles</em>, et qui sont attachées à des immeubles. Ces terres
+<em>manucaptæ</em> furent sans doute appelées d'abord <em>mancipia</em>, et c'est
certainement dans ce sens qu'on doit entendre l'article de la loi des
douze tables, <em>qui nexum faciet mancipiumque</em>. Les Italiens
-considrrent la chose sous le mme aspect que les anciens Latins,
-lorsqu'ils appelrent les terres <em>poderi</em>, de <em>podere</em>, puissance;
-c'est qu'elles taient acquises par la force; ce qui est encore prouv
-par l'expression du moyen ge, <em>presas terrarum</em>, pour dire les
+considérèrent la chose sous le même aspect que les anciens Latins,
+lorsqu'ils appelèrent les terres <em>poderi</em>, de <em>podere</em>, puissance;
+c'est qu'elles étaient acquises par la force; ce qui est encore prouvé
+par l'expression du moyen âge, <em>presas terrarum</em>, pour dire les
<em>champs avec leurs limites</em>. Les Espagnols appellent <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>
<em>prendas</em> les entreprises courageuses; les Italiens disent <em>imprese</em>
pour <em>armoiries</em>, et <em>termini</em> pour <em>paroles</em>, expression qui est
-reste dans la scholastique. Ils appellent encore les armoiries
-<em>insegne</em>, d'o leur vient le verbe <em>insegnare</em>. De mme Homre, au
-temps duquel on ne connaissait pas encore les lettres alphabtiques,
-nous apprend que la lettre de Pretus contre Bellrophon fut crite en
+restée dans la scholastique. Ils appellent encore les armoiries
+<em>insegne</em>, d'où leur vient le verbe <em>insegnare</em>. De même Homère, au
+temps duquel on ne connaissait pas encore les lettres alphabétiques,
+nous apprend que la lettre de Pretus contre Bellérophon fut écrite en
<em>signes</em>, &#963;&#949;&#956;&#945;&#964;&#945;.</p>
-<p>Pour complter tout ceci, nous ajouterons trois vrits
-incontestables: 1<sup>o</sup> ds qu'il est dmontr que les premires nations
-paennes furent <em>muettes</em> dans leurs commencemens, on doit admettre
-qu'elles s'expliqurent par des <em>gestes</em> ou des <em>signes matriels</em>,
-qui avaient un rapport naturel avec les ides; 2<sup>o</sup> elles durent
+<p>Pour compléter tout ceci, nous ajouterons trois vérités
+incontestables: 1<sup>o</sup> dès qu'il est démontré que les premières nations
+païennes furent <em>muettes</em> dans leurs commencemens, on doit admettre
+qu'elles s'expliquèrent par des <em>gestes</em> ou des <em>signes matériels</em>,
+qui avaient un rapport naturel avec les idées; 2<sup>o</sup> elles durent
assurer par des <em>signes</em> les <em>limites de leurs champs</em>, et conserver
-des <em>monumens durables de leurs droits</em>; 3<sup>o</sup> toutes employrent la
-<em>monnaie</em>.&mdash;Toutes les vrits que nous venons d'noncer nous donnent
+des <em>monumens durables de leurs droits</em>; 3<sup>o</sup> toutes employèrent la
+<em>monnaie</em>.&mdash;Toutes les vérités que nous venons d'énoncer nous donnent
l'<em>origine des langues et des lettres</em>, dans laquelle se trouve
-comprise celle des <em>hiroglyphes</em>, des <em>lois</em>, des <em>noms</em>, des
-<em>armoiries</em>, des <em>mdailles</em>, des <em>monnaies</em>, et en gnral, de la
-<em>langue</em> que parla, de l'criture qu'employa, dans son origine, le
+comprise celle des <em>hiéroglyphes</em>, des <em>lois</em>, des <em>noms</em>, des
+<em>armoiries</em>, des <em>médailles</em>, des <em>monnaies</em>, et en général, de la
+<em>langue</em> que parla, de l'écriture qu'employa, dans son origine, le
<em>droit naturel des gens</em>.<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a></p>
-<p>Pour tablir ces principes sur une base plus solide <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> encore,
-nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiroglyphes
-auraient t invents par les philosophes, pour y cacher les mystres
-d'une <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> sagesse profonde, comme on l'a cru des gyptiens. Ce
-fut pour toutes les premires nations une ncessit naturelle de
-s'exprimer en hiroglyphes. ceux des gyptiens et des thiopiens
-nous croyons pouvoir joindre les caractres magiques des Chaldens;
-les cinq prsens, les <em>cinq paroles matrielles</em> que le roi des
-Scythes envoya Darius fils d'Hystaspe; les pavots que
+<p>Pour établir ces principes sur une base plus solide <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> encore,
+nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiéroglyphes
+auraient été inventés par les philosophes, pour y cacher les mystères
+d'une <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> sagesse profonde, comme on l'a cru des Égyptiens. Ce
+fut pour toutes les premières nations une nécessité naturelle de
+s'exprimer en hiéroglyphes. À ceux des Égyptiens et des Éthiopiens
+nous croyons pouvoir joindre les caractères magiques des Chaldéens;
+les cinq présens, les <em>cinq paroles matérielles</em> que le roi des
+Scythes envoya à Darius fils d'Hystaspe; les pavots que
Tarquin-le-Superbe abattit avec sa baguette devant le messager de son
-fils; les rbus de Picardie employs, au moyen ge, dans le nord de la
-France. Enfin les anciens cossais (selon Boce), les Mexicains et
-autres peuples indignes de l'Amrique crivaient en hiroglyphes,
+fils; les rébus de Picardie employés, au moyen âge, dans le nord de la
+France. Enfin les anciens Écossais (selon Boëce), les Mexicains et
+autres peuples indigènes de l'Amérique écrivaient en hiéroglyphes,
comme les Chinois le font encore aujourd'hui.</p>
-<p>1. Aprs avoir dtruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois
-langues distingues par les gyptiens; et pour parler d'abord de la
-premire, nous remarquerons qu'Homre, dans cinq passages, fait
+<p>1. Après avoir détruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois
+langues distinguées par les Égyptiens; et pour parler d'abord de la
+première, nous remarquerons qu'Homère, dans cinq passages, fait
mention d'une langue plus ancienne que la sienne, qui est
-l'<em>hroque</em>; il l'appelle <em>langue des dieux</em>. D'abord dans l'Iliade:
-<em>Les dieux</em>, dit-il, <em>appellent ce gant Briare, les hommes gon</em>;
+l'<em>héroïque</em>; il l'appelle <em>langue des dieux</em>. D'abord dans l'Iliade:
+<em>Les dieux</em>, dit-il, <em>appellent ce géant Briarée, les hommes Égéon</em>;
plus loin, en parlant d'un oiseau, <em>son nom est Chalcis chez les
dieux, Cymindis chez les hommes</em>; et au sujet du fleuve de Troie, <em>les
-dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre</em>. Dans l'Odysse, il
+dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre</em>. Dans l'Odyssée, il
y a deux passages analogues: <em>ce que les hommes appellent <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>
Charybde et Scylla, les dieux l'appellent les Rochers errans</em>; l'herbe
-qui doit prmunir Ulysse contre les enchantemens de Circ <em>est
+qui doit prémunir Ulysse contre les enchantemens de Circé <em>est
inconnue aux hommes, les dieux l'appellent moly</em>.</p>
<p>Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue divine; et les trente
mille dieux dont il rassembla les noms, devaient former un riche
vocabulaire<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>, au moyen duquel les nations du Latium pouvaient
exprimer les besoins de la vie humaine, sans doute peu nombreux dans
-ces temps de simplicit, o l'on ne connaissait que le ncessaire. Les
+ces temps de simplicité, où l'on ne connaissait que le nécessaire. Les
Grecs comptaient aussi trente mille dieux, et divinisaient les
pierres, les fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de
-mme que les sauvages de l'Amrique difient tout ce qui s'lve
-au-dessus de leur faible capacit. Les <em>fables divines</em> des Latins et
-des Grecs durent tre pour eux les premiers hiroglyphes, les
-caractres sacrs de cette langue divine dont parlent les gyptiens.</p>
-
-<p>2. La <em>seconde langue</em>, qui rpond l'<em>ge des hros</em>, se parla par
-symboles, au rapport des gyptiens. ces symboles peuvent tre
-rapports les <em>signes hroques</em> avec lesquels crivaient les hros,
-et qu'Homre appelle &#963;&#949;&#956;&#945;&#964;&#945;. Consquemment, ces symboles
-durent tre des mtaphores, des images, des similitudes ou
-comparaisons qui, ayant pass <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> depuis dans la <em>langue
-articule</em>, font toute la richesse du style potique.</p>
-
-<p>Homre est indubitablement <em>le premier auteur de la langue grecque</em>;
+même que les sauvages de l'Amérique déifient tout ce qui s'élève
+au-dessus de leur faible capacité. Les <em>fables divines</em> des Latins et
+des Grecs durent être pour eux les premiers hiéroglyphes, les
+caractères sacrés de cette langue divine dont parlent les Égyptiens.</p>
+
+<p>2. La <em>seconde langue</em>, qui répond à l'<em>âge des héros</em>, se parla par
+symboles, au rapport des Égyptiens. À ces symboles peuvent être
+rapportés les <em>signes héroïques</em> avec lesquels écrivaient les héros,
+et qu'Homère appelle &#963;&#949;&#956;&#945;&#964;&#945;. Conséquemment, ces symboles
+durent être des métaphores, des images, des similitudes ou
+comparaisons qui, ayant passé <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> depuis dans la <em>langue
+articulée</em>, font toute la richesse du style poétique.</p>
+
+<p>Homère est indubitablement <em>le premier auteur de la langue grecque</em>;
et puisque nous tenons des Grecs tout ce que nous connaissons de
-l'antiquit paenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse
+l'antiquité païenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse
citer le paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers monumens
de leur langue sont les fragmens des <em>vers saliens</em>. Le premier
-crivain latin dont on fasse mention est le <em>pote</em> Livius Andronicus.
-Lorsque l'Europe fut retombe dans la barbarie, et qu'il se forma deux
-nouvelles langues, la premire, que parlrent les Espagnols, fut la
-langue <em>romane</em>, (<em>di romanzo</em>) langue de la posie <em>hroque</em>,
-puisque les <em>romanciers</em> furent les <em>potes hroques</em> du moyen ge.
-En France, le premier qui crivit en langue vulgaire fut Arnauld
-Daniel Pacca, le plus ancien de tous les potes provenaux; il
-florissait au onzime sicle. Enfin l'Italie eut ses premiers
-crivains dans les <em>rimeurs</em> de Florence et de la Sicile.</p>
-
-<p>3. Le <em>langage pistolaire</em> [ou alphabtique], que l'on est convenu
-d'employer comme moyen de communication entre les personnes loignes,
-dut tre parl originairement chez les gyptiens, par les classes
-infrieures d'un peuple qui dominait en gypte, probablement celui de
-Thbes, dont le roi, Ramss, tendit son empire sur toute cette grande
-nation. En effet, chez les gyptiens, cette langue correspondait
-l'ge des <em>hommes</em>; et ce nom d'<em>hommes</em> dsigne les classes
-infrieures, chez les peuples hroques <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> (particulirement au
-moyen ge, o <em>homme</em> devient synonyme de <em>vassal</em>), par opposition
-aux <em>hros</em>. Elle dut tre adopte <em>par une convention libre</em>; car
-c'est une rgle ternelle que le langage et l'criture vulgaire sont
+écrivain latin dont on fasse mention est le <em>poète</em> Livius Andronicus.
+Lorsque l'Europe fut retombée dans la barbarie, et qu'il se forma deux
+nouvelles langues, la première, que parlèrent les Espagnols, fut la
+langue <em>romane</em>, (<em>di romanzo</em>) langue de la poésie <em>héroïque</em>,
+puisque les <em>romanciers</em> furent les <em>poètes héroïques</em> du moyen âge.
+En France, le premier qui écrivit en langue vulgaire fut Arnauld
+Daniel Pacca, le plus ancien de tous les poètes provençaux; il
+florissait au onzième siècle. Enfin l'Italie eut ses premiers
+écrivains dans les <em>rimeurs</em> de Florence et de la Sicile.</p>
+
+<p>3. Le <em>langage épistolaire</em> [ou alphabétique], que l'on est convenu
+d'employer comme moyen de communication entre les personnes éloignées,
+dut être parlé originairement chez les Égyptiens, par les classes
+inférieures d'un peuple qui dominait en Égypte, probablement celui de
+Thèbes, dont le roi, Ramsès, étendit son empire sur toute cette grande
+nation. En effet, chez les Égyptiens, cette langue correspondait à
+l'âge des <em>hommes</em>; et ce nom d'<em>hommes</em> désigne les classes
+inférieures, chez les peuples héroïques <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> (particulièrement au
+moyen âge, où <em>homme</em> devient synonyme de <em>vassal</em>), par opposition
+aux <em>héros</em>. Elle dut être adoptée <em>par une convention libre</em>; car
+c'est une règle éternelle que le langage et l'écriture vulgaire sont
un droit des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir par les
-Romains trois lettres qu'il avait inventes, et qui manquaient leur
-alphabet. Les lettres inventes par le Trissin n'ont pas t reues
-dans la langue italienne, quelque ncessaires qu'elles fussent.</p>
-
-<p>La <em>langue pistolaire</em> ou <em>vulgaire</em> des gyptiens dut s'crire avec
-des lettres galement <em>vulgaires</em>. Celles de l'gypte ressemblaient
-l'alphabet vulgaire des Phniciens, qui, dans leurs voyages de
-commerce, l'avaient sans doute port en gypte. Ces caractres
-n'taient autre chose que les <em>caractres mathmatiques</em> et les
-<em>figures gomtriques</em>, que les Phniciens avaient eux-mmes reus des
-Chaldens, les premiers mathmaticiens du monde. Les Phniciens les
-transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supriorit de
-gnie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employrent ces formes
-gomtriques comme formes des sons articuls, et en tirrent leur
-alphabet vulgaire, adopt ensuite par les Latins<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>. On ne peut
-croire que les Grecs aient <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> tir des Hbreux ou des gyptiens
+Romains trois lettres qu'il avait inventées, et qui manquaient à leur
+alphabet. Les lettres inventées par le Trissin n'ont pas été reçues
+dans la langue italienne, quelque nécessaires qu'elles fussent.</p>
+
+<p>La <em>langue épistolaire</em> ou <em>vulgaire</em> des Égyptiens dut s'écrire avec
+des lettres également <em>vulgaires</em>. Celles de l'Égypte ressemblaient à
+l'alphabet vulgaire des Phéniciens, qui, dans leurs voyages de
+commerce, l'avaient sans doute porté en Égypte. Ces caractères
+n'étaient autre chose que les <em>caractères mathématiques</em> et les
+<em>figures géométriques</em>, que les Phéniciens avaient eux-mêmes reçus des
+Chaldéens, les premiers mathématiciens du monde. Les Phéniciens les
+transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supériorité de
+génie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employèrent ces formes
+géométriques comme formes des sons articulés, et en tirèrent leur
+alphabet vulgaire, adopté ensuite par les Latins<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>. On ne peut
+croire que les Grecs aient <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> tiré des Hébreux ou des Égyptiens
la <em>connaissance des lettres vulgaires</em>.</p>
-<p class="p2">Les philologues ont adopt sur parole l'opinion que la signification
-des <em>langues vulgaires</em> est arbitraire. Leurs <em>origines ayant t
-naturelles</em>, leur <em>signification dut tre fonde en nature</em>. On peut
-l'observer dans la <em>langue vulgaire</em> des Latins, qui a conserv plus
-de traces que la grecque, de son origine <em>hroque</em>, et qui lui est
-aussi suprieure pour la force, qu'infrieure pour la dlicatesse.
-Presque tous les mots y sont des <em>mtaphores</em> tires des objets
-naturels, d'aprs leurs proprits ou leurs effets sensibles. En
-gnral, la <em>mtaphore</em> fait le fond des langues. Mais les
-grammairiens, s'puisant en paroles qui ne donnent que des ides
+<p class="p2">Les philologues ont adopté sur parole l'opinion que la signification
+des <em>langues vulgaires</em> est arbitraire. Leurs <em>origines ayant été
+naturelles</em>, leur <em>signification dut être fondée en nature</em>. On peut
+l'observer dans la <em>langue vulgaire</em> des Latins, qui a conservé plus
+de traces que la grecque, de son origine <em>héroïque</em>, et qui lui est
+aussi supérieure pour la force, qu'inférieure pour la délicatesse.
+Presque tous les mots y sont des <em>métaphores</em> tirées des objets
+naturels, d'après leurs propriétés ou leurs effets sensibles. En
+général, la <em>métaphore</em> fait le fond des langues. Mais les
+grammairiens, s'épuisant en paroles qui ne donnent que des idées
confuses, ignorant les origines des mots qui, dans le principe ne
-purent tre que claires et distinctes, ont rassur leur ignorance en
-dcidant d'une manire gnrale et absolue <em>que les voix humaines
-articules avaient une signification arbitraire</em>. Ils ont plac dans
-leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont arms
+purent être que claires et distinctes, ont rassuré leur ignorance en
+décidant d'une manière générale et absolue <em>que les voix humaines
+articulées avaient une signification arbitraire</em>. Ils ont placé dans
+leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont armés
contre Platon et Jamblique.</p>
-<p>Il reste cependant une difficult. <em>Pourquoi y a-t-il autant de
-langues vulgaires qu'il existe de peuples?</em> Pour rsoudre ce problme,
-tablissons d'abord une grande vrit: par un effet de la <em>diversit
+<p>Il reste cependant une difficulté. <em>Pourquoi y a-t-il autant de
+langues vulgaires qu'il existe de peuples?</em> Pour résoudre ce problème,
+établissons d'abord une grande vérité: par un effet de la <em>diversité
des climats</em>, les peuples ont <em>diverses natures.</em> <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> Cette
-varit de natures leur a fait voir sous <em>diffrens aspects</em> les
-choses utiles ou ncessaires la vie humaine, et a produit la
-<em>diversit des usages</em>, dont <em>celle des langues</em> est rsulte. C'est
-ce que les proverbes prouvent jusqu' l'vidence. Ce sont des maximes
-pour l'usage de la vie, dont le <em>sens</em> est le mme, mais dont
+variété de natures leur a fait voir sous <em>différens aspects</em> les
+choses utiles ou nécessaires à la vie humaine, et a produit la
+<em>diversité des usages</em>, dont <em>celle des langues</em> est résultée. C'est
+ce que les proverbes prouvent jusqu'à l'évidence. Ce sont des maximes
+pour l'usage de la vie, dont le <em>sens</em> est le même, mais dont
l'<em>expression</em> varie sous autant de rapports divers qu'il y a eu et
qu'il y a encore de nations.<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a></p>
-<p>D'aprs ces considrations, nous avons mdit un <em>vocabulaire mental</em>,
+<p>D'après ces considérations, nous avons médité un <em>vocabulaire mental</em>,
dont le but serait d'<em>expliquer toutes les langues</em>, en ramenant la
-<em>multiplicit de leurs expressions</em> certaines <em>units d'ides</em>, dont
-les peuples ont conserv le fond en leur donnant des formes varies,
+<em>multiplicité de leurs expressions</em> à certaines <em>unités d'idées</em>, dont
+les peuples ont conservé le fond en leur donnant des formes variées,
et les modifiant diversement. Nous faisons dans cet ouvrage un usage
-continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une mthode diffrente, le
-mme sujet qu'a trait Thomas Hayme <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> dans ses dissertations
+continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une méthode différente, le
+même sujet qu'a traité Thomas Hayme <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> dans ses dissertations
<em>de linguarum cognatione</em>, et <em>de linguis in genere, et variarum
-linguarum harmoni</em>.</p>
+linguarum harmoniâ</em>.</p>
-<p>De tout ce qui prcde, nous tirerons le corollaire suivant: plus les
-langues sont <em>riches en locutions hroques, abrges par les
+<p>De tout ce qui précède, nous tirerons le corollaire suivant: plus les
+langues sont <em>riches en locutions héroïques, abrégées par les
locutions vulgaires</em>, plus elles sont belles; et elles tirent cette
-beaut de la <em>clart avec laquelle elles laissent voir leur origine</em>:
-ce qui constitue, si je puis le dire, leur vracit, leur fidlit. Au
-contraire, plus elles prsentent un grand nombre de mots dont
-l'origine est cache, moins elles sont agrables, cause de leur
-obscurit, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut
-donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues <em>formes d'un
-mlange de plusieurs idiomes barbares</em>, qui n'ont point laiss de
+beauté de la <em>clarté avec laquelle elles laissent voir leur origine</em>:
+ce qui constitue, si je puis le dire, leur véracité, leur fidélité. Au
+contraire, plus elles présentent un grand nombre de mots dont
+l'origine est cachée, moins elles sont agréables, à cause de leur
+obscurité, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut
+donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues <em>formées d'un
+mélange de plusieurs idiomes barbares</em>, qui n'ont point laissé de
traces de leurs origines, ni des changemens que les mots ont subis
dans leur signification.</p>
<p class="p2">Maintenant, pour comprendre la formation de ces trois sortes de
-langues et d'alphabets, nous tablirons le principe suivant: <em>les
-dieux, les hros et les hommes commencrent dans le mme temps</em>. Ceux
-qui imagineront les <em>dieux</em> taient des <em>hommes</em>, et croyaient leur
-nature <em>hroque</em> mle de la <em>divine</em> et de l'<em>humaine</em>. Les trois
-espces de langues et d'critures furent aussi contemporaines dans
-leur origine, mais avec trois diffrences capitales: la langue
-<em>divine</em> fut trs peu articule, et presque entirement <em>muette</em>; la
-langue des <em>hros, muette et articule</em> par un mlange gal, et
-compose par consquent de <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> paroles vulgaires et de caractres
-hroques, avec lesquels crivaient les hros (&#963;&#949;&#956;&#945;&#964;&#945;, dans
-Homre); la langue des <em>hommes</em> n'eut presque rien de muet, et fut
--peu-prs entirement <em>articule</em>. Point de langue vulgaire qui ait
-autant d'expressions que de choses exprimer.&mdash;Une consquence
-ncessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue
-<em>hroque</em> fut extrmement confuse, cause essentielle de l'obscurit
+langues et d'alphabets, nous établirons le principe suivant: <em>les
+dieux, les héros et les hommes commencèrent dans le même temps</em>. Ceux
+qui imagineront les <em>dieux</em> étaient des <em>hommes</em>, et croyaient leur
+nature <em>héroïque</em> mêlée de la <em>divine</em> et de l'<em>humaine</em>. Les trois
+espèces de langues et d'écritures furent aussi contemporaines dans
+leur origine, mais avec trois différences capitales: la langue
+<em>divine</em> fut très peu articulée, et presque entièrement <em>muette</em>; la
+langue des <em>héros, muette et articulée</em> par un mélange égal, et
+composée par conséquent de <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> paroles vulgaires et de caractères
+héroïques, avec lesquels écrivaient les héros (&#963;&#949;&#956;&#945;&#964;&#945;, dans
+Homère); la langue des <em>hommes</em> n'eut presque rien de muet, et fut
+à-peu-près entièrement <em>articulée</em>. Point de langue vulgaire qui ait
+autant d'expressions que de choses à exprimer.&mdash;Une conséquence
+nécessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue
+<em>héroïque</em> fut extrêmement confuse, cause essentielle de l'obscurité
des fables.</p>
-<p class="p2">La langue articule commena par l'<em>onomatope</em>, au moyen de laquelle
-nous voyons toujours les enfans se faire trs bien entendre. Les
-premires paroles humaines furent ensuite les <em>interjections</em>, ces
-mots qui chappent dans le premier mouvement des passions violentes,
+<p class="p2">La langue articulée commença par l'<em>onomatopée</em>, au moyen de laquelle
+nous voyons toujours les enfans se faire très bien entendre. Les
+premières paroles humaines furent ensuite les <em>interjections</em>, ces
+mots qui échappent dans le premier mouvement des passions violentes,
et qui dans toutes les langues sont monosyllabiques. Puis vinrent les
-<em>pronoms</em>. L'interjection soulage la passion de celui qui elle
-chappe, et elle chappe lors mme qu'on est seul; mais les pronoms
-nous servent communiquer aux autres nos ides sur les choses dont
-les noms propres sont inconnus ou nous, ou ceux qui nous coutent.
+<em>pronoms</em>. L'interjection soulage la passion de celui à qui elle
+échappe, et elle échappe lors même qu'on est seul; mais les pronoms
+nous servent à communiquer aux autres nos idées sur les choses dont
+les noms propres sont inconnus ou à nous, ou à ceux qui nous écoutent.
La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans presque toutes les
-langues. On inventa alors les <em>particules</em>, dont les <em>prpositions</em>,
-galement monosyllabiques, sont une espce nombreuse. Peu--peu se
-formrent les <em>noms</em>, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On
-le voit dans l'allemand, qui est une langue mre, parce que
-l'Allemagne n'a jamais t occupe par des conqurans trangers.
+langues. On inventa alors les <em>particules</em>, dont les <em>prépositions</em>,
+également monosyllabiques, sont une espèce nombreuse. Peu-à-peu se
+formèrent les <em>noms</em>, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On
+le voit dans l'allemand, qui est une langue mère, parce que
+l'Allemagne n'a jamais été occupée par des conquérans étrangers.
<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> Dans cette langue, toutes les racines sont des monosyllabes.</p>
-<p>Le nom dut prcder le <em>verbe</em>, car le discours n'a point de sens s'il
-n'est rgi par un nom, exprim ou sous-entendu. En dernier lieu se
-formrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans
+<p>Le nom dut précéder le <em>verbe</em>, car le discours n'a point de sens s'il
+n'est régi par un nom, exprimé ou sous-entendu. En dernier lieu se
+formèrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans
disent des noms, des particules, mais point de verbes: c'est que les
-noms veillent des ides qui laissent des traces durables; il en est
-de mme des particules qui signifient des modifications. Mais les
-verbes signifient des mouvemens accompagns des ides d'antriorit et
-de postriorit, et ces ides ne s'apprcient que par le point
-indivisible du prsent, si difficile comprendre, mme pour les
+noms éveillent des idées qui laissent des traces durables; il en est
+de même des particules qui signifient des modifications. Mais les
+verbes signifient des mouvemens accompagnés des idées d'antériorité et
+de postériorité, et ces idées ne s'apprécient que par le point
+indivisible du présent, si difficile à comprendre, même pour les
philosophes. J'appuierai ceci d'une observation physique. Il existe
-ici un homme qui, la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se
-souvenait bien des noms, mais avait entirement oubli les
-verbes.&mdash;Les verbes qui sont des genres l'gard de tous les autres,
+ici un homme qui, à la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se
+souvenait bien des noms, mais avait entièrement oublié les
+verbes.&mdash;Les verbes qui sont des genres à l'égard de tous les autres,
tels que: <em>sum</em>, qui indique l'existence, verbe auquel se rapportent
-toutes les essences, c'est--dire tous les objets de la mtaphysique;
+toutes les essences, c'est-à-dire tous les objets de la métaphysique;
<em>sto</em>, <em>eo</em>, qui expriment le repos et le mouvement, auxquels se
rapportent toutes les choses physiques; <em>do</em>, <em>dico</em>, <em>facio</em>,
-auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit la
-morale, soit aux intrts de la famille ou de la socit, ces verbes,
-dis-je, sont tous des monosyllabes l'impratif, <em>es</em>, <em>sta</em>, <em>i</em>,
-<em>da</em>, <em>dic</em>, <em>fac</em>; et c'est par l'impratif qu'ils ont d commencer.</p>
-
-<p>Cette <em>gnration du langage</em> est conforme aux lois <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> de la
-nature en gnral, d'aprs lesquelles les lmens, dont toutes les
-choses se composent et o elles vont se rsoudre, sont indivisibles;
+auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit à la
+morale, soit aux intérêts de la famille ou de la société, ces verbes,
+dis-je, sont tous des monosyllabes à l'impératif, <em>es</em>, <em>sta</em>, <em>i</em>,
+<em>da</em>, <em>dic</em>, <em>fac</em>; et c'est par l'impératif qu'ils ont dû commencer.</p>
+
+<p>Cette <em>génération du langage</em> est conforme aux lois <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> de la
+nature en général, d'après lesquelles les élémens, dont toutes les
+choses se composent et où elles vont se résoudre, sont indivisibles;
elle est conforme aux lois de la nature humaine en particulier, en
-vertu de cet axiome: <em>Les enfans, qui, ds leur naissance, se trouvent
-environns de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les
+vertu de cet axiome: <em>Les enfans, qui, dès leur naissance, se trouvent
+environnés de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les
organes sont si flexibles, commencent par prononcer des monosyllabes.</em>
- plus forte raison doit-on croire qu'il en a t ainsi chez ces
-premiers hommes, dont les organes taient trs durs, et qui n'avaient
+À plus forte raison doit-on croire qu'il en a été ainsi chez ces
+premiers hommes, dont les organes étaient très durs, et qui n'avaient
encore entendu aucune voix humaine.&mdash;Elle nous donne en outre <em>l'ordre
-dans lequel furent trouves les parties du discours</em>, et consquemment
-<em>les causes naturelles de la syntaxe</em>. Ce systme semble plus
-raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et Franois Sanctius
-relativement la langue latine: ils raisonnent d'aprs les principes
-d'Aristote, comme si les peuples qui trouvrent les langues avaient d
-pralablement aller aux coles des philosophes.</p>
-
-<h4>. V. COROLLAIRES<br>
-<em>Relatifs l'origine de l'locution potique, des pisodes, du tour,
+dans lequel furent trouvées les parties du discours</em>, et conséquemment
+<em>les causes naturelles de la syntaxe</em>. Ce système semble plus
+raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et François Sanctius
+relativement à la langue latine: ils raisonnent d'après les principes
+d'Aristote, comme si les peuples qui trouvèrent les langues avaient dû
+préalablement aller aux écoles des philosophes.</p>
+
+<h4>§. V. COROLLAIRES<br>
+<em>Relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour,
du nombre, du chant et du vers.</em></h4>
-<p>Ainsi se forma la <em>langue potique</em>, compose d'abord de symboles ou
-<em>caractres divins</em> et <em>hroques</em>, qui furent ensuite exprims en
-<em>locutions vulgaires</em>, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> et finalement crits en <em>caractres
+<p>Ainsi se forma la <em>langue poétique</em>, composée d'abord de symboles ou
+<em>caractères divins</em> et <em>héroïques</em>, qui furent ensuite exprimés en
+<em>locutions vulgaires</em>, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> et finalement écrits en <em>caractères
vulgaires</em>. Elle naquit de l'<em>indigence du langage</em>, et de la
-ncessit de s'exprimer; ce qui se dmontre par les ornemens mme dont
-se pare la posie, je veux dire les images, les hypotyposes, les
-comparaisons, les mtaphores, les priphrases, les tours qui expriment
-les choses par leurs proprits naturelles, les descriptions qui les
-peignent par les dtails ou par les effets les plus frappans, ou enfin
-par des accessoires emphatiques et mme oiseux.</p>
-
-<p>Les <em>pisodes</em> sont ns dans les premiers ges de la <em>grossiret des
-esprits</em>, incapables de distinguer et d'carter les choses qui ne vont
-pas au but. La mme cause fait qu'on observe toujours les mmes effets
+nécessité de s'exprimer; ce qui se démontre par les ornemens même dont
+se pare la poésie, je veux dire les images, les hypotyposes, les
+comparaisons, les métaphores, les périphrases, les tours qui expriment
+les choses par leurs propriétés naturelles, les descriptions qui les
+peignent par les détails ou par les effets les plus frappans, ou enfin
+par des accessoires emphatiques et même oiseux.</p>
+
+<p>Les <em>épisodes</em> sont nés dans les premiers âges de la <em>grossièreté des
+esprits</em>, incapables de distinguer et d'écarter les choses qui ne vont
+pas au but. La même cause fait qu'on observe toujours les mêmes effets
dans les idiots, et surtout dans les femmes.</p>
-<p>Les <em>tours</em> naquirent de la <em>difficult de complter la phrase par son
-verbe</em>. Nous avons vu que le verbe fut trouv plus tard que les autres
-parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingnieuse, employrent
+<p>Les <em>tours</em> naquirent de la <em>difficulté de compléter la phrase par son
+verbe</em>. Nous avons vu que le verbe fut trouvé plus tard que les autres
+parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingénieuse, employèrent
moins de tours que les Latins, les Latins moins que les Allemands.</p>
<p>Le <em>nombre</em> ne fut introduit que tard dans la prose. Les premiers qui
-l'employrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Lontium, et chez les
-Latins, Cicron. Avant eux, c'est Cicron lui-mme qui le rapporte,
-on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mlant certaines
-<em>mesures potiques</em>. Il nous sera trs utile d'avoir tabli ceci,
+l'employèrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Léontium, et chez les
+Latins, Cicéron. Avant eux, c'est Cicéron lui-même qui le rapporte,
+on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mêlant certaines
+<em>mesures poétiques</em>. Il nous sera très utile d'avoir établi ceci,
lorsque nous traiterons de l'<em>origine du chant et du vers</em>.</p>
<p>Tout ce que nous venons de dire semble prouver <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> que, par une
-loi ncessaire de notre nature, le <em>langage potique</em> a prcd celui
-de la prose. Par suite de la mme loi, les fables, <em>universaux de
-l'imagination</em>, durent natre avant ceux du raisonnement et de la
-philosophie. Ces derniers ne purent tre crs qu'au moyen de la
-prose. En effet, les potes ayant d'abord form le langage potique
-par l'<em>association des ides particulires</em>, comme on l'a dmontr,
-les peuples formrent ensuite la langue de la prose, en ramenant un
-seul mot, comme les espces au genre, les parties qu'avait mises
-ensemble le langage potique. Ainsi cette phrase potique usite chez
-toutes les nations, <em>le sang me bout dans le c&oelig;ur</em>, fut exprime
+loi nécessaire de notre nature, le <em>langage poétique</em> a précédé celui
+de la prose. Par suite de la même loi, les fables, <em>universaux de
+l'imagination</em>, durent naître avant ceux du raisonnement et de la
+philosophie. Ces derniers ne purent être créés qu'au moyen de la
+prose. En effet, les poètes ayant d'abord formé le langage poétique
+par l'<em>association des idées particulières</em>, comme on l'a démontré,
+les peuples formèrent ensuite la langue de la prose, en ramenant à un
+seul mot, comme les espèces au genre, les parties qu'avait mises
+ensemble le langage poétique. Ainsi cette phrase poétique usitée chez
+toutes les nations, <em>le sang me bout dans le c&oelig;ur</em>, fut exprimée
par un seul mot, &#963;&#964;&#959;&#956;&#945;&#967;&#959;&#962;,
-<em>ira</em>, colre. Les hiroglyphes,
-et les lettres alphabtiques furent aussi comme autant de genres
-auxquels on ramena la varit infinie des sons articuls. Cette
-mthode abrge, applique aux mots et aux lettres, donna plus
-d'activit aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite
-purent venir les philosophes, qui, prpars par cette classification
-vulgaire des mots et des lettres, travaillaient celle des ides, et
-formrent les <em>genres intelligibles</em>. Ne conviendra-t-on pas
+<em>ira</em>, colère. Les hiéroglyphes,
+et les lettres alphabétiques furent aussi comme autant de genres
+auxquels on ramena la variété infinie des sons articulés. Cette
+méthode abrégée, appliquée aux mots et aux lettres, donna plus
+d'activité aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite
+purent venir les philosophes, qui, préparés par cette classification
+vulgaire des mots et des lettres, travaillaient à celle des idées, et
+formèrent les <em>genres intelligibles</em>. Ne conviendra-t-on pas
maintenant que pour trouver l'origine des <em>lettres</em>, il fallait
-chercher en mme temps celle des <em>langues</em>?</p>
+chercher en même temps celle des <em>langues</em>?</p>
<p>Quant au <em>chant</em> et au <em>vers</em>, nous avons dit dans nos axiomes, que,
-suppos que les hommes aient t d'abord muets, ils commencrent par
+supposé que les hommes aient été d'abord muets, ils commencèrent par
prononcer les voyelles en chantant, comme font les muets; puis ils
-durent, comme les bgues, articuler aussi <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> les consonnes en
-chantant<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer parler que
-lorsqu'ils prouvaient des passions trs violentes. Or, de telles
-passions s'expriment par un ton de voix trs lev, qui multiplie les
+durent, comme les bègues, articuler aussi <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> les consonnes en
+chantant<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer à parler que
+lorsqu'ils éprouvaient des passions très violentes. Or, de telles
+passions s'expriment par un ton de voix très élevé, qui multiplie les
diphthongues, et devient une sorte de chant. Ce premier chant vint
-naturellement de la difficult de prononcer, laquelle se dmontre par
+naturellement de la difficulté de prononcer, laquelle se démontre par
la cause et par l'effet. <em>Par la cause</em>, les premiers hommes avaient
-une grande duret dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de
-mots pour l'exercer<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>. <em>Par l'effet</em>: il y a dans la posie
+une grande dureté dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de
+mots pour l'exercer<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>. <em>Par l'effet</em>: il y a dans la poésie
italienne un grand nombre de retranchemens; dans les origines de la
-langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent tre
-syncops, puis tendus avec le temps. Le contraire arriva pour les
-rptitions de syllabes. Lorsque les bgues tombent sur une syllabe
-qui leur est facile prononcer, ils s'y arrtent avec une sorte de
+langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent être
+syncopés, puis étendus avec le temps. Le contraire arriva pour les
+répétitions de syllabes. Lorsque les bègues tombent sur une syllabe
+qui leur est facile à prononcer, ils s'y arrêtent avec une sorte de
chant, comme pour compenser celles qu'ils prononcent difficilement.
-J'ai connu un excellent musicien qui avait ce dfaut <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> de
-prononciation; lorsqu'il se trouvait arrt, il se mettait chanter
-d'une manire fort agrable, et parvenait ainsi articuler. Les
+J'ai connu un excellent musicien qui avait ce défaut <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> de
+prononciation; lorsqu'il se trouvait arrêté, il se mettait à chanter
+d'une manière fort agréable, et parvenait ainsi à articuler. Les
Arabes commencent presque tous les mots par <em>al</em>, et l'on dit que les
-Huns furent ainsi appels parce qu'ils commenaient tous les mots par
+Huns furent ainsi appelés parce qu'ils commençaient tous les mots par
<em>hun</em>. Ce qui prouve encore que les langues furent d'abord un <em>chant</em>,
-c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicron, les
-prosateurs grecs et latins employaient des nombres potiques; au moyen
-ge, les pres de l'glise latine en firent autant, et leur prose
-semble faite pour tre chante.</p>
-
-<p>Le premier genre de <em>vers</em> dut tre appropri la langue, l'ge des
-<em>hros</em>: tel fut le vers <em>hroque</em>, le plus noble de tous. C'tait
-l'expression des motions les plus vives de la terreur ou de la joie.
-La posie <em>hroque</em> ne peint que les passions les plus violentes. Si
-le vers <em>hroque</em> fut d'abord spondaque, on ne peut l'attribuer,
-comme le fait la tradition vulgaire, l'effroi inspir par le serpent
-Python; l'effroi prcipite les ides et les paroles plutt qu'il ne
+c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicéron, les
+prosateurs grecs et latins employaient des nombres poétiques; au moyen
+âge, les pères de l'Église latine en firent autant, et leur prose
+semble faite pour être chantée.</p>
+
+<p>Le premier genre de <em>vers</em> dut être approprié à la langue, à l'âge des
+<em>héros</em>: tel fut le vers <em>héroïque</em>, le plus noble de tous. C'était
+l'expression des émotions les plus vives de la terreur ou de la joie.
+La poésie <em>héroïque</em> ne peint que les passions les plus violentes. Si
+le vers <em>héroïque</em> fut d'abord spondaïque, on ne peut l'attribuer,
+comme le fait la tradition vulgaire, à l'effroi inspiré par le serpent
+Python; l'effroi précipite les idées et les paroles plutôt qu'il ne
les ralentit. En latin, <em>sollicitus</em> et <em>festinans</em> expriment la
-frayeur. La lenteur des esprits, la difficult du langage, voil ce
-qui dut le rendre spondaque; et il a conserv quelque chose de ce
-caractre, en exigeant invariablement un sponde son dernier pied.
-Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilit, le
-dactyle entra dans la posie; un nouveau progrs dtermina l'emploi de
+frayeur. La lenteur des esprits, la difficulté du langage, voilà ce
+qui dut le rendre spondaïque; et il a conservé quelque chose de ce
+caractère, en exigeant invariablement un spondée à son dernier pied.
+Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilité, le
+dactyle entra dans la poésie; un nouveau progrès détermina l'emploi de
l'iambe, <em>pes citus</em>, comme dit Horace. Enfin l'intelligence et la
-prononciation <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> ayant acquis une grande rapidit, on commena
-de parler en prose, ce qui tait une sorte de gnralisation. Le vers
-iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il chappait souvent
+prononciation <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> ayant acquis une grande rapidité, on commença
+de parler en prose, ce qui était une sorte de généralisation. Le vers
+iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il échappait souvent
aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers devint de plus en plus
-rapide, en suivant exactement le progrs du langage et des ides.&mdash;Ces
-vrits philosophiques sont appuyes par la tradition suivante:
-l'histoire ne nous prsente rien de plus ancien que les <em>oracles</em> et
-les <em>sybilles</em>; l'antiquit de ces dernires a pass en proverbe. Nous
+rapide, en suivant exactement le progrès du langage et des idées.&mdash;Ces
+vérités philosophiques sont appuyées par la tradition suivante:
+l'histoire ne nous présente rien de plus ancien que les <em>oracles</em> et
+les <em>sybilles</em>; l'antiquité de ces dernières a passé en proverbe. Nous
trouvons partout des Sybilles chez les plus anciennes nations: or, on
-assure qu'elles chantaient leurs rponses en vers hroques, et
-partout les oracles rpondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut
-appel par les Grecs <em>pythien</em>, de leur fameux oracle d'Apollon
-Pythien. Les Latins l'appelrent vers <em>saturnien</em>, comme l'atteste
-Festus. Ce vers dut tre invent en Italie dans l'<em>ge de Saturne</em>,
-qui rpond l'<em>ge d'or</em> des Grecs. Ennius, cit par le mme Festus,
+assure qu'elles chantaient leurs réponses en vers héroïques, et
+partout les oracles répondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut
+appelé par les Grecs <em>pythien</em>, de leur fameux oracle d'Apollon
+Pythien. Les Latins l'appelèrent vers <em>saturnien</em>, comme l'atteste
+Festus. Ce vers dut être inventé en Italie dans l'<em>âge de Saturne</em>,
+qui répond à l'<em>âge d'or</em> des Grecs. Ennius, cité par le même Festus,
nous apprend que les <em>faunes</em> de l'Italie rendaient en cette forme de
vers leurs oracles, <em>fata</em>. Puis le nom de vers <em>saturnien</em> passa aux
-vers iambiques de six pieds, peut-tre parce que ces derniers vers
-firent employs naturellement dans le langage, comme auparavant les
-vers <em>saturniens-hroques</em>.&mdash;Les savans modernes sont aujourd'hui
-diviss sur la question de savoir si la posie hbraque a une mesure,
-ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origne et
-Eusbe, tiennent pour la premire opinion; <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> et ce qui la
-favorise principalement, c'est que, selon saint Jrme, le livre de
-Job, plus ancien que ceux de Mose, serait crit en vers hroques
+vers iambiques de six pieds, peut-être parce que ces derniers vers
+firent employés naturellement dans le langage, comme auparavant les
+vers <em>saturniens-héroïques</em>.&mdash;Les savans modernes sont aujourd'hui
+divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque a une mesure,
+ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origène et
+Eusèbe, tiennent pour la première opinion; <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> et ce qui la
+favorise principalement, c'est que, selon saint Jérôme, le livre de
+Job, plus ancien que ceux de Moïse, serait écrit en vers héroïques
depuis la fin du second chapitre jusqu'au commencement du
-quarante-deuxime.&mdash;Si nous en croyons l'auteur anonyme de
+quarante-deuxième.&mdash;Si nous en croyons l'auteur anonyme de
l'<em>Incertitude des sciences</em>, les Arabes, qui ne connaissaient point
-l'criture, conservrent leur ancienne langue, en retenant leurs
-pomes nationaux jusqu'au temps o ils inondrent les provinces
+l'écriture, conservèrent leur ancienne langue, en retenant leurs
+poèmes nationaux jusqu'au temps où ils inondèrent les provinces
orientales de l'empire grec.</p>
-<p>Les gyptiens crivaient leurs pitaphes en <em>vers</em>, et sur des
-colonnes appeles <em>siringi</em>, de <em>sir</em>, chant ou chanson. Du mme mot
-vient sans doute le nom des <em>Sirnes</em>, tres mythologiques clbres
+<p>Les Égyptiens écrivaient leurs épitaphes en <em>vers</em>, et sur des
+colonnes appelées <em>siringi</em>, de <em>sir</em>, chant ou chanson. Du même mot
+vient sans doute le nom des <em>Sirènes</em>, êtres mythologiques célèbres
par leur chant. Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de
-la civilisation grecque furent les <em>potes thologiens</em>, lesquels
-furent aussi <em>hros</em> et chantrent en <em>vers hroques</em>. Nous avons vu
-que les premiers auteurs de la langue latine furent les potes sacrs
-appels <em>saliens</em>; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont
-quelque chose du <em>vers hroque</em>, et qui sont les plus anciens
-monumens de la langue latine. Rome, les triomphateurs laissrent des
-inscriptions qui ont une apparence de vers <em>hroques</em>, telles que
+la civilisation grecque furent les <em>poètes théologiens</em>, lesquels
+furent aussi <em>héros</em> et chantèrent en <em>vers héroïques</em>. Nous avons vu
+que les premiers auteurs de la langue latine furent les poètes sacrés
+appelés <em>saliens</em>; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont
+quelque chose du <em>vers héroïque</em>, et qui sont les plus anciens
+monumens de la langue latine. À Rome, les triomphateurs laissèrent des
+inscriptions qui ont une apparence de vers <em>héroïques</em>, telles que
celles de Lucius Emilius Regillus,</p>
<p class="poem10"><em>Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;</em></p>
@@ -5754,2786 +5712,2786 @@ celles de Lucius Emilius Regillus,</p>
<p>Si on examine bien les fragmens de la loi des douze <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> tables,
on trouvera que la plupart des articles se terminent par un vers
-adonique, c'est--dire par une fin de vers <em>hroque;</em> c'est ce que
-Cicron imita dans ses <em>Lois</em>, qui commencent ainsi:</p>
+adonique, c'est-à-dire par une fin de vers <em>héroïque;</em> c'est ce que
+Cicéron imita dans ses <em>Lois</em>, qui commencent ainsi:</p>
<p class="poem10">
<em>Deos caste adeunto.<br>
Pietatem adhibento.</em></p>
-<p>De l vint, chez les Romains, l'usage mentionn par le mme Cicron;
+<p>De là vint, chez les Romains, l'usage mentionné par le même Cicéron;
les enfans chantaient la loi des douze tables, <em>tanquam necessarium
-carmen</em>. Ceux des Crtois chantaient de mme la loi de leur pays, au
-rapport d'lien.&mdash; ces observations joignez plusieurs traditions
-vulgaires. Les lois des gyptiens furent les <em>pomes</em> de la desse
-Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnrent leurs lois en <em>vers</em> aux
-Spartiates et aux Athniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta
+carmen</em>. Ceux des Crétois chantaient de même la loi de leur pays, au
+rapport d'Élien.&mdash;À ces observations joignez plusieurs traditions
+vulgaires. Les lois des Égyptiens furent les <em>poèmes</em> de la déesse
+Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnèrent leurs lois en <em>vers</em> aux
+Spartiates et aux Athéniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta
en <em>vers</em> les lois de Minos (Maxime de Tyr).</p>
-<p>Maintenant revenons des lois l'histoire. Tacite rapporte dans les
+<p>Maintenant revenons des lois à l'histoire. Tacite rapporte dans les
M&oelig;urs des Germains, que ce peuple conservait en <em>vers</em> les
-souvenirs des premiers ges; et dans sa note sur ce passage,
-Juste-Lipse dit la mme chose des Amricains. L'exemple de ces deux
-nations, dont la premire ne fut connue que trs tard par les Romains,
-et dont la seconde a t dcouverte par les Europens il y a seulement
-deux sicles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a t de mme de
+souvenirs des premiers âges; et dans sa note sur ce passage,
+Juste-Lipse dit la même chose des Américains. L'exemple de ces deux
+nations, dont la première ne fut connue que très tard par les Romains,
+et dont la seconde a été découverte par les Européens il y a seulement
+deux siècles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a été de même de
toutes les nations barbares, anciennes et modernes. La chose est hors
de doute pour les anciens Perses et pour les Chinois. Au rapport de
-Festus, les guerres puniques furent crites <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> par Nvius en
-<em>vers hroques</em>, avant de l'tre par Ennius; et Livius Andronicus, le
-premier crivain latin, avait crit dans un <em>pome hroque</em> appel
-<em>la Romanide</em>, les annales des anciens Romains. Au moyen ge, les
-historiens latins furent des <em>potes hroques</em>, comme Gunterus,
+Festus, les guerres puniques furent écrites <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> par Nævius en
+<em>vers héroïques</em>, avant de l'être par Ennius; et Livius Andronicus, le
+premier écrivain latin, avait écrit dans un <em>poème héroïque</em> appelé
+<em>la Romanide</em>, les annales des anciens Romains. Au moyen âge, les
+historiens latins furent des <em>poètes héroïques</em>, comme Gunterus,
Guillaume de Pouille, et autres. Nous avons vu que les premiers
-crivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient t des
-<em>versificateurs</em>. Dans la Silsie, province o il n'y a gure que des
-paysans, ils apportent en naissant le don de la <em>posie</em>. En gnral,
-l'allemand conserve ses origines <em>hroques</em>, et voil pourquoi on
-traduit si heureusement en allemand les mots composs du grec, surtout
-ceux du langage potique. Adam Rochemberg l'a remarqu, mais sans en
+écrivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient été des
+<em>versificateurs</em>. Dans la Silésie, province où il n'y a guère que des
+paysans, ils apportent en naissant le don de la <em>poésie</em>. En général,
+l'allemand conserve ses origines <em>héroïques</em>, et voilà pourquoi on
+traduit si heureusement en allemand les mots composés du grec, surtout
+ceux du langage poétique. Adam Rochemberg l'a remarqué, mais sans en
comprendre la cause. Bernegger a fait de toutes ces expressions un
catalogue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peischer, dans son
-<em>Index de grc et germanic lingu analogi</em>. La langue latine a
-aussi laiss des exemples nombreux de ces compositions formes de mots
-entiers; et les potes, en continuant se servir de ces mots
-composs, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilit de
-composition dut tre une proprit commune toutes les langues
-primitives. Elles se crrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et
-lorsque les verbes leur manqurent, elles unirent les noms eux-mmes.
-Voil les principes de tout ce qu'a crit Morhof dans ses recherches
-sur la langue et la posie allemande.<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> Nous croyons avoir victorieusement rfut l'erreur commune
-des grammairiens qui prtendent que <em>la prose prcda les vers</em>, et
-avoir montr dans l'<em>origine de la posie</em>, telle que nous l'avons
-dcouverte, l'<em>origine des langues</em> et celle <em>des lettres</em>.</p>
-
-<h4>. VI. COROLLAIRES<br>
-<em>Relatifs la logique des esprits cultivs</em>.</h4>
-
-<p>1. D'aprs tout ce que nous venons d'tablir en vertu de cette
-<em>logique potique</em> relativement l'origine des langues, nous
+<em>Index de græcæ et germanicæ linguæ analogiâ</em>. La langue latine a
+aussi laissé des exemples nombreux de ces compositions formées de mots
+entiers; et les poètes, en continuant à se servir de ces mots
+composés, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilité de
+composition dut être une propriété commune à toutes les langues
+primitives. Elles se créèrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et
+lorsque les verbes leur manquèrent, elles unirent les noms eux-mêmes.
+Voilà les principes de tout ce qu'a écrit Morhof dans ses recherches
+sur la langue et la poésie allemande.<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> Nous croyons avoir victorieusement réfuté l'erreur commune
+des grammairiens qui prétendent que <em>la prose précéda les vers</em>, et
+avoir montré dans l'<em>origine de la poésie</em>, telle que nous l'avons
+découverte, l'<em>origine des langues</em> et celle <em>des lettres</em>.</p>
+
+<h4>§. VI. COROLLAIRES<br>
+<em>Relatifs à la logique des esprits cultivés</em>.</h4>
+
+<p>1. D'après tout ce que nous venons d'établir en vertu de cette
+<em>logique poétique</em> relativement à l'origine des langues, nous
reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du
-langage furent rputs <em>sages</em> dans tous les ges suivans, puisqu'ils
-donnrent aux choses <em>des noms conformes leur nature</em>, et
-remarquables par la <em>proprit</em>. Aussi nous avons vu que chez les
-Grecs et les Latins, <em>nom</em> et <em>nature</em> signifirent souvent la mme
+langage furent réputés <em>sages</em> dans tous les âges suivans, puisqu'ils
+donnèrent aux choses <em>des noms conformes à leur nature</em>, et
+remarquables par la <em>propriété</em>. Aussi nous avons vu que chez les
+Grecs et les Latins, <em>nom</em> et <em>nature</em> signifièrent souvent la même
chose.</p>
-<p>2. La <em>topique</em> commena avec la <em>critique</em>. La topique est l'art qui
-conduit l'esprit dans sa premire opration, qui lui enseigne les
-aspects divers (<em>les lieux</em>, &#964;&#959;&#960;&#959;&#953;) que nous devons puiser,
-en les observant successivement, pour connatre dans son entier
+<p>2. La <em>topique</em> commença avec la <em>critique</em>. La topique est l'art qui
+conduit l'esprit dans sa première opération, qui lui enseigne les
+aspects divers (<em>les lieux</em>, &#964;&#959;&#960;&#959;&#953;) que nous devons épuiser,
+en les observant successivement, pour connaître dans son entier
l'objet que nous examinons. Les fondateurs <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> de la civilisation
-humaine se livrrent une <em>topique sensible</em>, dans laquelle ils
-unissaient les proprits, les qualits ou rapports des individus ou
-des espces, et les employaient tout concrets former leurs <em>genres
-potiques</em>; de sorte qu'on peut dire avec vrit que le <em>premier ge</em>
-du monde s'occupa de la premire opration de l'esprit.</p>
-
-<p>Ce fut dans l'intrt du genre humain que la Providence fit natre la
-<em>topique</em> avant la <em>critique</em>. Il est naturel de <em>connatre</em> d'abord
+humaine se livrèrent à une <em>topique sensible</em>, dans laquelle ils
+unissaient les propriétés, les qualités ou rapports des individus ou
+des espèces, et les employaient tout concrets à former leurs <em>genres
+poétiques</em>; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le <em>premier âge</em>
+du monde s'occupa de la première opération de l'esprit.</p>
+
+<p>Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Providence fit naître la
+<em>topique</em> avant la <em>critique</em>. Il est naturel de <em>connaître</em> d'abord
les choses, et ensuite de les <em>juger</em>. La topique rend les esprits
<em>inventifs</em>, comme la <em>critique</em> les rend <em>exacts</em>. Or, dans les
-premiers temps, les hommes avaient trouver, <em>inventer</em> toutes les
-choses ncessaires la vie. En effet, quiconque y rflchira,
-trouvera que les choses utiles ou ncessaires la vie, et mme celles
-qui ne sont que de commodit, d'agrment ou de luxe, avaient dj t
-trouves par les Grecs, avant qu'il y et parmi eux des philosophes.
+premiers temps, les hommes avaient à trouver, à <em>inventer</em> toutes les
+choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réfléchira,
+trouvera que les choses utiles ou nécessaires à la vie, et même celles
+qui ne sont que de commodité, d'agrément ou de luxe, avaient déjà été
+trouvées par les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes.
Nous l'avons dit dans un axiome: <em>Les enfans sont grands imitateurs;
-la posie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de
-la nature, qu'une posie relle</em>. Ainsi, les premiers peuples qui nous
-reprsentent l'<em>enfance</em> du genre humain, fondrent d'abord le monde
-des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps aprs, et qui nous
-en reprsentent la <em>vieillesse</em>, fondrent le monde des sciences, qui
-complta le systme de la civilisation humaine.</p>
-
-<p>3. Cette <em>histoire des ides humaines</em> est confirme d'une manire
-singulire par l'<em>histoire de la <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> philosophie</em> elle-mme. La
-premire mthode d'une philosophie grossire encore fut
+la poésie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de
+la nature, qu'une poésie réelle</em>. Ainsi, les premiers peuples qui nous
+représentent l'<em>enfance</em> du genre humain, fondèrent d'abord le monde
+des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps après, et qui nous
+en représentent la <em>vieillesse</em>, fondèrent le monde des sciences, qui
+compléta le système de la civilisation humaine.</p>
+
+<p>3. Cette <em>histoire des idées humaines</em> est confirmée d'une manière
+singulière par l'<em>histoire de la <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> philosophie</em> elle-même. La
+première méthode d'une philosophie grossière encore fut
l'&#945;&#965;&#964;&#959;&#966;&#953;&#945;,
-ou <em>vidence des sens</em>; nous avons vu, dans l'origine de la
-posie, quelle vivacit avaient les sensations dans les ges
-potiques. Ensuite vint sope, symbole des moralistes que nous
-appellerons vulgaires; sope, antrieur aux sept sages de la Grce,
-employa des <em>exemples</em> pour raisonnemens; et comme l'ge potique
+ou <em>évidence des sens</em>; nous avons vu, dans l'origine de la
+poésie, quelle vivacité avaient les sensations dans les âges
+poétiques. Ensuite vint Ésope, symbole des moralistes que nous
+appellerons vulgaires; Ésope, antérieur aux sept sages de la Grèce,
+employa des <em>exemples</em> pour raisonnemens; et comme l'âge poétique
durait encore, il tirait ces exemples de quelque fiction analogue,
moyen plus puissant sur l'esprit du vulgaire, que les meilleurs
-raisonnemens abstraits<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>. Aprs sope vint Socrate: il commena la
+raisonnemens abstraits<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>. Après Ésope vint Socrate: il commença la
dialectique par l'<em>induction</em>, qui conclut de plusieurs choses
-certaines la chose douteuse qui est en question. Avant Socrate, la
-mdecine, fcondant l'observation par l'induction, avait produit
-Hippocrate, le premier de tous les mdecins pour le mrite comme pour
-l'poque, Hippocrate, auquel fut si bien d cet loge immortel, <em>nec
+certaines à la chose douteuse qui est en question. Avant Socrate, la
+médecine, fécondant l'observation par l'induction, avait produit
+Hippocrate, le premier de tous les médecins pour le mérite comme pour
+l'époque, Hippocrate, auquel fut si bien dû cet éloge immortel, <em>nec
fallit quemquam, nec falsus ab ullo est</em>. Au temps de Platon, les
-mathmatiques avaient, par la mthode de composition dite <em>synthse</em>,
-fait d'immenses progrs dans l'cole de Pythagore, comme on peut le
-voir par le Time. Grce cette mthode, Athnes florissait alors par
-la culture de tous les arts qui font la gloire du gnie humain, par la
-posie, l'loquence et l'histoire, par la musique et les arts du
-dessin. Ensuite vinrent <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Aristote et Znon; le premier
+mathématiques avaient, par la méthode de composition dite <em>synthèse</em>,
+fait d'immenses progrès dans l'école de Pythagore, comme on peut le
+voir par le Timée. Grâce à cette méthode, Athènes florissait alors par
+la culture de tous les arts qui font la gloire du génie humain, par la
+poésie, l'éloquence et l'histoire, par la musique et les arts du
+dessin. Ensuite vinrent <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Aristote et Zénon; le premier
enseigna le <em>syllogisme</em>, forme de raisonnement qui n'unit point les
-ides particulires pour former des ides gnrales, mais qui
-dcompose les ides gnrales dans les ides particulires qu'elles
-renferment; quant au second, sa mthode favorite, celle du <em>sorite</em>,
-analogue celle de nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en
-le rendant trop subtil. Ds-lors la philosophie ne produisit aucun
+idées particulières pour former des idées générales, mais qui
+décompose les idées générales dans les idées particulières qu'elles
+renferment; quant au second, sa méthode favorite, celle du <em>sorite</em>,
+analogue à celle de nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en
+le rendant trop subtil. Dès-lors la philosophie ne produisit aucun
fruit remarquable pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec
raison que Bacon, aussi grand philosophe que profond politique,
recommande l'<em>induction</em> dans son <em>Organum</em>. Les Anglais, qui suivent
-ce prcepte, tirent de l'<em>induction</em> les plus grands avantages dans la
-philosophie exprimentale.</p>
+ce précepte, tirent de l'<em>induction</em> les plus grands avantages dans la
+philosophie expérimentale.</p>
-<p>4. Cette <em>histoire des ides humaines</em> montre jusqu' l'vidence
-l'erreur de ceux qui attribuant, selon le prjug vulgaire, une haute
-sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thse, Lycurgue, Romulus et
-les autres rois de Rome, donnrent leurs peuples des lois
+<p>4. Cette <em>histoire des idées humaines</em> montre jusqu'à l'évidence
+l'erreur de ceux qui attribuant, selon le préjugé vulgaire, une haute
+sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et
+les autres rois de Rome, donnèrent à leurs peuples des lois
<em>universelles</em>. Telle est la forme des lois les plus anciennes,
-qu'elles semblent s'adresser un seul homme; d'un premier cas, elles
-s'tendaient tous les autres, car <em>les premiers peuples taient
-incapables d'ides gnrales;</em> ils ne pouvaient les concevoir avant
-que les faits qui les appelaient se fussent prsents. Dans le procs
+qu'elles semblent s'adresser à un seul homme; d'un premier cas, elles
+s'étendaient à tous les autres, car <em>les premiers peuples étaient
+incapables d'idées générales;</em> ils ne pouvaient les concevoir avant
+que les faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le procès
du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la
-sentence porte contre l'illustre accus par les duumvirs qui avaient
-t crs par le roi pour ce <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> jugement<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. Cette loi de
-Tullus est un <em>exemple</em>, dans le sens o l'on dit <em>chtimens
+sentence portée contre l'illustre accusé par les duumvirs qui avaient
+été créés par le roi pour ce <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> jugement<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. Cette loi de
+Tullus est un <em>exemple</em>, dans le sens où l'on dit <em>châtimens
exemplaires</em>. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que <em>les
-rpubliques hroques n'avaient pas de lois pnales</em>, il fallait que
-les <em>exemples</em> fussent d'abord rels; ensuite vinrent les exemples
-<em>abstraits</em>. Mais lorsque l'on eut acquis des ides gnrales, on
-reconnut que la proprit essentielle de la loi devait tre
-l'<em>universalit</em>; et l'on tablit cette maxime de jurisprudence:
+républiques héroïques n'avaient pas de lois pénales</em>, il fallait que
+les <em>exemples</em> fussent d'abord réels; ensuite vinrent les exemples
+<em>abstraits</em>. Mais lorsque l'on eut acquis des idées générales, on
+reconnut que la propriété essentielle de la loi devait être
+l'<em>universalité</em>; et l'on établit cette maxime de jurisprudence:
<em>legibus, non exemplis est judicandum</em>.</p>
<a id="liv2chap4" name="liv2chap4"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> CHAPITRE IV.<br>
-<span class="smaller">DE LA MORALE POTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI
-RSULTRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES.</span></h3>
+<span class="smaller">DE LA MORALE POÉTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI
+RÉSULTÈRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES.</span></h3>
-<p>La <em>mtaphysique des philosophes</em> commence par clairer l'me humaine,
-en y plaant l'ide d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant
-prpare mieux distinguer ses ides, lui enseigne les mthodes de
+<p>La <em>métaphysique des philosophes</em> commence par éclairer l'âme humaine,
+en y plaçant l'idée d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant
+préparée à mieux distinguer ses idées, lui enseigne les méthodes de
raisonnement, par le secours desquelles la morale purifie le c&oelig;ur
-de l'homme. De mme la <em>mtaphysique potique</em> des premiers humains
+de l'homme. De même la <em>métaphysique poétique</em> des premiers humains
les frappa d'abord par la crainte de Jupiter, dans lequel ils
-reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs mes
+reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs âmes
aussi bien que leurs corps, par cette fiction effrayante. Incapables
-d'atteindre encore une telle ide par le raisonnement, ils la
-conurent par un sentiment faux dans la <em>matire</em>, mais vrai dans la
-<em>forme</em>. De cette <em>logique</em> conforme leur nature sortit la <em>morale
-potique</em>, qui d'abord les rendit <em>pieux</em>. <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> La <em>pit</em> tait
-la base sur laquelle la Providence voulait fonder les socits. En
-effet, chez toutes les nations, la pit a t gnralement la mre
-des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend
-les observer, tandis que la philosophie nous met plutt en tat d'en
+d'atteindre encore une telle idée par le raisonnement, ils la
+conçurent par un sentiment faux dans la <em>matière</em>, mais vrai dans la
+<em>forme</em>. De cette <em>logique</em> conforme à leur nature sortit la <em>morale
+poétique</em>, qui d'abord les rendit <em>pieux</em>. <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> La <em>piété</em> était
+la base sur laquelle la Providence voulait fonder les sociétés. En
+effet, chez toutes les nations, la piété a été généralement la mère
+des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend à
+les observer, tandis que la philosophie nous met plutôt en état d'en
discourir.</p>
-<p><em>La vertu commena par l'effort.</em> Les gans enchans sous les monts
+<p><em>La vertu commença par l'effort.</em> Les géans enchaînés sous les monts
par la terreur religieuse que la foudre leur inspirait, <em>s'abstinrent</em>
-dsormais d'errer la manire des btes farouches dans la vaste fort
+désormais d'errer à la manière des bêtes farouches dans la vaste forêt
qui couvrait la terre, et prirent l'habitude de mener une vie
-sdentaire dans leurs retraites caches, en sorte qu'ils devinrent
-plus tard les fondateurs des socits. Voil l'un de <em>ces grands
+sédentaire dans leurs retraites cachées, en sorte qu'ils devinrent
+plus tard les fondateurs des sociétés. Voilà l'un de <em>ces grands
bienfaits que dut au ciel le genre humain</em>, selon la tradition
-vulgaire, <em>quand il rgna sur la terre</em> par la religion des auspices.
-Par suite de ce premier <em>effort</em>, la vertu commena poindre dans les
-mes. Ils continrent leurs passions brutales, ils vitrent de les
-satisfaire la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun
-d'eux s'effora d'entraner dans sa caverne une seule femme dont il se
-proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la <em>Vnus humaine</em>
-succdant la <em>Vnus brutale</em>, ils commencrent connatre la
-pudeur, qui, aprs la religion, est le principal lien des socits.
-Ainsi s'tablit le <em>mariage</em>, c'est--dire <em>l'union charnelle faite
+vulgaire, <em>quand il régna sur la terre</em> par la religion des auspices.
+Par suite de ce premier <em>effort</em>, la vertu commença à poindre dans les
+âmes. Ils continrent leurs passions brutales, ils évitèrent de les
+satisfaire à la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun
+d'eux s'efforça d'entraîner dans sa caverne une seule femme dont il se
+proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la <em>Vénus humaine</em>
+succédant à la <em>Vénus brutale</em>, ils commencèrent à connaître la
+pudeur, qui, après la religion, est le principal lien des sociétés.
+Ainsi s'établit le <em>mariage</em>, c'est-à-dire <em>l'union charnelle faite
selon la pudeur, et avec la crainte d'un Dieu</em>. C'est le second
-principe de la Science nouvelle, lequel drive du premier (la
-croyance une Providence).</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> Le <em>mariage</em> fut accompagn de trois solennits.&mdash;La premire
-est celle des auspices de Jupiter, auspices tirs de la foudre qui
-avait dcid les gans les observer. De cette divination, <em>sortes</em>,
-les Latins dfinirent le mariage, <em>omnis vit consortium</em>, et
-appelrent le mari et la femme, <em>consortes</em>. En italien, on dit
+principe de la Science nouvelle, lequel dérive du premier (la
+croyance à une Providence).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> Le <em>mariage</em> fut accompagné de trois solennités.&mdash;La première
+est celle des auspices de Jupiter, auspices tirés de la foudre qui
+avait décidé les géans à les observer. De cette divination, <em>sortes</em>,
+les Latins définirent le mariage, <em>omnis vitæ consortium</em>, et
+appelèrent le mari et la femme, <em>consortes</em>. En italien, on dit
vulgairement que la fille qui se marie <em>prende sorte</em>. Aussi est-ce un
principe du droit des gens, que <em>la femme suive la religion publique
-de son mari</em>.&mdash;La seconde solennit consiste dans le voile dont la
-jeune pouse se couvre, en mmoire de ce premier mouvement de pudeur
-qui dtermina l'institution des mariages.&mdash;La troisime, toujours
-observe par les Romains, fut d'enlever l'pouse avec une feinte
-violence, pour rappeler la violence vritable avec laquelle les gans
-entranrent les premires femmes dans leurs cavernes.</p>
-
-<p>Les hommes se crrent, sous le nom de <em>Junon</em>, un symbole de ces
+de son mari</em>.&mdash;La seconde solennité consiste dans le voile dont la
+jeune épouse se couvre, en mémoire de ce premier mouvement de pudeur
+qui détermina l'institution des mariages.&mdash;La troisième, toujours
+observée par les Romains, fut d'enlever l'épouse avec une feinte
+violence, pour rappeler la violence véritable avec laquelle les géans
+entraînèrent les premières femmes dans leurs cavernes.</p>
+
+<p>Les hommes se créèrent, sous le nom de <em>Junon</em>, un symbole de ces
<em>mariages solennels</em>. C'est le premier de tous les symboles divins
-aprs celui de Jupiter....</p>
+après celui de Jupiter....</p>
-<p class="p2">Considrons le genre de vertu que la religion donna ces premiers
+<p class="p2">Considérons le genre de vertu que la religion donna à ces premiers
hommes: ils furent <em>prudens</em>, de cette sorte de prudence que pouvaient
donner les auspices de Jupiter; <em>justes</em>, envers Jupiter, en le
redoutant (Jupiter, <em>jus</em> et <em>pater</em>), et envers les hommes, en ne se
-mlant point des affaires d'autrui; c'est l'tat des gans, tels que
-Polyphme les reprsente <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> Ulysse, isols dans les cavernes
-de la Sicile: cette justice n'tait au fond que l'isolement de l'tat
+mêlant point des affaires d'autrui; c'est l'état des géans, tels que
+Polyphème les représente <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> à Ulysse, isolés dans les cavernes
+de la Sicile: cette justice n'était au fond que l'isolement de l'état
sauvage. Ils pratiquaient la <em>continence</em>, en ce qu'ils se
contentaient d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le <em>courage</em>,
-l'<em>industrie</em>, la <em>magnanimit</em>, les vertus de l'ge d'or, pourvu que
-nous n'entendions point par <em>ge d'or</em>, ce qu'ont entendu dans la
-suite les potes effmins. Les vertus du premier ge, -la-fois
-<em>religieuses</em> et <em>barbares</em>, furent analogues celles qu'on a tant
-loues dans les Scythes, qui enfonaient un couteau en terre,
+l'<em>industrie</em>, la <em>magnanimité</em>, les vertus de l'âge d'or, pourvu que
+nous n'entendions point par <em>âge d'or</em>, ce qu'ont entendu dans la
+suite les poètes efféminés. Les vertus du premier âge, à-la-fois
+<em>religieuses</em> et <em>barbares</em>, furent analogues à celles qu'on a tant
+louées dans les Scythes, qui enfonçaient un couteau en terre,
l'adoraient comme un dieu, et justifiaient leurs meurtres par cette
religion sanguinaire.</p>
<p>Cette morale des nations superstitieuses et farouches du paganisme
produisit chez elles l'usage de <em>sacrifier aux dieux des victimes
-humaines</em>. Lorsque les Phniciens taient menacs par quelque grande
-calamit, leurs rois immolaient Saturne leurs propres enfans
+humaines</em>. Lorsque les Phéniciens étaient menacés par quelque grande
+calamité, leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfans
(Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette
-coutume. Les Grecs la pratiqurent aussi, comme on le voit par le
-sacrifice d'Iphignie<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Les sacrifices humains taient en usage
-<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> chez les Gaulois (Csar) et chez les Bretons (Tacite). Ce
-culte sacrilge fut dfendu par Auguste aux Romains qui habitaient les
-Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mmes (Sutone).</p>
-
-<p>Les Orientalistes veulent que ce soient les Phniciens qui aient
-rpandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite
-nous assure que les sacrifices humains taient en usage dans la
-Germanie, contre toujours ferme aux trangers; et les Espagnols les
-retrouvrent dans l'Amrique, inconnue jusque-l au reste du monde.</p>
-
-<p>Telle tait la barbarie des nations l'poque mme o les <em>anciens
-Germains voyaient les dieux sur la terre</em>, o les <em>anciens Scythes</em>,
-o les <em>Amricains</em>, brillaient de ces <em>vertus de l'ge d'or</em> exaltes
-par tant d'crivains. Les victimes humaines sont appeles dans Plaute,
+coutume. Les Grecs la pratiquèrent aussi, comme on le voit par le
+sacrifice d'Iphigénie<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Les sacrifices humains étaient en usage
+<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> chez les Gaulois (César) et chez les Bretons (Tacite). Ce
+culte sacrilège fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient les
+Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mêmes (Suétone).</p>
+
+<p>Les Orientalistes veulent que ce soient les Phéniciens qui aient
+répandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite
+nous assure que les sacrifices humains étaient en usage dans la
+Germanie, contrée toujours fermée aux étrangers; et les Espagnols les
+retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là au reste du monde.</p>
+
+<p>Telle était la barbarie des nations à l'époque même où les <em>anciens
+Germains voyaient les dieux sur la terre</em>, où les <em>anciens Scythes</em>,
+où les <em>Américains</em>, brillaient de ces <em>vertus de l'âge d'or</em> exaltées
+par tant d'écrivains. Les victimes humaines sont appelées dans Plaute,
<em>victimes de Saturne</em>, et c'est sous Saturne que les auteurs placent
-l'ge d'or du Latium; tant il est vrai que cet ge fut celui de la
-douceur, de la bnignit et de la justice! Rien n'est plus vain, nous
-devons le conclure de tout ce qui prcde, que les fables dbites par
-les savans sur l'<em>innocence de l'ge d'or</em> chez les paens. Cette
-innocence n'tait autre chose qu'une superstition fanatique qui,
+l'âge d'or du Latium; tant il est vrai que cet âge fut celui de la
+douceur, de la bénignité et de la justice! Rien n'est plus vain, nous
+devons le conclure de tout ce qui précède, que les fables débitées par
+les savans sur l'<em>innocence de l'âge d'or</em> chez les païens. Cette
+innocence n'était autre chose qu'une superstition fanatique qui,
frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur
-imagination avait crs, leur faisait observer quelque devoir malgr
-leur brutalit et leur orgueil farouche. Plutarque, choqu de cette
-superstition, met en problme s'il n'et pas mieux valu ne croire
-aucune divinit, que <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de rendre aux dieux ce culte impie. Mais
-il a tort d'opposer l'athisme cette religion, quelque barbare
-qu'elle pt tre. Sous l'influence de cette religion se sont formes
-les plus illustres socits du monde; l'athisme n'a rien fond.</p>
+imagination avait créés, leur faisait observer quelque devoir malgré
+leur brutalité et leur orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette
+superstition, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne croire
+aucune divinité, que <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de rendre aux dieux ce culte impie. Mais
+il a tort d'opposer l'athéisme à cette religion, quelque barbare
+qu'elle pût être. Sous l'influence de cette religion se sont formées
+les plus illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé.</p>
-<p>Nous venons de traiter de la morale du premier ge, ou <em>morale
-divine</em>; nous traiterons plus tard de la <em>morale hroque</em>.</p>
+<p>Nous venons de traiter de la morale du premier âge, ou <em>morale
+divine</em>; nous traiterons plus tard de la <em>morale héroïque</em>.</p>
<a id="liv2chap5" name="liv2chap5"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> CHAPITRE V.<br>
-<span class="smaller">DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU CONOMIE, DANS LES GES POTIQUES.</span></h3>
+<span class="smaller">DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ÉCONOMIE, DANS LES ÂGES POÉTIQUES.</span></h3>
-<h4>. I. <em>De la famille compose des parens et des enfans, sans esclaves
+<h4>§. I. <em>De la famille composée des parens et des enfans, sans esclaves
ni serviteurs.</em></h4>
-<p>Les hros <em>sentirent</em>, par l'instinct de la nature humaine, les deux
-vrits qui constituent toute la science conomique, et que les Latins
-conservrent dans les mots <em>educere</em>, <em>educare</em>, relatifs, l'un
-l'ducation de l'me, l'autre celle du corps. Nous parlerons d'abord
-de <em>la premire de ces deux ducations</em>.</p>
-
-<p>Les premiers <em>pres</em> furent -la-fois les <em>sages</em>, les <em>prtres</em> et
-les <em>rois</em> ou <em>lgislateurs</em> de leurs familles<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>. Ils durent tre
-dans la famille des <em>rois absolus</em>, suprieurs tous les autres
-membres, et soumis seulement <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> Dieu. Leur pouvoir fut arm
-des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionn par les peines
-les plus cruelles; c'est dans le caractre de Polyphme que Platon
-reconnat les premiers pres de famille<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>.&mdash;Remarquons seulement ici
-que les hommes, sortis de leur libert native, et dompts par la
-svrit du <em>gouvernement de la famille</em>, se trouvrent prpars
-obir aux lois du <em>gouvernement civil</em> qui devait lui succder. Il en
-est rest cette loi ternelle, que les rpubliques seront plus
-heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pres
-de famille n'enseigneront leurs enfans que la religion, et qu'ils
-seront admirs des fils comme leurs <em>sages</em>, rvrs comme leurs
-<em>prtres</em>, et redouts comme leurs <em>rois</em>.</p>
-
-<p>Quant la <em>seconde partie de la science conomique</em>, l'ducation des
+<p>Les héros <em>sentirent</em>, par l'instinct de la nature humaine, les deux
+vérités qui constituent toute la science économique, et que les Latins
+conservèrent dans les mots <em>educere</em>, <em>educare</em>, relatifs, l'un à
+l'éducation de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons d'abord
+de <em>la première de ces deux éducations</em>.</p>
+
+<p>Les premiers <em>pères</em> furent à-la-fois les <em>sages</em>, les <em>prêtres</em> et
+les <em>rois</em> ou <em>législateurs</em> de leurs familles<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>. Ils durent être
+dans la famille des <em>rois absolus</em>, supérieurs à tous les autres
+membres, et soumis seulement <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> à Dieu. Leur pouvoir fut armé
+des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionné par les peines
+les plus cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que Platon
+reconnaît les premiers pères de famille<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>.&mdash;Remarquons seulement ici
+que les hommes, sortis de leur liberté native, et domptés par la
+sévérité du <em>gouvernement de la famille</em>, se trouvèrent préparés à
+obéir aux lois du <em>gouvernement civil</em> qui devait lui succéder. Il en
+est resté cette loi éternelle, que les républiques seront plus
+heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères
+de famille n'enseigneront à leurs enfans que la religion, et qu'ils
+seront admirés des fils comme leurs <em>sages</em>, révérés comme leurs
+<em>prêtres</em>, et redoutés comme leurs <em>rois</em>.</p>
+
+<p>Quant à la <em>seconde partie de la science économique</em>, l'éducation des
corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses,
-de la duret du gouvernement des pres de famille, et des ablutions
-sacres, les fils perdirent peu--peu la taille <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> des gans,
-et prirent la stature convenable des hommes. Admirons la Providence
-d'avoir permis qu'avant cette poque les hommes fussent des gans: il
+de la dureté du gouvernement des pères de famille, et des ablutions
+sacrées, les fils perdirent peu-à-peu la taille <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> des géans,
+et prirent la stature convenable à des hommes. Admirons la Providence
+d'avoir permis qu'avant cette époque les hommes fussent des géans: il
leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour
-supporter l'inclmence de l'air et l'intemprie des saisons; il leur
-fallait des forces extraordinaires pour pntrer la grande fort qui
-couvrait la terre, et qui devait tre si paisse dans les temps
-voisins du dluge....</p>
-
-<p>La grande ide de la <em>science conomique</em> fut ralise ds l'origine,
-savoir: qu'il faut que les pres, par leur travail et leur industrie,
-laissent leurs fils un patrimoine o ils trouvent une subsistance
-facile, commode et sre, quand mme ils n'auraient plus aucun rapport
-avec les trangers, quand mme toutes les ressources de l'tat social
-viendraient leur manquer, quand mme il n'y aurait plus de cits; de
-sorte qu'en supposant les dernires calamits les <em>familles
+supporter l'inclémence de l'air et l'intempérie des saisons; il leur
+fallait des forces extraordinaires pour pénétrer la grande forêt qui
+couvrait la terre, et qui devait être si épaisse dans les temps
+voisins du déluge....</p>
+
+<p>La grande idée de la <em>science économique</em> fut réalisée dès l'origine,
+savoir: qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie,
+laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance
+facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport
+avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social
+viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités; de
+sorte qu'en supposant les dernières calamités les <em>familles
subsistent</em>, comme <em>origine de nouvelles nations</em>. Ils doivent laisser
ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un <em>air sain</em>, qui
-possdent des <em>sources</em> d'eaux vives, et dont la <em>situation</em>
-naturellement <em>forte</em> leur assure un asile dans le cas o les cits
-priraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de <em>vastes
+possèdent des <em>sources</em> d'eaux vives, et dont la <em>situation</em>
+naturellement <em>forte</em> leur assure un asile dans le cas où les cités
+périraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de <em>vastes
campagnes</em> assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine
-des cits voisines, viendraient s'y <em>rfugier</em>, les cultiveraient, et
-en reconnatraient le propritaire pour <em>seigneur</em>. Ainsi la
-Providence ordonna l'tat de famille, employant non <em>la tyrannie des
-lois, mais la <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> douce autorit des coutumes</em> (<em>voy.</em> axiome <a href="#ax104">104</a>
-le passage cit de Dion-Cassius). Les <em>forts</em>, les puissans des
-premiers ges, tablirent leurs habitations au sommet des montagnes.
+des cités voisines, viendraient s'y <em>réfugier</em>, les cultiveraient, et
+en reconnaîtraient le propriétaire pour <em>seigneur</em>. Ainsi la
+Providence ordonna l'état de famille, employant non <em>la tyrannie des
+lois, mais la <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> douce autorité des coutumes</em> (<em>voy.</em> axiome <a href="#ax104">104</a>
+le passage cité de Dion-Cassius). Les <em>forts</em>, les puissans des
+premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes.
Le latin <em>arces</em>, l'italien <em>rocce</em>, ont, outre leur premier sens,
celui de <em>forteresses</em>.</p>
-<p>Tel fut l'ordre tabli par la <em>Providence</em> pour commencer la socit
-paenne. Platon en fait honneur la <em>prvoyance</em> des premiers
-fondateurs des cits. Cependant, lorsque la barbarie antique
-reparaissant au moyen ge dtruisait partout les cits, le mme ordre
-assura le salut des <em>familles</em>, d'o sortirent les nouvelles nations
-de l'Europe. Les Italiens ont continu dire <em>castella</em>, pour
-<em>seigneuries</em>. En effet, on observe gnralement que les cits les
-plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont t bties au
-sommet des montagnes, tandis que les villages sont rpandus dans les
-plaines. De l vinrent sans doute ces phrases latines, <em>summo loco,
+<p>Tel fut l'ordre établi par la <em>Providence</em> pour commencer la société
+païenne. Platon en fait honneur à la <em>prévoyance</em> des premiers
+fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique
+reparaissant au moyen âge détruisait partout les cités, le même ordre
+assura le salut des <em>familles</em>, d'où sortirent les nouvelles nations
+de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire <em>castella</em>, pour
+<em>seigneuries</em>. En effet, on observe généralement que les cités les
+plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont été bâties au
+sommet des montagnes, tandis que les villages sont répandus dans les
+plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, <em>summo loco,
illustri loco nati</em>, pour dire les nobles; <em>imo, obscuro loco nati</em>,
-pour dsigner les plbiens: les premiers habitaient les cits, les
+pour désigner les plébéiens: les premiers habitaient les cités, les
seconds les campagnes.</p>
-<p>C'est par rapport aux <em>sources vives</em> dont nous avons parl, que les
-politiques regardent la <em>communaut des eaux</em> comme l'occasion de
-l'union des familles. De l les premires <em>associations</em> furent dites
+<p>C'est par rapport aux <em>sources vives</em> dont nous avons parlé, que les
+politiques regardent la <em>communauté des eaux</em> comme l'occasion de
+l'union des familles. De là les premières <em>associations</em> furent dites
par les Grecs &#966;&#961;&#945;&#964;&#961;&#953;&#945;&#953;,
-(peut-tre de &#966;&#961;&#949;&#945;&#961;&#953; puits),
-comme les premiers <em>villages</em> furent appels <em>pagi</em> par les
-Latins, du mot &#960;&#945;&#947;&#951; fontaine. Les Romains clbraient les
+(peut-être de &#966;&#961;&#949;&#945;&#961;&#953; puits),
+comme les premiers <em>villages</em> furent appelés <em>pagi</em> par les
+Latins, du mot &#960;&#945;&#947;&#951; fontaine. Les Romains célébraient les
<em>mariages</em> par l'emploi <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> solennel de l'<em>eau</em> et du <em>feu</em>:
-parce que les premiers mariages furent contracts naturellement par
+parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par
des hommes et des femmes qui avaient l'<em>eau et le feu en commun</em>,
-comme membres de la mme famille, et dans l'origine comme frres et
-s&oelig;urs. Le dieu du foyer de chaque maison tait appel <em>lar</em>; d'o
-<em>focus laris</em>. C'tait l que le pre de famille sacrifiait aux dieux
+comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et
+s&oelig;urs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé <em>lar</em>; d'où
+<em>focus laris</em>. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux
de la maison, <em>deivei parentum</em> (loi des douze tables, <em>de
-parricidio</em>); comme parle l'Histoire sainte, <em>le Dieu de nos pres, le
-Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob</em>. De l encore la loi que propose
-Cicron, <em>sacra familiaria perpetua manento</em>; et les expressions si
-frquentes dans les lois romaines, <em>filius familias in sacris
+parricidio</em>); comme parle l'Histoire sainte, <em>le Dieu de nos pères, le
+Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob</em>. De là encore la loi que propose
+Cicéron, <em>sacra familiaria perpetua manento</em>; et les expressions si
+fréquentes dans les lois romaines, <em>filius familias in sacris
paternis, sacra patria</em> pour la <em>puissance paternelle</em>. Ce respect du
-foyer domestique tait commun aux barbares du moyen ge, puisque mme
-au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa <em>Gnalogie des
-dieux</em>, c'tait l'usage Florence, qu'au commencement de chaque
-anne, le pre de famille assis son foyer prs d'un tronc d'arbre
+foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge, puisque même
+au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa <em>Généalogie des
+dieux</em>, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque
+année, le père de famille assis à son foyer près d'un tronc d'arbre
auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la
-flamme; usage encore observ, par le bas peuple de Naples, le soir de
-la vigile de Nol. On dit aussi <em>tant de feux</em>, pour tant de familles.</p>
+flamme; usage encore observé, par le bas peuple de Naples, le soir de
+la vigile de Noël. On dit aussi <em>tant de feux</em>, pour tant de familles.</p>
-<p class="p2">L'institution des <em>spultures</em>, qui vint aprs celle des <em>mariages</em>,
-rsulta de la ncessit de cacher des objets qui choquaient les sens.
-Ainsi commena la croyance universelle de l'<em>immortalit des mes
-humaines</em>, <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> appeles <em>dii manes</em>, et dans la loi des douze
+<p class="p2">L'institution des <em>sépultures</em>, qui vint après celle des <em>mariages</em>,
+résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens.
+Ainsi commença la croyance universelle de l'<em>immortalité des âmes
+humaines</em>, <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> appelées <em>dii manes</em>, et dans la loi des douze
tables, <em>deivei parentum</em>...</p>
-<p>Les <em>philologues</em> et les <em>philosophes</em> ont pens communment que dans
-ce qu'on appelle l'<em>tat de nature</em>, les familles n'taient composes
-que de <em>fils</em>; elles le furent aussi de <em>serviteurs</em> ou <em>famuli</em>, d'o
-elles tirrent principalement ce nom. Sur cette <em>conomie</em> incomplte
-ils ont fond une fausse <em>politique</em>, comme la suite doit le
-dmontrer. Pour nous, nous commencerons traiter de la <em>politique</em>
-des premiers ges, en prenant pour point de dpart ces <em>serviteurs</em> ou
-<em>famuli</em>, qui appartiennent proprement l'tude de l'<em>conomie</em>.</p>
-
-<h4>. II. <em>Des familles composes de serviteurs, antrieures
-l'existence des cits, et sans lesquelles cette existence tait
+<p>Les <em>philologues</em> et les <em>philosophes</em> ont pensé communément que dans
+ce qu'on appelle l'<em>état de nature</em>, les familles n'étaient composées
+que de <em>fils</em>; elles le furent aussi de <em>serviteurs</em> ou <em>famuli</em>, d'où
+elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette <em>économie</em> incomplète
+ils ont fondé une fausse <em>politique</em>, comme la suite doit le
+démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la <em>politique</em>
+des premiers âges, en prenant pour point de départ ces <em>serviteurs</em> ou
+<em>famuli</em>, qui appartiennent proprement à l'étude de l'<em>économie</em>.</p>
+
+<h4>§. II. <em>Des familles composées de serviteurs, antérieures à
+l'existence des cités, et sans lesquelles cette existence était
impossible.</em></h4>
-<p>Au bout d'un laps de temps considrable, plusieurs des gans impies
-qui taient rests dans la <em>communaut des femmes et des biens</em>, et
+<p>Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs des géans impies
+qui étaient restés dans la <em>communauté des femmes et des biens</em>, et
dans les querelles qu'elle produisait, <em>les hommes simples et
-dbonnaires</em>, dans le langage de Grotius, les <em>abandonns de Dieu</em>
-dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour chapper aux
-<em>violens</em> de Hobbes, de se rfugier aux autels des <em>forts</em>. Ainsi un
-froid trs vif contraint les btes sauvages venir chercher un asile
-dans les lieux habits. Les chefs de famille, plus courageux parce
-qu'ils avaient dj form une premire socit, recevaient sous leur
-<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> protection ces malheureux rfugis, et tuaient ceux qui
-osaient faire des courses sur leurs terres. Dj <em>hros par leur
-naissance</em>, puisqu'ils taient ns de Jupiter, c'est--dire ns sous
-ses auspices, ils devinrent <em>hros par la vertu</em>. Dans ce dernier
-genre d'hrosme, les Romains se montrrent suprieurs tous les
-peuples de la terre, puisqu'ils surent galement</p>
+débonnaires</em>, dans le langage de Grotius, les <em>abandonnés de Dieu</em>
+dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux
+<em>violens</em> de Hobbes, de se réfugier aux autels des <em>forts</em>. Ainsi un
+froid très vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile
+dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce
+qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur
+<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui
+osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà <em>héros par leur
+naissance</em>, puisqu'ils étaient nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous
+ses auspices, ils devinrent <em>héros par la vertu</em>. Dans ce dernier
+genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les
+peuples de la terre, puisqu'ils surent également</p>
<p class="poem10"><em>Parcere subjectis, et debellare superbos.</em></p>
-<p>Les premiers hommes qui fondrent la civilisation avaient t conduits
- la socit par la <em>religion</em> et par l'<em>instinct naturel de propager
+<p>Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits
+à la société par la <em>religion</em> et par l'<em>instinct naturel de propager
la race humaine</em>, causes honorables qui produisirent le mariage, <em>la
-premire et la plus noble amiti du monde</em>. Les seconds qui entrrent
-dans la socit y furent contraints par <em>la ncessit de sauver leur
-vie</em>. Cette socit dont l'<em>utilit</em> tait le but, fut d'une <em>nature
-servile</em>. Aussi les rfugis ne furent protgs par les hros qu' une
-condition juste et raisonnable, celle <em>de gagner eux-mmes leur vie en
-travaillant pour les hros, comme leurs serviteurs</em>. Cette condition
-analogue l'esclavage fut le modle de celle o l'on rduisit les
-prisonniers faits la guerre aprs la formation des cits.</p>
-
-<p>Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins <em>vern</em>, tandis
-que les fils des hros, pour se distinguer, s'appelaient <em>liberi</em>. Du
+première et la plus noble amitié du monde</em>. Les seconds qui entrèrent
+dans la société y furent contraints par <em>la nécessité de sauver leur
+vie</em>. Cette société dont l'<em>utilité</em> était le but, fut d'une <em>nature
+servile</em>. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une
+condition juste et raisonnable, celle <em>de gagner eux-mêmes leur vie en
+travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs</em>. Cette condition
+analogue à l'esclavage fut le modèle de celle où l'on réduisit les
+prisonniers faits à la guerre après la formation des cités.</p>
+
+<p>Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins <em>vernæ</em>, tandis
+que les fils des héros, pour se distinguer, s'appelaient <em>liberi</em>. Du
reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: <em>dominum ac
servum nullis educationis deliciis dignoscas</em>. Ce <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> que Tacite
dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples
-barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le pre de
-famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la proprit
-absolue de tout ce qu'ils pouvaient acqurir, au point que jusqu'aux
-Empereurs les fils et les esclaves ne diffraient en rien sous le
-rapport du <em>pcule</em>. Ce mot <em>liberi</em> signifia aussi d'abord <em>nobles</em>:
-les arts <em>libraux</em> sont les arts nobles; <em>liberalis</em> rpond
+barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le père de
+famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété
+absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que jusqu'aux
+Empereurs les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le
+rapport du <em>pécule</em>. Ce mot <em>liberi</em> signifia aussi d'abord <em>nobles</em>:
+les arts <em>libéraux</em> sont les arts nobles; <em>liberalis</em> répond à
l'italien <em>gentile</em>. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient
-<em>gentes</em>; ces premires <em>gentes</em> se composaient des seuls <em>nobles</em>, et
-les seuls <em>nobles</em> furent libres dans les premires cits.</p>
+<em>gentes</em>; ces premières <em>gentes</em> se composaient des seuls <em>nobles</em>, et
+les seuls <em>nobles</em> furent libres dans les premières cités.</p>
-<p>Les serviteurs furent aussi appels <em>clientes</em>, et ces <em>clientles</em>
-furent la premire image des fiefs, comme nous le verrons plus au
+<p>Les serviteurs furent aussi appelés <em>clientes</em>, et ces <em>clientèles</em>
+furent la première image des fiefs, comme nous le verrons plus au
long.</p>
-<p class="p2">Sous le <em>nom</em> seul du <em>pre de famille</em> taient compris tous ses
+<p class="p2">Sous le <em>nom</em> seul du <em>père de famille</em> étaient compris tous ses
<em>fils</em>, tous ses <em>esclaves</em> et <em>serviteurs</em>. Ainsi, dans les temps
-hroques on put dire avec vrit, comme Homre le dit d'Ajax, <em>le
+héroïques on put dire avec vérité, comme Homère le dit d'Ajax, <em>le
rempart des Grecs</em> (&#960;&#965;&#961;&#947;&#959;&#962;
&#913;&#967;&#945;&#953;&#969;&#957;), que seul il combattait
-contre l'arme entire des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul
-sur un pont le choc d'une arme d'trusques; par quoi l'on doit
+contre l'armée entière des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul
+sur un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi l'on doit
entendre <em>Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs</em>. Il en
-fut prcisment de mme dans la <em>seconde barbarie</em> [dans celle du
-moyen ge]; quarante hros normands, qui revenaient de la terre
-sainte, mirent en fuite une arme de Sarrasins qui tenaient Salerne
-assige.</p>
+fut précisément de même dans la <em>seconde barbarie</em> [dans celle du
+moyen âge]; quarante héros normands, qui revenaient de la terre
+sainte, mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient Salerne
+assiégée.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> C'est cette <em>protection</em> accorde par les hros ceux qui
-se <em>rfugirent</em> sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des
+<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> C'est à cette <em>protection</em> accordée par les héros à ceux qui
+se <em>réfugièrent</em> sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des
<em>fiefs</em>. Les premiers furent d'abord des <em>fiefs roturiers personnels</em>,
-pour lesquels les <em>vassaux</em> taient <em>vades</em>, c'est--dire obligs
-personnellement suivre les hros partout o ils les menaient pour
+pour lesquels les <em>vassaux</em> étaient <em>vades</em>, c'est-à-dire obligés
+personnellement à suivre les héros partout où ils les menaient pour
cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens
(<em>rei</em>; et <em>actores</em>). Du <em>vas</em> des Latins, du &#946;&#945;&#962;
-drivrent le <em>was</em> et le <em>wassus</em> employs par les feudistes barbares
+dérivèrent le <em>was</em> et le <em>wassus</em> employés par les feudistes barbares
pour signifier <em>vassal</em>. Ensuite durent venir les <em>fiefs roturiers
-rels</em>, pour lesquels les vassaux durent tre les premiers <em>prdes</em> ou
-<em>mancipes</em> obligs sur biens immeubles; le nom de <em>mancipes</em> resta
-propre ceux qui taient ainsi obligs envers le trsor public.</p>
-
-<p class="p2">Nous venons de donner la premire origine des <em>asiles</em>. C'est en
-ouvrant un asile que Cadmus fonde Thbes, la plus ancienne cit de la
-Grce. Thse fonde Athnes en levant l'<em>autel des malheureux</em>, nom
-bien convenable ceux qui erraient auparavant, dnus de tous les
-biens divins et humains que la socit avait procurs aux hommes
+réels</em>, pour lesquels les vassaux durent être les premiers <em>prædes</em> ou
+<em>mancipes</em> obligés sur biens immeubles; le nom de <em>mancipes</em> resta
+propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor public.</p>
+
+<p class="p2">Nous venons de donner la première origine des <em>asiles</em>. C'est en
+ouvrant un asile que Cadmus fonde Thèbes, la plus ancienne cité de la
+Grèce. Thésée fonde Athènes en élevant l'<em>autel des malheureux</em>, nom
+bien convenable à ceux qui erraient auparavant, dénués de tous les
+biens divins et humains que la société avait procurés aux hommes
pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, <em>vetus
-urbes condentium consilium</em>, dit Tite-Live. De l Jupiter reut le
-titre d'<em>hospitalier</em>. <em>tranger</em> se dit en latin <em>hospes</em>.</p>
+urbes condentium consilium</em>, dit Tite-Live. De là Jupiter reçut le
+titre d'<em>hospitalier</em>. <em>Étranger</em> se dit en latin <em>hospes</em>.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> . III. COROLLAIRES<br>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> §. III. COROLLAIRES<br>
<em>Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des
parties.</em></h4>
-<p>Les nations hroques, ne s'occupant que des choses ncessaires la
-vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanes de
-la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et tant pour ainsi dire
-<em>tout corps</em>, toute matire, ne pouvaient certainement connatre les
+<p>Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses nécessaires à la
+vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanées de
+la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire
+<em>tout corps</em>, toute matière, ne pouvaient certainement connaître les
contrats qui, selon l'expression moderne, se font <em>par le seul
-consentement</em>. L'ignorance et la grossiret sont naturellement
-souponneuses; aussi les hommes ne pouvaient connatre les engagemens
+consentement</em>. L'ignorance et la grossièreté sont naturellement
+soupçonneuses; aussi les hommes ne pouvaient connaître les engagemens
<em>de bonne foi</em>. Ils assuraient toutes les <em>obligations</em>, en employant
-la <em>main</em>, soit en ralit, soit par fiction en ajoutant l'acte la
-garantie des <em>stipulations solennelles</em>; de l ce titre clbre dans
+la <em>main</em>, soit en réalité, soit par fiction en ajoutant à l'acte la
+garantie des <em>stipulations solennelles</em>; de là ce titre célèbre dans
la loi des douze tables: <em>Si quis nexum faciet mancipiumque, uti
-lingu nuncupassit, ita jus esto.</em> Un tel tat civil tant suppos,
-nous pouvons en infrer ce qui suit.</p>
+linguâ nuncupassit, ita jus esto.</em> Un tel état civil étant supposé,
+nous pouvons en inférer ce qui suit.</p>
<p>I. On dit que dans les temps les plus anciens, les <em>achats</em> et les
-<em>ventes</em> se faisaient par <em>change</em>, lors mme qu'il s'agissait
-d'immeubles. Ces changes ne furent autre chose que les cessions de
-terres faites au moyen ge, charge de cens seigneurial (<em>livelli</em>).
-Leur utilit consistait en ce que l'une des parties avait trop de
+<em>ventes</em> se faisaient par <em>échange</em>, lors même qu'il s'agissait
+d'immeubles. Ces échanges ne furent autre chose que les cessions de
+terres faites au moyen âge, à charge de cens seigneurial (<em>livelli</em>).
+Leur utilité consistait en ce que l'une des parties avait trop de
terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> II. Les <em>locations de maisons</em> ne pouvaient avoir lieu
-lorsque les <em>cits</em> taient petites, et les habitations troites. On
-doit croire plutt que les propritaires fonciers donnaient du terrain
-pour qu'on y btt; toute location se rduisait donc un cens
+lorsque les <em>cités</em> étaient petites, et les habitations étroites. On
+doit croire plutôt que les propriétaires fonciers donnaient du terrain
+pour qu'on y bâtît; toute location se réduisait donc à un cens
territorial.</p>
-<p>III. Les <em>locations de terres</em> durent tre emphytotiques. Les
-grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que <em>clientes</em> tait
-<em>quasi colentes</em>. Ces locations de terres rpondent aux <em>clientles</em>
+<p>III. Les <em>locations de terres</em> durent être emphytéotiques. Les
+grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que <em>clientes</em> était
+<em>quasi colentes</em>. Ces locations de terres répondent aux <em>clientèles</em>
des Latins.</p>
<p>IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les
-anciennes archives du moyen ge, d'autres contrats que des <em>contrats
+anciennes archives du moyen âge, d'autres contrats que des <em>contrats
de cens seigneurial</em> pour des maisons ou pour des terres, soit
-perptuel, soit temps.</p>
+perpétuel, soit à temps.</p>
-<p>V. Cette dernire observation explique peut-tre pourquoi l'emphytose
-est un <em>contrat de droit civil</em>, c'est--dire <em>du droit hroque des
-Romains</em>. ce droit hroque Ulpien oppose le <em>droit naturel des
-peuples civiliss</em> (<em>gentium humanarum</em>); il les appelle <em>civiliss</em>
+<p>V. Cette dernière observation explique peut-être pourquoi l'emphytéose
+est un <em>contrat de droit civil</em>, c'est-à-dire <em>du droit héroïque des
+Romains</em>. À ce droit héroïque Ulpien oppose le <em>droit naturel des
+peuples civilisés</em> (<em>gentium humanarum</em>); il les appelle <em>civilisés</em>
ou <em>humains</em>, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne
peut entendre parler des <em>barbares</em> qui de son temps se trouvaient
-hors de l'Empire, et dont par consquent le droit n'importait point
+hors de l'Empire, et dont par conséquent le droit n'importait point
aux jurisconsultes romains.</p>
-<p>VI. Les <em>contrats de socit</em> taient inconnus, par un effet de
-l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque pre de famille
-s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mler de celles des
-autres, comme Polyphme le dit Ulysse dans l'Odysse.</p>
+<p>VI. Les <em>contrats de société</em> étaient inconnus, par un effet de
+l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque père de famille
+s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mêler de celles des
+autres, comme Polyphème le dit à Ulysse dans l'Odyssée.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> VII. Pour la mme raison, il n'y avait point de
-<em>mandataires</em>. De l cette maxime qui est reste dans le droit civil:
-<em>nous ne pouvons acqurir par une personne qui n'est point sous notre
+<p><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> VII. Pour la même raison, il n'y avait point de
+<em>mandataires</em>. De là cette maxime qui est restée dans le droit civil:
+<em>nous ne pouvons acquérir par une personne qui n'est point sous notre
puissance</em>, per extraneam personam acquiri nemini.</p>
-<p>VIII. Le droit des nations <em>civilises</em>, <em>humanarum</em>, comme dit
-Ulpien, ayant succd au droit des nations <em>hroques</em>, il se fit une
-telle rvolution, que le <em>contrat de vente</em>, qui anciennement ne
-produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipul en
-cas d'viction la cause pnale appele <em>stipulatio dupl</em>, est
-aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appels <em>de bonne
-foi</em>, parce que naturellement elle doit y tre observe sans qu'elle
-ait t promise.</p>
+<p>VIII. Le droit des nations <em>civilisées</em>, <em>humanarum</em>, comme dit
+Ulpien, ayant succédé au droit des nations <em>héroïques</em>, il se fit une
+telle révolution, que le <em>contrat de vente</em>, qui anciennement ne
+produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipulé en
+cas d'éviction la cause pénale appelée <em>stipulatio duplæ</em>, est
+aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appelés <em>de bonne
+foi</em>, parce que naturellement elle doit y être observée sans qu'elle
+ait été promise.</p>
<a id="liv2chap6" name="liv2chap6"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> CHAPITRE VI.<br>
-<span class="smaller">DE LA POLITIQUE POTIQUE.</span></h3>
+<span class="smaller">DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.</span></h3>
-<h4>. I. <em>Origine des premires rpubliques, dans la forme la plus
+<h4>§. I. <em>Origine des premières républiques, dans la forme la plus
rigoureusement aristocratique.</em></h4>
-<p>Les <em>familles</em> se formrent donc de ces serviteurs (<em>famuli</em>) reus
-sous la protection des hros. Nous avons dj vu en eux les premiers
-membres d'une socit politique (<em>socii</em>). Leur vie dpendait de leurs
-seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acqurir; droit
-terrible que les hros exeraient aussi sur leurs enfans<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>. Mais
-<em>les fils de famille</em> se trouvaient, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> la mort de leurs
-pres, affranchis de ce despotisme domestique, et l'exeraient leur
+<p>Les <em>familles</em> se formèrent donc de ces serviteurs (<em>famuli</em>) reçus
+sous la protection des héros. Nous avons déjà vu en eux les premiers
+membres d'une société politique (<em>socii</em>). Leur vie dépendait de leurs
+seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acquérir; droit
+terrible que les héros exerçaient aussi sur leurs enfans<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>. Mais
+<em>les fils de famille</em> se trouvaient, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> à la mort de leurs
+pères, affranchis de ce despotisme domestique, et l'exerçaient à leur
tour sur leurs enfans. Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de
-la <em>puissance paternelle</em>, est lui-mme appel <em>pre de famille</em>. Les
-<em>serviteurs</em>, au contraire, taient obligs de passer leur vie dans le
-mme tat de dpendance. Aprs bien des annes, ils durent
-naturellement se lasser de leur condition, et se rvolter contre les
-<em>hros</em>. Nous avons dj indiqu dans les axiomes, d'une manire
-gnrale, que <em>les serviteurs avaient fait violence aux hros dans
-l'tat de famille, et que cette rvolution avait occasionn la
-naissance des rpubliques</em>. Dans une telle ncessit, les hros
-devaient tre ports s'unir en <em>corps politique</em>, pour rsister la
-multitude de leurs serviteurs rvolts, en mettant leur tte l'un
-d'entre eux distingu par son courage et par sa prsence d'esprit; de
-tels chefs furent appels <em>rois</em>, du mot <em>regere</em>, diriger. De cette
-manire, on peut dire avec Pomponius, <em>rebus ipsis dictantibus regna
-condita</em>; <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> pense profonde, qui s'accorde bien avec le
-principe tabli par la jurisprudence romaine: <em>le droit naturel des
-gens a t fond par la Providence divine</em> (<em>jus naturale gentium
-divin Providenti constitutum</em>). Les pres tant <em>rois et souverains</em>
-de leurs familles, il tait impossible, dans la fire galit de ces
-ges barbares, qu'aucun d'entre eux cdt un autre; ils formrent
-donc des <em>snats rgnans</em>, c'est--dire <em>composs d'autant de rois des
-familles</em>, et, sans tre conduits par aucune sagesse humaine, ils se
-trouvrent avoir uni leurs intrts privs dans un intrt commun, que
-l'on appela <em>patria</em>, sous-entendu <em>res</em>, c'est--dire <em>intrt des
-pres</em>. Les nobles, seuls citoyens des premires <em>patries</em>, se
-nommrent <em>patriciens</em>. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la
+la <em>puissance paternelle</em>, est lui-même appelé <em>père de famille</em>. Les
+<em>serviteurs</em>, au contraire, étaient obligés de passer leur vie dans le
+même état de dépendance. Après bien des années, ils durent
+naturellement se lasser de leur condition, et se révolter contre les
+<em>héros</em>. Nous avons déjà indiqué dans les axiomes, d'une manière
+générale, que <em>les serviteurs avaient fait violence aux héros dans
+l'état de famille, et que cette révolution avait occasionné la
+naissance des républiques</em>. Dans une telle nécessité, les héros
+devaient être portés à s'unir en <em>corps politique</em>, pour résister à la
+multitude de leurs serviteurs révoltés, en mettant à leur tête l'un
+d'entre eux distingué par son courage et par sa présence d'esprit; de
+tels chefs furent appelés <em>rois</em>, du mot <em>regere</em>, diriger. De cette
+manière, on peut dire avec Pomponius, <em>rebus ipsis dictantibus regna
+condita</em>; <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> pensée profonde, qui s'accorde bien avec le
+principe établi par la jurisprudence romaine: <em>le droit naturel des
+gens a été fondé par la Providence divine</em> (<em>jus naturale gentium
+divinâ Providentiâ constitutum</em>). Les pères étant <em>rois et souverains</em>
+de leurs familles, il était impossible, dans la fière égalité de ces
+âges barbares, qu'aucun d'entre eux cédât à un autre; ils formèrent
+donc des <em>sénats régnans</em>, c'est-à-dire <em>composés d'autant de rois des
+familles</em>, et, sans être conduits par aucune sagesse humaine, ils se
+trouvèrent avoir uni leurs intérêts privés dans un intérêt commun, que
+l'on appela <em>patria</em>, sous-entendu <em>res</em>, c'est-à-dire <em>intérêt des
+pères</em>. Les nobles, seuls citoyens des premières <em>patries</em>, se
+nommèrent <em>patriciens</em>. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la
tradition selon laquelle <em>on ne consultait que la nature dans
-l'lection des rois des premiers ges</em>. Deux passages prcieux de
+l'élection des rois des premiers âges</em>. Deux passages précieux de
Tacite, qu'on lit dans les M&oelig;urs des Germains, appuient cette
tradition et nous donnent lieu de conjecturer que l'usage dont il
-parle tait celui de tous les premiers peuples: <em>Non casus, non
-fortuita conglobatio turmam aut cuneum facit, sed famili et
-propinquitates; duces exemplo potius qum imperio, si prompti, si
-conspicui, si ante aciem agant, admiratione prsunt</em>. Tels furent les
-premiers <em>rois</em>. Ce qui le prouve, c'est que les potes n'imaginrent
+parle était celui de tous les premiers peuples: <em>Non casus, non
+fortuita conglobatio turmam aut cuneum facit, sed familiæ et
+propinquitates; duces exemplo potius quàm imperio, si prompti, si
+conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt</em>. Tels furent les
+premiers <em>rois</em>. Ce qui le prouve, c'est que les poètes n'imaginèrent
pas autrement Jupiter, <em>le roi des hommes et des dieux</em>. On le voit
-dans Homre s'excuser auprs de Thtis de n'avoir pu contrevenir ce
-que les dieux avaient une fois <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> dtermin dans le grand
-conseil de l'Olympe. N'est-ce pas l le langage qui convient au roi
-d'une aristocratie? En vain les stociens voudraient nous prsenter
-ici <em>Jupiter</em> comme <em>soumis leur destin</em>; Jupiter et tous les dieux
-ont tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par consquent
-dtermines par l'effet d'une <em>volont libre</em>. Ce passage nous en
-explique deux autres, o les politiques croient tort qu'Homre
-dsigne la <em>monarchie</em>: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la
-fiert d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux Grecs, qui se soulvent
-pour retourner dans leur patrie, de continuer le sige de Troie. Dans
+dans Homère s'excuser auprès de Thétis de n'avoir pu contrevenir à ce
+que les dieux avaient une fois <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> déterminé dans le grand
+conseil de l'Olympe. N'est-ce pas là le langage qui convient au roi
+d'une aristocratie? En vain les stoïciens voudraient nous présenter
+ici <em>Jupiter</em> comme <em>soumis à leur destin</em>; Jupiter et tous les dieux
+ont tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par conséquent
+déterminées par l'effet d'une <em>volonté libre</em>. Ce passage nous en
+explique deux autres, où les politiques croient à tort qu'Homère
+désigne la <em>monarchie</em>: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la
+fierté d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux Grecs, qui se soulèvent
+pour retourner dans leur patrie, de continuer le siège de Troie. Dans
les deux passages, il est dit qu'<em>un seul est roi</em>: mais dans l'un et
l'autre il s'agit de la <em>guerre</em>, dans laquelle il faut toujours un
seul chef, selon la maxime de Tacite: <em>eam esse imperandi conditionem,
ut non aliter ratio constet, quant si uni reddatur</em>. Du reste, partout
-o Homre fait mention des hros, il leur donne l'pithte de <em>rois</em>;
-ce qui se rapporte merveille au passage de la Gense o Mose,
-numrant les descendans d'sa, les appelle tous rois, <em>duces</em>
-(c'est--dire capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus
-lui rapportrent qu'ils avaient vu Rome un <em>snat de rois</em>.</p>
-
-<p>Sans l'hypothse d'une rvolte de <em>serviteurs</em>, on ne peut comprendre
-comment les <em>pres</em> auraient consenti assujtir leurs monarchies
-domestiques la souverainet de l'ordre dont ils faisaient partie.
+où Homère fait mention des héros, il leur donne l'épithète de <em>rois</em>;
+ce qui se rapporte à merveille au passage de la Genèse où Moïse,
+énumérant les descendans d'Ésaü, les appelle tous rois, <em>duces</em>
+(c'est-à-dire capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus
+lui rapportèrent qu'ils avaient vu à Rome un <em>sénat de rois</em>.</p>
+
+<p>Sans l'hypothèse d'une révolte de <em>serviteurs</em>, on ne peut comprendre
+comment les <em>pères</em> auraient consenti à assujétir leurs monarchies
+domestiques à la souveraineté de l'ordre dont ils faisaient partie.
C'est la nature des hommes courageux (axiome <a href="#ax81">81</a>) de sacrifier le
moins qu'ils peuvent de ce qu'ils ont <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> acquis par leur
-courage, et seulement autant qu'il est ncessaire pour conserver le
+courage, et seulement autant qu'il est nécessaire pour conserver le
reste. Aussi voyons-nous souvent dans l'histoire romaine combien les
-hros rougissaient <em>virtute parta per flagitium amittere</em>. Du moment
-qu'il est tabli (nous l'avons dmontr et nous le dmontrerons mieux
-encore) que les gouvernemens ne sont point ns de la fraude, ni de la
+héros rougissaient <em>virtute parta per flagitium amittere</em>. Du moment
+qu'il est établi (nous l'avons démontré et nous le démontrerons mieux
+encore) que les gouvernemens ne sont point nés de la fraude, ni de la
violence d'un seul, peut-on, en embrassant tous les cas humainement
-possibles, imaginer d'une autre manire comment le <em>pouvoir civil</em> se
-forma par la runion du <em>pouvoir domestique</em> des pres de famille, et
-comment le <em>domaine minent</em> des gouvernemens rsulta de l'ensemble
-des <em>domaines naturels</em>, que nous avons dj indiqus comme ayant t
-<em>ex jure optimo</em>, c'est--dire libres de toute charge publique ou
-particulire?</p>
-
-<p>Les hros ainsi runis en corps politique, et investis -la-fois du
-pouvoir sacerdotal et militaire, nous apparaissent dans la Grce sous
-le nom d'<em>Hraclides</em>, dans l'ancienne Italie, dans la Crte et dans
-l'Asie-Mineure, sous celui de <em>Curtes</em>. Leurs runions furent les
+possibles, imaginer d'une autre manière comment le <em>pouvoir civil</em> se
+forma par la réunion du <em>pouvoir domestique</em> des pères de famille, et
+comment le <em>domaine éminent</em> des gouvernemens résulta de l'ensemble
+des <em>domaines naturels</em>, que nous avons déjà indiqués comme ayant été
+<em>ex jure optimo</em>, c'est-à-dire libres de toute charge publique ou
+particulière?</p>
+
+<p>Les héros ainsi réunis en corps politique, et investis à-la-fois du
+pouvoir sacerdotal et militaire, nous apparaissent dans la Grèce sous
+le nom d'<em>Héraclides</em>, dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans
+l'Asie-Mineure, sous celui de <em>Curètes</em>. Leurs réunions furent les
comices <em>curiata</em>, les plus anciens dont fasse mention l'histoire
-romaine. Sans doute on y assistait d'abord les armes la main. Dans
-la suite, on n'y dlibrait plus que sur les choses sacres, dont les
-choses profanes avaient elles-mmes emprunt le caractre dans les
-premiers temps. Tite-Live s'tonne de ce qu'au passage d'Annibal, de
-pareilles assembles se tenaient dans les Gaules; mais nous voyons
-dans Tacite, que chez ce <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> peuple les prtres tenaient des
-assembles analogues, <em>dans lesquelles ils ordonnaient les punitions,
-comme si les dieux eussent t prsens</em>. Il tait raisonnable que les
-hros se rendissent en armes ces runions, o l'on ordonnait le
-chtiment des coupables: la souverainet des lois est une dpendance
-de la souverainet des armes. Tacite dit aussi en gnral que les
-Germains traitaient tout arms des affaires publiques sous la
-prsidence de leurs prtres. On peut conjecturer qu'il en fut de mme
+romaine. Sans doute on y assistait d'abord les armes à la main. Dans
+la suite, on n'y délibérait plus que sur les choses sacrées, dont les
+choses profanes avaient elles-mêmes emprunté le caractère dans les
+premiers temps. Tite-Live s'étonne de ce qu'au passage d'Annibal, de
+pareilles assemblées se tenaient dans les Gaules; mais nous voyons
+dans Tacite, que chez ce <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> peuple les prêtres tenaient des
+assemblées analogues, <em>dans lesquelles ils ordonnaient les punitions,
+comme si les dieux eussent été présens</em>. Il était raisonnable que les
+héros se rendissent en armes à ces réunions, où l'on ordonnait le
+châtiment des coupables: la souveraineté des lois est une dépendance
+de la souveraineté des armes. Tacite dit aussi en général que les
+Germains traitaient tout armés des affaires publiques sous la
+présidence de leurs prêtres. On peut conjecturer qu'il en fut de même
de tous les premiers peuples barbares.</p>
-<p>D'aprs tout ce qu'on vient de dire, le droit des <em>Quirites</em> ou
-<em>Curtes</em> dut tre le <em>droit naturel</em> des gens ou nations <em>hroques</em>
+<p>D'après tout ce qu'on vient de dire, le droit des <em>Quirites</em> ou
+<em>Curètes</em> dut être le <em>droit naturel</em> des gens ou nations <em>héroïques</em>
de l'Italie. Les Romains, pour distinguer leur droit de celui des
-autres peuples, l'appelrent <em>jus Quiritium romanorum</em>. Si cette
-dnomination avait eu pour origine la convention des Sabins et des
-Romains, si les seconds eussent tir leur nom de <em>Cure</em>, capitale des
-premiers, ce nom et t <em>Cureti</em> et non <em>Quirites</em>; et si cette
-capitale des Sabins se ft appele <em>Cere</em>, comme le veulent les
-grammairiens latins, le mot driv et t <em>Cerites</em>, expression qui
-dsignait les citoyens condamns par les censeurs porter les charges
+autres peuples, l'appelèrent <em>jus Quiritium romanorum</em>. Si cette
+dénomination avait eu pour origine la convention des Sabins et des
+Romains, si les seconds eussent tiré leur nom de <em>Cure</em>, capitale des
+premiers, ce nom eût été <em>Cureti</em> et non <em>Quirites</em>; et si cette
+capitale des Sabins se fût appelée <em>Cere</em>, comme le veulent les
+grammairiens latins, le mot dérivé eût été <em>Cerites</em>, expression qui
+désignait les citoyens condamnés par les censeurs à porter les charges
publiques sans participer aux honneurs.</p>
-<p>Ainsi les premires cits n'eurent pour citoyens que des nobles qui
-les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu personne qui commander, si
-l'intrt commun ne les et dcids satisfaire leurs cliens
-rvolts, et leur accorder la <em>premire loi agraire</em> <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> qu'il
+<p>Ainsi les premières cités n'eurent pour citoyens que des nobles qui
+les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu personne à qui commander, si
+l'intérêt commun ne les eût décidés à satisfaire leurs cliens
+révoltés, et à leur accorder la <em>première loi agraire</em> <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> qu'il
y ait eu au monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de leurs
-privilges, les hros ne leur accordrent que le <em>domaine bonitaire</em>
+privilèges, les héros ne leur accordèrent que le <em>domaine bonitaire</em>
des champs qu'ils leur assignaient. C'est une loi du droit naturel des
gens, que le <em>domaine</em> suit la <em>puissance</em>. Or les serviteurs ne
-jouissant d'abord de la vie que d'une manire prcaire dans les asiles
-ouverts par les hros, il tait conforme au droit et la raison
-qu'ils eussent aussi un <em>domaine</em> prcaire, et qu'ils en jouissent
-tant qu'il plairait aux hros de leur conserver la possession des
-champs qu'ils leur avaient assigns. Ainsi les serviteurs devinrent
-les premiers plbiens (<em>plebs</em>) des cits hroques, o ils n'avaient
-aucun privilge de citoyen. Lorsque Achille se voit enlever Brisis
-par Agamemnon, <em>c'est</em>, dit-il, <em>un outrage que l'on ne ferait pas
+jouissant d'abord de la vie que d'une manière précaire dans les asiles
+ouverts par les héros, il était conforme au droit et à la raison
+qu'ils eussent aussi un <em>domaine</em> précaire, et qu'ils en jouissent
+tant qu'il plairait aux héros de leur conserver la possession des
+champs qu'ils leur avaient assignés. Ainsi les serviteurs devinrent
+les premiers plébéiens (<em>plebs</em>) des cités héroïques, où ils n'avaient
+aucun privilège de citoyen. Lorsque Achille se voit enlever Briséis
+par Agamemnon, <em>c'est</em>, dit-il, <em>un outrage que l'on ne ferait pas à
un journalier qui n'a aucun droit de citoyen</em>. Tels furent les
-<em>plbiens</em> de Rome jusqu' l'poque de la lutte dans laquelle ils
-arrachrent aux patriciens le <em>droit des mariages</em>. La loi des douze
-tables avait t pour eux une seconde loi agraire par laquelle les
+<em>plébéiens</em> de Rome jusqu'à l'époque de la lutte dans laquelle ils
+arrachèrent aux patriciens le <em>droit des mariages</em>. La loi des douze
+tables avait été pour eux une seconde loi agraire par laquelle les
nobles leur accordaient le <em>domaine quiritaire</em> des champs qu'ils
-cultivaient; mais, puisqu'en vertu du droit des gens, les trangers
-taient capables du <em>domaine civil</em>, les plbiens qui avaient la mme
-capacit n'taient point encore citoyens, et leur mort ils ne
-pouvaient laisser leurs champs leurs familles, ni <em>ab intestat</em>, ni
-<em>par testament</em>, parce qu'ils n'avaient pas les droits de <em>suit</em>,
-d'<em>agnation</em>, de <em>gentilit</em>, qui dpendaient des <em>mariages
-solennels</em>; les champs <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> assigns aux plbiens retournaient
-<em>leurs auteurs</em>, c'est--dire aux nobles. Aussi aspirrent-ils
-partager les privilges des mariages solennels; non que, dans cet tat
-de misre et d'esclavage, ils levassent leur ambition jusqu'
-s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait appel <em>connubia
-cum patribus</em>. Ils demandrent seulement <em>connubia patrum</em>,
-c'est--dire la facult de contracter les mariages solennels, tels que
-ceux des <em>pres</em>. La principale solennit de ces mariages tait les
+cultivaient; mais, puisqu'en vertu du droit des gens, les étrangers
+étaient capables du <em>domaine civil</em>, les plébéiens qui avaient la même
+capacité n'étaient point encore citoyens, et à leur mort ils ne
+pouvaient laisser leurs champs à leurs familles, ni <em>ab intestat</em>, ni
+<em>par testament</em>, parce qu'ils n'avaient pas les droits de <em>suité</em>,
+d'<em>agnation</em>, de <em>gentilité</em>, qui dépendaient des <em>mariages
+solennels</em>; les champs <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> assignés aux plébéiens retournaient à
+<em>leurs auteurs</em>, c'est-à-dire aux nobles. Aussi aspirèrent-ils à
+partager les privilèges des mariages solennels; non que, dans cet état
+de misère et d'esclavage, ils élevassent leur ambition jusqu'à
+s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait appelé <em>connubia
+cum patribus</em>. Ils demandèrent seulement <em>connubia patrum</em>,
+c'est-à-dire la faculté de contracter les mariages solennels, tels que
+ceux des <em>pères</em>. La principale solennité de ces mariages était les
auspices publics (<em>auspicia majora</em>, selon Messala et Varron), ces
-auspices que les <em>pres</em> revendiquaient comme leur privilge
-(<em>auspicia esse sua</em>). Demander le <em>droit des mariages</em>, c'tait donc
-demander le <em>droit de cit</em>, dont ils taient le principe naturel;
-cela est si vrai, que le jurisconsulte Modestinus dfinit le mariage
-de la manire suivante: <em>omnis divini et humani juris communicatio</em>.
-Comment dfinirait-on avec plus de prcision le droit de cit
-lui-mme?</p>
-
-<h4>. II. <em>Les socits politiques sont nes toutes de certains principes
-ternels des fiefs.</em></h4>
-
-<p>Conformment aux principes ternels des fiefs que nous avons placs
-dans nos axiomes (<a href="#ax80">80</a>, <a href="#ax81">81</a>), il y eut ds la naissance des socits
-trois espces de proprits ou <em>domaines</em>, relatives trois espces
-de <em>fiefs</em>, que trois classes de <em>personnes</em> possdrent sur trois
+auspices que les <em>pères</em> revendiquaient comme leur privilège
+(<em>auspicia esse sua</em>). Demander le <em>droit des mariages</em>, c'était donc
+demander le <em>droit de cité</em>, dont ils étaient le principe naturel;
+cela est si vrai, que le jurisconsulte Modestinus définit le mariage
+de la manière suivante: <em>omnis divini et humani juris communicatio</em>.
+Comment définirait-on avec plus de précision le droit de cité
+lui-même?</p>
+
+<h4>§. II. <em>Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes
+éternels des fiefs.</em></h4>
+
+<p>Conformément aux principes éternels des fiefs que nous avons placés
+dans nos axiomes (<a href="#ax80">80</a>, <a href="#ax81">81</a>), il y eut dès la naissance des sociétés
+trois espèces de propriétés ou <em>domaines</em>, relatives à trois espèces
+de <em>fiefs</em>, que trois classes de <em>personnes</em> possédèrent sur trois
sortes de <em>choses</em>: 1<sup>o</sup> <em>domaine bonitaire</em> des fiefs <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>
roturiers [ou <em>humains</em>, en prenant le mot d'<em>homme</em>, comme au moyen
-ge, dans le sens de <em>vassal</em>]; c'est la proprit des fruits que les
-<em>hommes</em>, ou <em>plbiens</em>, ou <em>cliens</em>, ou <em>vassaux</em>, tiraient des
-terres des <em>hros</em>, <em>patriciens</em> ou <em>nobles</em>. 2<sup>o</sup> <em>Domaine quiritaire</em>
-des fiefs nobles, ou <em>hroques</em>, ou militaires, que les hros se
-rservrent sur leurs terres, comme droit de souverainet. Dans la
-formation des rpubliques hroques, ces fiefs souverains, ces
-souverainets prives s'assujettirent naturellement la <em>haute
-souverainet des ordres hroques rgnans</em>. 3<sup>o</sup> <em>Domaine civil</em>, dans
-toute la proprit du mot. Les pres de famille avaient reu les
+âge, dans le sens de <em>vassal</em>]; c'est la propriété des fruits que les
+<em>hommes</em>, ou <em>plébéiens</em>, ou <em>cliens</em>, ou <em>vassaux</em>, tiraient des
+terres des <em>héros</em>, <em>patriciens</em> ou <em>nobles</em>. 2<sup>o</sup> <em>Domaine quiritaire</em>
+des fiefs nobles, ou <em>héroïques</em>, ou militaires, que les héros se
+réservèrent sur leurs terres, comme droit de souveraineté. Dans la
+formation des républiques héroïques, ces fiefs souverains, ces
+souverainetés privées s'assujettirent naturellement à la <em>haute
+souveraineté des ordres héroïques régnans</em>. 3<sup>o</sup> <em>Domaine civil</em>, dans
+toute la propriété du mot. Les pères de famille avaient reçu les
terres de la divine Providence, comme une sorte de fiefs <em>divins</em>;
-<em>souverains</em> dans l'tat de famille, ils formrent par leur runion
-les <em>ordres rgnans</em> dans l'tat de cits. Ainsi prirent naissance les
-<em>souverainets civiles</em>, soumises Dieu seul. Toutes les puissances
-souveraines reconnaissent la Providence, et ajoutent leurs titres de
-majest, <em>par la grce de Dieu</em>; elles doivent en effet avouer
-publiquement que c'est de lui qu'elles tiennent leur autorit,
-puisque, si elles dfendaient de l'adorer, elles tomberaient
-infailliblement. Jamais il n'y eut au monde une nation d'<em>athes</em>, de
-<em>fatalistes</em>, ni d'<em>hommes qui rapportassent tous les vnemens au
+<em>souverains</em> dans l'état de famille, ils formèrent par leur réunion
+les <em>ordres régnans</em> dans l'état de cités. Ainsi prirent naissance les
+<em>souverainetés civiles</em>, soumises à Dieu seul. Toutes les puissances
+souveraines reconnaissent la Providence, et ajoutent à leurs titres de
+majesté, <em>par la grâce de Dieu</em>; elles doivent en effet avouer
+publiquement que c'est de lui qu'elles tiennent leur autorité,
+puisque, si elles défendaient de l'adorer, elles tomberaient
+infailliblement. Jamais il n'y eut au monde une nation d'<em>athées</em>, de
+<em>fatalistes</em>, ni d'<em>hommes qui rapportassent tous les évènemens au
hasard</em>.</p>
-<p>En vertu de ce droit de <em>domaine minent</em> donn aux puissances civiles
-par la Providence, <em>elles sont matresses du peuple et de tout ce
-qu'il possde</em>. Elles peuvent disposer des personnes, des biens et
+<p>En vertu de ce droit de <em>domaine éminent</em> donné aux puissances civiles
+par la Providence, <em>elles sont maîtresses du peuple et de tout ce
+qu'il possède</em>. Elles peuvent disposer des personnes, des biens et
<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> du travail, elles peuvent imposer des taxes et des tributs,
-lorsqu'elles ont exercer ce droit que j'appelle <em>domaine du fond
-public</em> (<em>dominio de' fundi</em>), et que les crivains qui traitent du
-droit public appellent <em>domaine minent</em>. Mais les souverains ne
-peuvent l'exercer que pour conserver l'tat dans sa <em>substance</em>, comme
-dit l'cole, parce qu' sa conservation ou sa ruine tiennent la
-ruine ou la conservation de tous les intrts particuliers.</p>
+lorsqu'elles ont à exercer ce droit que j'appelle <em>domaine du fond
+public</em> (<em>dominio de' fundi</em>), et que les écrivains qui traitent du
+droit public appellent <em>domaine éminent</em>. Mais les souverains ne
+peuvent l'exercer que pour conserver l'état dans sa <em>substance</em>, comme
+dit l'École, parce qu'à sa conservation ou à sa ruine tiennent la
+ruine ou la conservation de tous les intérêts particuliers.</p>
<p>Les Romains ont connu, au moins par une sorte d'instinct, cette
-formation des rpubliques d'aprs les principes ternels des fiefs.
+formation des républiques d'après les principes éternels des fiefs.
Nous en avons la preuve dans la formule de la revendication: <em>aio hunc
fundum meum esse ex jure Quiritium</em>. Ils attachaient cette action
-<em>civile</em> au <em>domaine du fond</em> qui dpend de la <em>cit</em> et drive de la
+<em>civile</em> au <em>domaine du fond</em> qui dépend de la <em>cité</em> et dérive de la
<em>force</em> pour ainsi dire <em>centrale</em> qui lui est propre. C'est par elle
que tout citoyen romain est seigneur de sa terre par un <em>domaine
-indivis</em> (par une pure <em>distinction de raison</em>, comme dirait l'cole).
-De l l'expression <em>ex jure Quiritium; Quirites</em>, ainsi qu'on l'a vu,
-signifiait d'abord les Romains arms de lances dans les runions
-publiques qui constituaient la cit. Telle est la raison inconnue
+indivis</em> (par une pure <em>distinction de raison</em>, comme dirait l'École).
+De là l'expression <em>ex jure Quiritium; Quirites</em>, ainsi qu'on l'a vu,
+signifiait d'abord les Romains armés de lances dans les réunions
+publiques qui constituaient la cité. Telle est la raison inconnue
jusqu'ici pour laquelle les fonds et tous les biens vacans
<em>reviennent</em> au fisc, c'est que tout patrimoine particulier est
-patrimoine public par indivis; tout propritaire particulier manquant,
-le patrimoine particulier n'est plus dsign comme <em>partie</em>, et se
-trouve confondu avec la masse du <em>tout</em>. D'aprs la loi <em>Papia
-Poppea</em> (Des deshrences), le patrimoine <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> du clibataire sans
-parens <em>revenait</em> au fisc, non comme hritage, mais comme pcule, <em>ad
+patrimoine public par indivis; tout propriétaire particulier manquant,
+le patrimoine particulier n'est plus désigné comme <em>partie</em>, et se
+trouve confondu avec la masse du <em>tout</em>. D'après la loi <em>Papia
+Poppea</em> (Des deshérences), le patrimoine <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> du célibataire sans
+parens <em>revenait</em> au fisc, non comme héritage, mais comme pécule, <em>ad
populum</em>, dit Tacite, <em>tanquam omnium parentem</em>.......</p>
-<p>Les premires cits se composrent d'un <em>ordre</em> de nobles et d'une
-<em>foule</em> de peuples. De l'opposition de ces lmens rsulta une loi
-ternelle, c'est que les plbiens veulent toujours <em>changer l'tat
+<p>Les premières cités se composèrent d'un <em>ordre</em> de nobles et d'une
+<em>foule</em> de peuples. De l'opposition de ces élémens résulta une loi
+éternelle, c'est que les plébéiens veulent toujours <em>changer l'état
des choses</em>, les nobles <em>le maintenir</em>; aussi dans les mouvemens
-politiques donne-t-on le nom d'<em>optimates</em> tous ceux qui veulent
-maintenir l'ancien tat des choses, (d'<em>ops</em>, secours, puissance,
-entranant une ide de stabilit).</p>
-
-<p>Ici nous voyons natre une double division: 1. La premire, des
-<em>sages</em> et du <em>vulgaire</em>. Les hros avaient fond les tats par la
-<em>sagesse des auspices</em>. C'est relativement cette division, que le
-vulgaire conserva l'pithte de <em>profane</em>, les nobles ou hros tant
-les prtres des cits hroques. Chez les premiers peuples, on tait
-le droit de cit par une sorte d'excommunication (<em>aqu et igne
+politiques donne-t-on le nom d'<em>optimates</em> à tous ceux qui veulent
+maintenir l'ancien état des choses, (d'<em>ops</em>, secours, puissance,
+entraînant une idée de stabilité).</p>
+
+<p>Ici nous voyons naître une double division: 1. La première, des
+<em>sages</em> et du <em>vulgaire</em>. Les héros avaient fondé les états par la
+<em>sagesse des auspices</em>. C'est relativement à cette division, que le
+vulgaire conserva l'épithète de <em>profane</em>, les nobles ou héros étant
+les prêtres des cités héroïques. Chez les premiers peuples, on ôtait
+le droit de cité par une sorte d'excommunication (<em>aquâ et igne
interdicebantur</em>). 2. La seconde division fut celle de <em>civis</em>,
-citoyen, et <em>hostis</em>, hte, tranger, ennemi; les premires cits se
-composaient des hros et de ceux auxquels ils avaient donn asile. Les
-<em>hros</em>, selon Aristote, <em>juraient une ternelle inimiti</em> aux
-plbiens, <em>htes</em> des cits hroques.<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a></p>
+citoyen, et <em>hostis</em>, hôte, étranger, ennemi; les premières cités se
+composaient des héros et de ceux auxquels ils avaient donné asile. Les
+<em>héros</em>, selon Aristote, <em>juraient une éternelle inimitié</em> aux
+plébéiens, <em>hôtes</em> des cités héroïques.<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a></p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> . III. <em>De l'origine du cens et du trsor public</em>
-(<em>rarium</em>, chez les Romains).</h4>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> §. III. <em>De l'origine du cens et du trésor public</em>
+(<em>ærarium</em>, chez les Romains).</h4>
-<p>Dans les anciennes rpubliques, le <em>cens</em> consistait en une redevance
-que les plbiens payaient aux nobles pour les terres qu'ils tenaient
-d'eux. Ainsi le cens des Romains, dont on rapporte l'tablissement
+<p>Dans les anciennes républiques, le <em>cens</em> consistait en une redevance
+que les plébéiens payaient aux nobles pour les terres qu'ils tenaient
+d'eux. Ainsi le cens des Romains, dont on rapporte l'établissement à
Servius Tullius, fut dans le principe une institution aristocratique.</p>
-<p>Les plbiens avaient encore supporter les usures intolrables des
-nobles, et les usurpations frquentes qu'ils faisaient de leurs
+<p>Les plébéiens avaient encore à supporter les usures intolérables des
+nobles, et les usurpations fréquentes qu'ils faisaient de leurs
champs; au point que, si l'on en croit les plaintes de Philippe,
-tribun du peuple, deux mille nobles finirent par possder toutes les
-terres qui auraient d tre divises entre trois cent mille citoyens.
-Environ quarante ans aprs l'expulsion de Tarquin-le-Superbe, la
-noblesse, rassure par sa mort, commena faire sentir sa tyrannie au
-pauvre peuple, et le snat parat avoir ordonn alors que les
-plbiens paieraient au trsor public le <em>cens</em> qu'auparavant ils
-payaient chacun des nobles, afin que le trsor pt fournir leurs
-dpenses dans la guerre. Depuis cette poque, nous voyons le <em>cens</em>
-reparatre dans l'histoire romaine. Tite-Live prtend que les nobles
-<em>ddaignaient de prsider au cens</em>; il n'a pas compris qu'ils
-repoussaient cette institution. Ce n'tait plus le cens institu par
-Servius Tullius, lequel avait t le fondement de l'aristocratie. Les
-nobles, par leur propre <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> avarice, avaient dtermin
+tribun du peuple, deux mille nobles finirent par posséder toutes les
+terres qui auraient dû être divisées entre trois cent mille citoyens.
+Environ quarante ans après l'expulsion de Tarquin-le-Superbe, la
+noblesse, rassurée par sa mort, commença à faire sentir sa tyrannie au
+pauvre peuple, et le sénat paraît avoir ordonné alors que les
+plébéiens paieraient au trésor public le <em>cens</em> qu'auparavant ils
+payaient à chacun des nobles, afin que le trésor pût fournir à leurs
+dépenses dans la guerre. Depuis cette époque, nous voyons le <em>cens</em>
+reparaître dans l'histoire romaine. Tite-Live prétend que les nobles
+<em>dédaignaient de présider au cens</em>; il n'a pas compris qu'ils
+repoussaient cette institution. Ce n'était plus le cens institué par
+Servius Tullius, lequel avait été le fondement de l'aristocratie. Les
+nobles, par leur propre <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> avarice, avaient déterminé
l'institution du nouveau cens, qui devint, avec le temps, le principe
-de la dmocratie.</p>
-
-<p>L'ingalit des proprits dut produire de grands mouvemens, des
-rvoltes frquentes de la part du petit peuple. Fabius mrita le
-surnom de Maximus, pour les avoir apaiss par sa sagesse, en ordonnant
-que tout le peuple romain ft divis en trois classes (snateurs,
-chevaliers, et plbiens), dans lesquelles les citoyens se placeraient
-selon leurs facults. Auparavant, l'ordre des snateurs, compos
-entirement de nobles, occupait seul les magistratures; les plbiens
-riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublirent leurs maux en
-voyant que la route des honneurs leur tait ouverte dsormais. C'est
-ce changement, c'est la loi Publilia, qui tablirent la dmocratie
-dans Rome, et non la loi des douze tables, qu'on aurait apporte
-d'Athnes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de ce qui regarde
+de la démocratie.</p>
+
+<p>L'inégalité des propriétés dut produire de grands mouvemens, des
+révoltes fréquentes de la part du petit peuple. Fabius mérita le
+surnom de Maximus, pour les avoir apaisés par sa sagesse, en ordonnant
+que tout le peuple romain fût divisé en trois classes (sénateurs,
+chevaliers, et plébéiens), dans lesquelles les citoyens se placeraient
+selon leurs facultés. Auparavant, l'ordre des sénateurs, composé
+entièrement de nobles, occupait seul les magistratures; les plébéiens
+riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublièrent leurs maux en
+voyant que la route des honneurs leur était ouverte désormais. C'est
+ce changement, c'est la loi Publilia, qui établirent la démocratie
+dans Rome, et non la loi des douze tables, qu'on aurait apportée
+d'Athènes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de ce qui regarde
la constitution ancienne de Rome, nous raconte que les nobles se
-plaignaient d'avoir plus perdu par la loi Publilia, que gagn par
-toutes les victoires qu'ils avaient remportes la mme anne.<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a></p>
-
-<p>Dans la dmocratie, o le peuple entier constitue la cit, il arriva
-que le <em>domaine civil</em> ne fut plus ainsi appel dans le sens de
-<em>domaine public</em>, quoiqu'il et t appel <em>civil</em> du mot de <em>cit</em>.
-Il se divisa entre tous les <em>domaines privs</em> des citoyens <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>
-romains dont la runion constituait la cit romaine. <em>Dominium
-optimum</em> signifia bien une pleine proprit, mais non plus <em>domaine
-par excellence</em> (domaine <em>minent</em>). Le <em>domaine quiritaire</em> ne
-signifia plus un <em>domaine</em> dont le plbien ne pouvait tre expuls
-sans que le noble dont il le tenait vnt pour le dfendre et le
-maintenir en possession; il signifia un <em>domaine priv</em> avec facult
-de <em>revendication</em>, la diffrence du <em>domaine bonitaire</em>, qui se
+plaignaient d'avoir plus perdu par la loi Publilia, que gagné par
+toutes les victoires qu'ils avaient remportées la même année.<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a></p>
+
+<p>Dans la démocratie, où le peuple entier constitue la cité, il arriva
+que le <em>domaine civil</em> ne fut plus ainsi appelé dans le sens de
+<em>domaine public</em>, quoiqu'il eût été appelé <em>civil</em> du mot de <em>cité</em>.
+Il se divisa entre tous les <em>domaines privés</em> des citoyens <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>
+romains dont la réunion constituait la cité romaine. <em>Dominium
+optimum</em> signifia bien une pleine propriété, mais non plus <em>domaine
+par excellence</em> (domaine <em>éminent</em>). Le <em>domaine quiritaire</em> ne
+signifia plus un <em>domaine</em> dont le plébéien ne pouvait être expulsé
+sans que le noble dont il le tenait vînt pour le défendre et le
+maintenir en possession; il signifia un <em>domaine privé</em> avec faculté
+de <em>revendication</em>, à la différence du <em>domaine bonitaire</em>, qui se
maintient par la seule possession.</p>
-<p>Les mmes changemens eurent lieu au moyen ge, en vertu des lois qui
-drivent de la <em>nature ternelle des fiefs</em>. Prenons pour exemple le
+<p>Les mêmes changemens eurent lieu au moyen âge, en vertu des lois qui
+dérivent de la <em>nature éternelle des fiefs</em>. Prenons pour exemple le
royaume de France, dont les provinces furent alors autant de
-souverainets appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les
-biens des seigneurs durent originairement n'tre sujets aucune
-charge publique. Plus tard, par successions, par dshrences ou par
-confiscation pour rbellion, ils furent incorpors au royaume, et
-cessant d'tre <em>ex jure optimo</em>, devinrent sujets aux charges
-publiques. D'un autre ct, les chteaux et les terres qui composaient
-le domaine particulier des rois, ayant pass, par mariage ou par
-concession, leurs vassaux, se trouvent aujourd'hui assujettis des
-taxes et des tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis la mme loi
-de succession, le domaine <em>ex jure optimo</em> se confondit peu--peu avec
-le <em>domaine priv</em>, sujet aux charges publiques, de mme que le
-<em>fisc</em>, patrimoine des Empereurs, alla se confondre avec le trsor ou
-<em>rarium</em>.</p>
-
-<h4><span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> IV. <em>De l'origine des comices chez les Romains.</em></h4>
-
-<p>Les deux sortes d'<em>assembles hroques</em> distingues dans Homre,
+souverainetés appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les
+biens des seigneurs durent originairement n'être sujets à aucune
+charge publique. Plus tard, par successions, par déshérences ou par
+confiscation pour rébellion, ils furent incorporés au royaume, et
+cessant d'être <em>ex jure optimo</em>, devinrent sujets aux charges
+publiques. D'un autre côté, les châteaux et les terres qui composaient
+le domaine particulier des rois, ayant passé, par mariage ou par
+concession, à leurs vassaux, se trouvent aujourd'hui assujettis à des
+taxes et à des tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis à la même loi
+de succession, le domaine <em>ex jure optimo</em> se confondit peu-à-peu avec
+le <em>domaine privé</em>, sujet aux charges publiques, de même que le
+<em>fisc</em>, patrimoine des Empereurs, alla se confondre avec le trésor ou
+<em>ærarium</em>.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> § IV. <em>De l'origine des comices chez les Romains.</em></h4>
+
+<p>Les deux sortes d'<em>assemblées héroïques</em> distinguées dans Homère,
&#946;&#959;&#965;&#955;&#951;,
-&#945;&#947;&#959;&#961;&#945;, devaient rpondre aux <em>comices par
-curies</em>, qui furent les premires assembles des Romains, et leurs
+&#945;&#947;&#959;&#961;&#945;, devaient répondre aux <em>comices par
+curies</em>, qui furent les premières assemblées des Romains, et à leurs
comices <em>par tribus</em>. Les premiers furent dits <em>curiata</em> (<em>comitia</em>),
-de <em>quir</em>, <em>quiris</em>, lance<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>. Les <em>quirites</em>, <em>cureti</em>, hommes arms
+de <em>quir</em>, <em>quiris</em>, lance<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>. Les <em>quirites</em>, <em>cureti</em>, hommes armés
de lances, et investis du droit sacerdotal des augures, paraissaient
seuls aux comices <em>curiata</em>.</p>
-<p>Depuis que Fabius Maximus eut distribu les citoyens selon leurs
-biens, en trois classes, <em>snateurs</em>, <em>chevaliers</em>, et <em>plbiens</em>,
-les nobles ne formrent plus un ordre dans la cit, et se partagrent,
-selon leur fortune, entre les trois classes. Ds-lors on distingua le
-<em>patricien</em> du <em>snateur</em> et du <em>chevalier</em>, le <em>plbien</em> de l'<em>homme
-sans naissance</em> (<em>ignobilis</em>); <em>plbien</em> ne fut plus oppos
-<em>patricien</em>, mais <em>snateur</em> ou <em>chevalier</em>; ce mot dsigna un
-citoyen <em>pauvre</em>, quelque <em>noble</em> qu'il pt tre; <em>snateur</em>, au
-contraire, ne fut plus synonyme de <em>patricien</em>, mais il dsigna le
-citoyen <em>riche</em>, mme <em>sans naissance</em>. Depuis cette poque, on appela
-<em>comices par centuries</em> les assembles dans lesquelles tout le peuple
-romain se runissait dans ses trois classes pour dcider des affaires
-publiques, et particulirement pour voter sur les <em>lois consulaires</em>.
-Dans les <em>comices par tribus</em>, le peuple <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> continua voter sur
-les <em>lois tribunitiennes</em> ou <em>plbiscites</em> [ce qui pendant long-temps
-n'avait signifi que: lois communiques au peuple, lois publies
-devant les plbiens, <em>plebi scita</em> ou <em>nota</em>, telle que la loi de
-l'ternelle expulsion des Tarquins, promulgue par Junius Brutus].
-Pour la rgularit des crmonies religieuses, les comices par curies,
-o l'on traitait des choses sacres, furent toujours les <em>assembles
-des seuls chefs des curies</em>; au temps des rois, o ces assembles
-commencrent, on y traitait de toutes les choses <em>profanes</em> en les
-considrant comme <em>sacres</em>.</p>
-
-<h4>. V. COROLLAIRE.<br>
-<em>C'est la divine Providence qui rgle les socits, et qui a fond le
+<p>Depuis que Fabius Maximus eut distribué les citoyens selon leurs
+biens, en trois classes, <em>sénateurs</em>, <em>chevaliers</em>, et <em>plébéiens</em>,
+les nobles ne formèrent plus un ordre dans la cité, et se partagèrent,
+selon leur fortune, entre les trois classes. Dès-lors on distingua le
+<em>patricien</em> du <em>sénateur</em> et du <em>chevalier</em>, le <em>plébéien</em> de l'<em>homme
+sans naissance</em> (<em>ignobilis</em>); <em>plébéien</em> ne fut plus opposé à
+<em>patricien</em>, mais à <em>sénateur</em> ou <em>chevalier</em>; ce mot désigna un
+citoyen <em>pauvre</em>, quelque <em>noble</em> qu'il pût être; <em>sénateur</em>, au
+contraire, ne fut plus synonyme de <em>patricien</em>, mais il désigna le
+citoyen <em>riche</em>, même <em>sans naissance</em>. Depuis cette époque, on appela
+<em>comices par centuries</em> les assemblées dans lesquelles tout le peuple
+romain se réunissait dans ses trois classes pour décider des affaires
+publiques, et particulièrement pour voter sur les <em>lois consulaires</em>.
+Dans les <em>comices par tribus</em>, le peuple <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> continua à voter sur
+les <em>lois tribunitiennes</em> ou <em>plébiscites</em> [ce qui pendant long-temps
+n'avait signifié que: lois communiquées au peuple, lois publiées
+devant les plébéiens, <em>plebi scita</em> ou <em>nota</em>, telle que la loi de
+l'éternelle expulsion des Tarquins, promulguée par Junius Brutus].
+Pour la régularité des cérémonies religieuses, les comices par curies,
+où l'on traitait des choses sacrées, furent toujours les <em>assemblées
+des seuls chefs des curies</em>; au temps des rois, où ces assemblées
+commencèrent, on y traitait de toutes les choses <em>profanes</em> en les
+considérant comme <em>sacrées</em>.</p>
+
+<h4>§. V. COROLLAIRE.<br>
+<em>C'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a fondé le
droit naturel des gens</em>.</h4>
-<p>En voyant les socits natre ainsi dans l'<em>ge divin</em>, avec le
-gouvernement <em>thocratique</em>, pour se dvelopper sous le gouvernement
-<em>hroque</em>, qui conserve l'esprit du premier, on prouve une
+<p>En voyant les sociétés naître ainsi dans l'<em>âge divin</em>, avec le
+gouvernement <em>théocratique</em>, pour se développer sous le gouvernement
+<em>héroïque</em>, qui conserve l'esprit du premier, on éprouve une
admiration profonde pour la sagesse avec laquelle la Providence
-conduisit l'homme un but tout autre que celui qu'il se proposait,
-lui imprima la crainte de la Divinit, et <em>fonda la socit sur la
-religion</em>. La religion arrta d'abord les gans dans les terres qu'ils
-occuprent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de
-tous les droits de proprit, de tous les <em>domaines</em>. Retirs au
-sommet des monts, ils y trouvrent, pour fixer leur vie errante, des
+conduisit l'homme à un but tout autre que celui qu'il se proposait,
+lui imprima la crainte de la Divinité, et <em>fonda la société sur la
+religion</em>. La religion arrêta d'abord les géans dans les terres qu'ils
+occupèrent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de
+tous les droits de propriété, de tous les <em>domaines</em>. Retirés au
+sommet des monts, ils y trouvèrent, pour fixer leur vie errante, des
<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> lieux salubres, forts de situation, et pourvus d'eau, trois
-circonstances indispensables pour lever des cits. C'est encore la
-religion qui les dtermina former une union rgulire et aussi
-durable que la vie, celle du <em>mariage</em>, d'o nous avons vu driver le
+circonstances indispensables pour élever des cités. C'est encore la
+religion qui les détermina à former une union régulière et aussi
+durable que la vie, celle du <em>mariage</em>, d'où nous avons vu dériver le
pouvoir paternel, et par suite tous les pouvoirs. Par cette union ils
-se trouvrent avoir fond les <em>familles</em>, berceau des socits
-politiques. Enfin, en ouvrant les <em>asiles</em>, ils donnrent lieu aux
-<em>clientles</em>, qui, par suite de la <em>premire loi agraire</em> dont nous
-avons parl, devaient produire les <em>cits</em>. Composes d'un ordre de
-nobles qui commandaient, et d'un ordre de plbiens ns pour obir,
-les cits eurent d'abord un gouvernement <em>aristocratique</em>. Rien ne
-pouvait tre plus conforme la nature sauvage et solitaire de ces
+se trouvèrent avoir fondé les <em>familles</em>, berceau des sociétés
+politiques. Enfin, en ouvrant les <em>asiles</em>, ils donnèrent lieu aux
+<em>clientèles</em>, qui, par suite de la <em>première loi agraire</em> dont nous
+avons parlé, devaient produire les <em>cités</em>. Composées d'un ordre de
+nobles qui commandaient, et d'un ordre de plébéiens nés pour obéir,
+les cités eurent d'abord un gouvernement <em>aristocratique</em>. Rien ne
+pouvait être plus conforme à la nature sauvage et solitaire de ces
premiers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la
-conservation des limites qui sparent les diffrens ordres au-dedans,
-les diffrens peuples au-dehors. Grce cette forme de gouvernement,
-les nations nouvellement entres dans la civilisation, devaient rester
-long-temps sans communication extrieure, et oublier ainsi l'tat
-sauvage et bestial d'o elles taient sorties. Les hommes n'ayant
-encore que des ides trs particulires, et ne pouvant comprendre ce
+conservation des limites qui séparent les différens ordres au-dedans,
+les différens peuples au-dehors. Grâce à cette forme de gouvernement,
+les nations nouvellement entrées dans la civilisation, devaient rester
+long-temps sans communication extérieure, et oublier ainsi l'état
+sauvage et bestial d'où elles étaient sorties. Les hommes n'ayant
+encore que des idées très particulières, et ne pouvant comprendre ce
que c'est que le <em>bien commun</em>, la Providence sut, au moyen de cette
-forme de gouvernement, les conduire s'unir leur patrie, dans le
-but de conserver un objet d'intrt priv, aussi important pour eux
-que leur <em>monarchie domestique</em>; de cette manire, sans aucun
-dessein, ils <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> s'accordrent dans cette gnralit du bien
-social, qu'on appelle <em>rpublique</em>.</p>
-
-<p>Maintenant recourons ces <em>preuves divines</em> dont on a parl dans le
-chapitre de la Mthode; examinons combien sont naturels et simples les
-moyens par lesquels la Providence a dirig la marche de l'humanit,
-rapprochons-en le nombre infini des phnomnes qui se rapportent aux
-quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les lmens du
+forme de gouvernement, les conduire à s'unir à leur patrie, dans le
+but de conserver un objet d'intérêt privé, aussi important pour eux
+que leur <em>monarchie domestique</em>; de cette manière, sans aucun
+dessein, ils <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> s'accordèrent dans cette généralité du bien
+social, qu'on appelle <em>république</em>.</p>
+
+<p>Maintenant recourons à ces <em>preuves divines</em> dont on a parlé dans le
+chapitre de la Méthode; examinons combien sont naturels et simples les
+moyens par lesquels la Providence a dirigé la marche de l'humanité,
+rapprochons-en le nombre infini des phénomènes qui se rapportent aux
+quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les élémens du
monde social (les <em>religions</em>, les <em>mariages</em>, les <em>asiles</em> et la
-<em>premire loi agraire</em>), et cherchons ensuite entre tous les cas
-humainement possibles, si des choses si nombreuses et si varies ont
-pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment o
-les socits devaient natre, les <em>matriaux</em>, pour ainsi parler,
-n'attendaient plus que la <em>forme</em>. J'appelle <em>matriaux</em> les
+<em>première loi agraire</em>), et cherchons ensuite entre tous les cas
+humainement possibles, si des choses si nombreuses et si variées ont
+pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment où
+les sociétés devaient naître, les <em>matériaux</em>, pour ainsi parler,
+n'attendaient plus que la <em>forme</em>. J'appelle <em>matériaux</em> les
religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et
-les armes ou emblmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces
-choses furent d'abord <em>propres</em> l'individu, <em>libres</em> en cela mme
-qu'elles taient individuelles, et, parce qu'elles taient libres,
-capables de constituer de vritables rpubliques. Ces religions, ces
-langues, etc., avaient t propres aux premiers hommes, monarques de
+les armes ou emblèmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces
+choses furent d'abord <em>propres</em> à l'individu, <em>libres</em> en cela même
+qu'elles étaient individuelles, et, parce qu'elles étaient libres,
+capables de constituer de véritables républiques. Ces religions, ces
+langues, etc., avaient été propres aux premiers hommes, monarques de
leur famille. En formant par leur union des corps politiques, ils
-donnrent naissance la <em>puissance civile</em>, puissance souveraine, de
-mme que dans l'tat prcdent celle des pres sur leurs familles
-n'avait relev que de Dieu. Cette <em>souverainet civile</em>, considre
-comme <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> une personne, eut son <em>me</em> et son <em>corps</em>: l'<em>me</em> fut
-une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet tat de
-simplicit, de grossiret. Les plbiens reprsentrent le <em>corps</em>.
-Aussi est-ce une loi ternelle dans les socits, que les uns y
+donnèrent naissance à la <em>puissance civile</em>, puissance souveraine, de
+même que dans l'état précédent celle des pères sur leurs familles
+n'avait relevé que de Dieu. Cette <em>souveraineté civile</em>, considérée
+comme <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> une personne, eut son <em>âme</em> et son <em>corps</em>: l'<em>âme</em> fut
+une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet état de
+simplicité, de grossièreté. Les plébéiens représentèrent le <em>corps</em>.
+Aussi est-ce une loi éternelle dans les sociétés, que les uns y
doivent tourner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis
-que les autres appliquent leur corps la culture des arts et des
-mtiers. Mais c'est aussi une loi que l'<em>me</em> doit toujours y
+que les autres appliquent leur corps à la culture des arts et des
+métiers. Mais c'est aussi une loi que l'<em>âme</em> doit toujours y
commander, et le <em>corps</em> toujours servir.</p>
<p>Une chose doit augmenter encore notre admiration. La Providence, en
-faisant natre les familles, qui, sans connatre le Dieu vritable,
-avaient au moins quelque notion de la Divinit, en leur donnant une
-religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait dtermin
-l'existence d'un <em>droit naturel des familles</em>, que les <em>pres</em>
+faisant naître les familles, qui, sans connaître le Dieu véritable,
+avaient au moins quelque notion de la Divinité, en leur donnant une
+religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait déterminé
+l'existence d'un <em>droit naturel des familles</em>, que les <em>pères</em>
suivirent ensuite dans leurs rapports avec leurs <em>cliens</em>. En faisant
-natre les rpubliques sous une forme aristocratique, elle transforma
-le <em>droit naturel des familles</em>, qui s'tait observ dans l'tat de
+naître les républiques sous une forme aristocratique, elle transforma
+le <em>droit naturel des familles</em>, qui s'était observé dans l'état de
nature, en <em>droit naturel des gens</em>, ou des peuples. En effet, les
-pres de famille qui s'taient rserv leur religion, leur langue,
-leur lgislation particulire l'exclusion de leurs cliens, ne purent
-se sparer ainsi sans attribuer ces privilges aux ordres souverains
-dans lesquels ils entrrent; c'est en cela que consista la <em>forme si
-rigoureusement aristocratique des rpubliques hroques</em>. De cette
-manire, le <em>droit des gens</em> qui s'observe maintenant entre les
-nations, fut, <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> l'origine des socits, une sorte de
-privilge pour les puissances souveraines. Aussi le peuple o l'on ne
+pères de famille qui s'étaient réservé leur religion, leur langue,
+leur législation particulière à l'exclusion de leurs cliens, ne purent
+se séparer ainsi sans attribuer ces privilèges aux ordres souverains
+dans lesquels ils entrèrent; c'est en cela que consista la <em>forme si
+rigoureusement aristocratique des républiques héroïques</em>. De cette
+manière, le <em>droit des gens</em> qui s'observe maintenant entre les
+nations, fut, à <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> l'origine des sociétés, une sorte de
+privilège pour les puissances souveraines. Aussi le peuple où l'on ne
trouve point une puissance souveraine investie de tels droits, n'est
-point un peuple proprement parler, et ne peut traiter avec les
-autres d'aprs les lois du droit des gens; une nation suprieure
+point un peuple à proprement parler, et ne peut traiter avec les
+autres d'après les lois du droit des gens; une nation supérieure
exercera ce droit pour lui.</p>
-<h4>. VI. <em>Suite de la politique hroque.</em></h4>
+<h4>§. VI. <em>Suite de la politique héroïque.</em></h4>
-<p>Tous les historiens commencent l'<em>ge hroque</em> avec les courses
-navales de Minos et l'expdition des Argonautes; ils en voient la
+<p>Tous les historiens commencent l'<em>âge héroïque</em> avec les courses
+navales de Minos et l'expédition des Argonautes; ils en voient la
continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes
-des hros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut
-natre Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est,
-cause de sa difficult, l'un des derniers arts que trouvent les
-nations. Nous voyons dans l'Odysse que, lorsque Ulysse aborde sur une
-nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il dcouvrira
-la fume qui annonce les habitations des hommes. D'un autre ct, nous
-avons cit dans les axiomes ce que dit Platon sur l'<em>horreur que les
-premiers peuples prouvrent long-temps pour la mer</em>. Thucydide en
+des héros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut
+naître Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est, à
+cause de sa difficulté, l'un des derniers arts que trouvent les
+nations. Nous voyons dans l'Odyssée que, lorsque Ulysse aborde sur une
+nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira
+la fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un autre côté, nous
+avons cité dans les axiomes ce que dit Platon sur l'<em>horreur que les
+premiers peuples éprouvèrent long-temps pour la mer</em>. Thucydide en
explique la raison en nous apprenant que <em>la crainte des pirates
-empcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages</em>. Voil
-pourquoi Homre arme la main de Neptune du <em>trident qui fait trembler
-la terre</em>. Ce trident n'tait qu'un croc pour arrter les <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>
-barques; le pote l'appelle <em>dent</em> par une belle mtaphore, en
+empêcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages</em>. Voilà
+pourquoi Homère arme la main de Neptune du <em>trident qui fait trembler
+la terre</em>. Ce trident n'était qu'un croc pour arrêter les <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>
+barques; le poète l'appelle <em>dent</em> par une belle métaphore, en
ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif.</p>
<p>Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le <em>taureau</em>, sous la
-forme duquel Jupiter enlve Europe; le <em>Minotaure</em>, ou taureau de
-Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garons et les jeunes filles
-des ctes de l'Attique. Les antennes s'appelaient <em>cornua navis</em>. Nous
-y voyons encore le <em>monstre</em> qui doit dvorer Andromde, et le <em>cheval
-ail</em> sur lequel Perse vient la dlivrer. Les <em>voiles</em> du vaisseau
-furent appeles ses <em>ailes, alarum remigium</em>. Le <em>fil</em> d'Ariane est
-l'art de la navigation, qui conduit Thse travers le <em>labyrinthe</em>
-des les de la mer ge.</p>
-
-<p>Plutarque, dans sa Vie de Thse, dit que les <em>hros</em> tenaient grand
-honneur le nom de <em>brigand</em>, de mme qu'au moyen ge, o reparut la
-barbarie antique, l'italien <em>corsale</em> tait pris pour un <em>titre de
-seigneurie</em>. Solon, dans sa lgislation, permit, dit-on, les
-associations pour cause de <em>piraterie</em>. Mais ce qui tonne le plus,
-c'est que Platon et Aristote placent le <em>brigandage</em> parmi les espces
+forme duquel Jupiter enlève Europe; le <em>Minotaure</em>, ou taureau de
+Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garçons et les jeunes filles
+des côtes de l'Attique. Les antennes s'appelaient <em>cornua navis</em>. Nous
+y voyons encore le <em>monstre</em> qui doit dévorer Andromède, et le <em>cheval
+ailé</em> sur lequel Persée vient la délivrer. Les <em>voiles</em> du vaisseau
+furent appelées ses <em>ailes, alarum remigium</em>. Le <em>fil</em> d'Ariane est
+l'art de la navigation, qui conduit Thésée à travers le <em>labyrinthe</em>
+des îles de la mer Égée.</p>
+
+<p>Plutarque, dans sa Vie de Thésée, dit que les <em>héros</em> tenaient à grand
+honneur le nom de <em>brigand</em>, de même qu'au moyen âge, où reparut la
+barbarie antique, l'italien <em>corsale</em> était pris pour un <em>titre de
+seigneurie</em>. Solon, dans sa législation, permit, dit-on, les
+associations pour cause de <em>piraterie</em>. Mais ce qui étonne le plus,
+c'est que Platon et Aristote placent le <em>brigandage</em> parmi les espèces
de <em>chasse</em>. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si
-claire sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez
-lesquels, au rapport de Csar, le <em>brigandage</em>, loin de paratre
-infme, tait regard comme un <em>exercice de vertu</em>. Pour des peuples
-qui ne s'appliquaient aucun art, c'tait <em>fuir l'oisivet</em>. Cette
+éclairée sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez
+lesquels, au rapport de César, le <em>brigandage</em>, loin de paraître
+infâme, était regardé comme un <em>exercice de vertu</em>. Pour des peuples
+qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était <em>fuir l'oisiveté</em>. Cette
coutume barbare dura si long-temps chez les nations les plus
-polices, qu'au rapport de <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> Polybe, les Romains imposrent aux
+policées, qu'au rapport de <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> Polybe, les Romains imposèrent aux
Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point
-passer le cap de Plore pour cause de commerce ou de <em>piraterie</em>. Si
-l'on allgue qu' cette poque les Carthaginois et les Romains
-n'taient, de leur propre aveu, que des barbares<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, nous citerons
-les Grecs eux-mmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation,
-pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comdies, ces
-mmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de <em>barbarie</em> la
-cte d'Afrique oppose l'Europe.</p>
-
-<p>Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractre
-inhospitalier des <em>peuples hroques</em> que nous avons observ plus
-haut. Les <em>trangers</em> taient leurs yeux d'<em>ternels ennemis</em>, et
-ils faisaient consister l'honneur de leurs empires les tenir le plus
-loigns qu'il tait possible de leurs frontires; c'est ce que Tacite
-nous rapporte des Suves, le peuple le plus fameux de l'ancienne
-Germanie. Un passage prcieux de Thucydide prouve que les <em>trangers</em>
-taient considrs comme des <em>brigands</em>. Jusqu' son temps<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>, les
+passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de <em>piraterie</em>. Si
+l'on allègue qu'à cette époque les Carthaginois et les Romains
+n'étaient, de leur propre aveu, que des barbares<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, nous citerons
+les Grecs eux-mêmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation,
+pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comédies, ces
+mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de <em>barbarie</em> à la
+côte d'Afrique opposée à l'Europe.</p>
+
+<p>Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractère
+inhospitalier des <em>peuples héroïques</em> que nous avons observé plus
+haut. Les <em>étrangers</em> étaient à leurs yeux d'<em>éternels ennemis</em>, et
+ils faisaient consister l'honneur de leurs empires à les tenir le plus
+éloignés qu'il était possible de leurs frontières; c'est ce que Tacite
+nous rapporte des Suèves, le peuple le plus fameux de l'ancienne
+Germanie. Un passage précieux de Thucydide prouve que les <em>étrangers</em>
+étaient considérés comme des <em>brigands</em>. Jusqu'à son temps<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>, les
voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient
-rciproquement s'ils n'taient point des <em>brigands</em> ou des <em>pirates</em>,
-en prenant <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> sans doute ce mot dans le sens d'<em>trangers</em>. Nous
+réciproquement s'ils n'étaient point des <em>brigands</em> ou des <em>pirates</em>,
+en prenant <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> sans doute ce mot dans le sens d'<em>étrangers</em>. Nous
retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre
-desquels on est forc de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux
-passages curieux de la loi des douze tables: <em>Adversus hostem terna
+desquels on est forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux
+passages curieux de la loi des douze tables: <em>Adversus hostem æterna
auctoritas esto.&mdash;Si status dies sit, cum hoste venito</em><a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>. Les
-peuples civiliss eux-mmes n'admettent d'trangers que ceux qui ont
+peuples civilisés eux-mêmes n'admettent d'étrangers que ceux qui ont
obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux.</p>
-<p>Les <em>cits</em>, selon Platon, <em>eurent en quelque sorte dans la guerre
-leur principe fondamental</em>; la <em>guerre</em> elle-mme,
+<p>Les <em>cités</em>, selon Platon, <em>eurent en quelque sorte dans la guerre
+leur principe fondamental</em>; la <em>guerre</em> elle-même,
&#960;&#959;&#955;&#953;&#956;&#959;&#962;,
tira son nom de
-&#960;&#959;&#955;&#953;&#962;, <em>cit</em>... Cette ternelle inimiti des
-peuples jeta beaucoup de jour sur le rcit qu'on lit dans Tite-Live,
-de la premire guerre d'Albe et de Rome: <em>Les Romains</em>, dit-il,
-<em>avaient long-temps fait la guerre contre les Albains</em>, c'est--dire
-que les deux peuples avaient long-temps auparavant exerc
-rciproquement <em>ces brigandages</em> dont nous parlons. L'action
-d'<em>Horace</em> qui <em>tue sa s&oelig;ur pour avoir pleur Curiace</em>, devient
-plus vraisemblable si l'on suppose qu'il tait non son <em>fianc</em>, mais
+&#960;&#959;&#955;&#953;&#962;, <em>cité</em>... Cette éternelle inimitié des
+peuples jeta beaucoup de jour sur le récit qu'on lit dans Tite-Live,
+de la première guerre d'Albe et de Rome: <em>Les Romains</em>, dit-il,
+<em>avaient long-temps fait la guerre contre les Albains</em>, c'est-à-dire
+que les deux peuples avaient long-temps auparavant exercé
+réciproquement <em>ces brigandages</em> dont nous parlons. L'action
+d'<em>Horace</em> qui <em>tue sa s&oelig;ur pour avoir pleuré Curiace</em>, devient
+plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était non son <em>fiancé</em>, mais
son ravisseur<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Il est bien digne de remarque, que, par ce genre de
-convention, <em>la victoire de l'un des deux peuples devait tre dcide
-par l'issue du combat <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> des principaux intresss</em>, tels que
+convention, <em>la victoire de l'un des deux peuples devait être décidée
+par l'issue du combat <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> des principaux intéressés</em>, tels que
les trois Horaces et les trois Curiaces dans la guerre d'Albe, tels
-que Pris et Mnlas dans la guerre de Troie. De mme, quand la
-barbarie antique reparut au moyen ge, les princes dcidaient
-eux-mmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les
-peuples se soumettaient ces sortes de jugemens. Albe ainsi
-considre fut la Troie latine, et l'Hlne romaine fut la s&oelig;ur
+que Pâris et Ménélas dans la guerre de Troie. De même, quand la
+barbarie antique reparut au moyen âge, les princes décidaient
+eux-mêmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les
+peuples se soumettaient à ces sortes de jugemens. Albe ainsi
+considérée fut la Troie latine, et l'Hélène romaine fut la s&oelig;ur
d'Horace.</p>
-<p>Les <em>dix ans</em> du sige de Troie clbrs chez les Grecs, rpondent,
-chez les Latins, <em>aux dix ans</em> du sige de Veies; c'est un nombre fini
-pour le nombre infini des annes antrieures, pendant lesquelles les
-cits avaient exerc entr'elles de continuelles hostilits.<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a></p>
-
-<p>Les guerres ternelles des cits anciennes, leur <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> loignement
-pour former des ligues et des confdrations, nous expliquent pourquoi
-l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont Csar avouait
-que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, l seulement
-pour la vie; l'Espagne, que Cicron proclamait la mre des plus
-belliqueuses nations du monde. La rsistance de Sagunte, arrtant
-pendant huit mois la mme arme qui, aprs tant de pertes et de
-fatigues, faillit triompher de Rome elle-mme dans son Capitole; la
-rsistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et
-ne put tre rduite que par la sagesse et l'hrosme du triomphateur
-de l'Afrique, n'taient-elles pas d'assez grandes leons pour que
-cette nation gnreuse unt toutes ses cits dans une mme
-confdration, et fixt l'empire du monde sur les bords du Tage? Il
-n'en fut point ainsi: l'Espagne mrita le dplorable loge de Florus:
+<p>Les <em>dix ans</em> du siège de Troie célébrés chez les Grecs, répondent,
+chez les Latins, <em>aux dix ans</em> du siège de Veies; c'est un nombre fini
+pour le nombre infini des années antérieures, pendant lesquelles les
+cités avaient exercé entr'elles de continuelles hostilités.<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a></p>
+
+<p>Les guerres éternelles des cités anciennes, leur <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> éloignement
+pour former des ligues et des confédérations, nous expliquent pourquoi
+l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont César avouait
+que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seulement
+pour la vie; l'Espagne, que Cicéron proclamait la mère des plus
+belliqueuses nations du monde. La résistance de Sagunte, arrêtant
+pendant huit mois la même armée qui, après tant de pertes et de
+fatigues, faillit triompher de Rome elle-même dans son Capitole; la
+résistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et
+ne put être réduite que par la sagesse et l'héroïsme du triomphateur
+de l'Afrique, n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que
+cette nation généreuse unît toutes ses cités dans une même
+confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords du Tage? Il
+n'en fut point ainsi: l'Espagne mérita le déplorable éloge de Florus:
<em>sola omnium provinciarum vires suas, postquam victa est, intellexit</em>.
-Tacite fait la mme remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva
+Tacite fait la même remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva
si belliqueux: <em>dum singuli pugnant, universi vincuntur</em>.</p>
-<p>Les historiens frapps de l'clat des <em>entreprises navales des temps
-hroques</em>, n'ont point remarqu <em>les guerres de terre</em> qui se
-faisaient aux mmes poques, encore moins la <em>politique hroque</em> qui
-gouvernait alors la Grce. Mais Thucydide, cet crivain plein de sens
-et de sagacit, nous en donne une indication prcieuse: <em>Les cits
-hroques</em>, dit-il, <em>taient toutes sans murailles</em>, comme Sparte
-dans <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> la Grce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; <em>telle
-tait</em>, ajoute-t-il, <em>la fiert indomptable et la violence naturelle
-des hros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de
-leurs tablissemens</em>. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chass
-lui-mme par Romulus, qui rendit Albe son premier roi. Qu'on juge
+<p>Les historiens frappés de l'éclat des <em>entreprises navales des temps
+héroïques</em>, n'ont point remarqué <em>les guerres de terre</em> qui se
+faisaient aux mêmes époques, encore moins la <em>politique héroïque</em> qui
+gouvernait alors la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens
+et de sagacité, nous en donne une indication précieuse: <em>Les cités
+héroïques</em>, dit-il, <em>étaient toutes sans murailles</em>, comme Sparte
+dans <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> la Grèce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; <em>telle
+était</em>, ajoute-t-il, <em>la fierté indomptable et la violence naturelle
+des héros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de
+leurs établissemens</em>. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé
+lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier roi. Qu'on juge
combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la
-chronologie dans les gnalogies hroques de la Grce, et dans cette
-suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les sicles les
-plus barbares du moyen ge, on ne trouve rien de plus inconstant, de
+chronologie dans les généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette
+suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les siècles les
+plus barbares du moyen âge, on ne trouve rien de plus inconstant, de
plus variable, que la fortune des maisons royales. <em>Urbem Romam
-principio reges</em> <span class="smcap">HABUERE</span>, dit Tacite la premire ligne des Annales.
-L'ingnieux crivain s'est servi du plus faible des trois mots
-employs par les jurisconsultes pour dsigner la possession, <em>habere</em>,
+principio reges</em> <span class="smcap">HABUERE</span>, dit Tacite à la première ligne des Annales.
+L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois mots
+employés par les jurisconsultes pour désigner la possession, <em>habere</em>,
<em>tenere</em>, <em>possidere</em>.</p>
-<h4>. VII. COROLLAIRES</h4>
+<h4>§. VII. COROLLAIRES</h4>
-<p class="note"><em>Relatifs aux antiquits romaines, et particulirement la prtendue
-monarchie de Rome, la prtendue libert populaire qu'aurait fonde
+<p class="note"><em>Relatifs aux antiquités romaines, et particulièrement à la prétendue
+monarchie de Rome, à la prétendue liberté populaire qu'aurait fondée
Junius Brutus.</em></p>
-<p>En considrant ces rapports innombrables de l'histoire politique des
-Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la rflexion plutt que
-la mmoire ou l'imagination, affirmera sans hsiter que, <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>
-depuis les temps des rois jusqu' l'poque o les plbiens
-partagrent avec les nobles le <em>droit des mariages solennels, le
+<p>En considérant ces rapports innombrables de l'histoire politique des
+Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la réflexion plutôt que
+la mémoire ou l'imagination, affirmera sans hésiter que, <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>
+depuis les temps des rois jusqu'à l'époque où les plébéiens
+partagèrent avec les nobles le <em>droit des mariages solennels, le
peuple de Mars se composa des seuls nobles</em>.... On ne peut admettre
-que les plbiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traits ds
-l'origine comme esclaves, eussent le droit d'lire les rois, tandis
-que les <em>Pres</em> auraient seulement sanctionn l'lection. C'est
-confondre ces premiers temps avec celui o les plbiens taient dj
-une partie de la cit, et concouraient lire les consuls, droit qui
-ne leur fut communiqu par les <em>Pres</em> qu'aprs celui des <em>mariages
-solennels</em>, c'est--dire au moins trois cents ans aprs la mort de
+que les plébéiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traités dès
+l'origine comme esclaves, eussent le droit d'élire les rois, tandis
+que les <em>Pères</em> auraient seulement sanctionné l'élection. C'est
+confondre ces premiers temps avec celui où les plébéiens étaient déjà
+une partie de la cité, et concouraient à élire les consuls, droit qui
+ne leur fut communiqué par les <em>Pères</em> qu'après celui des <em>mariages
+solennels</em>, c'est-à-dire au moins trois cents ans après la mort de
Romulus.</p>
<p>Lorsque les philosophes ou les historiens parlent des <em>premiers
temps</em>, ils prennent le mot <em>peuple</em> dans un sens <em>moderne</em>, parce
-qu'ils n'ont pu imaginer les <em>svres aristocraties</em> des ges
-antiques; de l deux erreurs dans l'acception des mots <em>rois</em> et
-<em>libert</em>. Tous les auteurs ont cru que la <em>royaut romaine</em> tait
-<em>monarchique</em>, que la <em>libert</em> fonde par Junius Brutus tait une
-<em>libert populaire</em>. On peut voir ce sujet l'inconsquence de Bodin.</p>
+qu'ils n'ont pu imaginer les <em>sévères aristocraties</em> des âges
+antiques; de là deux erreurs dans l'acception des mots <em>rois</em> et
+<em>liberté</em>. Tous les auteurs ont cru que la <em>royauté romaine</em> était
+<em>monarchique</em>, que la <em>liberté</em> fondée par Junius Brutus était une
+<em>liberté populaire</em>. On peut voir à ce sujet l'inconséquence de Bodin.</p>
-<p>Tout ceci nous est confirm par Tite-Live, qui, en racontant
+<p>Tout ceci nous est confirmé par Tite-Live, qui, en racontant
l'institution du consulat par Junius Brutus, dit positivement qu'il
-n'y eut rien de chang dans la constitution de Rome (Brutus tait trop
-sage pour faire autre chose que la ramener la puret de ses
+n'y eut rien de changé dans la constitution de Rome (Brutus était trop
+sage pour faire autre chose que la ramener à la pureté de ses
principes primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels ne
-diminua rien de la puissance <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> royale, <em>nihil quicquam de regi
-potestate deminutum</em>. Ces consuls taient deux rois annuels d'une
-aristocratie, <em>reges annuos</em>, dit Cicron dans le livre des lois, de
-mme qu'il y avait Sparte des rois vie, quoique personne ne puisse
-contester le caractre aristocratique de la constitution
-lacdmonienne. Les consuls, pendant leur <em>rgne</em>, taient, comme on
-sait, sujets l'appel, de mme que les rois de Sparte taient sujets
- la surveillance des phores: leur <em>rgne annuel</em> tant fini, les
-consuls pouvaient tre accuss, comme on vit les phores condamner
-mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous dmontre donc
--la-fois, et que la <em>royaut romaine fut aristocratique</em>, et que la
-<em>libert fonde par Brutus ne fut point populaire</em>, mais particulire
+diminua rien de la puissance <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> royale, <em>nihil quicquam de regiâ
+potestate deminutum</em>. Ces consuls étaient deux rois annuels d'une
+aristocratie, <em>reges annuos</em>, dit Cicéron dans le livre des lois, de
+même qu'il y avait à Sparte des rois à vie, quoique personne ne puisse
+contester le caractère aristocratique de la constitution
+lacédémonienne. Les consuls, pendant leur <em>règne</em>, étaient, comme on
+sait, sujets à l'appel, de même que les rois de Sparte étaient sujets
+à la surveillance des éphores: leur <em>règne annuel</em> étant fini, les
+consuls pouvaient être accusés, comme on vit les éphores condamner à
+mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous démontre donc
+à-la-fois, et que la <em>royauté romaine fut aristocratique</em>, et que la
+<em>liberté fondée par Brutus ne fut point populaire</em>, mais particulière
aux nobles; elle n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses
-matres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des
+maîtres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des
Tarquins.</p>
-<p>Si la varit de tant de causes et d'effets observs jusqu'ici dans
-l'histoire de la rpublique romaine, si l'influence continue que ces
-causes exercrent sur ces effets, ne suffisent pas pour tablir que la
-royaut chez les Romains eut un caractre aristocratique, et que la
-libert fonde par Brutus fut restreinte l'ordre des nobles, il
-faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reu de
-Dieu un privilge refus la nation la plus ingnieuse et la plus
-police, celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquits, tandis
+<p>Si la variété de tant de causes et d'effets observés jusqu'ici dans
+l'histoire de la république romaine, si l'influence continue que ces
+causes exercèrent sur ces effets, ne suffisent pas pour établir que la
+royauté chez les Romains eut un caractère aristocratique, et que la
+liberté fondée par Brutus fut restreinte à l'ordre des nobles, il
+faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reçu de
+Dieu un privilège refusé à la nation la plus ingénieuse et la plus
+policée, à celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquités, tandis
que les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>
-leurs jusqu' la guerre du Ploponse<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>. Mais quand on accorderait
-ce privilge aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne
-prsentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et
-qu'avec tout cela la raison ne peut s'empcher d'admettre ce que nous
-avons tabli sur les antiquits romaines.</p>
-
-<h4>. VIII. COROLLAIRE<br>
-<em>Relatif l'hrosme des premiers peuples.</em></h4>
-
-<p>D'aprs les principes de la <em>politique hroque</em> tablis ci-dessus,
-l'<em>hrosme des premiers peuples</em>, dont nous sommes obligs de traiter
-ici, fut bien diffrent de celui qu'ont imagin les philosophes, imbus
-de leurs prjugs sur la sagesse merveilleuse des anciens, et tromps
+leurs jusqu'à la guerre du Péloponèse<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>. Mais quand on accorderait
+ce privilège aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne
+présentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et
+qu'avec tout cela la raison ne peut s'empêcher d'admettre ce que nous
+avons établi sur les antiquités romaines.</p>
+
+<h4>§. VIII. COROLLAIRE<br>
+<em>Relatif à l'héroïsme des premiers peuples.</em></h4>
+
+<p>D'après les principes de la <em>politique héroïque</em> établis ci-dessus,
+l'<em>héroïsme des premiers peuples</em>, dont nous sommes obligés de traiter
+ici, fut bien différent de celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus
+de leurs préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens, et trompés
par les philologues sur le sens de ces trois mots, <em>peuple</em>, <em>roi</em> et
-<em>libert</em>. Ils ont entendu par le premier mot, <em>des peuples o les
-plbiens seraient dj citoyens</em>, par le second, des <em>monarques</em>, par
-le troisime, <em>une libert populaire</em>. Ils ont fait entrer dans
-l'hrosme des premiers ges, trois ides naturelles des esprits
-clairs et adoucis par la civilisation: l'ide d'une <em>justice
-raisonne</em>, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> et conduite par les maximes d'une morale
-socratique; l'ide de cette <em>gloire</em> qui rcompense les bienfaiteurs
-du genre humain; enfin, l'ide d'un noble <em>dsir de l'immortalit</em>.
+<em>liberté</em>. Ils ont entendu par le premier mot, <em>des peuples où les
+plébéiens seraient déjà citoyens</em>, par le second, des <em>monarques</em>, par
+le troisième, <em>une liberté populaire</em>. Ils ont fait entrer dans
+l'héroïsme des premiers âges, trois idées naturelles à des esprits
+éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une <em>justice
+raisonnée</em>, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> et conduite par les maximes d'une morale
+socratique; l'idée de cette <em>gloire</em> qui récompense les bienfaiteurs
+du genre humain; enfin, l'idée d'un noble <em>désir de l'immortalité</em>.
Partant de ces trois erreurs, ils ont cru que les rois et autres
-grands personnages des temps anciens s'taient consacrs, eux, leurs
-familles, et tout ce qui leur appartenait, adoucir le sort des
-malheureux qui forment la majorit dans toutes les socits du monde.</p>
-
-<p>Cependant cet Achille, le plus grand des hros grecs, Homre nous le
-reprsente sous trois aspects entirement contraires aux ides que les
-philosophes ont conues de l'hrosme antique. Achille est-il <em>juste</em>
-quand Hector lui demande la spulture en cas qu'il prisse, et que,
-sans rflchir au sort commun de l'humanit, il rpond durement: <em>Quel
+grands personnages des temps anciens s'étaient consacrés, eux, leurs
+familles, et tout ce qui leur appartenait, à adoucir le sort des
+malheureux qui forment la majorité dans toutes les sociétés du monde.</p>
+
+<p>Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs, Homère nous le
+représente sous trois aspects entièrement contraires aux idées que les
+philosophes ont conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il <em>juste</em>
+quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il périsse, et que,
+sans réfléchir au sort commun de l'humanité, il répond durement: <em>Quel
accord entre l'homme et le lion, entre le loup et l'agneau? Quand je
-t'aurai tu, je te dpouillerai, pendant trois jours je te tranerai
-li mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de
-pture mes chiens.</em> Aime-t-il la <em>gloire</em>, lorsque, pour une injure
-particulire, il accuse les dieux et les hommes, se plaint Jupiter
-de son rang lev, rappelle ses soldats de l'arme allie, et que, ne
-rougissant point de se rjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que
+t'aurai tué, je te dépouillerai, pendant trois jours je te traînerai
+lié à mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de
+pâture à mes chiens.</em> Aime-t-il la <em>gloire</em>, lorsque, pour une injure
+particulière, il accuse les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter
+de son rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et que, ne
+rougissant point de se réjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que
fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous
-les Troiens et tous les Grecs prissent dans cette guerre, et que
-Patrocle et lui survivent seuls leur ruine? Annonce-t-il le noble
-<em>amour de l'immortalit</em>, lorsqu'aux <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> enfers, interrog par
-Ulysse s'il est satisfait de ce sjour, il rpond qu'il aimerait mieux
-vivre encore, et tre le dernier des esclaves? Voil le hros
-qu'Homre qualifie toujours du nom d'<em>irrprochable</em>
+les Troiens et tous les Grecs périssent dans cette guerre, et que
+Patrocle et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le noble
+<em>amour de l'immortalité</em>, lorsqu'aux <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> enfers, interrogé par
+Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond qu'il aimerait mieux
+vivre encore, et être le dernier des esclaves? Voilà le héros
+qu'Homère qualifie toujours du nom d'<em>irréprochable</em>
(&#945;&#956;&#965;&#956;&#969;&#957;,)
-et qu'il semble proposer aux Grecs pour modle de la vertu
-hroque? Si l'on veut qu'Homre instruise autant qu'il intresse, ce
-qui est le devoir du pote, on ne doit entendre par ce hros
-<em>irrprochable</em>, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous
-les hommes; la vertu clbre en lui, c'est la susceptibilit, la
-dlicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient
+et qu'il semble proposer aux Grecs pour modèle de la vertu
+héroïque? Si l'on veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce
+qui est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros
+<em>irréprochable</em>, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous
+les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la susceptibilité, la
+délicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient
consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au
-moyen ge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers
+moyen âge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers
errans.</p>
-<p>Quant l'histoire romaine, on apprciera les hros qu'elle vante, si
-l'on rflchit l'<em>ternelle inimiti</em> que, selon Aristote, les
-<em>nobles ou hros juraient aux plbiens</em>. Qu'on parcoure l'ge de la
+<p>Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros qu'elle vante, si
+l'on réfléchit à l'<em>éternelle inimitié</em> que, selon Aristote, les
+<em>nobles ou héros juraient aux plébéiens</em>. Qu'on parcoure l'âge de la
<em>vertu romaine</em>, que Tite-Live fixe au temps de la guerre contre
-Pyrrhus (<em>nulla tas virtutum feracior</em>), et que, d'aprs Salluste
-(saint Augustin, Cit de Dieu), nous tendons depuis l'expulsion des
-rois jusqu' la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole la
-libert ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scvola qui effraie
-Porsenna et dtermine sa retraite en brlant la main qui n'a pu
+Pyrrhus (<em>nulla ætas virtutum feracior</em>), et que, d'après Salluste
+(saint Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expulsion des
+rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole à la
+liberté ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scévola qui effraie
+Porsenna et détermine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu
l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un
-fils vainqueur; ces Dcius qui se dvouent pour sauver leurs armes;
+fils vainqueur; ces Décius qui se dévouent pour sauver leurs armées;
ces Fabricius, ces Curius, qui repoussent <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> l'or des Samnites,
-et les offres magnifiques du roi d'pire; ce Rgulus enfin, qui, par
-respect pour la saintet du serment, va chercher Carthage la mort la
-plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortuns plbiens?
-Tout l'hrosme des matres du peuple ne servait qu' l'puiser par
-des guerres interminables, qu' l'enfoncer dans un abme d'usure, pour
-l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, o les
-dbiteurs taient dchirs coups de verges, comme les plus vils des
-esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plbiens par une loi
-agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait mort le bienfaiteur
+et les offres magnifiques du roi d'Épire; ce Régulus enfin, qui, par
+respect pour la sainteté du serment, va chercher à Carthage la mort la
+plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortunés plébéiens?
+Tout l'héroïsme des maîtres du peuple ne servait qu'à l'épuiser par
+des guerres interminables, qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure, pour
+l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, où les
+débiteurs étaient déchirés à coups de verges, comme les plus vils des
+esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plébéiens par une loi
+agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur
du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius
-qui avait sauv le Capitole. Sparte, la ville <em>hroque</em> de la Grce,
-eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville <em>hroque</em> du monde,
+qui avait sauvé le Capitole. Sparte, la ville <em>héroïque</em> de la Grèce,
+eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville <em>héroïque</em> du monde,
eut son Agis dans la personne de Manlius: Agis entreprit de soulager
-le pauvre peuple de Lacdmone, et fut trangl par les phores;
-Manlius, souponn Rome du mme dessein, fut prcipit de la roche
-Tarpienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se
-tenaient pour <em>hros</em>, c'est--dire pour des tres d'une nature
-suprieure celle des plbiens, ils devaient maltraiter la
+le pauvre peuple de Lacédémone, et fut étranglé par les éphores;
+Manlius, soupçonné à Rome du même dessein, fut précipité de la roche
+Tarpéienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se
+tenaient pour <em>héros</em>, c'est-à-dire pour des êtres d'une nature
+supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter la
multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit
-se demander avec tonnement que pouvait tre cette <em>vertu</em> si vante
-des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette <em>modration</em> avec
+se demander avec étonnement que pouvait être cette <em>vertu</em> si vantée
+des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette <em>modération</em> avec
tant d'avarice? cette <em>douceur</em> avec un esprit si farouche? <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>
-cette <em>justice</em> au milieu d'une si grande ingalit?</p>
-
-<p>Les principes qui peuvent faire cesser cet tonnement, et nous
-expliquer l'hrosme des anciens peuples, sont ncessairement les
-suivans: I. En consquence de l'ducation sauvage des gans dont nous
-avons parl, l'<em>ducation des enfans</em> doit conserver chez les peuples
-hroques cette svrit, cette barbarie originaire; les Grecs et les
-Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau ns; les Lacdmoniens
+cette <em>justice</em> au milieu d'une si grande inégalité?</p>
+
+<p>Les principes qui peuvent faire cesser cet étonnement, et nous
+expliquer l'héroïsme des anciens peuples, sont nécessairement les
+suivans: I. En conséquence de l'éducation sauvage des géans dont nous
+avons parlé, l'<em>éducation des enfans</em> doit conserver chez les peuples
+héroïques cette sévérité, cette barbarie originaire; les Grecs et les
+Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau nés; les Lacédémoniens
battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent
-jusqu' la mort. Au contraire, c'est la sensibilit paternelle des
-modernes, qui leur donne en toute chose cette dlicatesse trangre
-l'antiquit.&mdash;II. <em>Les pouses doivent s'acheter, chez de tels
-peuples, avec les dots hroques</em>, usage que les prtres romains
-conservrent dans la solennit de leurs mariages, qu'ils contractaient
+jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité paternelle des
+modernes, qui leur donne en toute chose cette délicatesse étrangère à
+l'antiquité.&mdash;II. <em>Les épouses doivent s'acheter, chez de tels
+peuples, avec les dots héroïques</em>, usage que les prêtres romains
+conservèrent dans la solennité de leurs mariages, qu'ils contractaient
<em>coemptione et farre</em>. Tacite en dit autant des anciens Germains,
-auxquels cette coutume tait probablement commune avec tous les
-peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considres par leurs
-maris comme ncessaires pour leur donner des enfans, mais du reste
-traites comme esclaves. Telles sont les m&oelig;urs du nouveau monde et
+auxquels cette coutume était probablement commune avec tous les
+peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considérées par leurs
+maris comme nécessaires pour leur donner des enfans, mais du reste
+traitées comme esclaves. Telles sont les m&oelig;urs du nouveau monde et
d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme
-apporte une dot, elle achte la libert du mari, et obtient de lui un
+apporte une dot, elle achète la liberté du mari, et obtient de lui un
aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage.
-C'est peut-tre l'origine des privilges importans dont les Empereurs
-<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> romains favorisent les dots.&mdash;III. <em>Les fils acquirent, les
-femmes pargnent pour leurs pres et leurs maris</em>; c'est le contraire
+C'est peut-être l'origine des privilèges importans dont les Empereurs
+<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> romains favorisent les dots.&mdash;III. <em>Les fils acquièrent, les
+femmes épargnent pour leurs pères et leurs maris</em>; c'est le contraire
de ce qui se fait chez les modernes.&mdash;IV. <em>Les jeux et les plaisirs
-sont fatigans</em>, comme la lutte, la course. Homre dit toujours Achille
-<em>aux pieds lgers</em>. Ils sont en outre <em>dangereux</em>: ce sont des jotes,
-des chasses, exercices capables de fortifier l'me et le corps, et
-d'habituer mpriser, prodiguer la vie.&mdash;V. <em>Ignorance complte du
-luxe, des commodits sociales, des doux loisirs.</em>&mdash;VI. <em>Les guerres
-sont toutes religieuses</em>, et par consquent atroces.&mdash;VII. De telles
-guerres entranent dans toute leur duret <em>les servitudes hroques</em>;
-les vaincus sont regards comme des hommes sans dieux, et perdent
-non-seulement la libert civile, mais la libert naturelle.&mdash;D'aprs
-toutes ces considrations, les rpubliques doivent tre alors <em>des
-aristocraties naturelles,</em>, c'est--dire <em>composes d'hommes qui
-soient naturellement les plus courageux</em>; le gouvernement doit tre de
-nature rserver tous les honneurs civils un petit nombre de
-nobles, de pres de famille, qui fassent consister le bien public dans
+sont fatigans</em>, comme la lutte, la course. Homère dit toujours Achille
+<em>aux pieds légers</em>. Ils sont en outre <em>dangereux</em>: ce sont des joûtes,
+des chasses, exercices capables de fortifier l'âme et le corps, et
+d'habituer à mépriser, à prodiguer la vie.&mdash;V. <em>Ignorance complète du
+luxe, des commodités sociales, des doux loisirs.</em>&mdash;VI. <em>Les guerres
+sont toutes religieuses</em>, et par conséquent atroces.&mdash;VII. De telles
+guerres entraînent dans toute leur dureté <em>les servitudes héroïques</em>;
+les vaincus sont regardés comme des hommes sans dieux, et perdent
+non-seulement la liberté civile, mais la liberté naturelle.&mdash;D'après
+toutes ces considérations, les républiques doivent être alors <em>des
+aristocraties naturelles,</em>, c'est-à-dire <em>composées d'hommes qui
+soient naturellement les plus courageux</em>; le gouvernement doit être de
+nature à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre de
+nobles, de pères de famille, qui fassent consister le bien public dans
la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur
-leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'tat, de sorte qu'ils
-entendent le mot <em>patrie</em> dans le sens tymologique qu'on peut lui
-donner, <em>l'intrt des pres</em> (<em>patria</em>, sous-entendu <em>res</em>).</p>
-
-<p>Tel fut donc l'<em>hrosme</em> des premiers peuples, telle la <em>nature
-morale</em> des hros, tels leurs <em>usages</em>, leurs <em>gouvernemens</em> et leurs
-lois. Cet <em>hrosme</em> ne <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> peut dsormais se reprsenter, pour
-des causes toutes contraires celles que nous avons numres, et qui
-ont produit deux sortes de gouvernemens <em>humains</em>, les <em>rpubliques
-populaires</em> et les <em>monarchies</em>. Le hros digne de ce nom, caractre
-bien diffrent de celui des temps <em>hroques</em>, est appel par les
-souhaits des peuples affligs; les philosophes en <em>raisonnent</em>, les
-potes l'<em>imaginent</em>, mais la nature des socits ne permet pas
-d'esprer un tel bienfait du ciel.</p>
-
-<p>Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'<em>hrosme des premiers
-peuples</em>, reoit un nouveau jour des axiomes relatifs l'<em>hrosme
-romain</em>, que l'on trouvera analogue l'<em>hrosme des Athniens</em>
-encore gouverns par le snat aristocratique de l'aropage, et
-l'<em>hrosme de Sparte</em>, rpublique d'<em>hraclides</em>, c'est--dire de
-<em>hros</em>, ou <em>nobles</em>, comme on l'a dmontr.</p>
+leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'état, de sorte qu'ils
+entendent le mot <em>patrie</em> dans le sens étymologique qu'on peut lui
+donner, <em>l'intérêt des pères</em> (<em>patria</em>, sous-entendu <em>res</em>).</p>
+
+<p>Tel fut donc l'<em>héroïsme</em> des premiers peuples, telle la <em>nature
+morale</em> des héros, tels leurs <em>usages</em>, leurs <em>gouvernemens</em> et leurs
+lois. Cet <em>héroïsme</em> ne <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> peut désormais se représenter, pour
+des causes toutes contraires à celles que nous avons énumérées, et qui
+ont produit deux sortes de gouvernemens <em>humains</em>, les <em>républiques
+populaires</em> et les <em>monarchies</em>. Le héros digne de ce nom, caractère
+bien différent de celui des temps <em>héroïques</em>, est appelé par les
+souhaits des peuples affligés; les philosophes en <em>raisonnent</em>, les
+poètes l'<em>imaginent</em>, mais la nature des sociétés ne permet pas
+d'espérer un tel bienfait du ciel.</p>
+
+<p>Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'<em>héroïsme des premiers
+peuples</em>, reçoit un nouveau jour des axiomes relatifs à l'<em>héroïsme
+romain</em>, que l'on trouvera analogue à l'<em>héroïsme des Athéniens</em>
+encore gouvernés par le sénat aristocratique de l'aréopage, et à
+l'<em>héroïsme de Sparte</em>, république d'<em>héraclides</em>, c'est-à-dire de
+<em>héros</em>, ou <em>nobles</em>, comme on l'a démontré.</p>
<a id="liv2chap7" name="liv2chap7"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> CHAPITRE VII.<br>
-<span class="smaller">DE LA PHYSIQUE POTIQUE.</span></h3>
+<span class="smaller">DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.</span></h3>
-<p>Aprs avoir observ quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la
-logique, la morale, l'conomie et la politique, passons au second
-rameau de l'arbre mtaphysique, c'est--dire la physique, et de l
-la cosmographie, par laquelle nous parvenons l'astronomie, pour
-traiter ensuite de la chronologie et de la gographie, qui en
-drivent.</p>
+<p>Après avoir observé quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la
+logique, la morale, l'économie et la politique, passons au second
+rameau de l'arbre métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à
+la cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astronomie, pour
+traiter ensuite de la chronologie et de la géographie, qui en
+dérivent.</p>
-<h4>. I. <em>De la physiologie potique.</em></h4>
+<h4>§. I. <em>De la physiologie poétique.</em></h4>
-<p>Les <em>potes thologiens</em>, dans leur physique grossire, considrrent
-dans l'homme deux ides mtaphysiques, <em>tre</em>, <em>subsister</em>. Sans doute
-ceux du Latium conurent bien grossirement l'<em>tre</em>, puisqu'ils le
+<p>Les <em>poètes théologiens</em>, dans leur physique grossière, considérèrent
+dans l'homme deux idées métaphysiques, <em>être</em>, <em>subsister</em>. Sans doute
+ceux du Latium conçurent bien grossièrement l'<em>être</em>, puisqu'ils le
confondirent avec l'action de <em>manger</em>. Tel fut probablement le
premier sens du mot <em>sum</em>, qui depuis eut les deux significations.
-Aujourd'hui mme nous entendons nos paysans dire d'un malade, <em>il
-mange encore</em>, pour <em>il vit encore</em>. Rien de plus abstrait que l'ide
-d'<em>existence</em>. Ils conurent aussi l'ide de <em>subsister</em> <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>
-c'est--dire <em>tre debout</em>, <em>tre sur ses pieds</em>. C'est dans ce sens
-que les destins d'Achille taient attaches ses talons.</p>
-
-<p>Les premiers hommes rduisaient toute la machine du corps humain aux
-<em>solides</em> et aux <em>liquides</em>. Les <span class="smcap">SOLIDES</span> eux-mmes, ils les
-rduisaient aux chairs, <em>viscera</em> [<em>vesci</em> voulait dire <em>se nourrir</em>,
+Aujourd'hui même nous entendons nos paysans dire d'un malade, <em>il
+mange encore</em>, pour <em>il vit encore</em>. Rien de plus abstrait que l'idée
+d'<em>existence</em>. Ils conçurent aussi l'idée de <em>subsister</em> <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>
+c'est-à-dire <em>être debout</em>, <em>être sur ses pieds</em>. C'est dans ce sens
+que les destins d'Achille étaient attaches à ses talons.</p>
+
+<p>Les premiers hommes réduisaient toute la machine du corps humain aux
+<em>solides</em> et aux <em>liquides</em>. Les <span class="smcap">SOLIDES</span> eux-mêmes, ils les
+réduisaient aux chairs, <em>viscera</em> [<em>vesci</em> voulait dire <em>se nourrir</em>,
parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et
articulations, <em>artus</em> [observons que <em>artus</em> vient du mot <em>ars</em>, qui
-chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'o <em>artitus</em>,
-robuste; ensuite on donna ce nom d'<em>ars</em> tout systme de prceptes
-propres former quelques facults de l'me]; aux nerfs, qu'ils
+chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'où <em>artitus</em>,
+robuste; ensuite on donna ce nom d'<em>ars</em> à tout système de préceptes
+propres à former quelques facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils
prirent pour les <em>forces</em>, lorsque, usant encore du langage muet, ils
-parlaient avec des signes matriels [ce n'est pas sans raison qu'ils
+parlaient avec des signes matériels [ce n'est pas sans raison qu'ils
prirent <em>nerfs</em> dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles,
-dont la tension fait la force de l'homme]; enfin la moelle, c'est
-dans la moelle qu'ils placrent non moins sagement l'essence de la vie
-[l'amant appelait sa matresse <em>medulla</em>, et <em>medullits</em> voulait dire
-<em>de tout c&oelig;ur</em>; lorsque l'on veut dsigner l'excs de l'amour, on
-dit qu'il brle la moelle des os, <em>urit medullas</em>]. Pour les <span class="smcap">LIQUIDES</span>,
-ils les rduisaient une seule espce, celle du sang; ils
+dont la tension fait la force de l'homme]; enfin à la moelle, c'est
+dans la moelle qu'ils placèrent non moins sagement l'essence de la vie
+[l'amant appelait sa maîtresse <em>medulla</em>, et <em>medullitùs</em> voulait dire
+<em>de tout c&oelig;ur</em>; lorsque l'on veut désigner l'excès de l'amour, on
+dit qu'il brûle la moelle des os, <em>urit medullas</em>]. Pour les <span class="smcap">LIQUIDES</span>,
+ils les réduisaient à une seule espèce, à celle du sang; ils
appelaient <em>sang</em> la liqueur spermatique, comme le prouve la
-priphrase <em>sanguine cretus</em>, pour <em>engendr</em>; et c'tait encore une
-expression juste, puisque cette liqueur semble forme du plus pur de
-notre sang. Avec la mme justesse, ils appelrent le sang <em>le suc
-<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> des fibres</em>, dont se compose la chair. C'est de l que les
-Latins conservrent <em>succi plenus</em>, pour dire <em>charnu</em>, plein d'un
+périphrase <em>sanguine cretus</em>, pour <em>engendré</em>; et c'était encore une
+expression juste, puisque cette liqueur semble formée du plus pur de
+notre sang. Avec la même justesse, ils appelèrent le sang <em>le suc
+<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> des fibres</em>, dont se compose la chair. C'est de là que les
+Latins conservèrent <em>succi plenus</em>, pour dire <em>charnu</em>, plein d'un
sang abondant et pur.</p>
-<p>Quant l'autre partie de l'homme, qui est l'<em>me</em>, les <em>potes
-thologiens</em> la placrent dans l'<em>air</em>, chez les Latins <em>anima</em>; l'air
-fut pour eux le vhicule de la vie, d'o les Latins conservrent la
-phrase <em>anim vivimus</em>, et en posie, <em>ferri ad vitales auras</em>, pour
-natre; <em>ducere vitales auras</em>, pour vivre; <em>vitam referre in auras</em>,
+<p>Quant à l'autre partie de l'homme, qui est l'<em>âme</em>, les <em>poètes
+théologiens</em> la placèrent dans l'<em>air</em>, chez les Latins <em>anima</em>; l'air
+fut pour eux le véhicule de la vie, d'où les Latins conservèrent la
+phrase <em>animâ vivimus</em>, et en poésie, <em>ferri ad vitales auras</em>, pour
+naître; <em>ducere vitales auras</em>, pour vivre; <em>vitam referre in auras</em>,
pour mourir; et en prose <em>animam ducere</em>, vivre; <em>animam trahere</em>,
-tre l'agonie; <em>animam efflare</em>, <em>emittere</em>, expirer; ensuite les
-physiciens placrent aussi dans l'air l'me du monde. C'est encore une
-expression juste que <em>animus</em> pour la partie doue du sentiment: les
-Latins disent <em>animo sentimus</em>. Ils considrrent <em>animus</em> comme mle,
+être à l'agonie; <em>animam efflare</em>, <em>emittere</em>, expirer; ensuite les
+physiciens placèrent aussi dans l'air l'âme du monde. C'est encore une
+expression juste que <em>animus</em> pour la partie douée du sentiment: les
+Latins disent <em>animo sentimus</em>. Ils considérèrent <em>animus</em> comme mâle,
<em>anima</em> comme femelle, parce que <em>animus</em> agit sur <em>anima</em>; le premier
est l'<em>igneus vigor</em> dont parle Virgile; de sorte qu'<em>animus</em> aurait
son sujet dans les nerfs, <em>anima</em> dans le sang et dans les veines.
-L'<em>ther</em> serait le vhicule d'<em>animus</em>, l'air celui d'<em>anima</em>; le
-premier circulant avec toute la rapidit des esprits animaux, la
+L'<em>æther</em> serait le véhicule d'<em>animus</em>, l'air celui d'<em>anima</em>; le
+premier circulant avec toute la rapidité des esprits animaux, la
seconde plus lentement avec les esprits vitaux. <em>Anima</em> serait l'agent
-du mouvement; <em>animus</em> l'agent et le principe des actes de la volont.
-Les <em>potes thologiens</em> ont senti, par une sorte d'instinct, cette
-dernire vrit; et dans les pomes d'Homre ils ont appel l'me
-(<em>animus</em>), une force <em>sacre</em>, une <em>puissance mystrieuse</em>, un <em>dieu
-inconnu</em>. En gnral, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient
-<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions un principe
-suprieur, ils disaient <em>un dieu l'a voulu ainsi</em>. Ce principe fut
-appel par les Latins <em>mens animi</em>. Ainsi, dans leur grossiret, ils
-pntrrent cette vrit sublime que la thologie naturelle a tablie
-par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'picure, <em>les
-ides nous viennent de Dieu</em>.</p>
-
-<p>Ils ramenaient toutes les fonctions de l'me trois parties du corps,
-<em>la tte</em>, <em>la poitrine</em>, <em>le c&oelig;ur</em>. la <em>tte</em>, ils rapportaient
-toutes les connaissances, et comme elles taient chez eux toutes
-d'imagination, ils placrent dans la tte la <em>mmoire</em>, dont les
-Latins employaient le nom pour dsigner l'<em>imagination</em>. Dans le
-retour de la barbarie au moyen ge, on disait <em>imagination</em> pour
-<em>gnie</em>, <em>esprit</em>. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle
+du mouvement; <em>animus</em> l'agent et le principe des actes de la volonté.
+Les <em>poètes théologiens</em> ont senti, par une sorte d'instinct, cette
+dernière vérité; et dans les poèmes d'Homère ils ont appelé l'âme
+(<em>animus</em>), une force <em>sacrée</em>, une <em>puissance mystérieuse</em>, un <em>dieu
+inconnu</em>. En général, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient
+<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions à un principe
+supérieur, ils disaient <em>un dieu l'a voulu ainsi</em>. Ce principe fut
+appelé par les Latins <em>mens animi</em>. Ainsi, dans leur grossièreté, ils
+pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie naturelle a établie
+par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'Épicure, <em>les
+idées nous viennent de Dieu</em>.</p>
+
+<p>Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois parties du corps,
+<em>la tête</em>, <em>la poitrine</em>, <em>le c&oelig;ur</em>. À la <em>tête</em>, ils rapportaient
+toutes les connaissances, et comme elles étaient chez eux toutes
+d'imagination, ils placèrent dans la tête la <em>mémoire</em>, dont les
+Latins employaient le nom pour désigner l'<em>imagination</em>. Dans le
+retour de la barbarie au moyen âge, on disait <em>imagination</em> pour
+<em>génie</em>, <em>esprit</em>. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle
<em>uomo fantastico</em> pour <em>uomo d'ingegno</em>.] En effet, l'imagination
-n'est que le rsultat des souvenirs; le <em>gnie</em> ne fait autre chose
-que travailler sur les matriaux que lui offre la <em>mmoire</em>. Dans ces
-premiers temps o l'esprit humain n'avait point tir de l'art
-d'crire, de celui de raisonner et de compter, la subtilit qu'il a
-aujourd'hui, o la multitude de mots abstraits que nous voyons dans
-les langues modernes, ne lui avait pas encore donn ses habitudes
+n'est que le résultat des souvenirs; le <em>génie</em> ne fait autre chose
+que travailler sur les matériaux que lui offre la <em>mémoire</em>. Dans ces
+premiers temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art
+d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la subtilité qu'il a
+aujourd'hui, où la multitude de mots abstraits que nous voyons dans
+les langues modernes, ne lui avait pas encore donné ses habitudes
d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans
-l'exercice de ces trois belles facults qu'il doit son union avec le
-corps, et qui toutes trois sont relatives la premire opration de
+l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son union avec le
+corps, et qui toutes trois sont relatives à la première opération de
l'esprit, l'<em>invention</em>; il fallait trouver avant de juger, la
-<em>topique</em> devait prcder <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> la <em>critique</em>, ainsi que nous
-l'avons dit page 163. Aussi les <em>potes thologiens</em> dirent que la
-<em>mmoire</em> (qu'ils confondaient avec l'<em>imagination</em>) tait la <em>mre
-des muses</em>, c'est--dire des arts.</p>
+<em>topique</em> devait précéder <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> la <em>critique</em>, ainsi que nous
+l'avons dit page 163. Aussi les <em>poètes théologiens</em> dirent que la
+<em>mémoire</em> (qu'ils confondaient avec l'<em>imagination</em>) était la <em>mère
+des muses</em>, c'est-à-dire des arts.</p>
<p>En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation
importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite
-dans la <em>Mthode</em> (<em>il nous est</em> aujourd'hui <em>difficile de</em>
-comprendre, <em>impossible d</em>'imaginer <em>la manire de penser des premiers
-nommes qui fondrent l'humanit paenne</em><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>). Leur esprit prcisait,
-particularisait toujours, de <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> sorte qu' chaque changement
-dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, chaque
-nouvelle passion un autre cour, une autre me; de l ces expressions
-potiques, commandes par une ncessit naturelle plus que par celle
-de la mesure, <em>ora</em>, <em>vultus</em>, <em>animi</em>, <em>pectora</em>, <em>corda</em>, employes
+dans la <em>Méthode</em> (<em>il nous est</em> aujourd'hui <em>difficile de</em>
+comprendre, <em>impossible d</em>'imaginer <em>la manière de penser des premiers
+nommes qui fondèrent l'humanité païenne</em><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>). Leur esprit précisait,
+particularisait toujours, de <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> sorte qu'à chaque changement
+dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, à chaque
+nouvelle passion un autre cour, une autre âme; de là ces expressions
+poétiques, commandées par une nécessité naturelle plus que par celle
+de la mesure, <em>ora</em>, <em>vultus</em>, <em>animi</em>, <em>pectora</em>, <em>corda</em>, employées
pour leurs singuliers.</p>
-<p>Ils plaaient dans la <em>poitrine</em> le sige de toutes les passions, et
+<p>Ils plaçaient dans la <em>poitrine</em> le siège de toutes les passions, et
au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans
l'<em>estomac</em> la partie irascible, et la partie concupiscible surtout
-dans le <em>foie</em>, qui est dfini <em>le laboratoire du sang</em> (<em>officina</em>).
-Les potes appellent cette partie <em>prcordia</em>; ils attachent au foie
-de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'tait
-entendre d'une manire confuse, que <em>la concupiscence est la mre de
+dans le <em>foie</em>, qui est défini <em>le laboratoire du sang</em> (<em>officina</em>).
+Les poètes appellent cette partie <em>præcordia</em>; ils attachent au foie
+de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'était
+entendre d'une manière confuse, que <em>la concupiscence est la mère de
toutes les passions</em>, et que <em>les passions sont dans nos humeurs</em>.</p>
-<p>Ils rapportaient au <em>c&oelig;ur</em> tous les conseils; les hros roulaient
-leurs penses, leurs inquitudes dans leur cour; <em>agitabant,
+<p>Ils rapportaient au <em>c&oelig;ur</em> tous les conseils; les héros roulaient
+leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur cour; <em>agitabant,
versabant, volutabant corde curas</em>. Ces hommes encore stupides ne
-pensaient aux choses qu'ils avaient faire, que lorsqu'ils taient
-agits par les passions. De l les Latins appelaient les sages
+pensaient aux choses qu'ils avaient à faire, que lorsqu'ils étaient
+agités par les passions. De là les Latins appelaient les sages
<em>cordati</em>, les hommes de peu de sens, <em>vecordes</em>. Ils disaient
-<em>sententi</em>, pour <em>rsolutions</em>, parce que leurs jugemens n'taient
-que le rsultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des <em>hros</em>
-s'accordaient toujours avec la vrit dans leur <em>forme</em>, quoiqu'ils
-fussent souvent faux dans leur <em>matire</em>.</p>
+<em>sententiæ</em>, pour <em>résolutions</em>, parce que leurs jugemens n'étaient
+que le résultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des <em>héros</em>
+s'accordaient toujours avec la vérité dans leur <em>forme</em>, quoiqu'ils
+fussent souvent faux dans leur <em>matière</em>.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> . II. COROLLAIRE<br>
-<em>Relatif aux descriptions hroques.</em></h4>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> §. II. COROLLAIRE<br>
+<em>Relatif aux descriptions héroïques.</em></h4>
-<p>Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et tant au
+<p>Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et étant au
contraire tout imagination, rapportaient <em>les fonctions externes de
-l'me aux cinq sens du corps</em>, mais considrs dans toute la finesse,
-dans toute la force et la vivacit qu'ils avaient alors. Les mots par
-lesquels ils exprimrent l'action des sens le prouvent assez: ils
+l'âme aux cinq sens du corps</em>, mais considérés dans toute la finesse,
+dans toute la force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par
+lesquels ils exprimèrent l'action des sens le prouvent assez: ils
disaient pour entendre, <em>audire</em>, comme on dirait <em>haurire</em>, puiser,
-parce que les oreilles semblent boire l'air, renvoy par les corps
+parce que les oreilles semblent boire l'air, renvoyé par les corps
qu'il frappe. Ils disaient pour voir distinctement, <em>cernere oculis</em>
-(d'o l'italien <em>scernere</em>, <em>discerner</em>), mot mot <em>sparer par les
+(d'où l'italien <em>scernere</em>, <em>discerner</em>), mot à mot <em>séparer par les
yeux</em>, parce que les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont
-les trous; de mme que du crible sortent les jets de poussire qui
+les trous; de même que du crible sortent les jets de poussière qui
vont toucher la terre, ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles
-les jets ou rayons de lumire qui vont frapper les objets que nous
-voyons distinctement; c'est le <em>rayon visuel</em>, devin par les
-stociens, et dmontr de nos jours par Descartes. Ils disaient, pour
-<em>voir</em> en gnral, <em>usurpare oculis</em>. <em>Tangere</em>, pour <em>toucher</em> et
-<em>drober</em>, parce qu'en touchant les corps nous en enlevons, nous en
-drobons toujours quelque partie. Pour <em>odorer</em>, ils disaient
+les jets ou rayons de lumière qui vont frapper les objets que nous
+voyons distinctement; c'est le <em>rayon visuel</em>, deviné par les
+stoïciens, et démontré de nos jours par Descartes. Ils disaient, pour
+<em>voir</em> en général, <em>usurpare oculis</em>. <em>Tangere</em>, pour <em>toucher</em> et
+<em>dérober</em>, parce qu'en touchant les corps nous en enlevons, nous en
+dérobons toujours quelque partie. Pour <em>odorer</em>, ils disaient
<em>olfacere</em>, comme si, en recueillant les odeurs, nous les faisions
-nous-mmes; <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> et en cela ils se sont rencontrs avec la
-doctrine des cartsiens. Enfin, pour goter, pour juger des saveurs,
-ils disaient <em>sapere</em>, quoique ce mot s'appliqut proprement aux
-choses doues de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils
-cherchaient dans les choses la saveur qui leur tait propre: de l
-cette belle mtaphore de <em>sapientia</em>, la sagesse, laquelle tire des
+nous-mêmes; <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> et en cela ils se sont rencontrés avec la
+doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter, pour juger des saveurs,
+ils disaient <em>sapere</em>, quoique ce mot s'appliquât proprement aux
+choses douées de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils
+cherchaient dans les choses la saveur qui leur était propre: de là
+cette belle métaphore de <em>sapientia</em>, la sagesse, laquelle tire des
choses leur usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion.</p>
-<p>Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donn comme
-pour la garde de notre corps des <em>sens</em>, la vrit bien infrieurs
-ceux des brutes, voulut qu' l'poque o l'homme tait tomb dans un
-tat de brutalit, il et pour sa conservation les sens les plus
+<p>Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donné comme
+pour la garde de notre corps des <em>sens</em>, à la vérité bien inférieurs à
+ceux des brutes, voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un
+état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens les plus
actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent,
-lorsque viendrait l'ge de la <em>rflexion</em>, et que cette facult
-prvoyante protgerait le corps son tour.</p>
+lorsque viendrait l'âge de la <em>réflexion</em>, et que cette faculté
+prévoyante protégerait le corps à son tour.</p>
-<p>On doit comprendre d'aprs ce qui prcde, pourquoi les <em>descriptions
-hroques</em>, telles que celles d'Homre, ont tant d'clat, et sont si
-frappantes, que tous les potes des ges suivans n'ont pu les imiter,
-bien loin de les galer.</p>
+<p>On doit comprendre d'après ce qui précède, pourquoi les <em>descriptions
+héroïques</em>, telles que celles d'Homère, ont tant d'éclat, et sont si
+frappantes, que tous les poètes des âges suivans n'ont pu les imiter,
+bien loin de les égaler.</p>
-<h4>. III. COROLLAIRE<br>
-<em>Relatif aux m&oelig;urs hroques.</em></h4>
+<h4>§. III. COROLLAIRE<br>
+<em>Relatif aux m&oelig;urs héroïques.</em></h4>
-<p>De telles <em>natures hroques</em>, animes de tels <em>sentimens hroques</em>,
-durent crer et conserver des <em>m&oelig;urs</em> analogues celles que nous
+<p>De telles <em>natures héroïques</em>, animées de tels <em>sentimens héroïques</em>,
+durent créer et conserver des <em>m&oelig;urs</em> analogues à celles que nous
allons esquisser.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> Les <em>hros</em>, rcemment sortis des <em>gans</em>, taient au plus
-haut degr <em>grossiers</em> et <em>farouches</em>, d'un entendement trs born,
-d'une vaste imagination, agits des passions les plus violentes; ils
-taient ncessairement <em>barbares</em>, <em>orgueilleux</em>, <em>difficiles</em>,
-<em>obstins</em> dans leurs rsolutions, et en mme temps trs <em>mobiles</em>,
-selon les nouveaux objets qui se prsentaient. Ceci n'est point
-contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opinitret de
-nos paysans, qui cdent la premire raison que vous leur dites, mais
-qui, par faiblesse de rflexion, oublient bien vite le motif qui les
-avait frapps, et reviennent leur premire ide.&mdash;Par suite du mme
-<em>dfaut de rflexion</em>, les <em>hros</em> taient <em>ouverts</em>, incapables de
-dissimuler leurs impressions, <em>gnreux</em> et <em>magnanimes</em>, tels
-qu'Homre reprsente Achille, le plus grand de tous les hros grecs.
-Aristote part de ces m&oelig;urs <em>hroques</em>, lorsqu'il veut dans sa
-Potique, que le hros de la tragdie ne soit ni parfaitement bon, ni
-entirement mchant, mais qu'il offre un mlange de grands vices et de
-grandes vertus. En effet, l'<em>hrosme d'une vertu parfaite</em> est une
-conception qui appartient la philosophie et non pas la posie.</p>
-
-<p>L'<em>hrosme galant</em> des modernes a t imagin par les potes qui
-vinrent bien long-temps aprs Homre, soit que l'invention des fables
-nouvelles leur appartienne, soit que les m&oelig;urs devenant effmines
-avec le temps, ils aient altr, et enfin corrompu entirement les
-premires fables graves et svres, comme il convenait aux fondateurs
-des <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> socits. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait
-tant de bruit pour l'enlvement de Brisis, et dont la colre suffit
-pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce pome un
-sentiment d'amour; Mnlas, qui arme toute la Grce contre Troie pour
-reconqurir Hlne, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue
+<p><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> Les <em>héros</em>, récemment sortis des <em>géans</em>, étaient au plus
+haut degré <em>grossiers</em> et <em>farouches</em>, d'un entendement très borné,
+d'une vaste imagination, agités des passions les plus violentes; ils
+étaient nécessairement <em>barbares</em>, <em>orgueilleux</em>, <em>difficiles</em>,
+<em>obstinés</em> dans leurs résolutions, et en même temps très <em>mobiles</em>,
+selon les nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point
+contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opiniâtreté de
+nos paysans, qui cèdent à la première raison que vous leur dites, mais
+qui, par faiblesse de réflexion, oublient bien vite le motif qui les
+avait frappés, et reviennent à leur première idée.&mdash;Par suite du même
+<em>défaut de réflexion</em>, les <em>héros</em> étaient <em>ouverts</em>, incapables de
+dissimuler leurs impressions, <em>généreux</em> et <em>magnanimes</em>, tels
+qu'Homère représente Achille, le plus grand de tous les héros grecs.
+Aristote part de ces m&oelig;urs <em>héroïques</em>, lorsqu'il veut dans sa
+Poétique, que le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni
+entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de grands vices et de
+grandes vertus. En effet, l'<em>héroïsme d'une vertu parfaite</em> est une
+conception qui appartient à la philosophie et non pas à la poésie.</p>
+
+<p>L'<em>héroïsme galant</em> des modernes a été imaginé par les poètes qui
+vinrent bien long-temps après Homère, soit que l'invention des fables
+nouvelles leur appartienne, soit que les m&oelig;urs devenant efféminées
+avec le temps, ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les
+premières fables graves et sévères, comme il convenait aux fondateurs
+des <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> sociétés. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait
+tant de bruit pour l'enlèvement de Briséis, et dont la colère suffit
+pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce poème un
+sentiment d'amour; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre Troie pour
+reconquérir Hélène, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue
guerre, le moindre signe d'<em>amoureux tourment</em> ou de jalousie.</p>
-<p>Tout ce que nous avons dit sur les <em>penses</em>, les <em>descriptions</em> et
-les <em>m&oelig;urs hroques</em>, appartient la <span class="smcap">DCOUVERTE DU VRITABLE
-HOMRE</span>, que nous ferons dans le livre suivant.</p>
+<p>Tout ce que nous avons dit sur les <em>pensées</em>, les <em>descriptions</em> et
+les <em>m&oelig;urs héroïques</em>, appartient à la <span class="smcap">DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE
+HOMÈRE</span>, que nous ferons dans le livre suivant.</p>
<a id="liv2chap8" name="liv2chap8"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> CHAPITRE VIII.<br>
-<span class="smaller">DE LA COSMOGRAPHIE POTIQUE.</span></h3>
+<span class="smaller">DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE.</span></h3>
-<p>Les <em>potes thologiens</em>, ayant pris pour principes de leur <em>physique</em>
-les tres diviniss par leur imagination, se firent une <em>cosmographie</em>
-en harmonie avec cette <em>physique</em>. Ils composrent le monde de dieux
-du ciel, de l'enfer (<em>dii superi, inferi</em>), et de dieux intermdiaires
+<p>Les <em>poètes théologiens</em>, ayant pris pour principes de leur <em>physique</em>
+les êtres divinisés par leur imagination, se firent une <em>cosmographie</em>
+en harmonie avec cette <em>physique</em>. Ils composèrent le monde de dieux
+du ciel, de l'enfer (<em>dii superi, inferi</em>), et de dieux intermédiaires
(qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient
<em>medioxumi</em>).</p>
-<p>Dans le monde, ce fut le <em>ciel</em> qu'ils contemplrent d'abord. Les
-choses du ciel durent tre pour les Grecs les premiers
+<p>Dans le monde, ce fut le <em>ciel</em> qu'ils contemplèrent d'abord. Les
+choses du ciel durent être pour les Grecs les premiers
&#956;&#945;&#952;&#951;&#956;&#945;&#964;&#945;, <em>connaissances par excellence</em>, les premiers
&#952;&#949;&#969;&#961;&#951;&#956;&#945;&#964;&#945;,
objets <em>divins de contemplation</em>. Le mot <em>contemplation</em>,
-appliqu ces choses, fut tir par les Latins de ces espaces du ciel
-dsigns par les augures pour y observer les prsages, et appels
+appliqué à ces choses, fut tiré par les Latins de ces espaces du ciel
+désignés par les augures pour y observer les présages, et appelés
<em>templa c&oelig;li</em>.&mdash;Le <em>ciel</em> ne fut pas d'abord plus haut pour les
-potes, que <em>le sommet des montagnes</em>; ainsi les enfans s'imaginent
-que les montagnes sont les <em>colonnes</em> qui soutiennent la vote du
+poètes, que <em>le sommet des montagnes</em>; ainsi les enfans s'imaginent
+que les montagnes sont les <em>colonnes</em> qui soutiennent la voûte du
ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>
dans leur Coran; de ces <em>colonnes</em>, il resta <em>les deux colonnes
-d'Hercule</em>, qui remplacrent Atlas fatigu de porter le ciel sur ses
-paules. <em>Colonne</em> dut venir d'abord de <em>columen</em>; ce n'tait que des
-<em>soutiens</em>, des <em>tais</em> arrondis dans la suite par l'architecture.</p>
+d'Hercule</em>, qui remplacèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses
+épaules. <em>Colonne</em> dut venir d'abord de <em>columen</em>; ce n'était que des
+<em>soutiens</em>, des <em>étais</em> arrondis dans la suite par l'architecture.</p>
-<p>La fable des gans faisant la guerre aux dieux et entassant <em>Ossa sur
-Plion</em>, <em>Olympe sur Ossa</em>, doit avoir t trouve depuis Homre. Dans
+<p>La fable des géans faisant la guerre aux dieux et entassant <em>Ossa sur
+Pélion</em>, <em>Olympe sur Ossa</em>, doit avoir été trouvée depuis Homère. Dans
l'Iliade, les dieux se tiennent toujours <em>sur la cime du mont Olympe</em>.
-Il suffisait donc que l'Olympe s'croult pour en faire tomber les
-dieux. Cette fable, quoique rapporte dans l'Odysse, y est peu
-convenable: dans ce pome, l'<em>enfer</em> n'est pas plus profond que la
-<em>foss</em> o Ulysse voit les ombres des hros et converse avec elles. Si
-l'Homre de l'Odysse avait cette ide borne de l'<em>enfer</em>, il devait
-concevoir du <em>ciel</em> une ide analogue, une ide conforme celle que
-s'en tait faite l'Homre de l'Iliade.</p>
+Il suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire tomber les
+dieux. Cette fable, quoique rapportée dans l'Odyssée, y est peu
+convenable: dans ce poème, l'<em>enfer</em> n'est pas plus profond que la
+<em>fossé</em> où Ulysse voit les ombres des héros et converse avec elles. Si
+l'Homère de l'Odyssée avait cette idée bornée de l'<em>enfer</em>, il devait
+concevoir du <em>ciel</em> une idée analogue, une idée conforme à celle que
+s'en était faite l'Homère de l'Iliade.</p>
<a id="liv2chap9" name="liv2chap9"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> CHAPITRE IX.<br>
-<span class="smaller">DE L'ASTRONOMIE POTIQUE.</span></h3>
-
-<p class="note"><em>Dmonstration astronomique, fonde sur des preuves
-physico-philologiques, de l'uniformit des principes ci-dessus tablis
-chez toutes les nations paennes.</em></p>
-
-<p>La force indfinie de l'esprit humain se dveloppant de plus en plus,
-et la contemplation du ciel, ncessaire pour prendre les augures,
-obligeant les peuples l'observer sans cesse, <em>le ciel s'leva</em> dans
-l'opinion des hommes, <em>et avec lui s'levrent les dieux et les
-hros</em>.</p>
-
-<p>Pour retrouver l'<em>astronomie potique</em>, nous ferons usage de <em>trois
-vrits philologiques</em>: I. L'astronomie naquit chez les Chaldens. II.
-Les Phniciens apprirent des Chaldens, et communiqurent aux
-gyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'lvation du
-ple. III. Les Phniciens, instruits par les mmes Chaldens,
-portrent aux Grecs la connaissance des divinits qu'ils plaaient
-dans les toiles.&mdash;Avec ces trois vrits philologiques s'accordent
-<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> <em>deux principes philosophiques</em>: le premier est tir de la
+<span class="smaller">DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE.</span></h3>
+
+<p class="note"><em>Démonstration astronomique, fondée sur des preuves
+physico-philologiques, de l'uniformité des principes ci-dessus établis
+chez toutes les nations païennes.</em></p>
+
+<p>La force indéfinie de l'esprit humain se développant de plus en plus,
+et la contemplation du ciel, nécessaire pour prendre les augures,
+obligeant les peuples à l'observer sans cesse, <em>le ciel s'éleva</em> dans
+l'opinion des hommes, <em>et avec lui s'élevèrent les dieux et les
+héros</em>.</p>
+
+<p>Pour retrouver l'<em>astronomie poétique</em>, nous ferons usage de <em>trois
+vérités philologiques</em>: I. L'astronomie naquit chez les Chaldéens. II.
+Les Phéniciens apprirent des Chaldéens, et communiquèrent aux
+Égyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'élévation du
+pôle. III. Les Phéniciens, instruits par les mêmes Chaldéens,
+portèrent aux Grecs la connaissance des divinités qu'ils plaçaient
+dans les étoiles.&mdash;Avec ces trois vérités philologiques s'accordent
+<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> <em>deux principes philosophiques</em>: le premier est tiré de la
nature sociale des peuples; ils <em>admettent difficilement les dieux
-trangers</em>, moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degr de
-libert religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrme dcadence. Le
-second est <em>physique</em>; l'erreur de nos yeux nous fait paratre <em>les
-plantes plus grandes que les toiles fixes</em>.</p>
-
-<p>Ces principes tablis, nous dirons que chez toutes les nations
-paennes, de l'Orient, de l'gypte, de la Grce et du Latium,
-l'astronomie naquit uniformment d'une croyance vulgaire; <em>les
-plantes paraissant beaucoup plus grandes que les toiles fixes, les
-dieux montrent dans les plantes, et les hros furent attachs aux
-constellations</em>. Aussi les Phniciens trouvrent les dieux et les
-hros de la Grce et de l'gypte dj prpars jouer ces deux rles;
-et les Grecs, leur tour, trouvrent dans ceux du Latium la mme
-facilit. Les <em>hros</em>, et les <em>hiroglyphes</em> qui signifiaient leurs
-caractres ou leurs entreprises, furent donc placs dans le <em>ciel</em>,
+étrangers</em>, à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de
+liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême décadence. Le
+second est <em>physique</em>; l'erreur de nos yeux nous fait paraître <em>les
+planètes plus grandes que les étoiles fixes</em>.</p>
+
+<p>Ces principes établis, nous dirons que chez toutes les nations
+païennes, de l'Orient, de l'Égypte, de la Grèce et du Latium,
+l'astronomie naquit uniformément d'une croyance vulgaire; <em>les
+planètes paraissant beaucoup plus grandes que les étoiles fixes, les
+dieux montèrent dans les planètes, et les héros furent attachés aux
+constellations</em>. Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les
+héros de la Grèce et de l'Égypte déjà préparés à jouer ces deux rôles;
+et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans ceux du Latium la même
+facilité. Les <em>héros</em>, et les <em>hiéroglyphes</em> qui signifiaient leurs
+caractères ou leurs entreprises, furent donc placés dans le <em>ciel</em>,
ainsi qu'un grand nombre des <em>dieux principaux</em>, et servirent
-<em>l'astronomie des savans</em>, en donnant des noms aux toiles. Ainsi, en
+<em>l'astronomie des savans</em>, en donnant des noms aux étoiles. Ainsi, en
partant de cette <em>astronomie vulgaire</em>, les premiers peuples
-crivirent au <em>ciel</em> l'histoire de leurs dieux et de leurs hros......</p>
+écrivirent au <em>ciel</em> l'histoire de leurs dieux et de leurs héros......</p>
<a id="liv2chap10" name="liv2chap10"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> CHAPITRE X.<br>
-<span class="smaller">DE LA CHRONOLOGIE POTIQUE.</span></h3>
+<span class="smaller">DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE.</span></h3>
-<p>Les <em>potes thologiens</em> donnrent la <em>chronologie</em> des commencemens
-conformes une telle <em>astronomie</em>. Ce <em>Saturne</em>, qui chez les Latins
-tira son nom <em> satis</em>, des semences, et qui fut appel par les Grecs
+<p>Les <em>poètes théologiens</em> donnèrent à la <em>chronologie</em> des commencemens
+conformes à une telle <em>astronomie</em>. Ce <em>Saturne</em>, qui chez les Latins
+tira son nom <em>à satis</em>, des semences, et qui fut appelé par les Grecs
&#922;&#961;&#959;&#957;&#959;&#962;
de &#935;&#961;&#959;&#957;&#959;&#962;
<em>le temps</em>, doit nous faire
-comprendre que les premires nations, toutes composes d'agriculteurs,
-commencrent compter les annes par les rcoltes de froment. C'est
+comprendre que les premières nations, toutes composées d'agriculteurs,
+commencèrent à compter les années par les récoltes de froment. C'est
en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production
-occupe les agriculteurs toute l'anne. Usant d'abord du langage muet,
-ils montrrent autant d'<em>pis</em> ou de <em>brins de paille</em>, ou bien encore
+occupe les agriculteurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet,
+ils montrèrent autant d'<em>épis</em> ou de <em>brins de paille</em>, ou bien encore
firent autant de fois <em>le geste de moissonner</em>, qu'ils voulaient
-indiquer d'<em>annes</em>....</p>
+indiquer d'<em>années</em>....</p>
-<p>Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espces
-d'anachronismes. 1<sup>o</sup> Temps <em>vides</em> de faits, qui devraient en tre
-remplis; tels que l'ge des dieux, dans lequel nous avons trouv
-<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> les origines de tout ce qui touche la socit, et que
+<p>Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espèces
+d'anachronismes. 1<sup>o</sup> Temps <em>vides</em> de faits, qui devraient en être
+remplis; tels que l'âge des dieux, dans lequel nous avons trouvé
+<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> les origines de tout ce qui touche la société, et que
pourtant le savant Varron place dans ce qu'il appelle le <em>temps
-obscur</em>. 2<sup>o</sup> Temps <em>remplis</em> de faits, et qui devaient en tre vides,
-tels que l'ge des hros, o l'on place tous les vnemens de l'ge
-des dieux, dans la supposition que toutes les fables ont t
-l'invention des potes hroques, et surtout d'Homre. 3<sup>o</sup> Temps
-<em>unis</em>, qu'on devait diviser; pendant la vie du seul Orphe, par
-exemple, les Grecs, d'abord semblables aux btes sauvages, atteignent
-toute la civilisation qu'on trouve chez eux l'poque de la guerre de
-Troie. 4<sup>o</sup> Temps <em>diviss</em> qui devaient tre unis; ainsi on place
+obscur</em>. 2<sup>o</sup> Temps <em>remplis</em> de faits, et qui devaient en être vides,
+tels que l'âge des héros, où l'on place tous les évènemens de l'âge
+des dieux, dans la supposition que toutes les fables ont été
+l'invention des poètes héroïques, et surtout d'Homère. 3<sup>o</sup> Temps
+<em>unis</em>, qu'on devait diviser; pendant la vie du seul Orphée, par
+exemple, les Grecs, d'abord semblables aux bêtes sauvages, atteignent
+toute la civilisation qu'on trouve chez eux à l'époque de la guerre de
+Troie. 4<sup>o</sup> Temps <em>divisés</em> qui devaient être unis; ainsi on place
ordinairement la fondation des colonies grecques dans la Sicile et
-dans l'Italie, plus de trois sicles aprs les courses errantes des
-hros qui durent en tre l'occasion.</p>
+dans l'Italie, plus de trois siècles après les courses errantes des
+héros qui durent en être l'occasion.</p>
<h4>CANON CHRONOLOGIQUE</h4>
-<p class="note"><em>Pour dterminer les commencemens de l'histoire universelle,
-antrieurement au rgne de Ninus d'o elle part ordinairement.</em></p>
+<p class="note"><em>Pour déterminer les commencemens de l'histoire universelle,
+antérieurement au règne de Ninus d'où elle part ordinairement.</em></p>
<div class="quote">
<p>Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des
- enfans de Sem, disperss travers la vaste fort qui couvrait la
- terre un sicle dans l'Asie orientale, et deux sicles dans le
+ enfans de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la
+ terre un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le
reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout
- chez les premires nations paennes, fixe les fondateurs des
- socits dans les lieux o les ont conduits leurs courses
- vagabondes, et alors commence l'ge des dieux qui dure neuf
- sicles. Dtermins dans le choix de leurs premires demeures par
+ chez les premières nations païennes, fixe les fondateurs des
+ sociétés dans les lieux où les ont conduits leurs courses
+ vagabondes, et alors commence l'âge des dieux qui dure neuf
+ siècles. Déterminés dans le choix de leurs premières demeures par
le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se
- fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premires socits
- s'tablissent dans l'intrieur des terres. Mais vers la fin du
- premier <em>ge</em>, les <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> peuples descendent plus prs de la
- mer. Ainsi chez les Latins, il s'coule plus de neuf cents ans
- depuis le <em>sicle</em> d'or du Latium, depuis l'<em>ge de Saturne</em>
- jusqu'au temps o Ancus Martius vient sur les bords de la mer
- s'emparer d'Ostie.&mdash;L'ge hroque qui vient ensuite, comprend
- deux cents annes pendant lesquelles nous voyons d'abord les
- courses de Minos, l'expdition des Argonautes, la guerre de Troie
- et les longs voyages des hros qui ont dtruit cette ville. C'est
- alors, plus de mille ans aprs le dluge, que Tyr, capitale de la
- Phnicie, descend de l'intrieur des terres sur le rivage, pour
- passer ensuite dans une le voisine. Dj elle est clbre par la
- navigation et par les colonies qu'elle a fondes sur les ctes de
- la Mditerrane et mme au-del du dtroit, avant les temps
- hroques de la Grce.</p>
-
- <p>Nous avons prouv l'uniformit du dveloppement des nations, en
- montrant comment elles s'accordrent <em>lever leurs dieux
- jusqu'aux toiles</em>, usage que les Phniciens portrent de
- l'Orient en Grce et en gypte. D'aprs cela, les Chaldens
- durent rgner dans l'Orient autant de sicles qu'il s'en coula
- depuis Zoroastre jusqu' Ninus, qui fonda la monarchie
+ fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premières sociétés
+ s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais vers la fin du
+ premier <em>âge</em>, les <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> peuples descendent plus près de la
+ mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans
+ depuis le <em>siècle</em> d'or du Latium, depuis l'<em>âge de Saturne</em>
+ jusqu'au temps où Ancus Martius vient sur les bords de la mer
+ s'emparer d'Ostie.&mdash;L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend
+ deux cents années pendant lesquelles nous voyons d'abord les
+ courses de Minos, l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie
+ et les longs voyages des héros qui ont détruit cette ville. C'est
+ alors, plus de mille ans après le déluge, que Tyr, capitale de la
+ Phénicie, descend de l'intérieur des terres sur le rivage, pour
+ passer ensuite dans une île voisine. Déjà elle est célèbre par la
+ navigation et par les colonies qu'elle a fondées sur les côtes de
+ la Méditerranée et même au-delà du détroit, avant les temps
+ héroïques de la Grèce.</p>
+
+ <p>Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations, en
+ montrant comment elles s'accordèrent à <em>élever leurs dieux
+ jusqu'aux étoiles</em>, usage que les Phéniciens portèrent de
+ l'Orient en Grèce et en Égypte. D'après cela, les Chaldéens
+ durent régner dans l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula
+ depuis Zoroastre jusqu'à Ninus, qui fonda la monarchie
assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en
- compter depuis Herms Trismgiste jusqu' Ssostris, qui fonda
- aussi en gypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les
- gyptiens, nations mditerranes, durent suivre dans les
- rvolutions de leurs gouvernemens la marche gnrale que nous
- avons indique. Mais les Phniciens, nation maritime, enrichie
- par le commerce, durent s'arrter dans la dmocratie, le premier
+ compter depuis Hermès Trismégiste jusqu'à Sésostris, qui fonda
+ aussi en Égypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les
+ Égyptiens, nations méditerranées, durent suivre dans les
+ révolutions de leurs gouvernemens la marche générale que nous
+ avons indiquée. Mais les Phéniciens, nation maritime, enrichie
+ par le commerce, durent s'arrêter dans la démocratie, le premier
des gouvernemens <em>humains</em>. (Voyez le <a href="#liv4">4<sup>e</sup></a> liv.)</p>
<p>Ainsi par le simple secours de l'intelligence, et sans avoir
- besoin de celui de la mmoire, qui devient inutile lorsque les
+ besoin de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les
faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune
- que prsentait l'histoire universelle dans ses origines, tant
- pour l'ancienne gypte que pour l'Orient plus ancien encore.</p>
-
- <p class="p2">De cette manire l'tude du <em>dveloppement de la civilisation
- humaine</em>, prte une certitude nouvelle aux <em>calculs</em> de la
- chronologie. Conformment l'axiome <a href="#ax106">106</a>, <em>elle part du point
- mme o commence le sujet qu'elle traite</em>: elle part de &#967;&#961;&#959;&#957;&#959;&#962;,
- <em>le temps</em>, ou Saturne, ainsi appel <em> satis</em>, parce
- que l'on comptait les annes par les rcoltes; d'<em>Uranie</em>, la
+ que présentait l'histoire universelle dans ses origines, tant
+ pour l'ancienne Égypte que pour l'Orient plus ancien encore.</p>
+
+ <p class="p2">De cette manière l'étude du <em>développement de la civilisation
+ humaine</em>, prête une certitude nouvelle aux <em>calculs</em> de la
+ chronologie. Conformément à l'axiome <a href="#ax106">106</a>, <em>elle part du point
+ même où commence le sujet qu'elle traite</em>: elle part de &#967;&#961;&#959;&#957;&#959;&#962;,
+ <em>le temps</em>, ou Saturne, ainsi appelé <em>à satis</em>, parce
+ que l'on comptait les années par les récoltes; d'<em>Uranie</em>, la
muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de
Zoroastre, <em>contemplateur des astres</em>, qui rend des oracles
- d'aprs la direction des toiles tombantes. Bientt Saturne monte
- dans la septime sphre, Uranie contemple les plantes et les
- toiles fixes, et les Chaldens favoriss par l'immensit
+ d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt Saturne monte
+ dans la septième sphère, Uranie contemple les planètes et les
+ étoiles fixes, et les Chaldéens favorisés par l'immensité
<span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues,
- en mesurant la cercle que ces astres dcrivent, en leur supposant
- diverses influences sur les corps sublunaires, et mme sur les
- libres volonts de l'homme; sous les noms d'<em>astronomie</em>,
- d'<em>astrologie</em> ou de <em>thologie</em> cette science ne fut autre que
- la <em>divination</em>. Du ciel les mathmatiques descendirent pour
+ en mesurant la cercle que ces astres décrivent, en leur supposant
+ diverses influences sur les corps sublunaires, et même sur les
+ libres volontés de l'homme; sous les noms d'<em>astronomie</em>,
+ d'<em>astrologie</em> ou de <em>théologie</em> cette science ne fut autre que
+ la <em>divination</em>. Du ciel les mathématiques descendirent pour
mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude
- moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur
- partie principale elles furent nommes avec proprit
- <em>gomtrie</em>.</p>
-
- <p>C'est tort que les chronologistes ne prennent point leur
- science au point mme o commence le sujet qui lui est propre.
- Ils commencent avec l'anne astronomique, laquelle n'a pu tre
- connue qu'au bout de dix sicles au moins. Cette mthode pouvait
- leur faire connatre les conjonctions et les oppositions qui
- avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les plantes ou les
+ à moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur
+ partie principale elles furent nommées avec propriété
+ <em>géométrie</em>.</p>
+
+ <p>C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur
+ science au point même où commence le sujet qui lui est propre.
+ Ils commencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être
+ connue qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait
+ leur faire connaître les conjonctions et les oppositions qui
+ avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les
constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la
- succession des choses de la terre. Voil ce qui a rendu
- impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voil
- pourquoi l'histoire universelle a tir si peu d'avantages pour
- clairer son origine et sa suite du gnie admirable et de
- l'tonnante rudition de Petau et de Joseph Scaliger.</p>
+ succession des choses de la terre. Voilà ce qui a rendu
+ impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voilà
+ pourquoi l'histoire universelle a tiré si peu d'avantages pour
+ éclairer son origine et sa suite du génie admirable et de
+ l'étonnante érudition de Petau et de Joseph Scaliger.</p>
</div>
<a id="liv2chap11" name="liv2chap11"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> CHAPITRE XI.<br>
-<span class="smaller">DE LA GOGRAPHIE POTIQUE.</span></h3>
+<span class="smaller">DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.</span></h3>
-<p>La <em>gographie potique</em>, l'autre &oelig;il de l'<em>histoire fabuleuse</em>,
-n'a pas moins besoin d'tre claircie que la <em>chronologie potique</em>.
-En consquence d'un de nos axiomes (<em>les hommes qui veulent expliquer
+<p>La <em>géographie poétique</em>, l'autre &oelig;il de l'<em>histoire fabuleuse</em>,
+n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la <em>chronologie poétique</em>.
+En conséquence d'un de nos axiomes (<em>les hommes qui veulent expliquer
aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la
-vritable ide, les dcrivent en les assimilant des choses connues
-et rapproches</em>), la <em>gographie potique</em>, prise dans ses parties et
-dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grce, sous des
-proportions resserres. Les Grecs sortant de leur pays pour se
-rpandre dans le monde, la gographie alla s'tendant jusqu' ce
+véritable idée, les décrivent en les assimilant à des choses connues
+et rapprochées</em>), la <em>géographie poétique</em>, prise dans ses parties et
+dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grèce, sous des
+proportions resserrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se
+répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant jusqu'à ce
qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les
-gographes anciens s'accordent reconnatre une vrit dont ils n'ont
-point su faire usage: c'est que <em>les anciennes nations, migrant dans
-des contres trangres et lointaines, donnrent des noms tirs de
-leur ancienne patrie, aux cits, aux montagnes et aux fleuves, aux
-isthmes et aux dtroits, aux les et aux promontoires</em>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> C'est dans l'enceinte mme de la Grce que l'on plaa d'abord
-la partie <em>orientale</em> appele <em>Asie</em> ou <em>Inde</em>, l'<em>occidentale</em>
-appele <em>Europe</em> ou <em>Hesprie</em>, la <em>septentrionale</em>, nomme <em>Thrace</em>
-ou <em>Scythie</em>, enfin la <em>mridionale</em>, dite <em>Lybie</em> ou <em>Mauritanie</em>.
-Les parties du <em>monde</em> furent ainsi appeles du nom des parties du
-<em>petit monde de la Grce</em>, selon la situation des premires
-relativement celle des dernires. Ce qui le prouve, c'est que les
-<em>vents cardinaux</em> conservent dans leur gographie les noms qu'ils
-durent avoir originairement dans l'intrieur de la Grce.</p>
-
-<p>D'aprs ces principes, la grande pninsule situe l'orient de la
-Grce conserva le nom d'<em>Asie Mineure</em>, aprs que le nom d'<em>Asie</em> eut
-pass cette vaste partie <em>orientale</em> du monde, que nous appelons
-ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grce, qui tait
-l'<em>occident</em> par rapport l'Asie, fut appele <em>Europe</em>, et ensuite ce
-nom s'tendit au grand continent, que limite l'Ocan occidental.&mdash;Ils
-appelrent d'abord <em>Hesprie</em> la partie <em>occidentale</em> de la Grce, sur
-laquelle se levait le soir l'toile <em>Hesperus</em>. Ensuite, voyant
-l'Italie dans la mme situation, ils la nommrent <em>Grande Hesprie</em>.
-Enfin, tant parvenus jusqu' l'Espagne, ils la dsignrent comme la
-<em>dernire Hesprie</em>.&mdash;Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler
-<em>Ionie</em> la partie de la Grce qui tait <em>orientale</em> relativement
-eux, et la mer qui spare la grande Grce de la Grce proprement dite,
+géographes anciens s'accordent à reconnaître une vérité dont ils n'ont
+point su faire usage: c'est que <em>les anciennes nations, émigrant dans
+des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des noms tirés de
+leur ancienne patrie, aux cités, aux montagnes et aux fleuves, aux
+isthmes et aux détroits, aux îles et aux promontoires</em>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on plaça d'abord
+la partie <em>orientale</em> appelée <em>Asie</em> ou <em>Inde</em>, l'<em>occidentale</em>
+appelée <em>Europe</em> ou <em>Hespérie</em>, la <em>septentrionale</em>, nommée <em>Thrace</em>
+ou <em>Scythie</em>, enfin la <em>méridionale</em>, dite <em>Lybie</em> ou <em>Mauritanie</em>.
+Les parties du <em>monde</em> furent ainsi appelées du nom des parties du
+<em>petit monde de la Grèce</em>, selon la situation des premières
+relativement à celle des dernières. Ce qui le prouve, c'est que les
+<em>vents cardinaux</em> conservent dans leur géographie les noms qu'ils
+durent avoir originairement dans l'intérieur de la Grèce.</p>
+
+<p>D'après ces principes, la grande péninsule située à l'orient de la
+Grèce conserva le nom d'<em>Asie Mineure</em>, après que le nom d'<em>Asie</em> eut
+passé à cette vaste partie <em>orientale</em> du monde, que nous appelons
+ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à
+l'<em>occident</em> par rapport à l'Asie, fut appelée <em>Europe</em>, et ensuite ce
+nom s'étendit au grand continent, que limite l'Océan occidental.&mdash;Ils
+appelèrent d'abord <em>Hespérie</em> la partie <em>occidentale</em> de la Grèce, sur
+laquelle se levait le soir l'étoile <em>Hesperus</em>. Ensuite, voyant
+l'Italie dans la même situation, ils la nommèrent <em>Grande Hespérie</em>.
+Enfin, étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent comme la
+<em>dernière Hespérie</em>.&mdash;Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler
+<em>Ionie</em> la partie de la Grèce qui était <em>orientale</em> relativement à
+eux, et la mer qui sépare la grande Grèce de la Grèce proprement dite,
en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la
-Grce proprement dite et <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> la Grce Asiatique, fit appeler
-<em>Ionie</em>, par les habitans de la premire, la partie de l'Asie-Mineure
-qui se trouvait leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en
-Italie de Sam, partie du royaume d'Ulysse, situe dans la <em>premire
-Ionie</em>, plutt que de Samos, situe dans la seconde.]&mdash;De la <em>Thrace
-Grecque</em> vinrent Mars et Orphe; ce dieu et ce pote thologien ont
-videmment une origine grecque. De la <em>Scythie Grecque</em> vint
+Grèce proprement dite et <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> la Grèce Asiatique, fit appeler
+<em>Ionie</em>, par les habitans de la première, la partie de l'Asie-Mineure
+qui se trouvait à leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en
+Italie de Samé, partie du royaume d'Ulysse, située dans la <em>première
+Ionie</em>, plutôt que de Samos, située dans la seconde.]&mdash;De la <em>Thrace
+Grecque</em> vinrent Mars et Orphée; ce dieu et ce poète théologien ont
+évidemment une origine grecque. De la <em>Scythie Grecque</em> vint
Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers
-d'Orphe. De la mme partie de la Grce sortirent les Hyperborens,
-qui fondrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens
-que Zamolxis fut <em>Gte</em>, et Bacchus <em>Indien</em>.&mdash;Le nom de <em>More</em>, que
-le Ploponse conserve jusqu' nos jours, nous prouve assez que
-Perse, hros d'une origine videmment grecque, fit ses exploits
-clbres dans la <em>Mauritanie Grecque</em>; le royaume de Plops ou
-Ploponse a l'Achae au nord, comme l'Europe est au nord de
-l'Afrique. Hrodote raconte qu'autrefois les <em>Maures furent blancs</em>,
-ce qu'on ne peut entendre que des <em>Maures de la Grce</em>, dont le pays
-est appel encore aujourd'hui <em>la More Blanche</em>.&mdash;Les Grecs avaient
-d'abord appel <em>Ocan</em> toute mer d'un aspect sans bornes, et Homre
-avait dit que l'le d'ole tait ceinte par l'<em>Ocan</em>. Lorsqu'ils
-arrivrent l'<em>Ocan</em> vritable, ils tendirent cette ide troite,
-et dsignrent par le nom d'<em>Ocan</em> la mer qui embrasse toute la terre
-comme une grande le.<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a><a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a></p>
+d'Orphée. De la même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens,
+qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens
+que Zamolxis fut <em>Gète</em>, et Bacchus <em>Indien</em>.&mdash;Le nom de <em>Morée</em>, que
+le Péloponèse conserve jusqu'à nos jours, nous prouve assez que
+Persée, héros d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits
+célèbres dans la <em>Mauritanie Grecque</em>; le royaume de Pélops ou
+Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Europe est au nord de
+l'Afrique. Hérodote raconte qu'autrefois les <em>Maures furent blancs</em>,
+ce qu'on ne peut entendre que des <em>Maures de la Grèce</em>, dont le pays
+est appelé encore aujourd'hui <em>la Morée Blanche</em>.&mdash;Les Grecs avaient
+d'abord appelé <em>Océan</em> toute mer d'un aspect sans bornes, et Homère
+avait dit que l'île d'Éole était ceinte par l'<em>Océan</em>. Lorsqu'ils
+arrivèrent à l'<em>Océan</em> véritable, ils étendirent cette idée étroite,
+et désignèrent par le nom d'<em>Océan</em> la mer qui embrasse toute la terre
+comme une grande île.<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a><a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a></p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> CONCLUSION DE CE LIVRE.</h4>
-<p>Nous avons dmontr que la <span class="smcap">SAGESSE POTIQUE</span> mrite deux magnifiques
-loges, dont l'un lui a t constamment attribu. I. C'est elle qui
-<em>fonda l'humanit chez les Gentils</em>, gloire que la vanit des nations
-et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutt enleve. II.
-L'autre gloire lui a t attribue jusqu' nous par une tradition
-vulgaire; c'est que la <em>sagesse antique</em>, par une mme inspiration,
-<em>rendait ses sages galement grands comme philosophes, comme
-lgislateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et potes</em>.
-Voil pourquoi elle a t tant regrette; cependant, dans la ralit,
-elle ne fit que les <em>baucher</em>, tels que nous les avons trouvs dans
-les fables; ces germes fconds nous ont laiss voir dans
-l'imperfection de sa forme primitive la <em>science</em> de rflexion, la
+<p>Nous avons démontré que la <span class="smcap">SAGESSE POÉTIQUE</span> mérite deux magnifiques
+éloges, dont l'un lui a été constamment attribué. I. C'est elle qui
+<em>fonda l'humanité chez les Gentils</em>, gloire que la vanité des nations
+et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt enlevée. II.
+L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à nous par une tradition
+vulgaire; c'est que la <em>sagesse antique</em>, par une même inspiration,
+<em>rendait ses sages également grands comme philosophes, comme
+législateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes</em>.
+Voilà pourquoi elle a été tant regrettée; cependant, dans la réalité,
+elle ne fit que les <em>ébaucher</em>, tels que nous les avons trouvés dans
+les fables; ces germes féconds nous ont laissé voir dans
+l'imperfection de sa forme primitive la <em>science</em> de réflexion, la
science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire
-en effet que dans les <em>fables</em>, <em>l'instinct</em> de l'humanit avait
-marqu d'avance les principes de la science moderne, que les
-<em>mditations</em> des savans ont depuis claire par des <em>raisonnemens</em>,
-et rsume dans des <em>maximes</em>. Nous pouvons conclure par le principe
-dont la dmonstration tait l'objet de ce livre: <em>Les potes
-thologiens furent le sens, les philosophes furent l</em>'intelligence
+en effet que dans les <em>fables</em>, <em>l'instinct</em> de l'humanité avait
+marqué d'avance les principes de la science moderne, que les
+<em>méditations</em> des savans ont depuis éclairée par des <em>raisonnemens</em>,
+et résumée dans des <em>maximes</em>. Nous pouvons conclure par le principe
+dont la démonstration était l'objet de ce livre: <em>Les poètes
+théologiens furent le sens, les philosophes furent l</em>'intelligence
<em>de la sagesse humaine</em>.</p>
<a id="liv3" name="liv3"></a>
-<h2><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> LIVRE TROISIME.<br>
-<span class="smaller">DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.</span></h2>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> LIVRE TROISIÈME.<br>
+<span class="smaller">DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.</span></h2>
<h3>ARGUMENT.</h3>
-<p><em>Ce livre n'est qu'un appendice du prcdent. C'est une application de
-la mthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme,
-celui qu'on a regard comme le fondateur de la civilisation grecque,
+<p><em>Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application de
+la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme, à
+celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation grecque,
et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver:</em>
-1<sup>o</sup> <em>qu'Homre n'a pas t philosophe;</em> 2<sup>o</sup> <em>qu'il a vcu pendant plus
-de quatre sicles;</em> 3<sup>o</sup> <em>que toutes les villes de la Grce ont eu
-raison de le revendiquer pour citoyen;</em> 4<sup>o</sup> <em>qu'il a t, par
-consquent, non pas un individu, mais un tre collectif, un</em> symbole
+1<sup>o</sup> <em>qu'Homère n'a pas été philosophe;</em> 2<sup>o</sup> <em>qu'il a vécu pendant plus
+de quatre siècles;</em> 3<sup>o</sup> <em>que toutes les villes de la Grèce ont eu
+raison de le revendiquer pour citoyen;</em> 4<sup>o</sup> <em>qu'il a été, par
+conséquent, non pas un individu, mais un être collectif, un</em> symbole
du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.</p>
-<p class="p2"><a href="#liv3chap1"><em>Chapitre I.</em></a> <span class="smcap">De la sagesse philosophique que l'on attribue Homre.</span>
-<em>La force et l'originalit avec lesquelles il a peint des m&oelig;urs
-barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses hros. Un
-philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si navement de telles
+<p class="p2"><a href="#liv3chap1"><em>Chapitre I.</em></a> <span class="smcap">De la sagesse philosophique que l'on attribue à Homère.</span>
+<em>La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des m&oelig;urs
+barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses héros. Un
+philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si naïvement de telles
m&oelig;urs.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv3chap2"><em>Chapitre II.</em></a> <span class="smcap">De la patrie d'Homre.</span> <em>Vico conjecture que l'auteur ou
-les auteurs de l'Odysse eurent pour patrie les contres occidentales
-de la Grce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque
-revendiqua Homre pour citoyen, <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> parce qu'elle reconnaissait
-quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odysse.</em></p>
+<p class="p2"><a href="#liv3chap2"><em>Chapitre II.</em></a> <span class="smcap">De la patrie d'Homère.</span> <em>Vico conjecture que l'auteur ou
+les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées occidentales
+de la Grèce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque
+revendiqua Homère pour citoyen, <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> parce qu'elle reconnaissait
+quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odyssée.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv3chap3"><em>Chapitre III.</em></a> <span class="smcap">Du temps o vcut Homre.</span> <em>Un grand nombre de passages
-indiquent des poques de civilisation trs diverses, et portent
-croire que les deux pomes ont t travaills par plusieurs mains, et
-continus pendant plusieurs ges.</em></p>
+<p class="p2"><a href="#liv3chap3"><em>Chapitre III.</em></a> <span class="smcap">Du temps où vécut Homère.</span> <em>Un grand nombre de passages
+indiquent des époques de civilisation très diverses, et portent à
+croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et
+continués pendant plusieurs âges.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv3chap4"><em>Chapitre IV.</em></a> <span class="smcap">Pourquoi le gnie d'Homre dans la posie hroque ne
-peut jamais tre gal.</span> <em>C'est que les caractres des hros qu'il a
-peints ne se rapportent pas des tres individuels, mais sont plutt
-des symboles populaires de chaque caractre moral. Observations sur la
-comdie et la tragdie.</em></p>
+<p class="p2"><a href="#liv3chap4"><em>Chapitre IV.</em></a> <span class="smcap">Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie héroïque ne
+peut jamais être égalé.</span> <em>C'est que les caractères des héros qu'il a
+peints ne se rapportent pas à des êtres individuels, mais sont plutôt
+des symboles populaires de chaque caractère moral. Observations sur la
+comédie et la tragédie.</em></p>
<p class="p2"><a href="#liv3chap5"><em>Chapitres V et VI.</em></a> <span class="smcap">Observations philosophiques et philologiques</span>,
-<em>qui doivent servir la dcouverte du vritable Homre. La plupart
-des observations philosophiques rentrent dans ce qui a t dit au
-second livre, sur l'origine de la posie.</em></p>
-
-<p class="p2"><a href="#liv3chap7"><em>Chapitre VII.</em></a> . <em>I.</em> <span class="smcap">Dcouverte du vritable Homre.</span>&mdash;. <em>II.</em>
-<em>Tout ce qui tait absurde et invraisemblable dans l'Homre que l'on
-s'est figur jusqu'ici, devient dans notre Homre convenance et
-ncessit.</em>&mdash;. <em>III.</em> <em>On doit trouver dans les pomes d'Homre les
+<em>qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. La plupart
+des observations philosophiques rentrent dans ce qui a été dit au
+second livre, sur l'origine de la poésie.</em></p>
+
+<p class="p2"><a href="#liv3chap7"><em>Chapitre VII.</em></a> §. <em>I.</em> <span class="smcap">Découverte du véritable Homère.</span>&mdash;§. <em>II.</em>
+<em>Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on
+s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et
+nécessité.</em>&mdash;§. <em>III.</em> <em>On doit trouver dans les poèmes d'Homère les
deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens,
-considr chez les Grecs.</em></p>
-
-<p class="p2"><em>Appendice.</em> <span class="smcap">Histoire raisonne des potes dramatiques et lyriques.</span>
-<em>Trois ges dans la posie lyrique, comme dans la tragdie.</em></p>
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> LIVRE TROISIME.<br>
-<span class="smaller">DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.</span></h2>
-
-<p>Avoir dmontr, comme nous l'avons fait dans le livre prcdent, que
-la <em>sagesse potique</em> fut la <em>sagesse vulgaire</em> des peuples grecs,
-d'abord <em>potes thologiens</em>, et ensuite <em>hroques</em>, c'est avoir
-prouv d'une manire implicite la mme vrit relativement la
-<em>sagesse d'Homre</em>. Mais Platon prtend au contraire qu'Homre possda
-<em>la sagesse rflchie</em> (<em>riposta</em>) <em>des ges civiliss</em>; et il a t
-suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spcialement par
-Plutarque, qui a consacr ce sujet un livre tout entier. Ce prjug
-est trop profondment enracin dans les esprits, pour qu'il ne soit
-pas ncessaire d'examiner particulirement <em>si Homre a jamais t
-philosophe</em>. Longin avait cherch rsoudre ce problme dans un
-ouvrage dont fait mention Diogne Larce dans la vie de Pyrrhon.</p>
+considéré chez les Grecs.</em></p>
+
+<p class="p2"><em>Appendice.</em> <span class="smcap">Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques.</span>
+<em>Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la tragédie.</em></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> LIVRE TROISIÈME.<br>
+<span class="smaller">DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.</span></h2>
+
+<p>Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le livre précèdent, que
+la <em>sagesse poétique</em> fut la <em>sagesse vulgaire</em> des peuples grecs,
+d'abord <em>poètes théologiens</em>, et ensuite <em>héroïques</em>, c'est avoir
+prouvé d'une manière implicite la même vérité relativement à la
+<em>sagesse d'Homère</em>. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère posséda
+<em>la sagesse réfléchie</em> (<em>riposta</em>) <em>des âges civilisés</em>; et il a été
+suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spécialement par
+Plutarque, qui a consacré à ce sujet un livre tout entier. Ce préjugé
+est trop profondément enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit
+pas nécessaire d'examiner particulièrement <em>si Homère a jamais été
+philosophe</em>. Longin avait cherché à résoudre ce problème dans un
+ouvrage dont fait mention Diogène Laërce dans la vie de Pyrrhon.</p>
<a id="liv3chap1" name="liv3chap1"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> CHAPITRE I.<br>
-<span class="smaller">DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUE HOMRE.</span></h3>
+<span class="smaller">DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE.</span></h3>
-<p>Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'<em>Homre a d suivre
-les sentimens vulgaires</em>, et par consquent <em>les m&oelig;urs vulgaires de
+<p>Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'<em>Homère a dû suivre
+les sentimens vulgaires</em>, et par conséquent <em>les m&oelig;urs vulgaires de
ses contemporains</em> encore barbares; de tels sentimens, de telles
-m&oelig;urs fournissent la posie les sujets qui lui sont propres.
-Passons-lui donc d'avoir prsent <em>la force</em> comme la mesure de la
-grandeur des dieux; laissons Jupiter dmontrer, par la force avec
-laquelle il enlverait <em>la grande chane</em> de la fable, qu'il est <em>le
-roi des dieux et des hommes</em>; laissons <em>Diomde, second par Minerve,
-blesser Vnus et Mars</em>; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un
-pareil systme; laissons Minerve, dans le combat des dieux,
-<em>dpouiller Vnus et frapper Mars d'un coup de pierre</em>, ce qui peut
-faire juger si elle tait la desse de la philosophie dans la croyance
-vulgaire; passons encore au pote de nous avoir rappel fidlement
-l'usage d'<em>empoisonner les flches</em><a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>, comme <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> le fait le
-hros de l'Odysse, qui va exprs Ephyre pour y trouver des herbes
-vnneuses; l'usage enfin de <em>ne point ensevelir les ennemis tus dans
-les combats</em>, mais de les laisser <em>pour tre la pture des chiens et
+m&oelig;urs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres.
+Passons-lui donc d'avoir présenté <em>la force</em> comme la mesure de la
+grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec
+laquelle il enlèverait <em>la grande chaîne</em> de la fable, qu'il est <em>le
+roi des dieux et des hommes</em>; laissons <em>Diomède, secondé par Minerve,
+blesser Vénus et Mars</em>; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un
+pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux,
+<em>dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre</em>, ce qui peut
+faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance
+vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement
+l'usage d'<em>empoisonner les flèches</em><a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>, comme <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> le fait le
+héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes
+vénéneuses; l'usage enfin de <em>ne point ensevelir les ennemis tués dans
+les combats</em>, mais de les laisser <em>pour être la pâture des chiens et
des vautours</em>.</p>
-<p>Cependant, la fin de la posie <em>tant d'adoucir la frocit du
-vulgaire</em>, de l'esprit duquel les potes disposent en matres, <em>il
-n'tait point d'un homme sage</em> d'inspirer au vulgaire de l'admiration
+<p>Cependant, la fin de la poésie <em>étant d'adoucir la férocité du
+vulgaire</em>, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, <em>il
+n'était point d'un homme sage</em> d'inspirer au vulgaire de l'admiration
pour des <em>sentimens et des coutumes si barbares</em>, et de le confirmer
-dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait les
-voir si bien peints. <em>Il n'tait point d'un homme sage</em> d'amuser le
-peuple <em>grossier</em>, de la <em>grossiret</em> des hros et des dieux. Mars,
+dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les
+voir si bien peints. <em>Il n'était point d'un homme sage</em> d'amuser le
+peuple <em>grossier</em>, de la <em>grossièreté</em> des héros et des dieux. Mars,
en combattant Minerve, l'appelle
&#954;&#965;&#957;&#959;&#956;&#965;&#945;
(<em>musca canina</em>);
-Minerve donne un coup de poing Diane; Achille et Agamemnon, le
-premier des hros et le roi des rois, se donnent l'pithte de
-<em>chien</em>, et se traitent comme le feraient peine des valets de
-comdie.</p>
-
-<p>Comment appeler autrement que <em>sottise</em> la prtendue <em>sagesse</em> du
-gnral en chef Agamemnon, qui a besoin d'tre forc par Achille
-restituer Chrysis au prtre d'Apollon, son pre, tandis que le dieu,
-pour venger Chrysis, ravage l'arme des Grecs par une peste cruelle?
-Ensuite le roi des rois, se regardant comme outrag, croit rtablir
-son honneur <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> en dployant une <em>justice</em> digne de la <em>sagesse</em>
-qu'il a montre. Il enlve Brisis Achille, sans doute afin que ce
-hros, <em>qui portait avec lui le destin de Troie</em>, s'loigne avec ses
-guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector gorge le reste des Grecs que
-la peste a pu pargner.... Voil pourtant le pote qu'on a jusqu'ici
-regard comme le <em>fondateur de la civilisation des Grecs</em>, comme
-l'<em>auteur de la politesse de leurs m&oelig;urs</em>. C'est du rcit que nous
-venons de faire qu'il dduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs
-sont un tel capitaine, un tel hros! Voil le pote <em>incomparable dans
-la conception des caractres potiques!</em> Sans doute il mrite cet
-loge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses
-caractres les plus sublimes choquent en tout les ides d'un ge
-civilis, mais ils sont <em>pleins de convenance</em>, si on les rapporte
-la nature <em>hroque</em> des hommes <em>passionns et irritables</em> qu'il a
+Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le
+premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de
+<em>chien</em>, et se traitent comme le feraient à peine des valets de
+comédie.</p>
+
+<p>Comment appeler autrement que <em>sottise</em> la prétendue <em>sagesse</em> du
+général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à
+restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu,
+pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle?
+Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir
+son honneur <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> en déployant une <em>justice</em> digne de la <em>sagesse</em>
+qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce
+héros, <em>qui portait avec lui le destin de Troie</em>, s'éloigne avec ses
+guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que
+la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici
+regardé comme le <em>fondateur de la civilisation des Grecs</em>, comme
+l'<em>auteur de la politesse de leurs m&oelig;urs</em>. C'est du récit que nous
+venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs
+sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète <em>incomparable dans
+la conception des caractères poétiques!</em> Sans doute il mérite cet
+éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses
+caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge
+civilisé, mais ils sont <em>pleins de convenance</em>, si on les rapporte à
+la nature <em>héroïque</em> des hommes <em>passionnés et irritables</em> qu'il a
voulu peindre.</p>
-<p>Si Homre est un <em>sage</em>, un <em>philosophe</em>, que dire de la passion de
-ses hros pour le <em>vin</em>? Sont-ils affligs, leur consolation c'est de
-s'<em>enivrer</em>, comme fait particulirement le sage Ulysse. Scaliger
-s'indigne de voir toutes ces <em>comparaisons tires des objets les plus
+<p>Si Homère est un <em>sage</em>, un <em>philosophe</em>, que dire de la passion de
+ses héros pour le <em>vin</em>? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de
+s'<em>enivrer</em>, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger
+s'indigne de voir toutes ces <em>comparaisons tirées des objets les plus
sauvages, de la nature la plus farouche</em>. Admettons cependant
-qu'Homre a t forc de les choisir ainsi pour se faire mieux
+qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux
entendre du vulgaire, alors si <em>farouche</em> et si <em>sauvage</em>; cependant
-le bonheur mme de ces comparaisons, leur mrite incomparable,
-n'indique pas certainement un esprit <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> <em>adouci</em> et <em>humanis
-par la philosophie</em>. Celui en qui les leons des <em>philosophes</em>
-auraient dvelopp les sentimens de l'<em>humanit</em> et de la <em>piti</em>
+le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable,
+n'indique pas certainement un esprit <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> <em>adouci</em> et <em>humanisé
+par la philosophie</em>. Celui en qui les leçons des <em>philosophes</em>
+auraient développé les sentimens de l'<em>humanité</em> et de la <em>pitié</em>
n'aurait pas eu non plus ce <em>style si fier et d'un effet si terrible</em>
-avec lequel il dcrit dans toute la varit de leurs accidens, les
-plus sanglans <em>combats</em>, avec lequel il diversifie de cent manires
-bizarres les tableaux de <em>meurtre</em> qui font la sublimit de l'Iliade.
-La <em>constance d'me</em> que donne et assure l'tude de la <em>sagesse
+avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les
+plus sanglans <em>combats</em>, avec lequel il diversifie de cent manières
+bizarres les tableaux de <em>meurtre</em> qui font la sublimité de l'Iliade.
+La <em>constance d'âme</em> que donne et assure l'étude de la <em>sagesse
philosophique</em> pouvait-elle lui permettre de supposer tant de
-<em>lgret</em>, tant de <em>mobilit</em> dans les dieux et les hros; de montrer
-les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble un
-calme subit; les autres, dans l'accs de la plus violente colre, se
+<em>légèreté</em>, tant de <em>mobilité</em> dans les dieux et les héros; de montrer
+les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un
+calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se
rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>; d'autres au
-contraire, navrs de douleur, oubliant tout--coup leurs maux, et
-s'abandonnant la joie, la premire distraction agrable, comme le
-sage Ulysse au banquet d'Alcinos; d'autres enfin, d'abord calmes et
+contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et
+s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le
+sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et
tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur
-dplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a
-prononce. Ainsi Achille reoit dans sa tente l'infortun Priam, qui
-est <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> venu seul pendant la nuit travers le camp des Grecs,
-pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet sa table, et pour un
+déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a
+prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui
+est <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs,
+pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un
mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille
-oublie les saintes lois de l'hospitalit, les droits d'une confiance
-gnreuse, le respect d l'ge et au malheur; et dans le transport
+oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance
+généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport
d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie.
-Le mme Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en
+Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en
faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les
-Grecs massacrs indignement par Hector, que pour venger le
-ressentiment particulier que lui inspire contre Pris la mort de
-Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlvement de
-Brisis; il faut que la belle et malheureuse Polixne soit immole sur
+Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le
+ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de
+Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de
+Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur
son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres
-altres de vengeance.</p>
+altérées de vengeance.</p>
-<p>Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut gure comprendre comment <em>un
-esprit grave, un philosophe habitu combiner ses ides d'une manire
-raisonnable</em>, se serait occup imaginer ces contes de vieilles, bons
-pour amuser les enfans, et dont Homre a rempli l'Odysse.</p>
+<p>Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment <em>un
+esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière
+raisonnable</em>, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons
+pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée.</p>
-<p>Ces m&oelig;urs <em>sauvages</em> et <em>grossires</em>, <em>fires</em> et <em>farouches</em>, ces
-caractres <em>draisonnables</em> et <em>draisonnablement obstins</em>, quoique
-souvent <em>d'une mobilit et d'une lgret puriles</em>, ne pouvaient
-appartenir, comme nous l'avons dmontr (<span class="smcap">LIVRE II</span>, <em>Corollaires de la
-nature hroque</em>), qu' des hommes <em>faibles <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> d'esprit</em> comme
-des enfans, <em>dous d'une imagination vive</em> comme celle des femmes,
-<em>emports dans leurs passions</em> comme les jeunes gens les plus violens.
-Il faut donc refuser Homre toute <em>sagesse philosophique</em>.</p>
+<p>Ces m&oelig;urs <em>sauvages</em> et <em>grossières</em>, <em>fières</em> et <em>farouches</em>, ces
+caractères <em>déraisonnables</em> et <em>déraisonnablement obstinés</em>, quoique
+souvent <em>d'une mobilité et d'une légèreté puériles</em>, ne pouvaient
+appartenir, comme nous l'avons démontré (<span class="smcap">LIVRE II</span>, <em>Corollaires de la
+nature héroïque</em>), qu'à des hommes <em>faibles <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> d'esprit</em> comme
+des enfans, <em>doués d'une imagination vive</em> comme celle des femmes,
+<em>emportés dans leurs passions</em> comme les jeunes gens les plus violens.
+Il faut donc refuser à Homère toute <em>sagesse philosophique</em>.</p>
-<p>Voil l'origine des <em>doutes</em> qui nous forcent de rechercher quel fut
-le <span class="smcap">vritable Homre.</span></p>
+<p>Voilà l'origine des <em>doutes</em> qui nous forcent de rechercher quel fut
+le <span class="smcap">véritable Homère.</span></p>
<a id="liv3chap2" name="liv3chap2"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> CHAPITRE II.<br>
-<span class="smaller">DE LA PATRIE D'HOMRE.</span></h3>
-
-<p>Presque toutes les cits de la Grce se disputrent la gloire d'avoir
-donn le jour Homre. Plusieurs auteurs ont mme cherch sa patrie
-dans l'Italie, et Lon Allacci (<em>de Patri Homeri</em>) s'est donn une
-peine inutile pour la dterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point
-d'crivain plus ancien qu'Homre, comme Josephe le soutient contre
-Appion le grammairien, si les crivains que nous pourrions consulter
-ne sont venus que long-temps aprs lui, il faut bien que nous
-employions notre <em>critique mtaphysique</em> trouver dans Homre
-lui-mme et son sicle et sa patrie, en le considrant moins comme
+<span class="smaller">DE LA PATRIE D'HOMÈRE.</span></h3>
+
+<p>Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent la gloire d'avoir
+donné le jour à Homère. Plusieurs auteurs ont même cherché sa patrie
+dans l'Italie, et Léon Allacci (<em>de Patriâ Homeri</em>) s'est donné une
+peine inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point
+d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josephe le soutient contre
+Appion le grammairien, si les écrivains que nous pourrions consulter
+ne sont venus que long-temps après lui, il faut bien que nous
+employions notre <em>critique métaphysique</em> à trouver dans Homère
+lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant moins comme
<em>auteur de livre</em>, que comme <em>auteur</em> ou fondateur de <em>nation</em>; et en
-effet, il a t considr comme le fondateur de la civilisation
+effet, il a été considéré comme le fondateur de la civilisation
grecque.</p>
-<p>L'<em>auteur de l'Odysse</em> naquit sans doute dans les parties
-occidentales de la Grce, en tirant vers le midi. Un passage prcieux
-justifie cette conjecture: Alcinos, roi de l'le des Phaciens,
-maintenant Corfou, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> offre Ulysse un vaisseau bien quip,
+<p>L'<em>auteur de l'Odyssée</em> naquit sans doute dans les parties
+occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. Un passage précieux
+justifie cette conjecture: Alcinoüs, roi de l'île des Phéaciens,
+maintenant Corfou, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> offre à Ulysse un vaisseau bien équipé,
pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets,
-<em>experts dans la marine, seraient en tat, s'il le fallait, de le
-conduire jusqu'en Eube</em>; c'tait, au rapport de ceux que le hasard y
-avait conduits, la contre la plus lointaine, la Thul du monde grec
-(<em>ultima Thul</em>). L'Homre de l'Odysse qui avait une telle ide de
-l'Eube, ne fut pas sans doute le mme que celui de l'Iliade, car
-l'Eube n'est pas trs loigne de Troie et de l'Asie-Mineure, <em>o
+<em>experts dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le
+conduire jusqu'en Eubée</em>; c'était, au rapport de ceux que le hasard y
+avait conduits, la contrée la plus lointaine, la Thulé du monde grec
+(<em>ultima Thulé</em>). L'Homère de l'Odyssée qui avait une telle idée de
+l'Eubée, ne fut pas sans doute le même que celui de l'Iliade, car
+l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie-Mineure, <em>où
naquit sans doute le dernier</em>.</p>
-<p>On lit dans Snque, que c'tait une question clbre que dbattaient
-les grammairiens grecs, de savoir si <em>l'Iliade et l'Odysse taient du
-mme auteur</em>.</p>
+<p>On lit dans Sénèque, que c'était une question célèbre que débattaient
+les grammairiens grecs, de savoir si <em>l'Iliade et l'Odyssée étaient du
+même auteur</em>.</p>
-<p>Si les villes grecques se disputrent l'honneur d'avoir produit
-Homre, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odysse
+<p>Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir produit
+Homère, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée
<em>ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires</em>. Cette observation
-nous servira <em>dcouvrir</em> le <span class="smcap">vritable Homre</span>.</p>
+nous servira à <em>découvrir</em> le <span class="smcap">véritable Homère</span>.</p>
<a id="liv3chap3" name="liv3chap3"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> CHAPITRE III.<br>
-<span class="smaller">DU TEMPS O VCUT HOMRE.</span></h3>
+<span class="smaller">DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE.</span></h3>
-<p>L'ge d'Homre nous est indiqu par les remarques suivantes, tires de
-ses pomes:&mdash;1. Aux funrailles de Patrocle, Achille donne tous les
-<em>jeux</em> que la Grce civilise clbrait Olympie.&mdash;2. L'<em>art de
-fondre</em> des bas reliefs et de <em>graver</em> les mtaux tait dj invent,
+<p>L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques suivantes, tirées de
+ses poèmes:&mdash;1. Aux funérailles de Patrocle, Achille donne tous les
+<em>jeux</em> que la Grèce civilisée célébrait à Olympie.&mdash;2. L'<em>art de
+fondre</em> des bas reliefs et de <em>graver</em> les métaux était déjà inventé,
comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La
-<em>peinture</em> n'tait pas encore trouve, ce qui s'explique
+<em>peinture</em> n'était pas encore trouvée, ce qui s'explique
naturellement: <em>l'art du fondeur</em> abstrait les superficies, mais il en
conserve une partie par le relief; <em>l'art du graveur</em> ou <em>ciseleur</em> en
-fait autant dans un sens oppos; mais la <em>peinture</em> abstrait les
-superficies d'une manire absolue; c'est, dans les arts du dessin, le
-dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homre ni Mose ne font
-mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquit!&mdash;3. Les dlicieux
-<em>jardins</em> d'Alcinos, la magnificence de son <em>palais</em>, la somptuosit
-de sa <em>table</em>, prouvent que les Grecs admiraient dj le luxe et le
-faste.&mdash;4. Les Phniciens portaient <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> dj sur les ctes de la
-Grce l'<em>ivoire</em>, la <em>pourpre</em> et cet <em>encens</em> d'Arabie dont la grotte
-de Vnus exhale le parfum; en outre, du lin ou <em>byssus</em> le plus fin,
-de riches <em>vtemens</em>. Parmi les prsens offerts Pnlope par ses
-amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingnieux travail
-ferait honneur au luxe recherch des temps modernes<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.&mdash;5. Le char
-sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de <em>cdre</em>; l'antre de
-Calypso en exhala l'agrable odeur. Cette dlicatesse de bon got fut
-ignore des Romains aux poques o les Nron et les Hliogabale
-aimaient anantir les choses les plus prcieuses, comme par une
-sorte de fureur.&mdash;6. Descriptions des <em>bains</em> voluptueux de Circ.&mdash;7.
-Les <em>jeunes esclaves</em> des amans de Pnlope, avec leur beaut, leurs
-grces et leurs blondes chevelures, nous sont reprsents tels que les
-recherche la dlicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur
-<em>chevelure</em> comme les femmes; Hector et Diomde en font un reproche
-Pris.&mdash;9. Homre nous montre toujours ses hros se nourrissant de
-<em>chair rtie</em>, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande
-le moins d'apprt, puisqu'il suffit de braises pour la prparer<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>.
+fait autant dans un sens opposé; mais la <em>peinture</em> abstrait les
+superficies d'une manière absolue; c'est, dans les arts du dessin, le
+dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homère ni Moïse ne font
+mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquité!&mdash;3. Les délicieux
+<em>jardins</em> d'Alcinoüs, la magnificence de son <em>palais</em>, la somptuosité
+de sa <em>table</em>, prouvent que les Grecs admiraient déjà le luxe et le
+faste.&mdash;4. Les Phéniciens portaient <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> déjà sur les côtes de la
+Grèce l'<em>ivoire</em>, la <em>pourpre</em> et cet <em>encens</em> d'Arabie dont la grotte
+de Vénus exhale le parfum; en outre, du lin ou <em>byssus</em> le plus fin,
+de riches <em>vêtemens</em>. Parmi les présens offerts à Pénélope par ses
+amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingénieux travail
+ferait honneur au luxe recherché des temps modernes<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.&mdash;5. Le char
+sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de <em>cèdre</em>; l'antre de
+Calypso en exhala l'agréable odeur. Cette délicatesse de bon goût fut
+ignorée des Romains aux époques où les Néron et les Héliogabale
+aimaient à anéantir les choses les plus précieuses, comme par une
+sorte de fureur.&mdash;6. Descriptions des <em>bains</em> voluptueux de Circé.&mdash;7.
+Les <em>jeunes esclaves</em> des amans de Pénélope, avec leur beauté, leurs
+grâces et leurs blondes chevelures, nous sont représentés tels que les
+recherche la délicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur
+<em>chevelure</em> comme les femmes; Hector et Diomède en font un reproche à
+Pâris.&mdash;9. Homère nous montre toujours ses héros se nourrissant de
+<em>chair rôtie</em>, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande
+le moins d'apprêt, puisqu'il suffit de braises pour la préparer<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>.
Les <em>viandes bouillies</em> <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> ne durent venir qu'ensuite, car elles
-exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trpied; Virgile
-nourrit ses hros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rtir
-avec des broches. Enfin vinrent les <em>alimens assaisonns</em>.&mdash;Homre
-nous prsente comme l'aliment le plus dlicat des hros, <em>la farine
-mle de fromage et de miel</em>; mais il tire de la <em>pche</em> deux de ses
+exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trépied; Virgile
+nourrit ses héros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rôtir
+avec des broches. Enfin vinrent les <em>alimens assaisonnés</em>.&mdash;Homère
+nous présente comme l'aliment le plus délicat des héros, <em>la farine
+mêlée de fromage et de miel</em>; mais il tire de la <em>pêche</em> deux de ses
comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les
-habits de l'indigence, demande l'aumne l'un des amans de Pnlope,
+habits de l'indigence, demande l'aumône à l'un des amans de Pénélope,
il lui dit que <em>les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans
-des mers abondantes en poissons qui font les dlices des
-festins</em>.&mdash;10. Les <em>hros</em> contractent mariage avec des <em>trangres</em>;
-les <em>btards succdent</em> au trne; observation importante qui
-prouverait qu'Homre a paru l'poque o le <em>droit hroque</em> tombait
-en dsutude dans la Grce, pour faire place la <em>libert populaire</em>.</p>
-
-<p>En runissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart
-dans l'Odysse, ouvrage de la vieillesse d'Homre au sentiment de
-Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'ge d'Homre
-<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> <em>long-temps aprs la guerre de Troie</em>, une distance de
-quatre sicles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous
-pourrions mme le rapprocher encore, car Homre parle de l'gypte, et
-l'on dit que Psammtique, dont le rgne est postrieur celui de
-Numa, fut le premier roi d'gypte qui ouvrit cette contre aux Grecs;
-mais une foule de passages de l'Odysse montrent que la Grce tait
-depuis long-temps ouverte aux marchands phniciens, dont les Grecs
-aimaient dj les rcits non moins que les marchandises, -peu-prs
+des mers abondantes en poissons qui font les délices des
+festins</em>.&mdash;10. Les <em>héros</em> contractent mariage avec des <em>étrangères</em>;
+les <em>bâtards succèdent</em> au trône; observation importante qui
+prouverait qu'Homère a paru à l'époque où le <em>droit héroïque</em> tombait
+en désuétude dans la Grèce, pour faire place à la <em>liberté populaire</em>.</p>
+
+<p>En réunissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart
+dans l'Odyssée, ouvrage de la vieillesse d'Homère au sentiment de
+Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère
+<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> <em>long-temps après la guerre de Troie</em>, à une distance de
+quatre siècles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous
+pourrions même le rapprocher encore, car Homère parle de l'Égypte, et
+l'on dit que Psammétique, dont le règne est postérieur à celui de
+Numa, fut le premier roi d'Égypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs;
+mais une foule de passages de l'Odyssée montrent que la Grèce était
+depuis long-temps ouverte aux marchands phéniciens, dont les Grecs
+aimaient déjà les récits non moins que les marchandises, à-peu-près
comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il
-n'est donc point contradictoire qu'Homre n'ait pas vu l'gypte, et
-qu'il raconte tant de choses de l'gypte et de la Lybie, de la
-Phnicie et de l'Asie en gnral, de l'Italie et de la Sicile, d'aprs
-les rapports que les Phniciens en faisaient aux Grecs.</p>
+n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas vu l'Égypte, et
+qu'il raconte tant de choses de l'Égypte et de la Lybie, de la
+Phénicie et de l'Asie en général, de l'Italie et de la Sicile, d'après
+les rapports que les Phéniciens en faisaient aux Grecs.</p>
<p>Il n'est pas si facile d'accorder <em>cette recherche et cette
-dlicatesse dans la manire de vivre</em>, que nous observions
-tout--l'heure, avec les <em>m&oelig;urs sauvages et froces</em> qu'il attribue
- ses hros, particulirement dans l'Iliade. Dans l'impuissance
-d'accorder ainsi la douceur et la frocit, <em>ne placidis coeant
-immitia</em>, on est tent de croire que les deux pomes ont t
-travaills par plusieurs mains, et continus pendant plusieurs ges.
-Nouveau pas que nous faisons dans la <em>recherche du</em> <span class="smcap">vritable Homre</span>.</p>
+délicatesse dans la manière de vivre</em>, que nous observions
+tout-à-l'heure, avec les <em>m&oelig;urs sauvages et féroces</em> qu'il attribue
+à ses héros, particulièrement dans l'Iliade. Dans l'impuissance
+d'accorder ainsi la douceur et la férocité, <em>ne placidis coeant
+immitia</em>, on est tenté de croire que les deux poèmes ont été
+travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges.
+Nouveau pas que nous faisons dans la <em>recherche du</em> <span class="smcap">véritable Homère</span>.</p>
<a id="liv3chap4" name="liv3chap4"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> CHAPITRE IV.<br>
-<span class="smaller">POURQUOI LE GNIE D'HOMRE DANS LA POSIE HROQUE NE PEUT JAMAIS TRE
-GAL. OBSERVATIONS SUR LA COMDIE ET LA TRAGDIE.</span></h3>
+<span class="smaller">POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE
+ÉGALÉ. OBSERVATIONS SUR LA COMÉDIE ET LA TRAGÉDIE.</span></h3>
-<p>L'absence <em>de toute philosophie</em> que nous avons remarque dans Homre,
-et nos <em>dcouvertes sur sa patrie et sur l'ge</em> o il a vcu, nous
-font souponner fortement qu'il pourrait bien n'avoir t qu'<em>un homme
-tout--fait vulgaire</em>. l'appui de ce soupon viennent deux
+<p>L'absence <em>de toute philosophie</em> que nous avons remarquée dans Homère,
+et nos <em>découvertes sur sa patrie et sur l'âge</em> où il a vécu, nous
+font soupçonner fortement qu'il pourrait bien n'avoir été qu'<em>un homme
+tout-à-fait vulgaire</em>. À l'appui de ce soupçon viennent deux
observations.</p>
-<p>1. Horace, dans son Art potique, trouve qu'il est trop difficile
-d'imaginer de nouveaux <em>caractres</em> aprs Homre, et conseille aux
-potes tragiques de les emprunter plutt l'Iliade (<em>Rectis iliacum
-carmen deducis in actus, Qum si.....</em>). Il n'en est pas de mme pour
-la <em>comdie</em>: les caractres de la nouvelle comdie Athnes furent
-tous imagins par les potes du temps, auxquels une loi dfendait de
-jouer des personnages rels, et ils le furent avec tant de bonheur,
-que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supriorit
-des Grecs dans la comdie. (Quintilien).</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> 2. Homre, venu si long-temps avant les philosophes, les
-critiques et les auteurs d'<em>Arts potiques</em>, fut et reste encore <em>le
-plus sublime des potes</em> dans le genre le plus sublime, <em>dans le genre
-hroque</em>; et la <em>tragdie</em> qui naquit aprs fut toute <em>grossire</em>
+<p>1. Horace, dans son Art poétique, trouve qu'il est trop difficile
+d'imaginer de nouveaux <em>caractères</em> après Homère, et conseille aux
+poètes tragiques de les emprunter plutôt à l'Iliade (<em>Rectiùs iliacum
+carmen deducis in actus, Quàm si.....</em>). Il n'en est pas de même pour
+la <em>comédie</em>: les caractères de la nouvelle comédie à Athènes furent
+tous imaginés par les poètes du temps, auxquels une loi défendait de
+jouer des personnages réels, et ils le furent avec tant de bonheur,
+que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supériorité
+des Grecs dans la comédie. (Quintilien).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> 2. Homère, venu si long-temps avant les philosophes, les
+critiques et les auteurs d'<em>Arts poétiques</em>, fut et reste encore <em>le
+plus sublime des poètes</em> dans le genre le plus sublime, <em>dans le genre
+héroïque</em>; et la <em>tragédie</em> qui naquit après fut toute <em>grossière</em>
dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore.</p>
-<p>La premire de ces difficults et d suffire pour exciter les
+<p>La première de ces difficultés eût dû suffire pour exciter les
recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour
-engager tous les matres de l'<em>art potique</em> chercher la raison de
-cette diffrence.... Cette raison ne peut se trouver que dans
-l'<em>origine de la posie</em> (v. le livre prcdent), et consquemment
-dans la <em>dcouverte des caractres potiques</em>, qui font toute
-l'essence de la posie.</p>
-
-<p>1. L'ancienne comdie prenait des <em>sujets vritables</em> pour les mettre
-sur la scne, tels qu'ils taient; ainsi ce misrable Aristophane joua
-Socrate sur le thtre, et prpara la ruine du plus vertueux des
-Grecs. La <em>nouvelle comdie peignit les m&oelig;urs des ges civiliss</em>,
-dont les philosophes de l'cole de Socrate avaient dj fait l'objet
-de leurs mditations; clairs par les <em>maximes</em> dans lesquelles cette
-philosophie avait rsum toute la morale, Mnandre et les autres
-comiques grecs purent se former des <em>caractres idaux</em>, propres
+engager tous les maîtres de l'<em>art poétique</em> à chercher la raison de
+cette différence.... Cette raison ne peut se trouver que dans
+l'<em>origine de la poésie</em> (v. le livre précédent), et conséquemment
+dans la <em>découverte des caractères poétiques</em>, qui font toute
+l'essence de la poésie.</p>
+
+<p>1. L'ancienne comédie prenait des <em>sujets véritables</em> pour les mettre
+sur la scène, tels qu'ils étaient; ainsi ce misérable Aristophane joua
+Socrate sur le théâtre, et prépara la ruine du plus vertueux des
+Grecs. La <em>nouvelle comédie peignit les m&oelig;urs des âges civilisés</em>,
+dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà fait l'objet
+de leurs méditations; éclairés par les <em>maximes</em> dans lesquelles cette
+philosophie avait résumé toute la morale, Ménandre et les autres
+comiques grecs purent se former des <em>caractères idéaux</em>, propres à
frapper l'attention du vulgaire, si docile aux <em>exemples</em>, tandis
qu'il est si incapable de profiter des <em>maximes</em>.</p>
-<p>2. La <em>tragdie</em>, bien diffrente dans son objet, met sur la scne
+<p>2. La <em>tragédie</em>, bien différente dans son objet, met sur la scène
les <em>haines</em>, les <em>fureurs</em>, les <em>ressentimens</em>, <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> les
-<em>vengeances hroques</em>, toutes passions des <em>natures sublimes</em>. Les
-sentimens, le langage, les actions qui leur sont appropris, ont, par
-leur violence et leur atrocit mme, quelque chose de <em>merveilleux</em>,
-et toutes ces choses sont au plus haut degr <em>conformes entre elles</em>,
-et <em>uniformes dans leurs sujets</em>. Or, ces tableaux passionns ne
+<em>vengeances héroïques</em>, toutes passions des <em>natures sublimes</em>. Les
+sentimens, le langage, les actions qui leur sont appropriés, ont, par
+leur violence et leur atrocité même, quelque chose de <em>merveilleux</em>,
+et toutes ces choses sont au plus haut degré <em>conformes entre elles</em>,
+et <em>uniformes dans leurs sujets</em>. Or, ces tableaux passionnés ne
furent jamais faits avec plus d'avantage que par les Grecs des <em>temps
-hroques</em>, la fin desquels vint Homre..... Aristote dit avec
-raison dans sa Potique, qu'Homre est <em>un pote unique pour les
-fictions</em>. C'est que les <em>caractres potiques</em> dont Horace admire
-dans ses ouvrages l'incomparable vrit, se rapportrent <em>ces genres
-crs par l'imagination</em> (<em>generi fantastici</em>), dont nous avons parl
-dans la <em>mtaphysique potique</em>. chacun de ces <em>caractres</em> les
-peuples grecs attachrent toutes les <em>ides particulires</em> qu'on
-pouvait y rapporter, en considrant chaque caractre comme un genre.
-Au caractre d'Achille, dont la peinture est le principal sujet de
-l'Iliade, ils rapportrent toutes les qualits propres la <em>vertu
-hroque</em>, les sentimens, les m&oelig;urs qui rsultent de ces qualits,
-l'irritabilit, la colre implacable, la violence <em>qui s'arroge tout
-par les armes</em> (Horace). Dans le caractre d'Ulysse, principal sujet
-de l'Odysse, ils firent entrer tous les traits distinctifs de la
-<em>sagesse hroque</em>, la prudence, la patience, la dissimulation, la
-duplicit, la fourberie, cette attention sauver l'exactitude du
-langage, sans gard la ralit des actions, qui fait que ceux qui
-coutent, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> se trompent eux-mmes. Ils attriburent ces deux
-<em>caractres</em> les actions <em>particulires</em> dont la clbrit pouvait
+héroïques</em>, à la fin desquels vint Homère..... Aristote dit avec
+raison dans sa Poétique, qu'Homère est <em>un poète unique pour les
+fictions</em>. C'est que les <em>caractères poétiques</em> dont Horace admire
+dans ses ouvrages l'incomparable vérité, se rapportèrent à <em>ces genres
+créés par l'imagination</em> (<em>generi fantastici</em>), dont nous avons parlé
+dans la <em>métaphysique poétique</em>. À chacun de ces <em>caractères</em> les
+peuples grecs attachèrent toutes les <em>idées particulières</em> qu'on
+pouvait y rapporter, en considérant chaque caractère comme un genre.
+Au caractère d'Achille, dont la peinture est le principal sujet de
+l'Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités propres à la <em>vertu
+héroïque</em>, les sentimens, les m&oelig;urs qui résultent de ces qualités,
+l'irritabilité, la colère implacable, la violence <em>qui s'arroge tout
+par les armes</em> (Horace). Dans le caractère d'Ulysse, principal sujet
+de l'Odyssée, ils firent entrer tous les traits distinctifs de la
+<em>sagesse héroïque</em>, la prudence, la patience, la dissimulation, la
+duplicité, la fourberie, cette attention à sauver l'exactitude du
+langage, sans égard à la réalité des actions, qui fait que ceux qui
+écoutent, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> se trompent eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces deux
+<em>caractères</em> les actions <em>particulières</em> dont la célébrité pouvait
assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les
-ranget dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux <em>caractres</em>,
-ouvrages d'une nation tout entire, devaient ncessairement prsenter
-dans leur conception une heureuse <em>uniformit</em>; c'est dans cette
-<em>uniformit</em>, d'accord avec le sens commun d'une nation entire, que
-consiste toute la <em>convenance</em>, toute la grce d'une fable. Crs par
-de si puissantes imaginations, ces caractres ne pouvaient tre que
-<em>sublimes</em>. De l deux lois ternelles en posie: d'aprs la premire,
-le <em>sublime potique</em> doit toujours avoir quelque chose de
+rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux <em>caractères</em>,
+ouvrages d'une nation tout entière, devaient nécessairement présenter
+dans leur conception une heureuse <em>uniformité</em>; c'est dans cette
+<em>uniformité</em>, d'accord avec le sens commun d'une nation entière, que
+consiste toute la <em>convenance</em>, toute la grâce d'une fable. Créés par
+de si puissantes imaginations, ces caractères ne pouvaient être que
+<em>sublimes</em>. De là deux lois éternelles en poésie: d'après la première,
+le <em>sublime poétique</em> doit toujours avoir quelque chose de
<em>populaire</em>; en vertu de la seconde, les peuples qui se firent d'abord
-eux-mmes les <em>caractres hroques</em>, ne peuvent observer leurs
-contemporains <em>civiliss</em> [et par consquent si diffrens], sans leur
-transporter les ides qu'ils empruntent ces caractres si renomms.</p>
+eux-mêmes les <em>caractères héroïques</em>, ne peuvent observer leurs
+contemporains <em>civilisés</em> [et par conséquent si différens], sans leur
+transporter les idées qu'ils empruntent à ces caractères si renommés.</p>
<a id="liv3chap5" name="liv3chap5"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> CHAPITRE V.<br>
-<span class="smaller">OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR LA DCOUVERTE DU VRITABLE
-HOMRE.</span></h3>
-
-<p>1. Rappelons d'abord cet axiome: <em>Les hommes sont ports naturellement
- consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des
-socits auxquelles ils appartiennent.</em>&mdash;2. L'<em>histoire</em> naquit
-d'abord, ensuite la <em>posie</em>. En effet, l'histoire est la simple
-<em>nonciation du vrai</em>, dont la posie est une <em>imitation exagre</em>.
-Castelvetro a aperu cette vrit, mais cet ingnieux crivain n'a pas
-su en profiter pour trouver la vritable <em>origine de la posie</em>; c'est
-qu'il fallait combiner ce principe avec le suivant:&mdash;3. Les <em>potes</em>
-ayant certainement prcd les <em>historiens vulgaires</em>, la premire
-<em>histoire</em> dut tre la <em>potique</em>.&mdash;4. Les <em>fables</em> furent leur
-origine des rcits vritables et d'un caractre srieux, et
+<span class="smaller">OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR À LA DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE
+HOMÈRE.</span></h3>
+
+<p>1. Rappelons d'abord cet axiome: <em>Les hommes sont portés naturellement
+à consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des
+sociétés auxquelles ils appartiennent.</em>&mdash;2. L'<em>histoire</em> naquit
+d'abord, ensuite la <em>poésie</em>. En effet, l'histoire est la simple
+<em>énonciation du vrai</em>, dont la poésie est une <em>imitation exagérée</em>.
+Castelvetro a aperçu cette vérité, mais cet ingénieux écrivain n'a pas
+su en profiter pour trouver la véritable <em>origine de la poésie</em>; c'est
+qu'il fallait combiner ce principe avec le suivant:&mdash;3. Les <em>poètes</em>
+ayant certainement précédé les <em>historiens vulgaires</em>, la première
+<em>histoire</em> dut être la <em>poétique</em>.&mdash;4. Les <em>fables</em> furent à leur
+origine des récits véritables et d'un caractère sérieux, et
(&#956;&#965;&#952;&#959;&#962;
-<em>fable</em>, a t dfinie par <em>vera narratio</em>). Les fables
+<em>fable</em>, a été définie par <em>vera narratio</em>). Les fables
naquirent, pour la plupart, <em>bizarres</em>, et devinrent successivement
-<em>moins appropries</em> leurs sujets primitifs, <em>altres,
+<em>moins appropriées</em> à leurs sujets primitifs, <em>altérées,
invraisemblables, obscures, d'un effet choquant</em> et surprenant, enfin
-<em>incroyables</em>; voil les sept sources de la difficult des
-fables.&mdash;5. <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> Nous avons vu dans le second livre comment Homre
-reut les fables dj <em>altres</em> et <em>corrompues</em>.&mdash;6. Les <em>caractres
-potiques</em>, qui sont l'essence des <em>fables</em>, naquirent d'une
+<em>incroyables</em>; voilà les sept sources de la difficulté des
+fables.&mdash;5. <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> Nous avons vu dans le second livre comment Homère
+reçut les fables déjà <em>altérées</em> et <em>corrompues</em>.&mdash;6. Les <em>caractères
+poétiques</em>, qui sont l'essence des <em>fables</em>, naquirent d'une
impuissance naturelle des premiers hommes, incapables d'<em>abstraire du
-sujet ses formes et ses proprits</em>; en consquence, nous trouvons
-dans ces <em>caractres</em> une <em>manire de penser commande par la nature
-aux nations entires</em>, l'poque de leur plus profonde
-barbarie.&mdash;C'est le propre des barbares d'agrandir et d'tendre
-toujours les <em>ides particulires</em>. <em>Les esprits borns</em>, dit Aristote
-dans sa Morale, <em>font une maxime</em>, une rgle gnrale, <em>de chaque ide
-particulire</em>. La raison doit en tre que l'esprit humain, infini de
-sa nature, tant resserr dans la grossiret de ses sens, ne peut
-exercer ses facults presque divines qu'en <em>tendant les ides
-particulires</em> par l'imagination. C'est pour cela peut-tre que dans
-les potes grecs et latins les images des dieux et des hros
+sujet ses formes et ses propriétés</em>; en conséquence, nous trouvons
+dans ces <em>caractères</em> une <em>manière de penser commandée par la nature
+aux nations entières</em>, à l'époque de leur plus profonde
+barbarie.&mdash;C'est le propre des barbares d'agrandir et d'étendre
+toujours les <em>idées particulières</em>. <em>Les esprits bornés</em>, dit Aristote
+dans sa Morale, <em>font une maxime</em>, une règle générale, <em>de chaque idée
+particulière</em>. La raison doit en être que l'esprit humain, infini de
+sa nature, étant resserré dans la grossièreté de ses sens, ne peut
+exercer ses facultés presque divines qu'en <em>étendant les idées
+particulières</em> par l'imagination. C'est pour cela peut-être que dans
+les poètes grecs et latins les images des dieux et des héros
apparaissent toujours plus grandes que celles des hommes, et qu'aux
-sicles barbares du moyen ge, nous voyons dans les tableaux les
-figures du Pre, de Jsus-Christ et de la Vierge, d'une grandeur
-colossale.&mdash;7. La <em>rflexion</em>, dtourne de son usage naturel, est
-<em>mre du mensonge</em> et de la fiction. Les barbares en sont dpourvus;
-aussi les premiers potes hroques des Latins chantrent des
-histoires vritables, c'est--dire les guerres de Rome. Quand la
-barbarie de l'antiquit reparut au moyen ge, les potes latins de
-cette poque, les Gunterius, les <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Guillaume de Pouille, ne
-chantrent que des faits rels. Les romanciers du mme temps
-s'imaginaient crire des histoires vritables, et le Boiardo,
-l'Arioste, ns dans un sicle clair par la philosophie, tirrent les
-sujets de leur pome de la chronique de l'archevque Turpin. C'est par
-l'effet de ce <em>dfaut de rflexion</em>, qui rend les barbares incapables
-de <em>feindre</em>, que Dante, tout profond qu'il tait dans la <em>sagesse
-philosophique</em>, a reprsent dans sa Divine Comdie, des personnages
-rels et des faits historiques. Il a donn son pome le titre de
-<em>comdie</em>, dans le sens de l'<em>ancienne comdie</em> des Grecs, qui prenait
-pour sujet des personnages rels. Dante ressembla sous ce rapport
-l'Homre de l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en
-actions, tandis que l'Odysse est toute en rcits. Ptrarque, avec
-toute sa science, a pourtant chant dans un pome latin la seconde
-guerre punique; et dans ses posies italiennes, les <em>Triomphes</em>, o il
-prend le ton hroque, ne sont autre chose qu'un <em>recueil
-d'histoires</em>.&mdash;Une preuve frappante que les premires <em>fables</em> furent
+siècles barbares du moyen âge, nous voyons dans les tableaux les
+figures du Père, de Jésus-Christ et de la Vierge, d'une grandeur
+colossale.&mdash;7. La <em>réflexion</em>, détournée de son usage naturel, est
+<em>mère du mensonge</em> et de la fiction. Les barbares en sont dépourvus;
+aussi les premiers poètes héroïques des Latins chantèrent des
+histoires véritables, c'est-à-dire les guerres de Rome. Quand la
+barbarie de l'antiquité reparut au moyen âge, les poètes latins de
+cette époque, les Gunterius, les <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Guillaume de Pouille, ne
+chantèrent que des faits réels. Les romanciers du même temps
+s'imaginaient écrire des histoires véritables, et le Boiardo,
+l'Arioste, nés dans un siècle éclairé par la philosophie, tirèrent les
+sujets de leur poème de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est par
+l'effet de ce <em>défaut de réflexion</em>, qui rend les barbares incapables
+de <em>feindre</em>, que Dante, tout profond qu'il était dans la <em>sagesse
+philosophique</em>, a représenté dans sa Divine Comédie, des personnages
+réels et des faits historiques. Il a donné à son poème le titre de
+<em>comédie</em>, dans le sens de l'<em>ancienne comédie</em> des Grecs, qui prenait
+pour sujet des personnages réels. Dante ressembla sous ce rapport à
+l'Homère de l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en
+actions, tandis que l'Odyssée est toute en récits. Pétrarque, avec
+toute sa science, a pourtant chanté dans un poème latin la seconde
+guerre punique; et dans ses poésies italiennes, les <em>Triomphes</em>, où il
+prend le ton héroïque, ne sont autre chose qu'un <em>recueil
+d'histoires</em>.&mdash;Une preuve frappante que les premières <em>fables</em> furent
des <em>histoires</em>, c'est que la <em>satire</em> attaquait non-seulement des
-personnes <em>relles</em>, mais les personnes les plus connues; que la
-<em>tragdie</em> prenait pour sujets des <em>personnages de l'histoire
-potique</em>; que l'<em>ancienne comdie</em> jouait sur la scne <em>des hommes</em>
-clbres encore <em>vivans</em>. Enfin la <em>nouvelle comdie</em>, ne l'poque
-o les Grecs taient le plus capables de <em>rflexion</em>, <em>cra</em> des
-personnages tout d'<em>invention</em>; de mme, dans l'Italie moderne, la
-<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> <em>nouvelle comdie</em> ne reparut qu'au commencement de ce
-quinzime sicle, dj si clair. Jamais les Grecs et les Latins ne
+personnes <em>réelles</em>, mais les personnes les plus connues; que la
+<em>tragédie</em> prenait pour sujets des <em>personnages de l'histoire
+poétique</em>; que l'<em>ancienne comédie</em> jouait sur la scène <em>des hommes</em>
+célèbres encore <em>vivans</em>. Enfin la <em>nouvelle comédie</em>, née à l'époque
+où les Grecs étaient le plus capables de <em>réflexion</em>, <em>créa</em> des
+personnages tout d'<em>invention</em>; de même, dans l'Italie moderne, la
+<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> <em>nouvelle comédie</em> ne reparut qu'au commencement de ce
+quinzième siècle, déjà si éclairé. Jamais les Grecs et les Latins ne
prirent un <em>personnage imaginaire</em> pour sujet principal d'une
-tragdie. Le public moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que
-les opras dont les sujets sont tragiques, soient <em>historiques</em> pour
-le fond; et s'il supporte les <em>sujets d'invention</em> dans la comdie,
-c'est que ce sont des aventures particulires qu'il est tout simple
-qu'on ignore, et que pour cette raison l'on croit vritables.&mdash;8.
-D'aprs cette explication des <em>caractres potiques</em>, les allgories
-potiques qui y sont rattaches, ne doivent avoir qu'un sens relatif
-l'<em>histoire</em> des premiers temps de la Grce.&mdash;9. De telles <em>histoires
-durent se conserver naturellement dans la mmoire</em> des peuples, en
-vertu du premier principe observ au commencement de ce chapitre. Ces
-premiers hommes, qu'on peut considrer comme reprsentant l'enfance de
-l'humanit, durent possder un degr merveilleux la facult de la
-<em>mmoire</em>, et sans doute il en fut ainsi par une volont expresse de
-la Providence; car, au temps d'Homre, et quelque temps encore aprs
-lui, l'criture vulgaire n'avait pas encore t trouve (Josephe
-contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les peuples, qui cette
-poque taient pour ainsi dire tout <em>corps</em> sans <em>rflexion</em>, furent
-tout <em>sentiment</em> pour <em>sentir</em> les particularits, toute <em>imagination</em>
+tragédie. Le public moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que
+les opéras dont les sujets sont tragiques, soient <em>historiques</em> pour
+le fond; et s'il supporte les <em>sujets d'invention</em> dans la comédie,
+c'est que ce sont des aventures particulières qu'il est tout simple
+qu'on ignore, et que pour cette raison l'on croit véritables.&mdash;8.
+D'après cette explication des <em>caractères poétiques</em>, les allégories
+poétiques qui y sont rattachées, ne doivent avoir qu'un sens relatif à
+l'<em>histoire</em> des premiers temps de la Grèce.&mdash;9. De telles <em>histoires
+durent se conserver naturellement dans la mémoire</em> des peuples, en
+vertu du premier principe observé au commencement de ce chapitre. Ces
+premiers hommes, qu'on peut considérer comme représentant l'enfance de
+l'humanité, durent posséder à un degré merveilleux la faculté de la
+<em>mémoire</em>, et sans doute il en fut ainsi par une volonté expresse de
+la Providence; car, au temps d'Homère, et quelque temps encore après
+lui, l'écriture vulgaire n'avait pas encore été trouvée (Josephe
+contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les peuples, qui à cette
+époque étaient pour ainsi dire tout <em>corps</em> sans <em>réflexion</em>, furent
+tout <em>sentiment</em> pour <em>sentir</em> les particularités, toute <em>imagination</em>
pour les saisir et les agrandir, toute <em>invention</em> pour les rapporter
-aux genres que l'imagination avait crs (<em>generi fantastici</em>),
-<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> enfin toute <em>mmoire</em> pour les retenir. Ces facults
-appartiennent sans doute l'esprit, mais tirent du corps leur origine
-et leur vigueur. Chez les Latins, <em>mmoire</em> est synonyme
-d'<em>imagination</em> (<em>memorabile</em>, imaginable, dans Trence); ils disent
+aux genres que l'imagination avait créés (<em>generi fantastici</em>),
+<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> enfin toute <em>mémoire</em> pour les retenir. Ces facultés
+appartiennent sans doute à l'esprit, mais tirent du corps leur origine
+et leur vigueur. Chez les Latins, <em>mémoire</em> est synonyme
+d'<em>imagination</em> (<em>memorabile</em>, imaginable, dans Térence); ils disent
<em>comminisci</em> pour feindre, imaginer; <em>commentum</em> pour une <em>fiction</em>,
-et en italien <em>fantasia</em> se prend de mme pour <em>ingegno</em>. La <em>mmoire</em>
-rappelle les objets, l'<em>imagination</em> en imite et en altre la forme
-relle, le <em>gnie</em> ou facult d'inventer leur donne un tour nouveau,
+et en italien <em>fantasia</em> se prend de même pour <em>ingegno</em>. La <em>mémoire</em>
+rappelle les objets, l'<em>imagination</em> en imite et en altère la forme
+réelle, le <em>génie</em> ou faculté d'inventer leur donne un tour nouveau,
et en forme des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les
-<em>potes thologiens</em> ont-ils appel la <em>mmoire</em> la <em>mre des
-Muses</em>.&mdash;10. Les <em>potes</em> furent donc sans doute les premiers
-<em>historiens</em> des nations. Ceux qui ont cherch l'<em>origine de la
-posie</em>, depuis Aristote et Platon, auraient pu remarquer sans peine
-que toutes les <em>histoires</em> des nations paennes ont des commencemens
-<em>fabuleux</em>.&mdash;11. Il est impossible d'tre -la-fois et au mme degr
-<em>pote</em> et <em>mtaphysicien sublimes</em>. C'est ce que prouve tout examen
-de la nature de la posie. La <em>mtaphysique</em> dtache l'<em>me</em> des
-<em>sens</em>; la <em>facult potique</em> l'y plonge pour ainsi dire et l'y
-ensevelit; la <em>mtaphysique</em> s'lve aux <em>gnralits</em>, la <em>facult</em>
-potique descend aux <em>particularits</em>.&mdash;12. En posie, l'art est
-inutile sans la nature: la potique, la critique, peuvent faire des
-esprits <em>cultivs</em>, mais non pas leur donner de la <em>grandeur</em>; la
-<em>dlicatesse</em> est un talent pour les petites choses, et la <em>grandeur
-d'esprit</em> les ddaigne naturellement. Le torrent imptueux <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span>
-peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entrane dans son
+<em>poètes théologiens</em> ont-ils appelé la <em>mémoire</em> la <em>mère des
+Muses</em>.&mdash;10. Les <em>poètes</em> furent donc sans doute les premiers
+<em>historiens</em> des nations. Ceux qui ont cherché l'<em>origine de la
+poésie</em>, depuis Aristote et Platon, auraient pu remarquer sans peine
+que toutes les <em>histoires</em> des nations païennes ont des commencemens
+<em>fabuleux</em>.&mdash;11. Il est impossible d'être à-la-fois et au même degré
+<em>poète</em> et <em>métaphysicien sublimes</em>. C'est ce que prouve tout examen
+de la nature de la poésie. La <em>métaphysique</em> détache l'<em>âme</em> des
+<em>sens</em>; la <em>faculté poétique</em> l'y plonge pour ainsi dire et l'y
+ensevelit; la <em>métaphysique</em> s'élève aux <em>généralités</em>, la <em>faculté</em>
+poétique descend aux <em>particularités</em>.&mdash;12. En poésie, l'art est
+inutile sans la nature: la poétique, la critique, peuvent faire des
+esprits <em>cultivés</em>, mais non pas leur donner de la <em>grandeur</em>; la
+<em>délicatesse</em> est un talent pour les petites choses, et la <em>grandeur
+d'esprit</em> les dédaigne naturellement. Le torrent impétueux <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span>
+peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son
cours des arbres et des rochers? <em>Excusons</em> donc <em>les choses basses et
-grossires qui se trouvent dans Homre</em>.&mdash;13. Malgr ces dfauts,
-Homre n'en est pas moins <em>le pre, le prince de tous les potes
-sublimes</em>. Aristote trouve qu'il est impossible d'<em>galer les
-mensonges potiques d'Homre</em>; Horace dit <em>que ses caractres sont
-inimitables</em>; deux loges qui ont le mme sens.&mdash;Il semble s'lever
-jusqu'au ciel par le <em>sublime de la pense</em>; nous avons expliqu dj
-ce mrite d'Homre, <span class="smcap">LIVRE II</span>, page 225.</p>
-
-<p>Joignez ces rflexions celles que nous avons faites un peu plus haut
-(pages 252-257), et qui prouvent -la-fois combien il est pote, et
+grossières qui se trouvent dans Homère</em>.&mdash;13. Malgré ces défauts,
+Homère n'en est pas moins <em>le père, le prince de tous les poètes
+sublimes</em>. Aristote trouve qu'il est impossible d'<em>égaler les
+mensonges poétiques d'Homère</em>; Horace dit <em>que ses caractères sont
+inimitables</em>; deux éloges qui ont le même sens.&mdash;Il semble s'élever
+jusqu'au ciel par le <em>sublime de la pensée</em>; nous avons expliqué déjà
+ce mérite d'Homère, <span class="smcap">LIVRE II</span>, page 225.</p>
+
+<p>Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites un peu plus haut
+(pages 252-257), et qui prouvent à-la-fois combien il est poète, et
<em>combien peu il est philosophe</em>.&mdash;14. Les <em>inconvenances</em>, les
<em>bizarreries</em> qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de
-l'impuissance, de la <em>pauvret de la langue</em> qui se formait alors. Le
+l'impuissance, de la <em>pauvreté de la langue</em> qui se formait alors. Le
<em>langage</em> se composait encore d'<em>images</em>, de <em>comparaisons</em>, faute de
-<em>genres</em> et <em>d'espces qui pussent dfinir les choses avec proprit</em>;
-ce langage tait le produit naturel d'une <em>ncessit, commune des
-nations entires</em>.&mdash;C'tait encore une <em>ncessit</em> que les premires
-nations parlassent <em>en vers hroques</em> (<span class="smcap">LIVRE II</span>, page 158).&mdash;15. De
-telles <em>fables</em>, de telles <em>penses</em> et de telles <em>m&oelig;urs</em>, un tel
-<em>langage</em> et de tels <em>vers</em> s'appelrent galement <em>hroques</em>, furent
-<em>communs des peuples entiers</em>, et par consquent <em>aux individus</em>
+<em>genres</em> et <em>d'espèces qui pussent définir les choses avec propriété</em>;
+ce langage était le produit naturel d'une <em>nécessité, commune à des
+nations entières</em>.&mdash;C'était encore une <em>nécessité</em> que les premières
+nations parlassent <em>en vers héroïques</em> (<span class="smcap">LIVRE II</span>, page 158).&mdash;15. De
+telles <em>fables</em>, de telles <em>pensées</em> et de telles <em>m&oelig;urs</em>, un tel
+<em>langage</em> et de tels <em>vers</em> s'appelèrent également <em>héroïques</em>, furent
+<em>communs à des peuples entiers</em>, et par conséquent <em>aux individus</em>
dont se composaient ces peuples.</p>
<a id="liv3chap6" name="liv3chap6"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> CHAPITRE VI.<br>
-<span class="smaller">OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT LA DCOUVERTE DE VRITABLE
-HOMRE.</span></h3>
+<span class="smaller">OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT À LA DÉCOUVERTE DE VÉRITABLE
+HOMÈRE.</span></h3>
-<p>1. Nous avons dj dit plus haut que toutes les anciennes <em>histoires</em>
+<p>1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les anciennes <em>histoires</em>
profanes commencent par des <em>fables</em>; que les peuples barbares, sans
communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et
-les Amricains, conservaient <em>en vers l'histoire</em> de leurs premiers
-temps; que l'<em>histoire romaine</em> particulirement fut d'abord crite
-par des <em>potes</em>, et qu'au moyen ge celle de l'Italie le fut aussi
-par des potes latins.&mdash;2. Manthon, grand <em>pontife</em> d'gypte, avait
-donn l'<em>histoire</em> des premiers ges de sa nation, crite en
-hiroglyphes, l'interprtation d'une sublime <em>thologie naturelle</em>;
-les <em>philosophes</em> grecs donnrent une explication <em>philosophique</em> aux
-<em>fables</em> qui contenaient l'<em>histoire</em> des ges les plus anciens de la
-Grce. Nous avons, dans le livre prcdent, tenu une marche
-tout--fait contraire: nous avons t aux <em>fables</em> leurs sens
-<em>mystique</em> ou <em>philosophique</em> pour leur rendre leur vritable sens
-<em>historique</em>.&mdash;3. Dans l'Odysse, on veut louer quelqu'un d'avoir bien
-racont une <em>histoire</em>, et l'on dit qu'<em>il l'a raconte comme un
-chanteur</em> ou <em>un musicien</em>. Ces <em>chanteurs</em> n'taient sans doute
+les Américains, conservaient <em>en vers l'histoire</em> de leurs premiers
+temps; que l'<em>histoire romaine</em> particulièrement fut d'abord écrite
+par des <em>poètes</em>, et qu'au moyen âge celle de l'Italie le fut aussi
+par des poètes latins.&mdash;2. Manéthon, grand <em>pontife</em> d'Égypte, avait
+donné à l'<em>histoire</em> des premiers âges de sa nation, écrite en
+hiéroglyphes, l'interprétation d'une sublime <em>théologie naturelle</em>;
+les <em>philosophes</em> grecs donnèrent une explication <em>philosophique</em> aux
+<em>fables</em> qui contenaient l'<em>histoire</em> des âges les plus anciens de la
+Grèce. Nous avons, dans le livre précédent, tenu une marche
+tout-à-fait contraire: nous avons ôté aux <em>fables</em> leurs sens
+<em>mystique</em> ou <em>philosophique</em> pour leur rendre leur véritable sens
+<em>historique</em>.&mdash;3. Dans l'Odyssée, on veut louer quelqu'un d'avoir bien
+raconté une <em>histoire</em>, et l'on dit qu'<em>il l'a racontée comme un
+chanteur</em> ou <em>un musicien</em>. Ces <em>chanteurs</em> n'étaient sans doute
autres <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> que les <em>rapsodes</em>, ces hommes du peuple qui savaient
-chacun par c&oelig;ur quelque morceau d'Homre, et conservaient ainsi
-dans leur mmoire ses pomes, qui n'taient point encore crits.
-(<em>Voy.</em> Josephe contre Appion.) Ils allaient isolment de ville en
-ville en chantant les vers d'Homre dans les ftes et dans les
-foires.&mdash;4. D'aprs l'tymologie, les <em>rapsodes</em> (de
+chacun par c&oelig;ur quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi
+dans leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore écrits.
+(<em>Voy.</em> Josephe contre Appion.) Ils allaient isolément de ville en
+ville en chantant les vers d'Homère dans les fêtes et dans les
+foires.&mdash;4. D'après l'étymologie, les <em>rapsodes</em> (de
&#961;&#945;&#960;&#964;&#949;&#953;&#957;,
<em>coudre</em>,
&#969;&#948;&#945;&#962;, <em>des chants</em>), ne faisaient que
<em>coudre</em>, arranger les <em>chants</em> qu'ils avaient recueillis, sans doute
-dans le peuple mme. Le mot <em>Homre</em> prsente dans son tymologie un
+dans le peuple même. Le mot <em>Homère</em> présente dans son étymologie un
sens analogue,
&#959;&#956;&#959;&#965;, <em>ensemble</em>,
&#949;&#953;&#961;&#949;&#953;&#957;, <em>lier</em>.
&#959;&#956;&#951;&#961;&#959;&#962;
-signifie <em>rpondant</em>, parce que le <em>rpondant lie</em>
-ensemble le crancier et le dbiteur. Cette tymologie, applique
-l'Homre que l'on a conu jusqu'ici, est aussi loigne et aussi
-force qu'elle est convenable et facile relativement notre Homre,
-qui <em>liait</em>, <em>composait</em>, c'est--dire mettait ensemble <em>les
-fables</em>.&mdash;5. <em>Les Pisistratides divisrent et disposrent les pomes
-d'Homre en Iliade et en Odysse.</em> Ceci doit nous faire entendre que
-ces pomes n'taient auparavant qu'un amas confus de traditions
-potiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffre le style des
-deux pomes.&mdash;Les mmes Pisistratides ordonnrent qu' l'avenir ces
-pomes <em>seraient chants par les rapsodes</em> dans la fte des
-Panathnes (Cicron, <em>De natur deorum</em>. Elien).&mdash;6. Mais les
-Pisistratides furent chasss d'Athnes peu de temps avant que les
-Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaant Homre au temps
-de Numa, <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> comme nous l'avons fait, les <em>rapsodes conservrent
-long-temps encore ses pomes dans leur mmoire</em>. Cette tradition te
-tout crdit la prcdente, d'aprs laquelle les pomes d'Homre
-auraient t <em>corrigs, diviss et mis en ordre</em> du temps des
-Pisistratides. Tout cela et suppos l'criture vulgaire, et si cette
-criture et exist ds cette poque, on n'aurait plus eu besoin de
-rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces pomes.<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a></p>
-
-<p>Ce qui achve de prouver qu'Homre est <em>antrieur l'usage de
-l'criture</em>, c'est qu'<em>il ne fait mention nulle part des lettres de
-l'alphabet</em>. La lettre crite par Prtus pour perdre Bellrophon, le
+signifie <em>répondant</em>, parce que le <em>répondant lie</em>
+ensemble le créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à
+l'Homère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée et aussi
+forcée qu'elle est convenable et facile relativement à notre Homère,
+qui <em>liait</em>, <em>composait</em>, c'est-à-dire mettait ensemble <em>les
+fables</em>.&mdash;5. <em>Les Pisistratides divisèrent et disposèrent les poèmes
+d'Homère en Iliade et en Odyssée.</em> Ceci doit nous faire entendre que
+ces poèmes n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions
+poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffère le style des
+deux poèmes.&mdash;Les mêmes Pisistratides ordonnèrent qu'à l'avenir ces
+poèmes <em>seraient chantés par les rapsodes</em> dans la fête des
+Panathénées (Cicéron, <em>De naturâ deorum</em>. Elien).&mdash;6. Mais les
+Pisistratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant que les
+Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaçant Homère au temps
+de Numa, <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> comme nous l'avons fait, les <em>rapsodes conservèrent
+long-temps encore ses poèmes dans leur mémoire</em>. Cette tradition ôte
+tout crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes d'Homère
+auraient été <em>corrigés, divisés et mis en ordre</em> du temps des
+Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écriture vulgaire, et si cette
+écriture eût existé dès cette époque, on n'aurait plus eu besoin de
+rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces poèmes.<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a></p>
+
+<p>Ce qui achève de prouver qu'Homère est <em>antérieur à l'usage de
+l'écriture</em>, c'est qu'<em>il ne fait mention nulle part des lettres de
+l'alphabet</em>. La lettre écrite par Prétus pour perdre Bellérophon, le
fut, dit-il, <em>par des signes</em>,
&#963;&#949;&#956;&#945;&#964;&#945;.&mdash;7. Aristarque
-<em>corrigea</em> les pomes d'Homre, et pourtant, sans parler de <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>
+<em>corrigea</em> les poèmes d'Homère, et pourtant, sans parler de <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>
cette foule de <em>licences</em> dans la mesure, on trouve encore dans la
-varit de ses dialectes, <em>ce mlange discordant d'expressions
-htrognes</em>, qui taient sans doute autant d'<em>idiotismes</em> des divers
-peuples de la Grce.&mdash;8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la
-patrie et sur l'ge d'Homre. Longin, ne pouvant dissimuler la grande
-<em>diversit de style</em> qui se trouve dans les deux pomes, prtend
-qu'<em>Homre fit l'Iliade lorsqu'il tait jeune encore, et qu'il composa
-l'Odysse dans sa vieillesse</em>. Sans doute la colre d'Achille lui
+variété de ses dialectes, <em>ce mélange discordant d'expressions
+hétérogènes</em>, qui étaient sans doute autant d'<em>idiotismes</em> des divers
+peuples de la Grèce.&mdash;8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la
+patrie et sur l'âge d'Homère. Longin, ne pouvant dissimuler la grande
+<em>diversité de style</em> qui se trouve dans les deux poèmes, prétend
+qu'<em>Homère fit l'Iliade lorsqu'il était jeune encore, et qu'il composa
+l'Odyssée dans sa vieillesse</em>. Sans doute la colère d'Achille lui
semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du
prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces
-particularits de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux
+particularités de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux
circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui
-doit ter toute confiance la <em>Vie d'Homre</em> qu'a compose Plutarque,
-et celle qu'on attribue souvent Hrodote, et dans laquelle
-l'auteur a rempli un volume de tant de dtails minutieux et de tant de
-belles aventures.&mdash;9. La tradition veut qu'Homre ait t <em>aveugle</em>,
-et qu'il ait tir de l son nom (c'tait le sens
+doit ôter toute confiance à la <em>Vie d'Homère</em> qu'a composée Plutarque,
+et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et dans laquelle
+l'auteur a rempli un volume de tant de détails minutieux et de tant de
+belles aventures.&mdash;9. La tradition veut qu'Homère ait été <em>aveugle</em>,
+et qu'il ait tiré de là son nom (c'était le sens
d'&#927;&#956;&#951;&#961;&#959;&#962;
-dans le dialecte ionien). Homre lui-mme nous reprsente <em>toujours
-aveugles</em> les potes qui chantent la table des grands; c'est un
-<em>aveugle</em> qui parat au banquet d'Alcinos et celui des amans de
-Pnlope.&mdash;<em>Les aveugles ont une mmoire tonnante.</em>&mdash;Enfin, selon la
-mme tradition, Homre tait <em>pauvre, et allait dans les marchs de la
-Grce en chantant ses pomes</em>.</p>
+dans le dialecte ionien). Homère lui-même nous représente <em>toujours
+aveugles</em> les poètes qui chantent à la table des grands; c'est un
+<em>aveugle</em> qui paraît au banquet d'Alcinoüs et à celui des amans de
+Pénélope.&mdash;<em>Les aveugles ont une mémoire étonnante.</em>&mdash;Enfin, selon la
+même tradition, Homère était <em>pauvre, et allait dans les marchés de la
+Grèce en chantant ses poèmes</em>.</p>
<a id="liv3chap7" name="liv3chap7"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> CHAPITRE VII.</h3>
-<h4>. I. DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.</h4>
-
-<p>Ces observations philosophiques et philologiques nous portent croire
-qu'il en est d'<em>Homre</em> comme de la <em>guerre de Troie</em>, qui fournit
-l'histoire une fameuse poque chronologique, et dont cependant les
-plus sages critiques rvoquent en doute la ralit. Certainement, s'il
-ne restait pas plus de traces d'<em>Homre</em> que de la <em>guerre de Troie</em>,
-nous ne pourrions y voir, aprs tant de difficults, qu'<em>un tre
-idal</em>, et non pas un homme. Mais <em>ces deux pomes</em> qui nous sont
-parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu' demi, et de
-dire qu'<em>Homre a t l'idal ou le</em> caractre hroque <em>du peuple de
-la Grce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux</em>.</p>
-
-<h4>. II. <em>Tout ce qui tait absurde et invraisemblable dans l'Homre que
-l'on s'est figur jusqu'ici, devient dans notre Homre convenance et
-ncessit.</em></h4>
-
-<p>&mdash;1. D'abord l'incertitude de la <em>patrie</em> d'Homre nous oblige de dire
-que si les peuples de la Grce se disputrent l'honneur de lui avoir
-donn le jour, et <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> le revendiqurent tous pour concitoyen,
-c'est qu'ils <em>taient eux-mmes Homre</em>.&mdash;S'il y a une telle diversit
-d'opinion sur l'poque o il a vcu, c'est qu'il vcut en effet dans
-la bouche et dans la mmoire des mmes peuples, depuis la guerre de
+<h4>§. I. DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.</h4>
+
+<p>Ces observations philosophiques et philologiques nous portent à croire
+qu'il en est d'<em>Homère</em> comme de la <em>guerre de Troie</em>, qui fournit à
+l'histoire une fameuse époque chronologique, et dont cependant les
+plus sages critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, s'il
+ne restait pas plus de traces d'<em>Homère</em> que de la <em>guerre de Troie</em>,
+nous ne pourrions y voir, après tant de difficultés, qu'<em>un être
+idéal</em>, et non pas un homme. Mais <em>ces deux poèmes</em> qui nous sont
+parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de
+dire qu'<em>Homère a été l'idéal ou le</em> caractère héroïque <em>du peuple de
+la Grèce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux</em>.</p>
+
+<h4>§. II. <em>Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que
+l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et
+nécessité.</em></h4>
+
+<p>&mdash;1. D'abord l'incertitude de la <em>patrie</em> d'Homère nous oblige de dire
+que si les peuples de la Grèce se disputèrent l'honneur de lui avoir
+donné le jour, et <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> le revendiquèrent tous pour concitoyen,
+c'est qu'ils <em>étaient eux-mêmes Homère</em>.&mdash;S'il y a une telle diversité
+d'opinion sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il vécut en effet dans
+la bouche et dans la mémoire des mêmes peuples, depuis la guerre de
Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante
-ans.&mdash;2. La <em>ccit</em>, la <em>pauvret</em> d'Homre furent celles des
-rapsodes, qui, tant aveugles (d'o leur venait le nom
+ans.&mdash;2. La <em>cécité</em>, la <em>pauvreté</em> d'Homère furent celles des
+rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom
d'&#959;&#956;&#951;&#961;&#959;&#953;,
-avaient une plus forte mmoire. C'taient de pauvres gens
-qui gagnaient leur vie chanter par les villes les <em>pomes
-homriques</em>, dont ils taient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient
-partie des peuples qui y avaient consign leur histoire.&mdash;3. De cette
-manire, Homre composa l'Iliade <em>dans sa jeunesse</em>, c'est--dire dans
-celle de la Grce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions
-sublimes, d'orgueil, de colre et de vengeance. Ces sentimens sont
-ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la gnrosit; elle
-devait admirer Achille, le <em>hros de la force</em>. Homre dj <em>vieux</em>
-composa l'Odysse, lorsque les passions des Grecs commenaient tre
-refroidies par la rflexion, mre de la prudence. La Grce devait
-alors admirer Ulysse, le <em>hros de la sagesse</em>. Au temps de la
-jeunesse d'Homre, la fiert d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie
-d'Achille plaisaient aux peuples de la Grce. Lors de sa vieillesse,
-ils aimaient dj le luxe d'Alcinos, les dlices de Calypso, les
-volupts de Circ, les chants des Sirnes et les amusemens des amans
-de Pnlope. Comment en effet rapporter au mme <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> ge des
-m&oelig;urs absolument opposes? Cette difficult a tellement frapp
-Platon, que, ne sachant comment la rsoudre, il prtend que dans les
-divins transports de l'enthousiasme potique, Homre put voir dans
-l'avenir ces m&oelig;urs effmines et dissolues. Mais n'est-ce pas
-attribuer le comble de l'imprudence celui qu'il nous prsente comme
+avaient une plus forte mémoire. C'étaient de pauvres gens
+qui gagnaient leur vie à chanter par les villes les <em>poèmes
+homériques</em>, dont ils étaient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient
+partie des peuples qui y avaient consigné leur histoire.&mdash;3. De cette
+manière, Homère composa l'Iliade <em>dans sa jeunesse</em>, c'est-à-dire dans
+celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions
+sublimes, d'orgueil, de colère et de vengeance. Ces sentimens sont
+ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la générosité; elle
+devait admirer Achille, le <em>héros de la force</em>. Homère déjà <em>vieux</em>
+composa l'Odyssée, lorsque les passions des Grecs commençaient à être
+refroidies par la réflexion, mère de la prudence. La Grèce devait
+alors admirer Ulysse, le <em>héros de la sagesse</em>. Au temps de la
+jeunesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie
+d'Achille plaisaient aux peuples de la Grèce. Lors de sa vieillesse,
+ils aimaient déjà le luxe d'Alcinoüs, les délices de Calypso, les
+voluptés de Circé, les chants des Sirènes et les amusemens des amans
+de Pénélope. Comment en effet rapporter au même <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> âge des
+m&oelig;urs absolument opposées? Cette difficulté a tellement frappé
+Platon, que, ne sachant comment la résoudre, il prétend que dans les
+divins transports de l'enthousiasme poétique, Homère put voir dans
+l'avenir ces m&oelig;urs efféminées et dissolues. Mais n'est-ce pas
+attribuer le comble de l'imprudence à celui qu'il nous présente comme
le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles
-m&oelig;urs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner les imiter?
-Convenons plutt que l'auteur de l'Iliade dut prcder de long-temps
-celui de l'Odysse; que le premier, originaire du nord-est de la
-Grce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et
-que l'autre, n du ct de l'Orient et du Midi, clbre Ulysse qui
-rgnait dans ces contres.&mdash;4. Le caractre individuel d'Homre,
+m&oelig;urs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les imiter?
+Convenons plutôt que l'auteur de l'Iliade dut précéder de long-temps
+celui de l'Odyssée; que le premier, originaire du nord-est de la
+Grèce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et
+que l'autre, né du côté de l'Orient et du Midi, célèbre Ulysse qui
+régnait dans ces contrées.&mdash;4. Le caractère individuel d'Homère,
disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve
-justifi de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et
-particulirement de la bassesse des penses, de la grossiret des
+justifié de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et
+particulièrement de la bassesse des pensées, de la grossièreté des
m&oelig;urs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences
-de versification, de la varit des dialectes qu'il emploie; enfin
-d'avoir lev les hommes la grandeur des dieux, et fait descendre
-les dieux au caractre d'hommes. Longin n'ose dfendre de telles
-fables qu'en les expliquant par des allgories philosophiques; c'est
+de versification, de la variété des dialectes qu'il emploie; enfin
+d'avoir élevé les hommes à la grandeur des dieux, et fait descendre
+les dieux au caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles
+fables qu'en les expliquant par des allégories philosophiques; c'est
dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent
-assurer Homre la gloire d'avoir fond la civilisation
-grecque.&mdash;Toutes ces imperfections de la posie homrique que l'on a
-<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> tant critiques rpondent autant de caractres des peuples
-grecs eux-mmes.&mdash;5. Nous assurons Homre le privilge d'avoir eu
-seul la puissance d'inventer les <em>mensonges potiques</em> (Aristote),
-<em>les caractres hroques</em> (Horace); le privilge d'une incomparable
-loquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de
+assurer à Homère la gloire d'avoir fondé la civilisation
+grecque.&mdash;Toutes ces imperfections de la poésie homérique que l'on a
+<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> tant critiquées répondent à autant de caractères des peuples
+grecs eux-mêmes.&mdash;5. Nous assurons à Homère le privilège d'avoir eu
+seul la puissance d'inventer les <em>mensonges poétiques</em> (Aristote),
+<em>les caractères héroïques</em> (Horace); le privilège d'une incomparable
+éloquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de
morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin
-le mrite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces
-qualits appartenaient l'ge hroque de la Grce. C'est le gnie de
-cet ge qui fit d'Homre un <em>pote</em> incomparable. Dans un temps o la
-mmoire et l'imagination taient pleines de force, o la puissance
-d'invention tait si grande, il ne pouvait tre <em>philosophe</em>. Aussi ni
-la philosophie, ni la potique ou la critique, qui vinrent plus tard,
-n'ont pu jamais faire un pote qui approcht seulement d'Homre.&mdash;6.
-Grces notre dcouverte, Homre est assur dsormais des trois
-titres immortels qui lui ont t donns, d'avoir t le <em>fondateur de
-la civilisation grecque</em>, le <em>pre de tous les autres potes</em>, et la
-<em>source des diverses philosophies</em> de la Grce. Aucun de ces trois
-titres ne convenait Homre, tel qu'on se l'tait figur jusqu'ici.
-Il ne pouvait tre regard comme le <em>fondateur de la civilisation
-grecque</em>, puisque, ds l'poque de Deucalion et Pyrrha, elle avait t
-fonde avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons
-dmontr en traitant de la <em>sagesse potique</em> qui fut le principe de
-cette civilisation. Il ne pouvait tre regard <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> comme le <em>pre
-des potes</em>, puisqu'avant lui avaient fleuri les <em>potes thologiens</em>,
-tels qu'Orphe, Amphion, Linus et Muse; les chronologistes y joignent
-Hsiode en le plaant trente ans avant Homre. Il fut mme devanc par
-plusieurs potes hroques, au rapport de Cicron (Brutus); Eusbe les
-nomme dans sa <em>prparation vanglique</em>; ce sont Philamon, Thmiride,
-Dmodocus, pimnide, Ariste, etc.&mdash;Enfin, on ne pouvait voir en lui
-la <em>source des diverses philosophies</em> de la Grce, puisque nous avons
-dmontr dans le second Livre que les philosophes ne trouvrent point
-leurs doctrines dans les fables homriques, mais qu'ils les y
-rattachrent. La <em>sagesse potique</em> avec ses fables fournit seulement
-aux philosophes l'occasion de mditer les plus hautes vrits de la
-mtaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilit de
+le mérite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces
+qualités appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le génie de
+cet âge qui fit d'Homère un <em>poète</em> incomparable. Dans un temps où la
+mémoire et l'imagination étaient pleines de force, où la puissance
+d'invention était si grande, il ne pouvait être <em>philosophe</em>. Aussi ni
+la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent plus tard,
+n'ont pu jamais faire un poète qui approchât seulement d'Homère.&mdash;6.
+Grâces à notre découverte, Homère est assuré désormais des trois
+titres immortels qui lui ont été donnés, d'avoir été le <em>fondateur de
+la civilisation grecque</em>, le <em>père de tous les autres poètes</em>, et la
+<em>source des diverses philosophies</em> de la Grèce. Aucun de ces trois
+titres ne convenait à Homère, tel qu'on se l'était figuré jusqu'ici.
+Il ne pouvait être regardé comme le <em>fondateur de la civilisation
+grecque</em>, puisque, dès l'époque de Deucalion et Pyrrha, elle avait été
+fondée avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons
+démontré en traitant de la <em>sagesse poétique</em> qui fut le principe de
+cette civilisation. Il ne pouvait être regardé <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> comme le <em>père
+des poètes</em>, puisqu'avant lui avaient fleuri les <em>poètes théologiens</em>,
+tels qu'Orphée, Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent
+Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut même devancé par
+plusieurs poètes héroïques, au rapport de Cicéron (Brutus); Eusèbe les
+nomme dans sa <em>préparation évangélique</em>; ce sont Philamon, Thémiride,
+Démodocus, Épiménide, Aristée, etc.&mdash;Enfin, on ne pouvait voir en lui
+la <em>source des diverses philosophies</em> de la Grèce, puisque nous avons
+démontré dans le second Livre que les philosophes ne trouvèrent point
+leurs doctrines dans les fables homériques, mais qu'ils les y
+rattachèrent. La <em>sagesse poétique</em> avec ses fables fournit seulement
+aux philosophes l'occasion de méditer les plus hautes vérités de la
+métaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilité de
les expliquer.</p>
-<h4>. III. <em>On doit trouver dans les pomes d'Homre les deux principales
-sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considr chez
+<h4>§. III. <em>On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales
+sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez
les Grecs.</em></h4>
-<p>Aux loges que nous venons de donner Homre, ajoutons celui d'avoir
-t le <em>plus ancien historien du paganisme</em>, qui nous soit parvenu.
-Ses pomes sont comme <em>deux grands trsors o se trouvent conserves
-les m&oelig;urs des premiers ges de la Grce</em>. Mais le destin des
-<em>pomes d'Homre</em> a t le mme que celui des <em>lois des douze tables</em>.
-On a rapport ces lois au lgislateur d'Athnes, d'o elles seraient
-passes Rome, et l'on n'y a point vu <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> l'<em>histoire du droit
-naturel des peuples hroques du Latium</em>; on a cru que les <em>pomes
-d'Homre</em> taient la cration du rare gnie d'un individu, et l'on n'y
-a pu dcouvrir l'<em>histoire du droit naturel des peuples hroques de
-la Grce</em>.</p>
+<p>Aux éloges que nous venons de donner à Homère, ajoutons celui d'avoir
+été le <em>plus ancien historien du paganisme</em>, qui nous soit parvenu.
+Ses poèmes sont comme <em>deux grands trésors où se trouvent conservées
+les m&oelig;urs des premiers âges de la Grèce</em>. Mais le destin des
+<em>poèmes d'Homère</em> a été le même que celui des <em>lois des douze tables</em>.
+On a rapporté ces lois au législateur d'Athènes, d'où elles seraient
+passées à Rome, et l'on n'y a point vu <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> l'<em>histoire du droit
+naturel des peuples héroïques du Latium</em>; on a cru que les <em>poèmes
+d'Homère</em> étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on n'y
+a pu découvrir l'<em>histoire du droit naturel des peuples héroïques de
+la Grèce</em>.</p>
<h3>APPENDICE.<br>
-<em>Histoire raisonne des potes dramatiques et lyriques.</em></h3>
+<em>Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques.</em></h3>
<div class="quote">
- <p>Nous avons dj montr qu'antrieurement Homre il y avait eu
- trois ges de potes: celui des <em>potes thologiens</em>, dans les
- chants desquels les fables taient encore des histoires
- vritables et d'un caractre svre; celui des <em>potes
- hroques</em>, qui altrrent et corrompirent ces fables; enfin
- l'<em>ge d'Homre</em>, qui les reut altres et corrompues.
- Maintenant la mme <em>critique mtaphysique</em> peut, en nous montrant
- la cours d'ides que suivirent les anciens peuples, jeter un jour
- tout nouveau sur l'<em>histoire des potes dramatiques et lyriques</em>.</p>
-
- <p>Cette histoire a t traite par les philologues avec bien de
- l'obscurit et de la confusion. Ils placent parmi les <em>lyriques</em>
- Amphion de Mthymne, pote trs ancien des temps hroques. Ils
+ <p>Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait eu
+ trois âges de poètes: celui des <em>poètes théologiens</em>, dans les
+ chants desquels les fables étaient encore des histoires
+ véritables et d'un caractère sévère; celui des <em>poètes
+ héroïques</em>, qui altérèrent et corrompirent ces fables; enfin
+ l'<em>âge d'Homère</em>, qui les reçut altérées et corrompues.
+ Maintenant la même <em>critique métaphysique</em> peut, en nous montrant
+ la cours d'idées que suivirent les anciens peuples, jeter un jour
+ tout nouveau sur l'<em>histoire des poètes dramatiques et lyriques</em>.</p>
+
+ <p>Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de
+ l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les <em>lyriques</em>
+ Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils
disent qu'il trouva le <em>dityrambe</em>, et aussi le <em>ch&oelig;ur</em>; qu'il
introduisit des <em>satyres</em> qui chantaient des vers; que le
- <em>dityrambe</em> tait un <em>ch&oelig;ur</em> qui dansait en rond, en chantant
- des vers en l'honneur de Bacchus. les entendre, le temps des
- <em>potes lyriques</em> vit aussi fleurir des <em>potes tragiques</em>
- distingus, et Diogne Larce assure que la premire tragdie fut
- reprsente par le <em>ch&oelig;ur</em> seulement. Ils disent encore
- qu'Eschyle fut le premier pote tragique, et Pausanias raconte
- qu'il reut de Bacchus l'ordre d'crire des tragdies; d'un autre
- ct, Horace qui dans son art potique commence traiter de la
- tragdie en parlant de la satyre, en attribue l'invention
- Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la premire satire
- sur des tombereaux. Aprs serait venu Sophocle, que Palmon a
- proclam l'<em>Homre des tragiques</em>; enfin la carrire et t
- ferme par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par
+ <em>dityrambe</em> était un <em>ch&oelig;ur</em> qui dansait en rond, en chantant
+ des vers en l'honneur de Bacchus. À les entendre, le temps des
+ <em>poètes lyriques</em> vit aussi fleurir des <em>poètes tragiques</em>
+ distingués, et Diogène Laërce assure que la première tragédie fut
+ représentée par le <em>ch&oelig;ur</em> seulement. Ils disent encore
+ qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pausanias raconte
+ qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; d'un autre
+ côté, Horace qui dans son art poétique commence à traiter de la
+ tragédie en parlant de la satyre, en attribue l'invention à
+ Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire
+ sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a
+ proclamé l'<em>Homère des tragiques</em>; enfin la carrière eût été
+ fermée par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par
excellence,
&#964;&#961;&#945;&#947;&#953;&#954;&#969;&#964;&#945;&#964;&#959;&#962;.
-Ils placent dans le mme ge
- Aristophane, premier auteur de la <em>vieille comdie</em>, dont les
- <em>nues</em> perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route
- de la nouvelle comdie que Mnandre suivit plus tard.</p>
+Ils placent dans le même âge
+ Aristophane, premier auteur de la <em>vieille comédie</em>, dont les
+ <em>nuées</em> perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route
+ de la nouvelle comédie que Ménandre suivit plus tard.</p>
- <p>Pour rsoudre ces difficults, il faut reconnatre qu'il y eut
- deux sortes de <em>potes tragiques</em>, et autant de <em>lyriques</em>. Les
+ <p>Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut
+ deux sortes de <em>poètes tragiques</em>, et autant de <em>lyriques</em>. Les
anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en
- l'honneur des dieux, analogues <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> ceux que l'on attribue
- Homre, et crits aussi en vers hroques. Chez les Latins les
- premiers potes furent les auteurs des vers saliens, sorte
- d'hymnes chants dans les ftes des dieux par les prtres
- saliens. Ce dernier mot vient peut tre de <em>salire</em>, <em>saltare</em>
- danser, de mme que chez les Grecs le premier ch&oelig;ur avait t
+ l'honneur des dieux, analogues à <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> ceux que l'on attribue
+ à Homère, et écrits aussi en vers héroïques. Chez les Latins les
+ premiers poètes furent les auteurs des vers saliens, sorte
+ d'hymnes chantés dans les fêtes des dieux par les prêtres
+ saliens. Ce dernier mot vient peut être de <em>salire</em>, <em>saltare</em>
+ danser, de même que chez les Grecs le premier ch&oelig;ur avait été
une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les
- hommes des premiers sicles qui taient essentiellement
- religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen ge, les
- prtres qui seuls alors taient lettrs, ne composrent d'autres
- posies que des hymnes.</p>
-
- <p>Lorsque l'ge hroque succda l'ge divin, on n'admira, on ne
- clbra que les exploits des hros. Alors parurent les potes
- lyriques semblables l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur
- sa lyre les <em>louanges des hros gui ne sont plus</em><a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>. Les
+ hommes des premiers siècles qui étaient essentiellement
+ religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, les
+ prêtres qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres
+ poésies que des hymnes.</p>
+
+ <p>Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne
+ célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes
+ lyriques semblables à l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur
+ sa lyre les <em>louanges des héros gui ne sont plus</em><a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>. Les
nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait <em>melici</em>, ceux qui
- crivirent ce genre de vers que nous appelons <em>arie per musica</em>;
+ écrivirent ce genre de vers que nous appelons <em>arie per musica</em>;
le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir
- aprs l'iambique, qui lui-mme, ainsi que nous l'avons vu,
- succda l'hroque. Pindare vint au temps o la vertu grecque
- clatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un
- peuple admirateur; l chantaient les potes lyriques. De mme
- Horace parut l'poque de la plus haute splendeur de Rome; et
- chez les Italiens ce genre de posie n'a t connu qu' l'poque
- o les m&oelig;urs se sont adoucies et amollies.</p>
+ après l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu,
+ succéda à l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque
+ éclatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un
+ peuple admirateur; là chantaient les poètes lyriques. De même
+ Horace parut à l'époque de la plus haute splendeur de Rome; et
+ chez les Italiens ce genre de poésie n'a été connu qu'à l'époque
+ où les m&oelig;urs se sont adoucies et amollies.</p>
<p>Quant aux <em>tragiques</em> et aux <em>comiques</em>, on peut tracer ainsi la
route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties
- diffrentes de la Grce, inventrent pendant la saison des
- vendanges<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a> la <em>satire</em>, ou tragdie antique joue par des
- satyres. Dans cet ge de grossiret, le premier dguisement
- consista se couvrir de peaux de chvres<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a> les jambes et les
- cuisses, se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et
- s'armer le front de cornes<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. La tragdie dut commencer par un
- ch&oelig;ur de satyres; et la satire conserva pour caractre
+ différentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des
+ vendanges<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a> la <em>satire</em>, ou tragédie antique jouée par des
+ satyres. Dans cet âge de grossièreté, le premier déguisement
+ consista à se couvrir de peaux de chèvres<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a> les jambes et les
+ cuisses, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à
+ s'armer le front de cornes<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. La tragédie dut commencer par un
+ ch&oelig;ur de satyres; et la satire conserva pour caractère
originaire la licence des injures et des insultes, <em>villanie</em>,
- parce que les villageois grossirement dguiss se tenaient sur
+ parce que les villageois grossièrement déguisés se tenaient sur
les tombereaux qui portaient la vendange, et <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> avaient la
- libert de dire de l toute sorte d'injures aux honntes gens,
+ liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens,
comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la <em>Campanie</em>
- appele proverbialement <em>le sjour de Bacchus</em>. Le mot <em>satyre</em>
- signifiaient originairement en latin, <em>mets composs de divers
+ appelée proverbialement <em>le séjour de Bacchus</em>. Le mot <em>satyre</em>
+ signifiaient originairement en latin, <em>mets composés de divers
alimens</em> (<em>Festus</em>).<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a> Dans la satire dramatique, on voyait
- paratre, selon Horace, divers genres de personnages, hros et
+ paraître, selon Horace, divers genres de personnages, héros et
dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle
resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers.</p>
- <p>Grces au gnie d'Eschyle, la <em>tragdie</em> antique fit place la
- tragdie moyenne, et les ch&oelig;urs de satyre aux ch&oelig;urs
- d'hommes. La <em>tragdie moyenne</em> dut tre l'origine de la <em>vieille
- comdie</em>, dans laquelle les grands personnages taient traduits
- sur la scne; et voil pourquoi le ch&oelig;ur s'y plaait
- naturellement. Ensuite vint Sophocle et aprs lui Euripide qui
- nous laissrent <em>la tragdie nouvelle</em>, dans le mme temps o la
- <em>vieille comdie</em> finissait avec Aristophane. Mnandre fut le
- pre de la <em>comdie nouvelle</em>, dont les personnages sont de
- simples particuliers, et en mme temps imaginaires; c'est
- prcisment parce qu'ils sont pris dans une condition prive,
- qu'ils pouvaient passer pour rels sans l'tre en effet. Ds-lors
- on ne devait plus placer le ch&oelig;ur dans la comdie; le
+ <p>Grâces au génie d'Eschyle, la <em>tragédie</em> antique fit place à la
+ tragédie moyenne, et les ch&oelig;urs de satyre aux ch&oelig;urs
+ d'hommes. La <em>tragédie moyenne</em> dut être l'origine de la <em>vieille
+ comédie</em>, dans laquelle les grands personnages étaient traduits
+ sur la scène; et voilà pourquoi le ch&oelig;ur s'y plaçait
+ naturellement. Ensuite vint Sophocle et après lui Euripide qui
+ nous laissèrent <em>la tragédie nouvelle</em>, dans le même temps où la
+ <em>vieille comédie</em> finissait avec Aristophane. Ménandre fut le
+ père de la <em>comédie nouvelle</em>, dont les personnages sont de
+ simples particuliers, et en même temps imaginaires; c'est
+ précisément parce qu'ils sont pris dans une condition privée,
+ qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. Dès-lors
+ on ne devait plus placer le ch&oelig;ur dans la comédie; le
ch&oelig;ur est un <em>public</em> qui raisonne, et qui ne raisonne que de
choses <em>publiques</em>.</p>
</div>
<a id="liv4" name="liv4"></a>
-<h2><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> LIVRE QUATRIME.<br>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> LIVRE QUATRIÈME.<br>
<span class="smaller">DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.</span></h2>
<h3>ARGUMENT.</h3>
-<p><em>L'auteur rcapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant
-quelques dveloppemens. Dans ses recherches philosophiques sur la</em>
-sagesse potique, <em>on a vu ses opinions sur l'ge des</em> dieux <em>et sur
-celui des</em> hros. <em>Il les prsente ici sous une forme toute
-historique, il ajoute l'indication gnrale des caractres de l'ge
-des</em> hommes, <em>et trace ainsi une esquisse complte de l'</em>histoire
-idale <em>indique dans les axiomes.</em></p>
+<p><em>L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant
+quelques développemens. Dans ses recherches philosophiques sur la</em>
+sagesse poétique, <em>on a vu ses opinions sur l'âge des</em> dieux <em>et sur
+celui des</em> héros. <em>Il les présente ici sous une forme toute
+historique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge
+des</em> hommes, <em>et trace ainsi une esquisse complète de l'</em>histoire
+idéale <em>indiquée dans les axiomes.</em></p>
<p class="p2"><a href="#liv4chap1"><em>Chapitre I.</em></a> <span class="smcap">Introduction. Trois sortes de natures, de m&oelig;urs, de
-droits naturels, de gouvernemens.</span>&mdash;. <em>I. Introduction.</em>&mdash;. <em>II.
-Nature divine, potique ou cratrice, hroque, humaine et
-intelligente.</em>&mdash;. <em>III. M&oelig;urs religieuses, violentes, rgles par
-le devoir.</em>&mdash;. <em>IV. Droits divin, hroque, humain.</em>&mdash;. <em>V.
-Gouvernemens thocratique, aristocratique, dmocratique ou
+droits naturels, de gouvernemens.</span>&mdash;§. <em>I. Introduction.</em>&mdash;§. <em>II.
+Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque, humaine et
+intelligente.</em>&mdash;§. <em>III. M&oelig;urs religieuses, violentes, réglées par
+le devoir.</em>&mdash;§. <em>IV. Droits divin, héroïque, humain.</em>&mdash;§. <em>V.
+Gouvernemens théocratique, aristocratique, démocratique ou
monarchique.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv4chap2"><em>Chapitre II.</em></a> <span class="smcap">Trois espces de langues et de caractres.</span>&mdash;<em>Langues et
-caractres hiroglyphiques, symboliques et emblmatiques, vulgaires.</em></p>
-
-<p class="p2"><a href="#liv4chap3"><em>Chapitre III.</em></a> <span class="smcap">Trois espces du jurisprudence, d'autorit, de
-raison.</span>&mdash;<em>Corollaires relatifs la <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> politique et au droit des
-Romains</em>.&mdash;. <em>I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la
-divination; jurisprudence hroque ou aristocratique, attache
-rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la rgle est
-l'quit naturelle.</em>&mdash;. <em>II. Autorit dans le sens de proprit;
-autorit de tutle; autorit de conseil.</em>&mdash;. <em>III. Raison divine,
-connue par les auspices; raison d'tat; raison populaire, d'accord
-avec l'quit naturelle.</em>&mdash;. <em>IV. Corollaire relatif la sagesse
-politique des anciens Romains.</em>&mdash;. <em>V. Corollaire relatif
+<p class="p2"><a href="#liv4chap2"><em>Chapitre II.</em></a> <span class="smcap">Trois espèces de langues et de caractères.</span>&mdash;<em>Langues et
+caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblématiques, vulgaires.</em></p>
+
+<p class="p2"><a href="#liv4chap3"><em>Chapitre III.</em></a> <span class="smcap">Trois espèces du jurisprudence, d'autorité, de
+raison.</span>&mdash;<em>Corollaires relatifs à la <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> politique et au droit des
+Romains</em>.&mdash;§. <em>I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la
+divination; jurisprudence héroïque ou aristocratique, attachée
+rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la règle est
+l'équité naturelle.</em>&mdash;§. <em>II. Autorité dans le sens de propriété;
+autorité de tutèle; autorité de conseil.</em>&mdash;§. <em>III. Raison divine,
+connue par les auspices; raison d'état; raison populaire, d'accord
+avec l'équité naturelle.</em>&mdash;§. <em>IV. Corollaire relatif à la sagesse
+politique des anciens Romains.</em>&mdash;§. <em>V. Corollaire relatif à
l'histoire fondamentale du droit romain.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv4chap4"><em>Chapitre IV.</em></a> <span class="smcap">Trois espces de jugemens.</span>&mdash;. <em>I. Jugemens divins et
-duels. Ce droit imparfait fut ncessaire au repos des nations. Il en
-est de mme des jugemens hroques, rigoureusement conformes aux
-formules consacres. Jugemens humains, ou discrtionnaires.</em>&mdash;. <em>II.
-Trois priodes dans l'histoire des m&oelig;urs et de la jurisprudence</em>
-(sect temporum).</p>
+<p class="p2"><a href="#liv4chap4"><em>Chapitre IV.</em></a> <span class="smcap">Trois espèces de jugemens.</span>&mdash;§. <em>I. Jugemens divins et
+duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des nations. Il en
+est de même des jugemens héroïques, rigoureusement conformes aux
+formules consacrées. Jugemens humains, ou discrétionnaires.</em>&mdash;§. <em>II.
+Trois périodes dans l'histoire des m&oelig;urs et de la jurisprudence</em>
+(sectæ temporum).</p>
-<p class="p2"><a href="#liv4chap5"><em>Chapitre V.</em></a> <span class="smcap">Autres preuves</span> <em>tires des caractres propres aux
-aristocraties hroques.</em>&mdash;. <em>I. De la garde et conservation des
-limites.</em>&mdash;. <em>II. De la conservation et distinction des ordres
+<p class="p2"><a href="#liv4chap5"><em>Chapitre V.</em></a> <span class="smcap">Autres preuves</span> <em>tirées des caractères propres aux
+aristocraties héroïques.</em>&mdash;§. <em>I. De la garde et conservation des
+limites.</em>&mdash;§. <em>II. De la conservation et distinction des ordres
politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives
-prohibaient les mariages entre les nobles et les plbiens. On a mal
+prohibaient les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal
entendu les</em> connubia <em>patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi
-les empereurs romains favorisrent la confusion des ordres.</em>&mdash;.
-<em>III. De la garde <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> des lois. Elle est plus ou moins svre
-selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains leur
-ancienne lgislation fut une des principales causes de leur grandeur.</em></p>
-
-<p class="p2"><a href="#liv4chap6"><em>Chapitre VI.</em></a>&mdash;. <em>I.</em> <span class="smcap">Autres preuves</span> <em>tires de la manire dont
-chaque tat nouveau de la socit se combine avec le gouvernement de
-l'tat prcdent. La dmocratie conserve quelque chose de l'tat
-aristocratique qui a prcd, etc.</em>&mdash;. <em>II. C'est une loi naturelle
-que les nations terminent leur carrire politique par la
-monarchie.</em>&mdash;. <em>III. Rfutation de Bodin, qui veut que les
-gouvernemens aient t d'abord monarchiques, en dernier lieu
+les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres.</em>&mdash;§.
+<em>III. De la garde <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> des lois. Elle est plus ou moins sévère
+selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur
+ancienne législation fut une des principales causes de leur grandeur.</em></p>
+
+<p class="p2"><a href="#liv4chap6"><em>Chapitre VI.</em></a>&mdash;§. <em>I.</em> <span class="smcap">Autres preuves</span> <em>tirées de la manière dont
+chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement de
+l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état
+aristocratique qui a précédé, etc.</em>&mdash;§. <em>II. C'est une loi naturelle
+que les nations terminent leur carrière politique par la
+monarchie.</em>&mdash;§. <em>III. Réfutation de Bodin, qui veut que les
+gouvernemens aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu
aristocratiques.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv4chap7"><em>Chapitre VII.</em></a>&mdash;. <em>I.</em> <span class="smcap">Dernires preuves.</span>&mdash;. <em>II. Corollaire: que
-l'ancien droit romain son premier ge fut un pome srieux, et
-l'ancienne jurisprudence une posie svre, dans laquelle on trouve la
-premire bauche de la mtaphysique lgale. Les formules antiques
-taient des espces de drames. Les jurisconsultes ont remarqu
-l'indivisibilit des droits, mais non pas leur ternit.</em></p>
+<p class="p2"><a href="#liv4chap7"><em>Chapitre VII.</em></a>&mdash;§. <em>I.</em> <span class="smcap">Dernières preuves.</span>&mdash;§. <em>II. Corollaire: que
+l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et
+l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la
+première ébauche de la métaphysique légale. Les formules antiques
+étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes ont remarqué
+l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité.</em></p>
<p>Note. <em>Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la
-lgislation.</em></p>
+législation.</em></p>
-<h2><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> LIVRE QUATRIME.<br>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> LIVRE QUATRIÈME.<br>
<span class="smaller">DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.</span></h2>
<a id="liv4chap1" name="liv4chap1"></a>
@@ -8541,2157 +8499,2157 @@ lgislation.</em></p>
<span class="smaller">INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE M&OElig;URS, DE DROITS
NATURELS, DE GOUVERNEMENS.</span></h3>
-<h4>. I. <em>Introduction</em>.</h4>
+<h4>§. I. <em>Introduction</em>.</h4>
-<p>Nous avons au livre premier tabli les <em>principes</em> de la Science
-nouvelle; au livre second, nous avons recherch et dcouvert dans la
-<em>sagesse potique l'origine de toutes les choses divines et humaines</em>
-que nous prsente l'histoire du paganisme; au troisime, nous avons
-trouv que les <em>pomes d'Homre</em> taient pour l'histoire de la Grce,
-comme les lois des douze tables pour celle du Latium, <em>un trsor de
-faits relatifs au droit naturel des gens</em>. Maintenant, clairs sur
+<p>Nous avons au livre premier établi les <em>principes</em> de la Science
+nouvelle; au livre second, nous avons recherché et découvert dans la
+<em>sagesse poétique l'origine de toutes les choses divines et humaines</em>
+que nous présente l'histoire du paganisme; au troisième, nous avons
+trouvé que les <em>poèmes d'Homère</em> étaient pour l'histoire de la Grèce,
+comme les lois des douze tables pour celle du Latium, <em>un trésor de
+faits relatifs au droit naturel des gens</em>. Maintenant, éclairés sur
tant de points par la philosophie et par la philologie, nous allons
-dans ce quatrime livre esquisser l'<em>histoire idale</em> indique dans
-les axiomes, et exposer <em>la marche que suivent ternellement les
-nations</em>. Nous les montrerons, malgr la varit infinie de leurs
-m&oelig;urs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des <span class="smcap">TROIS GES</span>,
-<em>divin, hroque et humain</em>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Dans cet ordre immuable, qui nous offre un troit
-enchanement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de
-<em>natures</em> desquelles drivent trois sortes de <em>m&oelig;urs</em>; de ces
-m&oelig;urs elles-mmes dcoulent trois espces de <em>droits naturels</em> qui
-donnent lieu autant de <em>gouvernemens</em>. Pour que les hommes dj
-entrs dans la socit pussent se communiquer les m&oelig;urs, droits et
+dans ce quatrième livre esquisser l'<em>histoire idéale</em> indiquée dans
+les axiomes, et exposer <em>la marche que suivent éternellement les
+nations</em>. Nous les montrerons, malgré la variété infinie de leurs
+m&oelig;urs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des <span class="smcap">TROIS ÂGES</span>,
+<em>divin, héroïque et humain</em>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Dans cet ordre immuable, qui nous offre un étroit
+enchaînement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de
+<em>natures</em> desquelles dérivent trois sortes de <em>m&oelig;urs</em>; de ces
+m&oelig;urs elles-mêmes découlent trois espèces de <em>droits naturels</em> qui
+donnent lieu à autant de <em>gouvernemens</em>. Pour que les hommes déjà
+entrés dans la société pussent se communiquer les m&oelig;urs, droits et
gouvernemens dont nous venons de parler, il se forma trois sortes de
-<em>langues</em> et de <em>caractres</em>. Aux trois ges rpondirent encore trois
-espces de <em>jurisprudences</em> appuyes d'autant d'<em>autorits</em> et de
-<em>raisons</em> diverses, donnant lieu autant d'espces de <em>jugemens</em>, et
-suivies dans trois <em>priodes</em> (<em>sect temporum</em>). Ces trois <em>units
-d'espces</em> avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se
-rassemblent elles-mmes dans une <em>unit gnrale</em>, celle de <em>la
-religion honorant une Providence</em>; c'est l l'<em>unit d'esprit</em> qui
+<em>langues</em> et de <em>caractères</em>. Aux trois âges répondirent encore trois
+espèces de <em>jurisprudences</em> appuyées d'autant d'<em>autorités</em> et de
+<em>raisons</em> diverses, donnant lieu à autant d'espèces de <em>jugemens</em>, et
+suivies dans trois <em>périodes</em> (<em>sectæ temporum</em>). Ces trois <em>unités
+d'espèces</em> avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se
+rassemblent elles-mêmes dans une <em>unité générale</em>, celle de <em>la
+religion honorant une Providence</em>; c'est là l'<em>unité d'esprit</em> qui
donne la <em>forme</em> et la <em>vie</em> au monde social.</p>
-<p>Nous avons dj trait sparment de toutes ces choses dans plusieurs
+<p>Nous avons déjà traité séparément de toutes ces choses dans plusieurs
endroits de cet ouvrage; nous montrerons ici l'ordre qu'elles suivent
dans le cours des affaires humaines.</p>
-<h4>. II. <em>Trois espces de natures.</em></h4>
-
-<p>Matrise par les illusions de l'imagination, facult d'autant plus
-forte que le raisonnement est plus faible, la premire nature fut
-<em>potique</em> ou <em>cratrice</em>. Qu'on nous permette de l'appeler <em>divine</em>;
-elle anima en effet et divinisa les tres matriels selon <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>
-l'ide qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des
-<em>potes-thologiens</em>, les plus anciens sages du paganisme, car toutes
-les socits paennes eurent chacune pour base sa croyance en ses
-dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes tait
-<em>farouche</em> et <em>barbare</em>; mais la mme erreur de leur imagination leur
-inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'taient faits
-eux-mmes, et la religion commenait dompter leur farouche
-indpendance. (<em>Voy.</em> l'axiome <a href="#ax31">31</a>.)</p>
-
-<p>La seconde nature fut <em>hroque</em>; les hros se l'attribuaient
-eux-mmes, comme un privilge de leur divine origine. Rapportant tout
- l'action des dieux, ils se tenaient pour <em>fils de Jupiter</em>;
-c'est--dire pour engendrs sous les auspices de Jupiter, et ce
-n'tait pas sans raison, qu'ils se regardaient comme suprieurs par
-cette noblesse naturelle ceux qui pour chapper aux querelles sans
-cesse renouveles par la promiscuit infme de l'tat bestial se
-rfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans
-dieux, taient regards par les hros comme de vils animaux.</p>
-
-<p>Le troisime ge fut celui de la nature <em>humaine intelligente</em>, et par
-cela mme <em>modre</em>, <em>bienveillante et raisonnable</em>; elle reconnat
+<h4>§. II. <em>Trois espèces de natures.</em></h4>
+
+<p>Maîtrisée par les illusions de l'imagination, faculté d'autant plus
+forte que le raisonnement est plus faible, la première nature fut
+<em>poétique</em> ou <em>créatrice</em>. Qu'on nous permette de l'appeler <em>divine</em>;
+elle anima en effet et divinisa les êtres matériels selon <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>
+l'idée qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des
+<em>poètes-théologiens</em>, les plus anciens sages du paganisme, car toutes
+les sociétés païennes eurent chacune pour base sa croyance en ses
+dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes était
+<em>farouche</em> et <em>barbare</em>; mais la même erreur de leur imagination leur
+inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'étaient faits
+eux-mêmes, et la religion commençait à dompter leur farouche
+indépendance. (<em>Voy.</em> l'axiome <a href="#ax31">31</a>.)</p>
+
+<p>La seconde nature fut <em>héroïque</em>; les héros se l'attribuaient
+eux-mêmes, comme un privilège de leur divine origine. Rapportant tout
+à l'action des dieux, ils se tenaient pour <em>fils de Jupiter</em>;
+c'est-à-dire pour engendrés sous les auspices de Jupiter, et ce
+n'était pas sans raison, qu'ils se regardaient comme supérieurs par
+cette noblesse naturelle à ceux qui pour échapper aux querelles sans
+cesse renouvelées par la promiscuité infâme de l'état bestial se
+réfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans
+dieux, étaient regardés par les héros comme de vils animaux.</p>
+
+<p>Le troisième âge fut celui de la nature <em>humaine intelligente</em>, et par
+cela même <em>modérée</em>, <em>bienveillante et raisonnable</em>; elle reconnaît
pour lois la conscience, la raison, le devoir.</p>
-<h4>. III. <em>Trois sortes de m&oelig;urs.</em></h4>
+<h4>§. III. <em>Trois sortes de m&oelig;urs.</em></h4>
-<p>Les premires m&oelig;urs eurent ce caractre de <em>pit</em> et de
-<em>religion</em> que l'on attribue Deucalion et Pyrrha, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> peine
-chapps aux eaux du dluge.&mdash;Les secondes furent celles d'hommes
+<p>Les premières m&oelig;urs eurent ce caractère de <em>piété</em> et de
+<em>religion</em> que l'on attribue à Deucalion et Pyrrha, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> à peine
+échappés aux eaux du déluge.&mdash;Les secondes furent celles d'hommes
<em>irritables et susceptibles sur le point d'honneur</em>, tels qu'on nous
-reprsente Achille.&mdash;Les troisimes furent <em>rgles par le devoir</em>;
-elles appartiennent l'poque o l'on fait consister l'honneur dans
+représente Achille.&mdash;Les troisièmes furent <em>réglées par le devoir</em>;
+elles appartiennent à l'époque où l'on fait consister l'honneur dans
l'accomplissement des devoirs civils.</p>
-<h4>. IV. <em>Trois espces de droits naturels.</em></h4>
+<h4>§. IV. <em>Trois espèces de droits naturels.</em></h4>
<p><em>Droit divin.</em> Les hommes voyant en toutes choses les dieux ou
l'action des dieux, se regardaient, eux et tout ce qui leur
-appartenait, comme dpendant immdiatement de la divinit.</p>
+appartenait, comme dépendant immédiatement de la divinité.</p>
-<p><em>Droit hroque</em>, ou droit de la force, mais de la force matrise
+<p><em>Droit héroïque</em>, ou droit de la force, mais de la force maîtrisée
d'avance par la religion qui seule peut la contenir dans le devoir,
lorsque les lois humaines n'existent pas encore, ou sont impuissantes
-pour la rprimer. La Providence voulut que les premiers peuples
-naturellement fiers et froces trouvassent dans leur croyance
-religieuse un motif de se soumettre la force, et qu'incapables
-encore de raison, ils jugeassent du droit par le succs, de la raison
-par la fortune; c'tait pour prvoir les vnemens que la fortune
-amnerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est
-le droit d'Achille, qui place toute raison la pointe de son glaive.</p>
-
-<p>En troisime lieu vint le <em>droit humain</em>, dict par la raison humaine
-entirement dveloppe.</p>
-
-<h4><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> . V. <em>Trois espces de gouvernemens.</em></h4>
-
-<p><em>Gouvernemens divins</em>, ou <em>thocraties</em>. Sous ces gouvernemens, les
-hommes croyaient que toute chose tait commande par les dieux. Ce fut
-l'ge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous
-fasse connatre.</p>
-
-<p><em>Gouvernemens hroques</em> ou <em>aristocratiques</em>. Le mot <em>aristocrates</em>
-rpond en latin <em>optimates</em>, pris pour <em>les plus forts</em> (<em>ops</em>,
-puissance); il rpond en grec <em>Hraclides</em>, c'est--dire, issus
-d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces <em>Hraclides</em> furent
-rpandus dans toute l'ancienne Grce, et il en resta toujours
-Sparte. Il en est de mme des <em>curtes</em> que les Grecs retrouvrent
-dans l'ancienne Italie ou <em>Saturnie</em>, dans la Crte et dans l'Asie.
-Ces <em>curtes</em> furent Rome les <em>quirites</em>, ou citoyens investis du
-caractre sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux
-assembles publiques.</p>
-
-<p><em>Gouvernemens humains</em>, dans lesquels l'galit de la nature
-intelligente, caractre propre de l'humanit se retrouve dans
-l'galit civile et politique. Alors tous les citoyens naissent
+pour la réprimer. La Providence voulut que les premiers peuples
+naturellement fiers et féroces trouvassent dans leur croyance
+religieuse un motif de se soumettre à la force, et qu'incapables
+encore de raison, ils jugeassent du droit par le succès, de la raison
+par la fortune; c'était pour prévoir les évènemens que la fortune
+amènerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est
+le droit d'Achille, qui place toute raison à la pointe de son glaive.</p>
+
+<p>En troisième lieu vint le <em>droit humain</em>, dicté par la raison humaine
+entièrement développée.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> §. V. <em>Trois espèces de gouvernemens.</em></h4>
+
+<p><em>Gouvernemens divins</em>, ou <em>théocraties</em>. Sous ces gouvernemens, les
+hommes croyaient que toute chose était commandée par les dieux. Ce fut
+l'âge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous
+fasse connaître.</p>
+
+<p><em>Gouvernemens héroïques</em> ou <em>aristocratiques</em>. Le mot <em>aristocrates</em>
+répond en latin à <em>optimates</em>, pris pour <em>les plus forts</em> (<em>ops</em>,
+puissance); il répond en grec à <em>Héraclides</em>, c'est-à-dire, issus
+d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces <em>Héraclides</em> furent
+répandus dans toute l'ancienne Grèce, et il en resta toujours à
+Sparte. Il en est de même des <em>curètes</em> que les Grecs retrouvèrent
+dans l'ancienne Italie ou <em>Saturnie</em>, dans la Crète et dans l'Asie.
+Ces <em>curètes</em> furent à Rome les <em>quirites</em>, ou citoyens investis du
+caractère sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux
+assemblées publiques.</p>
+
+<p><em>Gouvernemens humains</em>, dans lesquels l'égalité de la nature
+intelligente, caractère propre de l'humanité se retrouve dans
+l'égalité civile et politique. Alors tous les citoyens naissent
libres, soit qu'ils jouissent d'un gouvernement populaire dans lequel
-la totalit ou la majorit des citoyens constitue la force lgitime de
-la cit, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des
-mmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'lve
+la totalité ou la majorité des citoyens constitue la force légitime de
+la cité, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des
+mêmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'élève
au-dessus des citoyens par une distinction purement civile.</p>
<a id="liv4chap2" name="liv4chap2"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> CHAPITRE II.<br>
-<span class="smaller">TROIS ESPCES DE LANGUES ET DE CARACTRES.</span></h3>
+<span class="smaller">TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.</span></h3>
-<h4>. I. <em>Trois espces de langues</em>.</h4>
+<h4>§. I. <em>Trois espèces de langues</em>.</h4>
-<p><em>Langue divine mentale</em>, dont les signes sont des crmonies sacres,
+<p><em>Langue divine mentale</em>, dont les signes sont des cérémonies sacrées,
des actes muets de religion. Le droit romain en conserva ses <em>acta
legitima</em>, qui accompagnaient toutes les transactions civiles. Une
-telle langue convient aux religions pour la raison que nous avons dj
-dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'tre rvres que <em>raisonnes</em>.
-Cette langue fut ncessaire aux premiers ges, o les hommes ne
+telle langue convient aux religions pour la raison que nous avons déjà
+dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'être révérées que <em>raisonnées</em>.
+Cette langue fut nécessaire aux premiers âges, où les hommes ne
pouvaient encore articuler.</p>
-<p>La seconde <em>langue</em> fut celle <em>des signes hroques</em>; c'est le
-<em>langage des armes</em>, pour ainsi parler; et il est rest celui de la
+<p>La seconde <em>langue</em> fut celle <em>des signes héroïques</em>; c'est le
+<em>langage des armes</em>, pour ainsi parler; et il est resté celui de la
discipline militaire.</p>
-<p>La troisime est le <em>langage articul</em>, que parlent aujourd'hui toutes
+<p>La troisième est le <em>langage articulé</em>, que parlent aujourd'hui toutes
les nations.</p>
-<h4>. II. <em>Trois espces de caractres.</em></h4>
+<h4>§. II. <em>Trois espèces de caractères.</em></h4>
-<p><em>Caractres divins</em>, proprement <em>hiroglyphes</em>. Nous avons prouv qu'
-leur premier ge, toutes les nations se servirent de tels caractres.
- Jupiter on rapporta tout ce qui regardait les auspices; Junon
-tout ce qui tait relatif aux mariages. En effet <em>c'est <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> une
-proprit inne de l'me humaine d'aimer l'uniformit</em>; lorsqu'elle
+<p><em>Caractères divins</em>, proprement <em>hiéroglyphes</em>. Nous avons prouvé qu'à
+leur premier âge, toutes les nations se servirent de tels caractères.
+À Jupiter on rapporta tout ce qui regardait les auspices; à Junon
+tout ce qui était relatif aux mariages. En effet <em>c'est <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> une
+propriété innée de l'âme humaine d'aimer l'uniformité</em>; lorsqu'elle
est encore incapable de trouver par l'<em>abstraction</em> des expressions
-gnrales, elle y supple par l'<em>imagination</em>; elle choisit certaines
-images, certains modles, auxquels elle rapporte toutes les espces
-particulires qui appartiennent chaque genre; ce sont pour emprunter
-le langage de l'cole, des <em>universaux potiques</em>.</p>
-
-<p><em>Caractres hroques</em>, analogues aux prcdens. C'taient encore des
-<em>universaux potiques</em> qui servaient dsigner les diverses espces
-d'objets qui occupaient l'esprit des hros; ils attribuaient Achille
-tous les exploits des guerriers vaillans, Ulysse tous les conseils
+générales, elle y supplée par l'<em>imagination</em>; elle choisit certaines
+images, certains modèles, auxquels elle rapporte toutes les espèces
+particulières qui appartiennent à chaque genre; ce sont pour emprunter
+le langage de l'école, des <em>universaux poétiques</em>.</p>
+
+<p><em>Caractères héroïques</em>, analogues aux précédens. C'étaient encore des
+<em>universaux poétiques</em> qui servaient à désigner les diverses espèces
+d'objets qui occupaient l'esprit des héros; ils attribuaient à Achille
+tous les exploits des guerriers vaillans, à Ulysse tous les conseils
des sages.<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a></p>
-<p>Les <em>caractres vulgaires</em> parurent avec les <em>langues vulgaires</em>. Les
+<p>Les <em>caractères vulgaires</em> parurent avec les <em>langues vulgaires</em>. Les
langues vulgaires se composent de paroles qui sont comme des genres
-relativement aux expressions particulires dont se composaient les
-langues hroques<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>. Les lettres remplacrent aussi les hiroglyphes
-d'une manire plus simple et plus gnrale; cent vingt mille
-caractres hiroglyphiques, que les Chinois emploient encore
+relativement aux expressions particulières dont se composaient les
+langues héroïques<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>. Les lettres remplacèrent aussi les hiéroglyphes
+d'une manière plus simple et plus générale; à cent vingt mille
+caractères hiéroglyphiques, que les Chinois emploient encore
aujourd'hui, <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> on substitua les lettres si peu nombreuses de
l'alphabet.</p>
-<p>Ces langues, ces lettres peuvent tre appeles <em>vulgaires</em>, puisque le
-vulgaire a sur elles une sorte de souverainet. Le pouvoir absolu du
-peuple sur les langues s'tend sous un rapport la lgislation: le
-peuple donne aux lois le sens qui lui plat, et il faut, bon gr
-malgr, que les puissans en viennent observer les lois dans le sens
-qu'y attache le peuple. Les monarques ne peuvent ter aux peuples
-cette souverainet sur les langues; mais elle est utile leur
-puissance mme. Les grands sont obligs d'observer les lois par
+<p>Ces langues, ces lettres peuvent être appelées <em>vulgaires</em>, puisque le
+vulgaire a sur elles une sorte de souveraineté. Le pouvoir absolu du
+peuple sur les langues s'étend sous un rapport à la législation: le
+peuple donne aux lois le sens qui lui plaît, et il faut, bon gré
+malgré, que les puissans en viennent à observer les lois dans le sens
+qu'y attache le peuple. Les monarques ne peuvent ôter aux peuples
+cette souveraineté sur les langues; mais elle est utile à leur
+puissance même. Les grands sont obligés d'observer les lois par
lesquelles les rois fondent la monarchie, dans le sens ordinairement
-favorable l'autorit royale que le peuple donne ces lois. C'est
-une des raisons qui montrent que la dmocratie prcde ncessairement
+favorable à l'autorité royale que le peuple donne à ces lois. C'est
+une des raisons qui montrent que la démocratie précède nécessairement
la monarchie.<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a></p>
<a id="liv4chap3" name="liv4chap3"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> CHAPITRE III.<br>
-<span class="smaller">TROIS ESPCES DE JURISPRUDENCES, D'AUTORITS, DE RAISONS; COROLLAIRES
-RELATIFS LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS.</span></h3>
-
-<h4>. I. <em>Trois espces de jurisprudences ou sagesses.</em></h4>
-
-<p><em>Sagesse divine</em> appele <em>thologie mystique</em>, mots qui dans leur sens
-tymologique veulent dire, science du langage divin, connaissance des
-mystres de la <em>divination</em>. Cette science de la divination tait la
-<em>sagesse vulgaire</em> de laquelle taient <em>sages</em> les <em>potes
-thologiens</em>, premiers sages du paganisme; de cette thologie
-<em>mystique</em>, ils s'appelaient eux-mmes <em>myst</em>, et Horace traduit ce
-mot d'une manire heureuse par <em>interprtes des dieux</em>.... Cette
-sagesse ou jurisprudence plaait la justice dans l'accomplissement des
-crmonies solennelles de la religion; c'est de l que les Romains
-conservrent ce respect superstitieux pour les <em>acta legitima</em>; chez
-eux les noces, le testament taient dits <em>justa</em> lorsque les
-crmonies requises avaient t accomplies.</p>
-
-<p>La <em>jurisprudence hroque</em> eut pour caractre de s'entourer de
-garantie par l'emploi de paroles prcises. <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> C'est la sagesse
-d'Ulysse qui dans Homre approprie si bien son langage au but qu'il se
-propose, qu'il ne manque point de l'atteindre. La rputation des
-jurisconsultes romains tait fonde sur leur <em>cavere; rpondre sur le
-droit</em>, ce n'tait pour eux autre chose que prcautionner les
-consultans, et les prparer circonstancier devant les tribunaux le
-cas contest de manire que les formules d'action s'y rapportassent de
-point en point, et que le prteur ne pt refuser de les appliquer. Il
-en fut des docteurs du moyen ge comme des jurisconsultes romains.</p>
-
-<p>La <em>jurisprudence humaine</em> ne considre dans les faits que leur
-conformit avec la justice et la vrit; sa <em>bienveillance</em> plie les
-lois tout ce que demande l'intrt gal des causes. Cette
-jurisprudence est observe sous les <em>gouvernemens humains</em>,
-c'est--dire, dans les tats populaires, et surtout dans la monarchie.
-La jurisprudence <em>divine et l'hroque</em> propres aux ges de barbarie,
-s'attachent au <em>certain</em>; la jurisprudence <em>humaine</em> qui caractrise
-les ges civiliss, ne se rgle que sur le <em>vrai</em>. Tout ceci dcoule
-de la dfinition du <em>certain</em> et du <em>vrai</em> que nous avons donne.
+<span class="smaller">TROIS ESPÈCES DE JURISPRUDENCES, D'AUTORITÉS, DE RAISONS; COROLLAIRES
+RELATIFS À LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS.</span></h3>
+
+<h4>§. I. <em>Trois espèces de jurisprudences ou sagesses.</em></h4>
+
+<p><em>Sagesse divine</em> appelée <em>théologie mystique</em>, mots qui dans leur sens
+étymologique veulent dire, science du langage divin, connaissance des
+mystères de la <em>divination</em>. Cette science de la divination était la
+<em>sagesse vulgaire</em> de laquelle étaient <em>sages</em> les <em>poètes
+théologiens</em>, premiers sages du paganisme; de cette théologie
+<em>mystique</em>, ils s'appelaient eux-mêmes <em>mystæ</em>, et Horace traduit ce
+mot d'une manière heureuse par <em>interprètes des dieux</em>.... Cette
+sagesse ou jurisprudence plaçait la justice dans l'accomplissement des
+cérémonies solennelles de la religion; c'est de là que les Romains
+conservèrent ce respect superstitieux pour les <em>acta legitima</em>; chez
+eux les noces, le testament étaient dits <em>justa</em> lorsque les
+cérémonies requises avaient été accomplies.</p>
+
+<p>La <em>jurisprudence héroïque</em> eut pour caractère de s'entourer de
+garantie par l'emploi de paroles précises. <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> C'est la sagesse
+d'Ulysse qui dans Homère approprie si bien son langage au but qu'il se
+propose, qu'il ne manque point de l'atteindre. La réputation des
+jurisconsultes romains était fondée sur leur <em>cavere; répondre sur le
+droit</em>, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les
+consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le
+cas contesté de manière que les formules d'action s'y rapportassent de
+point en point, et que le préteur ne pût refuser de les appliquer. Il
+en fut des docteurs du moyen âge comme des jurisconsultes romains.</p>
+
+<p>La <em>jurisprudence humaine</em> ne considère dans les faits que leur
+conformité avec la justice et la vérité; sa <em>bienveillance</em> plie les
+lois à tout ce que demande l'intérêt égal des causes. Cette
+jurisprudence est observée sous les <em>gouvernemens humains</em>,
+c'est-à-dire, dans les états populaires, et surtout dans la monarchie.
+La jurisprudence <em>divine et l'héroïque</em> propres aux âges de barbarie,
+s'attachent au <em>certain</em>; la jurisprudence <em>humaine</em> qui caractérise
+les âges civilisés, ne se règle que sur le <em>vrai</em>. Tout ceci découle
+de la définition du <em>certain</em> et du <em>vrai</em> que nous avons donnée.
(axiomes <a href="#ax9">9</a> et <a href="#ax10">10</a>).</p>
-<h4>. II. <em>Trois espces d'autorits.</em></h4>
+<h4>§. II. <em>Trois espèces d'autorités.</em></h4>
-<p>La premire est <em>divine</em>; elle ne comporte point d'explications;
-comment demander la Providence compte de ses dcrets? La deuxime,
-l'autorit <em>hroque</em>, appartient tout entire aux formules
-solennelles <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> des lois. La troisime est l'autorit <em>humaine</em>,
-laquelle n'est autre que le crdit des personnes exprimentes, des
-hommes remarquables par une haute sagesse dans la spculation ou par
-une prudence singulire dans la pratique.</p>
+<p>La première est <em>divine</em>; elle ne comporte point d'explications;
+comment demander à la Providence compte de ses décrets? La deuxième,
+l'autorité <em>héroïque</em>, appartient tout entière aux formules
+solennelles <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> des lois. La troisième est l'autorité <em>humaine</em>,
+laquelle n'est autre que le crédit des personnes expérimentées, des
+hommes remarquables par une haute sagesse dans la spéculation ou par
+une prudence singulière dans la pratique.</p>
-<p> ces trois autorits civiles rpondent trois autorits politiques.</p>
+<p>À ces trois autorités civiles répondent trois autorités politiques.</p>
-<p>Au premier ge, <em>autorit</em> et <em>proprit</em> furent synonymes. C'est dans
-ce sens que la loi des douze tables prend toujours le mot <em>autorit</em>;
+<p>Au premier âge, <em>autorité</em> et <em>propriété</em> furent synonymes. C'est dans
+ce sens que la loi des douze tables prend toujours le mot <em>autorité</em>;
<em>auteur</em> signifie toujours en terme de droit celui de qui on tient un
-<em>domaine</em>. Cette autorit tait <em>divine</em>, parce qu'alors la proprit
-comme tout le reste tait rapporte aux dieux. Cette autorit qui
-appartient aux <em>pres</em> dans l'tat de famille, appartient aux <em>snats
-souverains</em> dans les aristocraties hroques. Le snat autorisait ce
-qui avait t dlibr dans les assembles du peuple.</p>
+<em>domaine</em>. Cette autorité était <em>divine</em>, parce qu'alors la propriété
+comme tout le reste était rapportée aux dieux. Cette autorité qui
+appartient aux <em>pères</em> dans l'état de famille, appartient aux <em>sénats
+souverains</em> dans les aristocraties héroïques. Le sénat autorisait ce
+qui avait été délibéré dans les assemblées du peuple.</p>
<p>Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple romain la
-libert et la souverainet, le snat n'eut plus qu'une <em>autorit de
-tutle</em>, analogue ce droit des tuteurs, d'autoriser en affaires
-lgales le pupille matre de ses biens. Le snat assistait le peuple
-de sa prsence dans les assembles lgislatives, de peur qu'il ne
-rsultt quelque dommage public de son peu de lumires.</p>
-
-<p>Enfin l'tat populaire faisant place la monarchie, l'<em>autorit de
-tutle</em> fut aussi remplace par l'<em>autorit de conseil</em>, par celle que
-donne la rputation de sagesse; c'est dans ce sens que les
-jurisconsultes <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> de l'empire s'appelrent <em>autores</em>, auteurs de
-conseils. Telle aussi doit tre l'autorit d'un snat sous un
-monarque, lequel a pleine libert de suivre ou de rejeter ce qui a t
-conseill par le snat.</p>
-
-<h4>. III. <em>Trois espces de raisons.</em></h4>
-
-<p>La premire est la <em>raison divine</em>, dont Dieu seul a le secret, et
-dont les hommes ne savent que ce qui en a t rvl aux Hbreux et
-aux Chrtiens, soit au moyen d'un langage <em>intrieur</em> adress
-l'intelligence par celui qui est lui-mme tout intelligence, soit par
-le langage <em>extrieur</em> des prophtes, langage que le Sauveur a parl
-aux aptres, qui ont ensuite transmis l'glise ses enseignemens. Les
+liberté et la souveraineté, le sénat n'eut plus qu'une <em>autorité de
+tutèle</em>, analogue à ce droit des tuteurs, d'autoriser en affaires
+légales le pupille maître de ses biens. Le sénat assistait le peuple
+de sa présence dans les assemblées législatives, de peur qu'il ne
+résultât quelque dommage public de son peu de lumières.</p>
+
+<p>Enfin l'état populaire faisant place à la monarchie, l'<em>autorité de
+tutèle</em> fut aussi remplacée par l'<em>autorité de conseil</em>, par celle que
+donne la réputation de sagesse; c'est dans ce sens que les
+jurisconsultes <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> de l'empire s'appelèrent <em>autores</em>, auteurs de
+conseils. Telle aussi doit être l'autorité d'un sénat sous un
+monarque, lequel a pleine liberté de suivre ou de rejeter ce qui a été
+conseillé par le sénat.</p>
+
+<h4>§. III. <em>Trois espèces de raisons.</em></h4>
+
+<p>La première est la <em>raison divine</em>, dont Dieu seul a le secret, et
+dont les hommes ne savent que ce qui en a été révélé aux Hébreux et
+aux Chrétiens, soit au moyen d'un langage <em>intérieur</em> adressé à
+l'intelligence par celui qui est lui-même tout intelligence, soit par
+le langage <em>extérieur</em> des prophètes, langage que le Sauveur a parlé
+aux apôtres, qui ont ensuite transmis à l'église ses enseignemens. Les
Gentils ont cru aussi recevoir les conseils de cette <em>raison divine</em>
-par les auspices, par les oracles, et autres signes matriels, tels
+par les auspices, par les oracles, et autres signes matériels, tels
qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient <em>corporels</em>.
-Dieu tant toute raison, la <em>raison</em> et l'<em>autorit</em> sont en lui une
-mme chose, et pour la saine thologie l'<em>autorit divine</em> quivaut
-la <em>raison</em>.&mdash;Admirons la Providence, qui dans les premiers temps o
-les hommes encore idoltres taient incapables d'entendre la <em>raison</em>,
-permit qu' son dfaut ils suivissent l'<em>autorit</em> des auspices, et se
+Dieu étant toute raison, la <em>raison</em> et l'<em>autorité</em> sont en lui une
+même chose, et pour la saine théologie l'<em>autorité divine</em> équivaut à
+la <em>raison</em>.&mdash;Admirons la Providence, qui dans les premiers temps où
+les hommes encore idolâtres étaient incapables d'entendre la <em>raison</em>,
+permit qu'à son défaut ils suivissent l'<em>autorité</em> des auspices, et se
gouvernassent par les avis divins qu'ils croyaient en recevoir. En
-effet c'est une loi ternelle que lorsque les hommes ne voient point
-la <em>raison</em> dans les choses humaines, ou que mme ils les voient
-<em>contraires la raison</em>, ils se reposent <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> sur les conseils
-impntrables de la Providence.</p>
-
-<p>La seconde sorte de raison fut la <em>raison d'tat</em>, appele par les
-Romains <em>civilis quitas</em>. C'est d'elle qu'Ulpien dit qu'<em>elle n'est
-point connue naturellement tous les hommes</em> (comme l'quit
-naturelle), <em>mais seulement un petit nombre d'hommes qui ont appris
-par la pratique du gouvernement ce qui est ncessaire au maintien de
-la socit</em>. Telle fut la sagesse des snats <em>hroques</em>, et
-particulirement celle du snat romain, soit dans les temps o
-l'aristocratie dcidait seule des intrts publics, soit lorsque le
-peuple dj matre se laissait encore guider par le snat, ce qui eut
+effet c'est une loi éternelle que lorsque les hommes ne voient point
+la <em>raison</em> dans les choses humaines, ou que même ils les voient
+<em>contraires à la raison</em>, ils se reposent <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> sur les conseils
+impénétrables de la Providence.</p>
+
+<p>La seconde sorte de raison fut la <em>raison d'état</em>, appelée par les
+Romains <em>civilis æquitas</em>. C'est d'elle qu'Ulpien dit qu'<em>elle n'est
+point connue naturellement à tous les hommes</em> (comme l'équité
+naturelle), <em>mais seulement à un petit nombre d'hommes qui ont appris
+par la pratique du gouvernement ce qui est nécessaire au maintien de
+la société</em>. Telle fut la sagesse des sénats <em>héroïques</em>, et
+particulièrement celle du sénat romain, soit dans les temps où
+l'aristocratie décidait seule des intérêts publics, soit lorsque le
+peuple déjà maître se laissait encore guider par le sénat, ce qui eut
lieu jusqu'au tribunal des Gracques.</p>
-<h4>. IV. COROLLAIRE.<br>
-<em>Relatif la sagesse politique des anciens Romains.</em></h4>
+<h4>§. IV. COROLLAIRE.<br>
+<em>Relatif à la sagesse politique des anciens Romains.</em></h4>
-<p>Ici se prsente une question laquelle il semble bien difficile de
-rpondre: lorsque Rome tait encore peu avance dans la civilisation,
-ses citoyens passaient pour de sages politiques; et dans le sicle le
-plus clair de l'empire, Ulpien se plaint qu'<em>un petit nombre
-d'hommes expriments possdent la science du gouvernement</em>.</p>
+<p>Ici se présente une question à laquelle il semble bien difficile de
+répondre: lorsque Rome était encore peu avancée dans la civilisation,
+ses citoyens passaient pour de sages politiques; et dans le siècle le
+plus éclairé de l'empire, Ulpien se plaint qu'<em>un petit nombre
+d'hommes expérimentés possèdent la science du gouvernement</em>.</p>
-<p>Par un effet des mmes causes qui firent l'<em>hrosme</em> des premiers
-peuples, les anciens Romains qui ont t <em>les hros du monde</em>, se sont
-montrs naturellement fidles l'<em>quit civile</em>. Cette quit
+<p>Par un effet des mêmes causes qui firent l'<em>héroïsme</em> des premiers
+peuples, les anciens Romains qui ont été <em>les héros du monde</em>, se sont
+montrés naturellement fidèles à l'<em>équité civile</em>. Cette équité
s'attachait religieusement aux paroles de la loi, les <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span>
suivait avec une sorte de superstition, et les appliquait aux faits
-d'une manire inflexible, quelque <em>dure</em>, quelque cruelle mme que pt
-se trouver la loi. Ainsi agit encore de nos jours la <em>raison d'tat</em>.
-L'<em>quit civile</em> soumettait naturellement toute chose cette loi,
-reine de toutes les autres, que Cicron exprime avec une gravit digne
-de la matire: <em>la loi suprme c'est le salut du peuple, suprema lex
-populi salus esto</em>. Dans les temps <em>hroques</em> o les gouvernemens
-taient aristocratiques, les hros avaient dans l'intrt public une
-grande part d'intrt priv, je parle de leur <em>monarchie domestique</em>
-que leur conservait la socit civile. La grandeur de cet intrt
+d'une manière inflexible, quelque <em>dure</em>, quelque cruelle même que pût
+se trouver la loi. Ainsi agit encore de nos jours la <em>raison d'état</em>.
+L'<em>équité civile</em> soumettait naturellement toute chose à cette loi,
+reine de toutes les autres, que Cicéron exprime avec une gravité digne
+de la matière: <em>la loi suprême c'est le salut du peuple, suprema lex
+populi salus esto</em>. Dans les temps <em>héroïques</em> où les gouvernemens
+étaient aristocratiques, les héros avaient dans l'intérêt public une
+grande part d'intérêt privé, je parle de leur <em>monarchie domestique</em>
+que leur conservait la société civile. La grandeur de cet intérêt
particulier leur en faisait sacrifier sans peine d'autres moins
-importans. C'est ce qui explique le courage qu'ils dployaient en
-dfendant l'tat, et la prudence avec laquelle ils rglaient les
+importans. C'est ce qui explique le courage qu'ils déployaient en
+défendant l'état, et la prudence avec laquelle ils réglaient les
affaires publiques. Sagesse profonde de la Providence! Sans l'attrait
-d'un tel intrt priv identifi avec l'intrt public, comment ces
-pres de famille peine sortis de la vie sauvage, et que Platon
-reconnat dans le Polyphme d'Homre, auraient-ils pu tre dtermins
- suivre l'ordre civil?</p>
-
-<p>Il en est tout au contraire dans les temps <em>humains</em>, o les tats
-sont dmocratiques ou monarchiques. Dans les dmocraties, les citoyens
-rgnent sur la chose publique qui, se divisant l'infini, se rpartit
+d'un tel intérêt privé identifié avec l'intérêt public, comment ces
+pères de famille à peine sortis de la vie sauvage, et que Platon
+reconnaît dans le Polyphème d'Homère, auraient-ils pu être déterminés
+à suivre l'ordre civil?</p>
+
+<p>Il en est tout au contraire dans les temps <em>humains</em>, où les états
+sont démocratiques ou monarchiques. Dans les démocraties, les citoyens
+règnent sur la chose publique qui, se divisant à l'infini, se répartit
entre tous les citoyens qui composent le peuple souverain. Dans les
-monarchies, les sujets sont obligs de s'occuper exclusivement de
-leurs <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> intrts particuliers, en laissant au prince le soin de
-l'intrt public. Joignez cela les causes naturelles qui produisent
-les gouvernemens <em>humains</em>, et qui sont toutes contraires celles qui
-avaient produit l'<em>hrosme</em>, puisqu'elles ne sont autres que dsir du
-repos, amour paternel et conjugal, attachement la vie. Voil
-pourquoi les hommes d'aujourd'hui sont ports naturellement
-considrer les choses d'aprs les circonstances les plus particulires
-qui peuvent rapprocher les intrts privs d'une justice gale; c'est
-l'<em>quum bonum</em>, l'intrt gal, que cherche la troisime espce de
-raison, la raison naturelle, <em>quitas naturalis</em> chez les
+monarchies, les sujets sont obligés de s'occuper exclusivement de
+leurs <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> intérêts particuliers, en laissant au prince le soin de
+l'intérêt public. Joignez à cela les causes naturelles qui produisent
+les gouvernemens <em>humains</em>, et qui sont toutes contraires à celles qui
+avaient produit l'<em>héroïsme</em>, puisqu'elles ne sont autres que désir du
+repos, amour paternel et conjugal, attachement à la vie. Voilà
+pourquoi les hommes d'aujourd'hui sont portés naturellement à
+considérer les choses d'après les circonstances les plus particulières
+qui peuvent rapprocher les intérêts privés d'une justice égale; c'est
+l'<em>æquum bonum</em>, l'intérêt égal, que cherche la troisième espèce de
+raison, la raison naturelle, <em>æquitas naturalis</em> chez les
jurisconsultes. La multitude n'en peut comprendre d'autre, parce
-qu'elle considre les motifs de justice dans leurs applications
-directes aux causes selon l'espce individuelle des faits. Dans les
-monarchies il faut peu d'hommes d'tat pour traiter des affaires
-publiques dans les cabinets en suivant l'quit civile ou raison
-d'tat; et un grand nombre de jurisconsultes pour rgler les intrts
-privs des peuples d'aprs l'<em>quit naturelle</em>.</p>
-
-<h4>. V. COROLLAIRE.<br>
+qu'elle considère les motifs de justice dans leurs applications
+directes aux causes selon l'espèce individuelle des faits. Dans les
+monarchies il faut peu d'hommes d'état pour traiter des affaires
+publiques dans les cabinets en suivant l'équité civile ou raison
+d'état; et un grand nombre de jurisconsultes pour régler les intérêts
+privés des peuples d'après l'<em>équité naturelle</em>.</p>
+
+<h4>§. V. COROLLAIRE.<br>
<em>Histoire fondamentale du Droit romain.</em></h4>
-<p>Ce que nous venons de dire sur les trois espces de raisons peut
-servir de base l'histoire du Droit romain. En effet <em>les
-gouvernemens doivent tre conformes la nature des gouverns</em> (axiome
-<a href="#ax69">69</a>); les gouvernemens sont mme un rsultat de cette nature, et les
-lois doivent en consquence tre appliques <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> et interprtes
-d'une manire qui s'accorde avec la forme de ce gouvernement. Faute
-d'avoir compris cette vrit, les jurisconsultes et les interprtes du
-droit sont tombs dans la mme erreur que les historiens de Rome, qui
-nous racontent que telles lois ont t faites telle poque, sans
-remarquer les rapports qu'elles devaient avoir avec les diffrens
-tats par lesquels passa la rpublique. Ainsi les faits nous
-apparaissent tellement spars de leurs causes, que Bodin,
-jurisconsulte et politique galement distingu, montre tous les
-caractres de l'aristocratie dans les faits que les historiens
-rapportent la prtendue dmocratie des premiers sicles de la
-rpublique.&mdash;Que l'on demande tous ceux qui ont crit sur l'histoire
+<p>Ce que nous venons de dire sur les trois espèces de raisons peut
+servir de base à l'histoire du Droit romain. En effet <em>les
+gouvernemens doivent être conformes à la nature des gouvernés</em> (axiome
+<a href="#ax69">69</a>); les gouvernemens sont même un résultat de cette nature, et les
+lois doivent en conséquence être appliquées <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> et interprétées
+d'une manière qui s'accorde avec la forme de ce gouvernement. Faute
+d'avoir compris cette vérité, les jurisconsultes et les interprètes du
+droit sont tombés dans la même erreur que les historiens de Rome, qui
+nous racontent que telles lois ont été faites à telle époque, sans
+remarquer les rapports qu'elles devaient avoir avec les différens
+états par lesquels passa la république. Ainsi les faits nous
+apparaissent tellement séparés de leurs causes, que Bodin,
+jurisconsulte et politique également distingué, montre tous les
+caractères de l'aristocratie dans les faits que les historiens
+rapportent à la prétendue démocratie des premiers siècles de la
+république.&mdash;Que l'on demande à tous ceux qui ont écrit sur l'histoire
du Droit romain, pourquoi la jurisprudence <em>antique</em>, dont la base est
la loi des douze tables, s'y conforme rigoureusement; pourquoi la
-jurisprudence <em>moyenne</em>, celle que rglaient les dits des prteurs,
-commence s'adoucir, en continuant toutefois de respecter le mme
-code; pourquoi enfin la jurisprudence <em>nouvelle</em>, sans gard pour
-cette loi, eut le courage de ne plus consulter que l'quit naturelle?
-Ils ne peuvent rpondre qu'en calomniant la gnrosit romaine, qu'en
-prtendant que ces rigueurs, ces solennits, ces scrupules, ces
-subtilits verbales, qu'enfin le mystre mme dont on entourait les
-lois, taient autant d'impostures des nobles qui voulaient conserver
-avec le privilge de la jurisprudence le pouvoir civil qui y est
-naturellement attach. Bien <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> loin que ces pratiques aient eu
-aucun but d'imposture, c'taient des usages sortis de la nature mme
-des hommes de l'poque; une telle nature devait produire de tels
-usages, et de tels usages devaient entraner ncessairement de telles
+jurisprudence <em>moyenne</em>, celle que réglaient les édits des préteurs,
+commence à s'adoucir, en continuant toutefois de respecter le même
+code; pourquoi enfin la jurisprudence <em>nouvelle</em>, sans égard pour
+cette loi, eut le courage de ne plus consulter que l'équité naturelle?
+Ils ne peuvent répondre qu'en calomniant la générosité romaine, qu'en
+prétendant que ces rigueurs, ces solennités, ces scrupules, ces
+subtilités verbales, qu'enfin le mystère même dont on entourait les
+lois, étaient autant d'impostures des nobles qui voulaient conserver
+avec le privilège de la jurisprudence le pouvoir civil qui y est
+naturellement attaché. Bien <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> loin que ces pratiques aient eu
+aucun but d'imposture, c'étaient des usages sortis de la nature même
+des hommes de l'époque; une telle nature devait produire de tels
+usages, et de tels usages devaient entraîner nécessairement de telles
pratiques.</p>
-<p>Dans le temps o le genre humain tait encore extrmement farouche, et
-o la religion tait le seul moyen puissant de l'adoucir et de le
-civiliser, la Providence voulut que les hommes vcussent sous les
-gouvernemens <em>divins</em>, et que partout rgnassent des lois <em>sacres</em>,
-c'est--dire <em>secrtes</em>, et caches au vulgaire des peuples. Elles
-restaient d'autant plus facilement caches dans l'tat de famille,
+<p>Dans le temps où le genre humain était encore extrêmement farouche, et
+où la religion était le seul moyen puissant de l'adoucir et de le
+civiliser, la Providence voulut que les hommes vécussent sous les
+gouvernemens <em>divins</em>, et que partout régnassent des lois <em>sacrées</em>,
+c'est-à-dire <em>secrètes</em>, et cachées au vulgaire des peuples. Elles
+restaient d'autant plus facilement cachées dans l'état de famille,
qu'elles se conservaient dans un <em>langage muet</em>, et ne s'expliquaient
-que par des crmonies saintes, qui restrent ensuite dans les <em>acta
-legitima</em>. Ces esprits grossiers encore croyaient de telles crmonies
-indispensables, pour s'assurer de la volont des autres, dans les
-rapports d'intrt, tandis qu'aujourd'hui que l'intelligence des
-hommes est plus ouverte, il suffit de simples paroles et mme de
+que par des cérémonies saintes, qui restèrent ensuite dans les <em>acta
+legitima</em>. Ces esprits grossiers encore croyaient de telles cérémonies
+indispensables, pour s'assurer de la volonté des autres, dans les
+rapports d'intérêt, tandis qu'aujourd'hui que l'intelligence des
+hommes est plus ouverte, il suffit de simples paroles et même de
signes.</p>
<p>Sous les gouvernemens <em>aristocratiques</em> qui vinrent ensuite, les
-m&oelig;urs tant toujours religieuses, les lois restrent entoures du
-mystre de la religion et furent observes avec la svrit et les
-scrupules qui en sont insparables; le secret est l'me des
-aristocraties, et la rigueur de l'<em>quit civile</em> est ce qui fait leur
-salut. Puis, lorsque se formrent les dmocraties, sorte de
-gouvernement dont le caractre est plus ouvert et plus gnreux et
+m&oelig;urs étant toujours religieuses, les lois restèrent entourées du
+mystère de la religion et furent observées avec la sévérité et les
+scrupules qui en sont inséparables; le secret est l'âme des
+aristocraties, et la rigueur de l'<em>équité civile</em> est ce qui fait leur
+salut. Puis, lorsque se formèrent les démocraties, sorte de
+gouvernement dont le caractère est plus ouvert et plus généreux et
dans lequel commande la multitude <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> qui a l'instinct de
-l'<em>quit naturelle</em>, on vit paratre en mme temps les langues et les
+l'<em>équité naturelle</em>, on vit paraître en même temps les langues et les
lettres vulgaires, dont la multitude est, comme nous l'avons dit,
-souveraine absolue. Ce langage et ces caractres servirent
-promulguer, crire les lois dont le secret fut peu--peu dvoil.
-Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit cach, <em>jus latens</em>
-dont parle Pomponius; et voulut avoir des lois crites sur des tables,
-lorsque les caractres vulgaires eurent t apports de Grce Rome.</p>
-
-<p>Cet ordre de choses se trouva tout prpar pour la monarchie. Les
-monarques veulent suivre l'<em>quit naturelle</em> dans l'application des
+souveraine absolue. Ce langage et ces caractères servirent à
+promulguer, à écrire les lois dont le secret fut peu-à-peu dévoilé.
+Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit caché, <em>jus latens</em>
+dont parle Pomponius; et voulut avoir des lois écrites sur des tables,
+lorsque les caractères vulgaires eurent été apportés de Grèce à Rome.</p>
+
+<p>Cet ordre de choses se trouva tout préparé pour la monarchie. Les
+monarques veulent suivre l'<em>équité naturelle</em> dans l'application des
lois, et se conforment en cela aux opinions de la multitude. Ils
-galent en droit les puissans et les faibles, ce que fait la seule
-monarchie. L'<em>quit civile</em>, ou <em>raison d'tat</em>, devient le privilge
+égalent en droit les puissans et les faibles, ce que fait la seule
+monarchie. L'<em>équité civile</em>, ou <em>raison d'état</em>, devient le privilège
d'un petit nombre de politiques et conserve dans le cabinet des rois
-son caractre mystrieux.</p>
+son caractère mystérieux.</p>
<a id="liv4chap4" name="liv4chap4"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> CHAPITRE IV.<br>
-<span class="smaller">TROIS ESPCES DE JUGEMENS.&mdash;COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET AUX
-REPRSAILLES.&mdash;TROIS PRIODES DANS L'HISTOIRE DES M&OElig;URS ET DE LA
+<span class="smaller">TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.&mdash;COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET AUX
+REPRÉSAILLES.&mdash;TROIS PÉRIODES DANS L'HISTOIRE DES M&OElig;URS ET DE LA
JURISPRUDENCE.</span></h3>
-<h4>. I. <em>Trois espces de jugemens.</em></h4>
+<h4>§. I. <em>Trois espèces de jugemens.</em></h4>
-<p>Les premiers furent les <em>jugemens divins</em>. Dans l'tat qu'on appelle
-<em>tat de nature</em>, et qui fut celui <em>des familles</em>, les pres de
-familles ne pouvant recourir la protection des lois qui n'existaient
+<p>Les premiers furent les <em>jugemens divins</em>. Dans l'état qu'on appelle
+<em>état de nature</em>, et qui fut celui <em>des familles</em>, les pères de
+familles ne pouvant recourir à la protection des lois qui n'existaient
point encore, en appelaient aux dieux des torts qu'ils souffraient,
<em>implorabant deorum fidem</em>; tel fut le premier sens, le sens propre
-de cette expression. Ils appelaient les dieux en tmoignage de leur
-bon droit, ce qui tait proprement <em>deos obtestari</em>. Ces invocations
-pour accuser, ou se dfendre, furent les premires <em>orationes</em>, mot
-qui chez les Latins est rest pour signifier <em>accusation</em> ou
-<em>dfense</em>; on peut voir ce sujet plusieurs beaux passages de Plaute
-et de Trence, et deux mots de la loi des douze tables: <em>furto orare</em>,
-et <em>pacto orare</em> (et non point <em>adorare</em>, selon la leon de Justo
-Lipse), pour <em>agere</em>, <em>excipere</em>. D'aprs ces <em>orationes</em>, les Latins
-appelrent <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> <em>oratores</em> ceux qui dfendent les causes devant
-les tribunaux. Ces appels aux dieux taient faits d'abord par des
+de cette expression. Ils appelaient les dieux en témoignage de leur
+bon droit, ce qui était proprement <em>deos obtestari</em>. Ces invocations
+pour accuser, ou se défendre, furent les premières <em>orationes</em>, mot
+qui chez les Latins est resté pour signifier <em>accusation</em> ou
+<em>défense</em>; on peut voir à ce sujet plusieurs beaux passages de Plaute
+et de Térence, et deux mots de la loi des douze tables: <em>furto orare</em>,
+et <em>pacto orare</em> (et non point <em>adorare</em>, selon la leçon de Justo
+Lipse), pour <em>agere</em>, <em>excipere</em>. D'après ces <em>orationes</em>, les Latins
+appelèrent <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> <em>oratores</em> ceux qui défendent les causes devant
+les tribunaux. Ces appels aux dieux étaient faits d'abord par des
hommes simples et grossiers qui croyaient s'en faire entendre sur la
-cime des monts o l'on plaait leur sjour. Homre raconte qu'ils
-habitaient sur celle de l'Olympe. propos d'une guerre entre les
+cime des monts où l'on plaçait leur séjour. Homère raconte qu'ils
+habitaient sur celle de l'Olympe. À propos d'une guerre entre les
Hermundures et les Cattes, Tacite dit en parlant des sommets des
-montagnes: dans l'opinion de ces peuples <em>preces mortalium nusqum
-propis audiuntur</em>. Les droits que les premiers hommes faisaient
-valoir dans ces <em>jugemens divins</em> taient diviniss eux-mmes,
+montagnes: dans l'opinion de ces peuples <em>preces mortalium nusquàm
+propiùs audiuntur</em>. Les droits que les premiers hommes faisaient
+valoir dans ces <em>jugemens divins</em> étaient divinisés eux-mêmes,
puisqu'ils voyaient des dieux dans tous les objets. <em>Lar</em> signifiait
-la proprit de la maison, <em>dii hospitales</em> l'hospitalit, <em>dii
+la propriété de la maison, <em>dii hospitales</em> l'hospitalité, <em>dii
penates</em> la puissance paternelle, <em>deus genius</em> le droit du mariage,
-<em>deus terminus</em> le domaine territorial, <em>dii manes</em> la spulture. On
+<em>deus terminus</em> le domaine territorial, <em>dii manes</em> la sépulture. On
retrouve dans les douze tables une trace curieuse de ce langage, <em>jus
deorum manium</em>.</p>
-<p>Aprs avoir employ ces invocations (<em>orationes</em>, <em>obsecrationes</em>,
+<p>Après avoir employé ces invocations (<em>orationes</em>, <em>obsecrationes</em>,
<em>implorationes</em>, et encore <em>obtestationes</em>), ils finissaient par
-dvouer les coupables. Il y avait Argos, et sans doute aussi dans
-d'autres parties de la Grce, des temples de l'<em>excration</em>. Ceux qui
-taient ainsi dvous taient appels
+dévouer les coupables. Il y avait à Argos, et sans doute aussi dans
+d'autres parties de la Grèce, des temples de l'<em>exécration</em>. Ceux qui
+étaient ainsi dévoués étaient appelés
&#945;&#957;&#945;&#952;&#951;&#956;&#945;&#964;&#945;
nous dirions
-<em>excommunis</em>; ensuite on les mettait mort. C'tait le culte des
-Scythes qui enfonaient un couteau en terre, l'adoraient comme un
+<em>excommuniés</em>; ensuite on les mettait à mort. C'était le culte des
+Scythes qui enfonçaient un couteau en terre, l'adoraient comme un
Dieu, et immolaient ensuite une victime humaine. Les Latins
-exprimaient cette ide par le verbe <em>mactare</em>, dont <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> on se
-servait toujours dans les sacrifices, comme d'un terme consacr. Les
-Espagnols en ont tir leur <em>matar</em>, et les Italiens leur <em>ammazzare</em>.
-Nous avons dj vu que chez les Grecs,
+exprimaient cette idée par le verbe <em>mactare</em>, dont <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> on se
+servait toujours dans les sacrifices, comme d'un terme consacré. Les
+Espagnols en ont tiré leur <em>matar</em>, et les Italiens leur <em>ammazzare</em>.
+Nous avons déjà vu que chez les Grecs,
&#945;&#961;&#945; signifiait la
chose ou la personne qui porte dommage, le v&oelig;u ou action de
-dvouer, et la furie laquelle on dvouait; chez les Latins <em>ara</em>
+dévouer, et la furie à laquelle on dévouait; chez les Latins <em>ara</em>
signifiait l'autel et la victime. Ainsi toutes les nations eurent
-toujours une espce d'excommunication. Csar nous a laiss beaucoup de
-dtails sur celle qui avait lieu chez les Gaulois. Les Romains eurent
-leur <em>interdiction de l'eau et du feu</em>. Plusieurs conscrations de ce
+toujours une espèce d'excommunication. César nous a laissé beaucoup de
+détails sur celle qui avait lieu chez les Gaulois. Les Romains eurent
+leur <em>interdiction de l'eau et du feu</em>. Plusieurs consécrations de ce
genre passeront dans la loi des douze tables: quiconque violait la
-personne d'un tribun du peuple tait dvou, consacr Jupiter; le
-fils dnatur, aux dieux paternels; Crs, celui qui avait mis le
-feu la moisson de son voisin; ce dernier tait brl vif.
-Rappelons-nous ici ce qui a t dit de l'atrocit des peines dans
-l'ge divin (axiome <a href="#ax40">40</a>). Les hommes ainsi dvous furent sans doute ce
-que Plaute appelle <em>Saturni hosti</em>.</p>
-
-<p>On trouve le caractre tout religieux de ces jugemens privs dans les
+personne d'un tribun du peuple était dévoué, consacré à Jupiter; le
+fils dénaturé, aux dieux paternels; à Cérès, celui qui avait mis le
+feu à la moisson de son voisin; ce dernier était brûlé vif.
+Rappelons-nous ici ce qui a été dit de l'atrocité des peines dans
+l'âge divin (axiome <a href="#ax40">40</a>). Les hommes ainsi dévoués furent sans doute ce
+que Plaute appelle <em>Saturni hostiæ</em>.</p>
+
+<p>On trouve le caractère tout religieux de ces jugemens privés dans les
guerres qu'on appelait <em>pura et pia bella</em>. Les peuples y combattaient
-<em>pro aris et focis</em>, expression qui dsignait tout l'ensemble des
-rapports sociaux, puisque toutes les choses humaines taient
-considres comme <em>divines</em>. Les hrauts qui dclaraient la guerre
-appelaient les dieux de la cit ennemie hors de ses murs, et
-dvouaient le peuple attaqu. Les rois vaincus taient prsents au
-capitole Jupiter Frtrien, et ensuite immols. <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Les vaincus
-taient considrs comme des <em>hommes sans Dieu</em>; aussi les esclaves
-s'appelaient en latin <em>mancipia</em>, comme choses inanimes, et taient
+<em>pro aris et focis</em>, expression qui désignait tout l'ensemble des
+rapports sociaux, puisque toutes les choses humaines étaient
+considérées comme <em>divines</em>. Les hérauts qui déclaraient la guerre
+appelaient les dieux de la cité ennemie hors de ses murs, et
+dévouaient le peuple attaqué. Les rois vaincus étaient présentés au
+capitole à Jupiter Férétrien, et ensuite immolés. <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Les vaincus
+étaient considérés comme des <em>hommes sans Dieu</em>; aussi les esclaves
+s'appelaient en latin <em>mancipia</em>, comme choses inanimées, et étaient
tenus en jurisprudence <em>loco rerum</em>.</p>
-<p>Les <em>duels</em> durent tre chez les nations barbares une espce de
-<em>jugemens divins</em>, qui commencrent sous les <em>gouvernemens divins</em> et
-furent long-temps en usage sous les <em>gouvernemens hroques</em>; on se
-rappelle ce passage de la politique d'Aristote (cit dans les axiomes)
-o il dit que les <em>rpubliques hroques n'avaient point de lois qui
-punissent l'injustice et rprimassent les violences
-particulires</em><a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>. Il est certain que dans la lgislation romaine ce
-ne sont que les prteurs qui introduisirent la loi prohibitive contre
+<p>Les <em>duels</em> durent être chez les nations barbares une espèce de
+<em>jugemens divins</em>, qui commencèrent sous les <em>gouvernemens divins</em> et
+furent long-temps en usage sous les <em>gouvernemens héroïques</em>; on se
+rappelle ce passage de la politique d'Aristote (cité dans les axiomes)
+où il dit que les <em>républiques héroïques n'avaient point de lois qui
+punissent l'injustice et réprimassent les violences
+particulières</em><a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>. Il est certain que dans la législation romaine ce
+ne sont que les préteurs qui introduisirent la loi prohibitive contre
la violence, et les actions <em>de vi bonorum raptorum</em>. Aux temps de la
-seconde barbarie (celle du moyen ge), les reprsailles particulires
-durrent jusqu'au temps de Barthole.</p>
+seconde barbarie (celle du moyen âge), les représailles particulières
+durèrent jusqu'au temps de Barthole.</p>
-<p>C'est par erreur que quelques-uns ont crit que les duels s'taient
-introduits <em>par dfauts de preuves</em>; ils devaient dire <em>par dfauts de
+<p>C'est par erreur que quelques-uns ont écrit que les duels s'étaient
+introduits <em>par défauts de preuves</em>; ils devaient dire <em>par défauts de
lois judiciaires</em>. Frotho, roi de Danemarck, ordonna que toutes les
-contestations se terminassent par le moyen du duel: c'tait dfendre
-qu'on les termint par des jugemens selon le droit. On ne voit
+contestations se terminassent par le moyen du duel: c'était défendre
+qu'on les terminât par des jugemens selon le droit. On ne voit
qu'ordonnances du duel dans les lois des Lombards, des Francs, des
Bourguignons, <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> des Allemands, des Anglais, des Normands et des
Danois.</p>
-<p>On n'a pas cru que la <em>barbarie antique</em> et aussi connu l'usage du
-duel. Mais doit-on penser que ces premiers hommes, que ces <em>gans</em>,
+<p>On n'a pas cru que la <em>barbarie antique</em> eût aussi connu l'usage du
+duel. Mais doit-on penser que ces premiers hommes, que ces <em>géans</em>,
ces <em>cyclopes</em>, aient su endurer l'injustice. L'absence de lois dont
parle Aristote devait les forcer de recourir aux duels. D'ailleurs
-deux traditions fameuses de l'antiquit grecque et latine prouvent que
-les peuples commenaient souvent les guerres (<em>duella</em> chez les
-anciens Latins), en dcidant par un duel la querelle particulire des
-principaux intresss; je parle du combat de Mnlas contre Pris, et
+deux traditions fameuses de l'antiquité grecque et latine prouvent que
+les peuples commençaient souvent les guerres (<em>duella</em> chez les
+anciens Latins), en décidant par un duel la querelle particulière des
+principaux intéressés; je parle du combat de Ménélas contre Pâris, et
des trois Horaces contre les trois Curiaces (<em>Voy.</em> page <a href="#page208">208</a>) si le
-combat restait indcis, comme dans le premier cas, la guerre
-commenait.</p>
+combat restait indécis, comme dans le premier cas, la guerre
+commençait.</p>
<p>Dans ces jugemens par les armes, ils estimaient la raison et le bon
-droit, d'aprs le hasard de la victoire. Ils durent tomber dans cette
-erreur par un conseil exprs de la Providence: chez des peuples
+droit, d'après le hasard de la victoire. Ils durent tomber dans cette
+erreur par un conseil exprès de la Providence: chez des peuples
barbares, encore incapables de raisonnement, les guerres auraient
-toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jug que le parti auquel
-les dieux se montraient contraires, tait le parti injuste. Nous
+toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jugé que le parti auquel
+les dieux se montraient contraires, était le parti injuste. Nous
voyons que les Gentils insultaient au malheur du saint homme Job,
-parce que Dieu s'tait dclar contre lui. Lorsque la barbarie antique
-reparut au moyen ge, on coupait la main droite au vaincu, quelque
-juste que ft sa cause. C'est cette justice prsume du plus fort qui
- la longue lgitime les conqutes; <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> ce droit imparfait est
-ncessaire au repos des nations.</p>
+parce que Dieu s'était déclaré contre lui. Lorsque la barbarie antique
+reparut au moyen âge, on coupait la main droite au vaincu, quelque
+juste que fût sa cause. C'est cette justice présumée du plus fort qui
+à la longue légitime les conquêtes; <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> ce droit imparfait est
+nécessaire au repos des nations.</p>
-<p>Les jugemens <em>hroques</em>, rcemment drivs des jugemens <em>divins</em> ne
+<p>Les jugemens <em>héroïques</em>, récemment dérivés des jugemens <em>divins</em> ne
faisaient point acception de causes ou de personnes, et s'observaient
avec un respect scrupuleux des paroles. Des jugemens <em>divins</em> resta ce
qu'on appelait la religion des paroles, <em>religio verborum</em>;
-gnralement les choses divines sont exprimes par des formules
-consacres dans lesquelles on ne peut changer une lettre; aussi dans
-les anciennes formules de la jurisprudence romaine, imite des
-formules sacres, on disait: une virgule de moins, la cause est
-perdue; <em>qui cadit virgul, causs cadit</em>. Cette rigueur des formules
-d'actions et empch les duumvirs, nommes pour juger Horace,
-d'absoudre le vainqueur des Albains quand mme il se serait trouv
-innocent. Le peuple le renvoya absous, <em>plutt par admiration pour son
-courage, que pour la bont de sa cause</em>. (Tite-Live.)</p>
-
-<p>Ces jugemens inflexibles taient ncessaires dans des temps o les
-hros plaaient dans la force la raison et le bon droit, o ils
-justifiaient le mot ingnieux de Plaute: <em>pactum non pactum, non
-pactum pactum</em>. Pour prvenir des plaintes, des rixes et des meurtres,
+généralement les choses divines sont exprimées par des formules
+consacrées dans lesquelles on ne peut changer une lettre; aussi dans
+les anciennes formules de la jurisprudence romaine, imitée des
+formules sacrées, on disait: une virgule de moins, la cause est
+perdue; <em>qui cadit virgulâ, caussâ cadit</em>. Cette rigueur des formules
+d'actions eût empêché les duumvirs, nommes pour juger Horace,
+d'absoudre le vainqueur des Albains quand même il se serait trouvé
+innocent. Le peuple le renvoya absous, <em>plutôt par admiration pour son
+courage, que pour la bonté de sa cause</em>. (Tite-Live.)</p>
+
+<p>Ces jugemens inflexibles étaient nécessaires dans des temps où les
+héros plaçaient dans la force la raison et le bon droit, où ils
+justifiaient le mot ingénieux de Plaute: <em>pactum non pactum, non
+pactum pactum</em>. Pour prévenir des plaintes, des rixes et des meurtres,
la Providence voulut qu'ils fissent consister toute la justice dans
-l'expression prcise des formules solennelles. Ce droit naturel des
-nations hroques a fourni le sujet de plusieurs comdies de Plaute;
-on y voit souvent un marchand <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> d'esclaves dpouill
-injustement par un jeune homme, qui en lui dressant un pige le fait
-tomber son insu, dans quelque cas prvu par la loi, et lui enlve
+l'expression précise des formules solennelles. Ce droit naturel des
+nations héroïques a fourni le sujet de plusieurs comédies de Plaute;
+on y voit souvent un marchand <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> d'esclaves dépouillé
+injustement par un jeune homme, qui en lui dressant un piège le fait
+tomber à son insu, dans quelque cas prévu par la loi, et lui enlève
ainsi une esclave qu'il aime. Loin de pouvoir intenter contre le jeune
-homme une action de dol, le marchand se trouve oblig lui rembourser
-le prix de l'esclave vendue; dans une autre pice, il le prie de se
-contenter de la moiti de la peine qu'il a encourue comme coupable de
-vol <em>non manifeste</em>; dans une troisime enfin, le marchand s'enfuit du
-pays, dans la crainte d'tre convaincu d'avoir corrompu l'esclave
-d'autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de Plaute l'quit
-naturelle rgnait dans les jugemens?</p>
-
-<p>Ce droit rigoureux fond sur la lettre mme de la loi, n'tait pas
+homme une action de dol, le marchand se trouve obligé à lui rembourser
+le prix de l'esclave vendue; dans une autre pièce, il le prie de se
+contenter de la moitié de la peine qu'il a encourue comme coupable de
+vol <em>non manifeste</em>; dans une troisième enfin, le marchand s'enfuit du
+pays, dans la crainte d'être convaincu d'avoir corrompu l'esclave
+d'autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de Plaute l'équité
+naturelle régnait dans les jugemens?</p>
+
+<p>Ce droit rigoureux fondé sur la lettre même de la loi, n'était pas
seulement en vigueur parmi les hommes; ceux-ci jugeant les dieux
-d'aprs eux; croyaient qu'ils l'observaient aussi, et mme dans leurs
-sermens. Junon, dans Homre, atteste Jupiter, tmoin et arbitre des
-sermens, qu'<em>elle n'a point sollicit Neptune d'exciter la tempte
-contre les Troyens</em>, parce qu'elle ne l'a fait que par l'intermdiaire
-du Sommeil; et Jupiter se contente de cette rponse. Dans Plaute,
-Mercure sous la figure de Sosie dit au Sosie vritable: <em>Si je te
-trompe, puisse Mercure tre dsormais contraire Sosie.</em> On ne peut
-croire que Plaute ait voulu mettre sur le thtre des dieux qui
+d'après eux; croyaient qu'ils l'observaient aussi, et même dans leurs
+sermens. Junon, dans Homère, atteste Jupiter, témoin et arbitre des
+sermens, qu'<em>elle n'a point sollicité Neptune d'exciter la tempête
+contre les Troyens</em>, parce qu'elle ne l'a fait que par l'intermédiaire
+du Sommeil; et Jupiter se contente de cette réponse. Dans Plaute,
+Mercure sous la figure de Sosie dit au Sosie véritable: <em>Si je te
+trompe, puisse Mercure être désormais contraire à Sosie.</em> On ne peut
+croire que Plaute ait voulu mettre sur le théâtre des dieux qui
enseignassent le parjure au peuple; encore bien moins peut-on le
-croire de Scipion l'Africain et de Llius, qui, dit-on, aidrent
-Trence composer <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> ses comdies; et toutefois dans
+croire de Scipion l'Africain et de Lélius, qui, dit-on, aidèrent
+Térence à composer <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> ses comédies; et toutefois dans
l'Andrienne, Dave fait mettre l'enfant devant la porte de Simon par
-les mains de Mysis, afin que si par aventure son matre l'interroge
-ce sujet, il puisse en conscience nier de l'avoir mis cette place.
+les mains de Mysis, afin que si par aventure son maître l'interroge à
+ce sujet, il puisse en conscience nier de l'avoir mis à cette place.
Mais la preuve la plus forte en faveur de notre explication du droit
-hroque, c'est qu' Athnes, lorsqu'on pronona sur le thtre le
-vers d'Euripide, ainsi traduit par Cicron,</p>
+héroïque, c'est qu'à Athènes, lorsqu'on prononça sur le théâtre le
+vers d'Euripide, ainsi traduit par Cicéron,</p>
<p class="poem10">
- <em>Juravi lingu, mentem injuratam habui,</em><br>
- J'ai jur seulement de la bouche, ma conscience n'a pas jur,</p>
+ <em>Juravi linguâ, mentem injuratam habui,</em><br>
+ J'ai juré seulement de la bouche, ma conscience n'a pas juré,</p>
-<p>Les spectateurs furent scandaliss et murmurrent; on voit qu'ils
-partageaient l'opinion exprime dans les douze tables: <em>uti lingu
+<p>Les spectateurs furent scandalisés et murmurèrent; on voit qu'ils
+partageaient l'opinion exprimée dans les douze tables: <em>uti linguâ
nuncupassit, ita jus esto.</em> Ce respect inflexible de la parole dans
-les temps hroques montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le
-v&oelig;u tmraire qu'il avait fait d'immoler Iphignie. C'est pour
-avoir mconnu le dessein de la Providence [qui voulut qu'aux temps
-hroques la parole ft considre comme irrvocable] que Lucrce
+les temps héroïques montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le
+v&oelig;u téméraire qu'il avait fait d'immoler Iphigénie. C'est pour
+avoir méconnu le dessein de la Providence [qui voulut qu'aux temps
+héroïques la parole fût considérée comme irrévocable] que Lucrèce
prononce, au sujet de l'action d'Agamemnon, cette exclamation impie,</p>
<p class="poem10">
- <em>Tantm religio potuit suadere malorum!</em><br>
+ <em>Tantùm religio potuit suadere malorum!</em><br>
Tant la religion peut enfanter de maux!</p>
-<p>Ajoutons tout ceci deux preuves tires de la jurisprudence et de
+<p>Ajoutons à tout ceci deux preuves tirées de la jurisprudence et de
l'histoire romaines: ce ne fut que vers les derniers temps de la
-rpublique que Galius Aquilius introduisit dans la lgislation
+république que Galius Aquilius introduisit dans la législation
l'action (<em>de dolo</em>) contre le dol et la mauvaise foi. Auguste
-<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> donna aux juges la facult d'absoudre ceux qui avaient t
-sduits et tromps.</p>
+<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> donna aux juges la faculté d'absoudre ceux qui avaient été
+séduits et trompés.</p>
-<p>Nous retrouvons la mme opinion chez les peuples <em>hroques</em> dans la
-guerre comme dans la paix. Selon les termes dans lesquels les traits
-sont conclus, nous voyons les vaincus tre accabls misrablement, ou
+<p>Nous retrouvons la même opinion chez les peuples <em>héroïques</em> dans la
+guerre comme dans la paix. Selon les termes dans lesquels les traités
+sont conclus, nous voyons les vaincus être accablés misérablement, ou
tromper heureusement le courroux du vainqueur. Les Carthaginois se
-trouvrent dans le premier cas: le trait qu'ils avaient fait avec les
-Romains leur avait assur la conservation de leur vie, de leurs biens
-et de leur cit; par ce dernier mot ils entendaient la <em>ville
-matrielle</em>, les difices, <em>urbs</em> dans la langue latine; mais comme
-les Romains s'taient servis dans le trait du mot <em>civitas</em>, qui veut
-dire la runion des citoyens, la socit, ils s'indignrent que les
+trouvèrent dans le premier cas: le traité qu'ils avaient fait avec les
+Romains leur avait assuré la conservation de leur vie, de leurs biens
+et de leur cité; par ce dernier mot ils entendaient la <em>ville
+matérielle</em>, les édifices, <em>urbs</em> dans la langue latine; mais comme
+les Romains s'étaient servis dans le traité du mot <em>civitas</em>, qui veut
+dire la réunion des citoyens, la société, ils s'indignèrent que les
Carthaginois refusassent d'abandonner le rivage de la mer pour habiter
-dsormais dans les terres, ils les dclarrent rebelles, prirent leur
-ville, et la mirent en cendres; en suivant ainsi le droit <em>hroque</em>,
-ils ne crurent point avoir fait une guerre injuste. Un exemple tir de
-l'histoire du moyen ge confirme encore mieux ce que nous avanons.
-L'Empereur Conrad III ayant forc se rendre la ville de Veinsberg
-qui avait soutenu son comptiteur, permit aux femmes seules d'en
-sortir avec tout ce qu'elles pourraient emporter; elles chargrent sur
-leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pres. L'Empereur tait la
-porte, les lances baisses, les pes nues, tout prt user de la
-victoire; cependant malgr sa colre, il laissa chapper <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>
-tous les habitans qu'il allait passer au fil de l'pe. Tant il est
-peu raisonnable de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqu
-par Grotius, Selden et Puffendorf, a t suivi dans tous les temps,
+désormais dans les terres, ils les déclarèrent rebelles, prirent leur
+ville, et la mirent en cendres; en suivant ainsi le droit <em>héroïque</em>,
+ils ne crurent point avoir fait une guerre injuste. Un exemple tiré de
+l'histoire du moyen âge confirme encore mieux ce que nous avançons.
+L'Empereur Conrad III ayant forcé à se rendre la ville de Veinsberg
+qui avait soutenu son compétiteur, permit aux femmes seules d'en
+sortir avec tout ce qu'elles pourraient emporter; elles chargèrent sur
+leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pères. L'Empereur était à la
+porte, les lances baissées, les épées nues, tout prêt à user de la
+victoire; cependant malgré sa colère, il laissa échapper <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>
+tous les habitans qu'il allait passer au fil de l'épée. Tant il est
+peu raisonnable de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqué
+par Grotius, Selden et Puffendorf, a été suivi dans tous les temps,
chez toutes les nations!</p>
<p>Tout ce que nous venons de dire, tout ce que nous allons dire encore,
-dcoule de cette dfinition que nous avons donne dans les axiomes, du
+découle de cette définition que nous avons donnée dans les axiomes, du
<em>vrai</em> et du <em>certain</em> dans les lois et conventions. Dans les temps
-barbares, on doit trouver une jurisprudence rigoureusement attache
+barbares, on doit trouver une jurisprudence rigoureusement attachée
aux paroles; c'est proprement le droit des gens, <em>fas gentium</em>. Il
n'est pas moins naturel qu'aux temps <em>humains</em> le droit devenu plus
-large et plus bienveillant, ne considre plus que <em>ce qu'un juge
-impartial reconnat tre utile dans chaque cause</em> (axiome <a href="#ax112">112</a>); c'est
+large et plus bienveillant, ne considère plus que <em>ce qu'un juge
+impartial reconnaît être utile dans chaque cause</em> (axiome <a href="#ax112">112</a>); c'est
alors qu'on peut l'appeler proprement le droit de la nature, <em>fas
-natur</em>, le droit de l'<em>humanit</em> raisonnable.</p>
+naturæ</em>, le droit de l'<em>humanité</em> raisonnable.</p>
-<p>Les jugemens <em>humains</em> (discrtionnaires) ne sont point aveugles et
-inflexibles comme les jugemens <em>hroques</em>. La rgle qu'on y suit,
-c'est la vrit des faits. La loi toute bienveillante y interroge la
-conscience, et selon sa rponse se plie tout ce que demande
-l'intrt gal des causes. Ces jugemens sont dicts par une sorte de
+<p>Les jugemens <em>humains</em> (discrétionnaires) ne sont point aveugles et
+inflexibles comme les jugemens <em>héroïques</em>. La règle qu'on y suit,
+c'est la vérité des faits. La loi toute bienveillante y interroge la
+conscience, et selon sa réponse se plie à tout ce que demande
+l'intérêt égal des causes. Ces jugemens sont dictés par une sorte de
<em>pudeur naturelle</em>, <em>de respect de nos semblables</em>, qui accompagnent
-les lumires; ils sont garantis par la <em>bonne foi</em>, fille de la
-civilisation. Ils conviennent l'esprit de franchise, qui caractrise
-les rpubliques populaires, ennemies des mystres dont l'aristocratie
-aime <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> s'envelopper; elles conviennent encore plus l'esprit
-gnreux des monarchies: les monarques dans ces jugemens se font
-gloire d'tre suprieurs aux lois et de ne dpendre que de leur
+les lumières; ils sont garantis par la <em>bonne foi</em>, fille de la
+civilisation. Ils conviennent à l'esprit de franchise, qui caractérise
+les républiques populaires, ennemies des mystères dont l'aristocratie
+aime à <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> s'envelopper; elles conviennent encore plus à l'esprit
+généreux des monarchies: les monarques dans ces jugemens se font
+gloire d'être supérieurs aux lois et de ne dépendre que de leur
conscience et de Dieu.&mdash;Des jugemens <em>humains</em>, tels que les modernes
-les pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois systmes du
-droit de la guerre que nous devons Grotius, Selden, et
+les pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois systèmes du
+droit de la guerre que nous devons à Grotius, à Selden, et à
Puffendorf.</p>
-<h4>. II. <em>Trois priodes dans l'histoire des m&oelig;urs et de la
-jurisprudence</em> (sect temporum).</h4>
+<h4>§. II. <em>Trois périodes dans l'histoire des m&oelig;urs et de la
+jurisprudence</em> (sectæ temporum).</h4>
-<p>Nous voyons les jurisconsultes justifier <em>sect suorum temporum</em> leurs
-opinions en matire de droit. Ces <em>sect temporum</em> caractrisent la
+<p>Nous voyons les jurisconsultes justifier <em>sectâ suorum temporum</em> leurs
+opinions en matière de droit. Ces <em>sectæ temporum</em> caractérisent la
jurisprudence romaine, d'accord en ceci avec tous les peuples du
monde. Elles n'ont rien de commun avec les <em>sectes des philosophes</em>
-que certains interprtes rudits du Droit romain voudraient y voir bon
-gr malgr. Lorsque les Empereurs exposent les motifs de leurs lois et
-constitutions, ils disent que de telles constitutions leur ont t
-dictes <em>sect suorum temporum</em>; Brisson <em>de formulis Romanorum</em> a
-recueilli les passages o l'on trouve cette expression. C'est que
-l'tude des m&oelig;urs du temps est l'cole des princes. Dans ce passage
-de Tacite: <em>corrumpere et corrumpi seculum vocant</em>, corrompre et tre
-corrompu, voil ce qui s'appelle le train du sicle, <em>seculum</em> rpond
--peu-prs <em>secta</em>. Nous dirions maintenant: c'est la mode.</p>
-
-<p>Toutes les choses dont nous avons parl se <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> sont pratiques
-dans trois sectes de temps, <em>sect temporum</em>, dans le langage des
-jurisconsultes: celle des temps religieux pendant lesquels rgnrent
-les gouvernemens divins; celle des temps o les hommes taient
-irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'antiquit, et les
-duellistes au moyen ge; celle des temps civiliss, o rgne la
-modration, celle des temps du droit naturel des nations <span class="smcap">HUMAINES</span>,
+que certains interprètes érudits du Droit romain voudraient y voir bon
+gré malgré. Lorsque les Empereurs exposent les motifs de leurs lois et
+constitutions, ils disent que de telles constitutions leur ont été
+dictées <em>sectâ suorum temporum</em>; Brisson <em>de formulis Romanorum</em> a
+recueilli les passages où l'on trouve cette expression. C'est que
+l'étude des m&oelig;urs du temps est l'école des princes. Dans ce passage
+de Tacite: <em>corrumpere et corrumpi seculum vocant</em>, corrompre et être
+corrompu, voilà ce qui s'appelle le train du siècle, <em>seculum</em> répond
+à-peu-près à <em>secta</em>. Nous dirions maintenant: c'est la mode.</p>
+
+<p>Toutes les choses dont nous avons parlé se <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> sont pratiquées
+dans trois sectes de temps, <em>sectæ temporum</em>, dans le langage des
+jurisconsultes: celle des temps religieux pendant lesquels régnèrent
+les gouvernemens divins; celle des temps où les hommes étaient
+irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'antiquité, et les
+duellistes au moyen âge; celle des temps civilisés, où règne la
+modération, celle des temps du droit naturel des nations <span class="smcap">HUMAINES</span>,
<em>jus naturale gentium humanorum</em>, Ulpien. Chez les auteurs latins du
temps de l'Empire, le devoir des sujets se dit <em>officium civile</em>, et
-toute faute dans laquelle l'interprtation des lois fait voir une
-violation de l'quit naturelle, est qualifie de l'pithte
-<em>incivile</em>. C'est la dernire <em>secta temporum</em> de la jurisprudence
-romaine qui commena ds la rpublique. Les prteurs trouvant que les
-caractres, que les m&oelig;urs et le gouvernement des Romains taient
-dj changs, furent obligs pour approprier les lois ce changement
+toute faute dans laquelle l'interprétation des lois fait voir une
+violation de l'équité naturelle, est qualifiée de l'épithète
+<em>incivile</em>. C'est la dernière <em>secta temporum</em> de la jurisprudence
+romaine qui commença dès la république. Les préteurs trouvant que les
+caractères, que les m&oelig;urs et le gouvernement des Romains étaient
+déjà changés, furent obligés pour approprier les lois à ce changement
d'adoucir la rigueur de la loi des douze tables, rigueur conforme aux
-m&oelig;urs des temps o elle avait t promulgue. Plus tard les
-Empereurs durent carter tous les voiles dont les prteurs avaient
-envelopp l'quit naturelle, et la laisser paratre tout dcouvert,
-toute gnreuse, comme il convenait la civilisation o les peuples
-taient parvenus.</p>
+m&oelig;urs des temps où elle avait été promulguée. Plus tard les
+Empereurs durent écarter tous les voiles dont les préteurs avaient
+enveloppé l'équité naturelle, et la laisser paraître tout à découvert,
+toute généreuse, comme il convenait à la civilisation où les peuples
+étaient parvenus.</p>
<a id="liv4chap5" name="liv4chap5"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> CHAPITRE V.<br>
-<span class="smaller">AUTRES PREUVES TIRES DES CARACTRES PROPRES AUX ARISTOCRATIES
-HROQUES.&mdash;GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES LOIS.</span></h3>
+<span class="smaller">AUTRES PREUVES TIRÉES DES CARACTÈRES PROPRES AUX ARISTOCRATIES
+HÉROÏQUES.&mdash;GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES LOIS.</span></h3>
-<p>La succession constante et non interrompue des rvolutions politiques
-lies les unes aux autres par un si troit enchanement de causes et
+<p>La succession constante et non interrompue des révolutions politiques
+liées les unes aux autres par un si étroit enchaînement de causes et
d'effets, doit nous forcer d'admettre comme vrais les principes de la
Science nouvelle. Mais pour ne laisser aucun doute, nous y joignons
-l'explication de plusieurs autres phnomnes sociaux, dont on ne peut
-trouver la cause que dans la nature des rpubliques <em>hroques</em>,
-telles que nous l'avons dcouverte. Les deux traits principaux qui
-caractrisent les aristocraties sont la <em>garde des limites</em>, et la
+l'explication de plusieurs autres phénomènes sociaux, dont on ne peut
+trouver la cause que dans la nature des républiques <em>héroïques</em>,
+telles que nous l'avons découverte. Les deux traits principaux qui
+caractérisent les aristocraties sont la <em>garde des limites</em>, et la
<em>conservation</em> et distinction des <em>ordres politiques</em>.</p>
-<h4>. I. <em>De la garde et conservation des limites.</em></h4>
+<h4>§. I. <em>De la garde et conservation des limites.</em></h4>
-<p>(<em>Voyez Livre <a href="#liv2">II</a>, chap. <a href="#liv2chap5">V</a> et <a href="#liv2chap6">VI</a>, particulirement VI.</em>)</p>
+<p>(<em>Voyez Livre <a href="#liv2">II</a>, chap. <a href="#liv2chap5">V</a> et <a href="#liv2chap6">VI</a>, particulièrement § VI.</em>)</p>
-<h4>. II. <em>De la conservation et distinction des ordres politiques.</em></h4>
+<h4>§. II. <em>De la conservation et distinction des ordres politiques.</em></h4>
<p>C'est l'esprit des gouvernemens aristocratiques que les liaisons de
-parent, les successions, et par <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> elles les richesses, et avec
-les richesses la puissance restent dans l'ordre des nobles. Voil
+parenté, les successions, et par <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> elles les richesses, et avec
+les richesses la puissance restent dans l'ordre des nobles. Voilà
pourquoi vinrent si tard les lois <em>testamentaires</em>. Tacite nous
apprend qu'il n'y avait point de testament chez les anciens Germains.
- Sparte, le roi Agis voulant donner aux pres de famille le pouvoir
-de tester, fut trangl par ordre des phores, dfenseurs du
+À Sparte, le roi Agis voulant donner aux pères de famille le pouvoir
+de tester, fut étranglé par ordre des éphores, défenseurs du
gouvernement aristocratique.<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a></p>
-<p>Lorsque les dmocraties se formrent, et ensuite les monarchies, les
-nobles et les plbiens se mlrent au moyen des alliances et des
+<p>Lorsque les démocraties se formèrent, et ensuite les monarchies, les
+nobles et les plébéiens se mêlèrent au moyen des alliances et des
successions par testament, ce qui fit que les richesses sortirent
-peu--peu des maisons nobles. Quant au droit des mariages solennels,
-nous avons dj prouv que le peuple romain demanda, non le droit de
+peu-à-peu des maisons nobles. Quant au droit des mariages solennels,
+nous avons déjà prouvé que le peuple romain demanda, non le droit de
contracter des mariages avec les patriciens, mais des mariages
-semblables ceux des patriciens, <em>connubia patrum</em>, et non <em>cum
+semblables à ceux des patriciens, <em>connubia patrum</em>, et non <em>cum
patribus</em>.</p>
-<p>Si l'on considre ensuite les <em>successions lgitimes</em> <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> dans
+<p>Si l'on considère ensuite les <em>successions légitimes</em> <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> dans
cette disposition de la loi des douze tables par laquelle la
-succession du pre de famille revient d'abord <em>aux siens</em>, <em>suis</em>,
-leur dfaut aux agnats, et s'il n'y en a point, ses autres parens,
-la loi des douze tables semblera avoir t prcisment une <em>loi
-salique</em> pour les Romains. La Germanie suivit la mme rgle dans les
-premiers temps, et l'on peut conjecturer la mme chose des autres
-nations primitives du moyen ge. En dernier lieu, elle resta dans la
+succession du père de famille revient d'abord <em>aux siens</em>, <em>suis</em>, à
+leur défaut aux agnats, et s'il n'y en a point, à ses autres parens,
+la loi des douze tables semblera avoir été précisément une <em>loi
+salique</em> pour les Romains. La Germanie suivit la même règle dans les
+premiers temps, et l'on peut conjecturer la même chose des autres
+nations primitives du moyen âge. En dernier lieu, elle resta dans la
France et dans la Savoie. Baldus favorise notre opinion en appelant ce
droit de succession, <em>jus gentium Gallorum</em>; chez les Romains il peut
-trs bien s'appeler <em>jus gentium Romanarum</em>, en ajoutant l'pithte
-<em>herocarum</em>, et avec plus de prcision <em>jus Romanum</em>. Ce droit
-rpondrait tout--fait au <em>jus quiritium Romanorum</em>, que nous avons
-prouv avoir t le droit naturel commun toutes les nations
-hroques. Nous avons les plus fortes raisons de douter que dans les
-premiers sicles de Rome, les filles succdassent. Nulle probabilit
-que les pres de famille de ces temps eussent connu la tendresse
-paternelle. La loi des douze tables appelait un agnat, mme au
-septime degr, exclure le fils mancip de la succession de son
-pre. Les pres de famille avaient un droit souverain de vie et de
-mort sur leurs fils, et la proprit absolue de leurs <em>acquts</em>. Ils
-les mariaient pour leur propre avantage, c'est--dire, pour faire
+très bien s'appeler <em>jus gentium Romanarum</em>, en ajoutant l'épithète
+<em>heroïcarum</em>, et avec plus de précision <em>jus Romanum</em>. Ce droit
+répondrait tout-à-fait au <em>jus quiritium Romanorum</em>, que nous avons
+prouvé avoir été le droit naturel commun à toutes les nations
+héroïques. Nous avons les plus fortes raisons de douter que dans les
+premiers siècles de Rome, les filles succédassent. Nulle probabilité
+que les pères de famille de ces temps eussent connu la tendresse
+paternelle. La loi des douze tables appelait un agnat, même au
+septième degré, à exclure le fils émancipé de la succession de son
+père. Les pères de famille avaient un droit souverain de vie et de
+mort sur leurs fils, et la propriété absolue de leurs <em>acquêts</em>. Ils
+les mariaient pour leur propre avantage, c'est-à-dire, pour faire
entrer dans leurs maisons les femmes qu'ils en jugeaient dignes. Ce
-caractre historique des premiers pres de famille <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> nous est
-conserv par l'expression <em>spondere</em>, qui dans son propre sens, veut
-dire, promettre pour autrui; de ce mot fut driv celui de
-<em>sponsalia</em>, les fianailles. Ils considraient de mme les
-<em>adoptions</em>, comme des moyens de soutenir des familles prs de
-s'teindre, en y introduisant les rejetons gnreux des familles
-trangres. Ils regardaient l'mancipation comme une peine et un
-chtiment. Ils ne savaient ce que c'tait que la <em>lgitimation</em>, parce
+caractère historique des premiers pères de famille <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> nous est
+conservé par l'expression <em>spondere</em>, qui dans son propre sens, veut
+dire, promettre pour autrui; de ce mot fut dérivé celui de
+<em>sponsalia</em>, les fiançailles. Ils considéraient de même les
+<em>adoptions</em>, comme des moyens de soutenir des familles près de
+s'éteindre, en y introduisant les rejetons généreux des familles
+étrangères. Ils regardaient l'émancipation comme une peine et un
+châtiment. Ils ne savaient ce que c'était que la <em>légitimation</em>, parce
qu'ils ne prenaient pour concubines que des affranchies ou des
-trangres, avec lesquelles on ne contractait point de mariages
-solennels dans les temps hroques, de peur que les fils ne
-dgnrassent de la noblesse de leurs aeux. Pour la cause la plus
-frivole les <em>testamens</em> taient nuls, ou s'annulaient, ou se
+étrangères, avec lesquelles on ne contractait point de mariages
+solennels dans les temps héroïques, de peur que les fils ne
+dégénérassent de la noblesse de leurs aïeux. Pour la cause la plus
+frivole les <em>testamens</em> étaient nuls, ou s'annulaient, ou se
rompaient, ou n'atteignaient point leur effet, (<em>nulla, irrita, rupta,
-destituta</em>), afin que les successions lgitimes reprissent leur cours.
-Tant ces patriciens, des premiers sicles, taient passionns pour la
+destituta</em>), afin que les successions légitimes reprissent leur cours.
+Tant ces patriciens, des premiers siècles, étaient passionnés pour la
gloire de leur nom; passion qui les enflammait encore pour la gloire
-du nom romain! tout ce que nous venons de dire caractrise les
-m&oelig;urs des cits <em>aristocratiques</em> ou <em>hroques</em>.</p>
+du nom romain! tout ce que nous venons de dire caractérise les
+m&oelig;urs des cités <em>aristocratiques</em> ou <em>héroïques</em>.</p>
<p>Une erreur digne de remarque est celle des commentateurs de la loi des
-douze tables: ils prtendent qu'avant que cette loi et t porte
-d'Athnes Rome, et qu'elle et rgl les successions testamentaires
-et lgitimes, les successions <em>ab intestat</em> rentraient dans la classe
-des choses <em>qu sunt nullius</em>. Il n'en fut pas ainsi: la Providence
-empcha <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> que le monde ne retombt dans la communaut des biens
-qui avait caractris la barbarie de premiers ges, en assurant par la
-forme mme du gouvernement aristocratique la certitude et la
-distinction des proprits. Les successions lgitimes durent
-naturellement avoir lieu chez toutes les premires nations avant
-qu'elles connussent les testamens. Cette dernire institution
-appartient la lgislation des dmocraties, et surtout des
-monarchies. Le passage de Tacite que nous avons cit plus haut, nous
-porte croire qu'il en fut de mme chez tous les peuples barbares de
-l'antiquit, et par suite, conjecturer que la <em>loi salique</em> qui
-tait certainement en vigueur dans la Germanie, fut aussi observe
-gnralement par les peuples du moyen ge.</p>
-
-<p>Jugeant de l'antiquit par leur temps (axiome <a href="#ax2">2</a>), les jurisconsultes
-romains du dernier ge ont cru que la loi des douze tables avait
-appel les filles hriter du pre mort <em>intestat</em>, et les avait
-comprises sous le mot <em>sui</em>, en vertu de la rgle d'aprs laquelle le
-genre masculin dsigne aussi les femmes. Mais on a vu combien la
-jurisprudence hroque s'attachait la proprit des termes; et si
-l'on doutait que <em>suus</em> ne dsignt pas exclusivement le fils de
+douze tables: ils prétendent qu'avant que cette loi eût été portée
+d'Athènes à Rome, et qu'elle eût réglé les successions testamentaires
+et légitimes, les successions <em>ab intestat</em> rentraient dans la classe
+des choses <em>quæ sunt nullius</em>. Il n'en fut pas ainsi: la Providence
+empêcha <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> que le monde ne retombât dans la communauté des biens
+qui avait caractérisé la barbarie de premiers âges, en assurant par la
+forme même du gouvernement aristocratique la certitude et la
+distinction des propriétés. Les successions légitimes durent
+naturellement avoir lieu chez toutes les premières nations avant
+qu'elles connussent les testamens. Cette dernière institution
+appartient à la législation des démocraties, et surtout des
+monarchies. Le passage de Tacite que nous avons cité plus haut, nous
+porte à croire qu'il en fut de même chez tous les peuples barbares de
+l'antiquité, et par suite, à conjecturer que la <em>loi salique</em> qui
+était certainement en vigueur dans la Germanie, fut aussi observée
+généralement par les peuples du moyen âge.</p>
+
+<p>Jugeant de l'antiquité par leur temps (axiome <a href="#ax2">2</a>), les jurisconsultes
+romains du dernier âge ont cru que la loi des douze tables avait
+appelé les filles à hériter du père mort <em>intestat</em>, et les avait
+comprises sous le mot <em>sui</em>, en vertu de la règle d'après laquelle le
+genre masculin désigne aussi les femmes. Mais on a vu combien la
+jurisprudence héroïque s'attachait à la propriété des termes; et si
+l'on doutait que <em>suus</em> ne désignât pas exclusivement le fils de
famille, on en trouverait une preuve invincible dans la formule de
-l'<em>institution des posthumes</em>, introduite tant de sicles aprs par
+l'<em>institution des posthumes</em>, introduite tant de siècles après par
<em>Gallus Aquilius</em>: <em>si quis natus natave erit</em>. Il craignait que dans
le mot <em>natus</em> on ne comprit point la fille posthume. C'est pour
-avoir ignor ceci que Justinien prtend <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> dans les institutes
-que la loi des douze tables aurait dsign par le seul mot <em>adgnatus</em>
+avoir ignoré ceci que Justinien prétend <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> dans les institutes
+que la loi des douze tables aurait désigné par le seul mot <em>adgnatus</em>
les agnats des deux sexes, et qu'ensuite la jurisprudence <em>moyenne</em>
-aurait ajout la rigueur de la loi en la restreignant aux s&oelig;urs
+aurait ajouté à la rigueur de la loi en la restreignant aux s&oelig;urs
consanguines. Il dut arriver tout le contraire. Cette jurisprudence
-dut tendre d'abord le sens de <em>suus</em> aux filles, et plus tard le sens
-d'<em>adgnatus</em> aux s&oelig;urs consanguines. Elle fut appele <em>moyenne</em>,
-prcisment pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi des douze
+dut étendre d'abord le sens de <em>suus</em> aux filles, et plus tard le sens
+d'<em>adgnatus</em> aux s&oelig;urs consanguines. Elle fut appelée <em>moyenne</em>,
+précisément pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi des douze
tables.</p>
-<p>Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les plbiens qui
+<p>Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les plébéiens qui
faisaient consister toutes leurs forces, toutes leurs richesses, toute
-leur puissance dans la multitude de leurs fils, commencrent sentir
-la tendresse paternelle. Ce sentiment avait d rester inconnu aux
-plbiens des cits hroques qui n'engendraient des fils que pour les
-voir esclaves des nobles. Autant la multitude des plbiens avait t
+leur puissance dans la multitude de leurs fils, commencèrent à sentir
+la tendresse paternelle. Ce sentiment avait dû rester inconnu aux
+plébéiens des cités héroïques qui n'engendraient des fils que pour les
+voir esclaves des nobles. Autant la multitude des plébéiens avait été
dangereuse aux aristocraties, aux gouvernemens <em>du petit nombre</em>,
-autant elle tait capable d'agrandir les dmocraties et les
-monarchies. De l tant de faveurs accordes aux femmes par les lois
-impriales pour compenser les dangers et les douleurs de
-l'enfantement. Ds le temps de la rpublique, les prteurs
-commencrent faire attention aux droits du sang, et leur prter
-secours au moyen des <em>possessions de biens</em>. Ils commencrent
-remdier aux <em>vices</em>, aux <em>dfauts</em> des testamens, afin de favoriser
+autant elle était capable d'agrandir les démocraties et les
+monarchies. De là tant de faveurs accordées aux femmes par les lois
+impériales pour compenser les dangers et les douleurs de
+l'enfantement. Dès le temps de la république, les préteurs
+commencèrent à faire attention aux droits du sang, et à leur prêter
+secours au moyen des <em>possessions de biens</em>. Ils commencèrent à
+remédier aux <em>vices</em>, aux <em>défauts</em> des testamens, afin de favoriser
la division des richesses qui font toute l'ambition du peuple.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> Les Empereurs allrent bien plus loin. Comme l'clat de la
-noblesse leur faisait ombrage, ils se montrrent favorables aux
-<em>droits de la nature humaine</em>, commune aux nobles et aux plbiens.
-Auguste commena protger les fidi-commis, qui auparavant ne
-passaient aux personnes incapables d'hriter que grce la
-dlicatesse des hritiers grevs; il fit tant pour les fidi-commis,
-qu'avant sa mort ils donnrent le droit de contraindre les hritiers
-les excuter. Puis vinrent tant de snatus-consultes, par lesquels les
-cognats furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ta la
-diffrence des legs et des fidi-commis, confondit <em>les quartes
+<p><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> Les Empereurs allèrent bien plus loin. Comme l'éclat de la
+noblesse leur faisait ombrage, ils se montrèrent favorables aux
+<em>droits de la nature humaine</em>, commune aux nobles et aux plébéiens.
+Auguste commença à protéger les fidéi-commis, qui auparavant ne
+passaient aux personnes incapables d'hériter que grâce à la
+délicatesse des héritiers grevés; il fit tant pour les fidéi-commis,
+qu'avant sa mort ils donnèrent le droit de contraindre les héritiers à
+les exécuter. Puis vinrent tant de sénatus-consultes, par lesquels les
+cognats furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ôta la
+différence des legs et des fidéi-commis, confondit <em>les quartes
Falcidianienne</em> et <em>Trebellianique</em>, mit peu de distinction entre les
testamens et les codicilles, et dans les successions <em>ab intestat</em>
-gala les agnats et les cognats en tout et pour tout. Ainsi les lois
-romaines de l'Empire se montrrent si attentives favoriser les
-<em>dernires volonts</em>, que, tandis qu'autrefois le plus lger dfaut
-les annulait, elles doivent aujourd'hui tre toujours interprtes de
-manire les rendre valables s'il est possible.</p>
-
-<p>Les dmocraties sont bienveillantes pour les fils, les monarchies
-veulent que les pres soient occups par l'amour de leurs enfans;
-aussi les progrs de l'<em>humanit</em> ayant aboli le droit barbare des
-premiers pres de familles sur la personne de leurs fils, les
+égala les agnats et les cognats en tout et pour tout. Ainsi les lois
+romaines de l'Empire se montrèrent si attentives à favoriser les
+<em>dernières volontés</em>, que, tandis qu'autrefois le plus léger défaut
+les annulait, elles doivent aujourd'hui être toujours interprétées de
+manière à les rendre valables s'il est possible.</p>
+
+<p>Les démocraties sont bienveillantes pour les fils, les monarchies
+veulent que les pères soient occupés par l'amour de leurs enfans;
+aussi les progrès de l'<em>humanité</em> ayant aboli le droit barbare des
+premiers pères de familles sur la personne de leurs fils, les
Empereurs voulurent abolir aussi le droit qu'ils conservaient sur
-leurs acquts, et introduisirent d'abord le <em>peculium castrense</em>,
+leurs acquêts, et introduisirent d'abord le <em>peculium castrense</em>,
pour inviter les fils <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> de famille au service militaire; puis
-ils en tendirent les avantages au <em>peculium quasi castrense</em>, pour
-les inviter entrer dans le service du palais; enfin pour contenter
-les fils qui n'taient ni soldats ni lettrs, ils introduisirent le
-<em>peculium adventitium</em>. Ils trent les effets de la puissance
-paternelle l'<em>adoption</em> qui n'est pas faite par un des ascendans de
-l'adopt. Ils approuvrent universellement les <em>adrogations</em>,
-difficiles en ce qu'un citoyen, de pre de famille, devient dpendant
-de celui dans la famille duquel il passe. Ils regardrent les
-<em>mancipations</em> comme avantageuses; donnrent aux <em>lgitimations</em> par
-mariage subsquent tout l'effet du mariage solennel. Enfin, comme le
-terme d'<em>imperium paternum</em> semblait diminuer la majest impriale,
+ils en étendirent les avantages au <em>peculium quasi castrense</em>, pour
+les inviter à entrer dans le service du palais; enfin pour contenter
+les fils qui n'étaient ni soldats ni lettrés, ils introduisirent le
+<em>peculium adventitium</em>. Ils ôtèrent les effets de la puissance
+paternelle à l'<em>adoption</em> qui n'est pas faite par un des ascendans de
+l'adopté. Ils approuvèrent universellement les <em>adrogations</em>,
+difficiles en ce qu'un citoyen, de père de famille, devient dépendant
+de celui dans la famille duquel il passe. Ils regardèrent les
+<em>émancipations</em> comme avantageuses; donnèrent aux <em>légitimations</em> par
+mariage subséquent tout l'effet du mariage solennel. Enfin, comme le
+terme d'<em>imperium paternum</em> semblait diminuer la majesté impériale,
ils introduisirent le mot de <em>puissance</em> paternelle, <em>patria
potestas</em>.<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a></p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> En dernier lieu, la bienveillance des Empereurs dtendant
-toute l'humanit, ils commencrent favoriser les esclaves. Ils
-rprimrent la cruaut des matres. Ils tendirent les effets de
-l'affranchissement, en mme temps qu'ils en diminuaient les
-formalits. Le droit de cit ne s'tait donn dans les temps anciens
-qu' d'illustres trangers qui avaient bien mrit du peuple romain;
-ils l'accordrent quiconque tait n Rome d'un pre esclave, mais
-d'une mre libre, ne le ft-elle que par affranchissement. La loi
-reconnaissant libre quiconque <em>naissait</em> dans la cit; sous de telles
-circonstances, le <em>droit naturel</em> changea de dnomination; dans les
-aristocraties, il tait appel <span class="smcap">DROIT DES GENS</span>, dans le sens du latin
-<em>gentes</em>, maisons nobles [pour lesquelles ce droit tait une sorte de
-proprit]; mais lorsque s'tablirent les dmocraties, o les nations
-entires sont souveraines, et ensuite les monarchies, o les monarques
-reprsentent les nations entires dont leurs sujets sont les membres,
-il fut nomm <span class="smcap">DROIT NATUREL DES NATIONS</span>.</p>
-
-<h4>. III. <em>De la conservation des lois.</em></h4>
-
-<p>La conservation <em>des ordres</em> entrane avec elle celle des
+<p><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> En dernier lieu, la bienveillance des Empereurs détendant à
+toute l'humanité, ils commencèrent à favoriser les esclaves. Ils
+réprimèrent la cruauté des maîtres. Ils étendirent les effets de
+l'affranchissement, en même temps qu'ils en diminuaient les
+formalités. Le droit de cité ne s'était donné dans les temps anciens
+qu'à d'illustres étrangers qui avaient bien mérité du peuple romain;
+ils l'accordèrent à quiconque était né à Rome d'un père esclave, mais
+d'une mère libre, ne le fût-elle que par affranchissement. La loi
+reconnaissant libre quiconque <em>naissait</em> dans la cité; sous de telles
+circonstances, le <em>droit naturel</em> changea de dénomination; dans les
+aristocraties, il était appelé <span class="smcap">DROIT DES GENS</span>, dans le sens du latin
+<em>gentes</em>, maisons nobles [pour lesquelles ce droit était une sorte de
+propriété]; mais lorsque s'établirent les démocraties, où les nations
+entières sont souveraines, et ensuite les monarchies, où les monarques
+représentent les nations entières dont leurs sujets sont les membres,
+il fut nommé <span class="smcap">DROIT NATUREL DES NATIONS</span>.</p>
+
+<h4>§. III. <em>De la conservation des lois.</em></h4>
+
+<p>La conservation <em>des ordres</em> entraîne avec elle celle des
magistratures et des sacerdoces, et par suite celle des lois et de la
-jurisprudence. Voil <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> pourquoi nous lisons dans l'histoire
+jurisprudence. Voilà <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> pourquoi nous lisons dans l'histoire
romaine que tant que le gouvernement de Rome fut aristocratique, le
droit des mariages solennels, le consulat, le sacerdoce ne sortaient
-point de l'ordre des snateurs, dans lequel n'entraient que les
-nobles; et que la science des lois restait <em>sacre</em> ou <em>secrte</em> (car
-c'est la mme chose) dans le collge des pontifes, compos des seuls
-nobles chez toutes les nations <em>hroques</em>. Cet tat dura un sicle
-encore aprs la loi des douze tables, au rapport du jurisconsulte
-Pomponius. La connaissance des lois fut le dernier privilge que les
-patriciens cdrent aux plbiens.</p>
-
-<p>Dans l'ge <em>divin</em>, les lois taient gardes avec scrupule et
-svrit. L'observation des <em>lois divines</em> a continu de s'appeler
-<em>religion</em>. Ces lois doivent tre observes, en suivant certaines
-<em>formules inaltrables de paroles consacres et de crmonies
-solennelles</em>.&mdash;Cette observation svre <em>des lois</em> est l'essence de
-l'aristocratie. Voulons-nous savoir pourquoi Athnes et presque toutes
-les cits de la Grce passrent si promptement la dmocratie? Le mot
-connu des Spartiates nous en apprend la cause: <em>les Athniens
-conservent par crit des lois innombrables; les lois de Sparte sont
+point de l'ordre des sénateurs, dans lequel n'entraient que les
+nobles; et que la science des lois restait <em>sacrée</em> ou <em>secrète</em> (car
+c'est la même chose) dans le collège des pontifes, composé des seuls
+nobles chez toutes les nations <em>héroïques</em>. Cet état dura un siècle
+encore après la loi des douze tables, au rapport du jurisconsulte
+Pomponius. La connaissance des lois fut le dernier privilège que les
+patriciens cédèrent aux plébéiens.</p>
+
+<p>Dans l'âge <em>divin</em>, les lois étaient gardées avec scrupule et
+sévérité. L'observation des <em>lois divines</em> a continué de s'appeler
+<em>religion</em>. Ces lois doivent être observées, en suivant certaines
+<em>formules inaltérables de paroles consacrées et de cérémonies
+solennelles</em>.&mdash;Cette observation sévère <em>des lois</em> est l'essence de
+l'aristocratie. Voulons-nous savoir pourquoi Athènes et presque toutes
+les cités de la Grèce passèrent si promptement à la démocratie? Le mot
+connu des Spartiates nous en apprend la cause: <em>les Athéniens
+conservent par écrit des lois innombrables; les lois de Sparte sont
peu nombreuses, mais elles s'observent</em>.&mdash;Tant que le gouvernement de
-Rome fut aristocratique, les Romains se montrrent observateurs
+Rome fut aristocratique, les Romains se montrèrent observateurs
rigides de la loi des douze tables, en sorte que Tacite l'appelle
-<em>finis omnis qui juris</em>. En effet, aprs celles qui furent juges
-suffisantes <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> pour assurer la libert et l'galit civile<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>,
-les lois consulaires relatives au droit priv furent peu nombreuses,
-si mme il en exista. Tite-Live dit que la loi des douze tables fut la
+<em>finis omnis æqui juris</em>. En effet, après celles qui furent jugées
+suffisantes <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> pour assurer la liberté et l'égalité civile<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>,
+les lois consulaires relatives au droit privé furent peu nombreuses,
+si même il en exista. Tite-Live dit que la loi des douze tables fut la
source de toute la jurisprudence.&mdash;Lorsque le gouvernement devint
-dmocratique, le petit peuple de Rome, comme celui d'Athnes, ne
-cessait de faire des lois d'intrt priv, incapable qu'il tait de
-s'lever des ides gnrales. Sylla, le chef du parti des nobles,
-aprs sa victoire sur Marius, chef du parti du peuple, remdia un peu
-au dsordre par l'tablissement des <em>qustiones perpetu</em>; mais ds
-qu'il eut abdiqu la dictature, les lois d'intrt priv
-recommencrent se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude
+démocratique, le petit peuple de Rome, comme celui d'Athènes, ne
+cessait de faire des lois d'intérêt privé, incapable qu'il était de
+s'élever à des idées générales. Sylla, le chef du parti des nobles,
+après sa victoire sur Marius, chef du parti du peuple, remédia un peu
+au désordre par l'établissement des <em>quæstiones perpetuæ</em>; mais dès
+qu'il eut abdiqué la dictature, les lois d'intérêt privé
+recommencèrent à se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude
des lois est, comme le remarquent les politiques, la route la plus
-prompte qui conduise les tats la monarchie; aussi Auguste pour
-l'tablir en fit un grand nombre; et les princes qui suivirent,
-employrent surtout le snat faire des snatus-consultes d'intrt
-priv. Nanmoins dans le temps mme o le gouvernement romain tait
-dj devenu dmocratique, les <em>formules d'actions</em> taient suivies si
-rigoureusement qu'il fallut toute l'loquence de Crassus (que Cicron
-appelait le Dmosthnes romain), pour que la <em>substitution pupillaire
-expresse</em> ft regarde comme contenant la <em>vulgaire</em> qui n'tait pas
-exprime. Il fallut tout le talent de <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Cicron pour empcher
+prompte qui conduise les états à la monarchie; aussi Auguste pour
+l'établir en fit un grand nombre; et les princes qui suivirent,
+employèrent surtout le sénat à faire des sénatus-consultes d'intérêt
+privé. Néanmoins dans le temps même où le gouvernement romain était
+déjà devenu démocratique, les <em>formules d'actions</em> étaient suivies si
+rigoureusement qu'il fallut toute l'éloquence de Crassus (que Cicéron
+appelait le Démosthènes romain), pour que la <em>substitution pupillaire
+expresse</em> fût regardée comme contenant la <em>vulgaire</em> qui n'était pas
+exprimée. Il fallut tout le talent de <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Cicéron pour empêcher
Sextus Ebutius de garder la terre de Cecina, parce qu'il manquait une
-lettre la formule. Mais avec le temps les choses changrent au point
-que Constantin abolit entirement les formules, et qu'il fut reconnu
-que <em>tout motif particulier d'quit prvaut sur la loi</em>. Tant les
-esprits sont disposs reconnatre docilement l'quit naturelle sous
+lettre à la formule. Mais avec le temps les choses changèrent au point
+que Constantin abolit entièrement les formules, et qu'il fut reconnu
+que <em>tout motif particulier d'équité prévaut sur la loi</em>. Tant les
+esprits sont disposés à reconnaître docilement l'équité naturelle sous
les gouvernemens <em>humains</em>! Ainsi tandis que sous l'aristocratie, l'on
-avait observ si rigoureusement le <em>privilegia ne irroganto</em>, de la
-loi des douze tables, on fit sous la dmocratie une foule de lois
-d'intrt priv, et sous la monarchie les princes ne cessrent
-d'accorder des <em>privilges</em>. Or rien de plus conforme l'quit
-naturelle que les <em>privilges</em> qui sont mrits. On peut mme dire
-avec vrit que toutes les exceptions faites aux lois chez les
-modernes, sont des <em>privilges</em> voulus par le mrite particulier des
+avait observé si rigoureusement le <em>privilegia ne irroganto</em>, de la
+loi des douze tables, on fit sous la démocratie une foule de lois
+d'intérêt privé, et sous la monarchie les princes ne cessèrent
+d'accorder des <em>privilèges</em>. Or rien de plus conforme à l'équité
+naturelle que les <em>privilèges</em> qui sont mérités. On peut même dire
+avec vérité que toutes les exceptions faites aux lois chez les
+modernes, sont des <em>privilèges</em> voulus par le mérite particulier des
faits, qui les sort de la disposition commune.</p>
-<p>Peut-tre est-ce pour cette raison que les nations barbares du moyen
-ge repoussrent les lois romaines. En France on tait puni
-svrement, en Espagne mis mort, lorsqu'on osait les allguer. Ce
-qui est sr, c'est qu'en Italie, les nobles auraient rougi de suivre
-les rois romaines, et se faisaient honneur de n'tre soumis qu'
+<p>Peut-être est-ce pour cette raison que les nations barbares du moyen
+âge repoussèrent les lois romaines. En France on était puni
+sévèrement, en Espagne mis à mort, lorsqu'on osait les alléguer. Ce
+qui est sûr, c'est qu'en Italie, les nobles auraient rougi de suivre
+les rois romaines, et se faisaient honneur de n'être soumis qu'à
celles des Lombards; les gens du peuple au contraire qui ne quittent
point facilement leurs usages, observaient plusieurs lois romaines qui
-avaient conserv force de coutumes. C'est ce qui explique comment
+avaient conservé force de coutumes. C'est ce qui explique comment
furent <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> en quelque sorte ensevelies dans l'oubli chez les
Latins les lois de Justinien, chez les Grecs les Basiliques. Mais
-lorsqu'ensuite se formrent les monarchies modernes, lorsque reparut
-dans plusieurs cits la libert populaire, le droit romain compris
-dans les livres de Justinien fut reu gnralement, en sorte que
+lorsqu'ensuite se formèrent les monarchies modernes, lorsque reparut
+dans plusieurs cités la liberté populaire, le droit romain compris
+dans les livres de Justinien fut reçu généralement, en sorte que
Grotius affirme que c'est <em>un droit naturel des gens</em> pour les
-Europens.</p>
+Européens.</p>
-<p>Admirons la sagesse et la gravit romaines, en voyant au milieu de ces
-rvolutions politiques les prteurs et les jurisconsultes employer
+<p>Admirons la sagesse et la gravité romaines, en voyant au milieu de ces
+révolutions politiques les préteurs et les jurisconsultes employer
tous leurs efforts pour que les termes de la loi des douze tables, ne
-perdent que lentement et le moins possible le sens qui leur tait
+perdent que lentement et le moins possible le sens qui leur était
propre. Ainsi en changeant de forme de gouvernement, Rome eut
-l'avantage de s'appuyer toujours sur les mmes principes, lesquels
-n'taient autres que ceux de la socit humaine. Ce qui donna aux
+l'avantage de s'appuyer toujours sur les mêmes principes, lesquels
+n'étaient autres que ceux de la société humaine. Ce qui donna aux
Romains la plus sage de toutes les jurisprudences, est aussi ce qui
-fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du monde. Voil la
+fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du monde. Voilà la
principale cause de la grandeur romaine que Polybe et Machiavel
-expliquent d'une manire trop gnrale, l'un par l'esprit religieux
-des nobles, l'autre par la magnanimit des plbiens, et que Plutarque
-attribue par envie la fortune de Rome. La noble rponse du Tasso
-l'ouvrage de Plutarque le rfute moins directement que nous ne le
+expliquent d'une manière trop générale, l'un par l'esprit religieux
+des nobles, l'autre par la magnanimité des plébéiens, et que Plutarque
+attribue par envie à la fortune de Rome. La noble réponse du Tasso à
+l'ouvrage de Plutarque le réfute moins directement que nous ne le
faisons ici.</p>
<a id="liv4chap6" name="liv4chap6"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> CHAPITRE VI.<br>
-<span class="smaller">AUTRES PREUVES TIRES DE LA MANIRE DONT CHAQUE FORME DE LA SOCIT SE
-COMBINE AVEC LA PRCDENTE.&mdash;RFUTATION DE BODIN.</span></h3>
+<span class="smaller">AUTRES PREUVES TIRÉES DE LA MANIÈRE DONT CHAQUE FORME DE LA SOCIÉTÉ SE
+COMBINE AVEC LA PRÉCÉDENTE.&mdash;RÉFUTATION DE BODIN.</span></h3>
-<h4>. I.</h4>
+<h4>§. I.</h4>
-<p>Nous avons montr dans ce Livre jusqu' l'vidence que dans toute leur
-vie politique les nations passent par trois sortes d'tats civils
-(aristocratie, dmocratie, monarchie), dont l'origine commune est le
-gouvernement <em>divin</em>. <em>Une quatrime forme</em>, dit Tacite, <em>soit
-distincte, soit mle des trois, est plus dsirable que possible, et
+<p>Nous avons montré dans ce Livre jusqu'à l'évidence que dans toute leur
+vie politique les nations passent par trois sortes d'états civils
+(aristocratie, démocratie, monarchie), dont l'origine commune est le
+gouvernement <em>divin</em>. <em>Une quatrième forme</em>, dit Tacite, <em>soit
+distincte, soit mêlée des trois, est plus désirable que possible, et
si elle se rencontre, elle n'est point durable</em>. Mais pour ne point
laisser de doute sur cette succession naturelle, nous examinerons
-comment chaque tat se combine avec le gouvernement de l'tat
-prcdent; mlange fond sur l'axiome: lorsque les hommes changent,
-ils conservent quelque temps l'impression de leurs premires
+comment chaque état se combine avec le gouvernement de l'état
+précédent; mélange fondé sur l'axiome: lorsque les hommes changent,
+ils conservent quelque temps l'impression de leurs premières
habitudes.</p>
-<p>Les pres de familles desquels devaient sortir les nations paennes,
-ayant pass de la vie <em>bestiale</em> la vie <em>humaine</em>, gardrent dans
-l'<em>tat de nature</em>, <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> o il n'existait encore d'autre
-gouvernement que celui <em>des dieux</em>, leur caractre originaire de
-frocit et de barbarie; et conservrent la formation des <em>premires
+<p>Les pères de familles desquels devaient sortir les nations païennes,
+ayant passé de la vie <em>bestiale</em> à la vie <em>humaine</em>, gardèrent dans
+l'<em>état de nature</em>, <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> où il n'existait encore d'autre
+gouvernement que celui <em>des dieux</em>, leur caractère originaire de
+férocité et de barbarie; et conservèrent à la formation des <em>premières
aristocraties</em> le souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes
-et leurs enfans dans l'tat de nature. Tous gaux, trop orgueilleux
-pour cder l'un l'autre, ils ne se soumirent qu' l'empire souverain
-des corps aristocratiques dont ils taient membres; leur <em>domaine</em>
-priv, jusque-l <em>minent</em>, forma en se runissant le <em>domaine</em> public
-galement <em>minent</em> du snat qui gouvernait, de mme que la runion de
-leurs <em>souverainets</em> prives composa la <em>souverainet</em> publique des
-ordres auxquels ils appartenaient. Les cits furent donc dans
-l'origine des <em>aristocraties mles la monarchie domestique des
-pres de famille</em>. Autrement, il est impossible de comprendre comment
-la socit civile sortit de la socit de la famille.</p>
-
-<p>Tant que les pres conservrent le domaine <em>minent</em> dans le sein de
-leurs compagnies souveraines, tant que les plbiens ne leur eurent
-pas arrach le droit d'acqurir des proprits, de contracter des
+et leurs enfans dans l'état de nature. Tous égaux, trop orgueilleux
+pour céder l'un à l'autre, ils ne se soumirent qu'à l'empire souverain
+des corps aristocratiques dont ils étaient membres; leur <em>domaine</em>
+privé, jusque-là <em>éminent</em>, forma en se réunissant le <em>domaine</em> public
+également <em>éminent</em> du sénat qui gouvernait, de même que la réunion de
+leurs <em>souverainetés</em> privées composa la <em>souveraineté</em> publique des
+ordres auxquels ils appartenaient. Les cités furent donc dans
+l'origine des <em>aristocraties mêlées à la monarchie domestique des
+pères de famille</em>. Autrement, il est impossible de comprendre comment
+la société civile sortit de la société de la famille.</p>
+
+<p>Tant que les pères conservèrent le domaine <em>éminent</em> dans le sein de
+leurs compagnies souveraines, tant que les plébéiens ne leur eurent
+pas arraché le droit d'acquérir des propriétés, de contracter des
mariages solennels, d'aspirer aux magistratures, au sacerdoce, enfin
-de connatre les lois (ce qui tait encore un privilge du sacerdoce),
-<em>les gouvernemens furent aristocratiques</em>. Mais lorsque les plbiens
-des cits hroques devinrent assez nombreux, assez aguerris pour
-effrayer les pres (qui dans une <em>oligarchie</em> devaient tre peu
+de connaître les lois (ce qui était encore un privilège du sacerdoce),
+<em>les gouvernemens furent aristocratiques</em>. Mais lorsque les plébéiens
+des cités héroïques devinrent assez nombreux, assez aguerris pour
+effrayer les pères (qui dans une <em>oligarchie</em> devaient être peu
nombreux, comme le mot l'indique), et que, forts de leur <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span>
-nombre, ils commencrent faire des lois sans l'autorisation du
-snat, les rpubliques devinrent <em>dmocratiques</em>. Aucun tat n'aurait
-pu subsister avec deux <em>pouvoirs lgislatifs</em> souverains, sans se
-diviser en deux tats. Dans cette rvolution, l'autorit de <em>domaine</em>
-devint naturellement autorit de <em>tutelle</em>; le peuple souverain,
-faible encore sous le rapport de la sagesse politique se confiait
-son snat, comme un roi dans sa minorit un tuteur. Ainsi <em>les tats
-populaires furent gouverns par un corps aristocratique</em>.</p>
-
-<p>Enfin lorsque les puissans dirigrent le conseil public dans l'intrt
-de leur puissance, lorsque le peuple corrompu par l'intrt priv
-consentit assujettir la libert publique l'ambition des puissans,
-et que du choc des partis rsultrent les guerres civiles, <em>la
-monarchie s'leva sur les ruines de la dmocratie</em>.</p>
-
-<h4>. II. <em>D'une loi royale, ternelle et fonde en nature, en vertu de
+nombre, ils commencèrent à faire des lois sans l'autorisation du
+sénat, les républiques devinrent <em>démocratiques</em>. Aucun état n'aurait
+pu subsister avec deux <em>pouvoirs législatifs</em> souverains, sans se
+diviser en deux états. Dans cette révolution, l'autorité de <em>domaine</em>
+devint naturellement autorité de <em>tutelle</em>; le peuple souverain,
+faible encore sous le rapport de la sagesse politique se confiait à
+son sénat, comme un roi dans sa minorité à un tuteur. Ainsi <em>les états
+populaires furent gouvernés par un corps aristocratique</em>.</p>
+
+<p>Enfin lorsque les puissans dirigèrent le conseil public dans l'intérêt
+de leur puissance, lorsque le peuple corrompu par l'intérêt privé
+consentit à assujettir la liberté publique à l'ambition des puissans,
+et que du choc des partis résultèrent les guerres civiles, <em>la
+monarchie s'éleva sur les ruines de la démocratie</em>.</p>
+
+<h4>§. II. <em>D'une loi royale, éternelle et fondée en nature, en vertu de
laquelle les nations vont se reposer dans la monarchie.</em></h4>
-<p>Cette loi a chapp aux interprtes modernes du droit romain. Ils
-taient proccups par cette fable de la <em>loi royale</em> de Tribonien,
-qu'il attribue Ulpien dans les Pandectes, et dont il s'avoue
+<p>Cette loi a échappé aux interprètes modernes du droit romain. Ils
+étaient préoccupés par cette fable de la <em>loi royale</em> de Tribonien,
+qu'il attribue à Ulpien dans les Pandectes, et dont il s'avoue
l'auteur dans les Institutes. Mais les jurisconsultes romains avaient
bien compris la <em>loi royale</em> dont nous parlons. Pomponius dans son
-histoire abrge du droit romain caractrise cette loi par un mot
+histoire abrégée du droit romain caractérise cette loi par un mot
plein <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> de sens, <em>rebus ipsis dictantibus regna
-condita</em>.&mdash;Voici la formule ternelle dans laquelle l'a conue la
-nature: lorsque les citoyens des dmocraties ne considrent plus que
-leurs intrts particuliers, et que, pour atteindre ce but, ils
-tournent les forces nationales la ruine de leur patrie, alors il
-s'lve un seul homme, comme Auguste chez les Romains, qui se rendant
-matre par la force des armes, prend pour lui tous les soins publics,
-et ne laisse aux sujets que le soin de leurs affaires particulires.
-Cette rvolution fait le salut des peuples qui autrement marcheraient
- leur destruction.&mdash;Cette vrit semble admise par les docteurs du
+condita</em>.&mdash;Voici la formule éternelle dans laquelle l'a conçue la
+nature: lorsque les citoyens des démocraties ne considèrent plus que
+leurs intérêts particuliers, et que, pour atteindre ce but, ils
+tournent les forces nationales à la ruine de leur patrie, alors il
+s'élève un seul homme, comme Auguste chez les Romains, qui se rendant
+maître par la force des armes, prend pour lui tous les soins publics,
+et ne laisse aux sujets que le soin de leurs affaires particulières.
+Cette révolution fait le salut des peuples qui autrement marcheraient
+à leur destruction.&mdash;Cette vérité semble admise par les docteurs du
droit moderne, lorsqu'ils disent: <em>universitates sub rege habentur
loco privatorum</em>; c'est qu'en effet la plus grande partie des citoyens
-ne s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre trs bien dans ses
-annales le progrs de cette funeste indiffrence; lorsqu'Auguste fut
-prs de mourir, quelques-uns discouraient vainement sur le bonheur de
-la libert, <em>pauci bona libertatis incassum disserere</em>; Tibre arrive
-au pouvoir, et tous, les yeux fixs sur le prince, attendent pour
-obir, <em>omnes principis jussa adspectare</em>. Sous les trois Csars qui
-suivent, les Romains d'abord indiffrens pour la rpublique, finissent
-par ignorer mme ses intrts, comme s'ils y taient trangers,
-<em>incuri et ignoranti reipublic, tanquam alien</em>. Lorsque les
-citoyens sont ainsi devenus trangers leur propre pays, il est
-ncessaire que les monarques les dirigent et les reprsentent.
-<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> Or comme dans les rpubliques, un puissant ne se fraie le
-chemin la monarchie, qu'en se faisant un parti, il est naturel
-qu'<em>un monarque gouverne d'une manire populaire</em>. D'abord il veut que
-tous ses sujets soient gaux, et il humilie les puissans de faon que
-les petits n'aient rien craindre de leur oppression. Ensuite il a
-intrt ce que la multitude n'ait point se plaindre en ce qui
-touche la subsistance et la libert naturelle. Enfin il accorde des
-privilges ou des ordres entiers (ce qu'on appelle des <em>privilges
-de libert</em>), ou des individus d'un mrite extraordinaire qu'il tire
-de la foule pour les lever aux honneurs civils. Ces privilges sont
-des <em>lois d'intrt priv</em>, dictes par l'quit naturelle. Aussi la
-monarchie est-elle le gouvernement le plus conforme la nature
-humaine, aux poques o la raison est le plus dveloppe.</p>
-
-<h4>. III. <em>Rfutation des principes de la politique de Bodin.</em></h4>
-
-<p>Bodin suppose que les gouvernemens, d'abord <em>monarchiques</em>, ont pass
-par la <em>tyrannie</em> la <em>dmocratie</em> et enfin l'<em>aristocratie</em>.
-Quoique nous lui ayons assez rpondu indirectement, nous voulons, <em>ad
-exuberantiam</em>, le rfuter par l'<em>impossible</em> et par l'<em>absurde</em>.</p>
-
-<p>Il ne disconvient point que les familles n'aient t les lmens dont
-se composrent les cits. Mais d'un autre ct il partage le prjug
-vulgaire selon lequel les familles auraient t composes seulement
+ne s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre très bien dans ses
+annales le progrès de cette funeste indifférence; lorsqu'Auguste fut
+près de mourir, quelques-uns discouraient vainement sur le bonheur de
+la liberté, <em>pauci bona libertatis incassum disserere</em>; Tibère arrive
+au pouvoir, et tous, les yeux fixés sur le prince, attendent pour
+obéir, <em>omnes principis jussa adspectare</em>. Sous les trois Césars qui
+suivent, les Romains d'abord indifférens pour la république, finissent
+par ignorer même ses intérêts, comme s'ils y étaient étrangers,
+<em>incuriâ et ignorantiâ reipublicæ, tanquam alienæ</em>. Lorsque les
+citoyens sont ainsi devenus étrangers à leur propre pays, il est
+nécessaire que les monarques les dirigent et les représentent.
+<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> Or comme dans les républiques, un puissant ne se fraie le
+chemin à la monarchie, qu'en se faisant un parti, il est naturel
+qu'<em>un monarque gouverne d'une manière populaire</em>. D'abord il veut que
+tous ses sujets soient égaux, et il humilie les puissans de façon que
+les petits n'aient rien à craindre de leur oppression. Ensuite il a
+intérêt à ce que la multitude n'ait point à se plaindre en ce qui
+touche la subsistance et la liberté naturelle. Enfin il accorde des
+privilèges ou à des ordres entiers (ce qu'on appelle des <em>privilèges
+de liberté</em>), ou à des individus d'un mérite extraordinaire qu'il tire
+de la foule pour les élever aux honneurs civils. Ces privilèges sont
+des <em>lois d'intérêt privé</em>, dictées par l'équité naturelle. Aussi la
+monarchie est-elle le gouvernement le plus conforme à la nature
+humaine, aux époques où la raison est le plus développée.</p>
+
+<h4>§. III. <em>Réfutation des principes de la politique de Bodin.</em></h4>
+
+<p>Bodin suppose que les gouvernemens, d'abord <em>monarchiques</em>, ont passé
+par la <em>tyrannie</em> à la <em>démocratie</em> et enfin à l'<em>aristocratie</em>.
+Quoique nous lui ayons assez répondu indirectement, nous voulons, <em>ad
+exuberantiam</em>, le réfuter par l'<em>impossible</em> et par l'<em>absurde</em>.</p>
+
+<p>Il ne disconvient point que les familles n'aient été les élémens dont
+se composèrent les cités. Mais d'un autre côté il partage le préjugé
+vulgaire selon lequel les familles auraient été composées seulement
<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> des parens et des enfans [et non en outre des serviteurs,
<em>famuli</em>]. Maintenant nous lui demandons comment la <em>monarchie</em> put
-sortir d'un tel <em>tat de famille</em>. Deux moyens se prsentent seuls, la
-force et la ruse. La force? Comment un pre de famille pouvait-il
-soumettre les autres? On conoit que dans les dmocraties les citoyens
-aient consacr la patrie et leur personne et leur famille dont elle
-assurait la conservation, et que par l ils aient t apprivoiss la
-monarchie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fiert originaire
-d'une libert farouche, les pres de famille auraient plutt pri tous
-avec les leurs, que de supporter l'ingalit? Quant la ruse, elle
-est employe par les dmagogues, lorsqu'ils promettent la multitude
-la <em>libert</em>, la <em>puissance</em> ou la <em>richesse</em>. Aurait-on promis la
-<em>libert</em> aux premiers pres de famille? ils taient tous
+sortir d'un tel <em>état de famille</em>. Deux moyens se présentent seuls, la
+force et la ruse. La force? Comment un père de famille pouvait-il
+soumettre les autres? On conçoit que dans les démocraties les citoyens
+aient consacré à la patrie et leur personne et leur famille dont elle
+assurait la conservation, et que par là ils aient été apprivoisés à la
+monarchie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fierté originaire
+d'une liberté farouche, les pères de famille auraient plutôt péri tous
+avec les leurs, que de supporter l'inégalité? Quant à la ruse, elle
+est employée par les démagogues, lorsqu'ils promettent à la multitude
+la <em>liberté</em>, la <em>puissance</em> ou la <em>richesse</em>. Aurait-on promis la
+<em>liberté</em> aux premiers pères de famille? ils étaient tous
non-seulement <em>libres</em>, mais <em>souverains</em> dans leur domestique.... La
-<em>puissance</em>? des solitaires, qui, tels que le Polyphme d'Homre, se
-tenaient dans leurs cavernes avec leur famille, sans se mler des
-affaires d'autrui? La <em>richesse</em>? on ne savait ce que c'tait que
-richesses, dans un tel tat de simplicit.&mdash;La difficult devient plus
-grande encore, lorsqu'on songe que dans la haute antiquit il n'y
-avait point de <em>forteresse</em>, et que les cits <em>hroques</em> formes par
-la runion des familles n'eurent point de murs pendant long-temps,
+<em>puissance</em>? à des solitaires, qui, tels que le Polyphème d'Homère, se
+tenaient dans leurs cavernes avec leur famille, sans se mêler des
+affaires d'autrui? La <em>richesse</em>? on ne savait ce que c'était que
+richesses, dans un tel état de simplicité.&mdash;La difficulté devient plus
+grande encore, lorsqu'on songe que dans la haute antiquité il n'y
+avait point de <em>forteresse</em>, et que les cités <em>héroïques</em> formées par
+la réunion des familles n'eurent point de murs pendant long-temps,
comme nous le certifie Thucydide<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>. Mais elle est vraiment
-insurmontable, <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> si l'on considre avec Bodin les familles
-comme composes seulement des fils. Dans cette hypothse, qu'on
-explique l'tablissement de la monarchie par la force ou par la ruse,
-les fils auraient t les instrumens d'une ambition trangre, et
-auraient trahi ou mis mort leurs propres pres; en sorte que ces
-gouvernemens eussent t moins des monarchies, que des tyrannies
+insurmontable, <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> si l'on considère avec Bodin les familles
+comme composées seulement des fils. Dans cette hypothèse, qu'on
+explique l'établissement de la monarchie par la force ou par la ruse,
+les fils auraient été les instrumens d'une ambition étrangère, et
+auraient trahi ou mis à mort leurs propres pères; en sorte que ces
+gouvernemens eussent été moins des monarchies, que des tyrannies
impies et parricides.</p>
<p>Il faut donc que Bodin, et tous les politiques avec lui, reconnaissent
-les <em>monarchies domestiques</em> dont nous avons prouv l'existence dans
-l'tat de famille, et conviennent que les familles se composrent
+les <em>monarchies domestiques</em> dont nous avons prouvé l'existence dans
+l'état de famille, et conviennent que les familles se composèrent
non-seulement des fils, mais encore des serviteurs (<em>famuli</em>), dont la
-condition tait une image imparfaite de celle des esclaves, qui se
-firent dans les guerres aprs la fondation des cits. C'est dans ce
-sens que l'on peut dire, comme lui, <em>que les rpubliques se sont
-formes d'hommes libres et d'un caractre svre</em>. Les premiers
-citoyens de Bodin ne peuvent prsenter ce caractre.</p>
+condition était une image imparfaite de celle des esclaves, qui se
+firent dans les guerres après la fondation des cités. C'est dans ce
+sens que l'on peut dire, comme lui, <em>que les républiques se sont
+formées d'hommes libres et d'un caractère sévère</em>. Les premiers
+citoyens de Bodin ne peuvent présenter ce caractère.</p>
-<p>Si, comme il le prtend, l'aristocratie est la dernire <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span>
+<p>Si, comme il le prétend, l'aristocratie est la dernière <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span>
forme par laquelle passent les gouvernemens, comment se fait-il qu'il
-ne nous reste du moyen ge qu'un si petit nombre de rpubliques
-aristocratiques? On compte en Italie Venise, Gnes et Lucques, Raguse
-en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres rpubliques sont
-des tats populaires avec un gouvernement aristocratique.</p>
-
-<p>Le mme Bodin qui veut conformment son systme, que la royaut
-romaine ait t monarchique, et qu' l'expulsion des tyrans la libert
-populaire ait t tablie Rome, ne voyant pas les faits rpondre
-ses principes, dit d'abord que Rome fut un tat populaire gouvern par
-une aristocratie; plus loin, vaincu par la force de la vrit, il
-avoue, sans chercher pallier son inconsquence, que la constitution
-et le gouvernement de Rome taient galement aristocratiques. L'erreur
-est venue de ce qu'on n'avait pas bien dfini les trois mots <em>peuple,
-royaut, libert</em>.<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a></p>
+ne nous reste du moyen âge qu'un si petit nombre de républiques
+aristocratiques? On compte en Italie Venise, Gênes et Lucques, Raguse
+en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres républiques sont
+des états populaires avec un gouvernement aristocratique.</p>
+
+<p>Le même Bodin qui veut conformément à son système, que la royauté
+romaine ait été monarchique, et qu'à l'expulsion des tyrans la liberté
+populaire ait été établie à Rome, ne voyant pas les faits répondre à
+ses principes, dit d'abord que Rome fut un état populaire gouverné par
+une aristocratie; plus loin, vaincu par la force de la vérité, il
+avoue, sans chercher à pallier son inconséquence, que la constitution
+et le gouvernement de Rome étaient également aristocratiques. L'erreur
+est venue de ce qu'on n'avait pas bien défini les trois mots <em>peuple,
+royauté, liberté</em>.<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a></p>
<a id="liv4chap7" name="liv4chap7"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> CHAPITRE VII.<br>
-<span class="smaller">DERNIRES PREUVES L'APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE DES
-SOCITS.</span></h3>
-
-<h4>. I.</h4>
-
-<p>1. Dans l'<em>tat de famille</em> les peines furent atroces. C'est l'ge des
-Cyclopes et du Polyphme d'Homre. C'est alors qu'Apollon corche tout
-vivant le satyre Marsyas.&mdash;La mme barbarie continua dans les
-rpubliques aristocratiques ou <em>hroques</em>. Au moyen ge on disait
-<em>peine ordinaire</em> pour peine de mort. Les lois de Sparte sont accuses
-de cruaut par Platon et par Aristote. Rome, le vainqueur des
-Curiaces fut condamn tre battu de verges et attach l'arbre de
-malheur (<em>arbori infelici</em>). Mtius Suffetius, roi d'Albe, fut
-cartel, Romulus lui-mme mis en pices par les snateurs. La loi des
-douze tables condamne tre brl vif celui qui met le feu la
-moisson de son voisin; elle ordonne que le faux tmoin soit prcipit
-de la Roche Tarpienne; enfin que le dbiteur insolvable soit mis en
-quartiers.&mdash;Les peines s'adoucissent sous la <em>dmocratie</em>. La
-faiblesse mme de la multitude la <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> rend plus porte la
+<span class="smaller">DERNIÈRES PREUVES À L'APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE DES
+SOCIÉTÉS.</span></h3>
+
+<h4>§. I.</h4>
+
+<p>1. Dans l'<em>état de famille</em> les peines furent atroces. C'est l'âge des
+Cyclopes et du Polyphême d'Homère. C'est alors qu'Apollon écorche tout
+vivant le satyre Marsyas.&mdash;La même barbarie continua dans les
+républiques aristocratiques ou <em>héroïques</em>. Au moyen âge on disait
+<em>peine ordinaire</em> pour peine de mort. Les lois de Sparte sont accusées
+de cruauté par Platon et par Aristote. À Rome, le vainqueur des
+Curiaces fut condamné à être battu de verges et attaché à l'arbre de
+malheur (<em>arbori infelici</em>). Métius Suffetius, roi d'Albe, fut
+écartelé, Romulus lui-même mis en pièces par les sénateurs. La loi des
+douze tables condamne à être brûlé vif celui qui met le feu à la
+moisson de son voisin; elle ordonne que le faux témoin soit précipité
+de la Roche Tarpéienne; enfin que le débiteur insolvable soit mis en
+quartiers.&mdash;Les peines s'adoucissent sous la <em>démocratie</em>. La
+faiblesse même de la multitude la <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> rend plus portée à la
compassion. Enfin dans les <em>monarchies</em>, les princes s'honorent du
-titre de <em>clmens</em>.</p>
+titre de <em>clémens</em>.</p>
-<p>2. Dans les guerres barbares des temps <em>hroques</em>, les cits vaincues
-taient ruines, et leurs habitans, rduits un tat de servage,
-taient disperss par troupeaux dans les campagnes pour les cultiver
-au profit du peuple vainqueur. Les <em>dmocraties</em> plus gnreuses
-n'trent aux vaincus que les droits politiques, et leur laissrent le
+<p>2. Dans les guerres barbares des temps <em>héroïques</em>, les cités vaincues
+étaient ruinées, et leurs habitans, réduits à un état de servage,
+étaient dispersés par troupeaux dans les campagnes pour les cultiver
+au profit du peuple vainqueur. Les <em>démocraties</em> plus généreuses
+n'ôtèrent aux vaincus que les droits politiques, et leur laissèrent le
libre usage du droit naturel (<em>jus naturale gentium humanarum</em>,
-Ulpien). Ainsi les conqutes s'tendant, tous les droits qui furent
-dsigns plus tard comme <em>rationes propri civium Romanorum</em>,
-devinrent le privilge des citoyens romains (tels que le mariage, la
-puissance paternelle, le domaine <em>quiritaire</em>, l'mancipation, etc.)
-Les nations vaincues avaient aussi possd ces droits au temps de leur
-indpendance.&mdash;Enfin vient la <em>monarchie</em>, et Antonin veut faire une
+Ulpien). Ainsi les conquêtes s'étendant, tous les droits qui furent
+désignés plus tard comme <em>rationes propriæ civium Romanorum</em>,
+devinrent le privilège des citoyens romains (tels que le mariage, la
+puissance paternelle, le domaine <em>quiritaire</em>, l'émancipation, etc.)
+Les nations vaincues avaient aussi possédé ces droits au temps de leur
+indépendance.&mdash;Enfin vient la <em>monarchie</em>, et Antonin veut faire une
seule Rome de tout le monde romain. Tel est le v&oelig;u des plus grands
-monarques<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Le droit naturel des nations, appliqu et autoris dans
-les provinces par les prteurs romains, finit, avec le temps, par
-gouverner Rome elle-mme. Ainsi fut aboli le droit <em>hroque</em> que les
+monarques<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Le droit naturel des nations, appliqué et autorisé dans
+les provinces par les préteurs romains, finit, avec le temps, par
+gouverner Rome elle-même. Ainsi fut aboli le droit <em>héroïque</em> que les
Romains avaient eu sur les provinces; les monarques veulent que tous
-les sujets soient gaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine, qui
-dans les temps <em>hroques</em> n'avait eu pour base que la loi <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span>
-des douze tables, commena ds le temps de Cicron<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, suivre dans
-la pratique l'dit du prteur. Enfin, depuis Adrien, elle se rgla sur
-l'<em>dit perptuel</em>, compos presqu'entirement des <em>dits provinciaux</em>
+les sujets soient égaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine, qui
+dans les temps <em>héroïques</em> n'avait eu pour base que la loi <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span>
+des douze tables, commença dès le temps de Cicéron<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, à suivre dans
+la pratique l'édit du préteur. Enfin, depuis Adrien, elle se régla sur
+l'<em>édit perpétuel</em>, composé presqu'entièrement des <em>édits provinciaux</em>
par Salvius Julianus.</p>
-<p>3. Les territoires borns dans lesquels se resserrent les
-<em>aristocraties</em> pour la facilit du gouvernement, sont tendus par
-l'esprit conqurant de la <em>dmocratie</em>; puis viennent les monarchies,
-qui sont plus belles et plus magnifiques proportion de leur
+<p>3. Les territoires bornés dans lesquels se resserrent les
+<em>aristocraties</em> pour la facilité du gouvernement, sont étendus par
+l'esprit conquérant de la <em>démocratie</em>; puis viennent les monarchies,
+qui sont plus belles et plus magnifiques à proportion de leur
grandeur.</p>
-<p>4. Du gouvernement souponneux de l'<em>aristocratie</em> les peuples passent
-aux orages de la <em>dmocratie</em>, pour trouver le repos sous la
+<p>4. Du gouvernement soupçonneux de l'<em>aristocratie</em> les peuples passent
+aux orages de la <em>démocratie</em>, pour trouver le repos sous la
<em>monarchie</em>.</p>
-<p>5. Ils partent de l'<em>unit</em> de la monarchie domestique, pour traverser
+<p>5. Ils partent de l'<em>unité</em> de la monarchie domestique, pour traverser
les gouvernemens du plus <em>petit nombre</em>, du <em>plus grand nombre</em>, et
-<em>de tous</em>, et retrouver l'<em>unit</em> dans la monarchie civile.</p>
+<em>de tous</em>, et retrouver l'<em>unité</em> dans la monarchie civile.</p>
-<h4>. II. COROLLAIRE.</h4>
+<h4>§. II. COROLLAIRE.</h4>
-<p class="note"><em>Que l'ancien droit romain son premier ge fut un pome srieux, et
-l'ancienne jurisprudence une posie svre, dans laquelle on trouve la
-premire bauche de la mtaphysique lgale.&mdash;Comment chez les Grecs la
-philosophie sortit de la lgislation.</em></p>
+<p class="note"><em>Que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et
+l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la
+première ébauche de la métaphysique légale.&mdash;Comment chez les Grecs la
+philosophie sortit de la législation.</em></p>
<p>Il y a bien d'autres effets importans, surtout dans <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> la
jurisprudence romaine, dont on ne peut trouver la cause que dans nos
principes, et surtout dans le <a href="#ax9">9<sup>e</sup></a> axiome [lorsque les hommes ne
peuvent atteindre le <em>vrai</em>, ils s'en tiennent au <em>certain</em>].</p>
-<p>Ainsi les <em>mancipations</em> (<em>capere manu</em>) se firent d'abord <em>ver
-manu</em>, c'est--dire, <em>avec une force relle</em>. La <em>force</em> est un mot
+<p>Ainsi les <em>mancipations</em> (<em>capere manu</em>) se firent d'abord <em>verâ
+manu</em>, c'est-à-dire, <em>avec une force réelle</em>. La <em>force</em> est un mot
abstrait, la <em>main</em> est chose sensible, et chez toutes les nations
-elle a signifi la <em>puissance</em><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. Cette <em>mancipation</em> relle n'est
+elle a signifié la <em>puissance</em><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. Cette <em>mancipation</em> réelle n'est
autre que l'<em>occupation</em>, source naturelle de tous les <em>domaines</em>. Les
-Romains continurent d'employer ce mot pour l'<em>occupation</em> d'une chose
-par la guerre; les esclaves furent appels <em>mancipia</em>, le butin et les
-conqutes furent pour les Romains <em>res mancipi</em>, tandis qu'elles
+Romains continuèrent d'employer ce mot pour l'<em>occupation</em> d'une chose
+par la guerre; les esclaves furent appelés <em>mancipia</em>, le butin et les
+conquêtes furent pour les Romains <em>res mancipi</em>, tandis qu'elles
devenaient pour les vaincus <em>res nec mancipi</em>. Qu'on voie donc combien
il est raisonnable de croire que la <em>mancipation</em> prit naissance dans
-les murs de la seule ville de Rome, comme un mode d'acqurir le
-<em>domaine civil</em> usit dans les affaires prives des citoyens!</p>
+les murs de la seule ville de Rome, comme un mode d'acquérir le
+<em>domaine civil</em> usité dans les affaires privées des citoyens!</p>
-<p>Il en fut de mme de la vritable <em>usucapion</em>, autre manire
-d'acqurir le <em>domaine</em>, mot qui rpond <em>capio cum vero usu</em>, en
+<p>Il en fut de même de la véritable <em>usucapion</em>, autre manière
+d'acquérir le <em>domaine</em>, mot qui répond à <em>capio cum vero usu</em>, en
prenant <em>usus</em> pour possession. D'abord on prit possession en couvrant
-de son corps la chose possde; <em>possessio</em> fut dit pour <em>porro
-sessio</em>.&mdash;Dans les rpubliques <em>hroques</em> qui selon Aristote
+de son corps la chose possédée; <em>possessio</em> fut dit pour <em>porro
+sessio</em>.&mdash;Dans les républiques <em>héroïques</em> qui selon Aristote
n'<em>avaient point de lois pour <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> redresser les torts
-particuliers</em>, nous avons vu que les <em>revendications</em> s'exeraient
-<em>par une force</em>, par une violence <em>vritable</em>. Ce furent l les
-premiers duels, ou guerres prives. Les <em>actions personnelles</em>
-(<em>condictiones</em>) durent tre les <em>reprsailles prives</em>, qui au moyen
-ge durrent jusqu'au temps de Barthole.</p>
+particuliers</em>, nous avons vu que les <em>revendications</em> s'exerçaient
+<em>par une force</em>, par une violence <em>véritable</em>. Ce furent là les
+premiers duels, ou guerres privées. Les <em>actions personnelles</em>
+(<em>condictiones</em>) durent être les <em>représailles privées</em>, qui au moyen
+âge durèrent jusqu'au temps de Barthole.</p>
<p>Les m&oelig;urs devenant moins farouches avec le temps, les violences
-particulires commenant tre rprimes par les lois judiciaires,
-enfin la runion des forces particulires ayant form la force
-publique, les premiers peuples, par un effet de l'instinct potique
-que leur avait donn la nature, durent imiter cette <em>force relle</em> par
-laquelle ils avaient auparavant dfendu leurs droits. Au moyen d'une
+particulières commençant à être réprimées par les lois judiciaires,
+enfin la réunion des forces particulières ayant formé la force
+publique, les premiers peuples, par un effet de l'instinct poétique
+que leur avait donné la nature, durent imiter cette <em>force réelle</em> par
+laquelle ils avaient auparavant défendu leurs droits. Au moyen d'une
fiction de ce genre, la <em>mancipation</em> naturelle devint la <em>tradition
-civile</em> solennelle, qui se reprsentait en simulant un n&oelig;ud. Ils
-employrent cette fiction dans les <em>acta legitima</em> qui consacraient
-tous leurs rapports lgaux, et qui devaient tre les crmonies
+civile</em> solennelle, qui se représentait en simulant un n&oelig;ud. Ils
+employèrent cette fiction dans les <em>acta legitima</em> qui consacraient
+tous leurs rapports légaux, et qui devaient être les cérémonies
solennelles des peuples avant l'usage des langues vulgaires. Puis
-lorsqu'il y eut un langage articul, les contractans s'assurrent de
-la volont l'un de l'autre en joignant au n&oelig;ud des paroles
-solennelles qui exprimassent d'une manire certaine et prcise les
+lorsqu'il y eut un langage articulé, les contractans s'assurèrent de
+la volonté l'un de l'autre en joignant au n&oelig;ud des paroles
+solennelles qui exprimassent d'une manière certaine et précise les
stipulations du contrat.</p>
<p>Par suite, les conditions (<em>leges</em>) auxquelles se rendaient les
-villes, taient exprimes par des formules analogues, qui se sont
-appeles <em>paces</em> (de <em>pacio</em>) mot qui rpond celui de <em>pactum</em>. Il
-en est rest un vestige <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> remarquable dans la formule du trait
+villes, étaient exprimées par des formules analogues, qui se sont
+appelées <em>paces</em> (de <em>pacio</em>) mot qui répond à celui de <em>pactum</em>. Il
+en est resté un vestige <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> remarquable dans la formule du traité
par lequel se rendit Collatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est
-une vritable stipulation (<em>contratto recettizio</em>) fait avec les
-interrogations et les rponses solennelles; aussi ceux qui se
-rendaient taient appels, dans toute la proprit du mot, <em>recepti</em>;
-<em>et ego recipio</em>, dit le hraut romain aux dputs de Collatie. Tant
-il est peu exact de dire que dans les temps <em>hroques</em> la
-<em>stipulation</em> fut particulire aux citoyens romains! On jugera aussi
-si l'un a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin-l'Ancien prtendit
+une véritable stipulation (<em>contratto recettizio</em>) fait avec les
+interrogations et les réponses solennelles; aussi ceux qui se
+rendaient étaient appelés, dans toute la propriété du mot, <em>recepti</em>;
+<em>et ego recipio</em>, dit le héraut romain aux députés de Collatie. Tant
+il est peu exact de dire que dans les temps <em>héroïques</em> la
+<em>stipulation</em> fut particulière aux citoyens romains! On jugera aussi
+si l'un a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin-l'Ancien prétendit
donner aux nations dans la formule dont nous venons de parler, un
-modle pour les cas semblables.&mdash;Ainsi le <em>droit des gens hroques</em>
-du Latium resta grav dans ce titre de la loi des douze tables: <span class="smcap">SI
+modèle pour les cas semblables.&mdash;Ainsi le <em>droit des gens héroïques</em>
+du Latium resta gravé dans ce titre de la loi des douze tables: <span class="smcap">SI
QUIS NEXUM FACIET MANCIPIUMQUE UTI LINGUA NUNCUPASSIT ITA JUS ESTO.</span>
C'est la grande source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont
-rapproch les lois athniennes de celle des douze tables, conviennent
-que ce titre n'a pu tre import d'Athnes Rome.</p>
+rapproché les lois athéniennes de celle des douze tables, conviennent
+que ce titre n'a pu être importé d'Athènes à Rome.</p>
<p>L'<em>usucapion</em> fut d'abord une <em>prise de possession</em> au moyen du corps,
-et fut cense continuer par la seule intention. En mme temps on porta
-la mme fiction de l'emploi de la force dans les <em>revendications</em>, et
-les <em>reprsailles hroques</em> se transformrent en <em>actions
-personnelles</em>; on conserva l'usage de les dnoncer solennellement aux
-dbiteurs. Il tait impossible que l'enfance de l'humanit suivit une
-marche diffrente; on a remarqu dans un axiome que les enfans ont au
-plus haut degr la facult <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> d'imiter <em>le vrai</em> dans les choses
-qui ne sont point au-dessus de leur porte; c'est en quoi consiste la
-posie, laquelle n'est qu'imitation.</p>
-
-<p>Par un effet du mme esprit, toutes les <em>personnes</em> qui paraissaient
-au forum, taient distingues par des <em>masques</em> ou <em>emblmes</em>
-particuliers (<em>person</em>). Ces emblmes propres aux familles taient,
-si je puis le dire, des <em>noms rels</em>, antrieurs l'usage des langues
-vulgaires. Le signe distinctif du pre de famille dsignait
-collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples dj
-cits (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins
-franais, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une arme plutt que
-ceux d'un individu; ces paladins taient des souverains, comme le sont
-encore les <em>palatins</em> d'Allemagne. Ceci drive des principes de notre
-potique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant s'lever encore
-par l'abstraction aux ides gnrales, crrent pour y suppler des
-caractres potiques, par lesquels ils dsignaient les genres. De mme
-que les potes guids par leur art portrent les personnages et les
-masques sur le thtre, les fondateurs du droit, conduits par la
-nature, avaient dans des temps plus anciens, port sur le forum les
-<em>personnes</em> (<em>personas</em>) et les emblmes<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.&mdash;Incapables de se crer
-par l'intelligence des <em>formes abstraites</em>, ils en imaginrent de
-<em>corporelles</em>, et les supposrent <em>animes</em> d'aprs leur propre
-nature. Ils <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> ralisrent dans leur imagination l'hrdit,
-<em>hereditas</em>, comme souveraine des hritages, et ils la placrent tout
-entire dans chacun des effets dont ils se composaient; ainsi quand
-ils prsentaient aux juges une motte de terre dans l'acte de la
+et fut censée continuer par la seule intention. En même temps on porta
+la même fiction de l'emploi de la force dans les <em>revendications</em>, et
+les <em>représailles héroïques</em> se transformèrent en <em>actions
+personnelles</em>; on conserva l'usage de les dénoncer solennellement aux
+débiteurs. Il était impossible que l'enfance de l'humanité suivit une
+marche différente; on a remarqué dans un axiome que les enfans ont au
+plus haut degré la faculté <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> d'imiter <em>le vrai</em> dans les choses
+qui ne sont point au-dessus de leur portée; c'est en quoi consiste la
+poésie, laquelle n'est qu'imitation.</p>
+
+<p>Par un effet du même esprit, toutes les <em>personnes</em> qui paraissaient
+au forum, étaient distinguées par des <em>masques</em> ou <em>emblêmes</em>
+particuliers (<em>personæ</em>). Ces emblêmes propres aux familles étaient,
+si je puis le dire, des <em>noms réels</em>, antérieurs à l'usage des langues
+vulgaires. Le signe distinctif du père de famille désignait
+collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples déjà
+cités (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins
+français, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une armée plutôt que
+ceux d'un individu; ces paladins étaient des souverains, comme le sont
+encore les <em>palatins</em> d'Allemagne. Ceci dérive des principes de notre
+poétique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant s'élever encore
+par l'abstraction aux idées générales, créèrent pour y suppléer des
+caractères poétiques, par lesquels ils désignaient les genres. De même
+que les poètes guidés par leur art portèrent les personnages et les
+masques sur le théâtre, les fondateurs du droit, conduits par la
+nature, avaient dans des temps plus anciens, porté sur le forum les
+<em>personnes</em> (<em>personas</em>) et les emblêmes<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.&mdash;Incapables de se créer
+par l'intelligence des <em>formes abstraites</em>, ils en imaginèrent de
+<em>corporelles</em>, et les supposèrent <em>animées</em> d'après leur propre
+nature. Ils <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> réalisèrent dans leur imagination l'hérédité,
+<em>hereditas</em>, comme souveraine des héritages, et ils la placèrent tout
+entière dans chacun des effets dont ils se composaient; ainsi quand
+ils présentaient aux juges une motte de terre dans l'acte de la
<em>revendication</em>, ils disaient <em>hunc fundum</em>, etc. Ainsi ils
<em>sentirent</em> imparfaitement, s'ils ne purent le <em>comprendre</em>, que <em>les
-droits sont indivisibles</em>. Les hommes tant alors naturellement
-potes, la premire jurisprudence fut toute <em>potique</em>; par une suite
-de fictions, elle supposait <em>que ce qui n'tait pas fait l'tait
-dj</em>, que ce <em>qui tait n, tait natre</em>, que le <em>mort tait
-vivant</em>, et <em>vice vers</em>. Elle introduisait une foule de dguisemens,
+droits sont indivisibles</em>. Les hommes étant alors naturellement
+poètes, la première jurisprudence fut toute <em>poétique</em>; par une suite
+de fictions, elle supposait <em>que ce qui n'était pas fait l'était
+déjà</em>, que ce <em>qui était né, était à naître</em>, que le <em>mort était
+vivant</em>, et <em>vice versâ</em>. Elle introduisait une foule de déguisemens,
de voiles qui ne couvraient rien, <em>jura imaginaria</em>; de droits
traduits en fable par l'imagination. Elle faisait consister tout son
-mrite trouver des fables assez heureusement imagines pour sauver
-la gravit de la loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les
-fictions de l'ancienne jurisprudence furent donc des vrits sous le
+mérite à trouver des fables assez heureusement imaginées pour sauver
+la gravité de la loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les
+fictions de l'ancienne jurisprudence furent donc des vérités sous le
masque, et les formules dans lesquelles s'exprimaient les lois, furent
-appeles <em>carmina</em>, cause de la mesure prcise de leurs paroles
+appelées <em>carmina</em>, à cause de la mesure précise de leurs paroles
auxquelles on ne pouvait ni ajouter, ni retrancher<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>. Ainsi tout
-l'<em>ancien</em> droit romain fut un <em>pome srieux</em> que les Romains
-reprsentaient sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une
-<em>posie svre</em>. Dans l'introduction <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> des Institutes,
+l'<em>ancien</em> droit romain fut un <em>poème sérieux</em> que les Romains
+représentaient sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une
+<em>poésie sévère</em>. Dans l'introduction <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> des Institutes,
Justinien parle des fables du droit antique, <em>antiqui juris fabulas</em>;
-son but est de les tourner en ridicule, mais il doit avoir emprunt ce
-mot quelqu'ancien jurisconsulte qui aura compris ce que nous
-exposons ici. C'est ces <em>fables antiques</em> que la jurisprudence
-romaine rapporte ses premiers principes. De ces <em>person</em>, de ces
+son but est de les tourner en ridicule, mais il doit avoir emprunté ce
+mot à quelqu'ancien jurisconsulte qui aura compris ce que nous
+exposons ici. C'est à ces <em>fables antiques</em> que la jurisprudence
+romaine rapporte ses premiers principes. De ces <em>personæ</em>, de ces
<em>masques</em> qu'employaient les fables dramatiques si vraies et si
-svres du droit, drivent les premires origines de la doctrine du
+sévères du droit, dérivent les premières origines de la doctrine du
<em>droit personnel</em>.</p>
-<p>Lorsque vinrent les ges de civilisation avec les gouvernemens
-populaires, l'intelligence s'veilla dans ces grandes assembles<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>.
-Les droits abstraits <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> et gnraux furent dits <em>consistere in
-intellectu juris</em>. L'<em>intelligence</em> consiste ici comprendre
-l'intention que le lgislateur a exprime dans la loi, intention que
-dsigne le mot <em>jus</em>. En effet cette intention fut celle <em>des citoyens
-qui s'accordaient dans la conception d'un intrt raisonnable qui leur
-ft commun tous</em>. Ils durent comprendre que cet intrt tait
+<p>Lorsque vinrent les âges de civilisation avec les gouvernemens
+populaires, l'intelligence s'éveilla dans ces grandes assemblées<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>.
+Les droits abstraits <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> et généraux furent dits <em>consistere in
+intellectu juris</em>. L'<em>intelligence</em> consiste ici à comprendre
+l'intention que le législateur a exprimée dans la loi, intention que
+désigne le mot <em>jus</em>. En effet cette intention fut celle <em>des citoyens
+qui s'accordaient dans la conception d'un intérêt raisonnable qui leur
+fût commun à tous</em>. Ils durent comprendre que cet intérêt était
<em>spirituel</em> de sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent
point sur des choses corporelles, <em>nuda jura</em>, furent dits par eux <em>in
intellectu juris consistere</em>. Puis donc que les droits sont des modes
de la substance spirituelle, ils sont <em>indivisibles</em>, et par
-consquent <em>ternels</em>; car la corruption n'est autre chose que la
-division des parties. Les interprtes du droit romain ont fait
-consister toute la gloire de la mtaphysique lgale dans l'examen de
-l'indivisibilit des droits en traitant la fameuse matire <em>de
-dividuis et individuis</em>. Mais ils n'ont point considr l'autre
-caractre des droits, non moins important que le premier, leur
-ternit. Il aurait d pourtant les frapper dans ces deux rgles
-qu'ils tablissent 1<sup>o</sup> <em>cessante fine legis, <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> cessat lex</em>; ils
+conséquent <em>éternels</em>; car la corruption n'est autre chose que la
+division des parties. Les interprètes du droit romain ont fait
+consister toute la gloire de la métaphysique légale dans l'examen de
+l'indivisibilité des droits en traitant la fameuse matière <em>de
+dividuis et individuis</em>. Mais ils n'ont point considéré l'autre
+caractère des droits, non moins important que le premier, leur
+éternité. Il aurait dû pourtant les frapper dans ces deux règles
+qu'ils établissent 1<sup>o</sup> <em>cessante fine legis, <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> cessat lex</em>; ils
ne disent point <em>cessante ratione</em>; en effet le but, la fin de la loi,
-c'est l'intrt des causes trait avec galit; cette fin peut
-changer, mais <em>la raison de la loi</em> tant une conformit de la loi au
-fait entour de telles circonstances, toutes les fois que les mmes
-circonstances se reprsentent, la <em>raison de la loi</em> les domine,
-vivante, imprissable; 2<sup>o</sup> <em>tempus non est modus constituendi, vel
+c'est l'intérêt des causes traité avec égalité; cette fin peut
+changer, mais <em>la raison de la loi</em> étant une conformité de la loi au
+fait entouré de telles circonstances, toutes les fois que les mêmes
+circonstances se représentent, la <em>raison de la loi</em> les domine,
+vivante, impérissable; 2<sup>o</sup> <em>tempus non est modus constituendi, vel
dissolvendi juris</em>; en effet le temps ne peut commencer ni finir ce
-qui est ternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le temps
+qui est éternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le temps
ne finit point les droits, pas plus qu'il ne les a produits, il prouve
-seulement que celui qui les avait a voulu s'en dpouiller. Quoiqu'on
+seulement que celui qui les avait a voulu s'en dépouiller. Quoiqu'on
dise que l'<em>usufruit prend fin</em>, il ne faut pas croire que le droit
-finisse pour cela, il ne fait que se dgager d'une servitude pour
-retourner sa libert premire.&mdash;De l nous tirerons deux corollaires
-de la plus haute importance. Premirement les droits tant <em>ternels</em>
-dans l'intelligence, autrement dit dans leur idal, et les hommes
+finisse pour cela, il ne fait que se dégager d'une servitude pour
+retourner à sa liberté première.&mdash;De là nous tirerons deux corollaires
+de la plus haute importance. Premièrement les droits étant <em>éternels</em>
+dans l'intelligence, autrement dit dans leur idéal, et les hommes
existant <em>dans le temps</em>, les droits ne peuvent venir aux hommes que
-de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont t, qui sont ou
-seront, dans leur nombre, dans leur varit <em>infinis</em>, sont les
+de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont été, qui sont ou
+seront, dans leur nombre, dans leur variété <em>infinis</em>, sont les
modifications diverses de la <em>puissance</em> du premier homme, et du
-<em>domaine</em>, du droit de proprit, qu'il eut sur toute la terre.</p>
-
-<p>Sous les gouvernemens aristocratiques, la <em>cause</em> (c'est--dire la
-forme extrieure) des obligations consistait dans une formule o l'on
-cherchait une <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> garantie dans la prcision des paroles et la
-proprit des termes<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>. Mais dans les temps civiliss o se
-formrent les dmocraties et ensuite les monarchies, la <em>cause</em> du
-contrat fut prise pour la volont des parties et pour le contrat mme.
-Aujourd'hui c'est la volont qui rend le pacte obligatoire, et par
+<em>domaine</em>, du droit de propriété, qu'il eut sur toute la terre.</p>
+
+<p>Sous les gouvernemens aristocratiques, la <em>cause</em> (c'est-à-dire la
+forme extérieure) des obligations consistait dans une formule où l'on
+cherchait une <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> garantie dans la précision des paroles et la
+propriété des termes<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>. Mais dans les temps civilisés où se
+formèrent les démocraties et ensuite les monarchies, la <em>cause</em> du
+contrat fut prise pour la volonté des parties et pour le contrat même.
+Aujourd'hui c'est la volonté qui rend le pacte obligatoire, et par
cela seul qu'on a voulu contracter, la convention produit une action.
-Dans les cas o il s'agit de transfrer la proprit, c'est cette mme
-volont qui valide la tradition naturelle et opre l'alination; ce ne
+Dans les cas où il s'agit de transférer la propriété, c'est cette même
+volonté qui valide la tradition naturelle et opère l'aliénation; ce ne
fut que dans les contrats verbaux, comme la stipulation, que la
garantie du contrat conserva le nom de <em>cause</em> pris dans son ancienne
acception. Ceci jette un nouveau jour sur les principes des
obligations qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les
-avons tablis plus haut.</p>
+avons établis plus haut.</p>
-<p>Concluons: l'homme n'tant proprement qu'<em>intelligence</em>, <em>corps</em> et
-<em>langage</em>, et le langage tant comme l'intermdiaire des deux
-substances qui constituent sa nature, le <span class="smcap">CERTAIN</span> en matire de justice
-fut dtermin par <em>des actes du corps</em> dans les temps qui prcdrent
-l'invention du langage articul. Aprs cette invention, il le fut par
+<p>Concluons: l'homme n'étant proprement qu'<em>intelligence</em>, <em>corps</em> et
+<em>langage</em>, et le langage étant comme l'intermédiaire des deux
+substances qui constituent sa nature, le <span class="smcap">CERTAIN</span> en matière de justice
+fut déterminé par <em>des actes du corps</em> dans les temps qui précédèrent
+l'invention du langage articulé. Après cette invention, il le fut par
des <em>formules verbales</em>. Enfin la raison humaine ayant pris tout son
-dveloppement, le certain alla se confondre avec le <span class="smcap">VRAI</span> des ides
-relatives la justice, lesquelles furent dtermines par la raison
-d'aprs les circonstances les plus particulires des faits; <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span>
-<em>formule ternelle qui n'est sujette aucune forme particulire</em>,
-mais qui claire toutes les formes diverses des faits, comme la
-lumire qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques
+développement, le certain alla se confondre avec le <span class="smcap">VRAI</span> des idées
+relatives à la justice, lesquelles furent déterminées par la raison
+d'après les circonstances les plus particulières des faits; <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span>
+<em>formule éternelle qui n'est sujette à aucune forme particulière</em>,
+mais qui éclaire toutes les formes diverses des faits, comme la
+lumière qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques
dans les moindres parties de leur superficie. C'est elle que le docte
Varron appelait la <span class="smcap">FORMULE DE LA NATURE</span>.</p>
<a id="liv5" name="liv5"></a>
-<h2><span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> LIVRE CINQUIME.<br>
-<span class="smaller">RETOUR DES MMES RVOLUTIONS<br>
-LORSQUE LES SOCITS DTRUITES SE RELVENT DE LEURS RUINES.</span></h2>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> LIVRE CINQUIÈME.<br>
+<span class="smaller">RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS<br>
+LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.</span></h2>
<h3>ARGUMENT.</h3>
-<p><em>La plupart des preuves historiques donnes jusqu'ici par l'auteur
-l'appui de ses principes, tant empruntes l'antiquit, la Science
-nouvelle ne mriterait pas le nom d'</em>histoire ternelle de l'humanit,
-<em>si l'auteur ne montrait que les caractres observs dans les temps
-antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen ge.
-Il suit dans ces rapprochemens sa division des ges divin, hroque et
-humain. Il conclut en dmontrant que c'est la Providence qui conduit
+<p><em>La plupart des preuves historiques données jusqu'ici par l'auteur à
+l'appui de ses principes, étant empruntées à l'antiquité, la Science
+nouvelle ne mériterait pas le nom d'</em>histoire éternelle de l'humanité,
+<em>si l'auteur ne montrait que les caractères observés dans les temps
+antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen âge.
+Il suit dans ces rapprochemens sa division des âges divin, héroïque et
+humain. Il conclut en démontrant que c'est la Providence qui conduit
les choses humaines, puisque dans tout gouvernement ce sont les</em>
-meilleurs <em>qui ont domin</em>. (<em>Il prend le mot</em> meilleurs <em>dans un sens
-trs gnral.</em>)</p>
+meilleurs <em>qui ont dominé</em>. (<em>Il prend le mot</em> meilleurs <em>dans un sens
+très général.</em>)</p>
-<p class="p2"><a href="#liv5chap1"><em>Chapitre I.</em></a> <span class="smcap">Objet de ce livre.&mdash;Retour de l'ge divin.</span>&mdash;<em>Pourquoi
-Dieu permit qu'un ordre de choses analogue celui de l'antiquit
-repart au moyen ge. Ignorance de l'criture; caractre religieux des
+<p class="p2"><a href="#liv5chap1"><em>Chapitre I.</em></a> <span class="smcap">Objet de ce livre.&mdash;Retour de l'âge divin.</span>&mdash;<em>Pourquoi
+Dieu permit qu'un ordre de choses analogue à celui de l'antiquité
+reparût au moyen âge. Ignorance de l'écriture; caractère religieux des
guerres et des jugemens, asiles, etc.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv5chap2"><em>Chapitre II.</em></a> <span class="smcap">Comment les nations parcourent de nouveau la carrire
-qu'elles ont fournie conformment a la nature ternelle des fiefs.
+<p class="p2"><a href="#liv5chap2"><em>Chapitre II.</em></a> <span class="smcap">Comment les nations parcourent de nouveau la carrière
+qu'elles ont fournie conformément a la nature éternelle des fiefs.
Que <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> l'ancien droit politique des romains se renouvela dans le
-droit fodal. (Retour de l'ge hroque.)</span>&mdash;<em>Comparaison des vassaux du
-moyen ge avec les cliens de l'antiquit, des parlemens avec les
-comices. Remarques sur les mots</em> hommage, baron, <em>sur les prcaires,
+droit féodal. (Retour de l'âge héroïque.)</span>&mdash;<em>Comparaison des vassaux du
+moyen âge avec les cliens de l'antiquité, des parlemens avec les
+comices. Remarques sur les mots</em> hommage, baron, <em>sur les précaires,
sur la recommandation personnelle, et sur les alleux</em>.</p>
<p class="p2"><a href="#liv5chap3"><em>Chapitre III.</em></a> <span class="smcap">Coup-d'&oelig;il sur le monde politique, ancien et
-moderne</span>, <em>considr relativement au but de la Science nouvelle.</em> (<span class="smcap">GE
-HUMAIN</span>.)&mdash;<em>Rome, n'tant arrte par aucun obstacle extrieur, a
-fourni toute la carrire politique que suivent les nations, passant de
-l'aristocratie la dmocratie, et de la dmocratie la
-monarchie.&mdash;Conformment aux principes de la Science nouvelle, on
+moderne</span>, <em>considéré relativement au but de la Science nouvelle.</em> (<span class="smcap">ÂGE
+HUMAIN</span>.)&mdash;<em>Rome, n'étant arrêtée par aucun obstacle extérieur, a
+fourni toute la carrière politique que suivent les nations, passant de
+l'aristocratie à la démocratie, et de la démocratie à la
+monarchie.&mdash;Conformément aux principes de la Science nouvelle, on
trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, quelques
-dmocraties, presque plus d'aristocraties.</em></p>
+démocraties, presque plus d'aristocraties.</em></p>
-<p class="p2"><a href="#liv5chap4"><em>Chapitre IV.</em></a> <span class="smcap">Conclusion. D'une rpublique ternelle fonde dans la
+<p class="p2"><a href="#liv5chap4"><em>Chapitre IV.</em></a> <span class="smcap">Conclusion. D'une république éternelle fondée dans la
nature par la providence divine, et qui est la meilleure possible dans
-chacune de ses formes diverses.</span>&mdash;<em>C'est le rsum de tout le systme,
+chacune de ses formes diverses.</span>&mdash;<em>C'est le résumé de tout le système,
et son explication morale et religieuse.</em></p>
-<h2><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> LIVRE CINQUIME.<br>
-<span class="smaller">RETOUR DES MMES RVOLUTIONS<br>
-LORSQUE LES SOCITS DTRUITES SE RELVENT DE LEURS RUINES.</span></h2>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> LIVRE CINQUIÈME.<br>
+<span class="smaller">RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS<br>
+LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.</span></h2>
<a id="liv5chap1" name="liv5chap1"></a>
<h3>CHAPITRE I.<br>
-<span class="smaller">OBJET DE CE LIVRE.&mdash;RETOUR DE L'GE DIVIN.</span></h3>
+<span class="smaller">OBJET DE CE LIVRE.&mdash;RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.</span></h3>
-<p>D'aprs les rapports innombrables que nous avons indiqus dans cet
-ouvrage entre les temps barbares de l'antiquit et ceux du moyen ge,
+<p>D'après les rapports innombrables que nous avons indiqués dans cet
+ouvrage entre les temps barbares de l'antiquité et ceux du moyen âge,
on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et
-saisir les lois qui rgissent les socits, lorsque sortant de leurs
-ruines elles recommencent une vie nouvelle. Nanmoins nous
-consacrerons ce sujet un livre particulier, afin d'clairer les
-temps de la <em>barbarie moderne</em>, qui taient rests plus obscurs que
-ceux de la <em>barbarie antique</em>, appels eux-mmes <em>obscurs</em> par le
-docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en mme temps
+saisir les lois qui régissent les sociétés, lorsque sortant de leurs
+ruines elles recommencent une vie nouvelle. Néanmoins nous
+consacrerons à ce sujet un livre particulier, afin d'éclairer les
+temps de la <em>barbarie moderne</em>, qui étaient restés plus obscurs que
+ceux de la <em>barbarie antique</em>, appelés eux-mêmes <em>obscurs</em> par le
+docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en même temps
comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa
-<em>Providence</em>, qui dirigeaient la marche des socits, aux dcrets
-ineffables de sa <em>grce</em>.</p>
+<em>Providence</em>, qui dirigeaient la marche des sociétés, aux décrets
+ineffables de sa <em>grâce</em>.</p>
-<p>Lorsqu'il eut par des voies <em>surnaturelles</em> clair et affermi la
-vrit du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des
+<p>Lorsqu'il eut par des voies <em>surnaturelles</em> éclairé et affermi la
+vérité du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des
martyrs, contre la <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> vaine sagesse des Grecs par la doctrine
-des Pres et par les miracles des Saints, alors s'levrent des
-nations armes, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins
-mahomtans, qui attaquaient de toutes parts la divinit de
-Jsus-Christ. Afin d'tablir cette vrit d'une manire inbranlable
+des Pères et par les miracles des Saints, alors s'élevèrent des
+nations armées, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins
+mahométans, qui attaquaient de toutes parts la divinité de
+Jésus-Christ. Afin d'établir cette vérité d'une manière inébranlable
selon le cours <em>naturel</em> des choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel
-ordre de choses naqut parmi les nations.</p>
-
-<p>Dans ce conseil ternel, il ramena les m&oelig;urs du premier ge qui
-mritrent mieux alors le nom de <em>divines</em>. Partout les rois
-catholiques, protecteurs de la religion, revtaient les habits de
-diacres et consacraient Dieu leurs personnes royales<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>. Ils
-avaient des dignits ecclsiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte
-et abb de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en gnral
+ordre de choses naquît parmi les nations.</p>
+
+<p>Dans ce conseil éternel, il ramena les m&oelig;urs du premier âge qui
+méritèrent mieux alors le nom de <em>divines</em>. Partout les rois
+catholiques, protecteurs de la religion, revêtaient les habits de
+diacres et consacraient à Dieu leurs personnes royales<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>. Ils
+avaient des dignités ecclésiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte
+et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en général
que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les
-titres de ducs et abbs, de comtes et abbs.&mdash;Les premiers rois
-chrtiens fondrent des ordres religieux et militaires pour combattre
-les infidles.&mdash;Alors revinrent avec plus de vrit le <em>pura et pia
-bella</em> des peuples hroques. Les rois mirent la croix sur leurs
-bannires, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un
-globe surmont d'une croix.&mdash;Chez les anciens, le hraut qui dclarait
-la guerre, invitait les dieux quitter la cit ennemie (<em>evocabat
-deos</em>). De mme au moyen ge, on cherchait toujours enlever les
-reliques des <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> cits assiges. Aussi les peuples mettaient-ils
-leurs soins les cacher, les enfouir sous terre; on voit dans
-toutes les glises que le lieu o on les conserve est le plus recul,
+titres de ducs et abbés, de comtes et abbés.&mdash;Les premiers rois
+chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires pour combattre
+les infidèles.&mdash;Alors revinrent avec plus de vérité le <em>pura et pia
+bella</em> des peuples héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs
+bannières, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un
+globe surmonté d'une croix.&mdash;Chez les anciens, le héraut qui déclarait
+la guerre, invitait les dieux à quitter la cité ennemie (<em>evocabat
+deos</em>). De même au moyen âge, on cherchait toujours à enlever les
+reliques des <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> cités assiégées. Aussi les peuples mettaient-ils
+leurs soins à les cacher, à les enfouir sous terre; on voit dans
+toutes les églises que le lieu où on les conserve est le plus reculé,
le plus secret.</p>
-<p> partir du commencement du cinquime sicle, o les barbares
-inondrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec
-les vaincus. Dans cet ge de fer, on ne trouve d'criture en langue
-vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Franais, ni chez les
-Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent crire d'actes
-dans leur langue qu'au temps de Frdric de Souabe, et, selon
+<p>À partir du commencement du cinquième siècle, où les barbares
+inondèrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec
+les vaincus. Dans cet âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue
+vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Français, ni chez les
+Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent à écrire d'actes
+dans leur langue qu'au temps de Frédéric de Souabe, et, selon
quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces
-nations on ne trouve rien d'crit qu'en latin barbare, langue
-qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui taient
-ecclsiastiques. Faute de caractres vulgaires, les hiroglyphes des
-anciens reparurent dans les emblmes, dans les armoiries. Ces signes
-servaient assurer les proprits, et le plus souvent indiquaient les
+nations on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare, langue
+qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui étaient
+ecclésiastiques. Faute de caractères vulgaires, les hiéroglyphes des
+anciens reparurent dans les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes
+servaient à assurer les propriétés, et le plus souvent indiquaient les
droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les
troupeaux et sur les terres.</p>
-<p>Certaines espces de <em>jugemens divins</em> reparurent sous le nom de
-<em>purgations canoniques</em>; les <em>duels</em> furent une espce de ces
-jugemens, quoique non autoriss par les canons. On revit aussi les
-brigandages hroques. Les anciens hros avaient tenu honneur d'tre
-appels <em>brigands</em>; le nom de <em>corsale</em> fut un titre de seigneurie.
-Les <em>reprsailles</em> de l'antiquit, la duret des <em>servitudes
-hroques</em> se <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> renouvelrent, et durent encore entre les
-infidles et les chrtiens. La victoire passant pour le jugement du
+<p>Certaines espèces de <em>jugemens divins</em> reparurent sous le nom de
+<em>purgations canoniques</em>; les <em>duels</em> furent une espèce de ces
+jugemens, quoique non autorisés par les canons. On revit aussi les
+brigandages héroïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur d'être
+appelés <em>brigands</em>; le nom de <em>corsale</em> fut un titre de seigneurie.
+Les <em>représailles</em> de l'antiquité, la dureté des <em>servitudes
+héroïques</em> se <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> renouvelèrent, et durent encore entre les
+infidèles et les chrétiens. La victoire passant pour le jugement du
ciel, les vainqueurs croyaient <em>que les vaincus n'avaient point de
Dieu</em>, et les traitaient comme de vils animaux.</p>
-<p>Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquit et le moyen ge,
+<p>Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité et le moyen âge,
c'est que l'on vit se rouvrir les <em>asiles</em>, qui, selon Tite-Live,
-avaient t l'<em>origine de toutes les premires cits</em>. Partout avaient
-recommenc les violences, les rapines, les meurtres, et comme <em>la
+avaient été l'<em>origine de toutes les premières cités</em>. Partout avaient
+recommencé les violences, les rapines, les meurtres, et comme <em>la
religion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis du joug
des lois humaines</em> (axiome <a href="#ax31">31</a>), les hommes moins barbares qui
-craignaient l'oppression se rfugiaient chez les vques, chez les
-abbs, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et
+craignaient l'oppression se réfugiaient chez les évêques, chez les
+abbés, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et
leurs biens; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart
des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au
-moyen ge le plus barbare de toute l'Europe, il est rest, pour ainsi
-dire, plus de souverains ecclsiastiques que de sculiers.&mdash;De l le
-nombre prodigieux de cits et de forteresses qui portent des noms de
-saints.&mdash;Dans des lieux difficiles ou carts, l'on ouvrait de petites
-chapelles o se clbrait la messe, et s'accomplissaient les autres
+moyen âge le plus barbare de toute l'Europe, il est resté, pour ainsi
+dire, plus de souverains ecclésiastiques que de séculiers.&mdash;De là le
+nombre prodigieux de cités et de forteresses qui portent des noms de
+saints.&mdash;Dans des lieux difficiles ou écartés, l'on ouvrait de petites
+chapelles où se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres
devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les
-<em>asiles</em> naturels des chrtiens; les fidles levaient autour leurs
+<em>asiles</em> naturels des chrétiens; les fidèles élevaient autour leurs
habitations. Les monumens les plus anciens qui nous restent du moyen
-ge, sont des chapelles situes ainsi, et le <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> plus souvent
-ruines. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de
-Saint-Laurent d'Averse, laquelle fut incorpore l'abbaye de
+âge, sont des chapelles situées ainsi, et le <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> plus souvent
+ruinées. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de
+Saint-Laurent d'Averse, à laquelle fut incorporée l'abbaye de
Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie, le Samnium, l'Appulie et
dans l'ancienne Calabre, du Vulture au golfe de Tarente, elle gouverna
-cent dix glises, soit immdiatement, soit par des abbs ou moines qui
-en taient dpendans, et dans presque tous ces lieux les abbs de
-Saint-Laurent taient en mme temps les barons.</p>
+cent dix églises, soit immédiatement, soit par des abbés ou moines qui
+en étaient dépendans, et dans presque tous ces lieux les abbés de
+Saint-Laurent étaient en même temps les barons.</p>
<a id="liv5chap2" name="liv5chap2"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> CHAPITRE II.<br>
-<span class="smaller">COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIRE QU'ELLES ONT
-FOURNIE, CONFORMMENT LA NATURE TERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN
-DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FODAL. (RETOUR
-DE L'GE HROQUE.)</span></h3>
-
-<p> l'ge <em>divin</em> ou thocratique dont nous venons de parler, succda
-l'ge <em>hroque</em> avec la mme distinction de <em>natures</em> qui avait
-caractris dans l'antiquit les <em>hros</em> et les <em>hommes</em>. C'est ce qui
+<span class="smaller">COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE QU'ELLES ONT
+FOURNIE, CONFORMÉMENT À LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN
+DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FÉODAL. (RETOUR
+DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)</span></h3>
+
+<p>À l'âge <em>divin</em> ou théocratique dont nous venons de parler, succéda
+l'âge <em>héroïque</em> avec la même distinction de <em>natures</em> qui avait
+caractérisé dans l'antiquité les <em>héros</em> et les <em>hommes</em>. C'est ce qui
explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent <em>homines</em> dans la
-langue du droit fodal. D'<em>homines</em> vinrent <em>hominium</em> et <em>homagium</em>.
+langue du droit féodal. D'<em>homines</em> vinrent <em>hominium</em> et <em>homagium</em>.
Le premier est pour <em>hominis dominium</em>, le domaine du seigneur sur la
personne du vassal; <em>homagium</em> est pour <em>hominis agium</em>, le droit qu'a
-le seigneur de mener le vassal o il veut. Les feudistes traduisent
-lgamment le mot barbare <em>homagium</em> par <em>obsequium</em>, qui dans le
-principe dut avoir le mme sens en latin. Chez les anciens Romains,
-l'<em>obsequium</em> tait insparable de ce qu'ils appelaient <em>opera
+le seigneur de mener le vassal où il veut. Les feudistes traduisent
+élégamment le mot barbare <em>homagium</em> par <em>obsequium</em>, qui dans le
+principe dut avoir le même sens en latin. Chez les anciens Romains,
+l'<em>obsequium</em> était inséparable de ce qu'ils appelaient <em>opera
militaris</em>, et de ce que nos feudistes appellent <em>militare servitium</em>;
-long-temps les plbiens romains servirent <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> leurs dpens
-les nobles la guerre. Cet <em>obsequium</em> avec les charges qui en
-taient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis,
-<em>liberti</em>, qui restaient l'gard de leur patron dans une sorte de
-dpendance; mais il avait commenc avec Rome mme, puisque
-l'institution fondamentale de cette cit fut le <em>patronage</em>,
-c'est--dire, la protection des malheureux qui s'taient rfugis dans
+long-temps les plébéiens romains servirent à <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> leurs dépens
+les nobles à la guerre. Cet <em>obsequium</em> avec les charges qui en
+étaient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis,
+<em>liberti</em>, qui restaient à l'égard de leur patron dans une sorte de
+dépendance; mais il avait commencé avec Rome même, puisque
+l'institution fondamentale de cette cité fut le <em>patronage</em>,
+c'est-à-dire, la protection des malheureux qui s'étaient réfugiés dans
l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers, les terres
-des patriciens. Nous avons dj remarqu que dans l'histoire ancienne,
+des patriciens. Nous avons déjà remarqué que dans l'histoire ancienne,
le mot <em>clientela</em> ne peut mieux se traduire que par celui de <em>fiefs</em>.
-L'origine du mot <em>opera</em> nous prouve la vrit de ces principes.
+L'origine du mot <em>opera</em> nous prouve la vérité de ces principes.
<em>Opera</em> dans sa signification primitive est le travail d'un paysan
pendant un jour. Les Latins appellent <em>operarius</em> ce que nous
entendons par <em>journalier</em>.&mdash;On disait chez les Latins <em>greges
operarum</em>, comme <em>greges servorum</em>, parce que de tels ouvriers, ainsi
-que les esclaves des temps plus rcens taient regards comme les
-btes de somme que l'on disait <em>pasci gregatim</em>. Par analogie on
-appelait les hros <em>pasteurs</em>; Homre ne manque jamais de leur donner
-l'pithte de <em>pasteurs des peuples</em>.
+que les esclaves des temps plus récens étaient regardés comme les
+bêtes de somme que l'on disait <em>pasci gregatim</em>. Par analogie on
+appelait les héros <em>pasteurs</em>; Homère ne manque jamais de leur donner
+l'épithète de <em>pasteurs des peuples</em>.
&#925;&#959;&#956;&#959;&#962;,
&#957;&#959;&#956;&#959;&#962;,
-signifient <em>loi</em> et <em>pturage</em>.</p>
+signifient <em>loi</em> et <em>pâturage</em>.</p>
-<p>L'<em>obsequium</em> des affranchis, ayant peu--peu disparu, et la puissance
-des patrons ou seigneurs s'tant en quelque sorte <em>disperse</em> dans les
-guerres civiles, <em>o les puissans deviennent dpendans des peuples</em>,
-cette puissance se <em>runit</em> sans peine dans la personne des
+<p>L'<em>obsequium</em> des affranchis, ayant peu-à-peu disparu, et la puissance
+des patrons ou seigneurs s'étant en quelque sorte <em>dispersée</em> dans les
+guerres civiles, <em>où les puissans deviennent dépendans des peuples</em>,
+cette puissance se <em>réunit</em> sans peine dans la personne des
monarques, et il ne resta plus que <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> l'<em>obsequium principis</em>,
dans lequel, selon Tacite, consiste tout le <em>devoir des sujets d'une
-monarchie</em>. Par opposition leurs vassaux ou <em>homines</em>, les seigneurs
-des fiefs furent appels <em>barons</em> dans le sens o les Grecs prenaient
-<em>hros</em>, et les anciens Latins <em>viri</em>; les Espagnols disent encore
-<em>baron</em> pour signifier le <em>vir</em> des Latins. Cette dnomination
-d'<em>hommes</em>, leur fut donne sans doute par opposition la faiblesse
-des vassaux, faiblesse dont l'ide tait dans les temps hroques
-jointe celle du sexe <em>fminin</em>. Les barons furent appels
-<em>seigneurs</em>, du latin <em>seniores</em>. Les anciens parlemens du moyen ge
-durent se composer des <em>seigneurs</em>, prcisment comme le snat de Rome
-avait t compos par Romulus des nobles les plus gs. De ces
+monarchie</em>. Par opposition à leurs vassaux ou <em>homines</em>, les seigneurs
+des fiefs furent appelés <em>barons</em> dans le sens où les Grecs prenaient
+<em>héros</em>, et les anciens Latins <em>viri</em>; les Espagnols disent encore
+<em>baron</em> pour signifier le <em>vir</em> des Latins. Cette dénomination
+d'<em>hommes</em>, leur fut donnée sans doute par opposition à la faiblesse
+des vassaux, faiblesse dont l'idée était dans les temps héroïques
+jointe à celle du sexe <em>féminin</em>. Les barons furent appelés
+<em>seigneurs</em>, du latin <em>seniores</em>. Les anciens parlemens du moyen âge
+durent se composer des <em>seigneurs</em>, précisément comme le sénat de Rome
+avait été composé par Romulus des nobles les plus âgés. De ces
<em>patres</em>, on dut appeler <em>patroni</em> ceux qui affranchissaient des
-esclaves, de mme que chez nous <em>patron</em> signifie <em>protecteur</em> dans le
-sens le plus lgant et le plus conforme l'tymologie. cette
-expression rpond celle de <em>clientes</em> dans le sens de <em>vassaux
-roturiers</em>, tels que purent tre les <em>cliens</em>, lorsque Servius Tullius
+esclaves, de même que chez nous <em>patron</em> signifie <em>protecteur</em> dans le
+sens le plus élégant et le plus conforme à l'étymologie. À cette
+expression répond celle de <em>clientes</em> dans le sens de <em>vassaux
+roturiers</em>, tels que purent être les <em>cliens</em>, lorsque Servius Tullius
par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs.
(<em>Voy. la pag.</em> suivante.)</p>
-<p>Les fiefs roturiers du moyen ge, d'abord <em>personnels</em> reprsentrent
-les clientles de l'antiquit. Au temps o brillait de tout son clat
-la libert populaire de Rome, les plbiens vtus de toges allaient
+<p>Les fiefs roturiers du moyen âge, d'abord <em>personnels</em> représentèrent
+les clientèles de l'antiquité. Au temps où brillait de tout son éclat
+la liberté populaire de Rome, les plébéiens vêtus de toges allaient
tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre
-des anciens hros, <em>ave rex</em>, les menaient au forum, et les
-ramenaient le soir la <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> maison. Les grands, conformment
-l'ancien titre hroque de <em>pasteurs des peuples</em>, leur donnaient
-souper. Ceux qui taient soumis cette sorte de vasselage
+des anciens héros, <em>ave rex</em>, les menaient au forum, et les
+ramenaient le soir à la <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> maison. Les grands, conformément à
+l'ancien titre héroïque de <em>pasteurs des peuples</em>, leur donnaient à
+souper. Ceux qui étaient soumis à cette sorte de vasselage
<em>personnel</em>, furent sans doute chez les anciens Romains les premiers
-<em>vades</em>, nom qui resta ceux qui taient obligs de suivre leurs
+<em>vades</em>, nom qui resta à ceux qui étaient obligés de suivre leurs
<em>actores</em> devant les tribunaux; cette obligation s'appelait
-<em>vadimonium</em>. En appliquant nos principes aux tymologies latines,
+<em>vadimonium</em>. En appliquant nos principes aux étymologies latines,
nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif <em>vas</em>, chez les Grecs
-&#914;&#945;&#962;, et chez les barbares <em>was</em>, d'o <em>wassus</em>, et enfin
+&#914;&#945;&#962;, et chez les barbares <em>was</em>, d'où <em>wassus</em>, et enfin
<em>vassalus</em>.</p>
-<p> la suite des fiefs roturiers <em>personnels</em>, vinrent les <em>rels</em>. Nous
+<p>À la suite des fiefs roturiers <em>personnels</em>, vinrent les <em>réels</em>. Nous
les avons vu commencer chez les Romains avec l'institution du <em>cens</em>.
-Les plbiens qui reurent alors le domaine bonitaire des champs que
-les nobles leur avaient assigns, et qui furent ds-lors sujets des
-charges non-seulement <em>personnelles</em>, mais <em>relles</em>, durent tre
-dsigns les premiers par le nom de <em>mancipes</em>, lequel resta ensuite
-ceux qui sont <em>obligs sur biens immeubles envers le trsor public</em>.
-Ces plbiens qui furent ainsi lis, <em>nexi</em>, jusqu' la loi Petilia,
-rpondent prcisment aux <em>vassaux</em> que l'on nommait <em>hommes liges</em>,
-<em>ligati</em>. L'homme <em>lige</em> est, selon la dfinition des feudistes,
-<em>celui qui doit reconnatre pour amis et pour ennemis tous les amis et
-ennemis de son seigneur</em>. Cette forme de serment est analogue celle
-que les anciens vassaux germains prtaient leur chef, au rapport de
-Tacite; ils juraient <em>de se dvouer sa gloire</em>. Les rois vaincus
-auxquels le peuple romain <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> <em>regna dono dabat</em> (ce qui quivaut
- <em>beneficio dabat</em>), pouvaient tre considrs comme ses <em>hommes
-liges</em>; s'ils devenaient ses allis, c'tait de cette sorte d'alliance
-que les Latins appelaient <em>f&oelig;dus inquale</em>. Ils taient <em>amis du
-peuple romain</em> dans le sens o les Empereurs donnaient le nom d'<em>amis</em>
-aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance ingale n'tait
+Les plébéiens qui reçurent alors le domaine bonitaire des champs que
+les nobles leur avaient assignés, et qui furent dès-lors sujets à des
+charges non-seulement <em>personnelles</em>, mais <em>réelles</em>, durent être
+désignés les premiers par le nom de <em>mancipes</em>, lequel resta ensuite à
+ceux qui sont <em>obligés sur biens immeubles envers le trésor public</em>.
+Ces plébéiens qui furent ainsi liés, <em>nexi</em>, jusqu'à la loi Petilia,
+répondent précisément aux <em>vassaux</em> que l'on nommait <em>hommes liges</em>,
+<em>ligati</em>. L'homme <em>lige</em> est, selon la définition des feudistes,
+<em>celui qui doit reconnaître pour amis et pour ennemis tous les amis et
+ennemis de son seigneur</em>. Cette forme de serment est analogue à celle
+que les anciens vassaux germains prêtaient à leur chef, au rapport de
+Tacite; ils juraient <em>de se dévouer à sa gloire</em>. Les rois vaincus
+auxquels le peuple romain <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> <em>regna dono dabat</em> (ce qui équivaut
+à <em>beneficio dabat</em>), pouvaient être considérés comme ses <em>hommes
+liges</em>; s'ils devenaient ses alliés, c'était de cette sorte d'alliance
+que les Latins appelaient <em>f&oelig;dus inæquale</em>. Ils étaient <em>amis du
+peuple romain</em> dans le sens où les Empereurs donnaient le nom d'<em>amis</em>
+aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance inégale n'était
autre chose que l'<em>investiture d'un fief souverain</em>. Cette investiture
-tait donne avec la formule que nous a laisse Tite-Live, savoir, que
-le roi alli <em>servaret majestatem populi Romani</em>; prcisment de la
-mme manire que le jurisconsulte Paulus dit que le prteur rend la
-justice <em>servat majestate populi Romani</em>. Ainsi ces allis taient
-<em>seigneurs de fiefs souverains soumis une plus haute souverainet</em>.</p>
-
-<p>On vit reparatre les <em>clientles</em> des Romains sous le nom de
-<em>recommandation personnelle</em>.&mdash;Les <em>cens seigneuriaux</em> n'taient pas
-sans analogie avec le <em>cens</em> institu par Servius Tullius, puisqu'en
-vertu de cette dernire institution les plbiens furent long-temps
-assujettis servir les nobles dans la guerre leurs propres dpens,
-comme dans les temps modernes les vassaux appels <em>angarii</em> et
-<em>perangarii</em>.&mdash;Les <em>prcaires</em> du moyen ge taient encore renouvels
-de l'antiquit. C'tait dans l'origine des terres accordes par les
-seigneurs aux prires des <em>pauvres</em> qui vivaient du produit de la
+était donnée avec la formule que nous a laissée Tite-Live, savoir, que
+le roi allié <em>servaret majestatem populi Romani</em>; précisément de la
+même manière que le jurisconsulte Paulus dit que le préteur rend la
+justice <em>servatâ majestate populi Romani</em>. Ainsi ces alliés étaient
+<em>seigneurs de fiefs souverains soumis à une plus haute souveraineté</em>.</p>
+
+<p>On vit reparaître les <em>clientèles</em> des Romains sous le nom de
+<em>recommandation personnelle</em>.&mdash;Les <em>cens seigneuriaux</em> n'étaient pas
+sans analogie avec le <em>cens</em> institué par Servius Tullius, puisqu'en
+vertu de cette dernière institution les plébéiens furent long-temps
+assujettis à servir les nobles dans la guerre à leurs propres dépens,
+comme dans les temps modernes les vassaux appelés <em>angarii</em> et
+<em>perangarii</em>.&mdash;Les <em>précaires</em> du moyen âge étaient encore renouvelés
+de l'antiquité. C'était dans l'origine des terres accordées par les
+seigneurs aux prières des <em>pauvres</em> qui vivaient du produit de la
culture.&mdash;(<em>Voy.</em> aussi pag. <a href="#page183">183</a>.)</p>
<p>Nous avons dit que ceux qui par l'institution du <em>cens</em> obtinrent le
domaine bonitaire des champs <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> qu'ils cultivaient, furent les
-premiers <em>mancipes</em> des Romains. La <em>mancipation</em> revint au moyen ge;
+premiers <em>mancipes</em> des Romains. La <em>mancipation</em> revint au moyen âge;
le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer
-foi et obissance. Dans l'acte de la <em>mancipation</em> les stipulations se
-reprsentrent <em>sous la forme des infestucations</em> ou <em>investitures</em>,
-ce qui tait la mme chose. Avec les stipulations revint ce qui dans
-l'ancienne jurisprudence romaine avait t appel proprement
-<em>caviss</em>, par contraction <em>causs</em>; au moyen ge, on tira de la mme
-tymologie le mot <em>cautel</em>. Avec ces <em>cautel</em> reparurent dans l'acte
+foi et obéissance. Dans l'acte de la <em>mancipation</em> les stipulations se
+représentèrent <em>sous la forme des infestucations</em> ou <em>investitures</em>,
+ce qui était la même chose. Avec les stipulations revint ce qui dans
+l'ancienne jurisprudence romaine avait été appelé proprement
+<em>cavissæ</em>, par contraction <em>caussæ</em>; au moyen âge, on tira de la même
+étymologie le mot <em>cautelæ</em>. Avec ces <em>cautelæ</em> reparurent dans l'acte
de la <em>mancipation</em>, les pactes que les jurisconsultes romains
-appelaient <em>stipulata</em>, de <em>stipula</em>, la paille qui revt le grain;
-c'est dans le mme sens que les docteurs du moyen ge dirent d'aprs
+appelaient <em>stipulata</em>, de <em>stipula</em>, la paille qui revêt le grain;
+c'est dans le même sens que les docteurs du moyen âge dirent d'après
les <em>investitures</em> ou <em>infestucations</em>, <em>pacta vestita</em>, et <em>pacta
-nuda</em>.&mdash;On retrouve encore au moyen ge les deux sortes de domaines,
-<em>direct</em> et <em>utile</em>, qui rpondent au domaine <em>quiritaire</em>, et
+nuda</em>.&mdash;On retrouve encore au moyen âge les deux sortes de domaines,
+<em>direct</em> et <em>utile</em>, qui répondent au domaine <em>quiritaire</em>, et
<em>bonitaire</em> des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens <em>ex
-jure optimo</em> que les feudistes rudits dfinissent de la manire
+jure optimo</em> que les feudistes érudits définissent de la manière
suivante: <em>biens allodiaux, libres de toute charge publique et
-prive</em>. Cicron remarque que de son temps il restait Rome bien peu
+privée</em>. Cicéron remarque que de son temps il restait à Rome bien peu
de choses qui fussent <em>ex jure optimo</em>; et dans les lois romaines du
-dernier ge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre.
-De mme il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les
-biens <em>ex jure optimo</em> des Romains, les alleux du moyen ge, ont fini
-galement par tre des <em>biens immeubles libres de toute <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span>
-charge prive</em>, mais sujets aux charges publiques.</p>
-
-<p>Dans les premiers parlemens, dans les <em>cours armes</em>, composes de
-barons, de pairs, on revoit les assembles hroques, o les
+dernier âge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre.
+De même il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les
+biens <em>ex jure optimo</em> des Romains, les alleux du moyen âge, ont fini
+également par être des <em>biens immeubles libres de toute <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span>
+charge privée</em>, mais sujets aux charges publiques.</p>
+
+<p>Dans les premiers parlemens, dans les <em>cours armées</em>, composées de
+barons, de pairs, on revoit les assemblées héroïques, où les
<em>quirites</em> de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous
-raconte que dans l'origine les rois taient les chefs du parlement, et
+raconte que dans l'origine les rois étaient les chefs du parlement, et
qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de
-mme chez les Romains qu'au premier jugement o, selon Cicron, il
+même chez les Romains qu'au premier jugement où, selon Cicéron, il
s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des
commissaires ou duumvirs pour juger Horace. Ils devaient employer
contre le fratricide la formule que cite Tite-Live, <em>in Horatium
-perduellionem dicerent</em>. C'est que dans la svrit des temps
-hroques o la cit se composait des seuls hros, tout meurtre de
-citoyen tait un acte d'hostilit contre la patrie, <em>perduellio</em>. Tout
-meurtre tait appel <em>parricidium</em>, meurtre d'un pre, c'est--dire,
-d'un noble. Mais lorsque les plbiens, les <em>hommes</em> dans la langue
-fodale, commencrent faire partie de la cit, le meurtre de tout
-homme fut appel <em>homicide</em>.</p>
-
-<p>Lorsque les universits d'Italie commencrent enseigner les lois
-romaines d'aprs les livres de Justinien, qui les prsente d'une
-manire conforme au <em>droit naturel des peuples civiliss</em>, les esprits
-dj plus ouverts s'attachrent aux rgles de l'quit naturelle dans
-l'tude de la jurisprudence, cette quit gale les nobles et les
-plbiens dans la socit, comme ils sont gaux dans la nature.
-Depuis que <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> Tibrius Coruncanius eut commenc Rome
+perduellionem dicerent</em>. C'est que dans la sévérité des temps
+héroïques où la cité se composait des seuls héros, tout meurtre de
+citoyen était un acte d'hostilité contre la patrie, <em>perduellio</em>. Tout
+meurtre était appelé <em>parricidium</em>, meurtre d'un père, c'est-à-dire,
+d'un noble. Mais lorsque les plébéiens, les <em>hommes</em> dans la langue
+féodale, commencèrent à faire partie de la cité, le meurtre de tout
+homme fut appelé <em>homicide</em>.</p>
+
+<p>Lorsque les universités d'Italie commencèrent à enseigner les lois
+romaines d'après les livres de Justinien, qui les présente d'une
+manière conforme au <em>droit naturel des peuples civilisés</em>, les esprits
+déjà plus ouverts s'attachèrent aux règles de l'équité naturelle dans
+l'étude de la jurisprudence, cette équité égale les nobles et les
+plébéiens dans la société, comme ils sont égaux dans la nature.
+Depuis que <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> Tibérius Coruncanius eut commencé à Rome
d'enseigner publiquement la science des lois, la jurisprudence
-jusqu'alors secrte chappa aux nobles, et leur puissance s'en trouva
-peu--peu affaiblie. La mme chose arriva aux nobles des nouveaux
-royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient t d'abord
+jusqu'alors secrète échappa aux nobles, et leur puissance s'en trouva
+peu-à-peu affaiblie. La même chose arriva aux nobles des nouveaux
+royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient été d'abord
aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires et
monarchiques.<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a><a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a></p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> Aprs les remarques diverses que nous avons faites dans ce
-chapitre sur tant d'expressions lgantes de l'ancienne jurisprudence
+<p><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> Après les remarques diverses que nous avons faites dans ce
+chapitre sur tant d'expressions élégantes de l'ancienne jurisprudence
romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la
-langue fodale, Oldendorp et tous les autres crivains de son opinion
-doivent voir si le droit fodal est sorti, comme ils le disent, <em>des
-tincelles de l'incendie dans lequel les barbares dtruisirent le
-droit romain</em>. Le droit romain au contraire est n de la fodalit; je
-parle de cette fodalit primitive que nous avons observe
-particulirement dans la barbarie antique du Latium, et qui a t la
-base commune de toutes les socits humaines.</p>
+langue féodale, Oldendorp et tous les autres écrivains de son opinion
+doivent voir si le droit féodal est sorti, comme ils le disent, <em>des
+étincelles de l'incendie dans lequel les barbares détruisirent le
+droit romain</em>. Le droit romain au contraire est né de la féodalité; je
+parle de cette féodalité primitive que nous avons observée
+particulièrement dans la barbarie antique du Latium, et qui a été la
+base commune de toutes les sociétés humaines.</p>
<a id="liv5chap3" name="liv5chap3"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> CHAPITRE III.<br>
-<span class="smaller">COUP-D'&OElig;IL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDR
+<span class="smaller">COUP-D'&OElig;IL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDÉRÉ
RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE.</span></h3>
-<p>La marche que nous avons trace ne fut point suivie par Carthage,
-Capoue et Numance, ces trois cits qui firent craindre Rome d'tre
-supplante dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrts de
-bonne heure dans cette carrire par la subtilit naturelle de l'esprit
-africain, encore augmente par les habitudes du commerce maritime. Les
+<p>La marche que nous avons tracée ne fut point suivie par Carthage,
+Capoue et Numance, ces trois cités qui firent craindre à Rome d'être
+supplantée dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrêtés de
+bonne heure dans cette carrière par la subtilité naturelle de l'esprit
+africain, encore augmentée par les habitudes du commerce maritime. Les
Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la
-fertilit de la Campanie <em>heureuse</em>. Enfin Numance commenait peine
-son ge <em>hroque</em>, lorsqu'elle fut accable par la puissance romaine,
-par le gnie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du
+fertilité de la Campanie <em>heureuse</em>. Enfin Numance commençait à peine
+son âge <em>héroïque</em>, lorsqu'elle fut accablée par la puissance romaine,
+par le génie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du
monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles,
-marchrent d'un pas gal, guids dans cette marche par la Providence
+marchèrent d'un pas égal, guidés dans cette marche par la Providence
qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois
-formes de gouvernement se succdrent chez eux conformment l'ordre
+formes de gouvernement se succédèrent chez eux conformément à l'ordre
naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois <em>publilia</em> et <em>petilia</em>,
-la libert populaire jusqu' Auguste, la <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> monarchie tant qu'il
-fut humainement possible de rsister aux causes intrieures et
-extrieures qui dtruisent un tel tat politique.</p>
-
-<p>Aujourd'hui la plus complte civilisation semble rpandue chez les
-peuples, soumis la plupart un petit nombre de grands monarques. S'il
-est encore des nations barbares dans les parties les plus recules du
-nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espce humaine,
-et que l'instinct naturel de l'humanit y a t long-temps domin par
+la liberté populaire jusqu'à Auguste, la <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> monarchie tant qu'il
+fut humainement possible de résister aux causes intérieures et
+extérieures qui détruisent un tel état politique.</p>
+
+<p>Aujourd'hui la plus complète civilisation semble répandue chez les
+peuples, soumis la plupart à un petit nombre de grands monarques. S'il
+est encore des nations barbares dans les parties les plus reculées du
+nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espèce humaine,
+et que l'instinct naturel de l'humanité y a été long-temps dominé par
des religions farouches et bizarres.&mdash;Nous voyons d'abord au
-septentrion le czar de Moscovie qui est la vrit chrtien, mais qui
-commande des hommes d'un esprit lent et paresseux.&mdash;Le kan de
-Tartarie, qui a runi son vaste empire celui de la Chine, gouverne
-un peuple effmin, tels que le furent les <em>seres</em> des anciens.&mdash;Le
-ngus d'thiopie, et les rois de Fez et de Maroc rgnent sur des
+septentrion le czar de Moscovie qui est à la vérité chrétien, mais qui
+commande à des hommes d'un esprit lent et paresseux.&mdash;Le kan de
+Tartarie, qui a réuni à son vaste empire celui de la Chine, gouverne
+un peuple efféminé, tels que le furent les <em>seres</em> des anciens.&mdash;Le
+négus d'Éthiopie, et les rois de Fez et de Maroc règnent sur des
peuples faibles et peu nombreux.</p>
-<p>Mais sous la zone tempre, o la nature a mis dans les facults de
-l'homme un plus heureux quilibre, nous trouvons, en partant des
-extrmits de l'Orient, l'empire du Japon, dont les m&oelig;urs ont
+<p>Mais sous la zone tempérée, où la nature a mis dans les facultés de
+l'homme un plus heureux équilibre, nous trouvons, en partant des
+extrémités de l'Orient, l'empire du Japon, dont les m&oelig;urs ont
quelque analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques;
-c'est le mme esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans
-voyageurs la langue japonaise prsente l'oreille une certaine
+c'est le même esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans
+voyageurs la langue japonaise présente à l'oreille une certaine
analogie avec le latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans
-l'tat <em>hroque</em> par une religion <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> pleine de croyances
-effrayantes, et dont les dieux tout couverts d'armes menaantes
+l'état <em>héroïque</em> par une religion <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> pleine de croyances
+effrayantes, et dont les dieux tout couverts d'armes menaçantes
inspirent la terreur. Les missionnaires assurent que le plus grand
-obstacle qu'ils aient trouv dans ce pays la foi chrtienne, c'est
+obstacle qu'ils aient trouvé dans ce pays à la foi chrétienne, c'est
qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens du peuple sont hommes
comme eux.&mdash;L'empire de la Chine avec sa religion douce et sa culture
-des lettres, est trs polic.&mdash;Il en est de mme de l'Inde, voue en
-gnral aux arts de la paix.&mdash;La Perse et la Turquie ont ml la
-mollesse de l'Asie les croyances grossires de leur religion. Chez les
-Turcs particulirement, l'orgueil du caractre national, est tempr
-par une libralit fastueuse, et par la reconnaissance.</p>
-
-<p>L'Europe entire est soumise la religion chrtienne, qui nous donne
-l'ide la plus pure et la plus parfaite de la divinit, et qui nous
-fait un devoir de la charit envers tout le genre humain. De l sa
-haute civilisation.&mdash;Les principaux tats europens sont de grandes
-monarchies. Celles du nord, comme la Sude et le Danemark il y a un
-sicle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et
-l'Angleterre, semblent soumises un gouvernement aristocratique; mais
-si quelque obstacle extraordinaire n'arrte la marche naturelle des
+des lettres, est très policé.&mdash;Il en est de même de l'Inde, vouée en
+général aux arts de la paix.&mdash;La Perse et la Turquie ont mêlé à la
+mollesse de l'Asie les croyances grossières de leur religion. Chez les
+Turcs particulièrement, l'orgueil du caractère national, est tempéré
+par une libéralité fastueuse, et par la reconnaissance.</p>
+
+<p>L'Europe entière est soumise à la religion chrétienne, qui nous donne
+l'idée la plus pure et la plus parfaite de la divinité, et qui nous
+fait un devoir de la charité envers tout le genre humain. De là sa
+haute civilisation.&mdash;Les principaux états européens sont de grandes
+monarchies. Celles du nord, comme la Suède et le Danemark il y a un
+siècle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et
+l'Angleterre, semblent soumises à un gouvernement aristocratique; mais
+si quelque obstacle extraordinaire n'arrête la marche naturelle des
choses, elles deviendront des monarchies pures.&mdash;Cette partie du monde
-plus claire a aussi plus d'tats populaires que nous n'en voyons
-dans les trois autres. Le retour des mmes besoins politiques y a
-renouvel <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> la forme du gouvernement des Achens et des
-toliens. Les Grecs avaient t amens concevoir cette forme de
-gouvernement par la ncessit de se prmunir contre l'ambition d'une
-puissance colossale. Telle a t aussi l'origine des cantons Suisses
-et des Provinces-Unies. Ces ligues perptuelles d'un grand nombre de
-cits libres ont form deux aristocraties. L'Empire germanique est
-aussi un systme compos d'un grand nombre de cits libres et de
-princes souverains. La tte de ce corps est l'Empereur, et dans ce qui
-concerne les intrts communs de l'Empire il se gouverne
+plus éclairée a aussi plus d'états populaires que nous n'en voyons
+dans les trois autres. Le retour des mêmes besoins politiques y a
+renouvelé <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> la forme du gouvernement des Achéens et des
+Étoliens. Les Grecs avaient été amenés à concevoir cette forme de
+gouvernement par la nécessité de se prémunir contre l'ambition d'une
+puissance colossale. Telle a été aussi l'origine des cantons Suisses
+et des Provinces-Unies. Ces ligues perpétuelles d'un grand nombre de
+cités libres ont formé deux aristocraties. L'Empire germanique est
+aussi un système composé d'un grand nombre de cités libres et de
+princes souverains. La tête de ce corps est l'Empereur, et dans ce qui
+concerne les intérêts communs de l'Empire il se gouverne
aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en Europe que cinq
-aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gnes et Lucques,
+aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gênes et Lucques,
Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont pour la
-plupart qu'un territoire peu tendu.<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a></p>
+plupart qu'un territoire peu étendu.<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a></p>
<p>Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de
-tous les biens qui composent la flicit de la vie humaine; on y
+tous les biens qui composent la félicité de la vie humaine; on y
trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces
-avantages, nous les devons la religion. La religion nous fait un
-devoir de la charit envers tout le genre humain; elle admet la
-seconder dans l'enseignement de ses prceptes sublimes les plus doctes
-philosophies de l'antiquit payenne; elle a adopt, elle cultive
-trois langues, la plus ancienne, la <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> plus dlicate et la plus
-noble, l'hbreu, le grec, et le latin. Ainsi, mme pour les fins
-humaines, le christianisme est suprieur toutes les religions: il
-unit la sagesse de l'autorit celle de la raison, et cette dernire,
-il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'rudition la plus
+avantages, nous les devons à la religion. La religion nous fait un
+devoir de la charité envers tout le genre humain; elle admet à la
+seconder dans l'enseignement de ses préceptes sublimes les plus doctes
+philosophies de l'antiquité payenne; elle a adopté, elle cultive
+trois langues, la plus ancienne, la <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> plus délicate et la plus
+noble, l'hébreu, le grec, et le latin. Ainsi, même pour les fins
+humaines, le christianisme est supérieur à toutes les religions: il
+unit la sagesse de l'autorité à celle de la raison, et cette dernière,
+il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'érudition la plus
profonde.</p>
-<p>Aprs avoir observ dans ce Livre comment les socits recommencent la
-mme carrire, rflchissons sur les nombreux rapprochemens que nous
-prsente cet ouvrage entre l'antiquit et les temps modernes, et nous
-y trouverons explique non plus l'histoire particulire et temporelle
+<p>Après avoir observé dans ce Livre comment les sociétés recommencent la
+même carrière, réfléchissons sur les nombreux rapprochemens que nous
+présente cet ouvrage entre l'antiquité et les temps modernes, et nous
+y trouverons expliquée non plus l'histoire particulière et temporelle
des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'<em>histoire
-idale</em> des lois ternelles que suivent toutes les nations dans leurs
-commencemens et leurs progrs, dans leur dcadence et leur fin, et
-qu'elles suivraient toujours quand mme (ce qui n'est point) des
-mondes infinis natraient successivement dans toute l'ternit.
-travers la diversit des formes extrieures, nous saisirons
-l'<em>identit de substance</em> de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous
-refuser cet ouvrage le titre orgueilleux peut-tre de <em>Science
+idéale</em> des lois éternelles que suivent toutes les nations dans leurs
+commencemens et leurs progrès, dans leur décadence et leur fin, et
+qu'elles suivraient toujours quand même (ce qui n'est point) des
+mondes infinis naîtraient successivement dans toute l'éternité. À
+travers la diversité des formes extérieures, nous saisirons
+l'<em>identité de substance</em> de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous
+refuser à cet ouvrage le titre orgueilleux peut-être de <em>Science
Nouvelle</em>. Il y a droit par son sujet: <em>la nature commune des
-nations</em>; sujet vraiment universel, dont l'ide embrasse toute science
-digne de ce nom. Cette ide est indique dans la vaste expression de
-Snque: <em>Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod querit, omnis
+nations</em>; sujet vraiment universel, dont l'idée embrasse toute science
+digne de ce nom. Cette idée est indiquée dans la vaste expression de
+Sénèque: <em>Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod quæerit, omnis
mundus habeat.</em></p>
<a id="liv5chap4" name="liv5chap4"></a>
<h3><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> CHAPITRE IV.<br>
-<span class="smaller">CONCLUSION.&mdash;D'UNE RPUBLIQUE TERNELLE FONDE DANS LA NATURE PAR LA
+<span class="smaller">CONCLUSION.&mdash;D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA NATURE PAR LA
PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE
SES FORMES DIVERSES.</span></h3>
-<p>Concluons en rappelant l'ide de Platon, qui ajoute aux trois formes
-de rpubliques une quatrime, dans laquelle rgneraient les meilleurs,
-ce qui serait la vritable aristocratie naturelle. Cette rpublique
-que voulait Platon, elle a exist ds la premire origine des
-socits. Examinons en ceci la conduite de la Providence.</p>
-
-<p>D'abord elle voulut que les gans qui erraient dans les montagnes,
-effrays des premiers orages qui eurent lieu aprs le dluge,
-cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgr leur orgueil ils
-s'humiliassent devant la divinit qu'ils se craient, et
-s'assujtissent une force suprieure qu'ils appelrent Jupiter.
-C'est la lueur des clairs qu'ils virent cette grande vrit, <em>que
-Dieu gouverne le genre humain</em>. Ainsi se forma une premire socit
-que j'appellerai <em>monastique</em> dans le sens de l'tymologie, parce
-qu'elle tait en effet compose de <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> <em>souverains solitaires</em>
-sous le gouvernement d'un tre trs bon et trs puissant, <span class="smcap">OPTIMUS
-MAXIMUS</span>. Excits ensuite par les plus puissans aiguillons d'une
+<p>Concluons en rappelant l'idée de Platon, qui ajoute aux trois formes
+de républiques une quatrième, dans laquelle régneraient les meilleurs,
+ce qui serait la véritable aristocratie naturelle. Cette république
+que voulait Platon, elle a existé dès la première origine des
+sociétés. Examinons en ceci la conduite de la Providence.</p>
+
+<p>D'abord elle voulut que les géans qui erraient dans les montagnes,
+effrayés des premiers orages qui eurent lieu après le déluge,
+cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgré leur orgueil ils
+s'humiliassent devant la divinité qu'ils se créaient, et
+s'assujétissent à une force supérieure qu'ils appelèrent Jupiter.
+C'est à la lueur des éclairs qu'ils virent cette grande vérité, <em>que
+Dieu gouverne le genre humain</em>. Ainsi se forma une première société
+que j'appellerai <em>monastique</em> dans le sens de l'étymologie, parce
+qu'elle était en effet composée de <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> <em>souverains solitaires</em>
+sous le gouvernement d'un être très bon et très puissant, <span class="smcap">OPTIMUS
+MAXIMUS</span>. Excités ensuite par les plus puissans aiguillons d'une
passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur
-donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencrent rprimer
-l'imptuosit de leurs dsirs et faire usage de la libert humaine.
+donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencèrent à réprimer
+l'impétuosité de leurs désirs et à faire usage de la liberté humaine.
Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils
-firent les compagnes de leur vie. Avec ces premires unions
-<em>humaines</em>, c'est--dire conformes la pudeur et la religion,
-commencrent les mariages qui dterminrent les rapports d'poux, de
-fils et de pres. Ainsi ils fondrent les familles, et les
-gouvernrent avec la duret des cyclopes dont parle Homre; la duret
-de ce premier gouvernement tait ncessaire, pour que les hommes se
-trouvassent prpars au gouvernement civil, lorsque s'lveraient les
-cits. La premire rpublique se trouve donc dans la famille; la forme
-en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pres de famille, qui
-avait la supriorit du sexe, de l'ge et de la vertu.</p>
+firent les compagnes de leur vie. Avec ces premières unions
+<em>humaines</em>, c'est-à-dire conformes à la pudeur et à la religion,
+commencèrent les mariages qui déterminèrent les rapports d'époux, de
+fils et de pères. Ainsi ils fondèrent les familles, et les
+gouvernèrent avec la dureté des cyclopes dont parle Homère; la dureté
+de ce premier gouvernement était nécessaire, pour que les hommes se
+trouvassent préparés au gouvernement civil, lorsque s'élèveraient les
+cités. La première république se trouve donc dans la famille; la forme
+en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pères de famille, qui
+avait la supériorité du sexe, de l'âge et de la vertu.</p>
<p>Aussi vaillans que chastes et pieux, ils ne fuyaient plus comme
-auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se dfendaient, eux et
-les leurs, tuaient les btes sauvages qui infestaient leurs champs, et
-au lieu d'errer pour trouver leur pture, ils soutenaient leurs
-familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurrent le salut
-du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui taient rests
-dans <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> les plaines, sentirent les maux attachs la communaut
-des biens et des femmes, et vinrent se rfugier dans les asiles
-ouverts par les pres de famille. Ceux-ci les recevant sous leur
-protection, la monarchie domestique s'tendit par les clientles.
-C'tait encore les meilleurs qui rgnaient, <span class="smcap">OPTIMI</span>. Les rfugis,
-impies et sans dieu, obissaient des hommes pieux, qui adoraient la
-divinit, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se
-figurassent les dieux d'aprs la varit de leurs manires de voir;
-trangers la pudeur, ils obissaient des hommes qui se
-contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donne
-la religion; faibles et jusque-l errans au hasard, ils obissaient
-des hommes prudens qui cherchaient connatre par les auspices la
-volont des dieux, des hros qui <em>domptaient la terre</em> par leurs
-travaux, tuaient les btes farouches, et secouraient le faible en
+auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se défendaient, eux et
+les leurs, tuaient les bêtes sauvages qui infestaient leurs champs, et
+au lieu d'errer pour trouver leur pâture, ils soutenaient leurs
+familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurèrent le salut
+du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui étaient restés
+dans <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> les plaines, sentirent les maux attachés à la communauté
+des biens et des femmes, et vinrent se réfugier dans les asiles
+ouverts par les pères de famille. Ceux-ci les recevant sous leur
+protection, la monarchie domestique s'étendit par les clientèles.
+C'était encore les meilleurs qui régnaient, <span class="smcap">OPTIMI</span>. Les réfugiés,
+impies et sans dieu, obéissaient à des hommes pieux, qui adoraient la
+divinité, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se
+figurassent les dieux d'après la variété de leurs manières de voir;
+étrangers à la pudeur, ils obéissaient à des hommes qui se
+contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donnée
+la religion; faibles et jusque-là errans au hasard, ils obéissaient à
+des hommes prudens qui cherchaient à connaître par les auspices la
+volonté des dieux, à des héros qui <em>domptaient la terre</em> par leurs
+travaux, tuaient les bêtes farouches, et secouraient le faible en
danger.</p>
-<p>Les pres de famille devenus puissans par la pit et la vertu de
-leurs anctres et par les travaux de leurs cliens, oublirent les
-conditions auxquelles ceux-ci s'taient livrs eux, et au lieu de
-les protger, ils les opprimrent. Sortis ainsi de l'<em>ordre naturel</em>
-qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se rvolter
-contre eux. Mais comme la socit humaine ne peut subsister un moment
-sans ordre, c'est--dire sans dieu, la Providence fit natre l'<em>ordre
-civil</em> avec la formation des cits. Les pres de famille s'unirent
-pour rsister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnrent le
-domaine bonitaire <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> des champs dont ils se rservaient le
-domaine minent. Ainsi naquit la cit, fonde sur un corps souverain
-de nobles. Cette noblesse consistait sortir d'un mariage solennel,
-et clbr avec les auspices. Par elle les nobles rgnaient sur les
-plbiens, dont les unions n'taient pas ainsi consacres.&mdash;Au
-gouvernement thocratique o les dieux gouvernaient les familles par
-les auspices, succda le gouvernement hroque o les hros rgnaient
-eux-mmes, et dont la base principale fut la religion, privilge du
-corps des pres qui leur assurait celui de tous les droits civils.
-Mais comme la noblesse tait devenue un don de la fortune, du milieu
-des nobles mme s'leva l'ordre des <em>pres</em> qui par leur ge taient
-les plus dignes de gouverner; et entre les pres eux-mmes, les plus
+<p>Les pères de famille devenus puissans par la piété et la vertu de
+leurs ancêtres et par les travaux de leurs cliens, oublièrent les
+conditions auxquelles ceux-ci s'étaient livrés à eux, et au lieu de
+les protéger, ils les opprimèrent. Sortis ainsi de l'<em>ordre naturel</em>
+qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se révolter
+contre eux. Mais comme la société humaine ne peut subsister un moment
+sans ordre, c'est-à-dire sans dieu, la Providence fit naître l'<em>ordre
+civil</em> avec la formation des cités. Les pères de famille s'unirent
+pour résister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnèrent le
+domaine bonitaire <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> des champs dont ils se réservaient le
+domaine éminent. Ainsi naquit la cité, fondée sur un corps souverain
+de nobles. Cette noblesse consistait à sortir d'un mariage solennel,
+et célébré avec les auspices. Par elle les nobles régnaient sur les
+plébéiens, dont les unions n'étaient pas ainsi consacrées.&mdash;Au
+gouvernement théocratique où les dieux gouvernaient les familles par
+les auspices, succéda le gouvernement héroïque où les héros régnaient
+eux-mêmes, et dont la base principale fut la religion, privilège du
+corps des pères qui leur assurait celui de tous les droits civils.
+Mais comme la noblesse était devenue un don de la fortune, du milieu
+des nobles même s'éleva l'ordre des <em>pères</em> qui par leur âge étaient
+les plus dignes de gouverner; et entre les pères eux-mêmes, les plus
courageux, les plus robustes furent pris pour <em>rois</em>, afin de conduire
-les autres, et d'assurer leur rsistance contre leurs cliens
-mutins.<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a></p>
+les autres, et d'assurer leur résistance contre leurs cliens
+mutinés.<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a></p>
-<p>Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plbiens se
-dveloppa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'taient forme de
-l'hrosme et de la noblesse, et comprirent qu'ils taient hommes
+<p>Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plébéiens se
+développa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'étaient formée de
+l'héroïsme et de la noblesse, et comprirent qu'ils étaient hommes
aussi bien que les nobles. Ils voulurent donc entrer aussi dans
-l'ordre des citoyens. Comme la souverainet devait avec le temps tre
-tendue tout le peuple, la Providence permit que les plbiens
-rivalisassent long-temps avec les nobles de pit et de <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span>
+l'ordre des citoyens. Comme la souveraineté devait avec le temps être
+étendue à tout le peuple, la Providence permit que les plébéiens
+rivalisassent long-temps avec les nobles de piété et de <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span>
religion, dans ces longues luttes qu'ils soutenaient contre eux, avant
-d'avoir part au droit des auspices, et tous les droits publics et
-privs, qui en taient regards comme autant de dpendances. Ainsi le
-zle mme du peuple pour la religion le conduisait la souverainet
+d'avoir part au droit des auspices, et à tous les droits publics et
+privés, qui en étaient regardés comme autant de dépendances. Ainsi le
+zèle même du peuple pour la religion le conduisait à la souveraineté
civile. C'est en cela que le peuple romain surpassa tous les autres,
-c'est par-l qu'il mrita d'tre le <em>peuple roi</em>. L'ordre naturel se
-mlant ainsi de plus en plus l'ordre civil, on vit natre les
-rpubliques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener l'urne du
-sort ou la balance, la Providence empcha que le hasard ou la
-fatalit n'y rgnt en ordonnant que le cens y serait la rgle des
-honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, conomes et prvoyans
-plutt que les prodigues ou les indolens, que les hommes gnreux et
-magnanimes plutt que ceux dont l'me est rtrcie par le besoin,
-qu'en un mot les riches dous de quelque vertu, ou de quelque image de
-vertu, plutt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent
-point rougir, fussent regards comme les plus dignes de gouverner,
+c'est par-là qu'il mérita d'être le <em>peuple roi</em>. L'ordre naturel se
+mêlant ainsi de plus en plus à l'ordre civil, on vit naître les
+républiques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener à l'urne du
+sort ou à la balance, la Providence empêcha que le hasard ou la
+fatalité n'y régnât en ordonnant que le cens y serait la règle des
+honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, économes et prévoyans
+plutôt que les prodigues ou les indolens, que les hommes généreux et
+magnanimes plutôt que ceux dont l'âme est rétrécie par le besoin,
+qu'en un mot les riches doués de quelque vertu, ou de quelque image de
+vertu, plutôt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent
+point rougir, fussent regardés comme les plus dignes de gouverner,
comme les meilleurs.<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a></p>
<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> Lorsque les citoyens, ne se contentant plus de trouver dans
les richesses des moyens de distinction, voulurent en faire des
instrumens de puissance, alors, comme les vents furieux agitent la
-mer, ils troublrent les rpubliques par la guerre civile, les
-jetrent dans un dsordre universel, et d'un tat de libert les
+mer, ils troublèrent les républiques par la guerre civile, les
+jetèrent dans un désordre universel, et d'un état de liberté les
firent tomber dans la pire des tyrannies; je veux dire, dans
-l'anarchie. cette affreuse maladie sociale, la Providence applique
-les trois grands remdes dont nous allons parler. D'abord il s'lve
-du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y tablit la
-monarchie. Les lois, les institutions sociales fondes par la libert
-populaire n'ont point suffi la rgler; le monarque devient matre
-par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme mme
-de la monarchie retient la volont du monarque tout infinie qu'est sa
+l'anarchie. À cette affreuse maladie sociale, la Providence applique
+les trois grands remèdes dont nous allons parler. D'abord il s'élève
+du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y établit la
+monarchie. Les lois, les institutions sociales fondées par la liberté
+populaire n'ont point suffi à la régler; le monarque devient maître
+par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme même
+de la monarchie retient la volonté du monarque tout infinie qu'est sa
puissance, dans les limites de l'ordre naturel, parce que son
gouvernement n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point
satisfaire ses peuples <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> sous le rapport de la religion et de
-la libert naturelle.</p>
+la liberté naturelle.</p>
-<p>Si la Providence ne trouve point un tel remde au-dedans, elle le fait
-venir du dehors. Le peuple corrompu tait devenu <em>par la nature</em>
-esclave de ses passions effrnes, du luxe, de la molesse, de
+<p>Si la Providence ne trouve point un tel remède au-dedans, elle le fait
+venir du dehors. Le peuple corrompu était devenu <em>par la nature</em>
+esclave de ses passions effrénées, du luxe, de la molesse, de
l'avarice, de l'envie, de l'orgueil et du faste. Il devient esclave
-<em>par une loi du droit des gens</em> qui rsulte de sa nature mme; et il
-est assujti des peuples <em>meilleurs</em>, qui le soumettent par les
-armes. En quoi nous voyons briller deux lumires qui clairent l'ordre
-naturel; d'abord: <em>qui ne peut se gouverner lui-mme se laissera
-gouverner par un autre qui en sera plus capable.</em> Ensuite: <em>ceux-l
+<em>par une loi du droit des gens</em> qui résulte de sa nature même; et il
+est assujéti à des peuples <em>meilleurs</em>, qui le soumettent par les
+armes. En quoi nous voyons briller deux lumières qui éclairent l'ordre
+naturel; d'abord: <em>qui ne peut se gouverner lui-même se laissera
+gouverner par un autre qui en sera plus capable.</em> Ensuite: <em>ceux-là
gouverneront toujours le monde qui sont d'une nature meilleure.</em></p>
-<p>Mais si les peuples restent long-temps livrs l'anarchie, s'ils ne
-s'accordent pas prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont
+<p>Mais si les peuples restent long-temps livrés à l'anarchie, s'ils ne
+s'accordent pas à prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont
point conquis par une nation meilleure qui les sauve en les
soumettant; alors au dernier des maux, la Providence applique un
-remde extrme. Ces hommes se sont accoutums ne penser qu'
-l'intrt priv; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans
-une profonde solitude d'me et de volont. Semblables aux btes
-sauvages, on peut peine en trouver deux qui s'accordent, chacun
+remède extrême. Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu'à
+l'intérêt privé; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans
+une profonde solitude d'âme et de volonté. Semblables aux bêtes
+sauvages, on peut à peine en trouver deux qui s'accordent, chacun
suivant son plaisir ou son caprice. C'est pourquoi les factions les
-plus obstines, les guerres civiles les plus acharnes changeront les
-cits en forts et les forts en repaires d'hommes, et les sicles
-couvriront de <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> la rouille de la barbarie leur ingnieuse
-malice et leur subtilit perverse. En effet ils sont devenus plus
-froces par la <em>barbarie rflchie</em>, qu'ils ne l'avaient t par
-<em>celle de nature</em>. La seconde montrait une frocit gnreuse dont on
-pouvait se dfendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie
-est jointe une lche frocit, qui au milieu des caresses et des
-embrassemens en veut aux biens et la vie de l'ami le plus cher.
-Guris par un si terrible remde, les peuples deviennent comme
+plus obstinées, les guerres civiles les plus acharnées changeront les
+cités en forêts et les forêts en repaires d'hommes, et les siècles
+couvriront de <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> la rouille de la barbarie leur ingénieuse
+malice et leur subtilité perverse. En effet ils sont devenus plus
+féroces par la <em>barbarie réfléchie</em>, qu'ils ne l'avaient été par
+<em>celle de nature</em>. La seconde montrait une férocité généreuse dont on
+pouvait se défendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie
+est jointe à une lâche férocité, qui au milieu des caresses et des
+embrassemens en veut aux biens et à la vie de l'ami le plus cher.
+Guéris par un si terrible remède, les peuples deviennent comme
engourdis et stupides, ne connaissent plus les rafinemens, les
-plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus ncessaires
-la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent la fin, se trouvant
-dans l'abondance des choses ncessaires, redeviennent naturellement
-sociables; l'antique simplicit des premiers ges reparaissant parmi
-eux, ils connaissent de nouveau la religion, la vracit, la bonne
+plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus nécessaires à
+la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent à la fin, se trouvant
+dans l'abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement
+sociables; l'antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi
+eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne
foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la
-beaut, la grce ternelle de l'ordre tabli par la Providence.</p>
+beauté, la grâce éternelle de l'ordre établi par la Providence.</p>
-<p>Aprs l'observation si simple que nous venons de faire sur l'histoire
+<p>Après l'observation si simple que nous venons de faire sur l'histoire
du genre humain, quand nous n'aurions point pour l'appuyer tout ce que
nous en ont appris les philosophes et les historiens, les grammairiens
et les jurisconsultes, on pourrait dire avec certitude que c'est bien
-l la grande cit des nations fonde et gouverne par Dieu mme. On a
-lev jusqu'au ciel comme de sages lgislateurs les Lycurgue, les
-Solon, les dcemvirs, parce qu'on a <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> cru jusqu'ici qu'ils
-avaient foul par leurs institutions les trois cits les plus
-illustres, celles qui brillrent de tout l'clat des vertus civiles;
-et pourtant, que sont Athnes, Sparte et Rome pour la dure et pour
-l'tendue, en comparaison de cette rpublique de l'univers, fonde sur
-des institutions qui tirent de leur corruption mme la forme nouvelle
-qui peut seule en assurer la perptuit? Ne devons-nous pas y
-reconnatre le conseil d'une sagesse suprieure celle de l'homme?
-Dion Cassius assimile la loi un tyran, la coutume un roi. Mais la
+là la grande cité des nations fondée et gouvernée par Dieu même. On a
+élevé jusqu'au ciel comme de sages législateurs les Lycurgue, les
+Solon, les décemvirs, parce qu'on a <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> cru jusqu'ici qu'ils
+avaient foulé par leurs institutions les trois cités les plus
+illustres, celles qui brillèrent de tout l'éclat des vertus civiles;
+et pourtant, que sont Athènes, Sparte et Rome pour la durée et pour
+l'étendue, en comparaison de cette république de l'univers, fondée sur
+des institutions qui tirent de leur corruption même la forme nouvelle
+qui peut seule en assurer la perpétuité? Ne devons-nous pas y
+reconnaître le conseil d'une sagesse supérieure à celle de l'homme?
+Dion Cassius assimile la loi à un tyran, la coutume à un roi. Mais la
sagesse divine n'a pas besoin de la force des lois; elle aime mieux
nous conduire par les coutumes que nous observons librement, puisque
les suivre, c'est suivre notre nature. Sans doute <em>les hommes ont fait
-eux-mmes le monde social</em>, c'est le principe incontestable de la
+eux-mêmes le monde social</em>, c'est le principe incontestable de la
science nouvelle; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une
-intelligence qui souvent s'carte des fins particulires que les
-hommes s'taient proposes, qui leur est quelquefois contraire et
-toujours suprieure. Ces fins bornes sont pour elle des moyens
+intelligence qui souvent s'écarte des fins particulières que les
+hommes s'étaient proposées, qui leur est quelquefois contraire et
+toujours supérieure. Ces fins bornées sont pour elle des moyens
d'atteindre les fins plus nobles, qui assurent le salut de la race
humaine sur cette terre. Ainsi les hommes veulent jouir du plaisir
-brutal, au risque de perdre les enfans qui natront, et il en rsulte
-la saintet des mariages, premire origine des familles. Les pres de
-famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont tendu sur les
-cliens, et la cit prend naissance. Les corps souverains des nobles
-veulent appesantir leur souverainet sur les plbiens, et ils
-<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> subissent la servitude des lois, qui tablissent la libert
+brutal, au risque de perdre les enfans qui naîtront, et il en résulte
+la sainteté des mariages, première origine des familles. Les pères de
+famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont étendu sur les
+cliens, et la cité prend naissance. Les corps souverains des nobles
+veulent appesantir leur souveraineté sur les plébéiens, et ils
+<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> subissent la servitude des lois, qui établissent la liberté
populaire. Les peuples libres <em>veulent</em> secouer le frein des lois, et
-ils tombent sous la sujtion des monarques. Les monarques <em>veulent</em>
-avilir leurs sujets en les livrant aux vices et la dissolution, par
-lesquels ils croient assurer leur trne; et ils les disposent
+ils tombent sous la sujétion des monarques. Les monarques <em>veulent</em>
+avilir leurs sujets en les livrant aux vices et à la dissolution, par
+lesquels ils croient assurer leur trône; et ils les disposent à
supporter le joug de nations plus courageuses. Les nations <em>tendent</em>
-par la corruption se diviser, se dtruire elles-mmes, et de leurs
-dbris disperss dans les solitudes, elles renaissent, et se
-renouvellent, semblables au phnix de la fable.&mdash;Qui put faire tout
+par la corruption à se diviser, à se détruire elles-mêmes, et de leurs
+débris dispersés dans les solitudes, elles renaissent, et se
+renouvellent, semblables au phénix de la fable.&mdash;Qui put faire tout
cela? ce fut sans doute l'<em>esprit</em>, puisque les hommes le firent avec
-intelligence. Ce ne fut point la <em>fatalit</em>, puisqu'ils le firent avec
-choix. Ce ne fut point le <em>hasard</em>, puisque les mmes faits se
-renouvelant produisent rgulirement les mmes rsultats.</p>
-
-<p>Ainsi se trouvent rfuts par le fait picure, et ses partisans,
-Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde au hasard. Znon et
-Spinosa le sont aussi, eux qui livrent le monde la fatalit. Au
-contraire nous tablissons avec les philosophes politiques, dont le
-prince est le divin Platon, que <em>c'est la providence qui rgle les
-choses humaines</em>. Puffendorf mconnat cette providence; Selden la
-suppose; Grotius en veut rendre son systme indpendant. Mais les
+intelligence. Ce ne fut point la <em>fatalité</em>, puisqu'ils le firent avec
+choix. Ce ne fut point le <em>hasard</em>, puisque les mêmes faits se
+renouvelant produisent régulièrement les mêmes résultats.</p>
+
+<p>Ainsi se trouvent réfutés par le fait Épicure, et ses partisans,
+Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde au hasard. Zénon et
+Spinosa le sont aussi, eux qui livrent le monde à la fatalité. Au
+contraire nous établissons avec les philosophes politiques, dont le
+prince est le divin Platon, que <em>c'est la providence qui règle les
+choses humaines</em>. Puffendorf méconnaît cette providence; Selden la
+suppose; Grotius en veut rendre son système indépendant. Mais les
jurisconsultes romains l'ont prise pour premier principe du droit
naturel.</p>
-<p>On a pleinement dmontr dans cet ouvrage que les premiers
-gouvernemens du monde, fonds sur <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> la croyance en une
-providence, ont eu la religion pour leur <em>forme entire</em>, et qu'elle
-fut la seule base de l'tat de famille. La religion fut encore le
-fondement principal des gouvernemens hroques. Elle fut pour les
+<p>On a pleinement démontré dans cet ouvrage que les premiers
+gouvernemens du monde, fondés sur <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> la croyance en une
+providence, ont eu la religion pour leur <em>forme entière</em>, et qu'elle
+fut la seule base de l'état de famille. La religion fut encore le
+fondement principal des gouvernemens héroïques. Elle fut pour les
peuples un moyen de parvenir aux gouvernemens populaires. Enfin,
-lorsque la marche des socits s'arrta dans la monarchie, elle devint
+lorsque la marche des sociétés s'arrêta dans la monarchie, elle devint
comme le rempart, comme le bouclier des princes. Si la religion se
perd parmi les peuples, il ne leur reste plus de moyen de vivre en
-socit; ils perdent -la-fois le lien, le fondement, le rempart de
-l'tat social, la <em>forme mme</em> de peuple sans laquelle ils ne peuvent
+société; ils perdent à-la-fois le lien, le fondement, le rempart de
+l'état social, la <em>forme même</em> de peuple sans laquelle ils ne peuvent
exister. Que Bayle voie maintenant s'il est possible qu'<em>il existe
-rellement des socits sans aucune connaissance de Dieu</em>! et Polybe,
+réellement des sociétés sans aucune connaissance de Dieu</em>! et Polybe,
s'il est vrai, comme il l'a dit, qu'<em>on n'aura plus besoin de
religion, quand les hommes seront philosophes</em>. Les religions au
-contraire peuvent seules exciter les peuples faire <em>par sentiment</em>
-des actions vertueuses. Les <em>thories</em> des philosophes relativement
-la vertu fournissent seulement des motifs l'loquence pour enflammer
-le sentiment, et le porter suivre le devoir.<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a></p>
+contraire peuvent seules exciter les peuples à faire <em>par sentiment</em>
+des actions vertueuses. Les <em>théories</em> des philosophes relativement à
+la vertu fournissent seulement des motifs à l'éloquence pour enflammer
+le sentiment, et le porter à suivre le devoir.<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a></p>
-<p>La Providence se fait sentir nous d'une manire <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> bien
+<p>La Providence se fait sentir à nous d'une manière <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> bien
frappante dans le respect et l'admiration que tous les savans ont eus
-jusqu'ici pour la sagesse de l'antiquit, et dans leur ardent dsir
-d'en chercher et d'en pntrer les mystres. Ce sentiment n'tait que
-l'instinct qui portait tous les hommes clairs admirer, respecter
-la sagesse infinie de Dieu, vouloir s'unir avec elle; sentiment qui
-a t dprav par la vanit des savans et par celle des nations
+jusqu'ici pour la sagesse de l'antiquité, et dans leur ardent désir
+d'en chercher et d'en pénétrer les mystères. Ce sentiment n'était que
+l'instinct qui portait tous les hommes éclairés à admirer, à respecter
+la sagesse infinie de Dieu, à vouloir s'unir avec elle; sentiment qui
+a été dépravé par la vanité des savans et par celle des nations
(axiomes <a href="#ax3">3</a> et 4.)</p>
<p>On peut donc conclure de tout ce qui s'est dit dans cet ouvrage, que
-la Science nouvelle porte ncessairement avec elle le got de la
-pit, et que sans la religion il n'est point de vritable sagesse.</p>
+la Science nouvelle porte nécessairement avec elle le goût de la
+piété, et que sans la religion il n'est point de véritable sagesse.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> ADDITION<br>
AU SECOND LIVRE.</h3>
@@ -10700,163 +10658,163 @@ AU SECOND LIVRE.</h3>
Discours, p. <a href="#pageLX">LX</a>.)</p>
<div class="quote">
- <p>Lorsque l'ide d'une puissance suprieure, matresse du ciel et
- arme de la foudre, a t personnifie par les premiers hommes
- sous le nom de <span class="smcap">Jupiter</span>, la seconde divinit qu'ils se crent est
- le symbole, l'expression potique du mariage. <span class="smcap">Junon</span> est s&oelig;ur
- et femme de Jupiter, parce que les premiers mariages consacrs
- par les auspices eurent lieu entre frres et s&oelig;urs. Du mot
+ <p>Lorsque l'idée d'une puissance supérieure, maîtresse du ciel et
+ armée de la foudre, a été personnifiée par les premiers hommes
+ sous le nom de <span class="smcap">Jupiter</span>, la seconde divinité qu'ils se créent est
+ le symbole, l'expression poétique du mariage. <span class="smcap">Junon</span> est s&oelig;ur
+ et femme de Jupiter, parce que les premiers mariages consacrés
+ par les auspices eurent lieu entre frères et s&oelig;urs. Du mot
&#919;&#961;&#945;, Junon, viennent ceux de
-&#919;&#961;&#969;&#962;, hros,
+&#919;&#961;&#969;&#962;, héros,
&#919;&#961;&#945;&#954;&#955;&#951;&#962;, Hercule,
&#917;&#961;&#969;&#962;, amour, <em>hereditas</em>,
- etc. Junon impose Hercule de grands travaux; cette phrase
- traduite de la langue hroque en langue vulgaire signifie, que
- la pit accompagne de la saintet des mariages, forme les
+ etc. Junon impose à Hercule de grands travaux; cette phrase
+ traduite de la langue héroïque en langue vulgaire signifie, que
+ la piété accompagnée de la sainteté des mariages, forme les
hommes aux grandes vertus.</p>
- <p><span class="smcap">Diane</span> est le symbole de la vie plus pure que menrent les
+ <p><span class="smcap">Diane</span> est le symbole de la vie plus pure que menèrent les
premiers hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle
- cherche les tnbres pour s'unir Endymion. Elle punit Acton
- d'avoir viol la religion des eaux sacres (qui avec le feu
- constituent la solennit des mariages). Couvert de l'eau qu'elle
- lui a jete, <em>lymphatus</em>, devenu <em>cerf</em>, c'est--dire le plus
- timide des animaux, il est dchir par ses propres chiens,
- autrement dit, par ses remords. Les nymphes de la desse,
- <em>nymph</em> ou <em>lymph</em>, ne sont autre chose que les eaux pures et
- caches dont elle carte le profane Acton, <em>puri latices</em>, de
+ cherche les ténèbres pour s'unir à Endymion. Elle punit Actéon
+ d'avoir violé la religion des eaux sacrées (qui avec le feu
+ constituent la solennité des mariages). Couvert de l'eau qu'elle
+ lui a jetée, <em>lymphatus</em>, devenu <em>cerf</em>, c'est-à-dire le plus
+ timide des animaux, il est déchiré par ses propres chiens,
+ autrement dit, par ses remords. Les nymphes de la déesse,
+ <em>nymphæ</em> ou <em>lymphæ</em>, ne sont autre chose que les eaux pures et
+ cachées dont elle écarte le profane Actéon, <em>puri latices</em>, de
<em>latere</em>.</p>
- <p>Aprs l'institution des auspices et du mariage vient celle des
- spultures; aprs Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux
+ <p>Après l'institution des auspices et du mariage vient celle des
+ sépultures; après Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux
<span class="smcap">Manes</span>.
-&#966;&#965;&#955;&#945;&#958;, <em>cippus</em>, signifient tombeau; de l
- <em>ceppo</em>, en italien, arbre gnalogique,
+&#966;&#965;&#955;&#945;&#958;, <em>cippus</em>, signifient tombeau; de là
+ <em>ceppo</em>, en italien, arbre généalogique,
&#966;&#965;&#955;&#951;, tribu,
<em>filius</em> (et par <em>filus</em>, et <em>temen</em>, <em>subtemen</em>), <em>stemmata</em>,
- gnalogie, lignes gnalogiques. La grossiret des premiers
- monumens funraires qui marquaient -la-fois la possession des
- terres, et la <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> perptuit des familles, donna lieu aux
- mtaphores de <em>stirps</em>, de <em>propago</em>, de <em>lignage</em>. Les enfans
- des fondateurs de la socit humaine pouvaient donc se dire <em>duro
- robore nati</em>, ou fils de la terre, gans, <em>ingenui</em> (quasi ind
- geniti), aborignes,
+ généalogie, lignes généalogiques. La grossièreté des premiers
+ monumens funéraires qui marquaient à-la-fois la possession des
+ terres, et la <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> perpétuité des familles, donna lieu aux
+ métaphores de <em>stirps</em>, de <em>propago</em>, de <em>lignage</em>. Les enfans
+ des fondateurs de la société humaine pouvaient donc se dire <em>duro
+ robore nati</em>, ou fils de la terre, géans, <em>ingenui</em> (quasi indè
+ geniti), aborigènes,
&#945;&#965;&#964;&#959;&#967;&#952;&#959;&#957;&#949;&#962;.&mdash;<em>Humanitas, ab
humando.</em></p>
- <p><span class="smcap">Apollon</span> est le dieu de la lumire, de la lumire sociale, qui
- environne les hros ns des mariages solennels, des unions
- consacres par les auspices. Aussi prside-t-il la divination,
- la <em>muse</em>, qu'Homre dfinit la science du bien et du mal.
- Apollon poursuit Daphn, symbole de l'humanit encore errante,
- mais c'est pour l'amener la vie sdentaire et la
- civilisation; elle implore l'aide des dieux (qui prsident aux
- auspices et l'hymne). Elle devient laurier, plante qui
- conserve sa verdure en se renouvelant par ses lgitimes rejetons,
- et jouit ainsi que son divin amant d'une ternelle jeunesse.</p>
-
- <p>Dans l'tat de famille, les fruits spontans de la terre ne
- suffisant plus, les hommes mettent le feu aux forts et
- commencent cultiver la terre. Ils sment le froment dont les
- grains brls leur ont sembl une nourriture agrable. Voil le
- grand travail d'Hercule, c'est--dire, de l'hrosme antique. Les
- serpens qu'touffe Hercule au berceau, l'hydre, le lion de Nme,
- le tigre de Bacchus, la chimre de Bellrophon, le dragon de
- Cadmus, et celui des Hesprides, sont autant de mtaphores que
- l'indigence du langage fora les premiers hommes d'employer pour
- dsigner <em>la terre</em>. Le serpent qui dans l'Iliade dvore les huit
- petits oiseaux avec leur mre est interprt par Calchas comme
+ <p><span class="smcap">Apollon</span> est le dieu de la lumière, de la lumière sociale, qui
+ environne les héros nés des mariages solennels, des unions
+ consacrées par les auspices. Aussi préside-t-il à la divination,
+ à la <em>muse</em>, qu'Homère définit la science du bien et du mal.
+ Apollon poursuit Daphné, symbole de l'humanité encore errante,
+ mais c'est pour l'amener à la vie sédentaire et à la
+ civilisation; elle implore l'aide des dieux (qui président aux
+ auspices et à l'hyménée). Elle devient laurier, plante qui
+ conserve sa verdure en se renouvelant par ses légitimes rejetons,
+ et jouit ainsi que son divin amant d'une éternelle jeunesse.</p>
+
+ <p>Dans l'état de famille, les fruits spontanés de la terre ne
+ suffisant plus, les hommes mettent le feu aux forêts et
+ commencent à cultiver la terre. Ils sèment le froment dont les
+ grains brûlés leur ont semblé une nourriture agréable. Voilà le
+ grand travail d'Hercule, c'est-à-dire, de l'héroïsme antique. Les
+ serpens qu'étouffe Hercule au berceau, l'hydre, le lion de Némée,
+ le tigre de Bacchus, la chimère de Bellérophon, le dragon de
+ Cadmus, et celui des Hespérides, sont autant de métaphores que
+ l'indigence du langage força les premiers hommes d'employer pour
+ désigner <em>la terre</em>. Le serpent qui dans l'Iliade dévore les huit
+ petits oiseaux avec leur mère est interprété par Calchas comme
signifiant <em>la terre troyenne</em>. En effet les hommes durent se
- reprsenter la terre comme un grand dragon couvert d'cailles,
- c'est--dire d'pines; comme une hydre sortie des eaux (du
- dluge), et dont les ttes, dont les forts renaissent mesure
- qu'elles sont coupes; la peau changeante de cette hydre passe du
+ représenter la terre comme un grand dragon couvert d'écailles,
+ c'est-à-dire d'épines; comme une hydre sortie des eaux (du
+ déluge), et dont les têtes, dont les forêts renaissent à mesure
+ qu'elles sont coupées; la peau changeante de cette hydre passe du
noir au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents du
- serpent que Cadmus enfonce dans la terre expriment potiquement
+ serpent que Cadmus enfonce dans la terre expriment poétiquement
les instrumens de bois durci dont on se servit pour le labourage
avant l'usage du fer (comme <em>dente tenaci</em> pour une ancre, dans
- Virgile). Enfin Cadmus devient lui-mme serpent; les Latins
+ Virgile). Enfin Cadmus devient lui-même serpent; les Latins
auraient dit en terme de droit, <em>fundus factus est</em>.</p>
- <p>Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les pis; le bl
+ <p>Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les épis; le blé
fut le premier or du monde. Entre les avantages de la haute
- fortune dont il est dchu, Job rappelle qu'il mangeait du pain de
- froment. On donnait du grain pour rcompense aux soldats
+ fortune dont il est déchu, Job rappelle qu'il mangeait du pain de
+ froment. On donnait du grain pour récompense aux soldats
victorieux, <em>adorea</em>. [Le nom d'<em>or</em> passa ensuite aux belles
- laines. Sans parler de la toison d'or des Argonautes, Atre se
- plaint dans Homre de ce que Thyeste lui a vol ses <em>brebis
- d'or</em>. <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Le mme pote donne toujours aux rois l'pithte
+ laines. Sans parler de la toison d'or des Argonautes, Atrée se
+ plaint dans Homère de ce que Thyeste lui a volé ses <em>brebis
+ d'or</em>. <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Le même poète donne toujours aux rois l'épithète
de
&#960;&#959;&#955;&#965;&#956;&#951;&#955;&#959;&#965;&#962;, riches en troupeaux. Les anciens Latins
- appelaient le patrimoine, <em>pecunia</em>, <em> pecude</em>. Chez les Grecs
- le mme mot,
+ appelaient le patrimoine, <em>pecunia</em>, <em>à pecude</em>. Chez les Grecs
+ le même mot,
&#956;&#951;&#955;&#959;&#957;, signifie pomme et troupeau,
- peut-tre parce qu'on attachait un grand prix ce fruit]. L'or
- du premier ge n'tant plus un mtal, on conoit le rameau de
- Proserpine dont parle Virgile, et tous les trsors que roulaient
+ peut-être parce qu'on attachait un grand prix à ce fruit]. L'or
+ du premier âge n'étant plus un métal, on conçoit le rameau de
+ Proserpine dont parle Virgile, et tous les trésors que roulaient
dans leurs eaux le Nil, le Pactole, le Gange et le Tage.</p>
- <p>Les premiers essais de l'agriculture furent exprims
+ <p>Les premiers essais de l'agriculture furent exprimés
symboliquement par trois nouveaux dieux, savoir: <span class="smcap">Vulcain</span>, le feu
- qui avait fcond la terre; <em>Saturne</em>, ainsi nomm de <em>sata</em>,
- semences [ce qui explique pourquoi l'ge de Saturne du Latium,
- rpond l'ge d'or des Grecs]; en troisime lieu <span class="smcap">Cyble</span>, ou la
- terre cultive. On la reprsente ordinairement assise sur un
- lion, symbole de la terre qui n'est pas encore dompte par la
- culture. La mme divinit fut pour les Romains <span class="smcap">Vesta</span>, desse des
- crmonies sacres. En effet le premier sens du mot <em>colere</em> fut
+ qui avait fécondé la terre; <em>Saturne</em>, ainsi nommé de <em>sata</em>,
+ semences [ce qui explique pourquoi l'âge de Saturne du Latium,
+ répond à l'âge d'or des Grecs]; en troisième lieu <span class="smcap">Cybèle</span>, ou la
+ terre cultivée. On la représente ordinairement assise sur un
+ lion, symbole de la terre qui n'est pas encore domptée par la
+ culture. La même divinité fut pour les Romains <span class="smcap">Vesta</span>, déesse des
+ cérémonies sacrées. En effet le premier sens du mot <em>colere</em> fut
<em>cultiver la terre</em>; la terre fut le premier autel, l'agriculture
- fut le premier culte. Ce culte consista originairement mettre
- le feu aux forts et immoler sur les terres cultives les
- vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacres,
- <em>Saturni hosti</em>. Vesta, toujours arme de la religion farouche
- des premiers ges, continua de garder le feu et le froment. Les
- noces se clbraient <em>aqu</em>, <em>igni et farre</em>; les noces appeles
- <em>nupti confarreat</em> devinrent particulires aux prtres, mais
- dans l'origine il n'y avait eu que des familles de prtres.&mdash;Les
- combats livrs par les pres de famille aux vagabonds qui
- envahissaient leurs terres, donnrent lieu la cration du dieu
+ fut le premier culte. Ce culte consista originairement à mettre
+ le feu aux forêts et à immoler sur les terres cultivées les
+ vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacrées,
+ <em>Saturni hostiæ</em>. Vesta, toujours armée de la religion farouche
+ des premiers âges, continua de garder le feu et le froment. Les
+ noces se célébraient <em>aquâ</em>, <em>igni et farre</em>; les noces appelées
+ <em>nuptiæ confarreatæ</em> devinrent particulières aux prêtres, mais
+ dans l'origine il n'y avait eu que des familles de prêtres.&mdash;Les
+ combats livrés par les pères de famille aux vagabonds qui
+ envahissaient leurs terres, donnèrent lieu à la création du dieu
<span class="smcap">Mars</span>.</p>
- <p>Mais les hros reoivent ceux qui se prsentent en supplians. La
+ <p>Mais les héros reçoivent ceux qui se présentent en supplians. La
comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la
- socit naissante, fait natre l'ide de <span class="smcap">Vnus</span>, desse de la
- beaut civile, de la noblesse. <em>Honestas</em> signifie -la-fois
- noblesse, beaut et vertu. Les enfans, ns hors les mariages
- solennels, taient lgalement parlant, des <em>monstres</em>.</p>
-
- <p>Mais les plbiens prtendent bientt au droit des mariages qui
- entrane tous les droits civils. On distingue alors Vnus
- patricienne et Vnus plbienne: la premire est trane par des
+ société naissante, fait naître l'idée de <span class="smcap">Vénus</span>, déesse de la
+ beauté civile, de la noblesse. <em>Honestas</em> signifie à-la-fois
+ noblesse, beauté et vertu. Les enfans, nés hors les mariages
+ solennels, étaient légalement parlant, des <em>monstres</em>.</p>
+
+ <p>Mais les plébéiens prétendent bientôt au droit des mariages qui
+ entraîne tous les droits civils. On distingue alors Vénus
+ patricienne et Vénus plébéienne: la première est traînée par des
cigues, l'autre par des colombes, symbole de la faiblesse, et
- pour cette raison souvent opposes par les potes, l'aigle,
- l'oiseau de Jupiter. Les prtentions des plbiens sont marques
+ pour cette raison souvent opposées par les poètes, à l'aigle, à
+ l'oiseau de Jupiter. Les prétentions des plébéiens sont marquées
par les fables d'Ixion, amoureux de Junon; de Tantale toujours
- altr au milieu des eaux; de Marsyas et de Linus qui dfient
- Apollon au combat du chant, c'est--dire qui lui disputent le
- privilge des auspices (<em>cancre</em>, chanter et prdire.) Le succs
- ne rpond pas toujours leurs efforts. Phaton est prcipit du
- char du soleil, <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Hercule touffe Ante, Ulysse tue Irus,
- et punit les amans de Pnlope. Mais selon une autre tradition
- Pnlope, se livre eux, comme Pasipha son taureau (les
- plbiens obtiennent le privilge des mariages solennels), et de
- ces unions criminelles rsultent des <em>monstres</em>, tels que Pan et
- le Minotaure. Hercule s'effmine et file sous Iole et Omphale; il
+ altéré au milieu des eaux; de Marsyas et de Linus qui défient
+ Apollon au combat du chant, c'est-à-dire qui lui disputent le
+ privilège des auspices (<em>cancre</em>, chanter et prédire.) Le succès
+ ne répond pas toujours à leurs efforts. Phaéton est précipité du
+ char du soleil, <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Hercule étouffe Antée, Ulysse tue Irus,
+ et punit les amans de Pénélope. Mais selon une autre tradition
+ Pénélope, se livre à eux, comme Pasiphaé à son taureau (les
+ plébéiens obtiennent le privilège des mariages solennels), et de
+ ces unions criminelles résultent des <em>monstres</em>, tels que Pan et
+ le Minotaure. Hercule s'effémine et file sous Iole et Omphale; il
se souille du sang de Nessus, entre en fureur et expire.</p>
- <p>La rvolution qui termine cette lutte est aussi exprime par le
- symbole de <span class="smcap">Minerve</span>. Vulcain fend la tte de Jupiter, d'o sort la
- desse, <em>minuit caput</em>, tymologie de <em>Minerva</em>. <em>Caput</em> signifie
- la tte, et la partie la plus leve, <em>celle qui domine</em>. Les
+ <p>La révolution qui termine cette lutte est aussi exprimée par le
+ symbole de <span class="smcap">Minerve</span>. Vulcain fend la tête de Jupiter, d'où sort la
+ déesse, <em>minuit caput</em>, étymologie de <em>Minerva</em>. <em>Caput</em> signifie
+ la tête, et la partie la plus élevée, <em>celle qui domine</em>. Les
Latins dirent toujours <em>capitis deminutio</em> pour <em>changement
- d'tat</em>; Minerve substitue l'tat civil l'tat de famille. Plus
- tard on donna un sens mtaphysique cette fable de la naissance
- de Minerve, et on y vit la dcouverte la plus sublime de la
- philosophie, savoir, que l'ide ternelle est engendre en Dieu
- par Dieu mme, tandis que les ides cres sont produites par
+ d'état</em>; Minerve substitue l'état civil à l'état de famille. Plus
+ tard on donna un sens métaphysique à cette fable de la naissance
+ de Minerve, et on y vit la découverte la plus sublime de la
+ philosophie, savoir, que l'idée éternelle est engendrée en Dieu
+ par Dieu même, tandis que les idées créées sont produites par
Dieu dans l'intelligence humaine.</p>
- <p>La transaction qui termine cette rvolution, est caractrise par
+ <p>La transaction qui termine cette révolution, est caractérisée par
<span class="smcap">Mercure</span>, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, <em>porte
aux hommes les messages des dieux</em>...........</p>
</div>
@@ -10866,269 +10824,269 @@ Discours, p. <a href="#pageLX">LX</a>.)</p>
<h2>Notes</h2>
<div class="footnote">
<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
-<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Il y propose le problme suivant: <em>Ne pourrait-on pas
-animer d'un mme esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Il y propose le problème suivant: <em>Ne pourrait-on pas
+animer d'un même esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que
les sciences se donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une
-universit d'aujourd'hui reprsentt un Platon ou un Aristote, avec
+université d'aujourd'hui représentât un Platon ou un Aristote, avec
tout le savoir que nous avons de plus que les anciens?</em></p>
<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
-<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: <em>Rponse un article du journal littraire d'Italie</em> o
-l'on attaquait le livre <em>De antiquissim Italorum sapienti ex
-originibus lingu latin cruend</em>. 1711.</p>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: <em>Réponse à un article du journal littéraire d'Italie</em> où
+l'on attaquait le livre <em>De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex
+originibus linguæ latinæ cruendâ</em>. 1711.</p>
<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
-<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transport
-les ides dans la <em>Science nouvelle</em>. Nous en donnerons prochainement
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté
+les idées dans la <em>Science nouvelle</em>. Nous en donnerons prochainement
une traduction.</p>
<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
-<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Omnis divin atque human eruditionis elementa tria,
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Omnis divinæ atque humanæ eruditionis elementa tria,
nosse, velle, posse: quorum principium unum mens; cujus oculus ratio,
-cui terni veri lumen prbet Deus......&mdash;Hc tria elementa, qu tam
-existere, et nostra esse, qum nos vivere cert scimus, un ill re,
-de qu omnin dubitare non possumus, nimirm cogitatione explicemus:
-quod qu facilis faciamus, hanc tractationem universam divido in
-partes tres: in quarum prim omnia scientiarum principia Deo esse:
-in secund, divinum lumen, sive ternum verum per hc tria, qu
-proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes un
-arctissim complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas
-ad Deum ipsarum principium revocare: in terti, quidquid usqum de
-divin ac human eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod
+cui æterni veri lumen præbet Deus......&mdash;Hæc tria elementa, quæ tam
+existere, et nostra esse, quàm nos vivere certò scimus, unâ illâ re,
+de quâ omninò dubitare non possumus, nimirùm cogitatione explicemus:
+quod quò faciliùs faciamus, hanc tractationem universam divido in
+partes tres: in quarum primâ omnia scientiarum principia à Deo esse:
+in secundâ, divinum lumen, sive æternum verum per hæc tria, quæ
+proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes unâ
+arctissimâ complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas
+ad Deum ipsarum principium revocare: in tertiâ, quidquid usquàm de
+divinæ ac humanæ eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod
cum his principiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse
-demonstremus. Atque ade de divinarum atque humanarum rerum notiti
-hc agam tria, de origine, de circulo, de constanti; et ostendam,
-origine, omnes Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes;
-constanti, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas prter Deum
+demonstremus. Atque adeò de divinarum atque humanarum rerum notitiâ
+hæc agam tria, de origine, de circulo, de constantiâ; et ostendam,
+origine, omnes à Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes;
+constantiâ, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas præter Deum
tenebras esse et errores.</p>
<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
-<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Vico a trs bien marqu lui-mme les progrs de sa
-mthode: Ce qui me dplat dans mes livres sur le droit universel
-(<em>De juris uno principio</em>, et <em>De constanti jurisprudentis</em>), c'est
-que j'y pars des ides de Platon et d'autres grands philosophes, pour
-descendre l'examen des intelligences bornes et stupides des
-premiers hommes qui fondrent l'humanit paenne; tandis que j'aurais
-d suivre une marche toute contraire. De l les erreurs o je suis
-tomb dans certaines matires...&mdash;Dans la premire dition de la
-Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matire, au moins dans
-l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des ides, en les
-sparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre
-eux. Je parlais de la mthode propre la Science nouvelle, en la
-sparant des principes des ides et des principes des langues.
-<em>Additions une prface de la Science nouvelle, publies avec
-d'autres pices indites de Vico, par M. Antonio Giordano</em>, 1818.
-Ajoutons cette critique, que, dans la premire dition, il conoit
-pour l'humanit l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette ide,
-que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparat plus
-dans les ditions suivantes.</p>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Vico a très bien marqué lui-même les progrès de sa
+méthode: «Ce qui me déplaît dans mes livres sur le droit universel
+(<em>De juris uno principio</em>, et <em>De constantiâ jurisprudentis</em>), c'est
+que j'y pars des idées de Platon et d'autres grands philosophes, pour
+descendre à l'examen des intelligences bornées et stupides des
+premiers hommes qui fondèrent l'humanité païenne; tandis que j'aurais
+dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où je suis
+tombé dans certaines matières...&mdash;Dans la première édition de la
+Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matière, au moins dans
+l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des idées, en les
+séparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre
+eux. Je parlais de la méthode propre à la Science nouvelle, en la
+séparant des principes des idées et des principes des langues».
+<em>Additions à une préface de la Science nouvelle, publiées avec
+d'autres pièces inédites de Vico, par M. Antonio Giordano</em>, 1818.
+Ajoutons à cette critique, que, dans la première édition, il conçoit
+pour l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée,
+que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparaît plus
+dans les éditions suivantes.</p>
<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
-<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: <em>Philosophie est une posie sophistique.</em> <span class="smcap">Montaigne</span>; <span class="smcap">III</span>
-v., p. 216 dit. Lefebvre.</p>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: <em>Philosophie est une poésie sophistiquée.</em> <span class="smcap">Montaigne</span>; <span class="smcap">III</span>
+v., p. 216 édit. Lefebvre.</p>
<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>:</p>
<p class="poem10">
<em>Cujus non fugio mortem, si famam assequar,<br>
- Et cedo invidi, dum modo absolvar cinis.</em></p>
+ Et cedo invidiæ, dum modo absolvar cinis.</em></p>
<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: On voit pourtant (<em>Recueil des Opuscules</em>, t. I, p. 118)
-qu'il correspondait avec un Juif, dont il fait l'loge, et qui,
-dit-il, tait son ami.</p>
+qu'il correspondait avec un Juif, dont il fait l'éloge, et qui,
+dit-il, était son ami.</p>
<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
-<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Damiano Romano. Dfense historique des lois grecques
-venues Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736,
-in-4<sup>o</sup>.&mdash;Quatorze Lettres sur le troisime principe de la science
-nouvelle, relatif l'origine du langage; ouvrage dans lequel on
-montre par des preuves tires tant de la philosophie que de l'histoire
-sacre et profane, que toutes les consquences de ce principe sont
-fausses et errones, 1749.&mdash;Dans la prface de son premier ouvrage, il
-reconnat que Vico a mrit l'immortalit; dans le second, fait aprs
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Damiano Romano. Défense historique des lois grecques
+venues à Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736,
+in-4<sup>o</sup>.&mdash;Quatorze Lettres sur le troisième principe de la science
+nouvelle, relatif à l'origine du langage; ouvrage dans lequel on
+montre par des preuves tirées tant de la philosophie que de l'histoire
+sacrée et profane, que toutes les conséquences de ce principe sont
+fausses et erronées, 1749.&mdash;Dans la préface de son premier ouvrage, il
+reconnaît que Vico a mérité l'immortalité; dans le second, fait après
la mort de Vico, il l'appelle plagiaire, etc.&mdash;Il croit prouver
-d'abord que le systme de Vico n'est pas nouveau, et dans cette
-partie, malgr la diffusion et le pdantisme, l'ouvrage est assez
+d'abord que le système de Vico n'est pas nouveau, et dans cette
+partie, malgré la diffusion et le pédantisme, l'ouvrage est assez
curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le
-mettre sur la voie.&mdash;Il soutient ensuite que ce systme est erron, et
-particulirement contraire la religion chrtienne. Le critique
-bienveillant rappelle cette occasion l'hrsie d'un Almricus (p.
+mettre sur la voie.&mdash;Il soutient ensuite que ce système est erroné, et
+particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique
+bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p.
139), dont on jeta, les cendres au vent.</p>
-<p>M. Colangelo. <em>Essai de quelques considrations sur la Science
-nouvelle</em>, ddi M. Louis de Mdicis, ministre des finances. 1821.</p>
+<p>M. Colangelo. <em>Essai de quelques considérations sur la Science
+nouvelle</em>, dédié à M. Louis de Médicis, ministre des finances. 1821.</p>
-<p>Quelques admirateurs de Vico ont appuy ces injustes accusations,
-qu'ils regardaient comme autant d'loges. Dans le dsir d'ajouter Vico
- la liste des philosophes du 18<sup>e</sup> sicle, ils ont prtendu qu'il
-avait obscurci son livre dessein, pour le faire passer la censure.
-Cette tradition, dont on rapporte l'origine Genovesi, a pass de lui
- Galanti son biographe, et ensuite M. de A. Les personnes qui ont
-le plus tudi Vico, MM. de A. et Jannelli n'y ajoutent aucune foi, et
-la lecture du livre suffit pour la rfuter.</p>
+<p>Quelques admirateurs de Vico ont appuyé ces injustes accusations,
+qu'ils regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico
+à la liste des philosophes du 18<sup>e</sup> siècle, ils ont prétendu qu'il
+avait obscurci son livre à dessein, pour le faire passer à la censure.
+Cette tradition, dont on rapporte l'origine à Genovesi, a passé de lui
+à Galanti son biographe, et ensuite à M. de A. Les personnes qui ont
+le plus étudié Vico, MM. de A. et Jannelli n'y ajoutent aucune foi, et
+la lecture du livre suffit pour la réfuter.</p>
<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
-<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: V. p. 50, dition de Milan, 1801.</p>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: V. p. 50, édition de Milan, 1801.</p>
<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
-<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: <em>Glori animalia</em>, et dans Tacite: <em>Gens novarum
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: <em>Gloriæ animalia</em>, et dans Tacite: <em>Gens novarum
religionum avida</em>.</p>
<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
-<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Est-il vrai que, dans cette priode, Herms ait port
-d'gypte en Grce la connaissance des lettres et les premires lois?
-ou bien Cadmus aurait-il enseign aux Grecs l'alphabet de la Phnicie?
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté
+d'Égypte en Grèce la connaissance des lettres et les premières lois?
+ou bien Cadmus aurait-il enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie?
Nous ne pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.&mdash;Les Grecs ne se
-servirent point d'hiroglyphes comme les gyptiens, mais d'une
-criture alphabtique, encore ne l'employrent-ils que bien des
-sicles aprs.&mdash;Homre confia ses pomes la mmoire des Rapsodes,
-parce que de son temps les lettres alphabtiques n'taient point
-trouves, ainsi que le soutient Josephe contre le sentiment
-d'Appion.&mdash;Si Cadmus et port les lettres phniciennes en Grce, la
-Botie qui les et reues la premire n'et-elle pas d ce distinguer
-par sa civilisation entre toutes les parties de la Grce?&mdash;D'ailleurs
-quelle diffrence entre les lettres grecques et les
-phniciennes?==Quant l'introduction simultane des lois et des
-lettres, les difficults sont plus grandes encore.&mdash;D'abord le mot
-&#957;&#959;&#956;&#959;&#962; ne se trouve nulle part dans Homre.&mdash;Ensuite, est-il
-indispensable que des lois soient crites? n'en existait-il pas en
-gypte avant Herms, inventeur des lettres? dira-t-on qu'il n'y eut
-pas de lois Sparte o Lycurgue avait dfendu aux citoyens l'tude
-des lettres? ne voit-on pas dans Homre un Conseil des hros,
-&#946;&#959;&#965;&#955;&#951;, o l'on dlibrait de vive voix sur les lois, et un Conseil du
+servirent point d'hiéroglyphes comme les Égyptiens, mais d'une
+écriture alphabétique, encore ne l'employèrent-ils que bien des
+siècles après.&mdash;Homère confia ses poèmes à la mémoire des Rapsodes,
+parce que de son temps les lettres alphabétiques n'étaient point
+trouvées, ainsi que le soutient Josephe contre le sentiment
+d'Appion.&mdash;Si Cadmus eût porté les lettres phéniciennes en Grèce, la
+Béotie qui les eût reçues la première n'eût-elle pas dû ce distinguer
+par sa civilisation entre toutes les parties de la Grèce?&mdash;D'ailleurs
+quelle différence entre les lettres grecques et les
+phéniciennes?==Quant à l'introduction simultanée des lois et des
+lettres, les difficultés sont plus grandes encore.&mdash;D'abord le mot
+&#957;&#959;&#956;&#959;&#962; ne se trouve nulle part dans Homère.&mdash;Ensuite, est-il
+indispensable que des lois soient écrites? n'en existait-il pas en
+Égypte avant Hermès, inventeur des lettres? dira-t-on qu'il n'y eut
+pas de lois à Sparte où Lycurgue avait défendu aux citoyens l'étude
+des lettres? ne voit-on pas dans Homère un Conseil des héros,
+&#946;&#959;&#965;&#955;&#951;, où l'on délibérait de vive voix sur les lois, et un Conseil du
peuple,
-&#945;&#947;&#959;&#961;&#945;, o on les publiait de la mme manire. La
-Providence a voulu que les socits qui n'ont point encore la
+&#945;&#947;&#959;&#961;&#945;, où on les publiait de la même manière. La
+Providence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore la
connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les
coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont
-plus civilises. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen ge, ce
+plus civilisées. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, ce
fut encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les
-nations europennes.</p>
+nations européennes.</p>
<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
-<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Les hros investis du triple caractre de chefs des
-peuples, de guerriers et de prtres, furent dsigns dans la Grce par
-le nom d'<em>Hraclides</em>, ou enfans d'Hercule; dans la Crte, dans
-l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de <em>Curtes</em> (<em>quirites</em>,
-de l'inusit <em>quir</em>, <em>quiris</em>, lance).</p>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Les héros investis du triple caractère de chefs des
+peuples, de guerriers et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par
+le nom d'<em>Héraclides</em>, ou enfans d'Hercule; dans la Crète, dans
+l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de <em>Curètes</em> (<em>quirites</em>,
+de l'inusité <em>quir</em>, <em>quiris</em>, lance).</p>
<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
-<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Orphe surtout, si on le considre comme un individu,
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Orphée surtout, si on le considère comme un individu,
offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres
bizarres.&mdash;D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie
de Mars, que comme le berceau de la civilisation.&mdash;Ce Thrace sait si
-bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une posie
-admirable.&mdash;Il ne trouve encore que des btes farouches dans ces
-Grecs, auxquels tant de sicles auparavant Deucalion a enseign la
-pit envers les dieux, dont Hellen a form une mme nation en leur
-donnant une langue commune, chez lesquels enfin rgne depuis trois
-cents ans la maison d'Inachus.&mdash;Orphe trouve la Grce sauvage, et en
-quelques annes elle fait assez de progrs pour qu'il puisse suivre
-Jason la conqute de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est
+bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une poésie
+admirable.&mdash;Il ne trouve encore que des bêtes farouches dans ces
+Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la
+piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur
+donnant une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois
+cents ans la maison d'Inachus.&mdash;Orphée trouve la Grèce sauvage, et en
+quelques années elle fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre
+Jason à la conquête de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est
point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.&mdash;Dans cette
-expdition il a pour compagnons Castor et Pollux, frres d'Hlne,
-dont l'enlvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un
-seul homme nous prsente plus de faits qu'il ne s'en passerait en
-mille annes!.... Ce sont peut-tre de semblables observations qui ont
-fait conjecturer Cicron, dans son livre sur la Nature des Dieux,
-qu'<em>Orphe n'a jamais exist</em>. Elles s'appliquent, pour la plupart,
-avec la mme force Hercule, Herms et Zoroastre.</p>
-
-<p> ces difficults chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou
-politiques. Orphe, voulant amliorer les m&oelig;urs de la Grce, lui
-propose l'exemple d'un Jupiter adultre, d'une Junon implacable qui
-perscute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dvore
+expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène,
+dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un
+seul homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en
+mille années!.... Ce sont peut-être de semblables observations qui ont
+fait conjecturer à Cicéron, dans son livre sur la Nature des Dieux,
+qu'<em>Orphée n'a jamais existé</em>. Elles s'appliquent, pour la plupart,
+avec la même force à Hercule, à Hermès et à Zoroastre.</p>
+
+<p>À ces difficultés chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou
+politiques. Orphée, voulant améliorer les m&oelig;urs de la Grèce, lui
+propose l'exemple d'un Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui
+persécute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore
ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir
-le peuple le plus civilis, le plus vertueux, qu'Orphe lve les
-hommes encore bruts l'humanit et la civilisation.</p>
+le peuple le plus civilisé, le plus vertueux, qu'Orphée élève les
+hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation.</p>
-<p class="p2">Guids par les principes de la science nouvelle, nous viterons ces
-terribles cueils de la <em>mythologie</em>; nous verrons que ces fables,
-dtournes de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient
-dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne ft digne des fondateurs
-des socits. La dcouverte des caractres potiques, des types
-idaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein
-travers ces nuages sombres dont s'tait voile la <em>chronologie</em>.</p>
+<p class="p2">Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces
+terribles écueils de la <em>mythologie</em>; nous verrons que ces fables,
+détournées de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient
+dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs
+des sociétés. La découverte des caractères poétiques, des types
+idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein à
+travers ces nuages sombres dont s'était voilée la <em>chronologie</em>.</p>
<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des
-savans, ont entrepris de nous faire connatre la succession des coles
-de la <em>philosophie barbare</em>, Zoroastre fut le matre de Brose et des
-Chaldens, Brose celui d'Herms et des gyptiens, Herms celui
-d'Atlas et des thiopiens, Atlas celui d'Orphe, qui, de la Thrace,
-vint tablir son cole en Grce. On sent ce qu'ont de srieux ces
-communications entre les premiers peuples, qui, peine sortis de
-l'tat sauvage, vivaient ignors mme de leurs voisins, et n'avaient
+savans, ont entrepris de nous faire connaître la succession des écoles
+de la <em>philosophie barbare</em>, Zoroastre fut le maître de Bérose et des
+Chaldéens, Bérose celui d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui
+d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui d'Orphée, qui, de la Thrace,
+vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont de sérieux ces
+communications entre les premiers peuples, qui, à peine sortis de
+l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient
connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce
leur en donnait l'occasion.</p>
<p>Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique
-particulirement aux Hbreux.&mdash;Lactance assure que Pythagore n'a pu
-tre disciple d'Isae.&mdash;Un passage de Josephe prouve que les Hbreux,
-au temps d'Homre et de Pythagore, vivaient inconnus leurs voisins
-de l'intrieur des terres, et plus forte raison aux nations
-loignes dont la mer les sparait.&mdash;Ptolme Philadelphe s'tonnant
-qu'aucun pote, aucun historien n'et fait mention des lois de Mose,
-le juif Dmtrius lui rpondit que ceux qui avaient tent de les faire
-connatre aux Gentils, avaient t punis miraculeusement, tels que
-Thopompe qui en perdit le sens, et Thodecte qui fut priv de la
-vue.&mdash;Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurit
-des Juifs, et il l'explique de la manire suivante: <em>Nous n'habitons
-point les rivages; nous n'aimons point faire le ngoce et
-commercer avec les trangers</em>. Sans doute la Providence voulait, comme
-l'observe Lactance, empcher que la religion du vrai Dieu ne ft
-profane par les communications de son peuple avec les Gentils.&mdash;Tout
-ce qui prcde est confirm par le tmoignage du peuple Hbreux
-lui-mme, qui prtendait qu' l'poque o parut la version des
-Septante, les tnbres couvrirent le monde pendant trois jours, et
-qui, en expiation, observait un jene solennel, le 8 de tbet ou
-dcembre. Ceux de Jrusalem dtestaient les juifs hellnistes qui
-attribuaient une autorit divine cette version.</p>
+particulièrement aux Hébreux.&mdash;Lactance assure que Pythagore n'a pu
+être disciple d'Isaïe.&mdash;Un passage de Josephe prouve que les Hébreux,
+au temps d'Homère et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins
+de l'intérieur des terres, et à plus forte raison aux nations
+éloignées dont la mer les séparait.&mdash;Ptolémée Philadelphe s'étonnant
+qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des lois de Moïse,
+le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les faire
+connaître aux Gentils, avaient été punis miraculeusement, tels que
+Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la
+vue.&mdash;Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurité
+des Juifs, et il l'explique de la manière suivante: <em>Nous n'habitons
+point les rivages; nous n'aimons point à faire le négoce et à
+commercer avec les étrangers</em>. Sans doute la Providence voulait, comme
+l'observe Lactance, empêcher que la religion du vrai Dieu ne fût
+profanée par les communications de son peuple avec les Gentils.&mdash;Tout
+ce qui précède est confirmé par le témoignage du peuple Hébreux
+lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des
+Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et
+qui, en expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou
+décembre. Ceux de Jérusalem détestaient les juifs hellénistes qui
+attribuaient une autorité divine à cette version.</p>
<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Le principe du droit naturel est <em>le juste dans son
-unit</em>, autrement dit, l'unit des ides du genre humain concernant
-les choses dont l'utilit ou la ncessit est commune toute la
-nature humaine. Le pyrrhonisme dtruit l'<em>humanit</em>, parce qu'il ne
-donne point l'unit. L'picurisme la dissipe, en quelque sorte, parce
-qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilit. Le
-stocisme l'anantit, parce qu'il ne reconnat d'utilit ou de
-ncessit que celles de l'me, et qu'il mconnat celles du corps;
-encore le <em>Sage</em> seul peut-il juger de celles de l'me. La seule
-doctrine de Platon nous prsente le juste dans son unit; ce
-philosophe pense qu'on doit suivre comme la rgle du vrai ce qui
-semble un, ou le mme tous les hommes. dition de 1725, rimprime
+unité</em>, autrement dit, l'unité des idées du genre humain concernant
+les choses dont l'utilité ou la nécessité est commune à toute la
+nature humaine. Le pyrrhonisme détruit l'<em>humanité</em>, parce qu'il ne
+donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, en quelque sorte, parce
+qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilité. Le
+stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de
+nécessité que celles de l'âme, et qu'il méconnaît celles du corps;
+encore le <em>Sage</em> seul peut-il juger de celles de l'âme. La seule
+doctrine de Platon nous présente le juste dans son unité; ce
+philosophe pense qu'on doit suivre comme la règle du vrai ce qui
+semble un, ou le même à tous les hommes. Édition de 1725, réimprimée
en 1817, page 74.</p>
<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: <em>Dicit enim</em> (Cato) <em>tanquam in Platonis</em>
&#960;&#959;&#955;&#953;&#964;&#949;&#953;&#945;,
-<em>non tanquam in Romuli fce sententiam</em>. Cic. <em>ad Atticum</em>,
+<em>non tanquam in Romuli fæce sententiam</em>. Cic. <em>ad Atticum</em>,
lib. II (<em>Note du Traducteur</em>).</p>
<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Le <em>droit naturel des gens</em> a, dans Vico, une
-signification trs entendue. Il comprend non-seulement les rapports
-des socits entre elles, mais mme tous les rapports des individus
+signification très entendue. Il comprend non-seulement les rapports
+des sociétés entre elles, mais même tous les rapports des individus
entre eux (<em>Note du Traducteur</em>).</p>
<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
-<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: La vrit de ces observations nous est confirme par
-l'exemple de la nation franaise. Elle vit s'ouvrir au milieu de la
-barbarie du onzime sicle, cette fameuse cole de Paris, o Pierre
-Lombard, <em>le matre des sentences</em>, enseignait la scholastique la plus
-subtile; et d'un autre ct elle a conserv une sorte de pome
-homrique dans l'histoire de l'archevque Turpin, ce recueil universel
-des <em>Fables hroques</em> qui ont ensuite embelli tant de pomes et de
-romans. Ce passage prmatur de la barbarie aux sciences les plus
-subtiles, a donn la langue franaise une dlicatesse suprieure
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: La vérité de ces observations nous est confirmée par
+l'exemple de la nation française. Elle vit s'ouvrir au milieu de la
+barbarie du onzième siècle, cette fameuse école de Paris, où Pierre
+Lombard, <em>le maître des sentences</em>, enseignait la scholastique la plus
+subtile; et d'un autre côté elle a conservé une sorte de poème
+homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil universel
+des <em>Fables héroïques</em> qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de
+romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus
+subtiles, a donné à la langue française une délicatesse supérieure à
celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le
mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi
-minemment propre traiter les sujets scientifiques.</p>
+éminemment propre à traiter les sujets scientifiques.</p>
<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
-<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: La fin de cet alina est rejete dans une note du
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du
chapitre <span class="smcap">III</span>.</p>
<p class="source">(<em>Note du Traducteur.</em>)</p>
@@ -11137,7 +11095,7 @@ chapitre <span class="smcap">III</span>.</p>
<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: <em>Divitias suas trahunt, vexant.</em> Salluste. (<em>N. du T.</em>)</p>
<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
-<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Par l'intermdiaire des Duumvirs auxquels il dlgue son
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Par l'intermédiaire des Duumvirs auxquels il délègue son
pouvoir. (<em>N. du T.</em>)</p>
<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
@@ -11146,67 +11104,67 @@ pouvoir. (<em>N. du T.</em>)</p>
<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Nous rejetons une longue digression sur la question de
-savoir si les lois des douze tables ont t transportes d'Athnes
-Rome, dans la note o nous citerons un passage plus considrable d'un
-autre ouvrage de Vico sur le mme sujet. (<em>N. du T.</em>)</p>
+savoir si les lois des douze tables ont été transportées d'Athènes à
+Rome, dans la note où nous citerons un passage plus considérable d'un
+autre ouvrage de Vico sur le même sujet. (<em>N. du T.</em>)</p>
<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: C'est ce qui explique ces grandes richesses qui
-permirent aux Ioniens de btir le temple de Junon Samos, et aux
-Cariens d'lever le tombeau de Mausole, qui furent placs au nombre
+permirent aux Ioniens de bâtir le temple de Junon à Samos, et aux
+Cariens d'élever le tombeau de Mausole, qui furent placés au nombre
des sept merveilles du monde. La gloire du commerce maritime appartint
-en dernier lieu ceux de Rhodes qui levrent l'entre de leur port
+en dernier lieu à ceux de Rhodes qui élevèrent à l'entrée de leur port
le fameux colosse du Soleil. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
-<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Cet axiome plac ici cause de son rapport
-<em>particulier</em> avec le droit des gens, s'applique <em>gnralement</em> tous
-les objets dont nous avons parler. Il aurait d tre rang parmi les
-<em>axiomes gnraux;</em> si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on
-voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matire
-particulire, combien il est conforme la vrit, et important dans
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Cet axiome placé ici à cause de son rapport
+<em>particulier</em> avec le droit des gens, s'applique <em>généralement</em> tous
+les objets dont nous avons à parler. Il aurait dû être rangé parmi les
+<em>axiomes généraux;</em> si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on
+voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matière
+particulière, combien il est conforme à la vérité, et important dans
l'application (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
-<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Bayle a sans doute t tromp par leurs rapports,
-lorsqu'il affirme, dans le Trait de la Comte, <em>que les peuples
-peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumire de
-Dieu</em>. Avant lui, Polybe avait dit: <em>si les hommes taient
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Bayle a sans doute été trompé par leurs rapports,
+lorsqu'il affirme, dans le Traité de la Comète, <em>que les peuples
+peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumière de
+Dieu</em>. Avant lui, Polybe avait dit: <em>si les hommes étaient
philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion</em>. Mais s'il
-n'existait point de socit, y aurait-il des philosophes? Or, sans les
-religions, point de socit. (<em>Vico</em>).</p>
+n'existait point de société, y aurait-il des philosophes? Or, sans les
+religions, point de société. (<em>Vico</em>).</p>
-<p>Les trois dernires lignes sont tires du second corollaire de
+<p>Les trois dernières lignes sont tirées du second corollaire de
l'axiome <a href="#ax31">31</a>.</p>
<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
-<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Notre libre arbitre, notre volont libre peut seule
-rprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens
-ncessaires, et que les mcaniciens appellent <em>forces</em>, <em>efforts</em>,
-<em>puissances</em>, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens trangers
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Notre libre arbitre, notre volonté libre peut seule
+réprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens
+nécessaires, et que les mécaniciens appellent <em>forces</em>, <em>efforts</em>,
+<em>puissances</em>, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens étrangers
au sentiment (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
-<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beaut
+<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beauté
de l'ordre:</p>
<p class="poem10">
- <em>Ordinis hc virtus erit et Venus, aut ego fallor,<br>
+ <em>Ordinis hæc virtus erit et Venus, aut ego fallor,<br>
Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici<br>
- Pleraque differat, et prsens in tempus omittat.</em></p>
+ Pleraque differat, et præsens in tempus omittat.</em></p>
-<p class="source">Art potique. (<em>Vico</em>).</p>
+<p class="source">Art poétique. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
-<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Cette justice intrieure, fut pratique par les Hbreux
-que le vrai Dieu clairait de sa lumire, et auxquels sa loi dfendait
-jusqu'aux penses injustes, chose dont les lgislateurs mortels ne
-s'taient jamais embarrasss. Les Hbreux croyaient en un Dieu tout
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Cette justice intérieure, fut pratiquée par les Hébreux
+que le vrai Dieu éclairait de sa lumière, et auxquels sa loi défendait
+jusqu'aux pensées injustes, chose dont les législateurs mortels ne
+s'étaient jamais embarrassés. Les Hébreux croyaient en un Dieu tout
esprit, qui scrute le c&oelig;ur des hommes; les gentils croyaient leurs
-dieux composs d'me et de corps, et par consquent incapables de
-pntrer dans les c&oelig;urs. La justice intrieure ne fut connue chez
+dieux composés d'âme et de corps, et par conséquent incapables de
+pénétrer dans les c&oelig;urs. La justice intérieure ne fut connue chez
eux que par les raisonnemens des philosophes, lesquels ne parurent que
-deux mille ans aprs la formation des nations qui les produisirent
+deux mille ans après la formation des nations qui les produisirent
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
@@ -11214,407 +11172,407 @@ deux mille ans aprs la formation des nations qui les produisirent
livre, corollaire relatif au mot <em>Jupiter</em>.</p>
<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
-<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: En consquence la mtaphysique doit essentiellement
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: En conséquence la métaphysique doit essentiellement
travailler au bonheur du genre humain dont la conservation tient au
-sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinit douce de
-providence. C'est peut-tre pour avoir dmontr cette providence que
-Platon a t surnomm le divin. La philosophie qui enlve Dieu un
-tel attribut, mrite moins le nom du philosophie et de sagesse que
+sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinité douce de
+providence. C'est peut-être pour avoir démontré cette providence que
+Platon a été surnommé le divin. La philosophie qui enlève à Dieu un
+tel attribut, mérite moins le nom du philosophie et de sagesse que
celui de folie. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
-<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: La thologie <em>potique</em> fut chez les Gentils la mme que
-la thologie <em>civile</em>. Si Varron la distingue de la thologie <em>civile</em>
-et de la thologie <em>naturelle</em>, c'est que, partageant l'erreur
-vulgaire qui place dans les fables les mystres d'une philosophie
-sublime, il l'a crue mle de l'une et de l'autre. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: La théologie <em>poétique</em> fut chez les Gentils la même que
+la théologie <em>civile</em>. Si Varron la distingue de la théologie <em>civile</em>
+et de la théologie <em>naturelle</em>, c'est que, partageant l'erreur
+vulgaire qui place dans les fables les mystères d'une philosophie
+sublime, il l'a crue mêlée de l'une et de l'autre. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
-<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Avec l'ide d'un Jupiter, auquel ils attriburent
-bientt une Providence, naquit le droit, <em>jus</em>, appel <em>ious</em> par les
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Avec l'idée d'un Jupiter, auquel ils attribuèrent
+bientôt une Providence, naquit le droit, <em>jus</em>, appelé <em>ious</em> par les
Latins, et par les anciens Grecs
-&#916;&#953;&#945;&#953;&#959;&#957;, <em>cleste</em>, du mot
-&#916;&#953;&#959;&#962;; les Latins dirent galement <em>sub dio</em>, et sub jove pour
+&#916;&#953;&#945;&#953;&#959;&#957;, <em>céleste</em>, du mot
+&#916;&#953;&#959;&#962;; les Latins dirent également <em>sub dio</em>, et sub jove pour
exprimer <em>sous le ciel</em>. Puis, si l'on en croit Platon dans son
Cratyle, on substitua par euphonie
&#916;&#953;&#967;&#945;&#953;&#959;&#957;. Ainsi toutes les
-nations paennes ont contempl le ciel, qu'elles considraient comme
+nations païennes ont contemplé le ciel, qu'elles considéraient comme
Jupiter, pour en recevoir par les auspices des lois, des avis divins;
-ce qui prouve que le principe commun des socits a t la <em>croyance
-une Providence divine.</em> Et pour en commencer l'numration, <em>Jupiter</em>
-fut le <em>ciel</em> chez les Chaldens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir
+ce qui prouve que le principe commun des sociétés a été la <em>croyance à
+une Providence divine.</em> Et pour en commencer l'énumération, <em>Jupiter</em>
+fut le <em>ciel</em> chez les Chaldéens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir
de lui la connaissance de l'avenir par l'observation des aspects
-divers et des mouvemens des toiles, et on nomma <em>astronomie</em> et
+divers et des mouvemens des étoiles, et on nomma <em>astronomie</em> et
<em>astrologie</em> la science des lois qu'observent les astres, et celle de
-leur langage; la dernire fut prise dans le sens d'astrologie
-judiciaire, et dans les lois romaines <em>Chalden</em> veut dire
+leur langage; la dernière fut prise dans le sens d'astrologie
+judiciaire, et dans les lois romaines <em>Chaldéen</em> veut dire
astrologue.&mdash;Chez les Perses, <em>Jupiter</em> fut le <em>ciel</em>, qui faisait
-connatre aux hommes les choses caches; ceux qui possdaient cette
+connaître aux hommes les choses cachées; ceux qui possédaient cette
science s'appelaient Mages, et tenaient dans leurs rites une verge qui
-rpond au bton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer
+répond au bâton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer
des cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs
-enchantemens. Le ciel tait pour les Perses le temple de Jupiter, et
-leurs rois, imbus de cette opinion, dtruisaient les temples
-construits par les Grecs.&mdash;Les gyptiens confondaient aussi <em>Jupiter</em>
+enchantemens. Le ciel était pour les Perses le temple de Jupiter, et
+leurs rois, imbus de cette opinion, détruisaient les temples
+construits par les Grecs.&mdash;Les Égyptiens confondaient aussi <em>Jupiter</em>
et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait sur les choses
-sublunaires et des moyens qu'il donnait de connatre l'avenir; de nos
-jours encore ils conservent une divination vulgaire.&mdash;Mme opinion
+sublunaires et des moyens qu'il donnait de connaître l'avenir; de nos
+jours encore ils conservent une divination vulgaire.&mdash;Même opinion
chez les Grecs qui tiraient du ciel des
&#952;&#949;&#959;&#961;&#951;&#956;&#945;&#964;&#945;
et des
&#956;&#945;&#952;&#951;&#956;&#945;&#964;&#945;, en les contemplant des yeux du corps, et en les
-observant, c'est--dire, en leur obissant comme aux lois de Jupiter.
+observant, c'est-à-dire, en leur obéissant comme aux lois de Jupiter.
C'est du mot
-&#956;&#945;&#952;&#951;&#956;&#945;&#964;&#945;, que les astrologues sont appels
-<em>mathmaticiens</em> dans les lois romaines.&mdash;Quant la croyance des
-Romains, on connat le vers d'Ennius,</p>
+&#956;&#945;&#952;&#951;&#956;&#945;&#964;&#945;, que les astrologues sont appelés
+<em>mathématiciens</em> dans les lois romaines.&mdash;Quant à la croyance des
+Romains, on connaît le vers d'Ennius,</p>
<p class="poem10"><em>Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant jovem</em>;</p>
<p class="noindent">le pronom <em>hoc</em> est pris dans le sens de <em>c&oelig;lum</em>. Les Romains
-disaient aussi <em>templa c&oelig;li</em>, pour exprimer la rgion du ciel
-dsign par les augures pour prendre les auspices; et par drivation,
-<em>templum</em> signifia tout lieu dcouvert o la vue ne rencontre point
+disaient aussi <em>templa c&oelig;li</em>, pour exprimer la région du ciel
+désigné par les augures pour prendre les auspices; et par dérivation,
+<em>templum</em> signifia tout lieu découvert où la vue ne rencontre point
d'obstacle (<em>neptunia templa</em>, la mer dans Virgile).&mdash;Les anciens
-Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrs
+Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrés
qu'il appelle <em>lucos et nemora</em>, ce qui indique sans doute des
-clairires dans l'paisseur des bois. L'glise eut beaucoup de peine
+clairières dans l'épaisseur des bois. L'église eut beaucoup de peine à
leur faire abandonner cet usage (V. <em>Concilia Stanctense et
Bracharense</em>, dans le recueil de Bouchard). On en trouve encore
aujourd'hui des traces chez les Lapons et chez les Livoniens.&mdash;Les
-Perses disaient simplement le <em>Sublime</em> pour dsigner <em>Dieu</em>. Leurs
-temples n'taient que des collines dcouvertes o l'on montait de deux
-cts par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines
+Perses disaient simplement le <em>Sublime</em> pour désigner <em>Dieu</em>. Leurs
+temples n'étaient que des collines découvertes où l'on montait de deux
+côtés par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines
qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent
-la beaut des temples dans leur lvation prodigieuse. Le point le
-plus lev s'appelait, selon Pausanias,
+la beauté des temples dans leur élévation prodigieuse. Le point le
+plus élevé s'appelait, selon Pausanias,
&#945;&#949;&#964;&#959;&#962; l'aigle,
-l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus lev. De l peut
-tre <em>pinn templorum</em>, <em>pinn murorum</em>, et en dernier lieu, <em>aquil</em>
-pour les crneaux. Les Hbreux adoraient dans le tabernacle <em>le
-Trs-Haut</em> qui est au-dessus des cieux; et partout o le peuple de
-Dieu tendait ses conqutes, Mose ordonnait que l'on brlt les bois
-sacrs, sanctuaires de l'idoltrie.&mdash;Chez les chrtiens mmes,
-plusieurs nations disent le <em>ciel</em> pour <em>Dieu</em>. Les Franais et les
-Italiens disent <em>fasse le ciel</em>, <em>j'espre dans les secours du ciel</em>;
-il en est de mme en espagnol. Les franais disent <em>bleu</em> pour <em>le
-ciel</em>, dans une espce de serment <em>par bleu</em>, et dans ce blasphme
-impie <em>morbleu</em> (c'est--dire <em>meure le ciel</em>, en prenant ce mot dans
+l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus élevé. De là peut
+être <em>pinnæ templorum</em>, <em>pinnæ murorum</em>, et en dernier lieu, <em>aquilæ</em>
+pour les créneaux. Les Hébreux adoraient dans le tabernacle <em>le
+Très-Haut</em> qui est au-dessus des cieux; et partout où le peuple de
+Dieu étendait ses conquêtes, Moïse ordonnait que l'on brûlât les bois
+sacrés, sanctuaires de l'idolâtrie.&mdash;Chez les chrétiens mêmes,
+plusieurs nations disent le <em>ciel</em> pour <em>Dieu</em>. Les Français et les
+Italiens disent <em>fasse le ciel</em>, <em>j'espère dans les secours du ciel</em>;
+il en est de même en espagnol. Les français disent <em>bleu</em> pour <em>le
+ciel</em>, dans une espèce de serment <em>par bleu</em>, et dans ce blasphème
+impie <em>morbleu</em> (c'est-à-dire <em>meure le ciel</em>, en prenant ce mot dans
le sens de <em>Dieu</em>.) Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont
-on a parl dans les axiomes <a href="#ax13">13</a> et <a href="#ax22">22</a>. (<em>Vico</em>).</p>
+on a parlé dans les axiomes <a href="#ax13">13</a> et <a href="#ax22">22</a>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
-<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: La dfense de la divination faite par Dieu son peuple
-fut le fondement de la vritable religion. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: La défense de la divination faite par Dieu à son peuple
+fut le fondement de la véritable religion. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
-<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Voil pourquoi Homre se trouve le premier de tous les
-potes du genre <em>hroque</em>, le plus sublime de tous, dans l'ordre du
-mrite comme dans celui du temps. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Voilà pourquoi Homère se trouve le premier de tous les
+poètes du genre <em>héroïque</em>, le plus sublime de tous, dans l'ordre du
+mérite comme dans celui du temps. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
-<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: On continua appeler dans le droit, <em>nos auteurs</em>, ceux
-dont nous tenons un droit une proprit. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: On continua à appeler dans le droit, <em>nos auteurs</em>, ceux
+dont nous tenons un droit à une propriété. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: <em>Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond
-dans la premire dition:</em> Grotius prtend que son systme peut se
-passer de l'ide de la Providence. Cependant sans religion les hommes
-ne seraient pas runis en nations.... Point de physique sans
-mathmatique; point de morale ni de politique sans mtaphysique,
-c'est--dire sans dmonstration de Dieu.&mdash;Il suppose le premier homme
-bon, parce qu'il n'tait <em>pas mauvais</em>. Il compose le genre humain
-sa naissance d'hommes <em>simples et dbonnaires</em>, qui auraient t
-pousss par l'intrt la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothse
-d'picure.</p>
-
-<p>Puis vient Selden, qui appuie son systme sur le petit nombre de lois
-que Dieu dicta aux enfans de No. Mais Sem fut le seul qui persvra
-dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun ses
-descendans et ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutt
+dans la première édition:</em> Grotius prétend que son système peut se
+passer de l'idée de la Providence. Cependant sans religion les hommes
+ne seraient pas réunis en nations.... Point de physique sans
+mathématique; point de morale ni de politique sans métaphysique,
+c'est-à-dire sans démonstration de Dieu.&mdash;Il suppose le premier homme
+bon, parce qu'il n'était <em>pas mauvais</em>. Il compose le genre humain à
+sa naissance d'hommes <em>simples et débonnaires</em>, qui auraient été
+poussés par l'intérêt à la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothèse
+d'Épicure.</p>
+
+<p>Puis vient Selden, qui appuie son système sur le petit nombre de lois
+que Dieu dicta aux enfans de Noé. Mais Sem fut le seul qui persévéra
+dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun à ses
+descendans et à ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutôt
qu'il fonda un droit exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs
des Gentils...</p>
<p>Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde <em>sans secours de la
-Providence</em>, hasarde une hypothse digne d'picure, ou plutt de
+Providence</em>, hasarde une hypothèse digne d'Épicure, ou plutôt de
Hobbes....</p>
-<p>cartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient dcouvrir les sources
-de tout ce qui a rapport l'conomie du droit naturel des gens, ni
+<p>Écartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient découvrir les sources
+de tout ce qui a rapport à l'économie du droit naturel des gens, ni
celles des religions, des langues et des lois, ni celles de la paix et
-de la guerre, des traits, etc. De l deux erreurs capitales.</p>
-
-<p>1. D'abord ils croient que leur droit naturel, fond sur les thories
-des philosophes, des thologiens, et sur quelques-unes de celles des
-jurisconsultes, et qui est ternel dans son ide abstraite, a d tre
-aussi ternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les
-jurisconsultes romains raisonnent mieux en considrant ce droit
-naturel comme ordonn par la Providence, et comme ternel en ce sens,
-que sorti des mmes origines que les religions, il passe comme elles
-par diffrens ges, jusqu' ce que les philosophes viennent le
-perfectionner et le complter par des thories fondes sur l'ide de
-la justice ternelle.</p>
-
-<p>2. Leurs systmes n'embrassent pas la moiti du droit naturel des
+de la guerre, des traités, etc. De là deux erreurs capitales.</p>
+
+<p>1. D'abord ils croient que leur droit naturel, fondé sur les théories
+des philosophes, des théologiens, et sur quelques-unes de celles des
+jurisconsultes, et qui est éternel dans son idée abstraite, a dû être
+aussi éternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les
+jurisconsultes romains raisonnent mieux en considérant ce droit
+naturel comme ordonné par la Providence, et comme éternel en ce sens,
+que sorti des mêmes origines que les religions, il passe comme elles
+par différens âges, jusqu'à ce que les philosophes viennent le
+perfectionner et le compléter par des théories fondées sur l'idée de
+la justice éternelle.</p>
+
+<p>2. Leurs systèmes n'embrassent pas la moitié du droit naturel des
gens. Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre
-humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport la conservation
-des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel tabli
-sparment dans chaque cit qui a prpar les peuples reconnatre,
-ds leurs premires communications, le sens commun qui les unit, de
-sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes toute la
-nature humaine, et les respectassent comme dictes par la Providence.
+humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport à la conservation
+des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel établi
+séparément dans chaque cité qui a préparé les peuples à reconnaître,
+dès leurs premières communications, le sens commun qui les unit, de
+sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes à toute la
+nature humaine, et les respectassent comme dictées par la Providence.
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
-<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: <em>C'est cette langue naturelle que les hommes ont parle
-autrefois</em>, selon Platon et Jamblique. Platon a devin plutt que
-dcouvert cette vrit. Del l'inutilit de ses recherches dans le
-Cratylo, del les attaques d'Aristote et de Gallen. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: <em>C'est cette langue naturelle que les hommes ont parlée
+autrefois</em>, selon Platon et Jamblique. Platon a deviné plutôt que
+découvert cette vérité. Delà l'inutilité de ses recherches dans le
+Cratylo, delà les attaques d'Aristote et de Gallen. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
-<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: La plupart des lois dont les Athniens et les
-Lacdmoniens font honneur Solon et Lycurgue, leur ont t
-attribues tort, puisqu'elles sont entirement contraires au
-principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aropage, qui
-existait ds le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste
-avait t absous du meurtre de sa mre par la voix de Minerve
-(c'est--dire par le partage gal des voix). Cet aropage, institu
-par Solon, le fondateur de la dmocratie Athnes, maintient de toute
-sa svrit le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Pricls.
-Au contraire on attribue Lycurgue, au fondateur de la rpublique
-aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue celle que les
-Gracques proposrent Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut
-rellement introduire Sparte un partage gal des terres conforme aux
-principes de la dmocratie, il fut trangl par ordre des phores.
-<em>dition de 1730, pag. 209.</em></p>
+<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: La plupart des lois dont les Athéniens et les
+Lacédémoniens font honneur à Solon et à Lycurgue, leur ont été
+attribuées à tort, puisqu'elles sont entièrement contraires au
+principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aréopage, qui
+existait dès le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste
+avait été absous du meurtre de sa mère par la voix de Minerve
+(c'est-à-dire par le partage égal des voix). Cet aréopage, institué
+par Solon, le fondateur de la démocratie à Athènes, maintient de toute
+sa sévérité le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Périclès.
+Au contraire on attribue à Lycurgue, au fondateur de la république
+aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue à celle que les
+Gracques proposèrent à Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut
+réellement introduire à Sparte un partage égal des terres conforme aux
+principes de la démocratie, il fut étranglé par ordre des Éphores.
+<em>Édition de 1730, pag. 209.</em></p>
<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
-<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractre des
-institutions de Servius-Tullius a t suivie par M. Niebuhr. (<em>N. du
+<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractère des
+institutions de Servius-Tullius a été suivie par M. Niebuhr. (<em>N. du
T.</em>)</p>
<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
-<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Vico semble adopter une opinion trs diffrente quelques
+<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Vico semble adopter une opinion très différente quelques
pages plus loin. (<em>N. du T.</em>)</p>
<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
-<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Par exemple, <em>trois pis</em>, ou l'<em>action de couper trois
-fois des pis</em>, pour signifier <em>trois annes</em>.&mdash;Platon et Jamblique
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Par exemple, <em>trois épis</em>, ou l'<em>action de couper trois
+fois des épis</em>, pour signifier <em>trois années</em>.&mdash;Platon et Jamblique
ont dit que cette langue, dont les expressions portaient avec elles
-leur sens naturel, s'tait parle autrefois. Ce fut sans doute cette
-langue <em>atlantique</em> qui, selon les savans, exprimait les ides par la
-nature mme des choses, c'est--dire, par leurs proprits naturelles
+leur sens naturel, s'était parlée autrefois. Ce fut sans doute cette
+langue <em>atlantique</em> qui, selon les savans, exprimait les idées par la
+nature même des choses, c'est-à-dire, par leurs propriétés naturelles
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
-<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Le besoin d'assurer les terres leurs possesseurs fut
-un des motifs qui dterminrent le plus puissamment l'invention des
-<em>caractres</em> ou <em>noms</em> (dans le sens originaire de <em>nomina</em>, maisons
-divises en plusieurs familles ou <em>gentes</em>). Ainsi Mercure
-Trismgiste, symbole potique des premiers fondateurs de la
-civilisation gyptienne, inventa les <em>lois</em> et les <em>lettres</em>; et c'est
-du nom de Mercuro, regard aussi comme le Dieu des marchands,
+<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Le besoin d'assurer les terres à leurs possesseurs fut
+un des motifs qui déterminèrent le plus puissamment l'invention des
+<em>caractères</em> ou <em>noms</em> (dans le sens originaire de <em>nomina</em>, maisons
+divisées en plusieurs familles ou <em>gentes</em>). Ainsi Mercure
+Trismégiste, symbole poétique des premiers fondateurs de la
+civilisation égyptienne, inventa les <em>lois</em> et les <em>lettres</em>; et c'est
+du nom de Mercuro, regardé aussi comme le Dieu des marchands,
<em>mercatorum</em>, que les Italiens disent <em>mercare</em> pour marquer de
<em>lettres</em> ou de <em>signes</em> quelconques les bestiaux et les autres objets
-de commerce (<em>robe da mercantara</em>) pour la distinction et la sret
-des proprits. Qui ne s'tonnerait de voir subsister jusqu' nos
-jours une telle conformit de pense et de langage entre les nations?
+de commerce (<em>robe da mercantara</em>) pour la distinction et la sûreté
+des propriétés. Qui ne s'étonnerait de voir subsister jusqu'à nos
+jours une telle conformité de pensée et de langage entre les nations?
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Telle est l'origine des <em>armoiries</em>, et par suite des
-<em>mdailles</em>. Les familles, puis les nations, les employrent d'abord
-par ncessit. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et
-d'rudition. On a donn ces <em>emblmes</em> le nom d'<em>hroques</em>, sans en
+<em>médailles</em>. Les familles, puis les nations, les employèrent d'abord
+par nécessité. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et
+d'érudition. On a donné à ces <em>emblèmes</em> le nom d'<em>héroïques</em>, sans en
bien sentir le motif. Les modernes ont besoin d'y inscrire des devises
-qui leur donnent un sens; il n'en tait pas de mme des emblmes
-employs naturellement dans les temps hroques; leur silence parlait
-assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi <em>trois pis</em>,
-ou le <em>geste de couper trois fois des pis</em>, signifiait naturellement
-<em>trois annes</em>; d'o il vint que <em>caractre</em> et <em>nom</em> s'employrent
-indiffremment l'un pour l'autre, et que les mots <em>nom</em> et <em>nature</em>
-eurent la mme signification, comme nous l'avons dit plus haut.</p>
-
-<p>Ces <em>armoiries</em>, ces <em>armes</em> et <em>emblmes des familles</em>, furent
-employs au moyen ge, lorsque les nations, redevenues muettes,
+qui leur donnent un sens; il n'en était pas de même des emblèmes
+employés naturellement dans les temps héroïques; leur silence parlait
+assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi <em>trois épis</em>,
+ou le <em>geste de couper trois fois des épis</em>, signifiait naturellement
+<em>trois années</em>; d'où il vint que <em>caractère</em> et <em>nom</em> s'employèrent
+indifféremment l'un pour l'autre, et que les mots <em>nom</em> et <em>nature</em>
+eurent la même signification, comme nous l'avons dit plus haut.</p>
+
+<p>Ces <em>armoiries</em>, ces <em>armes</em> et <em>emblèmes des familles</em>, furent
+employés au moyen âge, lorsque les nations, redevenues muettes,
perdirent l'usage du langage vulgaire. Il ne nous reste aucune
connaissance des langues que parlaient alors les Italiens, les
-Franais, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prtres
-seuls savaient le latin et le grec. En franais <em>clerc</em> voulait dire
-souvent <em>lettr</em>; au contraire, chez les italiens, <em>laico</em> se disait
-pour <em>illettr</em>, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi
-les prtres mmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes
-souscrits par des vques, o ils ont mis simplement la marque d'une
-croix, faute de savoir crire leur nom. Parmi les prlats instruits,
-il y en avait mme peu qui eussent crire. Le pre Mabillon, dans son
-ouvrage <em>de re diplomatic</em>, a pris le soin de reproduire par la
-gravure les signatures apposes par des vques et des archevques aux
-actes des Conciles de ces temps barbares; l'criture en est plus
+Français, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prêtres
+seuls savaient le latin et le grec. En français <em>clerc</em> voulait dire
+souvent <em>lettré</em>; au contraire, chez les italiens, <em>laico</em> se disait
+pour <em>illettré</em>, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi
+les prêtres mêmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes
+souscrits par des évêques, où ils ont mis simplement la marque d'une
+croix, faute de savoir écrire leur nom. Parmi les prélats instruits,
+il y en avait même peu qui eussent écrire. Le père Mabillon, dans son
+ouvrage <em>de re diplomaticâ</em>, a pris le soin de reproduire par la
+gravure les signatures apposées par des évêques et des archevêques aux
+actes des Conciles de ces temps barbares; l'écriture en est plus
informe que celle des hommes les plus ignorans d'aujourd'hui; et
-pourtant ces prlats taient les chanceliers des royaumes chrtiens,
-comme aujourd'hui encore les trois archevques archichanceliers de
-l'Empire pour les langues allemande, franaise et italienne. Une loi
+pourtant ces prélats étaient les chanceliers des royaumes chrétiens,
+comme aujourd'hui encore les trois archevêques archichanceliers de
+l'Empire pour les langues allemande, française et italienne. Une loi
anglaise accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver
-qu'il sait lire. C'est peut-tre pour cette cause que plus tard le mot
-<em>lettr</em> a fini par avoir -peu-prs le mme sens que celui de
-savant.&mdash;Il est encore rsult de cette ignorance de l'criture, que
-dans les anciennes maisons il n'y a gures de mur o l'on n'ait grav
-quelque figure, quelqu'emblme.</p>
-
-<p>Concluons de tout ceci que ces <em>signes</em> divers, employs
-ncessairement par les nations <em>muettes</em> encore, pour assurer la
-distinction des proprits furent ensuite appliqus aux usages
-publics, soit ceux de la paix (d'o provinrent les mdailles), soit
- ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des
-hiroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des
-nations qui parlent des langues diffrentes et qui par consquent sont
-<em>muettes</em> l'une par rapport l'autre.</p>
+qu'il sait lire. C'est peut-être pour cette cause que plus tard le mot
+<em>lettré</em> a fini par avoir à-peu-près le même sens que celui de
+savant.&mdash;Il est encore résulté de cette ignorance de l'écriture, que
+dans les anciennes maisons il n'y a guères de mur où l'on n'ait gravé
+quelque figure, quelqu'emblème.</p>
+
+<p>Concluons de tout ceci que ces <em>signes</em> divers, employés
+nécessairement par les nations <em>muettes</em> encore, pour assurer la
+distinction des propriétés furent ensuite appliqués aux usages
+publics, soit à ceux de la paix (d'où provinrent les médailles), soit
+à ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des
+hiéroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des
+nations qui parlent des langues différentes et qui par conséquent sont
+<em>muettes</em> l'une par rapport à l'autre.</p>
<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
-<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: La plupart des langues ont -peu-prs trente mille mots.
-Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Hron dans son ouvrage sur la
-Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Franais
+<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: La plupart des langues ont à-peu-près trente mille mots.
+Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Héron dans son ouvrage sur la
+Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Français
trente-deux mille, l'Italien trente-cinq mille, l'Anglais trente-sept
mille. (<em>N. du T.</em>)</p>
<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
-<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Nous avons dj rapport le passage o Tacite nous
-apprend <em>que les lettres des Latins ressemblaient l'ancien alphabet
-des Grecs</em>. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employrent pendant
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Nous avons déjà rapporté le passage où Tacite nous
+apprend <em>que les lettres des Latins ressemblaient à l'ancien alphabet
+des Grecs</em>. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employèrent pendant
long-temps les lettres majuscules pour figurer les nombres, et que les
-Latins conservrent toujours le mme usage. (<em>Vico</em>).</p>
+Latins conservèrent toujours le même usage. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
-<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Les locutions <em>hroques</em> conserves et abrges dans la
-prcision des langues plus rcentes, ont bien tonn les commentateurs
-de la Bible, qui voient les noms des mmes rois exprims d'une manire
-dans l'Histoire Sacre, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est
-que le mme homme est envisag dans l'une, je suppos, sous le rapport
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Les locutions <em>héroïques</em> conservées et abrégées dans la
+précision des langues plus récentes, ont bien étonné les commentateurs
+de la Bible, qui voient les noms des mêmes rois exprimés d'une manière
+dans l'Histoire Sacrée, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est
+que le même homme est envisagé dans l'une, je supposé, sous le rapport
de la figure, de la puissance, etc.; dans l'autre, sous le rapport de
-son caractre, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de mme
-qu'en Hongrie la mme ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez
-les Grecs, un troisime chez les Allemands, un quatrime chez les
-Turcs. L'allemand, qui est une langue <em>hroque</em>, quoique vivante,
-reoit tous les mots trangers en leur faisant subir une
+son caractère, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de même
+qu'en Hongrie la même ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez
+les Grecs, un troisième chez les Allemands, un quatrième chez les
+Turcs. L'allemand, qui est une langue <em>héroïque</em>, quoique vivante,
+reçoit tous les mots étrangers en leur faisant subir une
transformation. On doit conjecturer que les Latins et les Grecs en
-font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulires aux
-barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voil
-pourquoi on trouve tant d'obscurit dans la gographie et dans
+font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulières aux
+barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voilà
+pourquoi on trouve tant d'obscurité dans la géographie et dans
l'histoire naturelle des anciens. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
-<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restrent
-dans les langues, et qui durent tre bien plus nombreuses dans
-l'origine. Ainsi les Grecs et les Franais qui ont pass d'une manire
-prmature de la barbarie la civilisation ont conserv beaucoup de
+<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restèrent
+dans les langues, et qui durent être bien plus nombreuses dans
+l'origine. Ainsi les Grecs et les Français qui ont passé d'une manière
+prématurée de la barbarie à la civilisation ont conservé beaucoup de
diphthongues. Voyez la note de l'axiome <a href="#ax21">21</a>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Maintenant encore, au milieu de tant de moyens
-d'apprendre parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgr la
-flexibilit de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus
-grande peine. Les Chinois, qui avec un trs petit nombre de signes
-diversement modifis, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt
-mille hiroglyphes, parlent aussi en chantant. (<em>Vico</em>).</p>
+d'apprendre à parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgré la
+flexibilité de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus
+grande peine. Les Chinois, qui avec un très petit nombre de signes
+diversement modifiés, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt
+mille hiéroglyphes, parlent aussi en chantant. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
-<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avanc
-dans les axiomes. Si les savans s'appliquent trouver les origines de
+<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé
+dans les axiomes. Si les savans s'appliquent à trouver les origines de
la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront
-d'tonnantes dcouvertes. (<em>Vico</em>).</p>
+d'étonnantes découvertes. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
-<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Comme le prouve le succs avec lequel Mnnius Agrippa
-ramena l'obissance le peuple romain. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa
+ramena à l'obéissance le peuple romain. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
-<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-mme
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même
Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel
-jugement; explication tout--fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris
-que dans un snat <em>hroque</em>, c'est--dire, aristocratique, un roi
-n'avait d'autre puissance que celle de crer des duumvirs ou
-commissaires pour juger les accuss; le peuple des cits hroques ne
-se composait que de nobles auxquels l'accus dj condamn pouvait
+jugement; explication tout-à-fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris
+que dans un sénat <em>héroïque</em>, c'est-à-dire, aristocratique, un roi
+n'avait d'autre puissance que celle de créer des duumvirs ou
+commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités héroïques ne
+se composait que de nobles auxquels l'accusé déjà condamné pouvait
toujours en appeler. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
-<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: On s'tonnera peu de ce dernier vnement si l'on songe
- l'tendue illimit de la <em>puissance paternelle</em> des premiers hommes
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: On s'étonnera peu de ce dernier évènement si l'on songe
+à l'étendue illimité de la <em>puissance paternelle</em> des premiers hommes
du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans
-borne chez les nations les plus claires, telles que la grecque, chez
+borne chez les nations les plus éclairées, telles que la grecque, chez
les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus
-haute civilisation, les pres y avaient le droit de faire prir leurs
-enfans nouveau-ns. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous
-inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la svrit de Brutus,
-condamnant ses fils, et de Manlius faisant prir le sien pour avoir
-combattu et vaincu au mpris de ses ordres. (<em>Vico</em>).</p>
+haute civilisation, les pères y avaient le droit de faire périr leurs
+enfans nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous
+inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de Brutus,
+condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir
+combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des
-anciens qui a tromp Platon, et lui a fait regretter <em>les temps o les
-philosophes rgnaient, o les rois taient philosophes</em>. (<em>Vico</em>).</p>
+anciens qui a trompé Platon, et lui a fait regretter <em>les temps où les
+philosophes régnaient, où les rois étaient philosophes</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
-<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Cette tradition mal interprte a jet tous les
-politiques dans l'erreur de croire que la <em>premire forme des
-gouvernemens civils aurait t la monarchie</em>. Partant de cette erreur,
-ils ont tabli pour principe de leur fausse science que <em>la royaut
-tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientt
-clat en violence</em>. Mais cette poque o les hommes avaient encore
-tout l'orgueil farouche de la libert <em>bestiale</em>, cette simplicit
-grossire o ils se contentaient des productions spontanes de la
+<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Cette tradition mal interprétée a jeté tous les
+politiques dans l'erreur de croire que la <em>première forme des
+gouvernemens civils aurait été la monarchie</em>. Partant de cette erreur,
+ils ont établi pour principe de leur fausse science que <em>la royauté
+tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientôt
+éclaté en violence</em>. Mais à cette époque où les hommes avaient encore
+tout l'orgueil farouche de la liberté <em>bestiale</em>, cette simplicité
+grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la
nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des
-cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette galit naturelle
-o tous les pres taient souverains de leur famille, on ne peut
-comprendre comment la fraude ou la force eussent assujti tous les
-hommes un seul. (<em>Vico</em>).</p>
+cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle
+où tous les pères étaient souverains de leur famille, on ne peut
+comprendre comment la fraude ou la force eussent assujéti tous les
+hommes à un seul. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
-<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Aristote dfinit les fils, <em>des instrumens anims de
-leurs pres</em>; et jusqu'au temps o la constitution de Rome devint
-entirement dmocratique, les pres du famille conservrent dans son
-intgrit cette monarchie domestique. Dans les premiers sicles, ils
-pouvaient vendre leurs fils jusqu' trois fois. Plus tard lorsque la
-civilisation eut adouci les esprits, l'mancipation se fit par trois
-ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservrent toujours
-le mme pouvoir sur leurs enfans et leurs esclaves. On a retrouv les
-mmes m&oelig;urs dans les Indes occidentales: les pres y vendaient
-rellement leurs enfans; et en Europe les Moscovites et les Tartares
-peuvent exercer quatre fois le mme droit. Tout ceci prouve combien
-les modernes se sont mpris sur le sens du mot clbre; <em>les barbares
-n'ont point sur leurs enfans le mme pouvoir que les citoyens
+<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Aristote définit les fils, <em>des instrumens animés de
+leurs pères</em>; et jusqu'au temps où la constitution de Rome devint
+entièrement démocratique, les pères du famille conservèrent dans son
+intégrité cette monarchie domestique. Dans les premiers siècles, ils
+pouvaient vendre leurs fils jusqu'à trois fois. Plus tard lorsque la
+civilisation eut adouci les esprits, l'émancipation se fit par trois
+ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservèrent toujours
+le même pouvoir sur leurs enfans et leurs esclaves. On a retrouvé les
+mêmes m&oelig;urs dans les Indes occidentales: les pères y vendaient
+réellement leurs enfans; et en Europe les Moscovites et les Tartares
+peuvent exercer quatre fois le même droit. Tout ceci prouve combien
+les modernes se sont mépris sur le sens du mot célèbre; <em>les barbares
+n'ont point sur leurs enfans le même pouvoir que les citoyens
romains</em>. Cette maxime des jurisconsultes anciens se rapporte aux
-nations vaincues par le peuple romain. La victoire leur tant tout
-droit <em>civil</em>, ainsi que nous le dmontrerons, les vaincus
-conservaient seulement la puissance paternelle, donne par la
+nations vaincues par le peuple romain. La victoire leur ôtant tout
+droit <em>civil</em>, ainsi que nous le démontrerons, les vaincus
+conservaient seulement la puissance paternelle, donnée par la
<em>nature</em>, les liens naturels du sang, <em>cognationes</em>, et d'un autre
-ct le <em>domaine naturel</em> ou <em>bonitaire</em>; en tout cela leurs
-obligations taient simplement <em>naturelles, de jure naturali gentium</em>,
+côté le <em>domaine naturel</em> ou <em>bonitaire</em>; en tout cela leurs
+obligations étaient simplement <em>naturelles, de jure naturali gentium</em>,
en ajoutant, avec Ulpien, <em>humanarum</em>. Mais pour les peuples
-indpendans de l'Empire, ces droits furent <em>civils</em>, et prcisment
-les mmes que ceux des citoyens romains. (<em>Vico</em>).</p>
+indépendans de l'Empire, ces droits furent <em>civils</em>, et précisément
+les mêmes que ceux des citoyens romains. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
-<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: L'hospitalit hroque entrana aussi dans d'autres
-occasions l'ide d'inimiti: Pris fut hte d'Hlne, Thse d'Ariane,
-Jason de Mde, ne de Didon; ces enlvemens, ces trahisons taient
-des actions <em>hroques</em>. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: L'hospitalité héroïque entraîna aussi dans d'autres
+occasions l'idée d'inimitié: Pâris fut hôte d'Hélène, Thésée d'Ariane,
+Jason de Médée, Énée de Didon; ces enlèvemens, ces trahisons étaient
+des actions <em>héroïques</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Bernardo Segni, traduit ce qu'Aristote appelle une
-rpublique dmocratique, par <em>republica per censo</em>. (<em>Vico</em>).</p>
+république démocratique, par <em>republica per censo</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
-<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: De mme que les Grecs, du mot
+<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: De même que les Grecs, du mot
&#967;&#949;&#953;&#961;, la main,
qui par extension signifie aussi puissance chez toutes les nations,
-tirrent celui de
-&#967;&#965;&#961;&#953;&#945;, dans un sens analogue celui du
+tirèrent celui de
+&#967;&#965;&#961;&#953;&#945;, dans un sens analogue à celui du
latin <em>curia</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Plaute dit dans plusieurs endroits, qu'il a traduit, en
-<em>langue barbare</em>, les comdies grecques..., Marcus vertit barbar.
+<em>langue barbare</em>, les comédies grecques..., Marcus vertit barbarè.
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
@@ -11686,333 +11644,333 @@ latin <em>curia</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: On prend ordinairement dans ce passage le mot <em>hostis</em>
-dans le sens de l'<em>adverse partie</em>; mais Cicron observe prcisment
-ce sujet que <em>hostis</em> tait pris par les anciens latins dans le sens
+dans le sens de l'<em>adverse partie</em>; mais Cicéron observe précisément à
+ce sujet que <em>hostis</em> était pris par les anciens latins dans le sens
du <em>peregrinus</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
-<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Comment expliquer cette prtendue alliance, quand
-Romulus lui-mme, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor
-auquel il avait rendu le trne, ne put trouver de femmes chez les
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Comment expliquer cette prétendue alliance, quand
+Romulus lui-même, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor
+auquel il avait rendu le trône, ne put trouver de femmes chez les
Albains. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Le <em>nombre</em>, chose la plus abstraite de toutes, fut la
-dernire que comprirent les nations. Pour dsigner un grand nombre, on
-se servit d'abord de celui de <em>douze</em>, de l les <em>douze</em> grands dieux,
+dernière que comprirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on
+se servit d'abord de celui de <em>douze</em>, de là les <em>douze</em> grands dieux,
les <em>douze</em> travaux d'Hercule, les <em>douze</em> parties de l'as, les
-<em>douze</em> tables, etc. Les Latins ont conserv, d'une poque o l'on
+<em>douze</em> tables, etc. Les Latins ont conservé, d'une époque où l'on
connaissait mieux les nombres, leur mot <em>sexcenti</em>, et les Italiens,
<em>cento</em>, et ensuite <em>cento e mille</em>, pour dire un nombre innombrable.
-Les philosophes seuls peuvent arriver comprendre l'ide d'<em>infini</em>.
+Les philosophes seuls peuvent arriver à comprendre l'idée d'<em>infini</em>.
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
-<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Il est croire qu'au temps de la guerre de Troie, le
+<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie, le
nom de
-&#945;&#967;&#945;&#953;&#959;&#953;, <em>achivi</em>, tait restreint une partie du
-peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'tant tendu toute
-la nation, on dit au temps d'Homre <em>que toute la Grce s'tait ligue
+&#945;&#967;&#945;&#953;&#959;&#953;, <em>achivi</em>, était restreint à une partie du
+peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'étant étendu à toute
+la nation, on dit au temps d'Homère <em>que toute la Grèce s'était liguée
contre Troie</em>. Ainsi nous voyons dans Tacite que ce nom de <em>Germanie</em>,
-tendu depuis une vaste contre de l'Europe, n'avait dsign
+étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe, n'avait désigné
originalement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de
-ses bords; la gloire de cette conqute fit adopter ce nom par toute la
-<em>Germanie</em>, comme la gloire du sige de Troie avait fait adopter celui
+ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute la
+<em>Germanie</em>, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui
d'<em>achivi</em> par tous les Grecs. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
-<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Nous avons observ dans la table chronologique que cette
-poque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumire,
-comme pour l'histoire romaine l'poque de la seconde guerre punique;
-c'est alors que Tite-Live dclare qu'il crit l'histoire avec plus de
-certitude; et pourtant il n'hsite point d'avouer qu'il ignore les
+<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Nous avons observé dans la table chronologique que cette
+époque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumière,
+comme pour l'histoire romaine l'époque de la seconde guerre punique;
+c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire avec plus de
+certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les
trois circonstances historiques les plus importantes. <em>Voyez la table
chronologique.</em> (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
-<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Les premiers hommes tant presque ainsi <em>incapables de
-gnraliser</em> que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface
-entirement la sensation analogue qu'ils ont pu prouver, ils ne
-pouvaient <em>combiner des ides et discourir</em>. Toutes les penses
-(<em>sentenze</em>) devaient en consquence tre <em>particularises</em> par celui
-qui les pensait, ou plutt qui les <em>sentait</em>. Examinons le trait
+<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Les premiers hommes étant presque ainsi <em>incapables de
+généraliser</em> que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface
+entièrement la sensation analogue qu'ils ont pu éprouver, ils ne
+pouvaient <em>combiner des idées et discourir</em>. Toutes les pensées
+(<em>sentenze</em>) devaient en conséquence être <em>particularisées</em> par celui
+qui les pensait, ou plutôt qui les <em>sentait</em>. Examinons le trait
sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par Catulle:
-le pote exprime par une comparaison les transports qu'inspire la
-prsence de l'objet aim,</p>
+le poète exprime par une comparaison les transports qu'inspire la
+présence de l'objet aimé,</p>
<p class="poem10">
<em>Ille mi par esse deo videtur</em>,<br>
- Celui-l est pour moi gal en bonheur aux dieux mme....</p>
+ Celui-là est pour moi égal en bonheur aux dieux même....</p>
-<p class="noindent">la pense n'atteint pas ici le plus haut degr du sublime, parce que
-l'amant ne la <em>particularise</em> point en la restreignant lui-mme;
-c'est au contraire ce que fait Trence, lorsqu'il dit:</p>
+<p class="noindent">la pensée n'atteint pas ici le plus haut degré du sublime, parce que
+l'amant ne la <em>particularise</em> point en la restreignant à lui-même;
+c'est au contraire ce que fait Térence, lorsqu'il dit:</p>
<p class="poem10">
<em>Vitam deorum adepti sumus</em>,<br>
- Nous avons atteint la flicit des dieux.</p>
+ Nous avons atteint la félicité des dieux.</p>
-<p class="noindent">ce sentiment est propre celui qui parle, le pluriel est pour le
-singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun
-plusieurs. Mais le mme pote dans une autre comdie porte le
-sentiment au plus haut degr de sublimit en le singularisant et
-l'appropriant celui qui l'prouve,</p>
+<p class="noindent">ce sentiment est propre à celui qui parle, le pluriel est pour le
+singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun à
+plusieurs. Mais le même poète dans une autre comédie porte le
+sentiment au plus haut degré de sublimité en le singularisant et
+l'appropriant à celui qui l'éprouve,</p>
<p class="poem10"><em>Deus factus sum</em>, je ne suis plus un homme, mais un Dieu.</p>
-<p>Les <em>penses abstraites</em> regardant les gnralits sont du domaine des
-philosophes, et les <em>rflexions sur les passions</em> sont d'une <em>fausse</em>
-et <em>froide posie</em>.</p>
+<p>Les <em>pensées abstraites</em> regardant les généralités sont du domaine des
+philosophes, et les <em>réflexions sur les passions</em> sont d'une <em>fausse</em>
+et <em>froide poésie</em>.</p>
<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
-<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: <em>Ces principes de gographie</em> peuvent justifier
-<em>Homre</em> d'erreurs trs graves qui lui sont imputes tort. Par
-exemple les <em>Cimmriens</em> durent avoir, comme il le dit, des nuits plus
-longues que tous les peuples de la <em>Grce</em>, parce qu'ils taient
-placs dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a recul
-l'habitation des <em>Cimmriens</em> jusqu'aux <em>Palus-Motides</em>. On disait
-cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient prs des enfers, et les
+<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: <em>Ces principes de géographie</em> peuvent justifier
+<em>Homère</em> d'erreurs très graves qui lui sont imputées à tort. Par
+exemple les <em>Cimmériens</em> durent avoir, comme il le dit, des nuits plus
+longues que tous les peuples de la <em>Grèce</em>, parce qu'ils étaient
+placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a reculé
+l'habitation des <em>Cimmériens</em> jusqu'aux <em>Palus-Méotides</em>. On disait à
+cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient près des enfers, et les
habitans de <em>Cumes</em>, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait
-aux enfers, reurent, cause de cette prtendue analogie de
-situation, le nom de <em>Cimmriens</em>. Autrement il ne serait point
+aux enfers, reçurent, à cause de cette prétendue analogie de
+situation, le nom de <em>Cimmériens</em>. Autrement il ne serait point
croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre
-lesquels Mercure lui avait donn un prservatif), ft all en un jour
-voir l'enfer chez les <em>Cimmriens des Palus-Motides</em>, et ft revenu
-le mme jour <em>Circi</em>, maintenant le mont Circello, prs de
-Cumes.&mdash;Les <em>Lotophages</em> et les <em>Lestrigons</em> durent aussi tre voisins
-de la Grce.</p>
-
-<p>Les mmes <em>principes de gographie potique</em> peuvent rsoudre de
-grandes difficults dans l'<em>Histoire ancienne de l'Orient</em>, o l'on
-loigne beaucoup vers le <em>nord</em> ou le <em>midi</em> des peuples qui durent
-tre placs d'abord dans l'<em>orient</em> mme.</p>
-
-<p>Ce que nous disons de la <em>Gographie des Grecs</em> se reprsente dans
-celle des <em>Latins</em>. Le <em>Latium</em> dut tre d'abord bien resserr,
-puisqu'en deux sicles et demi, Rome, sous ses rois, soumit -peu-prs
-<em>vingt peuples</em> sans tendre son empire plus de <em>vingt milles</em>.
+lesquels Mercure lui avait donné un préservatif), fût allé en un jour
+voir l'enfer chez les <em>Cimmériens des Palus-Méotides</em>, et fût revenu
+le même jour à <em>Circéi</em>, maintenant le mont Circello, près de
+Cumes.&mdash;Les <em>Lotophages</em> et les <em>Lestrigons</em> durent aussi être voisins
+de la Grèce.</p>
+
+<p>Les mêmes <em>principes de géographie poétique</em> peuvent résoudre de
+grandes difficultés dans l'<em>Histoire ancienne de l'Orient</em>, où l'on
+éloigne beaucoup vers le <em>nord</em> ou le <em>midi</em> des peuples qui durent
+être placés d'abord dans l'<em>orient</em> même.</p>
+
+<p>Ce que nous disons de la <em>Géographie des Grecs</em> se représente dans
+celle des <em>Latins</em>. Le <em>Latium</em> dut être d'abord bien resserré,
+puisqu'en deux siècles et demi, Rome, sous ses rois, soumit à-peu-près
+<em>vingt peuples</em> sans étendre son empire à plus de <em>vingt milles</em>.
L'<em>Italie</em> fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par
-la Grande-Grce; ensuite les conqutes des Romains tendirent ce nom
-toute la Pninsule. La <em>mer d'trurie</em> dut tre bien limite
-lorsqu'Horatius-Cocls arrtait seul toute l'trurie sur un pont;
-ensuite ce nom s'est tendu par les victoires de Rome toute cette
-mer qui baigne la cte infrieure de l'Italie. De mme le <em>Pont</em> o
-Jason conduisit les Argonautes, dut tre la terre la plus voisine de
-l'Europe, celle qui n'en est spare que par l'troit bassin appel
-<em>Propontide</em>; cette terre dut donner son nom la mer du <em>Pont</em>, et ce
-nom s'tendit tout le golfe que prsente l'Asie, dans cette partie
-de ses rivages o fut depuis le royaume de Mithridates; le pre de
-Mde, selon la mme fable, tait n Chalcis, dans cette ville
-grecque de l'Eube qui s'appelle maintenant <em>Ngrepont</em>.&mdash;La premire
-<em>Crte</em> dut tre une le dans cet Archipel o les Cyclades forment une
-sorte de <em>labyrinthe</em>; c'est de l probablement que Minos allait en
-course contre les Athniens; dans la suite, la <em>Crte</em> sortit de la
-mer ge pour se fixer dans celle o nous la plaons.</p>
+la Grande-Grèce; ensuite les conquêtes des Romains étendirent ce nom à
+toute la Péninsule. La <em>mer d'Étrurie</em> dut être bien limitée
+lorsqu'Horatius-Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont;
+ensuite ce nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette
+mer qui baigne la côte inférieure de l'Italie. De même le <em>Pont</em> où
+Jason conduisit les Argonautes, dut être la terre la plus voisine de
+l'Europe, celle qui n'en est séparée que par l'étroit bassin appelé
+<em>Propontide</em>; cette terre dut donner son nom à la mer du <em>Pont</em>, et ce
+nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie, dans cette partie
+de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridates; le père de
+Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville
+grecque de l'Eubée qui s'appelle maintenant <em>Négrepont</em>.&mdash;La première
+<em>Crète</em> dut être une île dans cet Archipel où les Cyclades forment une
+sorte de <em>labyrinthe</em>; c'est de là probablement que Minos allait en
+course contre les Athéniens; dans la suite, la <em>Crète</em> sortit de la
+mer Égée pour se fixer dans celle où nous la plaçons.</p>
<p>Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette
-nation vaine en se rpandant dans le monde, y clbra partout <em>la
-guerre de Troie</em> et <em>les voyages des hros errans</em> aprs sa
-destruction, des hros grecs, tels que Mnlas, Diomde, Ulysse, et
-des hros troyens, tels que Antenor, Capys, ne. Les Grecs ayant
-retrouv dans toutes les contres du monde un <em>caractre de fondateurs
-des socits</em> analogue celui de leur <em>Hercule de Thbes</em>, ils
-placrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre
+nation vaine en se répandant dans le monde, y célébra partout <em>la
+guerre de Troie</em> et <em>les voyages des héros errans</em> après sa
+destruction, des héros grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et
+des héros troyens, tels que Antenor, Capys, Énée. Les Grecs ayant
+retrouvé dans toutes les contrées du monde un <em>caractère de fondateurs
+des sociétés</em> analogue à celui de leur <em>Hercule de Thèbes</em>, ils
+placèrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre
qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre
chose que de la gloire. Varron compte environ quarante <em>Hercules</em>, et
il affirme que celui des Latins s'appelait <em>Dius Fidius</em>; les
-gyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur <em>Jupiter
-Ammon</em> tait le plus ancien des <em>Jupiter</em>, et que les <em>Hercules</em> des
-autres nations avaient pris leur nom de l'<em>Hercule gyptien</em>. Les
-Grecs observrent encore qu'il y avait eu partout un <em>caractre
-potique de bergers parlant en vers</em>; chez eux c'tait <em>vandre
-l'arcadien</em>; vandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le
-<em>Latium</em>, o il donna l'hospitalit l'<em>Hercule grec</em>, son
-compatriote, et prit pour femme <em>Carmenta</em>, ainsi nomme de <em>carmina</em>,
-<em>vers</em>; elle trouva chez les Latins <em>les lettres</em>, c'est--dire, les
-<em>formes</em> des sons articuls qui sont la <em>matire</em> des vers. Enfin ce
+Égyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur <em>Jupiter
+Ammon</em> était le plus ancien des <em>Jupiter</em>, et que les <em>Hercules</em> des
+autres nations avaient pris leur nom de l'<em>Hercule Égyptien</em>. Les
+Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout un <em>caractère
+poétique de bergers parlant en vers</em>; chez eux c'était <em>Évandre
+l'arcadien</em>; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le
+<em>Latium</em>, où il donna l'hospitalité à l'<em>Hercule grec</em>, son
+compatriote, et prit pour femme <em>Carmenta</em>, ainsi nommée de <em>carmina</em>,
+<em>vers</em>; elle trouva chez les Latins <em>les lettres</em>, c'est-à-dire, les
+<em>formes</em> des sons articulés qui sont la <em>matière</em> des vers. Enfin ce
qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs
-observrent ces <em>caractres potiques</em> dans le Latium, en mme temps
-qu'ils trouvrent leurs <em>Curtes</em> rpandus dans la <em>Saturnie</em>,
-c'est--dire dans l'ancienne Italie, dans la Crte et dans l'Asie.</p>
-
-<p>Mais comme ces mots et ces ides passrent des <em>Grecs</em> aux <em>Latins</em>
-dans un temps o les nations, encore trs <em>sauvages</em>, taient <em>fermes
-aux trangers</em><a id="footnotetag69-A" name="footnotetag69-A"></a><a href="#footnote69-A" title="Go to footnote 69-A"><span class="smaller">[69-A]</span></a>, nous avons demand plus haut qu'on nous passt
-la conjecture suivante: <em>Il peut avoir exist sur le rivage du Latium
-une cit grecque, ensevelie depuis dans les tnbres de l'antiquit,
-laquelle aurait donn aux Latins les lettres de l'alphabet.</em> Tacite
+observèrent ces <em>caractères poétiques</em> dans le Latium, en même temps
+qu'ils trouvèrent leurs <em>Curètes</em> répandus dans la <em>Saturnie</em>,
+c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie.</p>
+
+<p>Mais comme ces mots et ces idées passèrent des <em>Grecs</em> aux <em>Latins</em>
+dans un temps où les nations, encore très <em>sauvages</em>, étaient <em>fermées
+aux étrangers</em><a id="footnotetag69-A" name="footnotetag69-A"></a><a href="#footnote69-A" title="Go to footnote 69-A"><span class="smaller">[69-A]</span></a>, nous avons demandé plus haut qu'on nous passât
+la conjecture suivante: <em>Il peut avoir existé sur le rivage du Latium
+une cité grecque, ensevelie depuis dans les ténèbres de l'antiquité,
+laquelle aurait donné aux Latins les lettres de l'alphabet.</em> Tacite
nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables <em>aux
plus anciennes</em> des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins
-ont reu l'alphabet grec de ces <em>Grecs du Latium</em>, et non de la grande
-Grce, encore moins de la Grce proprement dite; car s'il en et t
+ont reçu l'alphabet grec de ces <em>Grecs du Latium</em>, et non de la grande
+Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il en eût été
ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de
Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis <em>des plus
modernes</em>, et non pas <em>des anciennes</em>.</p>
-<p>Les noms d'<em>Hercule</em>, d'<em>vandre</em> et d'<em>ne</em> passrent donc de la
-Grce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons
-<em>dans les m&oelig;urs et le caractre des nations</em>: 1<sup>o</sup> les peuples
-encore barbares sont attachs aux coutumes de leur pays, mais
-mesure qu'ils commencent se civiliser, ils prennent du got pour
-<em>les faons de parler des trangers</em>, comme pour leurs marchandises et
-leurs manires; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changrent
+<p>Les noms d'<em>Hercule</em>, d'<em>Évandre</em> et d'<em>Énée</em> passèrent donc de la
+Grèce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons
+<em>dans les m&oelig;urs et le caractère des nations</em>: 1<sup>o</sup> les peuples
+encore barbares sont attachés aux coutumes de leur pays, mais à
+mesure qu'ils commencent à se civiliser, ils prennent du goût pour
+<em>les façons de parler des étrangers</em>, comme pour leurs marchandises et
+leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changèrent
leur <em>Dius Fidius</em> pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national
-<em>Medius Fidius</em> pour <em>Mehercule</em>, <em>Mecastor</em>, <em>Edepol</em>. 2<sup>o</sup> La vanit
-des nations, nous l'avons souvent rpt, les porte se donner
-l'<em>illustration d'une origine trangre</em>, surtout lorsque les
-traditions de leurs ges barbares semblent favoriser cette croyance;
-ainsi, au moyen ge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fond
-par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam rgna en Germanie;
-ainsi les Latins mconnurent sans peine leur vritable fondateur, pour
-lui substituer <em>Hercule</em>, fondateur de la socit chez les Grecs, et
-changrent le <em>caractre de leurs bergers-potes</em> pour celui de
-l'<em>Arcadien vandre</em>. 3<sup>o</sup> Lorsque les nations remarquent des <em>choses
-trangres</em>, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur
-langue, <em>elles ont</em> ncessairement <em>recours aux mots des langues
-trangres</em>. 4<sup>o</sup> Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire
-d'un sujet les qualits qui lui sont propres, <em>nomment les sujets pour
-dsigner les qualits</em>, c'est ce que prouvent d'une manire certaine
+<em>Medius Fidius</em> pour <em>Mehercule</em>, <em>Mecastor</em>, <em>Edepol</em>. 2<sup>o</sup> La vanité
+des nations, nous l'avons souvent répété, les porte à se donner
+l'<em>illustration d'une origine étrangère</em>, surtout lorsque les
+traditions de leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance;
+ainsi, au moyen âge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fondé
+par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam régna en Germanie;
+ainsi les Latins méconnurent sans peine leur véritable fondateur, pour
+lui substituer <em>Hercule</em>, fondateur de la société chez les Grecs, et
+changèrent le <em>caractère de leurs bergers-poètes</em> pour celui de
+l'<em>Arcadien Évandre</em>. 3<sup>o</sup> Lorsque les nations remarquent des <em>choses
+étrangères</em>, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur
+langue, <em>elles ont</em> nécessairement <em>recours aux mots des langues
+étrangères</em>. 4<sup>o</sup> Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire
+d'un sujet les qualités qui lui sont propres, <em>nomment les sujets pour
+désigner les qualités</em>, c'est ce que prouvent d'une manière certaine
plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce
-que c'tait que <em>luxe</em>; lorsqu'ils l'eurent observ dans les
-Tarentins, ils dirent <em>un Tarentin</em> pour <em>un homme parfum</em>. Ils ne
-savaient ce que c'tait que <em>stratagme militaire</em>; lorsqu'ils
-l'eurent observ dans les Carthaginois, ils appelrent les stratagmes
+que c'était que <em>luxe</em>; lorsqu'ils l'eurent observé dans les
+Tarentins, ils dirent <em>un Tarentin</em> pour <em>un homme parfumé</em>. Ils ne
+savaient ce que c'était que <em>stratagème militaire</em>; lorsqu'ils
+l'eurent observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes
<em>punicas artes</em>, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient
-point l'ide du <em>faste</em>; lorsqu'ils le remarqurent dans les Capouans,
+point l'idée du <em>faste</em>; lorsqu'ils le remarquèrent dans les Capouans,
ils dirent <em>supercilium campanicum</em>, pour <em>fastueux</em>, <em>superbe</em>. C'est
-de cette manire que Numa et Ancus furent <em>Sabins</em>; les Sabins tant
-remarquables par leur pit, les Romains dirent <em>Sabin</em>, faute de
+de cette manière que Numa et Ancus furent <em>Sabins</em>; les Sabins étant
+remarquables par leur piété, les Romains dirent <em>Sabin</em>, faute de
pouvoir exprimer <em>religieux</em>. Servius Tullius fut <em>Grec</em> dans le
langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire <em>habile et
-rus</em>.</p>
+rusé</em>.</p>
-<p>Peut-tre doit-on comprendre de cette manire les <em>Arcadiens
-d'vandre</em>, et les <em>Phrygiens d'ne</em>. Comment des <em>bergers</em>, qui ne
+<p>Peut-être doit-on comprendre de cette manière les <em>Arcadiens
+d'Évandre</em>, et les <em>Phrygiens d'Énèe</em>. Comment des <em>bergers</em>, qui ne
savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie,
-contre toute mditerrane de la Grce, pour tenter une si longue
-navigation et pntrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute
+contrée toute méditerranée de la Grèce, pour tenter une si longue
+navigation et pénétrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute
tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique,
-quelque fondement de vrit..... Ce sont les Grecs qui, chantant par
-tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs hros,
-<em>ont fait d'ne le fondateur de la nation romaine</em>, tandis que, selon
+quelque fondement de vérité..... Ce sont les Grecs qui, chantant par
+tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros,
+<em>ont fait d'Énée le fondateur de la nation romaine</em>, tandis que, selon
Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il
-ne sortit jamais de Troie, et qu'Homre, dont l'autorit a plus de
-poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trne sa
-postrit. Cette fable, invente par la vanit des Grecs et adopte
-par celle des Romains, ne put natre qu'<em>au temps de la guerre de
-Pyrrhus</em>, poque laquelle les Romains commencrent accueillir ce
-qui venait de la Grce.</p>
+ne sortit jamais de Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de
+poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trône à sa
+postérité. Cette fable, inventée par la vanité des Grecs et adoptée
+par celle des Romains, ne put naître qu'<em>au temps de la guerre de
+Pyrrhus</em>, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir ce
+qui venait de la Grèce.</p>
<p>Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une
-cit grecque qui, vaincue par les Romains, fut dtruite en vertu du
-droit hroque des nations barbares, que les vaincus furent reus
-Rome dans la classe des plbiens, et que, dans le langage potique,
+cité grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du
+droit héroïque des nations barbares, que les vaincus furent reçus à
+Rome dans la classe des plébéiens, et que, dans le langage poétique,
on appela dans la suite <em>Arcadiens</em> ceux d'entre les vaincus qui
-avaient d'abord err dans les forts, <em>Phrygiens</em> ceux qui avaient
-err sur mer.</p>
+avaient d'abord erré dans les forêts, <em>Phrygiens</em> ceux qui avaient
+erré sur mer.</p>
<p><a id="footnote69-A" name="footnote69-A"></a>
-<b><a href="#footnotetag69-A">69-A</a></b>: Tite-Live assure qu' l'poque de Servius Tullius, le
-nom si clbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone Rome
-travers tant de nations spares par la diversit de leurs langues et
+<b><a href="#footnotetag69-A">69-A</a></b>: Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius Tullius, le
+nom si célèbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone à Rome à
+travers tant de nations séparées par la diversité de leurs langues et
de leurs m&oelig;urs. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
-<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: La <em>gographie</em> comprenant la <em>nomenclature</em> et la
-<em>chorographie</em> ou description des lieux, principalement des cits, il
-nous reste la considrer sous ce double aspect pour achever ce que
-nous avions dire de la <em>sagesse potique</em>.</p>
-
-<p>Nous avons remarqu plus haut que les <em>cits hroques</em> furent fondes
-par la Providence dans des lieux d'une forte position, dsigns par
-les Latins, dans la langue sacre de leur ge divin, par le nom
-d'<em>Ara</em>, ou bien d'<em>Arces</em> (de l, au moyen ge, l'italien <em>rocche</em>,
+<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: La <em>géographie</em> comprenant la <em>nomenclature</em> et la
+<em>chorographie</em> ou description des lieux, principalement des cités, il
+nous reste à la considérer sous ce double aspect pour achever ce que
+nous avions à dire de la <em>sagesse poétique</em>.</p>
+
+<p>Nous avons remarqué plus haut que les <em>cités héroïques</em> furent fondées
+par la Providence dans des lieux d'une forte position, désignés par
+les Latins, dans la langue sacrée de leur âge divin, par le nom
+d'<em>Ara</em>, ou bien d'<em>Arces</em> (de là, au moyen âge, l'italien <em>rocche</em>,
et ensuite <em>castella</em> pour <em>seigneuries</em>). Ce nom d'<em>Ara</em> dut
-s'tendre tout le pays dpendant de chaque cit hroque, lequel
-s'appelait aussi <em>Ager</em>, lorsqu'on le considrait sous le rapport des
-limites communes avec les cits trangres, et <em>territorium</em> sous le
-rapport de la juridiction de la cit sur les citoyens. Il y a sur ce
-sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui o il dcrit
-l'<em>Ara maxima</em> d'Hercule Rome: <em>Igitur foro boario, ubi &oelig;neum
+s'étendre à tout le pays dépendant de chaque cité héroïque, lequel
+s'appelait aussi <em>Ager</em>, lorsqu'on le considérait sous le rapport des
+limites communes avec les cités étrangères, et <em>territorium</em> sous le
+rapport de la juridiction de la cité sur les citoyens. Il y a sur ce
+sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui où il décrit
+l'<em>Ara maxima</em> d'Hercule à Rome: <em>Igitur à foro boario, ubi &oelig;neum
bovis simulacrum adspicimus, quia id genus animalium aratro subditur,
sulcus designandi oppidi captus, ut magnam Herculis aram
-complecteretur, ara Herculis erat.</em> Joignez-y le passage curieux o
-Salluste parle de la fameuse <em>Ara</em> des frres Philnes, qui servait de
-limites l'empire carthaginois et la Cyrnaque. Toute l'ancienne
-gographie est pleine de semblables <em>ar</em>; et pour commencer par
-l'Asie, Cellarius observe que toutes les cits de la Syrie prenaient
-le nom d'<em>Are</em>, avant ou aprs leurs noms particuliers; ce qui faisait
-donner la Syrie elle-mme celui d'<em>Aramea</em> ou <em>Aramia</em>. Dans la
-Grce, Thse fonda la cit d'Athnes en rigeant le fameux <em>autel des
+complecteretur, ara Herculis erat.</em> Joignez-y le passage curieux où
+Salluste parle de la fameuse <em>Ara</em> des frères Philènes, qui servait de
+limites à l'empire carthaginois et à la Cyrénaïque. Toute l'ancienne
+géographie est pleine de semblables <em>aræ</em>; et pour commencer par
+l'Asie, Cellarius observe que toutes les cités de la Syrie prenaient
+le nom d'<em>Are</em>, avant ou après leurs noms particuliers; ce qui faisait
+donner à la Syrie elle-même celui d'<em>Aramea</em> ou <em>Aramia</em>. Dans la
+Grèce, Thésée fonda la cité d'Athènes en érigeant le fameux <em>autel des
malheureux</em>. Sans doute il comprenait avec raison sous cette
-dnomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour chapper
-aux rixes continuelles de l'tat bestial, cherchaient un asile dans
-les lieux forts occups par les premires socits, faibles qu'ils
-taient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la
-civilisation assurait dj aux hommes runis par la religion.</p>
+dénomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour échapper
+aux rixes continuelles de l'état bestial, cherchaient un asile dans
+les lieux forts occupés par les premières sociétés, faibles qu'ils
+étaient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la
+civilisation assurait déjà aux hommes réunis par la religion.</p>
<p>Les Grecs prenaient encore
&#945;&#961;&#945;
dans le sens de <em>v&oelig;u</em>,
-<em>action de dvouer</em>, parce que les premires victimes <em>saturni
-hosti</em>, les premiers
+<em>action de dévouer</em>, parce que les premières victimes <em>saturni
+hostiæ</em>, les premiers
&#945;&#957;&#945;&#952;&#951;&#956;&#945;&#964;&#945;, <em>diris devoti</em>, furent
-immols sur les premires <em>Ar</em>, dans le sens o nous prenons ce mot.
-Ces premires victimes furent les hommes encore sauvages qui osrent
-poursuivre sur les terres laboures par les forts, les faibles qui s'y
-rfugiaient (<em>campare</em> en italien, du latin <em>campus</em>, pour <em>se
-sauver</em>). Ils y taient consacrs <em>Vesta</em> et immols. Les Latins en
-ont conserv <em>supplicium</em>, dans les deux sens de <em>supplice</em> et de
-<em>sacrifice</em>. En cela la langue grecque rpond la langue latine:
-&#945;&#961;&#945;, <em>v&oelig;u</em>, <em>action de dvouer</em> veut dire aussi <em>noxa</em>, la
-personne ou la chose coupable, et de plus <em>dir</em>, les Furies. Les
-premiers coupables qu'on dvoua, <em>prim nox</em>, taient consacrs aux
-Furies, et ensuite sacrifis sur les premires <em>ar</em> dont nous avons
-parl. Le mot <em>hara</em> dut signifier chez les anciens Latins, non pas le
-lieu o l'on lve les troupeaux, mais la <em>victime</em>, d'o vint
-certainement <em>haruspex</em>, celui qui tire les prsages de l'examen des
-entrailles des victimes immoles devant les autels.</p>
-
-<p>D'aprs ce que nous avons vu relativement l'<em>Ara maxima</em> d'Hercule,
-c'est sur une <em>ara</em> semblable celle de Thse que Romulus dut fonder
+immolés sur les premières <em>Aræ</em>, dans le sens où nous prenons ce mot.
+Ces premières victimes furent les hommes encore sauvages qui osèrent
+poursuivre sur les terres labourées par les forts, les faibles qui s'y
+réfugiaient (<em>campare</em> en italien, du latin <em>campus</em>, pour <em>se
+sauver</em>). Ils y étaient consacrés à <em>Vesta</em> et immolés. Les Latins en
+ont conservé <em>supplicium</em>, dans les deux sens de <em>supplice</em> et de
+<em>sacrifice</em>. En cela la langue grecque répond à la langue latine:
+&#945;&#961;&#945;, <em>v&oelig;u</em>, <em>action de dévouer</em> veut dire aussi <em>noxa</em>, la
+personne ou la chose coupable, et de plus <em>diræ</em>, les Furies. Les
+premiers coupables qu'on dévoua, <em>primæ noxæ</em>, étaient consacrés aux
+Furies, et ensuite sacrifiés sur les premières <em>aræ</em> dont nous avons
+parlé. Le mot <em>hara</em> dut signifier chez les anciens Latins, non pas le
+lieu où l'on élève les troupeaux, mais la <em>victime</em>, d'où vint
+certainement <em>haruspex</em>, celui qui tire les présages de l'examen des
+entrailles des victimes immolées devant les autels.</p>
+
+<p>D'après ce que nous avons vu relativement à l'<em>Ara maxima</em> d'Hercule,
+c'est sur une <em>ara</em> semblable à celle de Thésée que Romulus dut fonder
Rome, en ouvrant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent
-d'un bois sacr, <em>lucus</em>, sans faire mention d'un autel, <em>ara</em>, lev
-dans ce bois quelque divinit. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en
-gnral que les asiles furent le moyen employ d'ordinaire par les
+d'un bois sacré, <em>lucus</em>, sans faire mention d'un autel, <em>ara</em>, élevé
+dans ce bois à quelque divinité. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en
+général que les asiles furent le moyen employé d'ordinaire par les
anciens fondateurs des villes, <em>vetus urbes condentium consilium</em>, il
nous indique la raison pour laquelle on trouve dans l'ancienne
-gographie tant de cits avec le nom d'<em>Ar</em>. Nous avons parl de
-l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de mme en Europe, particulirement
-en Grce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne
+géographie tant de cités avec le nom d'<em>Aræ</em>. Nous avons parlé de
+l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de même en Europe, particulièrement
+en Grèce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne
en Germanie l'<em>Ara Ubiorum</em>. De nos jours on donne ce nom en
-Transilvanie plusieurs cits.</p>
+Transilvanie à plusieurs cités.</p>
-<p>C'est aussi de ce mot <em>Ara</em>, prononc et entendu d'une manire si
-uniforme par tant de nations spares par les temps, les lieux et les
+<p>C'est aussi de ce mot <em>Ara</em>, prononcé et entendu d'une manière si
+uniforme par tant de nations séparées par les temps, les lieux et les
usages, que les Latins durent tirer le mot <em>aratrum</em>, charrue, dont la
courbure se disait <em>urbs</em> (le sens le plus ordinaire de ce mot est
-celui de <em>ville</em>); du mme mot vinrent enfin <em>arx</em>, forteresse,
-<em>arceo</em>, repousser (<em>ager arcifinius</em>, chez les auteurs qui ont crit
-<em>sur les limites des champs</em>), et <em>arma</em>, <em>arcus</em>, armes, arc; c'tait
-une ide bien sage de faire ainsi consister le courage arrter et
+celui de <em>ville</em>); du même mot vinrent enfin <em>arx</em>, forteresse,
+<em>arceo</em>, repousser (<em>ager arcifinius</em>, chez les auteurs qui ont écrit
+<em>sur les limites des champs</em>), et <em>arma</em>, <em>arcus</em>, armes, arc; c'était
+une idée bien sage de faire ainsi consister le courage à arrêter et
repousser l'injustice. &#913;&#961;&#951;&#962;, <em>Mars</em> vint sans doute de la
-dfense des <em>ar</em>. (<em>Vico</em>).</p>
+défense des <em>aræ</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Usage barbare dont les nations se seraient constamment
-abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont crit sur le droit
-des gens, et qui pourtant tait alors pratiqu par ces Grecs auxquels
-on attribue la gloire d'avoir rpandu la civilisation dans le monde.
+abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit
+des gens, et qui pourtant était alors pratiqué par ces Grecs auxquels
+on attribue la gloire d'avoir répandu la civilisation dans le monde.
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
-<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Au moyen ge, dont l'<em>Homre toscan</em> (Dante) n'a chant
-que des <em>faits rels</em>, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains
-l'oppression dans laquelle ils taient tenus par les nobles, fut
+<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Au moyen âge, dont l'<em>Homère toscan</em> (Dante) n'a chanté
+que des <em>faits réels</em>, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains
+l'oppression dans laquelle ils étaient tenus par les nobles, fut
interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie
-de Rienzi par un auteur contemporain nous reprsente au naturel les
-<em>m&oelig;urs hroques</em> de la Grce, telles qu'elles sont peintes dans
-Homre. (<em>Vico</em>). <em>Voy.</em> dans la note du discours le jugement sur
+de Rienzi par un auteur contemporain nous représente au naturel les
+<em>m&oelig;urs héroïques</em> de la Grèce, telles qu'elles sont peintes dans
+Homère. (<em>Vico</em>). <em>Voy.</em> dans la note du discours le jugement sur
Dante.</p>
<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
@@ -12039,36 +11997,36 @@ Od. &#931;.</p>
<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains
-appelrent toujours <em>prosficia</em> les chairs des victimes rties sur les
+appelèrent toujours <em>prosficia</em> les chairs des victimes rôties sur les
autels que l'on partageait entre les convives; dans la suite les
-victimes, comme les viandes profanes, furent rties avec des broches.
-Lorsqu'Achille reoit Priam sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite
-Patrocle le rtit, prpare la table, et sert le pain dans des
-corbeilles; les hros ne clbraient point de banquets qui ne fussent
-des sacrifices, o ils taient eux-mmes les prtres. Les Latins en
-conservrent <em>epul</em>, banquets somptueux, le plus souvent donns par
-les grands; <em>epulum</em>, repas donn au peuple par la rpublique;
-<em>epulones</em>, prtres qui prenaient part au repas sacr. Agamemnon tue
-lui-mme les deux agneaux dont le sang doit consacrer le trait fait
-avec Priam; tant on attachait alors une ide magnifique une action
+victimes, comme les viandes profanes, furent rôties avec des broches.
+Lorsqu'Achille reçoit Priam à sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite
+Patrocle le rôtit, prépare la table, et sert le pain dans des
+corbeilles; les héros ne célébraient point de banquets qui ne fussent
+des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins en
+conservèrent <em>epulæ</em>, banquets somptueux, le plus souvent donnés par
+les grands; <em>epulum</em>, repas donné au peuple par la république;
+<em>epulones</em>, prêtres qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue
+lui-même les deux agneaux dont le sang doit consacrer le traité fait
+avec Priam; tant on attachait alors une idée magnifique à une action
qui nous semble maintenant celle d'un boucher! (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
-<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Rien n'indique qu'Hsiode qui laissa ses ouvrages crits
-ait t appris par c&oelig;ur, comme Homre, par les rapsodes. Les
-chronologistes ont donc pris un soin puril en le plaant trente ans
-avant Homre, tandis qu'il dut venir aprs les Pisistratides.</p>
-
-<p>On pourrait cependant attaquer cette opinion en considrant Hsiode
-comme un de ces potes cycliques, qui chantrent toute l'<em>histoire
-fabuleuse</em> des Grecs, depuis l'origine de leur thogonie jusqu'au
-retour d'Ulysse Itaque, et en les plaant dans la mme classe que
-les rapsodes homriques. Ces potes dont le nom vient de
+<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Rien n'indique qu'Hésiode qui laissa ses ouvrages écrits
+ait été appris par c&oelig;ur, comme Homère, par les rapsodes. Les
+chronologistes ont donc pris un soin puéril en le plaçant trente ans
+avant Homère, tandis qu'il dut venir après les Pisistratides.</p>
+
+<p>On pourrait cependant attaquer cette opinion en considérant Hésiode
+comme un de ces poètes cycliques, qui chantèrent toute l'<em>histoire
+fabuleuse</em> des Grecs, depuis l'origine de leur théogonie jusqu'au
+retour d'Ulysse à Itaque, et en les plaçant dans la même classe que
+les rapsodes homériques. Ces poètes dont le nom vient de
&#954;&#965;&#954;&#955;&#959;&#962;,
-<em>cercle</em>, ne purent tre que des hommes du peuple qui, les
-jours de ftes, chantaient les fables la multitude rassemble en
-cercle autour d'eux. On les dsigne ordinairement eux-mmes par
-l'pithte de
+<em>cercle</em>, ne purent être que des hommes du peuple qui, les
+jours de fêtes, chantaient les fables à la multitude rassemblée en
+cercle autour d'eux. On les désigne ordinairement eux-mêmes par
+l'épithète de
&#954;&#965;&#954;&#955;&#953;&#959;&#953;,
&#949;&#954;&#965;&#954;&#955;&#953;&#959;&#953;,
et les recueils de
@@ -12080,678 +12038,296 @@ leurs ouvrages par
&#960;&#959;&#953;&#951;&#956;&#945;
&#949;&#947;&#954;&#965;&#954;&#955;&#953;&#954;&#959;&#957;,
ou simplement
-&#954;&#965;&#954;&#955;&#959;&#962;. Hsiode, considr comme
-un <em>pote cyclique</em>, qui raconte toutes les <em>fables relatives aux
-dieux</em> de la Grce, aurait prcd Homre.</p>
+&#954;&#965;&#954;&#955;&#959;&#962;. Hésiode, considéré comme
+un <em>poète cyclique</em>, qui raconte toutes les <em>fables relatives aux
+dieux</em> de la Grèce, aurait précédé Homère.</p>
-<p>Ce que nous disions d'abord d'Hsiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il
-laissa des ouvrages considrables crits, non en vers, mais en
-<em>prose</em>, et par consquent <em>incapables d'tre retenus par c&oelig;ur</em>;
-nous le placerons au temps d'Hrodote. (<em>Vico</em>).</p>
+<p>Ce que nous disions d'abord d'Hésiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il
+laissa des ouvrages considérables écrits, non en vers, mais en
+<em>prose</em>, et par conséquent <em>incapables d'être retenus par c&oelig;ur</em>;
+nous le placerons au temps d'Hérodote. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
-<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Amphion dut appartenir cette classe. Il fut en outre
-l'inventeur du dithyrambe, premire bauche de la tragdie crite en
-vers hroques (nous avons dmontr que ce vers fut le premier chez
-les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait t la premire
+<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Amphion dut appartenir à cette classe. Il fut en outre
+l'inventeur du dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en
+vers héroïques (nous avons démontré que ce vers fut le premier chez
+les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait été la première
satire; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace
-commence traiter de la tragdie. (<em>Vico</em>).</p>
+commence à traiter de la tragédie. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
-<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Il peut tre vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la
-vendange, ait command Eschyle de composer des tragdies.
+<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la
+vendange, ait commandé à Eschyle de composer des tragédies.
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
-<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragdie a
-tir son nom de ce genre de dguisement, plutt que du bouc
+<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a
+tiré son nom de ce genre de déguisement, plutôt que du bouc
&#932;&#961;&#945;&#947;&#959;&#962;,
qu'on donnait en prix au vainqueur. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
-<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: C'est de l peut-tre que chez nous les vendangeurs
-sont encore appels vulgairement cornuti. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs
+sont encore appelés vulgairement cornuti. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: <em>Lex per satyram</em> signifiait une loi qui comprenait
-des matires diverses. (<em>Vico</em>).</p>
+des matières diverses. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
-<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Lorsque l'esprit humain s'habitua abstraire les
-<em>formes</em> et les <em>proprits</em> des <em>sujets</em>, ces <em>universaux potiques</em>,
-ces genres crs par l'imagination (<em>generi fantastici</em>), firent place
- ceux que la raison cra (<em>generi intelligibili</em>), c'est alors que
+<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Lorsque l'esprit humain s'habitua à abstraire les
+<em>formes</em> et les <em>propriétés</em> des <em>sujets</em>, ces <em>universaux poétiques</em>,
+ces genres créés par l'imagination (<em>generi fantastici</em>), firent place
+à ceux que la raison créa (<em>generi intelligibili</em>), c'est alors que
vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs de la
-nouvelle comdie, dont l'poque est pour la Grce celle de la plus
-haute civilisation, prirent des philosophes l'ide de ces derniers
-genres et les personnifirent dans leurs comdies. (<em>Vico</em>).</p>
+nouvelle comédie, dont l'époque est pour la Grèce celle de la plus
+haute civilisation, prirent des philosophes l'idée de ces derniers
+genres et les personnifièrent dans leurs comédies. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase
-hroque, <em>le sang me bout dans le c&oelig;ur</em>, fut rsume dans la
-langue vulgaire par ce mot abstrait et gnral, <em>je suis en colre</em>.
+héroïque, <em>le sang me bout dans le c&oelig;ur</em>, fut résumée dans la
+langue vulgaire par ce mot abstrait et général, <em>je suis en colère</em>.
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
-<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Voyez dans Tacite comment la monarchie s'tablit Rome
- la faveur des titres rpublicains que privent les empereurs, et
-auxquels le peuple donna peu--peu un nouveau sens. (<em>Note du Trad.</em>)</p>
+<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Voyez dans Tacite comment la monarchie s'établit à Rome
+à la faveur des titres républicains que privent les empereurs, et
+auxquels le peuple donna peu-à-peu un nouveau sens. (<em>Note du Trad.</em>)</p>
<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
-<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi cette vrit tant
-que l'on attribuait aux premiers peuples ce parfait hrosme imagin
-par les philosophes; prjug qui rsultait d'une opinion exagre que
-l'on s'tait forme de la sagesse des anciens. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi à cette vérité tant
+que l'on attribuait aux premiers peuples ce parfait héroïsme imaginé
+par les philosophes; préjugé qui résultait d'une opinion exagérée que
+l'on s'était formée de la sagesse des anciens. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
-<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Qu'on voie par-l si les commentateurs de la loi des
-douze tables ont t bien aviss de placer dans la onzime le titre
+<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Qu'on voie par-là si les commentateurs de la loi des
+douze tables ont été bien avisés de placer dans la onzième le titre
suivant, <em>auspicia incommunicata plebi sunto</em>. Tous les droits civils,
-publics et privs, taient une dpendance des auspices, et restaient
-le privilge des nobles. Les droits privs taient les noces, la
-puissance paternelle, la suit, l'agitation, la gentilit, la
-succession lgitime, le testament et la tutelle. Aprs avoir dans les
-premires tables tabli les lois qui sont propres une <em>dmocratie</em>
-(particulirement la loi <em>testamentaire</em>) en communiquant tous ces
-droits privs au peuple, ils rendent la forme du gouvernement
-entirement <em>aristocratique</em> par un seul titre de la onzime table.
-Toutefois dans cette confusion, ils rencontrent par hasard une vrit,
-c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains reurent le
-caractre de lois dans les deux dernires tables; ce qui montre bien
-que Rome fut dans les premiers sicles une aristocratie. (<em>Vico</em>).</p>
+publics et privés, étaient une dépendance des auspices, et restaient
+le privilège des nobles. Les droits privés étaient les noces, la
+puissance paternelle, la suité, l'agitation, la gentilité, la
+succession légitime, le testament et la tutelle. Après avoir dans les
+premières tables établi les lois qui sont propres à une <em>démocratie</em>
+(particulièrement la loi <em>testamentaire</em>) en communiquant tous ces
+droits privés au peuple, ils rendent la forme du gouvernement
+entièrement <em>aristocratique</em> par un seul titre de la onzième table.
+Toutefois dans cette confusion, ils rencontrent par hasard une vérité,
+c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains reçurent le
+caractère de lois dans les deux dernières tables; ce qui montre bien
+que Rome fut dans les premiers siècles une aristocratie. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
-<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: En cela l'habilet d'Auguste leur avait donn l'exemple.
-De crainte d'veiller la jalousie du peuple en lui enlevant le
-privilge nominal de l'empire, <em>imperium</em>, il prit le titre de la
-puissance tribunitienne, <em>potestas tribunitia</em>, se dclarant ainsi le
-protecteur de la libert romaine.</p>
-
-<p>Le tribunat avait t simplement une puissance de fait; les tribuns
-n'eurent jamais dans la rpublique ce qu'on appelait <em>imperium</em>. Sous
-le mme Auguste, un tribun du peuple ayant ordonn Labon de
-comparatre devant lui, ce jurisconsulte clbre, le chef d'une des
-deux coles de la jurisprudence romaine, refusa d'obir; et il tait
+<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: En cela l'habileté d'Auguste leur avait donné l'exemple.
+De crainte d'éveiller la jalousie du peuple en lui enlevant le
+privilège nominal de l'empire, <em>imperium</em>, il prit le titre de la
+puissance tribunitienne, <em>potestas tribunitia</em>, se déclarant ainsi le
+protecteur de la liberté romaine.</p>
+
+<p>Le tribunat avait été simplement une puissance de fait; les tribuns
+n'eurent jamais dans la république ce qu'on appelait <em>imperium</em>. Sous
+le même Auguste, un tribun du peuple ayant ordonné à Labéon de
+comparaître devant lui, ce jurisconsulte célèbre, le chef d'une des
+deux écoles de la jurisprudence romaine, refusa d'obéir; et il était
dans son droit, puisque les tribuns n'avaient point l'<em>imperium</em>.</p>
-<p>Une observation a chapp aux grammairiens, aux politiques et aux
-jurisconsultes, c'est que dans la lutte des plbiens contre les
+<p>Une observation a échappé aux grammairiens, aux politiques et aux
+jurisconsultes, c'est que dans la lutte des plébéiens contre les
patriciens pour obtenir le consulat, ces derniers voulant satisfaire
-le peuple sans tablir de prcdens relativement au partage de
-l'<em>empire</em>, crrent des tribuns militaires en partie plbiens, <em>cum
+le peuple sans établir de précédens relativement au partage de
+l'<em>empire</em>, créèrent des tribuns militaires en partie plébéiens, <em>cum
consulari potestate</em>, et non point cum <span class="smcap">IMPERIO</span> <em>consulari</em>. Aussi tout
-le systme de la rpublique romaine fut compris dans cette triple
+le système de la république romaine fut compris dans cette triple
formule: <span class="smcap">Senatus autoritas, populi IMPERIUM, PLEBIS POTESTAS</span>.
<em>Imperium</em> s'entend des grandes magistratures, du consulat, de la
-prture qui donnaient le droit de condamner mort; <em>potestas</em>, des
-magistratures infrieures, telles que l'dilit, et <em>modic
+préture qui donnaient le droit de condamner à mort; <em>potestas</em>, des
+magistratures inférieures, telles que l'édilité, et <em>modicâ
coercitione continetur</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
-<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Ces lois doivent avoir t postrieures aux dcemvirs,
-auxquels les anciens peuples les ont rapportes, comme au type idal
-du lgislateur. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Ces lois doivent avoir été postérieures aux décemvirs,
+auxquels les anciens peuples les ont rapportées, comme au type idéal
+du législateur. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
-<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: La jalousie aristocratique empchait qu'on en levt. On
-sait que Valrius Publicola ne se justifia du reproche d'avoir
-construit une maison dans un lieu lev, qu'en la rasant en une
+<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: La jalousie aristocratique empêchait qu'on en élevât. On
+sait que Valérius Publicola ne se justifia du reproche d'avoir
+construit une maison dans un lieu élevé, qu'en la rasant en une
nuit.&mdash;Les nations les plus belliqueuses et les plus farouches sont
-celles qui conservrent le plus long-temps l'usage de ne point
+celles qui conservèrent le plus long-temps l'usage de ne point
fortifier les villes. En Allemagne, ce fut, dit-on, Henri-l'Oiseleur
-qui le premier runit dans des cits le peuple dispers jusque-l dans
-les villages, et qui entoura les villes de murs.&mdash;Qu'on dise aprs
-cela que les premiers fondateurs des villes furent ceux qui marqurent
-par un sillon le contour des murs; qu'on juge si les tymologistes ont
-raison de faire venir le mot porte, <em> portando aratro</em>, de la charrue
-qu'on portait pour interrompre le sillon l'endroit o devaient tre
+qui le premier réunit dans des cités le peuple dispersé jusque-là dans
+les villages, et qui entoura les villes de murs.&mdash;Qu'on dise après
+cela que les premiers fondateurs des villes furent ceux qui marquèrent
+par un sillon le contour des murs; qu'on juge si les étymologistes ont
+raison de faire venir le mot porte, <em>à portando aratro</em>, de la charrue
+qu'on portait pour interrompre le sillon à l'endroit où devaient être
les portes. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Voyez livre <a href="#liv2"><span class="smcap">II</span></a>, pag. <a href="#page214">214</a>.</p>
<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
-<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Alexandre-le-Grand disait que le monde n'tait pour lui
-qu'une cit, dont la citadelle tait sa phalange. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Alexandre-le-Grand disait que le monde n'était pour lui
+qu'une cité, dont la citadelle était sa phalange. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: De legibus.</p>
<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
-<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: De l les
+<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: De là les
&#967;&#949;&#953;&#961;&#959;&#952;&#949;&#963;&#953;&#945;&#953;
et les
&#967;&#949;&#953;&#961;&#959;&#964;&#959;&#957;&#953;&#945;&#953;
-des Grecs: le premier mot dsigne l'<em>imposition des
-mains</em> sur la tte du magistrat qu'on allait lire; le second les
-acclamations des lecteurs qui <em>levaient les mains</em>. (<em>Vico</em>).</p>
+des Grecs: le premier mot désigne l'<em>imposition des
+mains</em> sur la tête du magistrat qu'on allait élire; le second les
+acclamations des électeurs qui <em>élevaient les mains</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
-<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: La quantit prouve que <em>persona</em> ne vient point, comme
-on le prtend, de <em>personare</em>. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: La quantité prouve que <em>persona</em> ne vient point, comme
+on le prétend, de <em>personare</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
-<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Tite-Live dit en parlant de la sentence prononce contre
+<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Tite-Live dit en parlant de la sentence prononcée contre
Horace: <em>Lex horrendi carminis erat.</em>&mdash;Dans l'<em>Asinaria</em> de Plaute,
-Diabolus dit que le parasite <em>est un grand pote</em>, parce qu'il sait
-mieux que tout autre trouver ces subtilits verbales qui
-caractrisaient les formules, ou <em>carmina</em>. (<em>Vico</em>).</p>
+Diabolus dit que le parasite <em>est un grand poète</em>, parce qu'il sait
+mieux que tout autre trouver ces subtilités verbales qui
+caractérisaient les formules, ou <em>carmina</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il
-existt des philosophes, on doit en infrer que le spectacle des
-citoyens d'Athnes s'unissant par l'acte de la lgislation dans l'ide
-d'un intrt gal qui ft commun tous, aida Socrate former les
+existât des philosophes, on doit en inférer que le spectacle des
+citoyens d'Athènes s'unissant par l'acte de la législation dans l'idée
+d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les
<em>genres intelligibles</em>, ou les <em>universaux abstraits</em>, au moyen de
-l'<em>induction</em>, opration de l'esprit qui recueille les particularits
+l'<em>induction</em>, opération de l'esprit qui recueille les particularités
uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur
-uniformit. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assembles, les
-esprits des individus, passionns chacun pour son intrt, se
-runissaient dans l'ide non passionne de l'utilit commune. On l'a
-dit souvent, les hommes, pris sparment, sont conduits par l'intrt
+uniformité. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les
+esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se
+réunissaient dans l'idée non passionnée de l'utilité commune. On l'a
+dit souvent, les hommes, pris séparément, sont conduits par l'intérêt
personnel; pris en masse, ils veulent la justice. C'est ainsi qu'il en
-vint mditer les ides intelligibles et parfaites des esprits (ides
+vint à méditer les idées intelligibles et parfaites des esprits (idées
distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en Dieu
-mme), et s'leva jusqu' la conception du <em>hros de la philosophie</em>,
-qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut prpare la
-dfinition vraiment divine qu'Aristote nous a laisse de la loi:
-<em>Volont libre de passion</em>; ce qui est le caractre de la volont
-<em>hroque</em>. Aristote comprit la <em>justice</em>, <em>reine</em> des vertus, qui
-habite dans le c&oelig;ur du <em>hros</em>, parce qu'il avait vu la <em>justice
-lgale</em>, qui habite dans l'me du lgislateur et de l'homme d'tat,
-commander la <em>prudence</em> dans le snat, au <em>courage</em> dans les armes,
- la <em>temprance</em> dans les ftes, la <em>justice particulire</em>, tantt
-<em>commutative</em>, comme au forum, tantt <em>distributive</em>, comme au trsor
-public, <em>rarium</em> [o les impts rpartis quitablement donnent des
-droits proportionnels aux honneurs]. D'o il rsulte que c'est de la
-place d'Athnes que sortirent les principes de la mtaphysique, de la
-logique et de la morale. La libert fit la lgislation, et de la
-lgislation sortit la philosophie.</p>
-
-<p>Tout ceci est une nouvelle rfutation du mot de Polybe que nous avons
-dj cit (<em>Si les hommes taient philosophes, il n'y aurait plus
-besoin de religion</em>). Sans religion point de socit, sans socit
-point de philosophes. Si la <em>Providence</em> n'et ainsi conduit les
-choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre ide ni de <em>science</em> ni
+même), et s'éleva jusqu'à la conception du <em>héros de la philosophie</em>,
+qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut préparée la
+définition vraiment divine qu'Aristote nous a laissée de la loi:
+<em>Volonté libre de passion</em>; ce qui est le caractère de la volonté
+<em>héroïque</em>. Aristote comprit la <em>justice</em>, <em>reine</em> des vertus, qui
+habite dans le c&oelig;ur du <em>héros</em>, parce qu'il avait vu la <em>justice
+légale</em>, qui habite dans l'âme du législateur et de l'homme d'état,
+commander à la <em>prudence</em> dans le sénat, au <em>courage</em> dans les armées,
+à la <em>tempérance</em> dans les fêtes, à la <em>justice particulière</em>, tantôt
+<em>commutative</em>, comme au forum, tantôt <em>distributive</em>, comme au trésor
+public, <em>ærarium</em> [où les impôts répartis équitablement donnent des
+droits proportionnels aux honneurs]. D'où il résulte que c'est de la
+place d'Athènes que sortirent les principes de la métaphysique, de la
+logique et de la morale. La liberté fit la législation, et de la
+législation sortit la philosophie.</p>
+
+<p>Tout ceci est une nouvelle réfutation du mot de Polybe que nous avons
+déjà cité (<em>Si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus
+besoin de religion</em>). Sans religion point de société, sans société
+point de philosophes. Si la <em>Providence</em> n'eût ainsi conduit les
+choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre idée ni de <em>science</em> ni
de vertu. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
-<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: <em>A cavendo, caviss</em>; puis, par contraction, <em>causs</em>.
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: <em>A cavendo, cavissæ</em>; puis, par contraction, <em>caussæ</em>.
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
-<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Ils en ont conserv le titre de <em>sacre majest</em>.
+<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Ils en ont conservé le titre de <em>sacrée majesté</em>.
(<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
-<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Ces deux dernires formes, convenant galement aux
-gouvernemens des ges civiliss, peuvent sans peine se changer l'une
-pour l'autre. Mais revenir l'aristocratie, c'est ce qui est
+<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Ces deux dernières formes, convenant également aux
+gouvernemens des âges civilisés, peuvent sans peine se changer l'une
+pour l'autre. Mais revenir à l'aristocratie, c'est ce qui est
inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de
-Syracuse, l'ami du divin Platon, avait dlivr sa patrie de la
-tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassin pour avoir
-essay de rtablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient
-toute l'aristocratie de la grande Grce, tentrent d'oprer la mme
-rvolution, et furent massacrs ou brls vifs. En effet, ds qu'une
-fois les plbiens ont reconnu qu'ils sont gaux en nature aux nobles,
-ils ne se rsignent point leur tre infrieurs sous le rapport des
-droits politiques, et ils obtiennent cette galit dans l'tat
+Syracuse, l'ami du divin Platon, avait délivré sa patrie de la
+tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassiné pour avoir
+essayé de rétablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient
+toute l'aristocratie de la grande Grèce, tentèrent d'opérer la même
+révolution, et furent massacrés ou brûlés vifs. En effet, dès qu'une
+fois les plébéiens ont reconnu qu'ils sont égaux en nature aux nobles,
+ils ne se résignent point à leur être inférieurs sous le rapport des
+droits politiques, et ils obtiennent cette égalité dans l'état
populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de
gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec
-un soin inquiet et une sage prvoyance, contenir la multitude et
-prvenir de dangereux mcontentemens. (<em>Vico</em>).</p>
+un soin inquiet et une sage prévoyance, à contenir la multitude et à
+prévenir de dangereux mécontentemens. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un
-gouvernement, comme nous le prtendons, mais au moins une constitution
-<em>aristocratique</em> sous les races mrovingienne et carlovingienne. Nous
-demanderons alors Bodin comment ce royaume s'est trouv soumis,
-comme il l'est, une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une <em>loi
-royale</em> par laquelle les paladins franais se sont dpouills de leur
-puissance en faveur des Captiens, de mme que le peuple romain
+gouvernement, comme nous le prétendons, mais au moins une constitution
+<em>aristocratique</em> sous les races mérovingienne et carlovingienne. Nous
+demanderons alors à Bodin comment ce royaume s'est trouvé soumis,
+comme il l'est, à une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une <em>loi
+royale</em> par laquelle les paladins français se sont dépouillés de leur
+puissance en faveur des Capétiens, de même que le peuple romain
abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de
-la <em>loi royale</em> dbite par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France
-a t conquise par quelqu'un des Captiens?... Il faut plutt que
+la <em>loi royale</em> débitée par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France
+a été conquise par quelqu'un des Capétiens?... Il faut plutôt que
Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes,
-reconnaissent cette <em>loi royale</em>, <em>fonde en nature sur un principe
-ternel</em>; c'est que la puissance libre d'un tat, par cela mme
-qu'elle est libre, doit en quelque sorte se raliser. Ainsi, toute la
-force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu' ce qu'il
+reconnaissent cette <em>loi royale</em>, <em>fondée en nature sur un principe
+éternel</em>; c'est que la puissance libre d'un état, par cela même
+qu'elle est libre, doit en quelque sorte se réaliser. Ainsi, toute la
+force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu'à ce qu'il
devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit
-des rois, qui finissent par acqurir un pouvoir monarchique. Le droit
+des rois, qui finissent par acquérir un pouvoir monarchique. Le droit
naturel des moralistes est celui de la <em>raison</em>; le droit naturel des
-gens est celui de l'<em>utilit</em> et de la <em>force</em>. Ce droit, comme disent
-les jurisconsultes, a t suivi par les nations, <em>usu exigente
+gens est celui de l'<em>utilité</em> et de la <em>force</em>. Ce droit, comme disent
+les jurisconsultes, a été suivi par les nations, <em>usu exigente
humanisque necessitatibus expostulantibus</em>. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a>
-<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Si nous traversons l'Ocan pour passer dans le
-Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amrique et parcouru la mme
-carrire sans l'arrive des Europens. (<em>Vico</em>).</p>
+<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Si nous traversons l'Océan pour passer dans le
+Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amérique eût parcouru la même
+carrière sans l'arrivée des Européens. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a>
-<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Ces rois des aristocraties ne doivent pas tre
+<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Ces rois des aristocraties ne doivent pas être
confondus avec les <em>monarques</em>. (<em>Note du Traducteur</em>).</p>
<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a>
-<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Le peuple pris en gnral veut la justice. Lorsque le
-peuple tout entier constitue la cit, il fait des lois justes,
-c'est--dire <em>gnralement bonnes</em>. Si donc, comme le dit Aristote, de
-bonnes lois sont des volonts sans passion, en d'autres termes, des
-volonts dignes du <em>sage</em>, du <em>hros de la morale</em> qui commande aux
-passions, c'est dans les rpubliques populaires que naquit la
-philosophie; la nature mme de ces rpubliques conduisait la
-philosophie former le sage, et dans ce but chercher la vrit. Les
-secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence
-ceux de la religion. Au dfaut des <em>sentimens</em> religieux qui faisaient
-pratiquer la vertu aux hommes, les <em>rflexions</em> de la philosophie leur
-apprirent considrer la vertu en elle-mme, de sorte que, s'ils
-n'taient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice.</p>
-
-<p> la suite de la philosophie naquit l'loquence, mais telle qu'il
-convient dans des tats o se font des lois <em>gnralement bonnes</em>, une
-loquence passionne pour la justice, et capable d'enflammer le peuple
-par des ides de vertu qui le portent faire de telles lois. Voil,
-ce qu'il semble, le caractre de l'loquence romaine au temps de
-Scipion-l'Africain; mais les tats populaires venant se corrompre,
+<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Le peuple pris en général veut la justice. Lorsque le
+peuple tout entier constitue la cité, il fait des lois justes,
+c'est-à-dire <em>généralement bonnes</em>. Si donc, comme le dit Aristote, de
+bonnes lois sont des volontés sans passion, en d'autres termes, des
+volontés dignes du <em>sage</em>, du <em>héros de la morale</em> qui commande aux
+passions, c'est dans les républiques populaires que naquit la
+philosophie; la nature même de ces républiques conduisait la
+philosophie à former le sage, et dans ce but à chercher la vérité. Les
+secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence à
+ceux de la religion. Au défaut des <em>sentimens</em> religieux qui faisaient
+pratiquer la vertu aux hommes, les <em>réflexions</em> de la philosophie leur
+apprirent à considérer la vertu en elle-même, de sorte que, s'ils
+n'étaient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice.</p>
+
+<p>À la suite de la philosophie naquit l'éloquence, mais telle qu'il
+convient dans des états où se font des lois <em>généralement bonnes</em>, une
+éloquence passionnée pour la justice, et capable d'enflammer le peuple
+par des idées de vertu qui le portent à faire de telles lois. Voilà, à
+ce qu'il semble, le caractère de l'éloquence romaine au temps de
+Scipion-l'Africain; mais les états populaires venant à se corrompre,
la philosophie suit cette corruption, tombe dans le scepticisme, et se
-met, par un cart de la science, calomnier la vrit. De l nat une
-fausse loquence, prte soutenir le pour et le contre sur tous les
+met, par un écart de la science, à calomnier la vérité. De là naît une
+fausse éloquence, prête à soutenir le pour et le contre sur tous les
sujets. (<em>Vico</em>).</p>
<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a>
-<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Mais il est une diffrence essentielle entre la vraie
-religion et les fausses. La premire nous porte par la grce aux
-actions vertueuses pour atteindre un bien infini et ternel, qui ne
+<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Mais il est une différence essentielle entre la vraie
+religion et les fausses. La première nous porte par la grâce aux
+actions vertueuses pour atteindre un bien infini et éternel, qui ne
peut tomber sous les sens; c'est ici l'intelligence qui commande aux
sens des actions vertueuses. Au contraire dans les fausses religions
-qui nous proposent pour cette vie et pour l'autre des biens borns et
-prissables, tels que les plaisirs du corps, ce sont les sens qui
-excitent l'me bien agir. (<em>Vico</em>).</p>
+qui nous proposent pour cette vie et pour l'autre des biens bornés et
+périssables, tels que les plaisirs du corps, ce sont les sens qui
+excitent l'âme à bien agir. (<em>Vico</em>).</p>
</div>
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-End of the Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de
-l'Histoire, by Giambattista Vico
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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-ways including checks, online payments and credit card donations.
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43307 ***</div>
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